Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:53

( Petite note liminaire : cette nouvelle est longue, qui comporte une fin violente, violente comme la vie, parfois, souvent. Vous serez avertis, averties, jamais mon écriture ne sera complaisante. On ne s'arrange pas avec les pitoyables apories qui parcourent le monde de leurs dents de vampire. On notera également qu'il s'agit, ici, de pur imaginaire, aucune inféodation s'établissant en direction du principe de réalité, fût-il géographique ou historique. Bon courage si vous lisez ! )

 "L'en-dehors…", disait-elle.

Oeuvre : Barbara Kroll.

Jeune Fille

Acrylique sur toile

Solitude était belle et ceci se voyait avec assez d'évidence pour que l'on s'abstînt de le souligner. Elle portait haut une poitrine menue, en figure de proue. Ses jambes étaient aussi longues que des lianes et son visage reflétait la lumière du jour avec toutes sortes de grâces. "L'en-dehors…", disait-elle et elle jetait au travers de la vitre étoilée ses yeux en forme d'amande. Le jour s'y écoulait en une pluie de cristal. Le soleil, parfois, sur le mur opposé, imprimait une tache orange pareille au corail. Sa chambre, Solitude l'aimait, comme on aime un fruit, d'abord en lui ôtant la peau, puis en serrant entre ses dents ses quartiers pleins de rosée. Sa chambre, elle l'effeuillait, en faisait des strates emplies de visions multiples. Elle aimait bien ses murs couleur de paille éteinte, son lavabo en faïence craquelée, la cloison derrière laquelle se trouvait le réchaud à gaz, sa boule en papier qui diffusait une lueur de forêt maritime. Elle aimait aussi les quelques images qui flottaient au hasard de la pièce : une reproduction des "Demoiselles d'Avignon", une nature morte aux pommes de Cézanne et, surtout, un grand poster d'une œuvre de Brueghel l'Ancien représentant les "Chasseurs dans la neige".

 "L'en-dehors…", disait-elle.

"Chasseurs dans la neige".

Pieter Brueghel l'Ancien. 1565

Source : Wikipédia.

Parfois, elle se laissait aller à rêver de longues heures, et peu s'en fallait qu'elle ne disparût dans les complexités neigeuses de la toile. Mais, si Solitude regardait ses icônes avec beaucoup d'attention, elle n'en était pas moins regardée par elles, ses icônes qui, pour paraître immobiles, n'en étaient pas moins animées d'une vie intérieure, d'une passion à s'emparer du monde et des êtres d'un seul et même empan de la vision. Et quand, lassée par la rigueur des jours, Solitude s'inclinait à penser l'en-dehors de sa chambre, la fuite de ses murs tels de hautes falaises surplombant l'ennui, alors, les images projetaient en elle, Solitude, leurs effigies d'effroi. Soudain la belle et étrange Jeune Femme se sentait envahie de mouvements divers et contradictoires qui la conduisaient au bord du rêve, dans une manière d'étrange perdition. A l'intérieur de ses alvéoles, dans un étonnant sabbat, elle sentait les battements d'immenses chauve-souris, froissements continus de membranes dures comme le carton. Au plein de ses viscères se débattaient, en des mouvements reptiliens, quantité de vers annelés dont elle sentait les cannelures battre la paroi de son abdomen. Son sexe, envahi de feu, luttait contre une invasion d'oryctes à la corne dressée; ses genoux devenaient les hôtes d'une cohorte de termites dont les glaireuses anatomies glissaient vers l'aval de son corps avec la pesanteur des jours sertis d'angoisse. La chambre, en Solitude, avait parlé, la chambre exigeait la désertion immédiate, le non-recours à quelque gîte doucereux ou bien simplement abritant. Et ceci insufflait en elle, dans la tension de sa tunique de peau, tellement d'urgence à se libérer des murs, qu'elle ne savait plus si cette oppression résultait seulement d'elle ou bien émanait de ces bizarreries que devenaient, soudain, ces images familières.

A haute voix, longeant la coursive du couloir enduite de lumière éteinte, seulement vêtue d'une chemise de nuit, elle proférait à haute voix, telle une incantation, ce qui devenait l'hélice urticante de son obsession : "L'en dehors…L'en-dehors…L'en-dehors", comme si cette seule formulation, douée de quelque magie pût la libérer de ses démons. Les dalles de pierre résonnaient de la nudité électrique de ses pieds, autour de la rambarde de fer de la rampe s'enroulait, en volutes étroites ce qui, il faut en convenir, ressemblait fort à la survenue d'une subite démence. Mais elle, Solitude, tout entière consacrée à sa passion, laquelle était de porter au dehors ce dedans qui la clouait sur la feuille de liège de l'entomologiste, ne ressentait dans l'aire dévastée de son corps, que le mouvement de marée d'équinoxe, forte, tempétueuse, certes, mais ô combien la libérant de l'enfermement. Ou, du moins de ce qu'elle considérait comme tel. Elle passait devant le guichet de sa Concierge, psalmodiant toujours son antienne, ne s'apercevant même pas de la présence noire de celle qui veillait à la quiétude de ses hôtes. La lourde porte de bois se refermait en claquant en un bruit de crypte, alors que la lumière, descendant en trombe, aveuglait et inondait la ravine de la rue. Des pigeons, dérangés par le bruit soudain, s'éparpillaient dans le ciel en une litanie de plumes. Solitude, comme hypnotisée, aimantée par l'unique trajet qu'elle accomplissait de manière somnambulique, absente aux autres, égarée d'elle-même, glissait de trottoir en bitume, de bitume en pavés de façon à rejoindre ce lieu salvateur dont elle avait fait le but de son pèlerinage depuis le jour où les images murales avaient lancé leur incantation.

Invariablement, arrivée sur la Place du Levant - dont on pouvait légitimement se demander si le nom ne présentait pas une valeur symbolique de renouveau, de nouvelle naissance à soi -, donc, sur la Place, tournant le dos aux magnifiques hôtels renaissance aux façades de pierres armoriées, elle choisissait un banc, toujours le même, orienté vers la dalle claire des quais, vers le fleuve dont l'écoulement, par intervalles, se dévoilait parmi les rumeurs insistantes de la ville. Là, pareille à la densité du gisant dans sa gangue de granit, elle restait des heures entières, lustrée par la lumière, poncée jusqu'à l'âme par le regard vindicatif des Passants qui pensaient avoir affaire à une Romanichelle atteinte de mysticisme. Son hiératisme y contribuait, ses paroles psalmodiées entérinaient le jugement du peuple de la rue qui, souvent, se gobergeait à la seul idée de la folie qui couvait comme la braise sous les cendres. Le peuple s'en croyait dispensé, de cette folie, alors qu'il en était atteint en son intime, tellement poésie et fantastique s'était éloignées d'eux à la vitesse des étoiles dans le ciel d'été.

Ce qu'aimait Solitude, alors que la lumière levée teintait le ciel de grandes balafres couleur d'ivoire, c'était de regarder la danse des grues qui, dans le port, déchargeaient les ballots de marchandises venues d'Afrique. Et ce qu'elle aimait par-dessus tout, voir les navires blancs glisser sur la ligne boueuse du fleuve, pareils à des troncs à la dérive. Tantôt c'était le "Ville de Fès" qui longeait les quais de sa lourde coque d'acier, tantôt le "Ville de Casablanca" avec ses canots pendus comme des grappes au-dessus de ses flancs. Mais celui qu'elle préférait, c'était le "Ville de Tanger" avec sa haute cheminée qui jetait en l'air ses nuages de cendre. Longtemps elle fixait, dans la clameur du jour, les mouvements de fourmis de ses passagers. Et, lorsque la coupée se posait sur la dalle de pierre, elle se perdait dans la foule des touristes, en pensée seulement, habitant chaque corps comme sa demeure propre. Elle regardait la Ville, SA Ville depuis les hublots noirs derrière lesquels les femmes dissimulaient leurs yeux. Elle la regardait depuis les torses musclés et noueux des hommes qui marchaient en chaloupant comme des marins. Elle regardait jusqu'à l'ivresse, emplissant son outre de peau des images du monde. Regardant, elle était aussi regardée par ces Exilés de la Terre qui ne la voyaient qu'à la manière d'une cariatide soutenant le chapiteau de quelque demeure renaissance. Solitude, dans l'en-dehors de soi, devenait transparente, invisible aux autres, impalpable, pure effigie distraite d'elle-même. Immobile sur son banc, seulement entourée des ramures d'air, se sustentant des images comme elle l'aurait fait de plus substantielles nourritures, elle dérivait aux limites du rêve, si près d'une disparition que nul n'aurait pu la décrire.

C'est lorsque le soir avançait, que les Passagers remontaient à bord de leur ville de tôle, au moment où les arbres commençaient à projeter sur le sol leurs boules denses et énigmatiques que Solitude sentait croître en son fond l'appel de sa chambre, pareil au son d'une sirène dans la brume. Déjà les guirlandes de lumière, sur le "Ville de Tanger", faisaient leur rythme de luciole et l'air mauve s'allégeait comme aspiré par la toile grise du ciel. C'était alors une incantation venant des gorges étroites des caniveaux, des rebords des trottoirs, des pliures de zinc des toits, des angles des ardoises, un ordre qui appelait, qui invitait à regagner cela qui avait été déserté et qui réclamait son dû. Car Solitude appartenait à sa chambre comme la chair à l'ongle et il y avait danger à se dissocier, à fuir ce qui était abri et ressourcement. Sur le banc qui commençait à se détacher d'elle, parmi le rythme sourd des lattes de bois, s'illustrait la petite comptine existentielle, la minuscule fable en forme de vrille qui forait jusqu'à l'âme de l'Esseulée : "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…" - Le refrain se limitait à ces trois salves salvatrices par lesquelles Solitude échappait au monde du-dehors dont elle sentait la menace pareille au souffle de l'inattendu, à l'haleine acide de la Mort. Solitude se levait, comme attirée par de mystérieuses forces, guidée par une étrange aimantation. S'ouvrait, devant elle, la bouche d'ombre qui la reconduirait à elle-même, empruntant le chemin de bien lumineuses catacombes. A peine avait-elle franchi les premières marches qui s'ouvraient là, sous le banc, à même l'aire de ciment, et déjà le long boyau de calcite allumait sa neige, installait sa phosphorescence. L'air fraîchissait et la Passante sentait son corps, sous la buée de la chemise, se recouvrir d'une mince couche de givre. Il y avait des chemins différents, des nœuds de verre qui s'étoilaient dans tous les sens. Des chauve-souris poussaient leurs sifflements aigus, des insectes aux coques de platine traçaient leur route en un sillage étincelant, des cloportes, hissés tout en haut de leur architecture de diatomée brillaient, tels des diamants. L'eau des minuscules lacs, les barrages de moraines, les minces écluses, les chutes d'eau, tout vibrait de l'intérieur, tout faisait son langage discret dans la mesure étroite de la nuit, dans l'orbe claire du silence. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", cela lui parvenait, maintenant, avec plus de conviction, plus de force, en même temps langage intime émanant d'elle, de son centre habité d'images translucides et mouvantes, en même temps parole oraculaire paraissant émerger des parois elles-mêmes. C'était étrange, tout de même, cette voix d'outre-tombe qui, tout à la fois s'échappait d'elle comme sa propriété et semblait provenir d'un tout autre lieu, d'une tout autre volonté. Quelle Moïra s'annonçait donc dans les spires arbustives du langage, quel destin se dessinait en filigrane en chaque pas accompli en direction de la Chambre ? Avait-elle un être, cette Chambre qui aimantait, désirait, semait ses imprécations aux quatre vents du désir, dictait son imperium aux étirements de la conscience ? Solitude existait-elle autrement qu'en ce songe étroit qui la cernait de toute part, lui ôtant jusqu'à son libre arbitre ? Solitude était-elle une idée, une hallucination, une Lilith aérienne voguant dans les arbres de la pensée, dans la chevelure du vent, dans la plénitude lunaire, dans les plis de la nuit ? Était-elle démon nous enjoignant de la rejoindre dans sa fantasque épopée, menaçant de nous engloutir dans quelque pandémonium dont elle avait le secret ? Était-elle la gueule où se précipiter pour échapper aux forceps du réel, surgir dans l'arche libre et fécondante de l'imaginaire ?

C'est à ces questions qu'essayaient de répondre les boiteux et les hémiplégiques de l'âme, tous ceux à qui la réserve d'invisible parlait en terme de mystère ou bien, pire, dans la langue de l'imprécation, de l'anathème, du rejet. Nombreux étaient ceux, celles qui, portés au mur de l'étrange, confrontés à l'illusion fantastique, condamnaient sans appel cette indécision de Solitude d'apparaître selon les perspectives de la pensée droite, orthogonale, élevant vers les cieux la fière stèle des certitudes, édifiant le menhir du concept avec l'assurance d'une belle stabilité. C'était la folie qu'on redoutait surtout, son visage hideux et grimaçant et nul, ici, dans cette Ville de grands Bourgeois et de Notables en robes et fracs ne se serait hasardé à croiser, fût-ce du regard cette Fille de la nuit qui portait, derrière elle, la traîne d'une union contre nature. La folie, non seulement on la redoutait mais on l'abhorrait, on la vomissait, on en faisait des pelotes de réjection, tels les noirs corvidés qui triaient le bon grain de l'ivraie. Nul, ici, se serait amusé à faire "L'éloge de la folie" comme cet idiot d'Érasme d'Amsterdam. La folie, terreau sur lequel s'élève le gueux et le laissé pour solde de tous comptes, la folie qui hante l'inconscient des Nantis jusqu'à leur donner la nausée, à les conduire au seuil de cette même folie qu'ils clouent au pilori, faute d'en connaître le prodigieux pouvoir de réenchantement du monde. Oui, Messieurs les pisse-vinaigre, la folie ne vous a point effleurés, celle qui fit écrire à Lautréamont les plus belles pages de la littérature française, celle qui porta Artaud tout en haut des beaux vertiges de la langue, celle qui alimenta la prodigieuse pensée de Nietzsche jusqu'à l'incroyable destinée de Zarathoustra, ce guide pour l'homme.

Oui, un instant, nous avons déserté la contrée de Solitude, nous l'avons perdue pour retrouver les marécages de l'aporie et les inglorieuses opinions qui clouent, contre les portes des granges des aliénés, les crapauds du mépris et de l'incompréhension. Mais ce n'était qu'un écart de la pensée, un saut en direction d'un réel trop réel qui enclave les cerveaux et détruit jusqu'à la possibilité de s'élever dans l'ordre de la connaissance. Car il y a toujours danger à exclure l'autre dans sa différence, fût-elle dérangeante et, par nature, elle l'est toujours. Mais retrouvons Solitude dans son périple au travers des boyaux de la terre, tout près du tellurisme où s'agitent les puissances sourdes de l'inconscient. Maintenant, la galerie devient plus étroite, débutant une ascension en direction de marches taillées dans la roche. Il y a, au bout du mince tunnel, comme une lumière diffuse, sépulcrale, une clarté pareille à la couleur éteinte d'une sclérotique de plâtre avec son iris plus dense au centre. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", la noire litanie parvient aux oreilles de l'Égarée avec des rumeurs sourdes, pareilles à la chute de tampons d'ouate. Comme des boules d'étoupe qui percuteraient les tympans, donneraient des coups contre la paroi élevée de la conscience. Folie percutante des mots qui glaivent l'en-dedans du corps, font éclater l'esprit en mille fragments épars. Solitude gravit les dernières marches qui conduisent au lieu du recueil, à l'aire de nidification, à l'espace du don. Du moins le croît-elle.

Soudain, l'air est glacial, sibérien, serti de lueurs d'aquarium. Où le plafond qui abritait, où les murs qui donnaient asile, où la cheminée où rougeoyaient les braises ? Où la vie qui battait à l'unisson de la grotte fondatrice ? La neige est partout qui fait son linceul livide, les ramures des arbres sont droites dans l'air calciné, le vol noir des corbeaux ampute le ciel de sa part ouverte, éclairante. Et ces cris au loin, ces meutes de cris qui ondoient et glapissent, mutilent et abrasent. Cris d'hommes, hurlements de bêtes. Tout est tellement étroit dans la fente perdue du monde. Tout est tellement alloué au sombre, au reclus, à l'emmêlement racinaire, pieds bots de palétuviers, enserrement de mangrove où battent les eaux mortes. Et ceci qui luit faiblement dans des percussions d'étain et de plomb, est-ce la vitre inversée du ciel, est-ce le lac gelé sur lequel d'étiques patineurs dessinent la chorégraphie de l'ultime ? Au loin, le surgissement de collines et leurs mottes d'herbes rases, comme des cairns dressés dans les brumes serrées des tourbières. Perdition de la lumière dans des coulures longues du jour. Hébétude qui, partout, sécrète sa gangue d'ennui.

Au loin des maisons, mais s'agit-il de cela, ces abandons coiffés de congères d'où ne sort nulle fumée, nulle exhalaison de vie ? Et puis, plus loin, dans un fourmillement de membres et de pas indistincts, que sont ces silhouettes, bâtons sur l'épaule, qui semblent glisser vers l'aval de l'existence ? Quelles sont donc leurs sinistres occupations ? Moi, Solitude, j'en ressens la lame d'effroi lentement s'immiscer dans la jungle de ma chair, déchirer l'espace de mes côtes, fouailler, déjà, dans mes viscères afin que le sang incarnat qui l'habite vienne se perdre dans la neige, la maculant à peine, tellement mon agonie sera éclectique et sidérante. On n'a que faire des Folles qui hantent les villes de leurs imprécations en forme "d'en-dehors", puis, l'instant d'après, "d'en-dedans", comme si la moindre des significations se pût attacher à de telles sornettes, de telles facéties.

Mais nous, les Bourgeois de cette Ville, nous qui avons fait la réputation de ses hautes fortifications, nous qui avons créé la Hanse Maritime, qui avons élevé le vin à la dignité d'une ambroisie, qui avons fait de la fortune un art de vivre, pouvons-nous demeurer muets et laisser les fous, les folles répandre à tout va des fleuves d'insanité qui, bientôt, réduiront à néant le travail patient que des siècles ont contribué à sédimenter ? Pouvons-nous, nous vous le demandons, renoncer à ce que nous sommes, nous exiler, nous poser en haut d'un bûcher et procéder à notre propre ignition ? Nous vous le demandons.

Moi, Solitude-la-folle, moi le génie malveillant je m'en remets aux mains du destin. J'attends avec confiance mes bourreaux, ces "chasseurs dans la neige" avec lesquels je vais m'accoupler afin que, jamais, ne se perde la graine de la folie, ce malin génie qui, de l'intérieur fera s'écrouler la citadelle de la raison sur laquelle les hommes de faible volonté ont dressé les étendards de la gloire. Mais entendez-les donc, ces horribles Bourgeois se remplir la panse de ce vin qui les honore et nous oblige tant, nous les Modestes commis à demeurer dans nos chambres de désolation. Ô juste une sortie du côté des quais pour apercevoir leurs invités, ces Hommes habillés de blanc qui descendent de leurs passerelles avec des airs importants, accompagnés de leurs épouses qui glougloutent comme des dindons dans une cour de ferme. Puis on nous remise dans nos chambres étroites alors que les bruits de la fête cognent à nos fenêtres comme de gros bourdons. Le bruit de la bêtise, dit-on dans les sombres venelles où grouille la piétaille mais où est vive la conscience. De soi, des autres, du monde.

Mais je les sens s'approcher, ces Chasseurs envoyés par la Guilde des Marchands, je les sens, j'en flaire déjà les remugles vineux, je devine l'émoi qui s'empare de leurs haut-de-chausses rien qu'à l'idée de me déflorer, moi, Solitude-la-folle. Mais je les attends de pied ferme, poitrine déjà offerte, sexe dénudé, incarnat, anémone rubescente dans laquelle, à tour de rôle, bientôt, ils planteront les hallebardes de la haine. Je les attends. Bientôt je ne serai plus qu'une loque sanguinolente sur des mottes de neige rougies par une existence d'errements et d'humiliations. Ça y est, juste derrière moi je sens leurs sexes rutilants dégainés et pris de furie à l'idée de trousser la Folle. Ça y est, je suis couchée sur le linceul qui sera le dernier et je sens, en moi, la force insensée de leurs coups de boutoirs. Ça y est, je suis Celle par qui la honte est arrivée dans cette Ville, Celle qui doit payer le prix de sa folie. La folie qui agresse et vous fait craindre de basculer cul par-dessus tête au cas où lui prendrait l'idée saugrenue de se loger en vous, là, bien au chaud, dans l'intimité étroite et obséquieuse de votre corps-petit-bourgeois. Ça y est, ils ont fini leur sale besogne dont ils vont rendre compte à la Guilde, ils se fagotent en hâte, ils remontent la colline avec leurs chiens, ils ont eu leur part de pitance, eux aussi, les chiens. Une Folle, pensez donc, ça ne vaut même pas la corde pour la pendre, alors pourquoi pas la gent canine de la fête ? Pourquoi pas ?

Solitude, je meurs, là, dans la neige telle qu'en moi-même, puisque cela devait être mon destin. Le ciel est si bas, si noir qu'il est comme un grand drap mortuaire qui éteint la Ville avant que la nuit ne se dispose à tomber. En bas, sur le "Ville de Tanger", on entend se choquer le cristal des verres autour d'une lueur de rubis, tellement semblable au sang des folles. Encore un dernier sursaut et je connaîtrai la paix de l'ombre, la définitive. Quant à vous qui avez assisté à mon immolation, ne soyez nullement affectés. Je pars l'âme tranquille. Les Chasseurs qui, en réalité, n'étaient que les sbires de l'orgueil et du mépris, voilà qu'ils ignorent que la folie est contagieuse, voilà déjà qu'ils commencent à errer, de chambre en port, de port en chambre, tantôt "en-dedans", tantôt "en-dehors", mais toujours sur les membranes souples et inventives de la folie, cette compagne d'outre-vie ! les voilà qui commencent à rôder…

Partager cet article
Repost0
27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 09:05
SEUL sous la courbe du ciel.

Au commencement - Huile sur toile.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

En ce temps d’approximation et de ruine on était arrivé au bout de soi avec la presque certitude qu’il n’y avait plus rien au-delà. Au-delà de soi. Le matin, à peine éveillé de son cocon de chair, on ouvrait les fenêtres de ses yeux et l’on apercevait, au mieux, une pluie de phosphènes éclatants, au pire, l’envers de ses paupières où s’allumait la densité ombreuse de la nuit. On demeurait en soi avec un sentiment d’étrangeté. Partout, à l’intérieur des voiles de peau, une confondante complexité comme si quelque malin génie se fût appliqué à brouiller les cartes. Une éternelle jonglerie, des apparitions-disparitions, des abîmes s’ouvrant, des désirs s’immolant dans l’immanence de leur propre vanité. On avançait à l’intérieur de son corps avec d’infinies précautions. On tendait les mains vers l’avant à la façon des somnambules. On marchait sur le fil étroit de l’équilibriste. On posait la rainure de ses fesses sur la barre lisse du trapèze. Dans l’infinité de miroirs qui tapissaient ses parois internes, sa propre image reflétée sur le tain du mystère : silhouette de mime, visage blême comme la Lune, bras d’insectes, abdomen de cuir pareil à celui d’un scarabée, jambes arquées dans la position du cavalier. Son propre espace comme une esquisse se métamorphosant à mesure de la projection de ses lignes et arabesques.

On gravissait les marches de son territoire, les ventouses des pieds soudées aux marches de pierre. Des marches usées, cirées d’humidité, gonflées de mousse, gagnées d’un lichen à la teinte de bouteille ancienne. On n’osait affermir sa progression, évitant de s’appuyer aux balustres d’albâtre qui cédaient sous le poids et menaçaient de vous envoyer dans d’énigmatiques salles où grinçait la bouche mauve de la torture : pyramides aiguës de berceaux de Judas, chevalets aux rouages multiples hérissés de picots, araignées espagnoles aux griffes acérées. C’était une lente agonie, une découverte de ce que jamais on n’avait vu, cet intérieur qui se manifestait si peu, sauf l’éblouissement créé par une sublime saveur, l’écartèlement sur l’étrave de la jouissance ou bien les fulgurances de la douleur, sa diffusion dans le réseau des nerfs identique à une gerbe d’éclairs dans la geôle étroite d’un cauchemar. Malgré tout on avançait car l’immobilisme eût été la pire des choses, l’ensevelissement dans le berceau même de son anatomie. Il fallait regarder, tâter, éprouver la gamme des sensations et connaître, aiguiser le pieu de sa lucidité. Demeurer eût correspondu à disparaître à soi, à s’effeuiller dans le vent acide du néant.

Au-dessus de soi, dans les mailles des muscles et parmi les brumes des humeurs complexes, tout un monde étrange d’architectures oniriques, des arcs de pierre en plein cintre, des ponts suspendus dans le vide, des passerelles ne menant nulle part, des échauguettes accrochées à l’angle de tours, des lanternes de verre se balançant dans un vent venu d’on ne savait où, des piliers creux entourés d’escaliers hélicoïdaux, d’énormes poutres avec des poulies auxquelles étaient attachées des cordes fouettant l’air de leur tressage inquiet. Vraiment on ne savait rien de ce dedans que l’on croyait pouvoir opposer à un hypothétique dehors. On longeait les murs épais, parfois criblés de trous par lesquels on pensait voir un paysage, des collines, des arbres aux feuilles dorées, des promeneurs, des villages mais, en réalité, la vue se cognait aux angles des apparences et revenait en sifflant, pareille à des shurikens et il fallait se baisser afin d’éviter la blessure ou bien la mort. Oui, on avait été un rêveur debout, un explorateur du rien, un chercheur d’impossible.

Au-delà de sa frontière de peau il n’y avait RIEN, sauf le vide et cette vérité partout hurlant sa nécessité : le monde on l’avait imaginé, le monde on l’avait façonné à l’aune de ses propres insuffisances, juste histoire de mettre en face de soi un possible interlocuteur, un guide, un ami, un conseiller, un confesseur et dieu sait quoi encore dont on eût espéré qu’ils nous sauveraient, - harpies de brume et de songe -, de notre propre désastre. On était en état de sidération, dans un tremblement proche de la syncope et à seulement se pencher sur le vertige de sa destinée on sentait combien tout ceci qu’on appelait vie ou bien existence était ténu, tissé de rêverie, habillé de mensonge. Immense comédie. Pour exister il eût fallu sortir de soi, faire effraction, se donner comme possible figure du monde et à seulement éprouver le flou dont notre itinéraire était le recueil, on était comme dépossédé de son être, réduit à ne paraître qu’en effigie de carton s’agitant dans le castelet du brave Guignol. Mais Guignol à la vision vide, Guignol s’agitant SEUL, entre des murs de papier, des décors de fausses pierres, des vêtures d’épouvantails parcourues de rides d’inconsistance et de toiles de givre. Guignol sans Gnafron le serviteur fidèle et serviable, sans Madelon, la fenotte au cœur sensible, sans Flageolet, Cassandre, Emilie, Octave ou bien Battandier. SEUL Guignol avec sa face rubiconde, ses pommettes rouges pour faire semblant, ses yeux noirs pour regarder le monde vide, sa redingote de bure et son bâton qui ne frappe jamais personne puisque personne n’existe. Guignol face à Guignol. Guignol en abyme reflétant à l’infini des myriades de Guignol, des kyrielles de Guignol, tous identiques, sans différence aucune, manière d’éternel auto-engendrement dont il n’y avait plus rien à attendre que cette insensée multiplication sans début ni fin.

L’erreur, car il en avait une, ç’avait été, un jour, de proférer le commencement, autrement dit d’évoquer sa propre origine, de mettre en place une mythologie, de proposer la facile solution d’une eschatologie à laquelle on pouvait se raccrocher comme à la souche du Déluge afin que sa vie fût légitimée. Alors tout pouvait être dit au titre d’une fable : soi, l’autre, le monde, la profondeur de l’univers, les autres univers, le fourmillement des galaxies, les autres galaxies, en un mot tout ce qui, résultant d’une évidente mystification, prenait corps au-delà même de son propre corps, le seul qui fût dans l’évidence et se clôturât dans le mot même qui le définissait. A vivre dans l’enceinte de soi, la seule dimension repérable, visible, préhensible, on prenait le risque calculé, mesuré, explicité de renoncer à tout ce qui, précisément, n’était pas soi. La brindille noire de la fourmi, l’éternelle amante dont on attendait qu’elle nous rendît conforme à notre propre ressenti, le vol circulaire de l’oiseau, l’arbre, la pierre. Mais tout ceci ce n’était que des déclinaisons de ce que l’on était intimement, à l’intérieur des frontières de son roc biologique, au sein du réseau volatile de son esprit, au centre des tourbillons d’écume et de plumes de son âme. Parfois on allait tout contre son épiderme, là où le jour commençait à être perceptible, on entaillait au scalpel de sa volonté le parchemin de peau, on disposait son œil inquisiteur dans la fente discrète et l’on s’appliquait à regarder avec l’inquiétude de celui qui, depuis toujours, attend une révélation. Oui, une révélation car, après tout, n’était-on victime d’une illusion, n’était-on atteint de cataracte avec l’impossibilité de cerner toute présence un tant soit peu éloignée ?

En effet, ça bougeait au-delà de soi. Ça vibrait. Ça faisait sa boule jaune-soufre fonçant dans l’éther bleu, à la vitesse des comètes. Ça faisait son ourlet à la couleur de menthe, ça diffusait une traînée pareille à la queue d’un cerf-volant. Ça filait dans l’espace agrandi avec son bruit de rhombe, de silex taillé qui découpait de vibrantes lanières dans la toile compacte de l’air. C’était si vraisemblable, doué d’une telle force, animé d’une si impressionnante vitesse qu’un instant, ébloui jusqu’au tréfonds, on eût cru à quelque forme de réalité extérieure, à la réalisation d’un démiurge énervé en proie à un délire créatif. En ces moments proches d’une hallucination, - ou bien s’agissait-il seulement d’une croyance ? -, on était sur le bord de la séduction, sur la pente d’une conversion, prêt à accepter ce qui se rendait visible comme un satellite de son corps, un brillant événement, un surgissement prodigieux si inattendu, tellement espéré qu’on tendait les mains en direction du miracle et que, soudain, tout s’effaçait et il ne restait sur les demi sphères des paupières que des traînées colorées, des multitudes de photopsies, d’infinies mouches butinant de leurs trompes têtues les nappes de ses rétines. Alors combien l’on était désemparé, isolé au centre de soi avec, tout autour, ses ruisseaux de sang et ses compagnies ossuaires. Ses bruissements de paroles et ses chutes de pleurs.

Voilà, cette boule d’ignition solaire qui parcourait les espaces sidéraux, distillait son rayonnement cosmique d’un bout à l’autre de l’univers, c’était simplement le feu de ma passion, l’éclair lumineux de ma conscience, l’incendie volontaire allumé dans la soute de mon esprit afin que des étoiles vibrant sur le cercle du corps, sur la lisière, sur la frontière compacte, quelque chose comme une réalité extérieure s’allumât. C’est si difficile de vivre SEUL, d’en éprouver l’entaille vive, de sentir le bourgeon de sa lucidité s’éployer et distribuer sa sève sur la totalité de sa vision. Alors on se sent aphasique, incapable de proférer quoi que ce soit, on se sent hémiplégique, prisonnier de sa nasse de chair, incapable d’émerger de ce silence cotonneux dont le corps est le réceptacle en même temps qu’il le produit comme une araignée tissant la toile commise à sa propre finitude. Emmailloté en soi avec l’impossibilité d’en sortir. Momie définitive, chrysalide existentielle condamnée à faire l’épreuve de soi pour le temps des temps.

Mais je sens que quelque chose se déchire. Mais je sens comme une vibration. Cela grince au-delà de ma meute de sang et de chair. Cela parle et rit. Cela s’étonne et se manifeste. Oui, au travers de la déchirure de mes paupières, je VOUS vois, VOUS et puis VOUS aussi et VOUS encore, penchés sur les signes menus que je grave dans l’écorce de ma peau, ces stigmates qui me font être et me donnent l’illusion d’exister. Oui, je vous vois vous appliquer à déchiffrer ces mystérieux hiéroglyphes, ces messages en forme de morse, ces balbutiements pas plus hauts que le bruit du lampyre dans le foin de l’été. Non, ne m’abandonnez pas si tôt, non poursuivez le décryptage. Je ne vis que de cela, être un mot parmi les mots, une langue parmi les langues, un signe parmi l’infinité de signes du monde. Non ne partez pas, je vous aime ! Ne partez pas !

Partager cet article
Repost0
16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 07:35
Dans le saisissement de soi.

Saisir, mais quoi ?

Adèle Nègre.

C’était replié, là, au fond de l’abysse. C’était tapi. Cela guettait. Cela souffrait de guetter. Parfois un jet d’encre, une dissolution de soi dans le tumulte de l’eau. Cela faisait ses dendrites noires en étoiles, en cheveux fous, ses bâtonnets d’axones à la teinte de bitume, cela faisait son feu de Bengale à la lumière éteinte. Cela vivait d’être oublié, ici, dans le monde secret, dans la faille où s’invaginait le mystère de la présence. Présence dont l’écho était l’absence se répercutant sur les parois lisses d’un sens à connaître qui ne venait pas, qui s’étiolait à mesure de son essai de profération. Ce qu’il restait à faire, ceci : plier ses tentacules en pelote, réduire ses ventouses à la taille d’un renoncement, lisser le globe de ses yeux et l’absorber du-dedans, le retourner dans le sein de la calotte obtuse, en tirer une longue cécité.

Je suis dans l’antre de l’ego, reclus. Je suis dans la geôle bienfaisante qui ne veut rien connaître des lacs et des montagnes, des paysages grandioses, de la vanité des hommes, de l’amour aux griffes vénéneuses. « Saisir, mais quoi ? », voilà l’antienne qui habite ma tête de poulpe, coule dans l’encéphale visqueux des questions inopportunes. Voilà qui me cloue dans ma forteresse lente et m’y laisse à demeure, désemparé de ne rien savoir de ce qui est, de ce qui vit, respire et se projette dans le corridor de l’avenir. Il fait si lourd dans la fosse abyssale et l’eau glauque cerne mes orifices d’une effroyable touffeur. Comme plongé dans le liquide putride d’une mangrove et les crabes déglutissant mes fragments avec la délectation propre aux jouisseurs et autres hédonistes. Mais que ne décillent-ils leurs yeux ? Que ne se décident-ils à voir toute la fantasmagorie qui habite l’univers, la folle gigue qui s’agite à la face des choses afin de mieux tromper, afin de mieux réduire à néant ? Combien pourtant il serait facile de sortir de sa caverne, de regarder le peuple des Errants et de les haranguer à la manière d’un Zarathoustra, leur enseignant la disparition de l’homme, la farce immémoriale qui inonde la songerie creuse des croyants et des naïfs. Vous vivez un rêve, vous dormez debout, ô vous armée pléthorique des hallucinés et des thaumaturges.

Voici. Depuis la draperie sombre de ma nuit, depuis l’obscur qui presse mes tempes et dissout ma volonté, une main a surgi dans l’étonnement de ce qu’elle est. Un battoir ouvert avec ses cinq sarments qui s’égouttent piteusement vers le sol de poussière. La main, la pince de crabe s’est essayée à saisir cela qui passait à sa portée. Une goutte d’eau, l’esquisse d’un nuage, le remous du vent emportant la feuille d’automne. Tout ceci qui est réel et joue sa partition à mieux nous confondre, à nous installer dans une duperie sans limite. Mais l’homme, mais la femme ? Ne serait-ce qu’un cheveu, l’extrémité d’un index, le frémissement d’une parole, le souffle chaud d’une haleine. Ceci aurait suffi. Ceci m’aurait installé dans l’être. Mais non, il n’y avait que le vent, la courbe anonyme du ciel, le silence faisant ses boules de gomme. Rien d’autre que moi, le poulpe distrait de soi au point de s’oublier et le temps qui partait à reculons par la bonde sans fin de l’aporie. Juste un glougloutement, une symphonie d’évier, une torsade, un vortex suceur : « Saisir, mais quoi ? » « Saisir, mais quoi ? » « Saisir, mais quoi ? ». Il fait si froid au fond de l’océan quand les tentacules brassent la vacuité éternelle de l’eau. Si froid !

Partager cet article
Repost0
15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 07:54
Douce lumière de l’ambiguïté.

Adèle Nègre
« Dans la lame »
(deuxième jour) 2

D’abord on ne sait rien. D’abord on ne voit rien. On est dans l’inconnaissance de soi, dans la distance de l’autre. C’est à peine le jour, ce n’est déjà plus la nuit. On ne sait pas si on existe vraiment, si la réalité est cette chair de tuile, cette anse rose pareille à un golfe, cette vêture blanche qui enserre tout en libérant. Alors on se raidit, on enfile sa tunique de scarabée, cette cuirasse luisante couleur de bronze et de feu. On voudrait disparaître dans quelque faille inaperçue du monde. Mais cela crie en nous, mais nos élytres bruissent à la cadence folle de notre volonté de savoir. Mais qui donc est là dans l’attitude du retrait ? Donation de soi qui reprend dans le geste même de l’oblativité ce qu’elle promettait comme ultime faveur. Tout échappe qui se destinait à être. Tout se réfugie dans les mailles du silence. Au moins une parole se fût-elle élevée, au moins un mot eût-il été proféré et alors nous eussions eu prise sur le mystère. Mais non, rien n’est à espérer de ce qui se voile et se perd dans les ruines du temps, les vertiges de l’espace.

Que peut-on dire d’un cou dont la tête s’absente ? Que nous dit l’épaule de sa vérité de dune sous la clarté naissante ? Et la chute du bras nous rassure-t-elle ou bien nous incline-t-elle à une soudaine mélancolie, comme celle de l’âme romantique devant le paysage aussi sublime qu’insaisissable ? L’avant-bras se fond dans l’ombre : repris dans les rets du néant, dans la démesure de ce qui, jamais ne trouve de site où être accueilli. Et la main, cet isthme avancé de la conscience par lequel un individu s’annonce, rythme sa parole, chorégraphie ses mouvances intimes, la main cet ustensile si subtilement anthropologique qu’il ne possède d’équivalent où que ce soit, pourquoi nous est-elle dissimulée, presque ôtée, pourquoi n’accomplit-elle pas le geste de la rencontre ? Seulement de la réserve. De l’abri de soi. De l’intimité voilée. Quelle gorge est là qui se fond dans la nacre secrète de l’oubli ?

Dans la lumière diagonale de la chambre - il ne peut s’agir que d’une chambre n’est-ce pas ? -, tout est en fuite, le vocabulaire est absent, la rhétorique muette. Il y a présence et pourtant c’est l’absence qui fait sa rumeur, c’est le clair-obscur qui, tel une toile de Rembrandt, nous reconduit à nos propres aîtres, dans cette solitude si compacte que même une lame ne pourrait en pénétrer l’étonnante densité. Soudain il fait si froid et notre chair frémit sous la tunique d’airain. Le globe de nos yeux se voile, nos antennes érectiles ne palpent que la nuit et l’incertain, notre ventre annelé se glace d’une réalité si cruelle que le rabot de la lucidité en aplanit les contours. L’ambiguïté, cette lumière qui devrait être si douce, voilà qu’elle ponce à vif notre curiosité et nous laisse démunis, pareils à ces formes homologues qui, parfois, sur le dos, battent violemment des pattes dans un vibrato si pathétique que leur fin est un soulagement.

Ô, nous voudrions tellement percer le hiéroglyphe, déplier le palimpseste et lui faire dire la fable ouverte dont il est porteur, le conte dont il soutient la docile membrane, l’ode claire nous invitant à la plénitude. Mais nous sommes des enfants aux mains vides, des métamorphoses avortées, mi-nymphes, mi-papillons aux ailes brûlées. Jamais nous n’atteindrons notre imago, notre forme achevée. Nous sommes sur le seuil d’une révélation, sur le bord d’un désir et nous demeurons en suspens, pareils aux vibrations des phalènes dans la vive lumière. Mais que la mort vienne donc nous délivrer, ou bien un acte d’amour, ou une manducation de notre propre corps, tous gestes équivalents, toutes émergences de liberté. Plutôt que cette attente qui nous fixe à demeure et reconduit notre être à son essentielle nullité. Plutôt la mort !

Partager cet article
Repost0
21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 09:12
Longtemps j’ai frappé …

Longtemps j’ai frappé aux portes et la ville était vide.

Il n’y avait pas de rumeur, pas de mouvement, seulement la fuite des trottoirs de ciment et le vent glissant aux angles des murs. C’était si étonnant ce silence qui faisait ses lentes alluvions et me reconduisait à une manière d’immersion. Comme si mon destin avait été celui de demeurer dans l’océan originel et de n’en point sortir. Vagues de calcaire mourant dans le blanc des murs. Et le flux se figeait identiquement à une résine lente.

Longtemps j’ai frappé aux volets et la ville était vide.

J’aurais simplement voulu entendre le bruit d’une conversation, des rires, des éclats de voix, un murmure, le chuintement de cartes glacées, le pétillement d’un feu, un soupir. Ou bien même la chute de larmes, une dispute, des imprécations. Ou bien une berceuse chantée à un enfant, avec une voix voilée pareille à l’écoulement d’une eau dans une gorge étroite. Ou bien le grésillement de l’amour, sa mince stridulation entre les boiseries d’un baldaquin.

Longtemps mes yeux se sont appuyés au clair des fenêtres et la ville était vide.

Ce que j’y attendais, sinon un signal amical, du moins une silhouette se confondant avec la cendre d’une intimité. Juste une apparition derrière un voile de tulle, l’éclair de lèvres rouges, la pulpe nacrée d’une chair, le tourbillon des cheveux dans la lumière déclinant, un geste que le clair-obscur aurait repris dans sa confondante ambiguïté. Mais rien ne se produisait que l’usure de l’heure et l’écroulement des secondes dans l’isthme étroit du sablier.

Longtemps j’ai longé les murs de pierre sombre et la ville était vide.

Des murs si gris qu’ils inclinaient vers quelque fermeture, sinon le pur néant. Je craignais de les voir tout absorber, de phagocyter le blanc - cette virginité, ce silence préalable à toute parole, cette méditation au seuil d’une connaissance -, de le manduquer jusqu’à ne plus laisser qu’une tache mutique sans relief, vide de sens. Penser cela, je le savais, était la prémonition de quelque folie, peut-être la perte immédiate de la raison. Mais que pouvais-je formuler, quel aliment fournir à mon esprit alors que des failles entre les moellons sortaient mille langues plus vives que les flammes de l’enfer ? Que des voix sinistres s’écoulaient jusque dans les grilles des caniveaux, que les mailles d’un langage incompréhensible lançaient leurs lianes autour du rocher de mon corps, granit sur le point de perdre ses grains, un à un, dans le lexique ininterrompu du monde ? Que pouvais-je faire d’autre que de demeurer et de chercher une clé qui me libère de la crypte de ce songe éveillé ?

Longtemps j’ai regardé l’arbre et la ville était vide.

L’arbre minuscule, simple boule à la frontière du jour et de la nuit, du blanc et du noir. L’arbre crépusculaire remis au mystère du temps. Il paraissait tellement inoffensif dans sa vêture pareille à une idée simple, à l’énoncé d’une évidence. De lui, de sa rassurante frondaison, je me suis approché jusqu’à en percevoir la sombre litanie. Ce n’était que grouillement de racines tel un nid de serpents, ce n’était que lutte et enchevêtrement de noirs rhizomes, longue diaspora de radicelles dans la touffeur du sol. L’arbre, j’ai dû l’éviter afin qu’il ne m’entraîne dans sa dérive terrestre. La ruelle, devant moi, montait en pente raide. Dans les muscles de mes mollets je sentais des gangues de plomb faire leurs sourdes reptations, leur métaphysique pesanteur. Je voulais échapper à cette fable grossière, à cette dérisoire et fallacieuse hallucination. Sur les dalles de pierre blanche, j’avançais à la manière des mimes, faisant du sur-place dans un mouvement qui n’en était pas un, seulement un genre de parodie. Je n’avançais pas. Les murs défilaient vers l’arrière, les trottoirs coulaient vers l’aval du temps. Des volets battaient dans l’air pris de furie. Des portes s’ouvraient et se fermaient avec des claquements secs. Des bruits de mâchoires, des heurts ossuaires, des étirements ligamentaires. Une pluie de squelettes a dévalé la pente du jour. C’était si étonnant de voir toute cette pâleur phosphorescente, cette netteté des os usés à blanc, cette délicate marche saccadée pareille à un carnaval dépouillé de ses couleurs. Là, dans cette gigue minimaliste que n’entravait nulle chair, que ne troublait aucun fleuve de sang, que n’animait ni passion ni ressentiment, je sentais, soudain, comme une vérité en train de tresser ses vrilles, les lancer à l’assaut des hommes et des femmes qui parcouraient les allées du monde avec la cécité dans les yeux, la surdité dans leurs pavillons hébétés, la paralysie au sein de leurs membres hémiplégiques.

Oui, j’avais rejoint le monde des morts, oui, je me dépouillais petit à petit de mes oripeaux. Petit à petit j’abandonnais les généreux prédicats de l’existence. Mon sang, j’en faisais le don à qui voulait à la simple condition qu’il en fît une ambroisie, un vin généreux chauffant l’esprit à blanc. Ma peau, je la destinais à devenir une simple outre destinée à recevoir les meutes serrées du langage, les beautés de l’art, l’amplitude du poème. Ma chair je la donnais afin que s’y impriment les stigmates de la joie, qu’y naisse le sens étoilé, la pure contemplation des choses. Mon esprit, mon âme, je les dispersais aux quatre vents chargés de la sublime connaissance. N’étant plus qu’architecture d’os, empilement de tarses et d’humérus, j’étais si proche d’une vérité qu’il y avait, tout au bout de mon absence au monde, une manière de mince boule incandescente. Le secret était là, je le savais, dans la lumière même, dans le subtil rayonnement, dans le recueil des phosphènes. Ce qui demeurait de moi : un simple feu-follet à l’horizon de l’être. Il n’y avait plus rien à chercher. Ceci s’appelait : LIBERTE.

Longtemps j’ai frappé aux portes et la ville était vide.

Partager cet article
Repost0
17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 08:05
L'éclipse des jours.

Photographie : Blanc-Seing.

Le jour est gris, brumeux, avec quelques filaments bleuâtres traînant au ras du sol. Fin de l'été. Avant-goût de l'automne. Il fait déjà si frais et les jours se suivent comme exténués. L'hiver sera rigoureux. En témoigne le criaillement incessant des freux rayant le ciel de leurs faucilles noires. C'est du moins ce qui se dit, ici, sur les terres de Bérieux-le-Haut, parmi les touffes sauvages de la garrigue et les monticules de pierre. On parle peu dans cette contrée aride que parcourent les sillons du vent. On courbe l'échine, on se vêt de canadiennes calamistrées, on se faufile, silhouettes usées, au milieu des toisons sales des moutons, dans les creux d'argile des collines. Quelques mots, parfois, lâchés entre deux rafales de tramontane, deux coups de blizzard venus du lointain de la mer. Quelques grognements pour dire la Folle qui demeure ici et cloue des crapauds et des ailes de chauve-souris sur les portes des étables, celles aussi des demeures émergeant à peine du sol. Le matin, dans le rond de la lampe de carbure, les hommes sortent avec précaution, évitant de marcher sur une dépouille, une membrane encore prise des remous de la nuit. Avec le brin d'une fourche on se saisit de la peur, on la porte à la manière d'un mortel sortilège, on la précipite dans le bouillonnement des eaux, on veut l'oublier. Si terrible la folie quand, dans les plis nocturnes, dans les meutes de nuages noirs, elle ricoche infiniment entre terre et ciel, portant aux hommes la plaie avec laquelle ils doivent vivre, dont, jamais, ils ne sortent.

Le chemin monte à l'assaut de la colline en une longue traînée blanche qui, au loin, se perd dans le moutonnement plus sombre des chênes-verts. J'ai remonté le col de mon blouson, entouré mon cou d'une écharpe. Une humidité couleur de zinc monte du ruisseau longé d'un liseré d'arbres. Sur ma droite, dans un fouillis de ronces et de mûres sèches, un genre de cirque abrite une étique fontaine. Un gargouillis s'en échappe, venu des profondeurs de la roche. Une bâtisse proche, aux ouvertures étroites, aux volets disjoints battant contre les murs, une lampe nue y diffuse une lumière avare, comme si, ici, rien ne devait jamais sortir d'un immémorial mutisme. Une silhouette à l'intérieur, celle d'un berger se sustentant avant d'aller rejoindre son troupeau. Quelques chèvres sur une butte. Puis les traces de l'homme s'effacent pour laisser place au règne du minéral, du végétal. Bientôt, sous le couvert des arbres, comme au bout d'un long tunnel, je n'aperçois plus de Bérieux que le chaos de maisons grises, le foisonnement des platanes noyés dans une flaque jaune, le rythme des clôtures de bois. Partout, dans le massif forestier, des sentiers ouverts par la fougue des sangliers, les traces des sabots des chevreuils, des poils accrochés aux buissons. Là, au contact de ce pays si austère, si empreint de mystère, les phrases des bergers résonnent dans ma tête, galets faisant leur bruit d'osselets tout contre la digue de la tête.

Je les entends dire la Folle - elle ne porte d'autre nom que ce prédicat qui la cloue irrémédiablement à son destin -, son errance sans fin de colline en rocher, de ru à sec en falaise de craie, de glaises rouges en mares boueuses, n'ayant plus pour demeure que le vide de la nature, le dôme infini du ciel, la quadrature des sols de pierres et de lichen. Je les entends dire la folie pure, pareille au cristal, la flamme intérieure qui dévore, les obsessions qui mugissent dans l'antre de la tête, mutilant la conque d'os, triturant les plis de la mémoire, brisant la pensée, écartelant l'esprit selon une infinité de fragments. J'entends la Folle dire sa douleur, sa perte, le sang de sa vie partout répandu, le souffle abrasant le vide intérieur après qu'elle a été "aimée", non pour elle, non pour ce qu'elle est, seulement son corps, son sexe écartelé, son ventre taché de lourde semence; elle, laissée sur le bord de la falaise, comme en suspens, victime sacrificielle de l'aporie humaine. Elle, simple jouet, simple colifichet dont on joue puis qu'on remise dans le coffre de l'oubli avec mépris, la peur au ventre qu'elle demande à être nommée, reconnue, portée sur des fonts baptismaux, inscrite dans le registre de l'exister. J'entends le récit des bergers, leur excitation à raconter la scène par laquelle la Folle est devenue ce qu'elle est, une perdition parmi les lentes convulsions du monde. J'entends leur respiration haletante comme celle des chiens, je devine leur trouble, leur érection qu'ils ont de la peine à contenir, leur jugement à la hache qui taille et condamne la Salope car, oui, à les croire, c'en était une pour avoir attiré cet Etranger, sans doute par envie, vice, désir qui forgeait à blanc l'enclume de ses cuisses, la disposait ouverte pareille à l'abîme, aux portes qu'empruntait le galop des moutons, aux failles des montagnes où le vent s'engouffrait en hurlant. Oui, ses cris à elle, on les avait entendus et on avait bouché ses oreilles de la cire de l'ennui, de la glu de l'incompréhension, de la pâte de la rémission à être. Ici, sous le ciel abrasé, au coin des pierres angulaires, dans la pierre ponce du vent, au plein de la laine des troupeaux, l'esprit s'était enduit d'une couche grasse de suint, l'âme avait déserté ces corps livrés au désordre dionysiaque, à l'orgie primitive qui confondait en une seule et même boule compacte l'intelligence étroite du monde. Une pente fatale à se percevoir identique au genévrier torturé, aux stries rouges de l'érosion, aux murs de pierres sèches cloisonnant les pâtures, aux futaies décharnés par l'acide du vent. Il y avait si peu de répit en ce pays condamné à vivre sous des fourches caudines, à se plier sous le joug des nécessités, à marcher dans l'inapparence de soi jusqu'à la dissolution. Il n'y avait plus de libre arbitre, de jugement possible, d'intellection à élever. Tout était gelé dans une même congère, tout était égal à tout jusqu'à l'absurde.

Maintenant, je suis sorti du couvert des arbres, parmi les touffes d'herbe rase et un semis d'étroites clairières. Un lourd voile de nuage glisse contre le verre du ciel, troué parfois, par une bande plus claire, pareille à du corail et le soleil s'éclipse derrière un disque brun, laissant paraître sur sa périphérie une couronne plus claire, brillante, disant la justesse des choses lorsque le regard n'est pas voilé par les insuffisances de l'entendement. Comme une métaphore éthique venue dire aux hommes la nécessité d'un juste éclairement. La grande croix que l'on aperçoit du hameau en contrebas, la voilà qui se découpe à contre-jour du ciel avec une étrange présence. Ma vue s'est brouillée, sans doute à cause des larmes qui perlent dans les yeux sous les poussées violentes du vent. La croix paraît suspendue dans l'air, dans un genre d'élan qui paraîtrait vouloir la soustraire au peuple des hommes. L'image est si fortement biblique qu'elle semble être issue du Golgotha, là où étaient crucifiés les condamnés. En avant, en direction de l'espace libre qui donne sur la perspective d'un cercle de collines, la Folle, dans une posture légèrement inclinée, comme si elle venait de descendre de la croix dans un geste symbolique de libération. Mais, se libère-ton jamais des anathèmes, des condamnations hâtives, des pogroms dans lesquels les autres, parfois, vous exilent afin que votre absence les lave des doutes d'une conscience si peu éclairée. En bas, tout en bas, dans les carrés de pierre, j'aperçois les bergers, les moutons, quelques ânes, des vaches à la robe couleur de plomb. Les bergers dont la taille paraît celle de simples soldats de plomb ou bien de marionnettes. De marionnettes à fil, pensé-je malgré moi, l'idée du Destin tirant ces fils replaçant les choses dans l'aire d''une simple compréhension. Non d'une justification. L'homme est toujours libre de ses actes, même s'il n'a pas décidé de sa naissance. Mais, une fois dans le monde, homme-debout, il lui faut assumer cette belle verticalité qui l'assure de son essence et le distingue du végétal lent, du minéral amorphe. Dans ce pays tissé de primitivité et de violence inhérente aux sols ingrats, tout semble se confondre dans un même registre d'indistinction, les logis, les hommes, les femmes, les sentiments, les événements de l'amour. C'est cela à quoi je pensais, gravissant le dernière pente escarpée qui me conduisait au pied du calvaire. Soudain il y a eu une éclipse totale noyant tout dans la ténèbre la plus dense qui soit. Durée illimitée du temps privé de ses habituels repères. Puis le retour de la lumière, son surgissement dans l'aire du ciel, son crépitement sur la porcelaine des yeux. Je mets mes mains en visière au-dessus de mon front. J'accommode. Plus rien n'est là pour m'assurer de ma propre présence. La Folle a disparu, la croix a replié ses poutres de bois, les collines sont des brumes à l'horizon.

J'entends des voix me dire l'éclipse des jours, j'entends une brume blanche glisser le long des cloisons de ma tête, j'entends les carillons de la cloche de Bérieux, les sonnailles des troupeaux, le sifflement du vent dans la caverne de mon corps, mes os s'entrechoquer au milieu des chairs lourdes, j'entends les battements de mon sang, je sens la stalagmite érigée de mon sexe, je sens les bouillonnements d'un ventre qui n'est pas le mien, l'angle ouvert de jambes écartelées, j'entends le vent du désir faire son bruit de rabot, sa rutilance de varlope, j'entends le cri sous le rocher de ma chair, les souffles oppressés des bergers, les hurlements des chiens, les assauts furieux du vent, j'entends le balancement de la terre, le rythme lourd de l'océan, les freux crier et déchirer l'air de leurs signes noirs, j'entends craquer les ramures lourdes des chênes, je sens mon poids de rocher, ma gluance d'argile, mon rut de ru usant son parcours sur les billes des galets, je sens, au-dedans de moi, la toison épaisse des moutons, la vigueur des chiens de troupeaux, les théories de pierres des hameaux, les hululements des dames blanches la nuit; je suis aile de chauve-souris, membrane aux parois translucides, peau grumeleuse de crapaud, goitre gonflé poussant son coassement parmi les rumeurs du monde. Je suis celui que je ne suis plus, peut-être le berger enduit de suint, l'étranger et son outre gonflée de désir, je suis la Folle descendue de la croix qui expie son péché. Au secours, aidez-moi, c'est si difficile d'y voir clair, parmi les nuages de suie, la perte du soleil et l'éclipse de l'esprit. Aidez-moi, sinon, vous aussi, serez en danger !

Partager cet article
Repost0
16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 07:56
Voluptissimo.

Oeuvre : Eric Migom.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : se disposer face au cirque de montagnes, mettre ses mains en conque devant sa bouche et crier, en modulant sa voix "Vooo - Luuuup -Téééé", puis marquer une pause et recommencer "Vooo - Luuuup - Téééé". Alors les syllabes, comme prises de folie, revenaient à lui avec une manière d'exaltation, de hâte à retrouver le lieu de leur résurgence. Elles s'invaginaient dans le profond de la chair d'Adam, pareilles à des balles traçantes; elles foraient la cuirasse de peau, faisaient leurs étincelles tout contre le cuir du derme; elles cognaient contre le limaçon de la cochlée avec une infinité de bruits spiralés - percussions de gong, rafales de claquettes, soupirs d'accordéon -; elles descendaient dans le tube de la trachée avec des sifflements; elles allumaient dans le cortex des dendrites de feu, des étoiles de myéline, ressortaient au bout des doigts pareilles à des feux de Bengale, à des éclairs de tungstène.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : prendre une pomme dans le compotier, et croquer à pleines dents dans le luxe de la chair. Cela inondait son palais, cela faisait de longues effusions dans le canal de l'oesophage, cela débouchait dans la conque de l'estomac avec plein de gaieté, plein de notes pareilles aux trilles de Scarlatti. C'était comme un soleil qui rayonnait, qui lançait dans l'espace ses millions de phosphènes blancs, ses infinités de quarks éblouissants, d'atomes nucléaires aux cheveux fins et poudreux. Mais aussi, Adam faisait des liquides qui hantaient le silence de sa desserte, liqueurs vertes et jaunes, ambroisies musquées, eaux de vie et marcs, pruneaux confits dans leur jus, le prétexte à une fête, à une manière de communion qui, pour être insérée dans le siècle, n'en revêtait pas moins un caractère sacré. Ainsi, lorsque le soir tombait, que l'heure inclinait à une douteuse mélancolie, une douleur de l'âme, Adam débouchait avec douceur et application une bouteille de Fine Champagne. Dans le verre oblong, face à l'opaline blanche, le liquide des dieux flambait de tout son rutilement ambré et il n'y avait aucune papille du dégustateur qui ne participât à la cérémonie, par anticipation. A seulement regarder l'alcool faire ses girations contre les parois de cristal, à seulement voir le liquide monter le long de la bulle de verre en de minces filaments et la bouche, les lèvres, le palais étaient inondés d'un suc qui frémissait comme l'eau de la source. Et le feu délicieux, la brûlure de piment, la rugosité de poivre métamorphosaient l'antre gustatif en une cornue alchimique où se déroulait un bien étrange sabbat. S'inclinant sur le cuir patiné du fauteuil, Adam laissait venir à lui ce qui voulait bien se présenter : les cercles blancs des goélands sur le bleu du ciel, les jaillissements de la lave dans les îles lointaines, le gonflement des geysers, quelques diables enrubannés, quelques démons qui venaient rôder dans la pénombre de la pièce. C'était facile, comme un jeu d'enfant, un empilement de cubes de bois.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : se saisir d'une paquet de "Bridge" à la couleur de brique, tirer lentement, très lentement sur le lien rouge qui retenait la pellicule de cellophane, pencher son oreille en direction du jouissif crépitement, soulever les ailes de papier d'argent - une odeur de miel et de noisette s'en échappaient -, prendre délicatement du bout des doigts le filtre couleur de liège, l'insérer dans le tube des lèvres - il pensait à toutes les Eve de la Terre -, lisser le papier blanc autour du tabac, faire tourner la molette du briquet, rapides petits coups secs qui dégageaient une odeur de pierre brûlée, voir le mince grésillement au bout de la cigarette, le sublime braséro, le filament de fumée qui, lentement, religieusement, se dissolvait dans l'air gris. La première goulée, longuement mâchonnée, pareille à la mastication d'une mie enduite de levain, longuement roulée entre langue et palais, puis la longue inhalation, la cascade de la buée blanche, de l'écume bienfaitrice dans le goulet sans fin des petits bonheurs. Le gris des yeux d'Adam se faisait plus sombre, la pupille plus aiguë, comme si un nouveau savoir venait de se révéler dans une pure verticalité.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : allumer un feu de cheminée, tout contre le brouillard hivernal, prendre un livre dans la bibliothèque, un livre vierge aux pages attachées, à la couverture de cuir ivoire, à l'odeur de parchemin et de document ancien. Un livre rare de préférence, déniché dans quelque grenier ou bien dans le bric-à-brac d'un brocanteur anonyme. Dans la brume du soir, le coupe-papier en laiton faisait son mince crissement en séparant les pages les unes des autres, comme une défloration - Adam pensait à elles, les belles paginées du monde...-, les caractères d'imprimerie plaquaient, sur le vergé, leurs fourmillements intimes, leur minces translations d'insectes, leurs amoncellements de brindilles discrètes. C'était si émouvant, soudain, de surgir dans cette intimité, de découvrir le volume comme on découvre l'aimée, de sentir sa peau infiniment douce, pareille au satin de la pêche, de parcourir le tranchant des pages aussi vif que les incisives mordillant les lèvres, de sentir les craquements du maroquin et l'on aurait dit l'odeur musquée de l'amour, de percevoir dans l'ombre des lettres les infimes mouvements des corps portés au-delà d'eux-mêmes dans l'arche souple des rêves. Adam s'endormait souvent, livre posé sur la poitrine, et l'on aurait dit, dans la pénombre de la pièce, comme un recueillement, une longue méditation, une aire nouvelle s'ouvrant à la cimaise de sa fontanelle.

Enfin, ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : fouiller longuement dans son carton à dessin et en extraire des esquisses tracées en un temps dont il n'avait même plus le souvenir ou bien redécouvrir, au hasard de ses fiévreuses recherches, ce pastel ancien, cette aquarelle fluide, cette encre enfin qu'on lui avait offerte et qui portait en elle l'empreinte d'une Eve d'autrefois, d'une aventure passagère dont le parchemin, dans le filigrane, avait conservé la troublante mémoire. Adam, dans le soir finissant, dans la perte de la lumière, demeurait longtemps, comme fasciné par le pouvoir de l'image. Cela venait doucement, entre chien et loup, entre Charybde et Scylla, comme si cette image, venue des profondeurs de la mer, des fosses abyssales, là où vivent les énigmatiques baudroies, avait soudain déplissé les meutes d'eau marine pour faire phénomène dans son antre secret, la pliure intime de son corps. C'était étrange ce sentiment d'être possédé depuis le sol de planches, de percevoir ce fourmillement pareil à l'invasion de milliers d'insectes invisibles, milliers de piqûres d'aiguille, milliers de percussion d'oursins. Mais c'était agréable, cela ressemblait à la morsure d'une veuve noire, à un venin instillé dans les fibres, anesthésiant les territoires les uns après les autres dans une manière d'ivresse. Les jambes de sa lointaine compagne, il en sentait les mouvements de lianes, les souples ondulations et les gestes étaient si précis, animés d'une telle volonté, guidés par une telle maîtrise qu'il commençait à ne plus faire de différence entre cela qui s'annonçait comme une annexion de sa chair et lui-même posé au bord d'une possible dissolution. Il y avait un chant de sirène, envoûtant, proche et lointain à la fois, issu d'une conque de nacre aux eaux blanches. Il y avait une encre de poulpe violemment excrétée à partir d'une faille invisible - était-ce le sexe de l'aimée, puis délaissée, qui jetait sa douloureuse potion, sa mortelle ambroisie ? -; il y avait la profusion de cristal et de coraux qui l'enlaçaient, serraient sa taille dans une tunique étroite - étaient-ce les jambes des étreintes anciennes qui s'agrippaient, ne voulaient pas lâcher leur proie ? -; il y avait tout contre sa poitrine la meute de deux bogues urticantes - étaient-ce les seins, les aréoles dures comme des diamants ?- et Adam s'enlisait en lui-même, comme quelqu'un qui s'ensable, cherchant encore à grimper la vis sans fin de son escalier intérieur, s'agrippant à la moindre faille, se hissant sur le plus étroit éperon, cherchant à gagner le centre de sa raison afin qu'une logique s'installât qui, enfin le libère de cette infinie colonisation, de cette quasi-disparition qui s'annonçait comme l'hypothèse la plus atteignable; il y avait, tout contre sa bouche violacée (les vagues mortifères avaient fini par l'atteindre par les voies internes), une sorte de large ventouse, des pièces buccales annelées, de puissants buccinateurs qui manduquaient inlassablement ce qui, de lui, demeurait visible, préhensible, mince archipel flottant à la surface d'une eau pleine de bulles délétères; il y avait, enfin, deux antennes érectiles, deux yeux globuleux, deux pupilles atteintes de mydriase qui l'engloutissaient dans le corridor sombre de leur regard - était-ce celui de l'amante enfin parvenue à retrouver, sinon l'amant, du moins l'amour puisque tout acte de dévoration ne pouvait résulter que d'une infinie volupté trouvant son épilogue ? Eurydice rejoignant Orphée pour des noces définitives ?

La mort d'Adam fut douce, comme l'étaient pour lui le son de sa voix réverbéré par la falaise, le suc de la pomme cascadant dans sa gorge, la lénifiante fumée de cigarette, les pages veloutées des livres. Sa mort fut douce aussi dans cette rencontre avec l'encre qui sonnait comme la métaphore d'un amour perdu et retrouvé dans la douleur d'une disparition. Toute volupté ne s'inscrit qu'à l'aune du dépassement d'une souffrance, laquelle n'a de cesse de resurgir après que la noce a eu lieu. Adam était mortel, infiniment, mais rien ne pouvait l'amener à la conscience de ceci que l'exigence d'un absolu, l'autre nom de l'amour. Relisant mes notes, dans le calme souverain du soir, dans la lumière qui décroit, croquant dans le délice sucré d'une pomme, verre de fine à la main, fumée rejetée par les narines, livre posé sur les genoux, j'attends l'amour qui me reconduira à l'être. Où est-il cet instant de la dernière volupté couronné de l'étincelante mort ? Où est-il ? J'attends que son nom soit proféré dans l'ultime vision du monde. Où est-il ?

Partager cet article
Repost0
15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 07:56
La maison aux volets bleus.

Photographie : Blanc-Seing.

Ce pays si reculé de tout, avec ses collines de craie, ses buttes d'argile rouge, ses barres rocheuses m'avait séduit d'emblée. Et puis, la garrigue, sa naturelle désolation sous un ciel lavé de nuages, son odeur épicée, ses bouquets de thym et ses touffes de romarin coïncidaient avec ce besoin de solitude dont, depuis toujours, j'étais porteur. Comme mes yeux étaient bleus, ma peau claire, mes doigts longs et fins, ces terres aux confins de la méditerranée étaient logées en moi avec la force des marées. Toujours l'arche infiniment ouverte du ressourcement, toujours ces fondements auxquels je me confiais avec délice et candeur, pareil à l'enfant qui s'attache à sa mère avec la certitude de n'en être point détaché. Ce havre de paix - un hameau minuscule sur les hauteurs des Corbières -, je l'avais placé en moi comme une faveur dont, jamais, je ne devais me déprendre. Rythme lent des troupeaux de moutons à la laine blanche, vol de quelques éperviers en des cercles parfaits, chuintement des ruisseaux dans le frais des ombrages. Et si peu de bruit, hormis le passage d'une voiture, qu'on aurait cru à une manière de terre de l'extrême. Peu de voisins et des contacts limités à un couple d'Anglais à la parfaite discrétion : une osmose avec le paysage empreint de douceur. Quelques platanes aux larges troncs desquamés, des peupliers élancés dans le ciel, un tapis de feuilles jaunes, les lignes blanches des sentiers, la diagonale brisée des collines qui formaient un cirque et, au centre, un silence quasi-monacal. Ceci suffisait à dresser, sinon le cadre d'une retraite, du moins une nécessaire halte dans le cours du temps. J'avais volontairement omis d'emporter un téléphone, mon ordinateur était resté à Paris, ainsi que les notes de mes prochains articles. Quelques livres anciens dont je voulais faire une lecture neuve dans le calme d'une nature apaisée. Mes matinées, consacrées aux textes, coulaient dans le recueillement des pages de Supervielle, Fromentin, Huysmans. Poésie et idéalisme me disposaient dans un légitime reflux du social et du contingent. Je les redécouvrais ces écrivains, je les percevais avec un rythme différent, dans une manière de lenteur qui leur donnait une saveur nouvelle. On ne devrait lire ces précieux auteurs qu'environnés de silence, loin des mouvements de la foule, des agitations des villes. Le métro et ses nécessaires promiscuités n'étaient qu'un pis aller.

La maison aux volets bleus.

Kees Van Dongen

Femme en bleue au collier rouge, 1907-11

Source : Impasse des Pas Perdus.

Cet après-midi, le temps est uniformément lisse, le ciel teinté de gris, un vent léger agite les feuilles des peupliers, minces écorces semblant flotter entre deux eaux. Balizac-sur-Liès est à une demi heure de route. De profondes gorges taillées dans le calcaire dont les rives sont plantées de chênes verts, les eaux grises de la rivière, et, bientôt, le paisible village médiéval qui, en cette saison tardive, prend une allure d'enfant sage ayant remisé ses jouets. Au hasard des ruelles, quelques rares passants, des chats qui glissent en silence, des pavés brillant dans l'ombre. C'est dans une de ces venelles étroites, teintée de bleu, que je vous ai croisée, vous l'inconnue dont l'écharde se planterait dans ma chair alors qu'encore, vous n'êtes qu'une fuyante silhouette. Vous voyant, ce qui m'étonne : cette sage chevelure de jais qu'éclaire la tache blanche d'une pivoine, les deux traits charbonneux de vos sourcils, les yeux aux ovales parfaits dont la profondeur paraît le signe d'une inquiétude, ce teint d'argile - la garrigue s'en vêt souvent -, les joues plus pâles, les lèvres légèrement accentuées d'un pourpre éteint, cette sorte de châle pareil à la gorge d'un pigeon, ce jonc de velours rouge qui éclaire la naissance de votre gorge, et cette démarche souple, comme si vous étiez si peu affectée par le réel alentour. A peine vous ai-je perdue de vue, me retournant, vous n'êtes plus que cette hallucination, ce songe retournant à sa nuit. Par terre, sur le pavé, une photographie que, par mégarde, vous avez fait chuter. Un mur de pierres sèches avec une porte surmontée d'un buisson de roses. Une maison modeste à l'enduit couleur de terre, aux persiennes bleues, la guirlande des tuiles, puis, au fond, ce qui paraît être une remise. Etrange gémellité que celle qui vous relie à ce que je pense être votre habituel cadre de vie. Même modestie apparente, mêmes teintes assourdies, mêmes mystères vous habitant qui semblent ne devoir se résoudre qu'au prix de l'imaginaire. Tout ceci est tellement mutique, si peu affecté de réalité, à la limite d'un rêve éveillé. Tenant entre les doigts cette icône faite à votre ressemblance, je ne cesse de m'interroger sur le lien mystérieux qui lie les hommes à leurs demeures. Ces dernières sont-elles façonnées par leurs hôtes ou bien s'agit-il de l'inverse, un genre de mimétisme dont l'habitation projetterait l'empreinte sur les existants qu'elle abrite ? Mais ces pensées sont vaines dont on ne sait jamais d'où elles proviennent, ce qui les a inspirées, quelle conclusion en tirer. L'image, je ne vous la restituerai pas pour une double raison. Vous vous êtes effacée dans l'anonymat des ruelles et, quand bien même je vous aurais aperçue, cette douceur du jour, je veux la faire mienne, la poser sur le seuil du temps afin qu'elle illumine mon présent de sa précieuse humilité. La visite du gros bourg, ses théories de maisons anciennes perchées au-dessus du Liès, son pont en dos d'âne, son immense abbaye de pierres claires, sa halle montée sur des pilotis de bois, je n'en ferai qu'une rapide parenthèse, portant en moi, le secret désir de vous retrouver. Lequel, bien évidemment ne sera qu'une suite d'espoirs vite ternis, de déceptions cédant la place à la lame de la lucidité. Jamais on ne retrouve le livre précieux égaré, le stylo de nacre, le timbre en caoutchouc de son enfance. Jamais on ne rencontre l'espace de ses rêves.

La route du retour est un chemin étroit parmi les vignes, les chapelets de grappes noires, les rochers qui montent à l'assaut du ciel, les anciennes terrasses encore visibles à flanc de collines. Votre photographie, ou plutôt celle que je suppute être le portrait de votre maison - tellement il y a d'évidente ressemblance -, posée sur le siège du passager, fait ses menus clignotements sous la coulée de la lumière. Les jours sont courts en ce milieu d'automne et, maintenant, dans le déclin de la clarté, les teintes sont celles de l'ambre. Parfois de gemmes translucides. Bientôt un village que je ne connais pas, où je décide de faire halte. Le temps de prendre quelques photos. Une manie. Au cas où l'une d'entre elles pourrait illustrer un de mes futurs articles. Déjà, vous n'êtes plus qu'un feu vacillant sur l'orbe bleu de la mémoire, une lueur de phosphore. Village presque désert, sauf quelques chiens méfiants, de vieilles personnes disparaissant à l'ombre d'une moustiquaire, des enfants dont on entend les jeux derrière les façades. Soudain, au détour d'une ruelle, votre maison. Oui, c'est elle à n'en pas douter. Même mur de pierres sombres avec les étoiles rouges des roses, même crépi couleur mastic, mêmes persiennes bleu usé fermées sur d'invisibles fenêtres, même remise dans la perspective de la rue. L'émotion, sans doute, non de vous avoir retrouvée, mais au moins l'écrin qui vous abrite, et le rythme de mon coeur s'est accéléré, une moiteur perlant sur le front. C'est étrange, tout de même, cette tendance de l'âme à s'enflammer à la seule vue de cela qui ne saurait, du moins encore, recevoir le moindre prédicat dans l'ordre des relations. Une apparition et l'imaginaire en feu et le carrousel infini des images sur la toile claire du rêve. La maison, cette pierre angulaire sur laquelle mes désirs s'écartèleront comme la vague sous la poussée de la proue, j'en fais le tour. Juste pour la rendre lisible, pour la doter de lignes sûres à partir desquelles un événement pourrait survenir. Derrière, un petit jardin entouré d'un liseré de pierres. Des massifs de fleurs dont la plupart fanées. Le cercle d'une margelle, sans doute un vieux puits. Des tresses de lierre. Des cheminements de lianes. Un aspect abandonné, à moins qu'il ne s'agisse d'un savant désordre. Une table de jardin, blanche, avec des taches de rouille. Trois chaises assorties en métal ajouré, les montants dessinant des arabesques. Sur l'une d'elles, comme posé dans un geste d'habile négligence, le jonc de velours rouge fait son lacet pourpre pareil à une ligne de sang. Sur l'assise, le bouillonnement bleu, telles des vagues venant y mourir, de la cape de laine qui semble reposer dans une éternelle attente. Oui, et puis, dans cet abandon qui convient si bien aux demeures closes pour l'éternité, la neige immaculée de la pivoine qui, il y a peu, ornait le buisson de vos cheveux. Etrange image passéiste, démodée, venue d'un autre temps, comme si j'avais fait votre connaissance dans une vie antérieure ou bien alors dans ma prime jeunesse alors que ma mémoire vierge engrangeait jusqu'au moindre fragment du réel. Que faire dans cette fin de jour, dans ce presque crépuscule qui noie tout dans une indistincte myopie ? Il serait si tentant d'adresser un clin d'oeil au destin, de lui prendre la main, de le forcer un peu, de faire en sorte de devenir, pour une fois, le maître du jeu et de décider du cap sur lequel se diriger ! Il serait si tentant.

Je m'approche de la façade, tout près de la porte de bois marquée par le temps. Une pierre usée en limite le seuil. Un carillon au bout d'une chaîne aux maillons distendus. Du bruit, à l'intérieur, comme si quelqu'un, peut-être, derrière les lames des persiennes, cherchait à voir qui approche. Mes doigts montent en direction de la chaîne. Le métal en est froid, pareil à ces objets anciens pris de vieillesse dans les ombres des greniers. Il y a si peu de chemin à faire pour connaître une vérité, déboucher dans l'aire d'un secret. Le carillon résonne avec des sons métalliques, sourds, profonds, pareils à ceux habitant l'aire noire des puits, les pierres lisses des cryptes. Cela résonne dans les profondeurs du sol, cela suit les failles, les plissements du sol, s'enroule autour des tubes des racines, des cheveux des rhizomes. La chaîne dans les mains, médusé, je regarde la bâtisse aux volets bleus s'enfoncer dans la lave terrestre. Ce sont des magmas de bruits, des crépitements, des cataractes d'éboulis. Au fond, tout au fond d'un oeil immensément circulaire, est la demeure de ce qui n'a pas de nom et ne saurait en avoir. Une simple disparition de ce que l'on croyait pouvoir saisir dans les orbites de ses mains, enlacer dans les cordes de ses bras, étreindre dans les ramures de ses jambes. Ce sont des ondes bleues, des crépitements rouges pareils à des braises, des taches blanches en gerbes infinies. Je suis sur la pierre du seuil, en équilibre au-dessus de moi-même. Je vois ma naissance, le film de mon existence, les images saccadées en noir et blanc, en couleurs, les dernières séquences, le mot FIN inscrit sur la bannière noire de l'au-delà.

Un bruit intense, une stridence, une corne de brume. Une voiture s'approche dans le grésillement de son moteur. La mienne. La voiture s'arrête. La portière du passager s'ouvre. On m'invite à monter. Je m'assois sur le siège. N'osant regarder ce qui pourrait me fasciner et me conduire à ma propre dissolution. L'auto démarre dans un nuage blanc. L'habitacle, empli d'une sorte de brume, est presque illisible. Des doigts étroits sont arrimés au volant. Un air bleu entoure le corps de la conductrice qui enclenche la marche arrière et, alors, dans une fulgurante remontée, nous nous précipitons vers les lointains du temps, vers le passé qui frémit et aveugle. Nous voyons tout. Tout ce que nous avons été et jusqu'à notre anatomie interne, sacs de viscères et empilements d'os, lacs de sang et mers de lymphe, hululements et cris de désir, tensions du sexe et orgies sacrificielles, rédemptions et chutes dans les trappes cintrées des heures. Nous voyons jusqu'à l'étincelle primitive qui nous donna la vie et nous intima l'ordre d'avancer dans l'océan mortel, parmi les blancs dauphins, les raies manta et les squales aux dents acérées. Nous voyons notre premier accouplement, cette explosion nucléaire par laquelle des millions de scories humaines commencèrent à pulluler et à peupler la planète. Nous voyons l'infini faire ses éclatements en spirale, nous voyons les longs tunnels parcourus d'absolu, les nervures de l'être, ses milliards de fragments, ses irisations polychromes. Je vois la chaise rouillée sur laquelle je suis assise, mon passager à ma droite dont je cueille le sexe dans la braise de mes lèvres. Je vois la conductrice, son sexe ouvert, veuve noire mortelle qui m'étreint dans sa résille dense. Nous voyons des milliers d'étoiles fulgurer au firmament. Elle voit mon corps, la hampe de mon désir qui vrille son visage, pénètre son buisson de jais, piétine la blanche écume de la fleur virginale. Nous voyons la foudre et les éclairs et nos yeux sont des lampes à arc, des fleuves incandescents. Je vois le lacet rouge qui orne son cou faire ses contorsions, ses convulsions, pénétrer mon ombilic fou, ressortir par l'antre poivré de ma bouche. Je vois mon passager sur la margelle du puits, de mon puits, ourdir la chaîne de ses envies et écumer mon eau claire et s'abreuver à la fontaine des jouissances. Nous voyons les bosquets de thym courir sous la lune blanche. Je vois les aréoles enflammées, les comètes des hanches, la danse du pubis, les pentes luisantes du mont de Vénus. Je vois les mains longues et fines entrer dans l'orbe de mon plaisir. Je vois la faille longue, la cicatrice ombreuse qui me porte au-delà de moi-même dans la contrée des rêves éblouissants. Nous voyons un cirque de collines bleues, le dos argenté des moutons, une fenêtre éclairée, un dôme de lumière, une ombre penchée sur le parchemin des livres, des pages que le vent fait s'envoler, le crépitement nocturne de la garrigue. Je suis sous l'inquisition de la lampe blanche, une photographie entre mes doigts diaphanes, c'est à peine s'ils peuvent soulever le poids de l'image, d'une fille aux cheveux sombres, aux yeux perdus, au visage de terre jaune, à la bouche fendue sur la fraise légère des lèvres, au menton à peine apparu, au cou gracile entouré d'un lien de sang, à la vêture pareille au ciel pommelé de nuages. Je suis, suis-je, cet homme inaperçu dans la lumière jaune qui attend d'être, qui attend qu'on l'accueille, qui attend qu'on lui dise qu'il est, qu'il est dans l'attente d'être, qu'il est être en attente de lui-même, il fait si froid sur terre, parmi les convulsions de la matière, il fait si froid et je ne suis sûr de rien. Aurais-je au moins existé le temps d'une romance, alors que la nuit avance sur ses jambes de suie et que demain, peut-être, n'existera pas ? Aurais-je au moins ... ?

Partager cet article
Repost0
23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 09:51

 

 

Acte IV

 

(La scène : Des platanes aux feuilles vrillées. Ocelles brunes. Desquamations.

Le mobilier :  les caisses abritant Ham et Hom sont devenues pareilles à des croûtes de pain calciné. Les becs de gaz : pliés à ras du sol. Pareils à des cols de cygne en fusion.

Nos amis les animaux : Rats rôtis. Quelques cafards monopattes. Chiens pelés, sans tiques. Pigeons flambés, becs croisés. Chats radiographiés grâce aux radiations. Restent des morceaux de squelettes.

Les personnages : Ham : entier.  Hom : entier. Ces imbéciles heureux n'ayant, jamais de leur vie, fait quoi que ce fût de leurs dix doigts, pas plus que de leurs cervelles ramollies ont eu la chance d'avoir la vie sauve, en dépit des mauvaises intentions du Dieu-Rê à leur encontre. "La mauvaise herbe ne meurt jamais."

L'autre personnage :  Sim-Glob...surnuméraire, à la silhouette étonnamment calamistrée, écaillée, emboîtements de divers états des choses ordinaires et des choses humaines.

Le temps : presque fini.

Le lieu : en sursis.

Sim-Glob est indolemment posé sur un monticule pierreux, le corps en déroute, l'âme de guingois. Sa tête triangulaire de Mante levée vers les cieux, les yeux globuleux presqu'éteints en signe de prostration - Ham, Hom sont à quelque distance, emboîtés jusqu'à la taille. Du ciel plombé et métallique surgit un oiseau au bec teigneux, aux yeux projetant des éclairs.

Ham-Hom s'adressent à Sim-Glob en même temps qu'à l'oiseau faussement céleste).

 

Ham : Hom, vois-tu ce que je vois ?

Hom : Non, Ham, je vois ce que je vois. Un point c'est tout !

Ham : Et, pourrais-je savoir ce que tu vois que je ne vois point ?

Hom : Assurément. Je vois que tu n'as pas vu ce que je regarde.

Ham : Et ce que tu regardes aurait-il plus d'importance que ce que je regarde ?

Hom : Ce qu'on regarde soi-même est toujours plus important.

Ham : Et, Hom, t'importerait-il que j'accorde ma vision à ce que tu observes ?

Hom : Sans doute, vieille Boîte pareillement déglinguée à la mienne !

Ham : Et, par une juste réciprocité, m'accorderais-tu la  faveur de jeter un œil sur ce que je vois ?

Hom : Un seul. Après la cécité !

Ham : Mais la cécité, parfois avec les deux.

Hom : Même ouverts ?

Ham : Surtout.

Hom : Et pourquoi une telle aberration ?

Ham : Les deux ouverts sont éblouis par la lumière.

Hom : Alors des vitres noires devant.

Ham : La cécité quand même.

Hom : Pas d'évitement ?

Ham : Pas vraiment.

Hom : Lumière noire moins nocive.

Ham : On le croirait.

Hom : En vrai, on ne le croît jamais.

Ham : Jamais.

Hom : Le pourquoi d'une telle chose ?

Ham : Le parce que, c'est qu'on préfère la cécité.

Hom : C'est plus confortable ?

Ham : C'est moins terrible.

Hom : Le terrible : dans l'évitement, dans la lumière ?

Ham : Les deux, vieux Rogaton. Regarder la lumière entaille les yeux. L'éviter entaille l'âme.

Hom : L'âme, on s'en fout !

Ham : Pas elle de toi.

Hom : Comment le savoir ? Suppositions seulement.

Ham : Elle le sait pour nous. Suffit !

Hom : Présomptueuse !

Ham : Non, Hom. Elle est le souffle.

Hom : Qui nous anime ?

Ham : Qui nous anime.

Hom : Plus de souffle : Néant ?

Hom : Yès !

Hom : Souffle : existant ?

Ham : Pas forcément. Certains soufflent et n'existent pas.

Hom : Croient, cependant ?

Ham : Croient.

Hom : Croire et être, pareil ?

Ham : Certains le croient.

Hom : Où, la différence ?

Ham : Croire : ne pas exister.

Hom : Crois-tu que tu existes ?

Ham : Piège. Je ne crois pas.

Hom : Crois-tu que j'existe ?

Ham : Non !

Hom : Alors pas d'existence pour ce bon vieux Hom qui t'accompagne depuis une éternité dans cette boîte semblable à la tienne, près du caniveau où nagent les blattes ?

Ham : Pas vraiment d'existence. Juste une illusion.

Hom : Pourtant tu peux me toucher !

Ham : Jamais de preuve. Toucher ne suffit pas.

Hom : Mais alors...

Ham : Tu existes pour toi, Hom. Rien que pour toi. Dans ta bulle.

Hom : Dans ta boîte.

Ham : Non, dans la tienne, Hom. Pas ailleurs.

Hom : Pas de certitude ?

Ham : Pas plus de soi que de l'autre.

Hom : On n'existerait pas ?

Ham : On dirait qu'on n'existerait pas.

Hom : Mais, au fait, que vois-tu que je n'ai pas vu ?

Ham : Regarde l'Etrange sur son tas de pierres.

Hom : Je regarde.

Ham : Que vois-tu ?

Hom : Je ne vois rien.

Ham : L'autre, toujours absent.

Hom : Et s'il me tue ?

Ham : Egalité. Absents.

Hom : Cette absence t'inquiète.

Ham : Non, sa présence seulement.

Hom : Inquiétante étrangeté.

Ham : L'étranger, toujours étrange.

Hom : Toujours étrange parce que non-moi ?

Ham : Parce que non-...

Hom : L'oiseau, étrange !

Ham : Oui, parce que non-nous.

Hom : Ailleurs.

Ham : Ailleurs est toujours au-delà de ce qu'on pense.

Hom : On pense en dehors de soi ?

Ham : On meurt !

Hom : A soi ou à l'autre ?

Ham : A soi, l'autre est détaché.

Hom : Satellite ?

Ham : Ellipse sans fin.

Hom : Les courbes se rencontrent ?

Ham : Jamais !

Hom : Et pourquoi ne le pourraient-elles ?

Ham : Impossibilité.

Hom : De ...?

Ham : D'intersection.

Hom : Probabilité incertaine ?

Ham : Plus qu'incertaine, Hom.

Hom : Giration sans fin ?

Ham : Oh, si, Hom, avec fin.

Hom : Pas évitable ?

Ham : Condition humaine !

Hom : L'oiseau, condition inhumaine ?

Ham : Vois-tu, Hom, tu as mis le doigt sur le point sensible. Inhumaine. Polémique des conditions. Par nature. L'oiseau que tu vois fondre sur sa proie,- le fragment vaguement  humanoïde en l'occurrence - , n'est autre que le faucon royal, celui qui orne la tête du dieu-Rê, le disque solaire, le disque de la Vérité que protège le cobra dressé. A force d'être abusé par les hommes, d'être trompé par leur sotte vanité, leur lourde inconséquence, leur comportement futile, Rê a précipité sur eux, le feu de sa colère. Beaucoup sont morts, grillés comme des sauterelles. Certains ont survécu, comme ce débris inconséquent que le faucon ne tardera pas à déchiqueter de son bec recourbé comme la lame du goyard à crochet..

Hom : Le spectacle est aussi ragoûtant que celui des rats morts, aux ventres gonflés, qui flottent sur les eaux du Canal.

Ham : C'est du pareil au même. Rat pour rat. Crois-tu que cet épouvantail décharné, mi-insecte, mi-ce-qu'on-voudra, ait encore le souvenir d'une forme vaguement humaine ?

Hom : Ham, nous sommes, nous aussi, des rats en sursis.

Ham : A la bonne heure, tu réalises enfin ! Mais tu seras toujours à temps de te désoler lorsque le bec du faucon viendra vider tes entrailles. Pour l'heure, tel Néron assistant au spectacle fascinant de Rome en train de brûler, régalons-nous du tableau qui nous est offert. Un avant-goût. On n'est jamais si bien situé dans le désir qu'à la mesure d'une situation anticipatrice. Réjouis-toi à l'avance de ton sort tragique. Il est encore temps. Ne t'es-tu point aperçu que, tout comme moi, du reste, la partie inférieure de ton tronc, celle enfermée dans la boîte, est déjà gangrenée par la vermine ? Sens donc les gargouillis internes, la lente putréfaction. Jamais tu ne seras plus vivant qu'à sentir la mort t'envahir cellule après cellule. Et contente-toi, il te reste encore le tronc et la tête. Cela est suffisant pour vivre une éternité.

En attendant, je te propose de voir, chez l'autre, qui est le miroir de notre propre effigie, la progression du délabrement. Goûtons-le à son juste prix. Et ne nous privons pas de commenter les étapes du chemin de croix. Bientôt à notre tour...

 

(Les deux acolytes,  déjà pris de métaphysique plus qu'il ne serait souhaitable, contemplent la scène avec : Mant'Glob'Sim en pleine déconfiture;  les coups de becs furieux du Faucon-envoyé-de-Râ en personne; le canal qui coule ses eaux glauquement merdiques; les Platanes qui, derrière leurs ocelles vert-de-grisées n'en pensent pas moins; quelques rats égarés claudicant, pour la plupart sur trois pattes; quelques chats à moitié rongés par les mites; quelques pigeons semblables à des déjections anémiées, etc...)

 

Mant'Glob'Sim (MGS) : Frères inhumains qui près de moi vivez, que ne venez-vous à mon secours ?  Ce faucon est une vraie harpie. Il ne me laissera que le croupion et encore !

Juge Ham : Mais, MGS, qui donc es-tu pour nous parler avec autant d'arrogance ? Ne t'es-tu pas aperçu que nos manches rabougries et calamistrées, je le concède, sont néanmoins rehaussées de plusieurs rangs d'hermine ?

MGS : Oui, certes, mais je ne peux plus guère faire confiance à mes yeux usés de mante. Je croyais qu'il s'agissait de simples jets de morve purulente !

Juge Hom : Te voilà bien remonté contre tes Juges. Crois-tu, par hasard, que ce soit la meilleure façon d'assurer ton salut ?

Teigne-Faucon (TF) : N'écoutez pas cet imposteur, juges intègres. Il ment comme une punaise de sacristie et, en plus, ne mérite que le châtiment suprême. Je vais m'y employer de toute la vaillance de mon bec recourbé comme la faucille.

 

(Un morceau de front muni d'antennes et de quelques souvenirs d'une calvitie avancée prennent le chemin des airs.)

 

Juge Ham : Te voilà donc bien plaisant, grand escogriffe trépané. As-tu au moins pensé à recouvrir ta dure-mère d'une quelconque protection, afin que tes idées tordues ne s'enfuient à trépas ?

Juge Hom : Idées de rien. Pets de nonnes. Préoccupations sous-ombilicales, et encore !

TF : Dois-je faire durer le supplice afin de vous être agréable ou bien hâter la tâche ?  Rê m'attend afin que nous prenions place à bord de l'embarcation  royale pour notre périple nocturne.

Juges Ham-Hom (en chœur) : Fais durer, Oiseau-céleste. A la mesure de l'indignité de ton supplicié !

TF : Je crains bien que ceci ne recouvre le temps de plusieurs régénérations nocturnes mais je ferai de mon mieux.

 

(C'est au tour des oreilles, ou du moins  ce qui reste des pavillons, de déserter les contours échancrés de leur possesseur).

 

Les Oreilles : Que ne me laisses-tu attachées à mon rocher originel ? J'avais encore tant de choses à entendre, tant de choses à écouter avec passion !  

Juge Hom : Sornettes que tout cela. Qu'avez-vous fait, esgourdes vaseuses, sinon vous ouvrir aux confidences miteuses, sinon vous faire le réceptacle des calomnies, des procès en diffamation, sinon dilater vos conques mielleuses pour y recueillir des conseils véreux, écouter le vent délétère des sourcilleux, des tordus de l'âme, des haineux de toutes sortes ?

 

(Bec crochu dévisse ensuite le nez, extirpe de la tunique vert-pomme ourlée de rose, d'abord la chair des joues, ensuite les lèvres où pendent de piteuses mandibules, puis la langue, avant de s'attaquer au reste du visage. Les lambeaux d'épiderme flottent au vent solaire pareils à des drapeaux de prière sous les remugles de la foi bouddhiste. Privé maintenant des organes concourant éminemment à son expression, MGS s'efface pour laisser ces derniers assurer sa défense.)

 

Lèvres : Tout au long de l'existence de Siméoni, nous avons recueilli toute notre énergie, afin de le servir, de lui permettre de parler selon le beau langage qui en déterminait l'essence. Combien de discours avons-nous prononcés sur l'art, l'humanisme, la littérature. Nous récitions indifféremment les poèmes des romantiques, des symbolistes. Nous déclamions les plus beaux vers, récitions les tragédies, enchantions les comédies. Et nos hymnes à l'amour, à l'amitié ! Nos tirades sur les mérites de l'homme. Nos harangues sur les agoras afin d'y instruire le peuple. La philosophie coulait de nos lèvres pareille à un nectar, à une écume bienfaisante, salvatrice. Nous n'avions de cesse de proférer des paroles d'apaisement, de réciter des cantiques, de psalmodier les chants de l'espoir, de l'essor. Toute une vie bien remplie, mais pour une juste cause, mais pour...

Juges Ham-Hom (en chœur) : Insolentes, triples menteuses, simples incantations de sorcières.. Vous les traîtresses. Vous les impies toujours prêtes à renier vos promesses. Vous les médisantes qui avez vidé votre fiel sur tout ce qui passait, le beau, le bien, le vrai. Impudeur macrocosmique qui vous soufflait de commettre les pires avanies, de compromettre vos amis, de trahir vos compagnons de route. Certes, le langage était votre lot commun. Vous en avez usé sans discernement, jusqu'à plus soif, l'amenant à croupir dans de bien tristes fosses, dans plus d'une impasse mortifère.

Et votre langue participait au sabbat, langue de vipère, de pute, de vieille guenon puante. Vous l'avez bradé, le si beau langage, réduit en haillons, prononçant à tout bout de champ, sans raison précise, juste histoire de vous fondre dans la mortelle ambiance : "On va dire ", et en fait vous ne disiez rien, mais strictement rien. Puis, dans la foulée  : "Y a pas d'souci", la bouche en cœur avec des trémolos de vieille maquerelle dans la voix. Oh, bien sûr, les soucis, les vrais, les existentiels des pauvres types, vous vous en battiez le coquillard. Quant aux soucis des philosophies comme fondement de l'angoisse, antichambre de la métaphysique, ces mots vous étaient étrangers et résonnaient à vos oreilles d'idiots comme de sombres obscénités. Puis il y avait aussi "c'est grave" et alors l'on se serait attendu à entendre énoncer quelque pensée profonde sur les civilisations, on n' avait droit, la plupart du temps, qu'à d'affligeantes remarques superfétatoires concernant le mobile qu'on avait oublié au logis ou bien la paire de collants qui filait.  "Ça assure" et cela nous assurait vraiment d'entendre une kyrielle de banalités affligeantes. "Trop bien "et là  on n'était  ni dans l'esthétique, ni dans la contemplation mais dans la considération merdique à propos, par exemple, du dernier gadget parfaitement inutile (d'ailleurs c'est un évident pléonasme). "J'ai galéré" ne vous faisait nullement monter dans une galère romaine propulsée par des milliers de bras réduits à l'esclavage et s'appliquait simplement à la queue que vous aviez été contraint de faire afin d'acheter votre place au gala de votre rocker préféré. Des expressions académiques, distinguées, transcendantes, vous les lèvres, vous la langue en aviez encore des millions à nous servir, parmi lesquelles : "c'est puissant", "trop classe", "c'est stylé" et en fait, disant cela, ce n'était ni puissant, ni classe, ni stylé. C'était nul et non avenu, identiquement à tous les déplacements moutonniers de l'humaine condition. C'était à gerber sur place, sans délai, avec des éructations subséquentes jusque dans votre sommeil d'honnête homme.

  Mais encore, vos lèvres n'auraient excellé qu'à articuler un langage fat, tronqué, irrévérencieux, grotesque, c'eût été un moindre mal. Mais il y avait pire, bien pire.

Vos lèvres pulpeuses étaient gonflées sous les assauts du désir, elles se tordaient dans tous les sens pareillement à un nœud d'anacondas excités. Impudiques, ordurières, péripatéticiennement révulsées. Elles étaient le lieu de la luxure crue, de la dépravation rubescente. Oui, tout était rouge, igné, incandescent dès que vos limaces carnées rôdaient autour d'une viande fraîche, virginale de préférence, bien qu'il ne vous déplaisait pas de vous distraire de quelque mets faisandé, de traînées bien mûres, déjà un peu blettes.  Au mets en question, vous aviez donné un nom facétieux, sans importance, sorte de néologisme creux qui résonnait à la manière d'un antique véhicule, ledit mot ressemblait, je crois, à "Rosengart", antique guimbarde dont vous attendiez seulement qu'elle vous conduisît vers un bien minable et hypothétique septième ciel. Non, de grâce, renoncez à ouvrir cette bouche d'inconséquence, cet orifice hargneux et délétère. Plutôt que de le destiner à émettre des messages de paix, d'entente, d'harmonie, que sais-je ?, ne vous êtes-vous empressé de le précipiter vers les grappes méticuleuses de seins pléthoriques accrochés  à des nourrices rances, vers les toisons arborescentes de pubis ravagés de petite vérole, vers les reliefs analphabètes et ventriloques de nombre de Monts de Vénus érodés par votre meute de cabots larmoyants. Cela, vous ne pouvez le nier, le jeter aux orties. Pas plus que vous pourriez dissimuler la destination première de vos coussinets cupidonesques à s'enfoncer dans le nid voluptueux de la gourmandise, à sucer jusqu'à la moelle outrancière et grasse les nourritures terrestres de votre museau de porc ingrat. Vous vous  gobergiez de vos sordides banquets, ô combien ! Les pauvres pouvaient bien crever par pleines charretées sur les chemins paumés du monde. Vous n'aviez d'égards que pour la rotondité de votre panse mafflue que vous portiez devant vous, avec ostentation, à la manière d'une offrande. Vous n'étiez qu'un minable boudiné n'ayant même pas conscience de sa déchéance. L'eussiez-vous eue, cela ne vous aurait en rien exonéré, cela aurait simplement mis en exergue l'existence d'une bêtise crasse, cependant moins crasse qu'elle eût pu l'être et ceci du simple fait de votre savoir à son sujet.

Voyez-vous, j'aurais préféré tresser votre couronne de lauriers plutôt que de médire. Mais, il ne s'agit de médisance qu'en apparence. Dire la stricte vérité, est-ce médire ? Vous m'accorderez la circonstance atténuante de d'y avoir été poussé par votre incurie. 

 

(Puis, dans une belle envolée lyrique de coups de bec lacérant et de griffes ulcérées, c'étaient les yeux de Siméoni qui étaient à la fête. Ses beaux yeux bleus d'inverti sexuel ou de travelo non parvenu au terme de la métamorphose. Ses beaux globuleux périscopes de mante vicieuse fourrant ses prismes partout où il y a du merdique à observer, du lubrique à se  mettre sous la dent. Les pupilles, noires comme du jais, mince grenaille disloquée, gisaient au milieu de la flaque cristalline et humorale, couleur grenadine, des sclérotiques éclatées, alors que des bribes mantesques, vertes pareillement au fiel, flottaient, tels des étendards phosphorescents sur le déluge oculaire).

 

Les Yeux (ou la bouillie qui en tenait lieu) : Tout, nous avons tout archivé dans nos cellules inventives, afin d'assurer la gloire de celui qui...

Juge-Ham; Juge-Hom; Teigne-Faucon (de concert) : NON. Suffit  vos simagrées de petits morveux dégénérés. A vous écouter tous, les plus grands miracles de la terre, les plus surprenantes gloires ne suffiraient pas à établir les mérites dont vous êtes affecté depuis votre naissance et peut-être même au-delà, tellement un sang royal doit irriguer vos veines. Mais vous n'êtes, en réalité, que du menu fretin, de l'engeance de bas étage, des palefreniers d'écuries crottées jusqu'à la gorge. YEUX, yeux, yeux, triple compromission de l'homme, triple trahison, triple infamie. Ce que vous faites, à longueur de journée, ignorer le beau, le bien, le vrai. Rien que des manigances sulfureuses. Rien que des reniements de conscience. Rien que d'insolentes dérobades. Décillés, jamais vous ne l'avez été, ne retournant vos pupilles que vers l'antre obséquieux et inconséquent d'un intérieur vide de sens. Votre regard, vous auriez pu en faire un arc affuté, incandescent, lequel aurait percé la peau des choses, désoperculant la mutité du monde, extrayant de sa densité chtonienne, le graphite de la connaissance, le mercure brillant des mille feux du savoir. Une pure aventure. Une  joie. Une ouverture. Une faille percée dans la falaise existentielle, épaisse, inamovible, mutique. Regarder comme on marche. Pour découvrir, faire de ses pas le foyer d'une avancée, de sa respiration le tremplin d'une inspiration poétique, de son cœur un centre rayonnant d'humanité. Tout ceci vous auriez pu le faire. Bien évidemment, un effort est nécessaire au début. La mobilisation d'une volonté. La mise en acte d'un projet. Mais après, quel déploiement, quelle irisation de la pensée, quel bond de l'intellect ! Soudain, devant vous, plus même, en vous, les immenses territoires qui livrent les plateaux de terre rouge où souffle le vent, les tortueux canyons à la longue mémoire, les lacs scintillant où s'abreuvent les plus belles civilisations, où se révèlent les cultures en ce qu'elles ont d'universel mais aussi d'unique. Yeux disponibles, empreintes fraîches, fécondant le sol de poussière des signes pluriels de l'imaginaire. Yeux multiples. Ceux des enfants reposant dans l'innocence première. Yeux oblongs des lianes métissées chantant dans leurs hamacs de chanvre. Yeux des explorateurs tendus vers la pure connaissance des hommes perdus sous les arceaux de la canopée. Yeux tristes des peuples opprimés. Yeux en amande qui disent l'amour, la longue volupté. Yeux de braise de la panthère. Yeux des crocodiles à la fente longitudinale, là où dort la pure puissance. Yeux ocellés, cuirassés des caméléons, infiniment mobiles. Les yeux sont beaux. Aussi bien les ocelles des platanes, aussi bien celles du léopard, aussi bien les irisations du Grand Paon de nuit. Fascination des yeux pour le réel. Fascination du réel pour les yeux dès qu'ils  se découvrent.. Il y a tellement à voir, depuis la mince ligne d'horizon jusqu'au grand dôme bleu, en passant par les arbres, les insectes, les hommes tatoués, leurs habitats de branche et de boue, les fils de la vierge où repose la rosée.

  Comment l'homme peut-il oublier cela, cette longue coulée d'airain, de métal en fusion qui fait un fleuve continu depuis la courbe de notre conscience et s'étoile, loin au-dessus des choses immanentes, tangibles, fragiles. Ce que les yeux peuvent voir, ce ne sont pas seulement les objets, les haches de pierre, les lacis de racines, les accumulations de pierre. Ce qu'ils peuvent voir va bien au-delà, au centre des choses et autour d'elles, là où vibrent les gestes des civilisations, les remous de l'inconscient, les vivantes érections du sens. Constamment les yeux voient l'invisible, perçoivent l'indicible, l'immatériel, les événements ténus, inapparents. Il suffit de s'y disposer, de s'y exercer. Il n'y a pas d'autre secret, d'autre exigence. Une inclination, les conditions du surgissement des affinités. Lorsque tout est en relation, uni, en osmose, les choses, naturellement, tiennent leur langage essentiel. Les oiseaux entrent dans les arbres qui les soutiennent, les vagues dans leur socle originaire, le vent dans l'outre dont il s'est échappé. Tout en abyme, en emboîtements, en objets gigogne. Plus de séparation, de division, de fragmentation. Une visée unique où tout s'imprime dans un même flux, où tout s'harmonise dans un même rythme. Voilà ce dont vous êtes capables, vous, les yeux et que vous avez constamment oublié, vous réfugiant prosaïquement dans une vue myope, cyclopéenne, soumise à l'orbe étroit des choses, à leur signification cryptée.

A défaut de cela, d'ouverture, d'amplitude, ils n'étaient que des billes de porcelaine, des calots de verre sur lesquels ricochait la lumière, sans les traverser, sans les féconder. Des mutités de calcite étroit, des gangues refermées sur leur inconséquence denses, pierreuses.   

 

  Une vraie harangue à destination des hommes mortels. Une vraie condamnation de leur erratique cheminement. Plus rien ne bougeait et, au milieu des lames d'air denses, on ne percevait plus qu'une fiction clouée contre le ciel oublieux, des vibrations tellement infinitésimales qu'on eût dit des insectes pris dans des blocs de résine.

 helio19

 Du moins en était-il ainsi pour les deux potiches Ham et Hom,  pour le cierge laissant fondre ses gouttes blanches qu'était devenu l'ancien humain Siméoni, simple sillon inconséquent parmi l'infime poussière. Seul Teigne-Faucon, dans sa hargne volubile, son impatience à lacérer sa victime, semblait animé de quelque vie probable et prometteuse d'avenir. Considérant la scène depuis l'espace de son jugement critique et rationnel, n'importe quel spectateur eût pensé avoir à faire à une fin du monde, à une réalisation concrète des prédictions tordues de quelque millénariste. Il faut dire, le tableau n'était guère réjouissant. L'horizon était coincé entre deux sphères amoureusement conjointes, mais dans un accouplement hautement bestial, fielleusement destructeur, le ciel s'offrait en charpie ondulatoire, les concrétions pseudo-existentielles n'apparaissaient, quant à elles, qu'à la manière de mécaniques rouillées, de vieux ressorts aux spires détendues. Rien ne rebondissait plus dans cette atmosphère poisseuse, sinon les déflagrations épisodiques de l'oiseau royal et, en sourdine, les récriminations acides des contempteurs de l'abomination rampante dont ces pauvres hères avaient été, sans doute à leur corps défendant, les supports grandiloquents mais de peu d'importance. Juste des remugles étroits poussés vers le néant par le vent de l'absolu. En dehors d'un regard d'entomologiste, de la pratique de gestes adéquats procédant à la dissection des restes observables, il n'y avait strictement rien d'autre à faire que d'attendre que la dissolution arrivât à son terme. Reconnaissons que l'accomplissement de cette tâche, pour passive qu'elle fût,  devait convoquer  l'ample respiration de la philosophie et une dose non moins considérable d'abnégation, d'effacement de soi, d'ouverture à l'affliction vraie inspirée par de telles décrépitudes. Le lecteur comprendra aisément que toutes ces considérations étant rassemblées, il nous soit loisible, à présent de poursuivre notre investigation.

 

(Faucon-impitoyable poursuivait son entreprise avec une belle ardeur. Il ne voulait pas louper l'heure de l'embarquement avec Patron-Rê dont la mécanique temporelle était aussi admirablement réglée que sa propre course dans l'espace cosmiquement éthéré. Giclures de peau, éclatements de derme, disjonction ligamentaires, fracas osseux, démantibulations liquidiennes, excoriations cutanées, arrachements aponévrotiques, giclures  adipeuses se succédaient comme le jeu puéril de l'enfant tout à la hâte de désemboîter ses Lego, de déconstruire ses tours de Meccano, de dissocier les milliers de pièces de son puzzle merdique. Présentement, T-F s'ingéniait à dissocier la glotte siméonienne, à démonter les chapelets de glandes du cou, à casser les clavicules, à étirer les bronches qui éclataient comme autant de petits ballons de baudruche. Le cœur résistait, l'enfoiré, aussi Faucon-Fossoyeur usa de ses deux pattes arc-boutées sous l'effort et de son bec comprimé comme l'air d'un piston et fit gicler toute la masse profuse, couleur grenadine, vert-mante et vineuse, tel le bolet de Satan. C'était une belle salsa du démon où alternaient, dans un rythme endiablé, les entrechats  aortiques, les pas de deux ventriculaires, les menuets coronariens, les bourrées mitrales. On s'étonnera, sans doute, de la miraculeuse résistance de Mant'Glob'Sim, lequel, parmi deux renvois d'hémoglobine, demandait encore à ses Juges impartiaux, Ham et Hom, de le gracier, de lui accorder longue vie. Bien que son parcours ne fût pas exemplaire, loin s'en fallait, nos deux magistrats se seraient laissé apitoyer, cependant ils n'avaient ni le mode d'emploi pour reconstruire le misérable apophtegme, ni la formule magique qui eût pu inverser son destin. Il leur fallait donc se résoudre à poursuivre leur sanguinaire entreprise jusqu'à ce que mort s'ensuivît et, à ce rythme, ils ne donnaient pas cher de la peau et autres accessoires facultatifs du pauvre type. Bien que le cœur fût un mets de choix pour déblatérer sur la générosité, l'altruisme, le sentiment religieux, la disponibilité, l'ouverture, l'humanisme, la capacité de don de soi et autres fadaises du même genre dont l'impétrant, aussi bien que ses semblables se contrefoutaient comme de l'an 38 et des poussières, Hom, Ham, décidèrent de sauter l'épreuve afin de consacrer leur vue pénétrante à d'autres parties non moins savoureuses et hypothétiquement glorieuses.

Cependant, Faucon-Enragé désossait consciencieusement son cobaye, ne prenant même pas soin de trier les morceaux. Quelques filaments de peau attachaient encore les bras aux clavicules teigneuses. Faucon, d'un coup incisif de bistouri, détacha les morceaux comme un boucher, expert dans son art, sépare aiguillettes et gîte nerveux, sans autre forme de procès. Donc les bras gisaient à terre dans un jus rosâtre que saupoudraient  des poussières cendrées pareilles à celle issues de la gueule des volcans. Le peintre Soutine, grand expert en poulets vidés, plumés et autres charognes éventrées aurait eu matière à réflexion pour réaliser ses natures mortes, lesquelles n'avaient jamais si bien porté leurs noms que sous le pinceau du natif de Biélorussie. Mais le propos de Ham-Hom n'était pas d'étudier le réalisme en peinture, fût-il des plus arrogants, mais de considérer la nature humaine selon ses diverses coutures. Il restait fort à faire !)

 helio20

Les Bras : Immense a été notre mérite, piochant, retournant la terre afin d'y faire germer les merveilles que Siméoni, en homme respectueux de la nature, en amoureux de la culture...

Ham-Hom (en doublette) : Vos gueules, bras impotents, éminences chafouines seulement occupées de votre bien être de pendeloques inutiles. Que vous sert donc d'être si précieusement élaborés par dame Nature pour ne servir que de basses besognes ?

Les Bras : Juges intègres, pourtant nous avons réservé nos forces à secourir la veuve, à porter le paralytique, à soutenir...

Ham-Hom : A soutenir votre incompétence notoire à faire quoi que ce fût d'utile pour vos semblables. Vous n'avez passé votre vie de membres fuyants qu'à embrasser le vide, à saisir d'improbables résolutions, à serrer des projets aussi futiles que vains. Certes, vous avez tenu dans vos éminences boudinées des femmes de petite vertu, certes vous avez porté des cadeaux volumineux comme des montagnes russes, certes vous avez soulevé des coupes lors de concours d'élégance, de beauté. Mais ce n'était que poudre aux yeux, giclée  de perlimpinpin, vent de galerne et pirouettes frivoles. VOUS étiez en question et SEULEMENT VOUS ! Mais croyez-vous donc que vos simagrées, vos sardanes, vos bourrées, vos gigouillettes, bras virevoltant par-dessus votre crâne de marsupial, ait abusé qui que ce fût ! Vous n'étiez qu'un pantin démantibulé amusant les foules, un saltimbanque à la petite semaine faisant ses petits tours de passe-passe minables, inglorieux, perclus d'intentions prétendument altruistes. En réalité, vous ne faisiez que girer piteusement autour de votre socle inconsistant, qu'élever votre effigie que vous pensiez être de bronze alors qu'elle n'était qu'empilement de matières molles, inconsistantes, fécales, si vous voulez tout savoir. Oh, je vous l'accorde, c'est dur à avaler, pour vous d'abord, ensuite pour  l'homme que vous avez servi autrefois et qui, peut-être, ne saisissant que le néant, croyait faire œuvre utile. Mais voyez maintenant combien il est démuni,  "démembré" au sens le plus étroit, réduit à un état larvaire, grabataire. Pitoyable, sans doute. Mais c'est d'abord à lui-même qu'il doit cette sombre déchéance, à sa morgue hautaine, à son irrespect des autres, de soi aussi. C'est la même chose. Parfois est-il rassurant de croire que le cours des circonstances  eût pu s'inverser. Mais alors, vous les Bras, que ne vous êtes-vous saisi, à "bras-le-corps", de cette frêle construction de gélatine et d'irrésolution, cherchant à la déposer sur un socle éminemment humain à partir duquel son rayonnement eût reçu les conditions de sa réalisation effective ? Ne dit-on pas communément, devant quelque spectacle désolant ou bien face à un événement franchement inconcevable, ou bien d'une tâche harassante qui vous est confiée : "les bras m'en tombent" ? N'avez-vous pas succombé trop vite, renonçant à votre mission avant qu'elle n'ait porté ses fruits, à savoir déployer la conscience ouvrante de votre hôte ? Des circonstances atténuantes ? Certes, mais ceci ne change rien au problème. Le sens est définitivement occlus, qu'aucune manœuvre, aussi habile pût-elle apparaître, pourrait à nouveau mobiliser. Il en est ainsi du sens qu'il ne peut se formuler à rebours. A rebours est la marche vers l'aporie : aucune issue.

Les Bras : Nous acquiesçons à votre jugement dans son ensemble et prenons acte de l'embarrassante situation mortelle qui est la nôtre. Mais, de grâce, ne nous condamnez pas avec une sévérité qui ne ferait de vous que des juges non soucieux d'intégrité, d'équité. Les Mains, avez-vous mesuré combien les Mains, nos appendices nous prolongeant naturellement sont, autrement que nous, responsables des faits. Les Mains constamment mobiles, manipulatrices, artisanales, édifiantes. De vrais prestidigitateurs. De vrais alchimistes qui métamorphosent le réel de leurs doigts habiles, rapides. A côté, nous ne sommes que des jarres empotées, des outres remplies d'impotence. Ah, les Mains, combien elles contribuèrent à nous rendre vivants, alertes, efficients. Mais combien elles creusèrent les fosses qui nous ouvrirent leurs larges catacombes !

Juges Ham-Hom :Mais combien il est facile d'attribuer aux autres ses fâcheuses inconséquences ! Soit, les Mains.

Les Mains : Nous ne sommes que de simples extrémités, d'innocents rouages exécutant des ordres venus d'ailleurs. De bien plus haut. Regardez donc nos projections sur l'aire corticale : de vrais territoires, de réelles cartes de géographie avec leurs fleuves, leurs sources.

 helio21

 Nous ne sommes que l'aval de décisions hors de notre portée. Nous ne sommes que de minces écoulements dont nous ne percevons même pas l'origine. Oh, sans doute, comme tous nos fragments frères, avons-nous commis quelques sottises, quelques gestes inadéquats. Mais à notre insu. Oui, à notre insu !

Juges Ham-Hom : Arrêtez donc vos jérémiades, cessez donc vos pantalonnades ! Combien de fois vous êtes vous laissés aller à vous plonger dans le cambouis, à vous compromettre dans des manipulations douteuses ?  Combien de fois avez-vous été lestes, lourdes, baladeuses, crochues, liées, vides, de fer ? Combien de fois à la pâte, au collet, dans le sac ? Combien de fois insuffisantes, perverses, compromises ? Et ne vous réfugiez pas dans l'argument facile consistant à dire que vous n'étiez que des exécutantes. On n'exécute jamais que ce qu'on approuve. Du moins ne le désapprouve-t-on. C'est déjà trop que de se laisser aller, sinon avec complaisance, du moins avec un assentiment suffisant à commettre des actes "sous le manteau". Or, le long de vos vies aventureuses, souples et dodues, effilées et digitalement esthétiques, recourbées et noueuses, avez-vous fait autre chose que de vous dissimuler, de vous soustraire aux tâches exaltantes qui eussent fait l'honneur de votre condition ?

Ham : Mais, si vous le voulez bien, et je ne doute pas un instant que vous le vouliez, mon Compagnon et moi, allons nous livrer à une "parodie de justice", à une manière de mince dramaturgie, dont votre existence a été la scène permanente. Je serai votre Juge à charge, alors que Hom sera celui à décharge. A toi, Hom, défends donc la cause de ces Mains sans doute innocentes. Il suffit de les regarder, d'apercevoir leur attitude ouverte pour s'en convaincre !

Hom : Mains, vous avez su incarner la beauté de votre mission. Artisanales, vous avez donné forme à l'argile si douce, ductile, tempérante. Votre travail de potier, vous lui avez donné sens, créant le vide autour duquel vous avez édifié les parois de l'outre, du récipient sacré destiné à abreuver les dieux. Tout s'ordonnait à partir de là. Vide, l'outre résonnait des paroles de l'origine, disait l'amplitude de la nature, la grandeur de l'homme, la magie du langage, la dimension étonnante de l'œuvre d'art. Pleine, elle témoignait de la densité de la vie, de sa capacité à s'écouler selon quantité de filets, de ruisseaux, de fleuves étincelant de leurs millions de gouttes.

Ham : Belle plaidoirie, en effet. Mais, Hom, serais-tu devenu  sourd à l'incurie de ces Mains, à leur inaptitude foncière à édifier quoi que ce fût de remarquable ?  Ne parlons même pas de créer du beau, encore moins du sublime. Les récipients commis par tes Protégées n'ont jamais servi qu'à abreuver les hommes ordinaires, à étancher leur soif inextinguible. Nulle ambroisie subtile. Seulement des boissons rustiques, enivrantes. Il fallait oublier, Hom, oublier qu'on était vivant sur cette terre et que cette fatalité était un boulet attaché à nos pieds d'Inconséquents errant au hasard des chemins. Remplir l'outre  de pièces d'or volées aux autres, de préférence pendant leur sommeil. Combler le vide de petits magots, de minuscules broutilles amassées avaricieusement au long d'un périple laborieux. Jamais d'exigence, d'élévation au-dessus d'une immanence lourde, compacte. Non. L'inclusion dans la terre, pareillement aux déserteurs qu'on enterrait vivants dans des fosses de glèbe. La disparition de l'identité dans une matérialité abstruse. Où donc le merveilleux travail du Potier, sa symbolique par laquelle poser la dialectique du plein et du vide, du sens et du non-sens, de la vie et de la mort, de l'être et du néant, du savoir et de l'inconnaissance, de la présence et de l'absence ? Oh, bien sûr, Hom, nul n'aurait été jusqu'à demander qu'une telle mission fût remplie. L'attention à quelques manifestations, fussent-elles  épiphénomènes, eût suffi à faire des Mains des consciences attentives, déterminées à comprendre quelque avancée de la marche du monde. Ainsi se seraient-elles déliées de leur allégeance habituelle à l'obscur, à l'insignifiant.

Hom : Juge Ham, ne serais-tu pas partial, trop occupé par des considérations proches d'une vision idéale de l'humanité ? A la recherche d'un absolu, par exemple ?

 

Ham : Juge Hom, je ne demande qu'à relativiser. Je dois dire, jusqu'à présent tes arguties pêchent plutôt par défaut que par excès !

Hom : Trouves-tu l'action des Mains seulement négative ?

Ham : Certes !

Hom : Eh bien, puisque tu parles de Mains négatives, tu concèderas leur participation à l'élaboration de grandes œuvres, patrimoine de l'humanité.

Ham : Sans doute. Des faits !

Hom : Les Mains négatives projetées sur les parois du Paléolithique, comme à Pech-merle, par exemple.

helio22

 

 

Ham : Certes, Hom, ces réalisations sont remarquables. Mais elles sont le fait d'une humanité hésitante qui cherchait ses traces, voulait laisser son empreinte, témoigner pour le futur. Premiers essais émouvants et combien signifiants de ce qui allait advenir lors de la grande migration humaine, balbutiements du langage à venir. Mais alors, si la vie était rude, cavernicole, ombreuse, bestiale, sauvage, elle n'avait pas encore atteint sa vitesse de croisière. Il n'y avait pas encore le déferlement des biens matériels, l'envie de les posséder, de paraître, de dominer coûte que coûte son vis-à-vis. Ce dernier, on pouvait l'exécuter sommairement, le couper en morceaux, éventuellement le manduquer : la survie était à ce prix. Aujourd'hui le cannibalisme existe tout autant, mais plus sournois, plus pervers, plus dissimulé, ce qui le rend d'autant plus redoutable. Et, cher Juge, que tu convoques à la défense de tes chères Clientes, Léonard de Vinci, Delacroix, Rembrandt, Picasso n'apporte rien de plus. Les doigts de quelques Mains, fussent-ils peu recommandables, suffisent amplement à faire l'inventaire de ces génies. Les pierres ne sont précieuses que parce qu'elles sont rares !

Hom : Juge Ham, je crois, à voir ton intransigeance, que j'aurai bien du mal à faire monter quelque Main que ce soit à la hauteur de la moindre cimaise !

Ham : Je te laisse pérorer à ton aise. Sans doute y a -t-il quantité de vertus dont sont parées tes Méritantes qui sont passées inaperçues !

Hom : Eh bien, sans vouloir en dresser une liste exhaustive, voici quelques vérités qui me paraissent aller dans le sens de leur acquittement : Mains qui ont creusé la terre afin de la féconder, de l'ensemencer, de faire lever les épis dont les hommes se nourrissent. Mains dédiées à la caresse apaisante, mains jointes dans l'attitude de la prière, tendues pour secourir, sortir son pareil de l'ornière, Mains qui étreignent, mains qui...

Ham : Hom, arrête tes digressions. Tu es un bien piètre avocat. Plutôt que de sauver tes Obligées, tu ne fais que leur ouvrir la trappe par laquelle leur vie étriquée disparaîtra bientôt, fumée aussi vite dissipée qu'apparue. Remarque, elles ne méritaient mieux. Maintenant, c'est à elles que je vais m'adresser. A charge, bien entendu. Sans doute sont-elles blâmables, à la hauteur de leur inconscience. Condamnables, sans appel !

 

(Présentement, les Mains n'étaient que de minuscules vanités, de simples repliements, de minables effondrements d'inconséquences cumulées. Pareilles à de vieux gants mités qu'on aurait abandonnés sur un chantier, au milieu des gravats, des poussières de ciment et des tourbillons de vent. Autour d'elles, dans une mare carmin, s'ourlaient des meutes de lambeaux vaguement humains. Parfois, sous l'effet des tourbillons d'air ou des tremblements du sol, les doigts, singulièrement animés d'une sorte de danse de Saint Guy, tenaient un étrange langage des signes. C'était une langue morte, blanche, muette à la mesure des gesticulations désordonnées et, pour tout dire, tragique. Pseudo-aphasie, balbutiements, glougloutements pareils à la chute régulière de gouttes résonnant dans le silence des grottes.)

 

 helio23

 

Mains-Doigts : Qu'il nous soit glamis de raviduler notre sort inralide. Morts arimés dans l'antre pertique et pourtant toulours nous zavirons guerché à faire tout ce qu'on parvilait, mais le restin nous garappait toulours au coin du bois, agors...!

Juge Ham : Assez de simagrées. Votre sort est en bien piteux état. Quant à votre destin, je crains qu'il ne soit aussi ravaudé qu'une vieille chaussette. Il ne reste que des trous et des fils usés pour les relier. Ce cher Hom, grand benêt devant l'Eternel a déployé son talent oratoire afin de colmater les brèches de votre insuffisance. A ceci près que le talent de Hom est aussi calamiteux que l'ont été vos existences boursouflées. Une aporie, de bout en bout. Et maintenant, ouvrez bien vos esgourdes de nullités sans pareilles, j'ai à y déverser quelques vérités en forme de guillotine.

Vous les Mains, vous auriez pu serrer les autres mains qui venaient à votre rencontre plutôt que de les ignorer, vous réfugiant dans une superbe hautaine. Les Mains, toutes les Mains sont faites d'abord pour cela : accueillir, réconforter, caresser afin que l'affinité, partout, puisse répandre son miel. Sans doute avez-vous caressé, mais dans un réflexe purement égoïste. C'est de vous dont il s'agissait, l'Autre n'était là que de surcroît, comme un miroir qui vous renvoyait votre propre image. Souvent, vous êtes-vous rejointes dans l'attitude de la prière, dans quelque sanctuaire ombreux ou bien dans l'anonymat de votre chambre. Toujours vous y rencontriez Dieu, c'est-à-dire votre icône portée à l'incandescence. Nulle sortie en dehors de vous-même qui eût pu vous ouvrir à l'altérité. Vous n'étiez capable de progresser qu'à faire du sur-place, à rayonner autour de votre centre dans une manière de giration stupide. Combien de fois vous êtes-vous détournées des autres Mains qui imploraient, demandaient, se tendaient pour recevoir une mince obole ? La petite pièce d'argent qui occupait votre creux douillet, vous préfériez la destiner à l'achat de quelque friandise. Que méritaient donc les autres Mains qui n'avaient su cueillir leur écot ? Vous les méprisiez, davantage par inconnaissance que par une volonté délibérée de leur nuire. Mais, tout de même, la privation de cette menue monnaie, vous aurait-elle tellement coûté que vous ne puissiez la dédier à une mince générosité ?

  Souvent, les Mains sont serrées, étroites, pareilles à de vieux sarments racornis, hargneux, accueillantes comme d'étiques buissons. Mais rien ne sert de parler à votre entendement obtus. Et puis pourquoi dire les Mains négatives ? Pourquoi ne pas se livrer à une offrande, à une incantation à partir desquelles diffuseront les Mains positives, les Mains de l'espoir, du déploiement ?

  L'homme est un arbre aux racines plantées dans la terre, au tronc élevant sa colonne dans l'air libre, aux branches multiplement dispersées dans l'éther et, au bout, tout au bout, comme de vibrants sémaphores, les Mains-bourgeons, les Mains-étoiles, les Mains-Corolles faisant neiger d'infinis bouquets  de significations.

helio24

 Tout est par elles, tout s'oriente à partir de leur ouverture. L'esprit, tout en haut de la canopée humaine, fait ses remous de flammes, ses gerbes d'étincelles qui gravitent dans le corps avec la densité des nuages. Il y a parfois, des fulgurations, mais aussi des nœuds, des remous et les pensées s'amassent en minces astéroïdes impatients de trouver une issue, de dire toute la beauté du monde, mais, à cela, il faut la condition d'un langage. Les Mains sont le langage, le véhicule des intentions ramassées dans les boules anatomiques. L'esprit invente une forme, par exemple celle d'une outre destinée à recueillir l'eau, et les Mains se saisissent de la boule d'argile qu'elles façonnent, lui donnant consistance et place parmi la multitude. Le vide d'abord, comme  centralité cherchant à signifier dans le recueil des parois. Puis l'anse à saisir dans le geste de l'offrande, puis le bec diffusant la boisson, le liquide de la rencontre. Ainsi créée, l'aiguière n'apparaît plus comme simple densité ou matière au destin opaque. L'esprit en a assuré les conditions d'éclosion, de venue au jour, les Mains ont libéré la forme, l'amenant à son séjour symbolique au milieu des Existants, assurant l'expansion de sa phénoménalité.

  helio25

 

 Les mains sont le médiateur assurant à l'esprit son empreinte sur les choses. Les mains sont des spiritualités en acte. Ainsi, à leur propos, peut-on parler d'intelligence, de capacité discursive. Discours artisanal du monde au cours duquel ce dernier apparaît et fait sens. Les Mains sont les isthmes avancés de la conscience, sa manifestation tangible, son efflorescence. Pas de mains, pas d'œuvres, pas d'emprise sur le chaos, pas de cosmos.

  C'est ceci qui aurait dû vous effleurer tout au long de la théorie infinie de gestes dont vous avez été occupées. C'est cette dimension poïétique de façonnage du monde, donc des choses, donc de vous-même, donc de l'Autre qui attendait que vous la révéliez, la projetiez dans l'espace comme le magicien fait surgir des colombes de son chapeau. Magiciennes sans le savoir, identiquement à Monsieur  Jourdain faisant de la prose à son insu ! Merveille des merveilles. Que ne vous en êtes-vous rendu compte plus tôt ? Qu'avez-vous attendu ? Fallait-il en arriver à cet état larvaire, à cette décomposition avancée avant que vous ne décilliez les opercules de vos yeux ? La symphonie que vous avez été, le poème que vous avez écrit, étaient-ils à ce point cryptés que vous ne fûtes jamais en mesure de les déchiffrer ? C'est vrai, dans le flot agité de l'existence, il convient de se disposer, à chaque instant, à être des Champollion. Faute de cela nous usons nos yeux aux aspérités des hiéroglyphes sans bien en deviner l'essence. La même dont nous sommes tissés, n'étant nous-mêmes, que langage, rien que langage !

helio26 

 

Acte V

 

 (Tout le temps qu'avait duré la péroraison de Ham, le monde avait continué à tourner sur son axe, le Dieu-Rê s'était métamorphosé en Atoum-le-Soleil-qui-décline; Hom dormait dans sa boîte, engoncé jusqu'aux oreilles; les Mains étaient recroquevillées en serpillères flasques; les doigts ressemblaient à des tentacules d'anémone anémiées, Teigne-Faucon s'activait à dépecer les derniers morceaux comestibles, foie, reins, bassin, hanche, marmelade de genoux et tendons rotuliens, brouet de tibias et de ligaments annulaires, ragoût de péronés et brandades d'orteils petits et gros. Des météores verdâtres faisaient, dans le ciel, leurs traînées d'apocalypse. Hom émergeait lentement de ses rives oniriquement ensablées).

 

 

Hom : Que s'est-il passé, Ham ?

Ham : Il s'est passé que le temps a passé.

Hom : Jamais pouvoir de l'arrêter ?

Ham : Jamais !

Hom : On a rapetissé, vieux Jeton, on a rapetissé.

Ham : C'est le temps, vieux Débris.

Hom : C'est le temps, quoi ?

Ham : Qui nous a emboîtés.

Hom : Pour l'éternité ?

Ham : L'éternité est bien courte parfois.

Hom : Juste un instant.

Ham : Juste trois petits tours...

Hom : Marionnettes ?

Ham : A fils.

Hom : Qui les tient ?

Ham : Pas Hom, vieille Galère, pas Ham, vieux Boisseau.

Hom : Qui alors ?

Ham : Peut-être Dieu, Rê, les Autres.

Hom : Comment savoir ?

Ham : En cherchant.

Hom : La réponse ?

Ham : Pas de réponse.

Hom : Jeu de devinettes ?

Ham : Plus, Hom, de dupes.

Hom : Comment pas se faire avoir ?

Ham : Se faire posséder, tu veux dire ?

Hom : En quelque sorte.

Ham : S'appartenir ? Jamais !

Hom : Même pas en rêve ?

Ham : Même pas.

Hom : En paroles ?

Ham : Pas davantage.

Hom : A savoir...

Ham : Les Autres te regardent.

Hom : M'annulent.

Ham : Exact. Te biffent.

Hom : Comme une vieille savate.

Ham : Exact.

Hom : Triste.

Ham : A titre de réciprocité, Hom.

Hom : On s'annule tous en chœur.

Ham : De concert.

Hom : De conserve.

Ham : Du pareil au même.

Hom : L'évitement ?

Ham : La conscience.

Hom : Qui ouvre ?

Ham : Qui dilate.

Hom : Qui déploie?

Ham : Tout juste.

Hom : Toujours en train de naître ?

Ham : Toujours !

Hom : Comment être au grand jour ?

Ham : Les forceps.

Hom : Ça fait mal !

Ham : La vérité fait toujours mal, Hom !

Hom : Tirer à soi ?

Ham : Longtemps.

Hom : Toujours ?

Ham : Toujours.

Hom : Ça fatigue !

Ham : Oui, la lucidité fatigue.

Hom : Et le repos ?

Ham : Jamais.

Hom : C'est injuste.

Ham : Injuste mais inévitable.

Hom : Le grand jour, ça aveugle !

Ham : Pas plus que le sommeil.

Hom : On naît dans la lumière.

Ham : On n'est que lumière.

Hom : Que conscience.

Ham : Yeux dilatés.

Hom : Mais le Soleil, Ham, le Soleil.

Ham : Terrible, le Soleil.

Hom : Il brûle.

Ham : Au centre du ciel.

Hom : Grande couronne blanche.

Ham : Etincelante.

Hom : Cécité.

Ham : Qu'on regarde ou pas.

Hom : On regarde, on est ébloui.

Ham : On ne regarde pas, jamais on ne s'éveille.

Hom : Pas de choix.

Ham : Néant contre néant.

Hom : Destinée ?

Ham : Funeste.

Hom : Echappatoire ?

Ham : Ne pas naître.

Hom : Et encore ?

Ham : Enerver le Dieu-Rê.

Hom : Comment ?

Ham : En étant homme.

Hom : Simplement ?

Ham : Simplement.

Hom : Inconséquence ?

Ham : Absurdité.

Hom : Alternative ?

Ham : Croire.

Hom : En Dieu ?

Ham : Ou en diable.

Hom : Pareil ?

Ham : Deux impossibilités, Hom.

Hom : La solution ?

Ham : La disparition.

Hom : Le néant ?

Ham : Le (...).

Hom : L'innommable ?

Ham : Oui.

Hom : Non.

Ham : Oui.

Hom : Non.

Ham : Rien.

Hom : Fin de partie ?

Ham : Fin.

Hom : "Fini, c'est fini, ça va peut-être finir."

 

(Maintenant Atoum a complètement disparu de la scène. De grandes biffures carmin balafrent encore le ciel d'étain, lissé comme une vieille cuillère. Les platanes au bord du canal ne sont que deux épouvantails grillés comme de vieilles saucisses. De Mante-Glob-Siméoni, il ne reste plus qu'un monticule de graisse et de cendres sur lequel flottent deux antennes métalliques. L'air est chargé de souffre. Des deux boîtes emboîtant Hom-Ham, il ne reste plus que les arêtes pareilles à de vieux os rongées par le temps. De Ham-Hom, il ne reste plus qu'une flaque gélatineuse au milieu de laquelle se contorsionnent des lèvres laborieusement occupées à l'émission du dernier langage. Dans les remugles lourds et les volutes immanentes de l'air ouaté comme une vieille défroque, parmi les plissements métaphysiques dispendieux et les outrances ontologiques, apparaissent et disparaissent, grand ballet chaotique, les âmes, esprits, consciences et autres restes corporels des Ci-devant-vivants, piteux menuets, inglorieuses farandoles, flasques gavottes, derniers soubresauts de l'au-delà, ultime gigue avant que la révérence finale ne soit tirée. Bouches Ham-Hom articulent leurs dernières diatribes. Le rideau tombe sur une lumière grise alors qu'en silhouette, sur le fond de scène, apparaissent Teigne-Faucon à la proue de l'embarcation solaire et le dieu-Khépri-Rê-Atoum, à la poupe, tenant fermement la barre. On devine quelques restes - humains ? -, lambeaux et autres fragments ontologiques accrochés aux flancs du voilier céleste. La lumière s'éteint progressivement. Ne restent apparentes dans le noir que quelques nervures : branches, angles des boîtes, élévation pyramidale de la termitière. Soudain, une grande explosion se fait entendre alors que s'élève dans le ciel un champignon vénéneux - peut-être un bolet de Satan -, puis le noir absolu, néant.)

 

 helio27


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 09:46

 

 

Pour essayer de lire "Fin de partie héliopolitaine".

 

 

  Sans doute le titre constitue-t-il une manière d'énigme en soi. Comment, en effet, dans l'empan étroit de ce dernier, associer "Fin de partie" qui sonne à la façon de Beckett et "héliopolitaine" qui fait signe vers la lointaine mythologie égyptienne ? Et pourtant, à moins de scinder réel, imaginaire, symbolique à l'aune d'un dogme intellectuel, quel impératif nous astreindrait à ne pas mettre en relation concepts, styles, préoccupations diverses et souvent diamétralement opposées qui traversent notre existence à la manière de brèves comètes ?

  Il y a même une certaine jouissance à faire se conjoindre les contraires (voir la fameuse "coincidentia oppositorum", la "coïncidence des contraires" qui est l'une des manières les plus archaïques par lesquelles se soit exprimé le paradoxe de la réalité divine.

  Mais citons Héraclite : "Dieu est le jour et la nuit, l'hiver et l'été, la guerre et la paix, la satiété et la faim : toutes les oppositions sont en lui." Ou, pour le dire autrement, toujours à partir d'une sentence héraclitéenne : "La route qui monte et qui descend est une seule et la même."

  Cette dualité du monde, les antinomies que toute réalité sous-tend  posent toujours problème à une perception exclusivement rationnelle des choses. Or, loin de toute logique, le plus souvent, lesdites choses s'adressent à nous en mode crypté. Cette simple constatation nous invite à retourner le gant qui nous fait face afin d'en connaître l'envers, d'y repérer imperfections, coutures, traces équivoques de teinture.

  Or, si "Fin de partie", c'est-à-dire la mise en scène d'une absurdité totalement réalisée, peut consonner avec "héliopolitaine" dans sa dimension proprement religieuse, c'est moins dans un souci de démonstration rigoureuse que dans l'optique de la mise en évidence d'un affrontement, d'une polémique existant toujours au monde depuis qu'il est monde. Toujours le chaos précède le cosmos mais, pour autant, le chaos ne s'en absente jamais. Il évolue à bas bruit, attendant le "kairos", le moment propice à son surgissement.

  "Fin de partie" voudrait, à sa façon, mettre en exergue cette dimension confondante d'une toujours possible transcendance de l'existence humaine alors que la plus perverse des immanences menace toujours de jeter aux orties ce qui s'essaie à croître vers plus de signification. Alternance impitoyable de destin et de liberté dont nous sommes tissés jusqu'en notre moindre respiration.

 Résumer en quelques lignes cette "histoire" qui est simple prétexte à disserter sur quelques aventures anthropologiques, est certainement une gageure. Le thème qui court tout au long de cette "fable philosophique", le fil rouge, est celui d'une culpabilité de l'homme, lequel se réfugiant dans une altière égologie en oublie de consacrer aux dieux la part qui leur échoit de toute éternité, à savoir d'être considérés comme tels.

  Le destin de l'homme s'actualise sous la forme de Siméoni, commun parmi les mortels, lequel, par son oublieux comportement, ne fera que courir à sa perte, le reste de l'humanité n'étant guère mieux loti. Les Vivants en sursis se réfugient au fond de sombres termitières, genre de métaphores des enfers, du ténébreux monde chtonien. L'antique et  somptueuse Héliopolis est en proie à la vengeance divine, laquelle est, bien sûr, terrible. Le Dieu Khépri-Rê-Atoun précipitera sur le peuple maudit des termitières ses rayons incandescents. Quant au Faucon-envoyé-de-Rê, il usera ses serres contre les intempérances et l'impéritie des Hommes-Termites jusqu'à complète disparition de cette race incapable d'assurer sa propre survie. Deux clochards, Hom et Ham, tout droit sortis du théâtre de l'absurde beckettien, seront commis à devenir les Juges des Erratiques silhouettes qui finiront par se dissoudre dans les méandres de leur inconséquence.

  Sans doute cette manière d'eschatologie cosmique parlant de la fin des temps peut-elle faire penser au destin des religions monothéistes relativement au jugement de Dieu et de la colère qui pourrait s'ensuivre si la conduite des hommes s'obstinait à ne pas reconnaître leur soumission au Créateur. Mais la visée réelle de cette fable est davantage orientée vers une conception métaphysique de l'exister avec tous les arrière-plans que cela induit. Peut-être même ne s'agit-il d'une aimable sottie telle qu'elle existait au XIV° et XV° siècle, dont nous empruntons la définition au dictionnaire Larousse :

  "La sottie, dans un décor et un langage stylisés, est un théâtre de combat qui cherche à faire prendre conscience des vices d'une société. La sottie fait passer la société tout entière devant le tribunal des fous et montre, dans une action symbolique, que l'incohérence politique et morale mène le monde à sa perte."

  Bienvenue donc, dans cette sottie, et, surtout, n'oubliez pas de chausser vos têtes de bonnets de fou, de préférence à pointes et clochettes. Quant à vos noms de scène, vous n'aurez que l'embarras du choix :

  Tête-Creuse ; Sotte-Mine ; Rapporte-Nouvelles ; Temps-qui-court…votre imagination féconde fera le reste. Et soyez donc fous autant de temps qu'il vous plaira, avant que le Ciel ne vous tombe sur la tête !

 

**********************************************

 

 

(Avant-scène : Le cadre d'une aventure qui aurait pu trouver à s'illustrer à Héliopolis du temps de sa splendeur, comme elle pourrait avoir lieu, en ce moment, sur divers endroits de la planète. Quelques personnages loufoques, manières de devins métaphysiques ou de prédicateurs du pire, lesquels, par définition, sont toujours à venir. Une vague trame beckettienne sur laquelle s'articule l'histoire. Voici le début de la partie...)

 helio1

 Fin de partie héliopolitaine.

 

  Au début, au tout début, on ne s'était aperçu de rien. Tout dans l'immobile, tout dans la pesanteur. Les rues, on les longeait, il est vrai, précautionneusement, le dos courbé, les membres flasques, les bras attirés par les failles de poussière. Simiesques, harassés, claudiquant. On avançait malgré tout. Par petits bonds, par petites secousses, genre d'éjaculations rétrocédant vers une fin proche. Regard plaqué, alourdi. Pupilles à l'étroit. Sclérotique jaunie comme un vieux parchemin. Avancer n'était pas le plus pénible : rotations de rotules, basculement des hanches, percussion des calcaneus, repliement des métatarses, flexion des phalanges sur les aires de bitume et de ciment.

  Méditer sur la locomotion, au contraire, devenait problématique. On avait du mal. Les idées s'embrouillaient, faisaient des écheveaux, des pelotes compactes, des tresses élastiques. Tout rebondissait dans les cerneaux poisseux du cortex. Tout refluait vers la banlieue occipitale en images kaléidoscopiques, en tranches gélatineuses, filandreuses. Clichés tressautant, pareils aux vieilles lanternes du cinéma muet. Vibrions, glaires, mouches visuelles, lentilles microscopiques, paillettes, glaçures de mica, griffures de celluloïd, virgules merdiques, pâtés sablonneux. Vision éthylique. Pré-comateuse. Distillatoire. Mouches d'ébène percutant le regard de leurs membranes vitreuses. Symptômes, symptômes, percussion de symptômes sur la peau longuement tendue, dilatée de la conscience. Mais la conscience n'était tendue qu'à la mesure de sa vacuité. Non déployée vers une quelconque transcendance. L'opposé. La réclusion dans le gouffre. La perte liquide dans la faille terrestre.

  On aurait dû se douter de quelque chose. De quelque chose qui se tramait. Qui évoluait à bas bruit, juste au-dessus du diaphragme par où l'air  s'engouffrait en de sifflantes giclures. Juste à l'entour des ventricules où battait le sang épais en cordes pourpres. Juste dans les cavernes pulmonaires où les alvéoles s'étiolaient, assaillies de gaz lourd, glauque. On aurait dû.

  Au début, au tout début, c'était juste cela, une pesanteur de l'air, des remous sulfureux, des remugles collant les narines identiquement aux parois abdominales efflanquées du coyote dans la savane désertique. Coyote soi-même, on était devenu. Mais erratique. L'œil  perclus d'impuissance, les bonds alanguis par quelque cynique infirmité devant survenir bientôt. Au début.

helio2

 Puis il y avait eu une suite. Comme toujours, une suite. C'était plutôt bon signe, n'est-ce pas ? Suite veut dire vie, existence, trappe à retardement, finitude reportée à plus tard. Mais suite ne signifie qu'à faire son chemin vers quelque promontoire. Non vers la déclivité morticole. Vers la chute abondante. Vers la lame qui tranche et obère les jours. Le noir, l'épais, le putride, le compact, l'inconnaissable, l'impalpable, l'invisible : Là EST le problème. On se serait contenté de vivre dans l'à peu près des choses. De virevolter sur leur contour lumineux. D'apercevoir leur silhouette, même approchée, même fuligineuse, même atteignable par le dedans d'une mystérieuse crypte. Même cryptées, dissimulées derrière des voiles d'incertitude, les choses se dévoilent avec parcimonie, mais se dévoilent.

  Le pire : la cécité qui fauche, broie, meurtrit les yeux conscients de leur pouvoir. Toujours désirée, priée comme une idole, vénérée pareillement à une icône primitive : l'ouverture porteuse de fruits, porteuse de coques qui sécrètent l'huile, le baume dont nous apaisons la brûlure imprimée à nos rétines rétives, par lesquelles nous  voulons  diluer l'incompréhension partout répandue. Guerres, guerres, famines, exodes. Peuples pauvres aux yeux asséchés. Glandes lacrymales vidées de leur substance. Toujours la tragédie s'imprime sur les surfaces sensibles. Trachome, glaucome, pustules, bubons forant consciencieusement la parole des yeux. Yeux muets par lesquels ne passe plus la lumière fécondante, la lumière-souffle, la lumière-langage.

helio3  

L'ouverture, la clairière parmi la touffeur de la canopée, en ces jours d'incertitude, il fallait la chercher au ras du sol. Se faire insecte ou bien mulot et débusquer le ver avant qu'il ne se fonde dans l'humus, ne se rétracte violemment en faisant un pied de nez ou un doigt d'honneur.  L'air, au-dessus des têtes calcinées, se décomposait en lames compactes qui glissaient les unes dans  les autres, en abyme,  avec de petits glapissements. Parfois avec des crissements pareils au raclement de chaussures sur le gravier. D'abord, c'était ce bruit étrange qui surprenait, cette manière de copeaux se froissant au contact des autres copeaux. Parfois une chute assourdie de sciure. Parfois de longues coulées de cendre. Parfois des succions, suivies de longs  dégorgements de lave incandescente. Bien sûr on s'y faisait, on composait avec.  C'était comme si on avait vécu avec deux bouchons d'ouate dans les oreilles. Impression d'eaux abyssales, de grottes marines, de flux contrariés et hétérogènes au destin complexe.

  On rentrait, la tête basse, son cou de rapace engoncé dans le massif des épaules, les bras pendants comme deux loques apatrides. On était fragmenté, dissocié. La tête n'avait guère conscience des membres. Les pieds glissaient pareils à des pieds bots sur des dalles savonneuses. Quant aux mains, elles égouttaient leur glorieuse inconséquences, battoirs inutiles même pas commis à se torcher, à écumer la morve purulente issue des naseaux. Les fessiers, engoncés dans les hauts de chausse iniques claudiquaient, ballottant leurs putrides jambonneaux au hasard des pièces, des recoins, se coinçant parfois entre deux couches d'air vicié. C'était vraiment une hébétude pas possible. Le pire étant que les idées, percluses de déraison, ne parvenaient guère à s'élever au-dessus de la nanitude ambiante. Et les sexes, les sexes laborieux et outrecuidants qui faisaient les heurs de l'humaine condition, eh bien ils étaient réduits à de piètres mansuétudes. Soit fémininement occlus. Soit masculinement flaccides. La descendance future avait du mouron à se faire. Spermatiquement, c'était désertiquement adéquat. A pleurer. A se renier en tant que géniteur-commis-à-la-durée-humainement-transmissible.

  Mais là n'était pas le pire. Rentrés au logis, les Egarés ne savaient comment occuper l'espace qui leur était habituellement échu. Non que la chambre eût rétréci ou que la clé en fût égarée. Non que les choses domestiques eussent changé de place. Non qu'une désorientation consécutive à une inversion des pôles se fût accomplie. Le problème était plus simple et plus vicieux à la fois. L'équation merdique c'était la consistance de l'air. Du caoutchouc. De la guimauve filante. Des ruisseaux de poix s'attachant aux jambes avec une belle constance. De l'aporie en gelée, en graisse, en bitume bien épais. Du tragique à la volée et les Paumés devaient esquiver les lames taraudantes à la giration impertinente. De l'air laineux, lénifiant, lunatique, lymphatique, mais non ludique, libre et langoureux. De l'air liquide, en quelque sorte dont on éprouvait autour de soi les remous lents et uniformes, les dérives grossières et funestes. De l'air qui ne sentait pas vraiment bon, qui ne promettait pas le paradis, qui vous enfilait par derrière sans demander votre avis. De l'air pédérastique, à proprement parler et qui ne s'embarrassait pas de ronds de jambes inutiles, qui ne s'enquérait pas de connaître votre penchant sexuel. On était quasiment violé, sans possibilité aucune d'inverser ni le cours du temps ni celui des actes accomplis. Les femmes comme les hommes avaient droit au même traitement homosexuel. Cloués au pilori, les Perdus des deux sexes devaient passer sous les fourches caudines. Motus et bouche cousue. Voilà le serment auquel ils devaient se plier et ne jamais déroger. Les tentacules visqueux guettaient dans l'ombre, et l'on était sous le pouvoir de la pieuvre, comme Gilliat dans "Les travailleurs de la mer." 

 helio4

  L'absurde en personne avait revêtu ses habits mortifères et avait frappé aux portes des demeures aussi bien patriciennes qu'aux chaumières déglinguées et les sans-logis n'étaient guère mieux lotis. Ils étaient même en première ligne, à tout bien considérer. Encore que. N'ayant pas de murs enclos autour de leur misère galopante, les colonnes d'air, les tornades, les cyclones maraudeurs qui s'étaient abattus sur Héliopolis ne pouvaient les acculer à l'intérieur d'un intérieur, intérieur qu'ils ne possédaient pas, loin s'en fallait. Pour une fois ils faisaient la pige aux rupins, aux nantis, aux possédants  qui s'engraissaient sur le dos des pauvres types coincés comme des rats dans les souricières existentielles. Inestimables présents que  le destin leur avait octroyés. Pour une fois ils faisaient la nique  aux types  du CAC 40, à tous les bonimenteurs, à tous les stupides cupides qui grignotaient le monde de leurs dents pléthoriques.  Manières de vampires  suçant jusqu'à la dernière goutte tous les damnés de la terre; charognards se jetant sur les laissés-pour-compte, les hôtes des caniveaux hospitaliers de la généreuse cité. "C'était toujours ça de gagné.", pensaient dans les tubulures ramollies de leurs hémisphères taraudés les Largués des cages d'escaliers, les Remisés des bords du fleuve, les Coincés parmi les labyrinthes labyrinthiques des rocades poétiques et non moins badigeonnées de CO2. Pour une fois, juste une fois, même c'était pas de trop, les journaleux qui tapaient laborieusement sur les claviers hémiplégiques de leur Remington, les livreurs de pizza à la journée, les saltimbanques, les banquiers, les usuriers, les traders, les bigleux, les boiteux, les boniches, les putes, les ivrognes, les pâtissiers, les eunuques, les bookmakers, les bouquinistes, les chirurgiens aux larges dépassements d'honoraires, les notaires véreux ou non, les culs de jatte, les ventripotents, les apothicaires aux croix vertes qui clignotent juste pour vous piquer votre oseille, les politiques en herbe et en jachère, les rouquins, les pouilleux, les manucures, les efflanqués, les gras, les Tartuffe, les Scaramouche, les manouches et les dentistes, les collets montés et les anarchistes, pour une fois, enfin, ce bon temps avait fini par surgir à l'improviste, pour une fois, donc, tout ce beau et pas beau monde y trempait les mains jusqu'au coude dans la grande merde universelle, dans le grand bouillon de culture dégénéré, dans la coruscante et terrible et joyeuse et facétieuse et déclamatoire et emphatique et chiante et troublante et confondante et affligeante REALITE et tout le monde, le beau, le pas beau, était content, pataugeant en plein marais, de la vase sous le bide, de l'eau glauque et mortifère plein le sexe, les guiboles trainant derrière eux comme de grosses choses flasques sans bien d'intérêt - on aurait pu aussi bien les trancher -, les bras rabougris en forme de moignons, le croupion hérissé du souvenir des derniers poils qui en avaient assuré la gloire éphémère, la tête pareille à un sexe désemparé juste à l'idée de se retirer de son antre douillet et humide et chaleureux; dépitée, la tête,  juste à l'idée de perdre au mitan du ventre fendu et glaireux,  le pieu qui la maintenait vivante cette putain de jouisseuse de vie. Et merde, c'était pas possible tout de même cette existence merdique, ce ragoût faisandé, cette daube étalée en plein jour, exhibant impudiquement l'exploitation de l'homme par l'homme.

  Humain, "issu de l'humus", étymologiquement. De l'humus primitif à l'humus final, juste un saut, plus ou moins grand avec, dans l'intervalle, plus ou moins de petits plaisirs, de grands bonheurs, de plaies sanguinolentes, de coups fourrés, de nuits sur des paillasses pourries où grouillent les punaises et autres traquenards mitonnés par le joyeux égrènement des jours, un bon, un joyeux, un passablement minable, un à gerber, un à jouir, à s'extasier, à s'étonner, plein à désespérer de l'homme, aussi bien de la femme, tellement parfois c'est minable, tellement parfois c'est beau à pleurer. De l'humus à l'humus, de l'humain à l'homme, il n'y avait guère que cela, ce grand saut dans le projet-jeté des philosophes, dans la bonne déréliction qui vous donne la vie par devant et, comme une grande salope qu'elle est, vous enfonce son dard pointu et venimeux et mortel de veuve noire dans le mitan des omoplates jusqu'à ce que mort s'ensuive, et elle a toujours le dernier mot, Dame Déréliction. D'ailleurs y en a pas un qui lui échappe, qui passe entre  les mailles du filet, pourtant ce serait bien, juste un qui esquive le piège, pour savoir à quoi ça ressemble l'éternité, si c'est pareil que l'absolu, si ça a voir avec la transcendance, juste pour poser des questions du genre : Dieu, il existe ? Et la Justice, elle est juste ? Et les pauvres y sont heureux ? Et les riches y sont plus heureux que les ci-devant pauvres ? Et la Zazie du bon Queneau, elle est toujours aussi bien embouchée ? Et, au juste, là-haut, du côté du paradis, y doit faire bien bon si on s'en remet aux images du catéchisme ? Parce que, PAR ICI, c'est l'enfer. Pas juste à cause des Autres. Encore que. Et puis, au fait, on est toujours l'Autre pour un autre que soi. L'enfer on vous dit et on sait pas bien pourquoi, vu qu'on a rien fait de mal, alors !

  Dans le ciel,  une couronne de flammes qui se met à rouler au zénith et l'air est une immense toile blanche éblouissante qui crépite et lance ses flèches au hasard sur tous les coins de la cité clouée de chaleur. Dans les boîtes de ciment et de plâtre, dans les cellules de béton, au creux des caniveaux, dans les rues, les nappes d'air font leurs grosses boules d'étoupe et de laine, leurs caravanes de feux follets. C'est le début de la fin de partie.

 

 

Acte I

 

(La scène : Au bord d'un canal - Des platanes au tronc vert-de-gris usé - Un caniveau avec des feuilles mortes - La lumière : crépusculaire - L'éclairage : deux becs de gaz -

Le mobilier : Deux caisses blanches, blanc-cassé - Deux palettes de chantier avec giclures de ciment - Deux pliants sans la toile -

Nos amis les bêtes : des rats - des cafards - des blattes - des fourmis - des chiens étiques qui passent - des pigeons avec de la fiente - des chats de gouttières -

Les personnages : HAM, clochard   - HOM, clochard -    

Le temps : indéfini.

Le lieu : incertain.)

  (Ham et Hom, assis sur leurs caisses - Fin de journée - Divers mouvements dans la rue longeant le canal).

 Ham : T'as parlé, Hom ?

Hom : J'ai pensé.

Ham : T'as pensé tout haut !

Hom : On pense toujours tout haut. Sinon pas de pensée !

Ham : Certains pensent tout bas,  entre leurs jambes.

Hom : Pas plus haut que leurs culs.

Ham : Certains pensent qu'il faut pas penser.

Hom : Pas penser. Pas penser à quoi ?

Ham : Penser à rien.

Hom : Ça  peut pas !

Ham : Ça peut pas quoi ?

Hom : Penser le rien .

Ham : Penser, c'est toujours penser le rien.

Hom : Le néant.

Ham : Le néant.

Hom : Penser le rien du néant, c'est déjà penser quelque chose.

Ham : Quelque chose c'est déjà du néant qui s'annonce.

Hom : Comme le jour qui s'éteint.

Ham : Comme le crépuscule.

Hom : Le crépuscule des dieux.

Ham : Les dieux sont absents.

Hom : Dieu est mort, Ham, Dieu est mort !

Ham : On est libres, Hom, on est libres !

Hom : De mourir.

Ham : La seule liberté.

Hom : La seule.

Des Passants : Vous parlez ? 

Ham : On parle, on parle.

Passants : Vous croyez.

Hom : On croit  qu'on essaie de parler.

Ham : On remue juste les lèvres.

Passants : Comme les carpes. Pour dire quoi, au juste ?

Hom : Pour dire sur l'absence.

Passants : L'absence de quoi ?

Ham : L'absence de rien.

Hom : Qui nous rend vivants.

Passants : Quel toupet, tout de même !

Ham : De vivre ?

Hom : D'exister ?

Passants : Mais quelle prétention ! Loques !

Ham : Loques cyniques !

Hom : Cynique. Cyniques. Rien que ça !

Passants : Débris !

Ham : Fragments.

Hom : Tessons de tuile.

Passants : Archéologie impossible !

Ham : Arché, le principe des principes.

Passants : Le principe de Finitude.

Hom : Finitude du rien, l'ouverture.

Passants : Ouverture de la Trappe Majuscule, et hop !

Ham : C'est le début de la fin.

Passants : De quoi ?

Hom : De la partie.

 (Des Passants passant dans la rue. Dans la rue bordant le canal. Le canal auprès duquel sont Hom et Ham. En solitude. Malgré le couple apparent. Apparent car les choses n'apparaissent qu'à être bientôt dissimulées. Apparences du doute seulement. Du doute en tant que question. Sur les rives herbeuses du canal, on questionne. Même la nuit. Questionnement onirique. Parfois cosmologique sous le long glissement des étoiles.)

   Les passants passent, harassés. Lourdes à porter sont les couches d'air abrasives. Turbin terminé. Il faut regagner ses pénates d'ennui et éviter de flâner le long des avenues non avenantes. Parce qu'animées de sombres et funestes intentions. Pesantes d'ennui sont les chaussures  engluées dans le bitume. L'air ? A couper au couteau. Sortir son Opinel de sa poche est déjà une tâche épuisante. Laquelle tâche, parfois, ne laisse au souvenir de ceux qui s'y emploient qu'une ombre de vide parmi la multitude. Car la voici étrangement présente, la multitude. On est constamment frôlés par des gestes abscons, constamment varlopés par des marches de guingois. Et...comment...le proférer avec des mots... sans tomber dans un... incompréhensible ... galimatias ? Le multiple dont je suis l'une des unités, grain de sable parmi la dune, comment le situer ? Sinon par une abstraction mathématique. Le 1 000 000 000° fragment de silice d'une érosion immémoriale. Sinon par des coordonnées spatiales : latitude 30° 6' N - longitude : 31° 19' E, au centre de la pyramide de poussière. On est là, immergé dans l'immense foule, piétiné par elle, roulé au creux des vagues des parcours itératifs et on est même pas reconnu. Dans les immeubles-termitières qu'on regagne à la hâte souffle un air froid parmi les plissements du sinistre harmattan englué de tourbillons et de végétaux arrachés à la terre meurtrie.

 "Ô, arrêtons donc ce froid polaire qui soude les clavicules, ronge les omoplates de ses dents muriatiques. Arrêtons cette grumeleuse palinodie, cette ressource inépuisable de la folle incertitude. Pourquoi n'est-on jamais soi dans la grande termitière du monde ? Pourquoi les termites homologues ne nous considèrent que du bout dédaigneux de leurs antennes râpeuses et irrévérencieuses ? Pourquoi les rencontres dans les longues coursives ne se concluent-elles pas par une brève copulation ? Ou bien, par un simple attouchement des antennes ? Pas même volubile. Pas même déférent. Un simple courant de passion cavernicole qui nous dirait la brièveté de la seconde en même temps que la possible rencontre. Eclair transfigurant. Foudre hirsute nous clouant, pour une fois, une seule fois, en un endroit déterminé du monde. Arrêtons la diaspora, la longue errance sablonneuse, parmi les touffes folles des oyats et les balancement des palmes d'effroi. Faisons halte."

 

 

 Oui, les Héliopolitains disaient cela en regagnant leur cellule de terre aventureuse. Mais le voyage s'enlisait bientôt. On écartait les lames osseuses des stores, on mâchait  quelque chose sans importance. Un vermisseau, un bout d'imprimé, une larve de cellulose ou bien un des doigts qu'on portait dans le prolongement de son anatomie d'idiot majuscule, dont on ne faisait quasiment rien, sinon curer ses fosses nasales ou enfoncer dans ses pavillons acoustiquement déficients les tonnes de cire molle qui y trouvaient refuge. On regardait le paysage. Le ciel vibrionnait sous les assauts gluants d'une armée de gros vers gras grotesques. Les nuages, empourprés par le dieu Atoum, se faisaient la malle dans un drôle de bruit de cymbales. La pluie, suspendue en grosses gouttes gélatineuses faisait son frôlement de gemmes alanguies, attendant un ordre divin avant de se précipiter dans un grossier déluge dévastateur. L'horizon, sous la tornade de rayons solaires, ondulait, pareil à une étrange Muraille de Chine parcourue de dragons hystériques. Cependant que Ham et Hom, enlisés dans leurs berges pluviométriques, pissaient à la Lune en aboyant pareillement à une meute de coyotes.

 

Acte II

 

(La Scène : Nuit. Brouillard autour des becs de gaz. Lune ronde. Vagues reflets sur l'eau.

Passants avec silhouettes.)

 

Hom : Fin de la partie...

Ham : De la partie terminale.

Hom : En forme d'hameçon.

Ham : Métaphysique.

Hom : Mets ton chapeau.

Ham : Mets tes lunettes.

Hom : Existentielles.

Ham : La lune brille.

Hom : Pour combien de temps ?

Passants : Temps clochardisé.

Ham : Tant pis pour nous.

Hom : Pauvres pêcheurs.

Passants : En eau trouble.

Ham : Ça nous trouble.

Passants : Foutus, vous êtes !

Hom, Ham (en choeur) : On s'en  fout !

Passants : Fous du Roi.

Hom : Roi des caniveaux.

Passants : Caniveaux de misère.

Ham : Misère à poils.

Passants : Poils de chameaux.

Hom : Maux du siècle.

Passants : Siècle des siècles.

Ham : Ubuesque.

Passants : Jarry.

Hom : J'ai ri.

Passants : Riez donc, la fin est proche.

Ham : La faim est proche.

Hom : La fin est proche.

Passants : Sautez donc !

Ham, Hom (en chœur) : Où donc ?

Passants : Dans l'eau.

Ham : Du canal ?

Hom : Du canal ?

Passants : Oui, niquedouilles.

Ham : On y est !

Passants : Idiots!

Hom : Pourquoi ?

Passants : Vous n'ETES pas !

Ham : Et vous êtes-vous ?

Passants : Jamais sûrs de rien.

Hom : Rien de rien ?

Passants : Rien de rien. Point !

Ham : Virgules, plutôt !

Passants : Prétentieuses petites crottes merdiques !

Hom, Ham(en chœur) : Grosses !

Passants : Pas tant !

Hom, Ham (en chœur) : Que si !

Passants : Microbes, tout juste des individus !

Hom : Sans importance !

Ham : Juste un voyage.

Hom : Au bout de la nuit...

 helio5

  Au-dessus d'Héliopolis, alors qu'on dort encore dans les termitières tuberculeuses remplies du miellat obscur des passementeries et fantaisies oniriques, le dieu Khépri, le dieu-scarabée, pousse devant lui sa boule d'argile aux rayons multiples. Rougeoiement de chaudron, bouillonnement des énergies premières pareilles à des braises, éclosion du jour, filaments de lumière venus dire aux hommes le moment de s'éveiller, de commencer à nager dans l'océan de photons éblouissants, d'étoiler les pulsations de la conscience, d'ouvrir ses yeux, de dilater ses pupilles jusqu'à la merveilleuse mydriase, là où la connaissance commence à s'éployer, à féconder les jours, à leur donner sens et orientation.

 helio6

 

 

  Mais, dans les galeries de glaise et de salive durcie, au plein de la matière ombreuse et tentaculaire, ramifiée, tellurique, ce ne sont encore que de faibles remuements, des souffles de forges chtoniennes, des aberrations chroniques qui inversent le temps, le tirant vers son océan primitif, vers les abysses inconscientes, longues failles magmatiques pas encore bien assurées de leur devenir, flottant dans la marée lubrique du premier accouplement cosmique dont les corpuscules élémentaires tardaient à s'animer, à prendre forme, cette dernière, la forme, sonnant  comme une imprécation, une injonction à être selon telle ou telle modalité et alors, se perdait corrélativement la liberté de disposer de son corps en fusion, de l'amener selon son bon vouloir à une éclosion déterminée, choisie, longuement méditée, événement à nul autre pareil dont on ne souhaitait pas qu'il devînt une simple contingence terrestre. L'expectative prévalait et l'on comprenait pourquoi les hommes, marqués au fer par cette expérience originelle traumatisante, hésitaient, chaque matin du monde, à émerger à nouveau, à surgir au plein jour selon une intention bien affirmée.

  Dans les sombritudes galvanisées des antres spermatiques, on se plissait, se recroquevillait, s'operculait, tel le limaçon vissé sur son ombilicale spirale.

 

helio7

 

  On jouissait de manière autonome afin de ne pas se commettre dans l'accouplement multiple ouvrant le domaine royal de la schizophrénie. La schize, on la souhaitait tellement accomplie, tellement désocclusive d'une vérité soudée dans sa gangue de pierre, tellement révélatrice d'une folie féconde, sans bornes, qu'on s'y disposait comme à un accouplement royal : par exemple celui d'un aigle majestueux et d'une licorne, bec recourbé en signe d'imperium, larges rémiges solaires, corne hélicoïdale ascendante, crinière écumeuse, sabots de platine. Seul cet assemblage mythopoétique pouvait avoir lieu. Toute autre tentative crépusculaire ne pouvait qu'être vouée aux gémonies. 

helio8


 Aussi, au fin fond des replis larvaires entendait-on des gémissements, des plaintes pareilles à des supplications, des lamentos claquant de lugubre manière. Tout près des feux de Vulcain, on battait le fer, on tapait l'enclume, des gerbes d'étincelles fusaient en feux de Bengale. On procédait à l'extraction de la matière primitive, on assemblait plumes d'airain et corne d'ivoire, serres métalliques et pieds bifides, yeux de cristal et oculus d'obsidienne. Larve, puis chrysalide, enfin imago; l'image devenait réalité, mais réalité métamorphique, constamment soumise aux mouvements, aux remuements aux nouvelles configurations.  Il y avait urgence à ralentir le cours des choses, à transformer le long fleuve héraclitéen en un lac aux eaux tourbillonnantes comme l'œil du cyclone. Aux eaux ne girant finalement qu'à demeurer dans la délicieuse et vertigineuse douleur de l'attente.

 

 Acte III

 

(La scène : Soleil levant. Ham, Hom émergeant à peine de leurs boîtes difformes et pléthoriques : bouts de papier; croûtons; pensées minérales; membres épars.

Passants : nuls et non avenus. Rêvant seulement dans leurs couettes emplumées de circulaires certitudes.)

 

Ham : Au bout de la nuit vient le jour.

Hom : Lopettes !

Ham : Je vais me fâcher pour de bon, individu Hom !

Hom : Individu Ham, c'est aux  Endormis que j'adresse ma merdique altercation.

Ham : Et, pourquoi "Lopettes" s'il te plaît ?

Hom : Parce qu'il me plaît !

Ham : Et pourquoi te plaît-il, Mister Hom ?

Hom : Parce qu'il me plaît de me complaire en la présence des lopettes larvaires décadentes   qui peuplent la planète de leur désolante absence.

Ham : Voyez donc l'Impertinent !

Hom : Qui vous dit merde, clochardisé de rien. Pet de nonne.

Ham : Engeance de mouche plate aux yeux étalés.  

Hom : Petite bite fornicatoire du néant coagulé dans ta cervelle obtuse. Mais qui donc te...

Ham : Myéline avortée. Andouille névrotique.

Hom : La guerre, Hom, la guerre...

Ham : Tu veux dire la division de la paramécie ?

Hom : La scissiparité, je veux dire.

Ham : La division à l'infini du même ?

Hom : Du même qui devient différent.

Ham : Qui engendre le différend.

Hom : La polémique, le combat.

Ham : Contre l'autre ?

Hom : Contre soi-même !

Ham, Hom (en choeur) : Contre l'autre soi-même !

Ham: Soi, l'autre, l'autre soi. Où la différence ?

Hom : Du pareil au même.

Ham : Toi, moi, jumeaux homozygotes ?

Hom : Même pas. Toi inclus dans moi.

Ham : Moi inclus dans toi ?

Hom : Autre : toujours une illusion ?

Ham : Toujours.

Hom : Alors juste la solitude ?

Ham : Tout juste, Hom.

Hom : Pas d'altérité ? Place pour un !

Ham : Pour un SEUL.

Hom : Un SEUL. Hom, Ham, un SEUL. Qui saute à l'eau ?

Ham : Personne Hom.

Hom : Personne Ham.

Ham : Si Hom, Ham, le même; personne saute !

Hom : Personne saute.

Ham : Tu sautes, Hom : tu m'entraînes dans ta chute.  

Hom : Tu sautes, Ham : tu m'entraînes dans ta chute.

Ham, Hom (en chœur) : Pareillement néantisés par la décision de l'autre.

Ham : Le mieux : pas sauter.

Hom : Pas sauter.

Ham : Sauter, double néantisation.

Hom : De soi, de l'autre.

Ham : C'est pour ça.

Hom : C'est pour ça, Ham...

Ham : ...que les Attentistes enkystés dans leur coquille cavernicole, dans leur antre spermatique...

Hom : ...se précipitent pas...

Ham : ...la tête la première...

Hom : ...pour pas sombrer...

Ham : ...pour pas commencer le mouvement merdique...

Hom : ...pour pas...

Ham : ...néant pour néant...

Hom : Le dieu-Khépri, le dieu-scarabée à la tunique naissante...

Ham : ...peut toujours se brosser...

Hom : ...pousser sa boule d'argile...

Ham : ...déployer ses antennes...

Hom : ...sonner le rappel.

Ham : Khépri :  "celui qui vient à l'existence", fait venir à l'existence, ascension au zénith avant la chute.

Hom : Les En-voie-d'apparition savent cela ?

Ham : Oui, Hom, la vérité est brûlante, aveuglante comme le disque du dieu-Rhé, la grande conscience universelle qui se dévoile en même temps qu'elle meurt.

Hom : On devient sérieux, Ham.

Ham : C'est grave, Hom !

Hom : On plonge quand ?

Ham : Demain, Hom, demain, il sera toujours temps !

 helio9

 

 Maintenant, le dieu-Khépri est installé dans le premier cadran du ciel levant, rayons dilatés, boules d'argile irradiant la clarté primordiale, comme au jour de son antiquité. Khépri parle la langue solaire qui dit sa longue mémoire, son apparition au matin du monde :

 

 "Je suis l'Eternel, (le Créateur), je suis Ré qui est sorti du Noun en ce mien nom de Khépri, pour apporter aux Non-encore-dévoilés, la parole puissante de la lumière, son multiple rayonnement, afin qu'éclairés par ma volonté, les Héliopolitains naissent d'abord à eux-mêmes dans l'étalement du Simple, avant que ne s'irise la dispersion qui abuse les yeux, mutile les désirs, les métamorphose en passion à la gueule dévorante comme le dragon.  Que les Appelés-au-jour parcourent leur  chemin en conscience, dans la blancheur fécondante, ouvrante. Ainsi leur sera dévoilée  la Vérité qui guidera leur course hasardeuse parmi le sentier lumineux des astres bien disposés à les servir et de cela, de la nécessité du Simple, du Vrai, ils devront se souvenir, abritant la brillante et malléable argile dont ils proviennent pour l'éternité.  Qu'ils se souviennent de la genèse  de Khépri, leur Serviteur, arrivé à sa forme déployante grâce à sa seule volonté, afin qu'en eux-mêmes, ils reproduisent cette royale naissance!"

 

  Mais la parole éclatante parvenait aux Cryptomanes au travers des parois de terre compacte, fragmentée, pareille au signal du morse, genre de pointillés sans fin se perdant dans les cellules oblongues où dormait, profondément, l'inconscience larvaire. On se déplaçait par toutes petites translations sur son ventre annelé, on mobilisait ses pièces buccales avec parcimonie, on pattibulait gentiment sur les ressorts calamistrés de ses mécaniques déplaçantes. Long était le premier voyage intracellulaire, petits sautillements succédant aux mornes platitudes abdominales. Le plus difficile : s'extirper de ses adhérences oniriques, se désengluer de ses moutonnements laineux, éveiller le lumignon étréci de son toucher intérieur, le conduire au bourgeonnement, à la mince éclosion épileptique, à défaut de lui faire adopter, d'emblée, l'amplitude de l'esprit en son subtil rayonnement. On se suffisait de peu en ces temps d'aube naissante, on abritait son regard des coruscations de ce qui, dans le ciel zénithal, ne tarderait pas à faire phénomène selon la lame tranchante de l'impérieuse nécessité.

  Par les étroits oculus se diffusait une clarté pareille aux tubes de néon. Les barres lumineuses rythmaient les processions des suintantes et ombreuses galeries. Cela faisait une symphonie de clairs-obscurs où se devinaient les anatomies amoindries et fusiformes des Pensionnaires, manières de navettes serties de mouvements lents et allégoriques faisant leurs laborieux tissages parmi les fils de trame de la lumière déclive.

  Parfois, de guerre lasse, avant que le zénith ne se déchire en longues torches incendiaires, se décidait-on à extirper de son corps de graisse compacte, tantôt une tête ovoïde flanquée d'yeux globuleux, tantôt des fragments de bras cannelés terminés par des pinces roboratives; tantôt deux ou trois appendices abdominaux dont on faisait sa locomotion à défaut de posséder les glorieuses assises qui, il y a  longtemps déjà, assuraient son déplacement parmi les multitudes terrestres. Tout ceci n'était qu'un souvenir archivé au profond de Petites Madeleines proustiennes qu'on ne ressortait parfois, précautionneusement, que dans des moments de profonde nostalgie, afin que pussent s'imprimer, sur la toile de la conscience, les belles icônes du temps jadis, alors qu'une silhouette humanoïde surplombait encore, de façon altière,  son massif d'hémoglobine et de peau tendue comme une outre présentable et esthétiquement enviable. A cette condition arthropo-anthropoïde l'on s'était accoutumé, osmose imparfaite, chaotique, de moignons et de tubercules, de pattes cristallines et d'antennes fouisseuses, d'abdomens annelés et de protubérances glaireuses. Lorsque la glorieuse assemblée de ramassis anatomo-patibulaires faisait sa procession vers la Chambre de la Reine pour y entendre conseils et homélies sacrées, pour y recevoir l'attouchement royal qui devait ensemencer ses cavités intimes de gelée reproductrice - il ne fallait point que son altière race mutante se commît à disparaître simplement, ne laissant aucune trace de sa civilisation épigastrique -, on entendait des stridulations pathétiques, des objurgations douloureuses, des couinements abortifs au milieu desquels, rarement, se reconnaissaient des bribes de mots humains, mais déformés, mais gloviulés par les urticantes mandibules. Le glorieux langage s'était abîmé en un salmigondis aussi peu consommable qu'un jargon purement aphasique.

  On en était arrivé là par une belle inconscience, par une cécité compacte, par un dédain de ce qui faisait l'essence de l'homme: à savoir son langage, son art, son histoire, sa religion, son éthique.  On avait simplement forniqué longuement sur des lits d'infortune, sans bien se soucier de ce qui résulterait de ces accouplements sauvages. On avait bu la première ambroisie venue, fût-elle la boisson la plus fatidique, laquelle emportait avec elle le peu de libre-arbitre dont la vie s'était fait prodigue. On s'était rué sur les victuailles empilées sur les étals du monde avec une belle voracité, ne cherchant nullement à partager la provende. On avait usé ses yeux à regarder des filles livrer leurs corps juvéniles aux assauts de riches et pléthoriques minotaures. On avait roulé dans de lumineux carrosses, dans de vieilles guimbardes peinturlurées, cabossées, crachant leurs tonnes de CO2 meurtrier. On avait pissé, déféqué dans des fleuves aux eaux translucides. On avait plongé des trépans dans le ventre doux de la terre afin de lui subtiliser le fruit de ses immémoriales métabolisations. On avait inventé des bombes H au long feu cataclysmique. On s'était vautré dans des concupiscences mortifères, copulant de-ci, de-là dans des postures bien peu académiques et déjà anticipatrices d'un destin prosaïquement identique au bestiaire joyeux et lubrique dont on était fantasmatiquement atteint lorsque la petite vérole avait commencé à liquéfier nos séniles emboîtements neuronaux. On avait peint ses maisons en blanc éblouissant pour  dissimuler à son regard glauque les flaques des taudis, pour annihiler les favelas aux rigoles merdiques, pour effacer les excréments nauséabonds des joyeux bidonvilles. On avait commis de piètres génocides. Biffé des civilisations belles comme le jour. Effacé des hiéroglyphes sacrés.

helio10 

 

 

Condamné des innocents. Gracié des crapules. Jeté aux orties d'antiques palimpsestes. Dirigé le pouce vers le bas, dans les orgueilleux amphithéâtres, juste pour le plaisir de tuer. Fait s'accoupler des femmes avec des taureaux. Fusillé. Torturé. Gazé. Humilié des peuples aux peaux coupablement colorées. Réduit en esclavage. Fait travailler des enfants. Mutilé de jeunes femmes, sacrifiant sans pitié le dard de leur plaisir. Arraché des yeux pour obtenir de pitoyables "vérités". Abîmé la conscience en se détournant de l'essentiel. Confondu souvent l'essence et l'existence. Créé les conditions des pogroms où l'esprit se diluait. Vendu des hommes. Acheté des femmes. Mutilé des vieillards. Réduit l'humanité à l'état peu enviable de loques. Organisé des autodafés. On avait détruit des œuvres d'art, les jugeant "dégénérées". On avait inventé les races et leur stupide corollaire, le racisme. Décimé des Juifs. Imprimé des croix gammées sur des fronts qu'on jugeait iniques. On s'était vautré dans la bonne merde puante de l'égoïsme. Aboli l'altérité. Condamné des humanistes. Brûlé des saints. Blanchi de l'argent sale, très sale, tellement sale que c'en était à gerber. Répandu la drogue sur l'ensemble de la planète. Elevé les hautes tours de la suffisance capitaliste. Inventé le libéralisme. Fait de l'économie de marché une religion. On avait proclamé la race des méritants qui abhorrait tous ceux qui étaient leur exact contraire. Décrété celle des imméritants. On s'était gobergé de la différence. Méprisé l'infirmité. Nié la misère. On avait élevé des Ordres aux bien-pensants. Creusé des fosses pour y enfouir les mal-pensants. Epinglé aux cimaises sociales de piètres chevaliers d'industrie. Décoré des chanteurs véreux. Ignoré les travaux des savants. Bradé l'éducation. Epinglé sur des vestons merdeux des Légions d'honneurs immérités. Vanté les mérites des arrivistes. Pris pour argent comptant la première rodomontade venue. Encouragé le lucre. Découragé la générosité. Créé, partout, les conditions du désaccord, l'émergence du désarroi, attisé les braises de l'envie, fomenté les révoltes, enrichi les riches, appauvri les pauvres. Tout ceci en toute innocence, avec ingénuité, grandeur d'âme, sentiment du devoir accompli, estime de soi, reconnaissance de sa valeur intrinsèque, de son aptitude à transcender le réel, à en faire une "Terre Promise" où l'humaine condition, indéfiniment, exponentiellement, continuerait à établir, partout, son emprise sur les choses, étendre son royaume au-dessus du vivant maîtrisé en totalité.

  Tout ceci, on l'avait fait, sans l'ombre d'un remords, sans se retourner une seule fois sur les ruines fumantes et poussiéreuses des murs de Jéricho qui parcourent le monde de leurs fondations lézardées et sinistres comme la peste et le choléra réunis. On l'avait fait et assumé et on emmerdait la maréchaussée laquelle, comme les morpions, ne s'attachait à vos parties sensibles et intimes que pour y insuffler le liquide vénéneux de la loi et vous sucer jusqu'à la moelle. Mieux valait, à tout prendre, l'anarchie que tous les systèmes policés et bien peignés du monde, comme chez ce bon Marcel suintant, depuis sa rainure médiane têtue de bon bourgeois sa littérature d'abondance dans les salons de Combray et d'ailleurs.  Et toute cette belle littérature,  dont on aurait  pu parler pendant des millénaires si la destinée nous avait faits Mathusalem, elle n'était plus à la portée des raccourcis humains qui hantaient les couloirs héliotropes  de la cité mandibulo-hémiplégique. Les pauvres niquedouilles, les ensablés du cornet, les démantibulés de l'entendement, les perclus du sexe, les usés du jugement, les hérétiques, les déboîtés du cigare, les enrayés du cornet à piston, les laissés-pour-mécompte, les abusés du trognon, les gambetto-vacillants, les enrhumés des hémisphères, les glaireux de la langue ne percevaient plus des choses sublimes que des courants d'air, des déplacements moléculaires, des quadratures du cercle.

  Mais il y avait ceci à énoncer clairement : ces débris d'humanité avaient parfois, on ne savait pourquoi, des remontées du temps où ils étaient présentables, se disposant un court instant à enfiler de plus nobles vêtures, à rejouer à nouveau selon une parenthèse vite refermée, quelques épisodes de leur "divine comédie", s'attifant de leurs chamarrures langagières, de leurs déplacements éthérés comme le vol de l'éphémère, de leurs plasticité à commettre de la pensée qui s'ingéniât à se hausser deux coudées au-dessus de leurs hauts de chausse empesés par une aptitude foncière à s'imbriquer, par mimétisme, dans la première jarre béckettienne venue, à y tricoter de l'absurde, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'idiotie totale les ait précipités dans quelque asile d'aliénés.

 helio11

 Ceci expliqué, on imaginera quelque larve cavernicole à la morphologie grossière cependant qu'approximativement humaine, descendant de son grabat valétudinaire, se haussant sur ses quenouilles flageolantes, poussant de son moignon flaccide le volet de la termitière, lequel oscille en grinçant. Le jour est maintenant bien planté au plein du firmament non encore présentement étoilé. Khépri rayonne toujours, ses antennes dardées vers le zénith, attendant que Rhé vienne prendre la relève solaire. Au-dessus de l'horizon planent de gros nuages boudinés vert-pomme. Entre les nuages, le ciel est pareil à un gouffre de bitume qui se serait creusé en son centre, libérant des fumeroles de soufre d'un jaune éclatant. Une lumière violette, diffuse, éthérée coule du dôme lumineux en faisant ses gerbes insolentes. La terre rouge, marbrée par endroits, se recouvre parfois de sombres amas de lichen verdâtre. Des colonnes d'air chaud montent en tourbillonnant, aspirant des poussières, des fétus de paille, des crachats, des mégots, parfois des mulots au museau fuselé, aux crins élastiques. L'air est tendu, sec, craquant, pareil à une corde de luth. Les nuages se déplacent avec des vibrations de crécelles. Des nuées de sauterelles, de criquets planent en sifflant, en stridulant, mâchonnant au passage ce qui, par hasard, vient à leur rencontre : accroches de bretelles, mouches germinatives, index tendus, sexes flasques, bubons, furoncles.

  Un Paumé-parmi-le-néant, nommé "Glob", autrefois "Siméoni" dans son ancienne configuration humaine, s'éreinte les reins, s'échine l'échine, s'époumone les poumons, à faire cuire un peu d'eau dans une cucurbitacée du doux nom de "Berdouille". Ça jouille dans les graines, ça rimulle en grosses bulles ubuesques, ça gigote et planisphère et ça finit par gamuler en gaz flattant les antres piriformes de Glob, lequel a laissé tomber dans les cataractes fusionnelles quelques grains d'anis étoilé et deux abdomens de ses congénères termites hors d'âge. Après avoir bu le liquide émollient, après une rapide toilette, après un regard dans le miroir sans tain, Glob emprunte la galerie qui donne accès à l'extérieur. La porte est refermée sur les sombres vicissitudes de la termitière. On n'entend plus que le craquement de l'harmattan aux angles des bâtisses.

  Siméoni - c'est une des propriétés étonnantes de l'univers héliopolitain que d'être indifféremment "Glob" dans l'orbe métaphysique de la termitière [métaphore empesée du purgatoire par où les individus se confrontent à leur vacuité à proprement parler terrienne], pour redevenir "Siméoni", l'humain présentable quoiqu'insuffisamment rasé, dès que les portes de la contrition sont franchies, d'abord avec difficulté, ensuite la démarche s'allégeant, à la manière d'une insouciance retrouvée -, donc Siméoni huma l'air, cet air si particulier depuis presqu'une éternité, composé de vapeurs sulfureuses, de gemmes pareilles aux larmes de résine, enfin de fines particules en tous points semblables aux nuées qui, en des temps anciens, envahirent Pompéi.

  En ce milieu de matinée, alors que le thermomètre indiquait 38° Celsius, soit 100.4° Fahrenheit, les passants étaient rares, leurs silhouettes vaguement brumeuses. Siméoni sortit de sa poche intérieure une "Winston" qu'il inséra entre ses lèvres déjà dures comme du parchemin. A peine la molette du briquet tournée et c'était déjà le mégot qui se consumait en une sorte de grésillement acre, bientôt le filtre qui rougeoyait dans une drôle d'odeur de pain brûlé. "C'est étonnant,  pensa Siméoni comme le temps s'est étréci, à peine une étincelle et déjà il n'y a plus trace de rien." Comme si on n'avait jamais existé, comme si chaque pas s'annulait lui-même, effaçant les pas qui l'avaient précédé, dissolvant dans une brume ceux qui allaient apparaître. Tout était couleur d'irréalité. La durée était une mince rustine appliquée sur les choses, une pellicule de gélatine infiniment transparente. Les gens glissaient les uns devant les autres, leurs silhouettes s'emboîtant à la manière d'œufs gigogne. Destins mêlés, qui se croisaient, sur ce coin de terre, au hasard des rencontres. Mais ces dernières étaient fugitives, intemporelles, genres d'abstractions mathématiques. Intersections de signes, de chiffres et de lettres, de parcours angulaires, de percussions de tangentes, d'hypoténuses levées sur des triangles énigmatiques. Siméoni, plissant les paupières en raison de la sueur qui commençait à étoiler sa peau, ne percevait plus les déplacements qu'au travers d'une mince meurtrière. Tout glissait dans une longue dérive. Il vit, successivement, des automobiles se fondre dans les ombres des maisons blanches, des cyclomoteurs privés de conducteurs, des tables sans pieds aux terrasses des cafés, des chapeaux sans têtes, des lunettes sans yeux, des montres dépourvues de poignets. C'était cela le vertige du jour, la plongée dans la lumière ruisselant de partout à la fois. Les façades enduites de chaux lançaient leurs flammes blanches, les tables de métal faisaient tourner leurs cercles étincelants, les phares chromés giraient au dessus du sol, dardant leurs sclérotiques durcies vers ceux, imprudents, qui osaient les toiser de leurs regards d'idiots.

  "Mais les hommes n'apprendront vraiment jamais rien.", s'étonna Siméoni. "Mais quelle inconséquence de sortir au plein du jour alors que l'air vibre de milliers de corps étincelants, de centaines de scorpions, la queue dressée au-dessus de leur arc de mercure, prêts à frapper. Quelle inconscience tout de même !"

  Peut-être eût-il mieux valu rester dans les circonvolutions complexes de la termitière à simplement sécréter son miellat, l'esprit englué dans des pensées élémentaires, celle de s'alimenter, de creuser son trou dans la glaise, d'y disposer ses œufs inconséquents, attendant d'être dévoré par sa glaireuse descendance ? Allez donc savoir. Il était  si difficile de réfléchir parmi les rumeurs enflant de toutes parts, emporté par l'unique maelstrom visant la bonde terminale, laquelle finirait bien par nous prendre au collet, nous déglutissant d'un seul mouvement harmonieusement métaphysique.

  S'il paraissait à Siméoni que l'entreprise des autres était empreinte d'une certaine folie, sa propre progression dans le réseau étroit des venelles ne semblait pas lui poser problème. C'était donc cela le cours de sa vie, telle une feuille emportée au fil du courant ou bien glissant sur les volutes de vent. Sans doute chaque homme était-il trop complaisant envers lui-même, envers ses propres faiblesses.  Il fallait, avec justesse, exactitude, toiser son intime matérialité, en interpréter les excroissances existentielles, faire de son corps non seulement une géographie probable mais pouvoir étiqueter chaque partie, la douer d'une source de connaissance ou, à défaut, y inscrire avec le stylet de la lucidité, les tares, les inconséquences, les manquements, les aberrations, les compromissions, les doutes, les renoncements. Un temps, par la pensée,Siméoni se fit son propre tatoueur, gravant à la plume les signes d'encre bleu-marine qui racontaient son épopée d'homme ordinaire. Il écrivit, au calame de roseau, s'appliquant à tracer la gravité des pleins et la fluidité des déliés .

 

Sur le front : coupable de rêver.

Sur les paupières : écorces usées de la conscience.

Sur les joues : planisphères étroites de l'envie.

Sur les lèvres : négations de la vérité.

Sur l'à-pic du menton : promontoire de l'arrogance.

Sur les rocs des maxillaires : volonté égocentrique.

Sur la buse du cou : déglutition de l'amertume.

Sur les collines des épaules : esquives existentielles.

Sur les plateaux des pectoraux : défi de l'autre.

Sur l'épigastre : nœud gordien de la relation.

Sur l'ombilic : gratification de l'ego.

Sur les hanches : tango de la volupté.

Sur la plaine abdominale : plaisir immédiat.

Sur le scrotum : fidélité intempestive.

Sur les genoux : fausse rédemption.

Sur les pieds : corruption terrestre.

 

 Le Marcheur impénitent s'amusait de toutes ces petites vanités, de tous ces faux-semblants qui faisaient de la vie un carrousel infini dont aucune facette, fût-elle longuement explorée, n'épuiserait jamais le sens. Puis, Siméoni, dont la toison pectorale s'humidifiait de vapeur, dont les avant-bras tombaient vers le sol, entraînés par leur propre pesanteur, dont les cuisses étaient des piliers durcis mais ralentis par les nappes purulentes qui s'étalaient selon les creux et bosses du sol, aperçut un banc de fonte aux pieds immergés dans la houle pesante. Il s'y laissa choir, remonta ses manches de chemise,  les jambes de son pantalon de toile, délaça ses chaussures et se laissa aller à une manière de joie tout intérieure, de rêverie enfantine dont il ne se serait jamais douté dans les secondes précédant l'apparition de la halte providentielle. C'était, soudain, comme de ménager dans le cours de l'existence une parenthèse ludique, de faire tourner un manège enchanté. L'espace corporel, dans la touffeur ambiante, se laissait envahir d'une douce léthargie. Des souvenirs anciens, ondoiements de l'eau dans une rivière bordée de saules, roue de moulin faisant girer ses filaments aquatiques, mousses aériennes dans la fraîcheur d'un sous-bois, l'envahirent dans la tendresse, dans la souple évocation pareille à la mansuétude d'une affection maternelle. Toute cette précaution écumeuse, cette disposition à la nacre vivante, à défaut de le surprendre, l'incitait à incliner son âme vers de confortables projets, à s'entourer de la soie accueillante de l'utopie. Les défauts de l'homme, ses vices, ses turpitudes n'étaient vraisemblablement que des vues de l'esprit, de simples hallucinations que l'été caniculaire imprimait sur les rétines épuisées de la conscience. Il suffisait de faire halte, de se ressourcer et de continuer sa marche vers des terres plus sereines. Siméoni s'endormit, roulé en boule comme un chaton insouciant. Cependant l'astre solaire continuait son ascension, laquelle fut bientôt dans sa position zénithale. De grandes écharpes scintillaient dans le ciel, éblouissantes comme dix mille glaciers. Sous les coups de boutoir de l'incendie céleste la terre craquait, se fendait en longues lézardes, laissant émerger au plein de la lumière les tumultes des racines. Les lacs percutés par les flammes se vidaient de leur contenu, devenaient de minces flaques ne reflétant plus que la nudité du ciel. Des arbres pris de folie s'élevaient dans l'espace, longues torchères larguant leurs mortelles escarbilles sur les aires ignées. Partout était le feu, la surpuissance, la démesure démoniaque. Les forges de Vulcain, dans un grand arc lumineux, rejoignaient l'immense fonderie diluvienne. Partout était l'incompréhension, la stupeur, le désarroi dont les hommes étaient déjà saisis, au temps anciens de la préhistoire lorsque la foudre embrasait l'atmosphère. Les massifs forestiers n'étaient plus que d'immenses brasiers qui soufflaient leur brûlante haleine d'un horizon à l'autre. Les artères des villes se vidaient, on trouvait refuge dans la première galerie venue: une bouche d'égout, une canalisation, les sous-sols des parkings, les catacombes, au milieu des ossements à la blancheur sépulcrale. On se ruait dans les galeries du métro, on soulevait la moindre trappe, on recouvrait son corps d'une cape de bure ou d'un burnous de laine. Devant ses yeux on levait les barrières opaques de verres noirs. On entrait dans le creux des arbres évidés, dans les fosses d'aisance, dans les taupinières. On se faisait fourmis, on se faisait termites et le peuple des édifices de boue gonflait indéfiniment, comme une rivière en crue. Et ce qu'on cherchait, par-dessus tout, c'était l'eau, l'eau bienfaisante, l'eau salvatrice, régénératrice, lustrale, bénite, en bouteille, en vrac, en mares, en filaments croupis, en gouttes sanguinolentes, les bouches soudées au robinets de laiton; l'eau des radiateurs, des climatiseurs, des caniveaux, l'eau épaisse des marigots, celle, saumâtre des mangroves, celle des oueds faisant leurs minuscules gouttes entre le chaos des pierres brûlées, celle des outres gonflées de chaleur, celle perdue au creux des dolines, au milieu des galets bouillants. Il n'y avait plus que cela, cette fuite éperdue pour apaiser sa soif, humidifier le massif de sa langue, la fente de sa glotte étroite. L'eau se retirait des tissus, des cellules, des ligaments. Les corps étaient de vieux fagots de branches solitaires que l'air sec venait fouetter de sa vindicte, de minuscules grains dont les flancs se rejoignaient, de pitoyables sacs de peau tellement semblables au mirage des peuples pauvres dans les remous de poussière. Quelques rares survivants se hasardaient encore, longeant les à-pics d'ombres des balcons, à chercher l'improbable. Ils collaient leurs lèvres parcheminées aux goulots des bouteilles dans les bars désertés, ils buvaient aux flaques miséreuses, les mains ancrées dans la poussière. Parfois un figuier de barbarie et ses fruits désolés, parfois des agaves aux raquettes étiques, parfois des agrumes dont il ne restait plus que l'écorce incendiée. On avait beau tendre sa volonté comme une corde, ramasser son corps en forme d'animal de proie, se métamorphoser en éponge : rien, on ne saisissait rien que des paroles vides, des coquilles désolées. On n'avait plus de langage pour dire l'insensé. On n'avait plus de pensée à faire rouler dans la meute rabougrie de son cortex. On n'avait plus de mouvement à offrir à sa mécanique grippée. La machine s'était arrêtée en plein désert, faute de combustible, chaudière encore bouillante. Il n'y avait plus d'espoir d'échapper à quoi que fût de tragique. Après tout on était bien né pour ça, on le savait mais c'était difficile à avaler cette vérité en forme de yatagan, de faux terminale devant moissonner le vivant sans aucune exception. Et l'homme, dans tout cela, qu'avait-il fait pour empêcher cette fin abrupte, sinon de toujours repousser l'échéance, de faire l'autruche, de revêtir sa conscience d'œillères pareilles aux coupoles du Mont Palomar. Mais au moins celles-ci étaient occupées à chercher des étoiles, à percer le secret de l'univers, à initier de la connaissance, à élaborer de la réflexion. Mais l'homme avait failli à sa première et fondamentale tâche : assurer la survie de l'être, faire croître les conditions d'un toujours possible épanouissement, d'un essor, d'un déploiement. L'homme-rapace avait renoncé, repliant, par couardise, incapacité foncière, ses rémiges, arquant ses griffes, fermant son bec recourbé dans une attitude hautaine et dédaigneuse, la même qu'il avait toujours eue vis-à-vis des marginaux, des oubliés, des sans-grades.

 helio12

Maintenant les choses n'étaient plus réversibles. La grande sécheresse avait tout dévasté, jusqu'aux idées qui n'avaient pu résister à l'immense réification. Tout était devenu sec, compact, replié, sourd, aveugle. La conscience était devenue une simple chose. L'intelligence, une chose. La mémoire, une chose. L'imaginaire, une chose. L'intuition, une chose. L'histoire, la science, la religion, la spiritualité, l'art, la politique, l'éthique, la liberté, la vérité, le beau, le bien, le vrai, choses, choses, choses, et ainsi jusqu'à l'infini du temps fini.

 helio13

 

 Voilà, elle était bien venue la "fin de partie", le coup de sifflet final, la fermeture à jamais du grand rideau cramoisi où la condition humaine n'aurait plus à prendre la peine de faire ses entrechats, de commettre ses mensonges, d'inventer ses pitreries. Fini, le Grand Cirque. Il était temps de démonter la grande bâche, d'arracher les pieux, de replier les gradins, les trapèzes, de ranger les nez de clowns, de remettre les fauves dans leurs cages aux barreaux abstraits et désormais  bien inutiles. On n'avait plus besoin d'avoir peur des lions, de la reptation de l'anaconda, de l'arc tendu du scorpion, de la souris dans le tiroir de la commode, de l'amant de sa femme, du deuxième arrière beau-fils de sa cinquième épouse, du rouleau à pâtisserie, de la facture du garagiste, de la roulette du dentiste, de la virginité de sa concierge; plus besoin d'avoir peur des reproches, des remontrances, des récriminations conjugales, d'avoir peur de devoir passer la serpillière, de se foutre à poil devant les notables au conseil de révision, de voter pour le droit de vote des érythréens logeant dans notre pays depuis Jeanne d'Arc, peur d'attraper le sida, l'islamisme, la coqueluche, le libre-arbitre, l'intuition esthétique, de comprendre Les Tables de la Loi, les subtilités de Spinoza, la profondeur de la phénoménologie, la règle de trois, la formule de l'éthanol ou de l'acide acétique. Plus de peur. Plus de mal. Plus rien !

  Siméoni sortit peu à peu de sa torpeur. "Bizarre, tout de même, se dit-il, cette impression de légéreté." Sa tête flottait en haut de son corps, menue, aiguë, infiniment mobile, surmontée de deux cils vibratiles, peut-être d'antennes métalliques; ses yeux étaient deux globes disproportionnés, divisés en un myriade de fragments sur lesquels ricochait la lumière.

 helio14

 Le paysage se décomposait en rapides hologrammes, chaque partie se reflétant dans l'autre à l'infini : emboîtements de branches, pièces montées des collines, boules des nuages pareilles à des grappes d'œufs, routes se percutant en immenses tours de Babel, cubisme analytique des blocs superposés des maisons, pointillisme éthéré des insectes dérivant dans le ciel bouillant. Non, vraiment, Siméoni ne se plaignait pas de cette amplification de la vue, de ce déploiement proprement cosmique qui, non seulement le mettait en rapport avec l'immense capharnaüm des choses matérielles, mais décuplait l'univers fascinant de la conscience, étirait les membranes de la merveilleuse lucidité. Ainsi, pouvait-il voir les idées faire leurs échafaudages théoriques; la volonté étendre ses rémiges; l'intuition broder ses dentelles; l'éthique lustrer ses pierreries; le beau briquer  son miroir; l'art clouer ses hautes cimaises; l'histoire monter ses révolutions, démonter ses royaumes; le vrai affuter ses transparences; le bien empiler ses offrandes; la philosophie classer ses étonnements; la métaphysique lorgner dans la lunette de l'au-delà; la science édifier ses cornues de verre, emboîter ses équations; la mémoire creuses ses archives; le désir filtrer ses liqueurs; l'amour bander son arc; les sentiments faire leurs petites mares lubriques; les émotions trier leurs larmes; le temps régler ses rouages; l'imaginaire fabriquer ses licornes; le rêve projeter ses images; l'illusion saisir ses croyances; l'utopie édifier ses tours de cristal; l'espoir riveter ses dérives; les affinités enrouler leurs tresses; la culture cultiver son bouillon; les archétypes tricoter leurs fils arachnéens; les concepts attiser leurs braises; la foi regrouper ses boules de buis; la connaissance coller ses vignettes; la voix édifier ses colonnes; le langage visser ses mots; le réel se satisfaire de ce qui lui était échu présentement, laquelle échéance ne souffrait d'aucun retard, le feu divin coulant du ciel à la manière d'un immense convertisseur d'énergie. Les tonnes d'hydrogène fusaient, les cascades d'hélium se répandaient, les amas d'oxygène gonflaient comme des baudruches géantes, se répandant en fleuves, ruisseaux, filaments pareils à la course de la lave volcanique.

 helio15

Si les yeux étaient étonnants, le reste du corps n'en méritait pas moins quelques commentaires. Le cou était un tube métallique aux reflets de chrome et de cuivre à la base duquel étaient attachés deux bras semblables aux frêles concrétions de calcite dans les clameurs silencieuses des grottes. Le dos, d'un vert phosphorescent, diapré, auquel se mélangeaient des teintes de cobalt et de Véronèse était recouvert, sur toute sa surface, d'un treillis léger qui faisait penser à la superposition  d'ailes repliées. L'abdomen, gaufré, annelé, succession de bleus outremer et de verts profonds était du plus bel effet. Sa partie terminale consistait en deux éminences recourbées semblables à des cils tactiles. Quant aux jambes, au nombre de quatre, elles s'apparentaient plutôt à de longilignes et infinies échasses dont la fragilité apparente n'était pas sans évoquer des tiges de verre. Au final, tout ceci était plutôt bien ordonné, de proportions satisfaisantes, sans que pour autant on pût songer an nombre d'or. La structure était verticale, la base triangulaire s'ancrant au sol en raison de griffes qui en clôturaient l'anatomie. Les bras, repliés en zigzag, fouettaient régulièrement l'air, striant ce dernier de bandes sonores qui faisaient penser aux grincements de la scie musicale.

helio16  

 

 Etonnante métamorphose, s'il en était. Sans doute l'action conjuguée des radiations solaires, conjuguée à la complexion termito-humanoïde avait-elle accentué le processus de mutation biochimique. Mais peu importait de connaître les arcanes du prodigieux métabolisme dontSiméoni lui-même ne s'alarmait pas, comme si cet état nouveau l'avait affecté depuis la nuit des temps. Présentement il était assis sur son triangle vert-pomme - les teintes changeant selon la lumière, la température, l'incidence des rayons -, les coudes aigus reposant sur les gambettes étiques, le dos cambré comme celui du scorpion, le cou en extension, tête en position zénithale comme s'il s'était s'agi de parler aux étoiles. Cependant Siméoni habitait son nouveau corps de la façon la plus naturelle qui fût - est-on jamais étonné de sa propre apparence ? -, et, pourrait-on dire, avec une certaine auto-complaisance manifeste dont, du reste, il ne tirait aucune vanité. Debout, il pouvait vaquer à toutes sortes d'occupation sans qu'aucune gêne particulière se fît ressentir. Sa progression à l'horizontale, appuyé sur les sarments de ses membres antérieurs et postérieurs, s'accomplissait selon bonds et autres entrechats esthétiquement aboutis. On aura compris que, pour Siméoni, tout se déroulait sans anicroche et que la pire des situations qui eût pu être envisagée ne l'affectait pas plus que les vagues tournoyantes et hautement solaires qui parcouraient le moindre territoire de sa langue de feu.

  Un bémol devra toutefois être posé comme condition anticipatrice, afin que la suite du récit ne sombre dans diverses apories dont on aurait du mal à démêler les mailles aussi serrées que douloureuses et qui fausseraient  une juste compréhension des choses. Si l'homme-Siméonis'était transformé, à son insu, en zombie tératologique, mi-insecte, mi-anthropos, ceci ne concernait que les apparences, dont on sait qu'elles sont souvent trompeuses. L'intérieur de la cuirasse, le dedans de la tunique de soie et d'organdi, demeurant dans un état primitif, portant en elle les traces des expériences et empreintes premières. Si, compte tenu de l'état actuel, on peut se hasarder à faire l'hypothèse que les facultés mentales, la psychologie, la morale, le sentiment, l'urgence à fabriquer du devoir, de l'action juste, de la conscience ouverte-déployante demeurait le fondement de l'individu-Siméoni, eh bien l'on aura développé une exacte intuition. La décrépitude externe, qu'elle figurât sous les traits de la larve-termite ou bien de l'arthropode-crochu ne diminuait en rien la capacité à se plier à l'exigence d'une éthique fondamentalement humaine. Il s'agissait donc, là, au milieu de la désolation ignée, de la combustion fusante, des coulures de la lave incandescente, d'élever la concrétion non altérée de la conscience afin qu'à partir de sa solidification, l'on pût reconstruire les conditions d'une nouvelle nidification à visage humain. Seulement il y avait une condition au fondement de cette exigence, celle qui consistait, tout simplement, à faire amende honorable, à adopter un profil bas, reconnaissant sa culpabilité d'homme, son éternelle insouciance, son cheminement primesautier parmi les nécessités morales du chemin de croix existentiel.

  Traversé par l'urgence d'une nécessaire réhabilitation, ainsi que par le désir d'élever une manière d'échelle cosmique en direction d'une transcendance oubliée - le souci des hommes, leur mortelle condition ne trouvait-elle pas là sa seule explication plausible ? -, L'Homme-Siméoni, dardé sur ses éminences  constamment telluriques, face pieuse, yeux multiplement dévolus à la fascination ouverte par le sacré, lumière fécondante, ruisselante partout répandue, lança dans l'espace ouranien incandescent, l'hymne qu'Akhénaton, le "Seigneur des terres", l'époux de la belle Néfertiti, avait dédié à l'incomparable Aton, le dieu-Soleil :

 helio17

"Ô toi, source de toute vie, pénètre mon âme
et purifie-moi de corps et d'esprit,
Que toutes les ombres qui sont en moi se dissolvent,
que l'harmonie cosmique pénètre toutes mes cellules.
Tu es le père de mon esprit, le but ultime de mon
existence est de rayonner à ta ressemblance.
J'ai décidé d'être un soleil. Qu'il en soit ainsi."

 

  Ces paroles hautement incantatoires ne pouvaient être suivies que d'un silence lourd, occlus sur la démesure de la parole humaine, en l'occurrence celle de cette étrange  entité, mélange absurde de noble et de miséreux, vague forme à l'ubiquité inquiétante, galimatias, sabir, presque mutité, abscondité, mixte zoo-anthropomorphique dont les représentations torturées et monstrueuses des jardins grotesques de la Renaissance auraient pu tenir lieu de représentation.

Au zénith, le flux blanchâtre, sulfureux, les fumeroles acides, les jets de bombes métalliques, les scories, les geysers cyclopéens faisaient toujours leur sabbat de sorcières, continuant à hurler, telles des gargouilles ignobles et inventives, à  vomir leurs glorieuses régurgitations, à embraser ce qui restait de ciel, dont on eût dit qu'il était la désolation d'un champ de batailles après que les grenadiers sanguinaires l'ont déserté. Aucune place pour une parole signifiante et encore moins de lieu où puisse s'illustrer, même dans une mesure étroite, le plus humble poème du monde, le plus dépouillé des haïkus. L'absence de langage, c'est à dire d'accueil pour l'homme, résonnait lugubrement comme la fin des temps. Cependant, que Siméoni - ou bien ce qu'il en restait -, lustrait avec application ses attributs pareils à ceux de la mygale, une fente ouvrit le ciel dans sa profondeur. Les nuées ignées tourbillonnaient autour de ce qui semblait être un œil immensément cyclopéen, un abîme capable d'avaler, à lui seul, l'entièreté de l'univers. Tout semblait à la fois partir de cette pupille dilatée à l'extrême, en même temps que tout semblait y retourner, long reflux vers des considérations proprement originelles.

 helio18

Siméo-Glob - ( car il n'était qu'une combinaison monstrueuse de matières contradictoires, se repoussant par nature, les fragments ne tenant entre eux qu'à la mesure de l'immense magnétisme qui lançait ses impulsions électriques dans l'atmosphère tendu à blanc -)  tendait ses antennes à la manière d'un râteau commis à recueillir entre ses dents désireuses les ondes universelles. Soudain une voix tonnante bouscula les nuées ardentes. A côté, le bon Moïse redescendant du Mont Sinaï, apprenant que son peuple vient de rompre l'alliance à peine conclue et brisant avec fracas les pierres portant les Tables de la Loi, aurait fait figure de joyeux plaisantin : juste un pétard mouillé faisant son bruit piteux dans les pavillons auriculaires blasés. Non, dans l'ici et maintenant de Siméo-Glob, la clameur était équivalente à celle d'un peuple criant sa révolte sous les coups du tyran, à la lugubre mélopée, multipliée à l'infini des Noirs dans les champs de cannes à sucre, sous la férule de leurs tortionnaires. Sim...-Gl... avait beau replier ses antennes en forme de tortellinis, de torsades italiennes hachées menues par les fureurs du Stromboli, rien n'y faisait. Le grabuge était éblouissant; il tambourinait, martelait la tunique éphémère qui virait au violet aubergine, rebondissait sur les cannelures abdominales comme un enfant espiègle descendant, dans le  vertige et l'inconscience, les rouleaux d'un toboggan maléfique, diabolique; il rendait turgescents, convulsifs, les membres inférieurs agités comme de la gelée; il s'introduisait dans la moindre faille, déroulait ses volutes calcinés dans le moindre espace disponible. Bien que le tintamarre fût puissant, contondant comme le marteau-pilon, les mots proférés éclataient sur les boudins vert-pomme des nuages, leurs milliers de pattes ténues laissant, sur les monceaux d'ouate enflammée, leurs traces indélébiles, leurs échos inextinguibles :

 

"Ô toi, source de toute finitude, sors de mon âme

et laisse donc en paix mon corps de feu et d'air,

Que toutes les lumières qui sont en moi se rassemblent et croissent,

afin que l'harmonie cosmique qui m'habite détruise tes cellules souillées.

Tu es le fils de l'obscur, l'échec de mon existence,

celui par lequel mes rayons courent à leur perte.

J'ai décidé d'être ta tombe. Qu'il en soit ainsi."

 

  La réponse était cinglante, à la mesure de l'inconscience gluante de l'humanoïde avorté. Une loque en perdition dont on aurait pu espérer qu'elle inspirerait au dieu Athon, une plus grande indulgence, une magnanimité, la possibilité d'un rachat. Gl...Sim... s'amenuisa, se recroquevilla sur lui-même, dans l'attitude d'une punaise paraplégique cherchant désespérément à échapper à son pitoyable destin. Cependant le grondement vocal continuait d'ébranler l'immensité ouranienne :

 

  "Nommé Rê, Dieu Soleil à la tête multiple, tête de faucon à l'œil perçant, coiffé du rayonnant disque, je navigue au ciel dans une barque à voile étendant ses ramures sur l'ensemble des vivants. Seul Pharaon dont grands sont les privilèges, immenses les mérites, peut, à mon côté, prendre place.  En mon nom d'Amon, je suis le Bélier aux cornes recourbées. En mon nom de Khêpri, je suis le scarabée traînant sa boule solaire à la lueur du levant. En mon nom de Rê je suis le soleil de midi dardant ses rayons dans tout l'univers. En mon nom d'Atoum, je suis l'astre qui décline afin de disparaître sous l'horizon.

La nuit, je demeure le Roi à la triple nomination, et mon périple ressource mon énergie, l'éclat que  je dispense. La nuit, ma traversée est dangereuse et toutes sortes d'ennemis redoutables, - des hommes irrévérencieux de ton espèce -, essaient de faire chavirer mon embarcation afin qu'au matin je ne puisse renaître. Mais ma radiance  est  plus forte que les manigances inventées par les tiens, hommes de faible constitution, d'esprit chétif enclin à la médisance, genres de vieillards cacochymes et aigres aux projets malfaisants.

  Mais, homme de peu de mérite, que réclames-tu donc une âme qui, toujours t'a fait défaut ? Et comment purifier un corps délétère, un esprit dégonflé comme une outre antique lors des périodes de disette ? Et les ombres qui t'habitent, encore eût-il fallu qu'elles ne soient point trop envahissantes de manière à y glisser un peu de clarté ! Et l'harmonie que tu appelles de tes vœux, mais quel orgueil, et la dimension cosmique, mais quelle suffisance !  Mais le rayonnement auquel tu prétends pouvoir aspirer, quelle arrogance ! Faut-il que toi et les tiens soyez assez fats pour oser prononcer de telles vanités ! Moi, Amon-Khépri-Atoum-Rê, me ressembler, quelle présomption ! Homme de petite destinée, jamais tu ne pourras briller comme l'Astre-Dieu. Tu en es l'exact contraire. Il suffit de te regarder. Ta vie passée, en toute perte, à juger les autres, à boire dans les tavernes, à fumer, à manger sans égards au regard des pauvres, des indigents, à sillonner la terre et y répandre tes fumées mortifères; ta vie à mentir, à feindre d'être, à entraver la liberté, à tuer, à répandre la calomnie, à emprisonner, à mépriser la conscience, à ignorer l'esprit, à humilier la culture, à rabaisser la connaissance, à te réfugier dans la drogue, le stupre, la fornication.  

  Voilà où t'a conduit ton ignorance, ton entêtement, ton obstination à regarder le bout de tes pieds alors que le monde était vivant. Par ta faute il est devenu, une branche morte, une souche en train de pourrir. Non, tu ne mérites pas le rachat. Moi, Dieu-au-regard-solaire-pareil-à-l'oeil-du-faucon, je n'ai qu'une chose à accorder à ta supplique : va donc rejoindre les tiens, les demi-hommes à la vue basse comme le coyote, les Ham, les Hom, tous les débris d'humanité qui croupissent au bord des caniveaux et faites votre examen de conscience et, ensemble, d'un même élan sautez à l'eau, ce sera le meilleur acte de votre vie étrécie comme peau de chagrin. Ouste!"

 

  La diatribe était sévère mais sans doute méritée. La parole de Rê, ses rayons de lumière ne pouvaient mentir. Sim... ramassa ce qu'il put de ses fragments épars, pattes de criquet, mandibules et tête de mante, crochets venimeux de mygale, quelques lambeaux de son ancienne gloire anthropomorphe et, claudicant-sautant-de-guingois, il se hasarda à avancer parmi la solitude des contrées dévastées par la brume effervescente. Croisant d'étranges silhouettes, pieds fichés en terre, tête se sustentant au-dessus du vide, bras arrêtés dans l'attitude de la marche, langues soudées entre elles dans un étrange conciliabule, barbes lévitant, scrotums dégorgeant leur dernier jus,  positions fécales suspendues, mutineries amoureuses comburées, passions liquides, répliques vissées dans l'air tendu, Sim.. progressait par petits à-coups, pareillement à la miction bégayante de vieillards prostatiques, par petites giclées de nourrice prise en flagrant délit de rétention lactaire, par petites émotions, par menus sauts parkinsoniens, par petits doutes cartésiens. Ça avançait et reculait. Ça repartait et ahanait. Ça stridulait et pépiait. Ça progressait menument vers son destin cyclopédique et piriforme. Ça titillait vers des fosses typiquement carolines. Ça dépassait d'anciennes fabriques, maintenant simples amas de ferrailles tordues avec des plots de béton s'ébrouant dans l'air torride. Ça tintinabulait, ça berdichait, ça chourinait et, enfin, bientôt, à l'horizon du trottoir, se dessina, dans la brume de chaleur, la silhouette jumelle des becs de gaz, lesquels étaient au bord du canal, lequel Canal abritait sur ses berges avenantes et remplies de fientes colombines, les deux Apophtegmes inséparables, Ham et Hom ou bien Hom et Ham, comme on voudra. Les deux histrions, abrités sous le vert-de-gris des platanes, protégés des meutes solaires par les attouchements répétés de la canalesque engeance, dissimulés sous l'indifférence glacée des riches riverains aussi bien que par les regards calamiteux des passants ordinaires, avaient survécu - ou, plutôt vécu au-dessous de la ligne de flottaison existentielle, ce qui, pour une fois, les avait sauvés du désastre ambiant -, avaient bu, mangé, pissé dans les eaux chaudes et sulfureuses sans autre forme de procès et, présentement, engoncés dans leurs boîtes jusqu'au cou, se laissaient aller à la douce euphorie subséquente au désastre frôlé et, maintenant, derrière eux. Cependant, reptation après reptation, hoquet après hoquet, flatulence après flatulence, Sim-Gl... était arrivé sur les monticules d'herbe roussie longeant les rives du canal.


 

 

 

 

 

 


 

 

 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : ÉCRITURE & Cie
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher