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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 08:25
Nuptiale apparition.

« Never Let Me Down ».

Œuvre : André Maynet.

« Never Let Me Down ». « Never Let Me Down ».

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ».

C’est ceci qu’on entendait, comme une supplique faisant claquer son étincelante oriflamme dans les nappes obscures du ciel. « Ne me laisse jamais tomber » et l’on ne savait ni qui en prononçait ces urticantes paroles, ni à qui elles étaient destinées. L’imprécation balayait la Terre de son cri de pierre ponce et, parfois, des copeaux s’éparpillaient sur le sol pareils à des vols de freux qu’on aurait décimés en plein vol. Plumes, éclisses d’os, becs révulsés et pattes roides. Il faut dire, sur la Planète Bleue, plus rien n’allait droit. Les fleuves crachaient continûment leur limon boueux, les arbres se dépouillaient de leurs feuilles, morceaux de cuir bouilli dont on ne reconnaissait guère la forme, le bitume des routes fondait sous les coups de boutoir du soleil. Non seulement la Nature était atteinte, mais les HOMMES n’étaient plus guère des hommes, simplement des automates qui semblaient guidés par un implacable destin. Les hommes avaient perdu la main en même temps que leur âme. Partout étaient les crimes et les abominations. Partout était l’impitoyable faux qui moissonnait les têtes. L’on passait d’un pogrom à une shoah, d’un crime contre l’humanité à un sanglant génocide. L’amour, le sublime, la passion, l’irrésistible, s’étaient retournés pareils à des gants montrant les apories de leurs revers. On ne s’embrassait plus qu’à l’aune de morsures, on ne destinait plus ses gestes qu’à la strangulation ou bien à asséner le coup du lapin, la prise de combat meurtrière. Partout on avait détruit les icônes de la culture, pillé les musées, transformé en de vastes autodafés les incunables des bibliothèques, réduit en cendre les universités. Des bandes de Barbares, manières de Wisigoths à la puissance 10, semaient la terreur, égorgeant ici, étripant là, buvant le sang frais de leurs victimes. Et rien ne servait d’essayer de leur échapper, leur sens du crime était plus fort que l’habileté des plus malins à se soustraire à leurs mains.

Cependant ce tableau sinistre souffrait une exception. Quelque part dans un endroit de la Terre retiré du monde, vivait une petite communauté qui avait réussi à déjouer les pièges, à échapper aux tenailles et aux forceps des Primitifs. Isolés sur leur île qu’à tout moment un tsunami eût pu menacer de ses vagues mortifères, ils priaient une étrange idole, assemblés autour de la seule image qu’ils avaient pu dissimuler à la vindicte de leurs geôliers. Cette image était ceci : sur un fond de couleur sombre, semblable à une lueur de lagune hivernale, peut-être du côté de l’austère et belle Irlande, placée devant les ferrures ouvragées d’un lit romantique et comme en surimpression par rapport à des portraits jumeaux, une très jeune fille, sans doute une adolescente pré-nubile se tenait dans la posture de l’irrésolution comme si elle n’était pas encore arrivée à soi mais demeurait à l’entour, sur le cercle d’une étrange périphérie ontologique. Elle était sans être. Elle était en voie de … Elle existait à défaut de … Elle s’absentait de soi à l’aune même de sa présence. Autant dire que sa charge de mystère, plutôt que de contribuer à l’ignorer, la portait en pleine lumière comme si elle avait été une Déesse, une Irréelle prenant corps quelque part dans une encoignure de l’imaginaire. Alors nul ne s’étonnera de l’espèce de ferveur qui s’était emparée du fétu qui demeurait de l’ancienne humanité, manière de radeau médusé flottant sur les eaux troubles et incertaines du non-savoir, de l’inconnu, du non-préhensible. Il fallait à tout prix s’armer d’une croyance, enfiler la cotte de mailles d’une foi, fût-elle du Charbonnier afin de retrouver le chemin d’une paix en même temps que d’une entente avec sa propre essence. Certes il y avait du travail à faire !

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ». C’est peut-être au bout de la centième incantation que la Mystérieuse consentit enfin à regarder d’un peu plus près le sort des laissés pour soldes de tous comptes. C’était étonnant, tout de même, de constater cet étrange magnétisme qui émanait de la statuette de chair, à peine plus que le sautillement de la huppe dans le matin embaumé de brume. Il suffisait de la regarder et les phénomènes se révélaient, s’exhaussant d’elle comme la fumée monte dans le ciel de l’aube sans y laisser la moindre trace, si ce n’est un envol à jamais saisissable. Plutôt un genre d’état d’âme, une trémulation libre de l’esprit, l’empreinte d’une pensée légère faisant sa buée avec la grâce de l’ennui. Oui, car tout ennui est une grâce qui nous permet de nous interroger et, ce faisant, nous déporte de nos habituels travers, à savoir prendre les apparences pour une vérité. Mais il n’est pas l’heure de la chouette de Minerve et rien ne nous servirait que de philosopher plus avant. Voici ce qui se passait et laissait les humains en état de sidération :

A peine avaient-ils fini d’entonner leur centième hymne, « Ne me laisse jamais… »,que l’impossible se produisit. Nuptiale - ce nom, vous en comprendrez bientôt la signification -, Nuptiale donc était debout devant la cage ouvragée de son lit, regard fixe, tête dolente, épaules tombant vers le sol, poitrine étroite que marquaient à peine deux aréoles de la taille de boutons de guêtres, empreinte d’une vapeur vestimentaire que retenait la pliure des bras, cette mince étoffe dissimulant la fente du sexe dont on pouvait supputer qu’elle était scellée à la manière d’un bouton floral, ses jambes de sauterelle, légèrement arquées, ne manquaient pas d’évoquer l’attitude de ces enfants des contrées pauvres et il n’eût plus manqué que quelques flèches logées dans le corps étroit pour évoquer le Saint Sébastien de la Galerie des Offices à Florence. Alors, par quel miracle, cette figure si ascétique et monacale pouvait-elle accomplir de tels prodiges ? Mais il faut expliquer. Nuptiale était le lieu de noces avec elle-même. Coïncidence de soi à soi. Sujet en tant que sujet. Solipsisme porté à la dignité d’œuvre d’art. Contemplation d’une contemplation. L’idée était si exacte de l’être remis à lui-même qu’il ne pouvait y avoir ni doute, ni duperie, ni espace pour la moindre fausseté, le plus petit mensonge. Pour une fois, le rare se confondant avec l’Absolu, l’Infini, l’Universel. La pure essence, le sommet de l’Intelligible était ceci qui ne se déportait pas de soi mais qui était le facsimilé exact, la duplication dans le temps et l’espace d’une seule et même Réalité. Hors Nuptiale, il n’y avait que fausseté et malentendus. Dans Nuptiale la fontaine inépuisable de tous les ressourcements. Maintenant le doute n’était plus permis, pas plus le cartésien que celui de la mauvaise foi de Charbonnier. Il suffisait de regarder Nuptiale, donc la virginité, donc l’aube annonciatrice de l’heure, donc le déploiement de tout lieu, donc le tremplin de tout événement pour savoir que quelque chose comme une palingénésie pouvait trouver à se réaliser. Voilà que la régénération allait avoir lieu, que l’Eternel Retour s’annonçait, mais dans la joie d’un renouvellement total, essentiel, qui abraserait les faiblesses, les perversités, les lâchetés et ferait des anciennes cendres le terreau d’un nouvel ordre, d’une humanité sans faille, sans compromission, sans faux pas. Nuptiale, c’était d’elle dont les Humains avaient toujours rêvé à défaut de pouvoir créer les conditions de sa venue. Il avait fallu tous ces meurtres, ces exactions, ces pertes du sens jusqu’à l’abolition de soi pour que s’ouvre, enfin, une étroite meurtrière de clarté dans la forteresse sombre et vindicative des jours. C’était comme le dévoilement soudain d’une utopie, la possibilité d’être et de demeurer dans l’orbe de la simplicité, d’épouser les vêtures de la droiture, d’entrer dans l’Atlantide en compagnie de ses coreligionnaires de toutes les races, de toutes les couleurs et d’y couler des jours heureux, des jours paisibles, comme dans la célèbre abbaye de Thélème, cette visée du très génial Rabelais, cette entité à nulle autre pareille où tout se résout à l’aune de la vie rustique, du chant de l’oiseau, du repas frugal, de la veillée autour de la littérature, de la poésie, de la philosophie. Oui, enfin Rabelais avait gagné. Il nous avait amusés. Il avait fait diversion avec les farces de Gargantua, les facéties de Pantagruel et voilà que toute cette merveilleuse histoire quittait les rives de la fiction pour rejoindre les couleurs polychromes et toujours renouvelées d’un réel inépuisable.

Voilà, on était arrivés au bout de cette méchante fiction de la vie, voilà on était parvenus dans l’aire souple d’une existence pleine et entière soustraite aux vilenies de tous ordres, aux manquements, aux coups assénés derrière la tête. On était arrivés à soi, tout comme Nuptiale dont les noces annonçaient la plénitude d’être, le bonheur sans faille, la longue méditation ouverte sur une éternelle beauté. A simplement contempler Nuptiale, voici ce qui se produisait : les fleuves reprenaient le cours de leurs lits avec leurs bouquets de roseaux clairs, la note haute et grise des hérons ponctuant leurs rives ; sur la mer apaisée le soleil rutilait et la plaque d’eau renvoyait vers l’éther sa douce onction ; les agoras des villes étaient le lieu des discours des rhéteurs, le centre de diffusion de la merveilleuse dialectique ; les Académies fleurissaient où l’on laissait venir à soi les entrelacements de la culture, les pierreries mentales, les pépites du savoir brillant dans la nuit fécondée ; il n’y avait plus de Barbares mais partout des gens policés, des Bienveillants se souciant de l’autre, de la montagne, de la source, du bosquet, de la terre si belle quand elle prend sa teinte assourdie au couchant ; il n’y avait plus que des Eclairés qui serpentaient en longs ruisseaux à la symphonie unique car on chantait, on dansait et on arrivait dans l’aire immense des lagunes, tout contre le cordon littoral longeant l’océan, avec les paumes des mains brillant des mille offrandes de l’exister et les yeux étaient des cornes d’abondance semant à l’envi la richesse intérieure, la seule qui valait sur la Terre et dans l’entièreté de l’univers. Les Hommes, les Femmes, ordonnant tout ce qui croissait sous les quatre horizons avaient reconstitué l’antique et immémorial geste mythologique faisant passer de l’informe à la forme, déployant un cosmos à partir du chaos originel. C’était cela être Humains, porter au-devant de soi l’immense beauté du monde avec la mission de ne jamais l’oublier, de toujours la célébrer, de laisser le fâcheux et le contraignant dans les plis d’ombre qui, depuis toujours, étaient leur seul domaine d’élection. Décidemment, sur Terre il n’y avait plus la place que pour l’espace libre, le temps heureux. Nuptiale dans sa simplicité, la modestie de sa présence en avait été la mystérieuse et belle annonciatrice. Jamais on n’entre dans la vérité par la sophistication dont la traduction la plus immédiate est l’attitude sophistique. Être, c’est être vrai, coïncider à soi, faire s’élever sa silhouette dans l’air pur du jour. Merci Nuptiale de nous en avoir montré la sublime voie ! Elle demeurera en nous comme la lumière dans le pur cristal. Oui, elle restera !

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 10:07

 

LA VOIE ROYALE

 

 

  - Qu’y a-t-il, Céleste ? Tu as passé une nuit vraiment agitée !!!

  La voix de Floriane me parvient, douce, calme, filtrée par des voiles de brume. Je m’assieds sur le divan, interroge ma femme d’un regard dubitatif.

  - Tu as beaucoup rêvé, sans doute. Tu n’as pas cessé de bouger, de parler d’Apollon, de Dionysos, du Docteur Simon. A ce propos, je crois que tu ferais mieux de mettre un terme à ta psychanalyse, je te trouve, comment dire, bizarre, étrange, ces temps-ci.

  - Oui, je sais, toujours préoccupé par des questions métaphysiques…

  - Qui frisent le délire, parfois. Peux-tu, par exemple, m’expliquer ta longue méditation sur le Temps ? Tes paroles étaient confuses, parfois peu audibles, mais j’ai pu mettre bout à bout les éléments du puzzle, reconstituer des bribes de phrases. J’avais le temps. Je n’arrivais pas à dormir, et pour cause !

  -Excuse-moi, Floriane, j’aurais dû m’installer dans le salon.

  -Donc, tes propos incohérents, donnaient à peu près ceci :

  - "La contemplation du monde...entaille...pouce...moyen de contention...âme trop abstraite...partage pas sa peau...un lézard...trou...peaux de bête...hallucination...gouffre...sous mes pieds...descente...enfers..."

  - Floriane, es-tu sûre de ne pas en rajouter ?

  - Oh, non, Céleste. J’abrège au contraire. Et tu vas voir, il y a mieux encore :

  - "Complexe...Exuvie...Oedipe...trouver...bonne peau...méthodos…"

  - S’il te plaît, Floriane, résume !

  -Oui, Céleste, j’ai bientôt fini. D’ailleurs, c’est comme pour les bons repas, je garde le meilleur pour la fin. Ecoute bien :

  - "J’ai retrouvé...chemin du ciel…"

  - Mais je croyais que tu étais agnostique ! Ton analyse te fait régresser. C’est classique ! Tu as dû revêtir ton aube d’enfant de chœur !

  - Floriane, s’il te plaît, arrête de me charcuter !

  - Juste un petit coup de scalpel. Encore quelques morceaux d’anthologie. Le Docteur Simon ne doit pas s’ennuyer avec un patient comme toi ! Donc, je poursuis :

  - "Le présent est un acte d’amour. Bien sûr...Insaisissable, le Présent, comme l’amour ! Docteur, je commence à mieux comprendre. Passé...Avenir, Apollon, Dionysos...réconciliés...grâce... Eros…"

  - "Oui, Céleste, vous êtes tout proche...certaine forme...vérité !"

  - "La « 3° voie », Docteur ?"

  - "Oui, quelque chose dans ce genre…"

  - "Incroyable...la « 3° voie »…"

  - Eh bien ,Céleste, je vais t’en proposer une, moi, de troisième voie, une bien concrète, une bien palpable, qui n’a rien à faire de la mythologie, de la psychanalyse, de l’hypnose, de l’imaginaire… Je t’offre une vraie voie royale, encore plus royale que le rêve, la voie de Terre Blanche, la voie du Parc. Celle-là, elle n’a besoin ni d’Eros, ni de Thanatos, ni du Docteur Simon, elle a seulement besoin de ta peau, la vraie, la vivante, avec des entailles, des bleus, des brûlures. Et tant pis pour l’âme si elle se révolte ! Je t’offre une thérapie gratuite, ni comportementale, ni psychodrame, ni art-thérapie, ni musicothérapie, ni mimodrame. Une thérapie gestuelle, manuelle, bien chevillée au corps, utilisant des outils simples et efficaces : sécateur, taille-haie, échenilloir, binette, sarcle, bêche, plus une touche de bon sens. C’est bien une sorte de vérité, je crois ! Pas besoin de paroles, de matière grise, de réflexion, tu peux même faire l’économie de ta tête. Qu’en dis-tu, Céleste ? La Nature t’attend, elle a besoin de tes bras, de tes mains, de ton énergie, ne la déçois pas. Adeline s’est bien convertie, alors pourquoi pas toi ?

 

  Floriane me fixe, attend ma réponse, la connaissant par avance. Elle a un petit sourire moqueur, malicieux, de victoire, peut-être. Ce sourire me rappelle quelque chose. Oui, un souvenir ou bien un rêve, je ne sais plus. Soudain, elle s’habille d’une peau de poils bruns, coiffe sa tête de cornes agrémentées d’une guirlande de fleurs, enfile à ses pieds des sabots de chèvre; ses oreilles sont pointues, une longue houppelande couvre sa poitrine garnie d’angéliques et de belles de nuit; l’hysope et le jasmin entourent ses chevilles. Elle me fait un clin d’œil, couleur noisette. Elle sort de la chambre dans une gigue endiablée qui arrache des étincelles aux dalles du couloir. Je lui emboîte le pas en sautillant, je ne suis pas encore habitué à mon corps velu, à mes cornes recourbées; ma démarche est hésitante sur mes sabots cambrés, mes bêlements sont timides, peu assurés. J’entends, dans le grand salon, comme en écho, Adeline, Suzy, leurs cris caprins, leurs danses effrénées, carmagnole et sarabande mêlées. La flûte de Pan résonne dans le Parc où les Nymphes se sont rassemblées.

  Alors peut commencer le grand sabbat du végétal, le déchaînement animal, le chambardement minéral. Nous sautons tous gaiement parmi les chênes et les bouleaux, nous entamons un menuet autour des massifs de chèvrefeuille. Nous ornons nos toisons de l’éclat des fleurs du forsythia, nous arrachons des grappes de raisin, nous les foulons de nos pattes dans les vasques qui boivent le vin goulûment, comme du sang nouveau. Bouquetins, cerfs, lièvres et faisans se mêlent à la fête, leurs cous entourés de colliers de marguerites et de bleuets. Les paons se pavanent dans leurs roues au rythme arc-en-ciel. Les carpes, les brochets, les perches nagent frénétiquement au centre des bassins d’eau claire. Leurs livrées d’argent font un anneau continu animé de musiques liquides.

  Venant du fond de la vallée, on perçoit d’autres bruits, légers, aquatiques, qui semblent cascader du côté du Chemin du Ciel. Soudain, à l’orée du Parc, une écume apparaît portée par des vagues. La Leyre, la source d’eau blanche, les fossés, les ruisseaux souterrains, les Hyades porteuses de pluie participent à la fête. L’onde, maintenant, se glisse au pied des pins centenaires, cascade dans les vasques, s’immisce dans les grottes. Du côté du Levant, en direction du Château des Térieux, un grand voilier apparaît, grand foc blanc gonflé par le vent. Des pirates y gesticulent à son bord; on perçoit, à la proue, le timonier qui manœuvre la barre. Le vent forcit, drossant le bateau vers la côte de Terre Blanche. Soudain, un craquement se fait entendre au milieu des voiles : le mât se transforme en un gigantesque pied de vigne chargé de pampres et de grappes gonflées de suc. Apparaît Dionysos lui-même, longs cheveux, barbe carrée couleur d’écume, main droite ornée d’une bague ronde au chaton resplendissant. Des volutes de fumée sortent de sa bouche, sa main gauche tient un long cigare couleur de terre. L’équipage est alors pris de terreur à la vue du Dieu androgyne de la Plénitude et de l’Extase qui rugit comme un lion. Tous se jettent dans les flots où ils se métamorphosent en dauphins.

  J’invite Suzy, Adeline, Floriane et tous les animaux à une grande fête marine. Une farandole s’organise, sorte d’immense serpent cosmique dont je figure la tête, Floriane, Suzy, Adeline, les anneaux. Notre corps, couleur de mercure, lance des éclats qui font, aux habitants de Beaulieu, des couronnes d’étincelles, des palmes de lumière. Du levant au zénith, du zénith au couchant, l’orgie bat son plein, fait onduler les croupes et les bassins, contorsionner les membres, virevolter les pieds, les pattes, fulgurer les yeux à la vitesse des diamants.

 

  Le soleil descend sur la Leyre, sur le Chemin du Ciel, sur le Parc de Terre Blanche. Les ombres envahissent bientôt les arbres majestueux, les conques d’eau, les galeries souterraines. Les étoiles s’allument dans le ciel, dessinent la route de la Voix Lactée, sorte de grande avenue où apparaît le disque de la Lune. Tout, soudain, devient éthéré, calme, apollinien, effaçant subitement le feu céleste, le Soleil et ses rayons dionysiaques. Séléné, déesse de la nuit, vient de sonner le terme de la fête. Chacun regagne son logis dans la profondeur secrète de la Nature.

  Suzy dort, allongée sous le grand eucalyptus; Adeline repose sur le bord d’un étang; Floriane s’abandonne aux coussins de mousse et de lichen. Je m’allonge près d’elle dans un creux de sable frais. Après un dernier regard à la Lune, aux Etoiles, mes yeux se ferment, mon corps se livre tout entier au pouvoir d’Hypnos dans un des immenses temples qu’il réserve aux rêves-oracles. Me demandant quel songe viendra me visiter, je sombre dans le sommeil, mêlant ma respiration à celle de mes compagnes, à celle du Ciel qui étend son ombre sur la Terre, à la façon d’un immense secret.

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:28
Porteuse de Lumière

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce qu’aimait faire Porteuse depuis toujours, ceci : se réveiller avant même que l’aube ne teinte de gris les collines, se passer un peu d’eau sur le visage, prendre une collation aussi légère que le nuage printanier, oublier sa robe et son chemisier, pousser ses volets sur le reste de nuit et regarder le noir au profond des yeux afin que son corps, teinté de sombre, s’impatiente de sortir et de connaître la lumière.

   Les rues d’Agathaé sont emplies d’ombre. Nul mouvement qui troublerait l’indolence des ténèbres, nulle clarté qui entaillerait ici la vieille façade rongée d’humidité, là le banc immobile depuis des siècles, ses pieds de fer lustrés de rouille. On dort dans Agathaé car il n’y a rien d’autre à faire dans cette antique cité que ne visitent même plus les noirs corbeaux. Ici est l’en-dehors du temps, le non-espace puisque tout repose en soi comme une cruche accepte l’eau qu’elle recueille sans chercher à connaître la raison de cet abritement. On sommeille depuis des siècles et, parfois, les nuits de pleine lune, quelques Revenants se hasardent au creux des ruelles, les âmes de quelques chats en maraude flottent dans des peaux mitées, leurs yeux scintillant à la façon des émeraudes.

   Autrefois la Ville était prospère, le port industrieux, le marché animé, les étals de poissons brillant de mille écailles. Mais les Mercantiles sont arrivés, ceux aux dents longues, aux mâchoires d’acier, ils brisent tout ce qui résiste et se dresse contre leur volonté. Ils ont asséché les marais où vibrionnaient les nuées de moustiques, dragué les étangs ourlés du bleu des lavandes de mer, abattu les collines de rouge pouzzolane, creusé des chenaux, éventré la terre, hissé les hautes tours de la désolation, convoqué ces marées de curieux qui envahissent les plages dans leurs habits chamarrés, on dirait les clameurs des criquets s’abattant sur les champs d’orge ou de mil.

   Agathéa est restée en retrait, pareille à une courtisane que son amant aurait répudiée. Alors elle s’est voilée, alors elle a scellé son sort de silence et de longues heures que le soleil brûlait de son inépuisable ardeur. On a tiré le grillage des moustiquaires, entrecroisé les lourds volets de bois, baissé les rideaux métalliques à l’aplomb des devantures, rangé les terrasses des cafés, biffé d’un trait les conciliabules au coin des places. On s’est immolés dans un immémorial sommeil. On est devenus aussi vivants que les momies sont grises et austères. On attend l’inattendu qui jamais ne se produit.

   C’est un matin comme bien d’autres avec le balancement, dans le terne, des écorces plâtreuses  et  vert-de-grisées des platanes, feuilles en carton qui résonnent du vide ici présent. On en éprouve la sourde attirance. On leur ressemble depuis les cubes immobiles des chambres où l’on est gisants de pierre pris d’éternité. Ce qu’on entend, là, ce glissement sur la dalle de ciment, c’est le pas léger de Porteuse, (nul cependant n’accède à cette réalité-là), son esquisse de cendre à l’horizon des mots. Un simple chuchotement, un ébruitement des lèvres, une peau de soie qui s’ouvre à la neuve clarté de l’heure.

   Ce que l’on voit, ici, au travers des fentes des contrevents, un phare avec sa boule de lumière blanche qui fait ses oscillations et ses éblouissements. Juste au-dessous, cela ressemble à une effigie humaine, à une Nubile à la recherche de son promis. Mais, on le sait bien, il n’y a plus nul vivant, ici, c’est sans doute une hallucination, une fascination de l’esprit, la grâce de quelque fantaisie. C’est plongé dans la brume, c’est diaphane, ça a la consistance de la chair, sa pulpe doucement gonflée, sa teinte de mastic Tout en haut, vers la tache de lumière, c’est drôle, on dirait un bras - sans doute un sémaphore qui indique aux marins la route à prendre -, puis, plus bas, deux boutons tel des aréoles - ce ne sont que des signaux ? -, puis une graine tel un ombilic - une mince ouverture par où voir la mer ? -, puis un genre de meurtrière - la porte par où entrer ? -, puis deux étais - on dirait des jambes reposant sur la semelle des pieds.

   Au-delà des digues qui canalisent la Rivière, là où la mer est rejointe, la plaque d’eau étincelle, allumée par la simple présence de Porteuse. Sa lueur est si vive qu’elle exulte et inonde la coupole du ciel. Des scories ignées retombent, des boules incandescentes traversent l’air porté au rouge. Des éclairs sillonnent les nuées. Des zébrures à la teinte de cuivre font leurs étonnantes déflagrations. Dans les hautes casemates de ciment, dans les cellules de béton, dans les ruches qu’habitent les Drogués du sable, les Adeptes du culte solaire, les yeux se révulsent, rentrent dans leur boule de chair, connaissent l’ombre absolue de la cécité. Leurs plaintes on ne les entend même pas tellement elles sont prises sous la juridiction impitoyable de l’auréole lumineuse. Lentement, doucement, inexorablement les pyramides hissées par les Mercantiles à coups de dollars, se lézardent, se fissurent, entrent en poussière. Cela fait une onde furieuse qui crépite et monte au zénith telle la trombe dans l’œil du cyclone. Bientôt, de la glorieuse « Odysséa », ne subsistent plus que gravures prétentieuses et icônes consuméristes flottant parmi  gravats et graviers, sables et limons. Les marais ont regagné leur place d’antan. Les moustiques distillent leurs chants aigus. Les lavandes de mer s’inclinent vers le sol avec souplesse. Les billes de pouzzolane ont reconstitué leur rouge tour de Babel. Les roches noires du Cap, nettoyées de leurs édifices prétentieux, montent en plein ciel pareilles à des menhirs d’obsidienne.

   C’est le soir maintenant avec la brume qui tombe sur la mer, le crépuscule aux teintes mauves, les touffes des bougainvillées qui éclairent de magenta le fond des ruelles. Partout où passe Lumineuse se révèle ici une tache de couleur, là quelque chose qui avait été oublié dans les arcanes de la mémoire. Les Momies se sont réveillées de leur longue léthargie. Encore un peu de poussière sur les traits du visage, encore une lointaine fatigue qui assombrit les yeux, encore une nostalgie d’avoir connu le calme et la paix infinis de ceux en partance pour le prolixe et fécond inconnu. Les rues étroites qui entourent le marché sont le lieu d’une belle agitation. On déplie des bancs où rutilent les poissons, on s’invective, on vante sa marchandise, on interpelle le chaland. Derrière les fenêtres grillagées on entend bruire le souffle des Revenants. Ils sont tout à la passion de leur nouveau regard. Ils emplissent leurs yeux de tous les mouvements, l’éclat de talc d’une robe, les sourires bordés de lèvres cinabre ou cardinal, une joie qui ruisselle, un bonheur qui fait son tintement clair, une promesse qui fuse d’une bouche à la manière d’un jeu d’enfant. Partout où passe Lumineuse, c’est comme une traînée d’or et d’argent qui poudroie. Les façades s’habillent de teintes de fête, les réverbères aux yeux éteints depuis la nuit des temps font leurs flocons de givre, les vitrines brillent à l’unisson, les boutiques font tourner leurs joyeux manèges.

   C’est en direction de l’Allée des Platanes que Porteuse dirige ses pas. Celle qui a connu son enfance, cette comète trop rapide qui ne laisse au souvenir des hommes qu’une tresse brillante puis tout s’éteint qui entre en silence. Cela bruit sous les larges frondaisons des arbres séculaires. Des enfants joyeux jouent à chat en se houspillant, en lançant dans l’air les trilles de la surprise, en faisant claquer les paumes de leurs mains sur l’épaule de celui qui, à son tour, sera chat et ainsi à l’infini comme si rien ne pouvait arrêter cette folle farandole. Sur le sol de boue séchée les boules d’acier des joueurs de pétanque font leurs rapides soleils, se choquent, s’écartent, se rejoignent dans la rumeur tendue des éclats de rire. On était consignés depuis si longtemps dans les boîtes oblongues des demeures vides, on piaffait d’impatience, on voulait la brûlure du jour, le pollen jaune du Casanis dans les verres qui suent. On voulait l’amitié, ses nattes ourdies au métier de la fidélité. On voulait le bonheur simple de vivre et voici que maintenant il bourdonnait à la façon d’un essaim de guêpes. Il y avait plénitude et tout le reste n’existait que par défaut, loin, très loin, bien au-delà du dôme bleu métallique de la mer, peut-être dans un pays qui n’existait pas.

   Lumineuse est parmi la foule des Joyeux. Son trajet de clarté est presque inapparent, son corps est cette vitre claire sur laquelle s’inscrivent les signes d’une félicité immédiate. Nul ne la voit, l’éprouve seulement dans le genre d’un frisson qui fait lever ses éminences sur le coutil de la peau. Maintenant Porteuse est assise à la terrasse du « Café des Allées », juste en vis-à-vis du Vieux Jo qui se confondrait presque avec sa façade, éternelle cariatide soutenant de sa légendaire bonté l’épreuve laborieuse du jour. Nul ne passe sans le saluer. Nul ne passe qui ne soit salué par l’ancien Pêcheur, celui qui est rentré au port, celui qui roule tranquillement ses cigarettes entre ses doigts jaunis. Il fume lentement, consciencieusement. Peut-être chaque bouffée est-elle une réminiscence du passé, tel jour de mer avec ses paniers regorgeant de maquereaux aux teintes d’acier, de sardines que le soleil allumait comme des lames de canif. Parfois la fumée lui fait cligner les yeux et des larmes coulent sur ses joues. Il ôte ses lunettes réparées d’un bout de sparadrap, il essuie la buée d’un revers de main, il assure à sa vielle casquette une assise plus confortable. Coulent ainsi les jours - c’est sa femme qui s’occupe du bar -, dans une belle continuité, sans hiatus, face aux ocelles qui jouent dans les rais de poussière blonde. Parfois, lorsque la Tramontane prend du repos, que le temps vire au beau, Jo prend son vieux bateau, va poser quelques filets en mer. Là est le lieu de son entière liberté, sans doute celle qu’il rejoue, sirotant son verre d’Anis dans la lueur composite du jour.

   Voici, Odysséa l’usurpatrice a disparu. Elle n’est plus qu’un mauvais souvenir dans le réseau usé des têtes chenues, un genre d’abcès qui aurait violenté la peau puis se serait dégonflé, ne laissant de trace que celle d’une brûlure, d’une démangeaison. Agathéa a ressuscité. Le grand parallélépipède de lave noire de la cathédrale fait entendre son bourdon tous les midis. Les fleuves joyeux des passants s’coulent vers la basse ville dans des habits de fête. Tout en haut, dans la nasse étroite du quartier gitan, on a retrouvé ses chants, ses coutumes, les robes bariolées qui virevoltent au son aigrelet de la guitare. Partout est la vie qui fuse, rayonne, s’enlace à la moindre touffe de centaurée pourpre, aux étoiles bleues des dentelaires, aux boules semées de piquants des panicauts. La nuit, bientôt, sera là trouée par la résille blanche des étoiles. Il sera l’heure pour Porteuse de Lumière de ranger sa boule de clarté, d’habiter sa couche avec le luxe de ceux qui ont œuvré pour le bien commun. Loin, dans la complexité douloureuse des grandes villes, les Mercantiles déroulent des rêves semés de labyrinthes, s’ouvrant sur de profonds abîmes. Ils ne trouveront le sommeil qu’avec le jour, ses balafres blanches, ses pièges aux gueules grand ouvertes. Ils dériveront longuement au-delà d’eux-mêmes ne sachant même plus le lieu de leur être. Ils n’auront plus d’amarre à jeter en quelque crique salvatrice. Plus de marais à combler, de tour à édifier. Seule la vue d’une immense désolation comme si le monde, encore, n’avait jamais existé. Demeure virginale du rien.

  

 

 

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 08:10
Requiem pour une rose.

Requiem.

Œuvre : André Maynet.

Partout la sourde rumeur solaire.

Cela faisait des mois que ça durait. Hébétés, chauffés à blanc, membres dilatés, yeux hagards, les hommes ne percevaient nullement comment tout ceci pouvait s’arrêter. C’est ainsi, dès qu’un phénomène naturel dépasse les bornes, on ne sait plus très bien la dimension de sa posture humaine, on ne connaît plus guère ses limites, où l’on commence, où l’on finit. La chaleur dégringolait du ciel en nappes luxuriantes, rebondissait sur le sol de poussière, soulevait des nuées grises semées de feuilles, parcourues des stridulations des criquets, hersée de plaintes anonymes. Afin d’enrayer le mal, de mettre la suffocation à distance on se fût risqué à émettre un cri exorbitant dans le genre de celui de la toile d’Edvard Munch. Avec le visage cireux, les mains soudées aux tympans, la bouche excavée, les orbites vides. Avec des passants sidérés tout au fond de la passerelle de bois. Avec un tumulte rouge dans le ciel, des éclatements de lave, des geysers de bruits. On se fût risqué mais rien ne sortait des poitrines qu’un étrange glougloutis, une résille de sons indistincts, des borborygmes pareils aux éructations des nourrissons que flagellent les poitrines opulentes de leurs généreuses nourrices. Les sons faisaient des bulles multicolores qui montaient dans l’air à la manière de pathétiques nacelles puis explosaient dans un chuintement et retombaient sur la terre comme une pluie de résine. On ne sortait plus guère dans les gorges des villes que la canicule avait transformées en continents arides. On se fût imaginé dans quelque contrée de Bolivie, en route vers le lac Titicaca. Chemins tortueux de castine blanche, talus arides où s’accrochaient des résilles d’herbes brûlées, maisons en torchis coiffées d’un chaume clairsemé. En surimpression sur cette effroyable nudité, des escadrons de mouches, des troupeaux de chiens faméliques, des chats filiformes collés aux gouttières de zinc. Et les hommes ?, me direz-vous. Eh bien la belle frise anthropologique s’était amenuisée au fil du temps, avait rétrocédé en direction d’un état quasiment larvaire et il n’en demeurait plus que quelques haillons semblables à des drapeaux de prière. Sauf qu’il n’y avait pas de vent. Sauf qu’ils ne flottaient pas. Sauf qu’ils ne vivaient plus. La chaleur les avait broyés comme si un diable les avait précipités, tête la première, dans la gueule d’un flamboyant convertisseur. C’était une sorte de fin du monde à laquelle avaient succombé même les meutes hystériques des millénaristes et les troupeaux des sectes hallucinées. Il n’y avait plus un pouce carré sur Terre qui avait échappé au désastre, sauf …

Requiem pour une rose.

…sauf une nasse d’eau miraculeuse, une lentille liquide gonflée de l’intérieur qui regardait le ciel depuis l’espace secret de lèvres de rochers qui l’enserraient. Et, me croirez-vous, vous les incrédules, vous les demi-dieux qui toisez le firmament de la braise de vos yeux, au centre de cette oasis en plein désert, là dans la gorge liquidienne, parmi les confluences turquoises des flots apaisés, me croirez-vous si je vous fais le don d’une réalité quasi-incroyable ? La présence d’une fée aquatique portant le doux nom d’Eglantine. Mais affûtez donc vos yeux incrédules et plongez avec moi dans le plus grand des mystères qui se puisse imaginer. Voyez : cette eau bleu de nuit trouée de bulles irisées, ces flottements blancs pareils à une écume, à une comptine que chanteraient des nuées d’enfants invisibles, peut-être des angelots joufflus décochant en direction du monde les flèches innocentes de l’amour. Voyez : sur la dalle de calcaire blanc qui tapisse le fond, de subtils reflets, d’heureuses mouvances, de souples incantations, de curieux et naïfs linéaments disant le bonheur de vivre, ici, à l’abri de la rumeur des villes, au plein de la généreuse donation de l’onde. Un bonheur infini, la certitude d’être au monde avec la joie qui allume des étincelles dans les yeux des amants et donne aux artistes cette patine si semblable aux clairs-obscurs du génie de Leyde. C’est étonnant de passer si rapidement, sans transition, de la croûte de pain brûlée à cette lénifiante impression, à l’enveloppement d’un baume qui cautérise les plaies du corps, répare celles de l’âme. L’Aérienne est là qui flotte au centre d’un air gonflé d’harmonies, au milieu des caravanes des nuages et l’on croirait entendre le son léger d’une brise océane. Ses cheveux sont des lianes, des pliures arbustives qu’effleurent les grappes d’eau. Sa mince anatomie est l’image même de la fluidité, de la souplesse, fantaisie de la loutre qu’épouse l’élément comme l’une de ses possibles et flatteuses déclinaisons. Sur le fond, gisant à la manière d’une épave, une inutile chaise pliante dont Sirène n’aurait rien à faire sinon de la laisser sombrer dans la contingence et se morfondre dans un cruel abattement, tristesse infinie de qui a été délaissée.

Mais la rose…

…est là, comme un prolongement des mains, une exhalaison de Celle qui lui donne vie et lui prodigue ses soins. D’Eglantine à Rose le lien se fait si discret, si naturel qu’on ne sait vraiment qui est qui, l’origine et la fin, le signifiant et le signifié. Mais approchez vous, mais écoutez donc. C’est une manière d’incantation, de fable marine venue du plus loin d’une amphore antique où souffle le chant de l’aède, où l’on se rassemble pour écouter la fable merveilleuse qui s’en échappe. Oui, c’est bien cela, le murmure vient de très loin, il a franchi l’immense contrée des terres mythologiques, il s’est lissé, poli au contact des bouches qui, successivement, l’ont enfanté. On ne sait plus très bien où cela a pris source. De quoi cela s’inspire. De la légende, d’une religion, d’un rituel, d’une commémoration. Ici, sous la feuille de l’eau, le monde est si chimérique, la réalité si impalpable, brume se dissolvant à même sa levée, sa disparition blanche, son poudroiement à peine perceptible. Mais oui, c’est bien un Requiem qui se laisse entendre, un repos qui est demandé, un recueillement qui se fait jour.

Cependant, étrange Requiem que celui de la Rose, si discret en même temps que nécessaire, commis à évoquer des vies passées, à cerner des ombres de quelques clartés afin qu’en la mémoire brille une étincelle, s’allume la gerbe d’un feu de Bengale. La Rose est un emblème, la Rose est le signe par lequel se relier à ces Vivants qui furent l’espace d’une existence, qu’une effervescente brume solaire éparpilla dans les plis mystérieux d’une incompréhension définitive. Ils ne sont plus là qu’à titre de souvenirs et de les évoquer ressemble au tremblement des rémiges contre la lame du vent. Juste un tressaillement, juste une irisation au coin des yeux. Juste une goutte s’échappant de la porcelaine des sclérotiques. Une perle sur le duvet d’une joue. Une incision dans la pulpe des secondes. Cependant toute larme est proche d’un sourire, d’une émotion heureuse, du flamboiement d’un sentiment. La Rose a cette qualité qu’elle métamorphose le chagrin en joie, la tristesse en plénitude. De la commémoration la Rose fait un événement heureux tout comme chez les peuples simples qui tirent leur bonheur du contact avec la nature, près de la lourdeur de la roche, de la pureté du ruisseau, de la souplesse du rameau dans la fraîcheur de l’aube. Le Requiem de la Rose n’a de requiem que le nom. Ou bien alors c’est une pièce musicale digne de la sonate de Diabelli, de son moderato cantabile, des trilles d’allégresse, des cascades d’impertinence, des notes si enlevées qu’elles évoquent cela qui fut vivant, aima, se passionna, enfanta, créa des œuvres d’art, festoya et emplit ses souvenirs du souffle prodigieux d’être au monde.

Pour un requiem festif.

Ce que veut Eglantine depuis la faille d’eau où elle demeure : une musique de cristal, de cristal qui songe, le souffle limpide de la flûte, le timbre plein de rondeur et de chaleur du hautbois, le son délicat ou éclatant du clavecin, ses trilles, ses diapreries, ses modulations si harmonieuses, ce prélude à la beauté du bien tempéré (le bien nommé) du prodigieux Jean- Sébastien Bach. Qui l’a écouté un jour en demeure marqué pour la vie. Ce qu’Eglantine veut, depuis son refuge maritime, une manière d’hymne à la joie qui renverse l’ordre du monde, qui fasse de tout requiem le lieu d’une pure félicité. Qui, au lieu de constituer cette lourde et pompeuse cérémonie du souvenir fêtant certes les défunts, ce kaddish des endeuillés pour les Juifs, cette messe aux odeurs d’encens et de cierges blancs pour les croyants de toutes religions, inverse le sens des choses et ramène à l’existence ceux qui l’ont quittée. Symboliquement s’entend, sinon ce serait retourner aux croyances ancestrales, faire droit au mystère de la résurrection, succomber au dogme, renier cette liberté de penser par laquelle l’homme est grand, foulant toutes les terres à la fois, parcourant tous les temps y compris celui d’avant le temps. Le Requiem de la Rose, c’est ceci : chanter à mi-voix, être Sirène, être femme aussi, réelle et mystérieuse, habiller ses yeux de verres, de verres qui grossissent afin que du prodige rien n’échappe. Au-dessus de la vitre d’eau le paysage est encore une dalle de bitume noir, un enchevêtrement de souches brûlées, de maisons pareilles à des monticules de boue séchée coiffées d’un chaume court, décimé par la fournaise. Être Eglantine, ceci : détacher lentement chaque pétale, le regarder faire sa lente ascension en direction de la lumière. Puis en détacher un nouveau et ainsi de suite jusqu’à épuisement des minces pellicules écarlates. Bientôt les doigts n’étreindront plus qu’une tige courte, semée d’épines.

Un air d’éternité.

Au-dessus de l’eau, ceci : les montagnes allument leurs crêtes violettes à contre-jour du ciel ; le rideau des arbres s’agite doucement le long de la fuite oblique de la rivière ; les nuages dessinent leur empreinte d’écume que pousse un vent léger ; les oiseaux au plumage blanc décrivent de grands cercles sur l’azur étonné ; des bulles grises se lèvent au sommet des vagues ; la mer est une laque polie qui renvoie la clarté ; des femmes sont allongées sur le sable, lunettes sur les yeux ; des hommes s’amusent à franchir la barre du jusant ; des enfants rieurs bâtissent des citadelles avec des tours et des pont-levis ; au loin la ville et sa rumeur, la ville et ses oscillations, la ville et ses battements sourds si semblables à ceux d’un cœur immense dont on ne sait ni la taille, ni le lieu ni la destination car le terme est toujours une inconnue. Requiem de la Rose : Requiem de la Joie. Hymne à peine perceptible, demande discrète, supplication quasi muette mais ô combien fondée dans l’âme, qui veut insuffler à ses disparus le sourire de l’éternité. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui-ci : se savoir mortel, infiniment et jouer à ne l’être pas au moins le temps du jeu ! Le temps d’un jeu. Nous sommes des pétales qu’une rose assemble l’instant d’une parution. D’une parution. Puis…

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:53

( Petite note liminaire : cette nouvelle est longue, qui comporte une fin violente, violente comme la vie, parfois, souvent. Vous serez avertis, averties, jamais mon écriture ne sera complaisante. On ne s'arrange pas avec les pitoyables apories qui parcourent le monde de leurs dents de vampire. On notera également qu'il s'agit, ici, de pur imaginaire, aucune inféodation s'établissant en direction du principe de réalité, fût-il géographique ou historique. Bon courage si vous lisez ! )

 "L'en-dehors…", disait-elle.

Oeuvre : Barbara Kroll.

Jeune Fille

Acrylique sur toile

Solitude était belle et ceci se voyait avec assez d'évidence pour que l'on s'abstînt de le souligner. Elle portait haut une poitrine menue, en figure de proue. Ses jambes étaient aussi longues que des lianes et son visage reflétait la lumière du jour avec toutes sortes de grâces. "L'en-dehors…", disait-elle et elle jetait au travers de la vitre étoilée ses yeux en forme d'amande. Le jour s'y écoulait en une pluie de cristal. Le soleil, parfois, sur le mur opposé, imprimait une tache orange pareille au corail. Sa chambre, Solitude l'aimait, comme on aime un fruit, d'abord en lui ôtant la peau, puis en serrant entre ses dents ses quartiers pleins de rosée. Sa chambre, elle l'effeuillait, en faisait des strates emplies de visions multiples. Elle aimait bien ses murs couleur de paille éteinte, son lavabo en faïence craquelée, la cloison derrière laquelle se trouvait le réchaud à gaz, sa boule en papier qui diffusait une lueur de forêt maritime. Elle aimait aussi les quelques images qui flottaient au hasard de la pièce : une reproduction des "Demoiselles d'Avignon", une nature morte aux pommes de Cézanne et, surtout, un grand poster d'une œuvre de Brueghel l'Ancien représentant les "Chasseurs dans la neige".

 "L'en-dehors…", disait-elle.

"Chasseurs dans la neige".

Pieter Brueghel l'Ancien. 1565

Source : Wikipédia.

Parfois, elle se laissait aller à rêver de longues heures, et peu s'en fallait qu'elle ne disparût dans les complexités neigeuses de la toile. Mais, si Solitude regardait ses icônes avec beaucoup d'attention, elle n'en était pas moins regardée par elles, ses icônes qui, pour paraître immobiles, n'en étaient pas moins animées d'une vie intérieure, d'une passion à s'emparer du monde et des êtres d'un seul et même empan de la vision. Et quand, lassée par la rigueur des jours, Solitude s'inclinait à penser l'en-dehors de sa chambre, la fuite de ses murs tels de hautes falaises surplombant l'ennui, alors, les images projetaient en elle, Solitude, leurs effigies d'effroi. Soudain la belle et étrange Jeune Femme se sentait envahie de mouvements divers et contradictoires qui la conduisaient au bord du rêve, dans une manière d'étrange perdition. A l'intérieur de ses alvéoles, dans un étonnant sabbat, elle sentait les battements d'immenses chauve-souris, froissements continus de membranes dures comme le carton. Au plein de ses viscères se débattaient, en des mouvements reptiliens, quantité de vers annelés dont elle sentait les cannelures battre la paroi de son abdomen. Son sexe, envahi de feu, luttait contre une invasion d'oryctes à la corne dressée; ses genoux devenaient les hôtes d'une cohorte de termites dont les glaireuses anatomies glissaient vers l'aval de son corps avec la pesanteur des jours sertis d'angoisse. La chambre, en Solitude, avait parlé, la chambre exigeait la désertion immédiate, le non-recours à quelque gîte doucereux ou bien simplement abritant. Et ceci insufflait en elle, dans la tension de sa tunique de peau, tellement d'urgence à se libérer des murs, qu'elle ne savait plus si cette oppression résultait seulement d'elle ou bien émanait de ces bizarreries que devenaient, soudain, ces images familières.

A haute voix, longeant la coursive du couloir enduite de lumière éteinte, seulement vêtue d'une chemise de nuit, elle proférait à haute voix, telle une incantation, ce qui devenait l'hélice urticante de son obsession : "L'en dehors…L'en-dehors…L'en-dehors", comme si cette seule formulation, douée de quelque magie pût la libérer de ses démons. Les dalles de pierre résonnaient de la nudité électrique de ses pieds, autour de la rambarde de fer de la rampe s'enroulait, en volutes étroites ce qui, il faut en convenir, ressemblait fort à la survenue d'une subite démence. Mais elle, Solitude, tout entière consacrée à sa passion, laquelle était de porter au dehors ce dedans qui la clouait sur la feuille de liège de l'entomologiste, ne ressentait dans l'aire dévastée de son corps, que le mouvement de marée d'équinoxe, forte, tempétueuse, certes, mais ô combien la libérant de l'enfermement. Ou, du moins de ce qu'elle considérait comme tel. Elle passait devant le guichet de sa Concierge, psalmodiant toujours son antienne, ne s'apercevant même pas de la présence noire de celle qui veillait à la quiétude de ses hôtes. La lourde porte de bois se refermait en claquant en un bruit de crypte, alors que la lumière, descendant en trombe, aveuglait et inondait la ravine de la rue. Des pigeons, dérangés par le bruit soudain, s'éparpillaient dans le ciel en une litanie de plumes. Solitude, comme hypnotisée, aimantée par l'unique trajet qu'elle accomplissait de manière somnambulique, absente aux autres, égarée d'elle-même, glissait de trottoir en bitume, de bitume en pavés de façon à rejoindre ce lieu salvateur dont elle avait fait le but de son pèlerinage depuis le jour où les images murales avaient lancé leur incantation.

Invariablement, arrivée sur la Place du Levant - dont on pouvait légitimement se demander si le nom ne présentait pas une valeur symbolique de renouveau, de nouvelle naissance à soi -, donc, sur la Place, tournant le dos aux magnifiques hôtels renaissance aux façades de pierres armoriées, elle choisissait un banc, toujours le même, orienté vers la dalle claire des quais, vers le fleuve dont l'écoulement, par intervalles, se dévoilait parmi les rumeurs insistantes de la ville. Là, pareille à la densité du gisant dans sa gangue de granit, elle restait des heures entières, lustrée par la lumière, poncée jusqu'à l'âme par le regard vindicatif des Passants qui pensaient avoir affaire à une Romanichelle atteinte de mysticisme. Son hiératisme y contribuait, ses paroles psalmodiées entérinaient le jugement du peuple de la rue qui, souvent, se gobergeait à la seul idée de la folie qui couvait comme la braise sous les cendres. Le peuple s'en croyait dispensé, de cette folie, alors qu'il en était atteint en son intime, tellement poésie et fantastique s'était éloignées d'eux à la vitesse des étoiles dans le ciel d'été.

Ce qu'aimait Solitude, alors que la lumière levée teintait le ciel de grandes balafres couleur d'ivoire, c'était de regarder la danse des grues qui, dans le port, déchargeaient les ballots de marchandises venues d'Afrique. Et ce qu'elle aimait par-dessus tout, voir les navires blancs glisser sur la ligne boueuse du fleuve, pareils à des troncs à la dérive. Tantôt c'était le "Ville de Fès" qui longeait les quais de sa lourde coque d'acier, tantôt le "Ville de Casablanca" avec ses canots pendus comme des grappes au-dessus de ses flancs. Mais celui qu'elle préférait, c'était le "Ville de Tanger" avec sa haute cheminée qui jetait en l'air ses nuages de cendre. Longtemps elle fixait, dans la clameur du jour, les mouvements de fourmis de ses passagers. Et, lorsque la coupée se posait sur la dalle de pierre, elle se perdait dans la foule des touristes, en pensée seulement, habitant chaque corps comme sa demeure propre. Elle regardait la Ville, SA Ville depuis les hublots noirs derrière lesquels les femmes dissimulaient leurs yeux. Elle la regardait depuis les torses musclés et noueux des hommes qui marchaient en chaloupant comme des marins. Elle regardait jusqu'à l'ivresse, emplissant son outre de peau des images du monde. Regardant, elle était aussi regardée par ces Exilés de la Terre qui ne la voyaient qu'à la manière d'une cariatide soutenant le chapiteau de quelque demeure renaissance. Solitude, dans l'en-dehors de soi, devenait transparente, invisible aux autres, impalpable, pure effigie distraite d'elle-même. Immobile sur son banc, seulement entourée des ramures d'air, se sustentant des images comme elle l'aurait fait de plus substantielles nourritures, elle dérivait aux limites du rêve, si près d'une disparition que nul n'aurait pu la décrire.

C'est lorsque le soir avançait, que les Passagers remontaient à bord de leur ville de tôle, au moment où les arbres commençaient à projeter sur le sol leurs boules denses et énigmatiques que Solitude sentait croître en son fond l'appel de sa chambre, pareil au son d'une sirène dans la brume. Déjà les guirlandes de lumière, sur le "Ville de Tanger", faisaient leur rythme de luciole et l'air mauve s'allégeait comme aspiré par la toile grise du ciel. C'était alors une incantation venant des gorges étroites des caniveaux, des rebords des trottoirs, des pliures de zinc des toits, des angles des ardoises, un ordre qui appelait, qui invitait à regagner cela qui avait été déserté et qui réclamait son dû. Car Solitude appartenait à sa chambre comme la chair à l'ongle et il y avait danger à se dissocier, à fuir ce qui était abri et ressourcement. Sur le banc qui commençait à se détacher d'elle, parmi le rythme sourd des lattes de bois, s'illustrait la petite comptine existentielle, la minuscule fable en forme de vrille qui forait jusqu'à l'âme de l'Esseulée : "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…" - Le refrain se limitait à ces trois salves salvatrices par lesquelles Solitude échappait au monde du-dehors dont elle sentait la menace pareille au souffle de l'inattendu, à l'haleine acide de la Mort. Solitude se levait, comme attirée par de mystérieuses forces, guidée par une étrange aimantation. S'ouvrait, devant elle, la bouche d'ombre qui la reconduirait à elle-même, empruntant le chemin de bien lumineuses catacombes. A peine avait-elle franchi les premières marches qui s'ouvraient là, sous le banc, à même l'aire de ciment, et déjà le long boyau de calcite allumait sa neige, installait sa phosphorescence. L'air fraîchissait et la Passante sentait son corps, sous la buée de la chemise, se recouvrir d'une mince couche de givre. Il y avait des chemins différents, des nœuds de verre qui s'étoilaient dans tous les sens. Des chauve-souris poussaient leurs sifflements aigus, des insectes aux coques de platine traçaient leur route en un sillage étincelant, des cloportes, hissés tout en haut de leur architecture de diatomée brillaient, tels des diamants. L'eau des minuscules lacs, les barrages de moraines, les minces écluses, les chutes d'eau, tout vibrait de l'intérieur, tout faisait son langage discret dans la mesure étroite de la nuit, dans l'orbe claire du silence. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", cela lui parvenait, maintenant, avec plus de conviction, plus de force, en même temps langage intime émanant d'elle, de son centre habité d'images translucides et mouvantes, en même temps parole oraculaire paraissant émerger des parois elles-mêmes. C'était étrange, tout de même, cette voix d'outre-tombe qui, tout à la fois s'échappait d'elle comme sa propriété et semblait provenir d'un tout autre lieu, d'une tout autre volonté. Quelle Moïra s'annonçait donc dans les spires arbustives du langage, quel destin se dessinait en filigrane en chaque pas accompli en direction de la Chambre ? Avait-elle un être, cette Chambre qui aimantait, désirait, semait ses imprécations aux quatre vents du désir, dictait son imperium aux étirements de la conscience ? Solitude existait-elle autrement qu'en ce songe étroit qui la cernait de toute part, lui ôtant jusqu'à son libre arbitre ? Solitude était-elle une idée, une hallucination, une Lilith aérienne voguant dans les arbres de la pensée, dans la chevelure du vent, dans la plénitude lunaire, dans les plis de la nuit ? Était-elle démon nous enjoignant de la rejoindre dans sa fantasque épopée, menaçant de nous engloutir dans quelque pandémonium dont elle avait le secret ? Était-elle la gueule où se précipiter pour échapper aux forceps du réel, surgir dans l'arche libre et fécondante de l'imaginaire ?

C'est à ces questions qu'essayaient de répondre les boiteux et les hémiplégiques de l'âme, tous ceux à qui la réserve d'invisible parlait en terme de mystère ou bien, pire, dans la langue de l'imprécation, de l'anathème, du rejet. Nombreux étaient ceux, celles qui, portés au mur de l'étrange, confrontés à l'illusion fantastique, condamnaient sans appel cette indécision de Solitude d'apparaître selon les perspectives de la pensée droite, orthogonale, élevant vers les cieux la fière stèle des certitudes, édifiant le menhir du concept avec l'assurance d'une belle stabilité. C'était la folie qu'on redoutait surtout, son visage hideux et grimaçant et nul, ici, dans cette Ville de grands Bourgeois et de Notables en robes et fracs ne se serait hasardé à croiser, fût-ce du regard cette Fille de la nuit qui portait, derrière elle, la traîne d'une union contre nature. La folie, non seulement on la redoutait mais on l'abhorrait, on la vomissait, on en faisait des pelotes de réjection, tels les noirs corvidés qui triaient le bon grain de l'ivraie. Nul, ici, se serait amusé à faire "L'éloge de la folie" comme cet idiot d'Érasme d'Amsterdam. La folie, terreau sur lequel s'élève le gueux et le laissé pour solde de tous comptes, la folie qui hante l'inconscient des Nantis jusqu'à leur donner la nausée, à les conduire au seuil de cette même folie qu'ils clouent au pilori, faute d'en connaître le prodigieux pouvoir de réenchantement du monde. Oui, Messieurs les pisse-vinaigre, la folie ne vous a point effleurés, celle qui fit écrire à Lautréamont les plus belles pages de la littérature française, celle qui porta Artaud tout en haut des beaux vertiges de la langue, celle qui alimenta la prodigieuse pensée de Nietzsche jusqu'à l'incroyable destinée de Zarathoustra, ce guide pour l'homme.

Oui, un instant, nous avons déserté la contrée de Solitude, nous l'avons perdue pour retrouver les marécages de l'aporie et les inglorieuses opinions qui clouent, contre les portes des granges des aliénés, les crapauds du mépris et de l'incompréhension. Mais ce n'était qu'un écart de la pensée, un saut en direction d'un réel trop réel qui enclave les cerveaux et détruit jusqu'à la possibilité de s'élever dans l'ordre de la connaissance. Car il y a toujours danger à exclure l'autre dans sa différence, fût-elle dérangeante et, par nature, elle l'est toujours. Mais retrouvons Solitude dans son périple au travers des boyaux de la terre, tout près du tellurisme où s'agitent les puissances sourdes de l'inconscient. Maintenant, la galerie devient plus étroite, débutant une ascension en direction de marches taillées dans la roche. Il y a, au bout du mince tunnel, comme une lumière diffuse, sépulcrale, une clarté pareille à la couleur éteinte d'une sclérotique de plâtre avec son iris plus dense au centre. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", la noire litanie parvient aux oreilles de l'Égarée avec des rumeurs sourdes, pareilles à la chute de tampons d'ouate. Comme des boules d'étoupe qui percuteraient les tympans, donneraient des coups contre la paroi élevée de la conscience. Folie percutante des mots qui glaivent l'en-dedans du corps, font éclater l'esprit en mille fragments épars. Solitude gravit les dernières marches qui conduisent au lieu du recueil, à l'aire de nidification, à l'espace du don. Du moins le croît-elle.

Soudain, l'air est glacial, sibérien, serti de lueurs d'aquarium. Où le plafond qui abritait, où les murs qui donnaient asile, où la cheminée où rougeoyaient les braises ? Où la vie qui battait à l'unisson de la grotte fondatrice ? La neige est partout qui fait son linceul livide, les ramures des arbres sont droites dans l'air calciné, le vol noir des corbeaux ampute le ciel de sa part ouverte, éclairante. Et ces cris au loin, ces meutes de cris qui ondoient et glapissent, mutilent et abrasent. Cris d'hommes, hurlements de bêtes. Tout est tellement étroit dans la fente perdue du monde. Tout est tellement alloué au sombre, au reclus, à l'emmêlement racinaire, pieds bots de palétuviers, enserrement de mangrove où battent les eaux mortes. Et ceci qui luit faiblement dans des percussions d'étain et de plomb, est-ce la vitre inversée du ciel, est-ce le lac gelé sur lequel d'étiques patineurs dessinent la chorégraphie de l'ultime ? Au loin, le surgissement de collines et leurs mottes d'herbes rases, comme des cairns dressés dans les brumes serrées des tourbières. Perdition de la lumière dans des coulures longues du jour. Hébétude qui, partout, sécrète sa gangue d'ennui.

Au loin des maisons, mais s'agit-il de cela, ces abandons coiffés de congères d'où ne sort nulle fumée, nulle exhalaison de vie ? Et puis, plus loin, dans un fourmillement de membres et de pas indistincts, que sont ces silhouettes, bâtons sur l'épaule, qui semblent glisser vers l'aval de l'existence ? Quelles sont donc leurs sinistres occupations ? Moi, Solitude, j'en ressens la lame d'effroi lentement s'immiscer dans la jungle de ma chair, déchirer l'espace de mes côtes, fouailler, déjà, dans mes viscères afin que le sang incarnat qui l'habite vienne se perdre dans la neige, la maculant à peine, tellement mon agonie sera éclectique et sidérante. On n'a que faire des Folles qui hantent les villes de leurs imprécations en forme "d'en-dehors", puis, l'instant d'après, "d'en-dedans", comme si la moindre des significations se pût attacher à de telles sornettes, de telles facéties.

Mais nous, les Bourgeois de cette Ville, nous qui avons fait la réputation de ses hautes fortifications, nous qui avons créé la Hanse Maritime, qui avons élevé le vin à la dignité d'une ambroisie, qui avons fait de la fortune un art de vivre, pouvons-nous demeurer muets et laisser les fous, les folles répandre à tout va des fleuves d'insanité qui, bientôt, réduiront à néant le travail patient que des siècles ont contribué à sédimenter ? Pouvons-nous, nous vous le demandons, renoncer à ce que nous sommes, nous exiler, nous poser en haut d'un bûcher et procéder à notre propre ignition ? Nous vous le demandons.

Moi, Solitude-la-folle, moi le génie malveillant je m'en remets aux mains du destin. J'attends avec confiance mes bourreaux, ces "chasseurs dans la neige" avec lesquels je vais m'accoupler afin que, jamais, ne se perde la graine de la folie, ce malin génie qui, de l'intérieur fera s'écrouler la citadelle de la raison sur laquelle les hommes de faible volonté ont dressé les étendards de la gloire. Mais entendez-les donc, ces horribles Bourgeois se remplir la panse de ce vin qui les honore et nous oblige tant, nous les Modestes commis à demeurer dans nos chambres de désolation. Ô juste une sortie du côté des quais pour apercevoir leurs invités, ces Hommes habillés de blanc qui descendent de leurs passerelles avec des airs importants, accompagnés de leurs épouses qui glougloutent comme des dindons dans une cour de ferme. Puis on nous remise dans nos chambres étroites alors que les bruits de la fête cognent à nos fenêtres comme de gros bourdons. Le bruit de la bêtise, dit-on dans les sombres venelles où grouille la piétaille mais où est vive la conscience. De soi, des autres, du monde.

Mais je les sens s'approcher, ces Chasseurs envoyés par la Guilde des Marchands, je les sens, j'en flaire déjà les remugles vineux, je devine l'émoi qui s'empare de leurs haut-de-chausses rien qu'à l'idée de me déflorer, moi, Solitude-la-folle. Mais je les attends de pied ferme, poitrine déjà offerte, sexe dénudé, incarnat, anémone rubescente dans laquelle, à tour de rôle, bientôt, ils planteront les hallebardes de la haine. Je les attends. Bientôt je ne serai plus qu'une loque sanguinolente sur des mottes de neige rougies par une existence d'errements et d'humiliations. Ça y est, juste derrière moi je sens leurs sexes rutilants dégainés et pris de furie à l'idée de trousser la Folle. Ça y est, je suis couchée sur le linceul qui sera le dernier et je sens, en moi, la force insensée de leurs coups de boutoirs. Ça y est, je suis Celle par qui la honte est arrivée dans cette Ville, Celle qui doit payer le prix de sa folie. La folie qui agresse et vous fait craindre de basculer cul par-dessus tête au cas où lui prendrait l'idée saugrenue de se loger en vous, là, bien au chaud, dans l'intimité étroite et obséquieuse de votre corps-petit-bourgeois. Ça y est, ils ont fini leur sale besogne dont ils vont rendre compte à la Guilde, ils se fagotent en hâte, ils remontent la colline avec leurs chiens, ils ont eu leur part de pitance, eux aussi, les chiens. Une Folle, pensez donc, ça ne vaut même pas la corde pour la pendre, alors pourquoi pas la gent canine de la fête ? Pourquoi pas ?

Solitude, je meurs, là, dans la neige telle qu'en moi-même, puisque cela devait être mon destin. Le ciel est si bas, si noir qu'il est comme un grand drap mortuaire qui éteint la Ville avant que la nuit ne se dispose à tomber. En bas, sur le "Ville de Tanger", on entend se choquer le cristal des verres autour d'une lueur de rubis, tellement semblable au sang des folles. Encore un dernier sursaut et je connaîtrai la paix de l'ombre, la définitive. Quant à vous qui avez assisté à mon immolation, ne soyez nullement affectés. Je pars l'âme tranquille. Les Chasseurs qui, en réalité, n'étaient que les sbires de l'orgueil et du mépris, voilà qu'ils ignorent que la folie est contagieuse, voilà déjà qu'ils commencent à errer, de chambre en port, de port en chambre, tantôt "en-dedans", tantôt "en-dehors", mais toujours sur les membranes souples et inventives de la folie, cette compagne d'outre-vie ! les voilà qui commencent à rôder…

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15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 07:54
Douce lumière de l’ambiguïté.

Adèle Nègre
« Dans la lame »
(deuxième jour) 2

D’abord on ne sait rien. D’abord on ne voit rien. On est dans l’inconnaissance de soi, dans la distance de l’autre. C’est à peine le jour, ce n’est déjà plus la nuit. On ne sait pas si on existe vraiment, si la réalité est cette chair de tuile, cette anse rose pareille à un golfe, cette vêture blanche qui enserre tout en libérant. Alors on se raidit, on enfile sa tunique de scarabée, cette cuirasse luisante couleur de bronze et de feu. On voudrait disparaître dans quelque faille inaperçue du monde. Mais cela crie en nous, mais nos élytres bruissent à la cadence folle de notre volonté de savoir. Mais qui donc est là dans l’attitude du retrait ? Donation de soi qui reprend dans le geste même de l’oblativité ce qu’elle promettait comme ultime faveur. Tout échappe qui se destinait à être. Tout se réfugie dans les mailles du silence. Au moins une parole se fût-elle élevée, au moins un mot eût-il été proféré et alors nous eussions eu prise sur le mystère. Mais non, rien n’est à espérer de ce qui se voile et se perd dans les ruines du temps, les vertiges de l’espace.

Que peut-on dire d’un cou dont la tête s’absente ? Que nous dit l’épaule de sa vérité de dune sous la clarté naissante ? Et la chute du bras nous rassure-t-elle ou bien nous incline-t-elle à une soudaine mélancolie, comme celle de l’âme romantique devant le paysage aussi sublime qu’insaisissable ? L’avant-bras se fond dans l’ombre : repris dans les rets du néant, dans la démesure de ce qui, jamais ne trouve de site où être accueilli. Et la main, cet isthme avancé de la conscience par lequel un individu s’annonce, rythme sa parole, chorégraphie ses mouvances intimes, la main cet ustensile si subtilement anthropologique qu’il ne possède d’équivalent où que ce soit, pourquoi nous est-elle dissimulée, presque ôtée, pourquoi n’accomplit-elle pas le geste de la rencontre ? Seulement de la réserve. De l’abri de soi. De l’intimité voilée. Quelle gorge est là qui se fond dans la nacre secrète de l’oubli ?

Dans la lumière diagonale de la chambre - il ne peut s’agir que d’une chambre n’est-ce pas ? -, tout est en fuite, le vocabulaire est absent, la rhétorique muette. Il y a présence et pourtant c’est l’absence qui fait sa rumeur, c’est le clair-obscur qui, tel une toile de Rembrandt, nous reconduit à nos propres aîtres, dans cette solitude si compacte que même une lame ne pourrait en pénétrer l’étonnante densité. Soudain il fait si froid et notre chair frémit sous la tunique d’airain. Le globe de nos yeux se voile, nos antennes érectiles ne palpent que la nuit et l’incertain, notre ventre annelé se glace d’une réalité si cruelle que le rabot de la lucidité en aplanit les contours. L’ambiguïté, cette lumière qui devrait être si douce, voilà qu’elle ponce à vif notre curiosité et nous laisse démunis, pareils à ces formes homologues qui, parfois, sur le dos, battent violemment des pattes dans un vibrato si pathétique que leur fin est un soulagement.

Ô, nous voudrions tellement percer le hiéroglyphe, déplier le palimpseste et lui faire dire la fable ouverte dont il est porteur, le conte dont il soutient la docile membrane, l’ode claire nous invitant à la plénitude. Mais nous sommes des enfants aux mains vides, des métamorphoses avortées, mi-nymphes, mi-papillons aux ailes brûlées. Jamais nous n’atteindrons notre imago, notre forme achevée. Nous sommes sur le seuil d’une révélation, sur le bord d’un désir et nous demeurons en suspens, pareils aux vibrations des phalènes dans la vive lumière. Mais que la mort vienne donc nous délivrer, ou bien un acte d’amour, ou une manducation de notre propre corps, tous gestes équivalents, toutes émergences de liberté. Plutôt que cette attente qui nous fixe à demeure et reconduit notre être à son essentielle nullité. Plutôt la mort !

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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 09:12
Longtemps j’ai frappé …

Longtemps j’ai frappé aux portes et la ville était vide.

Il n’y avait pas de rumeur, pas de mouvement, seulement la fuite des trottoirs de ciment et le vent glissant aux angles des murs. C’était si étonnant ce silence qui faisait ses lentes alluvions et me reconduisait à une manière d’immersion. Comme si mon destin avait été celui de demeurer dans l’océan originel et de n’en point sortir. Vagues de calcaire mourant dans le blanc des murs. Et le flux se figeait identiquement à une résine lente.

Longtemps j’ai frappé aux volets et la ville était vide.

J’aurais simplement voulu entendre le bruit d’une conversation, des rires, des éclats de voix, un murmure, le chuintement de cartes glacées, le pétillement d’un feu, un soupir. Ou bien même la chute de larmes, une dispute, des imprécations. Ou bien une berceuse chantée à un enfant, avec une voix voilée pareille à l’écoulement d’une eau dans une gorge étroite. Ou bien le grésillement de l’amour, sa mince stridulation entre les boiseries d’un baldaquin.

Longtemps mes yeux se sont appuyés au clair des fenêtres et la ville était vide.

Ce que j’y attendais, sinon un signal amical, du moins une silhouette se confondant avec la cendre d’une intimité. Juste une apparition derrière un voile de tulle, l’éclair de lèvres rouges, la pulpe nacrée d’une chair, le tourbillon des cheveux dans la lumière déclinant, un geste que le clair-obscur aurait repris dans sa confondante ambiguïté. Mais rien ne se produisait que l’usure de l’heure et l’écroulement des secondes dans l’isthme étroit du sablier.

Longtemps j’ai longé les murs de pierre sombre et la ville était vide.

Des murs si gris qu’ils inclinaient vers quelque fermeture, sinon le pur néant. Je craignais de les voir tout absorber, de phagocyter le blanc - cette virginité, ce silence préalable à toute parole, cette méditation au seuil d’une connaissance -, de le manduquer jusqu’à ne plus laisser qu’une tache mutique sans relief, vide de sens. Penser cela, je le savais, était la prémonition de quelque folie, peut-être la perte immédiate de la raison. Mais que pouvais-je formuler, quel aliment fournir à mon esprit alors que des failles entre les moellons sortaient mille langues plus vives que les flammes de l’enfer ? Que des voix sinistres s’écoulaient jusque dans les grilles des caniveaux, que les mailles d’un langage incompréhensible lançaient leurs lianes autour du rocher de mon corps, granit sur le point de perdre ses grains, un à un, dans le lexique ininterrompu du monde ? Que pouvais-je faire d’autre que de demeurer et de chercher une clé qui me libère de la crypte de ce songe éveillé ?

Longtemps j’ai regardé l’arbre et la ville était vide.

L’arbre minuscule, simple boule à la frontière du jour et de la nuit, du blanc et du noir. L’arbre crépusculaire remis au mystère du temps. Il paraissait tellement inoffensif dans sa vêture pareille à une idée simple, à l’énoncé d’une évidence. De lui, de sa rassurante frondaison, je me suis approché jusqu’à en percevoir la sombre litanie. Ce n’était que grouillement de racines tel un nid de serpents, ce n’était que lutte et enchevêtrement de noirs rhizomes, longue diaspora de radicelles dans la touffeur du sol. L’arbre, j’ai dû l’éviter afin qu’il ne m’entraîne dans sa dérive terrestre. La ruelle, devant moi, montait en pente raide. Dans les muscles de mes mollets je sentais des gangues de plomb faire leurs sourdes reptations, leur métaphysique pesanteur. Je voulais échapper à cette fable grossière, à cette dérisoire et fallacieuse hallucination. Sur les dalles de pierre blanche, j’avançais à la manière des mimes, faisant du sur-place dans un mouvement qui n’en était pas un, seulement un genre de parodie. Je n’avançais pas. Les murs défilaient vers l’arrière, les trottoirs coulaient vers l’aval du temps. Des volets battaient dans l’air pris de furie. Des portes s’ouvraient et se fermaient avec des claquements secs. Des bruits de mâchoires, des heurts ossuaires, des étirements ligamentaires. Une pluie de squelettes a dévalé la pente du jour. C’était si étonnant de voir toute cette pâleur phosphorescente, cette netteté des os usés à blanc, cette délicate marche saccadée pareille à un carnaval dépouillé de ses couleurs. Là, dans cette gigue minimaliste que n’entravait nulle chair, que ne troublait aucun fleuve de sang, que n’animait ni passion ni ressentiment, je sentais, soudain, comme une vérité en train de tresser ses vrilles, les lancer à l’assaut des hommes et des femmes qui parcouraient les allées du monde avec la cécité dans les yeux, la surdité dans leurs pavillons hébétés, la paralysie au sein de leurs membres hémiplégiques.

Oui, j’avais rejoint le monde des morts, oui, je me dépouillais petit à petit de mes oripeaux. Petit à petit j’abandonnais les généreux prédicats de l’existence. Mon sang, j’en faisais le don à qui voulait à la simple condition qu’il en fît une ambroisie, un vin généreux chauffant l’esprit à blanc. Ma peau, je la destinais à devenir une simple outre destinée à recevoir les meutes serrées du langage, les beautés de l’art, l’amplitude du poème. Ma chair je la donnais afin que s’y impriment les stigmates de la joie, qu’y naisse le sens étoilé, la pure contemplation des choses. Mon esprit, mon âme, je les dispersais aux quatre vents chargés de la sublime connaissance. N’étant plus qu’architecture d’os, empilement de tarses et d’humérus, j’étais si proche d’une vérité qu’il y avait, tout au bout de mon absence au monde, une manière de mince boule incandescente. Le secret était là, je le savais, dans la lumière même, dans le subtil rayonnement, dans le recueil des phosphènes. Ce qui demeurait de moi : un simple feu-follet à l’horizon de l’être. Il n’y avait plus rien à chercher. Ceci s’appelait : LIBERTE.

Longtemps j’ai frappé aux portes et la ville était vide.

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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 07:56
Voluptissimo.

Oeuvre : Eric Migom.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : se disposer face au cirque de montagnes, mettre ses mains en conque devant sa bouche et crier, en modulant sa voix "Vooo - Luuuup -Téééé", puis marquer une pause et recommencer "Vooo - Luuuup - Téééé". Alors les syllabes, comme prises de folie, revenaient à lui avec une manière d'exaltation, de hâte à retrouver le lieu de leur résurgence. Elles s'invaginaient dans le profond de la chair d'Adam, pareilles à des balles traçantes; elles foraient la cuirasse de peau, faisaient leurs étincelles tout contre le cuir du derme; elles cognaient contre le limaçon de la cochlée avec une infinité de bruits spiralés - percussions de gong, rafales de claquettes, soupirs d'accordéon -; elles descendaient dans le tube de la trachée avec des sifflements; elles allumaient dans le cortex des dendrites de feu, des étoiles de myéline, ressortaient au bout des doigts pareilles à des feux de Bengale, à des éclairs de tungstène.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : prendre une pomme dans le compotier, et croquer à pleines dents dans le luxe de la chair. Cela inondait son palais, cela faisait de longues effusions dans le canal de l'oesophage, cela débouchait dans la conque de l'estomac avec plein de gaieté, plein de notes pareilles aux trilles de Scarlatti. C'était comme un soleil qui rayonnait, qui lançait dans l'espace ses millions de phosphènes blancs, ses infinités de quarks éblouissants, d'atomes nucléaires aux cheveux fins et poudreux. Mais aussi, Adam faisait des liquides qui hantaient le silence de sa desserte, liqueurs vertes et jaunes, ambroisies musquées, eaux de vie et marcs, pruneaux confits dans leur jus, le prétexte à une fête, à une manière de communion qui, pour être insérée dans le siècle, n'en revêtait pas moins un caractère sacré. Ainsi, lorsque le soir tombait, que l'heure inclinait à une douteuse mélancolie, une douleur de l'âme, Adam débouchait avec douceur et application une bouteille de Fine Champagne. Dans le verre oblong, face à l'opaline blanche, le liquide des dieux flambait de tout son rutilement ambré et il n'y avait aucune papille du dégustateur qui ne participât à la cérémonie, par anticipation. A seulement regarder l'alcool faire ses girations contre les parois de cristal, à seulement voir le liquide monter le long de la bulle de verre en de minces filaments et la bouche, les lèvres, le palais étaient inondés d'un suc qui frémissait comme l'eau de la source. Et le feu délicieux, la brûlure de piment, la rugosité de poivre métamorphosaient l'antre gustatif en une cornue alchimique où se déroulait un bien étrange sabbat. S'inclinant sur le cuir patiné du fauteuil, Adam laissait venir à lui ce qui voulait bien se présenter : les cercles blancs des goélands sur le bleu du ciel, les jaillissements de la lave dans les îles lointaines, le gonflement des geysers, quelques diables enrubannés, quelques démons qui venaient rôder dans la pénombre de la pièce. C'était facile, comme un jeu d'enfant, un empilement de cubes de bois.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : se saisir d'une paquet de "Bridge" à la couleur de brique, tirer lentement, très lentement sur le lien rouge qui retenait la pellicule de cellophane, pencher son oreille en direction du jouissif crépitement, soulever les ailes de papier d'argent - une odeur de miel et de noisette s'en échappaient -, prendre délicatement du bout des doigts le filtre couleur de liège, l'insérer dans le tube des lèvres - il pensait à toutes les Eve de la Terre -, lisser le papier blanc autour du tabac, faire tourner la molette du briquet, rapides petits coups secs qui dégageaient une odeur de pierre brûlée, voir le mince grésillement au bout de la cigarette, le sublime braséro, le filament de fumée qui, lentement, religieusement, se dissolvait dans l'air gris. La première goulée, longuement mâchonnée, pareille à la mastication d'une mie enduite de levain, longuement roulée entre langue et palais, puis la longue inhalation, la cascade de la buée blanche, de l'écume bienfaitrice dans le goulet sans fin des petits bonheurs. Le gris des yeux d'Adam se faisait plus sombre, la pupille plus aiguë, comme si un nouveau savoir venait de se révéler dans une pure verticalité.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : allumer un feu de cheminée, tout contre le brouillard hivernal, prendre un livre dans la bibliothèque, un livre vierge aux pages attachées, à la couverture de cuir ivoire, à l'odeur de parchemin et de document ancien. Un livre rare de préférence, déniché dans quelque grenier ou bien dans le bric-à-brac d'un brocanteur anonyme. Dans la brume du soir, le coupe-papier en laiton faisait son mince crissement en séparant les pages les unes des autres, comme une défloration - Adam pensait à elles, les belles paginées du monde...-, les caractères d'imprimerie plaquaient, sur le vergé, leurs fourmillements intimes, leur minces translations d'insectes, leurs amoncellements de brindilles discrètes. C'était si émouvant, soudain, de surgir dans cette intimité, de découvrir le volume comme on découvre l'aimée, de sentir sa peau infiniment douce, pareille au satin de la pêche, de parcourir le tranchant des pages aussi vif que les incisives mordillant les lèvres, de sentir les craquements du maroquin et l'on aurait dit l'odeur musquée de l'amour, de percevoir dans l'ombre des lettres les infimes mouvements des corps portés au-delà d'eux-mêmes dans l'arche souple des rêves. Adam s'endormait souvent, livre posé sur la poitrine, et l'on aurait dit, dans la pénombre de la pièce, comme un recueillement, une longue méditation, une aire nouvelle s'ouvrant à la cimaise de sa fontanelle.

Enfin, ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : fouiller longuement dans son carton à dessin et en extraire des esquisses tracées en un temps dont il n'avait même plus le souvenir ou bien redécouvrir, au hasard de ses fiévreuses recherches, ce pastel ancien, cette aquarelle fluide, cette encre enfin qu'on lui avait offerte et qui portait en elle l'empreinte d'une Eve d'autrefois, d'une aventure passagère dont le parchemin, dans le filigrane, avait conservé la troublante mémoire. Adam, dans le soir finissant, dans la perte de la lumière, demeurait longtemps, comme fasciné par le pouvoir de l'image. Cela venait doucement, entre chien et loup, entre Charybde et Scylla, comme si cette image, venue des profondeurs de la mer, des fosses abyssales, là où vivent les énigmatiques baudroies, avait soudain déplissé les meutes d'eau marine pour faire phénomène dans son antre secret, la pliure intime de son corps. C'était étrange ce sentiment d'être possédé depuis le sol de planches, de percevoir ce fourmillement pareil à l'invasion de milliers d'insectes invisibles, milliers de piqûres d'aiguille, milliers de percussion d'oursins. Mais c'était agréable, cela ressemblait à la morsure d'une veuve noire, à un venin instillé dans les fibres, anesthésiant les territoires les uns après les autres dans une manière d'ivresse. Les jambes de sa lointaine compagne, il en sentait les mouvements de lianes, les souples ondulations et les gestes étaient si précis, animés d'une telle volonté, guidés par une telle maîtrise qu'il commençait à ne plus faire de différence entre cela qui s'annonçait comme une annexion de sa chair et lui-même posé au bord d'une possible dissolution. Il y avait un chant de sirène, envoûtant, proche et lointain à la fois, issu d'une conque de nacre aux eaux blanches. Il y avait une encre de poulpe violemment excrétée à partir d'une faille invisible - était-ce le sexe de l'aimée, puis délaissée, qui jetait sa douloureuse potion, sa mortelle ambroisie ? -; il y avait la profusion de cristal et de coraux qui l'enlaçaient, serraient sa taille dans une tunique étroite - étaient-ce les jambes des étreintes anciennes qui s'agrippaient, ne voulaient pas lâcher leur proie ? -; il y avait tout contre sa poitrine la meute de deux bogues urticantes - étaient-ce les seins, les aréoles dures comme des diamants ?- et Adam s'enlisait en lui-même, comme quelqu'un qui s'ensable, cherchant encore à grimper la vis sans fin de son escalier intérieur, s'agrippant à la moindre faille, se hissant sur le plus étroit éperon, cherchant à gagner le centre de sa raison afin qu'une logique s'installât qui, enfin le libère de cette infinie colonisation, de cette quasi-disparition qui s'annonçait comme l'hypothèse la plus atteignable; il y avait, tout contre sa bouche violacée (les vagues mortifères avaient fini par l'atteindre par les voies internes), une sorte de large ventouse, des pièces buccales annelées, de puissants buccinateurs qui manduquaient inlassablement ce qui, de lui, demeurait visible, préhensible, mince archipel flottant à la surface d'une eau pleine de bulles délétères; il y avait, enfin, deux antennes érectiles, deux yeux globuleux, deux pupilles atteintes de mydriase qui l'engloutissaient dans le corridor sombre de leur regard - était-ce celui de l'amante enfin parvenue à retrouver, sinon l'amant, du moins l'amour puisque tout acte de dévoration ne pouvait résulter que d'une infinie volupté trouvant son épilogue ? Eurydice rejoignant Orphée pour des noces définitives ?

La mort d'Adam fut douce, comme l'étaient pour lui le son de sa voix réverbéré par la falaise, le suc de la pomme cascadant dans sa gorge, la lénifiante fumée de cigarette, les pages veloutées des livres. Sa mort fut douce aussi dans cette rencontre avec l'encre qui sonnait comme la métaphore d'un amour perdu et retrouvé dans la douleur d'une disparition. Toute volupté ne s'inscrit qu'à l'aune du dépassement d'une souffrance, laquelle n'a de cesse de resurgir après que la noce a eu lieu. Adam était mortel, infiniment, mais rien ne pouvait l'amener à la conscience de ceci que l'exigence d'un absolu, l'autre nom de l'amour. Relisant mes notes, dans le calme souverain du soir, dans la lumière qui décroit, croquant dans le délice sucré d'une pomme, verre de fine à la main, fumée rejetée par les narines, livre posé sur les genoux, j'attends l'amour qui me reconduira à l'être. Où est-il cet instant de la dernière volupté couronné de l'étincelante mort ? Où est-il ? J'attends que son nom soit proféré dans l'ultime vision du monde. Où est-il ?

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 07:56
La maison aux volets bleus.

Photographie : Blanc-Seing.

Ce pays si reculé de tout, avec ses collines de craie, ses buttes d'argile rouge, ses barres rocheuses m'avait séduit d'emblée. Et puis, la garrigue, sa naturelle désolation sous un ciel lavé de nuages, son odeur épicée, ses bouquets de thym et ses touffes de romarin coïncidaient avec ce besoin de solitude dont, depuis toujours, j'étais porteur. Comme mes yeux étaient bleus, ma peau claire, mes doigts longs et fins, ces terres aux confins de la méditerranée étaient logées en moi avec la force des marées. Toujours l'arche infiniment ouverte du ressourcement, toujours ces fondements auxquels je me confiais avec délice et candeur, pareil à l'enfant qui s'attache à sa mère avec la certitude de n'en être point détaché. Ce havre de paix - un hameau minuscule sur les hauteurs des Corbières -, je l'avais placé en moi comme une faveur dont, jamais, je ne devais me déprendre. Rythme lent des troupeaux de moutons à la laine blanche, vol de quelques éperviers en des cercles parfaits, chuintement des ruisseaux dans le frais des ombrages. Et si peu de bruit, hormis le passage d'une voiture, qu'on aurait cru à une manière de terre de l'extrême. Peu de voisins et des contacts limités à un couple d'Anglais à la parfaite discrétion : une osmose avec le paysage empreint de douceur. Quelques platanes aux larges troncs desquamés, des peupliers élancés dans le ciel, un tapis de feuilles jaunes, les lignes blanches des sentiers, la diagonale brisée des collines qui formaient un cirque et, au centre, un silence quasi-monacal. Ceci suffisait à dresser, sinon le cadre d'une retraite, du moins une nécessaire halte dans le cours du temps. J'avais volontairement omis d'emporter un téléphone, mon ordinateur était resté à Paris, ainsi que les notes de mes prochains articles. Quelques livres anciens dont je voulais faire une lecture neuve dans le calme d'une nature apaisée. Mes matinées, consacrées aux textes, coulaient dans le recueillement des pages de Supervielle, Fromentin, Huysmans. Poésie et idéalisme me disposaient dans un légitime reflux du social et du contingent. Je les redécouvrais ces écrivains, je les percevais avec un rythme différent, dans une manière de lenteur qui leur donnait une saveur nouvelle. On ne devrait lire ces précieux auteurs qu'environnés de silence, loin des mouvements de la foule, des agitations des villes. Le métro et ses nécessaires promiscuités n'étaient qu'un pis aller.

La maison aux volets bleus.

Kees Van Dongen

Femme en bleue au collier rouge, 1907-11

Source : Impasse des Pas Perdus.

Cet après-midi, le temps est uniformément lisse, le ciel teinté de gris, un vent léger agite les feuilles des peupliers, minces écorces semblant flotter entre deux eaux. Balizac-sur-Liès est à une demi heure de route. De profondes gorges taillées dans le calcaire dont les rives sont plantées de chênes verts, les eaux grises de la rivière, et, bientôt, le paisible village médiéval qui, en cette saison tardive, prend une allure d'enfant sage ayant remisé ses jouets. Au hasard des ruelles, quelques rares passants, des chats qui glissent en silence, des pavés brillant dans l'ombre. C'est dans une de ces venelles étroites, teintée de bleu, que je vous ai croisée, vous l'inconnue dont l'écharde se planterait dans ma chair alors qu'encore, vous n'êtes qu'une fuyante silhouette. Vous voyant, ce qui m'étonne : cette sage chevelure de jais qu'éclaire la tache blanche d'une pivoine, les deux traits charbonneux de vos sourcils, les yeux aux ovales parfaits dont la profondeur paraît le signe d'une inquiétude, ce teint d'argile - la garrigue s'en vêt souvent -, les joues plus pâles, les lèvres légèrement accentuées d'un pourpre éteint, cette sorte de châle pareil à la gorge d'un pigeon, ce jonc de velours rouge qui éclaire la naissance de votre gorge, et cette démarche souple, comme si vous étiez si peu affectée par le réel alentour. A peine vous ai-je perdue de vue, me retournant, vous n'êtes plus que cette hallucination, ce songe retournant à sa nuit. Par terre, sur le pavé, une photographie que, par mégarde, vous avez fait chuter. Un mur de pierres sèches avec une porte surmontée d'un buisson de roses. Une maison modeste à l'enduit couleur de terre, aux persiennes bleues, la guirlande des tuiles, puis, au fond, ce qui paraît être une remise. Etrange gémellité que celle qui vous relie à ce que je pense être votre habituel cadre de vie. Même modestie apparente, mêmes teintes assourdies, mêmes mystères vous habitant qui semblent ne devoir se résoudre qu'au prix de l'imaginaire. Tout ceci est tellement mutique, si peu affecté de réalité, à la limite d'un rêve éveillé. Tenant entre les doigts cette icône faite à votre ressemblance, je ne cesse de m'interroger sur le lien mystérieux qui lie les hommes à leurs demeures. Ces dernières sont-elles façonnées par leurs hôtes ou bien s'agit-il de l'inverse, un genre de mimétisme dont l'habitation projetterait l'empreinte sur les existants qu'elle abrite ? Mais ces pensées sont vaines dont on ne sait jamais d'où elles proviennent, ce qui les a inspirées, quelle conclusion en tirer. L'image, je ne vous la restituerai pas pour une double raison. Vous vous êtes effacée dans l'anonymat des ruelles et, quand bien même je vous aurais aperçue, cette douceur du jour, je veux la faire mienne, la poser sur le seuil du temps afin qu'elle illumine mon présent de sa précieuse humilité. La visite du gros bourg, ses théories de maisons anciennes perchées au-dessus du Liès, son pont en dos d'âne, son immense abbaye de pierres claires, sa halle montée sur des pilotis de bois, je n'en ferai qu'une rapide parenthèse, portant en moi, le secret désir de vous retrouver. Lequel, bien évidemment ne sera qu'une suite d'espoirs vite ternis, de déceptions cédant la place à la lame de la lucidité. Jamais on ne retrouve le livre précieux égaré, le stylo de nacre, le timbre en caoutchouc de son enfance. Jamais on ne rencontre l'espace de ses rêves.

La route du retour est un chemin étroit parmi les vignes, les chapelets de grappes noires, les rochers qui montent à l'assaut du ciel, les anciennes terrasses encore visibles à flanc de collines. Votre photographie, ou plutôt celle que je suppute être le portrait de votre maison - tellement il y a d'évidente ressemblance -, posée sur le siège du passager, fait ses menus clignotements sous la coulée de la lumière. Les jours sont courts en ce milieu d'automne et, maintenant, dans le déclin de la clarté, les teintes sont celles de l'ambre. Parfois de gemmes translucides. Bientôt un village que je ne connais pas, où je décide de faire halte. Le temps de prendre quelques photos. Une manie. Au cas où l'une d'entre elles pourrait illustrer un de mes futurs articles. Déjà, vous n'êtes plus qu'un feu vacillant sur l'orbe bleu de la mémoire, une lueur de phosphore. Village presque désert, sauf quelques chiens méfiants, de vieilles personnes disparaissant à l'ombre d'une moustiquaire, des enfants dont on entend les jeux derrière les façades. Soudain, au détour d'une ruelle, votre maison. Oui, c'est elle à n'en pas douter. Même mur de pierres sombres avec les étoiles rouges des roses, même crépi couleur mastic, mêmes persiennes bleu usé fermées sur d'invisibles fenêtres, même remise dans la perspective de la rue. L'émotion, sans doute, non de vous avoir retrouvée, mais au moins l'écrin qui vous abrite, et le rythme de mon coeur s'est accéléré, une moiteur perlant sur le front. C'est étrange, tout de même, cette tendance de l'âme à s'enflammer à la seule vue de cela qui ne saurait, du moins encore, recevoir le moindre prédicat dans l'ordre des relations. Une apparition et l'imaginaire en feu et le carrousel infini des images sur la toile claire du rêve. La maison, cette pierre angulaire sur laquelle mes désirs s'écartèleront comme la vague sous la poussée de la proue, j'en fais le tour. Juste pour la rendre lisible, pour la doter de lignes sûres à partir desquelles un événement pourrait survenir. Derrière, un petit jardin entouré d'un liseré de pierres. Des massifs de fleurs dont la plupart fanées. Le cercle d'une margelle, sans doute un vieux puits. Des tresses de lierre. Des cheminements de lianes. Un aspect abandonné, à moins qu'il ne s'agisse d'un savant désordre. Une table de jardin, blanche, avec des taches de rouille. Trois chaises assorties en métal ajouré, les montants dessinant des arabesques. Sur l'une d'elles, comme posé dans un geste d'habile négligence, le jonc de velours rouge fait son lacet pourpre pareil à une ligne de sang. Sur l'assise, le bouillonnement bleu, telles des vagues venant y mourir, de la cape de laine qui semble reposer dans une éternelle attente. Oui, et puis, dans cet abandon qui convient si bien aux demeures closes pour l'éternité, la neige immaculée de la pivoine qui, il y a peu, ornait le buisson de vos cheveux. Etrange image passéiste, démodée, venue d'un autre temps, comme si j'avais fait votre connaissance dans une vie antérieure ou bien alors dans ma prime jeunesse alors que ma mémoire vierge engrangeait jusqu'au moindre fragment du réel. Que faire dans cette fin de jour, dans ce presque crépuscule qui noie tout dans une indistincte myopie ? Il serait si tentant d'adresser un clin d'oeil au destin, de lui prendre la main, de le forcer un peu, de faire en sorte de devenir, pour une fois, le maître du jeu et de décider du cap sur lequel se diriger ! Il serait si tentant.

Je m'approche de la façade, tout près de la porte de bois marquée par le temps. Une pierre usée en limite le seuil. Un carillon au bout d'une chaîne aux maillons distendus. Du bruit, à l'intérieur, comme si quelqu'un, peut-être, derrière les lames des persiennes, cherchait à voir qui approche. Mes doigts montent en direction de la chaîne. Le métal en est froid, pareil à ces objets anciens pris de vieillesse dans les ombres des greniers. Il y a si peu de chemin à faire pour connaître une vérité, déboucher dans l'aire d'un secret. Le carillon résonne avec des sons métalliques, sourds, profonds, pareils à ceux habitant l'aire noire des puits, les pierres lisses des cryptes. Cela résonne dans les profondeurs du sol, cela suit les failles, les plissements du sol, s'enroule autour des tubes des racines, des cheveux des rhizomes. La chaîne dans les mains, médusé, je regarde la bâtisse aux volets bleus s'enfoncer dans la lave terrestre. Ce sont des magmas de bruits, des crépitements, des cataractes d'éboulis. Au fond, tout au fond d'un oeil immensément circulaire, est la demeure de ce qui n'a pas de nom et ne saurait en avoir. Une simple disparition de ce que l'on croyait pouvoir saisir dans les orbites de ses mains, enlacer dans les cordes de ses bras, étreindre dans les ramures de ses jambes. Ce sont des ondes bleues, des crépitements rouges pareils à des braises, des taches blanches en gerbes infinies. Je suis sur la pierre du seuil, en équilibre au-dessus de moi-même. Je vois ma naissance, le film de mon existence, les images saccadées en noir et blanc, en couleurs, les dernières séquences, le mot FIN inscrit sur la bannière noire de l'au-delà.

Un bruit intense, une stridence, une corne de brume. Une voiture s'approche dans le grésillement de son moteur. La mienne. La voiture s'arrête. La portière du passager s'ouvre. On m'invite à monter. Je m'assois sur le siège. N'osant regarder ce qui pourrait me fasciner et me conduire à ma propre dissolution. L'auto démarre dans un nuage blanc. L'habitacle, empli d'une sorte de brume, est presque illisible. Des doigts étroits sont arrimés au volant. Un air bleu entoure le corps de la conductrice qui enclenche la marche arrière et, alors, dans une fulgurante remontée, nous nous précipitons vers les lointains du temps, vers le passé qui frémit et aveugle. Nous voyons tout. Tout ce que nous avons été et jusqu'à notre anatomie interne, sacs de viscères et empilements d'os, lacs de sang et mers de lymphe, hululements et cris de désir, tensions du sexe et orgies sacrificielles, rédemptions et chutes dans les trappes cintrées des heures. Nous voyons jusqu'à l'étincelle primitive qui nous donna la vie et nous intima l'ordre d'avancer dans l'océan mortel, parmi les blancs dauphins, les raies manta et les squales aux dents acérées. Nous voyons notre premier accouplement, cette explosion nucléaire par laquelle des millions de scories humaines commencèrent à pulluler et à peupler la planète. Nous voyons l'infini faire ses éclatements en spirale, nous voyons les longs tunnels parcourus d'absolu, les nervures de l'être, ses milliards de fragments, ses irisations polychromes. Je vois la chaise rouillée sur laquelle je suis assise, mon passager à ma droite dont je cueille le sexe dans la braise de mes lèvres. Je vois la conductrice, son sexe ouvert, veuve noire mortelle qui m'étreint dans sa résille dense. Nous voyons des milliers d'étoiles fulgurer au firmament. Elle voit mon corps, la hampe de mon désir qui vrille son visage, pénètre son buisson de jais, piétine la blanche écume de la fleur virginale. Nous voyons la foudre et les éclairs et nos yeux sont des lampes à arc, des fleuves incandescents. Je vois le lacet rouge qui orne son cou faire ses contorsions, ses convulsions, pénétrer mon ombilic fou, ressortir par l'antre poivré de ma bouche. Je vois mon passager sur la margelle du puits, de mon puits, ourdir la chaîne de ses envies et écumer mon eau claire et s'abreuver à la fontaine des jouissances. Nous voyons les bosquets de thym courir sous la lune blanche. Je vois les aréoles enflammées, les comètes des hanches, la danse du pubis, les pentes luisantes du mont de Vénus. Je vois les mains longues et fines entrer dans l'orbe de mon plaisir. Je vois la faille longue, la cicatrice ombreuse qui me porte au-delà de moi-même dans la contrée des rêves éblouissants. Nous voyons un cirque de collines bleues, le dos argenté des moutons, une fenêtre éclairée, un dôme de lumière, une ombre penchée sur le parchemin des livres, des pages que le vent fait s'envoler, le crépitement nocturne de la garrigue. Je suis sous l'inquisition de la lampe blanche, une photographie entre mes doigts diaphanes, c'est à peine s'ils peuvent soulever le poids de l'image, d'une fille aux cheveux sombres, aux yeux perdus, au visage de terre jaune, à la bouche fendue sur la fraise légère des lèvres, au menton à peine apparu, au cou gracile entouré d'un lien de sang, à la vêture pareille au ciel pommelé de nuages. Je suis, suis-je, cet homme inaperçu dans la lumière jaune qui attend d'être, qui attend qu'on l'accueille, qui attend qu'on lui dise qu'il est, qu'il est dans l'attente d'être, qu'il est être en attente de lui-même, il fait si froid sur terre, parmi les convulsions de la matière, il fait si froid et je ne suis sûr de rien. Aurais-je au moins existé le temps d'une romance, alors que la nuit avance sur ses jambes de suie et que demain, peut-être, n'existera pas ? Aurais-je au moins ... ?

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 09:51

 

 

Acte IV

 

(La scène : Des platanes aux feuilles vrillées. Ocelles brunes. Desquamations.

Le mobilier :  les caisses abritant Ham et Hom sont devenues pareilles à des croûtes de pain calciné. Les becs de gaz : pliés à ras du sol. Pareils à des cols de cygne en fusion.

Nos amis les animaux : Rats rôtis. Quelques cafards monopattes. Chiens pelés, sans tiques. Pigeons flambés, becs croisés. Chats radiographiés grâce aux radiations. Restent des morceaux de squelettes.

Les personnages : Ham : entier.  Hom : entier. Ces imbéciles heureux n'ayant, jamais de leur vie, fait quoi que ce fût de leurs dix doigts, pas plus que de leurs cervelles ramollies ont eu la chance d'avoir la vie sauve, en dépit des mauvaises intentions du Dieu-Rê à leur encontre. "La mauvaise herbe ne meurt jamais."

L'autre personnage :  Sim-Glob...surnuméraire, à la silhouette étonnamment calamistrée, écaillée, emboîtements de divers états des choses ordinaires et des choses humaines.

Le temps : presque fini.

Le lieu : en sursis.

Sim-Glob est indolemment posé sur un monticule pierreux, le corps en déroute, l'âme de guingois. Sa tête triangulaire de Mante levée vers les cieux, les yeux globuleux presqu'éteints en signe de prostration - Ham, Hom sont à quelque distance, emboîtés jusqu'à la taille. Du ciel plombé et métallique surgit un oiseau au bec teigneux, aux yeux projetant des éclairs.

Ham-Hom s'adressent à Sim-Glob en même temps qu'à l'oiseau faussement céleste).

 

Ham : Hom, vois-tu ce que je vois ?

Hom : Non, Ham, je vois ce que je vois. Un point c'est tout !

Ham : Et, pourrais-je savoir ce que tu vois que je ne vois point ?

Hom : Assurément. Je vois que tu n'as pas vu ce que je regarde.

Ham : Et ce que tu regardes aurait-il plus d'importance que ce que je regarde ?

Hom : Ce qu'on regarde soi-même est toujours plus important.

Ham : Et, Hom, t'importerait-il que j'accorde ma vision à ce que tu observes ?

Hom : Sans doute, vieille Boîte pareillement déglinguée à la mienne !

Ham : Et, par une juste réciprocité, m'accorderais-tu la  faveur de jeter un œil sur ce que je vois ?

Hom : Un seul. Après la cécité !

Ham : Mais la cécité, parfois avec les deux.

Hom : Même ouverts ?

Ham : Surtout.

Hom : Et pourquoi une telle aberration ?

Ham : Les deux ouverts sont éblouis par la lumière.

Hom : Alors des vitres noires devant.

Ham : La cécité quand même.

Hom : Pas d'évitement ?

Ham : Pas vraiment.

Hom : Lumière noire moins nocive.

Ham : On le croirait.

Hom : En vrai, on ne le croît jamais.

Ham : Jamais.

Hom : Le pourquoi d'une telle chose ?

Ham : Le parce que, c'est qu'on préfère la cécité.

Hom : C'est plus confortable ?

Ham : C'est moins terrible.

Hom : Le terrible : dans l'évitement, dans la lumière ?

Ham : Les deux, vieux Rogaton. Regarder la lumière entaille les yeux. L'éviter entaille l'âme.

Hom : L'âme, on s'en fout !

Ham : Pas elle de toi.

Hom : Comment le savoir ? Suppositions seulement.

Ham : Elle le sait pour nous. Suffit !

Hom : Présomptueuse !

Ham : Non, Hom. Elle est le souffle.

Hom : Qui nous anime ?

Ham : Qui nous anime.

Hom : Plus de souffle : Néant ?

Hom : Yès !

Hom : Souffle : existant ?

Ham : Pas forcément. Certains soufflent et n'existent pas.

Hom : Croient, cependant ?

Ham : Croient.

Hom : Croire et être, pareil ?

Ham : Certains le croient.

Hom : Où, la différence ?

Ham : Croire : ne pas exister.

Hom : Crois-tu que tu existes ?

Ham : Piège. Je ne crois pas.

Hom : Crois-tu que j'existe ?

Ham : Non !

Hom : Alors pas d'existence pour ce bon vieux Hom qui t'accompagne depuis une éternité dans cette boîte semblable à la tienne, près du caniveau où nagent les blattes ?

Ham : Pas vraiment d'existence. Juste une illusion.

Hom : Pourtant tu peux me toucher !

Ham : Jamais de preuve. Toucher ne suffit pas.

Hom : Mais alors...

Ham : Tu existes pour toi, Hom. Rien que pour toi. Dans ta bulle.

Hom : Dans ta boîte.

Ham : Non, dans la tienne, Hom. Pas ailleurs.

Hom : Pas de certitude ?

Ham : Pas plus de soi que de l'autre.

Hom : On n'existerait pas ?

Ham : On dirait qu'on n'existerait pas.

Hom : Mais, au fait, que vois-tu que je n'ai pas vu ?

Ham : Regarde l'Etrange sur son tas de pierres.

Hom : Je regarde.

Ham : Que vois-tu ?

Hom : Je ne vois rien.

Ham : L'autre, toujours absent.

Hom : Et s'il me tue ?

Ham : Egalité. Absents.

Hom : Cette absence t'inquiète.

Ham : Non, sa présence seulement.

Hom : Inquiétante étrangeté.

Ham : L'étranger, toujours étrange.

Hom : Toujours étrange parce que non-moi ?

Ham : Parce que non-...

Hom : L'oiseau, étrange !

Ham : Oui, parce que non-nous.

Hom : Ailleurs.

Ham : Ailleurs est toujours au-delà de ce qu'on pense.

Hom : On pense en dehors de soi ?

Ham : On meurt !

Hom : A soi ou à l'autre ?

Ham : A soi, l'autre est détaché.

Hom : Satellite ?

Ham : Ellipse sans fin.

Hom : Les courbes se rencontrent ?

Ham : Jamais !

Hom : Et pourquoi ne le pourraient-elles ?

Ham : Impossibilité.

Hom : De ...?

Ham : D'intersection.

Hom : Probabilité incertaine ?

Ham : Plus qu'incertaine, Hom.

Hom : Giration sans fin ?

Ham : Oh, si, Hom, avec fin.

Hom : Pas évitable ?

Ham : Condition humaine !

Hom : L'oiseau, condition inhumaine ?

Ham : Vois-tu, Hom, tu as mis le doigt sur le point sensible. Inhumaine. Polémique des conditions. Par nature. L'oiseau que tu vois fondre sur sa proie,- le fragment vaguement  humanoïde en l'occurrence - , n'est autre que le faucon royal, celui qui orne la tête du dieu-Rê, le disque solaire, le disque de la Vérité que protège le cobra dressé. A force d'être abusé par les hommes, d'être trompé par leur sotte vanité, leur lourde inconséquence, leur comportement futile, Rê a précipité sur eux, le feu de sa colère. Beaucoup sont morts, grillés comme des sauterelles. Certains ont survécu, comme ce débris inconséquent que le faucon ne tardera pas à déchiqueter de son bec recourbé comme la lame du goyard à crochet..

Hom : Le spectacle est aussi ragoûtant que celui des rats morts, aux ventres gonflés, qui flottent sur les eaux du Canal.

Ham : C'est du pareil au même. Rat pour rat. Crois-tu que cet épouvantail décharné, mi-insecte, mi-ce-qu'on-voudra, ait encore le souvenir d'une forme vaguement humaine ?

Hom : Ham, nous sommes, nous aussi, des rats en sursis.

Ham : A la bonne heure, tu réalises enfin ! Mais tu seras toujours à temps de te désoler lorsque le bec du faucon viendra vider tes entrailles. Pour l'heure, tel Néron assistant au spectacle fascinant de Rome en train de brûler, régalons-nous du tableau qui nous est offert. Un avant-goût. On n'est jamais si bien situé dans le désir qu'à la mesure d'une situation anticipatrice. Réjouis-toi à l'avance de ton sort tragique. Il est encore temps. Ne t'es-tu point aperçu que, tout comme moi, du reste, la partie inférieure de ton tronc, celle enfermée dans la boîte, est déjà gangrenée par la vermine ? Sens donc les gargouillis internes, la lente putréfaction. Jamais tu ne seras plus vivant qu'à sentir la mort t'envahir cellule après cellule. Et contente-toi, il te reste encore le tronc et la tête. Cela est suffisant pour vivre une éternité.

En attendant, je te propose de voir, chez l'autre, qui est le miroir de notre propre effigie, la progression du délabrement. Goûtons-le à son juste prix. Et ne nous privons pas de commenter les étapes du chemin de croix. Bientôt à notre tour...

 

(Les deux acolytes,  déjà pris de métaphysique plus qu'il ne serait souhaitable, contemplent la scène avec : Mant'Glob'Sim en pleine déconfiture;  les coups de becs furieux du Faucon-envoyé-de-Râ en personne; le canal qui coule ses eaux glauquement merdiques; les Platanes qui, derrière leurs ocelles vert-de-grisées n'en pensent pas moins; quelques rats égarés claudicant, pour la plupart sur trois pattes; quelques chats à moitié rongés par les mites; quelques pigeons semblables à des déjections anémiées, etc...)

 

Mant'Glob'Sim (MGS) : Frères inhumains qui près de moi vivez, que ne venez-vous à mon secours ?  Ce faucon est une vraie harpie. Il ne me laissera que le croupion et encore !

Juge Ham : Mais, MGS, qui donc es-tu pour nous parler avec autant d'arrogance ? Ne t'es-tu pas aperçu que nos manches rabougries et calamistrées, je le concède, sont néanmoins rehaussées de plusieurs rangs d'hermine ?

MGS : Oui, certes, mais je ne peux plus guère faire confiance à mes yeux usés de mante. Je croyais qu'il s'agissait de simples jets de morve purulente !

Juge Hom : Te voilà bien remonté contre tes Juges. Crois-tu, par hasard, que ce soit la meilleure façon d'assurer ton salut ?

Teigne-Faucon (TF) : N'écoutez pas cet imposteur, juges intègres. Il ment comme une punaise de sacristie et, en plus, ne mérite que le châtiment suprême. Je vais m'y employer de toute la vaillance de mon bec recourbé comme la faucille.

 

(Un morceau de front muni d'antennes et de quelques souvenirs d'une calvitie avancée prennent le chemin des airs.)

 

Juge Ham : Te voilà donc bien plaisant, grand escogriffe trépané. As-tu au moins pensé à recouvrir ta dure-mère d'une quelconque protection, afin que tes idées tordues ne s'enfuient à trépas ?

Juge Hom : Idées de rien. Pets de nonnes. Préoccupations sous-ombilicales, et encore !

TF : Dois-je faire durer le supplice afin de vous être agréable ou bien hâter la tâche ?  Rê m'attend afin que nous prenions place à bord de l'embarcation  royale pour notre périple nocturne.

Juges Ham-Hom (en chœur) : Fais durer, Oiseau-céleste. A la mesure de l'indignité de ton supplicié !

TF : Je crains bien que ceci ne recouvre le temps de plusieurs régénérations nocturnes mais je ferai de mon mieux.

 

(C'est au tour des oreilles, ou du moins  ce qui reste des pavillons, de déserter les contours échancrés de leur possesseur).

 

Les Oreilles : Que ne me laisses-tu attachées à mon rocher originel ? J'avais encore tant de choses à entendre, tant de choses à écouter avec passion !  

Juge Hom : Sornettes que tout cela. Qu'avez-vous fait, esgourdes vaseuses, sinon vous ouvrir aux confidences miteuses, sinon vous faire le réceptacle des calomnies, des procès en diffamation, sinon dilater vos conques mielleuses pour y recueillir des conseils véreux, écouter le vent délétère des sourcilleux, des tordus de l'âme, des haineux de toutes sortes ?

 

(Bec crochu dévisse ensuite le nez, extirpe de la tunique vert-pomme ourlée de rose, d'abord la chair des joues, ensuite les lèvres où pendent de piteuses mandibules, puis la langue, avant de s'attaquer au reste du visage. Les lambeaux d'épiderme flottent au vent solaire pareils à des drapeaux de prière sous les remugles de la foi bouddhiste. Privé maintenant des organes concourant éminemment à son expression, MGS s'efface pour laisser ces derniers assurer sa défense.)

 

Lèvres : Tout au long de l'existence de Siméoni, nous avons recueilli toute notre énergie, afin de le servir, de lui permettre de parler selon le beau langage qui en déterminait l'essence. Combien de discours avons-nous prononcés sur l'art, l'humanisme, la littérature. Nous récitions indifféremment les poèmes des romantiques, des symbolistes. Nous déclamions les plus beaux vers, récitions les tragédies, enchantions les comédies. Et nos hymnes à l'amour, à l'amitié ! Nos tirades sur les mérites de l'homme. Nos harangues sur les agoras afin d'y instruire le peuple. La philosophie coulait de nos lèvres pareille à un nectar, à une écume bienfaisante, salvatrice. Nous n'avions de cesse de proférer des paroles d'apaisement, de réciter des cantiques, de psalmodier les chants de l'espoir, de l'essor. Toute une vie bien remplie, mais pour une juste cause, mais pour...

Juges Ham-Hom (en chœur) : Insolentes, triples menteuses, simples incantations de sorcières.. Vous les traîtresses. Vous les impies toujours prêtes à renier vos promesses. Vous les médisantes qui avez vidé votre fiel sur tout ce qui passait, le beau, le bien, le vrai. Impudeur macrocosmique qui vous soufflait de commettre les pires avanies, de compromettre vos amis, de trahir vos compagnons de route. Certes, le langage était votre lot commun. Vous en avez usé sans discernement, jusqu'à plus soif, l'amenant à croupir dans de bien tristes fosses, dans plus d'une impasse mortifère.

Et votre langue participait au sabbat, langue de vipère, de pute, de vieille guenon puante. Vous l'avez bradé, le si beau langage, réduit en haillons, prononçant à tout bout de champ, sans raison précise, juste histoire de vous fondre dans la mortelle ambiance : "On va dire ", et en fait vous ne disiez rien, mais strictement rien. Puis, dans la foulée  : "Y a pas d'souci", la bouche en cœur avec des trémolos de vieille maquerelle dans la voix. Oh, bien sûr, les soucis, les vrais, les existentiels des pauvres types, vous vous en battiez le coquillard. Quant aux soucis des philosophies comme fondement de l'angoisse, antichambre de la métaphysique, ces mots vous étaient étrangers et résonnaient à vos oreilles d'idiots comme de sombres obscénités. Puis il y avait aussi "c'est grave" et alors l'on se serait attendu à entendre énoncer quelque pensée profonde sur les civilisations, on n' avait droit, la plupart du temps, qu'à d'affligeantes remarques superfétatoires concernant le mobile qu'on avait oublié au logis ou bien la paire de collants qui filait.  "Ça assure" et cela nous assurait vraiment d'entendre une kyrielle de banalités affligeantes. "Trop bien "et là  on n'était  ni dans l'esthétique, ni dans la contemplation mais dans la considération merdique à propos, par exemple, du dernier gadget parfaitement inutile (d'ailleurs c'est un évident pléonasme). "J'ai galéré" ne vous faisait nullement monter dans une galère romaine propulsée par des milliers de bras réduits à l'esclavage et s'appliquait simplement à la queue que vous aviez été contraint de faire afin d'acheter votre place au gala de votre rocker préféré. Des expressions académiques, distinguées, transcendantes, vous les lèvres, vous la langue en aviez encore des millions à nous servir, parmi lesquelles : "c'est puissant", "trop classe", "c'est stylé" et en fait, disant cela, ce n'était ni puissant, ni classe, ni stylé. C'était nul et non avenu, identiquement à tous les déplacements moutonniers de l'humaine condition. C'était à gerber sur place, sans délai, avec des éructations subséquentes jusque dans votre sommeil d'honnête homme.

  Mais encore, vos lèvres n'auraient excellé qu'à articuler un langage fat, tronqué, irrévérencieux, grotesque, c'eût été un moindre mal. Mais il y avait pire, bien pire.

Vos lèvres pulpeuses étaient gonflées sous les assauts du désir, elles se tordaient dans tous les sens pareillement à un nœud d'anacondas excités. Impudiques, ordurières, péripatéticiennement révulsées. Elles étaient le lieu de la luxure crue, de la dépravation rubescente. Oui, tout était rouge, igné, incandescent dès que vos limaces carnées rôdaient autour d'une viande fraîche, virginale de préférence, bien qu'il ne vous déplaisait pas de vous distraire de quelque mets faisandé, de traînées bien mûres, déjà un peu blettes.  Au mets en question, vous aviez donné un nom facétieux, sans importance, sorte de néologisme creux qui résonnait à la manière d'un antique véhicule, ledit mot ressemblait, je crois, à "Rosengart", antique guimbarde dont vous attendiez seulement qu'elle vous conduisît vers un bien minable et hypothétique septième ciel. Non, de grâce, renoncez à ouvrir cette bouche d'inconséquence, cet orifice hargneux et délétère. Plutôt que de le destiner à émettre des messages de paix, d'entente, d'harmonie, que sais-je ?, ne vous êtes-vous empressé de le précipiter vers les grappes méticuleuses de seins pléthoriques accrochés  à des nourrices rances, vers les toisons arborescentes de pubis ravagés de petite vérole, vers les reliefs analphabètes et ventriloques de nombre de Monts de Vénus érodés par votre meute de cabots larmoyants. Cela, vous ne pouvez le nier, le jeter aux orties. Pas plus que vous pourriez dissimuler la destination première de vos coussinets cupidonesques à s'enfoncer dans le nid voluptueux de la gourmandise, à sucer jusqu'à la moelle outrancière et grasse les nourritures terrestres de votre museau de porc ingrat. Vous vous  gobergiez de vos sordides banquets, ô combien ! Les pauvres pouvaient bien crever par pleines charretées sur les chemins paumés du monde. Vous n'aviez d'égards que pour la rotondité de votre panse mafflue que vous portiez devant vous, avec ostentation, à la manière d'une offrande. Vous n'étiez qu'un minable boudiné n'ayant même pas conscience de sa déchéance. L'eussiez-vous eue, cela ne vous aurait en rien exonéré, cela aurait simplement mis en exergue l'existence d'une bêtise crasse, cependant moins crasse qu'elle eût pu l'être et ceci du simple fait de votre savoir à son sujet.

Voyez-vous, j'aurais préféré tresser votre couronne de lauriers plutôt que de médire. Mais, il ne s'agit de médisance qu'en apparence. Dire la stricte vérité, est-ce médire ? Vous m'accorderez la circonstance atténuante de d'y avoir été poussé par votre incurie. 

 

(Puis, dans une belle envolée lyrique de coups de bec lacérant et de griffes ulcérées, c'étaient les yeux de Siméoni qui étaient à la fête. Ses beaux yeux bleus d'inverti sexuel ou de travelo non parvenu au terme de la métamorphose. Ses beaux globuleux périscopes de mante vicieuse fourrant ses prismes partout où il y a du merdique à observer, du lubrique à se  mettre sous la dent. Les pupilles, noires comme du jais, mince grenaille disloquée, gisaient au milieu de la flaque cristalline et humorale, couleur grenadine, des sclérotiques éclatées, alors que des bribes mantesques, vertes pareillement au fiel, flottaient, tels des étendards phosphorescents sur le déluge oculaire).

 

Les Yeux (ou la bouillie qui en tenait lieu) : Tout, nous avons tout archivé dans nos cellules inventives, afin d'assurer la gloire de celui qui...

Juge-Ham; Juge-Hom; Teigne-Faucon (de concert) : NON. Suffit  vos simagrées de petits morveux dégénérés. A vous écouter tous, les plus grands miracles de la terre, les plus surprenantes gloires ne suffiraient pas à établir les mérites dont vous êtes affecté depuis votre naissance et peut-être même au-delà, tellement un sang royal doit irriguer vos veines. Mais vous n'êtes, en réalité, que du menu fretin, de l'engeance de bas étage, des palefreniers d'écuries crottées jusqu'à la gorge. YEUX, yeux, yeux, triple compromission de l'homme, triple trahison, triple infamie. Ce que vous faites, à longueur de journée, ignorer le beau, le bien, le vrai. Rien que des manigances sulfureuses. Rien que des reniements de conscience. Rien que d'insolentes dérobades. Décillés, jamais vous ne l'avez été, ne retournant vos pupilles que vers l'antre obséquieux et inconséquent d'un intérieur vide de sens. Votre regard, vous auriez pu en faire un arc affuté, incandescent, lequel aurait percé la peau des choses, désoperculant la mutité du monde, extrayant de sa densité chtonienne, le graphite de la connaissance, le mercure brillant des mille feux du savoir. Une pure aventure. Une  joie. Une ouverture. Une faille percée dans la falaise existentielle, épaisse, inamovible, mutique. Regarder comme on marche. Pour découvrir, faire de ses pas le foyer d'une avancée, de sa respiration le tremplin d'une inspiration poétique, de son cœur un centre rayonnant d'humanité. Tout ceci vous auriez pu le faire. Bien évidemment, un effort est nécessaire au début. La mobilisation d'une volonté. La mise en acte d'un projet. Mais après, quel déploiement, quelle irisation de la pensée, quel bond de l'intellect ! Soudain, devant vous, plus même, en vous, les immenses territoires qui livrent les plateaux de terre rouge où souffle le vent, les tortueux canyons à la longue mémoire, les lacs scintillant où s'abreuvent les plus belles civilisations, où se révèlent les cultures en ce qu'elles ont d'universel mais aussi d'unique. Yeux disponibles, empreintes fraîches, fécondant le sol de poussière des signes pluriels de l'imaginaire. Yeux multiples. Ceux des enfants reposant dans l'innocence première. Yeux oblongs des lianes métissées chantant dans leurs hamacs de chanvre. Yeux des explorateurs tendus vers la pure connaissance des hommes perdus sous les arceaux de la canopée. Yeux tristes des peuples opprimés. Yeux en amande qui disent l'amour, la longue volupté. Yeux de braise de la panthère. Yeux des crocodiles à la fente longitudinale, là où dort la pure puissance. Yeux ocellés, cuirassés des caméléons, infiniment mobiles. Les yeux sont beaux. Aussi bien les ocelles des platanes, aussi bien celles du léopard, aussi bien les irisations du Grand Paon de nuit. Fascination des yeux pour le réel. Fascination du réel pour les yeux dès qu'ils  se découvrent.. Il y a tellement à voir, depuis la mince ligne d'horizon jusqu'au grand dôme bleu, en passant par les arbres, les insectes, les hommes tatoués, leurs habitats de branche et de boue, les fils de la vierge où repose la rosée.

  Comment l'homme peut-il oublier cela, cette longue coulée d'airain, de métal en fusion qui fait un fleuve continu depuis la courbe de notre conscience et s'étoile, loin au-dessus des choses immanentes, tangibles, fragiles. Ce que les yeux peuvent voir, ce ne sont pas seulement les objets, les haches de pierre, les lacis de racines, les accumulations de pierre. Ce qu'ils peuvent voir va bien au-delà, au centre des choses et autour d'elles, là où vibrent les gestes des civilisations, les remous de l'inconscient, les vivantes érections du sens. Constamment les yeux voient l'invisible, perçoivent l'indicible, l'immatériel, les événements ténus, inapparents. Il suffit de s'y disposer, de s'y exercer. Il n'y a pas d'autre secret, d'autre exigence. Une inclination, les conditions du surgissement des affinités. Lorsque tout est en relation, uni, en osmose, les choses, naturellement, tiennent leur langage essentiel. Les oiseaux entrent dans les arbres qui les soutiennent, les vagues dans leur socle originaire, le vent dans l'outre dont il s'est échappé. Tout en abyme, en emboîtements, en objets gigogne. Plus de séparation, de division, de fragmentation. Une visée unique où tout s'imprime dans un même flux, où tout s'harmonise dans un même rythme. Voilà ce dont vous êtes capables, vous, les yeux et que vous avez constamment oublié, vous réfugiant prosaïquement dans une vue myope, cyclopéenne, soumise à l'orbe étroit des choses, à leur signification cryptée.

A défaut de cela, d'ouverture, d'amplitude, ils n'étaient que des billes de porcelaine, des calots de verre sur lesquels ricochait la lumière, sans les traverser, sans les féconder. Des mutités de calcite étroit, des gangues refermées sur leur inconséquence denses, pierreuses.   

 

  Une vraie harangue à destination des hommes mortels. Une vraie condamnation de leur erratique cheminement. Plus rien ne bougeait et, au milieu des lames d'air denses, on ne percevait plus qu'une fiction clouée contre le ciel oublieux, des vibrations tellement infinitésimales qu'on eût dit des insectes pris dans des blocs de résine.

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 Du moins en était-il ainsi pour les deux potiches Ham et Hom,  pour le cierge laissant fondre ses gouttes blanches qu'était devenu l'ancien humain Siméoni, simple sillon inconséquent parmi l'infime poussière. Seul Teigne-Faucon, dans sa hargne volubile, son impatience à lacérer sa victime, semblait animé de quelque vie probable et prometteuse d'avenir. Considérant la scène depuis l'espace de son jugement critique et rationnel, n'importe quel spectateur eût pensé avoir à faire à une fin du monde, à une réalisation concrète des prédictions tordues de quelque millénariste. Il faut dire, le tableau n'était guère réjouissant. L'horizon était coincé entre deux sphères amoureusement conjointes, mais dans un accouplement hautement bestial, fielleusement destructeur, le ciel s'offrait en charpie ondulatoire, les concrétions pseudo-existentielles n'apparaissaient, quant à elles, qu'à la manière de mécaniques rouillées, de vieux ressorts aux spires détendues. Rien ne rebondissait plus dans cette atmosphère poisseuse, sinon les déflagrations épisodiques de l'oiseau royal et, en sourdine, les récriminations acides des contempteurs de l'abomination rampante dont ces pauvres hères avaient été, sans doute à leur corps défendant, les supports grandiloquents mais de peu d'importance. Juste des remugles étroits poussés vers le néant par le vent de l'absolu. En dehors d'un regard d'entomologiste, de la pratique de gestes adéquats procédant à la dissection des restes observables, il n'y avait strictement rien d'autre à faire que d'attendre que la dissolution arrivât à son terme. Reconnaissons que l'accomplissement de cette tâche, pour passive qu'elle fût,  devait convoquer  l'ample respiration de la philosophie et une dose non moins considérable d'abnégation, d'effacement de soi, d'ouverture à l'affliction vraie inspirée par de telles décrépitudes. Le lecteur comprendra aisément que toutes ces considérations étant rassemblées, il nous soit loisible, à présent de poursuivre notre investigation.

 

(Faucon-impitoyable poursuivait son entreprise avec une belle ardeur. Il ne voulait pas louper l'heure de l'embarquement avec Patron-Rê dont la mécanique temporelle était aussi admirablement réglée que sa propre course dans l'espace cosmiquement éthéré. Giclures de peau, éclatements de derme, disjonction ligamentaires, fracas osseux, démantibulations liquidiennes, excoriations cutanées, arrachements aponévrotiques, giclures  adipeuses se succédaient comme le jeu puéril de l'enfant tout à la hâte de désemboîter ses Lego, de déconstruire ses tours de Meccano, de dissocier les milliers de pièces de son puzzle merdique. Présentement, T-F s'ingéniait à dissocier la glotte siméonienne, à démonter les chapelets de glandes du cou, à casser les clavicules, à étirer les bronches qui éclataient comme autant de petits ballons de baudruche. Le cœur résistait, l'enfoiré, aussi Faucon-Fossoyeur usa de ses deux pattes arc-boutées sous l'effort et de son bec comprimé comme l'air d'un piston et fit gicler toute la masse profuse, couleur grenadine, vert-mante et vineuse, tel le bolet de Satan. C'était une belle salsa du démon où alternaient, dans un rythme endiablé, les entrechats  aortiques, les pas de deux ventriculaires, les menuets coronariens, les bourrées mitrales. On s'étonnera, sans doute, de la miraculeuse résistance de Mant'Glob'Sim, lequel, parmi deux renvois d'hémoglobine, demandait encore à ses Juges impartiaux, Ham et Hom, de le gracier, de lui accorder longue vie. Bien que son parcours ne fût pas exemplaire, loin s'en fallait, nos deux magistrats se seraient laissé apitoyer, cependant ils n'avaient ni le mode d'emploi pour reconstruire le misérable apophtegme, ni la formule magique qui eût pu inverser son destin. Il leur fallait donc se résoudre à poursuivre leur sanguinaire entreprise jusqu'à ce que mort s'ensuivît et, à ce rythme, ils ne donnaient pas cher de la peau et autres accessoires facultatifs du pauvre type. Bien que le cœur fût un mets de choix pour déblatérer sur la générosité, l'altruisme, le sentiment religieux, la disponibilité, l'ouverture, l'humanisme, la capacité de don de soi et autres fadaises du même genre dont l'impétrant, aussi bien que ses semblables se contrefoutaient comme de l'an 38 et des poussières, Hom, Ham, décidèrent de sauter l'épreuve afin de consacrer leur vue pénétrante à d'autres parties non moins savoureuses et hypothétiquement glorieuses.

Cependant, Faucon-Enragé désossait consciencieusement son cobaye, ne prenant même pas soin de trier les morceaux. Quelques filaments de peau attachaient encore les bras aux clavicules teigneuses. Faucon, d'un coup incisif de bistouri, détacha les morceaux comme un boucher, expert dans son art, sépare aiguillettes et gîte nerveux, sans autre forme de procès. Donc les bras gisaient à terre dans un jus rosâtre que saupoudraient  des poussières cendrées pareilles à celle issues de la gueule des volcans. Le peintre Soutine, grand expert en poulets vidés, plumés et autres charognes éventrées aurait eu matière à réflexion pour réaliser ses natures mortes, lesquelles n'avaient jamais si bien porté leurs noms que sous le pinceau du natif de Biélorussie. Mais le propos de Ham-Hom n'était pas d'étudier le réalisme en peinture, fût-il des plus arrogants, mais de considérer la nature humaine selon ses diverses coutures. Il restait fort à faire !)

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Les Bras : Immense a été notre mérite, piochant, retournant la terre afin d'y faire germer les merveilles que Siméoni, en homme respectueux de la nature, en amoureux de la culture...

Ham-Hom (en doublette) : Vos gueules, bras impotents, éminences chafouines seulement occupées de votre bien être de pendeloques inutiles. Que vous sert donc d'être si précieusement élaborés par dame Nature pour ne servir que de basses besognes ?

Les Bras : Juges intègres, pourtant nous avons réservé nos forces à secourir la veuve, à porter le paralytique, à soutenir...

Ham-Hom : A soutenir votre incompétence notoire à faire quoi que ce fût d'utile pour vos semblables. Vous n'avez passé votre vie de membres fuyants qu'à embrasser le vide, à saisir d'improbables résolutions, à serrer des projets aussi futiles que vains. Certes, vous avez tenu dans vos éminences boudinées des femmes de petite vertu, certes vous avez porté des cadeaux volumineux comme des montagnes russes, certes vous avez soulevé des coupes lors de concours d'élégance, de beauté. Mais ce n'était que poudre aux yeux, giclée  de perlimpinpin, vent de galerne et pirouettes frivoles. VOUS étiez en question et SEULEMENT VOUS ! Mais croyez-vous donc que vos simagrées, vos sardanes, vos bourrées, vos gigouillettes, bras virevoltant par-dessus votre crâne de marsupial, ait abusé qui que ce fût ! Vous n'étiez qu'un pantin démantibulé amusant les foules, un saltimbanque à la petite semaine faisant ses petits tours de passe-passe minables, inglorieux, perclus d'intentions prétendument altruistes. En réalité, vous ne faisiez que girer piteusement autour de votre socle inconsistant, qu'élever votre effigie que vous pensiez être de bronze alors qu'elle n'était qu'empilement de matières molles, inconsistantes, fécales, si vous voulez tout savoir. Oh, je vous l'accorde, c'est dur à avaler, pour vous d'abord, ensuite pour  l'homme que vous avez servi autrefois et qui, peut-être, ne saisissant que le néant, croyait faire œuvre utile. Mais voyez maintenant combien il est démuni,  "démembré" au sens le plus étroit, réduit à un état larvaire, grabataire. Pitoyable, sans doute. Mais c'est d'abord à lui-même qu'il doit cette sombre déchéance, à sa morgue hautaine, à son irrespect des autres, de soi aussi. C'est la même chose. Parfois est-il rassurant de croire que le cours des circonstances  eût pu s'inverser. Mais alors, vous les Bras, que ne vous êtes-vous saisi, à "bras-le-corps", de cette frêle construction de gélatine et d'irrésolution, cherchant à la déposer sur un socle éminemment humain à partir duquel son rayonnement eût reçu les conditions de sa réalisation effective ? Ne dit-on pas communément, devant quelque spectacle désolant ou bien face à un événement franchement inconcevable, ou bien d'une tâche harassante qui vous est confiée : "les bras m'en tombent" ? N'avez-vous pas succombé trop vite, renonçant à votre mission avant qu'elle n'ait porté ses fruits, à savoir déployer la conscience ouvrante de votre hôte ? Des circonstances atténuantes ? Certes, mais ceci ne change rien au problème. Le sens est définitivement occlus, qu'aucune manœuvre, aussi habile pût-elle apparaître, pourrait à nouveau mobiliser. Il en est ainsi du sens qu'il ne peut se formuler à rebours. A rebours est la marche vers l'aporie : aucune issue.

Les Bras : Nous acquiesçons à votre jugement dans son ensemble et prenons acte de l'embarrassante situation mortelle qui est la nôtre. Mais, de grâce, ne nous condamnez pas avec une sévérité qui ne ferait de vous que des juges non soucieux d'intégrité, d'équité. Les Mains, avez-vous mesuré combien les Mains, nos appendices nous prolongeant naturellement sont, autrement que nous, responsables des faits. Les Mains constamment mobiles, manipulatrices, artisanales, édifiantes. De vrais prestidigitateurs. De vrais alchimistes qui métamorphosent le réel de leurs doigts habiles, rapides. A côté, nous ne sommes que des jarres empotées, des outres remplies d'impotence. Ah, les Mains, combien elles contribuèrent à nous rendre vivants, alertes, efficients. Mais combien elles creusèrent les fosses qui nous ouvrirent leurs larges catacombes !

Juges Ham-Hom :Mais combien il est facile d'attribuer aux autres ses fâcheuses inconséquences ! Soit, les Mains.

Les Mains : Nous ne sommes que de simples extrémités, d'innocents rouages exécutant des ordres venus d'ailleurs. De bien plus haut. Regardez donc nos projections sur l'aire corticale : de vrais territoires, de réelles cartes de géographie avec leurs fleuves, leurs sources.

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 Nous ne sommes que l'aval de décisions hors de notre portée. Nous ne sommes que de minces écoulements dont nous ne percevons même pas l'origine. Oh, sans doute, comme tous nos fragments frères, avons-nous commis quelques sottises, quelques gestes inadéquats. Mais à notre insu. Oui, à notre insu !

Juges Ham-Hom : Arrêtez donc vos jérémiades, cessez donc vos pantalonnades ! Combien de fois vous êtes vous laissés aller à vous plonger dans le cambouis, à vous compromettre dans des manipulations douteuses ?  Combien de fois avez-vous été lestes, lourdes, baladeuses, crochues, liées, vides, de fer ? Combien de fois à la pâte, au collet, dans le sac ? Combien de fois insuffisantes, perverses, compromises ? Et ne vous réfugiez pas dans l'argument facile consistant à dire que vous n'étiez que des exécutantes. On n'exécute jamais que ce qu'on approuve. Du moins ne le désapprouve-t-on. C'est déjà trop que de se laisser aller, sinon avec complaisance, du moins avec un assentiment suffisant à commettre des actes "sous le manteau". Or, le long de vos vies aventureuses, souples et dodues, effilées et digitalement esthétiques, recourbées et noueuses, avez-vous fait autre chose que de vous dissimuler, de vous soustraire aux tâches exaltantes qui eussent fait l'honneur de votre condition ?

Ham : Mais, si vous le voulez bien, et je ne doute pas un instant que vous le vouliez, mon Compagnon et moi, allons nous livrer à une "parodie de justice", à une manière de mince dramaturgie, dont votre existence a été la scène permanente. Je serai votre Juge à charge, alors que Hom sera celui à décharge. A toi, Hom, défends donc la cause de ces Mains sans doute innocentes. Il suffit de les regarder, d'apercevoir leur attitude ouverte pour s'en convaincre !

Hom : Mains, vous avez su incarner la beauté de votre mission. Artisanales, vous avez donné forme à l'argile si douce, ductile, tempérante. Votre travail de potier, vous lui avez donné sens, créant le vide autour duquel vous avez édifié les parois de l'outre, du récipient sacré destiné à abreuver les dieux. Tout s'ordonnait à partir de là. Vide, l'outre résonnait des paroles de l'origine, disait l'amplitude de la nature, la grandeur de l'homme, la magie du langage, la dimension étonnante de l'œuvre d'art. Pleine, elle témoignait de la densité de la vie, de sa capacité à s'écouler selon quantité de filets, de ruisseaux, de fleuves étincelant de leurs millions de gouttes.

Ham : Belle plaidoirie, en effet. Mais, Hom, serais-tu devenu  sourd à l'incurie de ces Mains, à leur inaptitude foncière à édifier quoi que ce fût de remarquable ?  Ne parlons même pas de créer du beau, encore moins du sublime. Les récipients commis par tes Protégées n'ont jamais servi qu'à abreuver les hommes ordinaires, à étancher leur soif inextinguible. Nulle ambroisie subtile. Seulement des boissons rustiques, enivrantes. Il fallait oublier, Hom, oublier qu'on était vivant sur cette terre et que cette fatalité était un boulet attaché à nos pieds d'Inconséquents errant au hasard des chemins. Remplir l'outre  de pièces d'or volées aux autres, de préférence pendant leur sommeil. Combler le vide de petits magots, de minuscules broutilles amassées avaricieusement au long d'un périple laborieux. Jamais d'exigence, d'élévation au-dessus d'une immanence lourde, compacte. Non. L'inclusion dans la terre, pareillement aux déserteurs qu'on enterrait vivants dans des fosses de glèbe. La disparition de l'identité dans une matérialité abstruse. Où donc le merveilleux travail du Potier, sa symbolique par laquelle poser la dialectique du plein et du vide, du sens et du non-sens, de la vie et de la mort, de l'être et du néant, du savoir et de l'inconnaissance, de la présence et de l'absence ? Oh, bien sûr, Hom, nul n'aurait été jusqu'à demander qu'une telle mission fût remplie. L'attention à quelques manifestations, fussent-elles  épiphénomènes, eût suffi à faire des Mains des consciences attentives, déterminées à comprendre quelque avancée de la marche du monde. Ainsi se seraient-elles déliées de leur allégeance habituelle à l'obscur, à l'insignifiant.

Hom : Juge Ham, ne serais-tu pas partial, trop occupé par des considérations proches d'une vision idéale de l'humanité ? A la recherche d'un absolu, par exemple ?

 

Ham : Juge Hom, je ne demande qu'à relativiser. Je dois dire, jusqu'à présent tes arguties pêchent plutôt par défaut que par excès !

Hom : Trouves-tu l'action des Mains seulement négative ?

Ham : Certes !

Hom : Eh bien, puisque tu parles de Mains négatives, tu concèderas leur participation à l'élaboration de grandes œuvres, patrimoine de l'humanité.

Ham : Sans doute. Des faits !

Hom : Les Mains négatives projetées sur les parois du Paléolithique, comme à Pech-merle, par exemple.

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Ham : Certes, Hom, ces réalisations sont remarquables. Mais elles sont le fait d'une humanité hésitante qui cherchait ses traces, voulait laisser son empreinte, témoigner pour le futur. Premiers essais émouvants et combien signifiants de ce qui allait advenir lors de la grande migration humaine, balbutiements du langage à venir. Mais alors, si la vie était rude, cavernicole, ombreuse, bestiale, sauvage, elle n'avait pas encore atteint sa vitesse de croisière. Il n'y avait pas encore le déferlement des biens matériels, l'envie de les posséder, de paraître, de dominer coûte que coûte son vis-à-vis. Ce dernier, on pouvait l'exécuter sommairement, le couper en morceaux, éventuellement le manduquer : la survie était à ce prix. Aujourd'hui le cannibalisme existe tout autant, mais plus sournois, plus pervers, plus dissimulé, ce qui le rend d'autant plus redoutable. Et, cher Juge, que tu convoques à la défense de tes chères Clientes, Léonard de Vinci, Delacroix, Rembrandt, Picasso n'apporte rien de plus. Les doigts de quelques Mains, fussent-ils peu recommandables, suffisent amplement à faire l'inventaire de ces génies. Les pierres ne sont précieuses que parce qu'elles sont rares !

Hom : Juge Ham, je crois, à voir ton intransigeance, que j'aurai bien du mal à faire monter quelque Main que ce soit à la hauteur de la moindre cimaise !

Ham : Je te laisse pérorer à ton aise. Sans doute y a -t-il quantité de vertus dont sont parées tes Méritantes qui sont passées inaperçues !

Hom : Eh bien, sans vouloir en dresser une liste exhaustive, voici quelques vérités qui me paraissent aller dans le sens de leur acquittement : Mains qui ont creusé la terre afin de la féconder, de l'ensemencer, de faire lever les épis dont les hommes se nourrissent. Mains dédiées à la caresse apaisante, mains jointes dans l'attitude de la prière, tendues pour secourir, sortir son pareil de l'ornière, Mains qui étreignent, mains qui...

Ham : Hom, arrête tes digressions. Tu es un bien piètre avocat. Plutôt que de sauver tes Obligées, tu ne fais que leur ouvrir la trappe par laquelle leur vie étriquée disparaîtra bientôt, fumée aussi vite dissipée qu'apparue. Remarque, elles ne méritaient mieux. Maintenant, c'est à elles que je vais m'adresser. A charge, bien entendu. Sans doute sont-elles blâmables, à la hauteur de leur inconscience. Condamnables, sans appel !

 

(Présentement, les Mains n'étaient que de minuscules vanités, de simples repliements, de minables effondrements d'inconséquences cumulées. Pareilles à de vieux gants mités qu'on aurait abandonnés sur un chantier, au milieu des gravats, des poussières de ciment et des tourbillons de vent. Autour d'elles, dans une mare carmin, s'ourlaient des meutes de lambeaux vaguement humains. Parfois, sous l'effet des tourbillons d'air ou des tremblements du sol, les doigts, singulièrement animés d'une sorte de danse de Saint Guy, tenaient un étrange langage des signes. C'était une langue morte, blanche, muette à la mesure des gesticulations désordonnées et, pour tout dire, tragique. Pseudo-aphasie, balbutiements, glougloutements pareils à la chute régulière de gouttes résonnant dans le silence des grottes.)

 

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Mains-Doigts : Qu'il nous soit glamis de raviduler notre sort inralide. Morts arimés dans l'antre pertique et pourtant toulours nous zavirons guerché à faire tout ce qu'on parvilait, mais le restin nous garappait toulours au coin du bois, agors...!

Juge Ham : Assez de simagrées. Votre sort est en bien piteux état. Quant à votre destin, je crains qu'il ne soit aussi ravaudé qu'une vieille chaussette. Il ne reste que des trous et des fils usés pour les relier. Ce cher Hom, grand benêt devant l'Eternel a déployé son talent oratoire afin de colmater les brèches de votre insuffisance. A ceci près que le talent de Hom est aussi calamiteux que l'ont été vos existences boursouflées. Une aporie, de bout en bout. Et maintenant, ouvrez bien vos esgourdes de nullités sans pareilles, j'ai à y déverser quelques vérités en forme de guillotine.

Vous les Mains, vous auriez pu serrer les autres mains qui venaient à votre rencontre plutôt que de les ignorer, vous réfugiant dans une superbe hautaine. Les Mains, toutes les Mains sont faites d'abord pour cela : accueillir, réconforter, caresser afin que l'affinité, partout, puisse répandre son miel. Sans doute avez-vous caressé, mais dans un réflexe purement égoïste. C'est de vous dont il s'agissait, l'Autre n'était là que de surcroît, comme un miroir qui vous renvoyait votre propre image. Souvent, vous êtes-vous rejointes dans l'attitude de la prière, dans quelque sanctuaire ombreux ou bien dans l'anonymat de votre chambre. Toujours vous y rencontriez Dieu, c'est-à-dire votre icône portée à l'incandescence. Nulle sortie en dehors de vous-même qui eût pu vous ouvrir à l'altérité. Vous n'étiez capable de progresser qu'à faire du sur-place, à rayonner autour de votre centre dans une manière de giration stupide. Combien de fois vous êtes-vous détournées des autres Mains qui imploraient, demandaient, se tendaient pour recevoir une mince obole ? La petite pièce d'argent qui occupait votre creux douillet, vous préfériez la destiner à l'achat de quelque friandise. Que méritaient donc les autres Mains qui n'avaient su cueillir leur écot ? Vous les méprisiez, davantage par inconnaissance que par une volonté délibérée de leur nuire. Mais, tout de même, la privation de cette menue monnaie, vous aurait-elle tellement coûté que vous ne puissiez la dédier à une mince générosité ?

  Souvent, les Mains sont serrées, étroites, pareilles à de vieux sarments racornis, hargneux, accueillantes comme d'étiques buissons. Mais rien ne sert de parler à votre entendement obtus. Et puis pourquoi dire les Mains négatives ? Pourquoi ne pas se livrer à une offrande, à une incantation à partir desquelles diffuseront les Mains positives, les Mains de l'espoir, du déploiement ?

  L'homme est un arbre aux racines plantées dans la terre, au tronc élevant sa colonne dans l'air libre, aux branches multiplement dispersées dans l'éther et, au bout, tout au bout, comme de vibrants sémaphores, les Mains-bourgeons, les Mains-étoiles, les Mains-Corolles faisant neiger d'infinis bouquets  de significations.

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 Tout est par elles, tout s'oriente à partir de leur ouverture. L'esprit, tout en haut de la canopée humaine, fait ses remous de flammes, ses gerbes d'étincelles qui gravitent dans le corps avec la densité des nuages. Il y a parfois, des fulgurations, mais aussi des nœuds, des remous et les pensées s'amassent en minces astéroïdes impatients de trouver une issue, de dire toute la beauté du monde, mais, à cela, il faut la condition d'un langage. Les Mains sont le langage, le véhicule des intentions ramassées dans les boules anatomiques. L'esprit invente une forme, par exemple celle d'une outre destinée à recueillir l'eau, et les Mains se saisissent de la boule d'argile qu'elles façonnent, lui donnant consistance et place parmi la multitude. Le vide d'abord, comme  centralité cherchant à signifier dans le recueil des parois. Puis l'anse à saisir dans le geste de l'offrande, puis le bec diffusant la boisson, le liquide de la rencontre. Ainsi créée, l'aiguière n'apparaît plus comme simple densité ou matière au destin opaque. L'esprit en a assuré les conditions d'éclosion, de venue au jour, les Mains ont libéré la forme, l'amenant à son séjour symbolique au milieu des Existants, assurant l'expansion de sa phénoménalité.

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 Les mains sont le médiateur assurant à l'esprit son empreinte sur les choses. Les mains sont des spiritualités en acte. Ainsi, à leur propos, peut-on parler d'intelligence, de capacité discursive. Discours artisanal du monde au cours duquel ce dernier apparaît et fait sens. Les Mains sont les isthmes avancés de la conscience, sa manifestation tangible, son efflorescence. Pas de mains, pas d'œuvres, pas d'emprise sur le chaos, pas de cosmos.

  C'est ceci qui aurait dû vous effleurer tout au long de la théorie infinie de gestes dont vous avez été occupées. C'est cette dimension poïétique de façonnage du monde, donc des choses, donc de vous-même, donc de l'Autre qui attendait que vous la révéliez, la projetiez dans l'espace comme le magicien fait surgir des colombes de son chapeau. Magiciennes sans le savoir, identiquement à Monsieur  Jourdain faisant de la prose à son insu ! Merveille des merveilles. Que ne vous en êtes-vous rendu compte plus tôt ? Qu'avez-vous attendu ? Fallait-il en arriver à cet état larvaire, à cette décomposition avancée avant que vous ne décilliez les opercules de vos yeux ? La symphonie que vous avez été, le poème que vous avez écrit, étaient-ils à ce point cryptés que vous ne fûtes jamais en mesure de les déchiffrer ? C'est vrai, dans le flot agité de l'existence, il convient de se disposer, à chaque instant, à être des Champollion. Faute de cela nous usons nos yeux aux aspérités des hiéroglyphes sans bien en deviner l'essence. La même dont nous sommes tissés, n'étant nous-mêmes, que langage, rien que langage !

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Acte V

 

 (Tout le temps qu'avait duré la péroraison de Ham, le monde avait continué à tourner sur son axe, le Dieu-Rê s'était métamorphosé en Atoum-le-Soleil-qui-décline; Hom dormait dans sa boîte, engoncé jusqu'aux oreilles; les Mains étaient recroquevillées en serpillères flasques; les doigts ressemblaient à des tentacules d'anémone anémiées, Teigne-Faucon s'activait à dépecer les derniers morceaux comestibles, foie, reins, bassin, hanche, marmelade de genoux et tendons rotuliens, brouet de tibias et de ligaments annulaires, ragoût de péronés et brandades d'orteils petits et gros. Des météores verdâtres faisaient, dans le ciel, leurs traînées d'apocalypse. Hom émergeait lentement de ses rives oniriquement ensablées).

 

 

Hom : Que s'est-il passé, Ham ?

Ham : Il s'est passé que le temps a passé.

Hom : Jamais pouvoir de l'arrêter ?

Ham : Jamais !

Hom : On a rapetissé, vieux Jeton, on a rapetissé.

Ham : C'est le temps, vieux Débris.

Hom : C'est le temps, quoi ?

Ham : Qui nous a emboîtés.

Hom : Pour l'éternité ?

Ham : L'éternité est bien courte parfois.

Hom : Juste un instant.

Ham : Juste trois petits tours...

Hom : Marionnettes ?

Ham : A fils.

Hom : Qui les tient ?

Ham : Pas Hom, vieille Galère, pas Ham, vieux Boisseau.

Hom : Qui alors ?

Ham : Peut-être Dieu, Rê, les Autres.

Hom : Comment savoir ?

Ham : En cherchant.

Hom : La réponse ?

Ham : Pas de réponse.

Hom : Jeu de devinettes ?

Ham : Plus, Hom, de dupes.

Hom : Comment pas se faire avoir ?

Ham : Se faire posséder, tu veux dire ?

Hom : En quelque sorte.

Ham : S'appartenir ? Jamais !

Hom : Même pas en rêve ?

Ham : Même pas.

Hom : En paroles ?

Ham : Pas davantage.

Hom : A savoir...

Ham : Les Autres te regardent.

Hom : M'annulent.

Ham : Exact. Te biffent.

Hom : Comme une vieille savate.

Ham : Exact.

Hom : Triste.

Ham : A titre de réciprocité, Hom.

Hom : On s'annule tous en chœur.

Ham : De concert.

Hom : De conserve.

Ham : Du pareil au même.

Hom : L'évitement ?

Ham : La conscience.

Hom : Qui ouvre ?

Ham : Qui dilate.

Hom : Qui déploie?

Ham : Tout juste.

Hom : Toujours en train de naître ?

Ham : Toujours !

Hom : Comment être au grand jour ?

Ham : Les forceps.

Hom : Ça fait mal !

Ham : La vérité fait toujours mal, Hom !

Hom : Tirer à soi ?

Ham : Longtemps.

Hom : Toujours ?

Ham : Toujours.

Hom : Ça fatigue !

Ham : Oui, la lucidité fatigue.

Hom : Et le repos ?

Ham : Jamais.

Hom : C'est injuste.

Ham : Injuste mais inévitable.

Hom : Le grand jour, ça aveugle !

Ham : Pas plus que le sommeil.

Hom : On naît dans la lumière.

Ham : On n'est que lumière.

Hom : Que conscience.

Ham : Yeux dilatés.

Hom : Mais le Soleil, Ham, le Soleil.

Ham : Terrible, le Soleil.

Hom : Il brûle.

Ham : Au centre du ciel.

Hom : Grande couronne blanche.

Ham : Etincelante.

Hom : Cécité.

Ham : Qu'on regarde ou pas.

Hom : On regarde, on est ébloui.

Ham : On ne regarde pas, jamais on ne s'éveille.

Hom : Pas de choix.

Ham : Néant contre néant.

Hom : Destinée ?

Ham : Funeste.

Hom : Echappatoire ?

Ham : Ne pas naître.

Hom : Et encore ?

Ham : Enerver le Dieu-Rê.

Hom : Comment ?

Ham : En étant homme.

Hom : Simplement ?

Ham : Simplement.

Hom : Inconséquence ?

Ham : Absurdité.

Hom : Alternative ?

Ham : Croire.

Hom : En Dieu ?

Ham : Ou en diable.

Hom : Pareil ?

Ham : Deux impossibilités, Hom.

Hom : La solution ?

Ham : La disparition.

Hom : Le néant ?

Ham : Le (...).

Hom : L'innommable ?

Ham : Oui.

Hom : Non.

Ham : Oui.

Hom : Non.

Ham : Rien.

Hom : Fin de partie ?

Ham : Fin.

Hom : "Fini, c'est fini, ça va peut-être finir."

 

(Maintenant Atoum a complètement disparu de la scène. De grandes biffures carmin balafrent encore le ciel d'étain, lissé comme une vieille cuillère. Les platanes au bord du canal ne sont que deux épouvantails grillés comme de vieilles saucisses. De Mante-Glob-Siméoni, il ne reste plus qu'un monticule de graisse et de cendres sur lequel flottent deux antennes métalliques. L'air est chargé de souffre. Des deux boîtes emboîtant Hom-Ham, il ne reste plus que les arêtes pareilles à de vieux os rongées par le temps. De Ham-Hom, il ne reste plus qu'une flaque gélatineuse au milieu de laquelle se contorsionnent des lèvres laborieusement occupées à l'émission du dernier langage. Dans les remugles lourds et les volutes immanentes de l'air ouaté comme une vieille défroque, parmi les plissements métaphysiques dispendieux et les outrances ontologiques, apparaissent et disparaissent, grand ballet chaotique, les âmes, esprits, consciences et autres restes corporels des Ci-devant-vivants, piteux menuets, inglorieuses farandoles, flasques gavottes, derniers soubresauts de l'au-delà, ultime gigue avant que la révérence finale ne soit tirée. Bouches Ham-Hom articulent leurs dernières diatribes. Le rideau tombe sur une lumière grise alors qu'en silhouette, sur le fond de scène, apparaissent Teigne-Faucon à la proue de l'embarcation solaire et le dieu-Khépri-Rê-Atoum, à la poupe, tenant fermement la barre. On devine quelques restes - humains ? -, lambeaux et autres fragments ontologiques accrochés aux flancs du voilier céleste. La lumière s'éteint progressivement. Ne restent apparentes dans le noir que quelques nervures : branches, angles des boîtes, élévation pyramidale de la termitière. Soudain, une grande explosion se fait entendre alors que s'élève dans le ciel un champignon vénéneux - peut-être un bolet de Satan -, puis le noir absolu, néant.)

 

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