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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 07:33

 

Le regard panoptique.

 

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Ecolière à l'heure du déjeuner - Assefa - Madurai - Tamil Nadu -

@Naïade Plante/ www.naiadeplante.com 

 

 

    Si nous voulons entrer adéquatement dans cette image, donc la comprendre de l'intérieur, en faire une approche non étroitement conceptuelle, mais polysémique, il nous faut renoncer à ne voir en elle qu'une forme, une simple proposition plastique. Son propos va bien au-delà des simples apparences. Il est donc indispensable de nous  disposer à forer plus avant, à nous extraire d'une vision qui en ferait un simple document objectif. Car, à ériger en principe cette objectivité supposée du réel, à en faire le paradigme absolu de notre connaissance du monde, nous ne faisons que dissimuler à notre vue les essentielles perspectives qui s'y dissimulent.

  Alors il nous faut nous doter d'un regard panoptique. D'une vue se dirigeant dans toutes les perspectives de l'espace à la fois. Comment, en effet, pourrions-nous regarder en procédant par éliminations, soustractions, scotomisations ? Jamais la scène de théâtre n'occulte le souffleur, pas plus que les coulisses, les machinistes, cintres ou valets. Jamais l'île ne se montre à simplement se réduire au cône du volcan mais en convoquant le rivage, le port, les plages de pierres noires, l'étendue infinie de la mer. Quant à l'arbre, il ne cache la forêt qu'aux yeux de ceux qui ne souhaitent pas en apercevoir les frondaisons. Regardons donc, comme Argos, ce géant de la mythologie gréco-romaine, autrement qualifié de "Panoptès" - "celui qui voit tout"; regardons avec les cent yeux répartis sur la surface de notre corps.

  Cette enfant prenant son repas dans une école en Inde, nous offre non seulement l'image de la beauté, de la pureté, de l'innocence, de la fraîcheur, mais aussi quantité de silhouettes qui se soustraient inévitablement à une première et rapide vision. Il nous faut décrire, d'une manière phénoménologique, ce qui apparaît et y apporter une nécessaire interprétation, le sens, par nature, s'oblitérant souvent, se dissimulant à nos yeux abreuvés d'images convenues et stéréotypées. Certes, nous poserons plus de questions que nous n'en résoudrons, ceci en raison d'une considération des choses toujours hypothétique. Le réel n'est jamais en notre entière possession et les projections que nous faisons à son égard sont nécessairement entachées des empreintes du manque ou bien de l'excès. Mais peu importe. Et, afin de comprendre mieux, essayons nous à l'exercice d'un regard inquiet. Ce regard qui ne saurait se confier au miroir des apparences.

  Cette image, privilégiant le gros plan comme approche du sujet; focalise notre vue sur un fragment du monde. Nous y voyons la nappe de cheveux couleur de jais, ses reflets cendrés, la ligne de partage plus claire, la lumière mauve des pétales qu'une tresse entraîne avec elle, un visage pareil à la brique, deux yeux foncés, une sclérotique de porcelaine, le doux aplat des joues, enfin l'écuelle métallique qui fait son ellipse de clarté. Mais, constatant ceci, avons-nous assez dit, avons-nous essentiellement dit ? La force de cette photographie est dans la nécessaire modification du regard qu'elle suppose. Une métamorphose. Car, à isoler ainsi le sujet, à le rendre intensément visible, présent, nous n'en évacuons pas pour autant les esquisses signifiantes du monde. Bien au contraire, nous les rendons visibles par contraste. Entre l'image révélée et le monde qui l'entoure, se crée une tension, s'installe une urgente dialectique dont, jamais, nous ne pourrons faire l'économie. 

  Mobilisons donc cette vue circulaire, laquelle nous fait cruellement défaut dans l'exercice de la quotidienneté. Si cette enfant nous interpelle de cette manière, ce n'est pas en raison du contenu même qu'elle porte à notre regard en tant que représentation de la beauté humaine. Si cette enfant surgit à même nos consciences alertées, c'est bien pour une autre raison. Car, la signification dont elle est annonciatrice se situe hors d'elle, toutes choses, cependant, s'y rapportant. Cette petite fille occupée à prendre son repas dans une école en Inde, entourée, on le suppose de bien d'autres enfants, fait essentiellement signe vers un contenu latent, donc  non directement perceptible. Ce qui s'y inscrit d'emblée comme une évidence, c'est le simple fait de s'alimenter, de mobiliser un métabolisme, de rassembler une énergie. Cependant notre inconscient n'est guère au repos, notre vigilance nullement abolie et quantité de contenus affluent que, bientôt, nous reconnaîtrons pour être des questions essentielles.

  A l'arrière-plan de cette image figure le problème endémique de la famine, ses ravages, ses représentations insoutenables : membres étroits et osseux, visages rongés, yeux exorbités, peau percée par les os, ventres gonflés, jambes si fragiles et, soudain, nous sommes envahis d'un sentiment ne pouvant recevoir aucun prédicat. Oui, c'est bien cela que cette photographie met en scène, bien mieux, du reste, que si elle nous avait proposé le réel cru et tragique dont il vient d'être parlé. L'absence, l'invisibilité des choses nous interrogent souvent d'une manière plus impérieuse que ne le ferait leur simple présence.  Regardant et dépassant l'émotion esthétique, nous nous retrouvons brutalement confrontés à ce que nous sommes, à ce que nous pensons, agissons. Il n'y a pas d'échappatoire. Jamais la conscience ne s'abolit, disparaît, ne s'efface. Toujours elle nous interroge, toujours elle fait notre siège afin que s'établisse l'aire de lucidité à partir de laquelle s'inscrire et trouver sa place d'homme.

  Regardant, nous voyons cette enfant, belle, apaisée, sereine. Regardant, nous apercevons aussi : la faim, la misère, les camps de Réfugiés, les taudis, les slums, les favelas, les rigoles de terre où croupissent les eaux de l'indifférence, de l'égoïsme, du mépris parfois.

  Regardant, nous sommes conviés à nous confronter à un devoir d'humanisme, peut-être simplement d'humanité. Tout reste encore à accomplir. Notre acte de vision, il suffit de le rapporter à la juste mesure du monde, autrement dit à l'immense beauté dont il nous fait l'offrande, à sa face de lumière sans en oublier toutefois le revers d'ombre. Ceci est plus qu'une constatation à poser, une exigence à laquelle nous ne saurions nous soustraire. Cette image nous y invite avec une belle élégance, une économie sémantique, un regard juste. 

 

 

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Panoptique.

Source : Contrepoints.

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 08:05

 

Confluences oniriques. 

 

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 Photographie : Marc Lagrange

                                                                                       

 

  Sous l'arcade abritante, pareille à l'ébène, se révèle la lumière du front songeur où coulent les pensées. Pensées lentes, lourdes, pensées de lagune sous la clarté lissée d'étain et de plomb. Nuitamment. L'heure est dans l'ombre, imprécise, seulement parcourue de quelques linéaments de clarté. Immobile. Le rêve est là qui flotte dans ses voiles, joue dans l'ajour des motifs floraux. Une arabesque pareille à l'ovale d'un miroir en limite le flux, ouvrant le boudoir au doute enténébré. Parmi le drapé noir, un bras s'élève qui soutient le doux massif de la tête. Doigts presque inapparents venus dire la magie de la nuit permissive. Comme un rappel du geste sublimant la pensée, subtil doigté entrelacé aux confluences oniriques. Qui donc ne percevrait cette délicate attention, cette mise en exergue de l'admirable épiphanie humaine ? Une pure transcendance venue dire toute la beauté du monde. Toute la souplesse, la disponibilité, le surgissement des choses à partir du néant. Une offrande. Conque féminine où prend naissance l'existant en son devenir. Et ce bijou discret logé au creux de l'aisselle n'est-il pas dissimulé à l'aune de notre insatiable curiosité ? Ici, que découvrir d'autre qu'un pur joyau, qu'une grâce en train de s'éployer ? Il n'y a pas d'autre demeure possible , de décision ordinaire qui ramènerait le dépliement à sa simple confusion initiale. Le corps comme origine. Le corps comme jarre prolixe, promesse d'abondance. Le corps sur lequel méditer longuement. Prêtons l'oreille, là, au creux de la nervure scindant la poitrine : il y a des bruissements si doux, des ondes si sensibles qu'on croirait le vent, la flûte au sommet des Andes. Là est le début de la longue dépression faisant son chemin vers l'aval avec son bruit de cascade. Une déclivité, une ligne fusante, un chemin vers la faille proche : un abîme.

  Mais revenons au visage, à sa teinte d'argile neuve et d'ivoire polie. Y aurait-il, quelque part sur la terre, lieu plus propice à une longue rêverie ? Regarder, simplement, regarder et voir. Les sourcils sont deux traits charbonneux, deux ailes de scarabée déployées au-dessus des yeux étirés en amandes. Mystère infini. Les yeux ne sont pas les fenêtres de l'âme. Ils sont l'âme, l'esprit  à son acmé, la conscience dilatée, la pure incandescence. Puits où se perdre infiniment. C'est la raison pour laquelle, les yeux, jamais on ne peut les regarder longuement. Brûlure de la vérité. Feux. Combustion. La cécité est au bout. Jamais les yeux ne se laisseront observer dans la durée. Oculus se fermant dès que la lumière les atteint. Et pourtant, la lumière intérieure est autrement puissante, démesurée, rayonnante. Mais intérieure. L'extérieure érode, use, lance ses scories ignées. L'intérieure fait ses chemins de clarté au travers de la peau, s'étoile sur le rivage des joues, sur la courbe des jours. Presque invisible. Juste un voile sous la brise. Jamais on ne l'aperçoit si l'on n'y prend garde. Pourtant le recueil est simple. Voir la beauté est ce qu'il y a de plus commun, répandu, facilement accessible. Se laisser aller à l'arbre, à l'eau, au ciel.

 Sur le corps apparemment abandonné, le ciel est partout. Longues effusions de clarté nous disant la vie, son incroyable mouvance, ses merveilleuses métamorphoses. Ils sont là, les si beaux passages, les allées de l'autre-que-soi en son inextinguible richesse, les ailes lustrées du paon de jour, les élytres  recourbées  des cigales, la tunique rouge de la libellule. Seulement, le réel, nous le laissons adhérer à lui-même, disant plutôt, "front", "cils", "bouche", alors que nous aurions pu féconder les choses, faire éclater l'opercule qui les retient dans leur gangue première.

  Sur le corps, autour, l'ombre est partout. Souveraine, mystérieuse, jouant en contrepoint de la lumière. Par un geste de la pensée, effacez-la et vous verrez apparaître une manière de désolation. Un désert aride, une vallée asséchée, au mieux une mesa usée par quelque érosion immémoriale. Jamais la lumière ne serait lumière sans l'avers qui lui est intimement associé. Plénitude du contraste, surgissement de la dialectique existentielle au sein même de la signification. Toujours ce rythme diatonique, toujours ce tremplin des harmoniques dont la réverbération nous assure de notre être en même temps qu'il nous fait l'octroi des phénomènes dans leur densité plénière.

  Jeu alterné de la ténèbre, de la clarté. La tension naît de cette confrontation de la chair nacrée et du linge noir qui la recouvre pour mieux la dévoiler. Vérité aléthéiologique où le dénuement du modèle apparaît à l'aune d'une disparition ultime. Sursis. Car, si Eros sommeille à même la peau désirée-désirante il ne brille qu'à mieux s'immoler sous les assauts de Thanatos. Mortelle est la chair qui se consume, braise vive déjà occultée par les remous de la cendre. L'attente est là qui nous appelle. Qui nous décille en même temps qu'elle nous conduit à la nuit en son ultime repliement. Rien n'est plus tragique que cette beauté-là. Pourtant nous ne désirons que cela !

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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 07:04

 

Cela qui vient à nous

 

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                             Photographie : Blanc-Seing                                             

 

 

  La parution du jour est toujours un événement et nous sommes saisis d'étonnement. Le corridor de la nuit est si proche avec ses anfractuosités, ses poches d'ombre, ses ressacs plein d'inventivité. Cela nous habite encore avec la persistance que le papillon met à se dévêtir de sa chrysalide.

  Il y avait tant de mystère à être entourés, à être contenus, à être en route vers ce qui allait se produire et semblait de l'ordre du prodige. Nous vivions en abyme du temps, simple réverbération se répétant à l'infini, sans qu'il y ait de rupture, de césure, de point à partir duquel quelque chose de visible s'annoncerait. Une pure continuité dont nous ne pouvions nous abstraire puisqu'elle était nous-mêmes  en même temps qu'elle se disposait à devenir autre.

  Mais comment ceci est-il seulement possible ? Mais comment donc s'opère la métamorphose ? Comment le temps s'insinue-t-il en nous sans même que nous en ressentions la source claire, puis le ruissellement, puis l'ondoiement parmi la multitude à venir alors que nous avançons à notre propre rencontre ?

  C'est toujours un halètement, une respiration syncopée, une rapide effraction au creux même de l'intime que de poser ceci en regard de la conscience. Toujours il faudrait différer la mise en pleine lumière, toujours il faudrait laisser l'instant se recueillir en sa propre essence, dormir dans sa gangue d'éternité. Car certaines choses, cernées de haute solitude, ne peuvent descendre parmi nous qu'à l'aune d'une inquiétude, sombre lame d'effroi qui moissonne les têtes avant même, qu'en elles, se soit élaborée la question qui les occupe et, parfois, les taraude.

  Toujours des tumultes, toujours de rapides maelstroms autour de nos intellects dès que nous prenons garde de ce qui, par nature, se dissimule à la vue et dont le chant est si léger qu'il imite les balbutiements de la fragile libellule. C'est tout juste une tige de verre que nous serrons entre nos doigts égarés et qui, bientôt se brisera.

  De quel impérium nos mouvements sont-ils l'objet pour que nos gestes soient soudain si brusques, pris de fébrilité, attisés d'angoisse ? Cette infime vibration que nous ne pouvons même pas nommer, tellement il y a, en elle, de spontanéité, de naturel, de facile écoulement, pourquoi donc lui demanderions-nous de rendre raison ou bien de se manifester sous les auspices d'une quelconque matérialité ? Aurait-elle à se justifier, à se prouver, alors qu'elle s'éprouve continûment avec la force attachée aux justes intuitions ?

   Et puis, est-ce bien raisonnable de commettre cette subtile translation du temps à être autre chose que ce qu'elle est ? Pourrions-nous, de quelque façon, l'amener dans la présence afin qu'elle devienne visible, qu'elle nous dévoile un peu de sa merveilleuse anatomie. Jamais les choses n'apparaissent qu'à être différentes de nous, qu'à s'écarter, même dans l'infime, de notre propre silhouette.

  Est-il bien opportun de poser la question du temps, de l'espace, du langage, de l'être ? De tout cela nous sommes affectés depuis notre origine, pareillement à la respiration du monde. Nous le savons, nous en ressentons, à chaque instant, les multiples mouvances. Mais nous sommes hommes et nous tremblons d'effroi chaque fois qu'un mystère vient à notre encontre ou, plus modestement, quand le brin d'herbe vibre sous le vent sans que nous soyons informés de la raison qui l'anime.

  Demeurons en-deçà des choses, aussi bien que de ces manières d'absolus qui, toujours nous parlent, mais en une langue différente de la nôtre bien que nous nous déplacions toujours dans les mêmes orbes. Celles des significations qui ne se résolvent qu'à jamais être posées. 

                                                                                        

 

 

 

     

 

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 08:38
Partition du jour.

Photographie : Gilles Molinier.

C'était arrivé comme cela, à la pointe du jour et nul ne savait où cela finirait. Les choses glissaient les unes dans les autres avec la certitude de n'être que des passages, des lueurs d'aube, peut-être de simples annonces de crépuscules. Il n'y avait rien qui faisait sens, rien qui se produisait. Les phénomènes, figés dans une glu bleue, giraient infiniment sur un axe dont ils n'avaient pas la plus élémentaire maîtrise. La lumière était lente à se mouvoir et quiconque se serait essayé à interpréter son chiffre se fût, par avance, condamné à errer sans fin alentour du praticable du monde. Illisible. Incompréhensible. Pris de cendre et de nausée. Il y avait urgence à se taire, il y avait urgence à se terrer au milieu de soi, à s'enrouler selon la spirale de son corps étréci. Il y avait urgence à n'être plus que pure diversion dans le grand tumulte universel.

Les bruits avaient fondu et le silence hurlait de toutes parts. On avait beau enfoncer ses doigts d'étoupe dans le canal des oreilles, tout sifflait, tout beuglait avec la force d'une tornade. Les cerneaux gris du cortex ondoyaient sous la poussée du vide, les gaines de myéline viraient au rubescent, les dendrites fusaient en longs feux de Bengale. Ô, combien vivre était devenu verticale illusion de son propre ego, aventure prise d'immédiate et irrémédiable modestie, stupre de soi-même jusqu'à l'agonie urticante, à la simple et définitive destruction. La clarté surgissait partout, à l'improviste, tantôt atténuée, dans la forme d'un phare à la lanterne usée de buée et d'embruns, tantôt dans l'éclatement, la turgescence, comme une folie venue dire aux hommes la vanité d'exister, de faire leurs minces pantomimes sur la scène de l'exister. Les nappes de phosphènes étaient le flux continu de l'incontinence humaine, la métaphore de leur éternelle dérobade, la mise en images de leurs silhouettes pareilles à des larves d'ennui, leurs itinéraires visqueux de gastéropodes glissant sur leur abdomen nul et non avenu.

Il n'y avait plus de langage. On se regardait en chiens de filasse, la langue hissée hors de son tube œsophagien, avec des remous abyssaux. S'essayait-on à proférer quelques mots et c'étaient des grappes blanches qui s'écoulaient sur la falaise du menton avec la souple décadence d'œufs de batracien. Le bleu mortel était là qui faisait ses alluvions définitives. On était recouverts, sédimentés et les paroles faisaient leurs soupirs d'humus au fin fond des grottes arbustives. Parole refluée en-dedans de l'homme, parole soudée aux vertèbres primitives, parole torsadée, pliée sur l'ombre dense, énigmatique du menhir de la conscience. Des gargouillis, parfois, des essais, de douteuses éructations, toute une littérature glaireuse, toute une rhétorique emmaillotée dans les aponévroses de l'indifférence. On était revenu en-deçà du temps, dans une manière de plainte géologique, essai de levée de la ramure humaine, mais ne s'érigeaient qu'un bégaiement de liane, une aphasie de diatomée. Mais ceci était égal car on ne se souvenait plus de rien, même plus de ses propres érections en direction d'une hypothétique altérité. "Helix aspersa aspersa", l'on était ombilicalement replié sur son germe initial, dans le genre d'un hermaphrodite non encore alloué à quelque sexe déterminé, à une parution sous telle ou telle forme, veufs et veuves de possibles accouplements, absents de toute idée généalogique, seulement voués à un métabolisme de paramécie, à une vie végétative, à une condition racinaire. Oui, le ciel était loin qui enduirait de nouveau nos faces grimaçantes d'une lisible épiphanie. Les grotesques de la Renaissance, dans les jardins de la Villa Orsini à Bormazo étaient de séraphiques figures comparées à notre irrésolution native, à nos sourcils pierreux, à notre glotte de lierre, à nos mains arborescentes griffées d'ennui. Une affliction permanente sous des nuées de lave, sous des pluies de scories.

Le plus terrible, c'étaient les villes, leur longue parturition, leur halètement de cryptes. Comme la mise au jour d'un sombre rameau tératologique. Une excroissance du néant venue mourir le long des avenues désertes où soufflait un vent acide, muriatique. A gauche de la Terre, là où prenait forme le passé, la lumière s'était usée, poncée par sa propre lassitude à faire paraître la vie, à animer la conscience. Il n'y avait plus d'hommes, plus de femmes, d'enfants ni de vieillards. Il n'y avait plus qu'une flaque d'humidité, une grappe de moisissure glauque, une ébauche d'humanité qui s'étoilait en longs filaments, en giclures de bitume, en pertes ombreuses. Une peau sertie d'angoisse et lacérée de doute. Une dépouille faisant claquer dans l'air rare sa confondante membrane. Parfois, on s'accouplait selon des ruts bestiaux, en de simples postures animalières, croupes infiniment ouvertes à la semence délétère, dispensatrice de mort plutôt que de mouvements souples, inventifs, portés à l'accroissement et à la multitude. Parfois ce n'était qu'une auto-fécondation qui faisait ses giclures, ses chromosomes avortés dans les replis de suie, longue suite de XXXYYXYXY qui éclataient dans le silence des catacombes. Seuls claquements ossuaires dans l'écho de quelque antique forêt pluviale. C'était cela la vie dans cette gorge étroite où tout semblait promis à sombrer dans le primitif et le non advenu.

Le plus terrible, c'était aussi cette trombe de lumière grise, striée, comme aspirée par un avenir sans réelle nervure. La partie droite de la Terre, celle par laquelle s'annonçait la filiation de l'homme, on ne la percevait plus qu'à la manière d'une fuite, d'une bonde d'évier faisant son sucement mortifère, son maelstrom à l'œil vide. Les rues étaient désertes, les avenues livrées au vent figé de l'incompréhension, les immeubles, inutiles termitières sous les coups de boutoir de l'indécision jetaient dans le vide leur inconsistance de carton. Les automobiles, gloires bétonnées des Existants, n'apparaissaient plus qu'en maigres silhouettes, pareilles aux carcasses des cimetières de voitures. De la gloire et du panthéon anthropologique ne subsistaient plus que d'étiques draisiennes livrant au ras des caniveaux leurs roulements étoilés et leurs pathétiques sautillements. La glace était partout qui lançait ses lueurs de flamme éteinte, ses échardes de carbure, ses scories de phosphore. "Diluvien", tel était le prédicat qui coiffait irrémédiablement l'esthétique formolée du monde, sa tragique dissection sur la table de marbre de l'institut médico-légal d'un univers en forme de peau de chagrin.

Mais le plus pathétique, ce n'était ni la disparition de l'homme, ni la fuite des moyens de parcourir le monde, ni les termitières vides des immeubles, ni l'amour qui ne trouvait plus d'accouplement. Le plus thanatogène, le plus pernicieux, le plus cruellement planté dans la chair ontologique, métaphysique, c'était qu'il n'y avait plus de présent. Plus de temps. La partition du jour, c''était cette ligne d'inconnaissance, cette faille innommable qui s'était immiscée entre l'ombre et la lumière, plus mince que le tranchant de l'épée, plus insaisissable que le fil de la Vierge, plus inaudible que le vol du phalène dans la brume des tourbières. Aucun miroir ne reflétait plus votre propre image, nulle pendule ne possédait d'aiguille, l'air n'avait plus d'atomes, la conscience était une peau d'orange se balançant au vent mauvais, la volonté séchait sur la résille de l'aporie, l'imaginaire faisait son bruit de feuille morte, l'intuition sa mince étincelle de luciole au fin fond des catacombes, la mémoire était une coquille de noix vide. Si bien qu'on n'avait plus connaissance de soi, si bien qu'on dérivait à la frontière de son corps, si bien qu'on flottait autour de la pluie étroite de son esprit, si bien que sa propre haleine refluait quelque part dans le vide à la recherche d'elle-même.

Alors, ce qui restait de l'Homme, de la Femme, de l'Enfant, c'était tout juste une ébauche flottant dans une immense gangue de suie, une simple concrétion, une à peine existentialité glaisée d'animalité, enduite de noir humus, sertie de périphérie pierreuse, sorte de Cro-Magnon incliné sous la voûte de calcaire, sous le temple pré-hominien, avant que l'intelligence ne saille sous ses bourrelets sus-orbitaux, ne saisisse ses outils manuels d'habilis, ne ceigne son front des effigies pariétales. C'était cela cette fin de millénaire où l'Anthropos dominant avait fait basculer la poésie dans les sphaignes spongieuses de la prose, puis dans la fange du mutisme, puis dans la glu du non-paraître. C'était cela la partition du jour : la promesse éternelle de la nuit dense, la disparition de l'image, la dissolution du regard. C'était cela ! Éternellement !

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 09:18
L'Oiseau de Minerve.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude.

"…la chouette de Minerve ne prend son envol qu'au crépuscule qui commence."

Hegel - Principes de la philosophie du droit, Préface.

(NB : ceci ne prétend en rien être un exposé philosophique, seulement un genre de fiction ontologique par laquelle l'exister pourrait, éventuellement, se révéler à nous dans une manière d'ampleur. .

Par "idée", il faut à la fois entendre son acception conventionnelle de représentation abstraite d'une chose, en même temps que sa nature intime et profonde, son essence, ainsi que le sens singulier qu'elle prodigue à notre endroit.)

Alors que l'aube traçait sa ligne grise à l'horizon, que les choses n'étaient pas encore sorties de l'ombre, nul ne savait à quoi pouvait ressembler une idée. En tête, on avait bien quelque décision orthogonale du genre de l'isocaèdre platonicien, des catégories aristotéliciennes, de l'esprit absolu hégélien mais tout se dissolvait, à peine évoqué, dans une incompréhensible géométrie. L'abstraction avait pris le pas sur le réel et ne restait plus que la pelure à défaut de l'agrume aux quartiers juteux. C'était cela la "modernité", le dessèchement du monde ramené à quelques lignes in-signifiantes. Sans doute, en cette lueur aurorale, convenait-il de regarder en direction des penseurs matinaux grecs, de Démocrite et de l'atomisme et, préférentiellement de Parménide dont la sphère englobante s'essayait à saisir le tout de l'être dans une forme vraisemblable, préhensible, visible. Chacun, en effet, pouvait imaginer, soit la rotondité d'un fruit, la courbe d'une planète ou bien le calot de verre laissant apercevoir ses rivières mordorées et ses forêts pluviales. Tout le monde le pouvait.

Et vous, Frères humains qui en même temps que moi méditez, pouvez apercevoir sur l'écran de votre lobe occipital, ce qu'est une idée, vraie, incarnée, pulpeuse. Car c'est bien de cela dont il s'agit, pour nous, êtres de chair et de sang, nous diriger vers quelque homologie signifiante, ce que Merleau-Ponty nommait, d'une expression heureuse "chair du monde". Donc l'idée, plutôt que d'être éthérée et in-saisissable, vous aurez tout loisir de la faire tourner entre vos dix doigts, de la soupeser, de l'ouvrir et d'en goûter le suc sans pareil. Car l'idée, non seulement apparaît et fait ses infinis retournements, ses milliers d'irisations, mais aussi, surtout, elle s'introduit dans l'antre de la bouche, y dépose sur les papilles les pléthores de saveurs qui font de la vie une existence, autrement dit introduisent le sens sur la plaine livide des jours.

L'Oiseau de Minerve.

L'oursin ( Echinus melo ) de Sardaigne.

Source : Wikipédia.

Ce que vous voyez là, c'est tout simplement un oursin, ce merveilleux échinidé qui habite les eaux claires et peu profondes de cette mer nourricière qui, jadis, fut notre havre de paix et de repos, avant que les agitations mondaines ne fassent leurs mortelles apparitions. Où l'idée ? Mais dedans, dans l'étoilement corail de la chair. L'idée : c'est la chair. Il n' y a pas d'autre vérité que celle-là. Ici, il ne saurait y avoir de démonstration logique, seulement la force iconique de la métaphore. Beaucoup croient que ce qu'il y a à percevoir du monde est une pure extériorité. Par exemple pour le sujet qui nous occupe : les piquants faisant leurs étoilements dans toutes les directions de l'espace ou bien, à la rigueur, la coque orangée qui fait phénomène dans une manière d'évidence. Mais ne voir que cela est s'arrêter aux simples apparences. La bogue, il faut planter les crocs dedans et faire jaillir, d'un seul élan du désir, les cerneaux qui contiennent le fondement, l'essence, les nutriments de l'être. C'est toujours dissimulé, l'être, c'est de nature cryptée, cela incline au secret, cela se vêt de l'énigme du sphinx. Cela échappe.

La liberté, par exemple, comment mieux saisir son être qu'en lui attribuant une corporéité, celle de la colombe par exemple, nous introduisant nous-mêmes dans son enveloppe de plumes, nous saisissant d'un rameau d'olivier que nous dédierons au ciel illimité. Car la liberté est cette idée solaire, prise de vent, ivre d'espace, planant infiniment au-dessus des hommes et de leurs constantes apories. Penser la liberté c'est éprouver cette ivresse colombine, c'est être oiseau soi-même. Il n'y a pas d'autre issue que la participation à ce qui, par principe, est un inatteignable. Le langage est insuffisant à en rendre compte, l'expérience toujours trop courte, les situations toujours trop contingentes. Ce qui est en train de se dire ici, c'est la chose suivante : c'est du-dedans du concept que le concept s'éprouve alors même que nous le dotons de la seule chose qui nous le rend visible, à savoir une forme réelle qui possibilise l'intuition que nous en avons. Il nous faut un référent, un modèle, un archétype, une rotondité au sein de laquelle nous introduisons de la compréhension. Pénétrer l'être-du-monde, c'est pénétrer la "chair milieu" de tout ce qui le constitue, aussi bien la montagne, l'arbre, l'Autre, l'œuvre d'art. Comprendre Picasso nécessite de se doter du regard de l'artiste et de se saisir synthétiquement des formes qu'il a mises en œuvre. On ne s'appropiera jamais mieux le cubisme qu'à devenir soi-même, ce fragment qui, partant de lui, dit le tout du tableau, en même temps que le tout du monde. Comprendre, c'est s'immerger. Comprendre l'iceberg c'est être cette invisible partie qui le fait se sustenter au-dessus des flots dans l'éclat de ses arêtes bleues et blanches.

Maintenant la lumière est levée dans le ciel qui fait ses éclatements blancs. Cela perfore, cela entaille, cela ponce la faïence des yeux. La vue se brouille, les pupilles étrécissent, la conscience se terre dans les recoins ombreux du corps. Trop de clarté et plus rien ne demeure visible. C'est une immense lampe à arc qui soude les quatre horizons en une seule masse ignée. Nous mettons nos mains en résille devant notre visage, nous nous abritons derrière la conque pliée de nos corps. Les idées, dans la puissance neuve du jour, nous aurions voulu les projeter sur l'aire plate des plaines. Nous aurions voulu en faire des cairns disposés aux carrefours des visions, des pierres levées comme des sémaphores, des dykes de lave, des colonnes de moraines coiffées de chapeaux de fées afin de dire le chiffre de l'homme étendant sur le sol les ramures étoilées de sa royauté. Mais il y a trop de vive lueur et les idées refluent, retournent à leur tectonique primitive, replient leurs doigts de lave en direction des scories de la terre. C'est comme un désert privé de ses oasis, de ses dunes, de ses ergs. Plus rien n'est lisible. Alors il n'y a pas d'autre alternative que de devenir voilures d'écume sillonnant le ciel de vols erratiques. Goélands au plumage immense, mouettes traçant leurs larges courbes, sternes au vol rapide, en faucille. En bas, sous nos zeppelins de duvet, nous apercevons le retournement des idées, le reflux vers l'origine, simples doigts de gants pris de rétroversion. Nous le savions, les idées n'aiment pas le jour, son érosion, son travail de pierre ponce.

Voilà que la lumière décline, que les arbres plantés en ilots se prennent de gris sourd, piégeant entre leurs larges ramures quelque bourgeonnement de clarté. Des coulées de cendre, des signaux de lave éteinte, des rumeurs de zinc, des murmures de plomb. Ici se joue la mince dramaturgie qui annonce la nuit. Ici s'installent les prémices des idées, l'aire libre de leur mince remuement. Il y a si peu de mouvement sur Terre et les hommes ont regagné le clair-obscur de leurs demeures. Voici que les astronomes déplient leurs lunettes, que les poètes affutent leurs plumes, que les philosophes, dans leurs huttes, scrutent l'intelligence du monde. La sagesse se dispose partout où il y a une once de jour disponible, un rayon de Lune, un clignotement d'étoiles.

Alors on devient oiseau nocturne, chouette de Minerve, grand duc, dame blanche et l'on plane infiniment au-dessus du globe bleu pris de nuit et l'on décrit de grands cercles, des ellipses de beauté, des spirales heureuses. Toute repose et les maisons sont des cubes blancs à peine visibles dans la brume impalpable. Nous descendons toujours plus bas, toujours plus bas vers cela qui voudrait se dire et attend d'être porté à la connaissance. Doucement, pareilles à la fleur de lotus, les écailles de la nuit déplient leurs corolles, la pellicule océane s'ouvre, les algues flottent telles des amours imaginaires. Nous sommes là, penchés au-dessus du mystère et nos becs sont muets, nos pattes roides, nos plumes gonflées du désir de savoir. Oui, bientôt nous saurons. Du-dedans de nos corps tendus, de l'intérieur de nos rémiges claires, de l'aire parcourue de picots de notre peau levée comme l'outre sous le vent. Bientôt nous saurons puisque nous avons consenti à basculer de l'autre côté du monde, là où les choses se disent dans l'évidence, la vérité claire comme l'eau de la source, la liberté sans limite. Nous sommes si près. Nos yeux jaunes, en soucoupes, éclatent jusqu'à l'insensée mydriase; cela fuse partout, cela s'irise en une myriade de fragments venus nous dire l'urgence à être parmi la multitude, la dimension verticale du sens. Nous avons traversé la pellicule de cristal et les gouttes d'eau sont de minuscules comètes faisant leurs chants de luciole. Une lumière verte, phosphorescente, des rais de clarté, des étoilements. Là, au milieu des poissons-lunes et des actinies aux rouges dendrites, nous les apercevons enfin, ces merveilleux oursins qui nous tendent leurs dentelles de verre, nous dévoilent le dôme strié de leur enveloppe si régulière, une manière de perfection, d'exactitude, le signe de la beauté. La paroi, nous l'avons franchie, nous nageons parmi les rivières de corail, tout un foisonnement de matière étrange, souple, polyphonique. De nos bouches ovales, de nos nageoires agiles, de nos branchies doucement gonflées, nous en goûtons le suc, nous en dégustons l'ambroisie.

Nous sommes tellement mêlés à nos hôtes, nous n'avons plus de différences, plus de distance, nous avons aboli le temps, digéré l'espace, vaincu l'altérité. Nous sommes, tout simplement, dans l'être-des-choses, dans la pulsation intime, dans l'idée se saisissant elle-même de l'intérieur. Nous sommes enfin cette "chair du milieu" par laquelle nous nous révélons à nous-mêmes, en même temps que le monde se révèle à nous. Nous sommes métamorphose, l'événement le plus prodigieux qui se puisse concevoir. Nous sommes la VIE ! Rien d'autre au-delà !

L'Oiseau de Minerve.

Source : LibreSavoir.org.

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 08:26
L'Outre vide de l'ennui.

"La noia" (L'ennui)

Contribution à l'œuvre d'Alberto Moravia.

Katia Chausheva Photography.

Nul ne savait depuis quand et d'où La Noia avait lancé ses assauts. Mais, assurément, ceci avait eu lieu. Ç'avait été comme une longue rumeur qui sourdait des entrailles de la terre, comme une fissure faisant son énigmatique zébrure parmi les ramures de l'exister. C'étaient les racines, d'abord, qui avaient lancé l'assaut, ligaturé les mouvements, les déplacements qui surgissaient des rues, des places, des venelles aux gorges étroites. Les poitrines des hommes, larges mesas promises aux moissons de lumière, s'étaient courbées sous les meutes abrasives. S'étaient étrécies aux percussions des lianes invasives. Les bassins des femmes, larges amphores dans lesquelles leurs Compagnons d'infortune étaient appelés à déverser la semence prolifique, avaient été ceinturés, liés, réduits à n'être plus qu'un maigre vase seulement parcouru du vent acide de l'aporie. Partout, La Noia faisait ses battements d'outre-terre, ses gerbes d'incohérence, ses navettes étroites, ses houles sidérantes. Il n'y avait plus d'espace disponible, plus de temps ouvert. Seulement des tourbillons d'inconséquence, des scories de mémoire, des chutes cendrées d'imaginaire. Tout : le monde, les étoiles, les manèges des agoras, les carrousels de foire, tout girait avec la lenteur des cloportes à franchir un territoire inondé de clarté. Tout dans l'incompréhension de cela qui survenait et faisait sa lourde motte de silence. Les langues étaient scellées, le massif du corps lesté de plomb, le sexe envahi de misère urticante, les pieds soudés au sol dans une attitude quasiment végétative.

Puis les radicelles avaient tissé, serré, le réseau de mailles et il n'y avait plus un seul endroit de l'anatomie humaine qui se laissait voir selon ses aires de peau. Seulement une résille, une horde de bandes étroites et solidaires qui emmaillotaient les momies humaines dans le sombre d'une crypte. Dans l'étroitesse du jour. Dans la perdition du langage. Dans la démesure du signifiant. C'est de cette manière que La Noia se manifestait aux Vivants. S'ils attendaient un train sur un quai de gare; s'ils étaient postés dans la diagonale du jour, espérant l'arrivée de l'Aimée; s'ils se disposaient à quelque cérémonie solennelle et fondatrice, alors fondait sur Eux, sur Elles cette impérieuse Noia, laquelle avait tôt fait de les métamorphoser en outres vides, en outres à la peau battante, aux parois telles les membranes des chauves-souris, où l'air rare faisait ses grincements de scie, ses hoquets de rabot. En réalité, il n'y avait plus site pour les choses ordinaires ou bien extraordinaires. La spatialité réduite à la taille d'une peau de chagrin armait ses claquements sinistres dans le cul-de-sac des alvéoles. La temporalité était aussi mince que la feuille d'automne dans les glissures du vent. Il n'y avait plus que du présent, mais du présent dense, compact, pareil à un bloc de gélatine, à un maelstrom d'œufs glauques, élastiques, infiniment traversés de rien, ou bien alors, d'angoisse qui poissait les doigts et glaçait l'ombilic jusqu'en ses plus étiques perditions.

La gloire du jour, la démesure de l'instant bâtisseur de plénitude, on en avait cherché la signification dans les moindres recoins de l'existence, dans la plus petite faille des jours. L'argent, on l'avait thésaurisé, on l'avait entassé dans des bourses adipeuses, on en avait fait un dieu, une idole, l'air dont on emplissait sa caverne d'os. L'argent on l'avait dépensé sans mesure, sans égard pour les pauvres qui geignaient dans leurs camisoles d'effroi. Et le sexe, cette puissance par laquelle rayonner jusqu'aux confins de soi, jusqu'à la faille intime de l'autre, jusqu'à son dard cousu de turgescence. Le sexe ! On s'était accouplés sans égard pour les allées et venues de la morale. On s'était soudés, ventre contre ventre, pareils à des berniques sur leurs rochers visqueux, on avait fait gicler sa semence avec la violence de la possession sur les parois de la grotte destinale, on avait gémi aux étoiles, on avait aboyé en direction du monde, on avait écartelé les lèvres du désir pour connaître les limites, pour savoir leur étoilement rubescent.

Mais, parfois, souvent, l'amour se rebellait, se cabrait, on aurait dit un serf levé contre le seigneur, prêt à l'amputer de sa faucille vengeresse, à le désosser, à procéder à une dispersion claviculaire, à une diaspora ligamentaire, enfin à un génocide de manière que, de l'Autre, il ne restât plus qu'une guenille dont on pensait qu'elle ne nous tenterait plus, ne nous conduirait plus en enfer. C'était cela la vie sur terre en ces temps de mortalité outrecuidante et La Noia, qu'un instant l'on croyait avoir oubliée, voilà qu'elle avait pris ses quartiers d'été, aussi bien que d'hiver dans l'inconséquence majuscule des anatomies réduites à leur confondant périmètre. Cela qu'on voyait au hasard des rues, sous les lames noires d'un ciel charbonneux, c'était, par exemple, un couple arrimé à l'amour, dans une figure obstinément géologique, corps de lave et de cendre qui se distinguaient à peine des pierres tombales sur lesquelles ils commettaient leur forfait, comme des voleurs, s'essayant, dans des ahanements obséquieux à tirer de la vie une ultime petite joie, une dernière étincelle d'orgasme pur, une percussion finale en forme de diamant.

Mais rien ne se produisait que la germination tragique de la vie, rien ne faisait sens hormis les silhouettes lourdes des cyprès, les façades glacées de lassitude, l'obsolescence du ciel qui, bientôt, disparaîtrait sons des légions de nuées livides. On ne se possédait même plus dans sa propre intimité, à l'intérieur de sa forteresse de pierres et de moellons creux, on était une citadelle vide, une mine à ciel ouvert qui vomissait longuement ses dernières scories, on était un convertisseur à la gueule béante commis à disperser vers le rien son essence retournée comme la calotte du poulpe.

La Noia, on la sentait s'invaginer dans le moindre recoin, on la percevait lancer ses assauts dans les boules blanches des yeux, dans les bourrelets gercés des lèvres, dans le tube de plâtre de l'œsophage, dans la vessie charbonneuse de l'estomac, dans le labyrinthe grêle des intestins, dans les lèvres écarlates du sexe, dans sa colonne phallique sertie de gemmes de suif pleutres et intensément disséminés. Car le sexe était raboté, la généalogie compromise, et l'on ne serait plus usufruitier de quoi que ce soit sous ce ciel étroit, cerné d'envies décadentes alors que des dents affûtées commençaient à rôder alentour avec des sifflements de scies, avec des hoquets de bédanes. On ne sortait plus de soi, on se calfeutrait dans le sein de sa mince architecture. On sentait le gonflement interne, la dilatation des parois et l'on se déployait selon des lignes courbes pareilles aux lanternes de papier huilé. On était tout au bord de son corps, attaché à ses bourrelets de peau sans bien les apercevoir, sans même être conscient de ses propres limites. Mais ce qui érodait depuis l'antre de l'abdomen se trouvait en polémique avec cela qui poussait depuis l'extérieur et voulait coloniser la demeure invisible. Forces antagonistes qui s'annulaient. C'était comme si une jarre de terre cuite avait été creusée depuis ses flancs internes, en même temps que poncée de l'extérieur, sur sa paroi offerte à la lumière. Force contre force, puissance contre puissance. Alors, il faut imaginer la lente desquamation de la terre, sa chute dans la poussière d'une argile primaire, son usure constante, appliquée, par laquelle contenant et contenu ne deviendraient qu'une seule et même chose cernée de vide, enduite de rien. Car une jarre, fût-elle précieuse, dès l'instant où elle perd les flancs qui maintenaient la tension de son être, eh bien la jarre s'effondre et ne reste plus que du vide entouré de vide. Ce qu'il faut comprendre par là, dans la métaphore illustrative, c'est tout simplement la victoire de La Noia sur toute chose. Chaque chose, l'importante comme l'évanescente, rapportée à sa définitive vacuité. Il n'y avait plus rien que La Noia s'emboîtant dans La Noia, genre de monstrueux accouplement hors raison, incompréhensible, hautement métaphysique. La Noia, on l'avait voulue, on avait joué avec elle, on l'avait convoquée dans les allées de la littérature, dans la Nouvelle Vague du cinéma, dans les figures absentes d'elles-mêmes de la peinture. Et voici qu'il n'y avait plus que La Noia de La Noia, comme un ennui au second degré, balayant tout devant lui, ramenant l'existence à un simple hiatus, à une pure attente de soi qui, jamais, n'arriverait, jamais ne ferait apparition dans le moindre phénomène.

Lisant cela qui ne parlait que de la dérision d'exister, vous vous êtes constamment abreuvés d'ennui, la seule arme qui vous reste avant de mourir. Mais la mort n'est qu'un ennui définitif. Ennuyez-vous maintenant et jusqu'à la fin de votre temps, vous n'aurez guère d'autre ressource pour éprouver la densité à nulle autre pareille de votre cogito : "Je m'ennuie, donc je suis" !

"Mi annoio, quindi sono".

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 08:18

 

ICONE 7

 

                                                                                                Photographie de Marc Lagrange

 

 

 

     "JALOUSIE" : tel est le titre attribué à cette icône. De prime abord il semblerait que ce péché, pour n'être point capital, suffise à circonscrire son objet. Jalousie d'une énigmatique  Passante alors que le corps voluptueux de sa rivale semble promis au plaisir proche, sinon à une élégante luxure.

  Mais est-on bien sûr que ce sentiment si proche d'une revanche à prendre, peut-être d'une haine entretenue en sourdine, constitue le meilleur prédicat dont notre jugement puisse disposer ? Ne voyons-nous, de l'image, dans cette rapide approche, que la première apparence qui se présente à nous sous la figure d'une supposée vérité ? Que le brillant sous lequel s'abrite la matité, peut-être l'ombre ou bien même la face enténébrée des choses ?

  Car l'image, à être rapidement décryptée en perd sa dimension polysémique, sa signification seconde. La perspective du doute, le recueil dans une méditation, l'effacement de soi et de ses a priori devient le jeu nécessaire dont nous devons parer notre vision afin qu'elle s'assure d'une destination vers l'essentiel. Nous ne pouvons nous contenter d'une facile immersion dans une trop évidente esthétique; nous restons sur nos gardes, nous ôtant toute disposition à entendre le bruissement de la vengeance, à toucher du regard une soie noire nous inclinant au désir immédiat. Il y a mieux à faire que de succomber devant la vitrine où s'agitent les mille feux de la séduction. Si cette image nous plaît, c'est simplement en raison de sa puissance à évoquer, autrement que par le visible, la géographie de nos certitudes.

   Cependant rien ne nous empêche de mêler les différentes lectures afin que, de leur confrontation, naissent les prémices de ce qui s'y dit réellement, sans fioriture, pareillement à la flamme dont la base ne vacille qu'à mieux assurer sa combustion. L'Egarée, au-dehors, sous la cascade de sa toison laineuse dirige ses pupilles d'obsidienne vers le territoire à annexer, sinon à détruire. La condamnation est sans appel qui voudrait hisser au plein jour le corps lascivement abandonné à la braise ardemment érotique. La Séductrice, au-dedans, s'érige en une sublime statuaire, en une manière d'incandescence qu'une quelconque contingence ne saurait atteindre. Abrités par la coupole parfaite du front, rehaussés par le profil pur du nez, soulignés par le somptueux arc de Cupidon,  les charbons des yeux disent la perversité assumée, dominante, fière d'elle-même, que viennent encadrer les volutes de platine de la chevelure, alors que le corps de talc et d'albâtre surgit  de la nuit de la vêture avec la grâce du félin dont nul ne saurait contester la royauté, en même temps que la fascination qu'exerce sur nous la moindre parcelle dévoilée à notre naturelle curiosité.

  On ne saurait mieux camper les attendus d'une cérémonie dont, à peine, nous osons proférer le nom, tellement la quadrature des évidences nous saisit et nous intime à l'immobilité, nous occlut dans un silence, nous isole dans un lieu déjà hors d'atteinte. Le paroxysme est là qui va survenir, qui survient dans l'éternité des secondes au long cours. Et pourtant, malgré notre attente, sous la poussée de notre insatiable détermination à découvrir l'étrange, rien ne se produit que cet interminable suspens. Notre sublime et infaillible intuition aurait-elle manqué à sa tâche ? N'avons-nous pas été, à notre corps consentant, trop prompts à nous précipiter dans la faille que nous tend  souvent le réel et son cortège d'approximations, de tentations immédiates ?

   Portons à nouveau notre regard, mais avec plus d'acuité, plus d'exigence, sur la scène qui nous fait face en sa sobriété. La syntaxe utilisée par le Photographe est campée en une économie de traits; les attitudes sont comme figées dans une posture interrogative. Or, de ce parti-pris minimaliste ne peut résulter qu'une riche sémantique. Là est le prodige d'un vocabulaire simple, réduit à l'essentiel, qui entraîne le déploiement des possibles. Ce qu'un luxe de détails aurait dissimulé, la rareté, la précision de l'esquisse le révèle. Il nous faut donc interpréter au plus près ce qui nous est donné à voir.

  L'Esseulée, au-dehors, n'est nullement saisie d'un souhait de vengeance, pas plus qu'elle ne souhaite occuper la situation de celle qui, assise à l'arrière de la luxueuse berline, semble en attente de recevoir un don ou une manière de grâce. Les choses sont plus fondamentales, plus proches d'un questionnement existentiel. Dans l'habituelle dramaturgie de la vie quotidienne qui met en présence l'Amant, l'Aimée, la Maîtresse, les situations s'emboîtent avec une nécessité logique tellement conforme aux vœux d'un confort néo-bourgeois. Tout y est artificialisé, tellement ramené aux conventions d'une imagerie d'Epinal que chacun y trouve son compte, aussi bien les acteurs eux-mêmes que les spectateurs dont les identifications successives oscillent entre le plausible, le souhait, le fantasmatique. C'est selon.

  Ici l'image, bien plus dépouillée, se livre avec une  autre parcimonie et nécessite un nécessaire recul. L'Assise, au creux de la berline, n'a cure d'une hypothétique rivale, l'ignorant de toute sa superbe. Du moins peut-on en faire l'immédiate déduction. Pour autant est-elle à l'abri, dans son boudoir intime, de toute atteinte, de toute tentative qui l'amènerait sur de bien autres rives que celles du désir et du plaisir subséquent ?  Ce bras noir, endeuillé, porté à l'arrière de la nuque, n'est-il pas le chiffre d'une menace subie, d'une angoisse prête à surgir ? Quant à l'autre bras, accroché à la poignée de maintien, il semble bien peu disposé à l'offrande amoureuse. Et l'ovale du visage, sa pâleur, l'abritement derrière l'étoupe des cheveux, tout ceci n'est-il pas le reflet d'une crainte, sinon d'une tragédie qui pourrait, à tout moment, faire tout basculer dans l'incompréhensible ? 

  Mais interrogeons le regard, ce regard supposé pervers, cette sorte d'avant-poste de la luxure, peut-être même le lieu d'une illustration sadomasochiste, d'un travers de l'âme. C'est si signifiant, les yeux ! Si inquiétant ! Si mystérieux ! Mais ôtons un instant les masques de la convention, mettons nos visages à nu, face contre face, nous-mêmes contre l'Enigmatique, afin que la nullité de la distance nous enlève tout défaut de la vision, strabisme qui étrécit ou astigmatisme qui dédouble. Portons, en arrière de nos fronts insoucieux, juste à l'intersection du chiasma optique, si près de nos circonvolutions pensantes, portons donc nos regards conjugués d'où jaillira la source du dire dans sa primitivité. Ce seront de brèves illuminations, de rapides jaillissements, des feux de Bengale, des crépitements, des étoilements. Alors il n'y aura plus besoin de mots, de gestes, de contorsions. La gemme humaine, la pierre d'albâtre rassemblée dans sa gangue première nous livrera ses secrets comme la pierre de Rosette le fit aux yeux émerveillés de Champollion. Les hiéroglyphes se dénoueront. Il n'y aura plus, dressée dans l'éther, qu'une existence s'abritant, comme les premiers hommes, dans le sombre des grottes, cherchant à pousser dans la nuit les quelques braises témoignant d'un passage avant que ne s'éteignent les dernières étincelles. Sans doute cette image nous dit-elle cela, cette trace invisible que les yeux dessinent dans l'azur, ces gestes se dissolvant dans la cendre du jour, ces buées s'élevant de l'arc des lèvres pour proférer la vie, articuler ses battements, gonfler ses viscères, dilater le plissement de ses alvéoles. Sans doute nous dit-elle encore plein de choses que nos yeux infertiles ne perçoivent pas, que nos mains gourdes ne saisissent guère, que nos gestes dessinent sans bien en percevoir le sens.

   S'il fallait ne retenir de cette lecture de l'image qu'un seul indice, ce serait celui du regard de l'Hébergée, lequel s'anime d'une subtile flamme immatérielle dont jamais le désir ne peut être l'origine. Les yeux de la luxure se parent toujours d'une carnation où puisse se refléter l'Aimé. Or ces yeux sont certes  voués à l'amour, mais à l'Absolu qui est un Amour majuscule, vibration que l'esprit perçoit à peine, que l'âme s'ingénie à poursuivre sans jamais toutefois l'atteindre, le jeu étant la finalité elle-même. Dans cette image, aucune trace, aucun indice, même le plus évanescent qui rendrait possible la survenue de l'événement amoureux, fût-il sublime. Il nous faut nous contenter, en définitive, de ce repli sur soi de la question dont tout être est porteur, bien souvent à son corps défendant. La seule ouverture qui soit vers un début de compréhension adéquate !  L'Enigmatique est là, à la manière d'un bien mystérieux Sphinx, nous posant de troublantes questions qui, par essence, jamais ne se résoudront. L'Amour est là, lui aussi, mais dans son tremblement, son esquisse confondante, sa vertu d'abîme. Nous n'attendons que de nous y précipiter, consentant seulement au sacrifice afin de mieux connaître !

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26 août 2015 3 26 /08 /août /2015 07:41

 

Temps suspendu

 

 a2

Photographie : Reza Deghati. 

Cette photographie a été exposée à Toulouse en 2012

Dans le cadre de l'événement : "Reza  entre guerres et paix"

***

Précisions sur l'image :[ Photographie prise à Tora Bora où se trouvait la maison d'Oussama Ben Laden. Le regard dans les yeux de cette petite fille incarne le traumatisme et la défiance régnant dans la région. L'image, dont la force évocatrice est évidente, traverse les frontières, abolissant ainsi langues, préjugés et cultures. Langage universel imprimant dans l'humain l'urgence à se tenir éveillés face aux problèmes du monde.]

 Rêve d'humanité : Un paysage en Afghanistan.   

   Les collines sont des moutonnements de cendre levés dans un ciel uni, lisse, comme au premier jour du monde. Tout en bas, à la lisière de l'argile claire, des rectangles de terre où habitent les hommes. Des empilements d'herbe coiffent des greniers au-dessus de poutres fichées dans les murs. Plus loin, se détachant d'un cône d'ombre, des bouleaux rythment le paysage de leurs flagelles étroits. Des silhouettes humaines, taches à peine frémissantes, dressent leurs oriflammes rouge et safran près d'une échelle de branches. Des moutons couleur de neige broutent une végétation rare, mousses et lichens. Tout paraît immobile, tout semble accordé au rythme des choses, à la cadence souple des eaux, à l'écoulement lent du ciel. Comme une éternité en voie d'accomplissement. Seulement, encore, nous n'avons rien vu de ce qui bouscule l'ordre de l'existant. Seulement nous n'avons pas porté notre regard en direction de ce qui, bientôt, nous interpellera.

   Le miroir d'une enfant :

   Cette tout jeune enfant, dont nous ne savons rien, nommons-là "Mawiya", ce qui veut dire "Miroir" et cherchons à savoir ce qu'elle a à nous dire. A peine l'avons-nous approchée et, déjà, nous pressentons que quelque chose s'inscrit dans ce visage, de l'ordre de la rupture, du conflit, de la douleur. Et ce qui nous questionne d'abord, c'est bien cette manière d'incohérence qui surgit de la vision heurtée d'une temporalité dont nous ne pouvons appréhender la "logique". Ce portrait est l'image même de ce que nous nommerons une "femme-enfant". Etrange confluence d'une naïveté encore à l'œuvre et des premiers linéaments de ce qui orientera vers la maturité, vers "l'âge de raison". La polémique est patente en même temps qu'inquiétante.  La broussaille des cheveux s'illumine du feu du henné; les cils sont maquillés, soulignés de deux traits de charbon; l'arc des lèvres est une braise vive; les oreilles sont percées d'anneaux; le cou entouré d'une parure de perles; le poignet cerclé de plusieurs anneaux de couleur. Tout ceci comme si Mawiya voulait nous dire son âge nubile, sa disposition à devenir épouse, son inclination à tenir le foyer et à offrir son bassin à l'accueil d'une généalogie plurielle. Poursuite de la lignée, floraison de l'existence, germination de l'humain sur la courbure du monde.

  Force du réel :

  Cependant, nous ne saurions nous satisfaire de cette vision trop rapide des choses. Il y a davantage à voir. Si les traits empruntant à l'âge accompli sont bien réels, l'enfance est là qui fait encore ses bruissements de marelle et ses girations de moulin parmi les eaux puériles. Le hochet n'est pas loin qui grésille et fait jouer ses grains de sable. La peau porte sur la plaine des joues les stigmates des soins qu'on prodigue aux tout-petits et le mucus est une stalactite suspendue au-dessus du bourrelet labial. Etrange mariage de ce qui, encore, parle en langage primesautier et de ce qui s'élabore en énonciations réfléchies, accomplies. Mais, alors, d'où vient ce genre d'incohérence qui nous laisse sans voix ? Y aurait-il quelque secret, un mystère, dissimulant à notre intellect d'évidentes clés de compréhension ? Existerait-il un rituel dont nous n'aurions perçu la nécessité de le déchiffrer afin d'accéder à un possible sens ? Non, les choses sont plus simples et plus complexes à la fois. Plus simples parce que inscrites dans les contingences d'une incontournable réalité; plus complexes en raison d'une difficulté foncière à comprendre les arcanes de l'âme humaine, les chemins conduisant aux comportements, aux errances, souvent aux apories. Ce que Reza Deghati veut nous montrer par le médium de sa photographie, c'est tout simplement le dénuement auquel est confronté l'Existant dès l'instant où l'incompréhension saisit les hommes. Toute guerre porte en elle les germes de sa propre finitude en même temps qu'elle affecte ceux qui la servent, ceux qui la subissent. Faire la guerre, si cela peut apparaître comme un choix, apporte en soi les justifications d'un acte jugé nécessaire, mais être exposé à ses excès réduit l'homme, la femme, l'enfant à un état de soumission insoutenable, toute liberté étant bannie irrémédiablement des populations prises en otage. Or l'enfant, fragile, en pleine construction, est le premier à subir les assauts de la barbarie, à entériner malgré lui les termes d'une violence qui le dépasse et le plonge dans les remous d'une histoire absurde.

  Temps suspendu :

  Ce que la guerre pervertit, avant toute chose, c'est l'expérience intime qu'un sujet fait du temps en général, de sa propre temporalité ensuite. Car, si Mawiya est "miroir", elles est d'abord miroir d'une injustice, reflet d'un définitif nihilisme. L'espace s'étrécit aux dimensions du conflit, le lieu existentiel est un ombilic refermé sur sa propre genèse. Il n'y a plus de destin possible, plus de durée selon laquelle bâtir projets et s'assurer d'un exhaussement vers plus large que soi. Il n'y a plus de temps et l'instant est simplement une bogue où sifflent imprécations mortelles et voix d'outre-vie. Temps ramené à l'empan de chaque souffle, chaque respiration étant une victoire sur le champ clos de Thanatos. Vivre consiste à ne pas mourir, exister à regarder devant soi, juste à l'orée de ses pieds les gerbes de poussière, les jets de gravier sous l'assaut des meutes commises à tuer. Alors les yeux se transforment en puits insondables à partir desquels, même l'âme ne saurait être atteinte - elle est déjà absente à elle-même -, les pupilles se durcissent comme le pieu chauffé à blanc afin que la réalité ricoche à sa surface, alors les cernes envahissent les orbes de la vue comme des nuées volcaniques, alors les lèvres se soudent sur un langage devenu mutique. Soudain, on est devenu vieux avant d'avoir vécu. Soudain on redevient cet enfant innocent, cette forme à peine advenue, ce bourgeon avant le dépliement que le combat stupide contraint à se refermer sur sa promesse non encore réalisée. Car la guerre, c'est cela, la confusion du temps dans un maelstrom incompréhensible, c'est la chute dans le chaos alors que le cosmos venait à peine d'être obtenu par l'intelligence des hommes, leur volonté à faire émerger de la terre la croissance de ce qui sauve. Tout enfant qui, comme Mawiya est prise dans le tourbillon sans fin d'un conflit, devient par la force des choses, cet être étrangement hybride, dont la maturité n'est que le miroir d'une existence vide alors que la jarre humaine ne demandait qu'à être remplie, à être fécondée par le sens du monde. C'est pour de telles raisons que, parfois, les plus beaux paysages, ces témoins d'une sagesse immémoriale, disparaissent sous les coups de boutoir d'une rage de détruire inscrite dans la chair même de l'humanité. Le sachant, nous les hommes, il nous reste la tâche immense de rendre le temps à sa dimension ontologique originaire, ouvrir le monde à la beauté !

 

 

 

 

 

 

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 07:46

 

Quand le visage dit l'absolu.

 

qlvda-copie-1.JPG 

 Photographie : Nadège Costa.

 


"S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le coeur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent."

                                     Anna de Noailles

                                       Le coeur innombrable 

 

  Nous sommes au bord de l'image et, déjà, nous sentons combien nous serons des voyageurs clandestins. D'étranges Passagers  retenus au fond de la cale ombreuse d'un cargo alors que notre vue est comme sidérée. L'Inconnue, nous ne l'apercevons qu'au travers d'une inquiétante écoutille et son identité demeure un mystère, aussi bien que sa posture inclinant vers un proche évanouissement. Figure du vertige et notre regard se brouille et nos yeux deviennent vitreux comme pour mieux exorciser ce qui se donne à voir. Car, assurément, nous ne sommes pas dans la catégorie ordinaire de l'existant où toute chose trouve son explication immédiate, où se présentent des certitudes avant même qu'on en ait cherché la révélation.  Il y a comme un suspens du temps, une glaciation de l'espace et nous ne vivons soudain qu'à être ramenés à notre humaine condition. Étroite, contingente, obtuse, cernée de toutes parts de questions nous ramenant au centre de nous-mêmes alors que nous pensions pouvoir nous exonérer d'une bien confondante tâche. Le problème, avec cette photographie, c'est que, par rapport à elle, nous ne pouvons prendre aucun recul; nous ne pouvons esquisser le moindre entrechat qui nous délivrerait de notre position de Voyeur. De Voyeur métaphysique, s'entend, car nous sommes alertés d'une inévitable esquisse d'outre-présence à laquelle elle nous enjoint de nous disposer. Nous ne figurons là, au bord du cadre, qu'à essayer de résoudre une énigme.

  Et, comme devant toute énigme, il ne nous reste plus qu'à observer le réel, à essayer de faire la description de ce qui fait phénomène afin d'en approcher la possible signification. Curieuse épiphanie que celle de ce visage qu'on dirait partagé par le jeu de l'ombre et de la lumière : une manière de dialectique traversant de sa lame aiguë un masque d'albâtre. Nous appliquant à regarder, notre vue dérape continuellement sur l'arête à peine visible du nez comme si nous longions une ligne de crête, l'adret à notre gauche avec sa face de lumière; l'ubac à droite plongeant dans la densité de l'ombre. Alors, cheminant sur cette ligne médiane tellement semblable à la fuite même de la destinée, nous ne pouvons nous empêcher d'interpréter, de fonder en raison, en quelque sorte. Si les signes apparents sont bien l'émergence de ce qui les alimente juste au-dessous de la ligne de flottaison existentielle, à savoir quelque réalité empruntant à l'aventure de la psyché, alors nous hasarderons une vacillante hypothèse. Cette Figurante porte-t-elle dans  une manière d'effigie, de stigmate directement observable, quelque culpabilité de l'âme qui ferait de son visage le miroir d'une dramaturgie ? Gloire de lumière faisant polémique avec la pure ténèbre d'un trop visible abandon ? Qu'y a-t-il qui se jouerait à notre insu dont nous ne serions alertés qu'à l'aune de ce partage, de cette césure faisant de l'aire apparitionnelle la mesure d'une probable aporie ? Y aurait-il matière à expier ? Quelle faute aurait été commise qui s'inscrirait ainsi à la face du jour avec toute sa charge d'incompréhension ? Mais déjà, nous sommes allés trop loin. Mais déjà, nous n'avons fait que projeter sur l'Abandonnée le clair-obscur de nos pensées, la glu compacte de nos états d'âme.

  Comment percer le mystère sans offenser la vérité ?  Et, d'ailleurs, cette Figurante est-elle informée de ce qui semble la submerger, de ce qui la conduit sur les rivages du doute, de l'imprécision, comme une houle surgissant de l'Océan dont les vagues submergent la conscience ?  Alors il ne reste plus que le souvenir d'une écume, le gonflement du roulis, le picotement qui hérisse la peau de mille percussions d'aiguilles. Mais jamais la quadrature de l'événement qui vient de faire son flux, son reflux en ôtant de sa subite présence quelque nervure qui eût contribué à en dresser l'inventaire, à en dessiner les traits, fussent-ils ceux d'une estompe. Alors, nous appliquant à nouveau à percevoir en son fond ce qui paraît, nous sommes saisis d'une manière d'évidence. Plus que d'un visage en proie à un inexplicable tourment, il s'agit de rien de moins qu'une mise en scène de ce que pourrait être l'absolu si, cependant, il pouvait arriver qu'il se manifeste sur la courbure anthropologique. Ceci, nous le savons depuis toujours, cet absolu dont on parle à mots voilés, comme s'il s'agissait d'une offense faite au ciel et à la terre, cet absolu donc, n'est ni représentable, ni accessible. Il n'est que le tremblement d'une intellection, la projection de l'âme gommant aussitôt ce qu'elle s'appliquait, un instant, à nous dévoiler. Mais ce type de vérité est "alèthéiologique" au sens des anciens Grecs, c'est-à-dire qu'elle se voile au fur à mesure qu'elle se dévoile, comme tout être dont l'essence est de ne figurer que par défaut. Pareillement à l'empreinte du sabot du cheval qui ne laisse dans la glaise souple que la trace de son passage, le passage lui-même n'étant accessible qu'à l'activité théorétique, à la contemplation. Jamais la vie mondaine ne saurait y avoir accès. Seulement la fugacité d'une idée aussi vite congédiée qu'évoquée.

  Il nous faut donc nous replier sur des conjectures, sur de tremblantes hypothèses dont les assises ne seront que les voltes et les fantaisies de notre imaginaire. Donc l'absolu. A défaut de pouvoir le visiter, prêtons-lui quelques vêtures dont il nous paraît vraisemblable  qu'il pourrait les endosser. A commencer par celle de Dieu. Ensuite, ayant posé la pierre de touche indépassable, il nous faut rétrocéder vers des possibilités de figures et de parutions dont l'Énigmatique pourrait être la dépositaire, en conscience ou bien à son insu.  Si l'absolu, toujours se dérobe de manière à ce que, jamais, nous ne puissions nous en saisir, cependant il consent, parfois, à s'informer dans une expérience singulière, dans un événement hors du commun, à faire acte de "présence" parmi quelques élus dont la rareté vaut à titre d'exception. Ainsi quelques destinées au travers desquelles se devine la participation à la sphère de l'inconnu, la survenue dans le champ des pures essences, l'incursion dans un univers identique à celui des Idées platoniciennes dont on sait, précisément, qu'elles ne sont accessibles qu'aux yeux de l'âme, à l'exhaussement d'une intellection.

  On pensera, bien évidemment, à l'extase mystique telle celle qui affecta Saint Jean de la Croix lorsque dans son poème "La nuit obscure", l'âme sort d'elle-même afin de rejoindre "une vie d'amour, douce et savoureuse en Dieu"On évoquera également, dans un même ordre d'idées,  la nuit mystique de Blaise Pascal et son célèbre Mémorial "Joie, joie, joie, pleurs de joie."

  Ensuite, partout où une transcendance peut trouver à s'accomplir. Il faut penser au domaine de l'art, là où, par essence, le génie tutoie de vertigineux sommets (Chez Léonard de Vinci par exemple où la réalisation de La Joconde est une telle mise en peinture de l'ineffable que cette dimension vibre dans le fameux "sfumato", comme s'il s'agissait de l'énergie diffusant autour de la mandorle du Saint).

  Il faut se transporter au cœur de la littérature, auprès de Balthasar Claës, dont la passion le pousse à chercher à percer le principe même par lequel la matière s'ordonne et existe, dans "La recherche de l'absolu" de Balzac.  

  Il faut aller aux confins du politique et du philosophique, regarder l'œuvre de Jacques Maritain, ce "chevalier de l'absolu", tel que le nommait Julien Green ;  Maritain affirmant avec force la primauté du spirituel par rapport aux errances du séculier.

  Il faut se porter aux côtés de Nietzsche et de son Zarathoustra qui nous invite à chercher en nous cet absolu que nous portons à notre corps défendant.

  Enfin, il faudrait parcourir longuement tous les sentiers épars de l'histoire qui, à la manière de certaines topologies forestières dessinent des étoiles où convergent les parcours interrogateurs des hommes.

   Et encore s'enquérir auprès de trois figures féminines portant haut et loin cette quête du dépassement de soi : Jeanne Guyon ;  Simone Weil ; Etty Hillesum. Un très bel article de Michel Plon"Figures de l'absolu", (Cairn.info - Revue Essaim - pages 167 - 170), à propos du livre de Catherine Millot"La vie parfaite", dont l'extrait suivant nous précise la pensée :

 " Longtemps, j’ai cru que c’était leur jouissance [de ces femmes qui sont le sujet de l'essaiqui m’attirait. Je ne voyais pas que c’était leur liberté. C’est Mme Guyon qui m’éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l’Ancien Régime où l’on disparaissait sans procès et parfois sans retour, j’ai appris comment nommer cette liberté inconnue […] cela s’appelle “le large”. Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu’elle m’a enseigné."

 Et Michel Plon de commenter :

 

 "Trois femmes donc, de siècles, de mœurs et d’origines différentes, trois femmes dont la vie est progressivement, mais bientôt totalement dédiée à la recherche d’une perfection qui soit assimilable à l’effacement de soi."

 Car c'est bien de cela dont il s'agit, de disparition,  lorsque l'absolu se dévoile comme la seule voie possible d'un avènement à soi. Ici ne sont, à l'évidence, que des territoires d'exception, des volontés sans faille alimentées, le plus souvent, par un souci de religiosité, une propension à une pensée mystique, un sacrifice de soi en direction de toute altérité en manque d'être.

  Jeanne Guyon (1648-1717) empruntera le chemin d'une mystique proche du quiétisme, donc de l'attitude entièrement vouée à la contemplation ; Simone Weil fera la rencontre de Dieu et d'une philosophie puisant ses sources dans un fervent militantisme ouvrier ; Etty Hillesum, elle, assumera la tragédie de la Shoah  en confiant sa fragilité au ressourcement d'une foi qui la transfigure. Trois destins exemplaires dont l'Histoire recèle encore bien d'autres existences identiquement inspirées par l'adhésion à ce qu'il fait bien appeler un goût du sacrifice, une inclination naturelle au dénuement, un reniement de toute attitude suspecte de sombrer dans une quelconque jouissance.

  Quelle que soit la destinée de ces "héros de l'absolu", vocation à se dépasser en Dieudans l'artla philosophiela vie sociale, dans la singularité ontologique de sa propre esquisse, c'est bien de la même flamme, de la même passion dont sont saisies ces âmes emportées au-delà d'elles-mêmes en une sorte d'incandescence qui les arrache à leur propre condition existentielle. Et, que l'on se nomme DaliLautréamontArtaudBalzac ou bien Pascal, c'est toujours l'accès à l'absolu dont il est question, quand bien même l'existence ordinaire contraindrait à se couler, la plupart du temps,  dans le moule étroit des contingences. Un essai de réaliser la plénitude de l'Être (l'Absolu, "l'Esprit" de Hegel et autres figures de l'idéalisme), en assurant à son être inévitablement circonscrit la possibilité d'un tremplin orienté vers une possible  connaissance de la Totalité. Entreprise périlleuse que, tous, toutes, nous tentons, le sachant ou bien l'ignorant et qui, toujours, trouve son point d'orgue dans la Mort, cet incontournable Absolu dont la "Petite Mort" n'est que la figure humainement réalisable. L'Amour est de telle nature qu'il procède, chez les Amants, à leur propre abstraction, de façon qu'emportés dans l'événement de la passion ils puissent sentir un avant-goût de ce qui se dessinera post-mortem. A savoir cet inaccessible que nous essayons de saisir dans l'instant mais qui est la demeure la plus probable de l'éternité.

  L'Abandonnée dont nous nous sommes détournés depuis longtemps, semble sur le bord de quelque ravissement de cet ordre. A moins que notre hâte l'ait ravie à elle-même dans une sorte de vérité dont elle n'a peut-être jamais été atteinte. Il en va de l'absolu comme de la vérité, ce sont des essences hautement inflammables que la seule activité de la pensée peut réduire, en une seconde, à néant. Ainsi en est-il de l'homme, de la femme qui marchent dans la nuit avec l'espoir de la clarté matinale. Il n'est que de poursuivre le chemin ! Cette belle photographie, en tout cas, nous aura permis, l'espace d'une réflexion, de nous transporter en direction du tout-autre-que-nous dont l'amplitude, toujours, nous assigne à n'être qu'un flux relatif parmi les reflux de cet Océan sur lequel nous voguons alors même que le néant des abysses nous demeure inaccessible. Sans doute notre seule façon de nous sauver alors que du temps nous est encore accordé !

 L'épilogue de ce bref voyage ne saurait faire l'économie des quatre vers  d'Anna de Noailles, lesquels disent en termes poétiques, ce que d'autres "cœurs innombrables" disent en prose, mais dans une prose qui force le respect et incline à la modestie :

 

"S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le cœur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent."

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 08:12

 

L'ombre d'elle-même.

 

OMBRE 

                                           A propos de Zoï.                                                 

 

 

 La mer, au loin, est à peine un murmure et le pas des hommes n'est guère assuré. Il y a si peu de bruit, si peu de mouvement et l'on croirait à une perte des choses, à leur refuge dans l'indicible. On est comme écartée de soi, privée de repères, seulement effleurée par une lame de lumière diagonale. On vit à seulement respirer, à regarder la ligne courbe de l'horizon, mais l'exister n'est qu'une manière d'illusion, une vibration tellement infime qu'on dirait un simple dépliement de rémiges et puis il n'y aurait plus rien sauf le bruissement continu du vide.

  On sait, dans le village,  le cube exact des maisons, on sait les criques où bientôt basculera la clarté, on sait la colline couverte de chênes-lièges, de troncs tortueux d'oliviers pareils à des concrétions minérales. Tout cela on le sait comme un oiseau sait le changement des saisons, la venue de la nuit, la prochaine feuillaison où s'abriter. Mais ce n'est qu'un murmure posé sur le bord de la conscience, une vague tout juste esquissée que la prochaine vague roulera et effacera du monde sans qu'une seule parole soit proférée.

  Dans cette incertitude de la lumière levante on s'esquisse à figurer sur la scène du jour dans la modestie, dans l'à-peine effraction commise à faire  de son surgissement un simple miroitement, un discret feu follet, un genre de voyage clandestin. Le pan  ombreux de la fenêtre est comme un refuge où observer la vraisemblance de ce qui paraît et menace aussitôt de disparaître. Cette vague qui roule son écume blanche, le vert émeraude de l'eau, la silhouette à contre-jour, l'étoilement des palmes aériennes, on veut en prendre acte, les saisir et les douer d'une possible éternité. L'appareil photographique est là qui ouvre un œil curieux, se disposant à recevoir dans la chambre obscure la trame lisible des événements, leur objectivité rassurante, leur densité portant témoignage de leur propre survenue auprès du vivant, du tangible, du vibratoire.

  On est là, tout au bord de l'image, dans l'attente de l'événement qui ne saurait tarder, qui ouvrira à la beauté, peut-être au sublime. Mais l'illumination est comme en suspens, réservée, on croirait même craintive. La révélation esthétique est si précieuse, si rare, qu'elle se fait attendre, joue avec la naïveté, maintient en haleine. Tout est toujours au bord des yeux, à la limite des mots, sur le contour aérien des choses, dans une esquisse dont on voudrait qu'elle devînt une pure réalité, une gemme assurant de sa matérialité, de son éclat, de son rayonnement.

  Certes l'image on l'aura, on pourra en observer la surface glacée, en saisir les reflets, les chatoiements, en apprécier la composition. Mais, en un certain sens, on en sera déjà dépossédée. Où donc le désir sur le bord duquel on se tenait, où donc l'émotion du paysage, où donc cette heure si belle qui témoignait d'une temporalité à nulle autre pareille ? On sent bien qu'il y a un manque, une faille par où s'écoule un sens inachevé. Sans doute avait-on été abusée par son imaginaire. Toujours l'agrandissement des choses, l'illimité tutoyé par sa propre projection fantasmatique sur le monde. On croyait l'infini accessible, l'éternité à portée de la main et voici que la photographie, sa surface brillante, son opacité  ne renvoient plus qu'à soi-même. Dans une si extrême solitude !

  La fascination exercée par les apparences on l'avait vécue sans même en percevoir l'inconséquent mensonge. Un instant, il aurait suffi de détourner son regard, d'apercevoir sa propre silhouette reflétée dans la vitre pour sentir cette impermanence des choses, cette fuite si belle, seulement à être un passage, un égarement. La vérité était là, dissimulée dans l'ombre clouée sur l'aire du miroir. Or c'est au-dehors qu'on portait le regard, qu'on cherchait la voie, la certitude. On se perdait, mais on ne savait pas d'autre issue. On s'oubliait  quelque part au-delà de soi dans d'infinis mirages. Cela s'appelait "images", "mer", "rencontres", "amour", "hasard", et ce lexique s'épuisait simplement à être infini. Toujours un mot pouvait succéder à un autre dans un vertigineux tourbillon. Il aurait fallu oser, se porter à l'extrême pointe de soi-même et faire pivoter son regard à la façon dont un phare balaie la nuit pour y faire surgir ce qui s'y dissimulait.

  Alors, la vérité, on aurait fini par la trouver,  creusée au milieu du corps, dans la conque où toujours se dissolvent les songes. Un face à face. Une fin de voyage. Une simple disparition des simulacres, des esquives, des évitements. La peau à nu qui se retourne comme un gant. Jamais les coutures, les plaies, les déchirures ne mentent. Il n'y a pas de place pour cela. Plus de praticable où faire s'agiter les spectres, plus d'estrade où faire s'animer quelque très ancienne commedia dell'arte. Juste la place où coïncider avec soi, où trouver site dans l'exacte mesure humaine. Finis les faux-semblants, les approximations, les dérobades. Le corps, là, sur le piédestal, en pleine lumière. Identique à un pur diamant ne pouvant se résoudre à s'éteindre, à briller sans éclat. 

  Chaque jour, sur Terre, sous une myriade d'yeux hagards, dans l'espacement des heures denses, s'écrit la fable à peine visible du monde. Celle-ci, on ne peut l'ignorer qu'à renier sa nature, à se confier à cette part trop visible des choses qui, dans une manière de cécité, protège de  soi à défaut de s'y exposer.  

 

 

 

                                                                                                        

 

 

 

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