Quand le visage dit
l'absolu.
Photographie : Nadège Costa.
"S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le coeur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent."
Anna
de Noailles
Le
coeur innombrable
Nous sommes au bord de l'image et, déjà, nous sentons combien nous serons des voyageurs clandestins. D'étranges Passagers retenus au fond de la cale ombreuse d'un
cargo alors que notre vue est comme sidérée. L'Inconnue, nous ne l'apercevons qu'au
travers d'une inquiétante écoutille et son identité demeure un mystère, aussi bien que sa posture inclinant vers un proche évanouissement. Figure du vertige et notre regard se brouille et nos yeux
deviennent vitreux comme pour mieux exorciser ce qui se donne à voir. Car, assurément, nous ne sommes pas dans la catégorie ordinaire de l'existant où toute chose trouve son explication
immédiate, où se présentent des certitudes avant même qu'on en ait cherché la révélation. Il y a comme un suspens du temps, une glaciation de l'espace et nous ne vivons soudain qu'à être ramenés à notre humaine
condition. Étroite, contingente, obtuse, cernée de toutes parts de questions nous ramenant au centre de nous-mêmes alors que nous pensions pouvoir nous exonérer d'une bien confondante tâche. Le
problème, avec cette photographie, c'est que, par rapport à elle, nous ne pouvons prendre aucun recul; nous ne pouvons esquisser le moindre entrechat qui nous délivrerait de notre position
de Voyeur. De Voyeur
métaphysique, s'entend, car nous sommes alertés d'une inévitable esquisse d'outre-présence à laquelle elle nous
enjoint de nous disposer. Nous ne figurons là, au bord du cadre, qu'à essayer de résoudre une énigme.
Et, comme devant toute énigme, il ne nous reste plus qu'à observer le réel, à essayer de faire la description de
ce qui fait phénomène afin d'en approcher la possible signification. Curieuse épiphanie que celle de ce visage qu'on dirait partagé par le jeu de l'ombre et de la lumière : une manière de
dialectique traversant de sa lame aiguë un masque d'albâtre. Nous appliquant à regarder, notre vue dérape continuellement sur l'arête à peine visible du nez comme si nous longions une ligne de
crête, l'adret à notre gauche avec sa face de lumière; l'ubac à droite plongeant dans la densité de l'ombre. Alors, cheminant sur cette ligne médiane tellement semblable à la fuite même de la
destinée, nous ne pouvons nous empêcher d'interpréter, de fonder en raison, en quelque sorte. Si les signes apparents sont bien l'émergence de ce qui les alimente juste au-dessous de la ligne de
flottaison existentielle, à savoir quelque réalité empruntant à l'aventure de la psyché, alors nous hasarderons une vacillante hypothèse. Cette
Figurante porte-t-elle dans une manière d'effigie, de stigmate directement observable, quelque culpabilité de l'âme qui ferait de son visage le miroir d'une dramaturgie ?
Gloire de lumière faisant polémique avec la pure ténèbre d'un trop visible abandon ? Qu'y a-t-il qui se jouerait à notre insu dont nous ne serions alertés qu'à l'aune de ce partage, de cette
césure faisant de l'aire apparitionnelle la mesure d'une probable aporie ? Y aurait-il matière à expier ? Quelle faute aurait été commise qui s'inscrirait ainsi à la face du jour avec toute sa
charge d'incompréhension ? Mais déjà, nous sommes allés trop loin. Mais déjà, nous n'avons fait que projeter sur l'Abandonnée le clair-obscur de nos
pensées, la glu compacte de nos états d'âme.
Comment percer le mystère sans offenser la vérité ? Et, d'ailleurs, cette Figurante est-elle informée de ce qui semble la submerger, de ce qui la conduit sur les rivages du doute, de l'imprécision, comme une houle surgissant de l'Océan
dont les vagues submergent la conscience ? Alors il ne reste plus que le souvenir d'une écume, le gonflement du roulis, le picotement qui hérisse la peau de mille percussions
d'aiguilles. Mais jamais la quadrature de l'événement qui vient de faire son flux, son reflux en ôtant de sa subite présence quelque nervure qui eût contribué à en dresser l'inventaire, à en
dessiner les traits, fussent-ils ceux d'une estompe. Alors, nous appliquant à nouveau à percevoir en son fond ce qui paraît, nous sommes saisis d'une manière d'évidence. Plus que d'un visage en
proie à un inexplicable tourment, il s'agit de rien de moins qu'une mise en scène de ce que pourrait être l'absolu si, cependant, il pouvait arriver qu'il se manifeste sur la courbure anthropologique. Ceci, nous le savons depuis toujours,
cet absolu dont on parle à mots voilés, comme s'il s'agissait d'une offense faite au ciel et
à la terre, cet absolu donc, n'est ni représentable, ni accessible. Il n'est que le
tremblement d'une intellection, la projection de l'âme gommant aussitôt ce qu'elle s'appliquait, un instant, à nous dévoiler. Mais ce type de vérité est "alèthéiologique" au sens des anciens Grecs, c'est-à-dire qu'elle se voile au fur à mesure qu'elle se dévoile, comme tout être
dont l'essence est de ne figurer que par défaut. Pareillement à l'empreinte du sabot du cheval qui ne laisse dans la glaise souple que la trace de son passage, le passage lui-même n'étant
accessible qu'à l'activité théorétique, à la contemplation. Jamais la vie mondaine ne saurait y avoir accès. Seulement la fugacité d'une idée aussi vite congédiée qu'évoquée.
Il nous faut donc nous replier sur des conjectures, sur de tremblantes hypothèses dont les assises ne seront que
les voltes et les fantaisies de notre imaginaire. Donc l'absolu. A défaut de pouvoir le visiter,
prêtons-lui quelques vêtures dont il nous paraît vraisemblable qu'il pourrait les endosser. A commencer par celle de Dieu. Ensuite, ayant posé la
pierre de touche indépassable, il nous faut rétrocéder vers des possibilités de figures et de parutions dont l'Énigmatique pourrait être la
dépositaire, en conscience ou bien à son insu. Si l'absolu, toujours se dérobe de
manière à ce que, jamais, nous ne puissions nous en saisir, cependant il consent, parfois, à s'informer dans une expérience singulière, dans un événement hors du commun, à faire acte
de "présence" parmi quelques élus dont la rareté vaut à titre d'exception. Ainsi quelques destinées au travers desquelles se devine la participation à la
sphère de l'inconnu, la survenue dans le champ des pures essences, l'incursion dans un univers identique à celui des Idées platoniciennes dont on sait,
précisément, qu'elles ne sont accessibles qu'aux yeux de l'âme, à l'exhaussement d'une intellection.
On pensera, bien évidemment, à l'extase mystique telle celle qui
affecta Saint Jean de la Croix lorsque dans son poème "La nuit obscure", l'âme sort d'elle-même afin de
rejoindre "une vie d'amour, douce et savoureuse en Dieu". On évoquera également, dans un même ordre d'idées, la nuit mystique
de Blaise Pascal et son célèbre Mémorial : "Joie, joie, joie, pleurs de joie."
Ensuite, partout où une transcendance peut trouver à s'accomplir. Il faut
penser au domaine de l'art, là où, par essence, le génie tutoie de vertigineux sommets (Chez Léonard de
Vinci par exemple où la réalisation de La Joconde est une telle mise en peinture de l'ineffable que cette dimension vibre dans le
fameux "sfumato", comme s'il s'agissait de l'énergie diffusant autour de la mandorle du Saint).
Il faut se transporter au cœur de la littérature, auprès
de Balthasar Claës, dont la passion le pousse à chercher à percer le principe même par lequel la matière s'ordonne et existe, dans "La recherche de l'absolu" de Balzac.
Il faut aller aux confins du politique et du philosophique, regarder l'œuvre de Jacques Maritain, ce "chevalier de l'absolu", tel que le nommait Julien
Green ; Maritain affirmant avec force la primauté du spirituel par rapport aux errances du séculier.
Il faut se porter aux côtés de Nietzsche et de son Zarathoustra qui nous invite à chercher en nous cet absolu que
nous portons à notre corps défendant.
Enfin, il faudrait parcourir longuement tous les sentiers épars de l'histoire qui, à la manière de certaines
topologies forestières dessinent des étoiles où convergent les parcours interrogateurs des hommes.
Et encore s'enquérir auprès de trois figures féminines portant haut et loin cette quête du dépassement de
soi : Jeanne Guyon ; Simone Weil ; Etty Hillesum. Un très bel
article de Michel Plon, "Figures de l'absolu", (Cairn.info - Revue
Essaim - pages 167 - 170), à propos du livre de Catherine Millot, "La vie parfaite", dont
l'extrait suivant nous précise la pensée :
" Longtemps, j’ai cru
que c’était leur jouissance [de ces femmes qui sont le sujet de l'essai] qui m’attirait. Je ne voyais pas que c’était leur liberté. C’est Mme Guyon qui
m’éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l’Ancien Régime où l’on disparaissait sans procès et parfois sans
retour, j’ai appris comment nommer cette liberté inconnue […] cela s’appelle “le large”. Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu’elle m’a enseigné."
Et Michel Plon de
commenter :
"Trois femmes donc, de siècles, de mœurs et d’origines différentes, trois femmes dont la vie est
progressivement, mais bientôt totalement dédiée à la recherche d’une perfection qui soit assimilable à l’effacement de soi."
Car c'est bien de cela
dont il s'agit, de disparition, lorsque l'absolu se dévoile comme la seule voie possible d'un avènement à soi. Ici ne sont, à l'évidence, que des territoires d'exception, des volontés
sans faille alimentées, le plus souvent, par un souci de religiosité, une propension à une pensée mystique, un sacrifice de soi en direction de toute altérité en manque d'être.
Jeanne Guyon (1648-1717) empruntera le chemin d'une mystique proche du
quiétisme, donc de l'attitude entièrement vouée à la contemplation ; Simone Weil fera la rencontre de Dieu et d'une philosophie puisant ses sources
dans un fervent militantisme ouvrier ; Etty Hillesum, elle, assumera la tragédie de la Shoah en confiant
sa fragilité au ressourcement d'une foi qui la transfigure. Trois destins exemplaires dont l'Histoire recèle encore bien d'autres existences identiquement inspirées par l'adhésion à ce qu'il fait
bien appeler un goût du sacrifice, une inclination naturelle au dénuement, un reniement de toute attitude suspecte de sombrer dans une quelconque jouissance.
Quelle que soit la destinée de ces "héros de l'absolu", vocation à se dépasser en Dieu, dans l'art, la philosophie, la vie
sociale, dans la singularité ontologique de sa propre esquisse, c'est bien de la même flamme, de la même passion dont sont saisies ces âmes
emportées au-delà d'elles-mêmes en une sorte d'incandescence qui les arrache à leur propre condition existentielle. Et, que l'on se nomme Dali, Lautréamont, Artaud, Balzac ou
bien Pascal, c'est toujours l'accès à l'absolu dont il
est question, quand bien même l'existence ordinaire contraindrait à se couler, la plupart du temps, dans le moule étroit des contingences. Un essai de réaliser la plénitude de l'Être
(l'Absolu, "l'Esprit" de Hegel et autres figures de l'idéalisme), en assurant à son être inévitablement circonscrit la possibilité d'un tremplin
orienté vers une possible connaissance de la Totalité. Entreprise périlleuse que, tous, toutes, nous tentons, le sachant ou bien l'ignorant et qui, toujours, trouve son point d'orgue
dans la Mort, cet incontournable Absolu dont la "Petite Mort" n'est
que la figure humainement réalisable. L'Amour est de telle nature qu'il procède, chez les Amants, à leur propre
abstraction, de façon qu'emportés dans l'événement de la passion ils puissent sentir un avant-goût de ce qui se dessinera post-mortem. A savoir cet inaccessible que nous essayons de saisir dans
l'instant mais qui est la demeure la plus probable de l'éternité.
L'Abandonnée dont nous nous sommes détournés depuis longtemps, semble sur
le bord de quelque ravissement de cet ordre. A moins que notre hâte l'ait ravie à elle-même dans une sorte de vérité dont elle n'a peut-être jamais été atteinte. Il en va de l'absolu comme de la vérité, ce sont des essences hautement inflammables que la seule activité de la pensée peut réduire, en une
seconde, à néant. Ainsi en est-il de l'homme, de la femme qui marchent dans la nuit avec l'espoir de la clarté
matinale. Il n'est que de poursuivre le chemin ! Cette belle photographie, en tout cas, nous aura permis, l'espace d'une réflexion, de nous transporter en direction du tout-autre-que-nous dont l'amplitude, toujours, nous assigne à n'être qu'un flux relatif parmi les reflux de cet Océan sur lequel nous voguons alors même que le néant
des abysses nous demeure inaccessible. Sans doute notre seule façon de nous sauver alors que du temps nous est encore accordé !
L'épilogue de ce bref voyage ne saurait faire l'économie des quatre vers d'Anna de
Noailles, lesquels disent en termes poétiques, ce que d'autres "cœurs
innombrables" disent en prose, mais
dans une prose qui force le respect et incline à la modestie :
"S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le cœur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent."
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