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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 13:53

 

Cerise est le désir.

 

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                                                                              Photographie de Marc Lagrange.

 

 

 

   Regardant cette image, nous sommes d'emblée portés vers le lieu d'une plénitude. Pourtant le prétexte pourrait paraître mince qui  met en scène une jeune femme s'apprêtant à déguster un fruit bien innocent. Mais s'arrêter là reviendrait à  survoler la surface glacée de la photographie sans en pénétrer l'infinité de sens.  Car il y a bien ouverture d'un monde, d'un univers troublant à force d'une supposée ingénuité. Que cherche donc à nous dire cette image dont nous pressentons la force sans en déceler les fondements ?

  D'abord, d'une manière évidente, elle nous reconduit à la Genèse. Eve est là, devant nous, portant à ses lèvres le fruit défendu, perçant le secret de l'Arbre de la Connaissance. Mais est-ce bien de cela dont il s'agit ? Cet arbre ne cacherait-il pas plutôt l'Arbre de Vie et, par conséquent, le désir qui lui est coalescent, qui en constitue la condition de possibilité ? Le choix du fruit n'est nullement fortuit. Bien sûr nous ne pouvons éviter d'évoquer la pomme.    

  Mais si cette dernière s'insère parfaitement dans le projet newtonien par lequel la gravitation universelle est sommée de nous apparaître, sa mise en scène, ici, aurait manqué son objet. Comment, en effet, mieux susciter l'idée du désir qu'en proposant l'esquisse de la divine cerise ? Braise suspendue au milieu de la parenthèse rubescente des lèvres, prête à être immolée dans un festin princier, elle est la confondante incarnation de ce qui n'est qu'une infime vibration sur l'arc de la conscience. En peu de mots, tout est dit de ce qui pourrait survenir dans un temps suspendu : une subtile efflorescence ivre d'elle-même.

  Nous restons dans cette manière de vérité épochale, nous sommes fascinés, tendus, maintenus dans un insoutenable suspens. Alors la parole parvient à son étiage, les mouvements se dissolvent dans leur propre impuissance, les bruits s'évanouissent dans l'orbe de leur inconsistance. Simplement muets, nous sommes reconduits à l'espace d'une profération immanente, nous sombrons dans les rets d'un discours mondain bien éloigné d'une sublime poésie, alors nous nous exprimons en prose. Nous nous en remettons à ce que nous suggèrent nos perceptions. Et c'est déjà beaucoup que de commencer à percevoir les nervures du sens faire leurs étoilements sans fin.

  Nous sommes d'abord sensibles à la polyphonie des couleurs, à leur éclatement symbolique alors que, volontairement,  la palette en est réduite à sa plus simple expression. L'irruption du carmin joue en mode dialectique avec sa complémentaire, un vert profond, si proche d'une nuit doucement permissive. Le déferlement blond des cheveux, leur coulée en souples vagues vers l'aval est saisi comme le début d'un voyage fluvial, initiatique. Le visage, les bras taillés dans une argile douce, une manière de luxueux et précis céladon, convient à quelque cérémonie secrète dans le mystère d'une alcôve. On est gentiment priés de demeurer sur le seuil. Jamais on ne s'abreuve à la boisson sacrée sans y avoir été invité. Ainsi en est-il de l'art du thé qui suppose une initiation en même temps qu'une inclination particulière de l'âme.

  C'est la lumière, ensuite, qui nous saisit du dehors. D'abord nous restons impressionnés par sa réserve d'ombre. De là, de sa densité plénière naissent, pareils aux vers du poème, les linéaments d'une esthétique. Car la densité du noir, si elle peut troubler, faire signe vers Thanatos, n'est jamais la ténèbre, le pur néant. Bien au contraire, cette obscurité est la source même au cœur de laquelle va se déplier le creuset des significations. La merveilleuse sculpture humaine ne nous apparaît qu'au travers de sa confrontation à la touffeur de la pénombre. Elle est pur jaillissement de ce qui, depuis toujours, cheminait dans le ventre fécond des choses non dites, en attente de son éploiement.

  Nous sommes requis de tenter d'épuiser la chair multiple de ce qui se manifeste sans pouvoir cependant y parvenir. Ainsi girent longuement à notre entour les constellations du questionnement, lesquelles se perdront dans les eaux limpides de l'imaginaire. Nous aurons perçu, l'espace d'une image, grâce à la puissance d'envoûtement de la peccamineuse cerise, ce qui toujours nous fascine parce que se soustrayant à l'emprise de notre volonté. Nous aurons perçu la force de l'image, son pouvoir de révélation, l'emboîtement des significations dont elle nous fait l'offrande. Ainsi, en abyme, se jouent, dans les reflets d'un vertigineux carrousel spéculaire du monde, les destins alternés et indissociables de l'Aimée, de l'Amant, de l'Amour. Car nous ne saurions mieux dire que l'image elle-même.

 

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13 novembre 2015 5 13 /11 /novembre /2015 08:42

 

D'une vérité qui voudrait se dire.

 

7 

Photographie : Yaman Ibrahim. Sur Facebook.

 

  Nous disons de cette photographie qu'elle est belle. Sans doute l'est-elle, mais encore faut-il savoir à partir de quoi une telle affirmation peut être formulée. La décrire consisterait déjà à en cerner quelques nervures signifiantes. Dire le visage pareil à une terre parcourue de profonds sillons, le dire en tant que cuir tanné par les ans, comme un bois antique dans lequel se seraient imprimés les signes du temps; le dire, en somme, métaphoriquement. Ceci serait une première tentative mais, de prime abord, nous sentons que cela ne suffit pas, que nous ne faisons qu'effleurer le problème, que nous demeurons en surface.

  Or, si nous ne souhaitons avoir recours à la métaphore - cette merveilleuse figure de rhétorique par laquelle la poésie prend souvent forme - , alors nous comprenons que cet Existant, nous ne pouvons davantage l'aborder à l'aune d'une icône, pas plus qu'à la mesure d'une idole. Car, à le considérer de cette manière, nous ne ferions que le reconduire à ce qu'il n'est pas. A savoir une image, fût-elle celle d'une nature transcendant le réel qui nous affecte quotidiennement.

  Une autre perspective consisterait à lui assigner quelque identité ou fonction sociale concourant à le déterminer. Et alors nous pourrions l'envisager sous les auspices du moine, de l'ascète, du pèlerin, peut-être même du chemineau longeant les sentiers du monde. Mais, ce faisant, nous le limiterions à quelque hypothétique silhouette, la condition humaine en comptant à foison.

  Tous ces essais successifs ne seraient, en leur fond, qu'une sorte de mise en scène, de fiction  dont notre imaginaire aurait bien voulu s'emparer. En réalité, cet Existant, nous l'aurions revêtu de quantité de masques, lesquels n'auraient résulté que de notre fantaisie. Cet Existant comme boule d'argile nous faisant face dans laquelle nous aurions imprimé les formes de notre propre subjectivité. Toutes les tentatives : des essais successifs d'interprétation. L'Existant considéré selon telle ou telle esquisse, selon notre propre vision des choses. L'interprétation, cette simple euphémisation de la compréhension. Tout visage nous faisant l'offrande de sa singulière épiphanie nous renvoie au devoir de compréhension. Ce qui veut simplement dire que l'Autre est à "comprendre", soit, étymologiquement formulé : "saisir avec". Mais que saisir et au moyen de quoi ? Mais simplement saisir l'essence de l'altérité au moyen de l'éclairement de notre conscience.

  Autant de temps nous persisterons à nous saisir de l'Autre selon ses qualités formelles - la géographie qu'il met à notre disposition -, autant de temps nous girerons dans l'orbe de l'esthétique, donc de la sensation, donc de ce qui apparaît comme l'illusion dont nous serons toujours les spectateurs distraits et, le plus souvent, satisfaits. Alors nous nous contenterons du masque - ce "faux visage" : à l'origine le mot italien "maschera" -, de l'apparence, peut-être même du faux-semblant, du maquillage, du simulacre.

  Or, ici, bien évidemment, nous sentons d'emblée que le propos du Photographe ne saurait trouver sa justification dans l'exposé d'une quelconque anecdote. Cette image va à l'essentiel, cette image outrepasse sa dimension strictement topologique, sa proposition spatio-temporelle. Elle fore bien plus loin, du côté des significations premières, des fondements. Elle nous interroge bien au-delà des habituelles vanités mondaines, des entrechats et des colifichets dont notre société contemporaine aime à s'entourer, des paysages en trompe l'œil, des pastiches et autres mirages qui ne nous donnent à voir que la fumée alors que nous souhaiterions observer le feu, ce qui l'anime et le rend tellement fascinant.

  Seulement le feu, pas plus que l'image, ne livreront leurs secrets à des regards s'appliquant seulement à ricocher sur la face brillante des choses. Constamment, il faut se livrer à une vue incisant la peau du réel. Le regard adéquat, par son exigence même, passe au-delà du miroir, pour ne retenir, de la quadrature de l'Existant, seulement le cercle, là où s'origine l'essence de la liberté humaine, puisque toute chose considérée comme telle se délie de ses prédicats réducteurs. Regardant cette image du Vieil homme avec exactitude - l'éthique ne porte pas d' autre nom - , nous ne faisons que le reconduire à son tremblement premier, à sa vibration ultime.

  "L'art est la mise en œuvre de la vérité.", nous disait le philosophe Heidegger dans "Chemins qui ne mènent nulle part".  Ce qui veut signifier que nous ne pouvons nous arrêter, considérant l'œuvre, à un abord perceptif réalisé dans l'immédiateté, lequel nous installerait dans la pure sensation et nous y laisserait. Il n' y est jamais question de considérations formelles, telles la couleur, le contraste, la composition, et, conséquemment, le sentiment esthétique. Ce qui nous est proposé dès que l'art est atteint, c'est ce cheminement en profondeur qui donne lieu à la vérité d'un monde. De telle manière se révèle à nous, est rendu visible ce qui, habituellement, se soustrait à l'entendement. A savoir l'événement à partir duquel signifie, sous les traits de l'homme, son essentielle humanité. Cette belle photographie de Yaman Ibahim nous y invite avec une sobre élégance. Car l'élégance, à défaut d'être une simple vitrine que nous présenterions au monde, est cet espace d'invisibilité qui nous habite tous et que, seule une exigence de vérité, peut mettre en exergue. Les plus belles cimaises sont celles qui, dans la discrétion, ouvrent cette dimension. Nous ne saurions nous y soustraire qu'à nous oublier nous-mêmes en nous confiant aux ombres tremblantes et illusoires de la caverne platonicienne. Il y a mieux pour qu'un site authentique soit assuré à notre condition mortelle : celle de sa propre remise à ce qui brille de mille feux, aussi bien dans les œuvres d'art, aussi bien au centre de l'éther et qui s'appelle indifféremment, chef-d'œuvreIdée du Bien. Hommes de raison, nous sommes appelés à connaître ce à quoi le sensible fait signe : l'être vrai qui transcende le réel et lui donne ses assises mondaines. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, convoqués à une telle contemplation.

 

 

 

 

 

 

 

     

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11 novembre 2015 3 11 /11 /novembre /2015 08:47

 

L'éternité d'abord.

 

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                                                                      Photographie : Thierry Chiès.

 

  La lumière est posée sur les choses avec son bruissement d'abeille. Un effleurement que nul langage ne saurait dire. Un pur présent, une donation que même le corps ne parviendrait à percevoir. L'ondoiement des gouttes d'eau parmi le lacis des algues en serait une manière d'approche. Ou bien le clapotis de l'écume au fin fond d'une conque marine. C'est ainsi, parfois le monde s'annonce à nous avec une telle densité que nous devenons soudain muets, incapables de proférer quoi que ce soit. Et c'est une immobilité qui se saisit de nous, une méditation nous visite, une torpeur s'alanguit dont, jamais, nous ne voudrions qu'elle s'absente de notre aire intime. La plénitude est si rare, avec son sentiment éphémère, insaisissable !

   L'heure est clouée au sentiment de la nature. Les fuseaux blancs des aigrettes ne sont  pas encore perceptibles, pas plus  que la vibration colorée du martin-pêcheur ou la fuite aigüe du sterne. Tout dans la même invisibilité première, dans l'unique élan en lui-même retenu. Heure pareille au corail avant que ne se révèle la bogue nocturne de l'oursin aux piquants hérissés, venimeux. Heure non assignable à quelque réalité, heure avant le prédicat, instant reposant dans l'innommé, dans le singulier, l'unique. Instant proprement sphérique, jamais disposé à l'attaque angulaire, à l'effraction, à la dispersion dans le fragment, la division, l'éparpillement. C'est pour cela que cette aurore en suspens fait phénomène avec sa teinte d'argile et de feuille d'automne. De si belles harmonies. Comme une dernière lumière qui voudrait  dire la disposition au recueillement, l'ouverture prochaine à la vision totale, décuplée, le merveilleux séjour dans l'île imaginative.  

  C'est dans l'essence même de l'eau que repose cette inclination à tout unir, tout rassembler, tout lier dans un réseau serré d'affinités. Les rives du lac, les étalements des estuaires, les ramifications infinies des deltas parmi les arbres aux racines multiples ne font que féconder ce que le paysage porte en lui comme une faveur des dieux, à savoir la simple et pure beauté. Qui ne sait la voir, la reconnaître, s'expose à la brûlure de l'inconnaissance, à la coruscation de la folie ordinaire, à la cécité esthétique. Une errance sans fin, une fermeture à tout ce qui s'annonce comme un chemin à suivre afin que la trace humaine se distingue, à jamais, de tout ce qui rampe et croupit dans les marécages de l'impéritie. Il faut en être alertés, il faut constamment laisser ouverte la meurtrière de la vigilance, le doigté subtil de la conscience, le phare avancé du regard. Et tant mieux si cela ressemble au romantisme, si cela a à voir avec le surréalisme, si le symbolisme est à portée de la main, si le panthéisme commence à faire sa symphonie d'eau, de terre, d'air, de feu ! Il n'y a que ce tremplin anthropologique tendu vers la source, élevé vers les ramures de l'arbre, soutenant les boules écumeuses des nuages qui puisse suffisamment s'extraire des contingences ordinaires afin de pénétrer le champ des significations.

  Mais nous sentons que, bientôt, cette plaine d'eau  qui nous avait fait l'offrande de sa présence au monde, de sa pellicule bienfaitrice, apaisante, est sur le point de se retirer, de basculer sous les assauts des meutes  mondaines. Alors se produiront les premières rumeurs sur les agoras aux vastes latitudes, alors commenceront à déferler dans les artères étroites des villes les automobiles aux mufles carrés, alors s'alièneront les foules des Existants selon les lois machiniques dont ils  sentent qu'ils ne peuvent s'exonérer. La relation à l'eau passait par un lien intime, sans détour, par une solitude, laquelle réalisait la condition même d'une révélation, d'un déploiement de ce qui avait à se montrer.

      Maintenant, il nous faut apprendre à renoncer, à nous écarter de cette faculté que nous pensions avoir acquise de nous inscrire au cœur des choses, d'entrer de plain-pied dans la mise à nu d'une vérité. Maintenant, il nous faut vivre auprès d'elles, les choses, avec une certaine marge d'erreur, dans une manière d'indistinction du réel qui nous cerne de ses bras aux ramures étroites. Déjà, à l'horizon de notre vue, commencent à apparaître, se détachant du long plateau d'étain liquide, quelques minces silhouettes noires, identiques aux griffures du calame sur le parchemin, signes avant-coureurs de l'écriture que nous sommes et que, présentement, nous commençons seulement à déchiffrer. L'homme n'est jamais "un signe privé de sens" comme le prétend Hölderlin dès l'instant où il sait reconnaître, dans le simple événement, aussi bien le reflet du lac que le vol de la libellule, la trace ouverte du dire, l'apparition singulière et toujours renouvelée du chiffre du monde. 

 

 

 

     

 

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 08:34

 

L'ombre de Lucia.

 

      fin de nuit1

  Photographie : à propos de Zoï.

 

 

   C'est juste une apparition avant l'aube, une simple esquisse sur le bord libre de la nuit. Si peu de choses sont présentes et l'on dirait un temps de l'origine alors que toute chose pourrait apparaître ou bien n'être pas. La lumière est partout posée comme pour dire le recueillement, l'heure native dont le corps ne se souviendra même plus. La grande bâtisse blanche de l'Amistad est tout entourée de pénombre, floconneuse dans l'incertitude du jour à venir. Il y a si peu de présence encore. Les choses flottent dans une manière de réserve. La mer est calme dans cette décroissance de l'ombre. L'eau, sur les galets, fait son glissement de feutre. Le vent est à peine une hypothèse qui traverse en un long écoulement les feuilles des oliviers, enveloppe les troncs boueux des chênes-lièges. Les barques teintées de bleu sont à l'ancre, les échoppes retirées derrière leurs rideaux de tôle.

  Lucia est abandonnée dans son rêve, bien loin de la rumeur du monde. Le songe l'habite avec un rythme de marée lente. Flux et reflux des pensées, brèves réminiscences, puis rapides fulgurations se disposant à ce qui, bientôt, surgira au plein du jour. Mais l'ombre est encore présente au sein de laquelle se ressourcer, méditer le subtil poème de la nuit. Alors on est enveloppée de mots pareils aux nuées d'abeilles qui font une résille dense parmi les enroulements de la chevelure. Alors on est livrée au doux murmure des phrases, à leur lancinante caresse et l'arrondi du front s'illumine de clarté, et l'arc des sourcils est une parenthèse enchantée, l'aplat des joues une conque ouverte aux cantilènes, l'ourlet des lèvres un refuge aux élégies, l'ovale du visage un recueil de fables.

  Et que dire de la blancheur lunaire du corps, du surgissement lumineux du dôme de l'épaule, de la chute presque inaperçue du dos, du repliement discret du bras sinon l'évidence d'une parole qui se retient, comme au bord d'une faille, tout près d'un abîme qui pourrait, d'un instant à l'autre, s'ouvrir, libérant toute la beauté des choses dissimulées à nos regards oblitérés et insoucieux d'une esthétique toujours disponible, il suffit de se déciller, d'ouvrir les yeux et de regarder, mais de regarder vraiment.

  Bientôt il sera trop tard. Bientôt Lucia abandonnera sa vêture d'ombre, se pliera dans des voiles blancs, sortira dans la lumière neuve du jour. Le haut fronton de l'Amistad sera une proue montant à l'assaut des collines alors que la garrigue émergera de son long sommeil et que les premières barques fendront l'eau de leur étrave bleue. Les voiles claqueront sous le vent. Les premières palabres des vieux hommes sous l'arbre aux feuilles aiguës feront comme un long bourdonnement. Les rideaux de tôle grinceront. Les joueurs de tarot, sous les arcades de pierre claire, feront claquer les longues lames portant les mystérieux arcanes. Du forn de pa sortiront des symphonies d'odeurs lustrées, des fragrances de mie souple et de croûte brûlée. L'étoile blanche, dans le ciel étonné, commencera sa longue giration. Lucia ne sera plus qu'une clarté anonyme parmi d'autres clartés, qu'un mouvement de liane parmi les convulsions de la foule. Longue sera l'attente qui la reconduira dans le lieu somptueux de l'ombre, son véritable domaine, l'outre féconde et disponible à laquelle s'abreuve la mouvance des choses, leur sens ultime. Il n'y a rien à chercher au-delà qu'un éternel silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                

 

 

       

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 09:54

 

Et l'amphore naissait…

 

 

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                             Source : الورد للورد

                                 

 

  C'était cela qui se montrait, se dévoilait dans l'obscur de la chambre, à peine une ellipse de jour et l'amphore naissait. Seule. Le monde n'avait plus lieu, les arbres précipitaient leurs feuilles de cristal, les miroirs se brisaient, les murs devenaient de simples élisions, les eaux retournaient à leur brume native. Au loin les bouleaux, leurs longs frissons blancs. Et la neige, les flocons, toute une écume glissant dans le ciel gris, pareil à une absence. Les cormorans poussant leurs triangles noirs dans la perdition du jour. Tout s'abîmait dans la cendre et la lave.

  Au loin le vent tourbillonnait, les papiers faisaient dans l'air leur crissement de sable. Cette fillette courant dans la diagonale du jour, l'avions-nous imaginée ? L'envol de sa robe fleurie, la barrière blanche et le train qui ne passait plus ? Il y avait comme un battement du temps, de brusques contractions puis un suspens et nos respirations alanguies, si peu sûres d'elles-mêmes. Et cette vapeur qui, on ne savait plus très bien, naissait de nos bouches muettes, avait-elle réellement lieu ? C'est si étrange de se sentir exister. Juste une translation de l'air, une ou deux spirales au milieu des nuages, puis… La lumière coulait le long de toi en une manière d'étrange certitude. Comme pour dire l'exactitude des choses que, jamais, nous ne faisions qu'effleurer. Si peu de bruit, ou alors une levée de clarté, la ligne basse des eaux, le reflet des nuages sur le lac. Nous n'avions nul besoin de bouger pour nous accorder au rythme des choses. Tout venait incidemment, dans une manière de songerie floconneuse, une ligne basse courant au-dessus des herbes folles. Une dérive, m'avais-tu dit, du plus loin de ce corps qui semblait si léger, qu'un simple caprice de vent…Mais nous n'osions même pas porter nos phrases au-delà, il nous fallait cette ambiguïté, cette clameur éteinte. Il faut dire, rien ne bougeait guère dans cette langueur géologique.

  Les longs murets de pierres usées, nous les apercevions par la croisée, les arbres morts, leurs os blanchâtres figés pour l'éternité nous en savions l'étroite métaphore. L'albâtre de ton corps, parfois, recevait l'empreinte du songe et il s'en serait fallu de peu que tu ne devinsses pure vision. Tout était si étrange parmi les brouillards, les damiers levés des tourbières, le halètement des rigoles où suintait l'eau noire. Du bitume, disais-tu, comme s'il s'était agi d'une parole définitive scellant à jamais nos destinées. Parfois le fer des chevaux sur les pavés et nous devinions les maisons basses, les toits de bruyère, les fenêtre étroites, un filet de fumée aspiré par le ciel. Quelle étrange idée, t'avais-je dit, que ce pays de pierres et de lave…qui semble absent à lui-même. Et toujours ce ciel de pierre ponce qui regarde de ses yeux vides un point sans doute illisible. Un instant nous avions été tentés de proférer quelque parole plus incisive, histoire de faire s'élever les concrétions du langage mais une subite rafale nous en avait dissuadés. Peut-être une étrange prémonition. L'amphore était fragile, nous le savions. Telle était son essence : une ligne à peine appuyée sur l'écume des choses.

  Le carreau, poissé de buée, nous restituait le paysage comme au travers d'un chromo ancien : quelques masures, une silhouette d'homme, les calligraphies noires des chiens, sans doute des lévriers, une ligne basse à l'horizon, nous pensions y deviner les roseaux d'une lande, le miroitement de l'eau, une bande plus claire puis, au-dessus, l'étoupe sombre des nuages. Si nous sortions, avais-tu dit de ta voix voilée, empreinte de la certitude que ce fait-là, sortir, te délivrerait de toi-même. Jamais on ne sort de soi, avais-je dit d'un ton un peu docte, et mes paroles laineuses, longtemps avaient rôdé entre les murs. Comme à la recherche d'une invisible faille. Les murs de granit nous protégeaient de toute fuite. Il fallait en convenir, nous étions enfermés dans une manière de huis-clos. Il était impossible qu'on n'en sortît pas. Encore fallait-il le vouloir mais nos pensées s'épuisaient dans la vacuité de ce temps immobile. 

  Soudain, le vent avait forci, poussant devant lui des boules noirâtres qui couraient au ras du sol. La pluie battait la terre et des filets d'eau commençaient à ruisseler avec un drôle de bruit, un genre de grésillement. Sortons, avais-tu dit, que gagnerons-nous donc à rester ici au milieu de cette désolation ?Nous avions pris, à la hâte, un vêtement de pluie, des galoches vernissées et nous étions sortis dans la brume liquide. Nous ne savions pas où nous étions, avancions à l'aveugle au milieu de ce  qui paraissait être un genre de falaises. Deux rangées de maisons basses doucement phosphorescentes dans la chute du jour. De la musique s'en échappait. Peut-être un accordéon, une flûte, des plaintes semblables aux harmonies d'une cornemuse. Nous avons longé les carrés des tourbières, sommes passés devant un calvaire, le chemin montait parmi les cairns et les tapis de lichen. Nous avions l'impression de faire du sur-place, de n'avancer qu'à titre d'hypothèse, comme si quelque chose nous retenait. Nous étions trempés et transis de froid mais cette marche sous la pluie semblait sceller un unique destin. Sans doute n'étions-nous qu'une seule et même forme à la recherche d'une possible existence.

Je t'ai vue, alors, ôter tes sabots vernis, te mettant à courir parmi les cailloux et les rognons de pierre. J'avais du mal à te suivre et la pluie battante ne m'aidait en rien. J'étais comme atteint de cécité. J'entendais, venant de très loin, le choc des vagues contre le socle de la terre, la conque de rochers. Puis la grève de galets luisant faiblement, juste une germination de crypte. Le jour baissait sensiblement et, hormis une ligne basse au loin, encore éclairée par un feu assourdi, le paysage s'enveloppait d'une taie gris sombre, lourde, fermée. Ne t'apercevant plus, j'ai essayé de t'appeler mais le vent ne me restituait, en écho, que ma propre voix. Longtemps j'ai erré parmi la grève, jetant ici un galet, là un bois éolien à la blancheur d'ivoire. Des goélands emportés par le vent, se laissaient tomber vers l'eau, pareils à des masses d'écume compacte. Des sternes criaillaient, leurs ailes repliées dans les lames de pluie. La grève était jonchée de boules de lave usées, à la couleur sombre, pareils à la peau d'une Métis. J'en ai ramassé une, étrangement incurvée au centre, en forme d'amphore, la clarté lunaire imprimant sur ses flancs de doux reflets. C'est curieux, pensais-je, comme cette pierre est douce, polie par le temps. Le bruit de l'eau s'y était imprimé et sortait, parfois, en sourdes résurgences.

 

  J'ai regardé une dernière fois la crique, sa symphonie grise et noire, puis j'ai repris le sentier vers le village. Dans les maisons, un dernier feu se consumait, on avait posé les instruments et rien ne venait troubler ce crépuscule qui, déjà, était teinté de nuit. Nous n'avions pas fermé la porte. J'ai allumé une cigarette. Le carreau lavé par la pluie laissait voir l'agitation des graminées dans la lande. J'ai fait un feu et me suis endormi auprès de l'âtre où grésillaient quelques bûches. La pierre de lave était là qui veillait alors que mes songes m'emmenaient bien au-delà des tourbières et des étangs. Les premières étoiles naissaient au milieu des nuées. Demain la crique m'attendrait. J'y élèverais un cairn de pierres brunes. Une manière de dette de la mémoire. Une mémoire sans objet…Mais, avais-tu existé, vraiment ?  

 

 

 

 

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8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 09:58

 

 

L'ombre portée des choses.

 

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Photographie : Blanc-Seing.    

                                                                

 

 

   Regardons-nous une image de la même façon que nous observons la réalité ?   Parvenons-nous seulement à en réaliser une approche signifiante, à décrypter ce qui s'y loge et ne parle qu'un langage approximatif dont nous sommes les seuls à posséder la clé ? Car toujours nous sommes isolés dans notre confrontation à ce qui vient à nous. Face à face. Pareillement à une épiphanie dont nous aurions à rendre compte alors qu'il en irait de notre propre présence au monde à l'aune de ce que nous comprenons de la dense sémantique qui nous enserre et nous met en demeure d'exister. Vraiment et non dans une manière de fuite, d'esquive, laquelle nous met toujours en retrait par rapport à l'apparitionnel. Nous ne pouvons nous contenter de demeurer en-deçà du phénomène et d'en ramener la trame à une simple contingence dont, constamment, nous pourrions faire notre deuil.

  Nous n'existons authentiquement qu'à forer les choses, à nous immiscer dans leur chair multiple afin que s'exhausse, sinon une vérité difficilement atteignable par nature, du moins la possibilité de nous mouvoir au rythme de cette mystérieuse conque qui nous cerne et dont nous ne parvenons pas toujours à saisir l'écho. Notre cheminement doit constamment s'assurer d'une telle immersion à défaut d'être une errance sans but, sans contours bien définis. En définitive, nous sommes mis en demeure de percer l'opercule. A ignorer ceci, notre regard ricoche à l'infini, sans jamais pouvoir se poser et voir.

  Mais portons notre attention sur cette photographie. Le caractère flou, indécis, de cette image n'ôte pas pour autant son contenu perceptif. C'est bien d'une clairière dont il s'agit, d'une table avec deux assises disposées de part et d'autre. Certes la lumière est faible, les arbres fuyants mais, malgré tout, nous nous y retrouvons avec cette scène simple, comme s'il n'y avait d'autre interprétation possible. Nous sommes assignés à cette lecture du réel dont l'évidence nous satisfait pleinement, ne cherchant nullement à en percevoir quelque motif signifiant dont nous n'aurions pas été alertés.

  Les choses hasardeuses qui croisent continûment notre chemin ne reçoivent guère d'autre attention. A leur égard, nous ne mobilisons qu'un regard proximal, lequel se satisfait d'une explication immédiate, logique, faisant sens à peu de frais. Ce qui est étrange, ici, c'est moins la proposition picturale pareille à une ivresse, à un vertige ou bien à un trouble de la vue, que la manière dont nous nous y prenons pour en réaliser une première approche. Ce ne sont pas les choses réellement présentes qui nous parlent, mais ce qui s'absente de l'image, à savoir une probable humanité à laquelle table et assises donneraient site, alors que toute autre hypothèse demeurerait occultée. Si nous consentons donc à qualifier l'image de manière plus précise, nombre de significations évidentes ne manqueront de se manifester. Nous énoncerons alors quelques truismes incontournables.

  Bientôt apercevrons-nous des théories de chemises estivales, les blanches corolles des jupes, des chemisiers ouverts sur des gorges printanières. Puis, se révéleront à nous, sans doute, des rires, des chants ainsi que diverses clameurs joyeuses. Nous serons alors arrivés sur les clairs rivages d'un romantisme délivrant ses notes de plénitude et d'épanouissement.

Ou bien alors, les convives apparaîtront-ils plus soucieux de s'inscrire dans le cénacle d'un repas communiel, faisant de la table un objet symbolique à partir duquel irradiera une spiritualité, une pure élévation vers quelque promontoire ouvert aux choses célestes.

Ou bien la composition, la disposition toute scénique de l'image, sa théâtralité nous convieront-elles à pénétrer dans l'orbe esthétique afin que nous puissions y trouver une manière de profusion personnelle, de ressourcement, de joie intimiste, liée à nos affinités, à notre inclination naturelle vers telle ou telle forme d'art.

  Ainsi, de proche en proche, notre vision se sera-t-elle singulièrement élargie, nous amenant  à nous distancier de la scène originelle, lui insufflant quantité de silhouettes dont elle était dotée mais qui n'avaient pas trouvé le tremplin disposé à leur essor. Alors il ne nous sera plus possible de faire l'économie des grandes œuvres du passé, à commencer par "Le déjeuner sur l'herbe" de Manet.

op2

 

 

Dès lors, notre vision des choses n'aura plus à être simplement verticale, c'est-à-dire qu'elle ne pourra plus considérer l'image et les sujets qu'elle institue dans son cadre comme délimitées par un genre de ligne exacte à l'intérieur  de laquelle serait contenue la totalité des interprétations. Bien au contraire, il s'agira de mobiliser un regard oblique, non circonscrit à une apparente phénoménalité, mais chargé de faire apparaître les ombres portées, là où s'éclairent  quantité de perspectives insoupçonnées, prolixes, polyphoniques, aussi variées qu'il y a de Voyeurs des œuvres, de subjectivités commises à faire croître et s'éployer l'infinie polysémie des choses.

  Sans doute, le tableau de Manet, plutôt que de nous circonscrire au cercle bucolique que semblent délimiter les personnages présents, nous assignera-t-il à nous confronter à un lexique de la  modernité.  Le Nu du premier plan est porteur de ce fondement, ainsi que les personnages en habits, probables bourgeois soumis à une manière d'existentialité subversive. Tout, ici, bouleverse l'ordre des choses et l'étroit conformisme d'une société bien-pensante. Cette proposition picturale s'impose avec la force d'une allégorie mettant en exergue l'exercice d'une possible liberté (d'une vérité aussi car cette dernière est nécessairement "nue", c'est-à-dire dépourvue d'un voile qui l'occulterait à notre regard), liberté dont l'autre personnage féminin de l'arrière-plan, partiellement dévêtu, semble annoncer  les prémices.

   Avec la célèbre reprise par Picasso du même thème, le style, l'abstraction, la recherche d'une épure, d'une essentialité, reconduisent l'œuvre à ce qu'elle a de plus significatif, à savoir l'ouverture à un nouveau paradigme de la création artistique. Il s'agit moins de représenter une scène de la vie quotidienne, celle-ci fût-elle remarquable, rare, que d'écrire les mots définitifs avec lesquels le Peintre essaiera de cerner ce qui restera dicible après que l'épreuve picturale aura tout fait subir au sujet, déformations, élongations, assignation au trait, à la couleur fauve, aux condensations, aux métamorphoses. Avec Picasso, la peinture est vue du-dedans, elle est le pur surgissement de ce qui veut bien se manifester dès lors que l'Artiste se confronte avec le tragique toujours dissimulé sous les apparences, immémorial combat d'Eros contre Thanatos.

  En définitive, la transposition des objets initiaux, table, assises, considérés sous la perspective d'une brève histoire de l'art, aura élargi notre champ de vision, l'amenant à des considérations distales éloignées d'une simple saisie directe, instinctive. La simple matérialité se sera effacée afin de laisser place au concept plus large de modernité, ouvrant même la perspective jusqu'à une interrogation sur l'essence de l'acte créatif. L'existence de l'œuvre toujours confrontée à l'existence du sujet qui la marque de son sceau. Allusion dont Picasso était l'un des éminents protagonistes, le thème du Minotaure étant constamment convoqué de manière à rendre visible l'incessant combat de l'artiste avec la matière, avec l'altérité, le différent, mais aussi et surtout, avec lui-même dans une manière de quête d'absolu.

op3

Maintenant, si nous revenons à l'image, à ses contenus latents, nous ne pouvons qu'y déceler une charge métaphorique naturellement disposée à un éploiement du sens. Echappant à l'ombre de la forêt proche, riche de significations cachées, la table s'installe dans la lumière de la clairière, à l'endroit exact à partir duquel notre regard - notre conscience - en prenant acte, l'amènera à rayonner selon l'infinie ressource des choses dont notre expérience, notre sensibilité ne pourront que l'investir. Toute chose ne sort du néant qu'à se plier à une telle exigence.

  

                                                                                          

 

 

 


                             

 

 

 

 

                      

 

 


 

 

 

 

 

 

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7 novembre 2015 6 07 /11 /novembre /2015 08:42

 

Ce que nous dit le monde…que nous n'entendons pas.

 

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Photographie : Blanc-Seing.

                                                                                                                                    

 

  Souvent, dans notre hâte à nous saisir des objets du monde, nous ne les rencontrons que par défaut, dans une manière d'inadéquation qui nous échappe. La nature est un objet de cette sorte, que toujours nous côtoyons, sans même l'apercevoir. Ainsi nous longeons le ruisseau, la rive, le bouquet d'arbres, la terre, le tapis de feuilles mortes à l'aune d'un simple égarement.

  Nous disons : "l'eau est bleue, transparente""les arbres ont un tronc lisse""les feuilles sont pareilles à l'argile". Nous disons cela par devoir, comme pour donner  assise aux choses et nous passons notre chemin. Ayant dit le bleu de l'eaule lisse des troncsl'aspect limoneux des feuilles nous pensons avoir tout dit de la nature, de ce qui nous fait face alors que nous n'avons fait qu'en effleurer l'essence, figeant cette dernière dans des prédicats définitifs. En réalité nous avons fait surgir des nervures, des lignes de force, des aimantations mais nous avons été privés de profondeur. La chair intime du monde jamais ne se laisse approcher de cette sorte. Il y faut plus d'attention, il y faut plus d'ouverture.

  Toujours les choses sont ombreuses dont nous ne voyons que les frondaisons, dont nous n'apercevons que la touffeur. Un peu comme si nous survolions la canopée. Alors, par les trouées ménagées parmi les cimes des arbres, nous percevons des fragments de terre ocellée, des fougères, des entrelacs de racines. Et aussitôt nous disons l'ocellele solla fougèrela racine, alors que nous aurions pu dire la marche lente du paresseux à trois doigtsles robes de feu de l'orang-outanla vibration des abeillesle vol stationnaire du colibriles membranes de cendre des chauves-sourisles noix de l'arbre castanharanas.

  Mais apercevoir tout ceci qui, habituellement, se dissimule en son énigme, nécessite une clairière, c'est-à-dire une éclaircie, c'est-à-dire un regard. N'aperçoivent les milliers de battements d'ailes du colibri, leurs plumages colorés, leurs becs effilés, les prunelles de jais de leurs yeux que ceux qui savent s'y disposer. Et ceux-ci , disons les "sages", ne parviennent à cela , regarder, qu'à pratiquer une césure dans leur expérience de la quotidienneté. Car le quotidien, l'habituel ont ceci de particulier qu'ils nous conduisent à un état proche de la cécité. Bien des formes de notre environnement quotidien ne s'enlèvent plus du fond sur lequel elles font phénomène. Combien ne sauraient dire si la fourche avec laquelle ils aèrent le foin dispose de trois ou de quatre brins.

  Et le ruisseau, comment nous parle-t-il ? Suffit-il de dire sa présence colorée, la subtilité de son flot, la pureté qui en émane naturellement pour avoir circonscrit sa nécessaire polysémie ? Mais, déjà, nous sentons bien qu'il y a une manière d'impossibilité à saisir les choses en leur simplicité, à les faire exister devant nous à la mesure de ce qui nous constitue le mieux, à savoir le langage. Ou bien nous disons le cristal de l'eau, sa fragilité ou bien nous dressons l'inventaire infini des ressources lexicales qui, pareillement aux gouttes, pullulent sans que nous soyons en mesure d'en arrêter l'inconcevable complexité. Ou bien nous nous taisons afin que les choses adviennent d'elles-mêmes, en dehors de notre jugement, de notre raison, de nos préjugés.

  Incroyable paradoxe auquel nous confronte toute esquisse formelle s'inscrivant à l'horizon de nos préoccupations : soit l'aphasie nous privant de parole, soit le bavardage entaché de curiosité, soit le mutisme dont notre essence même ne saurait faire l'expérience qu'à possiblement disparaître. Le bruissement du monde, l'ébruitement des choses, il nous faut bien l'admettre, prennent acte, croissent et se multiplient à notre insu quoi que nous proférions de la puissance de l'homme sur ce qui l'entoure et que, souvent, il ne fait qu'asservir afin d'asseoir son règne.

  A produire une seule thèse sur les ordres respectifs de l'humain et  de ce à quoi il se confronte, la nature particulièrement, osons le silence comme meilleure manière de dire et d'éprouver. Le ruisseaul'arbrela rive regardons-les dans une sorte de recueillement, et tant pis si nous versons dans un panthéisme facile. Laissons-leur, au moins, une chance de parler. Car, eux aussi, ont beaucoup à nous dire sur ce qu'ils sont, dans leur singularité, sur ce que nous sommes, nous, dans le rapport que nous entretenons avec ce qui fait phénomène sans que, parfois, nous en soyons avertis. Le vent fait-il son bruit de râpe lorsque les hommes dorment dans leurs cubes d'étoupe ? Nul ne le saura jamais.

  Ainsi toute parole doit-elle finir par se sceller afin que, seules, les intuitions se fassent jour, que l'instinct depuis son antre primitif, son abri originaire puisse s'éployer à la mesure du monde. L'occlusion du langage, en dernier ressort, devient la conque à partir de laquelle tout, en guise d'effusion, attend le moment opportun de son surgissement. C'est là, tout au bord de l'éclosion, que peut apparaître une forme de vérité. L'antéprédicatif, en attente du concept, des mots, laisse le champ libre à toute compréhension du monde, en constituant sans doute son poème le plus accompli, le plus exact. Seule une liberté pourra ôter le voile dont toute chose se revêt dès qu'elle se met à exister. Elle n'est cela qu'à vivre la tension préparatoire à son dépliement. C'est pourquoi nous avons tant de mal à démêler l'écheveau de la vérité-liberté. Tout dans une même perspective. Regarder librement le paysage, c'et lui conférer la vérité à laquelle il aspire afin de pouvoir adéquatement apparaître. Toute esthétique du regard présuppose une éthique qui la devance et concourt à son rayonnement. De cela nous devons prendre acte à défaut de demeurer sourd à ce qui vient à nous dans la simplicité.

 

 

 

                 

                                                                                                     

  

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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 08:44

 

Perdition du jour.

 

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 Source : A & M ART and Photos.

Avec Rosa Morotti et Migma Amasq.

 

 

  C'était cela qui passait et nous laissait au bord de nous-mêmes, dans un genre d'indistinction. De simples confluences d'air, de faibles mouvements de pensée et les choses impalpables, comme les trous des étoiles. Comment étions-nous arrivés ici, dans ce château baroque de la Forêt Noire ? Nous n'aurions su le dire. Sauf inventer et imaginer une vie qui n'était pas la nôtre.

  - La Forêt Noire, quelle drôle d'idée ! m'avais-tu dit.

Et ta parole avait flotté, un instant, entre deux remous de fumée. J'aimais cet air absent que tu prenais, les volutes qui semblaient surgir de toi. Sans doute à ton corps défendant, tellement il y avait d'onirisme dans cet abandon.

 - Drôle, la Forêt? Noire? les deux ? avais-je répondu, histoire de meubler l'espace vide.

 - La forêt, c'est un peu comme une île…avais-tu esquissé et les mots s'étaient évanouis dans la brume naissante.

Par la croisée, nous apercevions la houle des grands arbres sous le vent, leur rythme souple. Des vagues attentives d'elles-mêmes, présentes par effraction. Tu t'étais levée. Ton image se découpait à contre-ciel, si mince parmi l'aube grise. Si belle effigie et qui, pourtant, menaçait de s'échapper à chaque instant. D'une volute l'autre, et puis plus rien. Seulement le lieu cendré du rêve. Tu étais si décalée, fugitive et c'est à peine si ta présence était visible. Un tremblement de luciole, un bruissement d'élytres. Sans doute étais-tu semblable à ces êtres sylvestres qui se confondent avec la feuillaison. On les voit puis ils disparaissent comme le font les frimas dès que l'air se réchauffe. A se questionner sur sa propre vision.

  - La Forêt, l'île, que disais-tu ?

  - Oh, comme cela, un sentiment de solitude…mais c'est si beau, une clairière, une trouée dans l'obscur...          

  - Oui et la canopée, le faîte des arbres, leur fuite dans le ciel vide.

  - On pourrait vivre comme cela, sans penser à autre chose qu'à la présence des arbres.

  - Sans doute, avais-je dit, préférant laisser à l'ellipse le soin de conclure.

Nous avions pris notre petit-déjeuner, deux thés noirs et quelques tranches de pain. Vêtus légèrement. Nous voulions sentir l'air frais laver notre peau, poser sur nos visages l'empreinte de l'éphémère. Automne lumineux. Feuilles d'argile qui froissaient sous nos sandales. Le chemin montait parmi des aulnes, de sombres épicéas, des bouleaux frémissants, des chênes aux ramures immenses. Ailes d'oiseaux posées sur le silence du monde. De simplement marcher, de respirer, suffisait à notre entente avec ce qui se montrait dans la simplicité.

  - Pourquoi Noire, la forêt ?, les arbres sont tellement cuivrés, pareils à des tessons de briques anciennes.

  - Une fantaisie sûrement. Un promeneur égaré qui ne trouvait plus son chemin. La noirceur n'avait peut-être pas d'autre cause que cet égarement-là !

  - Tous des égarés parmi la multitude…

J'avais feint de ne pas entendre. A voir les deux colonnes de fumée qui entouraient ton ombre, je savais ta préoccupation, cette solitude qui t'enserrait. Dont, jamais, sans doute, tu ne parviendrais à te libérer. Tellement semblable à ces filaments s'écoulant parmi les trouées du sous-bois. Une suite de clairs-obscurs. On aurait simplement pu te définir à l'aune de ces clignotements, à leur incertitude à être. A leur fuite éternelle et jamais la lumière on ne parvient à l'enserrer dans la cage étroite de ses doigts.

  - C'est si fuyant la lumière, avais-tu rajouté, comme si tu avais lu dans mes pensées.

  - Oui, si fuyant et pourtant…

Nous descendions au milieu des frondaisons qui, par intermittences, laissaient s'ouvrir des cercles de ciel plus clair. Nous nous sommes arrêtés au bord d'une fontaine. Assis sur la margelle. Le marbre était cassé par endroits, semé de vert-de-gris, de plaques de lichen.

  - Car rien ne dure vraiment…il faudrait être des arbres. Séculaires, et ses racines avançant dans le sol…

  - Le sol, c'est nous et nos assises les rhizomes qui courent sous la terre, mais nous ne savons pas leur trajet…

Le jet d'eau, par instants, faisait un bruit de source claire, fouetté par quelques sautes de vent. Près de l'eau, une statue représentant, on le supposait, Clio, partiellement usée, son péplos dénudant une partie du corps.

  - Rien ne dure vraiment…

Ceci comme une antienne, une mélodie sortant des choses. Nous avions si peu à faire pour exister. Respirer le même air limpide, nous abreuver à la même source des mots, nous glisser dans cet automne doucement incliné vers sa chute. Une question de jours. Puis les premiers froids, une distance entre les hommes. Des lames d'air comme des vitres. Il y avait tellement à combler, d'heures à remplir et nous ne le savions pas, ne pouvions le savoir. D'être immergés dans le monde ôtait toute distance et nous étions parmi les objets, les déplacements, les actes, de simples événements. Anodins. De simples présences sans distance.

  Longtemps nous sommes restés sous le couvert des arbres, mangeant des baies, quelques biscuits que nous avions emportés pour tromper cette sourde angoisse qui semblait collée à la peau. Pourtant, nous étions bien, tout semblait aller de soi, sauf cette impression d'être un simple accident de la nature. Les arbres nous regardaient, les fougères guidaient nos pas, les mousses retenaient notre marche alanguie. Bientôt le sous-bois commença à s'assombrir, quelques nuages pommelés s'accrochaient à la cime des futaies, la nuit se préparait à être.

  - Nous devrions rentrer, je crois, la fraîcheur gagne, avais-je fait remarquer.

Tu avais semblé ne pas entendre et ton regard cerné par la clairière s'habillait de gris, cette si belle teinte métaphysique dont, jamais, tu ne reviendrais vraiment. Je te savais déjà loin. Là où tu étais, je ne pouvais aller te chercher. Au travers des alignements des troncs, nous apercevions des fragments du château, angles de briques, toit d'ardoises bleues, cadres blancs des portes. J'ai pris quelques buches dans la remise, des feuilles de papier, des brindilles sèches. Dans la grande cheminée j'ai allumé un feu. Tu t'es installée sur le sofa, à demi allongée, faisant tes volutes rêveuses, ta main doucement arrimée à cette cigarette qui faisait partie de toi, ta poitrine se soulevant à peine, une dernière lumière courant le long de ton visage. Je n'ai pas allumé le lampadaire. Je savais ta dévotion aux heures rares, aube, crépuscule, comme une métaphore existentielle, un passage presque tangible. Palpable.

  Nous n'avons pas dîné. Nous avons regagné la chambre, ouvert grand les fenêtres. A l'orient, posée sur un voile laiteux, la Lune flottait alors que les étoiles commençaient à poindre. Nous ne parlions guère, sauf pour commenter quelque phénomène, la pureté de l'air, le glissement du vent dans les ramures, les craquements du plancher, les hululements des dames-blanches. Nous nous sommes endormis, toi repliée sur le sofa, moi allongé sur une méridienne. Lorsque nous nous sommes réveillés, l'aurore décolorait à peine le contour des meubles, cernait les arbres. Un léger brouillard montait des étangs. Nous sommes descendus dans la verrière que la fraîcheur matinale couvrait d'une buée diaphane. Nous avons grignoté quelques fruits, distraitement. Et déjà ta première cigarette. Ta première concession à ce qui rampait au-dedans de toi, avec des murmures de finitude. J'ai rassemblé quelques affaires dans mon sac de cuir. J'ai descendu les marches de pierre, lentement, comme pour être présent encore autant que je le pouvais. Mais je savais que je n'étais rien contre ces ombres qui t'habitaient et auxquelles, en définitive, tu semblais tenir.

  Tu t'es vêtue d'une robe légère, un châle sur les épaules. Tu m'as accompagné jusque sur le perron aux ferrures noires. Es restée ainsi, fragile dans le matin qui montait. Je me suis installé dans la voiture, t'ai regardée une dernière fois.

   - La Forêt Noire, quelle drôle d'idée!, ai-je dit, comme pour refermer la parenthèse.

 Longtemps je devais être habité de ce sourire énigmatique. Ce château baroque, désuet, empreint d'un temps incertain, les couleurs ambigües, qui semblaient inachevées, tout ceci dressait un décor conforme à ton personnage fantasque. Si troublant. On aurait voulu entrer, s'immiscer, trouver quelque faille. Mais alors tu n'aurais plus été ce mystère auquel je me vouais depuis tellement de temps. J'ai remonté les vitres. Dans le miroir, ton image déjà fuyante, le tremblement des feuilles d'automne, le chant assourdi des oiseaux matinaux et la forêt si présente, comme un parchemin à déchiffrer. Le jour avait entamé sa longue perdition.

 

 

 

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 09:56

 

MORPHEE

 

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                                                                                             NATIVEEMOTIONS - PHOTOGRAPHY

 

 

 

   "Morphée", nommons ainsi la belle encadrée,  la reconduisant seulement à n'être qu'une énigme entr'aperçue dans l'éclairement d'une fenêtre. Car nous ne saurions aller au-delà de ce que le jour effleure, révélant seulement un pur surgissement. La lumière est encore si peu advenue qu'elle porte en elle les traces insignes de la nuit. En elle plonge la chevelure d'ébène comme si elle voulait signifier une appartenance au passé. Cependant s'annonce une tension, un vacillant clair-obscur voulant dire, parmi  les heures  à venir, la prudente joie. Ce sont des pas si légers à l'entour des chambres closes qu'ils sembleraient résonner dans un bien étrange outre-monde. Mais qui est donc cette bâtisse qui dresse ses pierres angulaires, ses vitres brisées, ses lames de métal, sinon la figure de Cerbère lui-même interdisant l'accès de ce qui apparaît selon luxe, calme et volupté. Certes la couleur manque par rapport à Matisse, les personnages pluriels également, le paysage fait défaut et nous n'apercevons ni la surface pointilliste de la mer, ni les collines ménageant de somptueuses criques.

   Mais ce que la photographie semble refuser grâce à une économie de moyens, au recours à la palette étroite du noir et blanc, au modèle unique, au cadre serré, l'onirisme non seulement nous l'apporte mais le décuple. Car parfois les choses sont présentes dans leur effacement même. L'ovale du visage rayonne d'une fécondante lumière alors qu'un rayon vient  déposer son sceau dans l'arcade des sourcils, au lieu même de la spiritualité, manière de tilak dont les indiennes parent leur front d'une goutte de curcuma, symbole du soleil levant, en même temps que marque de séduction. Mais ici le cercle est écumeux, si peu perceptible qu'il semblerait faire signe vers une pureté qu'atteste la blancheur virginale. Le regard, lui, est plus sombre, plus mystérieux alors que la vision porte au loin, que l'arête du nez s'incline et la bouche doucement lovée sur elle-même révèle l'ivoire des dents. Tout, dans cette posture, nous incline à imaginer ce qui, s'occultant, ne demande qu'à être dévoilé.

  Au loin sont des brumes qui laissent dériver leurs écharpes parmi le couvert des arbres. Les chatons des saules, l'écorce cendrée des bouleaux s'agitent sous la levée de l'aube alors que la lumière commence à faire sortir de l'ombre un ruisseau pareil à l'ondoiement du mercure. Son cours est sinueux, paresseux, genres de méandres romantiquement pliés sur leur encolure, tels des cygnes reposant sur l'onde. Plus loin, des collines, à moins qu'il ne s'agisse de généreux tapis de mousse agrandis par la vision de la Rêveuse. Puis les chandelles des peupliers levées dans d'épaisses toisons d'ouate. L'heure native est si calme, rare, évanescente, qu'elle dispose à la rêverie, au songe sans fin, aux émerveillement de l'esprit, aux étirements souples du corps que, plus tard, les rayons du soleil viendront frapper de leur blanche réalité. Bientôt, pareille à la vitre brisée occultant en partie le bras de l'à peine Eveillée, le surgissement aura lieu qui entaillera le ciel de sa lame aiguë. L'ombre lumineuse et dispensatrice ne sera plus là qui protégeait, inclinait l'âme aux rêveries solitaires. L'argile fera ses lézardes sous les coups de boutoir des rayons obliques; les hommes, sur la Terre, dissimuleront leurs tremblantes épiphanies derrière des cache-nez, de hauts cols au fond desquels les anatomies travailleront à retourner dans leur nuit primitive, originaire, lieu du refuge jamais oublié. Car c'est ainsi, l'intervalle, le basculement, la pliure insérée comme un coin entre la nuit donatrice et le jour captateur est toujours le lieu d'une douleur, le territoire d'une effraction.

  Dans si peu de temps, Morphée sous la nuée des photons, parmi les tourbillons des grains d'argent et d'or sera devenue un pur mirage, un effacement d'elle-même, un puits ouvert au doute. L'espace agrandi dissimulera ce qui, dans la conque nocturne, s'était révélé, s'était éployé sous les efflorescences de l'imaginaire. La nuit, des battements de l'ombre, surgissent le carrousel des formes, la plénitude des idées, les esquisses qui tissent leur dentelle onirique aux cimaises des chambres. Seule la pénombre est disposée à porter Morphée sur les rivages où la vie se métamorphose en milliers de fragments, en myriade de cristaux, en hallucinations mescaliniennes, en déflagrations de la conscience, en mirages où le temps et l'espace n'ont plus que leurs propres frontières, transcendés qu'ils sont par l'octroi d'une sublime liberté.

  Nous arrêtant sur cette image, nous aurons accompagné Morphée dans son rêve jusqu'à la frontière de l'aube, limite au-delà de laquelle le voyage enchanté change de nature pour  se frotter à la peau rugueuse du réel. Alors, sur la courbe de notre mémoire, le rêve se poursuivra de multiples manières jusqu'à la prochaine image que déjà nous imaginons remplie des séductions nocturnes. Alors, de nouveau, il nous faudra, patiemment, laborieusement,  fendre la bogue et chercher le corail qui s'y dissimule. Notre volupté est à ce prix !

 

 

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 10:23

 

Le pli avant le jour.

 

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                                                                                Photographie : à propos de Zoï

 

 

 

["Hajnal" est le mot qui, en hongrois, veut dire "aube".

Sa pureté, sa luminosité, son inclination à signifier

le mystère très féminin du pli entre ombre et clarté,

lequel prélude au déploiement de la lumière,

sa poésie aussi, tout ceci fait qu'il s'est imposé à nous

avec la justesse d'une "intime conviction",

comme si nul autre prédicat n'avait pu, mieux que lui,

réaliser l'esquisse de ce qui, toujours, se réserve.]

 

    

 

  Hajnal est posée au milieu de la pièce dans sa nudité simple. Corps-membrane infiniment tendu sur l'événement à venir. Bientôt s'y inscrira la démesure du jour. Derrière elle la nuit est une sève gonflée de sourdes germinations, une disposition à l'amplitude, une réserve de sens multiples. Elle sait l'urgence de cette heure native à dire, à s'éployer selon les nervures des choses. Elle attend. Hajnal surveille ce qui pourrait témoigner, ce qui, du contre-jour, est toujours à même de jaillir comme une source. La nuit n'est jamais le contraire de la clarté, un écho des ténèbres. Hajnal le sait. La nuit, dans ses volutes est pure offrande, pure liberté jaillissant d'elle-même. Infinité de ressources, éclosions multiples ouvrant sur la seule beauté. Il suffit d'écouter, il suffit de faire de son corps une voile. Alors il y a soudain une nuée de brises légères, de minces réminiscences, alors il y a un lieu de mémoire s'érigeant là ou était la mutité, là où se tenait l'abîme. Il suffit d'écouter. L'incantation est là, toute proche, si visible que, tout d'abord, on n'y prête attention.

  Hajnal a posé son regard sur cela qui va s'illuminer, qui va écrire le long poème du monde. Seule la solitude y donne accès, seule la longue méditation en ouvre les portes. Mais qu'est-ce donc qui parle son langage crypté, que sont ces sombres hiéroglyphes dont nous sommes atteints, nous-mêmes, en tant que Voyeurs, que sont ces signes dont nous percevons les vibrations alors que nos yeux sont comme aveuglés ? Y a-t-il un mystère qui se dissimulerait, ou bien serions-nous soumis à une manière de métaphysique de l'ambiguïté qui nous placerait sur une invisible carnèle, sur une évanescente ligne de crête entre ce qui est et ce qui n'est pas ? Nous doutons. Nous sommes égarés.

  Mais regardons Hajnal, son esquisse dans la lumière grise. Peut-être est-elle sur le bord d'une vérité ? Mais observons ce pli, cette coulée de clarté qui la visite à la manière d'un savoir dont, peut-être, elle-même, est distraite. Qu'y voyons-nous qui nous conduirait à percevoir l'essence de l'altérité ? Et cette dernière est-elle seulement accessible ? Nous nous connaissons si peu nous-mêmes. Laissons nous guider par notre intuition, laissons notre instinct faire émerger les choses dans leur simplicité. Le pli avant le jour est ce qui s'approche le plus d'une parole dépouillée de ses approximations, de ses faux-semblants. Le pli avant le jour, si semblable aux sublimes œuvres de Lucio Fontana où les fentes, les incisions, les lacérations nous interrogent bien plus que la surface lisse dont nous pouvons nous abstraire, nous détacher, préférant l'ouverture d'une clairière à la touffeur de la forêt qui l'encercle.

  Mais regardons Hajnal. Un pur miroitement tutoie à peine ses cheveux; le front est lissé d'écume recouvrant les étoilements de la pensée; les yeux, sous les arcades, sont des puits profonds habités de questionnement; les narines frémissent, envahies des fragrances qui, bientôt, habiteront les arbres, les fleurs, les courbes des nuages, les peaux subtiles des Égarés sur les sentiers de terre; l'à-plat des joues réverbère les rumeurs venues de la croisée, joue avec l'écoulement diffus du temps; les lèvres entr'ouvertes sont comme au bord d'un secret attendant, pour s'annoncer, le dépliement du jour; la conque des doigts à demi refermée est abritement de l'intime; l'épaule  retient un cercle de lumière comme pour signifier l'imminence d'une révélation; une gemme blanchâtre coule vers l'aval du corps encore pris de nuit, signe avant-coureur de ce qui, avant même de paraître, pourrait s'immoler dans un non-dit.

  Cet instant est magique, rare, marqué du sceau de l'éphémère. Chaque jour son empreinte se renouvelle identique et différente à la fois. Chaque jour, sur le corps-réceptacle, sur le corps-palimpseste s'écrivent et s'effacent les signes d'une possible vérité que, bientôt, le jour viendra effacer, affairement de pierre ponce, entêtement de lave compacte où se noieront  les mots qui, dans le rythme du temps, écrivent la grande histoire de l'exister.

  Hajnal, regardons-là, dilatons nos pupilles jusqu'à la mydriase. Là est encore le séjour d'une esthétique heureuse avant que ne s'éteignent les braises vives de la conscience !

 

 

 

 

     

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