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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 07:28

 

L'en-dedans du silence.

 

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                                                                                                Photographie : Antoine d'Agata.

 

    Cette photographie, nous pourrions la regarder et demeurer muets. Silence contre silence. Immobilité se fondant dans l'apparente vacuité qui s'ouvre à nous. Mais alors, nous resterions sur le bord du cadre, dans un en-deçà de l'image. Nous ne ferions qu'effleurer ce qui cherche à se dire. Ce qui, comme en une sournoise maladie, évolue à bas bruit. Car, ici, tout est proféré dans un flou qui n'est convoqué qu'à nous interroger, à nous faire poser une question existentielle.

  Bien évidemment, nous pourrions décrire ce qui s'offre à nous et, déjà, nous nous avancerions dans une manière de vérité. Nous dirions la lèpre des murs gris, le cadre noir privé de figuration, l'obsolescence du rideau, sa clôture sur le monde extérieur; nous dirions la porte salie, verrouillée, le tapis aux losanges usés; nous dirions surtout l'abandon, la lassitude, peut-être l'épuisement, l'ivresse, la drogue; nous dirions  la femme sur le rectangle exact du lit, les jambes ouvertes comme pour un sacrifice proche, la tache du pubis, humide, sombre, les ruelles chaudes et odorantes alentour, des visages cernés d'étrangeté, des billets maculés et froissés dans des mains harponnées de désir, nous dirions la prostitution, le trafic et bien d'autres choses encore, immanentes, ordinaires, immensément visibles.

  Et, pour autant, nous n'aurions encore rien dit, nous n'aurions fait que nous projeter dans une situation dont nous n'apercevrions que de minces épiphanies, quelques nervures, une si légère effraction. Mais les racines ? Les approcherions-nous d'un iota ? Notre vue ne serait-elle pas cernée de myopie ?  Ne nous satisferions-nous pas  d'inventorier un praticable, d'affecter aux objets, au décor de carton-pâte, des significations probables, de pourvoir l'unique Figurante d'un destin dont, en réalité, nous savons si peu. Si ce n'est cet abandon, cette vulnérabilité, cette vacance à ce qui pourrait survenir et dont nous augurons l'ombre mortifère, la métaphysique en forme de yatagan, la désespérance comme exil, la chute et puis l'effacement.

  Nous déplaçant vers un genre d'absolu, faisant émerger quelques abstractions, quelques idées, nous sentons combien notre parole devient plus précise, authentique en quelque sorte. Car rien ne sert de se voiler la face et de différer ce qui, fondamentalement, se dessine ici. Le silence, son impression, son flottement ne sont que de piètres mirages n'existant qu'à mieux dissimuler ce qui, depuis toujours, s'y origine.

  Silence, envers de toute parole, réverbération d'une voix humaine perdue, écho lointain d'un langage s'essayant à toujours énoncer mieux, à toujours se configurer selon quantité d'esquisses signifiantes.

  Silence, rappel du cri que chacun déglutit dès sa première apparition, alors même que la douce conque délaissée plantait en nous sa vibrante nostalgie. Comme une utopie à constamment revivre.

  Silence, retournement de tous les cris du monde, de toutes les clameurs serrées dans l'isthme étréci des gorges.

  Silence comme on le dirait, regardant le tableau d'Edward Munch, alors que la bouche déployée lance vers le ciel son insupportable imprécation et nous voudrions, d'un seul empan de la voix, ôter toute la désespérance de notre condition, celer la faille, refermer l'abîme.

  Silence et l'on dirait finitude.

  Silence et l'on dirait néant et plus rien après…

  Ainsi en est-il de toute chair qui ne s'ouvre jamais qu'à mieux se refermer. La photographie nous invite à en prendre acte. Il est encore temps. 

 


 

                                                            

 

 

 

 

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 07:28

 

La grise incertitude.

 

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(Photographie de Marc Lagrange).

 

 

 

  Une douleur est qui ne saurait se dire. Dans la naissance. Reflux de la parole.  Comment quitter et s'esseuler dans la trame ouvrante du jour ? La nuit est là, à peine déclive alors que s'allume déjà l'à-peine insistance du jour. Les territoires du songe retiennent l'apparition. Douce inclination des limbes à confondre, recueillir ce qui, encore, pourrait l'être. Toujours le pas est à franchir dans son ambiguïté native. Demeurer ou bien hisser vers le nouveau, la pointe du désir ? De l'envie nomade ?

 Le seuil est toujours une épreuve. Lame tranchante de la décision. N'y aurait-il pas mieux à faire que de surgir dans le dévoilement ? Exister, sortir du néant. Mais où donc l'absurde ? Dans l'immobile, l'avancée ? Et pourtant le seuil ne pourrait retenir longtemps. Tout passage est une souffrance en même temps qu'une révélation. Le regard est au passé, dans l'équation du doute. S'il fallait seulement rétrocéder, pousser l'huis sur l'inconséquence à venir. Sous les pieds, dans l'aventureuse marche esquissée surgit la trame de l'inconnaissance.

  Que sera le jour ? De quelle épiphanie sera-t-il la révélation ? Sera-t-il seulement désocclusion ?  Ou bien obscurité, refuge dans ce qui toujours se dissimule faute de pouvoir se dire ? Certes, il y a des repères à partir desquels élaborer du sens, établir des hypothèses. Mais que pourraient nous dire les volutes de fer forgé de la porte, le véhicule à l'arrêt, les autres sur l'aire de stationnement, les arbres anonymes fichés dans le sol, si ce n'est nous conduire à l'orée d'une histoire vraisemblable, tout au plus à la lisière d'une anecdote, donc à la simple fantaisie ? Jamais nous ne comprendrons l'image dans son infinie polysémie. A cette fin, il nous faudrait disposer de la totalité de l'étant et  le déployer selon ses esquisses plurielles. A savoir une tâche proprement surhumaine.

  Mais laissons-nous aller au jeu du surgissement des réalités premières, des significations immédiates. Bientôt se fera jour la simple narration nous conduisant, inévitablement, de l'Amante à l'Aimé. Mais quel drame se joue donc en filigrane dans le regard  que le passé retient en-deçà de lui-même ? Quelle aventure singulière surgit de cette indécision ? Vers quelles collines existentielles nous conduit donc le taxi sans visage ? Nous sommes comme abandonnés, livrés à une sourde mutité. Rien ne se révélera à nous au-delà de ces quelques conjectures bien vite évanouies. Il n'y aurait donc rien à dire, aucun événement à faire surgir.

  La résolution de l'énigme semble ailleurs. Peut-être la simplicité de l'image, sa rigueur esthétique, son traitement  en noir et blanc, nous invitent-ils à plus d'essentialité. Ici, l'anecdote n'a pas de lieu où s'accomplir. Il n'y a pas la couleur, sa profusion à partir de laquelle édifier quelque événement rassurant dont notre naturelle paresse se satisferait. Le propos de l'image semble entièrement contenu dans cette dialectique du lumineux et du sombre. Dans cette nécessité de nous confronter à une vérité ultime. Aucune fuite, aucune dérobade possible.

  Esseulés, il ne nous reste plus que la perspective de notre propre condition existentielle, mortelle. Image-fouet, image-couperet nous installant dans l'attente du claquement, de la césure. De l'incision de notre corps distrait selon une ligne méridienne, manière de raphé anatomique, symbolique, scindant notre progression selon deux territoires distincts bien que complémentaires. Nous ne sommes rassemblés, unis, soudés autour de notre axe humain qu'à entretenir une cruelle illusion. La concrétion que nous dressons fièrement dans l'espace est, à tout moment, menacée de séparation. La schize est là qui guette dans l'ombre. Se produit-elle et alors gisent à terre les fragments épars que, pourtant, nous feignions de croire inaltérables, éternels.

  Sans doute, le "sentiment tragique de la vie" le portons-nous au creux même de notre être, mais dissimulé, mais replié sur lui-même selon une spirale secrète dont le décèlement n'a lieu qu'une fois et au-delà duquel nous ne pouvons plus témoigner. De l'obscur néant dont nous sommes issus, nous nous mettons soudain à rayonner de multiple manière, assumant notre sursis dans l'existence à la mesure de la flamme que nous entretenons au-devant de nous. En attente de ténèbres, à nouveau. Ainsi s'inscrit en nous cette finitude par laquelle nous existons et nous donnons sens au monde.  Pareils à des instantanés en noir et blanc nous ne nous révélons dans l'être qu'à demeurer dans la grise incertitude, manière de passage d'une condition à l'autre.

  Mais revenons à l'image. La Passante, nommons-là ainsi, n'est-elle pas simplement venue nous dire le lieu de notre coupure proche, de notre séparation de l'Autre, de nous-mêmes ? Toujours, dans les révélations métaphysiques, le regard se porte dans l'au-delà du passé, puis, dans celui du futur. Le présent n'existant qu'à assurer cette tremblante réalité, laquelle ne devient vérité que dès lors que le pas est franchi, nous emportant bien au-delà de l'image dans l'incontournable contrée des évidences absolues. 

 

 

 

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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 09:21

 

"Et le jour serait doux."

 

ELJSD 

 Momelimage Artiste.

 

 "le temps rare d'un regard

comme un moment volé
tous ces gestes intimes

 qui ne sont que de femmes
le matin venait
il n'y avait personne
et le jour serait doux"

  Momelimage.

 

 Tu ne le savais pas et ne pouvais le savoir puisque je n'existais pas. Du moins le croyais-tu. Il est des certitudes qu'il vaut mieux avoir, cela permet de vivre. Au moins le temps de l'illusion. Mais toi, étais-tu une réalité palpable, je veux dire plus qu'une image reflétée sur le tain du miroir ? Etais-tu celle que j'avais vue, la veille, attablée au Café des Arcades, buvant à petites goulées cette absinthe - le liquide était vert -, qui semblait si bien convenir à ta libre poésie ? Je te voyais Poétesse, en effet, ne te connaissant pas. Ton air songeur, flottant comme une écume à la limite de l'eau et du ciel. Ta façon de fumer longuement, rejetant vers le plafond gris des volutes comme au-delà du temps. J'imaginais un poème parlant de la mer, le vol rapide des sternes, des îles noires à l'horizon, couleur de basalte. Tes cheveux blonds, à contre-jour, leur fin ruissellement le long de l'ovale du visage, la pâleur des traits, tout cela m'incitait à penser à une manière de fugue, peut-être de chagrin lié à une séparation. Tu paraissais si seule dans cette grande salle, sous la clarté des opalines, ta vision se perdant bien au-delà des parois de verre qui nous séparaient de la terrasse.

  De désœuvrement, sans doute, j'avais allumé une "Benson", fumant distraitement. A moins que cela n'ait été qu'une manière de te rejoindre dans ta solitude. Le moment était si calme dans ce village de Pêcheurs, la lumière tellement inclinée sur les proues bleues et blanches des barques alors que les filets posaient leurs quadrillages sur les cercles adoucis des galets. De la pièce contigüe nous parvenaient les intonations vives des joueurs de cartes, leur accent rocailleux, leur rythme catalan si chantant. Comme un hymne à la vie, une disposition à la liberté. Au bonheur sans doute, si nous avions su le saisir. Mais nous paraissions, à l'évidence, absents à nous-mêmes. En partance pour un étrange au-delà. Je sortais tout juste d'une blessure de l'âme et ma convalescence s'annonçait inquiète avec de sombres nuées. Un ciel bas, semblable aux schistes d'Ecosse avec des ruines tremblant dans la brume. Je ne sais si tu étais affectée d'un trouble identique, mais cette langueur du regard, cette façon de remonter ta mèche de cheveux avec résignation, tout ceci m'inclinait à penser à la fin d'une aventure ou bien au début d'une autre. Qu'y avait-il de si différent, en définitive, entre un amour en train d'éclore et celui repliant sa corolle ? Toujours l'imprévisible des sentiments, toujours la quête de soi, de l'autre, de soi à travers l'autre. C'était si complexe la passion, avec de si brusques revirements. Souvent on n'en revenait pas. Ou bien alors avec des blessures vives, des plaies ouvertes. Un genre d'abîme infranchissable.

  Mais parvenait-on jamais à se dépasser, à traverser sa barrière de peau, à transgresser sa chair en direction de plus loin que soi ? Se projeter dans un avenir qui ne tienne ni du mensonge que l'on profère à son endroit, ni de la trahison de l'autre ? C'était déjà si éprouvant de vivre dans sa propre demeure, à l'intérieur de ses frontières intimes. Alors le métissage était-il seulement possible qui confonde en une même harmonie deux teintes nécessairement différentes ? Cela ne tenait-il pas du rêve éveillé dont les Amants ceignaient leur front comme les héros la couronne de lauriers. Ne fallait-il pas, précisément, un genre de geste "héroïque" qui nous transcende afin de mieux nous oublier ? Mais à trop voir les choses sous l'angle du concept, tout se délitait, rien ne tenait. Vraiment, les sentiments étaient une bien curieuse alchimie !

  C'est porté par de telles pensées que j'ai suivi tes pas lorsque tu es sortie du Café. Un long moment nous avons cheminé de concert. Toi, devant ; moi à quelque distance, tâchant de ne pas me faire remarquer. Tu paraissais tellement préoccupée d'une vie intérieure que plus rien d'existant ne semblait t'atteindre. Sur le port, quelques touristes en chemises légères et sandales de cuir, profitaient des derniers feux du soleil. Des serveurs dressaient le couvert. Le dîner était pour plus tard, quand la nuit serait tombée. Ici, on aimait les heures décalées, la vie tardive, comme pour mieux se préparer au mystère de l'ombre. Etrange Espagne plongeant dans les ténèbres à la façon du toréador dans l'arène. Une mince dramaturgie disant l'évanescence de l'instant. Qu'y avait-il après l'instant qui pût encore nous surprendre ? Une aventure encore dans les limbes, un renoncement à soi, le désir d'une retraite dans quelque météore si proche de l'absolu qu'il nous aurait distrait de nous-mêmes ?  C'était si difficile de dire l'existence simplement à partir de son corps, du tumulte de sa chair. Car, à la façon d'un voleur dans la nuit, je sentais la passion faire déjà ses multiples remous. Et pourtant je te connaissais à peine. Le temps d'une cigarette, de quelques volutes de fumée, celui d'une ambroisie faisant son trajet mystérieux. Etait-ce cela le métabolisme des sentiments ? Seulement il était impossible que quelque chose d'important survînt alors que nous n'étions que deux îles flottant chacune pour son compte, dans des lieux différents. Seule l'eau de l'existence nous unissait comme elle relie tous les vivants sur terre. Il n'y avait rien de singulier qui ait surgi nous remettant l'un à l'autre dans un désir impérieux.

  Il n'y avait eu que l'espace du regard. Le mien. Le tien était trop dispersé pour qu'il pût s'alanguir sur quoi que ce fût. Quand bien même une esthétique ou un événement particulier eussent fait phénomène. C'est ainsi, les choses se dérobent à nous dès que nous sommes préoccupés. Un genre de myopie dans laquelle nous cherchons à effectuer notre propre synthèse. Il y a toujours danger à vivre fragmentés, un bout de sentiment par-ci, un autre par-là. Je te prêtais des problèmes que, peut-être, tu n'avais pas. Toujours nous projetons ce qui nous intrigue ou fait notre siège à l'aune d'une douleur. C'était comme de marcher longuement sur un sentier dont nous ne connaissions pas le terme, dont nous ne distinguons pas les rives déjà prises de nuit.

  Nous avons cheminé dans le lacis des ruelles étroites avec, pour seul rythme, le quadrillage du schiste que séparait des lignes blanches. Par endroits, entre les massifs des maisons, l'espace libre de la mer, les rochers posés sur l'eau, la silhouette des pins maritimes agités par le vent du soir. Bientôt la place et son îlot de verdure, ses maisons aux façades cernées de ferrures noires, ses jarres vernissées luisant d'un dernier éclat. "La Maison Bleue", c'était donc là que tu habitais. Provisoirement ? Jamais je ne t'avais aperçue, ni au Café, ni sur la plage ou bien sur la colline dominant la baie. Sans doute une villégiature, comme autrefois l'on réfugiait son ennui dans de lénifiantes villes d'eau, entre deux bains et une sortie au Casino. Ta silhouette s'est effacée dans le porche d'ombre. Je te perdais en même temps que je me remettais à cette solitude que j'aimais comme on aime une photographie ancienne : dans l'ambiguïté d'un temps effacé, la crainte de la perte.

  J'ai contourné "La Maison Bleue", ai descendu les quelques marches de ciment gris conduisant à la plage de galets. Il y avait encore un peu de mouvement. Des touristes prenant le frais avant d'aller au restaurant. L'heure était au retrait des choses dans leur prochaine cécité. Déjà les lampadaires grésillaient, répandant de longues flaques incertaines sur les clapotis de l'eau. J'ai ôté ma veste, m'en suis fait une assise. "La Maison Bleue" m'avait toujours fasciné. La falaise de craie de sa façade orientée vers les îles, ses minces fenêtres qu'habitait la braise des géraniums, son balcon de bois en porte-à-faux au-dessus du vide. C'est là, dans cette pièce dont je devinais qu'elle devait être la pièce élue, que j'ai vu la lumière s'allumer. Sans doute une simple lampe à la discrète clarté. J'apercevais ton ombre faire ses étranges déplacements. Théâtre d'ombres dont je ne pouvais qu'interpréter les sombres mouvances à défaut de voir distinctement ce qui s'y jouait. Une seule fois ton apparition brève sur le balcon puis un simple effacement.

  La nuit a coulé ainsi, faite de simples glissements, de traces de vie faisant leurs rapides floraisons sur le plafond teinté d'incertitude. L'eau battait la crique de galets avec de douces insistances. Les barques dressaient leurs proues vers un ciel oublieux de lui-même. Là-bas, au loin, portés par le vent, quelques rires nocturnes avant le sommeil. Mon corps vivait à même la surdité des galets dont je sentais le dessin s'imprimer dans  mon dos. Etait-ce le signe d'une mortification, d'une dette à régler, ou bien l'essai de rejoindre quelque souvenir que la mémoire aurait dissimulé ? J'avais passé tellement de temps, enfant, puis plus tard, jeune adulte à confier mon plaisir à leur souplesse de pierre, à leur contact rassurant lorsqu'ils restituaient la chaleur qui les habitait. Le bonheur simple d'une affinité avec les choses. Sans doute eût-il fallu savoir se satisfaire de ce don immédiat de ce qui voulait bien se confier dans l'évidence. Mais l'âme n'est jamais satisfaite de vivre de si rapides et fugaces félicités. Il lui faut plus de consentement à être dans la vérité. Il lui faut plus d'efforts, plus de conquêtes.

  Etrangement, la nuit ne me paraissait pas longue. Je crois bien, parfois, avoir sombré dans de courts endormissements. Genre de clignotement dont rien ne ressortait que l'étrange de ma situation, là au creux des galets, attendant l'événement qui ne surgirait pas, qui ne pouvait avoir lieu. Au sortir de l'un de mes songes, je me rendis compte que la nuit avait basculé. Les étoiles, une à une s'éteignaient. La lune n'était plus qu'une courbe indistincte. Quelques goélands, perchés sur les rochers, guettaient la venue du jour. A en juger par la persistance de la lumière à faire son halo dans la pièce que tu occupais, je devinais que ton sommeil avait dû être bref. Soudain, comme dans un rêve, tu es venue près du balcon. Au travers de son treillis de bois j'apercevais le ruissellement de ta chevelure blonde, la robe à pois que tu avais la veille et la scène troublante de cette féminité que, déjà, tu dissimulais de bas noirs, ce geste si imprégné de désir qu'il hésite toujours à se dire dans la clarté. Seulement dans le demi-jour, l'approche. Jamais dans l'exacte révélation. Comme une invite au prochain sommeil alors que le trouble nous envahit et que l'événement de la rencontre demeure suspendu à un destin qui, toujours nous dépasse.

  Alors j'ai su, dans l'intime de ma chair, que "le temps rare d'un regard comme un moment volé", n'était jamais acquis définitivement. Qu'il fallait seulement en faire le lieu d'une réminiscence, d'une étincelle à abriter qui, un jour, ressortirait dans l'espace ouvert de la nuit. De cela était tissée la toile infinie des songes. Ma veste, je l'ai laissée sur les galets, comme un dernier geste d'oblativité en direction de celle qui, telle une comète, avait traversé le ciel de mon imaginaire. Ma voiture était là, qui semblait m'attendre pour un autre voyage. J'ai allumé une "Benson". Des filets de fumée s'échappaient par la vitre entr'ouverte. Déjà le village, en contrebas, n'était plus qu'en empilement de cubes blancs. La colline descendait vers la mer dans un moutonnement de chênes-lièges au tronc rouillé. Les oliviers torturés par le vent étaient pareils à des racines à l'assaut de l'azur. Bientôt les barques feraient résonner leur bruit de bourdon tout contre les remparts de la citadelle en partance pour quelque utopie. Ces bruits, ces rumeurs venues de la mer, des collines, du monde, au moins les entendrais-tu ? Le seul lien nous unissant désormais.

 

 et le jour serait doux"

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                           

 

  

 

 

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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 07:33
Ici où le monde finit.

" Le verrotier solitaire ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Les Hemmes d' Oye (près de Calais)
tôt le matin, l'hiver dernier, par très grand froid

Pour être allé moi même, il y a un certain temps, " à vers ", et à l'époque avec une simple pelle, quand mon dos me le permettait encore, je sais le courage qu'il faut pour partir, en plein hiver, au lever du jour, chercher des vers marins...J'ai d'ailleurs mis, comme un hommage, des photos de verrotiers dans mes dernières expositions...ce sont les seules personnes, avec des chasseurs, des mytiliculteurs, que l'on rencontre, en hiver, dans ces endroits désolés que je fréquente habituellement...

Il faut aussi beaucoup d'énergie, parfois, pour aller dans la solitude et le froid creuser au fond de soi même...On y trouve souvent des trésors... »

A.B.

Les derniers brisants de la nuit se sont à peine évanouis que le jour paraît sur la pointe des pieds, comme étonné de son propre surgissement. Il y a tant de lenteur partout présente. Dans les chambres où les rideaux sont tirés, dans les ports où flottent les étraves aiguës des bateaux, dans les rues que longent, lumière de zinc et de plomb, les lignes de ciment gris des trottoirs. C’est ainsi, chaque matin est un rituel éternellement recommencé, l’abandon d’une longue hibernation et l’on est comme la gerboise sur la steppe mongole que le printemps surprend au détour d’une touffe d’herbe, les yeux ébahis où roule le diamant de la lumière. Il faut accommoder longtemps avant que la conscience ne se libère des archétypes nocturnes et s’ouvre à la multiple beauté du monde. Se réveiller est toujours une douleur, un abandon et il faut consentir à se libérer de sa cécité, à accueillir la clarté à la manière d’un coup de fouet, d’une brusque illumination. Alors on s’ébroue, on ploie son échine de belette, on avance avec des glissements et des ondulations, on s’immisce dans le temps et l’espace avec d’infinies précautions. Alors dans la parure d’hiver, jour d’ardoise et eaux d’argent, on arrive ici où le monde finit, seul lieu d’une possible éternité. La dalle de la plage plonge sous la pliure lisse des vagues. La mer est un immense miroir qu’habite le ciel avec ses nuages au ventre gris-bleu, cette couleur si indéfinissable qu’on pourrait la confondre avec la gorge du pigeon, le khôl sur la paupière de l’amante, l’écran du rêve alors que s’allument les images de la beauté, de la liberté. C’est une telle douceur que d’être dans cette aire ambiguë, dans ce lieu de passage d’un univers à un autre. Oui, car l’essence du jour n’est pas celle de la nuit. Nuit principe de plaisir, nuit du poème recueilli dans la bogue de l’inaccompli, du bientôt disponible, de la parution de l’art qui a besoin de ce repos, de cette contemplation. Jour-scalpel qui entaille la nuit à l’aune du principe de réalité et reporte à la prochaine encre, à l’ombre enveloppante nocturne l’espoir des hommes de naître à eux-mêmes. Seul le rêve s’y emploie qui ouvre les portes immenses de l’imaginaire, de la rêverie, de l’utopie avec ses hautes tours, ses îles que personne n’aborde, ses anses où flotte l’éclat du galet dans sa perfection, son harmonie, sa plénitude. Là est le bonheur, dans l’accueil du simple, dans l’ouverture d’une esthétique heureuse.

Sauf le verrotier à l’horizon, là-bas, loin au-delà des yeux, il n’y a personne. Grand est le silence qui fait ses clapotis assourdis. Sous la vase, dans les tunnels de sable, dans les galeries ombreuses sont les vers qui nourriront le poisson qui nourrira les hommes. Cycle de la vie toujours recommencée. Comme une allégorie du temps qui passe, de la vague qui déferle, de la dune qui fait rouler ses grains de mica sous la rumeur du vent. Le ciel fait sa frise plus claire au ras de la terre, une ligne noire venant dire la limite des éléments, la nécessaire partition des choses que l’existence crée afin que nous ayons nos orients, nos amers à partir desquels planter nos jalons et avancer sur la courbe du destin. Et ces pieux, tels une armée de légionnaires, ces stalagmites noirs, ces concrétions venues d’un autre âge, qu’ont-elles à nous dire, sinon la beauté des choses, mais aussi le tragique qui en tisse l’aérienne présence ? C’est ainsi, la vie est indissociable de la mort et le paysage ici présent, dans son implacable présence nous dispose à recevoir ce message qui est la parole sublime de l’être, du devenir alors que, déjà, l’instant a passé qu’un autre remplace. Tout en bas est un oiseau que nous n’avions guère aperçu. Symbole, s’il en est, du vol interrompu, de la halte sur la voie migratoire, du questionnement qui, toujours, surgit du repos, du suspens, du mouvement figé. Homme-oiseau-pieux comme une triade venant nous dire la nécessité de regarder les choses dans la perspective du doute, de la cessation de l’affairement qui nous éloigne de notre propre silhouette, qui nous cloue aux contingences et nous dissout dans les nervures complexes de l’exister. Bientôt le jour sera complètement levé. Bientôt sera la course des hommes sur l’échiquier des nécessités. Alors nous regagnerons le logis, la tête basse, la tête nimbée d’une étrange lumière, cette manière de réverbération qui habite la toile du « Philosophe en méditation » de Rembrandt. Toujours nous serons des êtres du clair-obscur. A ce prix est notre vérité. Là où le monde finit est notre véritable commencement. Commençons à être !

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1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 07:31
Dans le retrait de la lumière.

Noir source 2

Adèle Nègre.

L’été : un silence blanc habité de lumière. Des matins d’aurore boréale, des après-midis sous la forge du ciel, des soirs avec l’embrasement du crépuscule. L’hébétude était grande qui forait les yeux, dilatait le grain noir des pupilles, cascadait dans les plis du cortex avec une rumeur de moraines. Dans le miroir l’on se connaissait à peine et les essais de profération mouraient dans d’étranges borborygmes, des hoquets, des spasmes qui serraient les gorges, déchiraient le larynx avec un bruit de carton froissé. Le soir, dans l’avenue étroite des chambres où vrombissait la dernière chaleur, on tassait son corps le long des plinthes, on cherchait un brin de fraîcheur tout contre les murs de ciment. Pour une once de pluie ou bien une arête de glace on eût vendu sa peau sans l’ombre d’un remords. On était emmurés vivants et l’on se disposait à n’être plus qu’un témoin anonyme, perdu quelque part dans la forêt des mensonges drus. Oui, car cette saison torride adulait la tricherie, poussait au crime, violentait les reins à l’aune d’un rubescent désir. Partout s’étalait le festin dionysiaque, partout vibraient les pampres pourpres de la vigne, partout fusait le vice en étincelles polychromes. C’était cela ou bien la mort et l’on préférait vivre.

Dans la pièce qu’effleure la lumière il y a si peu à voir, si peu à dire. Et pourtant tout est riche de sens. Mais d’un sens occlus, d’un sens avec lequel il faut procéder par infimes touches. Un à peine impressionnisme, des couleurs à fleurets mouchetés, quelques esquisses à la limite du jour, quelques taquineries à la manière d’un enfant aussi mutin que discret. L’atmosphère a fraîchi, tissée de moires pareilles à des nervures dans le clair-obscur d’un chemin ou à la lisière d’une clairière. Rien ne bouge vraiment, rien ne distrait de soi. On est là, dans le pli secret de la chrysalide, dans l’orbe faiblement lumineux qu’éclaire le fard d’une paupière. On est dans l’intervalle du temps, suspendus à ce qui va advenir et qui, pourtant, hésite, se tient sur le pas de la porte, là où le seuil est semblable à la courbe du galet qu’éclaire la toile libre du ciel. C’est la position automnale, celle qui n’admet que les couleurs de terre, le velours des feuilles, le sourd éclat de la châtaigne que retient encore la bogue étoilée de piquants. Les choses sont là, à portée de la main, à bonne distance de l’œil, les choses sont dans la conque de l’oreille et l’on entend leur bourdonnement pareil à celui d’un lucane ou bien identique au vol stationnaire du colibri. L’heure est tout juste un grésillement, la seconde un tintement de cristal, loin, là-bas, sous l’abri feutré de la roche.

On est le spectateur de son propre devenir, on est le souffleur qui, depuis sa carlingue de tôle dit le texte, soutient la voix, impulse le rythme. Soudain, la vie est là avec son évidente beauté et la corne d’abondance est pleine qui distille à l’envi les fruits de la beauté. C’est l’instant apollinien par lequel se saisir du monde en même temps que l’on se perçoit comme existant sur la scène des hommes, les mains tendues pour recevoir l’obole, recueillir l’offrande de la terre, de l’oiseau, de l’horizon courbe qui, déjà, s’enfuit vers l’hiver. Il n’y a pas d’instant plus précieux que celui où l’on commence à apercevoir sa propre silhouette, à la rendre présente dans le carrousel des choses. Ce que nous dit cette image si discrète, c’est cela même que révèle toujours le silence et le retour sur soi : une plénitude d’être en pleine conscience alors que les ardeurs solaires se sont tues, que le frimas s’annonce, que la belle lumière allonge sur le sol les ombres longues de la vie. Cela même !

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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 07:48
Si près de l'origine.

   La pièce est dans le gris, à mi-chemin du jour, de la nuit. Juste une émergence. Le corps y est à peine perceptible, comme une parole qui ne parviendrait  à se dire, une écriture à tracer ses signes. Indistinction native, essentielle ambiguïté, refuge dans l'indicible. Simple forme inatteignable, tellement la  source est éloignée, hors d'atteinte. Tout en haut, le dôme de lumière semble incliner à une manière de spiritualité ou à une idéalité qui aurait emprunté, pour se manifester, le recours à la métaphore. Tout en bas, si près d'un possible fondement, l'effigie humaine se fond dans le sol dont elle semble constituer le naturel prolongement.

  Image silencieuse à force d'économie, de rareté, de simplicité. Jamais la photographie n'est mieux servie que dans cette approche de l'essentiel, du sublime, d'une temporalité unique et sans doute non duplicable. Jamais cette figure ne se reproduira identique à elle-même. Jamais de double, de réverbération qui viendrait en atténuer la troublante signification. Image silencieuse, disions-nous, image secrète qui garde en elle ce dont elle est porteuse, comme une icône à n'exposer qu'à un regard compréhensif, prêt à accueillir ce qui pourrait se dire de plus pur touchant l'être, son essence. Une divulgation minimale, une approche seulement. Car la recherche d'une supposée origine ne peut se faire qu'à l'aune d'une discrétion, d'une progression sur une ligne de crête. Entre adret et ubac, entre lumière et ombre, vérité et mensonge.

  La clarté de l'aube, sa symbolique de passage, de médiation, sa survenue immédiatement après la dissipation de la nuit alors que le jour commence à paraître, nous est délivrée telle une subtile offrande ouvrant à quelque compréhension, à quelque intellection. Mais revenons à cette image, à son corps signifiant. A ce dernier, nous pourrons attacher de multiples interprétations, tracer des esquisses, toutes justes, toutes fausses. Tout, dans le fond, est problème de subjectivité, de regard singulier porté sur les choses. Jamais assurés de rien, pas même de notre progression sur le chemin existentiel.

  Le centre de l'image est habité par une conque d'ombre où se devine, à peine, l'arrondi d'un sein, objet nourricier par excellence. Ne doit-on en déduire qu'il nous devient presque impossible de nous abreuver à cette source, à investir cette douce et accueillante ambroisie maternelle ? Un peu comme si notre venue au monde provenait de cette manne obscure dont notre angoisse constitutive serait la plus pure illustration ? Et ce bras enveloppant la tête, cette main agrippant les cheveux, cette position purement  fœtale, ne viennent-ils pas nous dire la douleur de la parturition, la venue au jour d'un Existant à peine issu des ténèbres ? Et cet Existant est-il vraiment séparé de nous, autonome, tellement différent de notre propre silhouette que nous pourrions le confier à son sort, sans plus ?

  Mais cet Existant, n'est-il pas simplement notre intime réverbération ? Ne sommes-nous pas assignés à une identification qui ferait de notre être le sujet découvrant soudain l'immense lumière du monde ? Alors nous serions nés à nous-mêmes dans le sentiment d'une somptueuse révélation en même temps que destinés, par nature, au manque, à la perte, à l'abandon de ce qui nous abrita et que, toujours, à notre insu, nous rechercherons comme une utopie dans laquelle nous  fondre à jamais.

  N'y aurait-il pas alors comme un vertige, une douleur, un éblouissement en même temps que la prodigieuse révélation de l'arche existentielle en ses infinies potentialités ? Pouvons-nous nous abstraire du spectacle dont l'image est révélatrice, laisser s'ouvrir un genre de fable qui nous concernerait si peu ? Certes nous le pourrions à la mesure du reniement de notre essence humaine. Ce corps infiniment présent, cette hypothétique naissance, cette infinie tension par où se révèle à nous l'esquisse de la déréliction, nous-mêmes les Voyeurs de l'œuvre, tout ceci joue la même partition. Nous n'avons pas d'autre parcours, de fuite possible.

  Pensant que cette photographie nous révélerait un monde à partir duquel nous pourrions échapper à notre condition même, gagner une liberté supplémentaire, nous avions seulement fait  le pari d'un ressourcement hors de notre portée. Notre liberté s'inscrit totalement, irréductiblement, dans les frontières de notre propre exister.

  Cette image, comme toute image, pose plus de questions qu'elle n'en résout. Et c'est bien parce qu'elle va à l'essentiel qu'elle se comporte de cette manière. Cependant le jeu de la polysémie reste ouvert. Nous seuls avons alors les cartes en mains !

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 10:56
Lumière levante.

Noir source

Adèle Nègre

 

   Rien ne bouge sur terre. Les hommes sont tapis dans leurs abris. Les dames blanches regardent la nuit de leurs yeux vides. Les arbres s’enracinent dans le limon. Les feuilles glissent le long de leurs nervures. Les poèmes sont en attente de leur éclosion. C’est étonnant ce silence qui fait ses remous dans le limaçon de la cochlée. On s’entend de l’intérieur, tout contre les rivières de sang, les mares de lymphe, les odeurs soufrées du sexe. Juste une palpitation de lagune, la découpe d’une roche claire sur l’obsidienne du songe, la palme d’une pensée ancienne. Âge de céladon, heure d’amphore, instant de Reine Noire, loin, là-bas dans les sables rouges de Nubie. Toute volonté abolie qui se replie sur elle-même en attente du devenir. Comment être présent au monde alors que le sombre est si doux qui ensommeille l’âme, l’enveloppe d’un linceul pareil à celui de la momie ? Sur les choses, le sarcophage de pierre a posé sa dalle oblongue. Les signes qui y flottent sont de bien étranges contrées et nous sommes des Champollion à la peine, les yeux envahis de sable. Oui, nous le savons depuis cette « source noire » qui nous alimente et court sous le réseau de notre peau, bientôt les lames de clarté surgiront qui abraseront tout. Nos sclérotiques éclateront sous la poussée du jour. Nos pupilles se teinteront de blanc, cette couleur du mime et du silence. Le tumulte de nos veines, devenu phosphoreux fera sa résille claire, son lent parcours de filaments se perdant dans le sol complexe de la chair.

Alors on prend distance de soi. On se regarde à l’aune d’une vision qui s’élève du corps et flotte dans l’espace alangui. On dilate ses paupières, on dispose sa conscience à la mydriase, on excite les cellules, on déploie les bâtonnets. Derrière, loin sur la conque occipitale, s’animent les premières images. Cinéma muet. Esquisses qui tressautent et vivent dans le gris, se noient dans la cendre. Percussion de sels d’argent, irisation de phosphènes, giration de molécules dans l’à peu près existentiel. Ce qu’on voit : des lacs d’ombre, un glacis sur un tapis de neige, une diagonale de clarté, la chute vers l’aval d’une eau en fuite, quelques vagues indistinctes noyées dans leur propre confusion. Et puis c’est tout et la mutité dont on sait qu’elle est notre plus sûr refuge.

Seuls les curieux et les chercheurs d’immédiat s’essaieront à reconstituer le puzzle, à faire surgir de l’ombre ce qui s’y occulte, demeure en retrait. Mais, découvrant, ils auront les mains vides, les yeux perclus de doute, et jamais ils n’effleureront la moindre once de vérité. Peu nous importe de savoir la presqu’île d’une jambe, le golfe d’un bassin, la plaine poncée d’une cuisse, l’isthme d’un mollet que les plis du drap reprennent en leur sein comme pour signifier la richesse du secret. Toujours nous approchons les choses avec l’impératif d’une connaissance et pourtant, c’est sur le bord de l’énigme qu’il nous faudrait consentir à être. Ni sur l’adret qui illumine, ni sur l’ubac qui assombrit. Seulement sur la ligne de crête, le passage inavoué du monde. Là est le seul réservoir de joie : attendre que le jour paraisse et s’enivrer du parfum de l’attente et jouir de la tension avant que les choses ne s’ouvrent. Lumière levante. La plus belle qui naît de la peau elle-même et diffuse alentour le luxe du secret. Ceci tellement indépassable que seul le silence …

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 09:10
Présence en mode simple.

Photographie : Deringerr

 

 

   Il nous suffit de regarder sans effort, presque par distraction - comme la libellule effleurerait le miroir de l'eau -, et, d'emblée, nous sommes auprès de cette jeune femme, dans son intimité cependant ouverte. Car Évidence - nommons-la ainsi -, se donne de prime abord avec le naturel qui sied aux choses de la vie. Pure présence qui ne pose nulle question, luxe à portée de la main, coupe de fruits en sa souple abondance. "A portée de la main", néanmoins, ne fait aucunement signe vers une volupté charnelle qui nous serait offerte à seulement l'envisager. Non, ce dont notre impatience digitale est conviée à se saisir : le luxe pur de la vision. Nous regardons et devenons statue de sel, éminence de gemme, stalactite levée dans la demeure de la vérité.

Manière de catatonie qui nous intimerait de faire silence en nous, de glacer l'arche de nos désirs, de nous fondre dans la mesure exacte d'une antique statuaire. Masque d'albâtre translucide s'éclairant de l'intérieur, afin que, se parcourant lui-même en sa discrétion, les ombres s'effacent pour laisser place à la seule efflorescence de la lumière. Pure donation de l'être double : celui d'Évidence jouant en écho avec le nôtre dans une indistinction première. Simple alliance de formes, abstraction de la vision, osmose en un seul lieu de la beauté véritable. Alors, il n'y a plus de distance entre les choses. Le voile du ciel est une écume posant sa discrétion sur les bords de l'horizon. La terre, dans sa lisséité, se coule dans l'orbe du végétal. La tremblante et verte canopée tutoie l'ombilic gris du nuage. La mouette confond sa blancheur avec le plissement de la vague. La dune s'épaule à contre-ciel dans une effusion cendrée. Le globe de l'océan s'invagine dans les anses de granit. L'encolure du yearling s'imprime sur la densité du gazon à peine levé. La falaise incline vers le gonflement de l'eau son estompe blanche. La glaçure du dauphin fait sa teinte de céladon parmi la rumeur des eaux.

C'est ainsi que se décline notre passion pour celle qui, surgie sur la plateau ulcéré du monde, se présente comme un baume, un apaisement sans fin, une chair offerte d'elle-même. Grenade polychrome livrant son oblativité avec la force calme de l'exactitude. Alors la sclérotique usée de nos yeux se met à briller d'une singulière clameur. Alors le puits de notre pupille se creuse de vifs éclats d'obsidienne. Alors l'étrave de notre chiasma fend le flux de l'exister avec la certitude d'un chemin nécessaire. Plus rien dans le relatif, l'approximation, la faille des contingences. Tout dans la plénitude, la dilatation, le gonflement des voiles sous la poussée des alizés. Ce n'est qu'en direction de ce que nous sommes au plus près que nous cinglons avec, dans le regard, la flamme dressée d'une nécessité. Plus de place pour le doute, plus d'abri pour l'acide muriatique de l'angoisse, plus d'espace où glisser la moindre lame de yatagan. Le corps comme une outre gonflée, un empilement d'apodicticités, une élévation de cimaises dédiées à l'art. On est là, au bord du monde, avec le dépliement lointain de l'horizon, avec l'ajointement souple du ciel et de la terre. Deux seules choses qui jouent une même partition : l'autre en sa donation simple, nous en notre disposition à être sans trace, sans sillage. Graine contre graine dans la germination de ce qui se donne comme essence et jamais comme existence. Car, là où nous sommes, il nous faut demeurer. L'espace est une courbe amniotique, une ductile injonction à nous reconduire dans le site initial. Fermeture sur soi de l'univers aux tentations multiples, autisme ombilical, connaissance par l'abîme de ce qui gire infiniment alentour et nous soustrait à nous-mêmes, à l'accueil fécondant de la jarre prolixe. Celle qui nous abrite et nous dédie ce langage par lequel nous apparaissons.

Le temps est cette à peine ouverture, cette mince faille par où nous parvient la lumière éblouissante de l'instant. Pas encore un dépliement, pas encore un métabolisme qui viendrait nous dire notre propre surgissement dans la meurtrière étroite des possibilités mondaines. Non, un avant-temps se ressourçant à sa propre genèse. La fable sera pour plus tard, bien plus tard, lorsque l'apparition d'Évidence aura cessé, que les feux de la rampe feront leurs éclats mortifères, que le trou du souffleur s'animera du fiel des contradictions, de la mesure étroite des polémiques, des bruits de percussion des bottes ayant signé allégeance avec tout ce qui confond dans une même indistinction gloire d'être et décadence d'exister. Toujours cette tension, toujours cette épée de Damoclès qui fait son balancement obséquieux au-dessus de nos fontanelles ouvertes. Car jamais la cicatrisation ne s'opère, jamais la suture faisant se rejoindre les bords n'a lieu, jamais la paix ne s'installe entre cela que nous avons vécu dans la libre disposition et la geôle de ce qui nous attend comme notre plus probable destin. Jamais. Nous sommes toujours orphelins de nous-mêmes, de l'autre qui gire continuellement dans sa propre sphère, du monde qui fait ses éclats illusoires de boule festive dans le grand bal de l'univers.

Seuls, nous sommes, jusqu'à la confondante tragédie. Insulaires avec, tout autour, des flots urticants habités d'intentions mauvaises. De noires dramaturgies qui, dans l'inconnaissable, affûtent leurs dents acétiques. Partout, sur les flots inconséquents, les baudroies aux yeux abyssaux qui guettent et, d'avance, déglutissent notre chair mortelle. Partout l'effroi qui dresse son castelet où se débattent, comme en un théâtre d'ombres, les marionnettes d'une bien étrange commedia dell'arte. Sourires qui grimacent derrière leurs silhouettes de carton-pâte. Évidence, dans sa posture faite d'esthétique heureuse, il nous faut la regarder, intensément avec l'arc éblouissant de notre conscience. Ainsi, nous serons en sursis, jusqu'au prochain surgissement de la beauté. Ceci, la beauté, nous le savons, est si rare et alors nos yeux se dilatent jusqu'à la mydriase, seule façon que nous avons, provisoirement, d'échapper à cette question qui nous taraude depuis la nuit des temps et qui se nomme : présence au monde. Nous sommes à nous-mêmes dans cette attente de ce luxe qui, cependant, nous déserte plus qu'il ne nous visite. Mais, peut-être, n'avons-nous jamais appris à regarder, à regarder vraiment !

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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 08:37
Clairière du monde.

Photographie : Blanc-Seing.

Rien n'est encore présent et les choses sont pur évanouissement, conscience feutrée d'elles-mêmes. Une manière de lassitude heureuse se repliant sur son ombilic. Cela fait de courtes vagues, cela s'éclaire de l'intérieur, cela s'adonne à une intime germination. Personne, sur terre, ne fore de ses pupilles de jais l'annonce de cette plénitude. Cela existe de soi, pour soi, comme si l'éternité devait faire se figer la lumière dans une sorte de bloc de résine. Il y aurait alors, dans la densité ombreuse de la matière, des genres d'hallucinations colorées : coques mordorées des scarabées, vibration turquoise du colibri, éclat de feu éteint de quelque améthyste. A peine un grésillement, un ébruitement pareil à l'hésitation du lampyre parmi les tiges souples des graminées. Tout dans l'attente, tout dans l'immense solitude de l'être, de sa parution sur les rives de l'exister.

Les rares visiteurs du monde, les brindilles vertes des sauterelles, l'air mauve à la pointe des herbes, la tunique noire des taupes, l'éclair argenté du renard, le bec cloué du pic-vert, l'hélice grise de l'escargot sont autant d'harmoniques qui ne font que demeurer dans l'orbe du silence. L'effraction sera pour plus tard, quand le jour consentira à déplier sa corolle blanche. Pour l'instant tout est au recueillement, à la longue méditation alors que des lambeaux de nuit, des écailles de rêve flottent encore à l'entour des eaux. Patience du monde sur l'abîme du paraître. Hors la clairière où les choses se disposent à faire phénomène, tout est reconduit à l'effacement, tout est livré à l'étroite mutité de ce qui, encore, n'a pas été nommé. Cirques repliés des montagnes, vagues figées de la mer, sombre laitance de la lune, percussion hésitante des étoiles, yeux éteints des baudroies abyssales, lumière sourde des grains de la dune, mousse dense des forêts, usure claire des galets, plaque immobile des lacs. Tout dans l'à peine émergence de ce qui se réserve et sombre dans le mutisme, tout dans la demeure aphasique d'un non-vouloir.

Mais pourquoi cette hésitation alors que la haie, l'arbre, le roc, l'oiseau, l'homme attendent avec impatience l'effusion du jour, la survenue de la clarté qui sauve et dépose ce qui s'annonce sur les rives de la donation du monde ? Pourquoi cette mesure étroite des choses, pourquoi cette réserve face au langage pluriel de l'univers ? Est-ce si grave de paraître sur l'immense scène de l'aventure ontologique, y aurait-il une dette, une culpabilité à assumer, un effacement de soi à engager afin qu'ayant expié notre faute d'être-au-monde, nous pussions, enfin, regarder les choses avec les yeux apaisés de la certitude ? Y aurait-il cela, cette arche en attente du devenir, cette vibration suspendue du temps, cette ultime hésitation avant que ne se déchire la toile du ciel, que ne poudroie le bonheur simple d'exister ? Ou bien l'homme serait-il ce ciron clignant des yeux face à la démesure de l'infini, cette immense coruscation de la pensée qui se consume à la densité de sa propre flamme ? Pourquoi ce suspens où l'angoisse agite ses grelots de fou, où la démesure s'emparant de nous nous reconduit à la geôle étroite de notre finitude ? Pourquoi ? Pouvons-nous formuler autre chose que cette aporétique question et continuer de vivre parmi les divagations mondaines sans en être longuement affectés ? Mais comme tout ceci est vain face à ce qui, dans l'ombre, se destine à parler, à dire le poème en attente, la fable ouverte du monde ! Car il y a urgence à paraître avant que la grande horloge ne s'inverse qui nous reconduirait dans les limbes étroites et sourdes d'un primitif limon.

Voilà que cela commence à s'ouvrir, consent à la mobilité, se prête au désir, se déploie en direction de la volupté. Une lumière bleue, saisie de vibrations, se glisse à fleur d'eau avec des ondoiements de brume, des crépitement de comètes. Quelques touffes vert-de-gris sortent du silence, des troncs allument leurs tremblantes écorces sur la taie couleur d'obsidienne, un semis d'herbe pareil aux hésitations de la bruyère longe la rive songeuse. Puis une bande plus claire surgit comme un mystère de la nuit à peine effacée, s'imprime à la face pleine du monde. Joie que cette effusion venue dire aux hommes la mesure exacte du jour, la rareté de l'instant, le basculement déjà vers plus loin que cela qui s'annonce et rayonne. Le langage est proféré qui dit la liberté disponible, l'offrande de la vérité, le déploiement du projet de la nature, de son inépuisable ressourcement. Le moment est venu d'être là, simplement, comme une pure logique, un espace d'évidence, une architecture se hissant d'elle-même dans l'éther sans limite.

La crête des montagnes allume dans le ciel son liseré d'argent; les torrents bondissent de pierre en pierre; la toison des moutons fais osciller ses boucles blanches sur le sombre des pâturages; les digitales diffusent le parfum de leurs calices; le plateau de la mer se couvre d'une multitude d'étincelles; les bateaux traînent, derrière eux, le trait éblouissant de leur sillage; les nuages glissent sous le dôme bleu de l'air; la dune fait crépiter son sable blond; les lacs font réverbérer leurs eaux translucides jusqu'à la limite de l'espace agrandi. Dans les villes, dans les gorges profondes des rues, sur l'aire immense des plateaux où souffle le vent limpide, sur les places cernées de rumeurs polychromes, sous les frondaisons de l'arbre à paroles, dans les salles de jeux, sur toutes les avenues du monde bat le sang rouge de la vie, chante l'hymne du retour du soleil, se célèbre la grande fête de la lumière. La nuit n'est déjà plus qu'un vague linéament faisant sa fuite sur le bord de la mémoire; l'ombre, partout dissoute, ne renferme plus ni secret ni menace. L'onde du jour est là qui sème à tous les vents les fruits de son immense fenaison. Les hommes, les femmes, au sortir de leur longue léthargie font briller le quartz de leurs yeux, polissent leur sclérotique de diamant alors que, déjà, les meutes de clarté se teintent de terre et d'ombre avant que la méditation nocturne ne vienne les visiter. Grande beauté du cycle imprimant dans la conscience la marque insigne du temps. Nous ne sommes que cela. Du temps ! Et l'espoir d'y demeurer.

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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 08:47
Sur le bord des choses.

L A P L A N D - B A R E N T S . S E A
Photographie : Gilles Molinier.

Sur le bord des choses.

Oui, la plupart du temps, nous nous contentons d’être à la périphérie de l’exister que nous regardons d’un œil distrait, tant sont grands nos affairements et notre hâte d’en finir avec la procession des heures, le basculement des secondes. Oui, un nouveau texte sur un paysage. Oui, une nouvelle description de ce qui semble constituer une évidence. Y a-t-il justification à réitérer indéfiniment le même geste d’écriture, à poser devant soi, à la manière d’une obsession, une beauté qui rayonne d’elle-même ? Il suffirait de se laisser aller à la vision et se taire de manière à ce qu’un processus silencieux se mette en place, circonscrit à ses propres limites. Oui, sans doute ceci est-il une des voies d’approche de l’œuvre d’art. Mais il en est une autre qui consiste à « remettre cent fois sur le métier », à tisser de nouveaux fils afin que l’essentiel se manifeste et ne nous laisse pas dans la douleur d’une inconnaissance. Renoncer à connaître est toujours une perte, une chute, une fuite devant la lumière.

Ce texte, comme beaucoup de ses homologues, fonctionne selon la méthode des variations phénoménologiques. Le réel est si complexe, tellement incliné à se présenter sous des milliers d’esquisses successives, qu’il devient nécessaire de se doter d’une vue mobile de caméléon, aussi bien que de sa robe infiniment changeante afin que, portés nous-mêmes à la métamorphose, nous puissions en saisir les étapes successives dans ce qui se présente à nous, les archiver dans quelque coin de la conscience et nous livrer à la belle synthèse du monde. Initier le cycle d’une variation phénoménologique ne se comprendra qu’à l’aune d’une métaphore. Les paysages, tels des feuilles varient selon le point de vue, l’heure, la courbe du soleil, la saison. Nous en saisissons les clignotements, les fragmentations, nous en admirons les troublantes facettes. Mais lorsque la contemplation a cessé, que nous reste-t-il sinon une manière de mémoire capricieuse, quelques lignes de fuite, quelques perspectives dont nous serions bien en peine de tracer l’esquisse sur la feuille blanche. La complexité est ainsi faite qu’elle nous échappe toujours. Ce paysage, nous l’avons vu à l’aube, sous l’ardeur de l’étoile au zénith, à la chute du jour, en été, en hiver alors que la neige approche qui dissout tout dans une brume blanche. Des paysages-feuilles nous n’avons observé que le limbe, la forme extérieure, quelques clins d’œil vite refermés. Ce qu’il nous fallait apercevoir comme ses fondements essentiels, ses nervures, son essence, c’est cette sorte d’invariant, d’idée qui le résume et le porte à sa plénitude en même temps qu’à sa vérité. Or cette rigueur de la réception de la chose qui nous interroge n’est jamais affaire de raison, habileté du concept. Saisir les phénomènes en leur intime consiste à les inventorier sans cesse, à les observer sous toutes les formes possibles, à en tracer, au fusain de l’émotion, le caractère incontournable. De tel paysage nous dirons qu’il est romantique, de tel autre qu’il est impressionniste ou bien expressionniste, abstrait, architecturé, rationnel, anglais, classique, renaissance, toscan ou bien florentin. De tels prédicats, qu’ils appartiennent au domaine de l’art, du bâtiment, du jardin, de la culture ne sont pas de simples artefacts qui viendraient se superposer à la réalité. Ils en définissent le contenu, ils en établissent les lignes de force, ils en fixent la puissance. De telle sorte qu’un paysage de l’antiquité ne sera jamais identique à la fantaisie d’un jardin anglais. Ces qualifications du réel, comme leur nom l’indique si bien, mettent en exergue leurs qualités particulières et nous disent en quoi chaque proposition esthétique est singulière, en quoi chaque nervure détermine telle ou telle feuille. Celle de l’érable n’est pas celle du chêne qui n’est nullement celle du sycomore.

Comment mieux aborder le thème de la variation perceptive et sa traduction dans le domaine plastique qu’en se référant au minutieux travail de Cézanne sur la Sainte-Victoire ? Environ quatre-vingts œuvres se proposent d’en faire le tour, chacune constituant le lexique unique d’une rhétorique globale, d’une synthèse de cette énigme que le peintre cherchait à percer. Chaque tableau fait saillir une nervure, chaque coup de pinceau un ton, une touche, une ambiance, une émotion, une expérience dont le réel est une inépuisable corne d’abondance. Bien des exégètes de grand talent se sont penchés sur ces gammes subtiles à l’infini et en ont tiré de savantes conclusions. Pour le modeste propos qui nous occupe, nous conclurons sur le fait que le peintre d’Arles, multipliant les approches cherchait, sous la croûte têtue des phénomènes, à faire sourdre ce qui en constitue l’origine et en soutient toute l’architectonique, à savoir l’essence d’un lieu, chaque essence à nulle autre pareille. Sans doute y est-il parvenu à la hauteur de son génie. Cézanne est irremplaçable dans l’histoire de l’art moderne.

Sur le bord des choses.

Et maintenant, quelle variation proposer sur cette œuvre de Gilles Molinier qui ne soit pas le simple écho des textes précédents ? Eh bien, il faut décrire et se confier au paysage. L’heure est si particulière, si beau mélange de noir, de blanc, de gris. Trois harmoniques par lesquels le paysage nous apparaît en son « il est », ce surgissement phénoménal qui le pose dans le monde avec la méticulosité de ce qui ne s’annonce qu’une fois et jamais ne se reproduira. A cette heure matinale, le rocher est une longue et mystérieuse racine courant au ras du sol, parsemée de quelques tubercules blancs comme pour dire ce qui, bientôt, va se lever, le jour dans son unique beauté.

Ici, sous mes yeux étonnés, j’assiste à la première manifestation d’un instant nouveau. Comme un éternel rituel, une immémoriale cérémonie se reproduisant à l’aune d’un rythme mystérieux. Soudain, tout pourrait prendre couleur d’origine, tout pourrait s’affilier au registre de la blancheur et de l’écume, au rythme du silence, au balancement de l’inaperçu, du vent, de la goutte de rosée, du nuage qui naît du ventre gonflé du ciel. Juste au-dessus de la roche sombre, la grande mare palpite d’une présence qu’on dirait venue du fond des âges, une présence habitée de sagesse, traversée de virginité. Ce scintillement n’éblouit nullement, il appelle, il convoque à être, ici, dans les confins de la solitude, à communier avec l’indicible, ce mot qui ne saurait tarder à surgir, ce balbutiement au bord des lèvres, ce poème faisant ses gouttes claires dans le faisceau de la conscience. Comme un immense réservoir de langage, une source inépuisable, une eau lustrale purifiant le corps, disposant l’âme à l’accueil des choses.

Sauf le paysage et moi qui le regarde, en suis le témoin, rien d’autre qu’une phénoménologie de l’inapparent, quelques écailles de clarté, le bruit de pierre ponce glissant sur la vérité du monde. Ici tout est pur, tout est lavé de ce qui entache le parcours sinueux des hommes, aiguise les envies, tend les pièges, bande la corde vengeresse de l’arc. Sans doute faut-il ce retrait, ce suspens, cette sustentation au-dessus des accidents de toutes sortes afin que, libres de nous-mêmes, libres des autres, nous puissions nous affranchir des jougs, des contraintes, des compromissions et recevoir de la Nature le don qu’elle nous a toujours accordé mais dont nous avons oublié le subtil message.

Le lac étendu de la paix est en nous, il fait ses douces confluences, nous le sentons glisser dans les presqu’îles de notre corps, faire ses confluences et son ressac dans nos golfes intimes, parcourir l’envers de notre peau avec la souplesse de l’algue, l’élégance du galet que rehausse la lumière. C’est une mer identique que nous portons en nous dont, le plus souvent, nous ne percevons ni la profondeur des abysses, ni la pellicule de métal qui reflète l’esthétique du simple et de l’immédiatement saisissable. Au loin, pareilles à des branches avançant sur la toile du ciel, deux isthmes tâchant de se rejoindre comme le font, dans le silence des grottes, la stalactite et la stalagmite dont la colonne est la fusion, la forme achevée. Sublime image de la relation, jeu libre et gratuit de ce qui, toujours vient se confondre dans l’harmonie. Double fusion de l’amant, de l’aimée dont l’amour est le parfait assemblage, l’hymne indépassable qui ouvre l’horizon de la compréhension, assigne à la création ses plus belles avenues, ses œuvres indépassables. Sans la dimension déployante de l’amour pour Jeanne Hébuterne, l’amour ce lointain dont les feux brûlent les yeux, jamais Modigliani n’aurait donné naissance à ces nus somptueux à la chair de pêche, à la sensualité riche et explosive, au corps soulevé jusqu’à l’extrême limite de la plénitude. La chair de Jeanne, c’est celle du peintre que traverse une subite et double irradiation : de l’amour, de l’art. Faute de cela rien ne s’exhausse du réel que l’ennui et la désolation.

A regarder ce paysage, je suis immanquablement dans un acte d’amour, un éblouissement que soulignent aussi bien les contrastes accentués que les plages claires qui jouent en mode dialectique. Au loin sont des îles qui émergent de la brume et clôturent l’horizon, mais non d’une manière définitive, irrémédiable. Une échappée est ménagée dans des zones estompées dont le fusain est la touche de l’imaginaire. Si belle clarté que le ciel reprend dont nos yeux sont les témoins surpris autant que conquis. C’est ainsi, je suis sur le bord des choses mais déjà le voyage est commencé qui ouvrira de nouvelles voies. C’est ainsi celui que je suis, fécondé par le paysage inouï, aura fait glisser sur sa peau ocellée des myriades d’images, des pluralités de tonalités, aura déversé sur le globe de ses yeux quelques unes des nervures innombrables qui parcourent le monde. Je suis, nous sommes des êtres de constante métamorphose ; je suis, nous sommes des hommes-caméléons, des variations infinies, des fragments de kaléidoscope qui tournent jusqu’au vertige d’eux-mêmes et c’est pour cela que nous voulons connaître.

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