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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 07:59

 

L'Emotion-Praxitèle.

 

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         A propos de Zoï.

 

  C'est ainsi, nous n'y pouvons rien, toute rencontre avec la Beauté nous transporte hors de nous, nous exile, nous projette sur des terres lointaines dont, jamais, nous ne pouvons saisir les contours. La Beauté est un vertige, une perdition, un gouffre, un abîme. Cela, nous le savons. Cela, nous le désirons alors même que notre perte est proche. Elle est brûlure dont nos yeux ne se remettent jamais, de longues étincelles s'y allumant en guise de mémoire. Elle est cri sur lequel nos oreilles se replient et notre cochlée bourdonne à la manière d'une ruche. Elle est profération faisant ses ondes dans l'éther et nos langues soudées sont muettes. Elle est vibration et nos corps sont transis, cloués d'immobilité.

   Nous sommes sous sa domination, nous subissons sa tyrannie, nous sommes sous les fourches caudines, nous nous  soumettons, nous sommes esclaves. La Beauté nous toise et nous aveugle. Elle nous contraint et nous fascine. Elle nous échappe et nos mains se tendent sur le vide dont elle est tissée. Elle est pure fuite ou bien elle n'est pas. Elle est empreinte de tragique ou nous ne sommes pas. Elle est un absolu à l'encontre duquel nos gestes ne sont que de pitoyables griffures se dissolvant dans l'air.

   Alors, plutôt que d'être abandonnés en plein désert, avec du sable dans la bouche et des nuées de voiles à l'horizon, nous commençons à nous débattre, à nous agiter, à marcher sous les flammes blanches de l'astre solaire. C'est difficile, c'est harassant, et plus nous progressons, plus l'image recule, plus l'Icône se dissout dans les remous de l'air, parmi les griffures noires des acacias. Plus rien à perte de vue, sauf cette image tremblante, sauf ce mirage faisant ses minces éraflures au contre-jour des dunes.

  Que restera-t-il de nos laborieuses empreintes quand la belle Effigie se sera effacée de notre vision et qu'un suaire blanc recouvrira de son étrangeté nos existences racinaires ? Aurons-nous d'autre choix que celui de nous biffer de la visibilité mondaine, de rétrocéder vers un antre cerné d'argile et de glaise sombre, immanente à sa propre confusion, scellée sur sa densité essentielle ? Nous serons devenus rhizomes écartant leurs indigentes ramures parmi  les failles du sol, nous serons lézardes faisant leurs murmures indistincts, faibles explosions de tubercules dans les cryptes ouvertes à l'effroi, la solitude. Car nous serons seuls à ramper parmi les humeurs contrariées de l'humus, seuls à mourir longuement et à le savoir toujours. Comme une dette à s'acquitter envers ce qui, un instant, a brillé de l'éclat des comètes dans le vide sidéral.

   Alors nous restons là, soudés comme des momies à leurs étiques  bandelettes, notre souffle est étroit, notre gorge palpitante comme celle du lézard, notre cœur devient simple gemme, nos bras gourds collés à une lourde et pierreuse condition. Nous sommes devenus bloc de basalte ou bien d'obsidienne ou peut-être simple cube de marbre en attente du ciseau du Sculpteur. Bientôt, du fond de notre sépulcre, s'élèvent les bruits de poinçon entaillant la matière. Les éclats volent dans l'air, les nervures creusent  notre peau minérale; il y a émergence de douces sphères, creusement de dépressions semblables aux courbures des dolines; il y a des pleins et des déliés,  des irisations de pierre, des ondulations, des moires, des linéaments, des élévations de picots pareils au surgissement d'un ressenti intérieur, d'un état d'âme, d'une vie cherchant à s'éployer, à faire ses dépliements floraux.

   Soudain, alors que nous n'en étions même pas avertis, glacés dans les remous de notre perdition, voilà que tout, à nouveau, se met à exister. Nous sommes au seuil de notre dernière métamorphose, mue imaginale portant avec elle les merveilleuses ailes  à partir desquelles la Beauté est à nouveau perceptible, envisageable, digitalement atteignable. C'est  comme si, renaissant sous les coups de maillet de Praxitèle, pareillement à une  sortie de l'ombre souveraine, statue longtemps immergée dans sa coque de pierre, il nous était soudain donné de voir, au-delà de nous-mêmes mais aussi en nous cette aire immense de signification dont le néant est l'exact contraire : une pure liberté d'apparaître dans la lumière de l'art.

 

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   Praxitèle -"l'Aphrodite de Cnide'' - Musée du Louvre

 

 


                                                                                                    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 08:55

 

 

Dans l'à-peu-près de l'aube.

 

 

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Photographie : Dreaming of Zoï

 

 

    La lune blanche vient de glisser sous l'horizon. Les étoiles se sont éteintes une à une. Le ciel est une immense dalle de schiste habitée de silence. C'est comme si les hommes, dans leurs abris de toile, s'étaient endormis à jamais. Sur l'arrondi des dunes, sur les ciselures des palmiers, dans les oasis sertis de nuit, les grains de lumière commencent à faire leur chant de sable. Ils sont si serrés qu'on les distingue à peine. Ils retiennent encore l'ombre tapie dans leur centre invisible. La clarté n'est qu'une brume, un genre d'écume floconneuse dont les dormeurs sont à peine assurés. A cette heure, la marge d'incertitude est grande qui habite leurs paumes hagardes et ils ne sont même plus très sûrs d'exister. Ils flottent entre deux mirages, deux rives qui s'écartent l'une de l'autre à la vitesse des comètes. Cela fait un grand vide, une immense aire d'esseulement où palpitent leurs doigts inféconds. Ils ne peuvent se saisir de rien, pas même de leur fugace esquisse, à peine une lézarde sur la trame serrée du temps.

  Alors qu'au-delà des touffes d'oyats le jour commence à poindre, ils sentent la lente avancée, en eux, d'un vertige dont ils ne sauraient donner le nom. Juste des effleurements, des passages d'air, des battements à l'orée de leur corps transi de froid. Ils ne sont pas encore réveillés. Seulement ballotés parmi les premières levées de l'aube. En arrière de leur front, pareilles au lissé d'un marbre, au flanc d'une jarre,  flottent des images, peut-être simplement des hallucinations. Ils ne peuvent savoir, tant les impressions sont fugitives, simples particules d'argent flottant dans le révélateur avant que l'image n'apparaisse. Parfois leurs bras s'agitent, leurs mains griffent l'air, pathétiques acacias tendus vers d'improbables quêtes. Puis les gestes retombent, comme par lassitude. Dans la conque de leurs doigts, alors qu'ils croyaient retenir le jour, peut-être des restes de nuit, il n'y a que la mesure du vide et quelques traces de poussière dorée. Tout autour d'eux, sur les vagues des dunes, dans le ressac des palmiers, le vent fait sa musique légère. Au loin on entend le raclement des sabots, les bruissements de l'eau dans les rigoles de terre, le glissement continu des premiers lézards à la gorge palpitante. Puis plus rien. Un genre de vide girant sur lui-même. Une pure abstraction.

  Du voyage nocturne, sous les étoiles aux yeux inventifs, il ne reste que cet écoulement sans fin du temps.  Paillettes de mica qui s'égrènent lentement dans la stupeur du sablier. De cette déesse dont ils  ont rêvé, qu'ils touchaient presque de leur souffle, qu'ils effleuraient de leur désir nomade, il ne reste que cette vague forme de dune pareille aux  irisations de la lumière, à l'aube au grand mystère, à l'harmattan qui habite le creux des termitières. Le prochain rêve est déjà là qui attend, embusqué dans le puits profond des yeux. Bientôt l'ombre sera présente et, avec elle, les plis urgents de l'incertitude. Les hommes, à nouveau n'auront de cesse  de se précipiter dans l'abîme avec ravissement, attendant seulement que le jour les délivre de la hantise qui les aura habités l'espace d'une nuit.

 

                                                                         

 

 

 

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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 08:00

 

 

L'enclin du jour.

 

 

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                                               Photographie : Blanc-Seing.                                                     

 

 

 

  La lumière est là, comme posée par effraction sur le bord des choses. Au début elle est tout sauf une évidence. Des mots à peine murmurés, une phrase qui se cherche, un texte à venir. Nous ne la voyons pas réellement. Nous la sentons plutôt, simple effleurement de l'épiderme, tremblement de feuille, douce fuite du nuage à contre-jour du ciel. Alors il nous faut demeurer dans cette forme d'ambiguïté, d'imprécision où le monde n'assure sa présence qu'à être vacant, à dissimuler ce dont le temps pourrait seulement l'assurer, d'une fuite, d'une perdition et alors rien ne serait plus vraiment visible.

  Mais s'inscrire dans cette probable perte est déjà une manière de finitude, de renoncement à percevoir ce qui s'annonce. La parole fructueuse est là qui se réserve, qui fait ses mille scintillements, ses infinités de boucles colorées, ses éclats dont, jamais, on ne peut se lasser. Être là, près de l'écoulement de l'eau et… attendre.

  Les arbres, dans leur élévation, sont les premiers à être touchés, à être fécondés. Ils se mettent à vibrer du-dedans de leur écorce alors que les racines sous le sombre des eaux sont des lianes  parcourues de signes rapides. Le mince peuple de la rivière est bientôt atteint de cette nécessité de se ressourcer, de s'abreuver aux meutes de gouttes claires, translucides comme les perles de cristal. La vie surgit, s'éploie, se fragmente, l'onde semble muette, simple traînée de cendre bleue sous le couvert des feuilles. Il y a si peu de réalité et l'on se croirait sur le cercle d'un rêve, la nuit alentour avec ses mailles étroites ourlées de silence.

  Pourtant cela coule et se répand jusqu'à la clairière de l'horizon humain. Mais c'est comme un mystère, une outre qui se viderait  de son contenu sans même percevoir la nature de ce qui s'y délivre et s'offrande afin que puisse se manifester l'exister dans toute sa plénitude. C'est ainsi, bien des événements ne tirent leur vanité qu'à la mesure de leur modestie, de leur cheminement presque inapparent.

  Nos yeux sont disponibles, nos mains recueillies en coupe, notre corps tendu dans une nécessité de voile afin que nulle chose émergeant au monde ne déserte sa propre aventure, n'abandonne sa signification, celle-ci fût-elle aussi mince que le ris de vent qui, toujours aborde la rivière, sans même que cette dernière en soit avertie. De cela il nous faut être conscient jusqu'en notre ardent sommeil dont les braises vives ne sont que la réverbération de la lumière habitant les choses de multiples façons. L'enclin du jour, malgré son souffle imperceptible, n'est présent qu'à être révélé dans cette venue du simple à lui-même. Il ne saurait guère y avoir d'autre alternative. Toute volonté de faire émerger les choses hors de leur consentement est, par avance, condamnée à être une simple palinodie, une ligne illisible parmi  les allées et venues des Egarés sur terre

 

 

 

                                                                                                     

 

   

 

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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 07:33

 

Là où le vent demeure.

 

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                                                          Photographie : Blanc-Seing. 

 

 

  C'est à l'heure de la lumière levante que se révèle le mieux à nous l'essence de la garrigue. Faite de silence, de recueillement, d'absence. Comme si tout allait commencer, aussi bien la clarté dans le ciel que la longue dérive des hommes. Là-bas, au loin, près des quais de lave brune, se soulèvent à peine les poitrines oblongues. La lassitude est grande qui fait ses remous jusqu'au creux des ombilics. Dans le port claquent les haubans alors que les barques bleues et blanches flottent au gré d'un éternel clapotis.

  C'est à peine si les bruits des Existants, de leurs villes, de leurs affairement parviennent ici, au milieu de la grande aire minérale. La nature est si pleine, entière, gonflée. Telle une baudruche sur laquelle viendraient ricocher les rumeurs du monde. Juste un effleurement à la tête des pins, seulement une mince cantilène parmi les grappes des genets scorpions, une ride affectant cistes et euphorbes dont les calices semblent flotter au-dessus de la terre.

  Ici, le temps est géologique, de l'ordre de la moraine et du glacier, de l'écoulement du calcaire, de la longue dérive sédimentaire. Tout paraît si immobile, éternel, une manière de décor inaltérable en même temps qu'inatteignable. Hors de portée. Car la dimension outrepasse amplement l'effigie humaine, rendant également imperceptible le glissement de la couleuvre, la fuite syncopée du lézard à la gorge palpitante, la cendre grise du faucon pèlerin. Quant à la mante, profitant de son mimétisme, elle se dissimule sous le premier buisson venu. C'est ainsi, les paysages immémoriaux dissimulent leur lente avancée sous les auspices d'une fresque austère, presque illisible aux yeux de ceux qui s'y aventurent comme par mégarde. Il faut être observateur humble et attentif, sentir sous ses pieds le glissement des tapis d'aiguilles, frayer son chemin au milieu des genévriers cades et, surtout, être disponibles aux odeurs, aux frémissements de la roche, aux effluves iodés de la mer si proche, si lointaine. On n'en perçoit que le gonflement liquide, à l'horizon, la dalle immobile réverbérant le soleil, dans l'attente d'une hypothétique marée. Car l'eau ne saurait s'opposer au minéral dans une manière de polémique. Sauf l'hiver où, parfois, lors des marées d'équinoxe, le déchaînement est la seule profération possible alors que la garrigue disparaît dans des nappes de brume.  Mais, toujours, l'exception confirme la règle. En temps ordinaires, le massif de pierres et de végétaux joue en contrepoint de l'immensité bleue. Sans doute une façon de dire l'équilibre des éléments, leur jeu alterné, la belle symphonie à laquelle se livrent leurs forces antagonistes et complémentaires. Jamais  la garrigue ne trouverait son efflorescence sans la présence proche de l'eau, jamais l'eau ne recevrait son assise sans la proximité des concrétions minérales apparaissant comme un écrin, une conque incontournable, nécessaire.

  Et par-dessus l'eau et la roche, le jeu long et subtil de l'air qui s'immisce à la manière d'un médiateur. Sans le vent qui, continuellement, appuie sur les pins d'Alep, les inclinant vers le sol, sans le vent qui insinue sa langue froide entre les murs de pierres sèches, agite la tête ébouriffée du serpolet, il n'y aurait  ni odeur marine, ni effluves, ni bois éoliens pareils à des os de cétacé échoués au pied des genévriers et des buis odorants. Il n'y aurait pas de garrigue. Car ce jeu à trois, de l'eau, de la terre, de l'air constitue l'indispensable triptyque à partir duquel un tel paysage peut exister et faire sens.

  Parfois le feu vient mêler sa langue abrasive à ce sublime concert et, alors, tout s'éteint dans le charbon et la cendre et il faudra une longue patience avant que chênes pubescents, iris nains, aigles et faucons ne viennent reprendre possession de leur habituel domaine. Bien sûr, de cette désolation, tout renaîtra et s'éploiera de nouveau sous le ciel.

  Depuis les meurtrières de leurs logis, sur leurs balcons de bois, dans l'embrasure de leurs fenêtres, les hommes, un verre à la main,  palabreront sans cesse, mêlant leurs voix au souffle puissant de la Tramontane. Très haut, au milieu des nuages, planeront scories et cendres qui retomberont au loin, peut-être sur des terrasses ombragées au bord d'un canal. Là aussi, des hommes, un verre à la main, s'étonneront sans doute de la chute de ces flocons à peine gris, si légers, pareils à un poème qu'aurait écrit le vent. Ils n'en sauront pas l'origine, mais seront saisis, l'espace d'un instant, d'une hésitation, assiégés d'un doute.

  Le langage des éléments est toujours vivant, sensible, disponible. Souvent nous ne savons le décrypter. Nous sommes devenus, malgré nous, des hommes de culture aux yeux cernés de gemmes, alors que la vérité est si proche. Mais cela, jamais nous le savons. Seule la nature en prend acte qui toujours, en silence, recommence son cycle.  

 

 

 

                                                                                          

 

 

   

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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 08:58

 

Confluences oniriques.

 

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                                                  (Photographie : Marc Lagrange).                                                   

 

  Sous l'arcade abritante, pareille à l'ébène, se révèle la lumière du front songeur où coulent les pensées. Pensées lentes, lourdes, pensées de lagune sous la clarté lissée d'étain et de plomb. Nuitamment. L'heure est dans l'ombre, imprécise, seulement parcourue de quelques linéaments de clarté. Immobile. Le rêve est là qui flotte dans ses voiles, joue dans l'ajour des motifs floraux. Une arabesque pareille à l'ovale d'un miroir en limite le flux, ouvrant le boudoir au doute enténébré. Parmi le drapé noir, un bras s'élève qui soutient le doux massif de la tête.

  Doigts presque inapparents venus dire la magie de la nuit permissive. Comme un rappel du geste sublimant la pensée, subtil doigté entrelacé aux confluences oniriques. Qui donc ne percevrait cette délicate attention, cette mise en exergue de l'admirable épiphanie humaine ? Une pure transcendance venue dire toute la beauté du monde. Toute la souplesse, la disponibilité, le surgissement des choses à partir du néant. Une offrande. Conque féminine où prend naissance l'existant en son devenir. Et ce bijou discret logé au creux de l'aisselle n'est-il pas dissimulé à l'aune de notre insatiable curiosité ? Ici, que découvrir d'autre qu'un pur joyau, qu'une grâce en train de s'éployer ? Il n'y a pas d'autre demeure possible , de décision ordinaire qui ramènerait le dépliement à sa simple confusion initiale. Le corps comme origine. Le corps comme jarre prolixe, promesse d'abondance. Le corps sur lequel méditer longuement. Prêtons l'oreille, là, au creux de la nervure scindant la poitrine : il y a des bruissements si doux, des ondes si sensibles qu'on croirait le vent, la flûte au sommet des Andes. Là est le début de la longue dépression faisant son chemin vers l'aval avec son bruit de cascade. Une déclivité, une ligne fusante, un chemin vers la faille proche : un abîme.

  Mais revenons au visage, à sa teinte d'argile neuve et d'ivoire polie. Y aurait-il, quelque part sur la terre, lieu plus propice à une longue rêverie ? Regarder, simplement, regarder et voir. Les sourcils sont deux traits charbonneux, deux ailes de scarabée déployées au-dessus des yeux étirés en amandes. Mystère infini. Les yeux ne sont pas les fenêtres de l'âme. Ils sont l'âme, l'esprit  à son acmé, la conscience dilatée, la pure incandescence. Puits où se perdre infiniment. C'est la raison pour laquelle, les yeux, jamais on ne peut les regarder longuement. Brûlure de la vérité. Feux. Combustion. La cécité est au bout. Jamais les yeux ne se laisseront observer dans la durée. Oculus se fermant dès que la lumière les atteint. Et pourtant, la lumière intérieure est autrement puissante, démesurée, rayonnante. Mais intérieure. L'extérieure érode, use, lance ses scories ignées. L'intérieure fait ses chemins de clarté au travers de la peau, s'étoile sur le rivage des joues, sur la courbe des jours. Presque invisible. Juste un voile sous la brise. Jamais on ne l'aperçoit si l'on n'y prend garde. Pourtant le recueil est simple. Voir la beauté est ce qu'il y a de plus commun, répandu, facilement accessible. Se laisser aller à l'arbre, à l'eau, au ciel.

 Sur le corps apparemment abandonné, le ciel est partout. Longues effusions de clarté nous disant la vie, son incroyable mouvance, ses merveilleuses métamorphoses. Ils sont là, les si beaux passages, les allées de l'autre-que-soi en son inextinguible richesse, les ailes lustrées du paon de jour, les élytres  recourbées  des cigales, la tunique rouge de la libellule. Seulement, le réel, nous le laissons adhérer à lui-même, disant plutôt, "front", "cils", "bouche", alors que nous aurions pu féconder les choses, faire éclater l'opercule qui les retient dans leur gangue première.

  Sur le corps, autour, l'ombre est partout. Souveraine, mystérieuse, jouant en contrepoint de la lumière. Par un geste de la pensée, effacez-la et vous verrez apparaître une manière de désolation. Un désert aride, une vallée asséchée, au mieux une mesa usée par quelque érosion immémoriale. Jamais la lumière ne serait lumière sans l'avers qui lui est intimement associé. Plénitude du contraste, surgissement de la dialectique existentielle au sein même de la signification. Toujours ce rythme diatonique, toujours ce tremplin des harmoniques dont la réverbération nous assure de notre être en même temps qu'il nous fait l'octroi des phénomènes dans leur densité plénière.

  Jeu alterné de la ténèbre, de la clarté. La tension naît de cette confrontation de la chair nacrée et du linge noir qui la recouvre pour mieux la dévoiler. Vérité aléthéiologique où le dénuement du modèle apparaît à l'aune d'une disparition ultime. Sursis. Car, si Eros sommeille à même la peau désirée-désirante il ne brille qu'à mieux s'immoler sous les assauts de Thanatos. Mortelle est la chair qui se consume, braise vive déjà occultée par les remous de la cendre. L'attente est là qui nous appelle. Qui nous décille en même temps qu'elle nous conduit à la nuit en son ultime repliement. Rien n'est plus tragique que cette beauté-là. Pourtant nous ne désirons que cela !

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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 20:18

 

Elui : l'empreinte siamoise.

 

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Photographie : Miloslav Stibor. 

 


"Il y avait certes des limites physiques, il fallait séparer nos souffles, s'écarter, s'espacer, se lever, se dédoubler, et c'est toujours autant de perdu. Quand on a deux corps, il vient des moments où l'on est à moitié."

(Romain Gary - Clair de femme)

 

 

Sur une page de : "Le cœur en dehors".

 

 

 

  C'est ainsi, certains mots, il faut les utiliser avec précaution, les prononcer du bout des lèvres, les chuchoter comme s'il s'agissait d'un secret. Le mot "amour" est l'un de ces mots. Souvent galvaudé, déformé, employé à tort et à travers, suspect d'hypocrisie, de calculs, de projets, parfois troubles, illisibles. Peut-être s'agirait-il de le penser, de le formuler à l'aune d'une voix intérieure et puis garder le silence. Peut-être. A moins d'user d'un stratagème, d'une astuce lexicale. Le langage a des ressources infinies.

  Mais que voyons-nous sur cette image ?  Dans le grain floconneux de la photographie, comme pour rendre l'atmosphère plus mystérieuse, impalpable, indicible, se révèlent deux corps, celui d'un homme, celui d'une femme, du moins pouvons-nous le supposer. Deux corps alanguis, possiblement après l'amour, chacun ayant regagné son antre de chair, la conque de ses pensées, le lieu de son hypothétique poème. Image silencieuse, reconduite à sa matrice originelle, comme pour dire la rareté de l'instant, la méditation, la contemplation. Rien ne bouge, rien ne dissipe et contraint à autre chose qu'à soi, juste appuyé contre la présence de l'autre. Symbiose, osmose par lesquelles les êtres communiquent du-dedans de leur conscience vers un genre de ligne de crête commune et alors se réalise une fusion qui, habituellement, se  nomme "amour". Certes, mais ce mot est abstrait, imprécis, débordant de ses propres limites, sublimant les sentiments humains, ou bien s'adonnant à tout ce qui fait phénomène, pêle-mêle, aussi bien l'amour des animaux, que d'une voiture ou bien d'un vin, d'un mets. Il est de bon ton d'aimer tout, indifféremment, d'un même envol du corps, de l'esprit, de l'âme. Aussi bien du sexe, fût-il vert comme un fruit non parvenu à maturité.

  Mais il faut prendre du recul et passer par d'autres images, avoir recours au texte, donc au langage. Il faut vivre sur le mode de "Terra amata" de Le Clézio, avec Mina et Chancelade"en restant trois jours et trois nuits enfermé dans une chambre d'hôtel" et éprouver ce qu'est l'amour, physiquement, matériellement jusqu'au tréfonds de son corps, mais aussi existentiellement, ce genre d'aventure non reproductible, extraordinaire au sens strict, inévitablement liée à l'idée de finitude et sentir toute la haine du monde accumulée, dressée contre les murs de la pièce, menaçant de tout envahir et de détruire cet amour que l'homme, toujours, construit à grand peine :

 

  "Dans la chambre aux rideaux tirés, on sentait qu'il y avait encore beaucoup de lumière, beaucoup de lumière blanche et dure qui voulait entrer de force dans la pièce … […] …Le monde autour de la chambre appuyant de tout son poids, en quête d'une fissure par où il pourrait déverser les flots du bruit et de la chaleur."      (Terra amata. pp 97 - 106).

 

  Alors maintenant l'on comprend mieux l'image dont nous essayons de tirer du sens, l'on perçoit pourquoi l'Amant et l'Aimée sont dans cette position quasi-fœtale, collés l'un à l'autre, attitude siamoise, écho gémellaire dont son propre corps éprouve le besoin afin de ne pas succomber à ce qui pourrait advenir. Car l'amour est un danger. Celui de se perdre soi-même; celui de perdre l'Autre par lequel nous nous situons deux coudées au-dessus du Néant. Car aimer, c'est cela, en définitive, se soustraire au fâcheux, à l'innommable, à la noyade au milieu des "flots du bruit et de la chaleur". C'est une exigence de notre lucidité que d'apercevoir, toujours, sous les orbes signifiants et gracieux de l'amour, le visage grimaçant de Thanatos, lequel veille le moindre de nos faux-pas.

  Le sachant ou à notre insu, l'amour nous le réfugions dans la lumière grise de la chambre, rideaux tirés, dans le silence cotonneux des sentiments alors qu'au-dehors, en pleine lumière se décline la confondante dramaturgie humaine. L'amour a besoin du gris, de l'ambiguïté, de la demi-mesure, du passage d'une clarté à une autre clarté. Le blanc est une offense, lorsque le soleil est au zénith et qu'il brûle en un seule longue flamme incandescente, une verticalité qui détruit, aveugle, blesse. Le noir  de la nuit est identique, quand tout sombre dans une manière d'incompréhension, de régime refermé sur lui-même, laissant les Amants soumis à une horizontalité compacte, dense, mortifère. Plus rien n'est alors visible. Seule une clarté diagonale est possible, aubecrépuscule. Les teintes y sont atténuées, adoucies, semblables à la cendre, la lave, la pierre ponce.

  Aubecrépuscule, pour la seule raison qu'il y a homologie de passage, de relation, de médiation entre la qualité de la lumière et le flux, le fluide, les sentiments transitant d'une âme vers l'autre, d'un corps l'autre, d'une dérive l'autre. Tout est contenu dans cette fuite diagonale du jour qui est chemin diagonal de l'amour. Cette chambre envahie de lumière grise, nous pourrions la comparer à cette merveilleuse invention platonicienne de la chôra, cet espace de médiation compris entre l'Intelligible et le sensible, cette matrice invisible, inexistante à proprement parler mais sans laquelle jamais le lien ne pourrait s'établir entre ce qui est inapparent  (l'amour, pour notre sujet) et ce qui prend corps dans les Amants, à savoir précisément le phénomène de cet amour sensible avec ses quantités de déclinaisons, ses tumultes, ses revirements, ses exhaussements.

  Car, tout ce qui est directement accessible à l'âme (toujours selon le concept platonicien), pour devenir réalité a besoin de cet espace forcément obscur, difficile à imaginer même avec le secours de l'intellection et dont, pourtant, nous devons bien faire l'hypothèse si nous voulons comprendre quelque chose à ce qui, constamment, nous fait face. Seule la "fulguration du rêve" (selon la belle expression du philosophe Jacques Garelli) est à même de révéler cette région sans doute aux confins de l'imaginaire, de la poésie aussi, lieu de circulation et de transhumance, de transition alors que son action même, véritable convertisseur d'énergie des images, nous délivre dans un identique mouvement de compréhension, aussi bien l'idée de l'amour que son apparition terrestre, incarnée, hypostasiée.

  Et pour traduire cela, ce sentiment par lequel nous prenons acte de L'Amour, de l'Amant, de l'Aimée, en dehors du rêve, nous disposons du langagedes mots, de leur apparence formelle, de leurs signes symboliques, dont parfois, certains, malgré leur modestie, nous disent dans une rhétorique réduite à leur plus simple expression, la dimension du sublime dont l'hommela femme sont toujours les figures destinales.

 

Ainsi le simple trait d'union :

tui

entre ELLE et LUI :

ELLE - LUI

indique-t-il, à titre de symbole

ce que la chôra

en langage onto-cosmo-métaphysique

laissait se manifester

à notre entendement

et qu'un artifice typographique

pourrait remplacer

dans la simplicité,

l'Amour

unissant

 les Amants

en une

seule

et

même

entité :

 

ELLE-LUI

ELLELUI

ELEUI

ELUI

 

ou

la fusion

des Contraires.

Un

nouveau

nom

pour

 

l'AMOUR.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 10:18

 

Empreintes anthropologiques.

 

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                                Photographie : Blanc-Seing.                      

 

  Souvent nous n'accordons guère attention aux marges existentielles, notamment à tout ce qui, rejeté par notre société avidement consumériste, gît et meurt dans quelque terrain vague ou bien dans l'espace désolé des friches urbaines. Notre habituelle vanité, notre naturelle propension à se  diriger vers tout ce qui brille et s'habille des atours les plus flatteurs, agit dans une manière de cécité dont nous sommes porteurs vis-à-vis du simple, du modeste, du destiné à bientôt disparaître. Et, pourtant, si le sujet paraît bien puéril, tout juste digne d'affecter la sensibilité naïve de l'enfant, pouvons-nous nous détourner aussi facilement de ce qui, un jour, fut considéré comme remarquable, alors qu'aujourd'hui nous le rangerions volontiers dans un sympathique mais désuet Musée Grévin faisant ses menus entrechats dans la compacité d'une cire antique pareille à l'inertie de la momie ?

  Mais qui donc, ici et maintenant, pourrait bien se soucier du tréteau bancal, du montant de porte de guingois, du fût de chêne mangé par les intempéries, de la bassine offusquée d'huile, de l'étrave rongée par les marées, du balai-brosse aux crins décatis par des années d'usage, des milliers de frottements destinés à recouvrir de bitume la cabane exposée aux assauts de l'air marin ? N'y aurait-il pas une sorte de comportement inconséquent, de glissement de la raison, d'obnubilation de l'attention, d'occupation  proche de l'obsession à porter intérêt à ce qui,visiblement, n'en a pas.

  Le problème est bien là, de la visibilité à l'encontre de laquelle, toujours, se dresse la notion d'invisibilité, car, aussi bien, si la Lune exhibe sa face de lumière, elle nous dissimule sa dimension  cachée et nul doute que le secret en passe de se révéler excède la réalité déjà connue, maintes fois exposée à nos regards lassés. Autrement exprimé, ce qu'il y a à extraire de la mine est toujours infiniment plus excitant que le sol de cette dernière, fût-il prometteur de prochaines découvertes. Dans le cercle de cordages, le col goudronné de l'entonnoirla tuile enduite de chaux, l'échelle aux barreaux de guingois, le fragment de tôle ondulé dorment, en filigrane, quantité de significations, de signes latents qui ne demandent qu'à être décryptés. Or, ces hiéroglyphes ne comportent aucun mystère, ne nécessitent nullement la connaissance d'une clé spécifique à leur entendement. Tout y est latent, tout y est inscrit dans l'usurel'écaillela déformation, tout y est continuellement présent, tout s'y rassemble à partir de la trace que l'homme y a déposée au cours des âges, grâce à son activité fébrile, à son action de métamorphose sur la nature et les matériaux dont elle veut bien lui faire l'offrande. C'est pour cette raison que la lecture que nous avons de ces vieux outils, de ces récipients, de ces matériaux anciens, plutôt que d'emprunter la voie de la simple morphologie ou bien de l'esthétique, doit se disposer à en réaliser une approche phénoménologique à partir de laquelle tout s'éclairera dans une dimension  anthropologique.

  Ce que nous rechercherons, bien en amont de la simple forme de l'objet, ce sera l'empreinte longuement, patiemment déposée, la trace du labeur, la joie de créer mais aussi bien sa contrainte, l'usure subséquente de l'Artisan qui, au fil des jours, identiquement à son rabot, à sa varlope, portera en lui, pareillement à des stigmates, les marques insignes du temps. Ainsi, l'objet, l'outil ne peuvent jamais être dissociés, non seulement de la fonction à laquelle ils ont été affectés dès l'origine, mais de ceux qui en ont assuré la réalisation puis la mise en œuvre. Car, si l'instrument peut, en apparence, bénéficier d'une relative autonomie, il est d'abord et avant tout le prolongement naturel de la main de l'homme, la pointe avancée de sa conscience, la flèche grâce à laquelle il agit sur le réel, le façonne, le rend malléable et disponible, l'adapte à ses besoins, le module en fonction de ses destinations successives, le ploie afin d'assurer son règne sur les choses.

  Ainsi, la bassinela tuilele pinceau, du fond de leur modestie nous disent la royauté de l'homme, le sceau continuel qu'il dépose sur l'environnement, l'amenant, souvent, à la hauteur de la sublimation, à la transcendance dont l'œuvre d'art est révélatrice. Tout est signe depuis l'apparition de l'homo sapiens, aussi bien la trace d'argile rouge sur les surfaces pariétales des grottes préhistoriques, aussi bien le silex biface, le tesson de terre cuite, les gravures sur les flancs lustrés des potirons au Pérou, les routes qui sillonnent le globe de leur lacis dense, les huttes d'herbe des populations nomades, les glyphes incas sur les flancs des pyramides au Guatemala, la fumée qui s'échappe du foyer, la corde de chanvre gisant au flanc de l'épave, le bidon cabossé duquel s'écoule la poix à calfater, le pinceau enduit de peinture, le pilon attendant de faire son bruit de bois dans le mortier qui est son réceptacle naturel et complémentaire.

  Métaphoriquement, identiquement au mortier et au pilon qui s'ajointent dans un processus dialectique afin qu'un sens puisse surgir, identiquement à l'articulation qui implique la rotation du condyle dans le glénoïde, tout joue en écho, tout se réverbère, tout se décline dans un infini emboîtement d'abymes. L'homme aussi qui, jamais, ne peut s'absenter de la marche du monde.

 

 

calebasse.JPG

Calebasse gravée - Pérou -

Source : Google images.

 

 

 


 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 16:44

 

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