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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 08:52

 

L'indicible désir. 

 

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Photographie : Marc Lagrange.

 

 

 Rien ne saurait mieux dire le désir que cette image, rien ne saurait en pénétrer aussi parfaitement l'essence. Comment évoquer l'indicible, regarder l'invisible, toucher ce qui, par nature, toujours se dérobe. Il y a danger à se satisfaire d'approximations, à se réfugier dans une syntaxe floue, à édifier une sémantique de l'irrésolution. Si cette image dit le désir - et, assurément elle le fait -, c'est simplement à l'aune d'une exactitude, d'une parole essentielle.

  Nul ornement qui dissoudrait le propos, nulle fuite. Le pur désir, pareil à une gemme éclairée de l'intérieur. Ni refuge dans la pure immanence qui  réduirait les corps à n'être que d'inglorieuses excroissances. Ni ascension dans une hypothétique transcendance du monde afin qu'ayant échappé à ce dernier puissent surgir, d'un improbable ailleurs, les prémices du sens.

  Le désir est lui-même un monde. Un monde où le surgissement du temps est une simple ligne crépusculaire, un pur présent immolé à sa propre profération. Un monde où l'espace est occlus, lieu d'une immersion autistique. Insularité où l'Amant et l'Aimée sont une seule et unique préoccupation. Une seule et identique tension. Jamais de plaisir qui rôderait comme un voleur dans la nuit. La nuit, la seule possible, est un demi-jour, une promesse d'aube, une sublime parenthèse. Car rien ne saurait advenir que le désir lui-même.

  Impalpable, inatteignable, pourtant nous en sentons les muettes vibrations, nous en percevons le destin, nous en devinons la quadrature existentielle. Quelque chose va survenir, quelque chose survient qui nous fige, nous tient en haleine, fixe notre être à l'impalpable respiration des choses.

  Dehors est une utopie, un non-lieu qui n'a plus de mots pour se dire. Les logis où se terrent les hommes sont si loin, leur vision si éthérée derrière la vitre, le rideau de pluie. La fumée, tellement semblable à un songe, à une écume, éloigne le danger. Il fera nuit bientôt.

  Dedans est l'espace clos d'une dramaturgie. Les Acteurs sont là qui paraissent dépassés par l'événement avant même qu'il n'ait commencé d'exister. Chacun est un Voyeur de l'Autre en son énigme. Regard biffé de l'homme. Regard voilé de la femme. Vues croisées dont ne pourra ressortir nulle épiphanie, nulle altérité disposée à une esquisse. Chacun dans une princière solitude dont le partenaire est l'écho. Désir jamais symbolisable, sinon dans cette attente qui en est le précurseur en même temps que le point d'acmé.

  Toujours un avant. Toujours un après. L'espace intermédiaire ne trouverait à s'illustrer qu'à la manière d'une figure mythique, immémorial combat d'Eros contre Thanatos. Là est le danger de toute représentation lorsqu'elle veut outrepasser les possibilités dont elle est naturellement investie. Sans doute le propos de l'art est-il de savoir se tenir sur cette arête au "tranchant cruellement acéré", selon l'expression de Pierre Reverdy, grand écart au-dessus d'un abîme se refermant à mesure qu'on essaie de le questionner.

  Ici, le Photographe a su capter ce qui est de l'essence de l'instant, à savoir une intemporalité fixée dans le cours de l'écoulement temporel. Rien ne s'écoule alors que tout s'écoule. Rien n'est agi alors que se profile un acte imminent. Rien ne se profère alors que la signification est partout présente.

  Photographie, "écriture de la lumière". Cette lumière, métaphorique de la lumière du désir, ruisselle le long d'une infinie patience, d'une économie de moyens, d'une pure sobriété. Rien n'est dit et pourtant tout est dit de ce qui quintessencie les Amants : la douleur des corps offusqués dans les plis de leurs vêtures, le geste de repli au bout duquel se tient la cendre temporelle, celui d'une tentative d'effraction corporelle, le bras réservé qui retient la voluptueuse fourrure animale, le collier disant la proximité du geste royal, la gorge déjà promise, l'ambroisie qui scellera bientôt la mutuelle reconnaissance.

  Là est la limite. Là est le travail de l'imaginaire du Regardant, lequel devra faire son deuil de la "scène primitive". L'événement du désir est toujours plus que  l'événement lui-même. Alors les mots se referment sur leur gangue de silence. Le silence étant la parole ultime de  ce qui, par nature, toujours se réserve.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                            

 

       

 

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 09:08

 

Avant que les hommes ne naissent.

 

ahn.JPG 

Sur une page de Pat Chouly. 

 

   C’est tout en haut du ciel, suspendu comme une étoile. C’est à peine l’horizon et son fil pareil à un souffle. C’est l’écume du nuage sur son épaule extrême. C’est la rive du fleuve encore possédée de nuit. C’est le jour esseulé et sa marge d’incertitude. C’est l’ébauche du geste avant la parole. C’est la braise en attente du rougeoiement. C’est la cendre devenant poussière. C’est l’avenue du temps que cerne l’éternité. C’est l’espace venu du plus loin de la mémoire.

Comment imaginer ce qui ne saurait l’être ? Comment créer la métaphore encerclant le vide ? Comment donner assise au néant ? Comment marcher sur le fil invisible de la terre ? Comment parler à l’arbre solitaire ? Comment saisir ce qui toujours se dérobe ? Comment répondre à la multitude qui fait notre siège, alors que nous sommes absents à ce qui paraît ? Car nous ne sommes pas encore nés à nous-mêmes, car nous dérivons dans la résille dense des choses et ne happons que des consistances de brume. Mais, au moins, sommes-nous au monde ? Mais au moins existons-nous ? Produisons-nous la moindre parcelle de liberté ? Enonçons-nous un atome de vérité ?

  Nous avançons parmi les écueils, les bras tendus, pareils à de pathétiques somnambules. Notre visage est de cire, nos mouvements ceux des automates, nos rires pareils aux grincements aigus de la scie. Nous progressons sur une immémoriale ligne de crête et le soleil nous aveugle, nous reconduisant à notre cécité native. Des chiots nouveau-nés aux yeux humides de rosée, les babines blanches du lait nourricier, les pattes moulinant l’air de leurs boules maladroites. Mais où  les tétines et leur miel polychrome ? Mais où les fils, les arbres de notre généalogie, les branches solidaires, où les racines de notre condition terrestre, où les rhizomes étoilant notre conscience afin que quelque sidérante comète pût enfin y inscrire ses cheveux de feu, ses lignes signifiantes ? Où les ornières dont nos pas pourraient recueillir la certitude d’un chemin à parcourir ? Où les épines de la passion qui ancreraient nos sentiments à l’aune du péché, de la faute, de l’intime déchirure ? Où les forêts denses dont nous ferions notre abri en attendant que s’ouvre la clairière ?

  Partout dans le cosmos naissent des milliards d’étoiles, des théories de galaxies lumineuses, des nébuleuses blanches. Qu’au moins l’un de ces astres vienne à notre encontre et nous guide parmi la pléthore mondaine ! Mais tous les mouvements, tous les sentiers, tous les actes  ne sont qu’illusions, ne sont que nez de clowns et masques de plâtre. Partout est la gueule livide du néant qui projette ses bombes et fait éclater ses grenades aux pépins sanglants. Les hommes ne sont que de grises concrétions figées sur d’étranges corniches en porte-à-faux, les femmes des bustes d’albâtre que le vert-de-gris ronge déjà, les enfants des excroissances que le temps lamine et réduit à la taille de l’incompréhension.

  Mais écoutez, mais regardez, ce sont les premiers mots qui émergent du rien, se sont les premières phrases qui font leurs joyeuses sarabandes, les textes fondateurs de l’humain qui se saisissent du calame affûté et gravent dans l’écorce du monde les signes originels, ceux qui portent l’Existant à sa dignité de penseur, qui singularisent le Bipède, le mettent debout alors que tout rampe et baudroie dans les abysses océaniques, alors que tout se dilue dans l’immédiateté horizontale. Voici venu le temps de la verticalité, de la grande espérance faisant ses allées et venues sur la grande scène de l’univers. Car l’homme n’est que par le langage. Ôtez-lui donc sa rhétorique et vous n’obtiendrez qu’un genre de métronome fou, de sémaphore inconséquent faisant dans l’espace les gestes obséquieux de celui qui ne repose sur rien, de celui inconsistant comme l’Amant privé de l’Aimée. Biffez le langage et il ne vous restera guère que l’animal, le babouin certes habile de ses mouvements mais incapable de prononcer le moindre poème, de faire surgir le mythe, de convoquer la fable. Un genre de gesticulation circonscrite à son propre rythme aporétique.

  Tout cela, cette nécessité du langage à cerner les cimaises humaines, nous le savons de toute éternité, mais nous n’avons qu’une hâte : oublier par où nos origines ont trouvé leurs conditions de possibilité. Nous demeurons sourds à la langue et nos pas pressés nous précipitent dans le premier subterfuge qui s’offre, le vert langoureux des yeux, la praline sucrée, l’ambroisie divine ou bien l’alcool frelaté dont nous faisons des gorges chaudes. Aussi, regardant ce paysage, nous demeurerons muets aussi longtemps que nous n’aurons pas compris qu’il n’est une « réalité » qu’à l’aune de ce que nous pouvons en dire, à savoir, par exemple, écrire un poème à son sujet. Car l’on aura beau ouvrir ses yeux jusqu’à la mydriase, écarquiller le pavillon de ses oreilles, étaler sa peau jusqu’à la rupture, la nature de ce qui s’offre à nous ne se livrera qu’en mots, ne fera phénomène qu’à la manière de la voix, ce dire du monde avec lequel nous prenons tellement de liberté qu’aucune profération n’émerge plus du bruit de fond, qu’aucune sémantique ne fait plus percevoir sa subtile harmonie.

  Avant que les hommes ne naissent était le silence. Seules les étoiles grésillaient  dans l’éther pareillement à un vol de criquets.  Maintenant, ce sont les hommes qui sont devenus les criquets parcourant les agoras de leurs stridulations intempestives. Ecoutons ce que le monde a à nous dire. Alors nous pourrons proférer dans l’exactitude car les choses sont toujours dans une forme de vérité à laquelle il nous faut nécessairement prêter attention. Alors, c’est tout naturellement que le paysage se présentera à nous, avec ce ciel si près d’une naissance que nous pourrions le croire non encore advenu, avec le miroir de l’eau le reflétant comme s’il s’agissait simplement de sa propre réverbération à l’infini. Et nous serons alors si près d’une vision authentique que nous serons onde à notre tour, parcourue de cette lente dérive céleste ; que nous serons arbres si intimement inclinés sur la face des éléments que nous en serons la simple image inversée, l’empreinte éphémère effleurée par la clarté du jour ; reflets de reflets et ainsi jusqu’à l’infini dans un sentiment du paysage aussi ténu que ce fil d’horizon que nous aurons rejoint sans même que nous en soyons alertés, ce fil reliant toutes choses, comme le langage unissant tout dans un même creuset, alors que nous commençons seulement à naître à nous-mêmes.  

 

 

 

 

 

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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 09:30
Ballade irlandaise.

Photographie : Katia Chausheva.

Le ciel était si bas depuis des jours et la lumière rare. Un vent de pierre noire et de lichen courait au ras du sol avec son bruit de râpe. Nul ne sortait des maisons et, hormis quelques moutons à la laine herbeuse, l'espace était vide, ouvert sur une manière d'infini. C'était cela, pensais-je, cette fameuse ballade irlandaise, une clôture entre quatre murs et un murmure de lave assourdi, pareil à une ombre métaphysique. Tout n'était que cendre et la faible clarté qui coulait par la fenêtre faisait sur la pierre du sol sa flaque incertaine. Que faire d'autre, pris dans les mailles de ce clair-obscur, que de méditer ou bien lire, "Les Hauts de Hurlevent", par exemple, dans une manière d'osmose avec le vide et la solitude sans limites ? La conscience s'élevait si faiblement dans cette crypte à l'abri du jour. On était pris dans la résine, on respirait si peu et les mouvements étaient, ceux, ralentis, des mimes sur leur scène blafarde. La marche n'existait plus qu'à s'alourdir de glu.

Parfois, je me hasardais à regarder au-dehors, à suivre des yeux l'inconnaissance du monde. Mon regard dérapait sur la grève teintée de bitume, contournait un menhir à la silhouette étroite, se posait le long du plateau de la mer et sa courbure d'étain. Les nuages glissaient continûment, longues caravanes de gris et de blanc que rien ne semblait troubler. Parfois, un goéland perdu dans les lames d'air poussait son cri qui se perdait dans les sables couleur d'obsidienne. Le temps comme un emboîtement de questions irrésolues et la fuite des heures dans une perdition sans nom. Du village de pierres, je ne percevais, au bout de la lande, que quelques toits de bruyère fuyant sous l'horizon des brumes.

Pourquoi, ce soir-là, alors que le blizzard avait affûté ses boules de pierre ponce, ai-je décidé de sortir ? D'entrer dans ce pub qui se confondait avec les murets de pierre courant au ras du sol ? L'air y était saturé de fumée et le son aigrelet de la cornemuse y déroulait son chapelet de notes ivres. J'ai choisi une table solitaire adossée à une croisée par laquelle un crépuscule usé se laissait percevoir. Des hommes uniquement, des menhirs semblables à ceux qui balisaient la côte, avec leurs traits gravés au burin, leurs bonnets de laine hirsute, leurs pipes aux fourneaux écumants, leurs mains noueuses sur les touches de nacre d'accordéons aux soufflets anémiques. On m'a apporté une étrange boisson poivrée, au fort goût de genièvre avec une arrière-présence d'hydromel. La brûlure du breuvage était comme une délivrance au milieu de cette steppe sans nom. Seulement une longue théorie de cailloux, des hérissements de sphaignes, les damiers sombres des tourbières. Des photographies si semblables qu'elles se confondaient dans une même ambiance volcanique, voilà ce que j'avais fait depuis mon arrivée sur cette terre du bout du monde. Une mémoire géologique se fondant dans un passé qui n'avait plus cours.

Puis, parmi la marée des sons discordants, les hommes s'étaient levés, s'étaient mis à danser, tous pris d'alcool, saisis d'une ivresse nostalgique qui se laissait deviner à leurs yeux vides, ourlés de vertige. Leurs pieds frappaient le sol de pierres, en cadence, une rhétorique de la terre natale, un atavisme qu'ils assumaient et révélaient à la mesure de ce genre de dissolution, de confusion avec les éléments dont ils procédaient. Un retour dans le giron maternel qui les avait vus naître. Cette giration était fascinante, tenait du prodige, tellement le mimétisme était frappant, des hommes, des pierres, de leur indissoluble union. Plus rien n'existait que cette gigue rituelle venant dire au monde l'osmose naturelle des existants, leur fidélité de gemme, leur destin rivé à leur lopin de gravats noirs et de laves rampantes.

C'est dans cette marée, dans ce déferlement que, soudain, votre présence s'est révélée. Certes, sur le mode discret. A peine plus que le grésillement de la flamme, que la persistance du jour sous la bannière des flocons de l'aube. Juste une résille imprimant ses nervures sur la toile sombre des murs. Une femme dans ce lieu ? , m'étonnais-je, intérieurement. Cela paraissait si étrange une telle fragilité au milieu de cette sourde déraison, de cette marée d'équinoxe qui semblait vouloir tout emporter sur son passage. Comme une fureur de vivre, une levée de vagues existentielles drossées vers le rivage, un flux infini d'énergie. Il y avait une telle amplitude, une telle démesure. Comment était-ce seulement possible ?

Alors, renonçant à bâtir des hypothèses, je me suis contenté de me laisser aller à un genre de divagation qu'autorisait mon inclination naturelle à la rêverie. Vous regarder, simplement, et dresser les lianes souples d'une possible fiction. Vous décrire afin que le réel s'empare de vous et vous reconduise à votre propre royauté. Vous étiez frôlée par cette lumière si rare qu'elle faisait irrésistiblement penser à quelque palme d'une forêt pluviale. Le repliement de votre main évoquait la fougère lorsqu'elle consent à connaître sa nuit. L'ovale de votre visage, celui de votre cou, blanchissait sous la rumeur des lampes. Et, à l'exception d'une médaille faisant son feu-follet, rien ne s'illustrait plus de vous dans cette pénombre que cette indécision à laquelle vous sembliez vouer quelque culte secret. Vous bougiez si peu sauf, parfois, pour tourner la page d'un livre dont je n'apercevais que l'effeuillement régulier, pareil à l'envol d'une gaze.

J'étais dans l'impudeur de vous observer. Vous étiez dans l'ignorance de cela et n'aviez nullement à en souffrir. Quelle situation étonnante, formulais-je, à mi-voix, que de pouvoir assister au déploiement d'un être alors que celui-ci paraît comme absent de lui-même, recueilli en son silence. J'avais l'impression, agréable et un brin coupable, d'effeuiller votre présence au monde, vous livrant nue à mes sens éblouis, vous dépossédant même de votre regard, de vos gestes, de votre volonté de surgir parmi la dérive des vivants. La photographie de vous, alors que vous étiez à mille lieues de vous douter de mon manège, je l'ai prise à votre insu, un peu au juger, redoutant seulement que le déclic de mon appareil ne dévoile ma fautive transgression. Mais vous sembliez tellement ailleurs, dans un autre monde, exilée des autres en même temps que de vous-même. Votre lecture était-elle un exutoire, une nécessaire catharsis, une évasion dont vous souhaitiez quelle vous soustraie aux contingences, vous libère des événements ?

L'ouverture des questions était un vertige en soi. Ne pas en poser une retraite, une insoutenable fuite. Je ne sais pourquoi ce trouble m'envahissait comme si votre destin m'avait été confié. Vous sembliez flotter dans une sorte de tissu onirique tellement improbable. Une déchirure toujours possible. Une tension. J'aurais voulu lire le creux de vos pensées, déchiffrer le hiéroglyphe qui semblait s'abriter en arrière de ce front distrait, lissé par la lumière. Vous étiez inaccessible comme les hautes falaises noires qui dressaient leur paroi face à ce couchant permanent à moins que ce ne fût à cette aube tachée de nuit. Quelque chose de vous demeurait en arrière, dans un passé qui, sans doute, vous retenait d'aller de l'avant, d'écrire une nouvelle page de votre existence.

L'heure avançait et les ombres longues envahissaient tout, noyant dans une même frange d'indécision ce qui résistait, aussi bien les arbres pliés dans le vent que les silhouettes des hommes faiblement arc-boutés sur leurs ritournelles. Bientôt chacun se décida à affronter cette fin de jour pareille à une encre profonde. Les instruments éteignirent leurs sons mélancoliques, les verres furent relevés, les bouteilles se choquèrent dans un tintement étrange. On se demandait bien s'il s'agissait d'un glas et pour qui il sonnait. Tout espoir de renaissance, tout projet de revoir le jour, toute lumière blanchissant l'horizon, tout ceci ressemblait aux contours flous d'une légende tombée dans l'oubli. Bientôt le pas lourd des hommes heurta le pavé alors qu'un tourbillon d'air marin envahissait la suie de la pièce. Malgré les mouvements vous n'aviez pas changé d'attitude, si ce n'est ce geste du crayon qui, à intervalles réguliers, semblait tracer quelque trait sur les pages de votre lecture. Un passage à relire, une affinité avec une phrase, une citation à offrir à la mémoire ? Nous n'étions plus que trois. Celui qui s'occupait du pub; moi qui vous regardais, vous qui regardiez les pages du livre comme vous l'auriez fait d'une écume blanche s'élevant dans la brume d'automne.

Soudain, vous vous êtes levée, mue par quelque mystérieuse volonté, un invisible fil d'Ariane semblant vous tirer vers le froid de la lande balayée par les vagues de la nuit. Je savais qu'il était non seulement inutile d'essayer de vous suivre, mais que c'eût été une insupportable intrusion, qu'il me fallait demeurer un instant encore dans les plis de ténèbres qui glaçaient la salle, attendre votre évanouissement parmi les remous de cendre qui tombaient du ciel. Je me suis levé, ai fait un pas en direction de cela qui était votre place et qui, maintenant, n'offrait plus qu'un espace déserté, un temps sans consistance. Le livre, vous l'aviez laissé, fermé, le crayon abandonné en guise de marque-pages. Sur la couverture d'une édition ancienne, le titre un peu usé par le temps, les nombreuses lectures, sans doute : " Les Hauts de Hurlevent". Je ne m'étais donc pas trompé, votre énigmatique présence sur ce sol dépouillé d'Irlande avait pour seule raison de vous offrir une réplique de ces terres désolées du Yorkshire, de maigres landes, des pierres usées, de collines tutoyant l'infini. Je suis rentré sous les griffures du vent, ses échardes plantées dans la peau.

La porte de bois a cédé dans un grincement et je me suis assis sans même prendre la peine d'enlever mon vêtement de pluie. Un reste d'ombre avançait le long des murs qu'une lampe blanche faisait reculer dans les angles de la pièce. Le livre, je l'ai ouvert, prenant soin de ne pas perdre le crayon qui semblait désigner le lieu d'une future lecture. Tout un passage y était encadré d'une ligne de graphite tremblante, comme tracée sous le coup de l'émotion :

"C'est une chose que je ne puis exprimer. Mais sûrement vous avez, comme tout le monde, une vague idée qu'il y a, qu'il doit y avoir en dehors de vous une existence qui est encore vôtre. A quoi servirait que j'eusse été créée, si j'étais toute entière contenue dans ce que vous voyez ici ? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances de Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. […] Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être."

Ainsi, les choses s'éclairaient d'elles-mêmes. Celle, si mystérieuse, qui semblait s'abriter sous la palme de sa main, n'était autre que la réincarnation de Catherine Earnshaw ou bien, simplement, une âme passionnée prise au jeu imaginaire d'Émily Brontë. C'est vrai, ici, sous le ciel bas d'Irlande, tout devenait si étrange, mystérieux, nimbé de fantastique. Et puis, cette lumière si basse, cette brume persistante, ces pierres pareilles à des songes d'outre-temps, tout ceci ne nous inclinait-il pas à la fantaisie, peut-être à la déraison et la folie n'était guère éloignée qui faisait son bruit de crécelle ? En réalité n'étions-nous pas les dupes de notre propre fantaisie, de simples faiseurs de rêves, d'étonnants démiurges ne procédant qu'à leur propre apparition ?

Jusqu'au matin j'ai lu et relu Hurlevent sous les assauts du blizzard venant de la mer. Un brouillard léger flottait sur les têtes mauves des bruyères et, parfois, un coq lançait son cri qui déchirait le silence. J'ai rangé le livre avec le crayon marque-pages en guise de témoignage de ce qui avait existé avec la consistance propre aux songes. Hier était si loin déjà. J'ai enlevé la bobine de l'appareil photo et suis entré dans la pièce exiguë transformée en laboratoire. Sous la lumière jaune de la lampe inactinique j'ai regardé l'image lentement émerger du révélateur. C'était si troublant d'assister à cette progressive métamorphose. Comme une recomposition du temps, une résurgence d'un être qui, jamais, ne reviendrait. C'était bien vous, cette attitude de recueillement qui semblait dissimuler le feu d'une passion. La photo, je l'ai laissée dans le bain d'argent afin que celui-ci procède à l'émergence de quelque vérité vous concernant. Étiez-vous cette lointaine Catherine Earnshaw ou bien son double contemporain ? Et, moi-même, n'avais-je pas été, le temps d'une illusion, cet Heathcliff orphelin de l'existence, en quête de lui-même ?

C'était si troublant, déjà, de se poser ces questions. Je suis sorti dans l'air humide, dense, un peu au hasard, comme privé de boussole. J'ai emprunté le seul sentier bordé de pierres moussues qui conduit au village. J'ai marché longtemps, très longtemps sans rencontrer ni rues, ni pierres avec toits de bruyère, pas plus que de pub où j'aurais pu réchauffer mes mains au feu d'un alcool. Le jour tremblait dans la diagonale du ciel. Il pleuvrait avant ce soir.

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 08:16
Equinoxiales.

« Equinoxe en liberté provisoire ».

Œuvre : Céline Guiberteau.

Existant, on marche sur le bord de la Terre, comme cela, sans trop savoir d’où l’on vient, où l’on va. On est sur le haut de la grève. On avance à l’aveugle, comme un somnambule. A côté de soi, le « bruit et la fureur », le mystère du monde. Les vagues déferlent tout le long de la côte avec un roulement continu, un vacarme pareil au tonnerre. Cela résonne longuement dans les spires de la cochlée, cela fait osciller le menhir de chair, cela remue jusqu’à la moindre parcelle d’eau de nos cellules. Plus de la moitié du corps : eau. N’est-ce pas là une vérité, un signe vers notre lointaine origine ? L’océan aux eaux multiples bat en nous au rythme immémorial des marées et cela cogne contre notre outre de peau et nous frissonnons longuement sous la poussée intérieure. C’est le temps équinoxial, celui qui nous demande de naître une seconde fois. Nous, d’abord. Le monde, ensuite. C’est le Printemps de Botticelli, ses muses aériennes, ses nymphes sublimes qu’habille un voile d’air et les nuées de fleurs coulent de la bouche de Flore comme une eau de source de la calcite blanche. C’est Norouz, le « nouvel an », le « nouveau jour » qui marque d’une insigne faveur, sur le calendrier persan, l’entrée dans une nouvelle ère, dans un temps régénéré, comme si, soudain, marchant à reculons, nous remontions à la fontaine qui nous a donné le jour.

L’eau est blanche, écumeuse, parcourue de longs frissons, grise par endroits avec des filaments arrachés au monde secret, invisible ; l’eau est noire, identique à la ténèbre lorsqu’elle voile la Terre de son suaire mortel, pareille à une encre de Chine qu’un artiste aurait déversée sur les rives de la mer. L’eau est furieuse, comme si elle avait une mystérieuse mission à remplir, peut-être user jusqu’à la toile tout ce qui fait phénomène afin qu’une nouvelle naissance puisse avoir lieu. Les explosions, les déflagrations se succèdent sans cesse et l’on est immergé jusqu’au plein du corps et l’on est envahi d’angoisse et sa propre temporalité devient un fil ténu, invisible, un fil d’Ariane dont le destin s’étoile jusqu’au cœur du labyrinthe. C’est de notre provenance voilée dont il s’agit et nous tremblons. De ne pas la connaître, mais aussi de pouvoir la connaître un jour. Mais voilà un assaut des vagues et nous sommes reconduits au seuil de la grotte primitive, loin, là-bas, dans le temps, loin dans l’espace, quelque part au-dessus des flots atteints de folie. Nous sommes l’Erectus, l’Habilis à la forme trapue, à l’âme si engoncée dans le massif de chair qu’elle n’en peut émerger, livrée seulement aux peurs primitives, à l’effroi qui empale le corps et le cloue, sidéré, là, contre la falaise prise de furie. On a si peu d’espace autour de soi et le temps est une glu qui poisse et maintient dans l’ignorance. On ne sait ce qui se passe vraiment. On se réfugie comme l’animal au fond de son terrier et l’on attend que le jour s’ouvre à nouveau, que la lumière essuie les traces de la démence. On est sous l’emprise du limbique et du reptilien, on est un genre de saurien que la verticalité n’a pas encore élevé au statut d’homme. Hominidés seulement. Attitudes simiesques si proches de la racine, du tubercule, du moignon serré dans sa gangue de terre. Cette présence tumultueuse de l’eau, cet appel de l’océan à faire renaître la vie, à initier un nouveau cycle, on ne l’entend pas, on demeure serti dans son linceul de peau.

On continue à marcher, tout en haut de la grève, si près des rouleaux de la mer qu’on en sent la troublante énergie jusque dans la graine de son ombilic. Puis, soudain, le temps s’inverse, les aiguilles tournent d’une manière sénestrogyre, l’espace se condense et, ombilic contre ombilic, l’on est arrivé dans la très étonnante conque amniotique, là où a lieu la première alchimie, où l’eau est soudée au feu, au socle de la terre. Cela bouillonne infiniment, cela fuse, cela vit la lente parturition géologique, cela initie un cycle, cela appelle la vie. Profusion de micro-organismes, danse des cellules et des bactéries, puis, bientôt des formes plus complexes situées plus haut sur la chaîne de l’évolution. Alors, brusquement, depuis le simple enroulement qu’on est, immergé dans la grande masse amorphe, l’on se met à comprendre sa propre présence. La vérité est enfouie au sein des abysses où vivent les poissons aux yeux aveugles, les baudroies si primitives, qu’en elles, encore, se dissimulent la roche, le feu, la mutité de la matière originelle. Alors, insensiblement, on est appelé par la lumière, on aspire à connaître l’air, à sortir dans le grand jeu sans limite, à se dissoudre dans l’éther où habitent les sublimes Idées. Ça y est, maintenant nous sommes né à nous-même, nous avons abandonné notre tunique d’écaille, le limbique et le reptilien sont dans la fosse abyssale, notre front est ceint de la lumière du néo-cortex, nous avons l’intelligence gravée sur l’étrave de notre visage, nous comprenons, nous parlons, nous écrivons la grande fable de l’univers à chacune de nos respirations et nos yeux sont emplis de clarté.

C’est cela la vision cosmique des choses, cette soudaine plongée jusqu’aux abysses fondatrices et ressortir vers la lumière avec la certitude de sa fusion, de son osmose avec l’univers. Nous en faisons partie comme il fait partie de nous. Marchant en haut de la grève, tout contre la marée d’équinoxe, nous sommes, à la fois, saisi de peur et envahi de ravissement. Seulement à l’aune d’une approche de ce que nous sommes en réalité, cette demeure mobile où battent toujours les eaux océaniques originelles. Etre fragment d’océan et le savoir, quel plus beau cheminement sur Terre qu’en être inondé en son sein ? Alors le trajet devient léger, alors depuis le sol de poussière s’élève le chant des sirènes et l’on est fasciné.

C’est cela que nous dit cette belle photographie en des termes qui sont les siens : le crépitement doré des sels d’argent, là-haut, tout près du zénith où habitent les belles pensées, le blanc pur comme toute origine, toute virginité, le noir de fumée tout droit venu des mystères de la terre, le calme de l’eau, par endroits, sa révolte, cette écume si sombre qu’elle surgit à la manière d’une allégorie nous disant la nécessité de sonder jusque dans l’abîme la source de notre provenance. Cela qui était dans l’attente et la mutité, le clos et le non-advenu commence à s’éclairer. Sans doute est-ce le lieu premier de toute vérité. Sans doute !

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 08:30
Les arbres dansent-ils ?

Photographie : Gilles Molinier.

Etude 2015.

  Cette belle photographie sous les yeux, nous pourrions disserter longuement sur sa similitude avec les peintures de l’Ecole Flamande, dire le nécessaire clair-obscur, l’équilibre des formes, la densité de la matière, la nébulosité de l’air, la grâce subtile de cette lumière cendrée, l’enchevêtrement harmonieux des massifs, manière de jardin à l’anglaise qu’aurait ordonné la rigueur d’une vision géométrique. Tout cela nous pourrions le dire et encore nous n’aurions rien dit des arbres en leur essence. Car, si essence il y a, quelque chose anime ce végétal de l’intérieur, comme le feu produit l’éclair et s’y consume le temps d’une brève vision.

 Mais quel est donc ce principe qui produit les bourgeons, fait croître l’arbre, le porte au-devant de nos yeux éblouis, en étale les ramures, l’élève dans l’éther dans le registre majestueux du pachydermique baobab ou bien dans la lutte enflammée du cyprès ? Combien sont précieuses ces images tutélaires que nous portons en nous comme une faveur. En nous, toujours le bourgeon, la larme de résine, le trajet de la sève et les racines, les sublimes racines qui disent en hiéroglyphes métaphysiques notre appartenance au sol, notre adhésion à la terre fondatrice. A simplement évoquer l’arbre et aussitôt surgit l’arche magique d’une géopoétique. Nous voyons le cèdre du Liban, ses branches basses, ses longues aiguilles couleur de mousse éteinte. Nous voyons les immenses séquoias de Californie plonger dans l’eau grise du ciel, loin, là-bas où ne sont plus les hommes. Nous voyons les vénérables oliviers de Crète, leurs troncs séculaires semés de tubercules, leurs rhizomes apparents, leurs cheveux fous que traverse le Meltem. Nous voyons tout cela et encore bien davantage et nous fermons les yeux sur les beautés du monde et nous confions notre voyage à l’encre nocturne qui fait ses lacs alentour des demeures et le sommeil nous fauche comme un blé trop fragile que l’âge de raison n’aurait pas encore atteint.

 Nous dormons, les poings fermés, en forme de spirale, la truffe humide comme de jeunes chiots. Au-dessus de nos têtes étonnées se balancent les meutes de la canopée, tanguent les fleuves verts des forêts équatoriales, vrombissent, tel un essaim d’abeilles, les grands eucalyptus où l’air joue sa multiple symphonie.

 Que font les arbres lorsque nous dormons ? Un pandémonium ? Une ronde ? Une grande farandole pour dire aux hommes la beauté de la Terre baignée par les rayons de la Lune ? Les arbres dorment-ils ? Dansent-ils ? Cela, l’essence des arbres, leur nature intime, jamais nous ne la saurons. Seuls les arbres la savent. Les arbres à la grande sagesse !

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 08:27

 

L'instant avant le jour.

 

L'instant [1024x768] 

                                                                                                   Photographie : Thierry Chiès.

 

  La nuit est un long fleuve posé sur la lagune. A peine quelques remous et le silence alentour pour dire l'imminence du jour. L'air, dans les abris de ciment, n'est encore défroissé et les corps sont à la dérive, pris dans les mailles serrées du rêve. Parfois, comme une aile qui glisserait au-dessus du paysage, un souffle d'air à peine esquissé. Une manière d'absence, un chuchotement, l'avant-parution de la lumière. Il y a tant de secrets pliés au centre du limon, tant de mutisme lové dans le ventre de la glaise. Toute esquisse de mouvement serait, déjà, une effraction, une irruption de ce qui voudrait se dire mais attend l'éclosion dans le recueillement. Cela, les hommes le savent depuis les couches où ils dorment, existences compactes, sourdes, pareilles à la pierre lente des gisants. Alors on espère de cette heure vide qu'elle vienne vous délivrer de quelque sortilège. L'avant-jour est de cette nature : une éternité cherchant à écarter ses rives obséquieuses, à surgir dans le pur événement.

  On n'est pas très sûr de ce qui adviendra, on fait ses premiers pas sur le plancher disjoint avec des hésitations de somnambule. Les mains tendues brassent l'ombre, les jambes sont des bâtons encore roides, affectés  aux  touffeurs étroites de la nuit. Doigts gourds, paumes réunies en conque, on distrait son visage d'un peu d'eau fraîche, on y dispose la première ouverture. L'épiphanie est mince, yeux soudés, narines pincées, effigie en forme de lame de couteau. Il faut réduire sa silhouette, se fondre dans les traits encore inapparents de la lumière, faire corps, se dissoudre. Elever son spectre de carton à l'encontre des choses  serait une pure offense, un genre de récrimination, le jet d'un cri sous la lame unie du ciel, une révolte. Alors on se résout à n'être que pénombre, vacillant clair-obscur, déclinaison d'un langage non encore advenu. Un balbutiement.

  Sur le marais, c'est le noir qui domine. Bitume, obsidienne fermée, cataractes de suie. Parfois, cela s'éclaire de l'intérieur. Gonflement de l'eau sous la poussée du ragondin. Comme un tronc flottant à la dérive. Ou bien ce sont les carpes aux ventres opalescents qui font un bruit de nageoires. Ou bien les tortues cistudes qui flottent à mi eau, l'éperon de leur tête à peine visible. Sur la levée de terre cernée de pruneliers, les branches épineuses commencent à griffer l'air, à y imprimer des graffitis couleur de cendre. Puis le triangle de la cabane des paludiers imprime sa ligne brisée alors que les salines piègent la clarté dans les bassins pareils à une plaque de zinc usé.

  A l'orient, alors qu'une vibration commence à s'annoncer, ce sont les premières brumes qui se posent sur le massif des arbres, les premières gouttes de rosée qui se mettent à luire à la façon de minces étincelles. Tout se confond dans une même harmonie, le chant des oiseaux, le reflet des arbres dans le miroir du lac, les hampes des joncs faisant leur ponctuation verticale. Univers d'eau, de terre, de ciel où rien ne cherche à luire, dominer, se singulariser. Tout infiniment uni, tout concourant au simple, à l'élémentaire comme s'il s'agissait d'une parole neuve, d'une fable des origines à partir de laquelle le monde surgirait à profusion. Corne d'abondance libérant son miel, sa gemme claire, ses gouttes oblongues voulant dire la beauté de l'existence, la plénitude de l'être, le ressourcement infini de la nature.

  Oui, les paysages simples sont beaux. Ils s'annoncent dans la discrétion, ils marchent sur la pointe des pieds, font de subtils pas de deux, d'étonnantes chorégraphies. Ils sont pareils aux fils de la vierge sur le bouton hérissé du chardon, pareils au visage pur et cuivré de l'Indienne sous son voile couleur corail, à la course blanche du Soleil au zénith, au gonflement de la Lune sur l'eau des rizières.

L'instant avant le jour, en son incomparable beauté, nous fait signe vers tout ce qui croît et se déploie, modestement, à l'abri des regards, près des eaux claires, dans l'ombre discrète, dans l'inapparent. Car, du visible nous sommes toujours trop abreuvés pour qu'il perdure dans une manière d'annonce qui retiendrait notre attention. Sous la ligne d'horizon, tout près des feux de la conscience, s'incline toujours, pour notre vision intérieure, la merveille des merveilles, la vérité du monde en son unique apparition. 

 

                                                                                                            

 

 

 

 

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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 08:35

 

Prélude au devisement esthétique. 

 

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       (Photographie de Marc Lagrange).

                             

  Cette image figurerait-elle les prémices d'une voluptueuse fête des sens ? Serait-elle déjà l'orgie romaine en ses délices anticipatrices ? Sans doute pourrait-on le penser, seulement il manque une dimension dionysiaque au tableau, une impétuosité, un déchaînement de passions. Au contraire, tout y est apollinien, les sujets y apparaissent dans des postures hiératiques, manières de concrétions éclairées de l'intérieur, regards fréquemment occultés par des masques, éclairages métaphysiques ne dévoilant des choses que leurs apparences alors que les ombres semblent détenir un sens inaperçu. Les femmes y sont de longues lianes liquides traversées d'un flux continu. Nul remous d'air, nulle immersion dans une  terre traversée de tellurisme, nulle flamme qui s'élèverait selon une métaphore passionnelle et qui dirait la réalité crue, l'absolue contingence.  L'eau est bien l'élément premier, constitutif, la longue mélodie secrète qui parcourt ces anatomies empreintes de mystère et d'onirisme.

  Regardant ces manières de cariatides sculptées dans le marbre fluide, lignes parfaites de la figure féminine, l'on serait même tenté de les envisager comme des réverbérations des Formes platoniciennes, dont on sait qu'elles sont inaccessibles à la perception mais dont il n'est pas interdit à l'entendement d'en proposer quelque esquisse vraisemblable. Ici, la nudité est nue et cette proposition n'est pas seulement une tautologie. Il y a austérité, distance, dépouillement et que les menus colifichets vestimentaires n'aillent pas nous abuser : ils ne sont présents qu'à renforcer cette exigence. C'est à dire celle de la vérité. Les corps sont laissés à leur mission première : élever dans l'éther l'effigie humaine afin que s'établissent les vrais rapports opposant l'horizon immanent au zénithal transcendant. Ici, il y a inscription du signifiant à même les corps, lesquels  ne sont pas saisissables, pas plus que l'art ne saurait être préhensible directement. Seulement au regard de l'âme.

  Ces corps sont des épures, des esquisses de la beauté, des préludes au devisement esthétique.  Ce qui veut dire : accueil du silence. Car aucune parole ne saurait être prononcée qui offenserait l'œuvre. Dire le corps est une entreprise périlleuse qui, toujours, en dit trop ou pas assez. Trop et la sensualité crue recouvre la manifestation authentique. Pas assez et le filigrane est à peine visible dans la trame du propos photographique. Le corps disparaît sous la vêture symbolique.

  En vue de signifier, le corps n'a d'autre voie que sa propre architecture. Il doit se faire sculpture, mais sculpture oublieuse de soi afin que ne surgisse pas la meute d'un lexique ambigu. L'érotisme inquiet est là qui veille dans l'ombre et, bientôt, la troublante  pornographie qui vient mêler les perspectives. Seule, pour le Photographe, pourra être empruntée une ligne de crête où cheminer, sans faillir. C'est-à-dire l'exigence d'une parole nue, pareillement aux corps qui se dévoilent à nous. Une parole sans fioriture seule à même de proférer l'essentiel. Ici, toute digression, toute proposition fausse ramènerait l'œuvre à l'anecdote. Ce qu'elle ne saurait être.

  Le corps est un vrai problème car faillible à l'infini, disposé plus que tout à l'immédiate corruption. De la chair. De l'esprit aussi, qui le traverse de part en part mais parfois s'en libère. A cette recherche du dire vrai il faut une rigueur parfaite, un traitement formel sans faille, une précision quasiment géométrique. Corps glacés sous l'exigeante lentille. Objectiver, autant que faire se peut, écarter le sujet peccamineux et fantasmatique qui toujours rôde comme un voleur dans la nuit. Car, si l'art admet la volupté, autorise le désir, il ne saurait en admettre le mensonge.  L'art est vérité en soi ou bien il n'est que pure illusion, fantaisie ou simple argument picaresque. Or l'aventure de l'art mérite mieux qu'un parcours anecdotique. Il lui faut énoncer un propos sans compromission, élever dans l'espace un pur désir ontologique. C'est de cela dont il s'agit avant tout, pour le Regardant, être par l'image puis quitter cette dernière avec le sentiment d'un accroissement intérieur. Peu importe sa nature. Ceci est affaire de singularité, de subjectivité.

  Refermons donc l'image. Il ne restera, au bout du compte, que quelques nervures signifiantes, quelques effigies pareilles à des gemmes qu'éclairerait l'aube nouvelle. Nulle histoire, nulle événementialité qui pourrait naître de ces déesses énigmatiques. Seulement une retenue, un recueil. Le supposé érotisme est un leurre. La volupté se drape d'une sobre idéalité. Car, si quelque phénomène apparaissait de cet ordre, il ne résulterait que d'une pure fantasmagorie. D'un simple voyeurisme. Ici, Eros est  illusion, ici Thanatos étend son règne. 

  Le Regardant s'absente déjà à même le parti pris esthétique dont la chair, retirée, laisse s'éployer les infinis possibles du sens. D'un premier geste du regard, nous aurions pu croire à d'autres significations plus immanentes, à de simples propos charnels. Seulement ces représentations ne pourraient être incarnées qu'à l'aune d'un trop rapide inventaire. Donc d'un regard par défaut, ce que, jamais, par essence, il ne saurait être.  Sans doute ces déesses sont-elles  l'épiphanie que notre désir  convoque, mais désir de l'art avant tout. Elles sont des efflorescences en voie de constitution, de simples figures de rhétorique, ellipses nous reconduisant à une manière d'origine  que, souvent, nous ignorons par pure paresse intellectuelle ou par un manquement à notre condition herméneutique. Aucune interprétation vraie ne saurait s'exonérer d'une manière de sagesse reconduisant les choses au sens premier, à leur éclosion. C'est cela que nous devons assumer face à toute image portant en elle le réseau complexe et infini des significations.

 

 

 

 

 

                                                                                                    

 

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 14:55

 

NOIRE IDOLE

 

Nativeemotions [1600x1200]

                         Source :   Nativeemotions photography.  

 

  L'heure est venue de convoquer la Noire Idole. Pour oublier. Comme on boit un long verre d'absinthe. Dans la pièce où rôde une généreuse pénombre, la voilà qui surgit. A peine un effleurement du temps, une fragilité de l'espace. Un modelé lissé par l'heure crépusculaire. Le corps n'est pas dans son entièreté. Il n'est qu'une esquisse, un tremblement, une fuite à peine retenue. Si près du glacis de l'obsidienne, tellement semblable au tracé du fusain, au trait  entr'aperçu de l'estompe. Ce qui, encore, la rend plus désirable. Déjà on sait la volupté, déjà on sait le rêve, déjà la sublime affliction entraînant par delà les rites ordinaires.

  Sur le corps de nuit, le corps de basalte, glisse uniment la douce lumière. Comme pour dire l'étrangeté, la distance, mais aussi le gué à franchir pour ailleurs. Rester à la frontière se confondrait avec l'étroit destin du supplicié. Dans l'intervalle il reste à s'installer dans la contemplation. Mais quelle est donc cette pluie ruisselant sur la terre de la sculpture humaine ? Seraient-ce des larmes préparatoires à une joute sacrificielle ? Ou bien une source claire à laquelle s'abreuver longuement ? Ou bien la persistance d'un mirage ?

  Peu importe. Nous aimons à nous interroger, à demeurer sur le seuil tant que la tension se résoudra à ne pas nous détruire. Et cette pliure de la lumière selon courbes, dolines et dépressions est-elle la projection à même la peau saturée d'envie des Pléiades, de Cassiopée ou la Chevelure de Bérénice ? Cette clarté nous la vivons de l'intérieur et, dans l'espace urgent de nos anatomies, cela fait de grandes flammes blanches, des langues de feu, des gerbes d'ivresses. Silène est tout près qui veille à nos soporifiques pensées. Car nous ne saurions rester éveiller qu'à risquer notre perte. Nous sommes à la lisière, encore dans la clairière laiteuse du doute, souhaitant la percée en même temps que nous la redoutons. Il y a danger à demeurer, à stagner dans le marais des sentiments troubles, dans l'irrésolution. Nous sommes attirés par le geste même de cette main androgyne qui fait ses effleurements sur la hanche en forme de dune. Ovale parfait des ongles. De brillantes lunules s'y allument, invites à se saisir d'une autre démesure.

  En nous, alors que la nuit est entrée dans  son encre profonde, commence la longue impatience, la délicate métamorphose. Attente, nous sommes, d'un outre-noir, d'un au-delà du corps qui nous fait face en son énigme. C'est du pur surgissement que nous espérons le salut. Cela vient, par ondes successives, cela s'invagine dans le moindre de nos abîmes, cela colonise notre urticante peau. Cela a trait aux abysses, aux yeux globuleux des baudroies, aux dépliements des algues, mais aussi aux flux tempétueux lors des hautes eaux. Nous le sentons. Nous atteignons notre solstice, juste avant le basculement. Myriades de traits qui fusent dans les remous de notre cortex. Etoiles filantes, queues de comètes, gerbes ultimes. Nous sommes bousculés, l'étui de notre épiderme se retourne comme la calotte du poulpe, nos membres sont livrés aux flagelles de la pieuvre.

  Nous existons en-dehors de nous, en plein ciel alors que de hautes vagues mescaliniennes, rythmes pressés de traits et de points, habitent la pointe de notre chiasma, juste en arrière de nos yeux. Depuis nos racines mortelles montent des cascades de phosphènes, nos nerfs s'étoilent en longs rhizomes étincelants, en ténus fils d'Ariane, notre sang se gonfle de bulles carmin, nos alvéoles sont des chambres livrées au bouillonnement du magma, nos mains parkinsoniennes avancent à l'aveugle, cherchent, cherchent, la paroi est proche, nous en sentons la lourdeur pariétale longuement parcourue de signes, le danger aussi est tapi dans l'ombre qui pourrait nous réduire à néant.

  Nos yeux soudés se décillent soudain, pupilles dilatées jusqu'à la mydriase. Il n'y a plus de nuit, plus de pénombre où réfugier sa peur. Seulement un éblouissement. Ça y est, nous sommes enfin de l'autre côté de la Noire Idole, sur sa face de clarté. La blancheur est rayonnante, les chaos d'écume roulent leurs anneaux, la mousse est aérienne, les bulles fusantes, les corpuscules serrés comme le grain d'un fruit très précieux. Nous commençons à voir, à exister alors que, devant nous, l'amphore féminine, le violoncelle sublime est là, debout dans sa certitude, silhouette à contre-jour, ourlée de réalité. Là-bas, plus loin, est l'air crépusculaire sur le seuil duquel, jusqu'à maintenant, nous nous tenions. Il fait ses confluences nocturnes, comme un appel au ressourcement. Nous le rejoindrons bientôt. Mais, d'abord, livrons nos sclérotiques de porcelaine à l'émerveillement. Les courbes sont parfaites. Depuis la conque du bassin en passant par la pure courbure des hanches, le creux adouci des reins, le col de cygne des épaules, la longue déclivité de la nuque. Là, à la racine de la sensation, sur le plein et le délié de l'Existante, de la Noire Idole, en lettres de feu et de braise, l'ultime scarification qui gonfle la peau : OPIUM

 

 

 

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 13:54

 

Le voyage au-delà des yeux.

 

utopia

                                                                            Photographie : Thierry Chiès.

 

   D'où il venait, personne ne l'avait jamais su. Eole faisait partie du paysage comme le sable appartient à la dune. Eole se confondait avec la brume d'eau, le vent, les nuages pommelés, la crête ourlée des vagues. Il restait assis de longues journées sur le ponton de planches, les pieds ballants au-dessus de l'eau irisée du port, jetant sur la plaque de mercure de petits cailloux que l'onde reprenait. Ses repas étaient frugaux : une pomme trouvée sur un arbre desséché, des coquilles extraites du limon, quelques poissons grillés au feu de bois. Toujours, à ses cotés, un bâton de noisetier portant, dans l'écorce, une spirale entaillée au canif. Eole s'amusait à suivre cette hélice blanche du bout des doigts alors qu'un sourire rêveur habillait ses lèvres. Parfois, à contre-vent, il inclinait sa nuque alors que l'air du large dessinait dans le massif de sa barbe des nuées de fils clairs.

  Son immobilité aurait pu faire croire à un épouvantail comme on en voyait, jadis, parmi les carrés d'herbe grise des jardins. Il s'occupait à poursuivre des choses infimes : humer le sel iodé, sentir la brûlure du soleil sur sa nuque, jouer avec la corne de ses mains, frotter un caillou contre un autre, griffer le sol de poussière de ses talons de pierre ponce. Cela semblait suffire à son bonheur et les adultes, pas plus que les enfants, ne s'inquiétaient de sa présence. Parfois même on l'oubliait avec tellement d'intensité qu'il se fût confondu avec le môle de pierre noire sur lequel il confiait sa destinée au temps.

  Le soir, lorsque le crépuscule arrivait, avec l'odeur de varech et les bateaux de pêcheurs rentrant au port, il profitait des rayons du soleil. Son visage buriné comme un vieux couteau luisait dans les derniers feux. Distraitement, il croquait un quignon de pain ou bien aspirait le corps couleur corail d'une moule. Parfois il gobait une huître verte, s'essuyant les lèvres d'un large revers de mains. Il saluait les gens qui passaient à sa portée. Tout le monde le connaissait mais, pour tous, il restait un mystère. Lorsque les premières vagues de la nuit poussaient devant elles leur frange d'écume, il rentrait dans une des cabanes aux  planches disjointes, se laissait aller sur un tapis de feuilles, ramenant sur lui une mince toile de coton. Les soirs de pleine lune, la clarté imprimait sur son corps quelques zébrures glissant sous l'astre blanc. Sans doute rêvait-il. Parfois, des passants attardés  percevaient comme une agitation, d'étranges remuements derrière la hutte enduite de goudron.

  Le matin, aux premières heures de l'aube, alors que la brume sortait à peine de la lagune, Eole se levait, confiait son visage à la première fraîcheur de l'eau et, muni de son bâton, gagnait les maisons en direction de la forêt. On dormait encore dans les chambres noyées d'ombre et les oiseaux n'avaient pas commencé leurs vols circulaires. Bientôt Eole atteignait les premières houles vertes des pins, ses pieds nus glissant sur le tapis d'aiguilles. Le chemin, il le connaissait par cœur, à la façon dont un bûcheron, les yeux fermés, éprouve toutes les aspérités de sa cognée. Parfois ses orteils butaient sur des dalles de ciment ou bien ses talons roulaient sur les pommes de pin. Peu à peu l'air se déplissait, le sable faisait crisser ses grains de mica, l'odeur sourde de la résine gagnait la crête des arbres. Maintenant la pente s'accentuait et le vieil homme devait reprendre des goulées d'air. Il s'appuyait sur la branche de noisetier, lui imprimant une impulsion à chaque nouveau pas.

  Bientôt l'atmosphère devint plus fraîche, plus iodée, avec des nappes chargées de brume. Eole s'enfonçait dans les couches fraîches du sol. Sa progression était lente mais régulière. Puis ce fut l'arrivée sur la crête de la dune, là où, soudain immense, l'horizon s'élargissait à perte de vue. C'était un vertige qui s'emparait du chemineau, un genre de douleur en même temps qu'une soudaine impression de liberté, de vastitude infinie. C'était comme s'il était arrivé au bout d'une étrange planète, sur la courbe ultime, là où plus rien ne pouvait advenir  qu'une dilatation sans fin, une ouverture, un dépliement de tout ce qui croissait sous les quatre horizons. Eole s'assit sur le bord du monde, sa barbe confiée au vent, sa peau au soleil, ses mains remplies d'une poussière blonde, souple, aérienne. Il laissait des filets s'écouler entre les mailles de ses doigts et cela faisait un chant de luciole, une harmonie pas plus haute que le scintillement d'une étoile. Cela suffisait à son contentement, cette manière de paix, ce passage de rien, cette pliure d'un temps infiniment étendu.

  Le rituel d'Eole, c'était ceci : il se saisissait d'une brindille et, sur la croûte de sable durci, couleur de cendre, il traçait une ligne plus sombre, faisait le dessin de ce qui, dans une manière de féerie, emplissait le paysage révélé à sa propre beauté. Il y avait, d'abord, ces coulées de sable pareilles à la lave des volcans, un genre de presqu'île qui faisait avancer son éperon vers la masse blanche d'un plateau immaculé, comme si l'on était près de l'origine, quelque part dans un lieu sans frontières, un lieu porté par un poème toujours renouvelé. Partout déferlaient les vagues d'écume, depuis un golfe clair jusqu'à la ligne courbe, au loin, qu'une cataracte de nuages blancs fécondait de sa mystérieuse présence. Et, du côté du peuple des pins, une anse prenait son envol vers le dôme glacé du ciel alors qu'en son extrémité, loin, au-delà de toute compréhension immédiate, s'élevait un cône régulier, peut-être celui d'un ancien volcan ou bien une île surgie de nulle part - comme les îles volcaniques se hissant vers leur destin à la seule force de leur désir d'être -, une île qui paraissait portée par un rêve, si lointaine, inaccessible, émergence d'une possible utopie, concrétion enfin réalisée du vieux songe humain. Tout cela était beau, bien au-delà de toute parole, de tout geste; de toute profération qui serait venue offenser le silence.

  De chaque côté du visage du vieil homme, pareilles à des gouttes de résine, les pleurs coulaient en de singuliers ruisselets, comme si ses pensées s'étaient condensées, surgissant au plein jour. Pour témoigner, dire toute la rareté du monde que, jamais, aucune main ne pourrait étreindre. Ses doigts, resserrés sur la tige de noisetier, tremblaient, avec le rythme d'une brise printanière. Plus rien ne semblait l'atteindre que la plénitude de la lumière, la courbe illimitée des choses. Il eût voulu, sur-le-champ, être transporté en plein ciel  puis déposé sur le flanc de la pyramide de sable qui, maintenant, s'irisait parmi la brume de chaleur. Il savait que, plus jamais, il ne serait atteint d'une telle grâce, que tout finirait par rejoindre la poussière, quelque part sur les môles de pierre, près des cabanes enduites de bitume. Il fut pris d'un vertige si fort qu'il perdit connaissance, sa barbe grise poudrée de sable léger. Lorsqu'il revint à lui, déjà le jour déclinait. Depuis les hauteurs de la dune il apercevait, sur le glacis de la lagune, le sillage des bateaux rentrant au port. Bientôt la fraîcheur monterait à l'assaut des pins, glisserait sur le dôme de sable. Tout alors se disposerait à la nuit souveraine. Eole, à regret, laissa derrière lui le rêve se dissoudre. Les plaques de ciment, à nouveau, les maisons où s'allumaient quelques ampoules, les huttes de planche et de goudron, le môle de pierre noire. Il s'y assit, visage tourné vers le large, vers les meutes bleues des vagues océaniques. Quelques barques le saluèrent. Mais Eole ne pouvait les voir, les entendre, leur adresser un signe de la voix. Depuis son enfance, très loin en amont du temps, Eole était aveugle : deux boules de porcelaine fermées à la clarté. Eole était sourd : des pavillons soudés comme les berniques aux rochers. Eole était muet : le massif de sa langue était fixe, immobile. Il ne restait plus, à Eole, que le cri étouffé du vent, l'étendue invisible du paysage, la parole intérieure comme une belle utopie à laquelle confier son destin. 

 

 

                                                                                                                       

 

 

 

 

  

 

 

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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 10:13

 

 

jnana chakshu

 

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  jnana chakshu. Mais que sont ces mots qui chantent comme une manière d'incantation ? Nous disons jnana chakshu, et nous sommes déjà transportés en dehors de nous, dans un lieu de liberté, donc affranchi de toute contingence. Certes il peut être déconcertant de se livrer à la magie des mots, de s'en remettre à leur charge poétique ou émotionnelle sans aller plus avant, sans creuser l'aire immense des significations. Or, prononçant l'étonnante formule jnana chakshu nous comprenons déjà qu'un ailleurs nous fait signe que nous pressentions à défaut de pouvoir le nommer. Mais observons ce magnifique portrait d'une femme indienne. Grande beauté qui émane de ce visage de cuivre, de ces sillons à peine naissants, de cette perle suspendue à la narine, de la braise rouge du tilak dont nous ne pouvons détacher notre regard. Nous sommes fascinés. Là est le lieu du sublime jnana chakshu, le troisième œil, celui de la connaissance qui conduit au monde intérieur. L'espace est immense qui se révèle une fois franchi ce point ultime : déferlement d'images dont la réalité n'est qu'une inconséquente copie, profusion du sens échappant aux habituelles divagations quotidiennes.

  Mais nous ne sommes pas Indiens, nous ne sommes pas les traducteurs des Upanisads, ces courts textes poético-philosophiques en sanscrit censés nous ouvrir à une autre dimension, à une spiritualité. Mais, pour autant, sommes-nous fermés à toute compréhension de ce qui pourrait advenir hors du champ de vision étroit auquel nous sommes soumis ? Et, en tant qu'occidentaux, certaines images ne tiendraient-elles pas, en nous, un langage identique à celui des Upanisads ? Nous voulons dire une ouverture à d'autres lieux, d'autres espaces ?

Maintenant, il nous faut nous préparer au grand saut qui nous reconduira à une vision plus conforme du monde qui nous est familier. Maintenant il nous faudra tâcher de comprendre le contenu d'un autre portrait, lequel recèle aussi quantité d'images auxquelles s'attachent mille esquisses que, jusqu'alors, nous n'avions pas entrevues.

 

Capture3

 

 

      Certes, pour autant que nous le sachions, Zoé n'est pas Indienne, certes des différences existent avec celle dont le front est marqué du tilak. Certes les cultures sont différentes. Mais, pour autant, s'agit-il ici de deux univers qui seraient inconciliables, de deux comètes s'éloignant l'une de l'autre à la vitesse de l'éclair ? Nous ne le pensons pas. Par-delà l'espace et le temps, de grandes arches existent entre les hommes, les femmes, tous habitants d'une même planète. Mais voyons maintenant par où peuvent s'établir quelques homologies. Et où donc serait le troisième œil, le fameux jnana chakshu qui nous occupe sans que nous puissions en cerner la nature ? Ne s'agirait-il que de fantasmes, de pures hallucinations de notre imaginaire, de fantaisies ? Mais regardons donc avec suffisamment de complicité ce qui, sous nos yeux étonnés, se révèle avec la force d'une évidence. Oui, le troisième œil est bien là, sans doute hypostasié dans une certaine matérialité, ramené à un statut d'objet, mais là tout de même. Dans l'appareil photographique.

 

 

oeil

 

 

    Cet œil  qui paraît nous fixer, - pareillement à celui que Marc Lagrange a adopté pour  son profil - n'est-il pas présent à nous révéler à nous-mêmes, à nous inviter au cheminement intérieur chaque fois que nous nous confrontons à une image vraie, esthétiquement aboutie, pourvue d'un langage ? Précisément celui de la lumière. Merveilleuse écriture qui nous en dit toujours plus que n'en révèle la surface de papier glacé. Extraordinaire aventure des photons nous entraînant par-delà la camera obscura vers le domaine d'une riche polysémie. Car il y a toujours matière à réflexion, à intellection, à étonnement donc à fréquenter les rives de quelque philosophie et, pour certains, d'une spiritualité.

 

marc lagrange

 

  Et cette camera qui nous fascine tant, n'est-elle pas la simple métaphore de ce qui nous affecte lorsque nous nous livrons à observer les choses ? Notre œil n'est-il pas cette optique à l'orée de la chambre noire; notre propre intériorité les flancs du soufflet où se déroule la subtile alchimie, la précieuse métamorphose; notre conscience la plaque sur laquelle s'impriment les grains d'argent, les seules connaissances vraies auxquelles il nous soit possible d'accéder ?

  Et ce regard de Zoé, complice, rayonnant, venu tout droit du centre secret qui l'anime, comme pour tout un chacun, ne nous invite-t-il pas, à la façon du  jnana chakshu, à nous diriger vers d'autres significations, à faire se déployer les formes qui sont latentes en nous, à faire surgir quelque icône dont, le sachant ou à notre insu, sommes les porteurs ?

  Grâce à une conjonction des affinités, à une convergence du sens, les yeux de Zoé nous invitent vers d'autres yeux, vers un autre regard. Par exemple celui de Morphée, dont déjà, nous disions qu'il était investi, dans l'espace des sourcils, d'une "manière de tilak dont les indiennes parent leur front d'une goutte de curcuma, symbole du soleil levant, en même temps que marque de séduction."

 

 

Capture

 

   Et la blondeur de sa chevelure, - nous parlons toujours de Zoé, - la profusion des crins assourdis ne nous invitent-ils pas à faire halte auprès de "la plus noble conquête de l'homme" - de la femme aussi, s'entend - , ce cheval dont Raphaël Macek nous délivre de si belles images. Là, entre l'animal et l'homme, c'est bien d'un échange entre deux intériorités dont il s'agit, comme la réverbération de deux regards cherchant à communiquer l'indicible. Mais jamais un regard ne peut longtemps être soutenu. Il en est ainsi de notre vie intérieure qu'elle doit souvent s'occulter afin de demeurer aussi près que possible de son essence.

 

cheval

 

  Enfin, le pur et lumineux regard qu'atteste le portrait, ne nous entraîne-t-il pas au centre de nous-mêmes, vers le seul endroit où les Formes platoniciennes puissent se révéler, car faire de la réalité une Idée ne se réalise jamais que dans des lieux de silence.

 

formes platoniciennes

 

 

   Cette rapide évocation, partant du jnana chakshu, le troisième œil donnant accès à la vie intérieure, passant par l'œil anatomique, l'optique photographique, la chambre noire, convoquant Morphée et sa longue rêverie, la somptueuse encolure du cheval pour aboutir à une manière de cérémonie sacrée, ne nous a parlé que de nous, de notre condition humaine dont la photographie  nous fait l'offrande avec tant de beauté !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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