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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 08:23

 

Là où s'annonce la nuit.

 

ZOI5 

 Photographie : à propos de Zoï. 

 

                                                 

       Regardant, nous sommes déjà au-delà de nous-mêmes, emportés hors de nos limites, soustraits à ce qui pourrait survenir d'un possible réel. Nous sommes sans lieu, sans temps, égarés parmi des blocs d'incertitude, flottant au milieu des arêtes bleues des icebergs, sous le ciel perdu où même les oiseaux ne s'arrêtent plus. Leur chant arrêté en plein vol. Leurs cris proférés en-dedans de leur mutisme gris. Ce ne sont que rapides hallucinations, dérives  lointaines, boussoles sans Nord. Infinies girations  que seules les Etoiles voient alors que l'outre-ciel vire à l'indigo, au pourpre, à l'azur.

Mais pourquoi donc tant de questions ouvertes ?

Pourquoi tant de couleurs sourdes, privées de significations, pourquoi tant d'occlusions ?

Mais sont-elles définitives ?

Mais sont-elles mortifères ?

Mais sont-elles annonciatrices de néant, de disparition ?

Pourquoi ne sommes-nous donc pourvus de l'œil de l'aigle afin qu'une fois, une seule, nous puissions enfin voir ce qui, toujours, se refuse à nos pupilles ?  

Pourquoi ne pas avoir l'ouïe perçante des chauves-souris et saisir ces langages étranges qui parcourent le monde de leurs rémiges largement écartées et nous n'en pouvons rien saisir ? Pourquoi pas le promontoire infiniment mobile du caméléon par où sont vues, en une myriade de menus mouvements, les fragments étranges des microcosmes ?

Pourquoi pas la langue infiniment rétractile du tamanoir et nous saisirions, d'une seule projection, les milliers de fourmis au riche langage qui tapissent l'intérieur de la terre de leur miellat plus brillant que la gemme ?

Pourquoi pas les mains habiles du capucin, sa queue hautement préhensile, et plus rien ne nous échapperait des fruits oblongs, emplis de graines juteuses, des forêts tropicales ?

Pourquoi pas tout cela au sein d'une prolifique corne d'abondance et alors nous serions comme l'Enfant prodigue, ébloui de retourner au foyer qu'il avait déserté ayant refusé d'en connaître l'inépuisable ressourcement ?

 Regardons à nouveau  l'image. Mais souvenons-nous que nous n'avons ni l'œil de l'aigle royal, ni celui, périscopique du caméléon et nous n'entendons guère plus qu'une taupe enfouie dans le profond de sa galerie. Nous avouons, avec une certaine candeur, que nous apercevons seulement une belle jeune femme partiellement dévêtue qui semble évoluer tout près des cintres intérieurs d'une église, alors que la pénombre est partout répandue et qu'une tache de clarté isole le Sujet afin que nous nous appliquions à le regarder. Mais le voyons-nous seulement ? Certes nous l'apercevons. Certes, si nous étions habiles, à l'aide d'un fusain et d'une estompe, nous pourrions en réaliser une rapide esquisse. Et après ? Que resterait-il de tout cela, sinon une silhouette commise à un prochain effacement ? Rien ou quelque chose d'approchant.

  Aurions-nous eu, l'ombre d'un instant, ce merveilleux et irremplaçable sixième  sens dont quelques animaux sont atteints et alors nous aurions pu dire la Nuit, son royaume majestueux, sa marche altière alors que le crépuscule tombe, que s'allument les étoiles au firmament, nous aurions pu évoquer ses vêtures pareilles aux voiles dont se parent quelque Princesse des Mille et une nuits, nous aurions pu faire surgir la pure merveille, toujours à portée de nos yeux, que jamais nous n'effleurons, atteints que nous sommes d'un perpétuel égarement, d'une inconsistance de l'âme à rejoindre ce dont elle est constituée, d'ineffable seulement.

 

 

 

 

                                                      

 

 

 

 

 

 

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14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 07:44
Tout ce noir, oui tout ce noir !

    « Cité de Carcassonne »

     Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Faut-il que ta peine soit immense ou bien ta tristesse infiniment constitutive de ton état ! Cette photographie, que tu m’as envoyée, témoin en noir et blanc d’un Novembre sans horizon, je l’ai accrochée contre une poutre de ma soupente.  Elle me dit, aujourd’hui, l’étrange condition dans laquelle tu parais être. Ce n’est, sans doute, le fait de nul hasard que cette image soit si sombre, on dirait cet étrange et beau clair-obscur posé là à seulement proférer une immense lassitude de vivre. Souvent, ensemble, nous avions gravi cette dalle pavée qui monte à la Cité. Le plus souvent tu riais de ta difficulté à marcher sur ce sol irrégulier, on aurait cru une grève d’Irlande.

   Il y avait du monde alors et les nuées de touristes colorés égayaient ce paysage minéral. Les gens étaient heureux de vivre, tout simplement. Les enfants gambadaient et leurs rires clairs fusaient tout contre les pierres séculaires. Plus loin, en bas, dans la ville, des cohortes venues d’on ne sait où envahissaient les places et les terrasses des cafés bourdonnaient à la façon de vibrantes ruches. Signe de ce bonheur qui t’atteignait si facilement, qui se posait sur toi avec une belle évidence, tu riais de tout et je sentais dans les paumes tièdes de tes mains s’animer l’immense destin du monde. Cette source paraissait inépuisable, tant il y avait de plénitude en toi, tant s’ouvrait ta conscience au simple et au menu, à l’unique et au multiple. Tout faisait sens jusqu’à la limite d’une possible ivresse. Il me souvient, t’avoir parfois réfrénée dans tes joyeux emportements, je craignais qu’ils ne devinssent des événements dont, jamais, tu ne pourrais revenir.

   Car, vois-tu, il y a danger, soit à ne connaître qu’un divin bonheur, soit à demeurer dans la gorge étroite et sans issue de la mélancolie. La véritable signification des choses ne se trouve jamais que dans leur subit et irrésistible enchaînement. Un jour de soleil, un jour de pluie, puis le vent qui se lève et nettoie le ciel de son humeur chagrine. Combien la vie sous les Tropiques doit être lassante, cette succession monotone des heures, une chape de plomb succédant à une autre sans même que le sommeil n’en puisse interrompre le cours exténuant. C’est comme l’amour, jamais il ne peut être la passée calme du fleuve entre des rives alanguies. A sa puissance, à sa fascination, il faut la mesure de la complexité, ses hasards, ses notes imprévues, tantôt lente et immobile fugue, tantôt scherzo de sonate qui vibre dans le clair. Mais je ne saurais prétendre te donner des leçons. Les sentiments sont notre plus évidente particularité et, sans doute, chaque sujet est-il seul à pouvoir en sonder la qualité.

   Je te rappelle simplement, notre première rencontre s’était faite sous un lumineux jour d’été. Les nuages étaient haut perchés et le ciel se colorait, parfois, de grandes fissures blanches. Tu t’étonnais de tout, d’un oiseau gris qui traversait l’espace, d’un scarabée traînant sa boule dans les fentes du ciment, d’un rire qui fusait au hasard des rues. Tu aimais le lacis des ruelles, les places étroites - un refuge pour les amoureux, disais-tu -, les façades sur lesquelles courait le tapis serré des feuilles d’ampélopsis. Tu n’avais de cesse de t’émerveiller de ce qui venait à toi, de cueillir l’instant pareil à l’éclat du givre sur l’herbe hivernale. Mais d’où vient donc ce subit abattement ? Est-ce la grande ville qui te déprime ? Paris est si belle et si éprouvante en même temps ! Souvent nous nous y sommes retrouvés sur ces quais de l’Île Saint-Louis - près de chez moi -, ce quartier te plaisait tellement avec son air de petit village provincial ! Mais me voici souvent absent et cela fait de si longs mois que nous ne nous sommes rencontrés.

   Ce qui serait ma plus belle satisfaction, que tu puisses voir dans cette image plus noire que le noir, quelque motif de te réjouir. La contemplation esthétique est d’un grand secours lorsqu’elle se donne avec sa belle et complète évidence.

 

Regarde ce ciel de suie.

Regarde sa déchirure blanche,

on dirait une neige précoce

en train de bourgeonner

au seuil de l’hiver.

 

Regarde cette perspective

des remparts

qui fuit au loin,

elle dit le futur

avec l’embellie

qui ne manquera

de couronner

sa survenue.

 

Regarde les tours où vécurent

de gracieuses princesses,

elles ne sont jamais

que l’écho

de ton propre destin :

de lumière,

non d’ombre fuligineuse.

 

Regarde cette clarté

qui ricoche sur les pavés,

qui appelle à gravir le chemin

qui s’annonce devant

et jamais ne se retourne.

 

Regarde ce calvaire de pierre,

la tache blanche

sur laquelle il repose :

une lumière dans la nuit

et le songe passe de la ténèbre

au feu qui lui succèdera,

couronne solaire

avec ses milliers

de rayons pareils

 à un miel.

 

Regarde enfin ce qui brille

et repousse dans l’ornière

de l’existence

 tout ce qui obscurcit

et macule la vue.

 

 Regarde et c’est toi

que tu apercevras,

ta vérité,

ta liberté.

Ni l’une, ni l’autre

ne sont négociables.

Elles t’appartiennent

en propre.

Elles sont les voies

au gré desquelles

tu retrouveras

celle que tu as été

l’espace d’un lumineux été.

 

Jamais les souvenirs

ne s’effacent,

ils font leur

« petite musique de nuit »

en quelque endroit

secret du corps.

 Le jour vient toujours

après la nuit.

Comment pourrions-nous

en négliger l’unique saveur ?

Comment ?

 

 

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11 juillet 2020 6 11 /07 /juillet /2020 09:33
Encre rouge

                        « J'écris avec l'encre rouge,

                     les feux qui nous brûlent » -  CC.

                    Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   T’en souvient-il des jours d’école en cette veille de rentrée ? La torche de l’été consentait enfin à abaisser sa clameur, les vignes viraient au pourpre, les joues se teintaient de carmin sous la poussée des premières fraîcheurs. T’en souvient-il ? Le cœur était poinçonné à la morsure d’automne et une troublante nostalgie faisait son feu en quelque endroit indéfinissable du corps. Chacun s’agrippait à un souvenir, à une plage inondée de soleil, à une terrasse ombragée où l’on se restaurait entre amis, devisant joyeusement du temps qui passe. T’en souvient-il ? Combien alors, tout était facile et l’existence avait la forme d’un cercle accompli dont nul n’eût pu altérer la courbe parfaite.

   Mais voici, je te parle maintenant du bord de mer, du rivage qui est un début et une fin à la fois. Un début pareil à une naissance, une fin pareille à une mort. Car il faut bien dire les choses et les situer dans le réel. Souvent sommes-nous  trop absents à la tâche de nous connaître et nous nous évadons vers un ciel traversé d’idéal, ourlé d’une possible éternité. Mais tu sais, comme moi, la faille pouvant s’immiscer dans la trame serrée des jours, y ménager des entailles, de brefs coups de canif et c’est le revers du monde qui nous apparaît en sa nue vérité, le rouge est alors celui du sang partout répandu dont la terre s’abreuve comme elle le ferait d’une ambroisie maléfique. Pourquoi donc faut-il que l’exister se hisse ainsi du néant, encore habité de ces paroles vides qui ne sont que le lieu du rien ?

   Sans doute me trouveras-tu bien pessimiste, ballotté par de noires pensées ? Mais c’est ainsi, la saison qui bascule, les heures qui s’amoindrissent, la lumière qui devient longue et lente, les premières feuilles jonchant le sol et me voici dans les excès romantiques, dans le débordement du sentiment. Mais pourquoi donc venir ici, sur cette plage que ne dérange nulle présence, et regarder l’horizon s’obscurcir et renoncer à son être ? Quelques nuages dérivent encore tout en haut du ciel. La boule blanche du soleil darde son œil inquiet sur l’eau étale de la mer. Un ferry glisse sans bruit avec sa cargaison de passagers anonymes. Qui sont-ils ces voyageurs de l’infini qui, peut-être, ne connaissent nullement le lieu de leur destination ? Certains de ces nomades maritimes seraient-ils marqués à l’encre rouge, marqués des feux qui brûlent l’âme - tu le dis si bien ! -, dont jamais ils ne reviendraient, genre de croisière sans but et sans objet ? C’est toujours un questionnement qui nous assaille dès l’instant où des hommes et des femmes, des destins donc, nous frôlent de si près alors que nous n’en pouvons saisir que la fuite, la chute à jamais dans un espace qui les attire et les distrait à nos yeux pour la fin des temps, à nos yeux qui voudraient savoir mais ne possèdent nullement les clés pour percer ce mystère. L’autre est toujours un mystère, tu le sais bien ! Nous le sommes déjà à nous-mêmes.

   Combien d’amours sont ici embarquées qui connaissent leur aube ou bien leur crépuscule ? Combien de passions vives telles des amarantes ou bien décolorées par tant de rituels, d’habitudes, il ne demeure qu’une toile usée qui ne connaît plus la réalité de son tissage ? Combien de solitudes à la recherche d’une âme sœur ? Sans doute sont-elles légion mais comment les trouver, comment dire les mots qui unissent et espèrent ? La tâche est si ardue pour les cœurs solitaires, souvent ils renoncent avant même d’avoir tenté le possible.

   Bientôt, ce navire ne sera plus qu’un minuscule point perdu dans la vastitude océanique, une île infinitésimale où erreront quelques spectres à la recherche d’eux-mêmes. C’est ainsi que les choses s’effacent, telle l’encre rouge du vieux Maître qui, un jour, nous fit le don de lire, d’écrire et, sur les cahiers du temps, la trace de sa présence est devenue illisible. Pourtant, pour nous, jeunes écoliers derrière nos pupitres, nous étions des enfants sages fascinés par ces belles paroles qui ouvrageaient notre présent, traçaient le sillage de notre avenir.

   Ce n’est jamais sans une certaine tristesse, en ces jours studieux, que leur silhouette s’imprime sur l’écran du souvenir et l’émotion vacille, et la dette s’accroît de l’inestimable qui nous fut remis, qui, jamais, ne s’épuisera. Toujours nous sommes orphelins d’un temps qui fut, d’un livre d’école égaré, d’instants qui illuminèrent notre passé, quelques étincelles, encore, sillonnent le ciel de notre vision. Voici ce qui demeure, quelques gouttes de rosée au creux du calice d’une fleur, mais c’est déjà un tel prodige d’avoir vécu ceci, d’avoir éprouvé tant de sensations, engrangé tant de perceptions !

   Vois-tu, en guise de voyage, souligné pour toi à l’encre rouge - une passion y traça ses beaux sillons - ce quatrain de François Coppée. Matinale ou vespérale la lumière est toujours beauté, le soleil est toujours merveille :

 

« C’est l’heure exquise et matinale

Que rougit un soleil soudain ;

A travers la brume automnale

Tombent les feuilles du jardin »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 juillet 2020 2 07 /07 /juillet /2020 08:04
Une esthétique mémorielle

                   « Atelier des silences »

 

                  Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

   On regarde cette photographie et l’on pense aussitôt à son coefficient esthétique, à sa beauté largement accomplie. De prime abord on n’est de plain-pied qu’avec une ou des formes, leur horizon plastique, l’exacte qualité de leurs volumes, l’esprit de raison qui anime la relation des objets les uns avec les autres. Autrement dit on chemine avec sa composition spatiale, le jeu contrasté des noirs et des blancs, les valeurs de gris qui les relient en un seul et même souci d’évidente présence. C’est donc du visuel dont on part, c’est donc de l’espace que l’on déplie comme si cette figure, dans son phénomène essentiel, ne voulait trouver en nous que des spectateurs fascinés par quelque lieu atteint d’immédiate magie, un lieu appelant en lui, ouvrant, et refermant, paradoxalement, les connotations sous-jacentes qui en tissent le réel.  L’on se comporte comme des géomètres soucieux d’installer les lois au gré desquelles ce qui se montre ne peut être qu’ainsi et de nulle autre manière. Ici, tout est si précisément configuré que nous ne pourrions, imaginativement, déplacer tel ou tel plan qu’au risque de l’image. Il faut donc se tenir en retrait et laisser advenir ce qui, nécessairement, doit se montrer. « Nécessairement », pour la simple raison que toute œuvre porte en elle un destin qui ne peut qu’apparaître, c’est, aussi bien, toute loi d’un destin.

   En relation avec cette photographie, nous ne le sommes d’abord qu’au présent, dans un genre de temps fixe qui évince tous les autres temps, et, surtout, le passé dont, sans doute, elle est chargée, de la même façon que l’est une chose qui existe. Elle n’est nullement un être spontané surgi du néant. La narration qu’elle met en place, avec ses différents protagonistes, arrive de quelque part, chargée de ses faits et gestes, de ses événements singuliers, plus ou moins configurateurs d’aventures, de lumières vives, d’ombres portées, une image incisée au feu étrange du clair-obscur. Mais qu’est-ce donc que ce clair-obscur, métaphoriquement, sinon le clignotement de la nuit et du jour, l’enchaînement des heures, le cliquetis des secondes qui président au temps humain, lui confèrent épaisseur et souveraine saveur ? Car nous sommes bien des hommes qui regardons ceci, nullement des automates qui en prendraient acte à la seule hauteur de leurs enchaînements mécaniques. Voici, nous avons fait un saut, nous sommes sortis de ce foyer d’envoûtement qui nous rivait aux apparences de l’image et nous livrait, pieds et poings liés, aux affres d’une saisie purement organique de l’effectif qui vient à nous et ne vit qu’à être mis au jour, porté à sa plus visible nudité.

   L’espace le cède enfin au temps, c'est-à-dire à ce qui nous constitue en propre, nous les hommes qui avons une mémoire, cette admirable nervure, cette étonnante spirale autour de laquelle, tel un lierre sur son hôte, nous colonisons notre propre domaine.  Il est cette prose ou bien ce poème, c’est selon, que nous adressons au monde comme le visage dont nous pouvons, à chaque instant, témoigner, singulière et non renouvelable épiphanie que distille notre être au fur et à mesure qu’il se dévoile. Nous sommes passés du site simplement iconique à celui, ontologique, qui nous dit comment sont les hommes, à chaque fois, ici et ailleurs, autrefois et maintenant, dans leur existence, ce don qu’ils éprouvent tantôt dans la joie, tantôt dans la douleur. Nous nous hissons du domaine des objets en direction de leur valeur essentiellement humaine. Ce qui était vacant, laissé dans une espèce d’indétermination, nous lui attribuons une spécificité authentiquement anthropologique. Hormis ceci, nous demeurerions dans une insupportable abstraction qui nous réduirait à de simples conjectures horlogères, infinis et mystérieux agencements de rouages dépourvus de sens.

   C’est, bien entendu, d’un atelier dont il s’agit. Ancien, de surcroît, donc pourvu de mémoire. « Atelier des silences » nous dit le titre du livre qui contient cette photographie. L’on pourrait s’étonner de la formulation au pluriel : « des silences ». On a coutume, bien plutôt, d’évoquer le silence au singulier, tel le vide sans contours qu’il paraît être. Mais, ici, cette apparente absence de paroles, bourdonne des rumeurs du passé. Nous en entendons les mille harmoniques qui résonnent jusqu’à nous. C’est comme une fête ancienne dont nous retrouverions les aimables participants, dont nous redécouvririons les gestes précis qui, jadis, sculptèrent le temps laborieux de nos ancêtres, ces bâtisseurs de possibles sur lesquels nous reposons encore, le plus souvent à notre insu.

   De mystérieuses puissances sourdent de ces objets  qui, pour un peu, sombreraient dans l’anonymat de leur belle simplicité. Ils pourraient s’effacer sans que nous n’y prenions garde. Il est nécessaire de les convoquer en un autre lieu que celui de leur perte. Le ciel de l’image est cette rangée de briques claires  que traverse la chute verticale d’une chaîne. Cette même chaîne qui, le plus souvent, prend valeur d’aliénation, trouve son destin allégé de la présence d’un palmier dont le côté ludique est repris par cette jeune femme dénudée, vue de dos. Le commentaire de l’affiche « LE SOLEIL DANS LA PEAU » enlevant définitivement toute idée qui serait tragique ou simplement triste. Et, voyant cette image, ce sont les hommes que l’on surprend le temps d’une pause, se défoulant de longues heures de travail grâce à cette échappée imaginaire qui est comme une île solaire surgissant dans le sombre de l’atelier.

   La terre de l’image, qu’égaie un soleil étoilé, (cette rangée de briques noires) nous renvoie au quotidien des hommes travaillant dans les ateliers de réparation des locomotives de Saint-Pierre des Corps. Ainsi amarrée à l’espace, cette figuration « prend corps », se vêt de réalité, élabore en nous quelques icones dont notre souvenir est chargé. Elles sont le bien commun de l’humanité,  elles sont les fondations qui sont à l’œuvre, celles qui nous traversent et chantent le bel hymne de l’activité humaine. La main métamorphose la matière, laquelle, à son tour, sculpte les formes selon lesquelles l’Histoire avance et paraît telle cette lutte, parfois dramatique, souvent pleine de gloire, que nos aînés ont su déployer afin que leur génie reconnu, ils puissent s’imposer tel de mythologiques héros modelant l’airain, y déposant la mesure de l’esprit qui, toujours, domine les contraintes d’une physique têtue, d’une nature quasi-indomptable. Beau, infiniment, est le geste de l’homme qui informe le vivant, le discipline, le porte à l’acmé de ce à quoi il peut prétendre.

   Rien, désormais que notre regard est aiguisé, ne demeurera dans le silence des choses mais révélera, à chaque fois, ceux qui en organisaient l’événement, décidaient de leur sort : ces hommes attentifs que l’on sent ici et encore là, et nos consciences s’ouvrent, frappées au coin de l’émotion. Combien cette combinaison, ourlée de belles vagues, nous fait penser à cette évocation de Jacques, le conducteur du train, dont Emile Zola trace le portrait dans « La Bête humaine » :

   « Seulement, il faisait jour encore, un crépuscule clair, d’une douceur infinie. La tête à la portière, Séverine regardait.  Et, sur la Lison, Jacques, monté à droite, chaudement vêtu d’un pantalon et d’un bourgeron de laine, portant des lunettes à œillères de drap, attachées derrière la tête, sous sa casquette, ne quittait plus la voie des yeux, se penchait à toute seconde, en dehors de la vitre de l’abri, pour mieux voir. »

   « La bête humaine », quelle belle appellation pour la machine qui tient son identité d’une force animale et son caractère « humain » (La Lison), de sa disposition à servir fidèlement celui qui la dirige et lui donne son âme. Il pourrait bien s’agir d’une femme qui obéirait aux injonctions de son amant et tiendrait son mystère de ces impératifs secrets logés au sein même de ses pièces les plus discrètes, de ses rouages les plus inaccessibles. Bien évidemment, nous songeons aussitôt à la belle évocation poétique de Lamartine dans « Milly » : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » et nous ne pouvons nous empêcher de penser que les objets mécaniques ou artisanaux portent, en eux, l’ineffaçable empreinte de qui leur a donné vie. Ces choses qui paraissent inertes, anonymes, vivent dans les œuvres naturalistes qui, d’une certaine manière, leur ouvrent une voie magistrale, puisque relativisant d’emblée l’assertion définitive de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Peut-être faudrait-il concevoir, parfois, sinon une égalité de destin, du moins un partage des tâches.

   Cette image s’insère habilement dans le jeu ouvert des symboles. Tout en bas le lieu du travail, de la matière dense, parfois rebelle, parfois même éprouvée par certains comme l’équivalent d’une terre ingrate, dure à travailler, un genre de purgatoire dont on attendrait qu’il s’éclairât afin de le recevoir en soi tel une insigne faveur. Tout en haut, un genre de terre paradisiaque, avec son air lumineux, le balancement de son palmier sous les vents alizés, la femme comme promesse d’un bonheur qui brille à l’horizon, mais parfois, tarde à se manifester.

   C’est ce jeu croisé des choses et des êtres qui nous retient, justifie notre présence au bord de l’image. Jeu infini de la fascination faisant écho avec son envers, cette lucidité qui nous dispose à la vérité du monde. Comme s’il y avait, toujours, cette alternance du principe de réalité avec le principe de plaisir, cette scansion de l’exister, cette harmonie en noir et blanc qui, tantôt fait apparaître la nuit, tantôt le jour, avec le cortège des significations qui gravitent tout autour. C’est nous, hommes-spectateurs, qui en traçons l’orbite, en décrivons la courbe singulière. Une telle image nous met en demeure d’en saisir les illisibles voies. Quelque chose pourrait bien s’éclairer de l’ordre d’une compréhension !

 

 

 

 

 

 

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 08:51
Désert ou la présence à soi

                   Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Envol de l’âme

 

   Aux portes du désert on a quitté sa parure mondaine, on s’est dépouillé de ses atours, on a poncé sa peau jusqu’à la chair, on s’est détaché de toutes ses adhérences matérielles afin que, l’âme libérée, puisse prendre son envol. C’est léger une âme, c’est brillant. Ça a la transparence d’une eau, la résonance d’un cristal. C’est comme un cerf-volant, ça nage dans la trame souple de l’air, ça claque au vent, ça a une traîne qui déplie longuement la minceur d’une histoire. Juste une fiction tutoyant la partie libre, ouverte, des choses. Seuls ceux qui, en eux, reconnaissent cette simple figure peuvent connaître le désert, s’y inscrire tel l’un de ses fils, y dérouler la pelote sans début ni fin d’une félicité imminente qui ne doit rien à quelque calcul, à quelque compromission. Son propre désert face au désert de sable et d’immensité. Il faut donc être parvenu à cette exigence qui vous livre nu face à la nudité. Comment pourrait-on rencontrer l’invisible depuis le socle d’une présence massive ? Seules les ressemblances, les affinités, les convergences électives réalisent cette rencontre de l’homme avec une Nature qui, certainement le dépasse, mais l’englobe comme l’un des siens. Et cette tâche ne trouvera sa complétude que dans une mimétique des comportements : le désert est mon miroir dont les reflets m’attirent et me fascinent. Nous sommes le lieu confondu d’une même tension : être soi plus que soi dans la dimension accueillante de l’autre.

  

   Monde étrange des Nomades

 

   Mais qu’est-ce donc qui vient à moi dans ce prisme de pureté ? Ici, il n’y a pas d’heure, sauf la fraîcheur de l’aube, la brûlure au zénith, le froid, la nuit, dans les vagues de sable. Ici, il n’y a pas d’espace, sauf la vastitude du ciel ricochant sur l’amplitude du rien. C’est là le monde étrange des Nomades, cette féérie sans autre cadre possible que la scansion d’une marche infinie. Ils passent, lentement, au rythme immémorial de leur monture, drapés dans de grands châles de silence. Leur présence dans cette scène irréelle sonne à la manière d’une absence dont on n’apercevrait que quelques nervures, telles ces feuilles d’automne trouées par le vent. Leur avancée dans l’imperceptible est chorégraphie du balancement, cette manière d’à peine insistance qui sied aux peuples à la grande sagesse, aux chamans sacrificiels, aux sourciers des profondeurs, aux chercheurs d’étoiles dans l’encre du firmament.

  

   Trace originelle

 

   Cette scène qui nous est offerte dans le genre d’un privilège tient sa densité d’une trace originelle. Comme si, veilleurs d’aube, cette caravane venait à nous dans un matin initial que nulle souillure n’aurait pu atteindre. Hors limite. Dans le plein d’une vérité. Le désert ne triche pas. Pas plus que les immenses steppes de Mongolie, la dalle des plateaux andins, les cimes du Karakoram, la calotte glaciaire des pôles. Toujours les lieux d’exception, domaines de l’unique, du ciel, du sable, de l’herbe, du rocher, de la glace, sont les déclinaisons des plus hautes vertus au pied desquelles tout homme ressent intensément sa condition mortelle tout en s’y arrachant. Simple question de dialectique : l’immense appelle toujours l’inaperçu, le modeste, le discret. Présence infinie du monde jouant en écho avec notre présence finie, bornée, marquée au fer de la contingence. Dépliement de la transcendance occultant la pure immanence de l’être de chair et de corruption. De cet affrontement naît le tragique. De cet affrontement naît la beauté.

  

   Chair du réel

 

   La nuit a été froide dans le bivouac cloué sur la dalle de sable. Corps roidis qu’un thé brûlant a bien du mal à réveiller, à ramener sur la rive du jour. On étire ses membres qui craquent. On déplisse ses paupières. On fait quelques pas pour retrouver la chair du réel. Le réel est ce qu’on touche. Tout le reste n’est qu’image, illusion, pure affabulation. Pour cette raison on palpe son corps. On éprouve le rugueux des vergetures du sable. On pousse du pied la dernière braise nocturne. On lustre ses yeux afin d’y enclore toute la verticalité possible. Autrement dit toute l’exactitude qui, ici, ouvre son domaine. Le haut du ciel est une floculation noire qui flotte au plus haut. Là-bas, au loin, la crête des dunes s’ourle de gris profond, une bande plus claire d’air vient s’y poser tel l’oiseau sur la branche. Teinte à peine visible devenue métaphore de calme, de paix.

  

   Feu de la nécessité

 

   Au pied de l’isthme de sable, quelques nomades sur leurs montures, ligne furtive qui glisse vers l’horizon et se confond avec lui. Seul ce geste pudique convient à la sérénité du lieu. Puis une grande flaque d’eau argentée. N’est-elle le miroir où les consciences, nécessairement s’abreuvent dans le long voyage vers l’inconnu ? Vers quel destin s’évanouissent ces hommes ? Vers les Salines de Dkhila, ces mers intérieures ? Vers le grand marché de Mopti au bord du fleuve Niger ? Vers le puits de M’Hamid El Ghizlane, au milieu du chaos de pierres ?  C’est si étrange un destin de nomades, si poinçonné au feu de la nécessité. Marcher d’interminables heures pour ne rencontrer que d’étiques provendes, des troupeaux harassés, une eau saumâtre qui brûle le gosier. Là est la vérité nue. On ne peut plus reculer. On ne peut plus prendre de prétextes fallacieux. Là on est face à soi, dans l’en-soi le plus aride, celui qui n’autorise nulle fuite. Là est l’absolu dans sa concrétude. Il n’y a plus de jeu au gré duquel se dispenser d’exister. Vivre est une dette dont il faut s’acquitter jusqu’au bout.

 

   On a connu le voyage

 

   On a marché sur le sol hérissé de bosses et de creux, parcouru de pleins et de déliés. On a connu l’eau que, bientôt la chaleur dissipera. On a connu la flaque. Bientôt elle deviendra mémoire du sol jusqu’à son prochain ressourcement. On a connu la longue plage qui ne semble finir, la falaise de mica qui la borde. On a connu le voyage des nomades qui n’est plus qu’une utopie se fondant dans les collines de dunes, ces illisibles contrées semées de signes dont nous ne connaîtrons jamais les significations secrètes. On s’est connu jusqu’à l’excès ou bien la douleur. On a vécu au rythme de cet espace qui, aussi bien, n’aurait pu recevoir de nom. Il en est ainsi des paysages essentiels. Leur présence suffit. Nommer est déjà limiter, circonscrire, répertorier, archiver dans l’étroitesse d’un prédicat. Liberté (entendez « Désert ») est d’un autre ordre. L’illimité ne saurait avoir de frontières.

   Bientôt le jour baissera. Les ombres grandiront. Le froid gagnera. On se glissera dans son sac de couchage, sous la veille attentive des étoiles. On deviendra nomade invisible à la recherche d’un chemin où graver ses pas. Que le sable effacera. Le chergui a sa loi qui n’est pas la nôtre. Sa brûlure, sa puissance inclinent à plus de modestie. Désert est exigence ou n’est pas.

 

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 08:33
Evidence.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons et, déjà, nous sommes perdus. Perdus à nous. Perdus au monde. Soudain, il n’y a plus d’autre lieu où exister que dans celui de la vision d’Evidence. Comme si l’univers étréci à la dimension d’une incontournable beauté n’avait qu’à se poser là, sur le bord de l’assise, et demeurer dans la fascination. Oui, la fascination, ce qui vent dire que, autant de temps que nous serons vivants, nos yeux seront marqués à la braise du désir. Non d’une possession charnelle puisque l’essence de l’image nous interdit cette manière de transgression. Mais d’une préhension jouissive dont tout esthète se doit d’être saisi sauf à renoncer à la flamme de la contemplation. Regardant la photographie et regardés par elle nous sommes sous le charme, tout comme la proie se trouve sous la domination du prédateur. Un consentement à être remis à un principe fondateur, à un motif originel dont nous sentons bien que ce Modèle est le site même. Car il s’agit bien d’origine, en effet. Les choses ne sont jamais aussi pures, évidentes, qu’à être constamment ramenées à l’aire de leur provenance. Comme si le parcours entrepris après leur naissance, ses stations successives, ne constituaient que les hypostases et les euphémisations de valeurs premières, essentielles en leur apparition. Eclosion de la rose à partir de son bouton floral identique à une germination ombilicale. Douce pluie que verse le ciel en souvenir du cristal de la rosée brillant à la pointe de l’herbe. Souffle du vent que constituèrent les mailles serrées des premiers grains d’air. Les exemples seraient innombrables qui nous reconduiraient, en quelque façon, à notre propre venue au monde. Notre apparition si singulière, le sceau qui frappe de sa volonté tous nos gestes, tous nos actes, mais nous en avons perdu la trace. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Si nous n’étions amnésiques nous serions comme l’outre gonflée d’Eole, le carrefour d’innombrables tempêtes et le lieu d’une possible perdition.

Mais confions-nous à Celle qui brille sur l’accoudoir de la bergère et nous indique le pays d’un rêve. La pièce, éclairée dans une diagonale de lumière, presque inapparente, - l’aube d’une supposée origine -, la pièce donc est le recueil d’une rareté. Il faut cette douceur de pierre ponce pour que les choses consentent à s’éclairer dans l’orbe d’une possible vérité. Jamais nous ne pourrons mieux regarder cette Icône qu’à la doter de la vêture d’une authenticité. S’y soustraire serait ramener la joie dans la résille étroite d’un égarement. Mais qu’est-ce qui nous assure de la qualité de l’expérience à laquelle nous nous consacrons corps et âme ? Seulement parce que tout y paraît dans le simple et la douce volonté d’un accomplissement. Rien ne s’y soustrait qui serait de l’ordre d’une affabulation, d’un retrait sous le masque du mensonge. Tout y est clair, tout y est infiniment visible. Tout y figure à portée du geste de la vision. Le fond, dans sa lumière d’anthracite, le plancher dans sa clarté de lave, tout concourt à la mise en scène du Sujet, à son rayonnement, à son éclat de sourde porcelaine venant nous dire le rhizome de l’être. Soudain l’être est à découvert. Soudain l’être est fragile. Mais c’est bien ceci, son dévoilement, qui nous interroge et nous tient en suspens.

La chevelure, son écoulement noir comme l’obsidienne vient révéler le constant mystère du visage. Ovale lumineux portant témoignage de la belle épiphanie humaine. Trois signes en sont la pointe avancée. La pupille des yeux est un jais impénétrable où l’âme se dissimule dans le secret d’un abîme. La bouche entrouverte comme pour laisser infuser le poème ou bien dire les mots de l’amour, ces vives étincelles, ces feux de Bengale. Et les épaules, nacres à la sépulcrale blancheur, et la perfection d’une gorge à peine voilée par un linge diaphane qui porte au regard la mesure de la féminité en sa troublante présence. Et le mouvement de tout le corps, cette habile torsion, cette subtile efflorescence qui témoigneraient de la volupté si l’intention était de séduire, mais ici la séduction est celle de l’art en sa manifestation. Combien les jambes, leur croisement, combien le golfe des genoux inondés de clarté nous intiment au recueillement, à la spiritualité. Et ce pli de lumière qui longe la jambe et se réfugie dans le tissu qui dissimule le pied. Le pied ce signe d’une extrême impudeur lorsqu’il consent à se montrer. Car ce sont les parties les plus anodines, les plus usitées qui suscitent de l’émoi lorsqu’elles usent de leur pouvoir d’enchantement, rubis des ongles brûlant dans le luxe de la nuit.

Longue Fille au corps de racine blanche, Vénus d’albâtre qui ne se montre qu’à mieux se retirer. « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible », affirmait Paul Klee. Et, ici, ce qui est rendu visible, c’est rien de moins que l’être en sa naturelle simplicité, l’évidence de figurer sans affèterie ni supercherie dans l’esquisse la plus ouverte qui soit. Être est ceci : se rendre libre vis-à-vis des choses et persévérer dans sa propre forme avec la modestie attachée à une sérénité. C’est tellement impalpable le sentiment de l’exister, tellement éphémère, indicible, illisible et le plus souvent tout essai de profération s’abolit dans quelque silence. Alors il faut laisser parler l’image qui recèle en son fond quantité de sèmes dont chacun des Voyeurs tirera ses propres significations. Car l’image dans sa confrontation au langage se révèle comme une source inépuisable de perceptions et de sensations. Si nous disons « Evidence est belle », certes nous affirmons cette beauté mais, aussitôt nous l’enfermons dans ce prédicat qui l’isole de tous les autres prédicats et la reconduit à une seule perspective, celle-ci fût-elle le tremplin d’un infini déploiement. Si nous regardons la photographie, autrement dit l’effigie, la figure sur laquelle Evidence rayonne de cette si belle lumière intérieure, nous la délivrons de la nasse des mots, nous lui ouvrons des horizons inépuisables de sens, nous la disposons à être selon des myriades de parutions, depuis les Naïades qui s’abreuvent aux sources jusqu’aux Oréades qui peuplent montagnes et grottes.

Mais, aussi bien, délaisserons-nous les rives lointaines de la nébuleuse mythologie pour la reconduire aux « Filles en fleur » que David Hamilton habillait d’une brume vaporeuse, qu’aux apparitions oniriques d’un Balthus qui faisait des adolescentes non encore parvenues à l’âge nubile des chrysalides en voie de constitution. Nous rapportant aux images nous serons déjà dans l’imaginaire puisque ce dernier produit en nombre illimité celles-là. Dans les belles représentations métaphysiques d’André Maynet qui sont, à l’évidence, au-delà des formes habituelles de la quotidienneté ou bien dans ces Filles évanescentes, un jour rencontrées dans la rue ou sur un quai de gare dont nous n’avons plus le souvenir. Certes elles ne sont plus là, présentes dans la pulpe troublante de leur chair, mais notre sensualité en porte l’empreinte comme la sterne trahit le vent qui la soutient et fait glisser son corps pareil à un rêve parmi les lames de vent et le tissu toujours renouvelé du songe. De ceci nous voulons être atteints, du rêve qui nous fait nous sustenter bien au-delà des habituelles contingences et fait le regard des femmes pareil à une eau sous les frais ombrages et celui des hommes des chercheurs en quête de cette source. Oui, assurément, c’est ceci que nous voulons !

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 09:12
Tout geste est signe vers un destin

Œuvre : André Maynet.

Ici, on est avant le geste, avant la donation, sur le bord de soi et peut-être même dans la boucle, la spirale de son être, là où les choses brillent de leur propre éclat sans que quelque chose soit requis pour que l’on commence à exister vraiment. Une pure présence, une autarcie dont on pourrait faire le site d’une advenue et l’en-dehors serait une simple virtualité, un feu-follet à l’horizon du monde. Tout ce qui vit et se déploie dans son intime géographie se sustente à l’aune d’une radicale immanence, système autoréférentiel que rien ne saurait atteindre, sauf à détruire ce qui se construit du-dedans et trouve sa première justification à ce jeu de miroir focalisé sur l’apparition de ce qui est. Conscience d’une conscience. Singulier pli de l’être faisant sa volte sur l’être et, ainsi, indéfiniment, tant que durera le corps, que s’allumera l’étincelle de l’esprit dans le corridor du temps. Ceci pourrait avoir statut d’éternité tellement le rythme de ce microcosme que nous sommes est coalescent à sa propre contemplation. Le globe des yeux se retourne, éclaire la forteresse intérieure. Les fleuves de sang font leur lacs carmin. La chair vit de sa luxueuse solennité. Les os s’allument en cadence à la lueur du phosphore. Les veines charrient le flux vital selon une infinité d’arborescences écarlates. Et la machine tourne, ronronne, circule librement avec l’aisance des astres à initier leur universel mouvement. On est si bien dans la conque abritante. Tellement lovés sur soi que rien ne semblerait pouvoir atteindre, rompre cette harmonie, entamer cela qui semble s’annoncer à la façon d’une inépuisable ritournelle. On est une noix inexpugnable, une sphère parménidienne scellée sur sa singulière profération, une unité indivisible dont on ne perçoit nullement qu’elle pourrait consentir à s’ouvrir, à répandre les spores au-dehors, là où souffle le vent de l’oubli. Mais on ne veut pas la dispersion. On veut le recueil dans ce qui ne saurait consentir à l’effraction.

Mais voici qu’au-devant de son corps, comme sur la vitre d’un lac dont on émerge à peine, se dévoile un bouton de rose, aux teintes si discrètes, qu’aussi bien il aurait pu ne pas paraître. On incline sa tête vers son étonnante présence. C’est donc une sortie de soi, un phénomène nouveau sur l’étrave des jours, une parole première par laquelle on se dit. Voilà qu’on n’est plus Seule au monde puisque l’on projette ce mot qui, bientôt, va s’ouvrir, déployer sa corolle, coloniser l’aire disponible. Oui, c’est cela, on n’est en-dehors de soi qu’à la mesure du langage, cette vapeur d’une chair lourde, dense, qui ne pouvait se satisfaire de son pesant silence. Les yeux, le sang, les rivières de lymphe, les lianes blanches des axones, tout ceci voulait s’exiler, connaître la périphérie, provoquer ce qui n’était pas soi à paraître, à constituer un espace dialogique. Alors on redresse sa nuque avec un mouvement aussi gracieux que celui du cygne sur l’onde et voici que son propre horizon s’éclaire d’une présence blanche, à la limite d’une parution. Sur la face infiniment lisse du silence se dévoile, soudain, le glissement d’un pied, s’installe la verticalité d’une jambe aussi frêle que le vol du bourdon, que se révèle la tête d’écume d’une fleur tenue par une main délicate. Voilà, c’est tout. L’instant est celui d’un colloque singulier qu’initient deux fleurs dans leur parure virginale. En réalité on ne sait rien de l’homme, de la femme dont le face à face est différé. Provisoirement. L’instant a quelque chose de précieux, de rare, identique au tout début d’un poème alors que le vers n’a pas encore trouvé son rythme, que les mots se retiennent comme au bord d’une césure. Tout peut advenir encore. La rencontre peut avoir lieu, l’amour brandir son carquois, la flèche métamorphoser un cœur en attente. Mais il faut demeurer là, dans cette sublime hésitation que constitue tout geste suspendu. Eve fera-t-elle l’offrande de la rose à Adam, indiquant par ceci le rougeoiement de la passion ? Adam, en retour, lui adressera-t-il la pivoine ébouriffée afin de conclure un pacte et initier le début d’une aventure ?

Mais l’on sent vite combien tout ceci est soumis au registre de la hâte, de l’impatience, du souci de ne pas se résoudre à une douloureuse immobilité. Et pourtant, à seulement dépasser l’apparence, c’est de joie dont il s’agit, mais tout intérieure, fécondée à l’aune de sa propre lumière. C’est une résine qui fait ses perles translucides sous l’écorce de la peau, qui, peut-être pleurera, livrera ses sanglots aux yeux des Existants éblouis. Nous ne savons pas et ne voulons savoir. Combien est heureux ce moment suspendu, cette manière d’irrésolution qui tient la scène en retrait et l’habille de tous les événements possibles, de toutes les occurrences qui pourront paraître ou bien se retirer dans la mutité des aubes grises alors que le jour ne viendra pas. Comme un pendule qui aurait suspendu son incessante oscillation afin que de cette pause résulte un sens nouveau, une promesse, le don d’une surprise. Dans cette image arrêtée, c’est toute la magie de l’illusion anticipatrice dont parlait Diatkine à propos de la jeune mère attendant la venue au monde de son enfant. De cet enfant porteur, par définition, de toutes les grâces possibles, de toutes les ouvertures, de toutes les virtualités contenues dans ce qui se retient et n’est pas encore. C’est cela, regardant le mystère avoir lieu, nous voulons laisser libre l’espace ontologique, lequel choisira les manières de son actualisation, peut-être rose-thé, peut-être pivoine claire de Chine. Ceci n’est pas en notre pouvoir, c’est pourquoi il nous faut consentir à demeurer dans l’ombre, à nous poster dans la cage du souffleur (nous pourrions suggérer, tout au plus), et patienter avant que ne commence la représentation. Nous ne sommes que des êtres des coulisses en attente d’un possible émerveillement. Tout geste est don qui porte sur la scène la pluralité des significations latentes du monde. De ces significations il sera toujours temps de s’emparer. De la belle photographie d’André Maynet à la peinture de Lucas Cranach l’Ancien faisant figurer la rencontre d’Adam et Eve, il y a le même décalage que celui qui existe entre l’illusion anticipatrice dont il vient d’être parlé et le réel fixant dans le marbre l’empreinte de son ordre. Autrement dit le passage d’une liberté à un irrémédiable destin dont, jamais, on n’inverse le cours si ce n’est par le truchement de l’imaginaire ou de la fiction. Chez André Maynet le geste ne peut qu’être évoqué, la réalité hallucinée. Chez Cranach le geste a déjà eu lieu qui attache Eve à Adam ; Adam à Eve dans un événement irréversible, lequel s’appelle exister et n’autorise aucune métamorphose quel qu’en soit le genre. Bien évidemment nous pouvons préférer le traitement du thème que nous propose le peintre de la Renaissance allemande. Cependant la vision contemporaine qui tient en suspens ce qui, pour l’instant, ressemble à un songe, combien cette perspective est belle. Tout comme l’est une idée habitant les hautes sphères de l’intelligible. Oui, c’est ceci que nous voulons !

Tout geste est signe vers un destin

« Adam et Eve ».

Lucas Cranach l’Ancien.

1530.

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 08:01

 

Erotique du regard.

 

 

 6

A propos de Zoï - Photographie : Ivor Paanakker.

 

 

 

   Evoquer ce seul mot, "érotique",  et déjà nos sens sont en alerte, et déjà nous frémissons pareillement au jeune chiot retrouvant, au bout de sa truffe humide, les mamelles ruisselantes de lait de Celle qui lui donna vie, lui conféra existence parmi la grande meute canine. Car, à défaut d'érotisme, n'en déplaise aux cagots et aux obséquieux, ni le cabot, ni l'Ecriveur-impénitent ne seraient là à dresser, devant vous, l'étendard de l'orgueil à nul autre pareil : être et savoir que l'on est. Mais, il est de bon ton de trouver érotisme partout, même là où celui-ci ne saurait paraître : dans la petite minauderie télévisuelle; dans la marque parfumée pour intérieur bourgeois; dans la chambre d'hôtel luxueuse avec vue sur  palmiers.

  Ici, l'on reconnaîtra qu'il ne s'agit que d'un érotisme de pacotille, lequel confond l'enveloppe avec la petite friandise qui s'y dissimule. Jamais chambre ne pourrait appareiller vers les somptueux rivages de la volupté, si cette dernière, la chambre, ne dissimulait deux âmes enlacées pareillement aux  promesses et étourdissements du "Lai du chèvrefeuille". Car, à défaut de baguette de noisetier, son amour, il faut bien le graver quelque part, afin que l'Aimél'Aimée, l'apercevant, puissent aussitôt, mis en alerte, convoquer la grande cohorte des sentiments. Car, si l'érotisme présente quelque vertu, c'est bien d'assembler deux êtres dont le destin doit aboutir à une symbiose, à une fusion des affinités dans un même creuset.

  Et l'érotisme, s'il devait recevoir pour image une attitude qui le résume d'un seul empan, eh bien nous dirions qu'il suffit d'imaginer une attente inquiète en même temps que fébrile et nous aurions ainsi une idée assez exacte de l'étrange alchimie qui l'habite du-dedans. Car tout ceci,"voyez-vous" - si nous pouvons nous permettre cette expression destinée au visible -, se joue à l'intérieur, en vase clos, comme pour une mystérieuse cérémonie secrète.

  L'érotisme, contrairement aux idées reçues, n'est jamais l'exposition au regard d'un objet du désir. Nul besoin d'un piédestal. Bien au contraire. C'est dans le silence de la vision, lorsque les yeux trop abreuvés de mondanités et autres facéties humaines, souhaitent se ressourcer à l'aune d'un regard neuf que tout se décline dans l'ordre de la divine surprise. Ainsi, l'érotisme est-il plus dans l'art de regarder que dans la vue qui bâtit de quelconques chimères. S'il en était ainsi, que l'érotisme soit simplement ce-qui-est-porté-devant-nous dans une manière d'évidence, d'extériorité bavarde, alors tous les objets de même nature seraient universellement considérés comme identiques, la même icône plastique recevant, en tous lieux, en tous temps, l'hommage appuyé de milliers d'Amants éplorés, de milliers d'Amantes dévorées de passion. Or, chacun sait qu'il n'en est rien et que la réalité du désir est tout autre. C'est du-dedans-de-nous que nous projetons sur l'Autre notre propre part d'incomplétude, cet Autre que nous avons élu, élue et qui réalisera notre essentielle assomption, assurera notre plénitude d'être par son rayonnement. Singulier. Chaque amour est unique, comme sont uniques les Amants qui lui donnent site.

  Mais, détournons un instant notre esprit des considérations abstraites et portons notre "regard"  sur la photographie. Énoncé de telle manière, il ne s'agit que de commodité car, en réalité, ce n'est pas de notre regard dont il s'agit. Nous sommes pris en charge par le regard du Photographe, nous sommes dans l'œil-même de son objectif. Nous sommes conviés à regarder par procuration. Mais, de ceci, de cette vision par défaut, nous ne sommes pas alertés. Donc nous croyons voir un cliché érotique et bien malin serait celui qui viendrait nous prouver le contraire ! Eh bien, soit. Erotisme, là, devant nous et rien d'autre. Sans doute sommes-nous fascinés par le Modèle; sans doute trouvons-nous sa posture affranchie, sinon provocante; sans doute une certaine beauté nous ravit à nous-mêmes alors que le désir laisse pointer son impatience. Certes nous ne pouvons renier les qualités esthétiques de l'image, de Celle-qui-pose, nous ne pouvons nous abstraire de cette lumière qui fait son mystère, de ce clair-obscur tellement incliné aux amours clandestines ou bien aux cérémonies orgiaques. Soit encore. Mais est-ce bien l'image qui nous dit cela, qui nous intime l'ordre de devenir des porteurs de désir en direction de la belle Effigie qui semble se détourner de nous ? Ou bien est-ce nous qui, de notre propre chef, avons projeté quelque sombre corridor nous habitant vers cette scène dont nous souhaitions, inconsciemment, sans doute, qu'elle nous permît quelque accomplissement de l'ordre du plaisir ?

  Il est toujours si difficile de s'y entendre avec l'imbroglio des sentiments, des envies rentrées, des jalousies, des fantasmes, de la lubricité, des pulsions et alors, cela fait, au centre de nous-mêmes, une manière d'infini maelstrom, de turbulence, jeu auquel nous risquons de perdre jusqu'à notre libre arbitre. Car l'amour et ses infinies variantes, des plus glorieuses transcendant l'Autre, à celles inglorieuses le métamorphosant en pur objet de nos désirs, la gamme est étourdissante des comportements, attitudes, impulsions, tendances, passages à l'acte et autres lapsus qui ne sont "révélateurs" qu'à l'aune de la formule indigente qui les anime. C'est encore pire qu'il n'y paraît et, afin de démêler l'écheveau des contradictions, tous les divans psychanalytiques du monde n'y suffiraient pas.

  Mais il faut préciser. L'érotisme, accordons-nous à cela, n'est jamais cette intention recevant une finalité précise : à savoir telle ou telle figure qui ferait phénomène à l'horizon de notre conscience sous telle ou telle forme particulière. Nous voulons dire que l'objet de notre visée ne sera ni cette Amante-ci, ni cette Amante-làL'Amour seulement avec son étrangeté, son nimbe de brume, son irréalité diaphane. A le dire plus précisément, un genre d'abstraction, sinon d'absolu. A tout le moins un inconnu dont il nous faudra bien nous accommoder en attendant la révélation. C'est exactement ce que nous dit cette image. Initialement nous pensions être les dépositaires de cet érotisme si tentant, alors que nous n'en étions que la lointaine chambre d'écho. Nous ne nous y disposions qu'à la manière d'étranges Voyeurs cachés dans les coulisses. Mais c'était sur la scène qui nous était offerte que se jouait la merveilleuse dramaturgie. La destinataire de l'événement érotique, c'est uniquement elle, L'ATTENTIVE, elle dont la frêle et élégante silhouette est entièrement tendue vers ce qui s'annonce, mais dans une manière de clandestinité, dans la réserve. Et c'est bien dans ce mouvement-là, de suspens, de doute, de souveraine ambiguïté, d'étonnement différé que s'installe la réelle figure d'un érotisme en voie d'accomplissement.

  Car l'érotisme est toujours en voie de…, en médiation, en passage vers plus grand que lui. Avant ceci, il n'y a qu'une attente sans objet; après ceci il y a surgissement dans le trop plein de l'amour et, alors, on ne parle déjà plus d'érotisme, mais de sentiments, de passion, de don de soi. L'érotisme est ce mouvement jamais accompli, comme hissé sur la pointe des pieds, cherchant à apercevoir ce qui se dissimule derrière le paravent mais qui, pour l'instant, ne s'y inscrit qu'à titre d'ombre chinoise. Jamais le Sujet occupé d'érotisme ne peut savoir la pure révélation de son désir. Eros possède dans son carquois une multitude de flèches. Jamais on ne sait laquelle sera élue par le Divin Archer. C'est seulement pour cela que nous vouons à l'érotisme un culte sans pareil. L'ATTENTIVE, dans une identique disposition d'esprit se poste sur le seuil de l'événement qui surgira de l'ombre, espérant y trouver étonnement et un genre de ravissement. L'érotisme est cette réserve de soi sur le bord de la révélation ou bien il n'est pas. Cela nous le savons tous mais notre naturelle hâte nous pousse toujours dans le dos, nous provoquant continuellement au faux-pas, à la chute dans la non-vérité. Cela nous le savons mais sommes volontiers amnésiques. Cependant la belle ATTENTIVE demeurera dans la conque de notre mémoire comme l'une des formes possibles de l'avènement. Nous ne saurions le lui reprocher ! 

 

7-copie-1 

Eros d'après Bouguereau.

 

Source : Eros. 

 

 


 

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 07:38
Ce rai de lumière

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Vois-tu, combien il est heureux que ce paysage nous parle le langage d’une claire esthétique. Ici, rien n’est à ajouter, rien à retrancher. Il suffit de se laisser aller avec confiance à cette parution qui est le jeu simple du monde, son inégalable position en cette heure en suspens. Voudrait-on tracer l’esquisse d’un sur-mesure à connaître, à habiter, que nous n’aurions guère fait mieux que de poser ici, tel ciel équivalent à celui que nous voyons, là telle couleur qui est peut-être la tonalité qui nous visite depuis notre plus tendre enfance. Car si nous aimons ceci même qui se montre, ce ne saurait être le fait d’un simple hasard, le croisement paradoxal d’une aventure en rencontrant une autre. Non, les choses ont, sinon une logique toute tracée, du moins un genre de nécessité dont nos affinités avec ce qui nous entoure ont tracé, de tout temps, pour nous, cette scène que nous vivons aujourd’hui comme une partie de nous-même qui se projette sur l’écran de notre conscience.

   C’est pourquoi nous n’avons nul effort à produire pour créer les conditions d’une rencontre heureuse, elle déplie ses voussures avec la plus grande facilité, genre de magie apparente qui dissimule en son fond des liens oubliés, des réseaux de significations que nous pourrions porter au jour si nous nous mettions en quête d’en faire surgir les invisibles linéaments. C’est ainsi, nous ne sommes nullement des comètes surgies un jour, sans motif, du plus loin de l’espace, nous sommes de curieux trajets dont une tâche d’archéologue viendrait facilement à bout, assemblant les événements anciens qui ont tissé notre existence, dont notre présent est la simple et unique résurgence.

   En réalité nous sommes l’addition et la conclusion de ce passé enfoui au plus profond de notre chair, au plus mystérieux de nos sentiments. Comment, sinon, pourrions-nous expliquer notre bouleversement devant le paysage sublime alors qu’un de nos compagnons de voyage ne ferait qu’éprouver un mortel ennui face à ce qui nous étreint au plus vif de notre ressenti ? L’émotion n’est que le témoin d’une plus ancienne qui attendait dans l’ombre qu’à nouveau se produise cette curieuse alchimie dont nous étions porteurs à notre insu, n’en pouvant nullement expliquer les lointaines sources.

   Alors nous ne savons pourquoi cette beauté-ci nous ébranle et ce secret en amplifie la portée, en accroît la dimension d’exception. Ceci indique que nous ne sommes nullement libres de nos emportements soudains, des cyclones qui nous traversent, des pluies d’équinoxe dont nous sommes parfois transis jusqu’au tréfonds de notre âme. C’est bien là la texture des passions, ces brusques mouvements qui font se retourner l’étoffe ordinaire de nos affects pour en faire cette toile convulsive qui nous emporte au loin, bien au-delà de ce que notre conscience aurait pu imaginer comme trame de nos comportements. Un bonheur actuel s’abreuve à un autre qui a disparu de notre champ de vision, nullement du registre de notre vie intime, profonde, lovée en quel endroit que nous serions les seuls à pouvoir reconnaître. Une ténébreuse climatique des lieux dont nous sommes les uniques à posséder la clé.

   Quelque part dans son essai de jeunesse « L’extase matérielle », Le Clézio dit :

 

« Le regard donne son mouvement au monde. Il le façonne ».

  

   Oui, c’est notre regard qui métamorphose le monde, lui donne son contenu, définit ses apparences, le porte devant nous en tant que cette irremplaçable unicité dont, par essence, il ne peut qu’être affecté. Ce monde-là qui vient à nous est notre monde, celui que notre conscience intentionnelle, notre mémoire, nos souvenirs ont élaboré de manière à ce que, possédant un amer pour notre conscience, nous n’errions inutilement à la lisière des choses sans jamais en connaître la substance plénière, la saveur à nulle autre pareille. Ce lien indéfectible du monde à qui nous sommes, de qui nous sommes au monde est la seule façon pour nous de ne pas perdre pied, de demeurer homme parmi la multitude des autres hommes, de porter notre lucidité au-devant d’elle, d’en faire cet éclaireur de pointe qui sera notre lumignon dans la nuit lourde de l’inconscient.

   Ce ciel de nuages sombres, ces strates de plis horizontaux, ces longues dérives célestes sont à nous, nous dialoguons avec eux de la façon essentielle qui est la nôtre.  Ce long rai de lumière, ce partage du jour et de la nuit, ce langage à peine proféré dans l’aube qui vient et, bientôt mourra, tout ceci nous est intimement coalescent. Les ferait-on disparaître et ils nous manqueraient soudain et notre intégrité perceptive en serait atteinte en même temps que notre humeur s’assombrirait de cette perte. Cette mer étale, doucement bombée, cette immense mare liquide qui bat au rythme de ses abysses, qui frémit à la cadence de ses courants, c’est un peu de notre cœur qui se répand là, un peu de notre sang qui fait ses longues stases et se désespère de ne pouvoir couvrir l’immensité des océans, de ne pouvoir connaître la plénitude des eaux, elles ressemblent aux premières marées qui précédèrent notre naissance, furent les originaires empreintes de la vie sur la membrane souple, ductile de notre psyché.

   Cette bande bleue du rivage, ce genre de miroir où se reflète la longue conscience du ciel, cette osmose eau/terre, ne disent-ils la confusion, parfois, des éléments multiples qui composent notre corps, le disposent une fois à la pesanteur de la terre, une autre fois à la souplesse de l’eau, à sa mouvance infinie ? Nous sommes nous-mêmes un fragment de ces éléments, un reflet de ce cosmos qui gire au-dessus de nos têtes et nous invite à la belle fête de la présence. Et cette ligne d’oiseaux, sans doute des goélands occupés à se nourrir, n’est-elle la réplique de notre propre aventure sur terre, naître, boire, manger, dormir, aimer, donner la vie puis recevoir la mort ?

   Placés à l’exacte jointure nycthémérale, individus successivement situés à la jonction de l’ombre et de la lumière, clignotement furtif entre deux infinis, aimant tour à tour puis perdant tout amour afin que le néant, enfin reconnu, nous  puissions renoncer à voir, toucher, sentir, humer, entendre, tous sens au gré desquels notre condition nous est remise comme la singularité qu’elle est, nous aiguisons nos pupilles, affutons nos doigts, exerçons notre ouïe dans un ultime geste de possession du monde. Oui, ce monde est à nous jusqu’à la plus ultime désespérance. C’est pour cette raison qu’il est beau, infiniment beau, infiniment éblouissant, pour cette raison qu’il nous fascine et ceci jusqu’au dernier jour de notre perte.

   Il y a tant à regarder partout et l’heure avance qui crépite et s’impatiente d’oublier la précédente, de faire surgir la suivante. Oui, la suivante ! Tel est notre avenir d’homme cloué à la temporalité. L’heure est donatrice qui vient.  L’heure est mortelle qui fuit. Nous sommes au mitan de cette polémique. Nous sommes, sans doute, cette polémique même puisque, vivant, nous portons en nous le germe de notre résolution finale. Et c’est en ceci que consiste toute joie : être et ne pas être successivement sans savoir vraiment le lieu et le temps de notre chute ! Ce rai de lumière, que ne pouvons-nous en faire le sésame d’une nouvelle vie ?  Oui, il y a tant à voir !

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 09:51
Le Monde Blanc.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Approche du Monde Blanc.

 

   Paradoxalement, connaître Le Monde Blanc n’est nullement s’immerger en son sein du premier regard. Le réserver pour plus tard comme on le ferait d’une friandise. Certains territoires fécondés par l’immensité, glacés par le silence, visités par la lumière bourgeonnante ont besoin d’un repos dont, bientôt, ils se hisseront, tel l’iceberg, des flots anguleux de la banquise. Il faut cette attente, longue, précise, presque située dans l’exactitude d’une pensée orthogonale afin que se dévoile l’endroit singulier d’une apparition. Car le beau paysage, la nature sublime sont cette exception dont l’avènement demande que s’ouvre un regard empli d’une attention fondatrice. Car ce qui va avoir lieu ne naît pas seulement de soi. Car ce qui va entonner un hymne unique n’en trouve nullement les seules ressources en quelque pli intime de son être. Tout ceci, cette juste esthétique se situe à une intersection de notre désir de connaître, de la souple volonté des choses de se donner à voir selon des esquisses qui étaient inapparentes, sur le point de paraître dans la pente de l’heure.

 

   Imaginerait-on un Tristan fougueux ?

 

   Il n’y a jamais de consécration de quoi que ce soit à l’aune d’une hâte qui en détruirait le fragile équilibre. La beauté est cette exception qui mérite retrait en nous, recueillement et enfin dépliement de notre sensibilité sur laquelle s’imprimeront la teinte claire d’une aube, la ramure fine de l’arbre, le lacis d’un ruisseau dans le clair-obscur d’une frondaison. Imaginerait-on un Tristan fougueux s’emparant d’une Iseult convoitée sans même en avoir forgé minutieusement, au gré d’une longue patience, l’image intérieure, idéale, la seule qui convienne à l’expression de l’amour courtois en sa belle sensibilité ? Les mythes les plus signifiants sont ceux qui se bâtissent sur ce temps d’incubation qui est le ferment de toute fiction fondée sur la puissance de déploiement d’un songe. Surgir dans le réel sans ces indispensables prémisses c’est courir le risque de ne rencontrer qu’une réification sans autre valeur que son aveugle densité, son opacité sans langage.

 

   L’autre du Monde Blanc.

 

   L’air est dilaté, moite, qui fait sa tunique d’humidité autour des corps. Ses auréoles cireuses au sein des cerneaux de matière grise. Respirations à la peine, tempes serrées, gorges dans lesquelles se précipitent les flammes du jour. Sexes contraints dans leurs geôles de toile. Ventouses des pieds aspirant la dalle visqueuse du limon. Partout sont les racines des palétuviers qui s’entrecroisent, emmêlent leurs incompréhensibles complexités. Les crabes aux pinces levées coupent l’air avec des bruits de cisailles. Dans le quadrillage dense des rues chaloupent des reins que ceignent des pagnes arc-en-ciel. Les rumeurs s’élèvent des trottoirs de ciment, les hauts talons les percutent, les pieds les martèlent de toute l’impatience qu’ils mettent à posséder le moindre espace disponible. Les linges de chaleur battent contre les hautes façades anonymes aux vitrages étincelants. Tours immenses, Babels de la cupidité. Fusion de la lumière pareille à la gueule d’un four, à la béance d’un convertisseur en furie. Yeux dissimulés derrière les vitres noires, muettes, lourdes. La conscience a disparu. Les pensées sont soudées au rocher du corps, telles des patelles. Parfois un bruit de succion, l’émission d’un mot scindé en deux, poncé, usé, une syllabe aphasique, une chute verbale dans le vortex des déplacements, le concert des klaxons, les clameurs des colporteurs, les hululements des livreurs, les borborygmes des touristes aux visages curieux, aux yeux archivant des milliers d’images dans le puits sans fond des pupilles. Foule processionnaire, inaltérable chenille dépliant sa marche hasardeuse dans les boyaux des ruelles où s’amassent les boules de sons, où s’assemblent en meutes compactes les désirs. De manger. D’aimer violemment, là au coin de l’avenue percutée du bourdonnement violent des néons D’inventorier tout ce qui peut l’être dans le temps qui file à la vitesse de l’éclair. On bouge d’un seul et même mouvement de son anatomie multiple. On avance sur ses milliers de pattes siamoises, on progresse dans le temps avec ses sosies de hasard, on boit de longs traits d’alcool avec des claquements de langue et les palais sont habités d’un feu qui tient lieu de joie, se déguise en esthétique de l’insaisissable instant. Partout sont les déhanchements du monde qui n’avance qu’à faire du surplace, à initier une gigue mortelle dont on ne voit plus combien les assauts sont mortifères, logés dans l’invisible de l’événement, prêts à fondre sur toutes les proies consentantes qui confondent l’avoir immédiat avec l’être qui jamais ne renonce à sa belle verticalité, à son exigence de vérité. Tellement de choses inadéquates, de faussetés, de marches de biais avec l’arme des pinces prête à attaquer, saisir, livrer à la manducation tout ce qui peut l’être. Tellement de postures qui diffèrent de soi, de son essence en son irremplaçable présence. Tellement !

 

   Affinités avec le Monde Blanc.

 

   Monde Blanc, mais pourquoi donc avec des Majuscules ? Mais tout simplement parce qu’exister dans l’authentique, revient à créer un Monde, le sien propre avec ses perspectives, ses valeurs, ses positions relatives mais toujours placées sous la juridiction d’une Idée, de l’Absolu, ces irremplaçables feux qui tracent l’esquisse de la seule voie à considérer. Blanc en raison de sa neutralité, de son affiliation au Rien, au Néant qui l’installent immédiatement, cette voie inimitable, dans une origine, une capacité fondatrice de l’être. Jamais ce dernier ne saurait s’enlever à partir de la couleur, du bavardage, de la polyphonie dont les prédicats déjà affirmés s’exonèrent d’une nature, de la provenance d’une source à laquelle il s’abreuve comme à une fontaine de jouvence. Monde-Blanc telle une essence indépassable qui, certes, possède des liens avec l’exister dont les affinités sont les formes de passage, les médiatrices ouvrant l’espace du sensible aux belles aventures de la raison, du concept, des Formes qui constituent leur ossature, les tissent de l’intérieur, les disposent si près de nous les Distraits.

   Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ? Sous ces hautes latitudes la pensée pourrait être engourdie, prise de frimas et se réfugier dans l’antre du renoncement, se lover dans son propre creux, capituler, abandonner sa mission de déchiffrer partout où un signe est à débusquer, un hiéroglyphe à interpréter, un palimpseste à parcourir dont la trame nous dira quelque chose qui était en attente depuis des temps immémoriaux. Ici, la pensée est mobile, comme l’air est immobile dans sa parure hivernale. La pensée fulgure, creuse son œil de cyclone, fait souffler les vents impétueux de la connaissance. Car rien ne servirait de se figer, de ramener la taille de son intellection à la dimension de l’infinitésimal. Ici tout vit sous le régime de la grandeur, tout se mesure à l’aune de la majesté des glaciers, à l’intensité de la lumière qui peint d’un bleu profond le dôme translucide de l’extrémité du monde. Comme un symbole de ce qu’il y a de plus élevé à atteindre. Peut-être le rayonnement d’une étoile, la poudre scintillante de la Voie Lactée, le profond du cosmos en son lointain mystère. Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ?

 

   Ce qui est à saisir.

 

   L’air est limpide, suspendu au ciel comme une goutte de givre. Il n’y a pas de bruit. Pas le moindre pépiement. Pas le plus infime souffle d’air qui dirait la sourde présence du blizzard, son appartenance à un monde déjà en partance pour une aventure, propice au surgissement d’une anecdote. Non, tout est calme, fixe, identique à l’instant qui précède le ravissement, la venue de l’Aimée, la parution de l’étoile blanche au-dessus du fil de l’horizon. Tout est esquisse, estompe, impression neige levante, diffusion d’une clarté suspendue entre ciel et terre. Vol stationnaire des arbres entourés d’un sarrau couleur de cendre. Invisible trame de l’éther qui unit, en une même nuée, des certitudes d’être, levées dans la justesse du temps. Plus de fuite fluviale héraclitéenne. Plus de chute dans la gorge étroite, meurtrie, du sablier. Seulement une clepsydre arrêtée où les gouttes, une à une, tressent l’onde d’une joie. En sustentation. Rien ne naît d’autre chose que de soi. Rien qui incline à différer de son être. Fuseaux des branches pris d’une souveraineté, d’une autarcie, autant de synonymes d’une inaltérable liberté.

 

   Sans-pourquoi.

 

   Et pourtant nulle solitude qui viendrait entamer la sensation d’exister selon l’exigence d’une belle esthétique. Tout est dans la liaison du simple, dans la limpidité du ressourcement, dans l’imperceptible parole qui court d’une réalité à l’autre comme l’essaim d’abeilles est un seul être rassemblé dans l’illusion de son éparpillement. Paradoxe inouï tellement contraire à l’oriflamme des foules bruyantes. Ici, entre les choses, une naturelle fluence que rien de fâcheux ne saurait arrêter. Tout simplement parce que nul ne peut interrompre le jeu de la nature procédant au déploiement silencieux de ce qu’elle est, un imperceptible mouvement qui vit de son propre battement, ne se questionne jamais, vit de sa vie, telle la Rose de Silesius qui est sans pourquoi. Alors nous sentons combien nous sommes proches d’une définition de l’art, ce sans-pourquoi qui transcende le réel à seulement exister pour ce qu’il est, dessin pour dessin, gravure pour gravure, musique pour musique.

 

   Vision septentrionale vs Vision équatoriale.

 

   Être au cœur des choses, c’est aussi être au plein des significations, au centre de l’être par quoi l’œuvre belle est la singularité qu’elle est, geste à jamais duplicable, gemme temporelle faisant vibrer sa goutte de cristal au lieu même où ça pense, ça goûte, ça brille dans la sensibilité, ça détoure le sentiment, ça orne le raisonnement, ça fait fructifier le regard. Il n’y a nulle autre exigence que de se doter d’une vision septentrionale, laquelle allant à l’essentiel, se vêtant de rigueur, vise la cible qui, de toute éternité, doit être la sienne : être au point focal des choses, non sur leur périphérie brillante, chatoyante. La pensée équatoriale, qui en est l’exact contraire, est trop dispersée, trop occupée à danser, à flâner, à se divertir de l’oiseau coloré qui passe, de la corolle de la jupe qui flotte, des allées et venues qui altèrent l’attention, la dispersent dans un éternel fourmillement. Vertige de l’œil qui se sait orphelin d’une vision juste. Car il est nécessaire de se méfier des clartés qui aveuglent et de conduire l’esprit au seul site qui convienne, à savoir là où règne l’extrême pointe d’un savoir universel qui fait foin de toutes les approximations, les aberrations, s’écarte des miroirs aux alouettes. Oui, partout sont les minces fragments de verroteries qui sont les leurres du réel, son déguisement, les artefacts selon lesquels il se présente à nous sous des oripeaux dont il convient de se débarrasser avec la plus belle des résolutions qui soit. Toujours une éclatante fantasmagorie qui dissimule la franchise d’une aurore boréale. Toujours une danse derrière laquelle découvrir le glaive de glace lumineux de l’iceberg. Toujours une gigue faisant écran devant la Grande Ourse, cette constellation circumpolaire dont on ne voit plus guère l’éclat alors qu’elle nous invite à la plus belle des méditations qui soit, la même dont Victor Hugo, dans Les Contemplations, nous invite à nous ouvrir à son incommensurable présence :

 

« Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes ;

Si nous pouvions passer les bleus septentrions ;

Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes,

Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,

Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,

Cette petite étoile, atome de phosphore,

Devenir par degrés un monstre de rayons… »

 

   Comment mieux clore notre méditation sur cette belle photographie empreinte de sensibilité et d’ouverture vers ce qui l’accomplit, que de placer en épilogue les inventions du génie poétique de Victor Hugo, à bien des égards indépassable ? Les bleus septentrions apparaissent comme la limite au-delà de laquelle s’ouvre l’infini, se montre l’éternité telle qu’en elle-même une poésie inspirée nous en fait l’inestimable don. « Magnitudo Parvi », (« Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature »), est ce sommet pareil à l’immensité polaire, à la solennité des immenses glaciers qui nous invitent à l’expérience ineffable de la contemplation de l’univers, cet inconnaissable puisque, tels les arbres de Gilles Molinier, ils enferment un mystère, un secret impénétrable auxquels ils sont les seuls, peut-être, à avoir accès. « Les arbres pensent-ils ? » (titre d’un autre de mes articles consacrés à cette même œuvre). Mais ici, nous sortons du cadre traditionnel de nos représentations pour embrasser la vastitude d’une métaphysique. Portrait d’un monde idéalisé, d’un cosmos qui attire en même temps qu’il questionne. L’art est cette étrange dimension qui relie l’homme à ce qui le transcende et le requiert comme celui, seul, qui pourrait apporter une réponse. La pensée septentrionale, que nous avons essayé de thématiser trop rapidement, serait-elle un essai de franchir ce qui nous contraint et nous conduit aux touffeurs d’une réflexion équatoriale toujours insuffisante à poursuivre l’objet de son illusoire quête ? Ceci mérite d’être médité plus avant. Le temps est devant nous qui montre le chemin !

 

 

 

 

 

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