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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 08:47
« Torse ».

« Torse ».

Eau forte et aquatinte.

Œuvre : François Dupuis.

Au début rien n’était que la feuille vierge, la plaque de métal intacte et « Torse » un vague rêve à l’horizon de l’artiste, une belle inconnue dont les voyeurs de l’œuvre n’étaient même pas conscients. Pour percevoir, soit il faut avoir l’objet posé devant soi, soit l’halluciner au moyen de son imaginaire et le porter dans l’aire d’une possible émergence. Ce qui est passionnant, c’est de voir comment l’œuvre naît, ce qu’elle engage dans les profondeurs de ceux qui en seront les témoins, le sachant ou bien à leur insu. Il en est ainsi des œuvres d’art, elles procèdent toujours à la mise en place d’une temporalité double, celle originaire de l’artiste, celle dérivée des regardants. Le statut ontologique de l’apparition est donc toujours l’objet d’un décalage, mais aussi d’une valeur relative de deux intentionnalités qui, au final, devront consentir à coïncider, au moins à viser le même spectacle, le contenu en serait-il différent pour de simples considérations existentielles. Le regard, les expériences, les sensibilités des divers protagonistes sont, par nature, différents. C’est à un accord des différences par l’intermédiaire du plus petit dénominateur commun qu’il faut se résoudre afin que l’objet d’art délivre un sens.

Mais, d’abord il faut regarder. L’artiste est dans son atelier, penché sur l’œuvre en train de se créer. La verrière diffuse ce qu’il faut de clarté pour que le mystère de la parution demeure entier. Ce qui s’accomplit, ici, dans le silence du lieu, est identique au surgissement de l’épreuve photographique au contact des sels d’argent dans le clair-obscur du laboratoire. Rien n’est qu’attente et absence de profération, puis soudain, apparaissent les premières ébauches de ce qui sera et s’inscrira dans le temps à la manière d’une nécessité. L’art est ceci, la vérité inscrivant le chiffre de sa propre présence sur la plaque du réel ou bien il n’est rien que pure digression. Regardons donc. La plaque de cuivre fait son feu que, bientôt, recouvre le film du vernis. A partir d’ici se font les gestes décisifs qui seront partie intégrante de l’œuvre. Mais que sont donc ces gestes en leur essence ? Inciser à la pointe afin d’ouvrir le vernis est non seulement une technique, mais une projection du corps même du créateur, de son esprit, de ses affects, de ses conceptions dans le secret de la matière. Gravant, c’est une manière de démiurge à l’œuvre que nous découvrons en train de façonner un monde à sa propre image. Car c’est bien de ceci dont il s’agit. Tout comme l’ordonnateur de l’univers pétrit la boule d’argile afin de lui donner forme et sens, l’artiste prélève dans sa chair les fibres vives de son exister avec la finalité d’en faire le don à cela même qui accueille son geste, cette plaque qui est comme son écho, son alter ego, sa raison de vivre. Alors, petit à petit, à chaque morsure de la pointe, c’est déjà la mise au monde de « Torse », cette illusion qui se vêt des habits, sinon du réel, du moins de ses repères iconiques. C’est une image qui se précise avec sa topologie, ses valeurs du plus sombre au plus clair, ses hachures et ses scarifications, ses profondeurs et ses retraits. Mais il faut s’absenter un moment de la fascination dans laquelle nous plonge la création et se diriger vers ce qui fait sens en profondeur.

Que sont donc chaque incision, chaque morsure, chaque polissage en dehors d’une modification de la trame du métal, de ses caractères physiques ? Que visent-ils à mettre en œuvre ? Mais tout simplement les prémisses d’un sens dont, sans doute, l’artiste n’est pas alerté lui-même. Imaginons telle griffure comme le souvenir de l’amante, telle autre identique à une douleur fulgurante qui, un jour, irradia et saisit l’âme. Imaginons, telle surface se lissant sous la spatule du brunissoir à la manière de la caresse maternelle originelle, telle autre surgissant de la vague chargée d’écume un jour d’enfance, voyons encore la diffusion de l’encre telle une nuit chargée d’étoiles dont la poésie, encore aujourd’hui chante sous le rouleau de la presse. Penchés au-dessus de l’épaule de l’aquafortiste, cet alchimiste des temps esthétiques, voyons combien la révélation de l’image porte son empreinte. La pointe d’acier, tel un calame divin a entamé l’ordre du réel, lui assignant de figurer dans celui du symbolique, de l’imaginaire. Belle triade sémantique dont l’œuvre ne se départira plus pour la simple raison que son initiateur y aura introduit les sèmes de l’art, autrement dit les siens propres, tant chaque geste incisant le métal est comme une écharde plantée dans le vif de son être-au-monde. Comprendre ceci, c’est tout à la fois saisir un peu de la biographie de son auteur, mais c’est surtout doter ce qui nous fait face, cette belle encre, des seuls prédicats qui s’y développent avec l’aisance de quelque vérité.

Mais « Torse » ne saurait s’arrêter là, comme si le geste premier de l’artiste la maintenait en un état de suspens dans quelque empyrée inaccessible. « Torse » est en attente de ceux qui vont amener l’œuvre à sa pleine profération, sinon définitive - tous les futurs regardeurs seront requis à cette tâche de signifiance -, du moins dans une manière de complétude qui la portera au-devant d’elle dans la manifestation qu’elle est. Dans le musée, dans la galerie, les regards sont là qui fécondent l’œuvre, la polinisent, l’amènent à l’éclat du paraître. Car les sèmes - autrement dit la semence - auront à trouver les nécessaires correspondances de manière à ce qu’une suite fondatrice soit donnée. Les regardeurs dont les yeux sont éclairés par un infini lexique de manifestations enracinées dans leur vécu, verseront à la source commune leur propre part de ressenti, d’émotion, de souvenirs (quelque part en eux, tout comme en l’artiste vit une manière d’archétype dont « Torse » est l’une des multiples déclinaisons) et, ainsi, à la conjonction des regards, visions du créateur, visions de ceux qui assurent la réception de l’œuvre, celle-ci trouvera la voie à frayer pour signifier son propre être-au-monde.

« Torse », nous l’aimons telle qu’elle est, issue de sa nuit, du fond dont elle s’est extirpée pour surgir dans cette présence de l’art qui est pure lumière. « Eau-forte », quel plus beau nom pouvait-on donner à ce qui se promet à notre propre ressourcement ?

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 20:21
Cette ligne au large des yeux.

Du côté de Saint Malo.

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

  

   L’avant-dire des choses.

 

   Au début des choses, au tout début, dans le bourgeonnement premier du monde c’est une manière d’enfermement, une occlusion, un langage qui hésite et les mots se mêlent aux mots en pelotes, en nœuds inextricables, en fuseaux qui bourdonnent tout contre la vitre du ciel, au-dessus de l’illisible présence d’une terre encore dépossédée de ses attributs, simple absence glissant au sein même de sa vacuité. Ce qui est le plus incompréhensible, toute cette confusion de lignes, ces trains d’ondes indistincts, ces effusions appelant d’autres effusions. La terre n’est pas encore la terre, l’eau n’a pas commencé son long poème liquide, l’air est serré à la façon d’une tunique d’insecte, le feu dort dans sa gangue solaire, lumière incohérente qui attend l’instant de son surgissement, de son dévalement de photons.

 

   En attente de.

 

   Cela attend, cela s’impatiente parfois, cela fait son bruit d’arrière-monde comme si un démiurge malhabile tardait à mettre en œuvre son projet artisanal. Cela vit de l’intérieur, identique à une innocente conscience qui profèrerait un babil, jouerait à prononcer les termes de la venue au monde, sauterait à cloche-pied avant que de s’assurer de son hypothétique cheminement. Comme si le monde hésitait à être monde, à se donner sous la figure d’êtres achevés, promis à un devenir assuré de soi, à une surrection claire parmi le dédale des ombres, le labyrinthe des possibles existentiels. Il est si délicat de s’extraire de cette boule incantatoire avec son bruit de fond universel, de prendre forme, cette matrice définitive sous laquelle éprouver les limites de son essence, réaliser sa propre esquisse et se lever dans la faille étroite d’un destin.

 

   Trois lignes, d’abord.

 

   Quelque chose s’est déplié, quelque chose a parlé et voici que le silence se déchire, identique à une soie dont on partagerait la nappe serrée des fils. La nuit unitive, les ténèbres aux membranes de chauves-souris ont porté leur invisible voilure à la cimaise d’une connaissance. L’obscur est devenu lumière, l’étrange se décline sous le familier, l’illisible commence à tracer sur la toile du jour les signes de l’humain, ce paysage à l’extrême qui tire de sa proche inapparence le lexique de la beauté simple.

 

   Cela pleure en nous.

 

   Tout est là, posé dans l’évidence et pourtant cela pleure en nous, cela demande des comptes, cela fait sa complainte d’ennui, sa demande à devenir cette feuille de visibilité dont on lira les nervures, dont on goûtera le limbe à la manière d’une liqueur, d’un incroyable présent qui, précisément, se vêt du beau nom de « présence ». Tout se relie alors sous la bannière d’une harmone si vaste qu’on n’en discerne nullement les contours, les points de fixation qui s’arriment bien au-delà du regard des hommes dans cet inconnu qui appelle et referme d’un même mouvement la porte entr’ouverte de la question.

 

   Espace du recueil.

 

   Cela frappe les trois coups, comme au théâtre et les ondes du brigadier de bois fraient en nous l’espace du recueil de ce qui se donne à voir. Là, tout près, à portée de sentiment, une frise liquide qui fait sa trace de joie subite. Puis un grésillement de l’eau, les fils d’Ariane brodant la naturelle complexité des choses, leur complicité, le rythme de leur ordonnancement. Puis, au milieu de la plaine aquatique, cette barre d’écume, ce Verbe qui s’exhausse du presque rien, de l’inattendu, qui fait sa corolle de plénitude, son feu blanc instantanément rivé au pli intime de l’âme.

 

   A profusion.

 

   Cela fait sens soudain, cela s’entoure de noms, s’auréole d’adjectifs, se met à scintiller de la présence d’adverbes, parvient à la limite presque insoutenable de l’interjection. C’est si près du questionnement que nous en devinons les remous dans la citadelle du corps, la luxuriance sur la margelle de l’esprit. Plus loin les flux apaisés de la nappe vert-bleue si semblable à la turquoise de la fragile libellule. Enfin, à la lisière du déchiffrable, une langue de roches noires nous disant le terme, bientôt, du paradoxal événement. Un plateau de nuages,  schiste bleu qui traverse le jour vient clore la belle réalité de ce qui, à profusion, inonde la conque de notre vision.

 

  Qui floconne, là.

 

  Seulement nous ne sommes pas quittes de cette représentation. Des filins sont jetés qui nous rapatrient en nous et qui demandent raison. Mais peut-on jamais convoquer le paysage, acculer la nature à dévoiler le secret de son être ? Ce serait pure inconséquence que de le penser, inconscience majuscule que de requérir une réponse allouée au soulagement de notre mélancolie. Tout flotte là, maintenant, avec la belle tranquillité de ce qui va de soi. Nuages jouent avec mer qui joue avec terre qui se pose doucement sur l’immense lac bleu qui fait sa barre blanche qui floconne là, tout près de la braise de notre espoir. Il n’y a rien à dire, pas de geste à effectuer, nulle action à entreprendre. Demeurer assis en tailleur sur le socle des talons, sentir le fourmillement des choses dans la rivière de sable, le gris des grains gagnant l’anse marine du corps si près d’une fusion, d’une immersion. Eau lustrale qui pourrait nous reconduire en arrière de nous, avant même que notre nom ne nous assure d’une possible éternité.

 

   Gratuité du monde.

 

   Oui, d’une éternité. Le sentiment d’être glisse sur la feuille souple de l’eau, la demande d’accueil reçoit un don de ce qui, devant soi, fait son fruit de plénitude. A tout moment un corail pourrait émerger de l’eau pour nous dire la gratuité du monde à notre endroit. Une anémone teintée d’améthyste et de flagelles de nacre pourrait s’ouvrir en clairière afin de créer un poème nous encerclant de la souple latitude de sa prodigalité et les mots gonfleraient la nacelle de notre corps telle une baudruche marine, peut-être la semblance avec le poisson-lune, cet oursin des abysses portant avec lui l’entière charge de mystère qui nous étreint à chaque pas accompli dans la pénombre d’une incertitude.

 

   Empan océanique.

 

   Cependant, notre état d’âme, s’il est bien teinté de mélancolie ne s’abreuve nullement à l’essence du tragique. Oui, c’est bien une ivresse telle celle de l’infini qui nous rencontre, ici et maintenant, sur ce bout de terre qui devient la fondation même de notre patrie, le lieu éternel de notre chant, l’espace de notre communion avec ce qui est. Large empan océanique qui insuffle à notre séjour parmi les vivants la dimension d’une expérience cosmologique. Cela s’ouvre infiniment dans toutes les directions, cela palpite, cela fuse en rayons, cela s’étoile en milliers d’irisations comme si nous étions au centre d’un feu, foyer lumineux d’où part toute manifestation de félicité.

 

   Prolixe libation.

 

   Pourtant, dans un creux de notre pierre levée, peut-être le départ d’une fissure, la ligne de clivage qui, un jour, fera de nous deux territoires distincts, deux versants opposés qui se déliteront dans le sable d’une finitude. Non, nous ne serons pas ces colosses aux pieds d’argile tant que durera la sublime tension du paysage. Elle nous traverse, réalise son arcature, multiplie les crêtes et les sommets d’où observer la beauté insigne qui coule du ciel à la manière d’une prolixe libation. Rien, ici, ne peut être divisé. Rien ne peut se soustraire de rien. Le souffle est long qui parcourt d’un horizon à l’autre le dôme translucide du réel, cette subtile effervescence qui jamais ne pourra s’enclore en une enceinte, recevoir de limites, se laisser frapper au sceau d’une mortelle vacuité.

 

  Abîme qui se creuse.

 

   Le sublime est cette pure verticalité qui ne tient son pouvoir que d’elle, de nous aussi qui en éprouvons l’effrayante amplitude. Certes « effrayante », ce qui est le lot des choses belles lorsque celles-ci se situent à la limite de l’insoutenable. Ce qui est, à proprement parler, inenvisageable et qui nous tient en suspens, c’est l’écart, l’abîme qui se creuse de cette cruelle beauté à notre propre demeure qui tremble et demande une rémission. Celle-ci, seule le temps peut en accomplir l’incommensurable adresse afin que nous puissions emplir nos pupilles de ce qui pourrait les offenser si, d’aventure, nous devenions aveugles à ce ciel bourgeonnant, à cet horizon se disant tout en se retirant, à cette plaque d’eau couleur d’éternité, à ce  trait blanc  qui avance vers nous avec sa belle constance d’écume, à ces flots apaisés qui dessinent en leur mouvance les signes de l’immédiate saisie de cela même qui nous est remis comme notre destin. Oui, longtemps encore nos yeux s’ouvriront au bruit léger du jour. Qui, toujours est en attente d’accord. Seuls les hommes peuvent en être les récipiendaires. Seuls !

 

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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 09:46
Du-dedans de soi en direction du monde.

Barbara Kroll.

Esquisse.

[ Ce texte, mi-nouvelle, mi-essai, est à considérer comme une approche fictionnelle de ce que pourrait recevoir comme définition l’être-que-nous-sommes dans une tentative de compréhension de soi (son propre « monde »), mais aussi de la totalité de l’étant dans lequel il habite en abyme (« l’univers »). Je poserai comme thèse initiale qu’être revient à prendre connaissance de soi à partir d’une constante relation (un passage, un métabolisme) s’établissant entre le « monde-pour-soi » et « l’univers-pour-tous ». Ceci constituant la signification ultime par laquelle se saisir de l’être dans un vaste essai synthétique. La métaphore de l’habitat servira de cadre général agissant comme nervure capable de fournir une architecture à un concept nécessairement abstrait. Bien évidemment, une telle fable est du domaine de la pure intellection, soit d’une vérité singulière recevant sa propre approbation du-dedans d’elle-même, à la manière de l’apodicticité des philosophes.]

C’était déjà une épreuve que de vous regarder et de ne rien savoir. D’où venait cet air d’abattement, cette attitude inclinée à la douleur alors que le ciel ruisselait dans le bleu, que Syracuse agitait ses palmiers dans la lumière d’été, que la Méditerranée faisait ses milliers de verroteries à l’infini ? Fallait-il qu’une tragédie vous eût atteinte, peut-être la survenue d’une brusque séparation ou bien quelque maladie sournoise faisant votre siège. Il est si difficile d’assister à une douleur muette, de n’en point saisir le sens, de demeurer les mains vides et l’âme troublée. De la Piazza Regina Margherita sur laquelle je venais souvent prendre un verre, j’observais le cube insolent de votre maison, terrier de ciment qui vous isolait du reste du monde. Les murs étaient ceux d’une forteresse avec de lourds étais de pierre prenant appui sur le sol, d’étroites fenêtres qui faisaient penser à des meurtrières, le toit brulé de soleil, le dallage de galets descendant en pente douce vers le port. Là était votre refuge, là était votre secret. Vous ne sortiez guère de votre abri ou bien alors dans la discrétion et c’est à peine si vos pas, sur les dalles de ciment, laissaient une fugitive empreinte, pareille à celle du scarabée sur le sol de poussière. Vous sortiez le matin, suivant la rigole d’ombre des rues, longeant l’arête plus claire des trottoirs comme pour mieux vous confondre avec votre propre fuite. Puis le soir, lorsqu’à l’aplomb des toits tombait une cendre violette, poudreuse, à la limite de la disparition, vous paraissiez, toujours dans cette même irrésolution qui donnait à votre allure le charme des impromptus. De cette cendre, de cette écume, vous étiez un genre de fragment, une infime particule s’effaçant à même qu’elle paraissait. Dans la journée, vous disparaissiez au profond de votre gîte, fuyant la ouate blanche de l’étoile au zénith, ses violentes éclaboussures. Il fallait bien reconnaître la manière d’inconscience qui consistait à longer les murs à l’heure verticale, au plein de l’été, alors que la Sicile brûlait du même feu que celui qui consumait l’Etna depuis la nuit des temps. Observant vos rares apparitions, comme l’entomologiste l’aurait fait d’un papillon rare ne sortant qu’avec la fraîcheur, j’en arrivais, notant tout sur un carnet - votre silhouette, la sévérité de votre robe noire, la sagesse de vos cheveux le plus souvent ramenés en chignon qu’une écaille retenait -, j’en arrivais donc à posséder de vous un savoir suffisant, sinon quelque hypothèse qui convenait à une approche de celle que vous sembliez être. C’était toujours mieux que de demeurer dans le silence avec une taie d’oubli où s’abîmait l’intelligence de vous. Il fallait connaître. Se voiler la face eût été indécent !

Du-dedans de soi ...

Vous avez choisi d’être là, au plein de votre demeure, dans le silence des murs, alors que tout s’agite autour de vous, aussi bien la foule colorée des gens, aussi bien les flammes solaires qui font leur carrousel dans le ciel teinté de blanc. C’est un refuge en même temps que le lieu d’un ressourcement. C’est une halte en même temps que l’occupation de l’espace en son entier. Il n’y a d’autre station que celle-ci afin que quelque chose s’éclaire comme un sens à donner aux choses. Aux yeux des incroyants et des analphabètes, aux oreilles des sourds, aux jambes lourdes des paralytiques, vous n’apparaîtrez qu’à l’aune d’une fuite et l’on n’aura de cesse d’assimiler votre existence à l’empan étroit d’une retraite, à la perdition dans la cellule définitive d’une réclusion. Vos geôliers, ceux qui vous auront condamnée avant même de vous avoir comprise auront fait de leur raisonnement aussi hâtif qu’indigent, le foyer même par lequel ils disparaîtront à une vision qu’ils auraient pu avoir du monde. Je dis bien « du monde », non de « l’univers » car, entre eux, « le monde », « l’univers », il y a comme un abîme sans fin qui se creuse. Une démesure, l’éloignement de deux pôles identiques qui se repoussent. Car, ici, il convient de placer du concept sous des nominations apparemment bien innocentes, immédiatement perceptibles, aisément repérables. En réalité, une manière d’apodicticité dont il conviendrait de s’éloigner afin de ne pas sombrer dans de trop faciles évidences. Il y a vous, il y a l’en-dedans de vous - « le monde » - ; l’en-dehors de vous - « l’univers ». Mais, un instant, demeurons et posons les choses devant nous afin qu’elles se présentent dans leur ordre naturel.

Afin de comprendre « l’univers », dans une première appréhension intellectuelle, il suffit de penser à tout ce qui n’est pas nous, qui nous est extérieur, que l’on peut facilement observer depuis sa propre place de sujet. C’est le domaine du préhensible, de l’utilisable, de l’ustensilité, de l’à-portée-de-la-main. Sous ce vocable générique, il faut aussi bien entendre les choses de la vie matérielle telles que le marteau ou bien la pomme, mais aussi bien l’étoile au fond du cosmos, le nuage, le feu, l’arbre et, enfin, l’Autre, puisqu’aussi bien nous pouvons en réaliser une approche matérielle, incarnée, rendre compte de ses qualités, décrire son épiphanie. L’on aura compris que le terme « d’univers » recouvre celui, quasiment homonyme, « d’altérité ». Est « univers », tout ce qui n’est pas nous, dont nous pourrions dire qu’il constitue un commode satellite nous permettant de fixer, depuis notre périphérie, les coordonnées de notre quadrature spatio-temporelle, en même temps qu’existentielle.

« Le monde », quant à lui, se déduira facilement de « l’univers » par la simple mise en relation ou, plutôt, par la mise en œuvre du processus dialectique, la loi des contraires y jouant le rôle d’une architectonique. Le système du « monde » se construira en raison inverse de ce que le système de « l’univers » nous aura fourni comme clé compréhensive, à savoir que le « monde » sera ce qui fera face à « l’univers » à défaut de s’y inclure. Le « monde » sera pure singularité, essence par laquelle un individu prendra non seulement acte de lui-même, mais de tout ce qui l’entoure comme ce qui n’est pas lui. Il n’y a guère d’autre voie pour se construire une ontologie et brûler de l’intérieur même de son propre être, s’excluant en cela de toute tentative de se percevoir comme un fragment d’un corps plus grand que soi mais qui ne nous appartient pas, pour la simple raison que, si nous admirons l’étoile, pour autant nous ne sommes ni Betelgeuse, ni Polaris, ni Capella.

… en direction du monde.

Le jour est levé sur Marzamemi, il ricoche sur les blocs de béton, sur la plaque lisse et éblouissante de la mer. Il peint en rouge brique, en blanc rococo le décor de stuc du Castello Tarufi avec ses murs lépreux, les grilles rouillées de ses fenêtres, sa piscine envahie d’une savane d’herbe, son clocheton de pierre hexagonal semblable à un bloc de nougat, ses moellons et ses créneaux, mémoires d’une ancienne gloire aujourd’hui décatie, vieille fille nostalgique de son passé glorieux. Ailleurs, sur les plages écrasées de soleil s’offrent les victimes expiatoires, faces tournées vers l’astre bouillonnant, seins comme des collines incendiées, peaux lustrées à la manière de bois rituels, sexes dardés ouverts à la puissance de l’heure, au désir violent des hommes. Ici, tout est extérieur à tout. Il n’y a pas de compréhension qui dirait la valeur intime de la poésie, le susurrement de la confidence, l’ébruitement d’un simple chant de cigale dans la rumeur souple de l’enceinte de peau. Ici, tout est violenté, tourné vers l’en-dehors de soi, autrement dit vers cet insaisissable qu’est tout « univers », vers ce fourmillement qui disperse et égare de sa propre certitude d’être. Les bassins des femmes sont pléthoriques, les hanches voluptueuses, les clitoris levés, les lèvres humides au regard des phallus monochromes hissés à l’extérieur de leur fourreau de chair, en quête d’une infinie turgescence comme pour dire la gloire de paraître dans l’accablement du jour. Parfois des freux noirs, en lame de faux, surgissent de la toile du ciel et déchirent l’air de leurs cinglantes mélopées. Alors, sur la terre, il y a comme une immense déchirure et tout monte à l’assaut du ciel, en immenses trombes blanches, en geysers de feux. Les lourds effluves du monoï, les imposantes fragrances des chairs cuites, les pyramides fruitées des crèmes glacées, leurs effractions de vanille outrageuse, la sueur, la dilatation des pores, les soupirs à peine voilés du désir, tout ceci s’étire en longs lambeaux fuligineux, en sourdes cantilènes avec leur bruit de bourdon. L’heure est tellement allouée à cette démesure qu’il n’y a plus que cette lente vibration par laquelle tout demeure figé dans la glu épaisse des heures et l’hébétude est grande qui fait éclater la conscience de soi en millions d’insaisissables particules, loin , très loin, si bien que ce que l’on prétendait connaître, ce préhensible, cet à-portée-de-la-main disparaît à même sa propre profération.

Du-dedans de soi …

Vous êtes dans cette posture étroite, hiératique, qui semble tellement vous définir, coller à celle que vous êtes depuis cette source silencieuse qui vous alimente, coule infiniment entre des rives herbeuses, s’étale en des lacs aux eaux claires, gagne l’aval dans le lacis des mangroves, arrive à l’estuaire dans l’éblouissement de soi. Car, jamais, vous ne vous êtes absentée de vous. C’est la même eau qui vous parcourt depuis la discrétion de la fontaine, ce sont les mêmes gouttes serrées, denses, réunies, qui animent le centre de votre être et le portent au recueil, à la signification, à la pureté. La vérité est là qui fait son parcours droit, dresse sa gemme orthogonale dans la densité du jour. Il n’y a pas besoin d’aller bien loin, de parcourir la crête des montagnes, de naviguer sur les vagues hauturières des océans de verre, de propulser son corps d’insecte dans le ventre glacé des carlingues. Non, il y a simplement lieu d’être en soi, dans le calme de l’aube et de voir poindre le jour. La maison est tout autour avec ses cloisons de ciment et c’est une comptine assourdie de « l’univers » qui arrive sur ses chaussons de soie. Cette une à peine parution des choses, c’est le « monde » qui s’annonce, le seul qui vous soit jamais accessible, « votre monde » inaltérable, celui qui se ressource éternellement à la lumière de la conscience. La vôtre. Il n’y en a pas d’autre ! Il n’y en pas d’autre pour la simple raison que la polyphonie des autres consciences, si elle est bien réelle, levée dans la brume, hissée tout en haut des effigies de vos semblables, elle ne vous parvient que par un jeu de miroir, un phénomène d’écho. Comment, en effet, pourriez-vous en témoigner alors que faire votre propre inventaire est déjà une tâche épuisante ? Et, d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Vous ne savez rien de votre propre visage, ce sont les autres, (« l’extérieur ») qui le voient, en prennent acte et vous le livrent par le biais de la parole, d’un sourire, parfois vous en privent tellement ils sont absents de vous. Mais ceci n’est que pure digression. C’est de vous dont il est question, de votre apparition, de votre phénoménalité dans l’enceinte de celle que vous êtes. Mais il faut éviter la seule rhétorique, le concept abstrait qui dessèche et ne laisse apparaître que les nervures de la feuille à défaut d’en livrer le limbe. Une fois de plus il faut recourir à l’inépuisable, l’inoxydable métaphore qui livre en images ce qui, habituellement, s’énonce en pensée. C’est à trois harmoniques fondamentaux d’une possible ontologie qu’il nous faudra faire appel si nous voulons commencer à faire émerger ce qui, de vous, peut être dit comme possibilité d’existence.

Vous êtes donc dans l’enceinte de pierre, dans le frais des ombrages, penchée comme pour une cérémonie secrète mais vous en êtes la seule officiante, à la fois prêtresse, à la fois récipiendaire d’un geste qui s’annonce dans le secret d’une hiérophanie. La lumière est cendrée, identique à celle que l’on trouve dans les cryptes, au travers des vitres d’un aquarium ou bien dans les aubes grises alors qu’un fin grésil envahit le ciel de sa douce laitance. Vos cheveux sont dans l’abandon, genre de broussaille brune qu’un invisible mur semble attirer afin de le connaître. Votre visage de cire, votre cou d’albâtre sont séparés par la frontière sinueuse du maxillaire que souligne une ligne neigeuse. Vos bras sont des lianes infinies, de longues ramures cascadant vers l’aval d’un corps que l’on devine souple, fluet, posé dans une manière d’esthétique gracile. Pour seule vêture une longue robe tenue par deux fines bretelles et l’amorce de vos genoux que l’ombre reprend dans la nuit de la pièce. Tout ceci paraît tellement immuable, tellement réfléchi, décisif, comme si quelque chose allait avoir lieu d’important, d’irréversible. Mais ceci n’est que le praticable sur lequel le sujet - vous -, apparaissez alors que bien des choses demeurent occultées, inaccessibles. Revenons à la trilogie signifiante des métaphores et essayons d’approcher « votre monde » - c’est bien de cela dont nous sommes en quête -, à partir de ces images qui nous installeront dans une hypothétique vision de votre être ou, à tout le moins, aux esquisses qui s’en échappent et concourent à fixer le cadre de votre exister.

Votre propre symphonie - car tout être sur terre est de l’ordre du musical -, nous l’interpréterons selon trois mouvements afin que, de vous, tout se déploie jusqu’à la limite d’une énonciation proprement perceptible. Après, il n’y a plus que le silence qui puisse rendre compte du mystère de l’apparition. Donc trois parties qui se déclineront selon un rythme croissant : andante ; allegro ; scherzo. Andante ou modéré sera le premier temps caractéristique de la monade selon Leibniz ; allegro sera celui de l’écho ressenti dans la conque amniotique ; enfin, scherzo sera la mesure portée à son acmé dans la pure révélation de la chôra platonicienne, enfin de ce qui peut, intellectuellement, se déduire de son appréhension. Mais, dans cette approche sur le mode musical, vous verrez aussi bien une esthétique - à savoir l’appel à une forme afin qu’un fond se dévoile -, aussi bien le mode général par lequel une philosophie s’annonce. De la monade, de la conque, de la chôra, c’est d’abord de leur propre morphologie comme habitat de l’être à laquelle vous prêterez attention. C’est, à chaque fois, d’un monde-pour-vous dont il sera question et de sa capacité à faire efflorescence jusqu’à une manière d’absolu, d’une quête de l’indépassable.

Andante - Monade - Vous êtes au centre de votre demeure de pierres, genre de forteresse levée contre le jour. Vous avez tiré les lourds volets de bois, ménageant dans le secret des murs un genre de nuit dans laquelle vous trouvez refuge et gloire de vous-même. C’est un luxe que de demeurer ainsi et de ne rien devoir aux agitations qui sillonnent les plateaux de terre, l’aire lisse des océans, le parcours éthéré du ciel. De plier son être autour de son germe premier et de n’en rien savoir. Comme si l’omission de soi suffisait à clore la question avant même que l’interrogation ne soit posée. Silence contre silence. Syracuse est loin, l’Etna fais ses fumerolles confidentielles, la Sicile est une simple tache brune sur la carte des indécisions. Vous êtes là, dans le recueillement de vous-même, et les autres, ceux qui hantent les plages de la densité de leur chair brûlée par les rayons inquisiteurs ne sont que de pures hallucinations, de simples théâtres d’ombre. Certes votre être, ou du moins ce qui s’illustre dans cette effraction ne disant encore son nom qu’en termes aphasiques, cette pente vers une possible identité vous suffit. Vous êtes microcosme, atome ou bien quark brillant de sa propre euphorie autistique, de sa simple boule polychrome pareille aux calots des enfants faisant leurs lacets et leurs voltes sur les chemins de poussière. L’être est ce chant modéré au plein de vous, cette manière de source lovée sur ses gouttes claires, cet alphabet simple égrenant son chapelet de sèmes cryptés. Il en faut si peu pour que quelque chose comme paraître au monde fasse sa première ouverture, son chant de lampyre parmi le cristal des herbes alors que l’aube s’installe tout en bas de l’horizon, sur la ligne flexueuse entre ce qui n’est pas encore et ce qui sera bientôt. Ainsi posée, dans cette avant efflorescence, vous pourriez stationner jusqu’à la fin des temps, donnant lieu à une promesse d’éternité. Mais il en est de l’être comme de ses manifestations contingentes, cela s’anime continuellement en lui, cela veut dire, cela veut proférer et commencer le poème infini en direction de cet innommé qui, pourtant, doit bien consentir à se revêtir de quelques prédicats. Le blanc n’existe qu’en attente des couleurs, l’aube qu’à devenir lumière zénithale puis crépuscule, enfin nuit.

Allegro - Conque amniotique - Le jour avance dans le ciel, il est maintenant une lueur dense plantée dans la dalle mondaine où sont les trajets incessants de fourmis des hommes, l’éclair de leurs yeux traversés d’envies pléthoriques, de désirs pareils à la gorge bleue des caméléons, à leurs infinies variations colorées. Les volets, vous avez consenti à les entrouvrir, à faire que leurs coins de bois s’enfoncent dans la densité des heures. Ce n’est plus la nuit, maintenant, dans le cube de ciment, mais ce subtil clair-obscur (pensez à Rembrandt, à Georges de la Tour, au Caravage), par lequel s’annonce une ouverture de l’être, le début d’une clairière dans la savane du doute, la connaissance des choses, à commencer par les vôtres, puis celles de l’univers qui vous entoure, univers qui n’est qu’un fragment de votre conscience porté à un début d’incandescence. Connaître est toujours une combustion, une brûlure, mais intérieure, métabolisée, non l’exposition d’un épiderme au soleil et de teintes insues faisant leurs broderies à même une peau muette. Les plages ne sont que la rémission à paraître dans la pure verticalité, le simple abandon dans la dérive des corps. La peau est notre dernier rempart, il faut en faire le lieu premier d’une révélation. Le frisson est le paradigme originel de la pensée, la sensation brute par où frayer son chemin dans la glèbe lourde de l’exister. Il y a peu, dans l’obscur encore soudé de votre monade, dans l’étroitesse de l’être à se mouvoir, ne s’informait qu’une image unitive, vous confondu avec cela même qui vous abritait, cette cellule enclose sur son repos comme un immémorial pas de deux n’ayant encore pu inventer qu’une chorégraphie amputée de son partenaire, manière de valse à quatre temps s’immolant dans un seul temps, éternellement vide. Maintenant, depuis que vos fenêtres ont consenti à entamer le voyage pour plus loin que vous, vous sentez les rémiges de l’altérité faire leurs merveilleux et inquiets ondoiements. Cela bouge en vous, cela bouge au-delà de vous, dans ce qui est votre prolongement, qui est la source dont, à votre tour, êtes l’incroyable ruissellement. Cela bat dans le souple des eaux amniotiques et vous êtes algue dans les flots du devenir, et l’on est vous dans cette vague qui vous submerge tout en vous portant sur vos propres fonts baptismaux. Ecume de l’eau lustrale qui vous installe en vous, vous fixe au socle de l’exister, vous éloigne déjà de cette dyade par laquelle vous êtes, cette falaise qui vous domine du haut de son arche maternelle et vous rassemble dans le pur mystère d’être. C’est un immense progrès que de se sentir séparé de soi, de s’effeuiller selon une multitude d’images stellaires, de rayons faisant leurs effusions dans toutes les directions de l’espace. Depuis votre centre, depuis votre ombilic étoilé, depuis la moindre de vos cellules partent les milliers de mots qui, bientôt, fleuriront votre bouche. La grande roue s’est mise en marche, l’immense carrousel où monteront tous les passagers invités ou bien clandestins de votre « monde », les incroyables constellations qui feront de vos yeux des feux de Bengale, de vos mains les prodiges d’un possible artisanat, de vos pieds les infatigables messagers foulant les chemins de la terre et du ciel. Car, dès lors que la manifestation s’est installée, rien ne s’oppose plus à ce que votre savoir de l’univers s’irise des feux de la passion, se colore du fourmillement pressé des choses qui viennent à votre encontre, tout comme vous allez au-devant d’elles.

Scherzo - Chôra platonicienne - La bascule du jour est en voie d’accomplissement, portant en elle la résille serrée du temps, son inquiétude de s’absenter et de ne plus paraître qu’à l’aune d’une perte définitive. Les bruits sont grands qui parcourent la terre et la griffent de leurs dents éclatantes comme le soleil, tranchantes comme la lame du silex. Sur les plages, sur les millions d’éclats de mica, sur leurs arêtes éblouissantes roulent les corps d’acier, les corps de titane aux reflets crépusculaires. On se veut impérissables, on se veut rochers inexpugnables que, jamais les vagues n’atteindront, que jamais le vent n’effritera, l’érosion n’usera. On dresse au vent la gloire d’exister, on dispose ses reins en arcs tendus, on fait jaillir les muscles de ses jarrets, on amasse toute la puissance disponible dans le creuset bouillant de son bassin, on fait de la hampe de son sexe un diapason qui vibre dans la rumeur solaire, on expulse au loin les graines de ses verges d’or que des vulves disposées en arène reçoivent dans l’efflorescence ouverte de leur désir. C’est un immense feu d’artifice, un long crépitement qui monte dans l’air serré, gagne les hautes couches de l’atmosphère, tutoie la ganse blanche des nuages. Cela fait sa vibrante symphonie, bien après que les hommes sont couchés sur les nattes de leur destin, cela rugit jusqu’aux limites de l’empyrée, cela se mélange aux solfatares de l’Etna, cela habite le rêve en longues flammèches étourdissantes. C’est cela l’ivresse d’exister, la rhétorique du plaisir, la syntaxe infinie, la modulation inaltérable de la diaspora humaine aux quatre horizons de la puissance tant qu’elle peut disperser la semence de la folie de vivre. Car vivre est une folie : celle de paraître écartelé entre soi et l’autre, (cela qui nous est intimement étranger, bien qu’indispensable), donc de vivre et de ne pas chuter trop tôt dans l’abîme. Et vivre ici, en Sicile, sous cette nappe d’air pareille à un rideau de scène enflammé, c’est faire de son corps une voile solaire, de son esprit une matière ignée, de son âme la flamme prête à surgir au milieu de l’étonnement. De soi-même. Des autres. Alors, quand les heures virent au violet, que les visages se teintent d’indigo, que la mer fait rouler ses vagues dans des bulles claires, on se réunit sur des places, autour de verres où flotte un vin ambré et les yeux sont des vertiges où se lisent tous les mondes, où se devinent tous les univers.

Je suis assis à la terrasse d’un café de la Piazza Regina Margherita, verre à la main dans la décroissance de la lumière. Vos volets sont grand ouverts, maintenant, et je devine votre longue silhouette noire affairée à quelque tâche inconnue. Peut-être lire, peut-être lisser le maroquin d’un incunable, peut-être tout simplement rêver. Ou bien être absente de vous, dans l’attente d’être et d’en avoir, soudain, la révélation. C’est étrange combien votre abri, ce cube de ciment qui commence à se confondre avec l’encre nocturne se superpose avec l’image de la chôra platonicienne, cette « nourrice du devenir » précédant tout intelligible mais en constituant la condition de possibilité alors que, bientôt, le sensible en résultera et les infinies déclinaisons existentielles. Merveilleuse corne d’abondance, superbe intuition du philosophe portant à la parution ce qui ne saurait l’être, à savoir « l’être », précisément, dans une sublime forme métaphorique ne disant jamais ses propres contours, pas plus que le secret porté entre ses flancs. C’est à nous de réaliser le travail, de faire émerger à la force de notre envie de connaître l’étrange phénomène qui, du rien, fait naître ce quelque chose, fleur, bouquetin dardant les cannelures de ses cornes tout en haut du rocher, vol en V des oies sauvages, fines mains occupées à tresser un jonc, épiphanie du visage venue nous dire, en mode crypté, toute la beauté du « monde », le nôtre, en même temps que celui de « l’univers », cet autre que nous regardons, tout comme lui nous regarde dans une manière de vision en chiasme. Car, regardant l’autre, tout se retourne incessamment, le regardant devenant le regardé. Mise en écho des consciences dans un incroyable phénomène de réverbération.

C’est comme un atome perdu dans les mailles du temps, de l’espace, la simple vibration d’une lumière qui viendrait de très loin, une à peine rumeur dans la comète des incertitudes. Est-ce vous que j’aperçois dans la brume cosmique, vague forme noire si peu assurée d’elle-même, flottement d’une âme à la recherche d’un corps ? C’est tellement troublant, d’être là, dans le calme de la nuit sicilienne et de se disposer à voir la naissance d’une étoile. C’est si éprouvant pour un corps enserré dans sa tunique de peau, un esprit engoncé dans les rets des formulations coutumières, que d’assister à cela qui n’a pas de nom et qui, bientôt, foulera de ses pieds la poussière terrestre, ses contingences étroites, ses meutes de boue et de fange ! Si éprouvant. Je voudrais vous retenir, ainsi, tout au bord de vous-même, avant que le cycle du temps ne vous ait saisie et installée dans cette irréversibilité qui s’appelle l’existence, dont l’auréole, prochainement, ceindra votre front. Mais, peut-être, est-ce mieux de suspendre tout jugement, de se laisser aller à ce qui doit survenir, sans doute de toute éternité. Oui, maintenant, vous n’êtes plus que cette indistinction, cette coulure sans bruit, cette fuite, ces cheveux de comète égarés dans la longue nuit méditerranéenne. Déjà votre corps, ou bien ce qui en tient lieu, est à l’orée du toit, pareil à une eau nourricière, à une source égarée dans la densité d’une mangrove, dans ses subtils entrelacs, parmi les touffeurs végétales, alors que le jour est en attente de paraître. Cela prend corps, cela délaisse l’esquisse, cela occupe la densité d’une encre, la sourde présence d’une gouache, cela prend la matière d’une huile. Là, sous mes yeux étonnés, sous la giration des étoiles, parmi les effluves d’une chaleur finissante, c’est vous, l’unique, la singulière qui dépliez votre monde sous le regard de l’univers. Vous étiez pure intellection, idée flottant dans ses atours immatériels et voici que votre parution a lieu, dans la plus pure des évidences qui soit. Telle une fleur, une rose s’ouvrant au mystère d’exister. Votre demeure, sa soudaine feuillaison, cela n’a rien d’étonnant que je lui ai attribué le rôle matriciel de la chôra, ce récipient ontologique qui, sans cesse, interroge depuis sa sublime invention, la chôra, ce chaînon manquant qui rendait bancale la théorie platonicienne des idées. Oui, vous êtes la magnifique illustration de ce que connaître veut dire et du médiateur qu’y s’y emploie avec la sobre élégance de la métaphore.

Au début, au tout début, vous n’étiez, dans le refuge de votre monade, qu’un mouvement à peine esquissé, andante, pris de lenteur, vie simplement larvaire en attente d’une promesse d’exister. Puis l’ouverture s’est faite, allegro, plus vive, plus inclinée au dévoilement dans la rumeur simple de la conque amniotique, vous y deveniez cette chrysalide certes soudée à son hôte, mais déjà affiliée à une amplitude, à une vibration qui irait s’accentuant, scherzo, se plissant de milliers de significations pour déboucher dans l’aire extatique du papillon, métamorphose accomplie, dans cette tunique chatoyante, dans ce dépliement d’ailes mordorées et d’eaux claires comme celles des lagons, qu’installait la chôra dans la plus pure joie. Voilà, vous étiez arrivée dans la plénitude de vous, seulement occupée à vous y maintenir le plus longtemps possible, vous étiez dans le site incroyable de l’être, le vôtre confronté à celui du vaste univers. Les trois stations de l’être, vous les aviez parcourues sans que ceci vous affectât plus que le souffle du vent dans les hautes herbes des savanes. Une respiration, le passage du temps sur l’eau calme d’un marais. Et tout ceci avait eu lieu, sans même une césure, la moindre hésitation, sans qu’un suspens en interrompît le cours harmonieux. L’être, ce mystérieux être que partout l’on convoquait à défaut de pouvoir s’en saisir, c’était cela, la pure parution de soi, le processus inaperçu, sa propre métamorphose atteignant la sublime imago, l’incroyable métabolisme fécondant le monde-du-dedans pour l’amener au-devant de l’univers dans l’évidence d’exister. Mais, de ceci, aussi bien vous, la regardée, aussi bien moi, le voyeur, ne pouvions en être alertés pour la simple raison que le procès respectif de notre propre être se déroulait à notre insu, vérité s’occultant dans le moment même de sa révélation. Toute vérité reposait sur ces fameux fondements d’une vérité aléthèiologique, l’être se voilant à mesure qu’il se dévoilait. Identiquement au dépliement des pétales de la rose, à celui, majestueux, de l’ouverture de la fougère, enfin au secret ouvert par toute métamorphose en tant que révélation d’une synthèse spatio-temporelle et ontologique. Il semblerait qu’à observer ceci, ce simple dépliement et d’en réaliser l’intellection adéquate, l’on fût en possession d’un des paradigmes les plus pertinents permettant une approche de son propre monde intérieur ainsi que de l’univers qui nous entoure, auquel nous participons et duquel nous participons. Il semblerait qu’il n’y ait guère de métaphore plus éclairante.

Mais, maintenant, belle inconnue incise dans son cube de béton à la manière de l’insecte prisonnier de son bloc de résine, il convient de vous remettre à vous-même dans la plus grande liberté qui soit, la seule disposition de l’âme qui convienne afin de faire l’épreuve de l’être. Vous serez de telle ou telle manière parmi les contingences mondaines, mais toujours, en vous, cette chorégraphie andante, allegro, scherzo, comme pour dire l’urgence d’être et de comprendre. Ceci nous appelle et nous fait signe à la manière d’un absolu. Or, jamais, l’on ne s’exonère de connaître. Le faisant et c’est la finitude qui s’est emparée de nous. Soyons temporels : ceci est notre condition !

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 20:17
Face à la Beauté

 

" En attendant la pluie... "

 

« Le grand bleu du ciel avait donc une fin...

Elle nous est venue la pluie

Il nous est venu le froid

Ils nous sont venus d'Angleterre »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

   L’évidente question que nous pose cette belle photographie est de nous placer FACE à la beauté. « Face » veut dire que nous y sommes frontalement exposés sans qu’aucune fuite ne soit possible de notre part. Chacun sait, pour l’avoir au moins une fois expérimenté dans sa vie, que la chose belle nous fascine et nous maintient en son pouvoir tout le temps que dure son rayonnement. Il faut l’arrivée de la nuit, l’appel de l’ami ou bien un événement fortuit pour nous arracher à sa puissance d’aimantation. La chose belle : une femme, un bouton de rose, les veines noires d’une pierre, la nature lorsqu’elle assemble, en une stupéfiante synthèse, formes, lignes, couleurs. Nul ne peut être insensible à la courbe adoucie de la dune, au miroir étincelant des rizières, au moutonnement d’écume de la mer, aux élégantes silhouettes des porteuses d’eau afghanes que rehaussent les montagnes nimbées de brume dans le lointain, qu’essentialisent les maisons d’adobe teintées d’ocre, telles que nous les restitue Charles Luke Powell. Et ceci n’est nullement une digression. Voir « Paysages de la sagesse » de ce pénétrant photographe et, longtemps, les images nous hanteront de ses ciels, de ses terres, de ses hommes. C’est là la force d’une représentation devenue rare telle l’icône. Son horizon nous habite comme le vol de l’oiseau dans l’illisible éther.

   Tout là-haut, au plus loin des hommes, le ciel est une mer d’encre et de cendre rehaussée de touches identiques aux éclats d’un métal sombre. La palette est infinie qui assemble turquin et bleu-vert, qui joue sur persan clair alors que denim vient renforcer l’impression quasi-nocturne de fin du monde. La nuance est si riche, si préoccupée de fournir le langage exact de ceci qui vient à la rencontre de l’œil. L’œil est une gemme ouverte sur la pureté des phénomènes, la pupille un diamant noir aux facettes immensément aiguisées, rien ne lui échappe de la joie, de la douleur aussi. Car ces deux émotions sont coalescentes, jouent en écho la belle aventure de l’humaine dimension. Si nous regardons ce paysage avec une entaille à l’âme, c’est en raison de son insoutenable beauté. Oui, il faut parler en termes d’oxymore, faire s’affronter dans un même combat ce qui nous élève et nous terrasse d’un même geste de la vision. Apercevoir l’Aimée est toujours pur bonheur que vient saper, en sourdine, la crainte de la perdre. Rien n’est jamais précieux que ce qui peut se distraire de nous, échapper à notre pouvoir, se diluer et ne plus être qu’une trace ineffable quelque part dans un souvenir aux contours flous, incertains. En une certaine façon une « petite madeleine » dont la saveur se serait enfuie dans la nuit du passé.

   Ciel et eau sont à peine séparés, seulement une longue ligne noire qui semble disjoindre imaginaire et réel. Imaginaire du ciel où disparaissent le vol des mouettes et des sternes. Réel de l’eau, de la terre. On peut les toucher, palper leur texture, enduire son corps d’une chape de sable. Ils nous rassurent, nous amarrent à un sol qui, à force d’être foulé, devient une manière de lieu originaire. Il n’y a plus de hiatus entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Le front est un fragment de l’infini. Les doigts sont des rayons de lumière bleue. L’ombilic est la graine où le monde entre et essaime sa belle floraison. Les pieds sont les spatules qui connaissent l’intimité du concret, sa densité, le tremplin par où s’essayer à un possible chemin.

   La mer est agitée, parcourue de sillons d’eau blanche, des remous s’y inscrivent comme pour nous rappeler qu’à tout ciel lisse, limpide, de l’été, succède, dans un cycle immémorial, l’automne avec ses contrariétés, ses brusques orages, ses tempêtes, son subtil et équivoque équinoxe où le jour ne le cède à la nuit qu’avec regret, des rébellions y impriment la riche symbolique du paraître et du disparaître. L’automne est un point de bascule, une perte (du moins le croyons-nous), et c’est pour ceci que la nostalgie nous atteint avec ses brumes mélancoliques, duo inséparable qui nous requiert à l’intérieur même de notre enceinte de peau. Bientôt, tel le loir, nous hibernerons. Notre chair aura oublié l’embrasement de la lumière. Nos gestes seront plus gourds, nos instincts ralentis. Nous serons si près d’habiter un terrier, de renoncer à l’effusion, de regagner une grotte primitive, celle-là même que nos ancêtres hantaient de leurs silhouettes de suie.

   La plage est en demi-teinte. Une zone claire, une autre sombre. Qui semblent jouer la partition entre un temps donateur de joie et un autre spoliateur de liberté. L’eau s’y alanguit à la façon d’un échouage. Tout en bas, des graviers amassés signent la frontière du continent aquatique. Dernier rempart qui protège encore des assises du quotidien, de son habituel ennui, de sa monotonie souvent. Les villes sont si stéréotypées avec leurs codes mondains, leurs rituels consuméristes, leurs longues caravanes de gestes qui se répètent à l’envi. Cette barre diagonale des brisants glissant sous la lame d’eau est comme la projection des soucis de la terre qui viendraient chercher, dans l’eau lustrale, une manière de ressourcement. C’est à son exact point de rupture que surgit la question de la beauté. Une dague de bois fichée dans la plaine marine, y ouvrant un pertuis par où tout ce prodigieux et fragile équilibre pourrait trouver son brusque épilogue. C’est le point focal de l’image, celui grâce auquel le Photographe construit son œuvre et nous sollicite tel un Voyeur lucide. C’est le noyau germinal d’où tout part, où tout arrive. Toute beauté ne peut qu’être une pointe, la partie acérée d’une lame, un épi de faîtage ouvert à la lumière, disposé à l’éclair, accordé au tonnerre. La beauté est interrogation. De notre présence à nous les hommes qui se doit d’être une éthique accueillant une esthétique. Beauté est vérité ou bien n’est pas. Nul faux-semblant n’en peut circonscrire l’être, nulle affèterie en déterminer l’essence.

   La beauté est une totalité qui nous englobe, tel le langage pour l’homme. Nous dépendons de la beauté de la feuille, de celle des ocelles du léopard, de celle du rubis des lèvres d’une Inconnue. C’est elle, la beauté, qui nous guide et nous appelle. Elle se donne à nous dans un geste d’oblativité si rare que, parfois, nous ne l’apercevons pas. Nous ne faisons que lui correspondre, non l’anticiper et créer les voies de sa venue comme le croient les ingénus. Beauté est lumière. Nous ne sommes qu’étincelles. Il y a perpétuel aller et retour entre ce qu’elle est et qui nous sommes, à savoir ses déchiffreurs, ses Champollion. Toute beauté-vérité est de nature hiéroglyphique. Elle demande l’incision du regard, la libre disposition de l’esprit, l’emplissement de l’âme à son coefficient le plus accompli. Là seulement peut avoir lieu l’épiphanie du sublime. Oui, ces termes qui paraissent emphatiques sont ceux-là mêmes dédiés au Sacré. Mais que serait donc la beauté si elle ne faisait appel à ce « sentiment de présence absolue » que Rudolf Otto désignait sous le terme de « mysterium tremendum », terreur et mystère réunis qui nous arrachent temporairement à notre condition humaine afin d’en connaître la quintessence. Ici, il ne s’agit nullement de religion, de foi en un objet mystique, seulement de notre propre possibilité de nous élever à la pointe de notre être. Si rares en sont les circonstances.

   FACE à cette belle image, il nous est demandé de prendre la place du Photographe, d’en rejouer la subtile émotion (peut-être le frisson), cette jouissance de soi, de l’autre (le paysage), dans le creuset  d’une identique naissance. En cet instant d’intense solitude la nature ne se donne en tant que belle qu’à l’aune du regard qui en parcourt le prodigieux registre. Nature me regarde que je regarde : la beauté en est la singulière confluence. En cet instant de cette évocation, comment ne pas penser (cette référence est récurrente dans mes articles) à « Voyageur contemplant une mer de nuages » de Caspar David Friedrich, image-archétype de la beauté portée à son incandescence, à savoir posant et déployant largement la porte du sublime.

Face à la Beauté

« Le Voyageur contemplant une mer de nuages »

Caspar David Friedrich

Source : Wikipédia

 

  

   Le personnage vêtu de noir, pantalon et redingote austères, est le parangon même du Romantique confronté à son propre destin. Enigme de ces rochers sombres qui surgissent tels de funestes annonciateurs de faits qui, toujours, pourraient menacer d’advenir. Leur socle repose sur de bien étranges abysses. Jaillissement de l’eau claire qui manifeste la vie en son éclat, sa gloire, cette constante effervescence traversée, parfois, souvent, des convulsions du doute. Pyramide de la montagne dans la brume du devenir et le ciel, au-delà, qui fait son bruissement céleste pareil à la venue d’une Terre Promise. Confronté à ces brusques dialectiques existentielles, ce Voyageur est celui qui erre entre les deux pôles identiquement aporétiques du fini et de l’infini, de l’ouvert et du fermé, de la joie et du tragique.  Son sort est d’être balloté entre deux flots. Il n’est jamais que ce courant, cette polarisation qui se crée entre deux tensions adverses, celle de la naissance, celle de la mort. Or, regarder le sublime EN FACE, c’est interroger cette tête de Janus à deux faces, une d’ombre, une de lumière, c’est, sous le masque de la comédie et du burlesque, déceler la grimace sépulcrale qui en anime les provisoires facéties. Peut-être beauté et sublime sont-elles les deux figures essentielles au gré desquelles faire se dévoiler la chair intime du monde avec laquelle nous avons affaire puisque nous participons de son événement.

   Que dire en conclusion qui ne soit ni trop léger, ni trop entaché de tristesse, sinon que cette photographie est belle, que les hommes sont beaux, que la Terre est offerte, que l’harmonie est partout disponible. Et c’est bien parce que nous sommes mortels que nous pouvons affirmer ceci. Serions-nous, tels les dieux de la mythologie, éternels, la beauté ne nous atteindrait nullement. A toute chose il faut un terme. Des limites. Une figure qui en cerne les contours. Qui donc pourrait parler de la beauté de l’infini ? Qui donc ?

 

« Le grand bleu du ciel avait donc une fin...

La beauté pouvait venir ! »

 

 

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15 mars 2020 7 15 /03 /mars /2020 10:34
SOLI.

                     Solistes.

         Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

 

 

 

   Cela vient de loin.

 

   Cela vient de loin. Cela chante de loin. Comme une plainte, le bruit d’un ruisseau dont on aurait oublié la source, qui coulerait dans la nuit de la terre avant de surgir au plein jour. C’est une boule de lumière, un feu à peine assourdi, l’image d’une plénitude, une goutte claire suspendue en plein ciel. Ça a la complétude de la sphère, sa brillance, son retrait par rapport à l’aigu, au tranchant. Ça a à voir avec le lisse, la perfection du mercure lorsqu’il fait son lac aux délicieux contours. Cela parle d’une voix si douce, sans gutturales, sans fricatives, sans arêtes, seulement des liquides, des intonations océaniques, des ellipses de galets dans la teinte silencieuse de l’aube, des chuintements dans la fuite longue du temps. Cela appelle. Cela convoque. Cela brille à la manière d’une incantation. Cela demande le ravissement et le cercle immédiat de la félicité. Cela part de soi et revient à soi dans un même mouvement de simplicité. On dirait le jeu continu de la clepsydre, son égouttement de larmes dans la conque régulière des secondes. On dirait l’à peine bruissement du sable dans le goulot de verre qui compte le cliquetis discret, le passage inaperçu de l’instant dans l’instant qui vient, qui part. On dirait le souffle de l’homme dans l’anche de roseau avec la naissance d’une pliure d’existence et l’infinie spirale du monde. Il n’y aurait jamais de césure, de coupure par laquelle suspendre le cycle heureux de l’harmonie. Comme le vol d’écume de l’oiseau dans le ciel sans différence, comme la chute sans fin au-dessus de la boule bleue de la mer. Comme la lactescence de la Lune parmi le point fixe des constellations glacées. L’image d’une éternité.

 

   Mais nous voici chaos.

 

   Mais voici que quelque chose a remué dans l’ordonnancement des choses. Mais voici que l’immense glacier que l’on croyait indestructible vient de se désagréger. Blocs blancs bleus dérivant dans l’immensité. Angles vifs, dards de givre, hallebardes grises qui fendent les flots de leur étrave pareille à l’entaille d’un coutre dans la confiante argile. Voilà ! On était cette fière architecture de glace aux lignes parfaites, ce palais rutilant, cette forteresse aux mille barbacanes. Octaèdre ou bien icosaèdre aux faces imprenables. Genres d’Annapurna dont aucun explorateur n’oserait jamais tutoyer la face autrement qu’à la mesure de son regard. Mais nous voici chaos, brisure, dispersion et l’horizon n’est plus qu’une géométrie illisible, une réalité archipélagique, un éparpillement sans fin et ce ne sont que bris de verre, vifs éclats, tessons brisés dans la multitude de l’être.

 

   Cela fourmille en nous.

 

   Toute présence à soi est nécessairement post-traumatique puisque notre unité originelle a volé en éclats. Nous ne naissons au monde qu’à la force aliénante des forceps. Nous en sentons encore l’entaille mortifère dans la structure même de nos tissus, dans le bouillonnement de nos rivières de sang, dans les pelotes révulsées de nos nerfs, dans la pierre informe de notre plexus, dans les boulets usés de nos genoux. Cela fourmille en nous. Cela exulte. Cela demande le lien primitif par lequel nous étions un territoire uni, non une diaspora agitant à tous les vents les lambeaux de mémoire déchirée qui nous habite aujourd’hui.

 

   Dans le feu de la glande pinéale.

 

   C’est quelque part, près de l’amande du sexe avec son flamboiement désirant ou bien dans le tapis serré de la dure-mère ou bien encore dans le feu de la glande pinéale. Peu importe le lieu. Cela existe avec force et menace de s’éployer au plein jour. Comme une tristesse trop longtemps contenue, une liqueur séminale impatiente de trouver son exutoire, une idée ferrugineuse qui voudrait se dire dans le temps même de sa révélation. Tout ceci qui fermente et bouillonne veut dire la nécessité urgente de trouver un écho à la désespérance, de découvrir le miroir où ressourcer sa propre image, entendre l’écho au gré duquel nous sortirons de cette geôle de chair afin de trouver une chair siamoise, des bras qui enlacent, des yeux qui façonnent et restituent notre splendeur ancienne. Cette unité qui, un jour, nous fit esquisse unique, singulière, reconnue puis, soudain, nous déserta pour nous laisser en SOLO, prêchant dans le désert avec les bras en croix, la nuque vide à force de scruter le ciel d’où pouvait venir la puissance salvatrice du dieu, mais rien ne vint que le réel abrupt avec sa rigueur hivernale et son souffle acide.

   Nous n’avions même plus de pleurs pour humecter nos yeux infertiles ! Nous n’avions même plus de place pour faire s’agiter la moindre once de bonheur disponible. Cela serrait aux entournures, cela coiffait nos circonvolutions du chaperon de la fauconnerie. Nos yeux étaient de plomb durci avec les lanières de cuir qui pressaient et l’on se débattait intérieurement afin de pouvoir au moins scruter le vaste horizon, balayer les avenues du ciel d’où pouvait venir celle qui, peut-être, serait notre libératrice, l’onde qui nous réunirait au sein de notre ancienne demeure, le flux qui nous ramènerait sur le rivage paisible qui, un jour, fut notre havre de paix, le port où calfater nos douleurs, réduire nos peines, enduire de bitume les crevasses qui avaient fait leur chemin obséquieux, mortifère.

 

   Soliste en sa chorégraphie muette.

 

   Soliste, il faut la regarder dans la perspective du fragment en voie de reconstitution. Elle n’est arrivée à sa propre existence qu’au travers d’une unité retrouvée. Unité : assemblage de deux SOLI en leur exception. La Perruche Bleue postée sur son bras est le naturel prolongement de qui elle est, à savoir une parole correspondant à une autre parole. Langage contre langage dans le plus exact sublime qui soit. Parfois, lorsque le temps vire au gris, que la mélancolie menace de bourgeonner, Soliste se livre à quelques vocalises, genre de babil d’enfant aussi innocent que spontané. On dirait, à s’y tromper, la voix de la Perruche en train de jaboter. Genre de bruit de gorge, de doux gazouillis tel qu’il pourrait être émis par quelque Gavroche aussi goguenard que discret. Bavardages à bas bruit, vocalisations qui, parfois, montent et descendent dans la gamme des émotions, signifient et implorent, demandent et répondent. Toute une mimique verbale, toute une gestuelle qui trace dans l’invisibilité de l’air les volutes de la joie. Combien alors il est heureux d’entendre son propre pépiement dans le concert assourdissant du monde. Une manière de confluer avec son silence, d’y imprimer la lettre d’une présence, d’y graver le halo d’une communication.

 

   Perruche en sa voix humaine.

 

   Perruche Bleue, dans son cercle de lumière blanche, s’adresse à qui la reçoit dans le naturel et la simplicité. Pure station de soi dans l’attente d’être reconnue. L’ébruitement de l’Oiseau se fait voix, se fait confidence, se fait murmure plein d’une reconnaissante allégresse. Être Perruche sur le bras ganté de gris, c’est recevoir sa signification de cet accueil. Alors on s’immisce dans la posture humaine, on en imite la cambrure, on en teste l’inégalable beauté, on en approche le rare, on en éprouve la courbure de soie. Car dans ce rapprochement de l’Oiseau et de la Jeune Femme il y a comme un fil invisible, un lien qui attache deux vies en les tissant de voix, ce chiffre irremplaçable de l’essence de l’être.

   La voix est la plus belle signature de l’humain. Jamais un registre ne se confond avec un autre. Jamais une tessiture ne se superpose à celle qui voudrait l’imiter. Jamais un timbre ne trouve sa gémellité. La voix est le pilier autour duquel s’édifie la chair, telle une concrétion de l’âme. Cristallisation du spirituel dans une forme qui le représente et le pose en tant qu’esquisse la plus approchante d’une sensibilité, d’une sensualité, du déploiement des fibres secrètes d’une intériorité. Ecoutez la voix lorsqu’elle implore, souffre, pleure, exulte, prie, harangue, séduit, se passionne. Toute la gamme des fils qui font le tissu de la vie, en tressent le chatoiement, parfois jusqu’à la déchirure.

   Le colloque singulier qui s’anime de Soliste à Perruche bleue, de Perruche bleue à Soliste, rien de moins que la grande marée polyphonique du monde, de ses peuples bariolés, métissés jusqu’au vertige. Pas de plus bel horizon afin de retrouver son chez soi originel, s’abreuver à la source qui nous porta sur les fonts de l’exister. Notre venue parmi la multitude des hommes : un cri qui n’en finit de résonner d’un bout à l’autre de la Terre. Jamais un langage ne s’éteint, Celui, Celle qui l’ont proférée fussent-ils cendres envolées par le vent. Le langage n’est rien de matériel, sinon les quelques ondulations sonores, les quelques vibrations qui font leurs ondes concentriques telle la pierre qui écarte l’eau et la parcourt de ses vagues circulaires. Cependant ne plus entendre les sons ne signe en rien la disparition de la conscience qui les a émis. Les discours s’empilent comme les signes sur les trames usées d’antiques palimpsestes, les paroles se sédimentent dans les profondeurs du temps, les voix se superposent sur les milliers de rainures des disques de matière noire.

   

   Rien ne s’efface.

 

   Cependant rien ne s’efface de ce qui a eu lieu. Pensez donc à une Personne disparue. Remémorez-vous des épisodes de sa vie, des rencontres, des agapes entre amis, de tristes rencontres aussi bien. Cette voix ancienne, vous l’entendez faire ses remous au fond de vous. Vous en êtes ému. Peut-être allez-vous pleurer l’instant d’après ? N’est-ce pas là une preuve irréfutable que jamais parole ne s’éteint, jamais conscience ne se dissout dans les sautes et les voltes du temps ? La voix est inépuisable, inimitable, intarissable. Tous vocables en « able », désinence qui affirme l’immortalité comme mode d’être le plus probable. Ainsi la voix jamais ne devient périssable pour la simple raison que, dissociée par nature des affects du corps (voix identique à elle-même depuis la naissance jusqu’à la mort), elle gagne le caractère de cela même qui s’exonère des lois du temps, pareille aux chiffres lapidaires gravés sur les chapiteaux qui abritent les dieux dans le temple grec, identique aux bandelettes sacrées qui enveloppent la dépouille du Pharaon dans sa navigation solaire, semblable aux papyrus royaux qui portent l’empreinte du sacré, comparable aux signes cunéiformes qui font des tablettes sumériennes le support d’un temps au-delà du temps.

   Voix, chant de l’Oiseau, mélodie intérieure de Soliste, seuls liens qui agrègent les territoires épars, seuls média qui fondent en une seule et unique harmonie les teintes du divers, les gradations du multiple, la Voix qui jamais ne varie, toujours se perpétue, se présentifie comme témoin ineffable de l’être. Un indépassable qui s’abreuve à son propre incommensurable, la marque insigne de l’inaltérable ; l’être en son rayonnement.

 

 

 

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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:48
Tout au bout de soi.

"Claustrophilie..."

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

[En guise de pré-lecture : On lira le texte ci-après à la manière d’un poil à gratter faisant, dans le dos, ses notes urticantes en même temps que fruitées. Il y est question de la moderne cyberculture dont il ne convient certes pas de mésestimer l’importance (avait-on passé sous silence le travail des scribes médiévaux ?, s’était-on insurgé contre l’invention de Gutenberg ?). Cependant il convient de ne pas faire preuve d’angélisme et d’avaler les couleuvres sociétales qui voudraient nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il en est ainsi de tout progrès qu’il contient dans sa corbeille de mariée aussi bien les duveteuses roses que les perforantes épines. Le récit proposé ici peut parfois prendre l’apparence d’une gentille fabulation ou bien d’une évidente diatribe sur les mœurs et us de nos contemporains, mais il n’en demeure pas moins visible à la manière d’une posture existentielle aux connotations certes « morales », disons plutôt « éthiques » afin que l’amalgame ne soit nullement fait avec une inclination religieuse, ce qu’il ne saurait être. Nulle intention de jouer les Socrate car à vouloir remettre en question les visions actuelles du monde on ne gagnerait que le bol de ciguë et le sommeil éternel. Nous lui préférons le verre d’absinthe et les extases toutes littéraires de la poésie !]

***

En ce temps-là qui n’était nullement antique, pas plus qu’il n’était moderne ou bien postmoderne (à vrai dire il n’existait pas, c'est-à-dire qu’étymologiquement « il ne sortait pas du néant »), en ce temps donc d’inconsistance et de désarroi nul ne savait plus ce que vivre voulait dire, s’il y avait encore quelque part une once de beauté déposée sur la courbure d’un galet ou contre l’épaule d’une falaise, si l’amour faisait sa braise quelque part entre deux êtres, si l’art brillait dans l’ombre duveteuse d’un musée, si savoir, s’enquérir de connaître avait encore quelque sens, si l’acte gratuit pouvait se découvrir à l’ombre d’une venelle ou dans la rencontre fortuite au cours d’un voyage. Le temps n’était plus un temps véritable, seulement une toile qui s’effilochait et faseyait dans le vent de l’indifférence. L’espace n’avait plus de lieu où trouver une assise et s’assurer d’un coin de nature à des fins de rêverie vous vouait d’emblée aux gémonies.

En ce temps-là qui n’était nullement antique, on ne s’inquiétait que de soi et l’égoïsme faisait ses boules denses à l’entour des corps comme pour les protéger de sournoises attaques. On se caparaçonnait, on se vêtait de lourdes cuirasses, on faisait de sa peau l’ultime enceinte à ne pas franchir, sauf pour l’amant, le précieux ami, la famille immédiate avec son bruit d’essaim. Du monde on n’avait cure, du monde on ne prenait de nouvelles qu’à l’aune de ce qu’il pouvait vous apporter de confort, on n’accueillait dans la densité de sa chair que le plaisir proche et saisissable dans l’instant. On passait de longues heures devant le sublime miroir à lisser son image, à farder ses yeux de rimmel, à les bleuir de khôl, à peindre ses ongles de la couleur du rubis, à oindre la moindre parcelle de sa peau de quelque onguent censé vous rendre enviable aux yeux des autres, lesquels, du reste, n’étaient que vos propres phares que vous retourniez contre vous afin que votre statue d’albâtre pût s’éclairer et éblouir la galerie. Car c’était l’aire du paraître, l’époque du semblant, l’empire de l’illusion. Votre silhouette, il fallait qu’elle pût être reflétée par mille psychés comme dans un palais des glaces et que l’univers ne pût ignorer la sublimité de votre présence. L’enflure de l’ego avait atteint une telle taille que la baudruche la plus dilatée, à côté, n’aurait paru qu’une simple bulle promise à la prochaine disparition.

En ce temps-là qui n’était nullement antique, on avait tellement perdu le sens du langage (cette unique et indépassable essence de l’homme) et l’on ne parlait plus que d’étiques langues vernaculaires, (on avait oublié la véhiculaire), on éructait quelques sons, on répondait par onomatopées, grognements codés, gestes supposés symboliques, on disait comme Pierre et Paul, à condition que cela parût « dans le vent », on ne produisait que de vagues stéréotypes, on était des moutons moutonnants qui bêlaient en chœur, des fidèles de Panurge qui n’avaient de cesse de poser leurs sabots dans les sabots contigus, de ne pas différer de l’empreinte voisine, d’y apposer sa marque indélébile afin que toute la contrée sût qu’on était issus du même clan, qu’on ne voulait qu’aucune oreille dépassât l’autre, que toutes les croupes frémissaient à l’unisson. On disait même que la tâche d’amour, le labeur érotique devaient être honorés dans la chaude réassurance du groupe, au sein de l’étable familière afin que nulle pollution extérieure n’en entravât la libre jouissance. On marchait dans les rues en pianotant sur d’étranges tablettes, on émettait quelques hiéroglyphes dont le décryptage se faisait entre adeptes, on écrivait par exemple « @ ///>>§§]] = +++ » et cela voulait dire « on fera l’amour à la chandeleur » ou bien « ??“33‑‑‑$$$**** » et cela signifiait « J’ai flacher pour vous, je crois je vais craqué, a binetot » (parce que des académissiens et des laitrés on n’en avait rien a siré !)

En ce temps-là qui n’était nullement antique, pas plus que moderne, on longeait les rues avec des ADIDAS aux pieds, dans des tuniques phosphorescentes et acidulées, on vissait sur sa tête des casques pareils à celui que le brave Saint-Exupéry arborait dans « Vol de nuit », sauf que le dernier modèle avait des antennes et qu’on pouvait écouter de la musique et communiquer avec tous les Sociorésophiles de la Terre. Certains avaient même des bocaux sur la tête et ils ressemblaient à Tintin et Milou dans « On a marché sur la lune » avec leurs aquariums autour du visage, sauf qu’ils étaient souriants comme la Castafiore et qu’ils faisaient penser au personnage homonyme du « Cabinet du Docteur Caligari ». Dans la plupart des jardins publics et des squares, dans les rues des villes, dans les métros et les bus, dans les salles d’attente des gares et des aéroports officiaient des Tabloïdes, des Homo-Cyber dont on pensait qu’ils se sustentaient d’électrons et d’images fouettant les écrans de leurs éclairs polychromes.

Voilà où la marche de l’humanité avait abouti, semblant mettre en exergue la sublime intuition du Poète Valéry prédisant la mort des civilisations. Certes il n’y avait nulle part de champs de ruines, encore que des guerres fratricides décimaient ici et là des populations entières et que la faim gonflait les ventres emplis de mouches des enfants dénutris afin que les riches puissent être encore plus riches. Les hommes, les femmes, la plupart en tout cas, avaient fait des brillantes vitrines, des luxueuses voitures, des maisons envahies de décors de carton-pâte le lieu de leur être et le tremplin de leur propre puissance. Certes il y avait encore quelques légions qui résistaient, quelques carrés de grognards qui défendaient l’empire des anciennes valeurs, la noblesse de l’art, la joie de la rencontre simple et vraie. Ils pouvaient se compter sur les doigts d’une main, certains doigts fussent-ils absents. Cependant, aux yeux des Attentifs, à la conscience de ceux qui n’avaient pas encore fait naufrage, pouvait apparaître dans la forme du dépouillement, l’unique exemplaire épargné par la furie du progrès. Unique, tel était le nom de cette pré-pubère, de cette feuille non encore parvenue à maturité, juste en voie d’éclosion, donc empreinte d’une émouvante candeur, disposée à goûter encore aux joies de sa virginité.

Ce qu’il faut imaginer, c’est ceci. Alors que la glorieuse humanité se débat dans le marécage de ses lourdes contradictions, alors que les yeux sont vissés sur les magiques écrans, que les jambes scandent la marche forcée en direction d’un brumeux destin, que les mains sont agrippées aux avoirs, cernées par les lianes de la possession, que la morale se décline selon le seul étalon de la richesse, que l’art est reconduit dans de bien sombres ornières, que les livres ne survivent nullement aux systématiques autodafés, que la considération de l’Autre retourne son gant au profit de la seule considération de soi, autrement dit sur les limbes de cette humanité en perdition, flotte, à la manière d’un simple et modeste étendard Unique en son simple appareil. Mais regardez donc combien son attitude respire l’humilité, combien ses cheveux sont sages, sa tête doucement inclinée comme si elle avait un peu honte de paraître, d’affirmer son mince monticule de chair. Mais voyez dans son visage le retrait de l’arrogance et la perte à jamais de la fierté qui, habituellement, fait grimper ses congénères tout en haut de leurs suffisants ergots. Mais apercevez la modestie de ses épaules, l’à-peine affirmation de la poitrine (deux lentilles dont se moqueraient, bien évidemment, d’opulentes poitrines emplies d’une laitance siliconée), mais admirez le repli modeste des bras, leur croisement sur le pudique ombilic, mais regardez la presque inapparente culotte dissimulant l’amande du sexe, mais descendez le long des jambes dont la jonction dit si bien la réserve, le souhait de demeurer encloses dans l’immobilité et le silence.

Oui, me direz-vous, vous les ratiocineurs, vous les incrédules, vous les apostats de la seule religion qui vaille, l’humaine, la naturelle, la raisonnante, la conceptuelle, l’imaginative, oui, me direz-vous, craignant la vérité, évitant l’évidence faisant son chant de fontaine, mais que sont ces minces disques qui cernent la poitrine, se collent à l’abdomen, qu’est-ce que ce fil d’acier reliant Unique à la Souveraine Machine qui git à ses pieds, si ce n’est le symbole vivant la confiant à son idole, à savoir ce monde si avancé du Progrès qu’il fait la vie douce et l’existence heureuse ? N’est-ce pas là le sens accompli par cette image ? Et, du reste, Unique ne regarde-t-elle pas ces Objets avec une vibrante nostalgie comme si sa destinée ne dépendait que d’eux, de leur étrange pouvoir ? Voici ce que je vous réponds : décillez vos yeux car vous êtes enchaînés, entravés dans vos propres fers, englués dans les boulets que votre inconscience a attachés à vos pieds, à votre marche hémiplégique dans les ornières des saisies immédiates, des satisfactions à portée de la main. Certes Unique porte encore les stigmates de son ancienne aliénation, ces fils symboliques qui la relient à ce qui la retenait encore attachée aux illusions mondaines : les écrans, les boîtiers, les commandes par lesquelles elle croyait posséder un monde alors qu’un monde la possédait, celui de la déraison. Mais voici qu’elle a fait son deuil de tous les biens, de toutes les possessions, qu’elle a mis sous l’éteignoir tout ce qui la contraignait à avoir plutôt qu’à être. Car ce qui gît dans cette manière d’après-Déluge, que l’on pourrait confondre avec les compressions de César (mais l’art ne saurait se résoudre à cette existence strictement immanente !) ou bien avec quelque déchet de notre civilisation mécaniste, n’est en réalité que la propre figure de l’homme dès l’instant où elle a renoncé à considérer son essence, à savoir quand elle est devenue cette sorte d’automate dont quelque habile démiurge joue avec habileté en même temps qu’une profonde jouissance (les Géants que jamais nous ne voyons et qui tirent et font se mouvoir nos personnages de carton-pâte, s’agiter nos pathétiques silhouettes de marionnettes). Unique est là dans la pure finalité qui coïncide avec son image épurée, nous reconduit à notre condition humaine afin que, nous retrouvant, nous puissions reconnaître notre être et poursuivre avec lui le chemin du sens, le seul qui nous soit offert comme possible pour l’homme, la femme que nous sommes. Oui, nous voulons ETRE !

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 09:53
Mains, signe de l’être

« Mains »

Photographie : Paolo Monti

Source : Wikipédia

 

***

 

 

   Au début, au tout début, si près de l’origine, les mains sont dans l’insu, dans l’inconnaissance d’elles-mêmes. Elles sont deux graines pliées que le jour ne visite même pas. Elles dorment dans le secret de leur être. Elles pourraient demeurer ainsi jusqu’à l’infini du temps. Mais les mains sont inquiètes de ce silence, mais les mains veulent figurer dans le grand chant du monde, ne serait-ce qu’à titre de fugue, d’adagio, cette si belle climatique pareille aux eaux dormantes dans la masse ombreuse de la terre. Alors les mains se lèvent, s’érigent en minces menhirs, ces doigts de pierre qui tutoient le ciel et reçoivent de lui leur permanence, leur clarté. Les mains sont des fleurs de chair, des corolles qui palpitent doucement dans le jour qui monte. Les mains sont modestes, retirées en leur plus étroit apparaître mais elles savent le lieu insigne de leur éclosion, le luxe qu’elles sont, figures de proue de l’humaine condition.

   Maintenant la lumière est installée au centre du ciel, elle fait ses blanches confluences, elle fait briller ses milliers de miroirs. Les mains sont éblouies de ce pur bonheur qu’elles ne pouvaient imaginer. Elles s’ouvrent, se disposent en conque, deviennent de simples parois d’albâtre. On devine le réseau complexe de leurs humeurs, on s’étonne et se réjouit de leur saisissement, on les regarde tels les chefs-d’œuvre dans la lueur de cendre d’un musée. Elles pourraient y figurer au titre de natures mortes, mais combien précieuses, élégantes, à la manière d’une toile de Morandi, cette joie immédiate surgissant des choses.

    D’abord, les mains sont jointives, dans l’attitude de la prière, recueillies au sein même de leur présence. Elles écoutent le monde, se distraient de sa rumeur, parfois s’amusent des infinités de mouvements qui le parcourent en tout sens. Les mains veulent être ici et là, témoigner et agir. Elles déplient une à une les strates d’air, elles s’y glissent afin d’en connaître la douceur, d’éprouver la constance des vents, de se laisser porter là où le hasard voudra bien les conduire. Sur l’écume brillante des vagues, dans l’ornière de glaise semée de fleurs, sur la joue d’une Belle qui pensera à l’insistance légère d’une plume. Non, les mains ne sont nullement impatientes de découvrir l’entièreté de ce qui gît sous l’horizon, non les mains ne se presseront vers quelque abîme qui les inclinerait à leur propre néant. Elles verront, palperont, éprouveront un étoilement de sensations avant même de se reconnaître pour qui elles sont, un pur prodige posé au plus haut sommet d’un pic, la grâce éblouissante d’un nuage, le sourire d’un enfant dans les plis de l’innocence.

   Les mains viennent de loin, vont loin. Hier, avant-hier, et encore bien au-delà, tout au bout du long tunnel du temps, elles sont encore enduites de nuit, elles sont noires et grossières, elles rampent tels de sauvages animaux dans le boyau des grottes. Leur manifestation est étonnante pour nous les Distraits qui les pensions conformes à nos contemporaines visions. Elles s’ouvrent en éventail, elles sculptent, dans la roche, la première effervescence de l’humain. On les dit « négatives » puisque seul leur contour est affirmé. Le plein, le tracé de l’homme singulier qui en a réalisé le pochoir demeureront, pour toujours, pure production de notre intellect, projection de notre imaginaire. Et pourtant cet homme a existé tout comme nous existons, pure évanescence de l’être dans le temps qui lui donne acte et le dissout en un unique mouvement. Il est habituel de dire l’émotion face à ce témoignage. Certes puisqu’elle résulte de notre rencontre avec les formes primitives de l’art. En cette main reposant sur sa paroi d’argile, se trouve inscrite la totalité du destin humain. Pour ceci elle vient à nous et nous montre l’ouverture, la voie selon laquelle la conscience déterminera son chemin.

   Soudain, les mains qui étaient nuit sont devenues jour. Les mains qui étaient dépôt du non-sens, les voici proférant haut la fortune qui va être la leur. Mains-boutons, mains germinatives qui se connaissent telles ces lianes qui vont capter le réel, le porter à son incandescence. Que serait donc l’intelligence de l’homme sans cet outil terminal de son corps qui est comme le bourgeonnement de ses idées, de ses pensées les plus matérielles mais aussi les plus subtiles ? La main fore constamment l’espace, y creuse les galeries que nous empruntons pour avancer. La main sculpte le temps, travaille la pierre, façonne le bois, plie le papier en mille origamis, lesquels ne sont jamais que les manifestations que prennent nos intentions ourlées de concrétude.

   C’est pure beauté que ceci : je rêve d’une forme qui est totale gratuité, dentelle onirique hantant les ténèbres et voici que ma main en dresse l’esquisse, en accomplit cet objet, en dessine cette toile, écrit les mots au gré desquels je me sens exister sur la grande scène du monde. La main est ouvrière, artisanale, la main est objet qui insuffle vie aux autres objets. C’est pourquoi elle est irremplaçable. Pourrait-on imaginer scène plus triste que celle d’un individu privé de ces attributs qu’il faut bien qualifier de « divins », fût-on badigeonné d’athéisme jusqu’au plein de son âme ?

   Les mains ouvrent un monde, en dressent la brillante architectonique, elles les bâtisseurs de villes et de remparts infinis qui courent sous toutes les latitudes, disant la puissance de l’homme, son désir à jamais d’être le seul Maître et Possesseur de tout ce qui croît sous toutes les latitudes, se montre sous la ligne des Tropiques et celle des Equateurs. Les mains, non seulement ouvrent un monde, elles sont un monde à part entière, elles ajoutent du sens au Destin ou en retranchent les significations. Ici posant l’Histoire, l’Art et c’est du sens. Là, retirant la liberté et c’est non-sens.

    Les mains rencontrent les mains. Les mains s’associent, s’invaginent les unes en les autres, se reconnaissent, scellent les fondements de l’altérité, le socle inaltérable de l’amitié, déploient le domaine infini et toujours renouvelé de l’amour. Mains contre mains. Désirs contre désirs. Accomplissement contre accomplissement. Regardez donc le Potier façonner sa terre. Regardez-le jeter sa boule de glaise sur le tour qu’il actionne d’un mouvement du pied. Regardez la forme surgissant du rien, regardez les doigts qui disciplinent et dirigent la matière, mais sans la moindre violence, sans la moindre volonté de puissance, seulement un acte d’amour entre un homme et la créature qu’il dessine, qu’il édifie, forme en tant que forme, autrement dit jeu gratuit qui seul est jeu de liberté, une forme naissant d’une autre à l’aune de la donation des choses, ici et maintenant, sous ce ciel de platine, dans cette cabane de planches posée au sol comme une envie est posée sur la conscience de celui qui l’éprouve avec le pli naturel d’une eau qui descend de la montagne et rencontre le sable de la vallée.

   Mains où s’impriment les traces de la vie. Mains des nouveau-nés, elles sont touchantes, doucement bombées, potelées, pareilles à des mains de nains avec quelques rides qui essaiment à leur surface l’inquiétude d’exister. Oui, l’inquiétude qui n’attend nullement le nombre des années, elle est coalescente au temps humain, elle en tresse les heureuses ramures, elle en ourdit les sombres desseins, elle se donne dans le silence du corps et c’est bien ce qui la rend redoutable, invisible, mystérieuse telle une eau fossile dissimulée par l’addition des millénaires.

   Mains des adolescents, elles tremblent de l’impatience à connaître le monde, à le posséder, tel l’amant qui rêve de l’amante en des songes brûlants. Mains des premiers émois, mains où rutile l’urgence du premier baiser, cet envol pour autre que soi dont la complétude est la belle pierre de touche. Mains des adultes, elles sont assurées de leur être, elles sèment et plantent, elles sont celles qui assurent les floraisons, permettent les récoltent, thésaurisent les avoirs au sein de la ruche humaine.

   Mains des vieillards, infiniment émouvantes, elles portent en elles tout le poids passé, celui du présent aussi, la crainte de l’avenir où veille l’innommable présence. Les doigts sont gourds, on dirait quelque attendrissante maladresse qui aurait pris la forme torturée d’un index, celle rabougrie du majeur, celle humble, effacée, de l’auriculaire. Les mains du grand âge tremblent. Se souviennent-elles, au moins, des tremblements de l’amour qui les habitaient jadis, cette sorte d’ivresse des sens dont elles étaient atteintes, que ne visitent maintenant que les frimas de l’hiver et les incertitudes liées à un étrecissement du jour ? Ces mains noueuses, on dirait de petits cailloux gentiment assemblés, se souviennent-elles du corps de l’autre, cette fournaise qui rayonnait et attirait par le jeu d’un étonnant magnétisme ? Oui, les mains sont belles qui disent les âges de la vie, les blessures et les joies qui s’y sont imprimées, qui sont leur vive mémoire.

   Mains plurielles. Mains des magiciens qui sortent des lapins de leurs chapeaux et donnent aux rêves des enfants leurs plus belles parures. Mais des gitans hâlées, brunes, si habiles à gratter les cordes de la guitare, à en tirer ces trilles de sons qui se plantent dans la chair, telles d’inoubliables flèches. Mains des pianistes, elles sont infiniment longues, souples, animées de prodigieux mouvements, homme et musique en un unique lieu assemblés. Mains des nomades du désert, elles sont rugueuses comme les collines de sable qu’ils parcourent, accompagnés du balancement rythmé de leurs dromadaires.

   Mains des forgerons, en elles le feu de la passion a essaimé l’esprit du fer, sa longue familiarité avec l’antre de Vulcain. Mains des orfèvres qui dentellent la matière, y inscrivent l’incarnat d’un rubis ou le vert profond d’une émeraude. Mains des jongleurs, prodiges d’une forme en mouvement, elles paraissent si irréelles face à l’obscurité de toute matière. Mains des ébénistes, elles lissent amoureusement le galbe d’une commode, l’assise d’un fauteuil. Mains des hommes du Monde, bannières colorées qui disent la longue marche de la fraternité que trouent, parfois, trop souvent, les luttes intestines, les guerres des clans, les rivalités des peuples.

   Mains des aveugles enfin, mains de lumière, elles reçoivent de l’esprit qui débusque les ombres, leur plus haute signification. Car voir est prodige, car ne pas voir est pente de l’abîme sur laquelle glisse toute conscience en péril de ne plus être qu’un faible lumignon au large des hommes, dans l’éblouissement de leur sillage. Les mains alors sont les yeux. Les mains voient ce que les pupilles ne peuvent plus déceler, le cerveau archiver dans la grande bibliothèque des sensations. Les mains écartent la nuit, elles appellent dans les plis de l’obscur toute chose qui y serait logée, qui parlerait encore, qui ferait son bruit de source, son minuscule chant, son bienheureux ruissellement. Les mains partent de soi, quittent la demeure céciteuse de la chair, avancent dans l’inconnu, déplient leurs tentacules, palpent tout ce qui fait saillie, tout ce qui fait sens.

    Regardez donc l’aveugle dans son hésitante progression. Y aurait-il métaphore plus exacte du doute lorsque, installé dans la citadelle de peau, il fore de l’intérieur toute certitude et laisse celui qui l’éprouve tel le funambule sur la pente de son fil, une coupure y est inscrite au gré de laquelle le néant lui-même se signale comme la seule et unique vérité. Être mains en leur plus efficiente vérité c’est tracer le chemin de l’homme, le border de clarté, la seule chose qui vaille dans la longue nuit de l’humanité. Le jour où le jour s’est levé au milieu de l’immense chaos, le jour où il s’est fait jour parmi la nasse incompréhensible des signaux qui traversent le monde, le jour où il est devenu simplement et définitivement lumière, brillance de l’être, il s’est imposé comme cet exemplaire et incontournable cosmos qui brille de mille feux au sein même de notre liberté. Elle, la liberté qui s’inscrit en lettre de feu, l’imaginerait-on brandon agonisant, puis cendre pour finir, ce cruel étendard de la Mort en sa pulvérulente tragédie ?

   Mains, comment dire plus que vous ne dites vous-mêmes qui façonnez le monde et nous l’offrez comme le bien le plus précieux ? Que dire que vos gestes n’aient déjà proféré ? Les mains, patiemment, longuement, métamorphosent le réel à bas bruit, dans l’obscur de la matière, pareilles à d’invisibles présences logées au cœur même des choses, c’est pourquoi trop souvent nous les oublions, elles qui méditent en silence ! Nous les oublions

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 09:39
Ceci et plus rien

                       Fleur de sel : entre mer et ciel -02-

                             Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Parfois faut-il se détacher du réel, l’oublier, le remiser en quelque endroit de soi dont même la conscience n’est nullement informée. Ce pourrait être dans une manière de non-lieu, de site inaccessible aux sens, de monde étrange sis au carrefour des brumes, à la pliure des songes.

 

Imaginez seulement ceci.

 

Le ciel n’est pas le ciel,

seulement une pensée

qui volerait haut

dans le pur mystère

du non-advenu.

 

   Certes on peut en parler, mais juste du bout des lèvres, genre d’effleurement s’épuisant à même son essai de diction. Ce noir plénier, quel est-il sinon le suaire de la nuit qui ne s’est nullement effacé ? Donc la nuit mutique qui soude le jour à sa propre stupeur. Et cette effusion boréale en forme de nuage, d’où vient-elle, de quel étrange ailleurs dont nous ne percevons qu’un vol irisé ivre de sa foncière retenue ? Et cette bande plus claire entre argent et plomb, n’est-elle la survivance de quelque souvenir lointain, peut-être échappé de l’enfance ?

  

La terre n’est pas la terre,

 

   elle est seulement une bande de graphite, un trait de crayon séparant le clair de l’obscur dans une esquisse posée sur le blanc de la feuille. Sa présence est si discrète, ineffable, elle a perdu sa consistance lourde de glaise, elle n’est plus ce limon dont, autrefois, nous aimions apprécier la consistance mousseuse, y plongeant nos mains comme dans un bain d’argile régénératrice.

 

L’eau n’est pas l’eau,

 

   elle est miroir de platine étincelant, lame de glace sur laquelle glisse infiniment la belle et unique clarté.

 

Lumière n’est pas lumière,

 

   elle est principe souverain de présence, elle vit d’elle-même au centre de soi, n’a nul besoin d’être créée, existe de toute éternité. Son être se ressource à l’infini au gré d’une naissance toujours recommencée. N’a ni début, ni fin, ni temps ni espace, seulement cette parole fixe qui chante aux confins du monde.  

  

Donc, ni ciel, ni terre,

ni eau, ni lumière.

Quoi donc alors ?

Ceci et plus rien ?

Non, ceci et TOUT.

Cette image est

image de totalité.

 

   Elle déborde le cadre d’une simple présence, elle outrepasse toute détermination qui la confinerait en quelque endroit, elle s’exonère de toute effectivité, elle n’est nullement enchaînement de causes et de conséquences faisant droit au souverain principe de Raison. Elle est libre de soi, elle n’appelle rien, ne demande rien, vit de sa propre substance indicible. Serait-elle affiliée à quelque fondement, qu’il ne pourrait s’agir que de celui naissant au gré de

 

nos intuitions les plus intimes.

  

L’intuition, faute de pouvoir être définie, se reliera à de libres  métaphores

 

eau de source,

vent sur l’illisible crète de la canopée,

bulles éclatant dans le silence

de la mangrove,

fuite du sable sur l’épaule

des dunes au plein du vaste désert.

  

   C’est, face à cette pure beauté, sans doute le sans-parole qui nous saisira et emplira notre être d’une félicité sans limite. Regardant l’illimité, nous deviendrons illimités nous-mêmes, flottant dans ce genre d’étrange corps-esprit se déployant au sein du merveilleux cosmos. La force de cette photographie est de rayonner et de nous soustraire, en quelque sorte, à tout effet de pesanteur. Jusqu’alors nous étions terrestres, soumis aux lois de la gravitation, voici que nous abandonnons notre sphère de ballon captif pour gagner la libre circulation des espaces infinis. Notre vue devient panoptique, embrassant d’un seul mouvement cet univers qui, jusqu’ici, se refusait à nous, ne délivrait son être qu’au travers d’une étroite meurtrière. Sublime métamorphose du phénomène optique, subite translation du rien de la myose au tout de la mydriase. Et cette vue se décuple et embrasse ce qui, d’ordinaire, se réfugiait dans le non-dit, le secret, le pli de terre, le refus du nuage, la perte de la lumière, l’occlusion du réel. Dilatation, ouverture, manifestation des choses en leur énergie la plus définitive, en leur insoupçonnée puissance.

 

Ici se dit, de la plus belle manière,

le processus d’essentialisation

qui traverse la matière,

la féconde,

la rend transparente

 tel le cristal,

 légère telle l’écume,

lisible tel le poème

sous la clarté de l’opaline.

 

Qu’est-il donc advenu dont nos sens, notre intellect,

 n’ont sans doute pas été alertés ?

 

Simplement une spiritualisation du réel

qui a renoncé à se dire sous la forme

du ciel taché de bleu,

du nuage-cirrus,

de la terre-garrigue,

de l’eau-lacustre,

du filet de pêche,

du bâton planté dans la vase

qui lui sert de jalon.

 

   Tout processus de ce type part du réel-concret pour rejoindre l’idéel-abstrait qui s’est défait de tous les prédicats qui l’attachaient à ce ciel-ci, à cette terre-là, à cette eau sise dans l’ovale d’un lac. Tout acte de méditation-contemplation au gré duquel l’Esprit connaît son être, procède toujours par soustractions successives, phases de dépouillement dont le terme est le dénuement le plus accompli. Mais loin d’être une perte, cette désubstantialisation est un gain appréciable car l’homme qui en connaît le subtil rayonnement en est lui-même transcendé. C’est toujours en défaisant les liens qui nous attachent au réel, à cette possession, à ce bien, à ce môle spoliateurs de liberté que s’annonce, sur le mode d’une symphonie, la dimension d’une possible joie.

 

Nous regardons et sommes ailleurs,

dans un lieu sans clôture,

un espace infiniment  ouvert,

un temps qui s’épanouit à la manière

de ces belles corolles des « Nymphéas ».

 

Exister, alors, est si proche d’une œuvre belle

de la Nature et de l’Art,

que nous sommes ravis

à même notre insistance

et heureux de l’être !

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 15:20
Parfois l’on ne sait plus

                Edition : Léa Ciari

 

***

 

   Voyez-vous, c’est un matin lorsque l’heure est bleue, que les ombres émergent à peine de la nuit, que les bruits sont encore étouffés, que les hommes sont pris d’un lourd sommeil. On croirait le monde endormi, déserté par ses habitants. On croirait à un début ou à une fin des choses. On s’est levée tôt, dans le premier déclin de la nuit alors que les vagues de clarté rôdaient au sol, mêlées à une brume étrange, encore saturée d’ombres denses. On était à la lisière du rêve et de l’éveil, dans ce territoire sans nom et sans contours qui se nomme aube et hésite à se dévoiler.

 

On était à soi mais dans une manière

 de transition,

de passage,

d’inaccomplissement.

 

   Une partie de soi, on l’avait laissée sur les rivages brumeux de l’inconscient, là où rien ne faisait sens que dans l’approximation et l’inconstance. On avait du mal à se saisir, à rassembler le massif de son corps autour d’une nervure qui en assurât la parfaite cohésion.

 

On était disséminée en quelque sorte,

un fragment dans l’irréel présent,

une partie dans les strates invisibles du passé,

une bribe en sustentation dans un illisible futur.

 

   Comment vivre alors dans cette nébuleuse étroite qui distillait la lumière comme l’aurait fait une antique meurtrière, un oculus percé dans le ventre d’une lourde muraille ? On n’avait d’autre choix que de se poster, là, dans cette marge d’incertitude, juste en arrière de la fenêtre qu’un rideau de tulle voilait à la façon d’un sfumato vénitien.

 

Parfois l’on se sait plus.

  

   Certes, à adopter cette simple et naturelle posture il y avait comme une sorte d’immédiate satisfaction.

 

On se rassurait de l’immobilité de son être,

on s’abreuvait aux sources du silence,

on témoignait de soi dans la nuée de l’heure.

 

   Le temps, c’était comme si on l’avait réduit au vol d’un insecte transparent qu’on aurait tenu sous la fascination de son propre regard. Oui, ce temps constitutif de son intime destinée, voici qu’on le maîtrisait, du moins en avait-on la brève certitude. C’est ceci qu’il aurait fallu faire pour connaître le dépliement fabuleux de la liberté : s’ouvrir à l’existence dans la retenue, appréhender l’instant qui venait et le figer dans une glu, se munir d’une perche d’équilibriste et longer le fil existentiel en l’effleurant du bout discret d’une ballerine. Ainsi les choses de la vie, si peu sollicitées, se seraient inclinées à l’aune de cette délicatesse et nul danger ne se serait manifesté à l’horizon, seulement un genre d’onde infinie courant le long de sa propre mesure.

 

Parfois l’on se sait plus.

    

   On s’est distanciée du temps, de l’espace, autrement dit on survole son être comme l’oiseau du ciel survole la terre, le souci des hommes, leurs stalagmites de chair souvent inutilement dressées vers l’azur. Les dieux l’ont déserté, l’azur, il n’en demeure qu’un genre de coquille vide contre laquelle se heurtent les chercheurs d’impossible, les quêteurs d’une indicible joie. Alors on s’aperçoit devant son propre regard, placée sur la vitre d’un futur qui brasille et souvent réduit à la cécité.

 

On voit la sombre silhouette de la tête,

on suppose la chair duveteuse du cou,

on aperçoit le corps drapé dans son étole nocturne.

 

   On se surprend à se découvrir telle une terre du lointain dont n’aperçoit même pas la forme, uniquement un vague flottement parmi les écueils du monde.

 

Parfois l’on se sait plus.

 

Qui l’on est.

Vers où l’on va.

Quel est le but

de son cheminement.

 

    On a si peu d’assurance à être soi-même qu’on choisit le peuple étroit de la solitude. Rencontrerait-on les Autres que l’on tremblerait au seul fait de ne pouvoir que se fondre en eux, disparaître dans la masse confuse des discours, des gestes, des marches apeurées de la meute humaine.

 

Ce que l’on fait avec empressement :

 se rassembler autour de soi,

s’encoquiller,

revenir au germe fondateur,

se faire graine dans quelque pli inaperçu

d’un limon originel.

 

Là on est bien,

là on demeure,

là on se rassemble

dans la craintive avancée du jour.

 

Parfois l’on se sait plus.

  

    Là on a fait l’essentiel du chemin. Les choses de la vie sont oubliées, les objets loin, les obstacles dissimulés dans une réserve d’ombre, les soucis cloués au dais de la mémoire, les projets encore soudés à leur propre texture. Voyez-vous, l’essentiel se donne curieusement dans cette haute irrésolution. Ou bien l’on agit et se referme sur nous le piège de l’insatisfaction : jamais nous n’atteindrons cet idéal que nous postulons comme possible. Ou bien l’on reste à demeure et l’on se rassure du fait que rien n’étant décidé, tout se donne comme imaginable, virtuel, envisageable. On est là, au plus près de soi, non certes dans une coïncidence absolue, ceci ne se verrait que dans une condition qui n’est nullement celle des Mortels.

 

On s’imagine,

on pose sa propre hypothèse,

on sculpte sa statue d’ébène et d’ivoire,

on l’oriente vers le jour qui vient

et l’on attend. 

 

Parfois l’on se sait plus.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 11:02
L’empreinte subtile de la joie

                Œuvre : Léa Ciari

 

***

 

 

   Existe-t-il une manière de regarder l’image qui serait totalement objective, son sens plénier apparaissant dans la lumière de l’évidence ? Alors une brève vision suffirait à nous donner la certitude que nous nous y connaissons en sentiments humains, que la profondeur mentale de nos alter ego ne nous poserait plus de problème, que nous verrions en eux comme le devin dans le marc de café. Nos coreligionnaires, nous les découvririons transparents et ils ne diffèreraient guère de la feuille de cristal n’ayant plus, pour nous, aucun secret. Qui donc n’a jamais rêvé d’être atteint de cette sorte d’omniscience qui, d’emblée, poserait devant nous le monde en sa naïveté originelle ? Il ne resterait plus qu’à le feuilleter comme un album, à lire dans ses pages les caractères clairs qui ne seraient plus hiéroglyphes mais simples mots rayonnant depuis la dimension ouverte de leur centre. Cette pensée est-elle de l’ordre du simple fantasme ou bien pourrait-elle recevoir quelque justification au motif que, nous connaissant mieux les uns les autres, la climatique humaine en serait apaisée, l’harmonie en devenant la figure de proue ?

   De temps à autre, dans les premières brumes d’automne alors que s’annoncent les frimas hivernaux, convient-il d’allumer, au foyer de nos consciences, quelque feu qui nous dirait la positivité de l’être, des choses, du monde. L’image que nous propose l’Artiste, c’est elle qui a déclenché ce vouloir savoir de l’Autre en son étrange configuration. Si nous parlions, il y a peu, de clarté, de cristal, de transparence, nous voici ici placés dans l’ornière étroite de l’énigme. Tout s’y donne dans le flou, tout y fait signe dans l’approximation. On dirait une forme humaine, dont nous ne pouvons décider si elle est masculine ou bien féminine, identique à la vision qui se présente lorsque nous tâchons de faire l’inventaire de quelque insecte logé au cœur d’un bloc de résine.  Image du doute et de l’interrogation. Nous voyons sans voir et ceci est la prémisse au carrousel infini des interprétations sur la nature de ce qui vient à nous, sur sa forme exacte, sur son identité.

   Mais peu importe, cet astigmatisme, ce dédoublement des formes ne feront que mieux fouetter notre intellect, lequel s’ingéniera à bâtir toutes les hypothèses imaginables. Cependant, il faut choisir mais laisser planer un certain air de mystère. Disons qu’il s’agit de la silhouette d’un quidam placé sur le seuil d’une maison. Il pousse la porte. La clarté est derrière lui. Le rectangle sur lequel il se découpe est le seul indice à partir de quoi il fait fond. Pour notre propos, contrairement au vœu exprimé plus haut, il demeurera dans ce coefficient d’imprécision, de mutité, de silence dont nous pourrons tirer, peut-être, quelque explication, sinon objective, du moins liée au plaisir de laisser flotter l’imaginaire, de lui donner une nourriture substantielle dont il tirera une fable à sa guise. En une première saisie de ce réel ourlé d’obscurité native, de nébulosité manifeste, nous disons que cette composition photographique, du moins pour nous, s’annonce tel le symbole de la joie, du rayonnement, de la coïncidence du Sujet avec lui-même et, sans doute, avec la présence d’une altérité qu’il vit comme son double. On ne franchit nullement le seuil d’une maison - on la suppose familière de qui s’y inscrit en tant que Visiteur -, sans éprouver quelque sentiment profond. Ici, l’image le donne pour précieux, unique, donation de l’instant en sa plus effective parution. Franchir un seuil est toujours action douée d’un sens profond, immédiat, s’inscrivant dans le pli le plus mystérieux de la psyché.

   Certes ce mouvement peut être suivi d’une déception, d’une hésitation, déboucher sur un chagrin ou une tristesse. Mais ici, dans cette effusion dorée, subtile, de la lumière, dans la posture ouverte du personnage, dans cette sorte d’élan qu’il met à accomplir un pas, nous devinons une âme sereine, rassurée, l’exacte dimension d’une joie se donnant à quiconque, de retour au foyer - pensons à Ulysse -, retrouve les assises fondatrices de son être. C’est comme si un objet uni, subitement fragmenté - pensons à la forme ancienne du symbole -, retrouvait dans une sorte de juste euphorie les contours de sa propre présence au monde. Toute joie profonde est immobile, silencieuse, c’est simplement un glissement de l’âme, une buée s’élevant de l’eau de la lagune, le tintement d’une fontaine dans le jour qui bleuit. Cela s’irise doucement, cela se réfugie au centre de soi, cela fait son feu inapparent au plein même de la chair. Cela fait tout, sauf effraction. C’est pour cette raison que nous nous inscrivons en faux contre l’assertion de Simone de Beauvoir lorsqu’elle dit dans « Mémoires d’une jeune fille rangée » : « Je me laissai soulever par cette joie qui déferlait en moi, violente et fraîche comme l'eau des cascades ». A la rigueur nous pourrions garder la fraîcheur de l’eau mais ignorer le reste qui ressemble plus à la violence d’une passion qu’au doux remuement d’une félicité.

   La joie ne marche nullement au pas. La joie n’appelle ni rythme, ni cadence. La joie ne demande ni clairons, ni trompettes. La joie est la joie et pourrait se contenter de cette curieuse tautologie, « curieuse » pour qui n’en a jamais éprouvé la merveilleuse onction. La joie n’est nullement démonstrative et se refuse avec obstination à toute exposition, à toute forme de spectacle. La joie est une onde purement intérieure qui est le point d’acmé, d’effervescence, de la subjectivité lorsque celle-ci n’est purement considération de soi, exhibition de l’ego mais, au contraire, effusion de l’être dans la justesse de son en-soi. Voyez quelqu’un placé sous le signe d’une joie véritable. En quels signes reconnaîtrez-vous la beauté du sentiment intérieur qui l’envahit et le comble tout à la fois ? Seulement quelques indices aussi rares que presque totalement invisibles : une lumière dans la pupille, le battement d’un cil, un sourire à peine esquissé, une marche légère, printanière, pareille au pollen qui poudre l’air.

   Alors, maintenant, combien il est heureux pour nous de nous abreuver à la belle et exacte phrase de Vladimir Jankélévitch dans « La mauvaise conscience » : « La définition de la joie, c'est qu'elle est pure lumière sans ombre ». Oui, combien cette « pure lumière » bourgeonne et palpite dans cette image. Elle est attouchement sur le visage d’un nouveau-né. Elle est premier baiser ému entre deux amants. Elle est peau fragile aux premiers rayons du soleil. Elle est l’empreinte invisible du crépuscule, doux basculement du jour dans la nuit qui l’accueille et l’attend. Et la litanie des métaphores pourrait ainsi dérouler ses anneaux à l’infini, tressée des émotions les plus impalpables, des troubles les plus délicieux qui se puissent imaginer. Il n’y a pas à demander, à attendre la joie, encore moins à l’implorer. Demande-t-on au ciel la raison de sa couleur, la profondeur de son air, la limpidité de sa trace ? Non, tout ceci coule de source et vient à temps devant nos yeux, à nous les hommes.

   L’épreuve de la joie, jamais ne peut être envisagée en conformité avec un réel que l’on aurait sollicité, provoqué en quelque sorte. L’unique joie resplendissante n’est nullement celle qui peut s’expliquer par quelque détermination qui en justifierait l’apparition. Nulle joie n’est logique qui découlerait du souverain Principe de Raison, nulle joie n’est le résultat d’un enchaînement systématique de causes et de conséquences. Bien à l’opposé, la joie est libre de soi, libre d’un espace qui la cloisonnerait en son être, d’un temps qui lui allouerait un maintenant et nullement un autre. La joie est simplement libre d’être joie, c’est dire qu’elle est une manière d’absolu qui, jamais, ne peut s’enfermer dans l’étroitesse d’un dogme, dans la fantaisie de formules magiques, pas plus qu’elle ne peut être l’aboutissement de quelque projet. Il est accoutumé de prononcer la joie illuminant de rares et hautes figures : du saint contemplant son Dieu, du savant résolvant de difficiles équations mathématiques, du virtuose interprétant une sonate, du mystique en sa rencontre avec son corps éthéré, de l’artiste mettant au jour cette peinture qui, jusqu’ici, se donnait comme un inaccessible futur. Certes, ce sont bien là des joies mais, pourrait-on dire secondaires, dérivées, livrées clés en main au seul prestige des curieuses et désirantes destinées humaines. Or toute véritable joie est trop haute pour être ainsi bradée, remise au souci d’une matérialité, soudée au gré de la pesanteur terrestre.

   Nous sommes présentement arrivés au point où il nous faut faire se retourner l’image, l’amener à subir un genre d’involution, la soustraire à une première vision qui l’avait déposée sur les fonts baptismaux d’un ravissement qui n’aurait trouvé ses propres fondements qu’au regard d’une extériorité : la rencontre d’une altérité amie ou aimée, le retour au foyer, une sécurité éprouvée, un confort retrouvé. Mais, faisant ceci, nous avons biaisé la joie en la justifiant, c'est-à-dire en la faisant chuter de son essence pour la placer dans l’inextricable réseau des conventions et des drames humains, des désirs réciproques et des antinomies originelles. Tout ceci il nous faut le gommer. Il nous faut rétrocéder dans un temps antérieur de l’image où ni le seuil ne se donne comme support de sens, ni la maison n’apparaît comme accueil de ses hôtes, qu’ils y habitent ou y reviennent.

   Alors la joie dépouillée de ses possibles et aliénants artéfacts sera la joie en elle-même, parvenue au site de sa plus exacte parution : JOIE POUR LA JOIE. A partir de ce moment-là, la joie ne s’enlèvera qu’à partir d’elle-même et y retournera constamment, avec la plus belle des facilités, à la manière dont un cerf-volant sillonne le ciel à la seule force de son esthétique aérienne. Plus rien alors, ni la teinte d’or de la toile, ni la clarté du jour, ni les vitres enchâssées dans la porte à titre d’anecdote, ni la figure d’ombre n’auront plus de quelconque importance. De simples apparences s’affichant et s’effaçant au gré des secondes qui passent.

   JOIE EGALE JOIE, ainsi s’énonce toute création, soit-elle artistique en sa plus belle nature. Rien d’autre qu’une UNITE vers qui tout converge, dont part tout sens dont, nous les hommes, nous enquerrons au gré du temps qu’il fait, de la Belle qui passe, de l’or qui brille dans la confidence de sa matrice de terre. RIEN QUE LA JOIE !

 

  

 

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