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10 février 2023 5 10 /02 /février /2023 11:00

   [Avant-texteDe l’écriture qui gire autour

 

   Nombre de mes textes en prose ou de mes textes qui s’essaient à poétiser tournent essentiellement autour de deux pivots (qui, en réalité n’en constituent qu’un seul), à savoir la Plainte Orphique dont le naturel mouvement est de partir à la recherche de l’Aimée, cette insaisissable Eurydice dont le sort est de s’absenter toujours, manière d’être ineffable, de projection de l’imaginaire dont il ne demeure jamais qu’une longue tristesse et un sentiment de dépossession. Le second pivot est celui du Romantisme dont il faut bien reconnaître, malgré son éloignement historique, qu’il est coalescent à l’évocation de Celle dont le destin est d’être une simple brume, une inconsistante vapeur, un halo aux contours vagues. Mais que peuvent donc signifier tous ces cercles, toutes ces ellipses qui rayonnant autour de l’Absente et n’en finissent jamais de désespérer de Soi et, à travers Soi, de la Condition Humaine ? Que nous le voulions ou non, que nous l’affirmions clairement ou le dissimulions sous un visage d’airain, Tous, Toutes, nous sommes habités du visage de l’Amour, de la Beauté qui est son reflet, de la Vérité qui est comme son merveilleux couronnement. Mais peu importe l’exposition de ce sentiment, l’essentiel réside en son Essence, laquelle, le plus souvent, redoute la trop vive lumière.

   Si une recherche traverse mes textes et en justifie la venue, c’est bien celle d’une quête permanente de l’Essence des choses, de leur valeur foncière, du lieu de leur fondement, d’une obsession de l’Origine qui, tout à la fois, nous dirait notre être en même temps que l’être du Monde. Afin de saisir cette Essence ou, à tout le moins de s’en approcher, les deux méthodes de la « Réduction » et des « Variations Phénoménologiques » constituent les voies royales dont on ne pourrait faire l’économie qu’à se contenter de l’apparence plutôt que de forer le réel jusqu’à sa chair intime.

 

Car il y a nécessité

à connaître.

Soi,

les Choses,

le Monde,

 

   c’est du reste une seule et même mission pour la simple raison qu’Existant, nous sommes face à une Totalité que seuls les paradigmes conceptuels divisent en une infinité de catégories. C’est à notre union, à notre rassemblement dans notre plus exacte identité que nous devons faire se rejoindre nos forces, faire converger les divers flux de notre méditation. Afin de ne nullement rester dans l’abstraction, faisons appel aux métaphores afin de cerner au plus près le sujet qui nous préoccupe. Au centre de notre réflexion, l’image de l’Arbre et sa puissance naturelle d’évocation, la force de sa symbolisation.

   Alors, qu’en est-il de la « Réduction » ? Dans l’empan de notre vision, un Olivier par exemple nous adresse la complexité de son tronc noueux, la multitude de ses feuilles vernissées, en un mot, l’énigme de son être. Å l’observer simplement se détacher sur la Plaine de la Crau, nous n’en percevrons qu’un vague poudroiement et il sera bientôt hors de notre vue, nous n’en aurons réalisé qu’un superficiel inventaire. Autrement dit, il se sera évanoui dans la profusion de la Nature sans que nous n’en saisissions rien d’essentiel. « Réduire », comme son nom l’indique, procède par soustraction, par éliminations successives. De l’Olivier, planté sur son sol de cailloux, il nous faudra ôter tout ce qui nous paraîtra sinon superflu, du moins nullement nécessaire à la compréhension de sa substance-même. Ainsi, tels d’habiles élagueurs d’arbres, nous détacherons, ici des rameaux inutiles, là des excroissances superflues, là encore de l’écorce en voie de desquamation, puis nous écarterons les tapis de rhizomes improductifs, dépouillerons quelques racines par trop invasives.

   Å l’issue de notre travail d’élagage, il ne demeurera que quelques branches maîtresses, un tronc uni, une seule racine pivot, autrement dit l’Essence de l’Arbre en sa plus exacte monstration. L’opération de « Réduction » est cette activité analytique qui fait du multiple, du divers, du chamarré, cette ligne claire et simple, cette visibilité des Choses en leur extrême dépouillement. Et ce qui est vrai de l’Arbre l’est tout aussi des Hommes et des Femmes, des sentiments pluriels, des impressions polychromes, des pensées hétérogènes et confusionnelles qu’il s’agit toujours de ramener à leur « plus petit dénominateur commun ». Là seulement les Choses se dévoilent sous leur vrai jour, là seulement une vision adéquate de ce qui vient à nous peut s’énoncer dans la lumière de la Raison.

   Et maintenant, qu’en est-il des « Variations Phénoménologiques » ? Filons encore la métaphore de l’Olivier. Jamais une chose ne nous montre la totalité de son être, bien plutôt ce que la phénoménologie nomme « esquisses », autrement dit la chose telle qu’elle est selon l’aventure qui la détermine ici et maintenant, selon l’événement qui lui advient en sa plus singulière présence. L’Olivier est lui-même et un autre à même la multiplicité de ses facettes. Feuilles pareilles à un nuage cendré dans la faible rumeur de l’aube, puis inapparentes sous le lourd soleil du zénith, puis simples pièces d’argent sous le regard de la lune gibbeuse. Et le tronc, ici crevassé, là mince et fragile telle une pellicule, là entaillé de vives blessures. Olivier des quatre saisons retiré en lui au plein du rigoureux hiver ; puis moisson de feuilles vert-clair au printemps ; puis l’été et la nouaison, les fleurs tombent, cèdent la place aux premières petites olives ; puis l’automne et sa véraison, les olives changent de couleur, tantôt vertes, tantôt noires. Toutes ces variations de cet arbre majestueux reflètent la genèse du vivant, de qui-ils-sont, les Arbres, de-qui-nous sommes, les Hommes et les Femmes.

   Ces deux états morphologiques de la Nature, Réduction, Variation, nous en portons en nous la trace la plus évidente, l’empreinte la plus vive. Ne sommes-nous pas, nous les Hommes, les Femmes, une singularité, une réduction de l’universelle Condition Humaine ? Ne sommes-nous pas, nous les Hommes, les Femmes, cette infinie variation, tantôt jeunes, puis adolescents, puis adultes, puis âgés ; ne sommes-nous pas de vivants kaléidoscopes, des genres de caméléons affectés de constantes exuvies, des manières de végétaux métamorphiques qui connaissent, successivement, l’état de la graine, du germe, de l’épi, de la moisson. Rien ne demeure qui, toujours, s’écoule de l’amont en direction de l’aval du temps, qui bourgeonne, flétrit, puis meurt.

   Cette longue digression sur la phénoménologie du réduit et du variable n’avait pour but que de mieux pénétrer, par la médiation de l’écriture, quelque chose qui s’approcherait de l’Essence du Romantisme, de l’Orphisme, ce dernier étant désigné, en son temps, par Guillaume Apollinaire dans son poème « Orphée », comme le lieu de la poésie pure, « langage lumineux » dont sans doute la Muse ferait le don au Poète lorsque, abandonnant à la terre la lourdeur de son corps, il connaîtrait la légèreté tout aérienne de ce qu’il faut bien nommer  « l’extase poétique »  Bien évidemment, loin de moi l’idée d’approcher d’un iota  cette mesure poétique éminente qui ne frappe que les esprits prédestinés à la tâche d’écrire ce qui les dépasse dont ils sont les Terrestres Messagers.

   Je ne crois pas que les Lecteurs et Lectrices puissent percevoir d’emblée cette manifestation de ces deux mouvements phénoménologiques qui, sans doute, pour la plupart, demeurent inapparents. Seuls, peut-être, émergent les visages de la répétition des thèmes, des sujets, le constant souci de faire émerger, de la Figure Féminine, une once de Beauté, le rougeoiement d’un désir, la possible réassurance narcissique de Soi à l’ombre d’une Image Maternelle, cette infinie et toujours présente matrice qui hante tout Vivant puisqu’il provient de cette sombre grotte où la lumière n’est encore qu’un faible bourgeonnement. Quoique nous fassions nous portons au front, tel un diadème les étoiles scintillantes de notre Origine.

 

Écrire n’est peut-être que ceci :

se mettre en quête de sa propre Origine.

Tout le reste n'est que pur bavardage,

inanité d’une vêture posée

sur la nudité du corps.

Être Soi, c’est être nu

sous la lumière des étoiles.

Nous provenons de la longue Nuit.

C’est le Verbe Poétique qui fait

se lever la Lumière !]

 

***

 

Que faut-il pour saturer la vision,

l’amener à sa complétude,

assurer son rayonnement ?

Que faut-il ? Faut-il l’éclat

des névés sur la Montagne ?

Faut-il le jeu du soleil

sur la plaine de la Mer ?

Faut-il les rues des villes,

leurs parcs où s’épanouissent

 les grappes blanches

de leurs floraisons ?

 Faut-il un mets délicat

 et le palais ruisselle des

plus nobles saveurs ?

Faut-il la conque où se

multiplient les notes

d’une Sonate ?

Faut-il au moins

quelque chose ou bien

le Rien conviendrait-il mieux,

lui dont le Silence, la Blancheur,

sont la réserve de toutes

les Paroles, le recueil de toutes

les Lettres, la page où s’inscriront

tous les Mots du Langage ?

Faut-il attendre patiemment

 qu’un événement ne surgisse,

 que la surprise d’une rencontre

ne déplie les pétales de son Être ?

Questionner est déjà attendre

et ménager une place à qui

voudra bien faire

 acte de présence

 et se donner à la croisée

même du Destin,

cette pierre blanche

qui brille de tous les

 feux de la promesse.

  

   Voyez-vous, Vous la Silencieuse, Vous l’Absente du geste que je pourrais proférer en votre direction, Vous la Mystérieuse qui hantez mes nuits avant même que le Songe, ne vous délivre des Ombres, ne vous dévoile à mon angoisse, elle tapisse le parcours de mon existence, des braises les plus vives, d’immarcescibles peines.  Elle allume aussi les feux d’une joie immédiate qui met longtemps à s’éteindre, des étincelles brasillent dans les ténèbres qui me disent le lieu de mes espérances les plus folles, le lieu de ce vertige qui se nomme Vivre et m’attache

 

à ce flocon dans le gris du jour,

à cette feuille d’argile,

 à ce vent qui est comme

ma respiration, la confluence

 intime de qui-je-suis.

 

   Avez-vous au moins saisi la nature des tirets-entre-les-mots, cette étonnante mesure médiatrice qui m’assemble alors que la dispersion est menace qui gire autour à la manière d’un funeste oiseau de proie ? Avez-vous perçu, moi qui suis loin de vous, l’urgence de me relier à votre image, à en habiter le centre, à m’immerger au plein de vous avec le bonheur de n’en jamais sortir ? Oui, mon Romantisme se diffuse dans le genre d’une huile à la surface de l’eau. Il fait tache, il attire l’attention comme le mouton noir au milieu du troupeau de toisons blanches. Il surprend et parfois transit Celle qui le rencontre, l’estimant une bizarrerie, un vestige du Passé, une antienne usée jusqu’à la corde.

   Plus d’Une m’a dit cette étrangeté qui m’entoure à la façon d’une aura dont je ne pourrais jamais me défaire qu’à renoncer à qui-je-suis, à teinter de marron le bleu profond de mes yeux. Voyez-vous, nul ne saurait se refaire. Il faut consentir à cheminer en Soi, parfois dans le plus mince écart, puis regagner, sans délai, la hutte de son corps, il y fait si doux, et c’est belle réassurance que d’en hanter les coursives en clair-obscur. De s’y immoler en quelque sorte puisque, ne nullement différer de Soi, c’est parfois pur bonheur, c’est parfois haute tristesse et c’est le réduit d’une geôle qui enserre votre peau, qui devient peau de chagrin.

   Mais je ne saurais davantage m’apitoyer sur mon sort qui n’est nullement enviable. Qui, aujourd’hui, voudrait se vêtir du linceul d’une vie triste, écrire d’illisibles Poèmes, se couler dans le flux d’une Folie, voulant imiter le très célèbre Gérard de Nerval, n’en pénétrant au mieux que les haillons flottant « au vent mauvais » d’un Gérard Labrunie, autrement dit d’un homme ordinaire que son génie ne protège nullement des morsures du temps, bien plutôt en accroit le furieux abîme. Et, tout au bout, c’est la souveraine Mort qui grimace et vous entraîne dans les sombres catacombes d’un terrible pandémonium.

   Oui, j’en suis conscient, la plainte s’écoule de moi comme les gouttes chargées de calcaire résonnent dans le vide des espaces souterrains, dans ces grottes méticuleuses qui en amplifient le bruit, on n’entend plus que cela, ce refrain mortifère qui vous ronge tel un acide. Il y a beaucoup de ruine dans ce que j’écris là et nul Lecteur ne poursuivra sa découverte au-delà qu’au risque de se perdre lui-même. Mais, au juste, Quelqu’un sur cette Terre s’est-il jamais exonéré de chuter de Charybde en Scylla, de briller à l’adret puis de plonger dans la nuit de l’ubac en moins de temps qu’il n’en faut pour en énoncer l’étourdissante, l’incontournable aporie ? Que faut-il faire pour être en paix avec soi ? Se poster tout en haut de sa grotte, tel Zarathoustra, et clamer aux oreilles du Monde entier, cette supplique dont on penserait qu’elle pourrait nous sauver :

 

« Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse,

comme l’abeille qui a amassé trop de miel.

J’ai besoin de mains qui se tendent. »

  

   Mais qui donc pourrait faire l’économie de cette main tendue, comme s’il s’agissait de sa propre main partie cueillir quelque pollen, en ramenant le miel de l’Autre, cette provende sans laquelle, ni aucune chose n’existerait hors de Soi, ni le monde n’existerait, pas plus que nous n’existerions et l’admirable Solitude, celle dont nous flattions quotidiennement le col, cette Solitude  signerait notre perte et nos mains s’agiteraient dans le vide sans que rien, jamais, n’en vienne frôler l’inutile présence.

 

Un Néant se révélant à

 même l’écho d’un autre Néant

   

   Mais voici qu’il devient urgent que je dise à votre propos, que je fasse se lever de l’absurde cette possible esquisse, que je donne forme et matière à Celle-que-vous-êtes, pleine et entière, pareille à ces jarres antiques vernissées, gonflées, dilatées de l’huile généreuse dont elles sont le contenant. A seulement les regarder on est au plus haut de Soi et l’espoir se lève de toute cette indétermination qui nous entoure et nous dépossède du plaisir subtil d’être-au-Monde, d’en savourer les cruelles délices. Certes, j’énonce ici un paradoxe qui dit, une fois le ravissement, une fois son opposé, don d’une main qu’aussitôt, l’autre retire. Mais ceci n’a rien d’étrange au motif qu’à chaque instant qui passe, nous naissons et mourrons à la fois à qui-nous-sommes et que rien ni personne ne pourra inverser cette logique existentielle. Alors, que faire devant cette massive vérité ? La dissimuler ? La hisser tout en avant de Soi à la manière d’une oriflamme ? Le mieux, ne rien faire et laisser le temps accomplir l’acte qui, depuis longtemps, lui est dévolu comme son essence même. Ainsi serons-nous en paix relative, inconscient des fourches caudines sous lesquelles nous plions, la tête basse et la vue embuée de courts plaisirs, de satisfactions situées juste à l’horizon de nos yeux.

  

Comment vous dire autrement

qu’en mots,

 en phrases ?

Les mots vous tiendront

 lieu de corps.

Le Langage vous tiendra

lieu d’Image.

L’eau est grise, calme,

pareille à une tristesse

 qui n’aurait nullement trouvé

encore le rythme de sa venue,

simple brume au large de la vue.

L’eau est votre matière,

la densité par laquelle

vous venez à la vie.

L’eau vous féconde que

vous fécondez à votre tour.

Votre chair ou plutôt votre

peau est cette onde claire qui joue

 avec cette onde qui vous porte

et vous accueille tel le prodige

que vous figurez à mes yeux,

aux yeux des Absents aussi,

aux yeux du Monde aussi.

Car nul besoin de vous voir

pour tresser quelque

gloire à votre front.

Vous êtes à vous-même

le soleil et la joie,

vous êtes à vous-même

cette lustration qui vous porte

au seuil du jour, vous installe

dans l’heure native, vous fait être

ce Rare dont, nous les Humains,

nous exceptons

 bien trop souvent.

 

L’eau est grise, calme

que votre corps

multiplie à l’infini.

 L’eau est grise, calme,

 elle est le miroir dans lequel vous

 vous reflétez au point de vous

confondre avec le flux,

avec les gouttes,

avec le fin brouillard des choses.

Vous êtes un Dessin né de l’eau.

Vous êtes Sculpture née de l’eau.

Vous êtes pure faveur née de l’eau.

 

   Et que mon insistance ne vous surprenne guère, je suis identique à l’obsession d’une Pénélope qui retisse le jour ce qu’elle a détissé la nuit. Dans le corridor de mon esprit s’agite une navette perpétuelle dont j’aime à penser que c’est votre main qui imprime son mouvement et, parfois, au plein de mes nuits fiévreuses, c’est comme le geste d’amour qui vient poser, sur la dalle lisse de mon front, les lauriers d’une immédiate félicité. Voyez combien l’imaginaire est chose précieuse. Vous existez quelque part, en cette Mer Inconnue, le galbe de votre corps tout en douces ondulations, la lumière lente de votre peau, la fugue que vous êtes dans cette clarté d’aube, tout vient à moi dans le projet d’une évidente plénitude. Vous êtes, à votre corps défendant, réelle plus que réelle, surréelle si je puis dire, semblable au roc de granit qui regarde l’éternité de son œil fixe, exact que rien ne saurait entamer.

   L’eau est grise, calme, vous en êtes l’esprit même, vous en êtes la Déesse à laquelle, jamais, je ne cesserai de faire le don de-qui-je-suis, comme si ce simple geste me portait en vous et m’y laissait jusqu’à la fin des temps,

 

impérissable Poésie

qui se lèverait de vous,

de l’eau, de votre chair

que j’imagine nacrée,

de votre peau que

je sais précieuse,

 l’évoquer est déjà l’effleurer

et, en quelque manière,

en prendre possession sur

le mode de la légèreté.

 

   Mais, un jour, à une certaine heure, peut-être au centre d’une giboulée de neige ou bien dans le chaud rayonnement de l’été, il faut bien accepter de se distraire de cela même qui vous fascine et replonger dans le cours de ce quotidien qui vous fait incliner la tête vers le sol de terre et de poussière. Aussi, n’en dirais-je plus sur vous, confiant au silence le soin de vous protéger, de vous disposer dans le pli de ma mémoire, telle une fleur dont je déplierai doucement la corolle, ne désespérant nullement d’y trouver le chiffre d’une souveraine beauté.

 

L’eau est grise, calme,

vous en êtes l’esprit même

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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 09:54
Face à Face

« Histoire brève »

 

Barbara Kroll

 

***

 

[Mon écriture : une histoire toujours à recommencer

 

Exister, c’est toujours exister la même histoire

Aimer, c’est toujours aimer une unique Amante

Écrire, c’est toujours écrire les mêmes mots

 

   Ma postulation est-elle au moins exacte, fondée en vérité ? Ou bien est-elle, au contraire, pure fantaisie ? Nombreux Ceux, Celles qui se ruent avec délice sur la première expérience venue, en épuisent le sujet et meureut à eux, à elles, afin que, rénovés, ressourcés, ils puissent expérimenter à nouveau, mais sous d’autres latitudes, sous d’autres horizons, privilégiant la surprise, le changement, l’innovation, la fraicheur, enfin tout ce qui présente visage inconnu et sature jusqu’à l’excès leur désir d’emplissement de Soi. Toujours une nouvelle épiphanie, toujours un nouveau continent qu’ils n’auront de cesse de défricher jusqu’à la prochaine et excitante exploration. Question de tempérament sans doute, question de ressenti, de vitesse de Soi par rapport au rythme du Monde. Car à vouloir posséder le tout du Monde, l’altérité en son visage pluriforme, on ne parvient qu’à dessiner le cadre d’une utopie, on s’oublie soi-même, on s’annule en quelque sorte à même la multiplicité, la dispersion, à même une scintillation qui nous conduit bien plutôt à la cécité qu’à l’exercice de la lucidité.

   Notre Monde contemporain est trop pressé, trop fasciné par les fragments polychromes d’un kaléidoscope fou. Le très bel Écrivain qu’est Milan Kundera, faisant « L’éloge de la lenteur » dans le roman-essai éponyme, ne trace-t-il la voie d’une certaine sagesse qui se donne sur le mode de la retenue, du silence, d’un recueil en Soi, d’une nécessaire modestie qui, faisant le choix de tracer toujours le même chemin, nous invitent à la profondeur, à l’intime exploration de Soi (cette joie sans pareille), rejetant l’éparpillement qui, correctement analysé, n’est que le symptôme d’une fuite éperdue devant le tragique de notre Finitude. Une citation, extraite de son livre, situera la mesure exacte d’un mérite qui, aujourd’hui, se trouve enseveli sous les strates d’intérêts multiples, de rituels nombreux, pléthoriques dont notre civilisation est le miroir, mais un miroir sans tain qui ne parvient plus à refléter sa propre image. Sous sa phrase :

 

« la discrétion qui, de toutes les vertus, est la vertu suprême »,

 

   entendons l’écho d’une manière d’exister qui, loin de s’abreuver à mille sources, n’en privilégie qu’une seule, préférant une eau pure et simple à une boisson frelatée au motif que les mille usages que l’on en fait lui ôtent l’essence dont elle bénéficiait originellement. Bien plutôt que de s’éparpiller dans la fascination de mille sillons, en tracer un seul et l’approfondir afin qu’une vérité se révélant, celle-ci pût nous convoquer aux purs délices d’un creusement de Soi, du Monde, de l’Autre. Sans doute existe-t-il une ivresse de l’éparpillement, de l’éclat scintillant, de la multitude. Sans doute existe-t-il une profonde joie à tracer son propre sillon dans l’Unique, à en parcourir mille fois la glèbe lisse, lumineuse, à faire fructifier le grain que nous logeons en son sein, la belle moisson est au bout qui nous dit le lieu intime de notre être. Bien plutôt dans le sobre de l’unité que dans l’excès de l’éparpillement.

   Mais ici, il convient de reprendre le titre de ce paragraphe : « Mon écriture : une histoire toujours à recommencer ». Oui, je crois profondément que nous, Hommes, Femmes, ne faisons que tracer inlassablement la même ornière, tout comme notre respiration, notre alimentation réitèrent leur trajet physiologique.  Toujours nous enfonçons le coutre de notre conscience dans le derme têtu du réel, tâchant d’en extraire, sinon une vérité définitive, du moins quelque nourriture pour le corps et l’esprit, du moins quelque certitude qui rougeoiera tout au bout de notre vision, qui sera un fanal brasillant à l’extrémité du tunnel ténébreux dont, parfois, souvent, notre existence est le cruel symbole. Car avancer sur le chemin de l’exister, bien loin de s’émietter sur mille voies multiples, nécessite, je crois, la manifestation d’un unique Orient selon lequel diriger l’hésitation de nos pas.

   Ceux, Celles qui parcourent les lignes de mon écriture y retrouveront, dans le silence de la glaise, le plus souvent, d’identiques ferments. Des thèmes y reviennent. Des obsessions s’y déploient. Des manies s’y illustrent. Car l’écriture, si elle possède bien quelques vertus a ceci de précieux, qu’elle trace la voie de notre Être, pose, au hasard des chemins, mille cailloux blancs qui disent notre aventure, si peu étrangère aux  pas que fait, dans l’exister, le Petit Poucet. Par définition, nous sommes des êtres de la multitude, du morcellement, aussi cherchons-nous la voie qui nous recentrerait sur une unique tâche, nous connaître nous-même en tant que possible unité.

   Alors, que faire d’autre, pour rassembler les tessons épars de la poterie que, métaphoriquement, nous sommes, si ce n’est de s’abreuver continûment à la même source, de manière à ce que notre être, enfin rassemblé, puisse connaître sa propre logique interne et progresser sur un unique chemin. J’ai la conscience aiguë, mais nullement désespérée cependant, que mon écriture, pareille à une eau de pluie, ruisselle toujours dans les mêmes gorges étroites, s’épuise à poursuive d’identiques chemins de poussière. Qu’en reste-t-il au final, si ce n'est une résurgence, ici et là, au hasard des consciences qui s’y arrêtent un instant, y papillonnent, y butinent, ici et là, une phrase, un mot, puis volent vers d’autres nectars, les sources auxquelles s’abreuver sont tellement multiples, tellement chatoyantes. Nul ne s’arrête jamais longtemps sur une provende, il y a profusion et La Vie bat la chamade qui n’aime ni les haltes, ni les visions trop prolongées, l’aiguillon est là qui fore la chair et demande son dû d’autres nourritures terrestres, il y a tant de fruits à cueillir à portée de la main, à portée de l’acuité du désir.

   Aussi, tout Lecteur, toute Lectrice qui s’aventureront dans la lecture du texte qui suit, fouleront certainement des terres connues, reconnaîtront des paysages déjà rencontrés, peut-être des êtres familiers. Pour ce qui est de la tâche d’écrire, laquelle est de nature quasiment obsessionnelle, le soc fouille et retourne constamment la même glaise, parfois selon des images qui ne se renouvellent qu’à évoquer d’identiques sources. Une même eau de fontaine coule à laquelle s’abreuve Celui, Celle qui consentant à la tâche de lire. Oui, car lire est une tâche, une épreuve et c’est bien en raison de ce motif que la plupart des textes disparaissent sous les images qui les annoncent puisqu’en notre contemporaine « culture », nul écrit ne saurait s’exonérer du « spectacle » qui le porte et le justifie, ce dont les Réseaux Sociaux sont friands à l’excès. L’image se donne comme la pointe avancé de la création, le texte ne venant à sa suite qu’à titre de décoration. Aussi le Langage, le sublime Langage est-il en grand danger de ne plus reconnaître, dans le visage qu'il tend au Monde, que l’artefact déformé de son essence, donc un produit consommable et jetable comme tout autre objet de consommation.

   Bien évidemment cette vision étroite du Langage, en pervertit la fonction, en travestit la nature même qui est du ressort de l’Être, nullement d’un produit qui trouverait, ici et là, au hasard des événements, les lois de sa manifestation, à savoir la réification d’une Idée, la cristallisation de ce qui ne saurait l’être, les motifs de la pensée ne pouvant jamais se réduire à l’objet qui en tiendrait lieu. Mais qu’attribuer en tant que prédicat à l’Écriture dans ce monde foisonnant qui défait chaque jour ce que le jour précédant avait élevé au mérite d’une vérité ? Les choses de la Pensée, de l’Art, de la Raison semblent n’avoir plus de centre et volent ici et là, tels des phalènes fous de n’être point reconnus. Paraphrasant le mot de Martin Heidegger, substituant au mot « Pensée » placé à l’initiale de la phrase, lui substituant le mot « Écrire », ne conviendrait-il pas de dire :

 

« Écrire, c'est se limiter

à une unique idée,

qui un jour demeurera comme

une étoile au ciel du monde. »

 

*

 

[De l’Écriture et d’elle seule,

 dépouillée de tous ses colifichets

libre de toute image

qui en soustrait le sens

bien plutôt que d’en augmenter

la ressource.]

 

*

 

Sur l’image de Barbara Kroll,

 s’il faut, parfois, céder aux Sirènes

des Réseaux Sociaux,

là où la fonction iconique

supplante le Langage

et en tient lieu le plus souvent.

Une « révolution Copernicienne »

dont sans doute il convient de penser

 qu’un pan entier de la Culture

s’effondre sous nos yeux,

tel un attristant « Château de cartes »

dont, bientôt, il ne subsistera plus

que des cendres. si cependant

une « renaissance »

est encore possible.

Quel  Phénix en renaîtra

en notre siècle

préoccupé bien plus

de Matière que d’Esprit ?

Ceci, cette « braderie

du Langage »

au profit de ce qui

n’est nul Langage,

qui en atténue le sens,

en pervertit la forme.

 Il faudrait le graver

en lettres de feu

à la cimaise du Monde

sur l’écorce des arbres

sur la peau encore disponible

des Enfants

eux qui tiennent l’avenir

au plein de leur Conscience

de leur CONSCIENCE :

 

Le Langage est une exception

Le lieu de la manifestation

D’une Pure Essence

Ou bien il n’est

RIEN

 

*

 

(Donc à partir de l’Image,

Non en tant qu’Image, seulement

Comme motif prétexte à écriture

Nullement en tant que fondement

Le Langage est à lui-même

Son seul et unique fondement.)

*

 

Que faut-il pour arriver à l’Être ?

Il faut une grande pièce blanche.

Mais blanche d’une pure Blancheur.

Aucune trace n’y doit être visible.

Une manière de Zone Boréale

 qui vivrait en Soi,

uniquement en Soi.

Pièce semblable

 à la cellule du Moine.

Rien n’y arrive qu’atténué.

Rien ne s’y montre qu’à l’aune

d’une mince persistance.

Rien n’y fait signe

qu’à s’absenter de Soi.

 Au travers de l’étroit guichet

 de la fenêtre (plutôt une meurtrière)

le tremblement inaperçu de fins bouleaux.

Ils se dissolvent dans la rigueur du blanc frimas.

La Grande Bâtisse est une falaise de craie.

Rien ne s’y imprime que la fuite du vent,

la course libre de la lumière.

On est au centre de la

minuscule pièce,

 immergé dans sa propre chair.

On est dans l’étroitesse du jour.

On est dans le pli immatériel de l’heure.

On est dans la faille intime de Soi.

On respire à peine, deux fuseaux blancs

partent de Soi, retournent à Soi.

Le sang est alangui, il dort

dans ses stases blanches.

 Les nerfs sont de fines

nervures blanches

Les ongles, dessin de

simples lunules blanches.

Tout est BLANC

qui dit le retrait

en son originelle nudité.

 On est assis sur une

simple planche de bois.

On est assis en Soi,

dans la position

native de l’œuf,

dans l’allure à peine tracée

d’une étroite matrice,

 on est Naissance

avant la Naissance.

On est venue à Soi

 dans une longue attente.

On est Soi hors-de-Soi,

dans l’attente d’Être.

D’Être au jour, à l’instant,

à la dérive

inaperçue du Temps.

On est le temps

du Sablier, écoulement blanc

 dans la gorge étroite de la seconde.

Que faut-il pour

arriver à l’Être ?

Il faut se maintenir sur

la lisière blanche du Néant.

Il faut longer les voiles blanches

du Langage avant qu’il ne s’élève.

Il faut se fondre dans

l’écume du Silence.

Il faut s’annuler et renoncer

à la tyrannie des Idées.

Il faut ne rien vouloir d’autre

 que ce frémissement

d’aube sur la rive blanche du lac.

 

Les Mots, les divins

Mots se taisent,

se dissimulent quelque part

dans l’étrave du corps.

 Leurs museaux fouissent

 la chair et la chair

se rebelle de ne pouvoir

 les porter au jour,

de ne pouvoir les

 métamorphoser

en feu de Bengale.

 On appuie sur le

corps des Mots,

on les flatte à l’encolure,

on les retient de piaffer,

de caracoler, de ruer dans

l’espace libre des agoras.

 On les enveloppe

 de sa ouate de chair,

on les tient à

distance du Monde.

Arriver à l’Être,

 c’est arriver au Langage.

Dans le retirement

même de son corps

 on écrit le sublime postulat :

 

ÊTRE = LANGAGE

LANGAGE = ÊTRE

 

En une mystérieuse formule

 en forme de chiasme

qui dit le Tout de ce que

nous pouvons Être,

il ne saurait y avoir

d’autre Vérité.

On est là, sur

 le banc de bois,

dans la pure

immobilité,

on est attente

d’une Venue,

d’une Parution.

Parution de Soi

 dans le poudroiement,

le nectar des Mots,

l’éblouissement

des Mots.

 

   Qui n’a jamais éprouvé l’impatience des Mots à se manifester, ce prurit qui ronge tel un acide, n’a rien vécu de l’urgence du Langage, ce pur motif qui nous façonne du-dedans et nous dit le Lieu même de notre présence parmi les Mers, les Plaines, les Déserts de vaste amplitude. Nous qui avons oublié la terre de notre provenance, nous ne sommes que des Êtres de blancheur qui naissent à eux-mêmes dans l’étonnement du paraître. Le blanc est comme traversé d’infimes mouvements, des manières d’invisibles points, de tirets, de parenthèses qui s’illustrent, au plus profond, de quelque chose qui pourrait ressembler à l’initiale d’un sourire sur les lèvres d’un Enfant se surprenant à vivre.

 

C’est ceci même l’Être,

l’impatience sereine de figurer

en quelque endroit

de pure faveur,

 d’y lire, comme sur la

face brillante du lac,

le reflet de la pure lumière,

d’y surprendre le vol

libre de l’Oiseau,

les étincelles du Soleil,

l’empreinte d’une brume

sur la dentelle du jour.

L’Être, c’est de

 nature invisible,

c’est caché au plus

 profond de nous,

cela fait son doux chant,

 un à peine ébruitement,

cela vit de Soi,

cela se sustente de solitude,

cela s’abreuve à la source

la plus limpide,

 cela brasille mais dans

la plus haute discrétion.

 

Ce sont les Mots,

les sublimes Mots

qui traduisent le mieux l’Être,

le portent à la manifestation,

étrange parousie de l’invisible

qui, un instant, s’éclaire,

puis retourne

à la blancheur

qui est leur fondement,

la matière dont ils tissent

les contours de leur présence.

 

Je dis « Vent » et je

donne acte au Vent

 qui fait son doux zéphir puis,

se retire en Soi au plus mystérieux

de son arachnéenne substance.

Å l’Être, au Mot,

il faut cette enveloppe,

cette peau qui les abritent

des trop vives lumières,

des gestes désordonnés,

des syncopes d’un Monde

trop occupé de Soi,

d’un Monde trop installé dans

 les manigances de tous ordres.

Les Mots, l’Être,

sitôt évoqués,

il faut les inviter

 à regagner sans délai

l’écrin de silence

dont, un instant,

ils se sont distraits

pour dire aux Hommes

la beauté que le plus

souvent ils ignorent,

la douceur de la pêche,

la profondeur d’un regard,

le velouté des lèvres

de l’Amante.

 

Oui, Mots, Être sont

des actes d’Amour

et c’est pour ce motif

qu’il faut prendre

 garde à ne pas les ignorer,

à assurer les conditions mêmes

de leur rayonnement,

 du merveilleux

déploiement du réel

qu’ils permettent.

Sans EUX, rien ne serait dit

des merveilles du Monde.

Sans Eux, rien n’arriverait

entre les Existants.

Sans Eux, rien

ne ferait signe

qu’une longue

et infinie désolation.

 

Que faut-il pour arriver à l’Être ?

Il faut une grande pièce blanche.

Mais blanche d’une pure Blancheur.

Aucune trace n’y doit être visible. 

On est là sur la traverse de bois,

bras croisés en signe

de recueillement.

Face à Soi dans le blanc

réduit monastique,

un fauteuil que n’habite

nulle présence.

Face à l’Être,

face aux Mots,

face à Soi.

La ronde est infinie,

la giration est belle

qui convoque,

tour à tour,

dans la justesse

du Silence,

l’Être,

le Mot,

le Soi.

 

 

 

 

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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 09:47

 

   Noir plus que Noir. Peut-on jamais énoncer plus grande confusion que ceci, plus profonde affliction ? Lorsque le Noir se dépasse lui-même, lorsqu’il ne recherche nullement quelques volutes plus légères qui en atténueraient la portée, mais bien au contraire le refuge dans un absolu, un non-voir, une cécité sans fond, un cèlement à toute lumière, un refus de toute clarté. Voyez un chaudron empli de bitume, le feu en accentue l’essence, quelques bulles crèvent à la surface qui sont la matière même d’un innommable désespoir. Oui, le Tragique s’invite dans toute destinée humaine, il y fait ses nœuds de goudron, ses hérissements d’épines, il perfore le derme de ses milliers de piquants d’oursin. Nul n’en ressort indemne, bien plutôt terrassé, porteur de la lourde pierre de Sisyphe, condamné pour l’éternité à l’absurde tâche de recommencer mille fois un identique geste privé de sens. Seulement, l’Homme n’apprend jamais son métier d’Homme qu’à être confronté à l’abîme, à en sonder les profonds abysses, à s’y immerger en quelque façon. Puis à remonter au jour, lesté de lourdes semelles de plomb, figures en quelque façon inversée de l’agile Hermès aux sandales de vent.

   L’Homme qui, pourtant se considère selon de hautes valeurs, n’est le Messager que de sa propre Finitude, elle est toujours présente dans la coulisse, veillant le moindre faux-pas. Å l’Existant, il faudrait plus de modestie, une avancée dans les ombres, si l’on veut, qu’il devînt l’Amant de la sublime Nuit, qu’il s’effaçât afin de libérer ce qui fait le plein de sa condition : accepter d’être Mortel. « L’apprendre à mourir » des Sceptiques devrait être sa Loi, celle selon laquelle inscrire ses propres pas. Il n’y aurait guère meilleure façon de faire se développer une propédeutique du Bonheur. Du Vrai, de celui qui mérite une Majuscule au motif qu’il s’est approché de la Mort, en a estimé la Grandeur, cette mesure d’Absolu, peut-être la seule que les Erratiques Figures rencontreront à l’horizon de leur être.

   Mais il faut sortir des généralités qui, toujours, s’évadent en empruntant les chemins de l’abstraction et alors on a l’impression de ne plus entendre que des paroles de vent que l’éther reprendrait en son sein. Le plus souvent, confronté à ces assertions qui nous paraissent vides, nous n’avons de cesse de nous détourner de ces dentelles de l’intellection, leur préférant la consistance des certitudes ancrées dans le réel, minérales en quelque sorte. Dès cet instant, je voudrais vous parler d’une rencontre que j’ai faite, de la découverte d’une image dans les pages glacées d’une Revue. Son nom m’échappe mais ce n’est là nullement l’essentiel et, au reste, cette soi-disant « Revue » n’est-elle, peut-être, que la vapeur dont mon imaginaire s’est saisi pour porter au jour la silhouette d’une Jeune Femme entièrement vêtue de Noir, cette si belle couleur (en réalité elle n’en est pas une, elle est simplement l’une des plus belles effusions de la Métaphysique), de noir donc, dans une robe longue comme en portaient les Élégantes de la Belle Époque. Sorgue, tel est son nom, est une bien mystérieuse personne. Ce que j’en sais, m’est venu comme dans un songe, ce réel plus réel que tout réel.

   Donc ce que j’ai vu, à la brune, dans les plis d’une lumière déclinante, au sein même d’une clairière habitée des fûts de hauts mélèzes, allongée à même la colonne de l’un de ces arbres majestueux, selon une envoûtante diagonale, Sorgue telle qu’en elle-même mon esprit s’est complu à la livrer à mon regard intérieur, Sorgue, plus vivante que tous les Vivants du Monde. Sorgue dont vous aurez compris, Lecteur, Lectrice, que son beau prénom ne rime nullement avec « morgue » (je veux ici parler de l’attitude hautaine, aristocratique, méprisante en quelque sorte), mais plutôt avec « Orgue », comme si les fûts assemblés des gris mélèzes n’étaient que les tuyaux métalliques de ce sublime instrument dont le timbre sans égal emplit les nefs des cathédrales des rumeurs les plus belles de l’âme. Car, oui, Sorgue, tout comme vous, tout comme moi, dispose d’une âme qui est le principe actif qui l’anime et la maintient en qui elle est tant que son Destin s’accordera à lui octroyer un futur.

   Imaginez ceci : la lumière est grise, dense, pareille à une cendre qui poudrerait l’air depuis la nuit des temps. Une manière de floculation qui ne connaîtrait ni le lieu de son origine, ni celui de son terme. Un genre d’éternité, de point fixe brillant dans l’immensité du cosmos. Sorgue est couchée sur le tronc qu’elle embrasse, certes de ses bras, certes de ses mains, mais aussi de son invisible cœur.

 

Son cœur contre le cœur de l’arbre,

le cœur de l’arbre contre le cœur du Monde.

Tout à l’unisson, tout

dans la douce effusion,

dans l’intime fusion du Soi

à ce qui n’est nullement Soi,

mais le devient dans

l’intervalle de l’étreinte.

 

   Sorgue, vous l’aurez compris, est cette âme ténébreuse, laquelle vient du plus loin de son enfance. Elle est une petite orpheline de la vie, cette vie qui toujours bondissait devant elle alors que, toute émue, toute tremblante elle s’efforçait d’en saisir le tissu de soie, toujours il fuyait au-devant ou bien se déchirait entre les résilles souples de ses doigts. C’est ainsi, il est des êtres de faible complexion, des êtres de fragile constitution, on croirait leurs corps de verre ou de cristal. Toute tentative d’exister, parfois, pour certains, certaines, est une course exténuante après Soi, ils en aperçoivent la fuite au loin et ils ne peuvent nullement se rejoindre, leur course fût-elle effrénée, semée d’espoir, tissée d’une douce volonté.

   Cependant nous sommes au Monde. Sans doute inconscients de l’être, mais sentant au plein de Nous, ses vibrations, ses pulsations pareilles au rythme immémorial du nycthémère : un Jour, une Nuit, un Jour, une Nuit et ainsi pour toujours dans une fluidité qui ne serait que le Temps enfin connu, placé en Nous comme la Source naît de la Terre en sa plus belle faveur, dans l’insu du jour, dans la radiance de l’heure. Alors, « Sorgue », « Noir », « Tristesse », ce lexique serait-il seulement celui de la désespérance tel que pouvait le laisser supposer l’initiale de ce texte ? Non, c’est d’un évident contraire dont il s’agit. Depuis que les Hommes sont Hommes, et tout le temps que durera leur humanité, ils seront habités de cette pensée qui relie entre eux ces inépuisables Universaux :

 

Le Beau - Le Bien - Le Vrai.

 

   Car rien de ceci ne pourrait être dissociable qu’au prix d’un retournement de l’essence des choses, d’une mauvaise foi, d’une perte des valeurs qui tissent nos consciences.

   Allongée là, dans la clairière, lissée de cette belle et étrange lumière grise, cette Étrangère nous devient soudain familière, un peu comme si elle était Nous, Nous placés tout contre le cœur du Monde. Sorgue est Belle, non d’une beauté désespérée, uniquement d’une beauté qui est à elle-même son propre fondement, sa raison ultime. Belle parce que Belle. Cette vérité incontournable, évidente, que les Philosophes nomment « apodicticité ». « Certitude absolue d’une nécessité logique ». Oui, ceci est indépassable. Ceci est admirable.

 

Lorsque je vois

la Montagne belle,

la Mer belle,

l’Arbre beau,

Sorgue belle,

 je ne puis douter de ces beautés

qui rayonnent et disent

leur être dans la Joie.

 

    Alors, je suis moi-même empli de cette beauté, elle sature mon corps jusqu’en son extrême, elle dilate mon esprit et le porte aux confins de l’univers, elle fait de mon âme cet air léger qui voit l’entièreté du Monde depuis sa mesure d’invisibilité.

   L’évidence de la beauté de Sorgue, sa sombre évidence n’est nullement gratuite, elle n’est ni acte de magie, ni manipulation d’alchimiste, ni rêve d’enfant, elle est entièrement contenue dans ce genre de geste sacré qui la relie à la Terre, aux Étoiles, au mouvement infini des Planètes. Elle a la beauté tragique de Phèdre qui est immolée dans les rets de son tragique destin. C’est bien au motif que sa vie n’a plus aucun jeu (au sens de la mobilité), que Phèdre nous émeut et rayonne de cette aura des existences d’exception. C’est bien là l’essence de l’humaine condition de ne connaître sa grandeur que sous le boisseau du malheur. C’est toujours la distance infinie d’avec le soleil qui signe les odyssées les plus remarquables, mais aussi les plus douloureuses. La tristesse de Sorgue se mesure à cette cruelle distance d’avec la clarté, mais c’est aussi cet écart qui la porte devant notre conscience avec le plus grand mérite qui soit, avec la plus effective considération.

   Cette image d’une « revue imaginaire », cette soudaineté de la révélation d’une esthétique douloureuse montrent à quel point, nous les Hommes, sommes aliénés à nos propres conceptions de la félicité qui, le plus souvent, tutoient la rigidité d’un dogme : nous fermons nos yeux sur le réel qui vient à notre encontre afin de le remodeler à la mesure de notre subjectivité. La félicité, dont nous attendons qu’elle nous visite sans efforts, nous la contemplons à la manière d’une icône enchâssée dans la niche intime de son être propre. La félicité, nous la souhaitons incluse dans les limites d’une belle Arcadie avec ses moutons laineux, ses collines vertes, les corolles épanouies de ses fleurs. Seulement la terre d’Arcadie n’est qu’une joyeuse utopie dont il n’y a rien de plus à tirer qu’un rêve floconneux qui, jamais, ne rejoint le sol. Nous sommes des Rêveurs debout. Le mérite de cette image est de nous placer face à qui nous sommes ou, à tout le moins, en regard de qui nous devrions être, de simples mesures habitées du souci de vivre.

   L’image de Sorgue allongée sur son tronc, comme elle le serait, petit enfant, tout contre la poitrine bienveillante de sa Mère, tout comme elle le serait, blottie tout contre son Amant, comme elle le sera plus tard au terme du voyage en son ultime perdition, tout contre le Néant, tout ceci parle d’une seule voix, tout ceci consonne dans un subtil équilibre dont nous ne percevons jamais que les harmoniques.

 

Toujours il nous faut percevoir,

sous l’apparence,

le Ton Fondamental,

il est le Ton de notre Être.

Il n’y en a pas d’autre.

Notre « liberté » est à ce prix.

Merci de m’avoir suivi jusque-là,

le chemin est long, tortueux, semé d’épines.

C’est bien en ceci qu’il est précieux !

 

 

 

 

 

 

 

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23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 10:15
Seule, une Ligne

Plage de L'Espiguette

Photographie : Hervé Baïs

 

***

« la ligne gravissant la chute,

Ensevelie dans son ombre

Dans le surgissement de l’arête, s’éclaire d’un bond. »

 

Tal Coat - « Vers ce qui fut/est/ma raison profonde/de vivre »

Cité par Henri Maldiney dans « L’Art, l’éclair de l’Être »

 

*

 

Nous avons toujours beaucoup

de choses à démêler parmi

la confusion originelle du Monde.

Trop de flux et de reflux.

Trop de confluences diverses.

Trop d’éparpillements

et notre vue ne sait plus

où s’orienter afin que notre être

s’arrime à quelque chose

de sûr, de stable.

 

Bien sûr, nous ne demandons

ni l’immuable, ni l’éternel.

Le règne des idéalités

est bien trop élevé pour que

nous puissions en saisir

autre chose qu’un flocon,

une poussière grise que le réel

reprend dans la densité

de sa confuse crypte.

Sans doute ne le savons nous pas,

mais notre intime lui le sait,

cette nécessité d’un calme à établir,

d’un repos à trouver,

d’une Ligne à isoler des autres lignes

afin qu’en quelque endroit de la Terre,

le Simple se lève et nous dise

la belle singularité qu’il est,

la lumière qu’il projette en nous,

l’éclat dont il nous fera le don,

 il sera notre guide le plus sûr,

 une manière de ne nullement

nous égarer dans le labyrinthe

sibyllin du divers.

  

   Mais alors, par où commencer, il y a tellement de sentiers tortueux, de chemins semés de cailloux, de longs rubans de bitume qui sillonnent collines et vallées, se perdent dans les corridors sinueux des villes ? Où inciser le réel, à la manière dont on scarifie une écorce, y déposant une greffe dont on espère qu’elle multipliera, fera son éclosion blanche au milieu du tissu des préoccupations des Hommes ? Où se dire en tant que cette Unité visant cette autre Unité :

 

cette Montagne de schiste,

cet Horizon si lointain,

cet Arbre planté dans la terre

dont on n'aperçoit que le faîte

oscillant dans le vent ?

Où ?

 

   Mais, sur-le-champ, il faut cesser de questionner, substituer à nos vaines interrogations une manière de jeu, par exemple celui d’une réduction phénoménologique ramenant le divers à de bien plus exactes considérations.

 

La Montagne, couvertes de prairies,

semée de chênes-lièges,

armoriée de clairières,

ramenons-là à

l’essentiel de sa forme,

cette simple Lisière

qui court entre adret et ubac,

ce mince fil qui l’exprime aussi bien

que ne le faisaient ses bavardages végétaux,

le luxe de ses frondaisons,

les dessins de ses espaces différenciés.

 

L’Horizon, cette aire où se rencontrent

nuages et lames de vent,

cette séparation sur laquelle s’illustrent

les bateaux aux voiles blanches,

où glissent les fumées,

où s’irisent les crêtes des vagues,

demandons-lui de se  rassembler

autour d’une unique nervure

d’un trait net et serein

ils seront le lien autour duquel

nous nous rassemblerons

et trouverons le lieu d’un mot

pareil à la beauté du Poème.

 

L’Arbre qui déploie ses ramures

à l’encontre du ciel,

l’Arbre qui montre toutes les faces

de son écorce rugueuse,

l’Arbre qui devient forêt,

dépouillons-le de ses vêtures

et nous aurons successivement,

un tronc blanchi par le vent,

le peuple emmêlé des racines

devenant une seule racine,

un lacet nu,

une évidence parmi

l’éblouissement du limon.

 

Ainsi aurons-nous ramené

le Multiple à l’Unique

le Confus au Clair

le Prolixe au Silence

 

UNIQUE-CLAIR-SILENCE

Traceront alors la Voie

d’une Unique Essence

en deux Êtres assemblée :

celle du Vaste Monde,

la Nôtre. 

 Jeu infini de Miroirs,

réverbération

du Simple

dans le Simple

Ineffable faveur

 

   Nous avons beaucoup dit et, cependant, nous n’avons encore rien dit. Nous sommes en arrière de notre Parole, dans cette merveilleuse zone en clair-obscur où les choses ne se donnent jamais qu’à être reprises, c’est-à-dire qu’elles flottent dans une indéterminité qui est leur singulière liberté. Et pourtant, c’est notre tâche d’Hommes, il faut porter ce qui vient à nous au Langage, mais sur le mode de la discrétion, du recueil en Soi, seule position d’être qui convienne face à la pure beauté de l’Image. Alors nous disons

 

Seule, une Ligne

Le ciel noir, il vient de si loin,

sa lumière grésille à peine,

sa joie s’immole dans le Gris,

dans le Gris médiateur,

il est la sublime jonction

du Proche et du Lointain,

il est le mode de Passage

de ce-qui-n’était-pas et

de ce-qui-est-devenu,

ce subtil phénomène,

cela même qui « s’éclaire d’un bond »,

et vient nous dire l’illisible motif

de notre Présence sur Terre.

L’horizon est une large bande blanche

que souligne et rehausse une langue d’argile,

pure vibration de l’instant à venir qui, déjà,

est au-delà même de nos imaginaires les plus féconds.

Et la Plage, la vaste étendue de sable uniforme,

ce minuscule Désert, ce territoire

des Méditatifs-Contemplatifs,

cette aire de silence est ceci à quoi

nous étancherons notre soif

de perfection, d’harmonie, de finesse.

C’est le surgissement de l’Illimité,

 c’est la donation sans partage

des choses lissées de générosité.

C’est l’Universel qui vient

à la rencontre du Particulier,

de l’Individuel.

Dès lors l’on ne s’appartient plus,

on est livrés à l’entièreté du Monde,

on est Fragment et Totalité.

On déborde de Soi,

on se mêle au Ciel, à la Terre,

 à l’Eau, au Sable.

On est en Pays de connaissance,

on comprend le Langage de l’Univers,

on vibre au rythme du chant des Étoiles,

on flotte au plus éthéré du divin Cosmos,

on est juchés tout en haut du Mont Olympe.

 

Et cette LIGNE Majuscule,

cette soudaine apparition,

 ce subit étoilement au cœur de l’ombre,

 cette mince nervure « gravissant la chute »,

celle qui eût pu nous affecter en son absence

mais Ligne qui, déjà, à peine entr’aperçue,

est en notre corps, y trace son trajet lumineux,

y devient l’amer selon lequel notre chemin

trouvera le signe de son Destin.

Comme une Ligne de la main.

Ligne de cœur, de Mars, de Vénus,

que sais-je encore,

le monde des Astres est si étendu,

nous voudrions seulement y deviner

un sillage pareil à celui de la Voie Lactée.

Un lait venu du ciel qui serait

notre miel quotidien,

notre espoir le plus visible,

la seule chose dont notre regard

 ne puisse jamais être assuré :

avancer en direction de l’Infini

sans l’atteindre jamais,

sauf Soi dans l’inquiétude d’en connaître

l’unique l’éblouissement,

un éparpillement de constellations

semant à notre front les pétales

d’une fuite à elle-même

 sa propre signification.

  

   En définitive, peu nous importe le réel de la ligne : longue branche de bouleau argenté pris dans les lèvres du sable, corde marine échouée là, surgissement minéral venu d’on ne sait où. La Ligne en tant que Ligne suffit à notre approche avec toute la charge symbolique qui peut s’y attacher, partage du territoire, sentier de notre propre avenir, sens d’une lumière opposée aux zones d’ombre. Cette Ligne est esthétiquement belle. Cette Ligne nous indique que le choix du Minimal, du Simple, s’il est toujours difficile à repérer, à isoler du bavardage de la Nature et de celui des Hommes, que ce choix donc est le seul qui ici, sous ce Ciel noir, sur cette Plage grise prend tout son sens. Cette confrontation de la Ligne avec la vastitude du Monde nous fait inévitablement penser au concept pascalien des « deux infinis » et nous ne saurions mieux clore cet article qu’à citer les merveilleuses conclusions du génie pascalien au terme de sa profonde méditation :

      

   « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. »

  

   Oui, à l’évidence, cette Ligne nous place devant ce mystère si bien traduit par l’Auteur des « Pensées », nous situer en tant qu’Hommes au sein de cet Univers qui ne laisse de nous interroger et nous ouvre les voies infinies de la belle Métaphysique. Car, « métaphysiques », oui, nous le sommes indubitablement,

 

dans notre corps,

hors de notre corps.

 

   Le SENS ne s’inscrivant que dans le trajet, la relation du dedans au dehors, dans cette errance infinie qu’est toute existence humaine.

 

 

 

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 10:05
Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

 

***

 

 

   Il est des images dont on se demande si elles sont vraiment des images. Cette photographie à l’initiale de ce texte ne manquera d’interroger ceux qui en feront la rapide expérience. En effet, quoi de plus usuel qu’une bobine avec l’entrecroisement de son fil enroulé, lequel semblerait n’avoir nulle fin ? « Fin », en ce cas-ci, ne ferait-il signe en direction de quelque « finalité » ? Mais que poursuit donc cette représentation ? Quel intérêt peut-il se faire jour sous l’exposition d’une chose si simple ? Il y a, à défaut d’un réel étonnement (celui-ci rémunèrerait cette image à sa juste valeur), une manière de désenchantement provenant tout droit du fait que nulle magie ne visite le Voyeur, que nulle esthétique ne le convoque à la fête des yeux, nulle émotion n’empreint son front d’une bienveillante rosée. Quel intérêt ? Nous posons à nouveau la question de façon à faire émerger ce qui en constitue la trame. Celui qui observe veut donner à sa tâche un contenu qu’il puisse aisément justifier : plaisir, volonté d’en connaître plus, stimulation heureuse de quelque zone corticale dont il attend un bonheur simple, une juste rétribution. Mais poser la question en terme « d’intérêt » est déjà dévoyer le sens interne de l’image, la reporter à une notion de valeur, sinon de quantification, de mesure qui calcule et édifie ses plans sur le registre d’une « économie ». Ceci est, à l’évidence, la façon la plus inadéquate de regarder cette image. Cette dernière ne se veut nullement monétisable, seulement apparaître telle qu’elle est en son indispensable coefficient de présence.

   Mais disserter sur cette proposition plastique élémentaire ne prendra jamais sens qu’à la reporter à un cadre plus général du statut social des images dans notre société contemporaine. C’est l’ordre du contraste uniquement qui permettra de placer dans une perspective comparative le Simple par rapport au Multiple. Aujourd’hui, les images sont foison si bien que l’image détruisant l’image, on est en droit de se demander ce qui peut bien surnager de cette marée invasive qui paraît une manière de vortex auto-destructif de son propre édifice. A peine une nouvelle représentation s’annonce-t-elle à l’horizon du monde, qu’une autre vient la recouvrir de sa surface glacée, si bien, qu’au bout du compte, il ne demeure qu’un vague fourmillement qui égare les yeux, noie la conscience sous des flots de signaux divers ininterrompus. Si, jusqu’ici, notre mode de vie médiatique (« la Galaxie Marconi » décrite par  Mc Luhan venant se substituer à la galaxie des signes imprimés de  Gutenberg), nous plongeait dans un univers d’apparences multiples, la logique exubérante du « poly » (polychrome, polyphonique, polysémique) s’est métamorphosée en un véritable raz-de-marée dont témoigne à l’excès la mode devenue invasive, sur les Réseaux Sociaux, de rattacher le moindre de ses propres faits et gestes à l’exhibition photographique de l’événement le plus particulier et insignifiant soit-il. Cette prolifération de l’égôlatrie sur le mode du « On » a si bien envahi le champ de la conscience que s’estimeraient hors du monde ceux qui ne sacrifieraient nullement à ce rituel monstratif de qui-l’on-est en son irremplaçable singularité.

   Toute cette joyeuse mascarade jointe à l’usage intensif du bien nommé « selfie », ne fait que produire un concours permanent de beauté où il devient urgent de se montrer sous son jour le plus flatteur, application cosmétique continue qui, à défaut de nous délivrer la vérité d’une personne, ne nous fait le don que d’une apparence en attente d’une autre apparence. Le pur, le simple, l’immédiat ont troqué les vêtures d’un originel dénuement pour s’affubler des habits d’Arlequin aux mille pièces dont chacune le dispute à l’autre, l’éblouissement de soi est à ce prix qu’il ne saurait supporter de présence adverse plus chatoyante que sa propre présence. « Miroir, miroir en bois d'ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle », est devenu le leitmotiv irremplaçable d’une foule d’individus qui, croyant se distinguer de la masse confuse alentour, ne fait en permanence que s’y mieux immerger. Mais il semblerait que la logique abrasive de la mondialisation, dont le motif le plus urgent consiste à ce que nulle tête ne dépasse nulle tête, où l’uniformisation des masses s’accomplit au titre d’une mode tyrannique, cette logique donc conduirait tout droit à une dépersonnalisation dont la tragédie indique que ceux qui y sont soumis ne font que s’aliéner davantage alors même qu’ils se croient suprêmement libres. Une façon de « servitude volontaire » inconsciente des enjeux qui la dominent et la contraignent à emprunter d’identiques ornières, nantis comme laissés-pour-compte, le programme est unique dont chacun paraît se réjouir à l’excès.

    Mais après la figue diaprée, ondoyante, pléthorique du réel en sa marche aveugle en avant, il convient de procéder à un pas inverse qui nous ramènera à l’examen de conduites bien plus apaisées, méditatives, contemplatives car, elles seules, peuvent nous permettre d’affirmer notre individualité, de lui attribuer des prédicats situés dans la proxémie, de faire à nouveau l’épreuve d’une façon juste d’habiter notre corps, notre espace, notre terre.

 

Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

  

   Et puisque cet article a débuté sur l’image d’une bobine de fil, nous allons pouvoir « filer la métaphore » plus avant au motif que notre regard se portera sur une pelote de ficelle à laquelle nous demanderons qu’elle nous éclaire quant à notre progression sur notre chemin existentiel. Si nous prenons cette pelote dans sa fonction même, si nous la considérons selon sa nature, nous dirons bien vite qu’elle sert, essentiellement, à attacher les parties éparses d’un objet, à lier du disséminé pour le rassembler en mode unitaire. Le simple exemple du fagot est éclairant à ce titre. Lui qui, avant de connaître l’événement de la liaison, n’était que rameaux dispersés, le voici maintenant en mode assemblé, comme si son être épars avait trouvé le lieu de sa confluence, le site de son accomplissement. Nous pourrions aussi bien dire son « destin » car, depuis toujours, il était déjà ce qu’il avait à être, conformément à son essence.  De l’être-éparpillé à l’être-rassemblé, il y a eu la force attachante du lien, non seulement symbolique mais bien réelle. C’est la main de l’homme qui aura été la médiatrice de la relation, insufflant en la chose assemblée une signification latente qui, un jour, devait s’actualiser. Le génie humain rejoignant la disposition de la chose à être ceci plutôt que cela. La belle et inventive praxis anthropologique s’appliquant au chaos primitif pour en faire un cosmos habitable pour tous.

  

 

Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

 

 

   Par homologie signifiante, pelote de fil, ficelle, regardent en direction de toutes ces traces infimes, infinitésimales qui parsèment le monde de leur discrète rhétorique. C’est le peuple du menu et de l’inapparent, c’est le peuple qui, ne disant rien, profère beaucoup. Et ceci n’est nullement un paradoxe, tout discours n’est lisible que sur fond de silence. Combien heureuses sont ces empreintes posées sur la cendre du jour ! Comme un poème du Simple, une parole fondatrice de la justesse d’être au monde. Ce graphisme de pattes d’oiseaux, cette légèreté de la plume, cette souple ondulation du sable viennent nous confirmer dans notre être, tout comme ils posent devant nous la figure exacte du monde. De nous qui regardons à ceci qui est regardé, rien ne trouble, rien ne disperse, c’est un chant subtil qui s’élève des choses, vient à notre rencontre dans la sérénité. Plus d’incompréhension alors, plus de questionnement. Un motif nous relie à une manière de donation originaire de ce qui est, nous installant en un regard clair que nul trouble ne vient altérer.

   C’est bien en ceci que consiste la force du simple, du pur, de l’immédiatement saisissable, nous placer face à toute chose, mais dans la joyeuse acceptation, mais dans la liberté ouverte de l’instant de la contemplation. Le simple nous reconduit à notre propre simple, autrement dit il nous dispose à ne recevoir que l’essentiel, à écarter de notre regard ce qui pourrait en faire dévier la justesse car, toujours, en sa foncière présence, l’acte de vision veut le regard en tant que regard, effusion d’une vérité dont notre conscience s’empare avec le plus vif des plaisirs. Voir en sa plus directe efficience est un baume pour le cœur, une ambroisie pour l’âme, assurance que ce qui vient à nous le fait sur le mode du dévoilement, non sur celui d’une duperie, d’une figure dévoyée de sa propre réalité. Car le réel, dans son chemin d’approche de qui nous sommes, ne peut jamais le faire que sur le mode de la clarté, toute déviation est déjà mensonge, toute affèterie nous renvoyant, de facto, aux ténèbres d’une inconnaissance.

   Alors que nous visons dans un souci de clarté, cette pelote de fil, ce lacis de ficelle, ces empreintes de pattes d’oiseaux, partout, dans le vaste monde, les formes, les images, les signes pullulent, croissent et essaiment sur l’ensemble du visible leur chape d’incompréhensible multiplicité, diffusent à l’envi leurs déflagrations hautement colorées. Partout, d’Honolulu à Vancouver, de Hong-Kong au Cap, de Valparaiso à Santiago, des torrents de lumières tapissent les hautes tours de verre et d’acier, partout les foules diaprées tracent leur chemin de laborieuses fourmis, partout les allées et venues épileptiques tissent la toile invasive du paradigme contemporain qui ne paraît plus devoir s’énoncer que sous la figure du démesuré, du pluriel, du tissé serré en ses plus intimes recoins.

   Partout, y compris dans les parties les plus reculées de la planète, les Existants actionnent leurs obturateurs photographiques de manière à ce que rien du réel en sa polyphonie ne leur échappe. Des milliards d’images à la seconde tracent leurs trajets de rapides comètes, entourant le globe d’un réseau dense, genre de cotte de mailles dont beaucoup pensent qu’ils tirent leur propre liberté alors que le rapport s’est depuis longtemps inversé, que l’homme devient le motif consentant de la sphère iconique. On n’a de cesse, tout au long du jour, de consigner ici tel anniversaire, là telle rencontre, encore plus loin ces paysages de carte postale, d’immortaliser ce menu exotique qui dira aux autres, l’exception d’une expérience, l’extase d’un goût, l’ivresse d’un voyage au centre de soi-même.

   Le monde s’est lui-même pris au jeu de la vitesse, du nombre, de l’infiniment calculable. La qualité l’a cédé à la quantité. Le beau a régressé devant le joli. L’essentiel s’est vu reléguer par le superficiel. Cet usage du pléthorique et de l’acquisition insensée des figures du monde a métamorphosé les individus en robots cybernétiques que les machines dominent bien plutôt qu’ils n’en maîtrisent le fonctionnement. La Divine Boîte Magique sur laquelle ils pianotent, des heures durant, des messages récurrents qui ne sont que les projections de leurs propres fantasmes, la Divine Boîte donc leur tient lieu de conscience et assure leur libre arbitre des décisions les plus sensées dont ils peuvent être visités. Ainsi la Vérité n’a-t-elle d’autre voie de manifestation que celle en direction de cet étrange Objet Transitionnel qui les revoie à l’image d’une Mère protectrice dont ils sont les rejetons extasiés, infiniment reconnaissants.

   Depuis l’invention des machines, jamais l’imaginaire humain n’était allé aussi loin dans le domaine d’une réponse aux insatiables désirs humains, à leur immense appétit de jouissance. Désirs pris à leur propre piège. Jouissances abortives. Manière de retournement de la calotte du poulpe qui n’a plus guère qu’une encre noire à jeter dans tous les océans médiatiques et infiniment narcissiques du monde. L’idée de « modernité », n’a plus de limite. De modernité frelatée voulons-nous dire.

 

Où sont les Baudelaire, les Picasso, les Le Corbusier ?

Où sont les Rilke, les Novalis, les Hölderlin ?

L’horizon est vide qui interroge

et les abysses grondent de bien étranges rumeurs !

 

   Que dire, parmi toutes ces rumeurs, qui ne serait qu’une rumeur supplémentaire ? Dire dans la retenue, dans le souffle inaperçu, dans la douce incantation qui ne dit jamais que pour elle, afin que cette supplique lovée en son être-même ne subisse nulle altération, une éclosion sur le bord de l’éclosion. Ou bien alors, en sourdine, méditer ceci, tiré du poème de Hölderlin, « Mnémosyne » :

 

« Mais ce qu’on aime ! Un éclat de soleil

Que nous voyons au sol et la poussière aride

Et les ombres de nos forêts, et sur les toits s’épanouit

Paisible la fumée, tout près de la couronne antique

De hautes tours (…)

Les signes quotidiens

Car la neige comme les fleurs de mai

C’est noblesse du cœur,

Où qu’elle soit, son sens,

Luit avec les prairies

Verte des Alpes, tout là-haut. »

 

   Ce haut poème de Hölderlin (mais tous ses poèmes chantent la hauteur), pose en exergue ce que le titre de cet article nommait « Immédiateté discriminante du Simple ». En effet le Simple se donne d’emblée en tant que discrimination, limite, trait. En-deçà rien n’est encore apparu, rien n’est encore visible. Au-delà, tout s’englue dans une matière opaque dont le fourmillement constitue le signe d’un désarroi dont ceux qui en sont affectés ne prennent nullement la mesure. « L’éclat de soleil », « la poussière », « les ombres », « la fumée », ce sont là des signes immédiatement perceptibles dont notre vision s’abreuve comme notre bouche le ferait à la source limpide. Avec eux, nous sommes en confiance. Avec eux nous nous y retrouvons et la place que nous occupons dans le monde peut aisément se doter de prédicats si précis, dont le contour exact nous rassure et contribue à délimiter et poser nos propres assises.

   Quant à « la couronne antique des hautes tours », elle n’est là qu’à la mesure de sa prestigieuse présence, laquelle joue en mode contrasté avec la modestie des parutions contiguës. Toujours un mouvement dialectique s’empare des choses afin que, de leurs naturels contrastes, se dégage l’empan d’un sens. Mais c’est à nous, les hommes, de deviner le sens, nullement de l’attendre du réel comme si ce dernier nous en faisait l’offrande sans reste. C’est bien pour cette raison du Simple dont, constamment, nous devons analyser la nature, estimer la profondeur, juger la signification, que les hommes, par lassitude, s’en détournent, lui préférant le multiple, le polychrome, attendant de ces derniers une explication de texte qu’eux n’auraient nullement à fournir. Mais c’est exactement l’inverse qui est vrai, toute sémantique ne délivre son fruit, ne communique sa pulpe, n’ouvre sa chair qu’aux chercheurs infatigables d’essences.

   « Les signes quotidiens », les formes élémentaires de la présence, « la neige » en sa virginité, « les fleurs de mai » en leur éclosion, tout ceci emplit le « cœur » d’une félicité spontanée, laquelle trouve son « sens » à s’envoler au plus haut de la destinée humaine, là où « les prairies vertes des Alpes » ne tutoient que l’air de cristal, n’admirent que les edelweiss, ces fleurs éternelles symbolisant la pureté et l'amour, autrement dit la spontanéité de toute Vérité. Ici doivent s’illustrer, en leur plus exacte illumination, les yeux des Regardeurs, ceux qui pour qui « regarder » veut dire :

 

entrer dans le cœur vivant des choses.

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 10:38
Fusion du Soi en Soi

Photographie  de Patrick Geffroy Yorffeg

" La Lectrice "

Vallée d'Aoste " - Italie 2017

 

***

 

   Soir. Le jour n’est plus qu’un mince fil sur l’horizon des pensées. Une simple élévation venant prononcer quelques mots avant que le silence ne recouvre toute chose de son aile d’écume. Dans les antiques demeures de pierres on ne bouge guère, on est en attente de ce qui va advenir qui dira son être sur le mode du retrait. Certes l’on n’est nullement seul dans ce paysage originel du Val d’Aoste. Partout des cœurs homologues battent au même rythme, partout des mains étreignent des copeaux de lueur, partout des attentes se lèvent qui ne sont qu’attente de Soi dans la trame usée du temps. Pas seul. Du plus loin viennent encore quelques hautes figures, elles disent ce qu’est la Nature en son inestimable fond. Elles sont le Grand Combin avec ses plaques de névés, ses arêtes d’ardoise grise qu’une fine brume recouvre. Elles sont Le Grand Saint-Bernard avec ses lacs aux eaux d’acier gris-bleu. Elles sont le Grand Paradis, ses bouquets de feuillus vert-amande. Elles sont le Cervin, sa haute pyramide poudrée de blanc. Elles sont L’Emilius, ses rochers bistres qui tutoient la course libre du ciel. Ce sont toutes des formes antécédentes du recueil logé au plein de la nuit germinative, de la nuit fécondatrice du songe des hommes. Ces formes, jamais l’on ne peut les ignorer, les remiser au fond de quelque puits mémoriel. Toujours elles viennent à vous avec leur charge de puissance, puis soudain, leur étonnante légèreté, lorsque le crépuscule les touche, les noyant dans une manière d’insaisissable aquarelle. Ombilicale liaison à ce qui est hors les murs, qui façonne en vous l’esquisse même de votre esprit.

   La maison est dans l’ombre, immergée de toutes parts en cette vague si sombre, on la croirait annonciatrice de quelque fin. Un vent léger glisse le long des arêtes des pierres. Quelques bruits encore de la vaine agitation des hommes. Quelques images venues du majestueux Cervin, elles habitent les Existants en toile de fond, en décor d’une scène intime, personnelle, dont on a oublié la présence, l’habitude est si forte qui ponce tout et reconduit l’arbre, le rocher, le fin nuage, le torrent à une sorte d’invisible conque aux limites si imprécises. La maison est dans l’ombre, comme retirée dans son sommeil le plus profond, le plus réparateur. Maintenant c’est le silence qui se donne comme la seule parole audible. Il y a un genre d’accroissement de l’être de la nuit, une amplification de son intensité, une pluralité de son rayonnement. Comme si le monde alentour n’existait plus qu’à titre de vague hypothèse, une nuée d’oiseaux dans le ciel gris d’automne.

   Une seule pièce sort de l’anonymat nocturne, une seule pièce dissout doucement le lac de ténèbres, l’éclaire en son sein d’un faible halo à peine plus haut que le doute ambiant. Les murs, les meubles, le décor sont de la couleur éteinte des feuilles mortes. Ou bien d’une terre située dans quelque mystérieux ubac. Une nuit insérée dans une autre nuit. Le globe blanc d’une ampoule, le rectangle d’une table, l’accoudoir d’un fauteuil, seuls éléments qui reçoivent la lumière, la réfractent alentour dans un genre de pure distinction, d’élégance économe de ses moyens. Une forme humaine, oui, une Silhouette Féminine, à contre-jour, se donne comme la seule présence. Le massif ombreux de la tête repose sur le bras gauche à demi replié. Un fauteuil est supposé. Une lecture imaginée. On devine l’angle d’un livre, son léger reflet dans la nuit qui avance.

   Lectrice est attentive dans sa posture soucieuse. Lectrice est entièrement peuplée des mots qui la visitent. Sa chair est identique à une amphore dans laquelle se seraient déposés, depuis des temps immémoriaux, une ambroisie, un onguent, une nourriture rare, le corps s’en trouve dilaté, agrandi, porté au plus haut de son intime manifestation. Mille ruisselets de joie, nullement perceptibles pour quiconque n’en a jamais éprouvé la subtilité, tracent leur voyage sous l’immédiate résille de la peau, dans l’épaisseur fécondée du derme. C’est un incroyable sentiment de s’appartenir en totalité, de s’accroître jusqu’aux limites extrêmes de son être, de vivre ce fameux « sentiment océanique » si bien décrit par Romain Rolland (il traverse nombre de mes écrits), semblable à une nervure hautement signifiante, existentielle, porteuse d’un destin ouvert, lumineux.  

   Mais, maintenant, il nous faut donner un cadre aux mots qui s’épanouissent et transportent Lectrice au sein même de sa propre vérité, là où la beauté est souveraine, là où tout conflue, là où tout s’assemble, si bien que l’ailleurs ne serait qu’une erreur de parcours, un genre de comète perdue à même son erratique giration, une course folle en dehors des limites du cosmos. Ce que Lectrice lit réellement, bien évidemment, nous ne pouvons le savoir. Cependant faisons-lui le don d’un texte de haute poésie au sein de laquelle elle retrouvera le secret même de ses plus belles affinités. Car toute beauté s’unit aux beautés homologues. Toute beauté particulière n’est que le reflet de la beauté universelle. Donc nous lui offrons un court extrait de « Neiges » de Saint-John Perse :

    « Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l'absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l'aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l'essaim des grandes odes du silence. (…)

   Cette buée d'un souffle à sa naissance, comme la première transe d'une lame mise à nu...

Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles : l'aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l'esprit, enflait son corps de dahlia blanc.

   Et de tous les côtés il nous était prodige et fête. »

   Ce texte est, en effet, « prodigieux » de puissance manifeste, seulement à ceux et celles qui veulent bien s’y rendre attentifs. Ce texte est un texte de naissance qui, avançant dans la plus grande discrétion, atteint sa plénitude en seulement quelques mots simples. Nous allons en faire un rapide commentaire qu’ensuite nous attribuerons à Lectrice en tant que ses propres pensées. D’abord ne se donnent, qu’en se retenant, les nervures invisibles du rien, si bien que l’on pourrait penser le monde nullement venu en son être. Neige, ciel gris, ces poudroiements avant-coureurs du réel, ces tissages aériens du songe, sont des signes de virginité, de pureté insigne, de réserve avant même que quelque chose ne s’annonce de l’ordre de l’événement, d’une parution, d’une épiphanie qui bourgeonneraient depuis les lointains du temps et demeureraient dans le réticule serré, où, captifs, ils jouiraient de cette réserve même, de ce suspens infini.

   Puis tout viendrait à soi avec une manière de logique interne, de mouvement à peine perceptible, de douce opalescence. Quelque chose se lève du rien et c’est le souffle de l’esprit lui-même qui fait corps, qui fait chair dans le réel, mais dans le genre d’une effectuation prudente, de donation hésitante car tout semblerait, à chaque instant, pouvoir rejoindre la conque originelle, sans douleur, sans regret, à la manière dont un enfant abandonne son jouet sans même prendre la peine de se retourner. Mais si l’éclosion a lieu et elle a effectivement lieu dans le Poème de Saint-John Perse, la « grande chouette fabuleuse … enflait son corps de dahlia blanc », cette expansion de l’oiseau nocturne est liée à sa vision claire qui dissipe la nuit et fait venir la lumière, croissance de toute chose et origine de toute connaissance. Ce qui demeurait dans l’initial, le matinal, neige, absence, sel, tout ceci parvient au site même de son ouverture, tout se déplie et continûment se ressource en soi. Le dahlia ne s’ouvre qu’à se relier à l’empreinte primitive déposée en elle par la présence de la chouette. Processus métamorphique constamment renouvelé au cours duquel le ruisseau ne trouve sa justification qu’à s’alimenter à sa source.

   C’est ainsi qu’il nous plaît d’imaginer Lectrice, manière de totem nocturne, oscillant d’une forme accomplie (le dahlia) à une forme fondatrice (la chouette), et vivant de ce subtil mouvement, il est ce en quoi, là, au milieu de la nuit, Lectrice est ce qu’elle est : fusion de Soi en Soi et nul autre motif qui pourrait survenir au titre de prédicat. Lectrice, confondue avec ses plus efficientes affinités, ne déborde nullement de soi, occupe la situation exacte dont son être tire sa signification la plus profonde. Immergée au plein de sa lecture, Lectrice s’octroie un monde qui, non seulement lui est familier, mais bien plutôt un monde qui la constitue en son assise, dont elle ne pourrait soudain différer qu’au risque de son être. Ici, même la passion est dépassée puisqu’il y a cristallisation au sein même de la texture des mots, puisqu’il y a jonction avec le langage, puisque Lectrice est Langage, condensation de l’essence de l’humain en ce qu’elle a de plus singulier.

   Il y a ce qui demeure à dire sur le mode d’une compréhension sur-le-champ donatrice d’un indépassable sens. Ce qui est à voir ici, un phénomène de haute amplitude qui affecte Lectrice en sa chair même. Parfois, au tout début de la lecture du poème, il y a écart, creusement d’une faille et les mots ne deviennent nullement préhensibles d’emblée. Ils résistent, s’opposent de tout leur poids hiéroglyphique, ils pullulent, petits signes noirs qui nous mettent au défi de les saisir, d’en faire la provende dont notre esprit pourra s’agrandir et conquérir des terres de haute lutte. Lectrice en son intime posture est cette attente du dire en sa vocation essentielle. Sa conscience s’arrime à la matérialité des mots, à leur enveloppe externe. Il n’y a pas encore d’ouverture suffisante afin de traverser les signes, de les vivre du-dedans de leur être. Puis, soudain, tout s’éclaire, tout surgit de soi dans le caractère de l’évidence. L’intuition portée à son acmé a gagné le site interne du lexique : fusion de Soi en Soi.

   Les mots qui étaient pure matière, voici qu’ils se spiritualisent, l’esprit de Lectrice connaît une manière de réification comme si elle-même était mot en son mystère, mais aussi en son rayonnement. Auto-fécondation de l’être-lectrice de la Lectrice qui connait le poème de l’intérieur, dévoile son essentialité, s’instaure avec la Parole cardinale dans le sans-distance. Si neige, absence, sel, étaient initialement de simples abstractions, des motifs au large de Soi, les voici maintenant constitutifs de qui-elle-est, l’une des plus belles déclinaisons de la Littérature qui donne à l’humain sa brillance et trace le chemin d’une félicité sans retard. Alors plus rien n’existe, de ce qui est hors langage : le Cervin, le Grand Paradis, l’Emilius ne sont plus des amas de roches, des bouquets de végétation, tout au plus sont-ils des mots qui jouent en écho avec le « sel gris » du texte, avec la fabuleuse esthétique du Poème. Lectrice elle-même est poème en attente du jour. Y aurait-il destin plus heureux, trace plus lumineuse ?

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8 novembre 2021 1 08 /11 /novembre /2021 10:15
Tout est regard

" La chaise ", Lugano 1992, © dupertuis

 

***

 

   Dans la chambre originelle, dans la chambre d’amour qui est aussi chambre de vie et de mort, tout se décide du destin du monde, tout est là en attente d’être, tout se dispose à entrer dans l’événement d’exister. Peut-être même tout existe-t-il déjà dans une manière de démesure dont l’imaginaire serait bien en peine de s’emparer. Dans la chambre d’amour, dans le luxe du jour naissant, dans le gris de l’instant médiateur, une Forme apparaît, une Forme se donne dans la retenue qui, en un seul et même mouvement est surgissement, pure donation de soi. Réserve qui est paradoxalement geste d’amplitude et bientôt, élan, emphase, passion de l’éclosion. Ce qui, à peine naissait, le voici dans l’étonnante profusion de la maturité. Ce qui était graine germinative, le voici effusive présence de soi. Comment comprendre ce subit exhaussement de ce qui n’était rien, qui devient tout ? Comment saisir ce qui, toujours se retire à des fins de mieux paraître ? Comment ce phénomène advient-il au monde ? Comment une chose peut-elle être elle-même et autre chose à la fois ? Par quelle magie ? Par quel processus métamorphique ? Par quelle délibération de l’esprit ? Par quelle projection de l’âme ?

   Dans la chambre d’amour, Une-Seule-Chose est posée qui attire sur soi tous les rayons de la pure présence. C’est comme si le faisceau des consciences multiples s’était assemblé, ici, au foyer de ce qui est à découvrir, s’était condensé, cristallisé au point d’effacer tout ce qui, alentour, aurait eu la prétention de paraître. Mais d’où vient donc cet étrange processus ? Quelqu’un en est-il l’instigateur irrévélé ? Ou bien s’agit-il d’une manière d’Insaisissable ne voulant dire son nom qu’en le biffant, en le celant, en le voilant à la façon d’un étrange secret ? Mais cet Insaisissable (nommons-le ainsi, provisoirement), pouvons-nous au moins en dessiner quelques contours, en tracer l’esquisse, en deviner l’approche ? Dans la chambre d’amour. Dans la chambre de mort. Dans la chambre de vie. Tout est infiniment clos. Une-Seule-Chose est là. Mais par qui advient-elle ?

Elle n’advient que par le Regard.

Le Regard est l’ordonnateur du monde.

    Le Regard est le langage du monde. Tout acte de nomination ne reçoit sa réelle efficience qu’à être ajointé au Regard. Je dis : « cette femme » et cette femme ne se montre qu’à se situer à l’endroit exact de ma vision. S’abstiendrait-elle de figurer et le mot demeurerait vide de sens, genre de chiffon inutile battant l’air de ses sonorités sans accord, sans correspondance. Un mot sonnerait étrangement dans le vide. Situation tragique de l’aveugle de naissance. Certes il parle, certes il profère. Mais le mot, en lui, ne trace aucune empreinte, ne détermine aucune icône. Le mot résonne dans le vide. Quand je dis « femme », ma conscience a archivé des milliers d’images de femmes réelles, rêvées, imaginaires. Et les plus imaginatives ne reposent que sur une hallucination du réel, elles ne naissent nullement d’elles-mêmes en une manière d’auto- donation.

   Les mots de l’aveugle sont nécessairement abstraits. Ne sont tissés que d’harmoniques sonores, sorte de chant intérieur girant à même son propre rythme sans possibilité aucune d’en sortir. Or le mot, en son efficience symbolique, ne peut que convoquer une image, la faire fructifier, lui donner le site d’une efflorescence intellective. Que peut l’aveugle afin de se représenter à soi, sinon effleurer son visage, le dessiner gestuellement, l’engrammer quelque part dans le silence de sa chair ? Mais, le privé-de-vue, fût-il habile, jamais son épiphanie ne lui apparaîtra à la façon d’une chose réelle, incarnée, seulement un vertige des mains, seulement une sensation interne où rien ne fait image.

   Dans la chambre d’amour un pur miracle s’est levé. Il vient dire aux hommes la grande beauté d’être sur terre, de cheminer parmi les sentes infinies du sens. Dans la chambre d’amour, Une- Chose-est-vue qui sature le regard du Voyeur, le porte au bord de l’extase. La-Chose-Vue déborde de soi, trouve l’immédiat illimité, se donne comme l’ultime possible dont le Voyeur est saisi, autrement dit c’est un acte de transcendance qui accomplit, en un seul et même geste, la chose regardée et celui qui regarde.

 

L’une n’existe que par l’autre.

L’une demande l’autre.

  

   Au foyer, dans la braise vive du regard, l’une est l’autre, intime fusion de deux formes qui ne font plus qu’un seul être, regard qui se regarde lui-même, autoproduction de tout ce qui est, ici, à la pointe du jour. Porté à son acmé, le regard est origine et fin, en dehors de lui plus aucune nomination n’est possible.

 

Nu regard qui vise une Forme Nue,

comme son accord le plus intime.

  

   Comprendre est ceci qui assemble tout en un foyer unique. Comprendre Forme-Nue est la porter au regard en effaçant tout ce qui, alentour, pourrait en atténuer la fascinante exposition, ostension venue à soi dans la puissance de son dire, vertu apophantique qui est le recueil en un unique endroit d’une conscience-qui-vise, d’une conscience-qui-est-visée. Conflagration des formes qui se disent sous l’empan d’une identique rhétorique. Nue ne se dit qu’à être regardée. Celui qui regarde n’est lui que dans l’acte de sa singulière vision, laquelle le détermine en propre et l’accomplit tel celui qui veut paraître et recevoir d’autres parutions, les porter à l’éclat, désoperculer le voile d’irréalité qui les ôte à la perception. La vision, en ce moment de la fulguration - le corps exulte dans le gris -, s’assemble autour de soi, la vision est pure félicité, rencontre du Soi avec Soi, de l’Autre qui est aussi le Soi-sans-distance, la gémellité parachevée, l’image double assemblée au centre d’un étonnant motif.

   Réverbération du Soi en-qui-lui-fait-face, autrement dit qui « l’en-visage », lui confère figure et lieu où exister. Voyeur en tant que le Regardeur est celui qui regarde, qui « re-garde », qui garde en lui, au terme de quelque retour, l’oblativité en lui déposée, elle seule témoigne du sentiment d’être autre chose qu’une vaste zone de silence où tout s’éteint, où tout se teinte de néant. Le néant est ceci : prononcer des mots, viser des choses, n’en recevoir nul retour et le monde est désert, le monde est vide et se lève la flamme du nihilisme qui détruit tout sur son passage. Tel Orphée cherchant son Eurydice et n’apercevant que les flammes néantisantes du Tartare.

   Être en posture de Voyeurs, être les Gardiens de ce qui se manifeste à soi avec l’urgence de ce qui est à révéler, voici le sillage qui est ouvert à notre condition, celle de la finitude en son nul retour. C’est au motif d’être finis que nous demandons à l’autre de paraître, de combler le vide abyssal qui creuse en nous le fossé d’une angoisse fondatrice de nos plus exacts égarements. Moi, être fini que la nature a pourvu d’yeux, je veux voir le monde en son entier, fût-ce seulement l’ombilic d’une femme et le porter à l’incandescence qui allumera son feu, dissipera la lourde chape de ténèbres qui partout s’étend, dont il faut déchirer le linceul, afin qu’illuminé jusqu’au tréfonds de mon être se lève une étincelle, Vénus-la-belle-étoile, un guide qui puisse me soustraire, au moins un instant, du mors tranchant de ce qui est vide et non advenu.

Le Cri de Munch est Cri du Regard.

 

Tout est regard

Source : La boîte verte

 

***

 

   Voyez la troisième version de ce tableau effectué à la tempera, les yeux sont vides, la bouche distendue est identique à un troisième œil semé d’effroi d’où ne semble sortir qu’un cri silencieux, comme si tout langage était aboli car celui qui crie est immolé à sa propre hébétude, manière de congère minérale où les sensations ne pénètrent plus, où le paysage torturé, halluciné, convulsif n’est plus que le paysage mental du Sujet dans lequel plus rien ne surgit qu’une aveugle démence.

      Nue est perchée sur sa chaise. La chaise est le néant d’où elle émerge, d’où elle « ex-siste », au sens strict, s’arrachant au non-être, connaissant la grâce d’être. Nue est comme volontairement exposée au regard du Voyeur. Voyeur, non en son sens pervers, Voyeur en tant que Gardien de celle qui est portée à son regard, qui le comble. Les deux racines claires des jambes s’extraient de « l’in-signifiant » à la mesure de leur sourde volonté, comme si quelqu’un, dissimulé, leur intimait l’ordre de paraître. Maintenant Nue est sur le piédestal du paraître, dans une lumière douce, infiniment grise, médiatrice de la nuit captatrice, délivrance sur la margelle du jour. Nue est cambrée, dans la violente position de l’amour, mais aussi dans l’attitude de la parturiente qui se porte elle-même au monde dans un effort d’arrachement. C’est toujours une lutte acharnée que de s’extraire du néant pour connaître les rivages de l’exister. Naissance aux forceps. Premier cri fondateur de l’humaine présence. Première ouverture des yeux encore mi-aveugles, cette première cécité est une allégorie qui porte le regard au-devant de lui-même, trace le sillon qu’il doit creuser à même le réel afin que ce dernier ne soit tenté de se refermer sur un humus qui serait pareil à un cénotaphe envahi d’ombres longues, lianes invasives dont nul ne ressort jamais.

   Nue est belle, infiniment belle dans sa cambrure symbolique qui n’a d’érotique que la figure d’Eros s’extrayant des griffes de Thanatos. Autrement dit cette image est érotisme en action, lutte farouche pour affirmer le droit à l’existence de ceux qui, harassés dès leur naissance, traînent comme un boulet la charge de la finitude, autrement dit nous tous qui sommes au monde le temps d’une brève éclaircie. Puis le regard, qui a vécu de plurielles ivresses, retourne dans le lourd chaudron de suie dont il s’est exhumé, il n’en demeurera à peu près rien dans la mémoire des gardiens de l’archéologie humaine, une simple gigue, un sautillement de Polichinelle sur le praticable de la commedia dell’arte, un feu-follet ivre de sa gloire posthume.

   Cette image de Marcel Dupertuis est belle en raison de son coefficient de vérité. Elle pose l’exacte interrogation de l’homme aux prises avec ses démons. Mais que veulent donc les Amants dans le brasier de l’Amour, sinon incendier leur âme jusqu’à l’excès de manière à renaître, tels le Phénix, des cendres qu’il faudra attiser afin que la mort demeure à distance, que la vie illumine les fronts, qu’un bonheur se dissipe parmi les pliures de la chair ?

 

Regarder c’est ouvrir la chair.

Regarder c’est féconder le réel.

Regarder c’est comprendre le monde.

 

   Avant le regard il n’y avait rien. Après le regard il n’y aura rien qu’une immense dévastation. C’est peut-être ce qui se nomme l’Infini, qui se nomme l’Absolu. Mais ces mots sont trop hauts. Mais ces mots sont trop forts, que nul ne peut toiser qu’au risque de sa cécité.

 

Regarder et le Tout se dévoile

Oui, se dévoile !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 octobre 2021 6 23 /10 /octobre /2021 10:08
Passion de la passion

Source : argoul

Explorer le monde

et les idées

 

***

 

   Pour écrire sur la passion, on ne peut faire l’économie de l’état passionné. Tout comme celui qui discourt sur la pauvreté ne saurait en ignorer les points les plus saillants. Passion, vous l’entendrez toujours à la manière de ce qui vous fait face, vous fascine, dont vous ne pouvez détacher votre regard, pas plus que l’inclination de votre âme, avec le vif sentiment d’une douleur, d’une souffrance aussi indéfinissables que l’angoisse diffuse qui étreint l’Existant au seul motif de son exister. Comme si la passion précédait votre venue au monde, dessinait les contours de votre être, vous appelait au-delà de votre présence même, vous hélait du plus loin de votre finitude. Approuvant ceci, le constatant au plein de votre chair, vous faisiez de la passion un fragment de vous-même, une racine fondatrice, l’unique pivot dont vous sentiez bien qu’il vous fixait à demeure, traçait la ligne de votre orient. De qui vous êtes en votre fond, ôtez la passion, alors vous ne serez plus qu’un nuage perdu flottant au-dessus de terres désolées, un chemineau privé de chemin, un enfant égaré cherchant le jouet auquel il s’identifie, dont il pense qu’il le porte au monde. Et il le pense sans doute avec quelque raison.

   Oui, la passion est de telle nature qu’elle colle sa liane à même la tunique de votre peau, s’invagine en votre intimité, si bien qu’une imagerie médicale pourrait bien en tracer le troublant faisceau parmi vos tissus, dans le parcours de votre sang, à même l’exactitude de votre empreinte digitale. C’est ceci une passion vraie : le rythme de votre souffle, les perles de vos larmes, les effusions de vos joies, les zéphyrs hauturiers de vos inspirations, la brûlure de vos enthousiasmes, la turgescence de vos désirs. Si bien que, l’idée même de vous soustraire à votre passion rimerait, tout simplement, avec la biffure définitive de qui vous êtes, esquisse non partageable, domaine si singulier qu’il se reconnaît au milieu des allées et venues de la multitude.

Seule votre passion vous accomplit dans la totalité de votre présence,

seule la passion vous porte en-vous, bien au-delà-de-vous.

   Mais qu’en est-il au juste de cette exaltation qui vous fait homme, de cette ardeur qui insuffle en vous l’air même que vous respirez, de cette subtile flamme qui irise vos jours, les retient de vous plonger dans le néant ? Certes, toutes ces énonciations se donnent sur le mode emphatique, lyrique, romantique. Mais comment pourrait-on éprouver de si hautes venues à soi du sens sans en être bouleversé jusqu’au socle même de son être ? Il n’y a nullement à argumenter, seulement se laisser aller à la pente déclive qui est la sienne.

   Comment mieux approcher le phénomène de la passion qu’à chercher, en soi, le mode originaire de sa donation ? Même si sa venue précède votre naissance, déjà dans les rumeurs anticipatives de la vie amniotique, il existe bien un lieu à partir duquel vous commencez à en percevoir les premières volutes, les primitives arborescences. Ceci se dit avec l’assurance d’une vérité, un genre d’apodicticité si l’on veut, le surgissement d’une lave à même un désert de cendres. Un ressenti en profondeur qui ne supporte guère de contrariété tellement il paraît fondé en soi, non en raison, mais en sentiment d’une irremplaçable valeur. Votre première passion c’est, à tout jamais, pour l’infini de votre temps à venir, l’amour que vous avez porté à votre mère, cette révolution copernicienne qui, un jour, vous fit passer de l’indéterminé au déterminé. Vous étiez un simple égarement en attente de sa confirmation, une boussole privée de nord, un esquif ballotté au gré des premiers courants existentiels. C’est par votre mère, par son affectueuse présence, par son amour à elle à vous destiné, que le monde hostile est soudain devenu accueillant, que la douleur native d’être s’est métamorphosée en palme effusive de joie.

   Ceci, vous l’avez su dès votre adolescence, cet amour en direction de votre mère n’était qu’une réactualisation mythologique, le jeu à bas bruit d’une dramaturgie originaire, la passion de Phèdre pour Hyppolite, autrement dit le tragique de toute vie en butte à l’interdit de l’inceste, au risque mortel de la transgression de la loi, mais aussi à ce qui alimente toute passion, le goût du risque, la confrontation avec la douleur, une progression sur le fil du funambule avec le double plaisir de l’équilibre, mais aussi de la chute toujours possible, sans doute même recherchée inconsciemment. Toute passion menée à sa pointe est provocation, pas de deux avec la mort, dépassement de soi pour atteindre les rives du néant, sacrifier son corps, devenir pur phénomène de soi, aura au large de son propre destin.

   Toute passion est totale, sinon elle n’est qu’une gentille bluette, une fable pour enfants sages. Très tôt, vous avez su que le couple Phèdre-Hyppolite structurerait toute votre vie amoureuse, recherche d’improbables amantes qui ne seraient que le halo d’un amour premier ne s’actualisant jamais qu’à l’aune du souhait, non de l’acte qui constituerait la fin du jeu, l’extinction de la passion. Toute passion vit de soi, attise ses propres flammes, souffle sur ses braises et ne pourrait cesser de le faire qu’au défi du plus vertical dénuement, un tapis de cendres se montrerait pareil à un linceul. Par essence, la passion ne peut que se croire immortelle, abritée de toute contingence, ne pouvant connaître ni la chute ni la disparition.

   Votre passion de la mère conduisait votre regard à découvrir le monde au travers de ses yeux, à goûter les mets par sa langue, à écouter les voix par ses oreilles. Cette hampe de roses trémières qui se balançait innocemment dans le jardin sous le souffle d’un vent printanier : votre mère. Ce tablier à carreaux de Vichy qu’elle portait (votre barboteuse était issue du même coupon) de même que les sarraus de vos compagnons de classe : votre mère. Ce clair-obscur qui baignait la cuisine de « La Petite Maison » : votre mère. Au sein de la rhétorique multiple de l’univers, un lexique, un seul se levait, la voix de votre mère à vous adressée avant même qu’elle ne pût aller à la rencontre des autres.

   Et votre père dans tout ceci ? Certes il était présent et même infiniment présent. Une passion au second degré s’il est possible de s’exprimer de cette manière. Métaphoriquement, si votre mère était la source, votre père était le ruisseau qui coulait vers l’aval, en direction des autres, parmi les complexités de la ruche sociale. Sans doute une passion plus étayée en raison, médiatisée aux motifs divers de la socialisation, lien irremplaçable avec l’image des premières lois, des forces vives que devait canaliser le principe de réalité. Le principe de plaisir, c’était votre mère. Evidence d’une pure jouissance associée au désir, la souffrance supposée de la passion, ce serait pour plus tard. D’abord il fallait demeurer auprès du nid et apprendre les rudiments du vol. Quiconque a ressenti le magnétisme des ondes maternelles ne saurait les oublier. Elles sont un guide précieux, une constante réassurance narcissique dans les épreuves des événements à venir.

    Inévitablement, vos passions se calqueront sur ce motif premier, elles n’en seront que des déclinaisons dont le fil rouge ne sera pas toujours facile à repérer, l’existence est un tel labyrinthe. Dans la généalogie de vos passions, succédant au double nimbe maternel-paternel, en troisième position (mais peut-on établir une hiérarchie des passions ?), la lecture, compagnon indissociable du livre qui en constitue le support. C’est dans la classe de Monsieur Chaliès, à la fin de l’école primaire, que l’éclosion eut lieu. Sans doute les prémisses remontaient-elles bien en-deçà, aux rhizomes mêmes qui installèrent en vous une dévotion peu commune en direction de  tous les motifs de la langue. C’est dans le manuel (mille fois cité, mes habituels lecteurs ne m’en tiendront rigueur) du « Souché » que se tramèrent les liens indissolubles qui vous attachèrent très tôt aux textes. Souvent encore, à cette époque qu’il est convenu de nommer « crépuscule de la vie », nombreux sont les extraits d’anthologie littéraire qui hantent vos souvenirs. Certes ils vous rattachent à un passé révolu mais ils illuminent votre présent, donnent à votre avenir des rives heureuses, délimitent une zone de clarté qui chasse les ombres, dilue les soucis.

   Les ondes du Souché se font encore et toujours sentir comme l’entrée dans un domaine d’élection bien difficile à dépasser. Désormais, tout ce qui viendra à vous le fera sur le mode de la littérature, sur la mélodie de la poésie, assises fondatrices d’une direction à donner à tout ce qui est. Apercevrez-vous le vol d’une compagnie d’oiseaux dans les brumeux matins d’octobre et ce seront « les émotions d’un perdreau rouge » telles qu’évoquées dans « Contes du lundi » d’Alphonse Daudet. Serez-vous surpris par le sourire gracieux d’un nouveau-né et se lèvera en vous le beau poème de Victor Hugo « La sieste de Jeanne » tiré de « L’art d’être grand-père ». Des cultivateurs croisés au hasard des chemins : « Deux braves paysans » du « médecin de campagne » de Balzac. Un sentiment de peur vous saisit-il et aussitôt vous êtes transporté dans le temple de Monsieur Lambercier, à la recherche de la Bible que vous êtes censé lui ramener, saisi de frayeur par l’obscurité de l’édifice, pareil à Jean-Jacques se racontant dans les belles pages de « L’Emile ». Ainsi défilent dans votre panthéon littéraire, aussi bien Racine que Flaubert, aussi bien « Le Génie du Christianisme » que « Germinal » ou « La Mare au Diable ». En quelque sorte un univers intime dans lequel trouver des raisons d’espérer et de jouir de l’instant présent. Le pouvoir de la lecture est tel qu’il efface, tout autour de vous, la dimension de l’espace, qu’il réduit le temps à la taille de l’infime, du donné immédiat, sans retour vers le passé, sans projection vers l’avenir.

  

   [PARENTHESE – Ecrire sur la passion ou tâcher de le faire comporte toujours deux écueils : en dire trop ou bien, inversement, laisser la passion dans les limbes,  la limiter à l’indécision de son être. Parler de la passion, sauf à vouloir demeurer dans l’abstrait, implique le Soi et son démontage pièce à pièce, exige d’inciser la peau au scalpel, de fouiller les chairs pour y trouver ce qui alimente ce curieux sentiment aussi vif que la braise. Seulement l’on est toujours comme ces exécutants de la médecine légale, de ses investigations ne résultent, le plus souvent, que des constats amers, la chair est esseulée que la vie a désertée et la passion de même si elle n’a jamais existé. Cependant il faut tenter de décrire de l’extérieur du cercle (décrivant, l’on est toujours nécessairement hors l’orbe des passions) autrement dit faire venir au jour ce qui ne peut briller que dans l’obscurité. Il s’agit d’une réelle exhumation dont l’ardeur risque bien de souffrir, elle qui n’a de raison d’être que du centre même de sa brûlure. C’est ainsi, la fonction symbolique fait ce qu’elle peut, avec les moyens dont elle dispose. Aussi le recours aux métaphores s’impose-t-il comme la seule voie possible d’énonciation, le réel dût-il souffrir de ne figurer qu’à titre d’approximation.

   Si la passion était un fruit (non, ce ne serait nullement le fruit de la passion, la tentation fût-elle grande !), ce serait une pêche, ce fruit si sensuel, si capiteux, si généreux, tel que représenté par Cézanne dans « Nature morte aux pêches et aux poires ». Dans ce tableau, les pêches exultent, débordent de soi, elles sont une effusion en direction de qui en connaîtra la pulpe savoureuse, le trait souple, duveteux, l’enveloppe charnelle, le parfum délicatement sucré. Nous ne savons si Cézanne éprouvait une dilection pour ces fruits en particulier, ce que nous pouvons affirmer, c’est que sa propre frénésie de peindre infusait tous les objets auxquels elle se rapportait, nous les offrait comme son ressenti le plus intime.

   Si la passion était une représentation picturale, ce serait « Nu couché » de Modigliani, cette libre venue à soi du Modèle, cette peau infiniment luxueuse, faite de terre et de touche aurorale, cette subtile variation entre nacarat, incarnat avec une once d’ambre, cette carnation purement, nativement solaire, cette ouverture au monde, ce pur vertige. Un homme passionné pourrait-il peindre autre chose que des Modèles passionnés ?

   « Le peintre en herbe brûle déjà de passion pour son art, car d’après sa mère il peignait « tous les jours et tout le jour. »,

   voici ce que nous dévoile un très bel article intitulé « Modigliani ou le magicien des excès » publié sur le Site « mieux vaut art que jamais ». « Magicien des excès », tout ici est dit de l’essence de la passion : magie et excès unis pour transfigurer le réel, lui donner de royales assises puis le doter d’un envol, d’un arrachement à la pesanteur terrestre, essor infini, surabondance, art de la démesure (« hubris » des Anciens Grecs, les dieux sont proches qui pourraient se venger de l’insolence humaine, de la prétention des Mortels de les égaler, eux, les habitants de L’Olympe),

   Saut dans l’exubérance, sentiment dionysiaque d’exister hors ses propres frontières, de faire se dilater les choses jusqu’à leur possible déflagration. Car il y a bien de ceci dans le germe expansif de toute passion, devenir « maîtres et possesseurs de la nature » selon la belle expression de Descartes. La « nature » : tout ce qui vient à soi et peut se donner, s’offrir comme un fond sur lequel exercer sa puissance, sa domination, plier la réalité au feu de sa volonté, faire de ce que nous rencontrons une banlieue de son être, une chôra dont on serait le centre et la périphérie, autrement dit un tout en soi assemblé. Se fondre en sa passion, afin qu’illuminé par cette curieuse alchimie, nous puissions nous découvrir comme cette œuvre portée au Rouge, cette incroyable Pierre Philosophale dont la passion est, tout à la fois, le tremplin et le reflet.

   La passion est une esthétique, une forme existentielle, la pente singulière selon laquelle le Soi se donne au monde. Elle n’est pas une éthique. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise passion. Il n’y a pas de basse et de haute passion. Le passionné ne choisit nullement le feu qui va le consumer. Il se donne avec entière confiance à ce qui le soutient et le motive, le fait aller de l’avant. La passion ne peut qu’être pleine et entière, sans reste qui demeurerait on ne sait où, dans la proximité du passionné. La passion est entière, irréversible, augmentant son emprise et sa royauté chaque jour qui passe. Chaque instant voué à la passion constitue un accroissement concomitant de l’être, un élargissement de son aura. Jamais l’on ne peut être passionné à temps partiel. Passion est totalité ou bien n’est rien. Voyez « La Passion du Christ », ce puissant archétype sur lequel se greffent toutes les passions humaines inscrites dans le siècle. Etonnante polysémie qui dit la Passion du Christ selon deux modes : un mode relié au génitif objectif, le Christ est la Passion même. Un mode relevant du génitif subjectif : la Passion des Pêcheurs pour le Rédempteur. Ici, l’on voit bien que cette étrange exaltation ne saurait supporter nul euphémisme, que son rayonnement ne peut qu’être solaire, son royaume sans partage.

   Mais quel est donc le passionné qui accepterait que son sentiment soit qualifié de passe-temps, d’occupation, de loisir ? Non, nous sentons bien ici que la passion est d’une autre nature, qu’elle entraîne celui qui en dépend aux limites de lui-même, dans une zone « transitionnelle » qui serait bien difficile à définir par le sujet qui en est le centre d’effectuation, par le voyeur qui n’en peut jamais juger que les effets externes, les signes pareils à du morse ou à d’énigmatiques hiéroglyphes. Car nulle passion ne se laisse déchiffrer au simple motif que son essence est quasiment insaisissable. Avant la passion nul ne peut rien en dire. Pendant la passion l’évènement est si fort qu’il rend aphasique celui qui en est affecté. Après la passion, comme après les joutes amoureuses, une manière de vague mélancolie teinte la scène passée des couleurs d’une amère nostalgie. A la manière de qui est captif de la « noire idole », tout est à recommencer dont rien ne demeurera que le vif au plein de l’âme d’un désir de se précipiter, tel Empédocle, encore et encore dans la gueule du volcan, au milieu de la fournaise, là où se donne l’ivresse de l’abîme. Si la nature de la passion demeure hors d’atteinte, c’est bien au prix de la curieuse temporalité toujours en fuite dont elle est tissée, de la condensation d’un espace dont le lieu se reconfigure sans jamais faire halte. La passion, portée à son acmé, réalise la fusion, en l’unique, du passionné, de la passion, de l’objet de sa passion. Une trinité devenue unitaire. Une pluralité devenue singularité.

   Mais ici, de manière à pénétrer plus avant la passion, il convient de revenir à la relation originelle mère/enfant. Ce qui est beau, au-delà de toute expression dans cette intime communauté, c’est la quasi-fusion qui attache les sujets, les confond, les place dans un vis-à-vis sans distance, dans un temps entrelacé. Chair de la mère qui est la chair même de l’enfant. Nul objet ne pourrait s’intercaler, nulle présence faire écran, sauf à ruiner l’image spéculaire en écho, ce qui reviendrait à détruire le socle d’une grâce. Oui, c’est bien d’une grâce, d’un charme dont tout échange passionnel est tressé. Tout s’illumine qui est touché par son surgissement. Le bonheur subtil éclot, lui qui attendait dans l’obscurité sa venue au jour, sa douce parution.

    Voyez un lecteur occupé à la tâche de lire. Rien ne compte plus alentour. Seul le livre posé sous le cercle blanc de la lampe mérite attention. C’est comme si, par magie, le tout du monde s’effaçait, ne laissant en présence que l’objet élu et le configurateur de l’élection. Depuis la plage claire semée de signes noirs semble se lever un invisible poudroiement en direction de l’Attentif. Depuis les yeux de l’Attentif semblent se donner d’impalpables rayons, semble diffuser un train d’ondes à l’étrange pouvoir. Une mystérieuse eau de source relie qui-lit à ce-qui-est-lu en une seule et unique sensation.

La chair de l’homme devient signe. Le signe devient chair.

    Oui, lire passionnément suppose une incarnation de la lettre, une symbolisation de la chair. Il faut créer les conditions d’une équivalence, il faut mettre en correspondance l’homme et la littérature, faire coïncider la phrase et l’émotion interne, faire du texte la nourriture du corps. Etrange mécanisme physiologique, étonnante manducation de ce qui est langage, qui se métamorphose et procure au lecteur jouissance et sensualité, tout comme la pêche dégustée inonde de plaisir le palais, met en relation avec la prodigalité de la nature.

L’être de l’homme devient l’homme de lettres,

   celui dont on pourrait tracer l’esquisse en assemblant consonnes et voyelles, en convoquant les signes de ponctuation, les subtilités orthographiques, les inépuisables ressources de la rhétorique, les fleurs de la pure poésie. Il n’y a vraiment d’essence passionnelle dans l’acte de lire qu’au motif de ce versement d’une précieuse ambroisie, le texte, dans la profondeur insondable de la jarre humaine. Porter à soi un fragment d’anthologie, le faire sien, l’immerger au plein de son être revient à jouir d’un breuvage divin, à transcender le réel, à orner sa haute cimaise des faveurs de ceux qui connaissent la valeur plénière des choses, des chercheurs d’absolu, des explorateurs de beauté.

    Mais il faut reprendre les équivalences symboliques. Si la passion était air, nul ne serait surpris qu’elle se donnât sous l’impétuosité du Mistral balayant la plaine de cailloux de la Crau, sous la vigueur de la Tramontane envahissant le Golfe du Lion, du Grec bleuissant les côtes de Malte, du Libeccio couchant l’Île de Beauté sous ses coups de boutoir.  

   Si la passion était eau, comment ne pas l’envisager sous la forme des tornades, des cyclones à l’œil dévastateur, aux chutes se précipitant dans de profonds canyons, aux déluges multiples qui sèment sur la terre toutes sortes de désolation ?

   Si la passion était terre, ce ne seraient que convulsions de glaises, agitations désordonnées de mangroves, failles telluriques, jets de vapeur, projection de lapilli, rivières de lave cascadant sur la pente des montagnes.

   Si la passion était feu, on n’apercevrait que d’immenses incendies, de géants autodafés, des bûchers élevés sur des places publiques, des forges de Vulcain crachant leurs fleuves d’étincelles.

   C’est toujours le paroxysme qui se donne en premier lieu à l’évocation de la passion, la frénésie, sinon la fureur.

    « L'émotion agit comme une eau qui rompt la digue ; la passion comme un courant qui creuse toujours plus profondément son lit. »

                                (Kant - « Anthropologie d'un point de vue pragmatique »)

  

   Oui, nous les humains, nous que limite la finitude, nous que la force délaisse peu à peu, nous qui souhaiterions être dotés d’une infinie « volonté de puissance », nous rendre égaux aux dieux, que nous reste-t-il, pour les plus obstinés au moins, que de nous en remettre à une passion qui nous arrache « aux fers » de notre condition humaine ? Une vie sans passion est sans doute une vie triste, sans relief, sans surprise. Or, hommes vivant sur le cercle de la terre, sous la vaste avancée du ciel, hommes la plupart du temps égarés parmi la vastitude et la reconduction identique à l’infini de la trame des jours, il nous est demandé de nous étonner, de rejoindre cette belle interrogation grecque du « thaumazein », terme que l’on traduit parfois, dans sa valeur la plus commotionnante, par « stupéfaction », « sidération ».

    Oui car vivre, exister et éprouver la « merveille d’être » ne va pas sans frôler quelque danger, sans tutoyer l’aporie définitive de notre présence ici et maintenant. Or, s’il en est bien ainsi de la marche en avant de la condition humaine, comment pourrait-on éviter de faire venir la passion à notre chevet ?

En raison même de ses vertus cathartiques ?

D’une sorte de démesure à conférer à l’amour ?

D’un élan à dépasser la volupté ?

D’une impulsion à donner aux félicités intellectuelles ?

D’une amplitude à insuffler

dans le réseau serré des concepts ?

  

   A chacun de choisir la voie selon laquelle sa passion trouvera à s’exercer.

   A la vérité, existe-t-il des êtres si détachés, si ennuyés de la vie que leur tracé émotionnel consisterait en un électroencéphalogramme plat, une indifférence à tout, une apathie radicale face au réel ? Même les ascètes ou les anachorètes ne le pourraient, eux qui trouvent dans la solitude, le retirement, le dénuement, les sources mêmes de leur motivation et, sans doute, se lèvent en eux les lianes d’une passion qui, loin d’être volubile, n’en est pas moins affirmée en son fond.

   Et il faut encore dire la passion en images, lui donner des gages quant à son immense polyphonie. Si la passion était une fleur, l’on penserait immédiatement aux « Tournesols » de Van Gogh, à leur irradiation solaire, à la folie que le Hollandais a logé dans leur cœur, aux pétales agités, à l’intensité de leurs couleurs, bien plutôt flammes, feu, que simples pâtes jaunes de chrome, cuivre et corail.

    Si la passion était un arbre, d’emblée l’on apercevrait l’olivier au tronc bulbeux, convulsif, son lacis de branches torses, ses feuilles hirsutes semblables à une chevelure emmêlée, broussailleuse. 

   Si la passion était paysage, elle se révélerait prioritairement tel un vaste canyon, celui bien connu du Colorado avec ses roches couleur de sanguine, de safran, d’aurore, immense polychromie que redouble le bleu intense de l’eau, le vert cru de ses rives.

   Si la passion était école de peinture, elle serait fauvisme à la Derain (et rejoindrait en ceci le « Nu couché » de Modigliani), elle serait expressionnisme, à la manière du « Portrait de Madame Matisse à la raie verte », par exemple, étonnement chromatique s’il en est !

   Si la passion était sculpture, l’on penserait aux créations du couple Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle. Tinguely avec ses exubérances cinématiques. Saint-Phalle avec ses « Nanas » plantureuses, violemment colorées.

   Si la passion était musique (sans doute la forme d’art la plus adéquate à en révéler la nature), elle serait sans doute sur le mode baroque, enjoué, appelant les mouvements les plus vifs, allegro, vivace, presto, prestissimo. Puis, sur le mode romantique, une expressivité de plus en plus affirmée allant crescendo, depuis l’agitato au vivace, en explorant la gamme des con brio, con fuoco, maestoso, risoluto, vivace. Enfin, on l’aura compris, ici l’on n’est nullement dans la douce rêverie de l’adagio ni dans la douceur de la fugue, mais dans la vivacité de l’allegro, la rapidité de la gigue, l’entrain de la sarabande, la pétulance du scherzo, l’allant du presto, le mordant du pizzicato. Tout se donne sur le mode du concerto, de la rhapsodie, de la sonate, de la symphonie.

   Toutes ces analogies font signe en direction d’une exacerbation des sentiments, d’une polyphonie heureuse, d’une félicité, toutes choses étouffant dans l’œuf l’ennui, la langueur d’âme, la possibilité toujours ouverte de la chute dans les ornières de la mélancolie. Nulle sonate n’est triste en soi, nul concerto ne tire des larmes. Nul amour ne traîne avec lui une charge de chagrin. Certes, le plein est toujours ce qui comble et rassure. Toute passion est hauturière qui navigue loin des récifs de la côte. C’est parfois le retour au port, le mouillage, la révision de la carène, le calfatage, toutes actions adventices qui, installant une vacuité dans le cours heureux de la passion, font soudain surgir son envers, cette manière d’apathie existentielle, d’ennui infini qui confine à la perte du sens, à l’absurde et parfois la fin du jeu consiste-t-il en un pur tragique.

   Pour cette raison, il serait non seulement vain, mais inexact de peindre cette exaltation de soi à la mesure d’une clarté sans faille, d’une illumination de tous les instants. C’est dans les interstices temporels de la passion que s’introduit ce qui la mine et, le plus souvent, la détruit. En vertu de ceci, il convient de l’alimenter chaque jour qui passe, l’assurer d’un futur, lui donner son aliment, tout comme l’on nourrit une bactérie, une levure en leur apportant leur part de glucose journalier. Ce métabolisme de la passion a cependant des qualités singulières. Lié de près aux variations et fluctuations de la psyché, tantôt il fréquente les parages du plaisant, de l’impassible, tantôt il verse dans l’abîme du pathos et se teinte de bien pâles lueurs. Par définition la passion est exigeante, aussi est-elle difficile à entretenir et il convient donc de souffler sur les braises, de faire jaillir des bouquets d’étincelles. On est toujours intraitable, exigeant avec ceci même sur quoi on a dirigé son intérêt, polarisé son amour. L’équilibre est donc fragile. Constamment remis en question.]

  

   Mais le Souché de l’école primaire n’a pas été seul à l’œuvre. Bien d’autres livres se sont annoncés telles des Muses prolixes, des guides précieux sous lesquels la passion vivait sa vie sans doute tumultueuse mais que la beauté des textes littéraires calmait, assagissait, la rendant, sinon inapparente, du moins discrète, mais non moins sensuelle, caressante. Une présence à l’ombre de qui vous étiez, un genre d’amitié naturelle, une sorte d’évidente affinité. La liste des œuvres qui portait votre être à son entièreté serait bien trop longue et fastidieuse. Citons seulement la découverte d’un auteur devenu, au fil du temps, l’orient au gré duquel s’affine votre intérêt pour la lecture, se précise le travail d’écriture qui sera le vôtre bien plus tard. Suivant une longue période de disette littéraire, la découverte un jour de « Trois villes saintes » (un long article relate cette découverte), la révélation d’un talent d’écriture hors du commun, celui de J.M.G. Le Clézio que le Prix Nobel de Littérature a couronné en 2008. « Trois villes saintes » était le point de départ d’une lecture fiévreuse de l’ensemble des ouvrages de cet immense écrivain. Pages lues et relues des centaines de fois, jusqu’au vertige. Votre passion rencontrait une autre passion, s’accomplissait au gré d’une œuvre passionnante. Mais ici, il faut citer quelques extraits et tâcher d’en tirer un commentaire, montrer comment une permanente exaltation (surtout dans les œuvres qui précèdent « Désert ») parvient à une écriture tendue à l’extrême, vibrante, pulsionnelle, éruptive, hyperesthésique, polysensorielle. Aucun des prédicats cités ne pourrait épuiser la richesse de l’inspiration, reproduire la force des métaphores, décrire la pluralité des inventions.

      

    D’abord deux extraits tirés de « L’extase matérielle » :

  

   « Mais ce qu’il faut intensément, passionnément sentir, c’est ce qu’il y a de dramatique dans chaque vie humaine. Je voudrais dire ce qu’il y a de possible drame dans chaque morceau de chair, dans chaque geste, dans chaque sensation et parole. Le vrai, le seul drame, avec, au centre, pour le diriger, pour le rendre raide, l’idée de la fatalité. La fatalité d’être vivant sur terre, sorti du néant, jeté dans le chaos brutal et frénétique de l’existence. »

  

   On mesure d’emblée combien le langage sera le lieu même des plus terribles et étonnantes convulsions. En quelque façon un existentialisme de combat où il faudra, pied à pied, s’assurer d’un lieu où vivre, créer les conditions d’un possible avenir sous la menace d’un destin au relief tragique. Tout, ici, est transi d’effroi, jusqu’en la texture de la chair, dans le moindre des gestes, les émissions de la parole. Tout, ici, est empli de l’étrange sensation de la finitude. Ce qui, bien évidemment, détermine ce langage pressé, ce scalpel des mots qui fore jusqu’au détail le plus intime de la condition humaine en sa marche cahotante, hésitante, toujours placée sur le bord de quelque précipice, ce qui l’autorise donc et sans doute l’exige, cette hâte constitutive des états éprouvés hors la commune mesure.

   Passion en tant que pathos. Toute idée de félicité est aussitôt répudiée.

  

   « Donc, je me sens à tous points de vue un « inachevé ». Moi qui aime passionnément l’exactitude, je sacrifie sans cesse au démon du flou, du vague, de l’imprécis. J’ai besoin de cette ouverture. J’ai besoin de fuites. »

  

   Comment ne pas repérer, dans cette écriture, les thèmes essentiels que rencontre tout passionné : inachèvement de soi, attrait à la fois pour la précision et pour son envers, fuite permanente hors ses propres limites ? En soi, le passionné est celui qui vit douloureusement son incomplétude, son manque-à-être. Ce qu’il ne peut trouver en son intérieur, il le demande et le cherche résolument dans son activité de lecture, d’écriture et, aussi bien, dans son geste quasiment maniaque d’appropriation d’un domaine dont il a fait sa terre d’élection, jardinage, astronomie, collection de pièces de monnaie ou de babioles sans aucune importance, sauf pour celui qui a jeté sur elles son dévolu, qui en a fait le centre même de sa vie.

    Passion en tant qu’ambiguïté foncière du Soi.

      

   Extrait de « Terra amata »

  

   « Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle. Issue de la longue nuit opaque et insensible, il y avait maintenant cette boule de feu, plus lumineuse qu’un million de soleils, qui était enfermée à l’intérieur du corps et fulgurait. La blancheur est dure, elle fait mal, elle écorche, mais cette douleur est aussi la plus grande des jouissances, parce qu’elle est l’action de la vie. Il y avait tant de choses à croire, ici, tant de choses à aimer, haïr, toucher, boire, regarder, sentir, comprendre, entendre, juger, souffrir, espérer. Il y avait tant de peur, tant de mal, de douceur, de bruit ou de froid. Du plus lointain du temps ou de l’espace, cette richesse était venue jusqu’à Chancelade, homme parmi les hommes, habitant de cette planète, et l’avait transformé en bombe. Tout cela était là, présent, palpable. Cela méritait plus que des mots, cela méritait des cris vraiment, des hurlements à pleine gorge, debout sur le trottoir, face aux autres hommes. Ils n’auraient peut-être pas compris, mais c’était pourtant ça qu’il fallait faire ; ouvrir la bouche et hurler de toutes ses forces, à 3 heures de l’après-midi, avec les veines du cou et des tempes gonflées à se rompre :

 

HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARRRRRRH ! »

  

   Ici, le registre passionnel est porté à son comble, à sa dimension incroyablement paroxystique. Le langage est pareil à un sismographe dont l’aiguille sensible enregistrerait les moindres tellurismes de la terre humaine, archiverait les mouvements les plus subtils d’une âme en proie aux songes les plus inquétants. Car Chancelade-le-passionné, du plein de l’angoisse qui l’habite et le chamboule de fond en comble, ne veut rien perdre de ce qui agite et traverse la planète. Il veut s’emplir de tout ce qui vit, rayonne, dont il pense que l’effusion pourrait bien combler le vide abyssal au-dessus duquel son existence d’éphémère s’est édifiée à défaut d’y trouver un sol stable. Alors il faut inventorier, archiver dans la masse opaque de son corps, dans la fibre de sa chair, dans la pupille de ses yeux, au bout de ses doigts, dans les replis de sa conscience, toutes les choses qui apparaissent et veulent bien se donner à la manière de rapides certitudes. Car il n’y a pas de temps à perdre. Car il n’y a nul espace à négliger. Tout devient infiniment préhensible, tout devient substance dont tirer son profit pour qui veut échapper à son propre chaos, au chaos du monde qui n’est jamais que le reflet de l’humain en sa propre perdition, livre immense qui assemble laborieusement les signes universellement éparpillés.

    Sans cesse il faut phagocyter tout ce qui passe à la portée, sans cesse il faut s’assurer de son être pris au milieu du fatras, de l’enchevêtrement de l’exister. Sans cesse il faut être ce Sisyphe qui remonte éternellement sa pierre sur la pente de la montagne. Sans cesse, de manière strictement obsessionnelle, il faut jeter qui-l’on-est au centre du tohu-bohu, tout en haut de la Grande-Roue-du-Destin, sur tous les chemins du monde, ce monde dont Montaigne nous dit qu’il « n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. » Mais qu’affronte donc avec son cri à pleine gorge, Chancelade, sinon cette « branloire perenne » qui, depuis l’origine et jusqu’à la fin des temps oscillera, pareil à un toton fou ?

   Poussant son hurlement, ce summum de la passion devenu cri à la Munch, Chancelade, du fond de sa lucidité, sait bien qu’il ne pourra exorciser tous les maux qui le frappent, qui sont constitutifs de sa nature d’homme. Fonction jaculatoire, jaillissement ardent depuis le Soi en direction de ce qui n’est pas Soi qui, aussi bien, peut résulter d’un immense chagrin, d’une débordante volupté, d’une passion exacerbée. Tout équivaut à tout lorsque l’excès est le seul mode de lecture du monde. Mais face au chaos, à la misère, à la souffrance, mais face à la pure joie, au bonheur communicatif, à l’œuvre belle, peut-on se déposséder de ce bien précieux qu’est toute passion, ce fleurissement de l’être sans quoi l’existence ne serait qu’une erreur ?

 

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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 10:27
Lucas au plus près

Buron – Cantal Auvergne

© ELODIE ROTHAN

 

***

  

   Parler de bonheur est toujours prendre le risque d’en dire trop, d’en dire pas assez ou bien de sombrer dans le convenu, sinon dans la bluette. Non que le bonheur ne soit nullement un sujet sérieux. Non que l’idée de bonheur ne soit éloignée de nos préoccupations habituelles. En réalité elle est une manière de rengaine qui traverse nos corps à bas bruit, elle est un refrain familier qui tresse ses dentelles tout contre le dôme inquiet de nos têtes. Répudier le bonheur en tant que fin inlassablement poursuivie reviendrait à se nier comme existant et affirmer qu’aussi bien nous serions indifférents au tragique qu’à son naturel antonyme. Tous les jours, avançant sur le chemin tracé par notre propre destin, pensant que la part qui nous a été remise est insuffisante, que nous méritons mieux, que notre vie devrait bien plutôt fêter les roses en leur sublime parure et oublier les épines qui se dissimulent sous leur soie, nous guettons le moindre indice d’une joie qui pourrait survenir, teintant de vermeil l’horizon de nos jours. Nulle faute à ceci, cependant, toute félicité est, par définition, le don que tout humain attend de sa propre aventure au jour le jour.

   A l’ami que vous rencontrez, lequel vient de trouver son aimée, vous questionnez : « Es-tu heureux ? ». Vous ne vous étonnez nullement de l’entendre vous affirmer qu’il en est ainsi et, le disant, c’est comme une scintillante aura qui entoure son corps, fait rosir son visage, embrume l’iris de ses yeux. La réaction de votre ami est vraie en son fond, les sensations que vous percevez en lui l’attestent, il est bien le dépositaire de cette faveur qui illumine ses jours, efface ses moments de tristesse, donne soudain des ailes à sa mélancolie. Oui, c’est bien ceci, le bonheur est un vol au-dessus de hautes futaies, le trille joyeux d’un passereau dissimulé au cœur de ses frondaisons, raison pour laquelle la métaphore d’Anatole France dans ‘La Chemise’ se révèle si juste : « c'est le favorable présage tiré du vol et du chant des oiseaux ». Existerait-il métaphore plus pertinente que celle de l’essor libre de l’oiseau au sein du vaste espace pour définir cette notion si souvent galvaudée dont on finirait par penser qu’elle serait pure délibération de l’homme afin d’échapper aux pièges du réel. Donc, pour lui l’homme, tenter de se distraire de cette insolente finitude qui fait sa braise éteinte, là-bas, au loin, en un temps aussi irréel que proche quant au danger qu’il profère, que nous percevons identique aux battements d’ailes des chauves-souris dans le crépuscule teinté de mauve. La pipistrelle, nous ne la voyons nullement, nous sentons seulement ses brusques arabesques frôler la peau de notre visage. C’est ceci la ‘fin du jeu’, un puits creusé dans un étonnant ‘Jeu de l’Oie’, nous nous y précipitons tête la première au moment où, distraits par les ‘choses de la vie’, nous n’en percevons l’abyssale présence. C’est curieux, tout de même, d’évoquer toute cette grisaille dont la peine est l’habituelle récipiendaire, alors que nous tâchons de méditer plus avant sur cet ineffable bonheur ! Mais c’est bien là la vertu de tout procédé dialectique que de tirer le jour de la nuit qui le retient prisonnier, de faire surgir l’aube, premier mot d’une vérité qui voudrait se dire au seuil d’une naissance. Vérité originelle ou bien alors faux-semblant !

 

Histoire de Lucas des Burons

ou l’empreinte du bonheur sur une âme simple

 

 

   Lucas est un jeune homme de bientôt quatre-vingts printemps. Il habite dans cette belle région de l’Ardèche, dans un antique buron de pierres grises qui regarde le Mont Gerbier de Jonc et les autres sommets du Vivarais. Le décrire revient tout simplement à faire le portrait d’un homme simple qui est à l’image des pâtures à l’entour, des semis de pierres qui jonchent  l’herbe, de la maigre végétation qui tremble sous l’effet à peine appuyé du vent. Rien que de naturel. Rien que d’immédiatement donné, sans réserve aucune. Le visage est ouvert, modérément hâlé, parcouru de rides, les yeux sont clairs, un peu à l’image du ciel immense qui court d’un horizon à l’autre. Physionomie sans retrait. Sourire à demi esquissé, ni pessimiste, ni optimiste, une libre disposition à être selon soi, selon la nature ici si accueillante, si généreuse, on la dirait venue de quelque Arcadie, mais sans prétention aucune, être soi en soi jusqu’à son sens le plus accompli.

   La vêture de Lucas ? A l’image de l’homme. Tissée de réel et un brin naïve à force de modestie. De l’homme à l’habit, nulle distance. L’homme appelle l’habit qui, à son tour, appelle l’homme. Ample béret bleu-marine délavé, traversé de sillons, identiques à ceux qu’il trace dans son lopin de terre pour y cultiver quelques légumes. Une veste tricotée à hautes côtes, une chemise à carreaux, un gilet de corps, un pantalon de toile bleue, celui des Modestes d’ici, ceux qui vivent du travail de leurs mains et ne connaissant de la vie nulle autre complication que celle de vaquer à leurs occupations sous le ciel lumineux d’été, ambré d’automne, blanc d’hiver, cristallin de printemps.

   Ici, dans cette contrée d’évidente donation des choses, c’est la nature qui détermine les hommes, plutôt que l’inverse. Les hommes sont des produits de la nature, non l’opposé. Il semble bien que cette règle élémentaire, de nos jours, soit oubliée, enfouie sous des sédiments ataviques érodés par la marée invasive d’un irrépressible consumérisme. L’home se réifiant, se confondant avec les objets qu’il désire, allant à leur suite, s’aliénant à même le regard de convoitise qu’il a détourné de sa propre esquisse pour le porter sur un lointain qui le fascine et le réduit à une confondante cécité. Ainsi va la vie oublieuse de soi.

   Lucas, il est facile de le percevoir, tout comme de chez lui on aperçoit le Gerbier-de-Jonc, son dôme régulier, son suc de lave que ceinture, à sa base, une forêt de mélèzes. Lucas, c’est l’imminence même d’être. Il est pareil à ces trois sources de la Loire qui scintillent au milieu des herbes, sans mystère, coulent parce qu’elles coulent, ‘sans pourquoi’, telle la rose d’Angelus Silesius qui s’épanouit s’épanouissant. Heureuse symphonie des choses, plénitude d’une unité qui ne tire sa nature qu’à être ce qu’elle est. Intime coalescence de qui est, du point même où il est, sans délai, sans intervalle, seulement relié au proche, au disant en sa première et originelle énonciation, au vivant en sa native germination. En quelque sorte, Lucas est bien lui jusqu’à l’emplissement intime de son être, mais il ne l’est qu’à ne pas oublier le sol dont il provient, qu’à faire sourdre ses propres racines dans cet humus dont il est tissé en sa plus exacte mesure. C’est pourquoi le paysage est la faveur au gré de laquelle il se projette comme il le ferait sur la surface polie d’un miroir. Mais n’allez voir nul narcissisme à ceci, bien au contraire le geste d’une communion par laquelle se rendre présent à ce qui est et trouver en ceci sa ressource essentielle. C’est pourquoi tous les liens qui rattachent Lucas à son monde familier sont à explorer comme une partie de lui-même.

   L’intérieur du buron est à l’image de l’homme, une longue mémoire franchissant le temps, une sombre liturgie du minéral, le retour à une demi obscurité primitive, archaïque, une à peine élévation de la lumière dont un secret voulant se dire serait l’émergence la plus probable. Tout est là, disposé immuablement, comme si rien ne devait jamais changer. Les choses sont choses en tant que cette libre venue sans retrait, ou bien plutôt dans un retrait discret, à l’image de l’homme qui en est si proche, manière d’éclosion modeste, simple prolongement de ce genre de conservatoire du passé. Le buron est constitué d’une pièce unique qui est, tout à la fois, cuisine, chambre à coucher, cabinet de toilette. Une natte au sol est destinée à Etel le chien berger d’Auvergne.

    Au centre, trônant à la façon d’une incontournable présence, un gros poêle de tôle grise qui ronfle en hiver lorsque les lourdes congères grises et blanches font le siège de la vieille bâtisse. Un fourneau émaillé blanc sert à réchauffer les plats. Un antique bahut surmonté d’un vaisselier encombré de bocaux de verre, de pichets à demi ébréchés, d’assiettes décorées, de toute une bimbeloterie à simple valeur de mémoire, chaque pièce appelant un fait ancien, chaque fragment d’objet attaché au plus profond d’une réminiscence se souvenant de son origine, de sa valeur documentaire, ourlée, toujours, de son empreinte affective. Ce sont là les amers dont le vieil homme dispose pour s’orienter dans son existence. Il n’en souhaiterait nullement d’autres, tous les colifichets modernes lui paraissant tellement superflus, de simples caprices poussés par le vent de la ‘modernité’.

 

Une journée dans la vie de Lucas des Burons

 

   Le printemps est arrivé et, avec lui, son air embaumé de pollen. L’air est translucide, cristallin, une simple vibration qui vient à la rencontre du corps, une lame souple qui frôle le visage, une invite à sortir de soi, à aller à la rencontre du monde, à fêter la belle et unique nature. A la grosse horloge comtoise, viennent tout juste de sonner les six coups qui inaugurent la levée de l’aube. Lucas sort de son lit. C’est Etel, le chien à la douce fourrure, qui vient se frotter tout contre les jambes de son maître pour lui souhaiter la beauté unique du jour à venir. Par la fenêtre étroite - les hivers sont rudes en cette contrée ! -, la lumière entre qui fait luire quelques objets dans la pénombre. Lucas aime, entre tous, cet instant magique du lever. Rien n’est encore décidé de ce qui va avoir lieu et temps. Rien ne fait tache. Tout se donne dans la pureté première. Tout est retiré en soi comme pour une cérémonie nuptiale. Noces de la nuit et du jour dont l’aube est l’apparent motif. Un faible vent s’est levé, encore jonché d’étoiles, un reste de Voie Lactée sombre à l’horizon, là où les Vivants dorment encore, allongés dans leurs rêves, pareils à de jeunes chiots appuyés tout contre le duvet de leur mère.

   La première occupation du Buronnier, faire chauffer son café, un solide jus noir qui raidit le corps, lui donne sa stature, le projette en avant de lui. Des tartines de pain grillent sur la plaque du poêle que Lucas vient de rallumer, qui répandent dans la pièce une odeur biscuitée de froment et de malt. De temps en temps, Etel vient chiper une croûte, une mie croustillante, ce sont les miettes qui précèdent son repas à lui, que le vieil homme prépare sans délai pour son compagnon de vie, pour les trois chats qui vivent dans l’écurie attenante encombrée de vieux outils, de rondins de bois, de bottes de foin pour l’hiver. L’Ardéchois ne possède plus que cinq chèvres depuis qu’il est arrivé à l’âge de la retraite. Elles lui fournissent le lait dont il tire de délicieux fromages, base de son alimentation, quelques légumes viennent en complément dont il fait ses soupes quotidiennes. Ses repas sont frugaux, ils sont la simplicité même d’un homme qui a toujours connu, en guise de viatique, la pomme du verger, la pomme de terre et la salade du jardin, les plantes sauvages des haies, les quelques provisions hebdomadaires que lui livre l’épicier ambulant, l’une des rares visites, hormis celles de quelques randonneurs égarés avec qui il partage le verre de café de l’amitié.

   [Incise - ‘Lucas au plus près’ - Mais que veut donc signifier ‘au plus près’ ? ‘Au plus près’, signifie-t-il la proximité à soi, ce qui, pour le moins est une évidence ? Certes être près de soi. Bien évidemment ceci ne s’entend nullement d’une manière organique au simple motif que nous ne pouvons différer de notre propre corps et qu’en sortir est l’épreuve dernière de toute existence, le grand saut dans l’inconnu. Non, ‘auprès de’ doit bien plutôt se comprendre en tant que position d’essence. Nous, les Existants, avons à nous rencontrer dans ce site étroit qui délimite notre propre vérité. Être soi, en quelque manière, jusqu’à la pointe de son être. Ceci qui paraît un truisme est, cependant, bien loin de constituer une certitude. Toujours nous pensons être au centre de nous-mêmes, et, pourtant, le plus souvent nous en différons de manière bien étrange.

   Certains jours de fatidique lever, nous errons tout autour de nous-mêmes sans être bien assurés de pouvoir nous rejoindre en quelque lieu familier, éprouvé en tant que serein, rassurant. Alors nous disons que nous ne sommes pas dans notre assiette (« Me trouve-je en quelque assiette tranquille ? » - Montaigne), alors nous cherchons à assurer nos pieds d’une terre solide, mais tout bouge et il s’en faudrait de peu que nous ne chutions. Il n’est pas jusqu’à notre vue qui ne soit troublée, affectée d’un flou qui nous égare et fait des choses et du monde un spectacle bien étrange. Ce qui, d’habitude nous plaît, nous échappe. Ces voix que nous aimons percevoir nous parviennent comme au travers d’un insaisissable écran. Ces justes émotions que nous éprouvons à regarder un beau paysage, voici qu’elles s’évanouissent à tel point que nous pourrions les considérer telles des hallucinations.

   C’est ceci ‘être au plus loin de soi’ et ne rien savoir de ce qui, autrefois nous effleurait de sa douceur de palme. Nos affinités si précieuses, elles fuient entre nos doigts à la manière d’un filet d’eau. L’ami, dont nous cherchons l’approbation, il n’est nullement au rendez-vous et le serait-il, nous aurions du mal à reconnaître en lui cette ressource aimante dont nous le gratifiions jadis. Ce que nous posions en tant que notre vérité la plus effective, elle n’est plus qu’une façon de long cerf-volant dont seule la queue flotte au large du ciel, si bien que nous avons du mal à l’identifier en tant que tel.

   Si ce portrait de notre propre désarroi présente quelque valeur, c’est à seulement être mis en opposition avec celui de Lucas dont la belle équanimité d’âme, la reconduction d’une ‘rengaine’ (telle qu’il la nomme) chaque jour identique le met à l’abri de la déconvenue de ne plus coïncider avec soi. C’est bien notre société contemporaine, le nécessaire éparpillement dont elle constitue l’origine, le constant fleurissement des envies qui nous sollicitent à longueur de temps et constituent le lieu même de notre confusion. Être rassemblé autour de son propre centre dans une tâche unique, une visée simple des choses, voici ce qui constitue la nature même du bonheur. Le bonheur est le joyau, l’étincelle de l’instant, c’est pourquoi il est vain d’en vouloir rallumer la flamme. Il n’existe nul temps retrouvé du bonheur, seulement une expérience qui se donne toujours à neuf, un constant ressourcement de soi, une lumière à faire surgir des ténèbres. Le présent du présent tel qu’en lui-même reconduit, ceci se nomme également ‘sagesse’. Mais est-on au moins capables de sagesse, est-on au moins en possibilité du bonheur ? Que Lucas nous serve de modèle, ceci est pure évidence. Est-on au moins en mesure de se nommer ‘Lucas’, d’emprunter un identique chemin, de renoncer à l’agitation du vaste monde et de choisir, le retrait, le modeste, l’humble destinée qui, alors, deviendraient nos biens les plus précieux ?]

  

 

Retour au monde de Lucas

  

   Après le premier repas du jour, Lucas va s’asseoir sur un vieux banc de bois de sa fabrication, juste à côté de la porte d’entrée du buron. Etel ne tarde guère à rejoindre le vieil Ardéchois, il est un peu son ombre portée. Les yeux de l’éleveur sont moins fidèles qu’autrefois mais ils suffisent encore à saisir ces multiples rayons de beauté qui viennent jusqu’à lui. De l’autre côté de la vallée, sur le versant opposé, une montagne couverte en son sommet de la coiffure vert sombre des pins. Le ciel est clair que longent quelques nuages blancs. Dans les lointains, le moutonnement bleu d’autres montagnes qui se perdent dans l’indéchiffrable contrée des songes. Lucas laisse son regard errer sur ces mystères dont, sans doute, il ne percera jamais le secret. Lucas n’est pas l’homme des distances, des longues pérégrinations, des voyages. Lucas est l’homme de l’ici plutôt que de l’ailleurs. Lucas est le familier de la pierre grise sur le chemin, de la trace d’un renard dans le sable, des piquants bleus des chardons. Lucas aime découvrir les corolles mauves des affiliantes, éclairer ses sclérotiques des étoiles jaunes des arnicas.

   Deux ou trois fois seulement il est allé à la grande ville, à Saint-Etienne, au Puy-en-Velay pour des démarches administratives. Il a été étonné du spectacle des rues, des filles vêtues de court, perchées sur de hauts talons, étonné des hommes pressés qui portaient des serviettes de cuir et téléphonaient tout en marchant. Etonné des visages préoccupés des gens, une ride d’inquiétude traversant la plaine de leurs visages. La vie en ville devait être bien éprouvante pour que tout ce peuple urbain coure aussi vite après son destin ! Combien, à cette course effrénée, il préférait le rythme lent de la nature, la dérive immémoriale des grandes montagnes tout contre l’air libre du ciel. Et toutes ces automobiles dans les rues, et tous ces feux rouges, et tous ces passants qui semblaient n’aller nulle part, si ce n’est au-devant d’eux-mêmes sans bien savoir pourquoi. Il avait profité de son ‘voyage’ pour aller se faire couper les cheveux. En attendant son tour, il avait feuilleté quelques revues aux pages glacées. Elles étaient un peu comme des fenêtres s’ouvrant soudain sur le monde, lui qui n’avait pas de télévision, écoutait seulement des informations sur un antique poste venu de Manufrance, avec son étrange œil vert qui s’ouvrait et se fermait à la recherche des stations.

    Ainsi, en l’espace d’un quart d’heure, il avait parcouru le vaste monde, un peu distrait plutôt que vraiment intéressé. Il avait vu les grappes compactes de touristes descendre à Venise de paquebots plus hauts que les palais patriciens. Il avait vu la foule envahir les rues de Dubrovnik, la ‘perle de ‘Adriatique’, pareille à un torrent dévalant de la montagne. Combien toute cette agitation, combien cette frénésie lui paraissaient vaines, signes d’une hystérie dont le monde moderne était le fondateur en même temps que l’impuissant témoin. Ces ‘meutes d’Attila’ moissonnaient tout sur leur passage, ne laissant derrière eux qu’un fumant champ de ruines. Images d’un ‘bonheur’ consumériste qui n’était, somme toute, que son envers, une constante aliénation aux puissances de l’avoir et de l’argent.

    Pour toute la fortune de la terre, jamais au grand jamais, Lucas n’aurait consenti à monter à bord de l’une de ces croisières dont il pensait qu’elles étaient la dernière station avant que ne s’ouvrent les abysses infinis du non-sens. Aux hommes, l’on avait offert un trésor que d’aucuns s’ingéniaient à dilapider le plus vite possible car, semblait-il, il y avait urgence à se débarrasser de ce qui était bon pour n’en jamais retenir que le visage contrefait. Lucas, tout plein d’un bon sens paysan, se sentait viscéralement attaché à la source fraîche qui naissait à l’amont, celle qui encore tintait à la façon d’un cristal, qui brillait comme un diamant, alors qu’à l’aval, ternie par bien des actes inadéquats, ne demeuraient que des eaux troubles se jetant vers l’estuaire, un peu comme l’on se jette vers la mort en toute inconscience.

   Puis, quand les yeux de Lucas ont été emplis de toute cette beauté libre du paysage, que sa longue rêverie connaît son étiage, il se dirige vers l’enclos du jardin où croissent, en toute quiétude, les légumes dont il va faire sa soupe. Ici, dans ce pays ouvert à tous les vents du monde, inondé d’un chaud soleil l’été, transi de froid l’hiver, la soupe est un rituel que rien ne pourrait distraire, elle réchauffe le corps, elle dispose l’âme aux travaux les plus rudes, elle dit l’appartenance à la terre nourricière, celle dont on ne remerciera jamais assez l’offrande faite chaque jour qui passe. C’est alors un plaisir tout simple de se saisir d’un vieux piochon au manche de noisetier, de déterrer les pommes de terre, d’enfoncer les tiges gourdes de ses doigts à même cet humus d’où monte la profonde respiration du sol. Lucas et le sol qui l’a toujours accueilli, c’est pareil aux noces de la terre et du ciel, c’est une belle et souple harmonie, une entente sans fard, un lien si étroit. Lucas est une émanation de cette matière lourde, grasse, semée de vers et de mille vies inapparentes, elles font en lui un chant secret dont lui seul connaît les harmoniques, dont lui seul éprouve l’entière générosité.

   Puis il faut aller sur le terre-plein devant le buron. Là gisent à terre de grosses bûches qu’il faut scier. Certes, Lucas n’a plus la force d’autrefois, mais il prend son temps et la scie fait son bruit régulier, son bruit de gros bourdon qui attaque le bois. L’Ardéchois est totalement absorbé par la tâche qu’il accomplit. Son esprit ne vagabonde pas. Il vit dans l’instant du mouvement, chaque geste annonçant l’autre en une régularité de métronome. Le temps, ici, n’est nullement le temps des horloges. Le temps est celui que comptent les gouttes de pluie, que distillent à l’envi le passage d’un oiseau dans le ciel, le glissement d’un nuage, les rafales de vent, le silence qui est comme l’empreinte de la présence de toutes ces choses amicales. La matinée se déroule à la manière d’un long ruban, de la douce éclosion d’une rose, de la chute d’une eau au profond d’un puits. Rien n’est calculé d’avance, tout s’enchaîne avec naturel. Nul plan sur la comète ici qui viendrait organiser le déroulement de la journée. Une chose en appelle une autre, un peu comme si existait une lointaine et étrange volonté cosmique venue dire à cet homme, en ce lieu, la position qui est la sienne pour l’heure qui lui échoit. Non dans la douleur ou la souffrance. Non, dans le miel d’une simple joie.

    ‘Les Modernes’ sont trop compliqués avec la kyrielle de tâches harassantes dont ils tissent leur laborieuse journée. Le temps, leur temps si précieux (il est ce qui détermine leur être), ils le gaspillent à l’aune de cette dispersion qui fragmente leurs corps, scinde leur esprit, lézarde le sentiment qu’ils ont d’eux-mêmes. Il faut, à l’exister, une nervure, certes librement consentie, une ligne de crête sur laquelle avancer avec quelque assurance, dans l’unité de soi, afin qu’un sens se levant de ce parcours, un avenir puisse se projeter dans une lumière apaisante. Les hommes du ‘Temps Présent’ ne prennent même plus le temps de regarder le disque vermeil du soleil poindre à l’aube, de s’apercevoir du glissement du nuage au plus haut du ciel, d’écouter le murmure de la source se teintant de bleu sous les voûtes des ramures.

   L’heure de midi approche. Le soleil est tout en haut du ciel, gros œil de lumière qui semble dicter à la terre le rythme même de son mouvement, incliner les hommes à une halte où se ressourcer. Lucas s’est installé à sa table rustique encombrée des multiples objets de son quotidien : sa machine à café (seul luxe consenti à la ‘modernité’), son pichet, sa bouteille de vin rouge, sa miche de gros pain, son couteau qui ne le quitte jamais, ses pots emplis d’une confiture de sa fabrication. La belle lumière zénithale entre par l’étroite fenêtre, par la porte que Lucas a laissée ouverte. Son repas : une soupe de légumes, un grand bol de salade du jardin, quelques cubes de fromage de chèvre, des noix de la dernière récolte, une tasse de café. Tout dans le frugal, tout dans le naturel. Etel le chien n’est guère éloigné de son maître. Les chats lapent du lait dans une écuelle. La radio donne des nouvelles du pays au gré desquelles le vieil homme voyage tout le long du sol qui lui est familier. On est si bien ici dans la contrée proche, on en est une simple excroissance, une longue continuité.

   Lucas est bien installé dans l’heure de midi. Il en savoure la note qui repose et sépare les moments du jour. C’est l’heure où chaque chose reçoit du ciel sa provenance la plus pure, où chaque chose reçoit de la terre son enracinement essentiel. Heure de certitude et d’accomplissement. Heure méridienne d’où regarder son destin avec exactitude. Dans cette heure, l’on prend le temps de se retourner, de faire porter son regard sur la dernière aube tel le passé qui scintille au loin avec ses angles vifs, ses éclats de diamant, on prend le temps de se projeter devant le crépuscule caché dans les plis du jour, pareil à un secret qui se dévoilera plus tard, dont l’on attend qu’il nous surprenne et nous comble. Un peu de l’universelle procession des hommes sur la croûte d’argile qui les reçoit et les attend de toute éternité. Lucas est là, pareil à cette aventure singulière qui se détermine aux motifs du cône majestueux du Gerbier-de-Jonc, aux trois points originels des sources de la Loire, aux alpages verts délimités par des haies, aux toits des autres burons qui brillent au loin dans leurs vêtures de pierre et d’ardoise grise. C’est heureux cette confluence du paysage et de l’homme qui y figure au même titre que la floraison de la plante, que la course de l’animal qui en traverse le lumineux espace. Tout ceci qui se vit ici, Lucas en ressent les flux et les reflux intimes. Ce sont de simples sensations qui sont l’aube des mots, non encore leur bourgeonnement à la lisière du jour, la phrase qui, bientôt, se donnera telle l’oriflamme brillante des Existants.

   Cela bruit dans l’épaisseur de la chair, cela s’empourpre dans le réseau dense des veines, cela glisse longuement sur le toboggan de la peau, cela fait ses gerbes dans le champ libre de la conscience. Être Lucas, ici, en cette heure, en ce lieu, c’est se donner avec un plein amour à tout ce qui vient et fait signe depuis le vaste horizon jusque dans la plus modeste apparition, le tremblement d’une graminée, le vol primesautier d’un papillon, le murmure d’un arbre sous la caresse du vent. L’essentiel est bien de trouver le site le plus sûr de son être, de s’y confier avec la justesse d’un abandon, de s’y disposer avec la même joie que met le renardeau à se lover, dans le terrier, tout contre la douceur de sa mère. Être en soi plus que soi, ceci : tout vient dans la clarté, les ombres s’amenuisent, plus rien ne se dissimule, plus rien n’agresse ni n’entaille, tout paraît dans la justesse même de ce qui est à venir.

   La suite du jour de Lucas est un genre de ‘logique’, mais de ‘logique élémentaire’ dont la qualité première est l’enchaînement naturel des phénomènes.  Métaphoriquement parlant, une neige qui viendrait des hauts sommets, avancerait vers l’aval, se chargeant d’une autre neige, mais dénuée d’intention mauvaise, non une neige de chute et d’avalanche, seulement une manière d’écume souple, onctueuse, faisant au corps sa tunique de soie. Une neige chaleureuse fondant à même son généreux principe. C’est ceci, cette liaison, cet assemblage, ce recueil des affinités qui se pourraient nommer ‘osmose’, ‘attraction, ‘magie’. Oui, c’est de l’ordre de la magie cette union du disparate, de l’éloigné, du dissemblable. Le pays est étalé là-devant, avec ses profondes vallées, ses hautes collines, les touffes plurielles de ses haies, le mystère de ses arbres, la vastitude du ciel, l’illisible glissement des nuages et c’est comme si, par on ne sait quel type de prodige, cet homme-ci devant son modeste buron se projetait soudain à la dimension de l’immense, tutoyait des avenues millénaires, parlait les milliers de langues d’une surprenante Babel.

   Être là, dans le pli de son corps que l’on pensait fixe, inamovible, dans sa monade de peau que l’on croyait figée, irrémédiablement condamnée à demeurer dans sa limite propre et voici que tout s’assemble à la manière dont deux bandes d’enfants inconnus les uns des autres, s’assemblent dans la plus belle des spontanéités qui soit. Alors il n’y a plus d’inconnu, plus de question inopportune qui taraude le corps, plus de souci belliqueux qui fait le siège de l’esprit. Une seule et unique arche de lumière juchée au plus haut de l’azur, un chant unique qui s’étend sur le paisible de la contrée. Un éternel repos comme celui qui attend le randonneur des hauts sommets dans le refuge qui l’accueille et le comble, le porte au plus haut de soi, là où jamais il n’aurait pu espérer être sauf dans ses songes les plus improbables.

   La suite du jour donc : aller se promener sur un sentier mille fois parcouru. Lucas en connaît chaque détail, cette pierre aux formes étranges, cette souche attaquée par les insectes xylophages, ce trou dans la haie qui fait comme un cadre naturel au Gerbier-de-Jonc. Quiconque penserait Lucas ennuyé de cette ‘monotonie’, cette reproduction à l’identique des gestes du quotidien, ne ferait que projeter sur lui son foncier pessimisme. Il y a, en effet, un grand bonheur à se régénérer au contact du simple, du cent fois éprouvé. Telle racine qui traverse le chemin, n’est-elle l’image de Lucas en sa foncière amitié en direction de ce sol qui est sien parce qu’il y est né, y a imprimé ses pas dans la poussière, en a foulé chaque arpent, autrement dit a déposé, sur cette matrice, l’empreinte qui le dit en tant qu’homme de cette époque, de ce terroir, de cette originalité qui est la sienne dont les choses ont recueilli le sceau, tout comme le ciel porte en lui la trace du nuage qui l’a parcouru l’espace d’un instant ? Oui, il y a nécessaire ‘co-naissance’ de l’homme et du monde qui le reçoit comme l’un des siens, singulier, tatoué à l’aune de ses expériences les plus essentielles.

   La suite du jour donc : rassembler ses chèvres avec l’aide amicale et souvent empressée d’Etel, plus un jeu qu’une réelle nécessité. Il y a, entre les chèvres et le chien, une sorte de complicité secrète, sinon un colloque muet qui les rapproche et les rend indispensables mutuellement, l’écorce et l’arbre, le couteau et le pain, la bouteille et le verre. Combien ces alliances ‘naturelles’ sont rassurantes, donatrices d’une imminente félicité, l’amant et son aimée, l’aimée et son amant en une même harmonie assemblés. La traite des chèvres se fait dans la facilité, l’accord, la souple entente. Une fois traites, les chèvres se régalent de céréales versées dans de grandes écuelles de bois. Cette nuit, elles dormiront dans leur étable, à l’abri des prédateurs. Parfois, avant que l’aube ne dilue l’encre nocturne, Lucas entend le passage d’animaux en maraude. Parfois Etel gronde et montre les dents puis regagne son lit de chiffons.

   La suite du jour : le repas du soir qui est une reprise à l’identique de celui de midi. Puis une courte pause sur le banc devant la porte. Le regard du ciel est lisse, parcouru, déjà, des quelques points brillants des premières étoiles. Le regard du ciel est amical, c’est en tout cas ce que pense cette âme simple qu’un rien comble au-delà de tous les désirs. Vivre, rien que vivre est pur prodige qu’une santé solide amarre au réel avec assurance. Ceci, ce bonheur que nul n’émet au motif qu’il est trop ordinaire, Lucas en sait le prix, aussi n’exige-t-il rien de plus que ce que son destin lui a remis dont, chaque jour, il savoure le fruit avec reconnaissance.

   La fin du jour : Lucas est entré dans le buron, a allumé un feu de cheminée car à cette altitude, le froid est déjà vif malgré la saison qui avance vers les jours plus longs. C’est l’heure bénie de la lecture. Le vieil homme ne connaît rien de plus précieux que ce moment calme à l’approche de la nuit. Parfois, dans les profondeurs du ciel, l’hululement d’une chouette, le cri de quelque rapace, le craquement des pierres qui se refroidissent et se disposent au voyage ténébreux. Lucas a pris son livre favori dont un marque-page improvisé désigne le dernier endroit de sa lecture. Nul ne s’étonnera ici, s’il s’est bien imprégné des motifs qui font vivre Lucas d’une manière si ‘naturelle’ que son choix se soit porté sur ‘La Terre’ d’Emile Zola. Sans doute l’extrait ci-dessous, offert aux Lecteurs et Lectrices encore présents, se dispensera-t-il de quelque commentaire. Dans les lignes qui suivent, pourra se lire l’histoire d’un bonheur simple, tel que devenu rare aujourd’hui, au point même que l’on penserait que ce mot n’a été inventé que par des hommes depuis longtemps disparus. Mais, je m’absente et vous laisse en compagnie de cette belle prose. A elle seule elle est signe de cette prospérité que beaucoup attendent à défaut d’ne trouver la source en eux. Là est le vrai lieu ! En soi. Toute tentative de sortie n’est que pure utopie !

   « D'abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis les brins montèrent et s'épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnats. C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un. vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers  émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tache perdue d'un continent. »

 

 

 

 

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18 juillet 2021 7 18 /07 /juillet /2021 16:23
« La cabane est sur le toit ».

Œuvre : Laure Carré.

« La cabane est sur le toit »

***

  Tous, dans le cœur, au fin fond de la tête, dans quelque repli de l’âme, nous habitons et sommes habités. C’est dans l’essence de l’homme que de trouver lieu sur Terre et y faire croître son être. A défaut de cela, une conque dans laquelle s’immerger, l’exister est pure errance, perte de soi dans l’abîme et l’être est illisible, pareil à la feuille d’automne que la bourrasque désole et reconduit à de simples nervures.

« Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

feuille morte. »

(Verlaine - Poèmes saturniens)

*

« La cabane est sur le toit »

Certes nous habitons.

Certes nous avons lieu d’être.

Mais y sommes-nous suffisamment ?

 

      Corps habité

   Notre corps, notre première cellule au monde, notre chambre où trouver repos et ressourcement, l’habitons-nous avec suffisamment de présence ? L’investissons-nous ou bien vivons-nous, à côté de lui, dans une manière de diversion, laquelle ne nous en livrerait que de superficielles lignes? Le connaissons-nous, au moins, mieux qu’à l’aune de cette carapace qui nous abrite l’espace d’une vie ? L’approchons-nous de façon satisfaisante ? N’est-il pas cet étranger, ce nomade « sans feu ni lieu » que nous feignons de comprendre mais dont nous nous détournons pour toutes sortes de raisons microscopiques : regarder le vol d’une mouche, nous hypnotiser sur la corolle d’une jupe, nous noyer dans la vitrine que nous tend le monde afin de mieux nous ravir à nous-mêmes ? Ressentons-nous, au moins, notre corps comme un habiter ? Mais il faut aller du côté de Le Clézio et se fondre dans Lullaby, cette très jeune fille douée d’hyperesthésie, cette étrange créature, cette survivance mythique qui se fond dans le monde comme le monde pénètre en elle. Mais écoutons :

« Ça faisait plusieurs jours maintenant que Lullaby allait du côté de la maison grecque. (…) Elle s’approchait de la maison, en regardant les six colonnes régulières blanches de lumière. A haute voix elle lisait le mot magique écrit dans le plâtre du péristyle, et c’était peut-être à cause de lui qu’il y avait tant de paix et de lumière : «Karisma… ».

Le mot rayonnait à l’intérieur de son corps (…) Lullaby sentait son corps s’ouvrir très doucement, comme une porte, et elle attendait de rejoindre la mer. (…) Son corps resterait loin en arrière, il serait pareil aux colonnes blanches et aux murs couverts de plâtre, immobile, silencieux. C’était cela le secret de la maison. (…) c’étaient les mouvements de son corps, séparés, qui parcouraient l’espace au-devant d’elle. »

   « Etonnante » vision du monde (au sens de l’étonnement philosophique) que celle de l’auteur qui remonte aux sources mêmes de l’étymologie afin de reconduire son lecteur au fondement de l’être, à la source qui nous amène à parution. Si nous lisons Le Clézio avec l’attention requise, nous nous apercevons que connaître son corps revient, étrangement, à s’en exonérer, à le laisser flotter dans l’espace, à se laisser envahir par lui, l’espace, dans le même mouvement qui nous fait nous confondre avec sa propre réalité. Si la jeune héroïne parvient à ce sublime détachement qui l’amène hors de son corps en direction d’un monde « magique », c’est en raison d’une autre magie, celle du langage qui porte dans son corps même, dans son lexique, des clés d’ouverture infinies. Comprendre l’état d’extase par laquelle Lullaby se détache de son corps en même temps qu’elle l’amène à sa plénitude, jamais on ne s’en saisira mieux qu’à pénétrer le sens du mot grec χ α ́ ρ ι σ μ α (Karisma), lequel veut dire, à l’origine : « faveur, grâce accordée par Dieu », autrement exprimé, faveur des dieux de l’Olympe en direction des hommes.

   A seulement s’entendre avec ce mot, à coïncider avec son mystérieux pouvoir et, déjà, la très jeune fille qui contemple la maison, mais aussi le paysage, les rochers, la mer, l’aventurière donc est en voyage pour plus loin qu’elle. Son corps devient le réceptacle, l’amphore où se déposent avec bonheur (avoir du « charisme », c’est ceci, répandre autour de soi une indéfinissable aura qui entraîne l’adhésion, la fascination des regardants) tous les sèmes qui l’entourent, le vent, les embruns, le soleil, la fuite des vagues vers le large horizon, le sel, le buisson, la course vive des lézards, « l’odeur de l’herbe qui sent le miel ». « Elle voyait tout cela au même instant, et chaque regard durait des mois, des années. Mais elle voyait sans comprendre… »

   Et c’est alors le plus extraordinaire des phénomènes qui se produit. Gagnée par le monde à l’intérieur même de son corps intime, dans le réseau dense de son massif de chair, sur la face burinée de sa peau, la voyageuse ressent les catégories qui la déterminent, espace et temps, comme affectés d’un incroyable pouvoir de dilatation. Elle ne reste pas auprès des choses, elle est chose elle-même, pouvant devenir, tour à tour ce qu’elle est en son fond, mais aussi ce qu’elle devient, ce déploiement sans fin qui la fait l’égale d’une manière d’infini, l’analogue d’un territoire sans fin. Alors habiter son corps prend tout son sens. Il n’y a plus de séparation arbitraire du sujet qu’elle est supposée être et de l’objet que le monde semble constituer a priori. L’unité primitive, la dyade révélatrice de fusion et d’harmonie s’éclaire jusqu’à l’intérieur des abysses. Il n’y a plus d’abîme mais son contraire, l’exhaussement de soi dans la manifestation quasi-absolue d’être. Une manière d’ontologie fondamentale trouvant sa propre vêture existentielle et s’y confondant dans un vertige de la vue.

Souhaitant rendre compte de cette expérience hors du commun, Lullaby s’amuse à écrire des bribes de phrases dans sa tête :

« Là où on boit la mer »

« Les points d’appui de l’horizon »

« Les roues (ou les routes) de la mer »

   et elle haussait les épaules parce que cela ne voulait pas dire grand-chose."

   Bien évidemment le « cela ne voulait pas dire grand-chose » ne prend guère sens que dans la perspective d’une perception à la limite d’une saisie extra-sensorielle de l’univers. La compréhension n’est plus de mise puisque les choses apparaissent comme étant seulement intuitionnées, dépouillées des prémices du concept, s’absentant totalement du sacro-saint principe de raison. Lullaby traverse le monde tout comme le monde s’insinue en elle, à la faveur de la vision d’une maison dont le caractère sacré est plus qu’évident - un temple grec avec son péristyle gravé du hiéroglyphe qui invite à se déporter hors de soi en direction de l’Olympe dont le sommet invisible cache aux mortels le séjour des dieux -, vision qui se rapproche d’une contemplation, seule ressource que la villégiature des immortels autorise afin que puisse être approchée cette divine ambroisie que le nectar fait resplendir, nectar dont seuls les hommes au regard exact pourront connaître le goût. Il y faut plus qu’une propédeutique, une disposition de l’âme vers ce qu’elle veut connaître : elle-même qui a été au contact du sublime et en porte la trace en quelque coin secret. Jamais la beauté ne s’oublie.

   La merveilleuse héroïne retourne souvent sur le lieu magique afin que quelque chose comme une ouverture se produise en elle, qu’elle se sente habitée par ce monde étrange qu’elle habite elle-même comme par la grâce d’un merveilleux et inépuisable cercle herméneutique. Car, du monde, il y a infiniment à comprendre, à interpréter. Quantité de symboles croisés, de métaphores ruisselantes, de poèmes suspendus en l’air qui vibrent dans la clarté du jour, font leur braise en trouant la nuit de cet œil identique au troisième œil des orientaux, ou « œil de l’âme » qui ouvre majestueusement la connaissance de soi, des autres, enfin de ce qui n’est pas soi. Avec elle, l’altérité, il faut vivre sans frontière, d’une façon naturelle et aussi bien incliner vers le rocher, l’arbre, l’eau, l’enfant aux yeux de lumière, l’étranger au masque de cuivre, la course primesautière du papillon, le nuage dans sa navigation hauturière. Ce qu’est la maison en tant que symbole s’éclaire soudain avec l’intensité d’une vérité. C’est cela que Lullaby cherche inlassablement sur cette côte de rochers sauvages livrée au vent, au soleil, au silence immense comme la courbe de la mer, la vérité, seul cheminement qui signifie jusqu’à l’acmé de soi :

   « Elle aurait bien voulu revoir la belle maison grecque aux six colonnes, pour s’asseoir et se laisser emporter jusqu’au centre de la mer. (…) Alors elle s’assit sur une pierre, au bord du chemin, et elle essaya d’imaginer la maison. Elle était toute petite et blottie contre la falaise, ses volets et sa porte fermée. Peut-être que désormais plus personne n’y entrerait. Au-dessus des colonnes, sur le chapiteau triangulaire, son nom était éclairé par le soleil, il disait toujours :

ΧΑΡΙΣΜΑ

Car c’était le plus beau nom du monde. »

   Bien difficile de conclure après une si belle évidence de ce que la beauté veut signifier lorsque la conscience la vise avec la justesse requise.

   « La cabane est sur le toit ». Le temps n’est-il pas venu de dire que cette cabane qui nous habite depuis notre plus jeune âge peut enfin trouver son assise et son royaume ? Et pourquoi donc faut-il qu’elle soit « sur le toit » ? Mais sans doute parce que les révélations n’apparaissent qu’en pleine lumière, en haut du monde, quelque part près de l’Olympe. Nous disons et nous rêvons à ce qui pourrait advenir si, d’aventure, nous y trouvions notre site pour l’éternité. Car c’est de cela dont il serait question : du règne infini des choses belles.

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