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27 juin 2025 5 27 /06 /juin /2025 16:20
Regarder, ouvrir le monde

"REGARD 9"

 

Photographie  :  Patrick Geffroy Yorffeg

 

***

 

   Il faut partir du particulier, aller à l’universel, puis revenir au particulier afin que celui-ci, fécondé en son être par l’éloigné et l’essentiel, puisse se connaître en tant que cette singularité qui est le signe le plus patent de la personne humaine. « Regard », déjà le mot est beau en lui-même, selon la frappe distincte et claire de ses deux syllabes. Elles disent bien plus que leur simple phonétique. [Re] et c’est un geste de retour qui est initié. [Gard], et c’est l’acte de garder qui est évoqué. Mon regard est, en quelque sorte, le gardien de ce qui m’échoit comme mon lot unique, celui avec lequel je dois édifier qui-je-suis dans la plus grande des solitudes puisque mon parcours ne ressemble à nul autre, que mon Destin en a déterminé l’infrangible voie. Nous ne sommes libres qu’à nous inscrire dans la trace de nos propres pas !

   Autrement dit, « regarder » est porter sa vue au loin et faire retour au plein de son être, en son intime, de manière à ce que le travail de la conscience, au terme de la dialectique du proche et du lointain, s’empare du monde avec suffisamment de bonheur et y dépose son empreinte qui ne peut jamais être que cette esquisse de Soi et non d’un Autre. Tout signe du regard se dispose, par essence, à une confrontation avec l’altérité. Et l’altérité est le tremplin par lequel j’arrive à ma posture de Sujet. Ce qui se montre à mon regard est la différence même, ce par quoi je me dispose par rapport à ce qui me fait face et m’intime l’ordre de m’y reconnaître avec moi-même. Le regard est ce rayon sensitif qui part de qui-je-suis, mesure l’espace tout autour, y prélève maints indices qui seront les médiateurs d’un sens interne, non partageable, jamais identique aux expériences de vision de mes alter egos. Tout regard ne prend sens qu’à retourner en Soi, au cœur de la citadelle, là où il pourra être décrypté selon l’originalité qu’il est, sinon son étrangeté.

   Chacun s’accordera à reconnaître la prééminence du regard sur tout autre mode de donation de la présence. Ce que chaque sens sépare, analyse, décrypte selon le mode des catégories, la vision le synthétise en une manière de totalité qui, seule, peut satisfaire le large empan dont nous voulons qu’il nous délivre bien plutôt le vase archéologique en son ensemble, nullement les tessons épars qui nous égarent et participent à notre propre éparpillement, à notre fragmentation, elle nous porte sur les rivages insoutenables de la schizophrénie. Le toucher touche chaque chose l’une après l’autre. L’ouïe ne perçoit les sons que dans la succession, non dans la simultanéité, laquelle ne serait, si elle devait jamais s’actualiser, que l’incompréhensible bruit de fond du monde. Le goût procède par division des saveurs. L’odorat établit une hiérarchie des fragrances. Seul le pouvoir de voir est panoptique, polyvalent, polychrome, polyphonique (et toute la kyrielle des « poly » imaginables) et les yeux qui explorent sont portés bien au-delà d’eux-mêmes dans chaque geste de la vision. Cette dernière, la vision, est le mode du connaître par excellence, le mode au gré duquel peut se lever le déploiement du concept, s’élargir notre préhension des choses. Tragédie de l’aveugle : il ne possède ce qui apparaît qu’à la mesure d’une sommation des sens dont le principal, le principe unificateur, lui échappe totalement. S’est-on déjà interrogé sur le paysage que l’aveugle « voit » ? Pour un Voyant, ceci est pur mystère qui frôle l’aporie. Peut-être est-ce ceci le tissu de toute aporie : se pencher sur le monde depuis son immense margelle et n’apercevoir jamais qu’un vaste océan noir parcouru du vent incalculable des abysses.

   Mais il faut laisser là la théorie et aller voir de plus près ce prodige de la vue, en citer quelques déclinaisons humaines. Ainsi nous approcherons-nous de l’âme dont on dit que les yeux sont le miroir. Cependant affirmer ceci est n’encourir aucun risque au simple motif que nul ne sait ce qu’est l’âme et donc proférer dans le vide revient à peu près à ceci, se réfugier sur de hautes cimes que le brouillard occulte aux yeux des Vivants. Je ne sais si l’âme existe, si les yeux en sont la porte d’entrée. Mais, en tout cas, il est une expérience existentielle des plus douloureuses qui soient, elle consiste en une radicale impossibilité : nul ne peut confronter bien longtemps le regard d’un Autre que soi, pas plus que sonder son propre regard dans le miroir n’est un acte sans danger.

   Mais d’où vient donc cette étonnante étrangeté ? Est-on, soudain, en vue directe de l’Être, ce Rien, ce Néant dont la seule évocation est vectrice d’une angoisse sans fond ? Où bien est-ce notre Esprit qui nous toise et nous met en demeure d’être conforme à une éthique ? Ou bien encore notre Conscience dont « l’instinct divin » nous effraie et nous renvoie dans le corridor le plus sombre de qui-nous-sommes ? Oui, les yeux sont un pur mystère. Oui, les yeux, nos propres yeux nous mettent au défi d’exister, hommes en tant qu’hommes. Oui nos yeux s’érigent en juges suprêmes, nous ne pouvons en soutenir bien longtemps la manifestation. Non seulement nos yeux dits « normaux », mais aussi bien les yeux des Autistes, ils sont vides et sondent le froid et lointain cosmos, pareils à ces Moais de l’Île de Pâques que l’Ether semble avoir soustraits à leur pesanteur de pierre. Ils sont là et irrémédiablement ailleurs. Or l’ailleurs n’a ni forme, ni contours, si bien que l’on peut s’y réfugier et longuement disserter à son sujet.

   Yeux des Existants, ils sont les perles translucides où s’illustre, de la plus belle manière, la vérité. Un regard de vérité est droit, non troublé et les paupières ne cillent nullement d’être confrontées à quiconque. Yeux des Existants, ils sont des lacs d’altitude, de claires ondes dans lesquelles se reflètent les nuages, parfois légers, heureux, parfois sombres, ils infusent en eux toute la tristesse du monde. Yeux des Existants, ils sont le prodige de la conscience, le feu de la lucidité, rien ne leur chappe qui fait sens et ouvre la marche de l’univers en son inégalable faveur. Yeux des Existants, ils sont les portes closes/décloses, elles nous disent l’épiphanie de l’Être mais aussi sa réserve, son refuge en des fonds inconnaissables. Yeux des Existants, ils sont le Chiffre Majuscule, celui de la centralité du regard qui efface toute autre présence, le reste du visage s’y abîme dans l’unique d’une simple joie. Yeux des Existants, ils sont l’aimantation suprême, le Dire en sa constante beauté, ils profèrent le langage le plus subtil qui se puisse imaginer. Yeux des Existants, ils sont à la confluence des signes, ils les fécondent, ils leur donnent espace et vie. Yeux des Existants, ils sont les braises vives au motif desquelles l’intelligence vient à affleurer, se révéler sur le mode de la discrétion. Yeux des Existants, ils sont le Tout de l’Être. Qui donc pourrait dire mieux que cette Parole silencieuse, elle est notre supplique la plus patente, celle que nous adressons à l’Aimée, à la fleur, au rivage de la mer, aux collines qui tremblent sous le vent ?

   Yeux de l’Art en sa plus belle cimaise. Yeux apaisés à la belle teinte cuivrée de Marie de Médicis peinte par Agnolo Bronzino. Yeux exorbités, terrifiés du personnage du tableau « Tête de méduse » du Caravage. Yeux vides qui sondent l’innommable de « Tête aux tresses », dite « La Nymphe », dans un grès mésolithique-néolithique de Belgrade. Yeux qui visent l’extérieur mais aussi retournent à l’intérieur du massif de chair chez « Homme et Femme enlacés », pierre et plâtre de l’art suméro-akkadien. Yeux doux, attentifs, altruistes tels que figurés dans « Deux époux de Pompéi », au temps de la Rome Antique.  Yeux clos soumis à une impérative rétroversion, ardente méditation du « Prêtre de Xipe Totec » au Mexique. Yeux de pure intelligence du portrait de Diderot par Charles-André dit Carle Vanloo. Yeux de Vincent Van Gogh où percent, en un seul et même élan, génie et folie, « Autoportrait de 1889 ».

   Nul ne peint mieux la climatique des sentiments internes que les globes des yeux, ils sont une sémantique anatomo-physiologique que redouble le ton fondamental de l’individu, la marque insigne qu’il attribue aux choses qui se posent devant sa conscience. Quiconque a vu le regard bouleversé d’une enfant triste, quiconque a vu le regard passionné d’une amante, quiconque a vu le regard plein de pénétration du savant, quiconque a vu le regard suppliant et vide du condamné à mort, rien de ceci ne saurait être oublié qu’à accepter sa propre perte dans les fosses carolines de l’indifférence, dans les douves sans fond d’une inhumaine condition. On pourrait longuement épiloguer sur les vertus des yeux, s’entraîner à interpréter leur taille, leur couleur, les signes qu’ils profèrent comme on le ferait des hiéroglyphes d’un Test de Rorschach et encore se présenteraient à nous mille détails dont nous n’aurions immédiatement aperçu la richesse.

   A vrai dire, tout regard est insondable en raison même du fait que, jamais, nous ne possèderons la clé qui nous permettrait d’en saisir l’ultime signification. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, qu’une part de mystère demeure en ce siècle de technoscience où tout est étalonné à la mesure du calculable, de la précision arithmétique. Toujours, aux objets qui méritent notre plus grande attention, il faut ce halo de secret, ce coefficient d’énigme, cette ombre portée du silence. C’est ceci, cette marge d’incertitude qui fait de l’humain aussi bien sa grandeur que son exception. Devant l’inaccessible et l’abyssal des yeux, demeurons humbles et adoptons la seule attitude possible, celle de l’étonnement, ferment de tout questionnement. Regarder est ouvrir le monde à condition cependant que le regard soit droit et dénué de quelque intention que ce soit. Sans doute le motif des yeux est cela même qui se prête le plus à la marche souple de l’intuition. Ce qui est précieux ne se peut saisir que dans l’effleurement.

   L’image que Patrick-Geffroy Yorffeg a choisi de soumettre à notre entendement sur ce thème de la vision est une image tout à fait significative des nombreux sèmes qui s’y impriment dans la discrétion d’un soupir. La coiffe qui se confond avec le ciel de l’image nous dit, en termes retenus, l’abri nécessaire à apporter au regard. Tout regard, par nature, est fragile. Au simple motif que, confronté à l’extérieur, sous ses modes divers, grâce, amour, violence, haine, générosité, retournant en lui, il est chargé de ces lourds contenus qu’il lui est intimé de métaboliser car, jamais, l’on ne peut amener le réel en-soi, dans la violence ou la finesse de son dire. Constamment, il nous faut réaménager ce que nous saisissons du tangible qui nous fait face pour l’accorder à nos plus exactes affinités. Ce sont bien nos propres affinités, ces miroirs de-qui-nous-sommes qui nous déterminent en propre et nous livrent au monde dans la dimension de notre singularité. Nous sommes un particulier dans l’universel et ce n’est qu’ainsi, de cette manière souple, fluente, que nous pouvons nous inscrire dans le cours des choses : il est le nôtre toujours en partage avec la grande marée des flux du vivant.

   Le front est large, dégagé, lumineux. Il est le site dans lequel le regard s’inscrit. Il est, en quelque manière, prélude à la vision et c’est pour ceci qu’il lui est demandé de venir à nous dans la plus grande pureté, pareil à une neige qui effacerait toutes les imperfections du paysage. Les deux traits des sourcils, semblables à un signal, à un sémaphore, déjà attirent notre regard sur ce qu’il y a à voir : ces yeux homologues qui reflètent nos propres yeux. Deux consciences se rencontrent dans un colloque singulier qui ne peut être qu’émotion, saisie de l’être-présent au foyer même de sa présence. Notre propre présence s’accroît de celle de l’Autre et c’est cette fécondation qui se donne sous le beau nom « d’humanisme ». C’est bien notre caractère humain fondamental que de reconnaître l’Autre, de lui donner assise, de l’exposer comme ce qui, en soi, est le signe le plus haut. Or seul le regard peut ce prodige à la mesure de la lueur transcendante qui en traverse l’aire donatrice de sens. Voir est signifier en sa guise la plus élevée. Pour cette raison et pour nulle autre, il nous est imposé, en tant qu’hommes et femmes, d’apprendre à voir, de doter notre vue des qualités du cristal de diamant. Vue, sous mille facettes, qui déploie le tout de ce qui vient à notre rencontre comme la faveur à nulle autre pareille de l’exister en sa mission la plus essentielle.

   L’arête polie du nez, l’amorce de la plaine des joues, tout ceci apparaît sous ce même jour lisse, tranquille, sous cette lumière diaphane qui est l’émergence de l’âme en son image éphémère. Deux larges cernes gris entourent les yeux. Deux zones de transition entre le blanc immaculé où rien ne se dit et la tache sombre des yeux où tout se dit et se retient cependant sur le bord d’une parole. Car les yeux, au sens strict, n’articulent rien, demeurent dans une sorte de mutité. D’où leur force, leur puissance. Ce n’est nullement le bavard qui retient notre attention, bien plutôt le discret, celui qui, depuis la pupille de ses yeux, dit en mode crypté le souci de son être. C’est à nous, qui faisons face, de lire, d’interpréter au plus près ce langage tranquille, feutré, il est le gage le plus sûr de la personne en sa vérité. Ces yeux de l’image sont si doux, si rêveurs, empreints d’une généreuse sensibilité, aussi, d’emblée, sommes-nous enclins à penser celle qui en est la source à la manière d’une porcelaine rare brillant sur fond d’un rassurant clair-obscur. En tout clair-obscur, par essence, se donne la lumière, se réserve l’ombre. A nous d’avancer à la rencontre. C’est le mode même de notre avancée qui nous mettra en rapport le plus étroit avec la magie incarnée qu’est toute personne humaine.

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26 juin 2025 4 26 /06 /juin /2025 17:28
Au plus haut, le langage

Paul Valéry, « Été », Manuscrit autographe

Source : Les Cahiers de Didactique des Lettres

 

***

 

   C’est au plus loin du temps. C’est dans l’indéterminé du monde. C’est dans le chaos primitif. Il y a comme un grondement sourd, un long frottement de plaques tectoniques, des matières en fusion qui s’entrechoquent, de curieux borborygmes, ils font penser à l’éveil d’un être en devenir qui ne connaitrait encore nullement le lieu de son habitation. Soi, on est déjà soi, à la manière d’une anticipation de l’humain, une attente de germination, le signe avant-coureur d’un saut futur à même les choses. On bivouaque à l’intérieur de soi. On est plié tout autour du grain de son ombilic, on espère son dépliement à la manière d’une crosse de fougère venant à l’existence dans le clair-obscur chlorophyllien d’un sous-bois. On est si peu encore sur les rives lumineuses de l’anthropos. On est un genre de masse inerte, parfois prise d’étranges convulsions, on a encore un pied dans la sombre jungle animale, alors que l’autre, tâchant de s’extraire d’une glaise native, fait penser au motif d’une jarre qu’un potier façonnerait sur son tour, forme encore inconsciente de ses propres contours.

   Nulle pensée qui nous visiterait. Nulle idée qui ferait son rougeoiement sur le bord de la conscience. Nulle intuition qui poserait le futur tel le but à atteindre. On est soi, attendant que le soi se libère de lui-même, fasse son jaillissement à l’air libre. On est si peu parvenu au bout de son être. On en sent seulement le frôlement pareil à celui d’un zéphyr lissant la feuille de la peau. C’est étrange, tout de même, d’être sans être vraiment, de nager à même la rive, d’agiter bras et jambes en direction de cette eau qui attire, scintille, mais se refuse obstinément à vous accueillir dans le secret de son onde. Comme vous n’êtes encore, physiologiquement, qu’un genre d’arc réflexe, vous ne pouvez émettre nulle hypothèse, tout au plus sentir en votre corps d’amibe quelque modeste remuement que vous comparez, inconsciemment, à la progression de la larve sur son tapis de feuilles mortes. Vous êtes vous sans être vous, c’est-à-dire que vous ne faites que végéter à l’intérieur de votre propre mangrove, parmi les hautes jambes des palétuviers et les pinces levées des crabes tapissées de vase noire. Cela glue et englue. Cela laisse sur le bord de quelque chose, on ne sait quoi mais on sent que, au sein de soi, tout autour de soi, si près, à la manière d’une vibration, un événement se dispose à se lever, à paraître, à envahir la totalité de ce qui est, à donner sens à ce qui, jusqu’ici immergé dans une confusion native, non seulement n’apparaissait pas mais se donnait comme menaçant, lame qui aurait pu trancher toute prétention à vivre.

    Maintenant il n’y plus guère de trace de l’ancien chaos et les choses semblent vouloir s’organiser en cosmos, c’est-à-dire prendre sens pour une destinée humaine. La matière originaire, indistincte, mélangée, grossière, voici qu’elle s’est étrangement ordonnée. Alors la vue s’éclaire, la cécité rétrocède, la clarté devient le mode sur lequel le monde se laisse déchiffrer. Une large rivière se montre tel un ruban d’azur longeant la chaude argile d’une Noble Cité. Elle est entourée de hauts remparts sur lesquels court un chemin étroit. Une porte, vers le sud, constituée de briques d’un bleu glacé, brillant, communique avec un pont qui rejoint la rive opposée. Au centre des fortifications, une Haute Ziggourat monte en direction du ciel, son faîte se confondant avec le bleu des nuages, leur légèreté, leur écume céleste. La Tour est plus mince vers le haut, qui s’évase vers le bas. Le bas est de teinte ocre-rouge, la partie centrale est d’un blanc éblouissant, le sommet couleur de pervenche, une infinie douceur à la rencontre de l’air qui vole haut, ne connaît nul arrêt.

   Cependant que cette vision se donnait à vous sous les traits de la merveille, votre corps s’est précisé, affiné, s’est extrait définitivement de ce lourd limon qui vous emprisonnait et vous soudait à la lourdeur immanente du sol. Vous êtes, - par quel miracle ? -, devenu homme parmi les hommes. Car désormais vous ne serez plus seul. Des milliers d’autres ont rejoint leur être, connaissant petit à petit ce qu’exister veut dire, qui n’est jamais que s’extraire du néant, le repousser, ne nullement l’oublier, il est constitutif de qui vous êtes en votre fond, mais le tenir à distance, tout comme on s’éloigne d’un feu ardent, conservant malgré tout quelque chose de sa chaleur, de son rayonnement. Etrange fascination de ce qui attire et repousse, de ce qui est lumière et de ce qui est ombre, de ce qui s’élance en direction du ciel et de ce qui végète dans la lourdeur immémoriale de la terre. Vous serez façonné, toute votre vie durant, autour de cette originelle ubiquité. Elle vous dira constamment le beau et le laid, le bien et le mal, le vrai et le faux. Et vous n’aurez d’autre ressource que de naviguer de l’un à l’autre sans jamais pouvoir décider de vous arrêter plutôt à celui-ci qu’à celui-là. Vous serez, tout à la fois, un être des pôles et de l’équateur, un être du passé et de l’avenir : un ÊTRE. Tout simplement.

   Vous n’êtes plus en votre état larvaire, vous vous extrayez lentement de l’écorce étroite de votre chrysalide ; la beauté, la rutilance de l’imago illuminent la cimaise de votre front, l’ornant des plus hautes vocations humaines. En vous, à la source la plus éminente qui soit, vous percevez les motifs les plus heureux de votre nature. La conscience a allumé sa braise vive, l’intelligence se répand et sème dans la tunique du corps les clartés les plus vives. Vos sensations sont des bouquets de fleurs polychromes, vos perceptions alimentent les merveilleux concepts, vos intuitions ouvrent les belles avenues de l’imaginaire. Vous êtes vous plus que vous puisque porté bien au-delà de vous-mêmes, dans des contrées élargies aux dimensions du rêve ou bien alors d’un réel transfiguré. Vous êtes tout ouïe, penché sur l’inépuisable spectacle du monde. Vous êtes tout ouïe, ceci veut dire que, soudain, alerté par l’imminence d’un secret déployant sa corolle, vous devenez attentif à déceler en vous et hors de vous la mesure prodigieuse de votre essence. Vous en sentez les nervures pareilles à des fils de soie sur le point de tresser la toile dont vous attendez qu’elle vous enveloppe de sa maternelle destinée, vous porte à votre être jusqu’à la limite de ce qui est humainement perceptible.

   De la Haute Tour de la Cité Antique vous percevez, s’élevant en l’air à la façon du vol de l’abeille, quelque chose que vous attendiez, qui vous correspond et, pourtant, vous n’êtes soudain qu’entière étrangeté, vous n’êtes soudain que tout amour, vous n’êtes soudain que cette déclosion à même toute autre déclosion. Depuis les hauts murs percés de multiples oculus, depuis les coursives des couloirs, depuis les chemins en encorbellement, se donne à vous, dans la plus pure effusion qui se puisse imaginer, ce rythme profondément humain de la Voix, cette exception qui n’a nul équivalent, se donne à vous un chant venu du plus profond de ce que « signifier » veut dire, à savoir vous placer en parfaite osmose avec ce qui vient à votre rencontre et vous situe tel ce Vivant doué des plus efficients prodiges.

   Vous êtes cet être doué de PAROLE, cet être de LANGAGE, seule identité à vous-même car ceci vous rassemble, car ceci vous détermine tout le long du sentier de la vie. L’ayant reconnu pour votre essence manifeste, ceci sera le signe patent de qui vous êtes en votre singularité. Votre voix vous est intiment accordée. Votre langage fait signe en direction de votre ton fondamental. Vous êtes encore trop tôt venu pour prononcer entre vos lèvres gourmandes le beau mot de « PASSION », mais vous en sentez déjà poindre, en quelque endroit mystérieux de votre âme, l’étincelle à jamais ouverte selon tout le temps qui vous sera alloué.  Dès que vous serez en mesure de l’exprimer, cette ‘passion’ se déclinera sous la figure unique de ce ‘LANGAGE’ qui sera l’alpha et l’oméga de votre existence. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

Sans langage aucune pertinence ne peut se dire,

sans langage le monde est vide,

sans langage l’homme n’est pas.

  

   C’est très tôt sur le chemin complexe de votre exister. C’est si loin et si présent tout à la fois. Cela murmure et résonne à l’intérieur de vous à la manière d’un chant sacré se déployant sous les voûtes d’un temple. Cela appelle et vous place en des temps effacés que vous faites revivre à l’aide de votre mémoire, ce fil continu qui relie et tresse l’unité de votre être. C’est un matin d’octobre. Dans la campagne environnante, les paysans sont aux champs parmi les terres labourées, leurs sillons brillent sous la douce insistance de la brume. Vous êtes dans votre lit de « La Petite Maison », celle ainsi nommée au simple motif de sa modestie, de sa simplicité. Parfois elle vous fait penser aux maisons de poupées pareilles à celles qui fascinent tant les petites filles du village. Comme à l’accoutumée, vous vous vous êtes éveillé tôt, attentif au moindre bruit de la demeure. Vous avez connu les craquements du bois de la charpente, l’aboiement d’un chien, très loin, première manifestation de la proximité des hommes ; le passage dans la rue des premières voitures, elles glissent sur l’asphalte avec un bruit de chiffon. Dans la chambre attenante, vous avez deviné vos parents parlant à mi-voix, sans doute ont-ils plein de secrets d’adultes à cacher, c’est si mystérieux un adulte avec ses amours, ses soucis, ses colères parfois, ses pleurs et ses rires.

   Vous avez écouté, avec une sorte d’attention quasi religieuse, le ronronnement régulier, souple, de la voiture de votre père, son départ pour la ville voisine où son travail l’attend. C’est précieux un père, c’est rassurant, cela apaise les angoisses, cela assure l’avenir. Puis on a frappé doucement à votre porte, puis la porte s’est entrebâillée, un doux visage est apparu tout entouré du blond cuivré de la chevelure. Vous avez regardé les lèvres de votre mère articuler la phrase rituelle qui ponctue votre réveil, vous installe au seuil de votre journée : « Jacques, mon chéri, c’est l’heure de te lever ! ». Au plus haut, le langage. Ces quelques mots ont bruissé longuement dans la conque de vos oreilles, ont rencontré d’autres mots similaires, des mots d’amour, des mots d’éveil. Les mots du père sont plus « durs », plus tranchés, ils sont les mots du-dehors, les mots de l’autonomie, de la socialisation. Les mots de la mère sont des mots de source originelle, des mots du-dedans, des mots qui tressent en vous la longue et ineffable corolle des sentiments. Ils sont des flocons légers, un lumineux grésil, un photophore éclairant l’intimité de votre chair, ils ricochent longuement le long de l’irisation de votre peau, ils frémissent quelque part du côté de votre jeune conscience, ils lui donnent des points d’appui, ils insufflent en votre âme une longue et nécessaire nostalgie car, jamais, nul ne revient de l’enfance, il y trop de richesse, trop de découverte qui, jour après jour, ourdissent la toile précieuse des significations.

    Maintenant vous prenez votre petit-déjeuner en tête à tête avec votre mère. Un repas en « amoureux », en somme. Le « mythe d’Œdipe » n’aura pas été inventé pour rien. Vous parlez de tout et de rien, du temps qui est frais, des premières feuilles qui tombent sur le gravier du jardin, des jeux que vous faites à l’école. Votre mère écoute avec tout le talent que met une mère à écouter son enfant, c’est-à-dire comme si elle était elle, mais elle-en-vous, en une seule et unique réalité. Le lien est si fort, l’amour si grand que rien de plus beau ne lui pourrait être comparé. Votre sac est prêt. Maman a pris soin d’y glisser quelques délicieux marrons grillés que vous croquerez à la récréation, les partageant avec vos camarades. Un genre de « châtaigne de l’amitié », ce fruit si noble que vous prenez grand plaisir à cueillir dans le silence des bois.

   Quelques pas seulement à faire pour gagner l’école. Votre village vous plaît, Beaulieu est à votre mesure, un terrain de jeu idéal pour accueillir la curiosité de l’enfant que vous êtes. La juste mesure des choses. Une modeste rivière, une falaise de craie, le village posé sur le bord de cette belle blancheur qui, sans doute aujourd’hui, dans votre âge accompli, se donne en tant que dimension native, virginale. C’est cette image originaire qui vous accompagnera votre vie durant. Tous les prolongements ultérieurs, toutes les métamorphoses, les agrandissements, les fleurissements des modernes lotissements ne seront que de curieuses anecdotes, des greffes ne « prenant pas », des ajouts paradoxaux qui ne seront jamais que de pures fictions n’entamant nullement le réel de jadis. Seulement celui-là est beau. Seulement celui-là est vrai. Il existe avec plus de réalité encore, l’imaginaire ayant comblé les lacunes, exhaussé au plus haut la margelle infrangible des souvenirs.

   Vous avez poussé la porte métallique de la cour d’école. Elle a grincé dans un ton qui vous est familier. Oui, les choses aussi ont leur langage ! Vous êtes le premier arrivé. Une habitude se doublant du plaisir de la solitude en attendant la joie de voir arriver vos camarades. Vous aimez bien cette heure alanguie, cette heure qui n’en est pas une, qui ne possède ni ombre, ni contours et qui, par ce motif, est heure de totale liberté. Cet espace est à vous, entièrement à vous. Il est un point de passage entre le refuge maternel de la maison et l’ouverture au monde de la salle de classe. Bientôt les premiers élèves, bientôt les premiers jeux de billes, les rondes des filles. La cour est une ruche joyeuse que l’arrivée de Monsieur Chaliès, l’instituteur, ne trouble nullement. La cour salue en chœur comme s’il était un père bienveillant. La cour aime  sa façon d’être si simple, si spontanée. Son autorité est acceptée car elle est fondatrice de la réussite scolaire qui précède la réussite sociale.

   Vous êtes assis à votre pupitre, celui qui est près de la fenêtre badigeonnée au blanc d’Espagne, la fenêtre qui donne sur la rue. Vous aimez bien cette place près de l’estrade du maître, sa proximité est si rassurante, si pleine et entière. La matinée débute par la lecture. C’est toujours une joie que d’ouvrir le vieux manuel scolaire, le « Souché » à la couverture parme, défraîchie (des générations d’élèves l’ont eu en mains, ce manuel devenu un « classique »), il porte en sous-titre la mention « La lecture littéraire et le français ». C’est ce livre qui a déclenché en vous cet amour inconditionnel en direction de la littérature, cette passion pour l’écrit, elle ne vous quittera jamais. Infinie reconnaissance en direction du maître de vous avoir « inoculé ce virus », non seulement il n’est nullement nocif, mais, bien au contraire, il nervure toute une existence, il assure un destin de ses plus précieuses racines. Vous aimez bien entendre la lecture parfois ânonnante, laborieuse de vos camarades de classe mais surtout la voix forte, assurée, grave de Monsieur Chaliès qui contraste de toute sa hauteur avec ces timides essais de dire le monde selon la voix des grands écrivains. Souvent, lorsque vous rentrez à la maison, après avoir joué, goûté, fait vos devoirs, vous lisez avec bonheur quelques pages du « Souché », elles chantent encore en vous telle une harmonie qui n’aura nulle fin. Si le paradis existe, alors vous le voyez tapissé d’arbres merveilleux dont chaque feuille porte en elle, la justesse d’un texte, l’humour délicieux d’un chapitre, la poésie délicate d’un Romantique. Encore en vous des pages entières, moments d’inoubliables anthologies.

     [Incise - C’est si bien d’être habité par le langage, de l’écouter parler au-dedans de soi, il est un ami fidèle, un compagnon des moments de joie tout comme des moments de tristesse. C’est lui qui guide la pensée, formule la matière des rêves éveillés, bien plus que ne pourraient le faire les images. Ces dernières, si elles ne s’appuient sur des mots demeurent des canevas vides, de simples plans sur la comète ne pouvant trouver le site de leur effectuation. Lorsque, dans notre cité intérieure, nous regardons une image, fût-elle des plus exactes qui soient, notre esprit ne demeure nullement inerte, une activité langagière sous-jacente s’y dessine à la manière d’un commentaire : « Que c’est beau ! » ; « Etonnant tout de même ! » ; « Infinie tristesse ». Les mots sont le tissu habituel qui manifeste les états d’âmes, les fait paraître, accomplit l’entièreté de leur sens. L’image n’est là qu’en tant que paysage, elle constitue un fond, elle n’est qu’une proposition esthétique sur le fond de laquelle se plaque le texte humain, lequel est un genre de scolie appliqué à la dimension visuelle, un agrandissement, si l’on veut, un exhaussement.]

   Parmi les textes que Monsieur Chaliès vous faisait lire aussi bien qu’étudier, vous en retenez un dont l’évocation est récurrente dans vos écrits, ce qui veut dire que vous n’êtes nullement maître du langage, mais que c’est bien lui qui vous possède, lui qui vous « dicte sa loi ». Une loi cependant infiniment consentie. L’extrait ci-après trouve son origine dans l’œuvre sublime du « Génie du christianisme » de Chateaubriand :

    « Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. »

   Ce texte d’anthologie (tiré de la description, par Chateaubriand, des paysages sublimes des Chutes du Niagara, dans « Le Génie du Christianisme »), fut pour vous un réel éblouissement. Cette prose si poétique vous arrachait à la pesanteur terrestre pour vous remettre, directement, à cet espace céleste tellement évocateur d’une subtile spiritualité. Soudain toute matière s’allégeait, devenait brume floconneuse, air léger, vol de la feuille cuivrée dans le crépuscule automnal. Assurément, les mots de « l’Enchanteur », ont semé en vous les germes de la beauté du langage écrit lorsque, porté à sa plus belle efflorescence, il devient œuvre d’art située en sa plus étincelante cimaise. La première apparition de ce texte sur la toile libre de votre conscience remonte si loin dans le temps que vous n’en avez plus guère qu’un souvenir flou, un genre de tremblement, d’irisation, de frôlement au large de votre corps. Evoquant ces heures fastes aujourd’hui, vous ne pouvez que ressentir un trouble délicieux recueilli au sein même de votre chair. Vous vous imaginez assez bien, aux alentours de vos dix ans, écoutant avec ferveur la diction du maître d’école faisant vivre avec enthousiasme les phrases du natif de Saint-Malo. Vous pensez qu’un long frisson devait courir sur votre peau et s’il n’est, ce frisson, que pure invention de votre imaginaire, alors vous en faites le don à l’enfant que vous étiez, sûr que sa présence hallucinée en tirera les plus essentiels mérites.

   Tout était contenu dans cet extrait pour vous faire aimer passionnément la littérature. Vous découvriez, dans l’extrême condensation de l’écriture, dans la richesse inouïe du lexique, tout ce que la poésie disait dans son essence dont les métaphores si riches posaient le fondement. Il n’y a pas de poésie sans métaphore. Il n’y a pas de poésie sans image qui envahisse la conscience du lecteur. Il n’y a pas de poésie sans emportement de son être hors ses propres frontières. A la lettre, la poésie « défenestre » celui qui s’y voue corps et âme, la monade existentielle retourne sa peau, s’expose au-dehors, renonce à son étrange clair-obscur pour surgir dans l’émerveillement de la pure lumière. Lire en poésie, c’est être exposé en son entier au tonnerre, à l’éclair, au coup de fouet. Si la poésie est portée à son acmé, elle ne laisse nullement le lecteur indemne, elle bouleverse son sentiment esthétique, elle place la beauté au centre de la cible du regard, elle impose une exigence de vérité. La poésie est vérité ou bien n’est pas. Elle est de l’ordre de la révélation, certes une « révélation » bien païenne mais qui ouvre celui-qui-lit au chant continu du monde, à son bruit de source originelle. Lisant ces quelques lignes de Chateaubriand, les méditant en l’intime de votre espace intérieur, vous ne pouviez qu’être bouleversé par la puissance d’évocation des mots. Tout y figurait que votre jeune âme attendait, tout comme vous attendiez le sourire de maman à votre réveil dans la modeste chambre de « La Petite Maison ».

   Tout y était, ceci veut dire la royauté de la nuit pareille à une perle venue du lointain et fascinant Orient, la présence des « hautes montagnes » ces figures s’il en est de la transcendance du réel quand il se pare de vertigineuses altitudes, que son sommet tutoie les « nues ». Et, ici, en raison d’une étrange homophonie où « nue » évoque le nuage aussi bien qu’une forme « nue », donc une pure nudité, donc une manière de vérité primitive, de naissance à soi dans l’écriture de l’autre. Oui, être en poésie c’est renoncer, au moins le temps d’une lecture, à ce qui blesse, moissonne les cœurs, place le corps au bord de l’abîme. Être en poésie est nécessaire ressourcement, c’est là la mission des mots lorsqu’ils sont proférés dans l’essentiel, ils désoperculent la coquille dense de l’exister, ils illuminent le chemin de sa propre avancée et des étoiles s’allument sur la pointe des buissons, des pétales embaumés vous frôlent de leur neuve fragrance. Alors l’on redevient cet enfant naïf, disposé au vent, à la marée, à l’arbre de la clairière, au trajet de la comète au plus haut du ciel.

   Ceci veut signifier que vous avez rejoint le site admirable de ce qui se donne dans la pure gratuité, que votre esquisse s’est dévêtue de ses strates de ténèbres, que votre chair est devenue transparente à elle-même, que vos mains ne saisissent plus, comme dans la prose poétique de Chateaubriand, que des « zones diaphanes de satin blanc », des « flocons d’écumes », « des gerbes de lumières ». Oui, la poésie vécue avec intensité (comment pourrait-il en être autrement, sauf à confondre poésie et énonciation vernaculaire ?), dépouille de soi mais pour atteindre ces régions éthérées où ne volent que les aigles royaux, où ne souffle qu’un immatériel zéphyr, où l’âme connait enfin l’ivresse de son propre envol. Icare volant à jamais au plus près des cieux, la terre est si loin que, jamais, il ne pourra rejoindre. Oui, en ces temps illisibles que l’enfance est devenue, lisant dans le palimpseste surchargé du temps, c’est bien ceci que vous sentez percer jusqu’à vous : une subtile joie, sans doute la même que celle qui habitait le poète lorsque, dans la fièvre de sa création, il ne connaissait que les princières altitudes, les courants « déployant leurs voiles », l’effusion d’un bonheur se suffisant à lui-même. Oui, vous savez l’envol, oui vous savez le dépliement du lyrisme, oui vous savez son insoutenable brûlure lorsque, plongeant à nouveau dans les ornières étroites du réel, il n’apparaît plus qu’à la façon d’une toile flottant en l’air de tout le poids de son insoutenable inutilité, elle faseye longuement ne se souvenant plus de l’origine même de son flottement. Alors, en vous, au-dedans de votre plus intime faveur, vous ne cessez de murmurer ces quelques mots qui claquent telle une injonction : Au plus haut, le langage.

      Oui, le Chateaubriand du « Génie » vous fascina par son style inimitable, par son habileté à vous projeter dans ces paysages étranges du « Nouveau Monde ». Un long laps de temps s’écoula, empli de lectures diverses. Puis c’est au lycée, dans la classe de Christian De Brouder, excellent professeur de lettres modernes, que la littérature s’affirma d’une manière encore plus impérieuse. Ce que Monsieur Chaliès avait commencé à installer à l’école primaire, Monsieur De Brouder le renforçait, l’amplifiait au lycée, de si belle manière que les textes littéraires éclipsèrent tout autre forme de savoir. Les célèbres manuels « Lagarde et Michard » devinrent votre unique viatique, tout le reste passait au second plan dans une zone indistincte dont vous pensiez n’avoir à tirer que de maigres satisfactions. Des heures durant, penché sur les pages serrées consacrées aux « Grands Auteurs Français », vous donniez à cette matière belle entre toutes, ses « lettres de noblesse ». A cette époque d’invasive passion, vous commandiez régulièrement des ouvrages d’occasion à la « Librairie Lardanchet » à Paris. Quelle joie alors d’attendre le passage du facteur, de le voir déposer dans la boîte aux lettres, ce paquet tant attendu. Dans les rayons de votre bibliothèque actuelle, quelques vestiges de ces temps anciens. Ils possèdent, bien entendu, une valeur littéraire incontestable, mais aussi, mais surtout une valeur affective ineffaçable. Le très grand intérêt que vous portiez à Rousseau parmi les grands auteurs du XVIII° siècle se traduisit par l’achat et la lecture de nombreux livres du « Citoyen de Genève ». Vous en lisiez de longs passages, parfois tôt le matin, avant de partir au lycée.

    Feuilletant maintenant « Les Confessions », ce livre aux feuillets jaunis, le haut des pages garde encore la trace du coupe-papier qui en délivra les cahiers, parcourant au hasard les milliers de signes noirs si fascinants, votre attention est attirée par un passage entouré au crayon. Habitude ancienne de souligner les « morceaux d’anthologie » (vos livres actuels en portent de nombreux stigmates), et, ici, il s’agit bien de ceci, à savoir un passage remarquable qui, étrangement, consone parfaitement avec ce qui vient d’être dit concernant l’amour de la littérature. Ce texte se situe au Livre Premier (1712-1728) :

   « Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi.

   En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. Ces émotions confuses que j’éprouvais coup sur coup n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir. »

   A ce texte tellement révélateur de la passion de Rousseau, il convient d’ajouter, en guise de commentaire, ces belles remarques de Marie-Paule Farina dans son livre « Rousseau, un ours dans le salon des Lumières » :

   « Je ne peux m’empêcher de sourire et de penser à l’enfant qui jusqu’à sept ans lut avec son père, des nuits entières, tous les romans contenus dans la bibliothèque de sa mère morte en lui donnant naissance puis lut à haute voix à son père les livres plus sérieux de la bibliothèque du grand-père pasteur en particulier Plutarque, c’est cet enfant que j’entends là, cet enfant prenant conscience de lui-même déguisé en héros de roman sauvant quelque princesse ou en grand homme grec ou romain ‘aux yeux étincelants et à la voix forte’. »

   Reprenant possession de ce texte aujourd’hui, vous mesurez toute l’ampleur qu’il avait dû représenter au seuil de votre adolescence. C’est étonnant le pouvoir que possèdent les mots sur une jeune conscience. Les mots vous forment, vous bâtissent de l’intérieur. Partout ils jettent leurs lianes, partout ils accomplissent la mesure de votre existence. Comment, sans les mots, quelque chose comme un souvenir pourrait-il exister ? Comment une sensation pourrait-elle prendre corps ? Comment un état d’âme se traduirait-il ? C’est bien là la force du langage que de nous doter d’une architecture, d’assembler le divers en un seul et même lieu, de faire du monde qu’il devienne visible, qu’il se donne en tant qu’espace de sens. « Je sentis avant de penser », tel est le postulat énoncé par Jean-Jacques. C’est bien là un accord que vous établissiez avec lui et ceci depuis le plus loin du temps.

   Lors de vos longues promenades en solitaire du côté de la rivière, vous n’étiez attentif qu’à ceci : la levée hésitante du jour parmi le peuple des buissons, la fuite de l’oiseau surpris au nid, le jeu du vent ridant l’onde, la douce agitation des feuilles dans la peupleraie, la chute de l’eau sur la roue à aubes du moulin. Sans doute est-ce pour cette raison d’un commun ressenti que vous aimiez découvrir toute cette climatique délicate dont l’auteur de « L’Emile » possédait le secret. Une sensibilité à fleur de peau, une chair d’écorché, le parcours incessant d’un chemineau qui, jamais, ne trouve de halte à sa convenance, dont la constante recherche d’une assurance de soi détermine tous les actes jusqu’au plus discret, au plus modeste. Oui, le génial Rousseau est le précurseur de bien des choses et, au premier chef, de ce romantisme qui toujours vous passionna, orienta vos choix de lecture, mais aussi bien la recherche des paysages, l’émotion libre au bord des choses.

   L’apprentissage de la lecture est pure merveille dont seul un faible fanal subsiste à l’horizon de votre mémoire. Vaguement vous vous souvenez de votre première institutrice, de sa chevelure blonde frisottée, de ses blouses de maîtresse d’école bien plutôt que de la manière dont elle vous accompagna sur les beaux rivages du langage écrit. Concernant cet apprentissage, aux temps lointains où le texte fit son surgissement dans votre vie, il existait un genre de mythologie entourant l’accès à la lecture. Il était de bon ton qu’un aïeul, grand-père ou grand-mère, le soir devant un feu de cheminée, vous prenant sur ses genoux, ânonnant en chœur avec vous les phrases simples du manuel de classe, vous initiât aux rudiments du texte écrit, ce dernier étant auréolé du double prestige de la littérature et de l’amour petit-filial que vous portiez en leur direction. Né dans une ferme, au milieu de grands-parents aimants, seul demeure le souvenir de cet amour et nul autre vous installant dans la joie de lire. Il y a des images d’Epinal dont il faut savoir se libérer, elles ne sont que pures anecdotes, écume se dissolvant au contact de l’air, aussi doux soit-il. Mais peu importe, l’essentiel est bien que cette passion ait trouvé jadis le lieu de son éclosion.

   Vos conceptions au regard de l’acte de lire sont tellement coalescentes aux idées de Rousseau que le simple fait de commenter quelques phrases de ce grand auteur, revient à exprimer vos propres idées sur ce sujet. 

   « La conscience de moi-même ». Oui, ceci paraît constituer l’un des thèmes fondateurs de la lecture. Bien évidemment, cette fameuse « conscience de soi » n’attend nullement d’être fécondée par le seul langage écrit, elle se révèle bien en amont au travers des sensations et des perceptions. Cependant, ce qu’à de singulier la lecture, c’est qu’elle vous met en rapport direct, conscience contre conscience, avec un écrivain dont vous partagez les intimes confidences. Bien évidemment ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un livre de « confessions » car alors, vous êtes l’oreille privilégiée qui recueille les secrets, les doutes, les enthousiasmes de celui qui se confie à vous. En ce qui concerne votre apprentissage, vous vous souvenez combien votre précieux « Souché » de la « Classe de Fin d’Etudes », imprima en vous « ces émotions confuses » dont parle Rousseau, lesquelles ourdirent la trame de votre propre sensibilité. Ce que le réel ne pouvait vous apporter au motif que les expériences qu’il propose sont toujours nécessairement limitées, le livre vous l’offrait au centuple parmi le peuple serré de ses milliers de signes. Sans le « Souché », comment auriez-vous pu connaître la savoureuse et mélancolique description d’Anatole France dans « Le livre de mon Ami », savoir qui il était enfant, traversant un matin d’automne le Jardin du Luxembourg, « gibecière au dos », se hâtant de rejoindre le collège dans ces « premiers jours d’octobre » si beaux et si tristes à la fois ?

   Sans le « Souché », comment le Lamartine de ses jeunes années eût-il pu se rendre présent, loin là-bas, dans la maison de Milly alors que la nuit frappe aux volets, qu’un « chien ami » lance son aboiement au milieu des plis obscurs de l’ombre ? Comment cette si belle évocation d’une soirée consacrée à la lecture eût-elle pu vous rejoindre ? Mais écoutez plutôt :

   « Mon père lit à haute voix : j’entends encore d’ici le son mâle de cette voix qui roule en larges et sonores périodes, quelquefois interrompues par les coups de vent contre les fenêtres. Ma mère, la tête un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur l’un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. »

    Lisant ceci enfant, vous comprenez mieux ce que la lecture a d’unique et déjà, au plus profond de vous, vous sentez se déployer les lames de fond d’une irrésistible passion.

   Sans le « Souché », comment la lame de la tragédie humaine se fût-elle immiscée en vous, vous dévoilant ce que l’existence recèle de joies mais aussi de drames ? :

   « Nuit du 21 août 1944 …La nuit a été prodigieuse, noire et silencieuse. Les Allemands ont achevé de faire sauter leurs dépôts de munitions, tiré les derniers feux d’artifice de leur défaite. Rien que les branches d’arbres qui battaient dans le jardin. Et, vers deux heures, une grosse pluie d’orage. » - (Jean Guéhenno – « Journal des Années Noires » – 1940-1944).

   Alors, pour finir, faut-il déduire de l’énonciation de Jean-Jacques, « des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir » que l’une des fonctions essentielles de la lecture est cathartique, thérapeutique et que, somme toute, lire n’est jamais que tenter de guérir d’une maladie existentielle ? Rien ici ne sera décidé au simple motif que chaque acte de lecture est singulier, que nul n’en connaîtra jamais les sources éloignées, les textes se situent au centre de confluences multiples dont une possible origine ne pourrait être tracée qu’à titre d’hypothèse. Laissons les chefs-d’œuvre dormir dans leurs « linceuls de pourpre », là seulement est leur vrai lieu.

   Si, pour vous, une fois la passion de la lecture découverte, cette dernière occupa le plus souvent le devant de la scène, cependant de longues périodes de latence en trouèrent la toile, de longues « traversées du désert » la portèrent à la limite d’un effacement. Factualité de toute existence, occupations prenantes, surgissement d’autres motivations esthétiques, lesquelles, pour n’être nullement concurrentielles, jettent une ombre passagère sur les livres. Puis, dans le sombre défilé des jours, soudain une lumière jette son éclat, une clarté se lève qui réactualise la passion. Elle n’était nullement éteinte, seulement en sommeil. Alors il faut regarder la résurgence avec joie, lui donner de nouvelles assises, chercher dans le tissu dense des rentrées littéraires, la perle rare, débusquer le joyau qui fera son inépuisable feu de Bengale. Au plus haut le langage.

   Rentrée littéraire, année 1975 - La récolte est bonne, les vendanges s’annoncent prometteuses, il y aura du vin, il y aura l’ivresse. Votre impatience de lire à nouveau n’a d’égale que la vitrine du libraire affichant des ouvrages prometteurs que vous lirez en une sorte d’ivresse, il y a si peu de temps à perdre lorsqu’on rencontre à nouveau la beauté. Nul titre ne vous échappera et votre immersion aura pour noms : « La vie devant soi » d’Emile Ajar ; « L’homme de sable » de Jean Joubert ; « Le maître d’heures » de Claude Faraggi ; « Le voyage à Naucratis » de Jacques Almira ; « L’amant de poche » de Voldemar Lestienne. Tous vous ravissent, tous vous procurent un égal bonheur. Amis retrouvés avec lesquels on se sent bien, amis avec lesquels on voudrait que les soirées, jamais ne se terminent. Un livre, cependant, se détache des autres. Question « d’affinités électives », de ressenti, de poésie, de thème sensible abordé dans ce magnifique roman à qui l’on attribuera le Prix Renaudot. Alors ici il faut développer, effectuer une pause, explorer l’ouvrage d’une manière plus intime. La quatrième de couverture de l’éditeur résume parfaitement le contenu de cette fiction qui vous a bouleversé :

    « Sur une côte basse, entre la mer et le marais, une ville inachevée peu à peu s'enlise et seuls quelques rôdeurs hantent les cavernes de ciment où, le soir, s'allument des feux. Autour de ces " ruines modernes ", un désert d'eau, de sable et de vent.

   Comment en est-on venu là ? C’est la question que se pose le narrateur, qui fut aussi l’un des protagonistes du drame. Des années plus tard, il s’établit à proximité de la ville, dont il lui appartient, pour porter témoignage et se délivrer lui-même, de raconter l’histoire. Il y a ce qu’il sait, ce qu’il devine, ce qu’il rêve : la trame de son récit mêlera donc le document et l’hypothèse, le passé et le présent, le réel et l’imaginaire.

   Pourquoi le projet ambitieux de l'architecte Simon Durbain, dont il était l'ami et le collaborateur, a-t-il finalement échoué ? Homme de sable dans une ville de sable, il devient la victime des forces qu'il déchaîne : les éléments, les indigènes du marais, les femmes, les sorcières, les oiseaux... Sans parler des hasards, des étroitesses et des trahisons dans son propre camp. Deux mondes s'affrontent sourdement, puis jusqu'à la violence. La chute de Simon Durbain sera exemplaire et tragique.

   Dans ce roman s'imposent les personnages, les paysages et les courants secrets qui les parcourent. On trouvera cependant, derrière les images, une méditation sur l'histoire et plus particulièrement sur notre société contemporaine, ses illusions, ses faiblesses, ses chances - en renouant avec les forces profondes - de se modifier et de survivre.

  « L’Homme de sable » est un grand roman. Cette grandeur tient à une puissance d’évocation que peu d’œuvres montrent, ailleurs, et tient à la beauté lyrique et tendue d’une langue qui résout, pour son compte, l’antinomie de la poésie et du réel. Oui, « L’Homme de sable » est un roman réaliste. Oui, « L’Homme de sable » est un roman poétique. Le mélange, ici, atteint la perfection, qu’on éprouve dans l’enchantement. »

   Déjà, la lecture de ces quelques mots vous avait installé dans une sorte de méditation poétique dont vous saviez qu’elle était la prémisse d’une lecture investie au plus haut point. Toujours vous avez été fasciné par ces rapides synthèses qui résument, en peu de mots, l’essence d’un texte. Les mots ont un tel pouvoir quand ils sont utilisés dans leur sens plein, exact, à la place qu’ils doivent occuper en un temps et un espace déterminés. Certaines critiques, pensez-vous, constituent une esthétique au second degré, à savoir une beauté plaquée sur une autre beauté.      

   L’ouvrage que vous retrouvez avec une belle émotion, au milieu de votre pile de livres, vous le feuilletez, en lisez un paragraphe ici, un autre là, au hasard. Vous butinez en quelque sorte et votre intuition vous pousse à reconnaître les endroits marqués d’une croix au crayon, ils sont vos points de repère anciens, les amers qui pointent les passages les plus précieux. Alors, dans le temps qui est le vôtre, ici et maintenant, vous prenez soin de recopier avec fidélité ces phrases qui en leur temps, et aujourd’hui encore, déposent en vous un bien précieux nectar.

   Premiers mots du livre : « La côte est basse, sablonneuse, hérissée de maigres tamaris : une bande de terre étroite, entre la mer et le marais, et que l’on dirait fragile au point de redouter pour elle les violences de la tempête. Et j’ai vu, certains jours d’hiver, au point critique du solstice, les vagues se ruer dans les passes des dunes, franchir la route, s’étaler sur les pâtures, poussant jusqu’aux lagunes leur frange d’écume et d’épaves. Pourtant la terre tient. Mieux encore, elle se renforce de cet apport de sable, d’algues et de roseaux. Chaque année, elle gagne même un peu plus sur l’eau, et les vieux crachent sur le sol, là où jadis, enfants, ils pêchaient l’anguille et le muge. »

   Cette description à l’initiale de la fiction, vous la trouviez, hier comme aujourd’hui, empreinte d’un étrange magnétisme comme si le tout du marais, de la mer, des hommes, tout de cette vie à la fois terrestre et maritime, cette vie âpre se disait à l’aune du sable, de la dune, de la vague. Une manière de géométrie élémentaire qui traçait les lignes de force d’un peuple singulier, d’une terre mystérieuse postée à la proue des flots, exposée aux tempêtes, cadre unique où dresser les tréteaux d’une moderne dramaturgie. Ces lieux intermédiaires, ces lieux de passage d’un monde à l’autre sont des genres d’utopies, des aires interlopes, floues, semblables à ces zones grises des grandes banlieues urbaines, il y flotte un air d’infinie tristesse propice à tout événement dont nul ne pourrait anticiper la venue, tragédie humaine, prostitution, trafic de stupéfiants, comportements erratiques, perte de l’essence de l’homme en de bien dommageables contrées. Dès les premières lignes, vous saviez que le sort de « Callages », cette ville de tous les prodiges autrefois promise au plus radieux avenir, maintenant la proie d’une lèpre envahissant ses orgueilleuses pyramides de ciment, que son sort donc était irrémédiablement fixé dans une immobile éternité, qu’une population de marginaux y établirait son campement, qu’en filigrane apparaitrait l’existence des protagonistes qui, ayant cru un instant dresser une architecture de rêve, n’avaient abouti qu’à donner vie à cette sorte de Jéricho dont les murs ne résonnaient plus que de l’inconséquence des hommes, de leur incessante et inassouvie paranoïa, de leur mégalomanie qui lançait en plein ciel des Babel de carton-pâte. C’est ceci la grande force, l’énergie d’une écriture placée à l’incipit d’un récit, que de créer les fondations autour desquelles tout le livre girera comme un satellite autour de sa planète. Tout y est déjà contenu en germe. Tous les destins des personnages y prennent place. Tous les cheminements ultérieurs de la narration y sont semés telles des graines qui, plus tard, germeront, donneront son ton et sa consistance à la totalité de l’œuvre. En quelque manière, commencer une histoire, c’est déjà y inscrire le point final. Entre ces deux termes chaque péripétie, chaque intrigue trouveront la place qui leur revient en propre.

   Puis vous vous arrêtez longuement sur les pages seize et dix-sept, vous les trouvez si admirables. Elles parlent du narrateur qui revient sur les lieux où, autrefois, en compagnie de son ami architecte, Simon Durbain (d’urbain, urbanité ?), il participait à l’édification de cette ville devenue ville-fantôme, cet espoir fou métamorphosé en simple folie irrémédiable. Plus rien ne renaîtra des cendres de « Callages » que le constat amer des illusions et faiblesses de l’homme par où il atteint l’absurde même alors qu’il pensait tutoyer le génie :

   « En effet le soleil déclinait lorsque, franchissant la dernière dune, je me suis tout à coup retrouvé sur le port : sur ce qu’il en reste plutôt, car de longues langues de sable l’ont envahi, gommant les quais, les appontements, cernant quelques voiliers pourrissants où flottent des guenilles. Les toits des hangars ont été arrachés, et là, fouettés par les vents marins, s’enlisent les grandes machines dont nous étions si fiers : tracteurs, bulldozers, scrapers et grues. Elles étaient uniformément peintes d’un orange vif dont subsistent quelques vestiges, mais c’est le jaune sale de la rouille qui triomphe, et, sous l’ongle, le fer s’écaille, rongé par le sel. Les pyramides ont tenu, et la capitainerie, sur l’autre môle, semble elle aussi presque intacte. Pourtant une coulée de sable, un vaste plan incliné, modelé par le vent, a envahi les premières terrasses, se déversant par les vitres brisées, les portes rompues, comme si la plage elle-même, s’arrachant à la mer, était montée à l’assaut des murailles. Près de la pyramide inachevée, une grue géante, restée debout, tourne lentement. De l’église, on ne voit plus que le toit.

   Je me suis approché. Des mouettes gémissaient au-dessus de l’étang. Une fumée montait d’une terrasse, et il m’a semblé entendre des voix. Puis, comme la nuit tombait, un feu s’est allumé, un autre, d’autres encore, sur les balcons, comme à l’entrée de cavernes. Un enfant est apparu à la crête d’une dune et, m’apercevant, a détalé. Des visages ont surgi, hirsutes, basanés ; j’ai reconnu le dialecte des Gitans. Les feux brûlaient plus haut, illuminant les façades ainsi que de gigantesques escaliers dans le crépuscule. »

   Lisant ces pages, votre sentiment se partageait entre appel poétique du paysage camarguais évoqué dans la fiction et une sorte d’abattement face à ce désastre que décrit « L’Homme de sable » mais qui, peut-être, n’est ruine qu’en apparence. Car, dans cette colonisation d’une nature sauvage par l’homme, où se situait le pire : dans l’édification de ces modernes ziggourats devant accueillir des grappes de touristes ou bien dans l’enlisement, l’ensablement de ce délire architectural ? Bien entendu l’allusion était transparente et « Callages » n’était qu’un autre nom pour « La Grande Motte ». A l’époque, de tels projets vous fascinaient au sens étymologique de « faire des charmes, des enchantements », mais le plus propre des « enchantements » est de porter en eux l’abîme qu’ils dissimulent sous une face riante. L’épiphanie d’un visage n’est jamais que son teint de surface et, derrière le masque, toujours, veillent une intention inavouée, un dessein qui, parfois, prennent la dimension terrible du funeste. Si La Grande Motte vous fascinait, c’est bien en raison du regard intéressé que vous portiez sur l’architecture en général. En particulier, l’œuvre de Le Corbusier vous apparaissait géniale, marque insigne d’une modernité des plus accomplie. Le double réel de « Callages » vous mettait mal à l’aise au motif de la foule qui, déjà, s’y pressait, défigurait l’édification de ces ruches géantes qui auraient pu briller au cœur même de leur solitude, mais aussi atteignait le rivage maritime qui se voyait préempté avec autant de considération qu’aurait pu en recevoir un quelconque terrain vague abandonné des hommes.

    Si votre lecture était d’abord littéraire, néanmoins s’y imprimait un arrière-fond d’évidente critique sociétale. Encore aujourd’hui, quand bien même un recul temporel gommerait quelques unes des aspérités les plus fâcheuses de ce résidentiel touristique, vous campez sur vos positions. Combien il eût été préférable, d’après vous, de laisser la Camargue au flottement de ses tamaris, à l’intimité de ses graus, au miroitement de ses lagunes, à la lenteur de ses roubines semées d’iris, de joncs, de roseaux. Laisser la Camargue à ses milliers d’oiseaux, au peuple élégant des flamants roses, à ses chaumières de gardians, aux troupeaux écumants de taureaux. « Callages » dans la fiction, La Grande Motte dans le réel sont deux aberrations identiques. Certes La Grande Motte est en lisière de la Camargue, mais ceci n’y change rien, vous voyez en elle un voisinage gênant. Lors du plein été, le damier des marais, celui des étangs, les sols blancs des sansouires, les oiseaux marins n’auront plus nul repos, le tourisme de masse est un dangereux prédateur. Il faut instaurer une charte afin que la nature puisse demeurer en elle, au sein même de sa liberté. C’est là une simple question d’éthique.

   Mais il vous faut revenir au texte de Jean Joubert, en tirer quelques commentaires qui, sans doute, seront aussi autant d’enseignements. Les mots de l’écrivain sont vifs, ses descriptions presque chirurgicales, ses constats ceux d’un homme de culture, peut-être d’un archéologue qui, revenant sur des traces de fouilles anciennes, ne trouve plus qu’un vaste champ de ruines fumantes. C’est un spectacle de désolation que rencontre le narrateur. La radiographie est sévère. Les clichés ne laissent plus paraître que quelques nervures étiques, des temples à moitié démolis, quelques vestiges anciens qui pourraient témoigner de ce qu’est l’effacement d’une civilisation dès lors qu’ivre de ses propres projets, elle s’effondre sous le poids bien trop lourd de ces derniers. En un espace, somme toute restreint, celui qui découvre l’ancien chantier pharaonique, ne fait que chuter de Charybde en Scylla. Plus rien ne reste que le souffle acide du néant. Plus rien ne demeure que l’impéritie des hommes, leur hâte à se précipiter dans les fosses de l’absurde.

   Dans le soleil qui décline, les visions sont fantomatiques, à la limite d’une hallucination. Images pareilles à celles qui résument le passage d’une tornade, la furie d’un cyclone. Des voiliers, ces hautes figures de l’orgueil humain, n’ont plus pour pavillon que de vaines guenilles qui flottent dans un air sans consistance. Des hangars, qui sans doute abritaient la puissance infinie des machines, voici qu’ils ne montrent plus que des toits éventrés, identiques à des corps mutilés, inutiles, membres battant au vent mauvais d’un devenir sans horizon. Les couleurs elles-mêmes ont été attaquées, comme s’il existait un symbole attaché à la décoloration (perte du sens ?), à l’usure (image des chairs corruptibles aussi bien humaines que matérielles ?), l’orange, cette couleur solaire par excellence, la voici condamnée à n’être plus qu’un jaune roturier qu’attaque une rouille agressive, vengeance du périssable sur ce qui se donne en tant que précieux, inaltérable. Etrangement, dans ce spectacle de haute désolation, une pyramide « a tenu », image sans doute de la vanité humaine face à ce qui s’acharne sur elle et la combat dans un pugilat bien fratricide. Ici, il convient de se questionner sur les conduites des sujets, sur la finalité des desseins humains, sur la façon plus ou moins éthique d’habiter la terre. Que signifie donc cette effigie de béton dressée face au vent de l’adversité ? Est-elle la figure du génie humain foudroyé au faîte de sa gloire ? Nous montre-t-elle le grand désarroi des créateurs de rêves lorsque ceux-ci s’effondrent, que le navire prend l’eau de toute part ? Est-elle la figure dressée en direction du ciel, pareille à un défi que les hommes auraient adressé aux dieux eux-mêmes ? Est-ce ce qui reste d’un entêtement fondé en dehors de toute raison ? Serait-ce le résultat de la manigance d’un sombre destin, une haute demeure foudroyée par les coups funestes d’une épée de Damoclès ? Serait-ce une simple répétition de L’Ecclésiaste : « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil » et alors nous comprendrions que les actions humaines sont impénétrables, qu’elles se réalisent toujours de nouveau dans une manière « d’éternel retour du même » ?

   Toutes ces questions, qui surgissent aujourd’hui comme autant d’énigmes, vous vous les posiez déjà à l’orée de votre âge de la maturité. C’est bien ceci que la lecture apporte, un élargissement de la perspective, la découverte de mondes et de paysages nouveaux avec, corrélativement, le vaste champ des questions qui ne manquent de surgir. C’était autrefois une certitude qui trouve confirmation. Ces bâtiments qui ont résisté aux intempéries, c’est déjà une manière de lèpre qui en sape les fondations. Et c’est heureux qu’il en soit ainsi. Ce que la décision de quelques uns avait porté à la hauteur d’une réalisation (construire cette gigantesque Babel, presque en plein désert), voici que cela a été violemment remis en question, que le vent a tourné, que le navire a emprunté une autre route maritime. Toujours la nature reprend le dessus. Toujours les grands équilibres ancestraux dictent, un jour ou l’autre, leur loi. Cette ville qui s’édifiait au mépris de tout, paysage, population, sentiments, coutumes, tout ceci a été renversé. Le peuple des Gitans qui rôde aux alentours des Saintes-Maries-de-la-Mer, autrement dit le souffle atavique de cette région belle entre toutes a repris possession des lieux, annexant le fier bâti des hommes. Comme un retour au passé qui, parfois, est retour à la raison. Des feux s’allument « comme à l’entrée des cavernes », l’habitat redevient le refuge instinctif des populations démunies face à l’irréductible égoïsme humain. Ce que la folie des hommes avait élevé contre toute logique, voici que des « Gens du Voyage » s’en sont emparé comme de leurs biens. Un peu de partage, un peu d’équité acquis de haute lutte. Combien faudra-t-il de siècles pour que l’homme conquière son essence une et indivisible ? Parfois la lecture d’un roman comble une attente, confirme un espoir. « L’Homme des sables » vous contenta hors de toute mesure. Mais, une fois la dernière phrase lue, que restait-il qui puisse encore faire infléchir ce réel têtu ?

   Puis encore du temps a passé avec ses petits bonheurs et ses moments de tristesse. Le livre, au cours de quelques décades, se retira au plein de son secret. Nullement renié cependant. Parfois une envie de vous réfugier dans la forêt rassurante des caractères, mais toujours une tâche à accomplir, un déplacement à effectuer, un chemin à suivre sur les hauteurs du Causse, enfin toutes les obligations du quotidien. Puis un jour, au tout début des congés d’été, un soudain questionnement. Quel ouvrage lire qui nécessite peu de temps et présente des attraits suffisants ? Une visite à la bibliothèque de la ville. Le peuple des livres est là, des milliers de livres rangés sur des étagères. Comment choisir autrement qu’au hasard, à l’intuition ? Vous recherchez un ouvrage de petite taille, le retour vers la lecture sera ainsi facilité. Plusieurs livres feuilletés, quelques passages rapidement lus. Puis un titre accroche votre regard « Trois villes saintes », un nom d’auteur vous interroge avec ses étranges majuscules précédant le nom : J.M.G. Le Clézio. Vous ne savez guère qui est ce Le Clézio, quel est le contenu de son œuvre, sur quoi elle porte. C’est égal, vous avez choisi ce livre de format modeste, vous le lirez. Une manière d’injonction que vous vous adressez à vous-même. Parfois, sa passion, il faut la relancer lui offrir d’autres voies à poursuivre, dénicher un livre rare, une écriture hors du commun et alors, miracle, le ressourcement se produit, l’eau coule à nouveau dans la bouche sèche des puits.

 

   Ce livre énigmatique, mystérieux, il faut brièvement le présenter afin que son contenu se dévoile, au moins partiellement. Quelques lignes à ce propos sur « Argoul - Explorer le monde et les idées » :

   « Ce sont des villes antiques, aztèques ou mayas, que Le Clézio chante durant son trip mexicain des années 1970. Tout tourne autour des dieux morts, ceux qui faisaient venir la pluie, sans laquelle nulle vie n’est possible. Les envahisseurs blancs ont vu, sont venus, ont vaincu, et la sécheresse s’est installée avec la fin des hommes. Mais, pour Le Clézio, les lieux terrestres où sont nées les civilisations, ne sauraient mourir. Ils attendent. Qu’un autre peuple ou d’autres circonstances permettent la renaissance. »

   Puis la quatrième de couverture de Gallimard : « Une méditation sur les civilisations d'Amérique disparues » :

   « On avance, peut-être à reculons, pour entrer dans un autre monde sans souvenirs, pour apercevoir, peut-être, un jour, comme un mirage, les dômes blancs de Chan Santa Cruz. La route de poussière va au hasard, elle suit le chemin de ceux qui fuient. Elle hésite, elle titube, tantôt large, tantôt étroite, c'est la route de la soif, de la famille, du désespoir. Les villes conquises sont défaites pour toujours. Leurs temples sont vides, leurs murailles ne protègent plus. Les dieux humiliés détournent leur regard et oublient les hommes. Il y a un très grand silence maintenant, un très grand vide, comme si la déflagration de la violence avait d'un seul coup épuisé toutes les forces de la terre. »

   Ce que vous éprouvez, lisant ces pages fiévreuses au milieu de l’été, ressemble étrangement à une fièvre intérieure qui, elle aussi se réveillerait, demanderait des comptes, exigerait l’immersion immédiate dans la lecture, action indissociable de l’acte d’écrire. Mais l’écriture attendra. Il faut simplement rallumer la flamme et éclairer la cité intérieure. Un photophore doit éclairer les signes, les révéler, leur attribuer la consistance d’un air cristallin qu’on respire. Sans lui, sans cet appel du langage, la terre est un vaste plateau désert où nulle oasis ne trace son sillon de verdure. Tout comme ces civilisations déshéritées qui ont perdu l’eau, vous cherchez une source où étancher votre soif. Vous lisez sans repos, d’un trait, comme un nageur en apnée. Vous ne savez nullement le lieu du livre où s’est produite la déflagration, où le raz-de-marée a déferlé, inondant votre conscience des flots les plus admirables qui soient, les plus salvateurs.

   Ce qu’il faut avoir vécu, ceci, être resté longtemps en dehors des mots ou bien alors sur leur marge, n’en avoir connu que quelques bribes éparses, quelques écailles flottant au loin du corps. Sa chair, il faut l’avoir sentie exilée du langage, offerte en quelque sorte au vent mauvais du non-sens. Car la chair, tout comme l’esprit, a besoin des mots pour exister à sa mesure, à savoir être recueil des paroles, ces seules présences qui soient tangibles, qui vous situent au milieu du vivant, dans l’orbe pluriel du sens. Votre corps, n’en fussiez-vous alerté, est le lieu de rassemblement du langage. Ne le serait-il qu’il se montrerait telle une guenille sans signification, un linge abandonné des hommes en plein ciel, au centre d’un cruel silence. Tel une voile flottant au vent du large, votre corps se dresse tout contre l’azur, et les mots sont identiques à des grands oiseaux blancs qui le traverseraient, déposant au passage, leur rythme, leur mélodie, leur charge d’amour ou d’inquiétude, peu importe, l’essentiel est que vous deveniez cette conque réceptrice, cette manière de vaisseau amiral qui n’avance qu’à la force de la plénitude des mots, de leur dilatation, de leur déploiement bien plus loin que ne peuvent porter les yeux. Votre corps se décline sous un vocable polyphonique : « mains », « yeux », « bouche », ce qui veut dire que, déjà, il se constitue en tant que langage, qu’il parle à sa manière, qu’il profère une continuelle narration à votre insu, mais ne nullement le savoir ne saurait l’annuler. De ceci il faut être pénétré : Au plus haut le langage.

   Donc, immergé dans cette quête des mots qui, pour être simplement profane, s’allume parfois des feux du sacré, vous avancez dans ces « Trois villes saintes », à la fois avec un rare bonheur, à la fois avec une intense fascination, comme si l’entièreté de votre vie en dépendait. Vous êtes vraiment dans l’œil du cyclone, là où les vents rugissent, où l’oeil se fait cyclopéen, où toutes les énergies de la terre se rassemblent, où tout se redéfinit à l’aune de cette puissance insoupçonnée. C’est ceci, la magie de l’écriture, elle vous saisit là où vous êtes, homme simple au centre de sa morne existence et elle vous dépose au plus loin de l’espace et du temps, dans une contrée aux multiples faveurs, en une Arcadie flamboyante, les feux de l’utopie sont toujours de réels sortilèges. Que citer, aujourd’hui, qui subsiste de cette « révolution copernicienne » ? Tout est si beau dans ce livre. Sans doute, le plus significatif, ce style lyrique, tendu, situé à l’extrême de la rupture, là où se laisse connaître un écrivain de grand talent.

      Fragment d’anthologie :

   « La sécheresse est partout. La terre est dure, brûlée, elle résonne sous les pieds. Les arbres ont des feuilles étroites, en forme de griffes, le bois est serré, noir. Dans le ciel le soleil brûle, jour après jour. On ne voit plus les dieux, parce que la sécheresse les a rendus petits, quelques points dans l’immensité de l’espace. Les gorges desséchées ne peuvent plus parler. Même la mémoire s’est étrécie, elle ne laisse que quelques traces, quelques rides. »

   Commenter ceci est prendre le risque de la paraphrase, du discours qui redouble a minima le texte d’origine. Quelques remarques cependant. Les mots sont simples, les mots de tous les jours tels que peuvent les prononcer ces peuples mayas ou aztèques qui ne sont plus livrés qu’à leur propre dénuement. L’étroit, le sec, le dur, le serré, ce vocable du peu et du rien, du retiré et du limité dit la grande misère de ces hommes harassés, collés à leur socle de poussière, là où les lèvres des puits sont gercées, muettes, tout comme les dieux perdus dans la vastitude d’un éther sans fin, un éther devenu illisible. La perte est irrémédiable, le langage ne connaît plus son lieu ; la mémoire, ce témoin précieux des existences passées, de leur propre unité, n’est plus qu’une fumée se dissolvant dans les mailles serrées du temps.

   « Trois villes saintes » lu, puis relu aussitôt, vous n’aurez de cesse de lire la totalité des ouvrages de Le Clézio qui, avec Duras, Modiano, Sarraute, s’inscrira dans cette quaternité littéraire située au plus haut. Survolant son œuvre, vous pronostiquerez plusieurs fois son statut de nobélisable. Immense bonheur, en 2008, lorsque le jury du prix prestigieux lui décerne le Nobel. Une récompense de lecture, en quelque manière.

   Parmi les milliers de textes de cet auteur prolifique, que retenir qui ne soit seulement un choix arbitraire, l’effet d’un pur hasard ? Vous croyez, d’une façon approfondie, à la valeur « instinctuelle » des affinités. « Intuitive », conviendrait peut-être mieux. Un extrait tiré de ce livre parfaitement ignoré, « L’inconnu sur la terre », qui pourtant avait été classé parmi les vingt meilleurs livres de l’année 1978 par la revue « Lire », un court extrait donc suffira à poser ici la singularité dont cet écrivain est la figure de proue :

   « Entre les pins et les oliviers, on regarde la mer bleue, et on oublie tout ce qui retient chez les hommes. On n’a même pas besoin de partir vraiment. On y est déjà, là-bas, de l’autre côté de la mer, le long des rivages de sable blanc, dans le bleu irréel des lagons, ou dans la couleur intense des grands fjords de l’Alaska. On pense aux îles, aux archipels. On pense aux barques élégantes de la mer Rouge, aux boutres, aux sambouks sous le soleil, aux yoles, aux pirogues, aux sampans. On pense aux grands bateaux blancs qui traversent l’Océan, qui se perdent, qui disparaissent dans la brume. »

   Vous pensez que ce court texte, si peu significatif à première vue, est un genre de métaphore de l’écriture. L’écriture de tout écrivain et singulièrement celle de Le Clézio est écriture du regard. Vous n’en voulez pour preuve que ce merveilleux essai intitulé « Mydriase » dans lequel le langage fore loin, à la recherche de ces pépites que sont les mots, ces pierres dures, ces silex qui tranchent, ces éclats d’obsidienne qui luisent doucement dans la nuit et donnent sens et orientation au long cheminement humain dans sa course crépusculaire :

 

« C’est comme s’il ne devait plus

y avoir de mots, jamais. Le regard

est muet. Il lance ses ondes à travers

l’espace, et il ne rencontre pas les

planètes des mots. Il voudrait dire

tellement de choses. Il voudrait créer,

sans arrêt. Son corps est immobile,

Il ne respire plus, parce que

toute sa force est dirigée vers l’espace

pour rencontrer des objets.

Le réservoir est vide. Est-ce qu’on peut inventer

quelque chose quand il n’y a rien ?

 On ne le savait pas exactement mais

c’était ainsi : le langage est dans la

matière. Il n’est pas à l’intérieur de

la tête. Les mots, les vrais mots :

 

l’arbre                    le soleil

                                                 

                                                                le ciel

 

                                         l’arbre

                                                                                    le fleuve

 

                                                                           Le langage est fait de lumière »

 

      Ainsi « entre les pins et les oliviers », le regard embrasse « la mer bleue », autrement dit parcourt la matière solide, rassurante des mots. Oui, rassurante au point de constituer une manière d’ambroisie, ce breuvage des dieux qui, lorsqu’il est bu, affranchit de « tout ce qui retient chez les hommes. » Alors le grand voyage en-soi-hors-de-soi est commencé qui n’aura nulle fin tant que le langage gonflera la voile d’une hauturière navigation. Voyage immense et immobile de l’écrivain qu’il n’a nul besoin de briser les amarres, de ceci le langage s’occupera, portant loin celui qui s’y confie dans le rayon unique de la joie. « On pense aux îles » pour la simple raison qu’on est devenu insulaire soi-même car l’exercice de la littérature ouvre un monde inouï qui peut se satisfaire à lui-même. L’écrivain, traçant sur le papier ces milliers de signes noirs, est hors-sol, il connaît les hautes altitudes, il révèle l’ivresse des espaces infinis qui s’ouvrent devant lui. Vos contacts avec les premiers livres de Le Clézio, plus essais que romans au début, puis ensuite, romans-voyages-initiatiques en quête d’une terre originaire, vous les percevez à la façon d’une recherche obsessionnelle centrée sur le langage en tant que matière lui-même, ce langage qui, jamais, ne semble pouvoir s’épuiser.

   Il faut faire des mots cette chair infiniment disponible qui se prête à toutes les formes, à toutes les métamorphoses. Les « boutres », « sambouks » et autres « yoles », ces mots étonnants venus de nulle part, il faut les porter à leur éclat, il faut en faire ce que d’aucuns nomment des « litanies lexicales », disant par-là la proximité avec ce qui serait de l’ordre du sacré, du religieux. « Religieux », au sens d’être relié, intimement relié à la polyphonie du monde, à sa réserve infinie d’images, à son étonnante puissance métaphorique. Le regard toise les mots, les perce jusqu’en leur fond ultime car là seulement le sens est contenu : d’un texte, d’une œuvre, d’une vie.

   Une infinité de descriptions minutieuses, chirurgicales, traversent les textes de cet auteur, attestant l’importance, à ses yeux, du regard en littérature. Mais il faut laisser la place à cette gemme de pure beauté :

 

« Le langage est fait de lumière.

En s’éteignant, en glissant comme une

eau dans le goulot de l’Ouest, la lumière

a emporté ses mots avec elle.

Ce qui jaillissait de l’astre blanc au

milieu du ciel, tout le temps, c’étaient

les mots. Ils recouvraient la terre

avec leur drôle de poudre étincelante,

ils dessinaient les lignes, les rythmes,

ils creusaient les ombres. »

 

   Oui, Le Clézio a raison, le langage est la lumière même. Lumière qui féconde l’esprit, ouvre la conscience à sa haute mission, celle de dire l’homme en sa plus verticale vérité. Quand aucun langage ne paraît, c’est l’ombre, l’ombre crépusculaire, celle de l’Ouest, de la troublante Hespérie qui éteint tout, noie tout et plus rien alors ne fait sens qu’une giration sans fin, qu’un orbe ivre de sa propre vacuité. Imaginez, un seul instant, une humanité silencieuse parce qu’ayant perdu le langage. Imaginez les hommes, face à face, situés tels de tragiques chiens de faïence. Leurs lèvres muettes, que pourraient donc dire leurs mains, leurs yeux, leurs bouches que les mots ne prononceraient plus ? L’unique profération serait celle de l’ennui sans fin, l’unique manifestation, la dague de l’angoisse fichée au mitan du corps. Il n’en sortirait qu’un sang blanc car même la couleur aurait renoncé à paraître, à dire sa valeur symbolique, à prédiquer ce qu’elle rencontre à chaque instant dans le réel.

   Si la palette immense des rouges peut se décliner sous les auspices de la vive alizarine, de l’andrinople assourdie, de l’écarlate éclatant, du rubis pareil à une émotion, c’est parce que le langage a ensemencé les mots de sèmes à l’infini. Le sang n’est dit « incarnat » que parce qu’il est « dit », c’est-à-dire hissé en sa signification grâce à sa qualité de mot. Un sang qui n’a plus de parole n’est plus un sang mais l’espace vide d’un liquide sans énergie, sans contenu, sans destination. C’est au motif que nous portons, tous les jours, notre parole au-devant de nous, le plus souvent à tort et à travers, que nous n’apercevons plus la fonction éminente du langage, que nous le rangeons parmi les choses usuelles, sans doute à des fins ustensilaires. Or le langage, loin d’être un objet perdu au milieu de la quotidienneté, remisé dans quelque tonneau des Danaïdes dépourvu de fond, est bien ce par quoi chaque motif de l’exister prend relief et sens. Lorsque Le Clézio énonce cette belle phrase poétique, parlant des mots : « Ils recouvraient la terre avec leur drôle de poudre étincelante », il veut simplement exprimer leur pure magie, leur chatoiement, leur scintillement pareils à la goutte de cristal étonnée de paraître à la pointe de l’herbe, ce miracle dans le jour qui naît, abreuvé à l’essence de son propre phénomène. Il y aurait tant à dire, puisque les mots sont la matière même que nous tâchons de creuser en y parvenant si maladroitement, avec une manière de gêne coalescente à l’ampleur de son domaine.

   Mais, maintenant, il faut avancer, faire un grand saut dans le temps, trouver enfin cet immense espace de liberté que procure le fait de ne plus avoir de contrainte attachée à quelque travail, seulement l’horizon immense de journées dont le quotidien s’emplit, le plus naturellement qui soit, de lectures assidues, d’écriture quasi quotidienne. En ceci vous rejoignez une période de jeunesse où, occupé chaque jour à travailler des cours de journalisme à domicile, l’immersion est totale au centre de votre passion : faire de l’usage des mots votre viatique essentiel. En ce qui concerne la lecture, votre intérêt se centre presque exclusivement sur des essais littéraires et philosophiques. Très nombreux ouvrages sur le romantisme, allemand notamment. Quant à la philosophie, très grand intérêt manifesté au domaine étonnamment fécond de la phénoménologie. La liste des livres et auteurs serait trop longue à citer. Pour ce qui est de votre propre écriture, seize livres imprimés à compte d’auteur. Chaque tome de huit cents pages porte le titre de « La chair du milieu », L’énigme de ce titre est expliquée à l’incipit de chaque livre. Rapidement résumée, elle peut se dire en quelques mots. Cette mystérieuse « chair du milieu » est, en quelque manière, la chair, la pulpe internes qui se dévoilent au lecteur attentif, lorsque, alerté par la valeur essentielle des mots, renonçant à seulement connaître leur voile de surface, le lecteur donc consent à faire un travail sur son propre rapport au livre, au texte, cherchant à découvrir, sous la vitre de l’apparence, les motifs plus profonds qui tissent toute énonciation écrite, qu’un seul et unique mot lourd de sens, et pour cause, résumerait à lui seul, trouver le SENS implicite contenu dans chaque parole proférée. Cette attitude portée en direction d’une compréhension plus exigeante du langage pourrait trouver son équivalent, chez les philosophes dont la pensée est le métier, dans le terme savant « herméneutique », mais l’on s’en doutera, ceci n’est qu’une indication commode. Bien évidemment, les quelques réflexions que vous développez dans la modestie de vos textes sont loin de posséder l’ampleur des tâches herméneutiques auxquelles se livre une philosophie savante. Déjà, fonctionner dans l’ombre portée de ces textes admirables, est, en soi, une satisfaction suffisante.

   De manière à conclure ce long développement sur ce qui est censé être votre « passion », un extrait tiré d’un brillant ouvrage du phénoménologue Henri Maldiney, « Ouvrir le rien, l’art nu », fera l’objet de quelques rapides commentaires, selon un intitulé qui vous est familier, celui de « Libre méditation ». Selon cette formule, vous entendez partir du sens exact, « objectif » délivré par le texte pour y apporter une connotation toute « subjective » car seule, celle-ci, à votre avis, peut ouvrir de nouveaux horizons. Répéter les paroles d’un philosophe à l’identique présente le risque de n’être qu’un épigone parlant bien plus mal que le Maître sa belle langue chantée.

   Parmi un long développement de l’auteur sur la rubrique « Montagne », ces quelques lignes :

   « Par ailleurs l’apparition de la montagne n’est pas un exemple du sentir parmi d’autres. Elle en fonde la vérité. Le sentir dont elle est à la fois l’ouverture et l’événement est un sentir tel que la révélation de l’être en lui ne fait qu’un avec la façon dont il éclaire à soi.

   A cette apparition s’applique strictement ce qu’Oskar Becker dit de l’esthétique-artistique : elle est ce qui dans le sensible immédiatement intuitionnable est insigne parce qu’inintégrable au système de la perception.

   Tout ce que nous percevons est significatif d’un monde, dont le sens a toujours déjà devancé et déborde toujours l’objet perçu.

   L’objet perçu est reconnu pour ce qu’il est sur le mode du « en tant que… » (en tant qu’arbre, maison, rocher ou montagne), sur la base de classes ou de catégories en lesquelles s’articule la compréhension du monde comme tel. Or à l’apparition du Cervin la signification est en déroute. Quand il apparaît dans l’unicité de sa nue-présence, nous ne sommes pas en vue d’une montagne parmi d’autres, réelles ou possibles, et se distinguant d’elles par des caractères particuliers, même éminents. Mais s’ouvre soudainement un extremum dans lequel s’engloutit toute la série : la signification « montagne » disparaît dans sa signifiance. Sa manifestation ne détermine pas mais contient cette signifiance, dont l’originarité échappe au tissu des significations de la mondéité. La réalité qui s’y fait jour éclate en elle-même. Ce serait l’exproprier d’elle-même que de l’approprier aux visées de la perception. »

   Ce que nous dit, dans une si belle langue, Henri Maldiney, ce n’est rien de moins que la surrection de l’être-montagne dans l’ordre du réel. Ce qui paraissait, à proprement parler insaisissable, voici que cela nous saisit, nous transit en la profondeur de notre être. Le Cervin, nous ne le voyons pas simplement comme nous le ferions d’une chose ordinaire qui se donnerait en tant que chose puis retournerait à son naturel mutisme. Nous ne « voyons » pas, nous « regardons » avec toute la force que connotent ses divers sens étymologiques : « prendre en considération », « porter toute son attention à, tenir grand compte de (quelque chose) ». Ici, « considération », « tenir grand compte » nous projettent immédiatement au cœur de ce qui est, au centre de rayonnement de ce qui vient à nous. Si « voir » supposait une passivité, « regarder » ne se conjugue que sur le mode actif, à savoir surgir à même l’essence de la chose. Car, d’une manière évidente, le Cervin est pur surgissement. Si pur, que sa « nue-présence » nous ôte toute parole, nous prive de mouvements et nous arrache de facto à l’attraction de la mondéité. Si, soudain, nous nous retrouvons sans mondéité, c’est au prix du gain ineffable d’un monde, à savoir d’une confluence des significations dont le Philosophe nous dit qu’elle débouche sur la « signifiance », autrement dit nous met au contact immédiat de l’être de l’étant. Oui, c’est bien ceci, l’étantité s’efface, les perceptions, de nature encore bien trop physiologiques, organiques, rétrocèdent pour faire droit à l’intuition qui nous place face à l’événement, à l’essentiel, au fondement originaire au gré duquel toute chose se donne en sa plus efficiente vérité.

 

Avec nous, le Cervin ne triche pas.

 Avec le Cervin nous ne trichons pas.

 

   Ce sont nos deux êtres qui sont en présence, en mode co-originaire. Le Cervin n’est lui-même, à l’instant de notre vision, qu’à être placé au centre de celle-ci. Nous ne sommes qui-nous-sommes à l’instant de notre vision qu’à être situé face au Cervin. Une identique temporalité nous unit qui nous accomplit l’un et l’autre jusqu’en notre place la plus exacte : lui en son être-montagne, nous en notre être-homme. C’est de cette intime liaison que nait le sens intime de la présence. En une fraction de seconde, deux choses au monde subsistent et seulement deux :

 

le Cervin en sa blanche majesté,

qui-nous-sommes reconduit

à l’exactitude de notre conscience.

 

   Le propre du regard, lorsqu’il se veut suffisamment éclairé, a ceci de particulier qu’il isole, focalise, se donne dans l’entièreté de ce qu’il vise. Alors plus de dualité, plus de sujet situé face à un objet, ceci est un excès de l’intellection rationnelle qui scinde le monde, ne le fait plus apparaître que selon le mode des catégories, autrement dit à l’aune de purs artifices.

    Le Cervin face à nous, nous face au Cervin, c’est d’un même langage dont il s’agit, d’une unique harmonie, d’un seul poème qui se lève de la pierre, qui se lève de notre chair. Si le Cervin devient charnel au motif de supposées correspondances, à notre tour nous devenons de pierre et de roche, de neige et de vent. Ceci, cette fusion des complémentaires ne se produirait-elle et rien n’existerait que deux silences au large d’eux-mêmes, deux étrangetés, deux solitudes au terme desquelles ne pourrait apparaître que l’abîme d’un cruel nihilisme. Au regard de ce monde auquel ma vision s’applique, mon imagination a une fonction productrice, ce qui veut dire que le Cervin n’existe nullement à titre de cette « phusis » inatteignable des Anciens Grecs, cette matière amorphe, chaotique, abyssale dont le fond nous échappe et nous désespère et, en quelque sorte, nous désapproprie de qui-nous-sommes puisque, aussi bien, nous sommes en relation avec tout ce qui nous fait face, nature, hommes, choses et que donc nous devons nécessairement participer au jeu qu’ils instaurent. Le Cervin existe à même cette profusion qui me fait surgir à moi-même comme le témoin de deux événements assemblées en une unique épiphanie.

 

De l’Autre à Soi,

 de Soi à l’Autre

   

   Ce que fait apparaître la dimension intentionnelle de notre conscience, lorsque nous nous appliquons à entrer dans l’entièreté de notre vision, le Cervin en son être, c’est-à-dire la singularité de sa forme pyramidale, l’originalité de ses arêtes, l’unique dont il est la figure.  Notre conscience organise donc, de manière certes imperceptible mais non moins efficace, sa dimension abyssale, chaotique, de manière à ce qu’un cosmos nous apparaisse, à savoir le Cervin tel qu’en lui-même. Ce qu’Henri Maldiney veut nous faire entendre lorsqu’il dit que « s’ouvre soudainement un extremum », c’est en quoi l’événement de la donation du Cervin est une expérience qui transcende toute autre perception entachée, par nature, de quotidienneté, autrement dit d’approximation, donc recouverte d’un voile qui en dissimule la vérité. Le texte de Maldiney est admirable au motif qu’en cette belle parole de style phénoménologique, il nous conduit au plein du mystère de l’être. Or seulement un langage au plus haut peut se charger de ceci : nous ôter à nous-mêmes, nous êtres campés sur le mode de la préoccupation, du souci, de l’angoisse et nous projeter vers ce qui toujours nous appelle, cet être-des-choses qui est la seule nervure réelle parmi le foisonnement illisible du monde. Certes, parfois le ton se donne-t-il sous la forme prophétique, oraculaire, religieuse puisqu’il s’agit souvent de « révélation », « d’apparition » et l’on pourrait rejouter « d’épiphanie », donc d’ouverture du sacré à même la densité et la confusion de ce qui vient à nous parfois à la manière d’une prose indistincte. Il nous faut un plus clair langage afin de nous orienter, il nous faut une lumière qui dissolve les ombres.

 

Il n’y a de vrai que le regard.

Le regard ouvert.

 

Au plus haut le langage

 

 

 

 

 

 

 

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5 mai 2025 1 05 /05 /mai /2025 16:57

 

[Préambule - Cette fable moderne met en exergue la beauté du monde à laquelle s’oppose sa souveraine et illimitée laideur. Chaque jour nous faisons l’amer constat que des choses ne vont pas bien, que la terre se réchauffe, que les maladies gagnent du terrain, que la misère pullule, que les injustices de tous ordres courent dans la société qui devient de plus en plus inhumaine. Le texte ci-après, de coloration globalement ‘écologiste’ au sens large, plus précisément ‘humaniste’, décrit les grands travers qui affectent le cours du monde. Nous massacrons les biens les plus précieux, nous dilapidons les richesses que la Nature a mises à notre portée sans même que notre conscience se révolte, qu’elle soit simplement dérangée à l’annonce de tel tsunami, de telle inondation. Nous accusons le coup, certes, mais nous demeurons figés, incapables, le plus souvent, de produire le moindre geste qui permettrait, au moins à titre individuel, d’enrayer une parcelle du mal. Nous nous habituons à tout, voilà le pire !

   Nous comptons sur la générosité du temps qui passe, sur sa capacité à panser les plaies infligées par l’humanité, sur la providence, sur la rotation des astres, la course des comètes et que sais-je encore, comme si nous étions les acteurs désintéressés de notre propre désastre. Mais que faut-il donc pour que nous sortions de notre léthargie ? De nouveaux holocaustes, des séismes meurtriers, la fin d’une civilisation, la nôtre que nous avons portée devant l’Histoire avec une légèreté exemplaire ? Que faut-il ? Sans doute les développements ci-après seront-ils jugés majoritairement ‘moralisateurs’. En réalité le rapport à la Nature, bien plus que d’être moral est ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de la question de l’être. Du nôtre, de tous ceux et celles qui nous font face, les rivières, les océans, les montagnes les glaciers. Seule une levée des consciences pourrait inverser des horizons bien sombres. Ce modeste article n’a d’autre but que de montrer ce qui apparaît et nous adresse un message urgent. C’est la Terre que nous avons à sauver. Espérons qu’il soit encore temps !]

 

*

 

   Olivier habite au sommet d’une colline. Il aime cette nature qui s’ouvre à lui dans la générosité. Jamais il n’aurait pu vivre au fond d’une vallée étroite, là où la vue est limitée, où la conscience n’a nul tremplin pour s’envoler. Olivier est une âme simple qui n’aime rien tant que le spontané, l’immédiatement donné, cette feuille livrée par le vent, ce nuage léger qui brode l’azur, cette pluie fécondant le sol de poussière, lui donnant cette belle teinte d’argile ou d’ébène. Olivier lit beaucoup, surtout de la poésie, compose quelques textes, se distrait de longues promenades solitaires, s’emplit des visions du monde. Soit qu’il voie le monde à sa portée, soit qu’il le recompose dans un rêve éveillé. Il n’a de cesse d’inventorier tout ce qui fait sens à l’horizon des yeux, autrement dit, il n’est jamais en repos, plutôt en embuscade, cœur disponible, mains grand ouvertes, imaginaire déployé afin de recevoir une myriade d’images qu’il prend soin d’archiver sur les rayons de sa mémoire.

   Ce matin le temps est au beau calme. La grande chaleur a laissé la place à un temps brumeux, signe avant-coureur d’un automne qui s’annonce déjà. De cette rémission de la chaleur, le corps se trouve heureux. La canicule est éprouvante qui tend ses pièges, enserre, contraint et, en définitive, ôte toute liberté. On est cloués dans des pièces d’ombre, on évite de bouger, le moindre mouvement est une épreuve. Olivier sent en lui ces grandes ondes de liberté qui nagent dans sa poitrine, ses membres, jusqu’au bout de ses pieds qui effleurent le sol dans une manière de vol léger. Tout ce qui s’étend devant lui, ce paysage immense, sans limite, il en ressent les bienfaits sur la nappe lisse de sa peau, il en apprécie la faculté de régénération comme si une source s’était levée en lui qui le désaltérait, l’accordait au rythme immémorial du monde.

   Du haut de sa colline de calcaire qu’il nomme indifféremment ‘mon promontoire’, ‘mon belvédère’, Olivier embrasse une sorte de totalité dont il est le réceptacle privilégié. Tout, soudain signifie jusqu’à l’excès. La moindre herbe poussée par le vent est un genre d’embarcation sur laquelle connaître les verts océans des prés. La feuille suspendue à l’arbre est pareille à un fin nuage qui ouvrirait le voyage d’une infinie méditation. La pierre sur le sol ressemble à un dolmen dressé par ces très lointains ancêtres dont encore, sans doute, un fragment nous habite qui nous dit la primitivité d’une vie minérale, l’Homo faber et la pierre étaient confondus en une identique mutité, le monde, encore, ne parlait pas. Seulement le langage de l’éclair, de la foudre, du tonnerre, le langage de la grotte qui était comme un ventre maternel.

   Mais nous sommes sortis de la longue nuit de la Préhistoire, mais nos âmes sont éclairées, mais nous avons le principe de raison pour guider nos actes, donner droit à nos jugements les plus sûrs, les plus exacts. Nous avons des yeux exercés par l’éducation, habitués à la rencontre du beau, mais aussi du laid, entraînés à la contemplation de ce qui, pour nous, est utile, indispensable même à notre vie, à notre passage sur terre. Des mains de la Nature nous avons reçu d’infinies offrandes que nous pensions inépuisables, toujours renouvelées, mais nous avons trahi notre ‘Mère’, puisqu’aussi bien la Nature est celle par qui nous figurons au monde et tâchons de frayer notre voie parmi les richesses, les dons, mais aussi les écueils qui jonchent notre route, des barricades s’y lèvent, des herses surgissent du sol avec leurs pointes acérées pour obstruer la voie, faire plier nos têtes et nos fronts sous l’imparable joug des fourches caudines. Car, nous les Hommes, nous pensions immortels, doués de toute puissance, pareils à ces dieux de l’Olympe dont les noms magiques résonnaient sous la voute d’airain du ciel.

   Il n’y avait nulle limite à notre expansion. Nous croyions pouvoir piocher à l’infini dans la corne d’abondance du réel. Nous avons inventé la métallurgie, dans de sombres forges nous avons élaboré les outils que nous destinions aux ‘travaux et aux jours’. Seulement, créant le coutre et la charrue, nous aurions pu nous limiter à ouvrir la terre à l’aune de nos seuls besoins : manger, nous vêtir. Mais nous n’avons su nous contenter des miettes, nous voulions la flûte dorée, mais nous voulions la miche à la miette grasse, mais nous voulions tous les fournils du monde pour y faire cuire les pâtes levées de nos envies illimitées, de nos désirs incandescents. Plus le feu lançait haut ses flammes, plus nos yeux brillaient des étincelles sourdes de la convoitise. Nous avons eu, constamment, au cours de l’Histoire ‘les yeux plus gros que le ventre’. Nous mangions une croûte de pain et nous regardions, avec des yeux hallucinés, de grosses tourtes emplies de mille friandises. Nous, les hommes, avons surtout pêché par gourmandise car c’est bien l’un des traits déterminants de notre condition, nous sommes des êtres insatiables qui, jamais, n’épuisons l’outre immensément ouverte de nos désirs.

   C’est ceci que pense Olivier du haut de sa colline de falaises blanches, semée de chênes rabougris, de genévriers à la maigre végétation. Ici, tout semble plaider la cause du simple, du modeste, de la réserve en toutes choses qui est bien préférable à la précipitation, à la décision tranchée qui bouscule le monde, parfois le renverse et il faudra des siècles de dur labeur pour regagner ce qui a été perdu au seul motif d’une hâte à combler ce qui, jamais, ne peut l’être, à savoir cette immense vertige de la jouissance qui, une fois éprouvé, demande, dans un ‘éternel retour du même’, à être comblé. Nous sommes des êtres du manque et c’est une faille permanente qui creuse en nous la profondeur de l’abîme. Nous emplissons continuellement nos seaux de provendes multiples, nous les destinons à la boulimie sans fin de nos envies, seulement, pareils à des tonneaux des Danaïdes, nous n’avons nul fond et ce que nous pensions pouvoir thésauriser se dissipe comme une brume sous la poussée du soleil. Toujours nos mains sont vides qui éraflent l’air et se désolent de n’y rien trouver que des lambeaux de choses inconnaissables.

  

   Rêve éveillé d’Olivier

 

   Mes yeux portent au loin, ma vue est illimitée. Tout comme le rapace de haut vol dont la vision est panoptique en même temps qu’incisive, je n’oublie rien du monde en sa naturelle et resplendissante beauté. Je ne veux rien dissimuler, je ne veux rien gommer de ce qui vient à moi, prononce à mon oreille les mots doux comme la comptine du pur émerveillement. La Terre est belle, la Terre est infinie. Elle court d’un horizon à l’autre portant avec elle ses immenses richesses dont nul ne pourrait faire l’inventaire. Il suffit de prendre du recul et d’exercer sa conscience à décrypter tout ce qu’il y a d’exception à vivre en ce lieu, en ce temps d’immense profusion. Ce qu’il faut voir, c’est ceci :

   Voir l’élément-terre en sa parfaite parution. C’est l’automne. Quelques brumes flottent au ras du sol. Les terres viennent d’être labourées. Les mottes luisent dans le premier jour, on les penserait d’acier rouillé avec des reflets luisants que le soc a poncés. Les sillons font de grandes lignes qui se jettent vers le ciel, loin là-bas à l’horizon encore semé d’ombres violettes, traces infimes d’une nuit en train de basculer de l’autre côté des choses visibles. Il y a une colonie de garde-bœufs qui parcourent les prairies attenantes où paissent des vaches à la robe claire, elles font comme des taches solaires tout contre les champs à la teinte plus soutenue. Parfois des ilots à la couleur de feuilles, parfois de vastes étendues de poussière inclinant vers la soie, la toile de lin, les infinies variations du beige, on dirait des empiècements de cuir plaqués sur une vêture souple, parcourue de plis et de remous, une sorte de lac avec ses reflets, ses ondes troubles, ses moirures variables selon l’endroit d’où on les observe.

   Voir le dos gonflé de l’océan. Il semble ne jamais devoir en finir avec son histoire bleu-clair brodée de golfes et longée des touffes légères des tamaris, avec ses contes à la lueur bleu-marine coulant au profond des abysses, avec ses lames turquoise battant les récifs coraliens, avec ses transparences de cristal sous le froid boréal tissé de hautes glaces. Oui l’océan est image de l’infini, ses eaux jamais ne cessent de s’agiter, de se soulever en gerbes d’écume blanche, de retomber en plis qui prennent parfois l’accent impénétrable, mystérieux des ténèbres. De grandes voiles immaculées le traversent de long en large, focs gonflés que le Noroît pousse au-dessus des fonds de sable, des poissons aux yeux aveugles y vivent dans la discrétion de leur tenue invisible. Le bruit continuel de l’océan est un baume qui adoucit les mœurs, lime les angles de la violence, arase les dents aigues des destins belliqueux. C’est un bruit doucement maternel, une langue qui vient lisser notre peau, lui dire la simple joie qu’il y a à vivre ici, dans l’échancrure du rocher, là près de la lagune aux reflets d’argent, plus loin tout près de l’isthme que longent les vagues au destin millénaire, elles ne cessent jamais d’être et ne se posent nullement de question. Ne sont que parce qu’elles sont.

   Olivier rêve yeux grand ouverts car ce qu’il voit, là devant lui, ces collines de terre blanche, ce ciel limpide, la ligne d’horizon et son cercle doucement incliné, tout ce qu’il voit joue en écho avec le vaste monde. Voit-il la frêle robe noire d’un chêne et il voit en même temps le balancement du palmier dans la marée verte de l’oasis, la haute stature du baobab, son image d’arbre inversé lacérant de ses racines la pulpe des nuages, les hauts fûts des cèdres rouges s’élevant aux hauteurs inimaginables de la canopée, ce territoire traversé des flamboyantes couleurs du toucan à bec rouge, illuminé de la tunique verte du caïque à tête noire, surpris de la braise presque éteinte du cotinga Pompadour. Les forêts sont précieuses, elles sont des mers où se déverse la houle pressée des vents, des flux incessants. Les grands arbres se balancent et chantent en frottant leurs écorces usées les unes contre les autres. Peut-être est-ce leur façon de faire l’amour, d’initier le geste infini de la génération, de donner aux hommes l’oxygène dont ils ont besoin pour vivre et tracer leur sillon sur la dalle immense des continents. L’arbre est ce génie tutélaire devant lequel, à défaut de nous prosterner, nous devrions nous incliner, remercier sa présence, l’ombre qu’il nous prodigue sans compter, les fruits qu’il destine à notre bouche, les écorces que nous brûlons dans l’âtre, les bûches qui flamboient dans nos cheminées, les planches de nos meubles, les racines dont nous faisons des décoctions, elles soignent nos maux, guérissent nos âmes.

   Olivier rêve, avec son beau prénom d’arbre, aux fleuves majestueux auxquels il doit son existence. Ils surgissent des glaciers, sautent des verrous de moraines, cascadent sur des tables de granit ou de schiste, creusent des canyons aux parois vertigineuses, se faufilent dans des détroits, deviennent torrents, lacs, mortes eaux qu’arrêtent les barrages de ciment des hommes. Ils sont le peuple joyeux de l’eau, le chant qu’ils adressent à la terre, ils font se lever les graines, ils sont les divinités des moissons, ils fabriquent le pain dont nous agrémentons nos repas. Ils sont si discrets que, souvent, dans l’épi de maïs, la verte tige de blé, la graine de froment, la croûte blonde du pain, nous ne savons nullement reconnaître leur présence.

   C’est un problème humain que d’avoir la mémoire courte, que de renier les dieux qui nous portent dès que les présents qu’ils nous ont adressés, déjà devenus anciens, ne sont plus guère honorés, pris qu’ils sont pour de logiques gratifications dont la source ne nous est plus apparente. Ainsi les fleuves coulent-ils vers l’aval de l’espace, le long corridor du temps, à bas bruit, une goutte poussant l’autre, une eau se substituant à la précédente, jusqu’au vaste estuaire, jusqu’à l’immense mer qui les accueille comme leurs pères, sans eux, elle n’existerait pas la mer, elle ne serait qu’une immense cuvette à ciel ouvert parcourue de crevasses et de bois fossiles pareils à ceux qui gisent, tels des minéraux, dans l’aride ‘Désert de la Mort’ dans cette Californie exténuée de chaleur.

   Olivier rêve aux hautes et inaccessibles montagnes, ces Princesses des fières altitudes, ces têtes altières couronnées des diamants aigus du soleil. L’air y est pur. L’air y vibre comme s’il était animé par quelque diapason céleste. Grimpant à leurs sommets, soudain, la tête devient légère, comme si elle se détachait du corps, pareille à ces étonnantes montgolfières qui flottent à mi-ciel, légères, on croirait avoir affaire à des ballons de baudruche. C’est bientôt un vertige qui survient et l’on se prend à penser que l’on a été bien audacieux de comparer sa taille de ciron à ces géantes de pierre qui n’ont peur ni de l’éclat de la grande étoile blanche, ni des chutes de neige, ni des coups cinglants du blizzard. C’est ainsi, tutoyer l’absolu rend invulnérable. On ne redoute plus rien, ni l’éclat du gel, ni les bourrasques de vent. On s’érode seulement. On perd un peu de matière, une simple poussière au regard de l’éternelle géologie. Le temps des roches n’est nullement celui des hommes. Les hommes sont infiniment corruptibles, le temps de quelques saisons seulement, alors que les pics ne s’useraient guère qu’aux yeux de géants à la prodigieuse longévité, des Mathusalem ayant résolu l’énigme de la mort.

   Montagnes des alpages, combien vous êtes admirables avec vos vaches à la robe grise, écumeuse, aux pis gonflés de lait, ce délicat breuvage que boivent les Existants dans leurs appartements climatisés sans même savoir ce qu’est une sonnaille, quel bruit elle fait contre les falaises de roches, ce qu’est une transhumance, la joie sereine d’appartenir à la nature, entièrement, sans aucune dette à la culture, à la civilisation. Connaître la montagne une fois dans la pure dimension de sa vérité, c’est être poinçonné au creux de son âme de la nécessité de la retrouver, de l’honorer telle qu’elle est, une merveilleuse puissance qui repose en elle-même et n’attend rien d’autre que l’éternité.

   Olivier, depuis le haut de son ‘belvédère’, rêve aux glaciers, à ces hauts murs de cristal aux mystérieuses galeries bleutées qui montent et descendent dans le ventre fécond de ces dieux du froid. Ici, tout est exact. Tout est rigoureux. On ne joue nullement avec les murailles de glace, on les respecte, on les vénère. Les Inuits, plus que tout autre, savent du fond même de leur instinct que l’on ne part pas impunément à la chasse au phoque ou au morse à n’importe quelle heure du jour, par n’importe quel temps. Ici, selon le choix, il s’agit de vie ou de mort. Le froid, la neige, la glace, les congères ne connaissent pas les demi-mesures. Une mauvaise décision peut être irréversible, le chasseur ne jamais revenir de sa chasse. C’est pourquoi l’on est prudents. C’est pourquoi l’on jauge longuement une situation et que l’on ne décide d’un acte qu’en toute connaissance de cause. Les pôles sont aussi beaux que ses terres sont hostiles. Du reste il y a une évidente relation entre le paysage sublime et la désolation qui en est l’habituel fondement. Déserts, toundras, steppes, salins, lacs asséchés fascinent les humains sans doute pour l’unique raison qu’ils mettent en exergue une mort maintenue à distance dans l’espace et le temps.

  

   Pensées d’Olivier pour le monde qui vient

  

   On ne tient jamais mieux à l’existence qu’à en mesurer la fragilité, qu’à être exposé au danger, à tutoyer la tragédie. Face aux immenses étendues blanches de l’Arctique, aux sables brûlants du Désert de Gobi, du Kalahari, face à l’immense plateau érodé du Colorado, nous mesurons, à sa juste valeur, le cadeau immense de la vie, la dette qu’elle devrait nous imposer, le respect que nous devrions manifester en direction de la Nature en son irremplaçable présence. Nous ne sommes que grâce à elle, elle n’est que grâce à nous. Nos destins sont coalescents, tissés des mêmes fibres. Si la Nature va bien, alors nous aussi nous allons bien. Il semble que cette règle élémentaire du rapport à notre ‘Mère-nourricière’ ait été oublié. Mais il ne s’agit pas seulement d’amnésie. Certains comportements irresponsables semblent prendre un malin plaisir à détruire ce que des millions d’années ont mis à édifier, patiemment, pierre à pierre, cette immense Tour de Babel dont, aujourd’hui, nous habitons les cellules sans bien savoir quels en sont les fondatios, quelles sont les lois qui en régissent le fonctionnement, sans nous interroger sur la fragilité d’un édifice, sa construction fût-elle édifiée en des époques reposant sous les strates illisibles de l’Histoire.

  Oui, les glaciers nous scrutent de toute la hauteur de leur édifice majestueux, mais cette majesté est aussi magique que précaire. Chaque jour voit s’effondrer ces génies de glace  comme des châteaux de cartes, des pièces de bois que les enfants assemblent avec soin afin de les faire tenir en équilibre, de réaliser la plus haute tour possible. Immanquablement, la fin du jeu voit l’écroulement de l’audacieuse structure, laquelle défiant la loi de la logique a dépassé ses propres possibilités. Oui, mais les lois de la physique ne sont pas les lois humaines. Ce qui correspondrait à la ‘logique’, ci-dessus évoquée, dans l’espace matériel, trouverait son pendant dans la ‘raison’ en matière de décisions humaines. Tout est en effet question de raison. Nous avons connu le ‘Siècle des Lumières’, la puissance presque illimitée de la Raison, parfois jusqu’à l’excès.

   Il ne s’agit nullement de refaire l’Histoire. De toute manière l’homme ne semble jamais rien retenir des leçons qu’elle nous adresse. Les génocides succèdent aux holocaustes, la barbarie à l’inquisition, le racisme à la xénophobie. Piètre constat, certes, mais constat réaliste malheureusement. Il ne faut nullement sombrer dans un pessimisme qui ne serait que la face cachée du nihilisme, donc de l’absurde qui enlèverait tout sens à notre existence. Il faut lutter, il faut résister et ne pas donner droit aux Cassandre de la désolation, ne pas céder aux sirènes nous convoquant au mépris de la vie. Oui la Terre, notre Terre est en grand danger. Ceci, nous le savons tous mais feignons de l’ignorer ou reportons le poids de nos actes sur les générations futures. Curieuse conception de l’héritage, tout de même. Héritage de cendres et de ruines.

   Terre en tant que notre planète ; terre en tant que matière, glaise, limon, humus que nous foulons chaque jour ; océans et mers que nous parcourons sur nos ferries hauts comme des immeubles ; forêts que nous survolons, dans ces fuselages d’acier étincelants ; arbres que nous arrachons, comme si nous procédions à l’ablation de nos poumons ; fleuves que nous martyrisons et asséchons ; montagnes que nous déplaçons afin d’y dérober gemmes précieuses et minerais ; glaciers que nous regardons fondre comme nous verrions les chutes du Niagara, sans pouvoir aucun d’en freiner l’irrémédiable fuite.

   Terre, que faisons-nous donc pour remédier à ton abandon, à ta faillite qui ne paraît inéluctable qu’à la mesure de notre impéritie, de notre insuffisance ? Que faisons-nous sinon observer le navire qui coule avec ses précieuses cargaisons ? Qui donc se jettera à l’eau ? Qui donc osera être un Homme ? « Indignez-vous », disait en son temps le diplomate et humaniste Stéphane Hessel. Certes il convient de s’indigner, c’est certainement le tremplin à partir duquel bâtir une audace et cingler vers le grand large. N’attendons nullement un élan collectif qui, sans doute, ne viendra jamais. Agissons à notre mesure. A chacun sa part.

   Ainsi naissent les grands changements. Il n’est que temps d’agir. Le langage ne suffit pas, pas plus que les grandes déclarations d’intentions, les tables rondes et autres colloques. Avons-nous besoin d’une pédagogie, d’une éducation particulière pour savoir quelle est notre responsabilité face à ce qui nous fait vivre ? Avons-nous besoin d’un modèle pour économiser l’eau, modérer nos déplacements, baisser notre chauffage, consommer sain, limiter notre ration de viande, pratiquer des loisirs modestes en besoins énergétiques ? Avons-nous besoin d’un modèle pour être Hommes sur la Terre ? Non, la bonne volonté suffit. Non, le bon sens suffit. Qui donc se déclarerait démuni de volonté, privé de bon sens ? Qui donc ? Soyons des Hommes au regard de l’Histoire ! Soyons des hommes face à la Conscience ! Il n’y a guère d’autre lieu où exister.

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18 mars 2025 2 18 /03 /mars /2025 18:02
Ces nuées qui viennent à nous

 Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

          Chère Solveig,

 

 

   Sais-tu, aujourd’hui, si je t’envoie cette photographie en noir et blanc, ceci n’est nullement fortuit. J’aurais pu te faire parvenir l’original en couleurs mais, alors, combien mon message aurait été atténué, noyé dans une mare multicolore qui lui aurait ôté tout son sens. Noir -Blanc : deux valeurs seulement pour proférer la nuit, le jour, pour dire le bonheur, le malheur, faire surgir la violence et la paix. Tu te doutes combien ma retraite, sur ce beau et sauvage pays du Causse, retiré du monde et du bruit, combien donc ma solitude doit m’apporter de contentement. Certes, j’y gagne une équanimité d’âme sans pareille, la joie immédiate du simple, une inépuisable dimension de ressourcement. Et, cependant, mes nuits sont traversées d’insomnies, mes jours, parfois, ne s’annoncent qu’à la manière d’un long cheminement attisé d’incessantes questions. Et bien que la tâche d’écrire me soit d’un grand secours, je suis assez souvent tel le naufragé tendant désespérément ses bras en direction de l’écueil qui voudra bien le sauver de l’abîme.

   De ma fenêtre, c’est ce paysage si calme, si doux dont j’aperçois le beau moutonnement. La prairie est tachée d’ombre en ce lumineux automne. Une lame de clarté avance qui éclaire les frondaisons. Les nuages sont légers, aériens, ils voguent très loin vers d’infinies altitudes. Au-dessus, comme s’il venait de l’impensable cosmos, le ciel est une taie noire, impénétrable dont, parfois, je pense qu’elle est hostile aux hommes, qu’elle constitue le premier signe d’une alerte, d’une mise en garde. Vois-tu, de regarder ce lac si sombre, fuligineux, c’est comme si venait à ma rencontre une tragédie antique, peut-être « Prométhée enchaîné », d’Eschyle avec ses personnages divins en un lieu désert, quelque part à l’extrémité du monde. Et tout ce noir qui envahit l’azur ne serait que la malédiction de Zeus, trompé par Prométhée, lequel à son tour a trompé les hommes, ne leur offrant que ce feu spoliateur de leurs âmes trop naïves, inclinant, toujours, à quelque compromission. Car le feu a, comme bien d’autres choses, un double visage : celui qui réchauffe et réconforte, mais aussi celui qui brûle et ronge les corps de ceux qui s’en approchent trop. Le feu comme connaissance brille au plus haut mais, souvent, l’humanité en pervertit la fonction et alors ne courent sur la Terre que les feux éteints d’une sourde imprécation. Je sais que tu m’accorderas ton indulgence d’avoir brossé un tableau si inquiet de notre condition. A contrario, en peindre la seule face étincelante serait manquer de la plus élémentaire objectivité. Le Paradis s’obombre toujours du soufre de l’Enfer !

   Tout le jour, depuis l’ascension du soleil en direction du zénith jusqu’à sa chute au nadir, toutes les heures semblent la mise en scène de cette aporie constitutive de notre présence au monde. Lorsque, le matin, nos paupières tout juste entrouvertes perçoivent le bleu de l’aube, combien elles se projettent dans un avenir radieux. La paix est partout qui tresse à nos fronts ses couronnes de lauriers. Puis la lumière monte dans le ciel vertical. Puis la lumière éblouit et fait cligner des yeux que des larmes, soudain, envahissent. Puis l’astre décline, la clarté devient une toile maculée de sanguine à l’horizon, puis la nuit éteint tout qui plonge nature et hommes dans une identique confusion. Comprends-tu, tout est toujours à recommencer. Ce paysage dont nous pensions qu’il dispenserait jusqu’à l’éternité son beau rayonnement, voici qu’il se soustrait à notre regard et fomente, peut-être, à notre encontre, les plus funestes desseins. Ce qui, dans la plénitude du jour, nous était donné en tant que sublime vérité, ceci s’estompe brusquement qui confine à la plus désolante des faussetés.

   Constamment nous sommes pris en tenaille entre nos désirs et nos peines, entre nos souhaits et nos craintes, nos amours et nos haines. Le drame de l’humain est ceci, cette tension qui nous écartèle, cette brusque énergie des contraires qui nous tire à hue et à dia. Lorsque notre visage illuminé de clarté, nous nous croyons atteints d’abondance, voici que nos pieds s’embourbent dans un maléfique limon. Nous sommes des êtres de la déchirure et ne consentons à exister qu’à en transgresser l’aliénante dimension. Seulement le tragique a toujours une coudée d’avance et la grimace de l’insoutenable finitude vient lézarder notre fragile édifice. Colosses aux pieds d’argile, nous feignons d’en sentir le constant tellurisme à l’œuvre et nous tentons de porter notre regard sur tel ou tel objet de désir afin qu’il puisse nous extraire des mors de la lucidité.

   De mon refuge à l’abri des arbres centenaires, ces chênes tors qui poussent au milieu des pierres, il me semble entendre comme un sourd grondement. Je ne sais si la terre tremble ou bien les cieux se partagent sous l’étrave d’un coutre tranchant. A tout instant la glaise pourrait s’ouvrir en tombeau. A chaque seconde les nuages déverser une pluie acide qui ravagerait jusqu’à la proue de notre esprit. Non, je ne divague pas, Sol et tu sais combien je suis attaché à décrire au plus près mes états d’âme. Sans doute sont-ils renforcés par cet inévitable pathos qu’engendre tout exil. Mais les hommes, tous les hommes, sont des exilés que ne sauvent ni leur instinct grégaire, ni leurs divertissements multiples, pas plus que leur quête effrénée de bonheur. S’ils étaient heureux, ils ne chercheraient pas des motifs d’évasion. Ils seraient à l’aise dans leur enceinte de chair et se suffiraient à eux-mêmes, non dans une manière de satisfaction béate, seulement dans l’atteinte d’un sentiment de maturité. Vois la dimension d’aliénation de tous ceux qui se précipitent dans des voyages qui, jamais, ne les satisfont. Vois le désarroi de ceux dont le consumérisme est la seule pierre de touche dont ils ornent leur singulière aventure. Vois ces « foules solitaires » qui se ruent au même spectacle dans l’espoir de grandir, ils ne connaissent que le vertige immédiat du multiple, de la soif  trop rapidement étanchée. Leurs icônes sont en carton et ils ne sont que les spectateurs de leur propre désarroi.

   Sol, nous vivons une société de l’abondance qui ne laisse que trop d’égarés parmi la confluence des peuples. L’homme est ainsi fait que son naturel égoïsme le sauve toujours du désastre. « Ce qui est bon pour moi est bon pour le monde », voici ce que clament, à longueur de journée, les solipsismes de tous ordres qui sont légion. Beaucoup se pensent uniques dont la seule religion s’abîme dans leur propre ego, tout ce qui leur est extérieur ne semble ressortir qu’au monde des représentations et des artefacts. Ce que j’énonce là n’est nullement le motif d’une simple plainte, laquelle se dissoudrait bien vite parmi les allées et venues mondaines. Ce n’est pas davantage un appel. Comment se faire entendre de la surdité partout régnante qui condamne les simples à demeurer au sein de leur invisible caverne ? « Indignez-vous », lançait en son temps la conscience éclairée d’un Stéphane Hessel. Cette exhortation à l’indignation se déclinait selon cinq figures.

   * Trouver un motif d’indignation. Nous pourrions en trouver mille, c’est sans doute pourquoi nous n’en choisissons aucun.

   * Changer de système économique. Quoi donc ?  Le capitalisme aussi bien que le collectivisme asservissent les peuples. Le corporatisme divise les individus en castes. Le socialisme entraîne une déresponsabilisation des acteurs. Le libéralisme implique la loi sans partage des plus forts.

   * Mettre fin au conflit israélo-palestinien. A-t-on jamais mis fin à un conflit ? La violence est enracinée en l’homme depuis la nuit des temps. Notre système limbico-reptilien témoigne encore en nous de la puissance de ces marées d’équinoxe dont, a priori, nous avons bien du mal à canaliser la brusque survenue.

   * Choisir la non-violence. Qui, à part Gandhi luttant contre les lois raciales ? A part Lanza del Vasto entreprenant un jeûne pour sauver les paysans du Larzac ? A part Nelson Mandela luttant contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud ?

   La non-violence est violence faite à nos propres indifférences. La tâche est rude qui se doit de remettre en question le fond sur lequel l’humanité s’est bâtie, dont la devise semble être, le plus souvent : « L’homme, un loup pour l’homme ».

   * Eradiquer le déclin de notre société. Est-il né ou encore à naître le Grand Homme qui, prenant entre ses mains le Destin de la Terre, métamorphosera la manière d’être de l’homme, à savoir considérer toute altérité -, l’animal, le rocher, le fleuve, l’océan, la montagne, la terre, le pauvre, le sans-grade, le démuni -, leur accordant la toute première place, s’effaçant afin que, de ce retrait,  résulte une possibilité d’être pour tout ce qui est, croît, espère ?

   Sol, tu le sais tout comme moi, ceci ne serait envisageable qu’au terme d’une éthique véritable qui prendrait le pas sur toute esthétique. Autrement dit le fond primant la forme. Il n’est d’autre générosité que celle-ci, faire que tout ce qui vient à notre rencontre ait la faveur d’un accueil véritable. Aussi bien la goutte de pluie, l’arbre en sa floraison, l’Autre en sa polyphonique présence.

   Mais comment, ici, ne pas laisser la parole au prophétique et immensément poétique Paul Valéry qui proclamait dans « La Crise de l'Esprit », en 1919, entre deux guerres mondiales immensément dévastatrices pour le corps et l’esprit, ces pensées sublimes qui honorent tout intellectuel digne de ce nom. (Ils ne sont guère légion en ces temps de disette.) : 

  

   « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

   Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les oeuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux ».

  

   Parfois, le long des  nuits d’hiver, lorsque dans l’aube bleue de givre, les pierres craquent sous la poussée du gel, il me semble entendre ces voix perdues  - Valéry, Ninive, Babylone -, qui résonnent jusqu’à nous pour nous dire le bonheur d’être Hommes sur Terre, ceci que trop souvent nous oublions, creusant, en quelque manière, les tombes qui recevront nos propres insuffisances. Une seule fois, Sol, dis-moi que je ne rêve éveillé. Alors je pourrai dormir en paix pour l’éternité !

 

Sois assurée de mes pensées les meilleures.

 

 

  

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21 janvier 2025 2 21 /01 /janvier /2025 17:47
Les Muses Inquiétantes.

« Les Muses Inquiétantes ».

Giorgio de Chirico – 1916.

Source : Apparences.

 

   Dans ce tableau, il nous est impossible d’entrer, de faire effraction et de loger notre corps de chair au milieu de ces mannequins métaphysiques si hiératiques, où même la vue ne peut s’appesantir longuement. Tout exclut. Tout exile de soi et ramène sa propre présence à une hébétude, à une glaciation comme celle habitant les espaces sidéraux. Nous sommes loin au-dessus de la Terre et notre vue est aussi étrange que celle des dieux qui regardent notre univers avec quelque stupéfaction. Serions-nous des dieux déchus que leur inconséquence aurait condamnés à voir les choses dans leur propre hibernation ? Oui, hibernation, car si les couleurs sont violemment solaires, bien loin de porter ce qui se donne à voir dans la lumière, tout sombre dans une immédiate clôture. Ce lieu est inhabitable. Ce lieu est hors de portée de la conscience.

Et pourquoi l’est-il ? Est-ce simplement une question d’insolente parution du monde ? De vision exacerbée de l’artiste qui aurait voulu, d’emblée, nous reconduire à une impuissance, celle de voir ce qui fait phénomène avec des yeux humains ? Cependant il faut chercher à comprendre les raisons de notre exclusion. D’abord dans une visée esthétique. Voici ce qui est : le parallélépipède, au premier plan, nous indique l’impossibilité d’une considération romantique ou bien poétique des choses. C’est de concept pur dont il s’agit, ce que renforce la disposition radicalement architecturée des divers éléments de la scène. Les ombres sont denses, tranchées dans le cuir du réel à l’aide d’un scalpel. Les bâtiments, à l’arrière-plan, nous disent les chimères quant à une possible habitation, l’absence du foyer autour duquel se réunir et faire naître l’espace du dialogue, de la rencontre. Le ciel, d’un bleu hermétique, appuie sur la toile à la façon d’un couvercle isolant du ciel étoilé, des rêves qui l’habitent. L’éclairage est violent dont la source demeure invisible et étrangement basse, comme si elle provenait d’un luminaire terrestre ayant plus à voir avec le monde chtonien qu’avec le céleste et sa vibration infinie.

Et maintenant, il est temps de s’interroger sur la configuration confondante des personnages, ces érections prises d’immobilité et de silence. N’oublions pas, nous sommes à Ferrare, dans la « cité du silence » comme l’a nommée le poète Gabrielle d’Annunzio, devant le château de la famille d’Este, princes mécènes de la Renaissance qui vouaient un culte tout particulier aux Muses. Ces Muses aux visages sans yeux, sans bouche, sans oreille, autrement dit des Muses dont le peintre a volontairement ôté tous les attributs par lesquels elles se font les égéries des artistes. Oui, l’artiste. Ce dernier est bien présent dans la composition mais sa présence est si discrète qu’on pourrait aussi bien contempler l’œuvre, sans même prendre acte de son existence. Il n’apparaît qu’à être une fuyante silhouette, à l’extrême droite de la toile, aire noyée dans une ombre incompréhensible. Et, pour tâcher de saisir cette apparition au bord d’un possible évanouissement, il faut aller du côté de « l’inquiétante étrangeté » de Freud, ce jour lointain où il découvre une facette de la réalité si proche de l’illusion qu’elle le questionne fortement. Il en résultera un essai articulé autour du malaise créé par le surgissement inopiné, dans le réel, d’une image qu’on n’attendait pas et qui insère une césure dans la rationalité apaisante du quotidien. Et ce surgissement de « l’inquiétante étrangeté » se fait à l’aune de la propre image du créateur de la psychanalyse, image que lui renvoie la vitre du train sous les espèces d’une silhouette effrayante, en tout cas d’une apparition dont il aurait souhaité faire l’économie.

La thèse qui découle de cet épisode freudien, c’est la brutalité, la violence avec lesquelles les apparences métamorphosent la réalité en autre chose que ce qu’elle est, laissant place à une inquiétante fantasmatique. A partir de ceci, s’éclaire la signification des « Muses Inquiétantes ». Si ces Muses sont inquiétantes - nul ne saurait en contredire l’aspect sombrement énigmatique -, elles sont tout autant inquiètes. Et de quoi le sont-elles ? Mais, tout simplement du destin de l’art qui pourrait bien succomber à la fausseté des apparences. Tout, dans cette figuration, fait la part belle à l’illusion et à son cortège de non-vérités. Comment, en effet, un existant pourrait-il s’y retrouver, assurer sa propre synthèse, aboutir à son essentielle unité à la mesure de cette réalité de pacotille ? Réalité identique aux figures de cire du Muse Grévin où rien ne parle que le silence de la parole. Les Muses ne sont pas : elles apparaissent comme des tuniques vides, privées de langage, de perceptions, de mouvements. Le paysage n’est pas : simple praticable de bois où se figent les figures d’une pantomime vide de sens. Les demeures ne sont pas : simples élévations de tours semblables aux pièces d’un gigantesque échiquier métaphysique. Le peintre, ou bien le poète, peu importe, ne sont pas : les Muses qui sont censées leur communiquer le souffle de l’inspiration sont muettes. Ce tableau fonctionne donc à la manière d’une subtile allégorie, laquelle nous dit que l’art est le lieu d’une vérité, m>jamais la fascination d’une apparence qui s’y substituerait dans l’aveuglement des voyeurs que nous sommes. Ayant compris ceci, nous regardons autrement. Nous regardons vraiment et avons directement accès à ce qui ouvre le beau et le distingue des pastiches et de tous les trompe-l’œil du monde. Nous regardons et nous sommes.

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15 janvier 2025 3 15 /01 /janvier /2025 08:21
En quête de l’origine

Entre mer et désert...Bardenas Reales -07-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Cet article est dédié à Raymond Farina,

Poète, ou l’essence du langage

 

*

 

   Il faut provisoirement s’exiler de soi, sortir à la rencontre du monde. Nullement le quotidien, il ne recèle que trop de fruits blets dont nous ne saurions faire notre ordinaire. Il faut aller ailleurs, cueillir le pollen d’autres fruits, goûter ce nectar qui fera de notre palais un « palais des merveilles ». En quelque manière il nous faut décupler l’arche de nos sensations, éprouver l’ivresse de la rencontre, cette incroyable fulguration qui naît de l’espace de l’alliance, l’amant s’immole dans les yeux de l’aimée, l’aimée se jette dans la chair de l’amant. Il n’y a que ceci, ce soudain surgissement à ce qui s’auréole du plus beau sens, qui puisse nous combler et nous intime l’ordre d’aller plus avant. Nous sommes des aveugles qui cheminons le long d’ombreux sentiers et nous ne rêvons que de découvrir la lumière, d’en tapisser chaque fibre de notre corps.

   Aller ailleurs est ceci : découvrir, dans l’intervalle d’une sublime joie, les hautes Steppes de Mongolie semées d’herbe courte, les taches brunes du bétail parmi l’océan des pâturages, apercevoir à l’horizon les montagnes cendrées se dispersant dans la brume du jour. Découvrir les vagues de sable du Désert de Gobi, leur fourmillement de jaune éteint, poudreux, à l’infini des yeux. Découvrir les hautes terres de l’Altiplano, les tapis d’herbe couleur de feuilles mortes, y deviner la mousse blanche des alpagas, les lacs d’eau bleue qui reflètent le ciel. Découvrir le site du Volcan Hrúthálsar en Islande, ses roches de lave brune, ses sommets érodés pareils à une croûte de pain brûlé, les plaques des névés qui en rythment les flancs. Découvrir, enfin, le Désert de Bardenas Reales, sa curieuse géologie, ses marnes friables, ses cristaux de gypse, ses plaques de calcaire, ses lignes de grès rouge. Bardenas Reales est, en quelque manière, près de nous, dans cette belle région de la Navarre, ce minuscule désert, sorte d’anthologie qui, à elle seule, résumerait toutes les autres beautés du monde. Si bien qu’on pourrait placer son paysage sous la vitre d’un chromo, épingler ce chromo au mur et nous aurions, dans le site immédiat et toujours disponible de notre chambre, un résumé de l’histoire de la terre, de ses éclats, de son élégance, de sa perfection. 

   S’il y a quelque raison de mettre en présence ces hautes figures géologiques, ces horizons si singuliers, c’est au titre même de leur beauté, de leur ancienneté, ces exceptions qui appellent l’œil humain à venir à leur rencontre. L’herbe courte de Mongolie, les dunes en forme de croissant du Désert de Gobi, la teinte délicate du haut plateau de l’Altiplano, les rivières de lave brune du Volcan Hrúthálsar, les marnes étonnantes de Bardenas Reales dessinent, tout à la fois, la mesure d’une entière esthétique, dressent à la fois la troublante dimension géologique, archaïque qui nous renvoie aux confins de l’histoire de la Terre, à son origine. Ici, dans ce beau mot « d’origine », vient se dire l’espace encore non aliéné d’une présence intacte, pleine, effusive, autrement dit le lieu d’une vérité n’ayant encore connu nulle érosion, qui demeure sauve, inentamée encore pour un temps prodigieux situé à l’écart des marécages d’une non-vérité, des falsifications toujours présentes en seconde main, de ce qui se donne ici à voir dans sa plus effective réalité.

   Si nous sommes fascinés par tant de simplicité originaire, et sans doute le sommes-nous si nous nous présentons en tant qu’hommes de vérité, si nous sommes ravis à nous-mêmes en une sorte de joie ascensionnelle, d’expansion continue, sans rupture aucune, c’est au simple motif que, reliés au principe, à la source, au germe de ce qui est, notre propre esquisse s’accroît de ces formes dont elle tire sa propre substance. Tout le temps que durera notre regard, tout le temps que se prolongera le miracle de la parution, nous serons indemnes de toute surprise qui pourrait ôter aux êtres que nous sommes la part infrangible qui nous tisse et assure la justesse de notre destin. Nous avons besoin de ces fondements, de ces donations essentielles. C’est bien parce que les hommes d’aujourd’hui ont perdu la vertu de retrouver ces entités formatrices de soi que leur angoisse se majore d’une dette qu’ils ont archivée au plus profond de leur mémoire, sans toujours en être bien conscients.

   Tout homme a besoin de pratiquer en lui, auprès des choses constitutives de sa condition, ce retour sans quoi un bonheur lui fait défaut, celui de ne point connaître ses assises, celui de renier les racines qui l’attachent au socle de sa propre existence. Certes, aujourd’hui le nomadisme a remplacé la sédentarité, le lointain a éclipsé le proche, chacun vivant son exil en tant que la seule voie possible d’accomplissement. Est-il si sûr que ceci soit un choix et pas seulement le fait d’une mode de l’exil ? Le voyage possède sa juste valeur que l’immédiat, le natal ne sauraient remettre en question. Mais, quelque part, faut-il parfois remonter le fil de sa propre genèse, se disposer à une tâche d’archéologie qui nous conduira en des lieux sans doute inconnus mais ordonnateurs, ô combien, de notre inscription dans ce site qui nous accueille, lequel trace en nous son invisible mais primordial motif.

  Bardenas Reales, alors, il faut l’héberger en soi à la manière d’un don immédiat dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à nous priver d’une partie de notre être. Le ciel est très haut, mais si proche dans son éloignement. Le ciel, telle la vérité, fait son insistance d’écume, juste derrière la toison anthracite des nuages. Les nuages ne dissimulent qu’à mieux révéler ce qu’ils voilent à nos yeux. Car il y aurait égarement à faire surgir le véritable, le juste, le tangible, de cette manière un peu folle tout contre le globe de nos yeux. Bien plus que d’atteindre, dans l’instant, la demeure véridique du réel, la porcelaine de notre sclérotique se teinterait de suie, nos pupilles s’étréciraient à la taille infinitésimale de la myose, la toile translucide de notre conscience se perdrait dans l’opaque et plus rien ne se montrerait que de l’indécis, de l’indéterminé, une broussaille envahirait la clairière et, tel Œdipe, nous errerions les yeux vides dans les rues d’un Colone dévasté.

   Le ciel est posé sur un plateau de marnes. A la rencontre de la terre se lève un liseré plus foncé, il dit la limite entre le clair et l’obscur, il dit le risque qu’il y a toujours, pour les hommes, de renier la lumière, de se précipiter dans la ténèbre, de la prendre pour qui va les sauver en les immergeant dans les lourdeurs du sol, en leur faisant tutoyer l’abîme. Les marnes descendent en longues draperies, en toiles froissées que rehaussent de visibles nervures. On devine leur perte dans une sorte de gorge qui ne nous livre son secret, s’absente de nous. Puis, face à nous, comme montant du sol, une belle colline se détache dans la clarté. De minuscules ravins en creusent la pente, déterminant, de part et d’autre, de légers tumuli de roches friables. Des lignes horizontales, fortement structurées, laissent apparaître de longues strates qui paraissent symboliser, à elles seules, le passage du temps, son illisible chute, tout en bas, vers ce qui nous échappe et nous hèle, nous invite à la collecte d’une connaissance. De qui nous sommes, mais aussi de cette étrange altérité dont nous souhaiterions, la découvrant, qu’elle comblât un peu de nos douloureuses failles, qu’elle colmatât nos plus inquiétants tellurismes.

   Décrivant cette merveilleuse « enclave » de Bardenas Reales, nous avions, en toile de fond, tous ces visages précédemment évoqués, toutes ces belles présences du Gobi, de l’Altiplano, de Mongolie, de Hrúthálsar, souhaitant que d’évidentes affinités pussent les relier selon un mode communément originaire. Mais il faut aller plus loin et tenter de faire se rejoindre le particulier, ces beautés-ci et l’universel, la Beauté telle qu’en elle-même, tenter de relier le particulier, le tard venu et l’universel natif, l’originel, l’élémentaire. Observant cette belle image, notre entrée en son intime signification empruntera deux voies, celle d’une ontologie élémentale telle que formulée par la poésie de Saint-John Perse, celle de la voie tracée par les Paroles de L’Origine initiées par les Antiques Penseurs Grecs. Ainsi, revenant en quelque façon aux sources, saisirons-nous mieux ces émergences qui en constituent notre actualité. Parfois convient-il de partir du proximal et tâcher de rejoindre le distal, chacune de ces deux entités s’accroissant du mode d’être de l’autre.

   Ici, de toute évidence, nous ne pouvons que rejoindre les rives persiennes, ces fameux éléments « inhabitables » que sont, dans la poésie de l’auteur de « Pluies », sables, vents, averses, neiges et toujours la haute présence de la Mer. Bardenas contient tout ceci, ces signes de sable, ces signes de vent qui ont usé les marnes, ces signes de pluie qui ont permis l’émergence des strates, ce signe insigne de la Mer, inscrit dans le destin géologique de ce lieu immémorial. On est au plus près d’une naissance, au plus près des premiers pas de la Terre, de ses hésitations, de ses balbutiements. Tout se dit dans le discret, tout se dit dans le fragile et le malléable du sable de l’exister. Alors, faisant face à cette terre ravinée, si simple en sa discrète épiphanie, pouvons-nous encore longtemps faire l’économie des mots du Poète en direction du natal si simple en lequel son âme se reflète ? Non seulement nous ne le pouvons, mais ceci est une sorte de devoir à l’égard de ces mots essentiels que le Natif de la Guadeloupe sut si bien faire chanter :

   « Me voici restitué à ma rive natale…

   Avec l’achaine, l’anophèle, avec les chaumes et les sables, avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… »

   Or que faisons-nous d’autre, au cœur même de notre fascination devant les Bardenas, qu’à éprouver en nous cette temporalité originaire qui nous traverse et nous relie au natal de toutes choses : le nôtre bien entendu, mais aussi le natal de la colline, du ciel, des marnes grises, du flocon des nuages ? Nous ne pouvons qu’être intimement reliés au destin du Monde, l’embrasser tel notre écrin dont l’offrande est bien plus que précieuse, elle nous remet à nous-mêmes, les Erratiques Figures, en nous dotant d’un irremplaçable orient. Avant la rencontre des Bardenas nous étions esseulés, maintenant nous sommes comblés, si bien que notre regard pleure d’avance au motif d’un détachement qui aura fatalement lieu, lequel nous dit l’angoisse d’être privés de racines.

   Dans notre quête d’une possible origine, sans doute croiserons-nous souvent ces Paroles de l’Aube que les Anciens Grecs surent porter au plus haut, ces termes au gré desquels tisser les formes de quelques êtres fondamentaux. Ils sont, en réalité, ces archétypes qui structurent notre psyché à notre insu, ils sont ces vents discrets qui nous modèlent de l’intérieur, dressent le socle à partir duquel nous figurons hommes en tant qu’hommes dans le pli enfin perceptible d’une vérité. Nulle tricherie avec eux, ils sont de trop noble ascendance, ils sont si près des dieux, pareils à leur souffle, ils sont la Langue en sa Dite première, fondation des êtres que nous sommes, nous hommes-de-langage en une seule énonciation formulés. Hommes, Langage, nulle différence, la coappartenance est si étroite que le raphé médian qui eût pu montrer leur union a soudain disparu pour laisser place à ce rayonnement unitaire, lisse, poli, site seulement de la belle lumière du verbe incarné. Nous regarderons successivement en quoi la nature dépouillée, exacte des Bardenas Réales pourra trouver une possible homologie dans ces termes premiers qui sont les fondations mêmes de l’être.

  

   Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

  

   Ce que nous apercevons ici, les nervures des marnes, les strates horizontales, si elles ne se donnent que sous l’aspect de l’apaisement, du cosmologiquement organisé, du stable et de l’assuré, de l’apollinien parvenu à son équilibre terminal, cependant pouvons-nous apercevoir, dans ce repos, cette immuabilité, les mouvements initiaux, chaotiques, les pulsations indéterminées, les orages internes de la matière, les convulsions dionysiaques, la dimension abyssale, infiniment tourmentée, tellurique, magmatique des éléments livrés à la confusion, au discord, à l’informe, à l’irrationnel, à l’opaque, enfin au primitif en sa confondante dramaturgie. Oui, sous cette mise en ordre actuelle, nous ne percevons rien de moins que ce désordre hiéroglyphique, cet enchevêtrement sans fin comme si rien, jamais, ne pouvait sortir du néant.

 

    Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

  

   [Ce seront nécessairement toujours les mêmes traits (nervures des marnes, évidence des strates horizontales) qui seront convoquées à des fins de démonstration ou, plutôt de monstration car il s’agit de montrer et non d’argumenter.]

    Les nervures, les strates donc sont l’émergence même de ce qui était dissimulé, de ce qui était clos, celé en l’opacité de la matière. Ce sont des Formes et des Mots de vérité qui viennent à nous pour nous donner l’être au plus près et ne nullement le laisser dans son cèlement originel, sa fermeture, son retirement. « Nature aime à se cacher », nous dit Héraclite-l’Obscur, une obscurité appelant l’autre. Oui, l’être est clignotement, constant voilement/dévoilement au terme duquel il livre son essence et seulement dans ce constant paradoxe. Au reste, comment pourrions-nous nous saisir d’une essence dont le destin est d’être volatile, si diaphane, toujours hors de portée ? Certes, nous les Errants, avançons sur le chemin de la même manière que Diogène, lanterne au bout des doigts, parcourait les rues de la ville à la recherche de l’Homme cet éternel en fuite qui ne livre jamais que son esquisse particulière, l’homme minuscule, jamais ne nous montre sa face universelle dont nous aurions aimé faire notre parangon.

   Ce que nous cherchons, certes les hommes que nous sommes, les autres hommes, mais essentiellement nous cherchons l’être en son éternel mystère.  Cheminant sur la ligne de crête, tout contre le ciel badigeonné de suie et la gorge profonde envahie de ténèbres, nous nous attendons à quelque émergence, la nervure d’une marne, la ligne claire d’une strate, afin que notre parcours, soudain éclairé prenne sens, exhume du fatras alentour un Mot exact, une Forme taillée à même un étalon d’airain, peut-être une Idée platonicienne fulgurant du haut de son empyrée. Progressant, nous décelons le celé, nous désoccultons ce qui vient à nous, nous ouvrons ce qui demeurait fermé, nous écartons l’ombre à la lumière de notre regard.

   Ce que nous voulons, la dimension de l’éclaircie, le cercle de la clairière que nous pensons être herméneutique, nous délivrant une infinité de sèmes qui demeuraient cachés depuis la fondation du monde. Seulement, derrière nous, les ombres se referment, les taillis poussent, les ronciers avancent, les futaies se haussent et l’Ouvert étrécit à nouveau, regagnant sa crypte ténébreuse. Alèthéia, décèlement du celé, désocclusion de l’occlus, désoperculation de l’operculé, certes mais l’éclair de la vérité est toujours pareil à l’orage du dieu, il éclate et ne laisse voir que de sombres nuées, jamais le dieu lui-même. Alors, bien plutôt que de nous acharner à faire du paysage posé devant nous un seul et unique réseau de nervures signifiantes, de lignes claires et convergentes, nous clignons de l’œil à la façon de Zarathoustra et ce clignement signifie, une fois le mensonge, une fois la vérité, une fois le mensonge. Cette vérité en demi-teinte qu’est, la plupart du temps, l’humaine nature.

 

    Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

  

   Certes, ces collines si singulières, ces formes venues du plus loin de l’espace et du temps sont présentes à seulement paraître devant nos yeux comblés. Ces formes sont hautement présentes au titre des nervures qui émergent du désordre des marnes, de leur manifeste confusion. Les marnes sont comme absentes, ramenées à un simple coefficient d’invisibilité. Ce que, par nature, elles ne sauraient affirmer, les belles nervures, les strates levées l’amènent au foyer du regard, là où tous les temps s’abolissent, le passé se dissipe dans ses brumes, l’avenir fuit loin au-devant de lui, seul le présent s’affirme en tant que le seul événement possible. Le paysage, et donc la Nature, sont à l’acmé de leur manifestation, ils resplendissent d’un étrange et fascinant éclat, ils renvoient aux limites du massif ombreux tout ce qui n’est pas eux, tout ce qui végète et s’abîme dans les obscurs corridors d’une mémoire abîmée, tout ce qui, porteur d’un faible projet, s’écroule sous le poids même de son inconsistance.

   Et cet intense rayonnement du présent en tant que présent ne s’arrête nullement au paysage, il vient à nous, il poudre nos yeux d’une neige étincelante, il allume en notre chair le brasier du sentiment d’être à l’endroit exact de sa propre nature, en sa plus dicible vérité. Entre la présence de la chose et celle dont l’offrande nous est faite, nulle rupture, seulement l’arche ouverte d’une belle continuité. C’est au motif de l’infrangible présence de la chose, de son immuable persistance à être que nous, les Voyeurs de-qui-elle-est, arrivons à la pointe de notre propre présence. Coalescence des présents, convergence des affinités. Ce qu’il faut croire, afin de placer un peu de magie dans notre propos, c’est que la chose se sait présente, infiniment présente, que cette effusion déborde d’elle et vient à nous, nous fécondant, en quelque manière, et c’est au titre d’un juste retour que nous revenons à elle avec toute la charge accomplie de notre propre réalité. Aucune présence à soi n’est seule, elle demande une présence extérieure, une exactitude, une beauté, un rayon de plénitude et tout se donne dans la pure phosphorescence de l’instant, dans son vif éclat, dans les facettes infiniment précises de son cristal. Présence du présent.

  

   Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

  

   Toujours nous nous demandons si notre existence est placée sous le signe du hasard, ou bien si quelque main invisible, sans doute celle de la Moïra, pointe pour nous son index vers quelque horizon, nous intimant l’ordre du chemin à suivre. Faisons l’hypothèse du Destin et, nécessairement, nous y verrons plus clair pour la simple raison, qu’ayant choisi, nous laisserons de côté bien des questions adventices qui ne pourraient qu’égarer un peu plus notre cheminement. Communément considéré, le Destin est celui qui se laisse lire dans les lignes de la main. En effet, si le lisse de notre peau se donne en tant qu’homologue de l’insignifiant, par contraste, ces minces lignes paraissent indiquer une direction, un sentier possible pour notre avancée. Bien évidemment, au motif d’une simple similitude, ici, ce sont bien les nervures et les strates qui apparaissent en tant que lignes directrices du destin de la matière qui est aussi le nôtre par projection, mimétisme, ricochet. Nul, en son fond, ne saurait faire abstraction, en lui, de ces arêtes, de ces saillies naturelles dont il constitue, à sa façon, le naturel prolongement. Si nous sommes des êtres naturels, nous avons à voir avec la Nature jusqu’en notre intime le plus singulier. Le temps de la Nature est aussi le nôtre, alors comment ne pas croire que notre destin nous a fait accomplir les pas qui étaient inscrits depuis la nuit des temps jusqu’ici, tout contre cette immémoriale présence des Bardenas Reales ? Il fallait, de toute nécessité, c’est bien là la loi de la Moïra, qu’existât une rencontre, que se réalisât une alliance.

   En ce moment de mon regard posé sur ces lignes géologiques, je ne diffère guère d’elles, elles dictent, en quelque sorte, les harmoniques selon lesquels mes sensations naissent, mes perceptions en synthétisent le cours, il sera celui qu’il devait être de tous temps, qui devait s’actualiser, ici et maintenant, dans ce genre de précision horlogère. Alors, ne suis-je nullement libre de mes actes ? Certes la question surgit tel le diable de sa boîte. Mais ne faut-il relativiser ? Que je sois atteint par la beauté et l’exactitude des choses de façon choisie ou déterminée, ceci importe peu dans la mesure où la beauté est toujours la beauté, la juste mesure toujours la juste mesure, quels que soient les critères singuliers de leur manifestation.  

   La Moïra, il faut la faire sienne comme son amante, avec ses vices et ses vertus, elle fait bien avec les nôtres et s’en arrange du mieux qu’il est possible. La Dispensation est notre part indivise, aussi convient-il de la prendre en son essence, à savoir comme une chose dont l’être ne pourrait être changé qu’à renoncer à ses propres puissances, or, nous les hommes, ne pouvons nullement infléchir la course céleste des dieux, seulement l’admirer depuis le socle d’humus sur lequel nous édifions, à grand peine, notre hésitante esquisse.

  

   Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

  

   Face à l’éparpillement originaire de la Phusis, face à son abyssale dimension, ce face à face générateur de notre juste angoisse, nous n’avons de cesse, le plus souvent ne le sachant nullement, d’organiser ce chaos primitif, de l’ordonner en un cosmos qui soit habitable. Mais de quels moyens disposons-nous à cette fin ? Nos actes ont peu de prise sur le réel, sinon de manière marginale. Nos avoirs appellent toujours de nouveaux avoirs sans que notre satiété ne soit pour autant satisfaite. Nos yeux happent des milliers de choses à la seconde, il n’en demeure jamais que quelque hallucination venue du plus loin de nos étroites pupilles. Nous sommes des êtres aux mains vides, lesquelles brassent beaucoup d’air et ne retiennent que quelques souffles passagers vite évanouis dans la dimension insondable du futur.

   Mais nous avons Le Langage. Lui seul peut nous sauver du désastre, au prétexte que, constituant notre essence, il ne peut que nous élever, nous faire grandir, nous déposer au plein de notre être. A cette différence près que sa qualité intrinsèque se divise toujours selon les modalités de l’authentique et de l’inauthentique. L’inauthentique est le langage dit « mondain », celui qui ne vit que d’expressions usuelles, de formules triviales ne valant guère que sur le mode de l’utilitaire et du rapidement formulé. Ainsi se définit toute prose qui n’emprunte au langage que sa forme extérieure à défaut d’en posséder sa chair intime, ce luxe à nul autre pareil. Mais, dans l’instant, il faut parler d’un Autre Langage, celui qui vise l’Essentiel, s’en nourrit et se montre alors comme le don le plus accompli qui ait jamais été fait en direction du Dasein. Ce n’est pas lui, le Dasein, qui crée le langage, c’est le langage qui crée le Dasein et le porte à la pointe extrême de son être.

Sans Langage nul Dasein,

sans Dasein nul Monde.

   Et maintenant, c’est ceci qu’il faut affirmer : plus un mot est exact, fécondé en son essence, plus il produit de présence, plus il rayonne et donne aux choses qu’il nomme cet éclat d’une juste nomination. Bien évidemment, de cet ordre, et de ce seul ordre est toute poésie. Prononcez avec le ton juste, avec l’accent tonique porté sur la première syllabe, ces deux simples mots « Bardenas Reales » et, en un seul et même geste de la parole, vous aurez, devant vous, en mode infiniment recueilli, dans la présence du présent, cette réalité ultime à laquelle vous ne vous attendiez pas, vous aurez les Bardenas à portée de la main, à proximité de vos yeux, tout juste contre l’étrave exploratrice de votre conscience.

   Vous aurez son ciel de suie, l’efflorescence du nuage. Vous aurez, surtout, la parution du langage en son étrange faveur. Certes, il y aura encore des mots inaccomplis, non encore parvenus à la plénitude de leur dire, des mots de marne, des fragments de matière cherchant leur voie, un lexique non affermi qui ressemblera tant aux discours mondains, aux bavardages des Egarés en leur hésitante marche vers un futur qui brille là-bas, dans l’indistinction et toujours échappe et cligne des yeux. Mais vous aurez aussi des mots primordiaux, des mots originels venus du plus loin du temps, des mots qui éclairent, des mots qui germent et fructifient, des mots infiniment déployés, des mots affirmés tel un airain, un platine, des mots qui, s’assemblant selon lignes claires et strates hautement visibles, traceront le visage du Poème, les figures d’un Dire initial qui vous fera remonter à votre propre naissance et sans doute bien au-delà, en direction de ce qui fonde et assure les assises de l’exister :

 

le Langage en tant que Langage,

autrement dit l’essence

en sa parution la plus exacte.

  

   Ce n’est pas vous qui regardez, écoutez, qui aurez créé l’espace ouvert du poème, pas plus que quelque poète pouvant recevoir tel ou tel nom. Non, c’est simplement le Monde qui, poématisant, aura assemblé, en ce lieu, en ce temps, dont vous êtes le témoin, ce Poème qui n’est jamais que l’union harmonieuse de ceci même qui était dispersé, que la Parole du Logos réunit dans la Phusis (l’être en son initiale donation), dans l’Alèthéia (naissance de la vérité), dans Khréon (Présence du Présent), dans Moïra (Dispensation). Car rien ne peut se dispenser dans le présent en vérité si l’être en son initiale donation ne s’est nullement manifesté comme le Répondant dont, nous les humains, sommes en attente depuis que les hommes s’enquièrent de quelque principe qui les détermine et les place en tant que les sujets qu’ils sont, face à l’énigme de l’exister, étonnement qui fonde la philosophie, philosophie qui s’exprime par le langage.

   Tout fonctionne assurément à la manière du cercle herméneutique dont il a été précédemment fait mention, un subtil jeu de renvois, un mot précédant ou suivant l’autre, chacun ne pouvant signifier que rapporté à la totalité des autres. Ce que font les grands poèmes, comme toutes les grandes mythologies, les cosmologies, c’est de rendre possible cet acte de totalisation au gré duquel, chacun des Lecteurs, des Voyeurs, abandonnant le site propre de sa singularité, se trouve soudain porté, au-delà de son être même, vers l’Être-des-choses qui surgit à même la transcendance du Langage, cette ineffable nervure qui donne à l’humaine condition sa stature verticale aussi bien que les motifs de sa présence.

   Cette puissance d’un Logos unifiant, qui signe la venue d’un grand poète, nous en retrouvons des traces insignes dans la poésie élégiaque d’un Rainer Maria Rilke, dans le dire élémental d’un Saint-John Perse, dans la dite fluviale de Hölderlin, Poète des Poètes qui a porté si haut les vertus de la langue. Voir les Bardenas Reales en la totalité de leur présence est une expérience homologue à celle que fit Hölderlin dans sa rencontre fictionnelle avec Diotima dans son roman « Hypérion ».  Nous citons, ci-dessous, un bref extrait du livre de Françoise Dastur, « La nature et le sacré chez Hölderlin » :

   « Dans la version définitive du roman, si le but d’Hypérion demeure bien l’union avec la nature, en un tout infini (…), ce but n’est plus visé dans l’impatience qui exige l’immédiateté du sacré, car l’unique totalité que recherche Hypérion n’est plus l’au-delà d’une identité idéale mais la présence actuelle d’une beauté qui se déploie dans le sensible. » (C’est nous qui soulignons).   

   Voici en effet comment Hypérion décrit l’apparition de Diotima :

   « Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier ? Je l’aurai vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin des temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.

   Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il y peut revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché : je l’ai vu et je l’ai connu.

   O vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au-dessus des astres, savez-vous son nom ? le nom de ce qui constitue l’un et le tout ?

   Son nom est beauté »

 

Beauté de Diotima,

Beauté de Bardenas Reales

= le Même

 

   Afin de poursuivre la même trace, de prolonger un instant trop bref les nervures et strates belles des Bardenas Reales, ce Poème si exact de Raymond Farina intitulé « Le feu vivant », extrait du Recueil « Eclats de vivre », Dumerchez Editions :

 

« Que serais-tu sagesse ?

Parole incandescente

qui calcine sans cesse

ce que l’on dit du monde

 

ou peut-être silence

Pas celui qui avoue

ce qu’on ne peut pas dire

ni celui qui sait taire

ce qu’on aimerait dire

 

Un silence qui veut se dire

& qui rend sensible l’effort

la force rare de se taire

lorsqu’on sait que l’on a dit tout

ce qu’on avait pouvoir de dire

 

& qu’on tente de se soustraire

à la tintante controverse

qu’est la trame de notre monde

 

Que serais-tu sagesse

pour ceux qui ont la guerre en eux

entre eux se font la guerre

voient partout la querelle

de la semence & de la mort

du songe & de la clairvoyance ?

 

Une parole toujours neuve

sans fin & sans commencement

qu’un monde vaste vésuvien

un monde toujours neuf suscite

 

une essentielle Duplicité

une sibylline Harmonie

dont chacun des fragments

est soi et autre chose

est tout en conséquence

 

si l’on réussit à penser

que sépare tout ce qui lie

& qu’unit tout ce qui divise »

 

*

 

« Une Parole toujours neuve

sans fin & sans commencement »,

 

ainsi est tout ressourcement

du Poème

qui s’abreuve

à l’eau inépuisable

de l’Origine

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30 octobre 2023 1 30 /10 /octobre /2023 11:20
Etonnante pluralité de l’être-au-monde

                                                                 Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

 

   Cette image n’est pas seulement belle d’être belle, de rayonner du plein de son exacte esthétique. Cette image est belle au seul rythme de ses multiples significations. Imaginez donc quelqu’un, peu importe qui, au centre d’un labyrinthe de cristal où mille miroirs brillant tel le soleil recevraient et amplifieraient la silhouette dont ils seraient les seuls et uniques témoins. C’est troublant, tout de même, de pouvoir saisir d’un seul geste de la vision, aussi bien la figure multiple d’une spatialisation que les phases successives de la temporalité. Bien évidemment, ici, nous faisons immédiatement signe en direction de cette représentation cinétique de Marcel Duchamp, « Nu descendant l'escalier », lequel, dans un étonnant saisissement du réel, nous remet d’emblée à un vertical vertige ontologique. Ainsi l’existence, condensée à la pointe de l’instant, en un site formel immédiatement accessible, se donne avec tant de spontanéité que nous nous interrogeons sur le lieu véritable de notre être et de son hypothétique vérité.

   Par un effet de simple projection de notre propre identité, regardant « Nu », ou bien l’image proposée par Léa Ciari, nous devenons, inévitablement, l’une de ces esquisses temporelles, si bien que c’est notre passé qui surgit en nous et nous demande quelle fut la position la plus essentielle qui nous visita. Reformulée au présent, l’interrogation consiste en ceci : Quand arrivons-nous à l’acmé de qui nous sommes, à savoir dans la manifestation absolue de notre essence ?  Jeune enfant dans notre innocence native ? Adulte dans la « force de l’âge » dont Simone de Beauvoir parle si bien dans le livre éponyme ?  Dans la sagesse de la vieillesse qui blanchit nos tempes, y grave les rides du souci de vivre ? Voyez combien ces deux images ploient sous une charge sémantique qui les déborde et les accomplit en même temps. En effet, elles ne sont signifiantes qu’à la mesure de l’excès dont elles constituent le socle.

   Il y a, dans ce clair-obscur, comme un glissement continu de la chorégraphie existentielle. Non seulement les personnages existent au centuple mais ils le font d’une manière subtilement dialectisée. Procès d’une négativité constante qui efface l’antécédent pour mieux révéler, donner lieu au subséquent. Négativité donc qui se métamorphose en la plus précieuse des positivités. On croirait, ici, soudain naviguer en régime de toute puissance, l’être se multipliant à volonté selon l’heure et le temps qui passe, sinon sous l’appui léger de quelque frivolité, de quelque insouciant caprice. Voici que l’existence contingente, aporétique, se dépouille de ses vêtures étroites pour gagner la demeure d’une libre exposition au carrousel du monde. Telle ou tel qui se croyaient disparus, les voici qui surgissent là où l’on ne les attendait nullement, doués d’une énergie vitale qui gommerait les ombres, ferait briller une mince lumière d’éternité. Assurément, il y a là l’exposition d’une joie tout intime, d’une félicité agissant à bas bruit, d’une latitude de l’être portée au degré le plus haut de sa longitude. Tout ce qui était nadir se donne en tant que zénith. Merveilleuse faculté de fécondation de l’image lorsqu’elle se dote de l’apparence du beau, de ce qui ouvre le sens et le maintient sur quelque promontoire où il brille, la nuit soit-elle venue.

   Si cette représentation, comme il a été précisé plus haut, s’envisage sous les traits de la double figure canonique de l’espace/temps, c’est bien son coefficient de moment, de durée qui retiendra prioritairement notre attention. Combien Eve, Adam (nommons-les ainsi au seul souci d’une nécessaire universalité), s’adonnent à parcourir leur chemin de vie. Ils sont, tout à la fois dans leur ici-présent et dans leur avoir-été, dans ce lieu génétique qui les crée et les recrée au rythme de leurs figures successives. Pourrait-on alors s’abstraire d’évoquer le devoir de souvenance et le bonheur qui lui est coalescent, de rapprocher ainsi des événements autrefois vécus que le songe réactive afin que, de cette synthèse, un présent soit possible se ressourçant aux résurgences qui furent, aux jaillissements qui seront. Cette belle photographie est porteuse d’une délicate réminiscence proustienne. Elle glisse du maintenant de Paris à l’autrefois de Combray, elle installe le « Temps retrouvé », celui de la « Petite Madeleine » qui efface le « Temps perdu », celui des mondanités dont la tâche artistique était absente. Sublime fusion du temps de l’enfance, « Swann », « Guermantes », avec celui de l’âge de la maturité où s’élabore l’une des œuvres majeures du XX° siècle. Oui, c’est ceci le prodige de la mémoire reconstructrice, assembler les fragments épars du temps, porter à la conscience les événements sans lesquels elle ne serait qu’un corps privé de mains, qu’un outil sans tranchant, qu’un ruisseau connaissant la douleur de son étiage.

   « Etonnante pluralité de l’être-au-monde ». A partir d’ici se justifie ce titre qui pouvait se donner en tant qu’énigme. Nous ne sommes au monde que totalement munis des textures et des fils qui ont tissé notre passé, que le présent reprend, que le futur portera en avant de nous. Comme si l’entièreté de notre existence pouvait défiler sur l’écran du réel autrement qu’à l’aune de ruptures, de biffures, de retraits. Comme si, l’œil rivé à la boîte d’un kaléidoscope, se montraient à nous, non seulement notre esquisse mais les milliers de fragments colorés qui en dressent la trame complexe, toujours en dette ou en excès d’elle-même. Oui, nous sommes des êtres de l’ombre et de la lumière, du miroitement et de l’obscur, de la présence et de l’absence. Bien plus qu’un long et savant discours, cette œuvre métaphorise notre sensation d’incomplétude, de manque, de désirs qui, parfois, s’actualisent uniquement sous le sceau de la privation, du dénuement, de la chose dont nous eussions souhaité qu’elle fût à portée de notre main alors que nos yeux n’en fixaient que la fuite à jamais sous l’horizon des incertitudes.

   Nous sommes des êtres du divers et du chamarré, notre vie n’est qu’habit d’Arlequin avec ses risibles empiècements, nous sommes, tout à tour, des Zanni, oiseaux à la cervelle creuse ; des Pantalon au fort caractère ; des valets bouffons à la Brighella ; des Pierrot candides aux yeux tristes ; nous sommes des Pedrolino comiques ; de touchantes et amoureuses Colombine. Nul repos, nul répit, notre trajet existentiel est le lieu de mille modifications, de mille retours, de mille sauts de carpe, les acteurs de facétieuses et étonnantes dramaturgies. Nous empruntons à tous les personnages de « La Comédie Humaine », nous rejoignons les ambitions d’un Rastignac, nous prenons les mille visages d’un Vautrin qui, à notre façon, se dissimule sous une foule de noms d’emprunt, nous marchons dans les traces d’un Père Goriot assoiffé de possessions, nous nous glissons dans la peau d’une Félicité des Touches visitée par la grâce de la réussite.

   Nous sommes des êtres composites, des alliages complexes, nous sommes des produits alchimiques mêlant la materia prima à la pierre philosophale, nous pratiquons, aussi bien et simultanément, l’œuvre au noir, au blanc, au rouge. Nous sommes des arcs-en-ciel. Jamais nous ne connaissons ni le lieu exact de notre être, ni sa destination et nous serions bien en peine de dire à quel degré de l’échelle des tons psychiques nous nous situons, de décrire la couleur de nos états d’âme, d’anticiper la terre de notre destination. Ce qui se joue dans l’individuel se reflète identiquement dans l’universel. L’histoire personnelle joue en écho avec la Grande Histoire. Nos êtres, si infimes, si insignifiants, rejoignent la cohorte sans fin des hommes célèbres et méritants qui ont essaimé le long de toutes les Civilisations. Nous faisons tous partie de la même « humaine condition », Montaigne dans ses sublimes « Essais » en a suffisamment assuré la belle mise en musique.

   Nous sommes traversés des feux des orages multiples, puis surviennent de soudaines accalmies. Nous sommes des Sujets semblables à ces girouettes que le Noroît, l’Autan ou le Mistral font tourner à leur guise selon telle ou telle direction. Notre substance de SUJETS est atteinte de ce vertige, désorientée par ce constant et infrangible tourneboulis. Voyez l’image ouvrant ce texte. Elle dit en mouvements suspendus, en réitérations de présences, en clignotements ontologiques ce que les mots, ici, s’essaient à traduire avec hésitation, maladresse. Rarement y a-t-il coïncidence de la phrase, du texte, avec la réalité qu’il s’agit de montrer. Peut-être la manifestation visuelle, en certain cas, lui est-elle préférable, elle qui montre en un seul empan la totalité de ce qu’elle a à dire.

   Regardons maintenant, avec Michel Serres, dans « Eloge de la philosophie en langue française », l’apparition, au cours des âges, de ces moirures, de ces diapreries, de ces subtiles et infinies nuances qui jalonnent notre nature et l’affectent continûment, sans cependant altérer notre essence. Nous sommes nés hommes, femmes et le demeurerons. Donc le Philosophe dit ceci à propos de la métamorphose de l’idée de SUJET dans l’histoire de la philosophie : (un calque pourrait être appliqué au devenir particulier de chaque homme, de chaque femme) :

    « Chaque siècle, en France, réinvente et campe la conscience ou l’identité forte de cet individu singulier, canonisées par la philosophie : Montaigne, moi ; Descartes, ego ; Rousseau juge de Jean-Jacques, sans exemple et sans imitateur ; Auguste Comte, le mécanicien, le naturaliste, le grand prêtre, moi positiviste en trois personnes ; Bergson, ma durée intérieure ; Sartre, ma liberté située… »

   Or, s’il s’agit toujours de cette même subjectivité, véritable pivot intérieur de la conscience, les contenus, loin de se fondre dans le même creuset, s’écartent sensiblement au regard de leurs significations internes.

   Ce qui est le plus remarquable dans « Les Essais », c’est cette pensée novatrice du moi qui le pose en tant que centre d’une fiction, mêlant hardiment deux notions pourtant infiniment contradictoires, l’imaginaire d’un côté, le réel et le vrai de l’autre. Ceci, le lecteur le sait et ne fait que s’en réjouir. Le moi de Montaigne est donc résolument moderne, lui que le roman contemporain copie sans vergogne afin de confectionner des vies pourtant bien moins passionnantes que celle de l’humaniste bordelais.

   Chez Descartes, philosophe rationaliste s’il en est, le moi ne se relie plus à la fantaisie qui règne chez Montaigne. Si Montaigne joue, Descartes se veut sérieux. Si de ce cogito qui lui crée quelques insomnies, il veut venir à bout, il lui faudra s’appuyer sur des certitudes, étayer son raisonnement, donner au Sujet souverain le sol nécessaire de la Vérité. Pour ce faire il s’appuiera sur le doute, son propre doute dont il déduira que c’est lui qui le pense et, le pensant, il ne peut qu’exister lui-même. Ensuite faisant l’hypothèse d’un malin génie qui se joue de lui et le trompe, il développera une hypothèse semblable, suspendant son jugement, donc prouvant sa propre existence au seul motif de son vouloir. On s’apercevra ici, combien le moi de Montaigne et l’ego de Descartes se situent dans des perspectives radicalement différentes.

   Quant à « Rousseau juge de Jean-Jacques », l’on perçoit aussitôt sans peine l’irruption de la psyché dans le moi et des ravages qu’elle peut y créer. Rousseau se pense la victime d’un complot qui aurait été fomenté à son encontre. Ceci l’angoisse si fort qu’il arrive tout au bord de la dépersonnalisation. Il se réfugie derrière un pseudonyme : « Monsieur Renou ». Dès lors, « je est un autre », la formule rimbaldienne ne semble avoir été écrite que pour lui. Le moi n’est plus ce jeu de Montaigne, ce concept cartésien, le moi est moi-pathos, moi-assiégé, moi-aliéné.

   Avec Auguste Comte s’opère une révolution copernicienne.  Les anciennes relations du moi avec la métaphysique sont soldées. Le moi n’est plus cette intimité avec soi, pas plus que cette étrange constellation qui le mettrait en relation avec le fictif ou l’imaginaire. Ce sont le réel, le palpable qui se substituent aux errances intellectuelles et aux plans sur la comète. De son statut étroitement singulier, l’ego se voit revêtu de l’auréole de l’universalité. L’idée d’individu, donc de sujet, se dissout dans un grand être social qui abolit tous les particularismes.

   Bergson, lui, prend le contrepied de Comte dont il critique le positivisme matérialiste. Dès lors il s’agit de se distancier du réel, de laisser ploace aux « données immédiates de la conscience », de privilégier l’intuition. Le moi s’adonne avec confiance et sérénité au phénomène de la durée pure qui est en même temps liberté au motif qu’elle congédie les conventions sociales, les automatismes, les conditionnements de tous ordres. Le moi est libre de lui-même dans la durée qui est sienne.

   Chez Sartre, à l’opposé de Bergson qui fait de l’intuition le moteur de la liberté, c’est l’existence elle-même qui est la substance à partir de laquelle se donne, pour l’homme, la possibilité d’être libre, de choisir, de s’engager. Le moi humain se construit au milieu des choses, en situation, c’est lui qui imprime sa marque, impose son sceau à l’ordre du monde. Nulle essence ne précède l’existence. L’existence a à se constituer au centre de cette pâte visqueuse et racinaire de la contingence.

   Cette brève histoire de la philosophie, telle que proposée lapidairement par Michel Serres, est à l’image de ce que nous sommes nous-mêmes en tant qu’individus, sujets, consciences. Nos cogitos successifs sont pareils à ces gemmes qui dorment dans l’ombre de la terre, gemmes aux mille et changeants reflets dès l’instant où la lumière de la conscience tâche d’en découvrir la plasticité, l’infinie modulation. Notre moi est tantôt intimiste à la Montaigne, tantôt rationnel à la Descartes, confit d’angoisse à la Rousseau, horloger à l’Auguste Comte, ineffablement intuitif à la Bergson, volontairement libre à la Sartre. Si la philosophie est le macrocosme, nous sommes le microcosme en lequel se reflètent toutes les parures, les cosmétiques, les vêtures chamarrées selon lesquelles notre vie s’ordonne, notre existence se crée au gré des courants marins, des vents alizés, des circulations de surface ou de hauts fonds. Nous sommes des océans en miniature agités au rythme de leurs propres marées, flux et reflux incessants. Ne le serions-nous et alors notre condition d’homme nous échapperait, notre moi se dissoudrait et nous n’aurions même plus le recours à la magie de l’intuition pour nous soustraire aux funestes desseins de Charybde et Scylla !

  

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 juillet 2023 1 17 /07 /juillet /2023 17:25
Echo d’une parole.

« Les oiseaux noirs ».

Georges Braque.

Source : www.maeght.com/éditions

[Libre méditation dur le poème

de Nathalie Bardou].

***

Logis de sable

« Je te parle d’une Nuit

Assiégée de morceaux de mots

Et rideaux de lignes.

Alors que des hirondelles

Aux ventres de sel

Voltigeaient

Autour des Visages

Je t’ai posé la Question.

La lumière du jour

N’est-elle que le gant du Rêve ?

C’est à l’écho de ta chambre

Que je sais

Qu’il nous reste à habiter

Les logis de sable

Pour conserver

Aux tamis de nos yeux

L’essentiel de nos paroles. »

Nathalie Bardou - 13 janvier 2106.

***

  (Fléchage du sens : J’ai souvent exprimé, dans mes textes relatifs au poème, la quasi-impossibilité de le commenter le poème, de l’interpréter, d’en supputer la signification car cette dernière, toujours cryptée, nullement nécessairement visible par son auteur ne saurait évidemment l’être par une conscience qui ne le vise qu’en mode différé et d’un lieu extérieur. Comme une récurrence dans mes prises de position théoriques de la nécessité d’aborder chaque chose (l’œuvre picturale, le poème, la réflexion philosophique, le paradigme esthétique) à partir de ce qu’ils sont en propre, de leur essence. C’est dire toute la difficulté de la démarche qui ne saurait aboutir qu’après de longues descriptions de nature phénoménologiques afin d’en percevoir le fond apparitionnel, ensuite porter ces prémisses à la réflexion et en tirer un possible enseignement. Cependant, la tâche fût-elle remplie avec une constante rigueur, ce mode d’appréhension de l’objet à connaître ne déboucherait que sur des hypothèses et au mieux se traduirait par la mise au jour d’un concept. Mais la réalité d’une poésie est de nature si complexe, si polymorphe, cernée de doute et entourée d’imaginaire qu’une intellection se risque toujours à n’en saisir que l’écume à défaut de s’introduire dans le cœur vibrant qui en décide l’existence. Pour cette raison et pour bien d’autres qui tiennent au fait qu’aussi bien le créateur de l’œuvre que la créature qui en résulte entretiennent des liens si complexes qu’il serait osé de prétendre en dévoiler le secret. En réalité, le langage porté à son acmé au cours de l’acte créatif est la seule condition de la genèse d’une expérience unitive qui fait se fondre dans un même creuset Le Poète et « l’enfant d’une nuit d’Idumée ». Tout essai de dire à leur sujet, à savoir la dyade Chair-Mot, cet inexprimable tissé de sons inapparents et de caractères fuyants comme sur le palimpseste, ne saurait apparaître que sous la figure d’une hésitante assertion qu’aussitôt le mystère reprendrait en son sein. Car l’on ne peut jamais faire irruption au centre du couple Amant-Aimée afin d’en surprendre la mystérieuse coalescence, laquelle s’appelant Amour ne fait sens qu’à être contemplé, nullement approché dans sa concrétude. Au regard de ce motif qui ne saurait être transgressé, j’ai proposé successivement, comme mode d’approche de la poésie, soit de réaliser avec son auteur une « écriture à 4 mains », entrelaçant les mots de l’un et de l’autre ou bien de laisser aller mon texte à un genre de dérive songeuse uniquement affiliée à la ressource de la seule intuition ou bien un mixte des deux. Je ne crois pas que la fibre du poème puisse se laisser deviner à l’aune d’une autre approche, la rationnelle, par exemple, qui détricote d’une main ce qu’elle bâtit de l’autre).

   Pour dire sur la lisière intuitive avec les mots Nathalie Bardou.

  [C’est ici le mode du « ON » qui sera retenu. Le « ON » qui, habituellement fait signe vers un langage prosaïque sans recherche aucune, ici, son indétermination, son flou volontaire, son ambiguïté serviront à porter le texte dans une façon de valeur universelle, comme si toutes les consciences humaines s’accordaient à fusionner dans une seule et même communion dans l’essence du langage, non celle de communiquer - ceci n’en est que l’aspect le plus commun -, mais créer une dilatation qui soit la condition même d’une ouverture à l’être-des-mots].

  ON parle d’une Nuit, d’une Nuit fondatrice que, sans cesse, menace l’irrésolution du dire, sa probable disparition dans les plis d’ombre et les recoins d’une conscience assiégée. Oui, assiégée, la conscience, tout comme le langage qui recule, cherche les recoins, se dissimule car paraître est subir la lumière du jour, entailler la chair qui, nuitamment s’est régénérée, ressourcée à la fontaine de l’obscur. Oui, les mots sont une chair fragile, une pulpe que, longtemps, ON retourne dans la conque de sa bouche. Il faut les maintenir dans l’espace étroit afin que le massif de notre langue, la physiologique, infuse dans la langue du poème ce que l’ON est en soi, cette attente de paraître avec la cimaise du front cernée des richesses de l’indicible. Seulement une lueur, seulement le jaillissement de l’étincelle, seulement le feu de l’intelligence et les mots peuvent regagner leur antre, là, dans la diagonale de suie où dorment toutes les significations du monde. Oui, TOUTES, ON les porte en nous les significations. Oui ON les abrite en-dedans les sèmes de la parution humaine. Mais l’art. Oui, l’art, cette manifestation qui s’exhausse des corps, de nos corps, pour témoigner du miracle d’être. Car les mots sont des morceaux, des fragments de la conscience. Car les mots sont des cristaux qui brillent de leur inextinguible flamme. ON le sent en arrière du front, le peuple des mots, ON les devine impatients de faire leur grésillement d’amadou dans la nuit des hommes. Ils portent les hommes. Ils les font tenir debout. Ils s’enchaînent au tube de leurs lèvres pour se dire en mode essentiel, par exemple, rosée, pierre, oiseau, nuage, femme, amour. Les mots sont des gemmes qui nous éclairent de l’intérieur, longues effusions qui crépitent le long de nos axones, subtils diamants à l’éclat infini qui parcourent l’eau de nos cellules, les ruisseaux de notre imaginaire, les cataractes de notre esprit.

  Et ils s’assemblent en phrases, longues, souples, polyphoniques, ils chantent, ils font leurs rideaux de lignes, c’est sensible les mots, cela se cache, cela demande des soins, cela requiert l’attention. Cela murmure dans la conque des oreilles, cela vogue juste au-dessous de la peau et parfois ON en voit le subtil remuement, ON en aperçoit le lacis au travers des pores, ils attendent de sortir mais ils veulent qu’on les prie un peu, qu’on les amène à la présence, qu’ON profère à bas bruit afin que, rassurés à la fontaine de nos yeux, ils puissent éclore et participer à la belle efflorescence universelle. Rideaux, dentelles, boucles et fils de lin qui tissent dans l’air le nuage du poème, font venir le vent et flottent infiniment au-dessus des soucis et des peines. Ils sont un baume, une caresse, un effluve de douceur qu’il faut savoir reconnaître et porter à la dignité de Parole, de Parole Majuscule. Alors, les ayant aperçus à l’orée de leur cachette, parfois ON lève les yeux et c’est eux qu’ON voit, ces Hirondelles aux ventres de sel, ces irisations, ces rapides trajets, ailes noires qui tracent dans l’air les hiéroglyphes du savoir. Le nôtre, la seule connaissance que nous aurons sous le ciel, sur la terre, en attente des dieux longs à venir, en attente de la mort prompte à arriver. Les mots-hirondelles faseyent à l’ombre des nuages, tendent les voiles des syllabes, déplient la flûte des voyelles, martèlent l’air du bruit compact des consonnes. Les mots, inlassablement posent la Question, la seule qui soit, celle de l’exister sur Terre avec la courbe de l’horizon comme ultime paysage et l’incertitude de ce que nous sommes alors que le voyage est une épreuve dont on ne connaît pas le but. La seule question : pourquoi être et n’avoir nulle réponse ? Alors ON se tourne vers les Visages, les autres visages, les Porteurs de Questions et on les interroge longuement mais leurs lèvres sont muettes et leurs yeux vides, cercles inquiétants qui scrutent le cosmos avec leurs prunelles noires de moaïs. Enigme qui résonne longuement et le battement est une immense clameur qui court à la vitesse de l’éclair et gronde tel le tonnerre. Alors, désemparés, ON se livre au jeu des questions sans réponses tout comme le Sphinx le faisait sur les terres de Béotie. Par exemple ON dit : La lumière du jour N’est-elle que le gant du Rêve ? ON sait qu’il n’y a pas de réponse. On fait semblant. On joue au jeu des apparences, des tromperies, on se dissimule sous la première affèterie venue, sous la première feuille dont on pense que la sagesse immémoriale de l’arbre pourrait nous sauver du désastre. Oui, toute lumière est un rêve puisque la lumière est le principe par lequel échapper à notre condition. La lumière de nos yeux en est l’écho affaibli. La lumière nous soustrait à l’angoisse primitive, celle qui nous rive encore aux destinées pariétales de nos grottes natives. Oui nous sommes encore des tubercules mal dégrossis, des moignons que visite trop rarement la lumière des mots. Puisque les mots sont la lumière, mais cela ON l’avait compris depuis des temps immémoriaux mais on butait à le dire, on se réfugiait derrière la pure matérialité, les jambes des lettres, leurs ronds comme des ventres, leurs dos comme celui des bossus, leurs clameurs pareilles au son du cor.

  Nous les hommes, ON est dans une chambres aux murs aveugles et ON tend ses mains vers l’avant à la façon des somnambules. Nos oreilles sont occluses, emplies de cire et de doute. Malgré tout on dilate le pavillon de ses oreilles au cas où l’écho des mots voudrait bien y déposer la belle formule qui nous assurerait de notre propre liberté. Être oiseaux, oiseaux noirs comme ceux de Georges Braque, oiseaux fendant l’air de l’irrésolution et nous ouvrant à la compréhension de notre condition, l’humaine, celle par laquelle nous paraissons sur l’immense scène du monde, feignant de ne retenir de notre présence, que ce corps, ces mains, ces jambes, ces pieds portant sur le limon l’empreinte de notre passage. Oui, nous passons mais voulons habiter. Habiter le monde en Poètes, au moins pour les Attentifs. Car habiter de cette façon c’est accepter de reconduire le « ON » à ce qu’il aurait toujours dû être, l’essentiel de nos paroles ou pour le dire en mode premier, la Parole en tant qu’essence de nos propres effigies humaines. La plupart, nous habitons des logis de sable. Des logis-sabliers qui ne nous disent que notre mesure temporelle, la scansion qui vibre dans nos membres et anime notre cœur, à défaut de nous montrer la clairière au travers de laquelle nous pouvons assumer notre destin comme promesse d’éternité. Les mots sont éternels. Il suffit, une seule fois, d’en avoir prononcé l’incroyable puissance pour savoir que, les prononçant, nous aussi sommes éternels. Oui, nous bâtirons et nous bâtirons loin sur des Logis de sable !

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16 juillet 2023 7 16 /07 /juillet /2023 17:04
Ce Lieu.

« Etude 2014 – 2015 »

Photographie : Gilles Molinier

***

Ce Lieu

 

  On avait beaucoup marché, ne regardant même pas la trace de ses pas dans le sol de poussière. On avait étréci l’arc de ses paupières afin de ne pas être ébloui par quelque attroupement ou bien un spectacle inopiné qui nous eût distraits de notre route. On avait foré le puits de ses pupilles, le disposant, par avance, à accueillir Ce Lieu. On ne s’était nullement arrêtés. On avait traversé des lagunes d’eau putride, des champs de désolation, des marécages de cendres, on avait plié l’échine, rôdant sur les hauts plateaux parmi les coulures du vent et les brûlures du soleil. On avait franchi des passerelles de lianes, flotté au-dessus de la marée verte de la canopée, chaloupé entre les dunes du désert, traversé d’étroites gorges emplis de doute et d’effroi. On avait giflé l’air de ses mains, on avait accusé le climat, invoqué les dieux, on avait prié, imploré, on s’était amenuisés à la taille du modeste ciron, mais rien n’y faisait. Ce Lieu, cette Tour de Babel, ce mythe élevant jusqu’au ciel le vertige de ses spires ascensionnelles, cette incroyable ziggourat, on voulait non seulement l’apercevoir, mais l’enfouir au sein de soi dans la pure merveille. On voulait être Babel et distiller les mots, les alambiquer, les métamorphoser en pure essence jusqu’aux confins du monde, dire la beauté verticale des choses puis laisser place à l’immense empire du silence. Une fois, seulement, on voulait goûter cette ivresse de l’ambroisie et savoir ce qu’habiter sur Terre voulait dire. Dans le site immense de la poésie. Ce Lieu !

Ce Lieu

 Voilà ce que des voix, venues de nulle part, avaient rythmé comme chant du monde, comme dernière supplique avant que la mort n’anéantisse tout dans le refuge de la peur originelle. Partout, des failles de la terre, du creux moussu des arbres, de la tunique verte du caméléon, des plumes longues des pailles-en-queues, du nombril des femmes, des sources d’eau claire, du rideau de nuages, de partout donc s’élevait l’hymne à la beauté, à cet étrange qui fondait comme neige au soleil et les mains demeuraient roides et désolées de n’avoir pu saisir et sentir la grâce du jour. On disait, et les paroles flottaient longuement dans l’espace alangui, pareilles à des écharpes de brume.

  On disait l’avenue d’eau claire, ses irisations à peine perceptibles, les yeux qui l’habitaient sous le miroir reflétant un ciel aussi blanc que neige. On disait les loutres au ventre soyeux, leur longue glissade dans l’élément si lisse qu’il paraissait simple vapeur, simple hallucination faisant sa caresse sur le dôme des yeux. On disait les milles reflets qui faisaient de la réalité un songe ouvert, une fable inépuisable. On disait le peuple des racines, leur tumulte que la rivière reprenait en son sein comme pour exorciser tout ce qui pouvait troubler l’harmonie, effrayer le pic-vert, faire fuir la tache de métal bleu du martin-pêcheur. On disait tout ceci et c’est tout juste si les mots s’élevaient au-dessus du sommeil des hommes, les effleuraient avec le même mystère que le vent met à traverser l’olivier sans que nul ne s’en aperçoive. Tout dans la profération discrète. Tout dans l’évanescence et la fuite si mince qu’elle ne s’annonce que sous la forme de la présence invisible.

  On disait les arbres aux troncs bulbeux, leur grande sagesse, leur ressourcement dans les eaux lustrales qui les portaient bien au delà d’eux-mêmes dans la contemplation des étoiles. On disait le tremblement des aulnes, leur finesse, la souplesse de leurs ramures se balançant dans le rien et l’inaperçu. On les devinait, bien plus qu’on ne les percevait. Tout comme les ides belles qui brillent au firmament et font leurs clignotements si intelligibles pour ceux qui ont appris à déchiffrer les hiéroglyphes. On disait le fin rideau des taillis que tressait l’à peine insistance de grains de lumière en suspension dans l’air. On disait le bonheur de vivre, là, sur cette Terre, dans la souplesse inventive du temps, dans la quadrature heureuse d’un espace quintessencié. Il suffisait d’être là, dans Ce Lieu et de ne rien faire qui puisse troubler le merveilleux ordonnancement des choses. Car, voyez-vous, lorsque la joie déplie ses rémiges, nul besoin de s’agiter, nul besoin de troubler ce qui ne saurait l’être. Joie de l’homme dans l’accueil du simple. Joie du simple dans la réception de l’homme. Double ouverture en miroir, en écho de tout ce qui grandit jusqu’à l’horizon du sens et fait toujours retour à soi dans la plénitude. Tout est accueil pour qui sait y consentir. Sentir ce qui advient ne consiste pas à percer l’opercule des choses sous l’empire de sa volonté. Tout se montre dans l’évidence à qui sait attendre LE LIEU d’une révélation. Non d’une mystique ou bien d’une religion. Simplement le dépliement d’un paysage, l’ouverture d’une corolle, la course arquée du soleil, l’élan de l’arc-en-ciel pour franchir la vallée, le saut du menhir, la courbe de l’épaule, la soie d’une joue, l’ébruitement du temps dans la parole se faisant.

  Oui, tout est langage, tout s’éploie et signifie jusqu’à la démesure. Oui, tout est disposé devant, il suffit de tendre la main. Oui, tout est infiniment disponible. C’est nous qui ne savons pas voir et demeurons dans l’enceinte de nos corps, apeurés d’être et de devenir.

Ce Lieu

  Ce Lieu, oui, Ce Lieu dont nous rêvons comme d’un possible Eden, jamais nous ne le saisirons mieux qu’à le trouver en nous, quelque part bien enfoui, mais ne demandant qu’à connaître et à débuter sa vie nomade. Nul besoin, du reste, de s’éloigner de soi afin de rencontrer les lieux du monde. A partir de notre propre socle, du sein de la sculpture que nous élevons dans l’espace, nous sommes à même de posséder tout ce qui vit et rutile et scintille, aussi bien que tout ce qui se dissimule et croît dans l’ombre. Imaginer, voir, sentir, être attentif à ce qui se dévoile, c’est sortir de son ombre et entrer dans la lumière. Ainsi, Ce Lieu immortalisé par le photographe, si nous l’avons visé adéquatement, Ce Lieu ne s’effacera jamais de notre mémoire. Il sera ancré, quelque part, dans une crypte pour la joie. C’est pour cela, l’adhésion à l’intime du monde, que partout se disaient en mode discret, l’eau et son miroir, l’arbre et ses racines, le ciel de neige et le tremblement de soi que requièrent les choses justes. Nous sommes Ce Lieu !

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11 juillet 2023 2 11 /07 /juillet /2023 17:23
Ce manteau de blanc silence

Forêt suédoise en hiver

 

***

 

                                                            Depuis mon Causse ce Lundi 25 Janvier

 

 

                         Très chère Sol

 

 

   En note liminaire de ma lettre, sans doute ne seras-tu guère étonnée que ce soit une citation de Selma Lagerlöf, tirée de ‘L’empereur du Portugal’, qui y figure, tellement cette langue de ta compatriote est belle :

   « Là-haut, les sapins étaient vieux comme le monde et tout chenus. Lorsqu’on les voyait à la lueur de la torche, avec leurs branches couvertes de grosses masses de neige, on ne pouvait s’empêcher de remarquer que plusieurs d’entre eux – qu’on avait toujours pris pour des arbres – étaient en réalité des trolls. Des trolls aux yeux aigus sous leurs blancs chapeaux de neige, aux longues griffes acérées qui perçaient l’épaisseur blanche dont ils étaient couverts. La terreur qu’ils inspiraient était supportable tant qu’ils se tenaient tranquilles, mais songez à ce qui se passerait si l’un d’eux, étendant un bras, allait saisir un des passants ? »

    C’est bien de merveilleux dont il s’agit, de ce genre de dentelle si aérienne qui tresse les contes de ton pays de légende. Je ne sais si, lorsque tu vas faire tes promenades au bord du Lac Roxen, tu aperçois ces fameux trolls, ou bien ces étranges personnages de la mythologie nordique, ces géants (Jötunn), ces elfes (Alfar), ces nains (Nidavellar), dont il me plaît de donner les noms en suédois, ils ne font que mieux me dépayser et me transporter auprès de toi sous la lumière verte des aurores boréales. Lorsque tu répondras à ma lettre, parle-moi donc de tes errances sylvestres, dis-moi le rouge brique de ces chalets de bois qui se reflètent dans l’eau (ou bien la pellicule glace ?), la grâce des bouleaux, leur à peine insistance sur le bleu du jour. Dis-moi la rive des eaux, son feston de clarté, son dessin que sans doute perçoit le fabuleux Nils Holgersson depuis son ciel, escorté de ces oies éblouissantes qui cacardent de joie à simplement admirer le paysage sublime qui file sous leurs ailes à la vitesse d’une feuille glissant dans les lames du vent du Nord. Raconte-moi tout ceci, la beauté du jour lorsqu’il s’irise des teintes neuves du ciel, le silence se courbant à l’infini de la forêt, quelques bruissements parmi les bruyères dont on ne sait si c’est quelque animal sauvage qui en a dérangé l’ordonnancement, si c’est un animal en maraude qui en a traversé la blanche toison. Il y a tellement de vie partout répandue qui se dissimule derrière le tronc d’un saule, sous les aiguilles des genévriers, à l’abri de la robe sombre des pins et des épicéas.

   Je te sais si proche des animaux, tu dois en épier la course parmi les arbres de la forêt, en deviner la présence au sein de tous ces massifs de neige, ces lourdes congères qui bordent les sentiers. Dans cet hiver qui n’en finit pas de dérouler ses ondes de froid, aperçois-tu parfois ces hardes de rennes, leurs bois se découpant sur le mystère du brouillard ? As-tu déjà surpris la fuite d’un ours brun, as-tu observé, blanc sur blanc, la silhouette menue d’un renard arctique ? Les pygargues à queue blanche sillonnent-ils toujours le ciel de leur vol invisible ? C’est bien tout un art de la dissimulation qui, en hiver, habite tes vastes contrées. Comme une vérité qui voudrait se dire, mais dans la légèreté, l’approximation, l’approche. Peut-être n’est-ce que ceci, la vérité, un tremblement à l’horizon des yeux, une parole assourdie, une étincelle qui brasille au loin et ne dit son nom qu’à demi ?

    Mais que je te dise plutôt la façon dont tu m’apparais en cette fin de saison qui se traîne et ne semblerait vouloir renoncer à son prestige qu’à regret. Qu’a donc à nous dire le froid ? La qualité d’une exactitude, la valeur d’une ascèse ? Que souhaite exprimer la neige ? Le mérite du silence, la nécessité d’un retrait des choses mondaines, le repliement d’un amour dans sa mystérieuse conque ? Vois-tu, le monde est plein de signes que nous ne savons décrypter. Et comme nous sommes en échec, nous inventons trolls et autres elfes, ils nous sauvent de la réalité à défaut de nous exonérer de la dette de vivre. Oui, je sais, toujours cet abîme de la métaphysique qui me questionne et ne me laisse nul repos que j’aie tâché d’en circonscrire quelque nervure signifiante. Sais-tu, l’on ne se refait pas et il nous faut accepter d’incliner dans le sens de nos affinités, sinon nous courons le risque de déserter notre essence et de n’être plus qu’une erreur à la face du monde, une brise ne trouvant nullement le lieu de sa plénitude.

    Depuis cette nuit une fine couche de grésil s’est abattue, ici, sur le Causse. Un simple poudroiement bien plutôt qu’une neige, une manière de floculation qui touche l’âme à défaut de marquer son empreinte sur le corps. C’est étonnant ce qui s’ensuit, un genre d’immédiate félicité, un air de bonheur qui flotte au large des yeux. Alors je n’ai guère d’effort à faire pour exister, suivre ma pente, me laisser émouvoir par le genévrier taché de blanc, par les chênes dont les feuilles paraissent d’argent, les sentiers de cailloux blancs dont on devine la trace sous cette membrane si inapparente, on la croirait issue de l’étoffe même d’un rêve. Tu sais, Solveig, je ne sais si j’aime la neige. Je crois plutôt qu’elle m’indiffère. Plus que sa matière, c’est son symbole qui m’attire, ses valeurs estompées qui me fascinent. Un peu comme la présence d’une Jeune Femme si discrète, elle traverserait ma vie pareille à une dentelle de verre, je n’en verrais que le sillage de lumière, puis plus rien, mais elle demeurerait gravée dans ma chair à la façon d’une chose rare, sublime, une inaccessible œuvre d’art logée au plus haut de sa cimaise.

   Je marche lentement parmi ces collines de calcaire que rien ne vient troubler, sinon le bruit léger de mes chaussures, parfois la fuite d’un passereau que mon passage vient de déranger. Ce jour est une vague blancheur et un air d’heureuse mélancolie flotte sur toute chose. On pourrait en palper la longue douceur, apprécier l’absence de vanité du paysage qui a tout ramené à une identique vision de ce qui s’annonce, pur poème de ce qui est. Ma relation à la nature a-t-elle changé ? Ou bien est-ce la dimension d’un temps enseveli sous ce clair linceul qui s’est métamorphosée ? Oui, Sol, je crois que, nous les hommes, sommes sensibles aux variations de notre environnement proche. Le temps est-il beau et nous sommes en joie. Le temps est-il maussade et nous désespérons de le voir jamais nous offrir la mesure pleine de son être.

   Tout comme les heures, nous sommes frappés de fragilité, poinçonnés d’inconstance. Nous sommes ici, sous ce ciel bleu du Midi et nous voudrions nous trouver sous celui, pur, du Septentrion avec ses eaux qui flottent à l’infini, écrivant dans l’éther le chiffre de notre destinée. Nous sommes de neigeuses solitudes, des flocons que la bise vient éparpiller parmi les hasards du monde. Toi, là-bas, dans l’illisible marée des jours, bien au-delà de la portée inquiète de mes yeux, moi ici, qu’une brume efface du palimpseste existentiel. Nous existons si peu au-delà de notre peuple de chair. Jamais nous ne sortons de nous pour aller vers quelque altérité que ce soit. Nous sommes entièrement inclus dans le cercle étroit de notre peau. Nous vivons telles ces mystérieuses monades qui sont la partie et le tout en un seul et même lieu assemblés. Notre vue ne dépasse guère le globe étroit de nos yeux. Malgré tout il nous faut consentir à aller de l’avant, à progresser dans le blizzard, à affronter les tempêtes, à incliner nos fronts sous les giboulées de neige. Elles nous disent, tout à la fois, le peu de choses qui nous traversent, à la fois la grande beauté d’exister, ici, là-bas, sous la courbe intime de la terre.

    Notre pensée ne s’arrête nullement à ce monde-ci qui nous échoit comme notre plus évidente possibilité. Bien d’autres mondes nous interrogent dont nous ne savons deviner l’urgente présence. Je marche sur cet éperon du Causse qui nage en plein ciel, au milieu de ces buttes blanches, parmi la feuillaison claire des arbres. Que vient donc me dire cette neige ? Elle est plus qu’un signe de la simple nature. Elle est un blanc langage qui fait signe en direction d’une pureté. Afin de l’apercevoir il est nécessaire de déciller nos yeux, de dépasser ce mur d’inconnaissance derrière lequel, la plupart du temps, nous nous abritons des dangers du monde. Une longue tradition interprétative nous donne la neige en tant que sérénité, virginité. Mais est-ce si simple ? Est-ce la neige qui est immédiatement donnée dans cette vertu même ou bien est-ce nous, les Conscients, les Lucides, qui devons lui attribuer ces éminentes valeurs ? Ne possède en soi la quiétude que celui qui, au terme d’un long périple, a fait s’élever son intuition, son sentiment à la hauteur de ceci même que nous attendons des choses, qu’elles nous soient favorables et qu’elles dessinent, dans l’air troué de froid, notre propre silhouette qui soit conforme à nos espérances. 

   En cette matinée de claire parution, je n’ai qu’une idée en tête ma chère Sol, me fondre en toi comme tu pourrais m’habiter au gré de ton âme si généreuse. Une neige rencontrant une autre neige sous l’heureuse sérénité du ciel. Mon Rêve Lapon, mon Elfe Nordique, que ma lettre te trouve en parfaite santé, logée au sein même de qui tu es avec ce naturel du grésil qui vole au-dessus des soucis des hommes, inattentif à sa course, un passage de l’instant vers celui qui le suit et le justifie. Qu’adviendra-t-il de nouveau lorsque la neige aura fondu ? Serons-nous semblables à qui nous avons été jusqu’ici ? Rêverons-nous encore ? Il est si bon de confier son esprit à l’imaginaire !        

Ton éternel discoureur du Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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