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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:37
Toute jouissance est cri.

« Le Cri » - Edvard Munch – 1893

Source : DigitaltMuseum

*

[Pour servir de commentaire aux deux phrases

sur la « jouissance » d’Hélène Henry.]

 

   « Entre plaisir et déplaisir constitutifs de la jouissance, elle se demandait si elle n'allait pas se mettre à "aimer" des hommes pour lesquels elle ne ressentait aucun désir. Une manière d'acter le déplaisir dans le jouir. » HH.

*

   Jouir est s’oublier soi-même en même temps qu’amener l’autre à paraître sous la figure de cela même qui comblera l’abîme de nos sens. Dans l’acte de jouir, c’est le jouir lui-même qui est porté à son acmé comme le point ultime d’atteinte de l’exister, sorte de non-retour car, jamais, l’on ne revient en-deçà de cette sublimation que, toujours, l’on veut porter à un exhaussement. C’est l’au-delà de la jouissance en tant qu’expérience limite de soi qui est en jeu. Pure dissolution des consciences dans l’atteinte de ce qui est pur absolu.

Soi dépassé.

L’autre, dépassé.

   Seul, l’objet au centre du désir : cette chair transcendée, cette pomme cézanienne dans le pur éclat d’elle-même, ce nu de Modigliani dans la rutilance de l’acte de peindre. Mais aussi bien cet objet rejeté, cette mise en scène du pur contingent réalisé par le truchement de l’arte povera. Mais aussi bien cette femme que nul ne remarque, cet homme ordinaire battant le pavé, que l’on rejoint dans la mansarde afin d’y conjuguer les flammes du désir.

   La jouissance est une telle démesure qu’elle suspend le jugement - la fameuse époché phénoménologique -, pour ne laisser place qu’au flux impérieux du « plaisir intense des sens », étymologie de « jouissance ». C’est un non-espace, non-temps qui s’installe comme une braise vive dans la chair des amants, écharde que, toujours, ils chercheront à retrouver sous les espèces d’une improbable éternité. Il n’y a guère de dissolution temporelle aussi efficace, d’expérience ontologique qui porte aussi loin les individus à la frontière à partir de laquelle seul le néant a lieu.

   Le jouir est cette phase excédant son propre objet, cette oscillation entre deux vertiges : celui de vivre, celui de mourir. Sous la figure rayonnante de la jouissance, la souffrance à l’état pur. Celle, précisément, de l’impossibilité d’un « éternel retour du même ». « Post coïtum omne animale triste ». Infinie tristesse d’un acte dont on sait qu’il ne se dépassera pas, qu’il est humainement déterminé par deux bornes infrangibles : naissance, mort. Thanatos s’agitant sous Eros. Jouir est le dernier cri avant la finitude. Pour cette raison, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Ainsi disait le poète, en termes choisis, ce que l’existence dit en mode prosaïque.

   Ce que l’amour dit en poème, la douleur l’énonce en prose. Nous ne sommes que ce battement entre deux impossibles : celui de renaître, celui de mourir bientôt. La jouissance est là comme seul recours pour tenir éloignés les deux bords de l’abîme. C’est pourquoi, avant tout, il n’est qu’un harmonique du cri. Cri primal par lequel nous paraissons. Cri dernier par lequel nous refermons la parenthèse. Il n’est temps que de jouir dans cet intervalle !

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 14:47
Le Blanc en son esquisse

‘L'atelier blanc’

Pastel crayon/ papier

Léa Ciari

 

***

     Qu’apprenons-nous du blanc en son esquisse ? Cette feuille à peine ombrée d’une discrète présence, comment la ressentons-nous en nous, que vient-elle nous dire que, déjà, nous avions perçu, sans doute intuitionné mais nullement porté à son accomplissement ? Certes, jamais nous ne parachevons quelque être que ce soit en sa posture définitive. Toujours des fragments d’une plus vaste fresque, d’une totalité que nos yeux sont trop courts à décrypter. Nous tentons de viser une chose jusqu’à en épuiser les infinies esquisses, mais l’apparaître est comme l’arbre, il ne nous donne jamais que la face qu’il nous présente, demeurant dans le retrait de sa posture. Nous n’en connaissons ni les racines, ni l’âme logée au plus intime de son exister. En réalité nous sommes orphelins de son être tout comme il l’est du nôtre. Ceci, serait-ce ce qui définit l’humaine tragédie ? Oui, ceci représente bien ce en quoi l’homme fini, tendant vers l’infini est pareil à ces drapeaux de prière tibétains faseyant dans l’air glacial des hauteurs himalayennes, ils sont ivres de leur propre stupeur mais ne perçoivent nullement les contours qui les définissent. Le tragique n’est pas la situation du héros antique écrasé par son propre destin, c’est bien plutôt la position de l’homme face à un univers qui le dépasse dont il ne peut guère deviner les secrets desseins. Ne pas comprendre le monde est la douleur la plus patente qui soit. C’est dans la marge d’incompréhension que le Malin se dissimule, c’est dans le fait qu’il voile l’essentiel auquel nous voudrions faire droit que consiste la confondante aporie. Les détails supposés dissimuler le Diable ne sont que de vulgaires coursives emplies d’ombre, nullement le soleil qui les fait exister.

  

   Ce que notre condition exige de nous en tant que la plus haute valeur : que nous comprenions ceci même qui vient à nous, de manière à cerner notre être, l’emplir de ces kyrielles de significations en attente de figurer au monde. L’écrivain Christian Bobin, intitulant l’un de ses livres ‘La part manquante’, place en celle-ci, la part, une conscience humaine incapable de rejoindre l’image de Dieu et tâchant de s’y reporter afin que, l’âme comblée, puisse advenir totalement à elle, c'est-à-dire connaître sa complétude. Mais, bien évidemment, ce qui s’applique au schéma religieux concerne aussi bien la sécularisation de tout Existant. Toujours nous sommes en dette. De notre enfance, de notre Mère, d’un souvenir, d’un événement classé dans les archives parfois illisibles de la mémoire. Ce qui, fondamentalement, dessine en nous les motifs d’une constante insatisfaction, c’est bien le fait de ne pouvoir nullement accéder à notre propre essence. Nous existons à défaut d’être. Ceci creuse en nous les sillons d’une incurable nostalgie. Ceci explique, tout à la fois, le romantisme, l’amour profond de la Nature, les sentiments exacerbés, les assauts de la grise inquiétude, les nuées sombres de la mélancolie. Comment, en effet, quiconque pourrait-il se satisfaire de n’être qu’une presqu’île, de ne jamais connaître la plénitude d’une vaste terre qui eût été sa justification ?

  

   Nous sommes, que nous en soyons conscients ou non, des chercheurs d’absolu. Mais l’absolu est trop loin, mais l’absolu est trop fort. Il se confond avec la Mort. Il est tissé de Néant. Voyez le héros de Balzac, Balthazar Claës cherchant dans la transmutation chimico-alchimique de la matière sa ‘part manquante’. Son génie en même temps que son geste sacrilège de se prendre pour le Créateur lui-même le conduiront à la folie, à la ruine et à la décomposition de son milieu familial. Mais, ici, il faut revenir à ‘L’atelier blanc’ et interroger ce pastel en sa blancheur native que nous donnerons pour la figuration de l’Absolu. Pourquoi donc ceci ? Eh bien pour le motif que le Blanc, cet autre nom du Silence est une archi-forme, une figure archétypique au travers de laquelle, en filigrane, pourront aussi bien se donner les plus hautes entités métaphysiques, les plus hautes valeurs de l’imaginaire et de l’Esprit. Mais disserter sur le Blanc demeurera pareil au trajet illisible d’une comète tant que nous n’en aurons pas dressé une possible représentation. Si le Blanc est Silence, ils tout autant le Rien à partir de quoi tout existe, passage de cet inaccessible virtuel à l’existentiel qui l’actualise et le rend visible. Mais usons de la métaphore et tâchons de repérer le Blanc dans deux activités humaines qui en sont traversées, qui en sont fécondées : le tissage et la poterie.

   

   Le tissage d’abord. Regardons un métier à tisser africain par exemple, qu’il soit Dogon ou Baoulé, peu importe la tradition. Le tisserand part du rien : quelques bouts de bois pour fabriquer le cadre, du fil rustique provenant du troupeau, quelques gestes simples et le trajet continu et lancinant de la navette construit le monde de la toile. A l’origine, il y a le blanc, le vide, le silence. A la fin il y a l’objet. Entre les deux, le passage du rien au tout de l’œuvre. L’autre nom du blanc ou du rien : l’Idée en sa libre énergie, en son effective puissance. Fils de trame et fils de chaîne qui dessinent le visage d’un monde ne sont que les rejetons de l’Idée, sa mise en acte, sa projection sur la scène de l’exister. L’Idée, le blanc, le vide étaient les virtualités, les linéaments en attente, les sources vives, les eaux de fontaine, les donatrices de vie. Les fils étaient les premiers signifiants dont l’entrecroisement aboutirait au signifié-toile : ce vêtement pour s’abriter du soleil, ce pagne pour danser et honorer les divinités locales.

  

   Ici, il s’est agi de rien moins que de crée du SENS, ce qui, en définitive est la mission pleine et entière de l’homme sur Terre. Tisser est donner du sens à l’aventure de telle peuplade nichée tout en haut des falaises de Bandiagara qui portent les abris de terre du Peuple Dogon, cette civilisation admirable tout entière versée dans les joies de la culture, la noble quintessence de l’art. Les Dogons, dans leurs vêtures, leurs portes sculptées, leurs danses nous donnent à voir leur âme dont le blanc était la forme originaire. C’est ce blanc qui encore témoigne dans leurs créations mais nous, hommes de peu de soucis, nous ne savons nullement le voir. Nous emplissons nos yeux de couleurs à défaut d’y chercher ce silence, ce rien qui en sont les prémisses. Nous arrivons toujours trop tard et nous nous plaignons d’avoir les mains vides ! Qui a connu le blanc, qui a rencontré le silence, qui a fait l’expérience du vide est bien plus chargé en dons précieux que celui qui projette hors de lui, en avant de lui, ses propres désirs, y cherche une matière dont il pourrait féconder sa vie.  Il ne saurait en saisir la fuyante substance puisqu’ils sont toujours au loin, ces biens que nous cherchons, mirages brillant de leur propre vacuité.

  

   Ce qui, ici, a été dit du tissage pourrait trouver son écho dans le geste immémorial du Potier. Tout comme le Tisserand part du rien du fil, le Potier part du rien de la terre. Fil, terre constituent les matrices premières à partir desquelles imprimer dans le monde de ces peuples simples la trace de leur passage. Si les humains sont appelés à disparaître, leur survivra cette vêture de toile, cette céramique cuite au four. C’est de l’extrême dénuement des choses, autrement dit de leur essentialité que peut se construire leur immédiate parure, le vase qui servira à accueillir les aliments. Jamais il n’y a rupture du Rien au Tout, du Silence à la Parole, du Vide au Plein. C’est seulement notre recours au système des catégories qui clive le réel, divise les choses, introduit une césure dans la nappe continue de l’exister. 

 

Le Rien est le tenseur

qui autorise le Tout à paraître.

Le Silence traverse la Parole tout comme

la parole est ourlée de Silence.

Le Vide se projette dans le Plein

qui à son tour l’accueille.

  

   Ceci, de façon ordinaire, se laisse expliquer par le recours à la dialectique, c'est-à-dire par une opposition terme à terme. Comme si chaque élément n’existait qu’à titre de contrariété par rapport à son antonyme. C’est bien plutôt d’amitié, d’affinités dont il faut parler. Le Silence n’est pas le contraire de la Parole au seul motif que, en dehors de sa propre présence, toute parole pourrait trouver le lieu de son effectuation. C’est parce que le Silence existe que la Parole prend sens. N’y aurait-il que la parole et alors le bruit de fond serait assourdissant. N’y aurait-il que le silence et alors nous serions saturés de sa confondante mutité.  Pour percevoir les relations incluses les unes dans les autres, de ces entités fondatrices d’un être-au-monde, sans doute faut-il faire appel à la notion de chiasme, ce subtil entrecroisement du réel qui se donne comme la forme de l’éternel retour, comme la possibilité d’une éternité enfin visible. L’image symbolique de cette pure abstraction (il s’agit d’espace, de temps en leur propre confluence) est réjouissante, lénifiante, elle nous apporte le repos dont chaque chose investie d’une haute valeur est porteuse pour notre existence limitée, clôturée en ses deux extrémités.

 

Le Blanc en son esquisse

   Nous avons toujours en ligne de mire ‘L’atelier blanc’, nous en préparons la venue. Mais revenons d’abord aux multiples significations qui naissent des affinités (bien plus que des oppositions) se révélant à la mesure des catégories que nous avons déterminées en tant qu’essentielles : Rien/Tout ; Vide/Plein ; Néant/Être. C’est le Blanc, sa lumière aurorale originaire qui enclot en soi Rien, Vide, Néant. C’est le Noir qui joue en écho et se détermine comme finalité au travers de Tout, Plein, Vide. Si bien que la totalité obtenue dans l’entrecroisement de ces présences pourrait figurer dans l’orbe d’un cercle parfait. Nous pourrions dire d’un ‘monde’ si l’on ramenait cette figure à ses conditions d’existence. Tous les éléments de cet ensemble sont nécessairement co-présents. Rien, Vide, Néant se donnent comme toiles de fond sur lesquelles reposent leurs homologues signifiants, Tout, Plein, Être. C’est le trajet incessant de la navette (nous rejoignons l’idée de tissage) entre toutes ces parties qui est l’opérateur du SENS à l’intérieur même du chiasme, ce point de fusion, ce foyer osmotique, ce lieu de rassemblement des pulsations énergétiques, vitales, créatrices de formes. De cet équilibre, de cette subtile harmonie, l’on ne peut rien soustraire. Ôterait-on le Rien que le Tout en serait immédiatement affecté, le Tout en lui-même troublant à son tour le Plein et l’Être qui lui sont nécessairement liés, non d’une manière logique, mais dans la perspective d’une ontologie. Tous ces êtres en leur essence même s’appellent et se répondent tout comme l’amphore appelle la Terre, les Mains du Potier, l’Eau qui permet de façonner et de produire une Chose. (Ici, tout le lexique est donné en Majuscules : référence à une Essentialité).

Le Blanc en son esquisse

Donnons place à ‘L’atelier blanc’, tâchons d’y trouver quelques uns des sèmes que nous avons disséminés au hasard de l’écriture. L’atelier est dans sa lumière aurorale, dans son orient natif, dans sa pure germination. Déjà il contient en soi les ferments qui l’actualiseront plus tard, en supposant, bien sûr, qu’une vie le traverse, le dotant des degrés des métamorphoses successives. La vue est encore prise d’approximation, le flou prédomine, se diffuse à l’ensemble de l’œuvre comme si cette dernière était ‘poudrée à frimas’ pour reprendre la belle formulation romantique. Rien ne se détache de rien. Tout est à soi dans la confiance. La plénitude, si elle n’existe réellement, est contenue à même la réserve du papier. Car, de toute éternité, toute chose porte en soi l’entièreté de son être présent, passé, futur. Sur cette Terre, c’est bien le temps qui détermine tout ce qui fait phénomène et l’on ne saurait amputer le temps de son essence qui est durée, passage, glissement, prélèvement en soi des lignes qui feront se lever un destin.

    Ici, toutes ces lignes estompées sont des éminences grises qui veillent dans l’ombre, elles conseillent le Prince qui viendra porter en pleine lumière, à son peuple attentif, les motifs encore cernés des effluves nocturnes, des rumeurs ténébreuses qui ourdissent le tissu du réel. Tout étant en tout, rien ne saurait être dissimulé. Le grand théâtre mondain se nourrit aussi bien du secret des coulisses que des évidences de la scène. C’est ceci qui est pure merveille dans l’orbe amplement ouvert de la compréhension : chaque chose à sa place jouant avec toutes les autres choses du monde. La chaise, le linge plié reposant sur l’assise et le dossier, les châssis des toiles placées selon leur endroit ou leur envers, le miroir au mur porteur de reflets, ceci est intimement relié par une douceur native et rien ne saurait être retiré qui créerait un vide, une dysharmonie. Mais aussi bien les figures se supposent l’une l’autre, aussi bien elles portent en filigrane leur propre avenir et celui du monde qui lui coalescent si la thèse que nous posons de la nécessité de chaque chose est fondée en raison ou bien en déraison car la passion est tout aussi bonne conseillère que l’est la logique formelle de ce qui se montre.

  

   Placés au centre même de l’œuvre, nous sommes portés au centre du monde qu’elle détermine, soit la totalité de ce qui est puisque la retirer du jeu du monde serait amputer ce dernier de l’une de ses esquisses. De celle qui hèle la beauté et veut rejoindre toutes les beautés du monde. Occurrence multiple des mots qui suppose l’occurrence multiple du réel. Nous ne pouvons nous abstraire du concert des choses présentes qu’à priver ces choses du regard que nous leur destinons, donc de les amoindrir en quelque sorte, de les faire autres qu’elles ne sont dans leur primitive assurance de rencontrer la multiplicité des êtres qui donneront consistance à leur être. Liens parmi les liens, ceux-ci dessinent les traits de la figure universelle où chacun parait à l’aune de sa singularité. L’universel n’est jamais que la rencontre des singularités, de TOUTES les singularités.

  

   Ce dessin ne tisse son être qu’à convoquer toutes les ébauches, tous les schémas dont il est porteur en puissance. Ainsi cette chaise est-elle ‘toutes les chaises du monde’ : la cathèdre sur laquelle siège l’évêque ; la caquetoire sise près du feu ; celle de paille peinte par Van Gogh ; celle, rouge, cannée, proposée par Picasso ; celle de Magritte, en pierre, monumentale ; celle de Dubuffet en résine noire et blanche ; celle, fragmentée, de David Hockney et la liste serait longue des métamorphoses de cet objet du quotidien. Et c’est bien parce que la forme du dessin est native, aurorale, qu’elle autorise toutes ces autres chaises, zénithales, crépusculaires, nocturnes qui ne font qu’illustrer la courbure infinie du temps.

  Certes un acte est venu interrompre la libre portée de la puissance primitive. Mais les choses sont-elles aussi simples qu’il y paraît ? Non, les choses sont complexes, aériennes mais aussi racinaires, rhizomateuses, tressant de larges nappes de présence au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Aucune puissance ne saurait trouver le lieu de son propre épuisement. Pas plus que la lumière ne s’arrête, la puissance ne peut connaître son étiage. Identique au rayonnement de l’Idée elle trace son chemin d’immuable évidence et jamais ne retombe. Si, nous les hommes, avons la plus grande peine à concevoir l’éternité, l’absolu, c’est en raison même de notre finitude, de notre pesante relativité. Certes la conscience semble être sécrétée par le corps, engendrée par la chimie cellulaire, perdue en fin de compte au terme de notre terrestre voyage.

  

   De ceci, de l’autonomie de la conscience par rapport à son roc biologique, nul ne peut rien dire au motif que notre connaissance est limitée et que nous ne pouvons faire l’expérience du monde que dans le cadre de notre finitude. Je ne sais pas si l’éternité existe, si l’âme peut voler de ses propres ailes, si Dieu est une fumée se dissipant au large des yeux. Ce que je crois c’est que les manifestations de l’Esprit dépassent de beaucoup les corps qui leur ont donné essor. L’Esprit de Léonard de Vinci, celui de Hegel ou bien de Nietzsche, de Rilke, de Hölderlin habitent le ciel des hommes bien après que leurs corps aient rejoint la poussière. Pourrait-on fossiliser à jamais la dimension de la dialectique, oublier les ‘Sonnets à Orphée’, faire l’impasse sur le ton aussi sublime qu’oraculaire du ‘Zarathoustra’, décréter la fin de ‘L’homme de Vitruve’ ? Non, assurément l’on voit bien que l’Esprit est vivant, j’entends ici un Esprit sécularisé bien éloigné des dogmes de quelque religion que ce soit.

    

   Je regarde ‘L’atelier blanc’ et j’y devine, en transparence, dissimulé dans l’épaisseur même du papier, la pluralité des signes qui, toujours, viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour utiliser une fois encore la belle formulation nietzschéenne.

 

J’y devine la pulsation inapparente du Rien,

l’oscillation constante de l’Être,

la dimension pléthorique du Plein,

le souffle imperceptible du Néant,

le rythme inouï du Vide,

la symphonie du Tout qui,

loin d’être achevée,

est l’invite la plus immédiate

à réaliser qui l’on est

en son intime,

la chambre d’écho

de toutes les musiques du monde.

Oui, du MONDE !

 

 

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12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 09:24
L’Ermite et le Monde

***

 

      Mettre en perspective l’ermite et le monde paraît, à première vue, constituer une gageure puisque, aussi bien, l’ermite fuit le monde peut-être pour ne jamais le retrouver. Ainsi se donne la compréhension commune de l’érémitisme telle que répandue dans l’imagerie populaire. Dans cet article j’essaierai de montrer que, bien au contraire, l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Théoriquement éloigné de sa figure, il ne la rejoint que mieux. Je tâcherai d’en tracer les possibles voies. Mais, en un premier temps, je donnerai les définitions canoniques du terme ‘ermite’, puis proposerai une approche de l’érémitisme au travers du beau livre de Sylvain Tesson : ‘Dans les forêts de Sibérie ‘.

   *** Dictionnaire : ‘Religieux retiré, pour un temps limité ou jusqu'à sa mort, dans un lieu désert, pour y mener une vie de piété et de mortification.’

   Citation - ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte : il n'a pas fui la réalité pour qu'elle ne le trouble plus, mais s'y est enfoncé davantage.’ - Henri Massis -‘Jugements’

   Dans cette belle réflexion, Massis nous donne d’emblée une partie des clés qui nous permettront de résoudre l’énigme de l’ermite.

 *** Quatrième de couverture ‘Dans les forêts de Sibérie’ :

   "Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché d'être heureux. Je crois y être parvenu. Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu."

  *** De nombreuses occurrences du mot ‘ermite’ traversent le récit de l’Ecrivain. Quelques réflexions méritent d’être relevées :

   « La sobriété de l’ermite est de ne pas s’encombrer d’objets ni de semblables. De se déshabituer de ses anciens besoins ».

   « L’ermite est seul face à la nature. Il demeure l’unique contemplateur du réel, porte le fardeau de la représentation du monde, de sa révélation au regard humain. »

   « Le bonheur d’avoir dans son assiette le poisson qu’on a pêché, dans sa tasse l’eau qu’on a tirée et dans son poêle le bois qu’on a fendu : l’ermite puise à la source. La chair, l’eau et le bois sont encore frémissants. »

   « L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. »

   « L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. »

   « …une phrase pour blason d’ermite : ‘Moins elle avait de but et plus sa vie prenait de sens. »

  *** J’ai pris soin d’accentuer (en gras dans le texte) quelques mots ou expressions que je considère cardinales. Elles serviront de canevas au texte qui va suivre. Si accentuer est aller à l’essentiel, alors allons-y. Tel est le motif qui guide le cheminement de l’ermite.

   Mortification - Ici, souffrances morales et corporelles sont sollicitées. Un ascétisme est requis pour parvenir à la pointe la plus extrême de soi. Les sociétés modernes font trop appel à la notion de plaisir immédiat pour que puisse se développer, en l’âme de chacun, le ferment nécessaire à un accomplissement personnel. Accéder à ses envies sans délai ne fait que retarder le processus de maturation interne. On s’expose à la trop vive lumière de la passion ordinaire, on progresse dans les sentiers de la contingence, on ne s’élève nullement dans l’ordre des idées, on ne connaît que de brèves et illusoires beautés. Des demi-beautés, si l’on veut, qui perdent leur essence à n’être que des fragments.

   Ce que l’on veut, avec la plus vive espérance, le plus vif désir, c’est le feu d’une jouissance dont on pense qu’elle sera éternelle, qu’elle trouvera, dans chaque nouvel objet acquis par la conscience, l’amplitude de quelque luxueuse félicité. Seulement entretenir cette dernière, à supposer qu’elle ne soit jamais atteinte, suppose plus qu’une attente passive, un véritable pouvoir de la volonté, une pratique quotidienne exigeante d’exercices spirituels, seuls gages d’un affermissement de l’âme, d’une possibilité d’envol pour plus loin que soi. Ce qui, toujours, fait reculer, qui retient en-deçà du saut, c’est l’idée de douleur coalescente à la notion d’entraînement, d’application, un genre de geôle, pensons-nous, dans laquelle il faut consentir à vivre avant même que ne soit atteint le niveau suivant qui effacera et accomplira l’antécédent. Nous sommes tellement obsédés par l’idée d’un bon et effectif usage de la temporalité à des fins de satisfaction personnelle que nous différons le moment du passage à l’acte. Nous estimons alors que le retrait vaut mieux que l’abondance. Sans doute prendre sur soi est la seule façon d’acquérir un savoir neuf, d’accroître le champ de sa contemplation, d’ouvrir sa vue sur un regard renouvelé du monde.

   Solitude, espace, silence - S’il existe trois éléments face auxquels le Sujet moderne est démuni, c’est bien ce qu’évoquent ces trois mots. De nos jours la solitude est éprouvée comme une perte, non comme un gain. A tel point que la simple idée de demeurer seul est ressentie en tant que phénomène possiblement pathogène. Quant à l’espace comme lieu de ressourcement, de développement de l’imaginaire, de rencontre avec le sublime, sa nature s’est réduite comme peau de chagrin. En réalité l’espace on ne le connaît plus que fragmenté, prédiqué en tant que lieux de loisirs, d’habitation, de rencontres. Mais l’espace comme espace, c'est-à-dire ce à partir de quoi tout peut s’ouvrir, aussi bien l’art, le poème, le séjour des dieux, tout ceci a été gommé par des siècles de consumérisme qui ne supportent guère que l’objectalité du monde, sa réification, non son amplitude sous les espèces de l’univers, du cosmos, de l’infini. Il y a un singulier danger à désessentialiser le monde, à le réduire à l’état de substance inerte, car le monde sans esprit est une idée contre nature et l’inscrire dans les catégories de l’ustensilité, de la fabricabilité est le condamner à n’être qu’une fumée dont le feu s’est éteint.

   Sobriété - L’apprentissage du monde en sa figure dépouillée, voici ce dont l’Ermite fait la quotidienne expérience. Le recueil en la solitude ne saurait laisser place à une quelconque distraction. Viser l’unique, le simple, pratiquer la tempérance, la frugalité, telles sont les voies aux termes desquelles se connaître tel l’Enfant Prodigue qui revient au foyer les mains vides mais le cœur empli d’une joie sûre de sa source. La joie de revenir au foyer et d’y trouver l’essentiel, cet amour qu’il avait tenu éloigné mais qui tressait en lui les motifs prodigieux de la reconnaissance. Vivre dans l’intempérance et le multiple, lot de ceux qui veulent épuiser en un seul et même geste les plaisirs de la vie, ne mobilise que l’envie, la convoitise, le caprice et pour tout dire une dévotion mais qui n’est jamais qu’adoration de soi, non réel sentiment incarné. Le Fils Prodigue qui a dilapidé toute sa richesse pour n’en garder que l’amer souvenir, connaît la beauté de ce dénuement qui habite tout sentiment ressenti en sa puissance sourde, interne. C’est à l’épreuve de l’abstinence que l’âme s’éprouve telle l’inestimable ressource qui doit être sa nature la plus exacte. C’est parce que l’Ermite exige peu qu’il peut recevoir beaucoup. De lui-même, du paysage qui vient à sa rencontre, de l’animal qui traverse d’un trait rapide le champ de sa vision.

   Contemplateur, révélation - Contemplateur pour la simple raison que l’érémitisme est tout d’abord question de regard. De qualité de la perception. La vision commune est un perpétuel fourmillement, un habituel égarement parmi les allées infinies du multiple phénoménal. L’esprit s’égare à suivre au cours des jours et des heures ce foisonnement du réel qui fascine en même temps qu’il aliène. Regarder adéquatement, c’est choisir et après avoir choisi, observer l’objet élu, en parcourir inlassablement les différentes esquisses jusqu’à en épuiser son sens relatif et le conduire aux limites d’un possible absolu. Être présent à soi est aussi être présent au monde, isoler ses figures, les placer en vis-à-vis avec sa conscience dans une relation de confiance.

   Il n’est que de se reporter à la définition étymologique du mot ‘contempler’ pour en saisir le précieux, le rare : « regarder en s'absorbant dans la vue de l'objet ». Or ‘s’absorber’ veut dire ‘s’abîmer’ dans l’objet, y creuser sa propre niche existentielle, le posséder de l’intérieur, mêler sa propre chair à celle de la substance qui attend et se dispose. Ici, grâce à la qualité du regard, se trouve résolue d’emblée l’antique opposition du Sujet et de l’Objet. Le Sujet se fond dans l’Objet, l’Objet reçoit le Sujet comme sa ‘part manquante’. Plénitude du Sens acquise au mérite d’une déliaison métamorphosée en liaison. La source et la terre qui l’accueille : le Même ! Y aurait-il plus grand bonheur que d’énoncer ceci ? L’Ermite en fait l’expérience quasiment extatique lorsque son âme emportée par la giration de son propre tourbillon rejoint le Grand Tout cosmique, cet Univers dont il participe au titre de l’un de ses fragments, cet Univers qui demande sa pleine adhésion afin que ce qui est soit totale complétude. Dans cet horizon ontologique qu’est-ce donc que la révélation ? L’aboutissement de la contemplation.

   La profondeur - Ce prédicat concerne la qualité de l’expérience de l’Ermite. Par conséquent, ceci veut signifier qu’il lui intimé de renoncer à la surface. A la surface de quoi ? Mais, bien évidemment, des choses. Car c’est dans la profondeur que gît l’essentialité d’une compréhension du monde. Jamais le monde n’est donné gratuitement comme s’il était une feuille tombée de l’arbre, dont nous prendrions acte comme d’une simple évidence. Nécessité de creuser le réel pour tâcher d’en connaître l’envers, d’en interpréter les coutures, d’en sonder le derme, d’en pénétrer jusqu’à la dernière cellule. Travail assidu, patient, d’archéologue, toujours recommencé, jamais fini, le chemin constituant sa propre justification. Comment l’Ermite pourrait-il s’approprier quoi que ce soit de ce qui l’entoure et l’habite intérieurement, s’il ne cherchait à en faire le continuel inventaire, à en explorer la moindre faille, le plus mince territoire ? Et ceci n’est nullement le privilège de l’anachorète religieux qui rechercherait la présence de son Dieu. Non, ceci est la quête de tout Existant qui a en vue d’aller plus loin que la ligne d’horizon commune qui lui est assignée par le destin. Il faut dépasser la mesure du simple hasard, en faire une nécessité, une exigence de manière à se libérer des contraintes du quotidien, ouvrir les perspectives autant qu’il nous est possible de le faire. Si l’Ecrivain-voyageur Sylvain Tesson a choisi comme lieu de sa recherche d’érémitisme le profond de la forêt sibérienne, ceci ne résulte pas seulement d’un accident quelconque. Ce qu’il faut lire dans cette retraite c’est une manière d’allégorie qui pourrait s’énoncer : ‘Tu ne connaîtras ta propre profondeur qu’à la confronter à une autre profondeur.’ Ainsi se réalise l’osmose unissant une conscience aux objets qu’elle vise.

   Une vérité - C’est là le lieu de la finalité que l’Ermite se pose consciemment et à laquelle il n’a de cesse de consacrer son énergie, son temps disponible. La grande force des puissances septentrionales, le fluide secret des lumières boréales, la vastitude de la taïga, tout ceci converge en un point de si intense évidence, en même temps que de si grande exigence, qu’au terme de cette ‘haute solitude’ ne peut se dévoiler que le sublime paysage d’une vérité. Voyez le Célèbre tableau de Carl David Friedrich, ‘Voyageur contemplant une mer de nuages’, cette icône du romantisme (qui apparaît souvent dans mon écriture), non seulement elle dit la beauté, mais aussi l’Idée en sa plus haute donation, mais aussi cet effroi qui surgit au cœur de l’homme, qui est réalité-vérité se révélant sans apprêt, sans fioriture, vertige de l’Absolu et plus rien au-delà qui signifierait. Ce paysage de hautes montagnes, tout comme la forêt de résineux sibérienne, exerce une si totale fascination que plus aucune place n’est laissée pour l’approximation, l’affèterie, le faire-semblant. Tout est vertical. Tout est vrai jusqu’à la démesure. C’est sans doute une expérience identique que fait Sylvain Tesson lors de ses expéditions hors du gîte rassurant de sa cabane qu’il donne pour ce doux bain amniotique maternel (voir la résurgence multiple de cet Eden primitif dans nombre de mes textes), totalement envoûté au gré des paysages majestueux qui lui sont offerts :

   5 Juin - « Je rame vers le nord, en cette fin d’après-midi, deux cannes à pêche accrochées aux plats-bords. Les baies étalent des plages de galets roses. La transparence de l’eau laisse entrevoir les rochers où le soleil plaque des clartés de lagon. Passe un radeau de glace où huit mouettes prennent le soleil. Du large, je découvre la montagne, transformée. La ligne vert tendre des mélèzes soutient la bande vert-de-bronze des cèdres coiffés par la frise vert wagon des pins nains. Des névés survivants les ponctuent de virgules. Les montagnes jouent à front renversé. Les reflets sont plus beaux que la réalité. L’eau féconde l’image de sa profondeur, de son mystère. La vibration à la surface situe la vision aux lisières du rêve. »

   Ici, c’est l’eau qui symbolise la profondeur dont les nuages sont les correspondants dans le tableau de Friedrich. Eau, nuages, un même nom pour dire l’essence de la Vérité. L’eau ne triche pas. Les nuages ne trichent pas. Ils sont immédiatement au monde sans que quelque artefact fâcheux puisse venir ternir leur pure beauté. Ils se donnent dans la confiance, ils apparaissent dans la rectitude. Nul ne pourrait les changer pour autre chose que ce qu’ils sont en leur fond sans en altérer gravement le principe quasiment immuable. C’est de la même fixité pleine de grâce dont l’Ermite est l’image lorsque, transcendé par ce qui vient à lui, il est au cœur même des choses, dans leur foyer vibrant, dans leur chair vive. Il n’y a plus dès lors d’espace dans la représentation des choses qui les produirait de telle ou de telle manière. Liaison directe de l’esprit du Voyeur (ou bien du Voyant) avec l’intensité phénoménale, au gré d’une intensification intuitive qui est le tissu même des essences là présentes, que la conscience fixe dans le luxe de l’instant révélé. Sans doute pas de plus grande joie ! Le Sujet est à lui-même, aux choses, au monde en un seul et même geste de sa courbure existentielle, il y figure au zénith, là où seulement se découvre l’Unique en sa prodigieuse beauté.

   Ici, il faut reprendre la belle formule d’Henri Massis pour la poser comme synthèse de ce qui a été dit :

   ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte.’

   La thèse que cet article proposait est la suivante : l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Ce qui, pour moi est une évidence, j’espère en avoir montré quelques résurgences au cours des commentaires qui précèdent. Dans son espace de silence, l’Ermite expérimente l’aridité de sa solitude. Temps de sobriété qu’accentuent les mortifications successives. Le regard aiguisé contemple toutes choses dans la profondeur, faisant surgir du réel la vérité dont il est atteint en son fond mais qui, presque toujours, demeure voilée. Extraire la Vérité de la gangue qui la retient, telle est la mission la plus urgente, la plus belle dont l’Ermite est porteur.

   A cette aune, d’une effective et haute Présence, l’Ermite est auprès du monde, dans le monde, inclus dans le monde, comme nul ne peut l’être qui vaque à ses occupations avec l’habituelle distraction qui caractérise le parcours erratique des hommes. C’est parce que l’Ermite a renoncé à presque tout qu’il découvre tout en son essentielle saveur. Nous serions bien en peine, nous les Vivants ordinaires, de nous porter à cette hauteur. Aussi nous faut-il consentir à regarder le monde avec une vue basse, à peine située au-dessus de l’horizon et des tribulations de l’existence. Parfois le fardeau est-il lourd à porter. Oui, LOURD !

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 09:38
Tout est confus qui vient à nous

***

 

   Voyez-vous, ce matin je me suis éveillé avec, en tête, le thème de la confusion. Pourquoi ce thème et nul autre ? Il me serait bien difficile d’apporter une réponse claire à cette interrogation. Connaît-on jamais la source de ses motivations, le lieu même où éclot une pensée ? Est-ce déjà trace de confusion que de ne pouvoir nullement nommer ce qui fait mon siège et ne trouvera nul repos qu’un début de réponse ne lui ait été apporté ? Comme à l’accoutumée j’ai pris un petit-déjeuner frugal, une pomme accompagnée de quelques noix, une tasse de thé. Me voici maintenant installé à ma table de travail. Le matin est gris en ce début Décembre. De gros nuages dérivent à l’ouest. Il pleuvra avant ce soir. Je suis bien dans ma tour emplie de livres, à l’abri des bourrasques de vent et de la visite des curieux. J’ai besoin de cet espace préservé afin que, reposé du monde et des autres, je puisse me livrer en toute quiétude à l’écriture de quelques mots sur le silence des feuilles. Tous mes manuscrits, je les écris à la main, certes d’une écriture nerveuse, pressée - nul autre que moi ne pourrait me relire -, ne voulant céder en rien aux sirènes de la mode. Je feuillette mon ‘Dictionnaire Encyclopédique’, m’arrête à l’entrée ‘confusion’. Je note avec soin la définition :

   « Fait d'identifier à dessein une chose à une autre jusqu'à les rendre indiscernables »,

puis je complète cette information brute par une citation de Paul Valéry extraite de sa ‘Correspondance’ avec Gide :

   « Demeurons, tous, dans la nuit verte où je vous convie, la main dans la main sans songer que nous sommes des autres, mais certains de notre unité, de notre parfaite confusion en une seule personne. »

    Je pense à la signification positive de ce mot alors qu’en mon for intérieur je la vêts des habits les plus sombres qui soient. « Rendre indiscernables … à dessein », « notre unité … notre parfaite confusion », voici que cette idée de confusion se pare des plus beaux attraits qui soient. Qui donc ne souhaiterait faire se confondre, en un identique creuset, le divers du monde pour en faire une harmonie, pour gommer les dissemblances, parvenir à l’extrême pointe d’une unité, là où plus rien ne diffère de l’autre, là où l’unique est enfin rassemblé en son être le plus intime ? Mais ceci n’est-il simple posture d’intellectuel davantage soumis aux lois de l’imaginaire que contraint par les règles du réel ? Cependant, ici, je n’ai abordé que la connotation littéraire de ce substantif. Il me faut donc en venir à sa valeur commune telle qu’elle ressort dans des expressions du genre : ‘confusion d’esprit’, ‘semer la confusion’ et aussi bien dans le titre du beau livre de Stefan Zweig ‘La confusion des sentiments’ qui met en scène les mouvements d’une âme tourmentée d’adolescent en bute à des problèmes d’identification. C’est en effet ce sens moderne du mot qui, aujourd’hui prévaut, que Maurice de Guérin traduit parfaitement dans sa ‘Correspondance’ :

    « Comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine. Ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux ? »

   Oui, c’est bien d’états d’âme dont il s’agit, qui induisent en nous le trouble, instillent en notre esprit le poison vénéneux du doute. Plus rien n’est stable dans la confusion, tout part à vau-l’eau sans qu’il nous soit possible, au gré de notre volonté, d’en faire cesser le cours. La confusion est identique au destin, elle s’impose à nous quoi que nous fassions, elle est coalescente à cette vie qui flotte de Charybde en Scylla, dont les termes initiaux et finaux se déclinent sous les mots cardinaux, inéluctables, de Naissance, de Mort. Alors comment pourrions-nous éviter cette terrible confusion qui nous place, tels des fétus de paille, sur des flots agités dont nous percevons les funestes desseins à défaut d’en pouvoir maîtriser la force ? Qui n’a pas éprouvé ce désordre, ce chaos, n’est nullement vivant, seulement une idée au rivage brisé de l’être.

   Alors que je pose les brindilles noires des mots sur le blanc de la page, le jour a progressé. Il s’est débarrassé de ses restes de nuit, en a conservé quelques haillons que le vent pousse devant lui en direction de l’est. Parfois, m’accordant une pause, je laisse errer mon regard sur les reliures fauves des maroquins de mes livres, sur les feuilles éparpillées qui sèment ma table de leurs taches claires, sur un panneau de bois sur lequel je cloue quelques pensées rapides, quelques intuitions dont, plus tard, peut-être, je tirerai un texte. Par exemple :

 

L’amour a-t-il un visage ?

Le bonheur est un clair-obscur

La Vie ? Une illusion

Pourquoi avoir inventé la Métaphysique ?

Le Temps ? Le plus grand meurtrier

L’imaginaire nous aide-t-il à vivre ?

Ecrivons-nous autre chose que notre vie ?

Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde

 

   Ce sont de brèves sentences dont parfois le clignotement devient si impérieux que je dois apporter quelque réponse, sinon interroger à nouveau et ceci, sans cesse, car beaucoup de justifications ne sont que de rapides faire-valoir qui décrivent les choses mais ne les résolvent pas. C’est donc cette formule ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’ qui m’occupe aujourd’hui, à laquelle je consacrerai un peu de mon temps. Cet instant si imprécis, si confus qui sépare deux moments du temps, dont nous ne pouvons rien saisir, sinon constater sa fuite. Et, ‘charité bien ordonnée’, je commencerai par le Soi en son énigme la plus abyssale. Comment être Soi sans se mêler à l’Autre, aux Autres ? Le Soi n’est pas pur. Le Soi n’est pas autonome. Il suppose le mélange, la participation. Il implique une liberté relative, non le régime d’un absolu. Nous voudrions-nous exempts de toute dette par rapport à ce qui n’est nullement nous que nous ne le pourrions.

   Par notre chair intime, nous sommes attachés à d’autres chairs intimes, celles qui nous ont donné la vie, nous ont ouvert les portes de l’existence. Alors ici, la confusion est positive puisqu’elle trace la voie d’un possible avenir. Ceci se prolonge dans notre immersion parmi la foule des autres Existants. Nous ne sommes nous qu’en étant aussi autres. L’Autre est celui qui fait droit à notre propre parution, il nous sculpte par son regard, il nous dépose sur les fonts baptismaux des jours en nous fécondant de sa parole, en nous offrant l’écrin de son amour. Certes c’est parfois la haine qui se manifeste au travers de nos échanges : confusion négative, perte de Soi en l’Autre, délitement de sa propre conscience au contact d’une guerre qui ne peut que la précipiter dans l’abîme du non-sens. Donc l’Autre a déjà été abordé par le recours au Soi car il ne saurait exister d’Unique faisant abstraction du Multiple.

   Il reste le Monde en sa plus étourdissante polyphonie. Comment ne pas le percevoir en tant que cette masse informe, constamment chaotique, traversée des mille feux de la beauté en même temps que des plaies les plus terribles infligées à la Nature en sa dimension paysagère ou bien humaine ? Nous sommes si emmêlés, si liés à la marche du Monde que nous ne pouvons nous libérer de son jeu, que nous faisons partie de la danse, de la grande gigue qui parcourt les travées des villes, essaime ses cotillons sur les collines, poudre les vallées de son constant tourbillon. La confusion est originaire, de nature cosmique, elle vient de loin, va loin, trouant notre chair, en dispersant les lambeaux aux mille orients de la rose des vents. En réalité, en notre foncière aventure, nous sommes des êtres de l’éparpillement, des fragments de poterie assemblés par un lent travail d’une démiurge-archéologue dont jamais nous ne pouvons entrevoir la plus mince silhouette. Ce qui est confus en nous, en première instance, c’est bien ce flou de notre provenance, cet astigmatisme du futur, cette temporalité qui est simple vibration énergétique, puissance immémoriale dont nous sentons la marée sourde, soudée au rocher géologique, aux strates de sédiments, à notre corps aussi qui en ressent les étranges convulsions, les assauts parfois, la douceur pareille à la caresse d’une mère sur la joue de son enfant.

   Notre expérience existentielle est un constant enracinement-déracinement. A peine prenons-nous pied dans le sol d’argile que déjà nos sommes loin, en un autre lieu, en un autre temps. Ceci se nomme, tout à la fois, ivresse de la vie, angoisse face à l’ombre, appel de la lumière, ressenti de la joie, abattement en sa plus mélancolique figure. Nous sommes ces êtres en partage, un pied dans la physique la plus concrète, la plus rassurante, un autre pied dans la Métaphysique, les arrière-mondes, l’écume du rêve, les festons de l’amour. Vacillement binaire qui nous dit une fois l’exception d’être ici et maintenant, dans notre carlingue de peau, à l’abri de toute surprise et, l’instant d’après, nous dit le flottement, l’indécision du temps, le gouffre de l’espace.

   Nous sommes des Ravaillac, des êtres écartelés que le destin tire à hue et à dia, spectateurs muets de notre propre affliction. Mais nous sommes simultanément des êtres possédés de joie, porteurs des plus belles espérances, des êtres aux mains ouvertes qui reçoivent les offrandes du ciel et les déposent dans les sillons de la terre. Nous sommes des plénitudes, des cornes d’abondance qui semons les spores de la félicité partout où existe une conque disposée à en recevoir l’effervescence. Nous sommes des créateurs que visite la main rassurante de la Muse puis nous sommes hémiplégiques, aphasiques, incapables de prononcer le moindre mot. Nous ne faisons rien de moins que reproduire le geste immémorial du Monde, cette manière de sinusoïde temporelle et spatiale, de mouvement vers le haut, vers le bas, cette belle et étonnante ligne flexueuse qui est identique au rythme des saisons, à celui du jour et de la nuit, à celui de l’amour en sa scansion la plus propre. Êtres du balbutiement et des discours vibrants sur les agoras où se presse la foule des Curieux.

   Tantôt adulés, tantôt honnis. Jeu permanent de saute-moutons. Indifféremment et selon les jours, nous sommes Celui-qui-saute, Celui-qui-courbe-l’échine pour laisser la place à l’Autre. Pourrait-on mieux définir l’essence de notre condition humaine qu’à la dire ambiguë, flottante, équivoque, parée des guirlandes de la chance que vient abattre aussitôt un furieux vent contraire. Girouettes en haut de l’épi de faîtage, tantôt nous orientons notre face vers le froid septentrion, tantôt nous recevons les rayons solaires du généreux zénith. Alors faut-il encore s’étonner de ces orages qui nous visitent, de ces aubes claires dont nous sentons la belle lumière lisser le dôme de notre front ? Allégresse a-t-elle plus de valeur que Tristesse ? Ou bien la question est-elle mal posée ? Ne serait-ce pas le chemin de l’une à l’autre qui déterminerait le sens de la vie en sa plus effective vérité ?

   La matinée a passé avec ses rais de lumière traversant la brume des nuages, avec ses brusqueries et ses atermoiements, avec ses failles et ses sommets habités de clair calcaire. Mes feuilles maculées de lettres et de signes jonchent mon bureau telles les fleurs le chemin emprunté par la Mariée. Un beau désordre préside à leur distribution. Un peu de confusion parmi l’instance ouverte du jour. Ce soir, devant le feu de ma cheminée, je relirai ces mots vite posés sur l’écorce des choses. Qu’y trouverai-je que j’y avais mis ce matin ? Mes idées seront-elles identiques ? Mes passions fouettées au vif ? Mes tristesses poinçonnées du sentiment délicieux de l’infini ? Pourquoi sommes-nous aussi frivoles, nous les hommes, si inconstants ?

Un jour nous voulons être ce Casanova, jeune, fringant, dans la fleur de l’âge, seulement occupé de jupons et de jolis minois, un autre jour dans la force de l’âge, écrivant sa vie dans la plus grande sincérité, usant de toute la puissance de sa rhétorique libertine pour mener à bien un réel travail d’écrivain, sérieux, reconnu, érudit ? Le Vertueux succédant au Séducteur. A bien y réfléchir et eu égard à ce que peut nous apprendre la vie, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion étrange : ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’. Confusion positive, confusion négative. L’une est le revers de l’autre. L’autre est le revers de l’une.

 

 

 

 

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 10:09
Elle-en-son-énigme

Peinture Léa Ciari

 

***

 

« Vous] devinerez sans doute l'énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces urœus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion... »

 

Gautier - Le Roman de la momie

1858

 

*

 

   La peinture vient à nous en même temps que nous venons à elle. Mais venons-nous de la même manière ? Å elle seule la peinture est un monde avec ses méridiens et ses tropiques, ses zones d’ombre et de lumière, ses affirmations et ses mystères. Si nous nous attachons à elle, c’est bien en vertu des découvertes que nous avons à y faire. Découverte d’une esthétique, découverte de cette altérité qui ne cesse de nous interroger au motif que, pour nous, elle constitue une énigme. Si le personnage auquel est destiné le message émis par le Narrateur de Gautier semble doué des plus grandes capacités lui permettant de déchiffrer ‘ces scarabées … ces urœus ailés’, de se mouvoir avec facilité parmi le peuple secret des hiéroglyphes, nous ne pourrons nous-mêmes prétendre lire la toile avec autant de facilité. Toute œuvre rassemble en soi les sèmes aux termes desquels elle paraît, qui sont ses fondements, ses figures le plus souvent masquées dont nous ne pouvons guère qu’entrevoir quelques facettes, deviner la rhétorique qui s’y dissimule. Car toute œuvre parle mais en langage codé, crypté, et c’est la raison pour laquelle le Visiteur d’un musée demeure toujours silencieux face aux tableaux qu’il rencontre : pour lui ce sont des terres étrangères, sinon étranges. Ici le problème est posé de la compréhension d’un phénomène et de son interprétation.

    Comprendre en son sens étymologique de « saisir, prendre », nous oriente vers un acte de capture de ce qui vient à nous. Certes, capturer, mais quoi ? Une climatique, des formes, des rapports de couleurs, des références à des œuvres du passé, la projection de la psychologie de l’Artiste ? On s’aperçoit bien de la difficulté de l’entreprise. Nous ne pouvons comprendre que par défaut, choisissant ici cette chromatique, là cette esquisse générale qui nous plaît, plus loin la lumière adoucie d’un clair-obscur. Et, du reste, l’Artiste serait-elle à même de ‘saisir’ plus d’éléments significatifs que nous ne pourrions en recueillir nous-mêmes ? Ceci n’est rien moins que hasardeux. Prendre l’œuvre en soi, avec soi, supposerait que sa Créatrice fût informée de ses propres choix, de leur nature, qu’elle connût ses soubassements inconscients, qu’elle pût, de tout ceci, faire une synthèse qui ne laissât dans l’ombre aucune des racines sur lesquelles croissaient les linéaments de sa peinture.

   Quant aux herméneutes qui prétendent mieux comprendre l’œuvre que Celle qui lui a donné le jour, il ne s’agit, bien évidemment, que d’une posture de principe qui ne saurait trouver de réalisation dans le cadre du réel. Tout au plus pouvons-nous prétendre interpréter, c'est-à-dire, partant de notre subjectivité, élaborer une thèse qui soit la plus juste possible ou la moins fausse. Nous ne dirons pas la plus ‘objective’ car il ne saurait être question de déboucher sur quelque vérité universelle, seulement sur une estimation singulière d’un objet qui nous met au défi d’interroger son être et d’en apercevoir quelque ligne de fuite, quelque perspective. ‘Interpréter’, à nouveau en son sens étymologique est ceci : « expliquer ce qu'il y a d'obscur dans un récit ». Le terme ‘obscur’ nous renvoie à l’énigme, tout comme le cercle herméneutique est un jeu de perpétuels renvois d’un sens à un autre.

  

   Décrire, une approche formelle de ce qui peut faire sens

 

   Accentuer le ‘principe de subjectivité’ devient nécessaire. Si je commente cette toile, c’est pour la raison simple que je détermine aussi bien mon monde propre que le monde autre et les objets qu’il contient. Ce qui est autre l’est toujours pour MA conscience. Cet énoncé en forme de paradigme revient à dire qu’il y a autant d’interprétations que d’Interprétants. Ce qui ne contrevient nullement à la notion d’altérité puisque toute altérité s’inscrit dans une réversibilité. Ainsi je suis objet visé par une autre conscience qui, par définition, est fondamentalement AUTRE. Regardeur de cette toile, c’est une subjectivité en regard de l’autre. Celle de Qui reçoit, celle de Qui émet, la toile jouant le rôle de médiateur entre deux consciences. Car le motif central de la recherche, son essence, ne saurait être relation du Voyeur et de cela même qui est vu, mais en sa plus vive effectivité, rencontre des pensées, des intuitions, de la sensibilité.    

   Décrire donc. Le fond est nocturne, dense, irrémédiable. En lui, nulle clarté qui pourrait faire signe vers une possible constellation de sens : présence d’une lointaine étoile, lumière crée par l’homme, trace d’une luciole dans le sombre d’un tapis d’herbe. Le noir, l’unique noir sans concession nous reconduit à notre propre nuit primitive alors que notre parution sur la scène du Monde n’était qu’une vague hypothèse au large du vivant, de l’existant. Mais que fait donc cette dalle fuligineuse, sinon nous clouer à notre condition de non-existant, de non-être qui n’est pas encore capable d’éprouver la moindre angoisse, de prononcer le moindre mot ? Manière d’illisible unité en sa plus étroite occlusion. Un genre de Néant qui, peut-être, ne pourrait être nommé. Quelque mot qui s’ajouterait à cette constatation aporétique serait pur bavardage. Le Rien pour le Rien.

   Mais nous ne pouvons demeurer éternellement dans les coulisses. Peut-être, en un premier élan, chuchoter à partir du trou du Souffleur, prononcer des mots sans consistance, des mots-flocons, des mots-brume et se disposer à regarder, comme au bord du premier matin du monde, le spectacle inouï de la présence. Oui, car il y a présence et, nécessairement, étonnement. Comment une chose peut-elle sortir de soi, déployer sa chrysalide, voler dans l’air qui la reçoit comme l’une de ses évidences ? Enigme. Comment cette forme humaine peut-elle s’affirmer au regard du Néant dont elle provient ? Certes, on dira : ‘exister c’est sortir du Néant, s’assurer de sa propre transcendance’. Oui, mais comment sort-on du Néant, par quel prodigieux mouvement du Monde, qu’y a-t-il donc qui préside à l’enfantement des choses multiples, inépuisables, constamment renouvelées ? Enigme. Pourquoi cette forme qui nous fait face et non une autre ? Enigme.

   La coiffe est rouge, un rouge d’Andrinople qui tire vers le carmin. Non un rouge éclatant, un rouge Alizarine qui déplierait l’oriflamme de son être. Non, une teinte qui se voile, se dissimule, ne dit rien de qui elle est. Nous sommes là, sur le bord d’une vision qui ne trouvera nulle réponse. Une interrogation à vide. Ce rouge ne répond pas, il se retire au plus près de la nuit bourgeonnante de sens, mais non perceptible, non humainement concevable. Il y a comme un genre de bruissement archétypique, un bruit de fond cosmique mais situé bien au-delà des fréquences dont nous pouvons percevoir le rayonnement. Une pure abstraction qui est le revers de l’être, un cercle dont on ne peut connaître le centre.

   Le front est de terre, de glaise compacte, d’argile neuve, genre d’effusion de soi venant de l’humus, sans doute se disposant à y retourner. Manière de Genèse inversée qui rétrocède en direction du lieu de son origine. Cette teinte est belle. Cette structure est belle. Cette essentielle beauté est due au motif même de son possible absentement. Nous voyons bien que, jamais, nous n’atteindrons cette douce falaise, cette éminence en forme de féminité. Tout nous est proposé sur le mode du retrait. Et ce qui se retire du jeu, c’est avant tout notre illusoire présence, notre virginale curiosité est biffée d’emblée car nous ne sommes venus au Monde que sur le mode du retirement, de l’effacement. Ferions-nous irruption en plein lumière et nous détruirions ce visage d’ivoire qui n’a nul besoin d’une quelconque louange pour apparaître.

   Toute beauté se lève de soi, en soi et pour soi. Autrement dit Beauté n’est que par la Beauté. Beauté n’a besoin de rien d’autre qui la justifierait, l’expliquerait, nous la livrerait de telle ou de telle manière. Beauté est totale, sans reste, sans excédent. Beauté est conscience de Beauté. « Toute conscience est conscience de quelque chose », telle s’énonçait l’une des sentences cardinales husserliennes. Certes, mais il parlait de la conscience humaine. Beauté est d’essence bien différente. Beauté est un absolu. Sans doute, parfois, trop rarement, irradie-t-elle sur la face de l’exister. Mais elle n’appartient pas à l’exister, elle pose sur lui ses prédicats et regagne son empyrée. Ses prédicats ne sont nullement définitifs. Ils ont la consistance de l’instant, la spontanéité de l’étincelle, ils bourgeonnent à la face des choses, ils émettent quelques signaux dans les ténèbres denses de l’invisible. Beauté a la consistance de l’infini. C’est pour ceci qu’elle est précieuse. C’est pour ceci que nous devons la regarder comme la merveille des merveilles.

   Les yeux sont voilés, retirés en eux-mêmes. Ce sont les yeux de l’intériorité, ceux-là même qui cherchent à résoudre l’énigme, à se savoir en tant que découvreurs d’un monde situé au-delà des sourdes contingences. On dit qu’ils sont ‘les fenêtres de l’âme’. Si l’âme existe, si ses fenêtres sont closes, c’est retour de l’âme à soi, c'est-à-dire essence en tant qu’essence. Il est difficile d’évoquer cette réalité autrement que par des termes généraux, abstraits et ceci est heureux. Il convient de laisser à l’âme, à l’absolu, à l’infini, leur charge de mystère. Ne le ferait-on, on les effacerait de notre conscience et nous n’aurions alors plus d’orient sur quoi régler notre marche, amarrer les filins de nos interprétations. Leur coefficient de vérité, jamais ne sera prouvé. Pour cette raison il nous faut les garder en notre vue.

   Les sourcils dessinent avec la courbe du nez, bien plutôt une forme qu’ils ne déterminent les contours d’une figure humaine. Belle représentation que celle-ci qui penche plus du côté de l’Idée que de sa réalisation effective. Cette ligne enclot un sens, non un particularisme qui ferait signe en direction d’une vie avec ses aventures, ses multiples événements, ses inévitables accidents.  La bouche, les lèvres qui émettent habituellement le langage, sont dissimulées par un geste de la main qui les met au repos. Ainsi sommes-nous dans l’empreinte invisible d’un silence originel avant même que les mots ne viennent différencier l’espèce humaine de l’animale, de la végétale. Elle-en-son-énigme ne profère rien qui pourrait être définitif.

   Bien des mots entaillent, lacèrent le réel, lui infligeant d’ineffaçables stigmates. Langage-fontaine, langage-source en attente de sa venue au Monde. Ne rien proférer est comme tout proférer. Le silence est la mesure première, la disposition fondamentale au gré de laquelle tout pourra être dit de l’homme, des choses, de l’univers. Il faut bien peser ses mots, les manduquer longuement, leur laisser un temps d’incubation suffisant afin que, portés à leur essentiel recueil, ils puissent dire, précisément, l’ordre du Monde, la beauté des choses, la venue à soi de l’être en sa plus exacte ressource. Elle-qui-est-énigme se retient sur le bord d’une énonciation qui la déterminera en tant qu’être parlant, l’essentiel motif qui la fera singulière parmi la fluence du divers, le bruit des agoras, les mouvements infinis de ce qui est.  

   La main esquisse le geste du retrait en même temps que celui du repos, de la longue et ténébreuse méditation. La main soutient et apaise. La main guide et questionne en attente de quelque chose qui pourrait s’inscrire sur le voile de la conscience, une impression existentielle, la venue d’un projet, la verticalité d’une certitude, la vibration contenue d’une angoisse. Cette posture est belle, elle témoigne d’un genre de classicisme, elle se pose comme allégorie de l’être livré à ses propres ambiguïtés. Comment surgir à soi dans la faille abrasive du jour ? Comment porter son feu à l’horizon du Monde ? Comment être soi à son propre regard et n’être pas soi au regard de l’Autre ? Ici, tout contre le fond serti de Néant, la dimension de l’exister est abyssale, ce que cette peinture rend dans la mesure essentielle du dire. Tout y est dit du drame humain avec une belle économie. Du tragique, certes, et de son ineffable beauté. Toute beauté est nécessairement affiliée au tragique. C’est parce qu’il y a du tragique qu’il y a beauté. Nous ne sommes des chercheurs de beauté qu’à renier notre finitude. Tant que la beauté nous habite nous demeurons en nous avec quelque motif de satisfaction et, parfois, avec des éblouissements de joie.

   Et ce cou à la Modigliani, ce cou qui plonge dans la nasse rouge du chandail, ce tesson qui porte témoignage de l’ensemble, que nous dit-il sinon la limite de l’être dont, jamais, nous ne pourrons embrasser l’entièreté. Un fragment seulement. Tout comme le statut de l’interprétation. Nous cherchons à savoir, nous cherchons à comprendre et, toujours, nous sommes aveuglés par notre quête comme le chercheur d’or est aveuglé par le métal jaune. Nous sommes des chercheurs de sens et nous nous apercevons de l’immense difficulté de la tâche. Nous assemblons quelques sèmes, en tissons la toile-Pénélope qui meurt de sa propre présence. Tout est toujours à recommencer. Le sens ? Des esquisses seulement, nous n’en percevons que quelques horizons, en saisissons quelques perspectives fuyantes.

   Notre conclusion, au regard de l’œuvre, n’est jamais définitive. Demain ne ressemblera nullement à aujourd’hui. Ce que, il y a peu, nous avions puisé, voici que, déjà, l’image s’altère, se modifie, s’entoure du luxe de la métamorphose. Oui, il est heureux que le sens soit pluriel, foisonnant, sujet au changement. Le sens est dynamique tout comme la vie qui lui sert de support. Elle-en-son-énigme, n’est énigme qu’en raison même de sa constante fuite, du réaménagement de son être qu’elle manifeste dans cette empreinte et non dans telle autre. Nos points de repère existentiels se nomment temps, espace. Elle-en-son-énigme possède son propre espace-temps. Nous possédons le nôtre. Coïncidence des deux, osmose, convergence, ceci veut signifier la Beauté en partage. Le temps d’une étincelle. L’espace d’un bonheur. Tout ceci est en vérité ou bien n’est pas. Nul autre chemin que celui-ci.

 

 

 

 

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2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 09:33
Coefficient de silence

  Arunachala, Tamil Nadu

 

   Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

Le Seigneur Shiva a déclaré:

« Quiconque regarde cette colline

d'où elle est visible

ou même la pense mentalement de loin

peut atteindre ce qui ne peut être acquis

sans grandes douleurs -

la véritable portée de Vedanta

(réalisation de soi)».

 

Arunachala Mahatmyam

 (Skanda Purana)

 

*

 

   Nous regardons cette image et nous disons sa grande pureté. La pointe de la montagne s’élève dans le ciel teinté de gris et devient presque invisible. C’est là le destin de toute hauteur insigne que de s’évanouir à même son céleste voyage. Nous regardons et nous rêvons puisque toute activité onirique est par essence si diaphane que seul l’évanouissement peut en témoigner. Non en rendre compte  car alors il s’agirait d’une rationalisation, d’un début d’explication et la Nature en sa grandeur se livre seulement à l’intuition, échappe aux calculs, se dissout dès lors que l’on veut en saisir la spatialisation, en fixer la temporalité. C’est ainsi, certaines réalités n’infusent  la lactescence des étoiles et les mystères de la cosmologie qu’à devenir illisibles et muettes, clouées d’un éternel silence. Certes, bien des tentatives auront lieu, de l’ordre du chant sacré, du magistral poème, de l’indéfinissable méditation pour accéder à ces cimes qui toujours se soustraient à la vue au prétexte d’un nuage, d’un mince brouillard. Mais l’estompe n’est nullement matérielle qui pourrait se donner en tant qu’entité physique, elle est bien plus tissée de spiritualité, de fils de la Vierge, de choses qui nous échappent et ne savons nommer. De riens, en quelque sorte. De néant vêtu de transparence. D’apparitions-disparitions qui clignotent tels d’inutiles et risibles sémaphores.

   Ici, depuis ce modeste appentis gravissant au gré de ses balustres tournées les degrés qui mènent dans quelque domaine situé au-delà de nos communes préoccupations, nous sommes en attende de l’indéfinissable. Je ne sais si ce réduit est l’ermitage du sage Ramana Maharshi, ce que je sais cependant c’est que cet homme dont le but était de réaliser son Soi ici et maintenant, se contentait de ce qui venait à lui comme la source surgit de terre dans la grâce du jour. Sans effort. Sans paroles. Sans bruit. Peut-être toute vérité est-elle assimilable à cette simple métaphore de ce qui coule de soi et ne demande rien d’autre que de couler, de faire sa rigole inaperçue parmi les tiges où habitent les lucioles.

   Nous, les Occidentaux, nous les couchés sous l’astre déclinant, sommes facilement aveuglés par la première illusion qui tremble à l’horizon. Il nous faudrait nous « orientaliser », remonter à l’origine du jour, éprouver le bleu glacé de l’aube, puis le sang rubescent de l’aurore, puis le blanc du zénith comme des phénomènes qui, non essentiellement nous seraient extérieurs, mais comme des états internes qui trouveraient leur écho dans la grande giration universelle. C’est parce que nous ratiocinons et argumentons, nous dispersons en vaines paroles que nous établissons une limite, traçons une frontière entre le dehors et le dedans, disons le sujet ici, l’objet là. Il faudrait écrire le réel avec un seul et unique bout de craie qui ferait le tour de la Terre et gagnerait la froide nuit cosmique. Il faudrait !

   En réalité il n’y a nulle différence, nulle césure qui place le soleil, loin là-bas dans son inaccessible forme, alors que la nôtre, forme humaine, serait à mille lieues d’en pouvoir éprouver la belle et infinie présence. Le soleil à l’aube, c’est NOUS en notre pause hésitante avant que le monde ne s’agite. Le soleil à l’aurore, c’est encore NOUS et notre rivière de sang qui s’impatiente de faire son flux écarlate. Le soleil blanc au zénith, c’est encore NOUS quand la connaissance nous illumine de l’intérieur et nous porte à l’incandescence. Bien évidemment, poser une égalité du soleil et de son propre Soi, en termes de rationalité, serait pure démence ou bien paranoïa portée à l’acmé de sa propre puissance.

   Ce qui est à saisir, simplement, c’est que nous sommes toujours auprès du monde, nous sommes ce fragment qui trouve sa correspondance dans les yeux aigus des étoiles, les spores infinies de l’amour, les œuvres d’art qui flamboient aux cimaises des musées. Nous ne pouvons nous en détacher qu’à éprouver matériellement notre finitude. Vivants, nous sommes reliés, infiniment reliés à tout ce qui croît sous le ciel et, aussi bien, végète sous les plis de la glaise. Pourquoi donc serait-il nécessaire d’exercer notre volonté (le plus souvent de puissance) pour gagner l’écrin qui, un jour, nous a été offert comme le lieu de notre existence ?

   C’est à force de concepts, de procès d’intellectualisations, d’édifications de catégories, d’élévations de prédicats que nous nous sommes séparés d’avec le monde. Regardez donc le bouton de rose dans sa belle innocence. Vous demande-t-il donc de produire un effort afin d’en rejoindre la beauté ? Certes, non, la beauté se donne à la seule condition que le regard soit éduqué à en saisir l’exception. Être éduqué est plaisir, non nécessité. Il semblerait que cette évidence se soit perdue, comme certains ruisseaux disparaissent soudain pour ne jamais connaître le lieu de leur résurgence.

   Cette image est calme, empreinte de douceur. Elle ne témoigne d’autre chose que d’elle-même. Il suffit d’un simple acte de vision pareil à celui de la déglutition ou bien d’une sensation à fleur de peau. Le « lâcher-prise » est à la mode, c'est-à-dire qu’il n’est l’adjuvant d’un rapide bonheur que pour ceux qui croient aux artifices et aux ficelles qu’il suffit de tirer pour faire s’agiter la marionnette humaine. Encore une fois, il n’y a rien d’autre à faire que d’être totalement présent, sans reste, sans quelque lambeau de peau qui demeurerait en arrière de nous dans un pseudo-monde ne vivant que d’artifices et de faux-semblants. Être présent est ceci : l’emplissement de sa conscience hors toute règle, hors toute injonction.

   La conscience a à être libre si elle veut s’affranchir de tous les conditionnements qui en obèrent le souple cheminement. Il n’y a pas d’exclamation de joie ou bien de manifestation d’étonnement dans le simple fait de regarder un spectacle qui porte en lui une manière de ravissement. Il y a simple jonction de la « chose » à Soi et toute considération ne peut être qu’adventice. On disait  Ramana Maharshi comme indifférent au monde alentour, immobile, peut-être perdu dans ses pensées.

   C’est bien là la force d’une vraie et authentique spiritualité que de fusionner entièrement avec ce qui est présent. La rivière s’écoule, l’air frissonne, le soleil chauffe et le Sage navigue de conserve si bien qu’aux yeux des sophistes il semble absent du monde. Mais c’est bien du contraire dont il s’agit. Il est dans chaque chose, il est la manifestation même des processus avec lesquels il vibre, est en harmonie, en symbiose. Le divers alors s’efface pour laisser la place à l’unité. Il n’y a plus d’agora bruyante nécessaire pour que quelque chose se dise qui fixe la quadrature de l’être. Celle-ci va de Soi et se confond avec sa propre essence. Voilà, rien d’autre à éprouver qu’un éternel silence et les oiseaux croiseront dans le ciel et les nuages feront leurs voiles indistincts et les algues flotteront à mi-eau. Voilà : faire SILENCE !

   

 

 

 

 

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16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 08:21
L'heure unitive

 

Entre mer et désert...

Bardenas Reales -06-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Au début, avant même que la décision ne soit prise de rejoindre l’étrange terre des Bardenas Reales, on n’est que partiellement à soi, comme si une étonnante aimantation nous tirait hors de nous, nous dispersait aux quatre vents de l’irraison. On n’a plus de centre de gravité et tout part à hue et à dia sans que nous ne puissions en quoi que ce soit endiguer ce phénomène. On est livré rien moins qu’à sa propre diaspora, à sa fragmentation dans le temps et l’espace. Cela s’agite en nous, cela fait sa gigue, son carrousel. Cela s’éparpille selon le confondant puzzle de l’exister. Sa tête est au passé, occupée par quelque réminiscence forant son puits jusqu’à l’ineffable dimension de la mélancolie. Son tronc est au souci de quelque exercice physique au terme duquel on croit pouvoir dissimuler la réalité de son âge. Ses bras, on les dispose en cercle dans l’attente de la venue de l’Aimée. Son ombilic, on le soulève à la seule remémoration d’une chère qui fut festive. Ses pieds s’impatientent de parcourir les chemins sur lesquels s’inscrivent les traces du destin. En définitive l’ego n’est nullement à sa place. Ou trop en arrière dans les ornières de ce qui fut. Ou trop en avant dans la fuite toujours renouvelée qui dit notre foncière irrésolution. Le divin présent, quant à lui, n’est qu’une fumée se dissolvant dans la grille éthérée du ciel. On se cherche et ne se trouve point.

      Voici, on est arrivé au point où les choses basculent, où le centre de gravité de l’être trouve ses propres assises. Certes, l’événement n’est nullement immédiat, il faut passer d’une réalité à l’autre, déserter sa propre cécité, ouvrir ses yeux à ceci qui vient à nous sur ses ailes de beauté. Un envol au plus haut du monde. Un regard qui puise à l’eau bénéfique du sens. Toute sa peau, on la confie à recevoir les sensations, on la place en miroir face à cette argile, à ces nuages, à ces pierres. Rien n’a été fait au hasard. Nature est pourvoyeuse de tout jusqu’en son plus infime détail. Tout conflue dans l’expérience de soi donatrice de joie. Oui, la joie, cette improbable venue, voici qu’elle fleurit, là, tout juste devant l’étrave de notre visage. Cela ruisselle comme les eaux au printemps. Cela éblouit comme cent mille soleils. Cela s’étale dans la douceur. Cela a la consistance d’un baume. C’est soudain, brusque, un crépitement, et tout à la fois une caresse, la douceur d’une joue tout contre la nôtre. Un étonnement que jouxte un ravissement.

   Le ciel, tout en haut de sa présence, est poudré de nuages gris et blancs. Un floconnement qui nous rencontre et nous emporte avec lui pour une si belle odyssée, un voyage sans attaches qui s’écrit avec les mots de la liberté. Une falaise au sommet tronqué s’élève et demeure en soi, faveur d’un don qu’elle destine au libre événement de l’air. Soi-même, on est parcouru de cette onde jusque dans l’entrelacs de sa chair, dans la moelle de ses os, dans le réseau touffu de ses nerfs. Cela fait un genre de musique, elle fait penser à un adagio mais qui n’est nullement tissé de tristesse, plutôt fécondé d’une attente calme à tout ce qui peut advenir.

   Un grand manteau de marne blanche, gravé de sillons, ourlé de nervures, se donne dans la pure évidence, sans doute était-il là de tous temps, prêt à se montrer à qui voudrait bien en recevoir l’obole. C’est pareil à une neige que nous aurions connue, enfant, dans une cour d’école, parmi les sillages d’autres enfants, tout occupés à l’émerveillement d’être. Cela coule de soi, cela fait son banc d’écume, sa lame éblouissante que reflète le gris du ciel, cette infinie médiation des choses et des êtres. C’est la mesure virginale du monde, sa pleine et onctueuse libéralité, sa floculation sur le cercle ébloui de l’âme. Cela s’irise de mille valeurs, cela pénètre le cristal de l’esprit, cela assemble les fragments polychromes de l’intelligence. On se sent ressourcé, au propre, c'est-à-dire que s’installe la sensation d’un courant maritime intérieur, d’une jeune et belle pliure océanique qui nous assemble là même où cela parle le beau langage de la poésie. Cela infuse dans la moindre parcelle du corps, cela constelle et anime le plus discret pore de la peau. Cela se dit avec la justesse géométrique des figures parfaites. Cela s’épelle avec les lettres cursives d’un alphabet antique tiré d’un parchemin armorié. Cela est exact en son éclosion continue, dans sa germination dont une plantera lèvera, peut-être un tournesol au cœur noir, aux pétales voués à l’éclatante vocation de tout ce qui croît et fleurit, donne à l’homme ses plus belles raisons d’espérer.

    Et cette large dalle de roche inclinée vers le sol, elle est venue nous dire notre assise sur Terre en son indéfectible patience. Combien elle nous réunit autour même de ce que nous pensions avoir perdu, la confiance des jours qui brillent au loin et nous convoquent à la fête inouïe du sensible, un vivant et coloré kaléidoscope, une signification enchâssée dans une autre, une roue flamboyante qui ne connaît nul repos. Nous sommes au centre. Nous sommes le moyeu. Nous sommes le singulier autour duquel tout s’ordonne. Notre constant éparpillement, c’est d’avoir perdu la conscience de ceci, de ne plus voir que les rayons de la roue alors que c’est sa totalité qui est l’opérateur de toute cette richesse disponible. L’eau coule de la fontaine avec son bruit de toile souple et nous n’en entendons même pas le premier mot. Nous oublions bien avant que le phénomène ne se soit produit, qu’il ait essaimé en milliers de gouttes, elles sont les larmes dont nos yeux auraient pu s’abreuver, mais des larmes de félicité, non de tristesse.

   Voyez-vous, c’est si étonnant, si exaltant de parler de tout ceci, de cette large mesure de l’univers, du chatoiement qui l’anime, et j’en arriverais à m’égarer, à procéder de nouveau à ma propre division, à devenir orphelin de moi-même. Pourtant cette heure-ci qui sonne au milieu du désert (nulle présence autre que la mienne et ce cirque de beauté qui m’entoure de toute son amitié), est excellemment l’heure unitive, celle au gré de laquelle je me possède en entier, tout orienté que je suis vers cette splendeur-vérité d’une terre aride seulement parcourue de la force des éléments, sillonnée des émouvantes strates géologiques, un million d’années se lève soudain et me destine l’offrande de son être-au-monde, comme ceci, par pure grâce, par simple présence que rencontre une autre présence.

   Après avoir connu cette fusion interne, cette osmose de moi-même avec moi-même, comment pourrais-je témoigner d’autre chose que d’une confiance infinie envers ce qui est ? Comment, au plein de cette chair nacrée, un doute pourrait-il s’insinuer, une plainte planter son épine, une humeur chagrine lancer ses griffes en direction de qui je suis ? Oui, cette expérience est infiniment singulière. Elle me place face au monde sans intermédiaire. Mon regard sous le regard du monde. Le monde sous mon regard. Réversibilité des visions, confluence des consciences. Oui, le monde a une conscience pour la simple raison qu’il est le recueil d’une myriade de consciences. L’homme est toujours persuadé d’être l’unique parmi les uniques. Mais ceci n’est que le résultat d’une inflation anthropologique qui pose la condition humaine au sommet de la hiérarchie. Quiconque aura lu ces mots aura, me concernant, l’impression d’un Existant simplement occupé d’égotisme. Combien ils seront dans l’erreur. C’est bien parce que l’on s’est reconnu soi-même en tant que l’essence qui nous habite que l’on peut aller vers l’autre et, à notre tour, le reconnaître en tant que cette essence par nature différente mais complémentaire, immensément complémentaire. Il faut avoir fait l’expérience de la solitude pour donner et demander de l’amour. L’amour n’est que ceci, un mouvement de moi à l’autre, de moi au monde et réciproquement afin que le cycle, jamais, ne s’interrompe. C’est lorsqu’il cesse que les haines s’attisent, que les guerres s’allument.

   Qu’ai-je donc fait dans ce texte, si ce n’est aimer cette belle photographie qui synthétise les idées qui ont été élaborées ici et là, qui demanderaient encore de longs développements. C’est la magie d’un cliché en noir et blanc, subtilement organisé, essentialisé en sa forme, harmonisé dans ses valeurs que de nous conduire, par contact immédiat et affinités successives à cet état unitif qui, pour n’être nullement spirituel ni mystique, n’emprunte pas moins les voies d’une élévation de soi en direction de ces valeurs transcendantes - images, personnes humaines, œuvres d’art -, toutes entités qui, complétant notre être, l’accomplissant en sa nature la plus profonde, le placent en position  de comprendre et d’exister, ces deux notions qui, en quelque manière, sont synonymes. On ne peut vivre sans comprendre. On ne peut comprendre sans vivre. Tout est sens ici, qui trace un chemin pour plus loin que soi. Toujours une clarté à l’horizon. Toujours un horizon après l’horizon, une clarté après une clarté.

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:43
« Ce n’est plus le même silence ».

Pointe de flèche – Rhodézien

Source : Wikipédia

***

Libre interprétation du poème de

Nathalie BARDOU.

(NB : Les mots en gras et italique

sont ceux que j’ai choisi d’accentuer

afin d’amener au jour une possible

compréhension du poème.)

Ce n'est plus

le même silence.

***

« Ce blanc

Sans cadre

Dans la courbature du mot

Lorsque la nuque au bord du puits

Il faut aller au livre d'herbes.

Là où le monde bavard

Celui des regards encore aux murs

Celui du royaume de sable bâti sur l'ombre

Celui du jardin antique

Là où le monde bavard

S'est tu,

Sais-tu

Ce n'est plus le même silence.

Ce n'est pourtant pas un jeu

De frotter des mots-silex

Les champs secs

Ont pris feu.

Les mains ont reculé

Vives et sèches

Les mains

Sur un visage

Sur un souvenir

Les mains ont reculé.

Et la maison-corps

A applaudi à ce vacarme

A enfin Tout ce vacarme

Des dents qui mordent le vide

Des os lancés

Contre les muscles.

Pendant la sortie de l'eau

Dans son grand bruit de mers.

Puis le silence

Qui n'est plus le même silence

C'est ce silence qui touche au bleu

Le bleu loin dedans

Têtu - dans les cendres ».

 

Nathalie BARDOU - 24 mai 2015

*

  Avec le poème, c’est toujours s’affronter à un problème que de vouloir l’interpréter. Soit on le soumet au scalpel de la raison discursive et alors il perd son âme pour ne laisser paraître que ses coutures. Soit on le laisse flotter dans les arcanes de l’imaginaire et alors on se pose la question légitime de savoir si l’on a encore affaire à ce poème ou bien plutôt à une pure fantaisie. Sans doute existe-t-il une voie médiane, laquelle s’appuyant sur le contenu réel tout en tâchant d’extraire les significations latentes, cherchera à éviter la « démonstration » pour faire droit à la « monstration », à savoir faire briller le langage dans l’essence du paraître. C’est ce que nous essaierons de mettre en exergue dans le cadre de ce bref article. Donc, à partir de maintenant, c’est un « saut » à quoi il faut se disposer afin que, nous exonérant des perceptions immédiates, nous puissions nous saisir de ce qui traverse le poème tout comme l’éclair illumine le ciel alors qu’il n’est plus visible dès qu’apparu. Il en est ainsi des choses essentielles de la Nature - dont l’éclair est la fulgurante apparition -, aussi bien que des paroles fondatrices qui révèlent plus que ne le laisserait supposer la modestie des mots convoqués à l’espace-disant. Ici, aucune autre parole ne nous éclairera mieux pour l’entrée dans le vif du poème que la belle assertion de Paul Klee qui dit le tout de l’art dans une forme si verticale qu’elle semble ne pouvoir être dépassée en direction d’une plus ample compréhension de cette vérité fondamentale : « L'art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ».

  En effet, tout est question de visibilité, autrement dit de remise à soi de la chose dans la clarté de ce qu’elle est. Et, ici, nul doute qu’il soit question de la poésie elle-même dans son principe ouvrant-déployant un monde. Et, ici, nul doute que soit énoncée la fragile condition du poète en ces temps « où le monde bavard » fait cliqueter, à l’infini, les paillettes du « on ». « On » se conforme à l’avis général ; « on » se dispose à emprunter les sentiers battus afin de ne pas s’écarter d’une opinion commune. Le poème, quant à lui, s’opposant à cette progression horizontale dans la glaise mondaine, en établit l’exact contrepied, à savoir l’élévation du langage dans sa pure verticalité afin que, transcendant le domaine des contingences, il puisse flotter entre ciel et terre, un vers dans l’empyrée, un autre en direction de ce réel qu’il sublime à mesure de sa profération.

  Mais, alors, comment surgir dans l’espace du poème puisque, aussi bien, ce dernier, le poème, utilise les ressources du langage commun à tous les humains ? Mais, tout simplement, en utilisant ces « mots-silex » qui portent en eux le plus noble destin de l’homme. Ceci, correctement métaphorisé, s’inscrira dans la conscience comme la grande marche de l’homo habilis vers l’homo sapiens, soit, de l’homme habile à manipuler les outils à celui habile à les mener à la clarté d’un savoir dont le langage est la pointe la plus extrême, imitant en cela la flèche indicatrice de SENS que les hominidés taillaient à même la pierre sans en saisir l’immense portée ontologique. C’est seulement parce que l’homme, dans sa lointaine préhistoire, est passé du statut d’une simple horizontalité (l’immanence), à celui d’une pure verticalité (la transcendance) que des choses comme le langage, l’art, l’intentionnalité déployante d’un mode des significations a pu réaliser sa propre efflorescence. Le langage, dans son évolution, suivait la même courbe ascendante, partant du simple borborygme préhominien pour déboucher dans l’aire constituante d’une essence de l’homme. Ainsi s’établissait la distinction entre la prose du monde en ses laborieux commencements et le poème dont elle était tissée depuis l’origine et qui demandait à être porté à la révélation.

  Tout cet immense paradigme du connaître, depuis l’outil primaire jusqu’à la fonction langagière élaborée, le poète le porte en lui comme son bien le plus précieux, en même temps que le lieu de son intime déchirure. Comme si son corps, divisé par un mystérieux raphé médian, le scindait selon deux univers opposés, deux topiques à jamais irréconciliables : d’un côté le tumulte et le chaos précédant l’apparition du langage et des fonctions supérieures; de l’autre l’harmonie d’une parole organisée en sublime cosmos, dont le poème est la source et le recueil. De cette position de funambule entre un ubac versant vers une possible disparition et un adret par lequel réaliser son assomption, le poète est transi jusqu’en sa chair frissonnante. Le pathos est toujours là et son double aiguillon, celui de la chute, celui de la montée infinie vers ce qui appelle et veut soustraire au « silence », au « blanc » dont « la courbature du mot » est le symptôme le plus évident, qui se dit en termes de somatisation, de corps, les seuls à même de rendre compte de la prégnance de la douleur.

  Le poète est toujours situé « à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité », tel que Pierre Reverdy les définissait dans « Le Gant de crin », le titre étant amplement évocateur en lui-même de la lucidité à y entendre. Ou bien le poète s’attache à la réalité et perd sa liberté créatrice, ou bien il vogue dans le rêve jusqu’à y perdre le fil d’Ariane qui lui permet de rencontrer la Muse. Ou bien il n’écrit pas, « la nuque au bord du puits » dans le vertige de sa propre disparition, de l’attrait de l’abîme, ou bien il écrit, frottant ses « mots-silex » mais alors « les champs secs ont pris feu » nous dit le poète et, de peur, « les mains ont reculé vives et sèches » car la brûlure de l’écriture en est toujours la plus immédiate illumination qui soit. Regarder brûler Rome, à la manière de Néron est pure fascination, d’abord, frayeur ensuite des conséquences de son geste. Il en est à l’identique pour tout créateur qui procède à sa propre perte tout en élevant le piédestal qu’il tend à sa propre effigie comme une possible Arche de Noé. Mais, en filigrane, apparaît le « Radeau de la Méduse » et les flots contraires qui le conduisent à sa perte.

  Beau poème en tout cas, qui dit en termes essentiels ce que l’habituelle prose du monde profère dans le bavardage et l’imprécation. Ecriture labyrinthique, écriture à chiffre qui ne livre son secret qu’à être manduquée jusqu’à son terme de manière à ce que se dévoile cette « chair du milieu » qui est l’essence même des choses, dont nous sommes tissés de l’intérieur, à notre insu, mais que nous hélons sans cesse depuis notre cheminement hémiplégique et qui se nomme aussi « le bleu loin dedans », cette corde infiniment vibrante que, parfois, l’on appelle « âme », sans bien savoir ce qu’elle désigne mais dont la cessation de la vibration nous reconduirait, toutes affaires cessantes, à la densité et à l’opacité de la pierre de silex avant que l’intelligence de l’homme n’en taille les arêtes transcendantes. Ceci nous ne voulons pas le voir. Renoncer à être nous l’écartons de nous grâce à la force vive de l’art. Nous souhaitons, avec raison, qu’il en soit toujours ainsi ! Comment pourrions-nous exister autrement puisque les mots nous constituent comme notre substance la plus intime ? Faire silence parce que l’on n’a rien à dire et faire silence car empêchés à la profération par quelque cause, fût-elle fondée en logique, sont deux situations opposées aussi inconciliables qu’éloignées. Après que l’on s’est retiré de soi dans un mutisme où hurle le désir de dire et que l’on dit enfin dans la hauteur, dans la juste mesure de soi, autrement dit dans la vérité, alors « ce n’est plus le même silence », alors les choses s’ouvrent de soi jusqu’à la démesure toujours souhaitée : celle du poème installant son site dans la lumière. C’est cette incandescence que nous voulons, ce vertige qui creuse jusqu’à la frontière visible du corps. Oui, ceci nous le voulons et y parvenons à la force de notre être désirant. Il n’y a pas d’autre voie possible ! Pas d’autre voie !

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 08:47
Un amer pour la conscience.

"Sémaphore alangui".

avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

On avançait dans le froid glacial, mains nues, tête prise de vent, visage fouetté par les embruns de la solitude. Car ici, il n’y avait plus rien pour nous rattacher à quelque signification repérable, chrome d’une voiture, ourlet flottant d’une jupe, milliers de signes noirs sur la page d’un livre. Ici l’on était vraiment seul, comme si l’on était arrivé au bout de soi, à la pointe extrême de son finistère de chair, dans les derniers plis de son maroquin de peau. On n’était même plus cet incunable sur lequel, en des temps anciens, les scribes inscrivaient à la plume, sur de remarquables parchemins, les traces du sacré, la vie d’un saint ou bien l’admirable gravure entourée de signes gothiques de « La chronique de Nuremberg », par exemple. Cet ouvrage qui prétendait, à partir de la Genèse, conter l’histoire du monde, donc la nôtre puisque c’est bien de nous dont il s’agit, de la pointe de notre conscience qui enfonce sa braise dans tout ce qui peut briller et faire sens. C’est à notre propre chronique que nous travaillons continûment, le sachant ou à notre insu, assemblant patiemment les fragments du divers afin que, synthétisés, ils puissent dresser l’histoire qui est la nôtre et l’inscrire dans une durée, la seule entité par laquelle nous paraissons et lançons, un instant, notre éclat de luciole dans la savane des jours.

On avançait dans le froid glacial car il n’y avait pas d’autre alternative pour dévoiler quelque pan de vérité. La tiédeur est toujours mauvaise conseillère qui dispose à l’indolence et laisse les idées dans leur cocon de brume. Les pensées ne surgissent jamais que dans la rigueur et l’austérité. Il fallait donc avancer à la limite de soi, comme si le bout de la Terre était le seul exil possible, qu’il n’y avait aucun moyen de faire retour, de rétrocéder en direction d’un euphémisme existentiel. Ceci, cette exigence à la limite d’une éthique, chacun en avait conscience mais nul n’osait l’affronter de peur que la vie ne se métamorphose en un cruel théâtre de marionnettes où Guignol succomberait sous les coups de butoir de la destinée et alors le castelet se refermerait et il n’y aurait plus de jeu mais un simple drame dont les dieux eux-mêmes seraient absents. Cela, on l’avait inscrit dans le buisson de la tête, au milieu de la doline des épaules, cette urgence à se manifester dans l’exactitude, et l’on en faisait un savoir indigent à défaut de le quintessencier, de le porter à la dignité d’un miel, d’une lumière fondatrice de l’être-au-monde. En réalité on avançait en traînant les pieds, comme un condamné va à l’échafaud, connaissant son heure dernière.

On avançait dans le froid glacial. Sans bien y voir. Un peu comme une taupe lance son museau chafouin dans la meute de glaise sans bien savoir où elle ressortira à l’air libre, à quoi ressemblera le paysage qui la recevra et la fécondera du sceau d’une si belle Nature, fût-elle inaperçue, effleurée seulement, hallucinée parfois. On avançait et l’air, tout autour était dense, minéral, au grain serré de granit. On avançait et c’est comme si l’on était allé au bout du monde, quelque part dans un endroit perdu de la belle Irlande, du côté de cette mystérieuse île d’Inishvickillane, cette réalité archipélagique si disséminée dans la vastitude océanique, si confrontée à la puissance de l’eau qu’elle eût pu s’y dissoudre sans que nul ne s’en inquiétât. Identiquement à notre propre perdition humaine, lorsque, confrontés à l’inconnu de quelque désert ou bien d’une vaste savane, nous ne savons même plus qui nous sommes, quelles sont nos polarités, si nous disposons encore d’une mince cosmologie personnelle qui nous dirait la ressource du lieu et la réassurance à trouver réconfort dans un nid, sous le toit d’une chaumière ou bien dans la demeure du berger en forme de cairn dressé contre les vents.

On avançait dans le froid glacial. On se croyait si loin de toute civilisation, comme souvent dans les moments de désarroi, et l’on était pourtant si près des hommes, des villes où brûlait le feu dans l’âtre, si près des bars où buvaient les Existants pour se réconforter à la flamme de l’amitié. On était peut-être, tout simplement, à la pointe nord de l’île d’Oléron, là où les rochers disposés en platier glissent sous la meute des vagues dans des gerbes d’écume. Loin, là-bas, au-delà du gonflement de l’horizon les déserts du Nouveau-Monde que Chateaubriand évoquait dans sa langue lyrique, gonflée comme une baudruche, scintillante de beauté, dans « Le génie du christianisme ». Juste en arrière de soi, dans le diaphane d’une brume irréelle, le fût noir et blanc du phare de Chassiron, tel une hallucination, une image sortie d’un rêve, une élévation surréaliste à l’orée de l’inconscient, un poème de Mallarmé faisant sa percée symboliste sur l’écran têtu de l’univers fermé des hommes. Car les hommes sont aveugles qui, souvent, s’absentent de la beauté, lui préférant l’impéritie d’une satisfaction immédiate, le repas plantureux dans le luxe d’un hôtel, l’écran de cinéma sur lequel brille l’illusion de la gloire et la figure trompeuse du succès. Mais il faut, maintenant, mieux percevoir ce phare, mieux sentir sa force symbolique, l’amer qu’il constitue pour les marins s’aventurant dans le pertuis d’Antioche semé de quantité de récifs tranchants comme la lame. Voir Chassiron, sa jambe gainée de noir et de blanc, pour le matelot, c’est comme de voir l’Ange bleu, cette envoûtante Lola-Lola qui charme le professeur Rath, cette Marlène Dietrich qui fut ce mythe indépassable, cette entité si belle qu’on ne savait plus si l’on avait affaire à Femme ou Démon, tellement sa présence donnait sens à la vie, la transfigurait en un lieu de joie, sinon de plaisir sans limite.

Apercevoir Chassiron, c’est d’un même empan du regard être l’Ange bleu soi-même, être aussi cette inimitable icône dont André Maynet nous fait le don dans sa manière si singulière. Cette turgescence des choses qui glisse sous la lame simple d’une esthétique heureuse. Un pépiement d’oiseau, un gazouillis au creux du corps, la cymbalisation d’une cigale alors qu’à regarder l’image nous musardons comme Alexandre le bienheureux couché dans son hamac sous le soleil de Provence et que, dans l’eau claire des glaçons, flotte la haute note jaune de la divine absinthe. Il s’en faudrait de peu que, sous l’effet du charme, nous ne devenions Baudelaire lui-même embrassant les vénéneuses et adorables Fleurs du mal. Mais revenons à Sémaphore, cette manière de perdition dans les eaux hauturières lors des pleines eaux lorsque le pertuis devient l’antre même du chaos et que, Marins devenus, nous attachons notre regard de naufragés à l’écueil du rocher, à la poutre de bois qui flotte, à l’étrave qui nous indique la possibilité d’un chemin vers lequel cingler, à savoir exister dans les flots complexes et contrariés de la destinée humaine. Nous sommes là, sur la vitre de l’eau, et nous adressons une supplique muette afin que le regard de Sémaphore sollicité nous gagnions le droit de devenir ses superbes et inconscients rejetons. Alors nous escaladons la jambe gainée de coton, nous jouissons de ses harmoniques en noir et blanc (noir nocturne d’où naît le poème, d’où s’élance la beauté de l’œuvre ; blanc aérien, tache d’aube par laquelle connaître le jour et faire se dilater la membrane de sa conscience), nous frôlons la fente du sexe, la superbe grenade emplie d’une ambroisie à laquelle nous nous abreuvons comme à l’eau de la source (nous en sommes les héritiers), nous escaladons la colline du mont de Vénus (nous entendons le chant des angelots bandant leurs arcs), nous contournons la bonde de l’ombilic (dans laquelle nous voudrions tant nous abîmer !), nous glissons le long des nervures des côtes (que ne sommes-nous ces alvéoles qui vivent au rythme des courants intérieurs, qui aspirent et rejettent les alizés du songe ?), nous hallucinons la double éminence de la poitrine, les pierres dures des mamelons nous en savourons le grain serré, nous en sentons les effluves de café alors que, plus haut, sont les traces des bretelles, ces geôles qui emprisonnent et dissimulent la naturelle splendeur (mais il n’en reste que l’empreinte légère, la mince mémoire comme pour témoigner du geste exact de la libération), nous sommes là, tout en haut, dans la lunule de clarté de Chassiron, dans la cloche de verre où brille l’œil du Cyclope, mais d’un Cyclope amoureux qui indique aux navigateurs le lieu de leur havre et la dimension de la joie. Longtemps nous girons dans les millions de phosphènes de la lanterne magique (ici siège l’intelligence, ici flamboie l’imaginaire, ici étincellent les gerbes de la spiritualité), nous sommes si près de l’essence de l’être, de cet être dans son immense singularité et c’est alors une manière d’ivresse, d’extase, de flamboiement qui s’empare de nous et nous sommes incandescents tout comme les filaments de la lampe qui s’exonèrent de leur prison de verre, dessinent de subtiles arborescences (les ramures du sens gagnant leur aventure célestielle), déroulent un étendard de pure lumière, cette longue flamme pareille à un coton, à un drapeau de prière virginal flottant dans l’air pur du Népal comme pour dire la magnificence de l’instant dans la courbure infinie du monde. Alors nous ne savons plus qui nous sommes, humain ou bien oiseau aveuglé par la puissance de l’azur, parole se déployant dans l’espace, nappe d’air gonflée de signification, fragment de gemme détaché de sa gangue brune témoignant de la nécessaire liaison de la Terre et du Ciel, de la matière et de l’esprit. En réalité, nous ne sommes que cela, une forme de passage, l’étincelle entre deux électrodes, la vibration à peine irisée qui extrait l’aube de la nuit proche, l’espace entre les secondes, le clignotement dialectique naissant de la rencontre du noir et du blanc, l’intime pulsation, l’essor qui pousse notre conscience à gravir les degrés de Sémaphore, cette Déesse dont nous implorons la grâce, un simple regard à l’ombre duquel, enfin reconnus, la pliure de notre être gagnera la voûte sans limite des espaces infinis. Nous sommes sémaphores. Nous voulons demeurer sémaphores. Fût-ce à l’aune d’une minuscule parution, d’un clin d’œil, d’un simple battement de cil. L’extinction de la lampe viendra toujours trop tôt. Nous voulons la brûlure, oui, la merveilleuse brûlure !

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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 09:20
Blanche uniment.

« Mariage (en) blanc ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

« Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin

d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum,

de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant,

que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses ».

 

Gustave Flaubert - Mémoires d’un fou.

 

 

 

 

   Avant que le monde n’existe.

 

   Pouvez-vous au moins imaginer une vaste surface plane, sans début ni fin, un genre de taie immense, vierge, dépourvue de la moindre trace, libre de toute empreinte, semblable à la toile d’un peintre qui n’aurait pas encore subi les assauts du pinceau ou du crayon ? Son essentiel caractère, bien qu’elle ne soit nullement encore affectée d’un prédicat, le silence avec ses boucles, ses ellipses, ses rotations infinies autour de son propre mystère. Mais à quoi donc peut bien penser cette lisse plaine immobile sinon au vertige de sa propre vacuité ? Silence contre silence. Donc absolu se tutoyant lui-même. Mais, en réalité, est-il si confortable d’être dans l’inapparent, l’ineffable, l’indicible, la pure virtualité s’abreuvant au vide qui en tisse l’être ? Bien évidemment, méditant en tant qu’hommes, nous ne pouvons que projeter nos propres inclinations, ourler de notre coruscant désir ce Rien qui n’existe qu’à l’aune de sa propre vacance. Mais, parfois, il suffit de tendre l’oreille de son intellection pour saisir l’insaisissable en son étonnante énigme. Oui, approchez donc, décillez votre âme, faites-en le réceptacle d’une souveraine confidence. Voici que les mailles du silence se distendent. Voici qu’elles se mettent à proférer à voix basse comme des enfants aussi naïfs qu’innocents, sans doute inconscients de la nature de ce qui les habite et les portera bientôt au seuil d’un déploiement. Mince injonction qui s’immisce entre les lèvres blanches pareilles à une fragile porcelaine. Ce qui s’est annoncé, ceci : la blancheur veut connaître la couleur, veut éprouver la vibration de l’arc-en-ciel, faire tourner la roue polychrome de l’exister. Si douloureux de demeurer au centre de ce point fixe et de n’en jamais percevoir le cercle lumineux qui se teinte de bleu le matin, de blanc à midi, de rouge le soir dans la chute du crépuscule. Si éprouvant !

 

   Zeus.

 

   Zeus, tout en haut de l’Olympe, parmi les hauteurs grises des brumes, les déflagrations convulsives des éclairs, les hoquets des nuages, les sourdes rumeurs du tonnerre, les cataractes de pluie, les congères de neige, le vent des bourrasques, la précipitation des trombes, Zeus perçoit tout, y compris les suppliques des humains, les mots cotonneux du silence. Hésiode n’a-t-il pas dit : « L'œil de Zeus voit tout et perçoit tout » ? C’est, en effet, la moindre des vertus que l’on peut accorder à un dieu, surtout lorsque ce dernier est le premier d’entre eux. Donc, le Maître des lieux confia la difficile tâche d’animer le Rien à deux de ses comparses et non des moindres. Nous avons nommé, par ordre d’entrée en scène, le turbulent Dionysos et le sage Apollon.

 

   Dionysos.

 

   Conforme à son caractère aussi rustique qu’impétueux, le dieu des fêtes bacchanales, des excès, de l’ivresse, le dieu de la vigne et des débordements du corps ne pouvait guère faire mieux que d’offusquer le silence, que de métamorphoser la blancheur en ce qu’elle n’était pas, à savoir une débauche de couleurs et de formes sans pareilles. L’on ne sait si le pétulant Vinicole se servit de grappes mûres à souhait, de sève, de sang ou bien d’urine, tous fluides dont il était l’ordonnateur habituel, mais ce dont on s’aperçut sans délai c’est que la toile vierge était bientôt maculée jusque dans ses moindres recoins. S’y illustraient des arborescences complexes, des végétations exubérantes, des nymphes enlacées à des satyres, des boucs aux fragrances musquées, des taureaux à l’énergie noire, des femmes aux croupes rebondies, des hommes aux sexes virils, des êtres hybrides que l’extase emportait dans de bien étranges chorégraphies. Zeus, alerté par tant de démesure, par tant de puissance formelle, par tant de complexités labyrinthiques, par cette fièvre intensément colorée à laquelle Dionysos avait donné sa sève intime, ordonna sur-le-champ qu’on revînt à l’esprit, sinon originel, du moins à une plus juste mesure des choses. Apollon fut donc commis à la restauration de l’œuvre entreprise par son coreligionnaire. Il y avait fort à faire !

 

   Apollon.

 

   Il va sans dire que le divin Apollon commença par annuler tout ce qu’avait fait le tumultueux Dionysos. De son arc d’argent il décocha une flèche qui porta tout au blanc, cette couleur qui n’en était pas une et les contenait toutes du fond de sa réserve. La seconde flèche dessina un objet rituel, sans doute celui qui préside aux cérémonies du mariage, un bénitier accompagné de son goupillon. Sa couleur en était si atténuée qu’on l’aurait dite d’un vieil or inclinant vers le platine. La troisième flèche traça sur le lisse du sol la silhouette du goéland, cette belle harmonie, ce subtil équilibre entre l’écume éblouissante et le galet qui borde le rivage de sa lumière de cendre. Enfin, la quatrième flèche fit se dresser la belle effigie de Blanche, cette manière de déesse qui semblait flotter dans l’ombre d’un regard, dans la fragilité d’une brume, dans l’auréole de clarté, dans l’aura que possède naturellement, avec grâce, la belle âme qui en est l’émettrice. A la contempler, tout ceci paraissait tenir du prodige. La boule des cheveux était une buée en sustentation au dessus du visage si blanc qu’on l’aurait dit de porcelaine, identique à ces poupées qui trônaient sur une antique crédence dans la clarté en demi-teinte d’un corridor élisabéthain. Les épaules étaient une étole si pâle, sans doute destinée à l’accomplissement d’une liturgie intime. Tout ceci fleurait tellement le recueillement, l’exception de vivre, le sacré et l’on demeurait interdit à l’entrée de la citadelle inconnue. Etait-elle au moins réelle cette jeune Eclosion ? Elle était à peine née. Avançant dans la vie sur la pointe des pieds, telle une ballerine. D’ailleurs n’était-ce pas une blanche chorégraphie ourlée de solitude que cette persistance à être dans le dénuement, l’à-peine diction d’un songe, la fuite dans la fente du temps, la nuance grise, illisible de l’espace ?

   On était captivés. On était cette double pointe brune des seins, ces sémaphores discrets demandant en silence. On était cette fosse minuscule du nombril et l’on entendait son propre glougloutis de source, cette lointaine effervescence pareille à une voix pliée dans l’ombre d’une crypte. On était la douce faille du sexe cernée de rosée, cette double éminence qui fuyait à même le haut des jambes comme pour chercher refuge dans la virginité, cette assurance de demeurer en soi, dans le réconfort de son bastion, de s’abriter des regards, de la curiosité, des fictions qui pouvaient s’y inscrire à la manière d’une douloureuse effraction. On était les deux globes des genoux, ces impénétrables planisphères qui ne voyageaient qu’à l’aune de leur fermeture. On était, enfin, ces fines chevilles qui disparaissaient dans l’imperceptible matière fluide d’un étang comme si la question de l’être se refermait dans cette évanescence même.

 

   Blanche en sa blancheur.

 

   Apollon avait rempli sa mission au-delà de toute mesure. N’était-il pas ce dieu de l’harmonie universelle, céleste et terrestre à la fois, ce dieu investi du sens du rythme ? Il avait célébré la blancheur, tel le symbole inégalable qui se révélait au regard des Attentifs. Oui, le BLANC comme tremplin des significations. Le blanc comme langage en son attente. Le blanc comme signe premier avant que ne paraissent les autres signes, la beauté, l’amour, l’art en ses infinies déclinaisons. « Quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme », nous suggérait Gustave Flaubert. Sans doute visait-il la même finalité. Le sans-parole, le sans-forme, tels que donnés dans l’amplitude de la blancheur, c’est l’ouverture même à l’être selon sa polyphonie, sa polychromie, son inépuisable chatoiement. Il n’y a que les Inquiets et les Pressés qui réclament l’éventail des teintes, la corne d’abondance des odeurs, la multitude des saveurs, le fourmillement des choses en leur don prodigieux. Alors ils se précipitent. Alors ils choisissent la première forme venue, le premier désir, la première certitude d’être rassasiés : telle fleur, telle amante, telle couleur dont ils font leur emblème pour la vie, comme s’il y avait péril à ne pas posséder dans l’immédiateté de la décision. Ils sont haletants sur le bord du vide. Ils sont assoiffés sur la margelle de la fontaine. Ils sont dans l’urgence d’être.

   Oui, Apollon, ce dieu sublime, sans doute le plus précieux de tous avait œuvré depuis le centre de son génie en direction de ce qu’il avait à saisir d’essentiel. Il avait posé le BLANC comme le fondement premier à partir duquel tout trouvait sens et pouvait rayonner tel l’arc d’argent qui était l’un de ses attributs les plus remarquables. Voici que le blanc délivrait toute sa merveilleuse teneur, se montrait en tant que la manifestation la plus subtile dont le réel pouvait témoigner. Apollon n’était-il pas brillant comme la Lune dont la livide blancheur signe l’irremplaçable présence dans la nuit tachée d’encre ? Dieu solaire, ne diffuse-t-il point cette éclatante couronne pareille à la neige ? La grande étoile qui règne au milieu du ciel possède toujours cette lactescence inaltérable. « Couleur » céleste par excellence. Le rouge, le jaune qui, dans le cours de la journée en modifient l’aspect, ne sont nullement des propriétés immanentes à leur objet, seulement des variations terrestres en altérant la pure manifestation. Unique vibration du blanc. Parmi les animaux consacrés à Apollon, que dire du majestueux dauphin, que convoquer pour décrire les cygnes sacrés qui firent sept fois , en chantant, le tour de l’île flottante, sinon porter à la vision le reflet irisé, opalin dont le dieu diffuse à l’envi l’énergie inépuisable ? Ne vient-il pas du pays des Hyperboréens, là où brille l’astre du jour, où s’élèvent les cathédrales d’ivoire des glaciers, ces géants qui redoublent l’esprit de la blancheur en raison même de leur transparence ?

 

   Tant d’immaculée présence.

 

   Mais combien nos arguments sont faibles au regard de la riche symbolique apollinienne. Combien notre vue est prise de cécité à seulement essayer de scruter tant d’immaculée présence, tant d’irradiation immédiate. Le registre divin est si éloigné du nôtre qui balbutie et cherche laborieusement, dans les mots parfois épuisés d’avoir trop servi, le lexique fabuleux qui permettrait d’en approcher la quintessence. Nous sommes parfois aussi grossiers et rustauds que Dionysos chevauchant son bouc ou son âne à la recherche de quelque outre emplie de vin afin de connaître les promesses magiques de la « dive bouteille». Ce détour par la mythologie n’avait pour but que de porter à la lumière (dont Apollon est le parfait blason), d’abord la beauté simple d’une œuvre, ensuite de faire du BLANC la source d’une brève réflexion. Disant ceci, la nécessité de partir de la simplicité de ce qui se soustrait en s’offrant (peu sont sensibles à la valeur du blanc), nous naviguions de concert avec ce grand réaliste au regard si lucide, magnifique prosateur de « L’éducation sentimentale ». Nous ne faisions que souligner la chose informelle, qu’évoquer la pureté d’un parfum, porter au regard la certitude de la pierre, distiller un chant sans doute inaudible, invisible. C’est de tout cela que le blanc est porteur, souvent à notre insu. Nous naissons tout juste à en deviner la singulière faveur. Toujours nous attendons l’aube (étymologiquement « blanc ; « clair »), cette première levée d’une écume dans la joie de l’heure. Mais, parfois, ne le savons-nous pas !

 

 

 

 

 

 

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