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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:37
Toute jouissance est cri.

« Le Cri » - Edvard Munch – 1893

Source : DigitaltMuseum

*

[Pour servir de commentaire aux deux phrases

sur la « jouissance » d’Hélène Henry.]

 

   « Entre plaisir et déplaisir constitutifs de la jouissance, elle se demandait si elle n'allait pas se mettre à "aimer" des hommes pour lesquels elle ne ressentait aucun désir. Une manière d'acter le déplaisir dans le jouir. » HH.

*

   Jouir est s’oublier soi-même en même temps qu’amener l’autre à paraître sous la figure de cela même qui comblera l’abîme de nos sens. Dans l’acte de jouir, c’est le jouir lui-même qui est porté à son acmé comme le point ultime d’atteinte de l’exister, sorte de non-retour car, jamais, l’on ne revient en-deçà de cette sublimation que, toujours, l’on veut porter à un exhaussement. C’est l’au-delà de la jouissance en tant qu’expérience limite de soi qui est en jeu. Pure dissolution des consciences dans l’atteinte de ce qui est pur absolu.

Soi dépassé.

L’autre, dépassé.

   Seul, l’objet au centre du désir : cette chair transcendée, cette pomme cézanienne dans le pur éclat d’elle-même, ce nu de Modigliani dans la rutilance de l’acte de peindre. Mais aussi bien cet objet rejeté, cette mise en scène du pur contingent réalisé par le truchement de l’arte povera. Mais aussi bien cette femme que nul ne remarque, cet homme ordinaire battant le pavé, que l’on rejoint dans la mansarde afin d’y conjuguer les flammes du désir.

   La jouissance est une telle démesure qu’elle suspend le jugement - la fameuse époché phénoménologique -, pour ne laisser place qu’au flux impérieux du « plaisir intense des sens », étymologie de « jouissance ». C’est un non-espace, non-temps qui s’installe comme une braise vive dans la chair des amants, écharde que, toujours, ils chercheront à retrouver sous les espèces d’une improbable éternité. Il n’y a guère de dissolution temporelle aussi efficace, d’expérience ontologique qui porte aussi loin les individus à la frontière à partir de laquelle seul le néant a lieu.

   Le jouir est cette phase excédant son propre objet, cette oscillation entre deux vertiges : celui de vivre, celui de mourir. Sous la figure rayonnante de la jouissance, la souffrance à l’état pur. Celle, précisément, de l’impossibilité d’un « éternel retour du même ». « Post coïtum omne animale triste ». Infinie tristesse d’un acte dont on sait qu’il ne se dépassera pas, qu’il est humainement déterminé par deux bornes infrangibles : naissance, mort. Thanatos s’agitant sous Eros. Jouir est le dernier cri avant la finitude. Pour cette raison, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Ainsi disait le poète, en termes choisis, ce que l’existence dit en mode prosaïque.

   Ce que l’amour dit en poème, la douleur l’énonce en prose. Nous ne sommes que ce battement entre deux impossibles : celui de renaître, celui de mourir bientôt. La jouissance est là comme seul recours pour tenir éloignés les deux bords de l’abîme. C’est pourquoi, avant tout, il n’est qu’un harmonique du cri. Cri primal par lequel nous paraissons. Cri dernier par lequel nous refermons la parenthèse. Il n’est temps que de jouir dans cet intervalle !

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 14:47
Le Blanc en son esquisse

‘L'atelier blanc’

Pastel crayon/ papier

Léa Ciari

 

***

     Qu’apprenons-nous du blanc en son esquisse ? Cette feuille à peine ombrée d’une discrète présence, comment la ressentons-nous en nous, que vient-elle nous dire que, déjà, nous avions perçu, sans doute intuitionné mais nullement porté à son accomplissement ? Certes, jamais nous ne parachevons quelque être que ce soit en sa posture définitive. Toujours des fragments d’une plus vaste fresque, d’une totalité que nos yeux sont trop courts à décrypter. Nous tentons de viser une chose jusqu’à en épuiser les infinies esquisses, mais l’apparaître est comme l’arbre, il ne nous donne jamais que la face qu’il nous présente, demeurant dans le retrait de sa posture. Nous n’en connaissons ni les racines, ni l’âme logée au plus intime de son exister. En réalité nous sommes orphelins de son être tout comme il l’est du nôtre. Ceci, serait-ce ce qui définit l’humaine tragédie ? Oui, ceci représente bien ce en quoi l’homme fini, tendant vers l’infini est pareil à ces drapeaux de prière tibétains faseyant dans l’air glacial des hauteurs himalayennes, ils sont ivres de leur propre stupeur mais ne perçoivent nullement les contours qui les définissent. Le tragique n’est pas la situation du héros antique écrasé par son propre destin, c’est bien plutôt la position de l’homme face à un univers qui le dépasse dont il ne peut guère deviner les secrets desseins. Ne pas comprendre le monde est la douleur la plus patente qui soit. C’est dans la marge d’incompréhension que le Malin se dissimule, c’est dans le fait qu’il voile l’essentiel auquel nous voudrions faire droit que consiste la confondante aporie. Les détails supposés dissimuler le Diable ne sont que de vulgaires coursives emplies d’ombre, nullement le soleil qui les fait exister.

  

   Ce que notre condition exige de nous en tant que la plus haute valeur : que nous comprenions ceci même qui vient à nous, de manière à cerner notre être, l’emplir de ces kyrielles de significations en attente de figurer au monde. L’écrivain Christian Bobin, intitulant l’un de ses livres ‘La part manquante’, place en celle-ci, la part, une conscience humaine incapable de rejoindre l’image de Dieu et tâchant de s’y reporter afin que, l’âme comblée, puisse advenir totalement à elle, c'est-à-dire connaître sa complétude. Mais, bien évidemment, ce qui s’applique au schéma religieux concerne aussi bien la sécularisation de tout Existant. Toujours nous sommes en dette. De notre enfance, de notre Mère, d’un souvenir, d’un événement classé dans les archives parfois illisibles de la mémoire. Ce qui, fondamentalement, dessine en nous les motifs d’une constante insatisfaction, c’est bien le fait de ne pouvoir nullement accéder à notre propre essence. Nous existons à défaut d’être. Ceci creuse en nous les sillons d’une incurable nostalgie. Ceci explique, tout à la fois, le romantisme, l’amour profond de la Nature, les sentiments exacerbés, les assauts de la grise inquiétude, les nuées sombres de la mélancolie. Comment, en effet, quiconque pourrait-il se satisfaire de n’être qu’une presqu’île, de ne jamais connaître la plénitude d’une vaste terre qui eût été sa justification ?

  

   Nous sommes, que nous en soyons conscients ou non, des chercheurs d’absolu. Mais l’absolu est trop loin, mais l’absolu est trop fort. Il se confond avec la Mort. Il est tissé de Néant. Voyez le héros de Balzac, Balthazar Claës cherchant dans la transmutation chimico-alchimique de la matière sa ‘part manquante’. Son génie en même temps que son geste sacrilège de se prendre pour le Créateur lui-même le conduiront à la folie, à la ruine et à la décomposition de son milieu familial. Mais, ici, il faut revenir à ‘L’atelier blanc’ et interroger ce pastel en sa blancheur native que nous donnerons pour la figuration de l’Absolu. Pourquoi donc ceci ? Eh bien pour le motif que le Blanc, cet autre nom du Silence est une archi-forme, une figure archétypique au travers de laquelle, en filigrane, pourront aussi bien se donner les plus hautes entités métaphysiques, les plus hautes valeurs de l’imaginaire et de l’Esprit. Mais disserter sur le Blanc demeurera pareil au trajet illisible d’une comète tant que nous n’en aurons pas dressé une possible représentation. Si le Blanc est Silence, ils tout autant le Rien à partir de quoi tout existe, passage de cet inaccessible virtuel à l’existentiel qui l’actualise et le rend visible. Mais usons de la métaphore et tâchons de repérer le Blanc dans deux activités humaines qui en sont traversées, qui en sont fécondées : le tissage et la poterie.

   

   Le tissage d’abord. Regardons un métier à tisser africain par exemple, qu’il soit Dogon ou Baoulé, peu importe la tradition. Le tisserand part du rien : quelques bouts de bois pour fabriquer le cadre, du fil rustique provenant du troupeau, quelques gestes simples et le trajet continu et lancinant de la navette construit le monde de la toile. A l’origine, il y a le blanc, le vide, le silence. A la fin il y a l’objet. Entre les deux, le passage du rien au tout de l’œuvre. L’autre nom du blanc ou du rien : l’Idée en sa libre énergie, en son effective puissance. Fils de trame et fils de chaîne qui dessinent le visage d’un monde ne sont que les rejetons de l’Idée, sa mise en acte, sa projection sur la scène de l’exister. L’Idée, le blanc, le vide étaient les virtualités, les linéaments en attente, les sources vives, les eaux de fontaine, les donatrices de vie. Les fils étaient les premiers signifiants dont l’entrecroisement aboutirait au signifié-toile : ce vêtement pour s’abriter du soleil, ce pagne pour danser et honorer les divinités locales.

  

   Ici, il s’est agi de rien moins que de crée du SENS, ce qui, en définitive est la mission pleine et entière de l’homme sur Terre. Tisser est donner du sens à l’aventure de telle peuplade nichée tout en haut des falaises de Bandiagara qui portent les abris de terre du Peuple Dogon, cette civilisation admirable tout entière versée dans les joies de la culture, la noble quintessence de l’art. Les Dogons, dans leurs vêtures, leurs portes sculptées, leurs danses nous donnent à voir leur âme dont le blanc était la forme originaire. C’est ce blanc qui encore témoigne dans leurs créations mais nous, hommes de peu de soucis, nous ne savons nullement le voir. Nous emplissons nos yeux de couleurs à défaut d’y chercher ce silence, ce rien qui en sont les prémisses. Nous arrivons toujours trop tard et nous nous plaignons d’avoir les mains vides ! Qui a connu le blanc, qui a rencontré le silence, qui a fait l’expérience du vide est bien plus chargé en dons précieux que celui qui projette hors de lui, en avant de lui, ses propres désirs, y cherche une matière dont il pourrait féconder sa vie.  Il ne saurait en saisir la fuyante substance puisqu’ils sont toujours au loin, ces biens que nous cherchons, mirages brillant de leur propre vacuité.

  

   Ce qui, ici, a été dit du tissage pourrait trouver son écho dans le geste immémorial du Potier. Tout comme le Tisserand part du rien du fil, le Potier part du rien de la terre. Fil, terre constituent les matrices premières à partir desquelles imprimer dans le monde de ces peuples simples la trace de leur passage. Si les humains sont appelés à disparaître, leur survivra cette vêture de toile, cette céramique cuite au four. C’est de l’extrême dénuement des choses, autrement dit de leur essentialité que peut se construire leur immédiate parure, le vase qui servira à accueillir les aliments. Jamais il n’y a rupture du Rien au Tout, du Silence à la Parole, du Vide au Plein. C’est seulement notre recours au système des catégories qui clive le réel, divise les choses, introduit une césure dans la nappe continue de l’exister. 

 

Le Rien est le tenseur

qui autorise le Tout à paraître.

Le Silence traverse la Parole tout comme

la parole est ourlée de Silence.

Le Vide se projette dans le Plein

qui à son tour l’accueille.

  

   Ceci, de façon ordinaire, se laisse expliquer par le recours à la dialectique, c'est-à-dire par une opposition terme à terme. Comme si chaque élément n’existait qu’à titre de contrariété par rapport à son antonyme. C’est bien plutôt d’amitié, d’affinités dont il faut parler. Le Silence n’est pas le contraire de la Parole au seul motif que, en dehors de sa propre présence, toute parole pourrait trouver le lieu de son effectuation. C’est parce que le Silence existe que la Parole prend sens. N’y aurait-il que la parole et alors le bruit de fond serait assourdissant. N’y aurait-il que le silence et alors nous serions saturés de sa confondante mutité.  Pour percevoir les relations incluses les unes dans les autres, de ces entités fondatrices d’un être-au-monde, sans doute faut-il faire appel à la notion de chiasme, ce subtil entrecroisement du réel qui se donne comme la forme de l’éternel retour, comme la possibilité d’une éternité enfin visible. L’image symbolique de cette pure abstraction (il s’agit d’espace, de temps en leur propre confluence) est réjouissante, lénifiante, elle nous apporte le repos dont chaque chose investie d’une haute valeur est porteuse pour notre existence limitée, clôturée en ses deux extrémités.

 

Le Blanc en son esquisse

   Nous avons toujours en ligne de mire ‘L’atelier blanc’, nous en préparons la venue. Mais revenons d’abord aux multiples significations qui naissent des affinités (bien plus que des oppositions) se révélant à la mesure des catégories que nous avons déterminées en tant qu’essentielles : Rien/Tout ; Vide/Plein ; Néant/Être. C’est le Blanc, sa lumière aurorale originaire qui enclot en soi Rien, Vide, Néant. C’est le Noir qui joue en écho et se détermine comme finalité au travers de Tout, Plein, Vide. Si bien que la totalité obtenue dans l’entrecroisement de ces présences pourrait figurer dans l’orbe d’un cercle parfait. Nous pourrions dire d’un ‘monde’ si l’on ramenait cette figure à ses conditions d’existence. Tous les éléments de cet ensemble sont nécessairement co-présents. Rien, Vide, Néant se donnent comme toiles de fond sur lesquelles reposent leurs homologues signifiants, Tout, Plein, Être. C’est le trajet incessant de la navette (nous rejoignons l’idée de tissage) entre toutes ces parties qui est l’opérateur du SENS à l’intérieur même du chiasme, ce point de fusion, ce foyer osmotique, ce lieu de rassemblement des pulsations énergétiques, vitales, créatrices de formes. De cet équilibre, de cette subtile harmonie, l’on ne peut rien soustraire. Ôterait-on le Rien que le Tout en serait immédiatement affecté, le Tout en lui-même troublant à son tour le Plein et l’Être qui lui sont nécessairement liés, non d’une manière logique, mais dans la perspective d’une ontologie. Tous ces êtres en leur essence même s’appellent et se répondent tout comme l’amphore appelle la Terre, les Mains du Potier, l’Eau qui permet de façonner et de produire une Chose. (Ici, tout le lexique est donné en Majuscules : référence à une Essentialité).

Le Blanc en son esquisse

Donnons place à ‘L’atelier blanc’, tâchons d’y trouver quelques uns des sèmes que nous avons disséminés au hasard de l’écriture. L’atelier est dans sa lumière aurorale, dans son orient natif, dans sa pure germination. Déjà il contient en soi les ferments qui l’actualiseront plus tard, en supposant, bien sûr, qu’une vie le traverse, le dotant des degrés des métamorphoses successives. La vue est encore prise d’approximation, le flou prédomine, se diffuse à l’ensemble de l’œuvre comme si cette dernière était ‘poudrée à frimas’ pour reprendre la belle formulation romantique. Rien ne se détache de rien. Tout est à soi dans la confiance. La plénitude, si elle n’existe réellement, est contenue à même la réserve du papier. Car, de toute éternité, toute chose porte en soi l’entièreté de son être présent, passé, futur. Sur cette Terre, c’est bien le temps qui détermine tout ce qui fait phénomène et l’on ne saurait amputer le temps de son essence qui est durée, passage, glissement, prélèvement en soi des lignes qui feront se lever un destin.

    Ici, toutes ces lignes estompées sont des éminences grises qui veillent dans l’ombre, elles conseillent le Prince qui viendra porter en pleine lumière, à son peuple attentif, les motifs encore cernés des effluves nocturnes, des rumeurs ténébreuses qui ourdissent le tissu du réel. Tout étant en tout, rien ne saurait être dissimulé. Le grand théâtre mondain se nourrit aussi bien du secret des coulisses que des évidences de la scène. C’est ceci qui est pure merveille dans l’orbe amplement ouvert de la compréhension : chaque chose à sa place jouant avec toutes les autres choses du monde. La chaise, le linge plié reposant sur l’assise et le dossier, les châssis des toiles placées selon leur endroit ou leur envers, le miroir au mur porteur de reflets, ceci est intimement relié par une douceur native et rien ne saurait être retiré qui créerait un vide, une dysharmonie. Mais aussi bien les figures se supposent l’une l’autre, aussi bien elles portent en filigrane leur propre avenir et celui du monde qui lui coalescent si la thèse que nous posons de la nécessité de chaque chose est fondée en raison ou bien en déraison car la passion est tout aussi bonne conseillère que l’est la logique formelle de ce qui se montre.

  

   Placés au centre même de l’œuvre, nous sommes portés au centre du monde qu’elle détermine, soit la totalité de ce qui est puisque la retirer du jeu du monde serait amputer ce dernier de l’une de ses esquisses. De celle qui hèle la beauté et veut rejoindre toutes les beautés du monde. Occurrence multiple des mots qui suppose l’occurrence multiple du réel. Nous ne pouvons nous abstraire du concert des choses présentes qu’à priver ces choses du regard que nous leur destinons, donc de les amoindrir en quelque sorte, de les faire autres qu’elles ne sont dans leur primitive assurance de rencontrer la multiplicité des êtres qui donneront consistance à leur être. Liens parmi les liens, ceux-ci dessinent les traits de la figure universelle où chacun parait à l’aune de sa singularité. L’universel n’est jamais que la rencontre des singularités, de TOUTES les singularités.

  

   Ce dessin ne tisse son être qu’à convoquer toutes les ébauches, tous les schémas dont il est porteur en puissance. Ainsi cette chaise est-elle ‘toutes les chaises du monde’ : la cathèdre sur laquelle siège l’évêque ; la caquetoire sise près du feu ; celle de paille peinte par Van Gogh ; celle, rouge, cannée, proposée par Picasso ; celle de Magritte, en pierre, monumentale ; celle de Dubuffet en résine noire et blanche ; celle, fragmentée, de David Hockney et la liste serait longue des métamorphoses de cet objet du quotidien. Et c’est bien parce que la forme du dessin est native, aurorale, qu’elle autorise toutes ces autres chaises, zénithales, crépusculaires, nocturnes qui ne font qu’illustrer la courbure infinie du temps.

  Certes un acte est venu interrompre la libre portée de la puissance primitive. Mais les choses sont-elles aussi simples qu’il y paraît ? Non, les choses sont complexes, aériennes mais aussi racinaires, rhizomateuses, tressant de larges nappes de présence au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Aucune puissance ne saurait trouver le lieu de son propre épuisement. Pas plus que la lumière ne s’arrête, la puissance ne peut connaître son étiage. Identique au rayonnement de l’Idée elle trace son chemin d’immuable évidence et jamais ne retombe. Si, nous les hommes, avons la plus grande peine à concevoir l’éternité, l’absolu, c’est en raison même de notre finitude, de notre pesante relativité. Certes la conscience semble être sécrétée par le corps, engendrée par la chimie cellulaire, perdue en fin de compte au terme de notre terrestre voyage.

  

   De ceci, de l’autonomie de la conscience par rapport à son roc biologique, nul ne peut rien dire au motif que notre connaissance est limitée et que nous ne pouvons faire l’expérience du monde que dans le cadre de notre finitude. Je ne sais pas si l’éternité existe, si l’âme peut voler de ses propres ailes, si Dieu est une fumée se dissipant au large des yeux. Ce que je crois c’est que les manifestations de l’Esprit dépassent de beaucoup les corps qui leur ont donné essor. L’Esprit de Léonard de Vinci, celui de Hegel ou bien de Nietzsche, de Rilke, de Hölderlin habitent le ciel des hommes bien après que leurs corps aient rejoint la poussière. Pourrait-on fossiliser à jamais la dimension de la dialectique, oublier les ‘Sonnets à Orphée’, faire l’impasse sur le ton aussi sublime qu’oraculaire du ‘Zarathoustra’, décréter la fin de ‘L’homme de Vitruve’ ? Non, assurément l’on voit bien que l’Esprit est vivant, j’entends ici un Esprit sécularisé bien éloigné des dogmes de quelque religion que ce soit.

    

   Je regarde ‘L’atelier blanc’ et j’y devine, en transparence, dissimulé dans l’épaisseur même du papier, la pluralité des signes qui, toujours, viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour utiliser une fois encore la belle formulation nietzschéenne.

 

J’y devine la pulsation inapparente du Rien,

l’oscillation constante de l’Être,

la dimension pléthorique du Plein,

le souffle imperceptible du Néant,

le rythme inouï du Vide,

la symphonie du Tout qui,

loin d’être achevée,

est l’invite la plus immédiate

à réaliser qui l’on est

en son intime,

la chambre d’écho

de toutes les musiques du monde.

Oui, du MONDE !

 

 

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 10:09
Elle-en-son-énigme

Peinture Léa Ciari

 

***

 

« Vous] devinerez sans doute l'énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces urœus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion... »

 

Gautier - Le Roman de la momie

1858

 

*

 

   La peinture vient à nous en même temps que nous venons à elle. Mais venons-nous de la même manière ? Å elle seule la peinture est un monde avec ses méridiens et ses tropiques, ses zones d’ombre et de lumière, ses affirmations et ses mystères. Si nous nous attachons à elle, c’est bien en vertu des découvertes que nous avons à y faire. Découverte d’une esthétique, découverte de cette altérité qui ne cesse de nous interroger au motif que, pour nous, elle constitue une énigme. Si le personnage auquel est destiné le message émis par le Narrateur de Gautier semble doué des plus grandes capacités lui permettant de déchiffrer ‘ces scarabées … ces urœus ailés’, de se mouvoir avec facilité parmi le peuple secret des hiéroglyphes, nous ne pourrons nous-mêmes prétendre lire la toile avec autant de facilité. Toute œuvre rassemble en soi les sèmes aux termes desquels elle paraît, qui sont ses fondements, ses figures le plus souvent masquées dont nous ne pouvons guère qu’entrevoir quelques facettes, deviner la rhétorique qui s’y dissimule. Car toute œuvre parle mais en langage codé, crypté, et c’est la raison pour laquelle le Visiteur d’un musée demeure toujours silencieux face aux tableaux qu’il rencontre : pour lui ce sont des terres étrangères, sinon étranges. Ici le problème est posé de la compréhension d’un phénomène et de son interprétation.

    Comprendre en son sens étymologique de « saisir, prendre », nous oriente vers un acte de capture de ce qui vient à nous. Certes, capturer, mais quoi ? Une climatique, des formes, des rapports de couleurs, des références à des œuvres du passé, la projection de la psychologie de l’Artiste ? On s’aperçoit bien de la difficulté de l’entreprise. Nous ne pouvons comprendre que par défaut, choisissant ici cette chromatique, là cette esquisse générale qui nous plaît, plus loin la lumière adoucie d’un clair-obscur. Et, du reste, l’Artiste serait-elle à même de ‘saisir’ plus d’éléments significatifs que nous ne pourrions en recueillir nous-mêmes ? Ceci n’est rien moins que hasardeux. Prendre l’œuvre en soi, avec soi, supposerait que sa Créatrice fût informée de ses propres choix, de leur nature, qu’elle connût ses soubassements inconscients, qu’elle pût, de tout ceci, faire une synthèse qui ne laissât dans l’ombre aucune des racines sur lesquelles croissaient les linéaments de sa peinture.

   Quant aux herméneutes qui prétendent mieux comprendre l’œuvre que Celle qui lui a donné le jour, il ne s’agit, bien évidemment, que d’une posture de principe qui ne saurait trouver de réalisation dans le cadre du réel. Tout au plus pouvons-nous prétendre interpréter, c'est-à-dire, partant de notre subjectivité, élaborer une thèse qui soit la plus juste possible ou la moins fausse. Nous ne dirons pas la plus ‘objective’ car il ne saurait être question de déboucher sur quelque vérité universelle, seulement sur une estimation singulière d’un objet qui nous met au défi d’interroger son être et d’en apercevoir quelque ligne de fuite, quelque perspective. ‘Interpréter’, à nouveau en son sens étymologique est ceci : « expliquer ce qu'il y a d'obscur dans un récit ». Le terme ‘obscur’ nous renvoie à l’énigme, tout comme le cercle herméneutique est un jeu de perpétuels renvois d’un sens à un autre.

  

   Décrire, une approche formelle de ce qui peut faire sens

 

   Accentuer le ‘principe de subjectivité’ devient nécessaire. Si je commente cette toile, c’est pour la raison simple que je détermine aussi bien mon monde propre que le monde autre et les objets qu’il contient. Ce qui est autre l’est toujours pour MA conscience. Cet énoncé en forme de paradigme revient à dire qu’il y a autant d’interprétations que d’Interprétants. Ce qui ne contrevient nullement à la notion d’altérité puisque toute altérité s’inscrit dans une réversibilité. Ainsi je suis objet visé par une autre conscience qui, par définition, est fondamentalement AUTRE. Regardeur de cette toile, c’est une subjectivité en regard de l’autre. Celle de Qui reçoit, celle de Qui émet, la toile jouant le rôle de médiateur entre deux consciences. Car le motif central de la recherche, son essence, ne saurait être relation du Voyeur et de cela même qui est vu, mais en sa plus vive effectivité, rencontre des pensées, des intuitions, de la sensibilité.    

   Décrire donc. Le fond est nocturne, dense, irrémédiable. En lui, nulle clarté qui pourrait faire signe vers une possible constellation de sens : présence d’une lointaine étoile, lumière crée par l’homme, trace d’une luciole dans le sombre d’un tapis d’herbe. Le noir, l’unique noir sans concession nous reconduit à notre propre nuit primitive alors que notre parution sur la scène du Monde n’était qu’une vague hypothèse au large du vivant, de l’existant. Mais que fait donc cette dalle fuligineuse, sinon nous clouer à notre condition de non-existant, de non-être qui n’est pas encore capable d’éprouver la moindre angoisse, de prononcer le moindre mot ? Manière d’illisible unité en sa plus étroite occlusion. Un genre de Néant qui, peut-être, ne pourrait être nommé. Quelque mot qui s’ajouterait à cette constatation aporétique serait pur bavardage. Le Rien pour le Rien.

   Mais nous ne pouvons demeurer éternellement dans les coulisses. Peut-être, en un premier élan, chuchoter à partir du trou du Souffleur, prononcer des mots sans consistance, des mots-flocons, des mots-brume et se disposer à regarder, comme au bord du premier matin du monde, le spectacle inouï de la présence. Oui, car il y a présence et, nécessairement, étonnement. Comment une chose peut-elle sortir de soi, déployer sa chrysalide, voler dans l’air qui la reçoit comme l’une de ses évidences ? Enigme. Comment cette forme humaine peut-elle s’affirmer au regard du Néant dont elle provient ? Certes, on dira : ‘exister c’est sortir du Néant, s’assurer de sa propre transcendance’. Oui, mais comment sort-on du Néant, par quel prodigieux mouvement du Monde, qu’y a-t-il donc qui préside à l’enfantement des choses multiples, inépuisables, constamment renouvelées ? Enigme. Pourquoi cette forme qui nous fait face et non une autre ? Enigme.

   La coiffe est rouge, un rouge d’Andrinople qui tire vers le carmin. Non un rouge éclatant, un rouge Alizarine qui déplierait l’oriflamme de son être. Non, une teinte qui se voile, se dissimule, ne dit rien de qui elle est. Nous sommes là, sur le bord d’une vision qui ne trouvera nulle réponse. Une interrogation à vide. Ce rouge ne répond pas, il se retire au plus près de la nuit bourgeonnante de sens, mais non perceptible, non humainement concevable. Il y a comme un genre de bruissement archétypique, un bruit de fond cosmique mais situé bien au-delà des fréquences dont nous pouvons percevoir le rayonnement. Une pure abstraction qui est le revers de l’être, un cercle dont on ne peut connaître le centre.

   Le front est de terre, de glaise compacte, d’argile neuve, genre d’effusion de soi venant de l’humus, sans doute se disposant à y retourner. Manière de Genèse inversée qui rétrocède en direction du lieu de son origine. Cette teinte est belle. Cette structure est belle. Cette essentielle beauté est due au motif même de son possible absentement. Nous voyons bien que, jamais, nous n’atteindrons cette douce falaise, cette éminence en forme de féminité. Tout nous est proposé sur le mode du retrait. Et ce qui se retire du jeu, c’est avant tout notre illusoire présence, notre virginale curiosité est biffée d’emblée car nous ne sommes venus au Monde que sur le mode du retirement, de l’effacement. Ferions-nous irruption en plein lumière et nous détruirions ce visage d’ivoire qui n’a nul besoin d’une quelconque louange pour apparaître.

   Toute beauté se lève de soi, en soi et pour soi. Autrement dit Beauté n’est que par la Beauté. Beauté n’a besoin de rien d’autre qui la justifierait, l’expliquerait, nous la livrerait de telle ou de telle manière. Beauté est totale, sans reste, sans excédent. Beauté est conscience de Beauté. « Toute conscience est conscience de quelque chose », telle s’énonçait l’une des sentences cardinales husserliennes. Certes, mais il parlait de la conscience humaine. Beauté est d’essence bien différente. Beauté est un absolu. Sans doute, parfois, trop rarement, irradie-t-elle sur la face de l’exister. Mais elle n’appartient pas à l’exister, elle pose sur lui ses prédicats et regagne son empyrée. Ses prédicats ne sont nullement définitifs. Ils ont la consistance de l’instant, la spontanéité de l’étincelle, ils bourgeonnent à la face des choses, ils émettent quelques signaux dans les ténèbres denses de l’invisible. Beauté a la consistance de l’infini. C’est pour ceci qu’elle est précieuse. C’est pour ceci que nous devons la regarder comme la merveille des merveilles.

   Les yeux sont voilés, retirés en eux-mêmes. Ce sont les yeux de l’intériorité, ceux-là même qui cherchent à résoudre l’énigme, à se savoir en tant que découvreurs d’un monde situé au-delà des sourdes contingences. On dit qu’ils sont ‘les fenêtres de l’âme’. Si l’âme existe, si ses fenêtres sont closes, c’est retour de l’âme à soi, c'est-à-dire essence en tant qu’essence. Il est difficile d’évoquer cette réalité autrement que par des termes généraux, abstraits et ceci est heureux. Il convient de laisser à l’âme, à l’absolu, à l’infini, leur charge de mystère. Ne le ferait-on, on les effacerait de notre conscience et nous n’aurions alors plus d’orient sur quoi régler notre marche, amarrer les filins de nos interprétations. Leur coefficient de vérité, jamais ne sera prouvé. Pour cette raison il nous faut les garder en notre vue.

   Les sourcils dessinent avec la courbe du nez, bien plutôt une forme qu’ils ne déterminent les contours d’une figure humaine. Belle représentation que celle-ci qui penche plus du côté de l’Idée que de sa réalisation effective. Cette ligne enclot un sens, non un particularisme qui ferait signe en direction d’une vie avec ses aventures, ses multiples événements, ses inévitables accidents.  La bouche, les lèvres qui émettent habituellement le langage, sont dissimulées par un geste de la main qui les met au repos. Ainsi sommes-nous dans l’empreinte invisible d’un silence originel avant même que les mots ne viennent différencier l’espèce humaine de l’animale, de la végétale. Elle-en-son-énigme ne profère rien qui pourrait être définitif.

   Bien des mots entaillent, lacèrent le réel, lui infligeant d’ineffaçables stigmates. Langage-fontaine, langage-source en attente de sa venue au Monde. Ne rien proférer est comme tout proférer. Le silence est la mesure première, la disposition fondamentale au gré de laquelle tout pourra être dit de l’homme, des choses, de l’univers. Il faut bien peser ses mots, les manduquer longuement, leur laisser un temps d’incubation suffisant afin que, portés à leur essentiel recueil, ils puissent dire, précisément, l’ordre du Monde, la beauté des choses, la venue à soi de l’être en sa plus exacte ressource. Elle-qui-est-énigme se retient sur le bord d’une énonciation qui la déterminera en tant qu’être parlant, l’essentiel motif qui la fera singulière parmi la fluence du divers, le bruit des agoras, les mouvements infinis de ce qui est.  

   La main esquisse le geste du retrait en même temps que celui du repos, de la longue et ténébreuse méditation. La main soutient et apaise. La main guide et questionne en attente de quelque chose qui pourrait s’inscrire sur le voile de la conscience, une impression existentielle, la venue d’un projet, la verticalité d’une certitude, la vibration contenue d’une angoisse. Cette posture est belle, elle témoigne d’un genre de classicisme, elle se pose comme allégorie de l’être livré à ses propres ambiguïtés. Comment surgir à soi dans la faille abrasive du jour ? Comment porter son feu à l’horizon du Monde ? Comment être soi à son propre regard et n’être pas soi au regard de l’Autre ? Ici, tout contre le fond serti de Néant, la dimension de l’exister est abyssale, ce que cette peinture rend dans la mesure essentielle du dire. Tout y est dit du drame humain avec une belle économie. Du tragique, certes, et de son ineffable beauté. Toute beauté est nécessairement affiliée au tragique. C’est parce qu’il y a du tragique qu’il y a beauté. Nous ne sommes des chercheurs de beauté qu’à renier notre finitude. Tant que la beauté nous habite nous demeurons en nous avec quelque motif de satisfaction et, parfois, avec des éblouissements de joie.

   Et ce cou à la Modigliani, ce cou qui plonge dans la nasse rouge du chandail, ce tesson qui porte témoignage de l’ensemble, que nous dit-il sinon la limite de l’être dont, jamais, nous ne pourrons embrasser l’entièreté. Un fragment seulement. Tout comme le statut de l’interprétation. Nous cherchons à savoir, nous cherchons à comprendre et, toujours, nous sommes aveuglés par notre quête comme le chercheur d’or est aveuglé par le métal jaune. Nous sommes des chercheurs de sens et nous nous apercevons de l’immense difficulté de la tâche. Nous assemblons quelques sèmes, en tissons la toile-Pénélope qui meurt de sa propre présence. Tout est toujours à recommencer. Le sens ? Des esquisses seulement, nous n’en percevons que quelques horizons, en saisissons quelques perspectives fuyantes.

   Notre conclusion, au regard de l’œuvre, n’est jamais définitive. Demain ne ressemblera nullement à aujourd’hui. Ce que, il y a peu, nous avions puisé, voici que, déjà, l’image s’altère, se modifie, s’entoure du luxe de la métamorphose. Oui, il est heureux que le sens soit pluriel, foisonnant, sujet au changement. Le sens est dynamique tout comme la vie qui lui sert de support. Elle-en-son-énigme, n’est énigme qu’en raison même de sa constante fuite, du réaménagement de son être qu’elle manifeste dans cette empreinte et non dans telle autre. Nos points de repère existentiels se nomment temps, espace. Elle-en-son-énigme possède son propre espace-temps. Nous possédons le nôtre. Coïncidence des deux, osmose, convergence, ceci veut signifier la Beauté en partage. Le temps d’une étincelle. L’espace d’un bonheur. Tout ceci est en vérité ou bien n’est pas. Nul autre chemin que celui-ci.

 

 

 

 

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2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 09:33
Coefficient de silence

  Arunachala, Tamil Nadu

 

   Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

Le Seigneur Shiva a déclaré:

« Quiconque regarde cette colline

d'où elle est visible

ou même la pense mentalement de loin

peut atteindre ce qui ne peut être acquis

sans grandes douleurs -

la véritable portée de Vedanta

(réalisation de soi)».

 

Arunachala Mahatmyam

 (Skanda Purana)

 

*

 

   Nous regardons cette image et nous disons sa grande pureté. La pointe de la montagne s’élève dans le ciel teinté de gris et devient presque invisible. C’est là le destin de toute hauteur insigne que de s’évanouir à même son céleste voyage. Nous regardons et nous rêvons puisque toute activité onirique est par essence si diaphane que seul l’évanouissement peut en témoigner. Non en rendre compte  car alors il s’agirait d’une rationalisation, d’un début d’explication et la Nature en sa grandeur se livre seulement à l’intuition, échappe aux calculs, se dissout dès lors que l’on veut en saisir la spatialisation, en fixer la temporalité. C’est ainsi, certaines réalités n’infusent  la lactescence des étoiles et les mystères de la cosmologie qu’à devenir illisibles et muettes, clouées d’un éternel silence. Certes, bien des tentatives auront lieu, de l’ordre du chant sacré, du magistral poème, de l’indéfinissable méditation pour accéder à ces cimes qui toujours se soustraient à la vue au prétexte d’un nuage, d’un mince brouillard. Mais l’estompe n’est nullement matérielle qui pourrait se donner en tant qu’entité physique, elle est bien plus tissée de spiritualité, de fils de la Vierge, de choses qui nous échappent et ne savons nommer. De riens, en quelque sorte. De néant vêtu de transparence. D’apparitions-disparitions qui clignotent tels d’inutiles et risibles sémaphores.

   Ici, depuis ce modeste appentis gravissant au gré de ses balustres tournées les degrés qui mènent dans quelque domaine situé au-delà de nos communes préoccupations, nous sommes en attende de l’indéfinissable. Je ne sais si ce réduit est l’ermitage du sage Ramana Maharshi, ce que je sais cependant c’est que cet homme dont le but était de réaliser son Soi ici et maintenant, se contentait de ce qui venait à lui comme la source surgit de terre dans la grâce du jour. Sans effort. Sans paroles. Sans bruit. Peut-être toute vérité est-elle assimilable à cette simple métaphore de ce qui coule de soi et ne demande rien d’autre que de couler, de faire sa rigole inaperçue parmi les tiges où habitent les lucioles.

   Nous, les Occidentaux, nous les couchés sous l’astre déclinant, sommes facilement aveuglés par la première illusion qui tremble à l’horizon. Il nous faudrait nous « orientaliser », remonter à l’origine du jour, éprouver le bleu glacé de l’aube, puis le sang rubescent de l’aurore, puis le blanc du zénith comme des phénomènes qui, non essentiellement nous seraient extérieurs, mais comme des états internes qui trouveraient leur écho dans la grande giration universelle. C’est parce que nous ratiocinons et argumentons, nous dispersons en vaines paroles que nous établissons une limite, traçons une frontière entre le dehors et le dedans, disons le sujet ici, l’objet là. Il faudrait écrire le réel avec un seul et unique bout de craie qui ferait le tour de la Terre et gagnerait la froide nuit cosmique. Il faudrait !

   En réalité il n’y a nulle différence, nulle césure qui place le soleil, loin là-bas dans son inaccessible forme, alors que la nôtre, forme humaine, serait à mille lieues d’en pouvoir éprouver la belle et infinie présence. Le soleil à l’aube, c’est NOUS en notre pause hésitante avant que le monde ne s’agite. Le soleil à l’aurore, c’est encore NOUS et notre rivière de sang qui s’impatiente de faire son flux écarlate. Le soleil blanc au zénith, c’est encore NOUS quand la connaissance nous illumine de l’intérieur et nous porte à l’incandescence. Bien évidemment, poser une égalité du soleil et de son propre Soi, en termes de rationalité, serait pure démence ou bien paranoïa portée à l’acmé de sa propre puissance.

   Ce qui est à saisir, simplement, c’est que nous sommes toujours auprès du monde, nous sommes ce fragment qui trouve sa correspondance dans les yeux aigus des étoiles, les spores infinies de l’amour, les œuvres d’art qui flamboient aux cimaises des musées. Nous ne pouvons nous en détacher qu’à éprouver matériellement notre finitude. Vivants, nous sommes reliés, infiniment reliés à tout ce qui croît sous le ciel et, aussi bien, végète sous les plis de la glaise. Pourquoi donc serait-il nécessaire d’exercer notre volonté (le plus souvent de puissance) pour gagner l’écrin qui, un jour, nous a été offert comme le lieu de notre existence ?

   C’est à force de concepts, de procès d’intellectualisations, d’édifications de catégories, d’élévations de prédicats que nous nous sommes séparés d’avec le monde. Regardez donc le bouton de rose dans sa belle innocence. Vous demande-t-il donc de produire un effort afin d’en rejoindre la beauté ? Certes, non, la beauté se donne à la seule condition que le regard soit éduqué à en saisir l’exception. Être éduqué est plaisir, non nécessité. Il semblerait que cette évidence se soit perdue, comme certains ruisseaux disparaissent soudain pour ne jamais connaître le lieu de leur résurgence.

   Cette image est calme, empreinte de douceur. Elle ne témoigne d’autre chose que d’elle-même. Il suffit d’un simple acte de vision pareil à celui de la déglutition ou bien d’une sensation à fleur de peau. Le « lâcher-prise » est à la mode, c'est-à-dire qu’il n’est l’adjuvant d’un rapide bonheur que pour ceux qui croient aux artifices et aux ficelles qu’il suffit de tirer pour faire s’agiter la marionnette humaine. Encore une fois, il n’y a rien d’autre à faire que d’être totalement présent, sans reste, sans quelque lambeau de peau qui demeurerait en arrière de nous dans un pseudo-monde ne vivant que d’artifices et de faux-semblants. Être présent est ceci : l’emplissement de sa conscience hors toute règle, hors toute injonction.

   La conscience a à être libre si elle veut s’affranchir de tous les conditionnements qui en obèrent le souple cheminement. Il n’y a pas d’exclamation de joie ou bien de manifestation d’étonnement dans le simple fait de regarder un spectacle qui porte en lui une manière de ravissement. Il y a simple jonction de la « chose » à Soi et toute considération ne peut être qu’adventice. On disait  Ramana Maharshi comme indifférent au monde alentour, immobile, peut-être perdu dans ses pensées.

   C’est bien là la force d’une vraie et authentique spiritualité que de fusionner entièrement avec ce qui est présent. La rivière s’écoule, l’air frissonne, le soleil chauffe et le Sage navigue de conserve si bien qu’aux yeux des sophistes il semble absent du monde. Mais c’est bien du contraire dont il s’agit. Il est dans chaque chose, il est la manifestation même des processus avec lesquels il vibre, est en harmonie, en symbiose. Le divers alors s’efface pour laisser la place à l’unité. Il n’y a plus d’agora bruyante nécessaire pour que quelque chose se dise qui fixe la quadrature de l’être. Celle-ci va de Soi et se confond avec sa propre essence. Voilà, rien d’autre à éprouver qu’un éternel silence et les oiseaux croiseront dans le ciel et les nuages feront leurs voiles indistincts et les algues flotteront à mi-eau. Voilà : faire SILENCE !

   

 

 

 

 

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16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 08:21
L'heure unitive

 

Entre mer et désert...

Bardenas Reales -06-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Au début, avant même que la décision ne soit prise de rejoindre l’étrange terre des Bardenas Reales, on n’est que partiellement à soi, comme si une étonnante aimantation nous tirait hors de nous, nous dispersait aux quatre vents de l’irraison. On n’a plus de centre de gravité et tout part à hue et à dia sans que nous ne puissions en quoi que ce soit endiguer ce phénomène. On est livré rien moins qu’à sa propre diaspora, à sa fragmentation dans le temps et l’espace. Cela s’agite en nous, cela fait sa gigue, son carrousel. Cela s’éparpille selon le confondant puzzle de l’exister. Sa tête est au passé, occupée par quelque réminiscence forant son puits jusqu’à l’ineffable dimension de la mélancolie. Son tronc est au souci de quelque exercice physique au terme duquel on croit pouvoir dissimuler la réalité de son âge. Ses bras, on les dispose en cercle dans l’attente de la venue de l’Aimée. Son ombilic, on le soulève à la seule remémoration d’une chère qui fut festive. Ses pieds s’impatientent de parcourir les chemins sur lesquels s’inscrivent les traces du destin. En définitive l’ego n’est nullement à sa place. Ou trop en arrière dans les ornières de ce qui fut. Ou trop en avant dans la fuite toujours renouvelée qui dit notre foncière irrésolution. Le divin présent, quant à lui, n’est qu’une fumée se dissolvant dans la grille éthérée du ciel. On se cherche et ne se trouve point.

      Voici, on est arrivé au point où les choses basculent, où le centre de gravité de l’être trouve ses propres assises. Certes, l’événement n’est nullement immédiat, il faut passer d’une réalité à l’autre, déserter sa propre cécité, ouvrir ses yeux à ceci qui vient à nous sur ses ailes de beauté. Un envol au plus haut du monde. Un regard qui puise à l’eau bénéfique du sens. Toute sa peau, on la confie à recevoir les sensations, on la place en miroir face à cette argile, à ces nuages, à ces pierres. Rien n’a été fait au hasard. Nature est pourvoyeuse de tout jusqu’en son plus infime détail. Tout conflue dans l’expérience de soi donatrice de joie. Oui, la joie, cette improbable venue, voici qu’elle fleurit, là, tout juste devant l’étrave de notre visage. Cela ruisselle comme les eaux au printemps. Cela éblouit comme cent mille soleils. Cela s’étale dans la douceur. Cela a la consistance d’un baume. C’est soudain, brusque, un crépitement, et tout à la fois une caresse, la douceur d’une joue tout contre la nôtre. Un étonnement que jouxte un ravissement.

   Le ciel, tout en haut de sa présence, est poudré de nuages gris et blancs. Un floconnement qui nous rencontre et nous emporte avec lui pour une si belle odyssée, un voyage sans attaches qui s’écrit avec les mots de la liberté. Une falaise au sommet tronqué s’élève et demeure en soi, faveur d’un don qu’elle destine au libre événement de l’air. Soi-même, on est parcouru de cette onde jusque dans l’entrelacs de sa chair, dans la moelle de ses os, dans le réseau touffu de ses nerfs. Cela fait un genre de musique, elle fait penser à un adagio mais qui n’est nullement tissé de tristesse, plutôt fécondé d’une attente calme à tout ce qui peut advenir.

   Un grand manteau de marne blanche, gravé de sillons, ourlé de nervures, se donne dans la pure évidence, sans doute était-il là de tous temps, prêt à se montrer à qui voudrait bien en recevoir l’obole. C’est pareil à une neige que nous aurions connue, enfant, dans une cour d’école, parmi les sillages d’autres enfants, tout occupés à l’émerveillement d’être. Cela coule de soi, cela fait son banc d’écume, sa lame éblouissante que reflète le gris du ciel, cette infinie médiation des choses et des êtres. C’est la mesure virginale du monde, sa pleine et onctueuse libéralité, sa floculation sur le cercle ébloui de l’âme. Cela s’irise de mille valeurs, cela pénètre le cristal de l’esprit, cela assemble les fragments polychromes de l’intelligence. On se sent ressourcé, au propre, c'est-à-dire que s’installe la sensation d’un courant maritime intérieur, d’une jeune et belle pliure océanique qui nous assemble là même où cela parle le beau langage de la poésie. Cela infuse dans la moindre parcelle du corps, cela constelle et anime le plus discret pore de la peau. Cela se dit avec la justesse géométrique des figures parfaites. Cela s’épelle avec les lettres cursives d’un alphabet antique tiré d’un parchemin armorié. Cela est exact en son éclosion continue, dans sa germination dont une plantera lèvera, peut-être un tournesol au cœur noir, aux pétales voués à l’éclatante vocation de tout ce qui croît et fleurit, donne à l’homme ses plus belles raisons d’espérer.

    Et cette large dalle de roche inclinée vers le sol, elle est venue nous dire notre assise sur Terre en son indéfectible patience. Combien elle nous réunit autour même de ce que nous pensions avoir perdu, la confiance des jours qui brillent au loin et nous convoquent à la fête inouïe du sensible, un vivant et coloré kaléidoscope, une signification enchâssée dans une autre, une roue flamboyante qui ne connaît nul repos. Nous sommes au centre. Nous sommes le moyeu. Nous sommes le singulier autour duquel tout s’ordonne. Notre constant éparpillement, c’est d’avoir perdu la conscience de ceci, de ne plus voir que les rayons de la roue alors que c’est sa totalité qui est l’opérateur de toute cette richesse disponible. L’eau coule de la fontaine avec son bruit de toile souple et nous n’en entendons même pas le premier mot. Nous oublions bien avant que le phénomène ne se soit produit, qu’il ait essaimé en milliers de gouttes, elles sont les larmes dont nos yeux auraient pu s’abreuver, mais des larmes de félicité, non de tristesse.

   Voyez-vous, c’est si étonnant, si exaltant de parler de tout ceci, de cette large mesure de l’univers, du chatoiement qui l’anime, et j’en arriverais à m’égarer, à procéder de nouveau à ma propre division, à devenir orphelin de moi-même. Pourtant cette heure-ci qui sonne au milieu du désert (nulle présence autre que la mienne et ce cirque de beauté qui m’entoure de toute son amitié), est excellemment l’heure unitive, celle au gré de laquelle je me possède en entier, tout orienté que je suis vers cette splendeur-vérité d’une terre aride seulement parcourue de la force des éléments, sillonnée des émouvantes strates géologiques, un million d’années se lève soudain et me destine l’offrande de son être-au-monde, comme ceci, par pure grâce, par simple présence que rencontre une autre présence.

   Après avoir connu cette fusion interne, cette osmose de moi-même avec moi-même, comment pourrais-je témoigner d’autre chose que d’une confiance infinie envers ce qui est ? Comment, au plein de cette chair nacrée, un doute pourrait-il s’insinuer, une plainte planter son épine, une humeur chagrine lancer ses griffes en direction de qui je suis ? Oui, cette expérience est infiniment singulière. Elle me place face au monde sans intermédiaire. Mon regard sous le regard du monde. Le monde sous mon regard. Réversibilité des visions, confluence des consciences. Oui, le monde a une conscience pour la simple raison qu’il est le recueil d’une myriade de consciences. L’homme est toujours persuadé d’être l’unique parmi les uniques. Mais ceci n’est que le résultat d’une inflation anthropologique qui pose la condition humaine au sommet de la hiérarchie. Quiconque aura lu ces mots aura, me concernant, l’impression d’un Existant simplement occupé d’égotisme. Combien ils seront dans l’erreur. C’est bien parce que l’on s’est reconnu soi-même en tant que l’essence qui nous habite que l’on peut aller vers l’autre et, à notre tour, le reconnaître en tant que cette essence par nature différente mais complémentaire, immensément complémentaire. Il faut avoir fait l’expérience de la solitude pour donner et demander de l’amour. L’amour n’est que ceci, un mouvement de moi à l’autre, de moi au monde et réciproquement afin que le cycle, jamais, ne s’interrompe. C’est lorsqu’il cesse que les haines s’attisent, que les guerres s’allument.

   Qu’ai-je donc fait dans ce texte, si ce n’est aimer cette belle photographie qui synthétise les idées qui ont été élaborées ici et là, qui demanderaient encore de longs développements. C’est la magie d’un cliché en noir et blanc, subtilement organisé, essentialisé en sa forme, harmonisé dans ses valeurs que de nous conduire, par contact immédiat et affinités successives à cet état unitif qui, pour n’être nullement spirituel ni mystique, n’emprunte pas moins les voies d’une élévation de soi en direction de ces valeurs transcendantes - images, personnes humaines, œuvres d’art -, toutes entités qui, complétant notre être, l’accomplissant en sa nature la plus profonde, le placent en position  de comprendre et d’exister, ces deux notions qui, en quelque manière, sont synonymes. On ne peut vivre sans comprendre. On ne peut comprendre sans vivre. Tout est sens ici, qui trace un chemin pour plus loin que soi. Toujours une clarté à l’horizon. Toujours un horizon après l’horizon, une clarté après une clarté.

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:43
« Ce n’est plus le même silence ».

Pointe de flèche – Rhodézien

Source : Wikipédia

***

Libre interprétation du poème de

Nathalie BARDOU.

(NB : Les mots en gras et italique

sont ceux que j’ai choisi d’accentuer

afin d’amener au jour une possible

compréhension du poème.)

Ce n'est plus

le même silence.

***

« Ce blanc

Sans cadre

Dans la courbature du mot

Lorsque la nuque au bord du puits

Il faut aller au livre d'herbes.

Là où le monde bavard

Celui des regards encore aux murs

Celui du royaume de sable bâti sur l'ombre

Celui du jardin antique

Là où le monde bavard

S'est tu,

Sais-tu

Ce n'est plus le même silence.

Ce n'est pourtant pas un jeu

De frotter des mots-silex

Les champs secs

Ont pris feu.

Les mains ont reculé

Vives et sèches

Les mains

Sur un visage

Sur un souvenir

Les mains ont reculé.

Et la maison-corps

A applaudi à ce vacarme

A enfin Tout ce vacarme

Des dents qui mordent le vide

Des os lancés

Contre les muscles.

Pendant la sortie de l'eau

Dans son grand bruit de mers.

Puis le silence

Qui n'est plus le même silence

C'est ce silence qui touche au bleu

Le bleu loin dedans

Têtu - dans les cendres ».

 

Nathalie BARDOU - 24 mai 2015

*

  Avec le poème, c’est toujours s’affronter à un problème que de vouloir l’interpréter. Soit on le soumet au scalpel de la raison discursive et alors il perd son âme pour ne laisser paraître que ses coutures. Soit on le laisse flotter dans les arcanes de l’imaginaire et alors on se pose la question légitime de savoir si l’on a encore affaire à ce poème ou bien plutôt à une pure fantaisie. Sans doute existe-t-il une voie médiane, laquelle s’appuyant sur le contenu réel tout en tâchant d’extraire les significations latentes, cherchera à éviter la « démonstration » pour faire droit à la « monstration », à savoir faire briller le langage dans l’essence du paraître. C’est ce que nous essaierons de mettre en exergue dans le cadre de ce bref article. Donc, à partir de maintenant, c’est un « saut » à quoi il faut se disposer afin que, nous exonérant des perceptions immédiates, nous puissions nous saisir de ce qui traverse le poème tout comme l’éclair illumine le ciel alors qu’il n’est plus visible dès qu’apparu. Il en est ainsi des choses essentielles de la Nature - dont l’éclair est la fulgurante apparition -, aussi bien que des paroles fondatrices qui révèlent plus que ne le laisserait supposer la modestie des mots convoqués à l’espace-disant. Ici, aucune autre parole ne nous éclairera mieux pour l’entrée dans le vif du poème que la belle assertion de Paul Klee qui dit le tout de l’art dans une forme si verticale qu’elle semble ne pouvoir être dépassée en direction d’une plus ample compréhension de cette vérité fondamentale : « L'art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ».

  En effet, tout est question de visibilité, autrement dit de remise à soi de la chose dans la clarté de ce qu’elle est. Et, ici, nul doute qu’il soit question de la poésie elle-même dans son principe ouvrant-déployant un monde. Et, ici, nul doute que soit énoncée la fragile condition du poète en ces temps « où le monde bavard » fait cliqueter, à l’infini, les paillettes du « on ». « On » se conforme à l’avis général ; « on » se dispose à emprunter les sentiers battus afin de ne pas s’écarter d’une opinion commune. Le poème, quant à lui, s’opposant à cette progression horizontale dans la glaise mondaine, en établit l’exact contrepied, à savoir l’élévation du langage dans sa pure verticalité afin que, transcendant le domaine des contingences, il puisse flotter entre ciel et terre, un vers dans l’empyrée, un autre en direction de ce réel qu’il sublime à mesure de sa profération.

  Mais, alors, comment surgir dans l’espace du poème puisque, aussi bien, ce dernier, le poème, utilise les ressources du langage commun à tous les humains ? Mais, tout simplement, en utilisant ces « mots-silex » qui portent en eux le plus noble destin de l’homme. Ceci, correctement métaphorisé, s’inscrira dans la conscience comme la grande marche de l’homo habilis vers l’homo sapiens, soit, de l’homme habile à manipuler les outils à celui habile à les mener à la clarté d’un savoir dont le langage est la pointe la plus extrême, imitant en cela la flèche indicatrice de SENS que les hominidés taillaient à même la pierre sans en saisir l’immense portée ontologique. C’est seulement parce que l’homme, dans sa lointaine préhistoire, est passé du statut d’une simple horizontalité (l’immanence), à celui d’une pure verticalité (la transcendance) que des choses comme le langage, l’art, l’intentionnalité déployante d’un mode des significations a pu réaliser sa propre efflorescence. Le langage, dans son évolution, suivait la même courbe ascendante, partant du simple borborygme préhominien pour déboucher dans l’aire constituante d’une essence de l’homme. Ainsi s’établissait la distinction entre la prose du monde en ses laborieux commencements et le poème dont elle était tissée depuis l’origine et qui demandait à être porté à la révélation.

  Tout cet immense paradigme du connaître, depuis l’outil primaire jusqu’à la fonction langagière élaborée, le poète le porte en lui comme son bien le plus précieux, en même temps que le lieu de son intime déchirure. Comme si son corps, divisé par un mystérieux raphé médian, le scindait selon deux univers opposés, deux topiques à jamais irréconciliables : d’un côté le tumulte et le chaos précédant l’apparition du langage et des fonctions supérieures; de l’autre l’harmonie d’une parole organisée en sublime cosmos, dont le poème est la source et le recueil. De cette position de funambule entre un ubac versant vers une possible disparition et un adret par lequel réaliser son assomption, le poète est transi jusqu’en sa chair frissonnante. Le pathos est toujours là et son double aiguillon, celui de la chute, celui de la montée infinie vers ce qui appelle et veut soustraire au « silence », au « blanc » dont « la courbature du mot » est le symptôme le plus évident, qui se dit en termes de somatisation, de corps, les seuls à même de rendre compte de la prégnance de la douleur.

  Le poète est toujours situé « à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité », tel que Pierre Reverdy les définissait dans « Le Gant de crin », le titre étant amplement évocateur en lui-même de la lucidité à y entendre. Ou bien le poète s’attache à la réalité et perd sa liberté créatrice, ou bien il vogue dans le rêve jusqu’à y perdre le fil d’Ariane qui lui permet de rencontrer la Muse. Ou bien il n’écrit pas, « la nuque au bord du puits » dans le vertige de sa propre disparition, de l’attrait de l’abîme, ou bien il écrit, frottant ses « mots-silex » mais alors « les champs secs ont pris feu » nous dit le poète et, de peur, « les mains ont reculé vives et sèches » car la brûlure de l’écriture en est toujours la plus immédiate illumination qui soit. Regarder brûler Rome, à la manière de Néron est pure fascination, d’abord, frayeur ensuite des conséquences de son geste. Il en est à l’identique pour tout créateur qui procède à sa propre perte tout en élevant le piédestal qu’il tend à sa propre effigie comme une possible Arche de Noé. Mais, en filigrane, apparaît le « Radeau de la Méduse » et les flots contraires qui le conduisent à sa perte.

  Beau poème en tout cas, qui dit en termes essentiels ce que l’habituelle prose du monde profère dans le bavardage et l’imprécation. Ecriture labyrinthique, écriture à chiffre qui ne livre son secret qu’à être manduquée jusqu’à son terme de manière à ce que se dévoile cette « chair du milieu » qui est l’essence même des choses, dont nous sommes tissés de l’intérieur, à notre insu, mais que nous hélons sans cesse depuis notre cheminement hémiplégique et qui se nomme aussi « le bleu loin dedans », cette corde infiniment vibrante que, parfois, l’on appelle « âme », sans bien savoir ce qu’elle désigne mais dont la cessation de la vibration nous reconduirait, toutes affaires cessantes, à la densité et à l’opacité de la pierre de silex avant que l’intelligence de l’homme n’en taille les arêtes transcendantes. Ceci nous ne voulons pas le voir. Renoncer à être nous l’écartons de nous grâce à la force vive de l’art. Nous souhaitons, avec raison, qu’il en soit toujours ainsi ! Comment pourrions-nous exister autrement puisque les mots nous constituent comme notre substance la plus intime ? Faire silence parce que l’on n’a rien à dire et faire silence car empêchés à la profération par quelque cause, fût-elle fondée en logique, sont deux situations opposées aussi inconciliables qu’éloignées. Après que l’on s’est retiré de soi dans un mutisme où hurle le désir de dire et que l’on dit enfin dans la hauteur, dans la juste mesure de soi, autrement dit dans la vérité, alors « ce n’est plus le même silence », alors les choses s’ouvrent de soi jusqu’à la démesure toujours souhaitée : celle du poème installant son site dans la lumière. C’est cette incandescence que nous voulons, ce vertige qui creuse jusqu’à la frontière visible du corps. Oui, ceci nous le voulons et y parvenons à la force de notre être désirant. Il n’y a pas d’autre voie possible ! Pas d’autre voie !

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 08:47
Un amer pour la conscience.

"Sémaphore alangui".

avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

On avançait dans le froid glacial, mains nues, tête prise de vent, visage fouetté par les embruns de la solitude. Car ici, il n’y avait plus rien pour nous rattacher à quelque signification repérable, chrome d’une voiture, ourlet flottant d’une jupe, milliers de signes noirs sur la page d’un livre. Ici l’on était vraiment seul, comme si l’on était arrivé au bout de soi, à la pointe extrême de son finistère de chair, dans les derniers plis de son maroquin de peau. On n’était même plus cet incunable sur lequel, en des temps anciens, les scribes inscrivaient à la plume, sur de remarquables parchemins, les traces du sacré, la vie d’un saint ou bien l’admirable gravure entourée de signes gothiques de « La chronique de Nuremberg », par exemple. Cet ouvrage qui prétendait, à partir de la Genèse, conter l’histoire du monde, donc la nôtre puisque c’est bien de nous dont il s’agit, de la pointe de notre conscience qui enfonce sa braise dans tout ce qui peut briller et faire sens. C’est à notre propre chronique que nous travaillons continûment, le sachant ou à notre insu, assemblant patiemment les fragments du divers afin que, synthétisés, ils puissent dresser l’histoire qui est la nôtre et l’inscrire dans une durée, la seule entité par laquelle nous paraissons et lançons, un instant, notre éclat de luciole dans la savane des jours.

On avançait dans le froid glacial car il n’y avait pas d’autre alternative pour dévoiler quelque pan de vérité. La tiédeur est toujours mauvaise conseillère qui dispose à l’indolence et laisse les idées dans leur cocon de brume. Les pensées ne surgissent jamais que dans la rigueur et l’austérité. Il fallait donc avancer à la limite de soi, comme si le bout de la Terre était le seul exil possible, qu’il n’y avait aucun moyen de faire retour, de rétrocéder en direction d’un euphémisme existentiel. Ceci, cette exigence à la limite d’une éthique, chacun en avait conscience mais nul n’osait l’affronter de peur que la vie ne se métamorphose en un cruel théâtre de marionnettes où Guignol succomberait sous les coups de butoir de la destinée et alors le castelet se refermerait et il n’y aurait plus de jeu mais un simple drame dont les dieux eux-mêmes seraient absents. Cela, on l’avait inscrit dans le buisson de la tête, au milieu de la doline des épaules, cette urgence à se manifester dans l’exactitude, et l’on en faisait un savoir indigent à défaut de le quintessencier, de le porter à la dignité d’un miel, d’une lumière fondatrice de l’être-au-monde. En réalité on avançait en traînant les pieds, comme un condamné va à l’échafaud, connaissant son heure dernière.

On avançait dans le froid glacial. Sans bien y voir. Un peu comme une taupe lance son museau chafouin dans la meute de glaise sans bien savoir où elle ressortira à l’air libre, à quoi ressemblera le paysage qui la recevra et la fécondera du sceau d’une si belle Nature, fût-elle inaperçue, effleurée seulement, hallucinée parfois. On avançait et l’air, tout autour était dense, minéral, au grain serré de granit. On avançait et c’est comme si l’on était allé au bout du monde, quelque part dans un endroit perdu de la belle Irlande, du côté de cette mystérieuse île d’Inishvickillane, cette réalité archipélagique si disséminée dans la vastitude océanique, si confrontée à la puissance de l’eau qu’elle eût pu s’y dissoudre sans que nul ne s’en inquiétât. Identiquement à notre propre perdition humaine, lorsque, confrontés à l’inconnu de quelque désert ou bien d’une vaste savane, nous ne savons même plus qui nous sommes, quelles sont nos polarités, si nous disposons encore d’une mince cosmologie personnelle qui nous dirait la ressource du lieu et la réassurance à trouver réconfort dans un nid, sous le toit d’une chaumière ou bien dans la demeure du berger en forme de cairn dressé contre les vents.

On avançait dans le froid glacial. On se croyait si loin de toute civilisation, comme souvent dans les moments de désarroi, et l’on était pourtant si près des hommes, des villes où brûlait le feu dans l’âtre, si près des bars où buvaient les Existants pour se réconforter à la flamme de l’amitié. On était peut-être, tout simplement, à la pointe nord de l’île d’Oléron, là où les rochers disposés en platier glissent sous la meute des vagues dans des gerbes d’écume. Loin, là-bas, au-delà du gonflement de l’horizon les déserts du Nouveau-Monde que Chateaubriand évoquait dans sa langue lyrique, gonflée comme une baudruche, scintillante de beauté, dans « Le génie du christianisme ». Juste en arrière de soi, dans le diaphane d’une brume irréelle, le fût noir et blanc du phare de Chassiron, tel une hallucination, une image sortie d’un rêve, une élévation surréaliste à l’orée de l’inconscient, un poème de Mallarmé faisant sa percée symboliste sur l’écran têtu de l’univers fermé des hommes. Car les hommes sont aveugles qui, souvent, s’absentent de la beauté, lui préférant l’impéritie d’une satisfaction immédiate, le repas plantureux dans le luxe d’un hôtel, l’écran de cinéma sur lequel brille l’illusion de la gloire et la figure trompeuse du succès. Mais il faut, maintenant, mieux percevoir ce phare, mieux sentir sa force symbolique, l’amer qu’il constitue pour les marins s’aventurant dans le pertuis d’Antioche semé de quantité de récifs tranchants comme la lame. Voir Chassiron, sa jambe gainée de noir et de blanc, pour le matelot, c’est comme de voir l’Ange bleu, cette envoûtante Lola-Lola qui charme le professeur Rath, cette Marlène Dietrich qui fut ce mythe indépassable, cette entité si belle qu’on ne savait plus si l’on avait affaire à Femme ou Démon, tellement sa présence donnait sens à la vie, la transfigurait en un lieu de joie, sinon de plaisir sans limite.

Apercevoir Chassiron, c’est d’un même empan du regard être l’Ange bleu soi-même, être aussi cette inimitable icône dont André Maynet nous fait le don dans sa manière si singulière. Cette turgescence des choses qui glisse sous la lame simple d’une esthétique heureuse. Un pépiement d’oiseau, un gazouillis au creux du corps, la cymbalisation d’une cigale alors qu’à regarder l’image nous musardons comme Alexandre le bienheureux couché dans son hamac sous le soleil de Provence et que, dans l’eau claire des glaçons, flotte la haute note jaune de la divine absinthe. Il s’en faudrait de peu que, sous l’effet du charme, nous ne devenions Baudelaire lui-même embrassant les vénéneuses et adorables Fleurs du mal. Mais revenons à Sémaphore, cette manière de perdition dans les eaux hauturières lors des pleines eaux lorsque le pertuis devient l’antre même du chaos et que, Marins devenus, nous attachons notre regard de naufragés à l’écueil du rocher, à la poutre de bois qui flotte, à l’étrave qui nous indique la possibilité d’un chemin vers lequel cingler, à savoir exister dans les flots complexes et contrariés de la destinée humaine. Nous sommes là, sur la vitre de l’eau, et nous adressons une supplique muette afin que le regard de Sémaphore sollicité nous gagnions le droit de devenir ses superbes et inconscients rejetons. Alors nous escaladons la jambe gainée de coton, nous jouissons de ses harmoniques en noir et blanc (noir nocturne d’où naît le poème, d’où s’élance la beauté de l’œuvre ; blanc aérien, tache d’aube par laquelle connaître le jour et faire se dilater la membrane de sa conscience), nous frôlons la fente du sexe, la superbe grenade emplie d’une ambroisie à laquelle nous nous abreuvons comme à l’eau de la source (nous en sommes les héritiers), nous escaladons la colline du mont de Vénus (nous entendons le chant des angelots bandant leurs arcs), nous contournons la bonde de l’ombilic (dans laquelle nous voudrions tant nous abîmer !), nous glissons le long des nervures des côtes (que ne sommes-nous ces alvéoles qui vivent au rythme des courants intérieurs, qui aspirent et rejettent les alizés du songe ?), nous hallucinons la double éminence de la poitrine, les pierres dures des mamelons nous en savourons le grain serré, nous en sentons les effluves de café alors que, plus haut, sont les traces des bretelles, ces geôles qui emprisonnent et dissimulent la naturelle splendeur (mais il n’en reste que l’empreinte légère, la mince mémoire comme pour témoigner du geste exact de la libération), nous sommes là, tout en haut, dans la lunule de clarté de Chassiron, dans la cloche de verre où brille l’œil du Cyclope, mais d’un Cyclope amoureux qui indique aux navigateurs le lieu de leur havre et la dimension de la joie. Longtemps nous girons dans les millions de phosphènes de la lanterne magique (ici siège l’intelligence, ici flamboie l’imaginaire, ici étincellent les gerbes de la spiritualité), nous sommes si près de l’essence de l’être, de cet être dans son immense singularité et c’est alors une manière d’ivresse, d’extase, de flamboiement qui s’empare de nous et nous sommes incandescents tout comme les filaments de la lampe qui s’exonèrent de leur prison de verre, dessinent de subtiles arborescences (les ramures du sens gagnant leur aventure célestielle), déroulent un étendard de pure lumière, cette longue flamme pareille à un coton, à un drapeau de prière virginal flottant dans l’air pur du Népal comme pour dire la magnificence de l’instant dans la courbure infinie du monde. Alors nous ne savons plus qui nous sommes, humain ou bien oiseau aveuglé par la puissance de l’azur, parole se déployant dans l’espace, nappe d’air gonflée de signification, fragment de gemme détaché de sa gangue brune témoignant de la nécessaire liaison de la Terre et du Ciel, de la matière et de l’esprit. En réalité, nous ne sommes que cela, une forme de passage, l’étincelle entre deux électrodes, la vibration à peine irisée qui extrait l’aube de la nuit proche, l’espace entre les secondes, le clignotement dialectique naissant de la rencontre du noir et du blanc, l’intime pulsation, l’essor qui pousse notre conscience à gravir les degrés de Sémaphore, cette Déesse dont nous implorons la grâce, un simple regard à l’ombre duquel, enfin reconnus, la pliure de notre être gagnera la voûte sans limite des espaces infinis. Nous sommes sémaphores. Nous voulons demeurer sémaphores. Fût-ce à l’aune d’une minuscule parution, d’un clin d’œil, d’un simple battement de cil. L’extinction de la lampe viendra toujours trop tôt. Nous voulons la brûlure, oui, la merveilleuse brûlure !

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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 09:20
Blanche uniment.

« Mariage (en) blanc ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

« Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin

d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum,

de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant,

que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses ».

 

Gustave Flaubert - Mémoires d’un fou.

 

 

 

 

   Avant que le monde n’existe.

 

   Pouvez-vous au moins imaginer une vaste surface plane, sans début ni fin, un genre de taie immense, vierge, dépourvue de la moindre trace, libre de toute empreinte, semblable à la toile d’un peintre qui n’aurait pas encore subi les assauts du pinceau ou du crayon ? Son essentiel caractère, bien qu’elle ne soit nullement encore affectée d’un prédicat, le silence avec ses boucles, ses ellipses, ses rotations infinies autour de son propre mystère. Mais à quoi donc peut bien penser cette lisse plaine immobile sinon au vertige de sa propre vacuité ? Silence contre silence. Donc absolu se tutoyant lui-même. Mais, en réalité, est-il si confortable d’être dans l’inapparent, l’ineffable, l’indicible, la pure virtualité s’abreuvant au vide qui en tisse l’être ? Bien évidemment, méditant en tant qu’hommes, nous ne pouvons que projeter nos propres inclinations, ourler de notre coruscant désir ce Rien qui n’existe qu’à l’aune de sa propre vacance. Mais, parfois, il suffit de tendre l’oreille de son intellection pour saisir l’insaisissable en son étonnante énigme. Oui, approchez donc, décillez votre âme, faites-en le réceptacle d’une souveraine confidence. Voici que les mailles du silence se distendent. Voici qu’elles se mettent à proférer à voix basse comme des enfants aussi naïfs qu’innocents, sans doute inconscients de la nature de ce qui les habite et les portera bientôt au seuil d’un déploiement. Mince injonction qui s’immisce entre les lèvres blanches pareilles à une fragile porcelaine. Ce qui s’est annoncé, ceci : la blancheur veut connaître la couleur, veut éprouver la vibration de l’arc-en-ciel, faire tourner la roue polychrome de l’exister. Si douloureux de demeurer au centre de ce point fixe et de n’en jamais percevoir le cercle lumineux qui se teinte de bleu le matin, de blanc à midi, de rouge le soir dans la chute du crépuscule. Si éprouvant !

 

   Zeus.

 

   Zeus, tout en haut de l’Olympe, parmi les hauteurs grises des brumes, les déflagrations convulsives des éclairs, les hoquets des nuages, les sourdes rumeurs du tonnerre, les cataractes de pluie, les congères de neige, le vent des bourrasques, la précipitation des trombes, Zeus perçoit tout, y compris les suppliques des humains, les mots cotonneux du silence. Hésiode n’a-t-il pas dit : « L'œil de Zeus voit tout et perçoit tout » ? C’est, en effet, la moindre des vertus que l’on peut accorder à un dieu, surtout lorsque ce dernier est le premier d’entre eux. Donc, le Maître des lieux confia la difficile tâche d’animer le Rien à deux de ses comparses et non des moindres. Nous avons nommé, par ordre d’entrée en scène, le turbulent Dionysos et le sage Apollon.

 

   Dionysos.

 

   Conforme à son caractère aussi rustique qu’impétueux, le dieu des fêtes bacchanales, des excès, de l’ivresse, le dieu de la vigne et des débordements du corps ne pouvait guère faire mieux que d’offusquer le silence, que de métamorphoser la blancheur en ce qu’elle n’était pas, à savoir une débauche de couleurs et de formes sans pareilles. L’on ne sait si le pétulant Vinicole se servit de grappes mûres à souhait, de sève, de sang ou bien d’urine, tous fluides dont il était l’ordonnateur habituel, mais ce dont on s’aperçut sans délai c’est que la toile vierge était bientôt maculée jusque dans ses moindres recoins. S’y illustraient des arborescences complexes, des végétations exubérantes, des nymphes enlacées à des satyres, des boucs aux fragrances musquées, des taureaux à l’énergie noire, des femmes aux croupes rebondies, des hommes aux sexes virils, des êtres hybrides que l’extase emportait dans de bien étranges chorégraphies. Zeus, alerté par tant de démesure, par tant de puissance formelle, par tant de complexités labyrinthiques, par cette fièvre intensément colorée à laquelle Dionysos avait donné sa sève intime, ordonna sur-le-champ qu’on revînt à l’esprit, sinon originel, du moins à une plus juste mesure des choses. Apollon fut donc commis à la restauration de l’œuvre entreprise par son coreligionnaire. Il y avait fort à faire !

 

   Apollon.

 

   Il va sans dire que le divin Apollon commença par annuler tout ce qu’avait fait le tumultueux Dionysos. De son arc d’argent il décocha une flèche qui porta tout au blanc, cette couleur qui n’en était pas une et les contenait toutes du fond de sa réserve. La seconde flèche dessina un objet rituel, sans doute celui qui préside aux cérémonies du mariage, un bénitier accompagné de son goupillon. Sa couleur en était si atténuée qu’on l’aurait dite d’un vieil or inclinant vers le platine. La troisième flèche traça sur le lisse du sol la silhouette du goéland, cette belle harmonie, ce subtil équilibre entre l’écume éblouissante et le galet qui borde le rivage de sa lumière de cendre. Enfin, la quatrième flèche fit se dresser la belle effigie de Blanche, cette manière de déesse qui semblait flotter dans l’ombre d’un regard, dans la fragilité d’une brume, dans l’auréole de clarté, dans l’aura que possède naturellement, avec grâce, la belle âme qui en est l’émettrice. A la contempler, tout ceci paraissait tenir du prodige. La boule des cheveux était une buée en sustentation au dessus du visage si blanc qu’on l’aurait dit de porcelaine, identique à ces poupées qui trônaient sur une antique crédence dans la clarté en demi-teinte d’un corridor élisabéthain. Les épaules étaient une étole si pâle, sans doute destinée à l’accomplissement d’une liturgie intime. Tout ceci fleurait tellement le recueillement, l’exception de vivre, le sacré et l’on demeurait interdit à l’entrée de la citadelle inconnue. Etait-elle au moins réelle cette jeune Eclosion ? Elle était à peine née. Avançant dans la vie sur la pointe des pieds, telle une ballerine. D’ailleurs n’était-ce pas une blanche chorégraphie ourlée de solitude que cette persistance à être dans le dénuement, l’à-peine diction d’un songe, la fuite dans la fente du temps, la nuance grise, illisible de l’espace ?

   On était captivés. On était cette double pointe brune des seins, ces sémaphores discrets demandant en silence. On était cette fosse minuscule du nombril et l’on entendait son propre glougloutis de source, cette lointaine effervescence pareille à une voix pliée dans l’ombre d’une crypte. On était la douce faille du sexe cernée de rosée, cette double éminence qui fuyait à même le haut des jambes comme pour chercher refuge dans la virginité, cette assurance de demeurer en soi, dans le réconfort de son bastion, de s’abriter des regards, de la curiosité, des fictions qui pouvaient s’y inscrire à la manière d’une douloureuse effraction. On était les deux globes des genoux, ces impénétrables planisphères qui ne voyageaient qu’à l’aune de leur fermeture. On était, enfin, ces fines chevilles qui disparaissaient dans l’imperceptible matière fluide d’un étang comme si la question de l’être se refermait dans cette évanescence même.

 

   Blanche en sa blancheur.

 

   Apollon avait rempli sa mission au-delà de toute mesure. N’était-il pas ce dieu de l’harmonie universelle, céleste et terrestre à la fois, ce dieu investi du sens du rythme ? Il avait célébré la blancheur, tel le symbole inégalable qui se révélait au regard des Attentifs. Oui, le BLANC comme tremplin des significations. Le blanc comme langage en son attente. Le blanc comme signe premier avant que ne paraissent les autres signes, la beauté, l’amour, l’art en ses infinies déclinaisons. « Quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme », nous suggérait Gustave Flaubert. Sans doute visait-il la même finalité. Le sans-parole, le sans-forme, tels que donnés dans l’amplitude de la blancheur, c’est l’ouverture même à l’être selon sa polyphonie, sa polychromie, son inépuisable chatoiement. Il n’y a que les Inquiets et les Pressés qui réclament l’éventail des teintes, la corne d’abondance des odeurs, la multitude des saveurs, le fourmillement des choses en leur don prodigieux. Alors ils se précipitent. Alors ils choisissent la première forme venue, le premier désir, la première certitude d’être rassasiés : telle fleur, telle amante, telle couleur dont ils font leur emblème pour la vie, comme s’il y avait péril à ne pas posséder dans l’immédiateté de la décision. Ils sont haletants sur le bord du vide. Ils sont assoiffés sur la margelle de la fontaine. Ils sont dans l’urgence d’être.

   Oui, Apollon, ce dieu sublime, sans doute le plus précieux de tous avait œuvré depuis le centre de son génie en direction de ce qu’il avait à saisir d’essentiel. Il avait posé le BLANC comme le fondement premier à partir duquel tout trouvait sens et pouvait rayonner tel l’arc d’argent qui était l’un de ses attributs les plus remarquables. Voici que le blanc délivrait toute sa merveilleuse teneur, se montrait en tant que la manifestation la plus subtile dont le réel pouvait témoigner. Apollon n’était-il pas brillant comme la Lune dont la livide blancheur signe l’irremplaçable présence dans la nuit tachée d’encre ? Dieu solaire, ne diffuse-t-il point cette éclatante couronne pareille à la neige ? La grande étoile qui règne au milieu du ciel possède toujours cette lactescence inaltérable. « Couleur » céleste par excellence. Le rouge, le jaune qui, dans le cours de la journée en modifient l’aspect, ne sont nullement des propriétés immanentes à leur objet, seulement des variations terrestres en altérant la pure manifestation. Unique vibration du blanc. Parmi les animaux consacrés à Apollon, que dire du majestueux dauphin, que convoquer pour décrire les cygnes sacrés qui firent sept fois , en chantant, le tour de l’île flottante, sinon porter à la vision le reflet irisé, opalin dont le dieu diffuse à l’envi l’énergie inépuisable ? Ne vient-il pas du pays des Hyperboréens, là où brille l’astre du jour, où s’élèvent les cathédrales d’ivoire des glaciers, ces géants qui redoublent l’esprit de la blancheur en raison même de leur transparence ?

 

   Tant d’immaculée présence.

 

   Mais combien nos arguments sont faibles au regard de la riche symbolique apollinienne. Combien notre vue est prise de cécité à seulement essayer de scruter tant d’immaculée présence, tant d’irradiation immédiate. Le registre divin est si éloigné du nôtre qui balbutie et cherche laborieusement, dans les mots parfois épuisés d’avoir trop servi, le lexique fabuleux qui permettrait d’en approcher la quintessence. Nous sommes parfois aussi grossiers et rustauds que Dionysos chevauchant son bouc ou son âne à la recherche de quelque outre emplie de vin afin de connaître les promesses magiques de la « dive bouteille». Ce détour par la mythologie n’avait pour but que de porter à la lumière (dont Apollon est le parfait blason), d’abord la beauté simple d’une œuvre, ensuite de faire du BLANC la source d’une brève réflexion. Disant ceci, la nécessité de partir de la simplicité de ce qui se soustrait en s’offrant (peu sont sensibles à la valeur du blanc), nous naviguions de concert avec ce grand réaliste au regard si lucide, magnifique prosateur de « L’éducation sentimentale ». Nous ne faisions que souligner la chose informelle, qu’évoquer la pureté d’un parfum, porter au regard la certitude de la pierre, distiller un chant sans doute inaudible, invisible. C’est de tout cela que le blanc est porteur, souvent à notre insu. Nous naissons tout juste à en deviner la singulière faveur. Toujours nous attendons l’aube (étymologiquement « blanc ; « clair »), cette première levée d’une écume dans la joie de l’heure. Mais, parfois, ne le savons-nous pas !

 

 

 

 

 

 

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21 septembre 2020 1 21 /09 /septembre /2020 10:10
Chercheur d’or.

« L’or des sables »

Photographie : Sophie Rousseau

En incipit de cet article un résumé du magnifique « Chercheur d’or » de Le Clézio. Rarement un auteur a su écrire avec autant de bonheur l’itinéraire d’une quête. Moins celle de l’or que celle d’une trace, d’une empreinte que laisse dans l’imaginaire le passage d’un aïeul, ce mystérieux et aventureux grand-père inscrit dans une légende dont il est tentant de retracer le parcours. Dans « Voyage à Rodrigues » l’écrivain revenant sur les lieux où se sont déroulés les événements du « Chercheur », c’est un état d’âme qui resurgit, une inclination à retrouver, par delà le temps, cette ombre fugitive qui rôde à la manière d’une obsession :

«Ai-je vraiment cherché quelque chose ? J'ai bien sûr soulevé quelques pierres, sondé la base de la falaise ouest, à l'aplomb des cavernes que j'ai repérées à mon arrivée dans l'Anse aux Anglais. Dans la tourelle ruinée de la Vigie du Commandeur (peut-être une ancienne balise construite par le Corsaire), dans les étranges balcons de pierres sèches, vestiges des anciens boucaniers, j'ai cherché plutôt des symboles, les signes qui établiraient le commencement d'un langage. Quand je suis entré pour la première fois dans le ravin, j'ai compris que ce n'était pas l'or que je cherchais, mais une ombre, quelque chose comme un souvenir, comme un désir (4° de couverture. « Voyage à Rodrigues ». JMG Le Clézio.)

Puis le résumé du « Chercheur d’or » - 4° page de couverture :

« Le narrateur Alexis a huit ans quand il assiste avec sa sœur Laure à la faillite de son père et à la folle édification d'un rêve : retrouver l'or du Corsaire, caché à Rodrigues. Adolescent, il quitte l'île Maurice à bord du schooner Zeta et part à la recherche du trésor. Quête chimérique, désespérée. Seul l'amour silencieux de la jeune «manaf» Ouma arrache Alexis à la solitude. Puis c'est la guerre, qu'il passe en France (dans l'armée anglaise). De retour en 1922 à l'île Maurice, il rejoint Laure et assiste à la mort de Mam. Il se replie à Mananava. Mais Ouma lui échappe, disparaît. Alexis aura mis trente ans à comprendre qu'il n'y a de trésor qu'au fond de soi, dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde. » (4° de couverture - Le chercheur d’or- JMG Le Clézio.)

Enfin la liaison entre les deux œuvres (dans JMG Le Clézio, « Le chercheur d’or » - Diane Barbier) :

« Du réel à sa transposition fictionnelle – Le passage de Voyage à Rodrigues, œuvre de l’identité généalogique, à la fiction du Chercheur d’or où s’exprime le personnage Alexis L’Etang, manifeste une fascination pour le miroitement identitaire. En effet, bien que s’établissent des correspondances claires entre le réel biographique et la fiction, une savante stratégie de brouillage vient compliquer les catégories et estomper les frontières.

La première correspondance concerne le lieu. Au domaine de l’Enfoncement du Boucan correspond le domaine réel d’Euréka. Ensuite dans Voyage à Rodrigues, le grand-père Léon Le Clézio, chercheur d’or, consacre une trentaine d’années de son existence à cette recherche dans l’île de Rodrigues, tandis que sa famille réside à Maurice. Parallèlement dans Le Chercheur d’or, ce statut de prospecteur échoit au narrateur Alexis L’Etang. Ainsi, ce lien entre l’aïeul et le personnage fictif est conforté par la dédicace du roman : « pour mon grand-père Léon ».

Ecriture en forme de parabole qui, du réel à la fiction et de la fiction au réel, (le vrai lieu de l’écrivain) s’essaie à dire le trésor « au fond de soi », pour évoquer aussi la voie conduisant aux « symboles », aux « signes », au « souvenir », au « désir ». Tout un itinéraire qui, partant d’une esthétique (beauté et pureté de l’écriture, limpidité originelle des paysages), s’achemine lentement vers une éthique(c’est à la rencontre d’un personnage aimé que le narrateur destine sa recherche) avec le constat que le seul or à considérer se trouve « dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde ».

Le bref article qui suit voudrait témoigner, à sa manière, de ce voyage en direction de valeurs existentielles, les seules par lesquelles connaître son être singulier, celui des autres aussi, avec un coefficient de vérité suffisant pour que la tentative en vaille la peine et s’affirme comme la poursuite d’une entreprise éthique, la seule qui soit douée d’un sens. La belle photographie de Sophie Rousseau en constituera le tremplin esthétique.

Matin - La plage est immense qui court d’un bord à l’autre de l’horizon. On est seul sur la grande dalle de ciment avec la seule présence de la rumeur de l’aube. A peine la levée d’une parole dans l’air tissé de silence. L’heure est propice au recueillement dans le bleu qui lave le ciel, le dissout dans la pureté. L’âme est assagie qui ne demande rien que ceci : la contemplation de ce qui va venir et apporter aux hommes la paix d’un jour nouveau. Il y a beaucoup d’espoir dans la venue de l’heure. Les humeurs, poncées par la nuit encore proche, sont au repos. Les grands oiseaux sont à peine éveillés. Les rues sont calmes. Les places sont libres, seulement habitées par le rythme ajouré des bancs. C’est comme la parution sur une terre originelle, un genre de paradis encore accessible aux hommes. On pourrait imaginer, sans peine, au travers d’une brume diaphane, la présence de bouquets de palmiers agités par un vent léger, un lac impalpable qu’entoure une verte oasis. Ou bien l’on pourrait se trouver au centre du « Jardin des délices » d’un Jérôme Bosch avec ses montagnes bleues au loin, ses animaux pareils aux sages figurines d’une naïve arche de Noé, sa fontaine aérienne où se perchent des oiseaux, ses eaux aux reflets oniriques, Adam et Eve aux corps si proches d’un albâtre qu’on les croirait sur le seuil d’une existence, êtres de lumière si peu habités de chair, si peu enclins au péché. La réserve en soi avant que ne s’allume la folie des hommes. L’or est loin qui fait ses clignotements, ses feux délétères, lance ses étincelles d’envie.

Midi - L’étoile blanche est au zénith qui bouillonne, fait ses cataractes de feu. Le ciel est zébré d’éclairs verts, les montagnes sont décolorées et c’est tout juste si l’on aperçoit les habitations des hommes, vague lueur rouge et blanche dissimulée derrière l’épaule d’une colline. Devant est le champ de blé qui ondule dans un crépitement d’or. Le moissonneur est là avec sa faucille qui coupe les tiges, lie des gerbes. Ce qui est décrit ici est le tableau de Van Gogh, « Le moissonneur », cette ode à la lumière, à son ruissellement, l’exaltation qu’il y a à être vivant, là, au milieu de la fournaise. Certes l’or est là, immensément disponible. Il rutile. Il dit sa majesté. Il assoit son royaume. Mais le moissonneur (le grand-père Léon Le Clézio-Alexis L’Etang) ne saurait le saisir, l’or, par le simple fait d’en être débordé, submergé telle une luxueuse marée qui pourrait l’engloutir à tout moment. Puis l’intensité est trop forte, la clameur trop intense qui inonde les yeux de sueur et invite à la sieste, au repos. Il y a trop de lumière, trop d’énergie. Chercher de l’or suppose la cachette, le message crypté qui y conduit, la veine de limon noir où reposent les pépites dans une gangue d’obscurité. L’heure zénithale n’est qu’incidemment l’heure de l’or. Seulement une apparence. Seulement une illusion, le reflet de l’immense orgueil qui s’empare de l’homme lorsque son désir devient rubescent et s’écoule dans la manière d’une flamme. Cécité qui clôt les yeux avant même qu’ils ne se mettent en quête d’une richesse, se disposent à la gloire. Dans l’heure de midi la plage est déserte que les hommes délaissent. Ils sont au creux de leurs tanières pareils à des chiots pliés sur leurs corps douloureux, anesthésiés par une fureur de vivre qui les annihile, les terrasse, a raison d’eux, de leurs envies de possession, de leur volonté de domination. Être en quête de la richesse suppose le recul, la longue méditation qui conduit dans l’antre flamboyant des fantasmes, fouette les reins, stimule l’esprit qui n’a, dès lors, nul repos, nulle halte où faire silence et songer à la nature de ses actes. L’heure de midi est préparatoire. Il faut avoir longuement été privé de son désir pour qu’il réclame à nouveau, jette dans le sang ses scories, fasse ses lacs de plomb et de mercure, ses rutilances de lave. Or, le jour, le fleuve de feu qui s’écoule sur les flancs du volcan n’est pas visible. Il faut la nuit. Il faut l’encre. Il faut la suie dans laquelle l’or tracera son sillage de comète, inscrira son hiéroglyphe, poinçonnera l’âme de son ineffaçable empreinte. Un sceau pour l’homme assoiffé de richesse.

Soir - « Le ravin : le soir, lieu sombre, hostile. Le matin, encore froid, et sur les roches usées, schistes pourris par le temps comme à Pachacamac, l’humidité de la nuit perle goutte à goutte, fait un nuage invisible, une haleine. A midi, quand toute la vallée brille au soleil, le fond du ravin reste frais, mais d’une fraîcheur moite qui sourd de la terre et ne calme pas la brûlure du ciel. C’est surtout vers la fin de l’après-midi que le ravin est difficile. Alors je m’assois à l’ombre du grand tamarinier qui a poussé sur le côté droit du ravin, près de l’entrée, en attendant que le soleil se cache derrière les collines. La chaleur et la lumière entrent à ce moment jusqu’au fond du ravin, éclairent chaque pouce de terrain, chaque coin, saturent la roche noire. J’ai l’impression que par cette plaie le tourbillon de lumière pénètre à l’intérieur de la terre, se mêle au magma. Je reste immobile, la peau de mon visage et de mon corps brûle, malgré l’ombre du tamarinier.

Alors je ressens bien la présence de mon grand-père, comme s’il était assis là, près de moi. Je suis sûr qu’il est assis ici, sur cette roche plate entre les racines du tamarinier ». (Voyage à Rodrigues).

C’est le soir, lorsque les ombres sont proches, que l’ardeur solaire retombe, que la terre repose dans son linceul de ténèbres que l’or se laisse apercevoir tel qu’en lui-même l’écrivain le recherche inconsciemment. Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas du trésor du Corsaire, du rêve de l’enfant qui court après les pépites d’or et construit par anticipation le fastueux palais dans lequel il assurera sa puissance et étendra la splendeur de son règne. Tout homme porte en lui cet étincelant archétype qui le nimbe de gloire et le fait resplendir bien plus haut que son essence ne l’y autorise. Amplitude de l’ego artisanal, matériel, orfèvre dont tirer l’assurance d’exister jusqu’à l’acmé de soi dans une manière d’éternel flamboiement. A vivre il y a toujours une ivresse qui fait feu de tout bois : la plongée dans l’extase du peyotl, la passion du jeu, les aventures de l’amour, les fascinations du pouvoir. Seulement tout ceci est si factice que la source tarit souvent dès les premières gouttes. Alors quelle autre ressource que celle du rêve, son espace de surréalité, sa dimension cathartique au travers de laquelle panser les plaies du jour, les insuffisances à être ou, à tout le moins, jugées telles.

C’est le soir et la lumière baisse. Le soleil est une grosse boule à l’horizon, un œil cyclopéen fatigué de prodiguer sa flamme, de semer ses rayons pareils à des filaments de safran incandescent. Quelques passants errent sur la grève, les mains en visière au-dessus de leurs fronts tachés de vermeil. Le regard a du mal à confronter cette débauche dorée qui court à ras du sol comme un miel trop riche, un nectar venu possiblement de quelque Olympe. C’est si intimidant de se trouver face à tant de beauté et d’être démuni comme un enfant surpris par un cadeau trop grand pour lui. La beauté a ceci de particulier qu’elle initie un bouleversement, produit un genre de renversement des choses. Le soleil venant à l’encontre, sublime donation de la Nature dont nous ne mesurons qu’imparfaitement combien ce phénomène est rare, précieux, quand bien même il se renouvellerait tous les soirs dans cette unique splendeur. Soudain il y a basculement qui n’est autre que celui de l’esthétique se métamorphosant en éthique. Le beau comme mesure de toutes choses qui nous reconduit à une juste observation de ce qui nous fait face avec sa charge de sens irremplaçable, son immense déclamation d’un bien dont, toujours, nous pouvons être porteurs : il s’agit d’une simple décision de l’âme de se confronter à sa propre essence. Les sirènes de l’envie, les tumultes d’une grandiloquence mondaine passent sous le seuil de l’horizon, rejoignant la densité illisible des ombres. Tout comme l’écrivain assis sur le bord du ravin qui ne perçoit plus les aventures de ses personnages comme de simples diversions mais à la façon d’une vérité à connaître dans l’instant, cette relation intime aux êtres, cette allégeance aux choses qui chantent et font naître la poésie. Le réel palpable a remplacé le lointain et superficiel picaresque, celui en quête d’un pouvoir sur le monde. Ici on est au cœur du sujet. Ou plutôt au cœur des Sujets. Du Regardant. Du Regardé. Du Regardant qui aperçoit, au loin, dans la dorure du jour, ce que depuis toujours il cherchait : sa façon d’apparaître en lui-même, sa perception de ceux qui lui sont chers dont il ne peut plus appréhender que l’impalpable souvenir, la silhouette ornée de légende, l’existence ourlée d’une si belle fiction qu’elle se substitue à toute autre réalité. Du Regardé. Alors à défaut de posséder Celui qui fut, on l’écrit, on le pose comme une précieuse pépite sur le bord du livre et l’on attend d’être soi, enfin rassemblé, jusqu’à la limite extrême de la lumière là où s’allument les clartés de l’art, là où meurent les feux parmi une infinité de ruisselets, de méandres qui nous disent le filon à explorer, en nous-mêmes, nulle part ailleurs.

Ce que la belle photographie de Sophie Rousseau nous dit en glacis dorés, en rutilances crépusculaires, en reflets couchés sous la lumière, Le Clézio nous le conte à sa manière dans cette si belle langue poético-évocatrice qui n’est jamais que la mise en mots de présences qui furent et demeurent au ciel de l’être, telles de lointaines comètes émettant depuis leur réserve stellaire cette lumière venue de l’infini.

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 07:36
La dernière femme.

"Guerre et paix".

Photographie : Katia Chausheva.

[Brève incise servant de prologue. Le texte qui vous est proposé aujourd'hui, doit être considéré selon la perspective d'une fable eschatologique indiquant la fin dernière de l'homme en raison de sa propre surdité quant aux propos de philosophe-prophète. Dans "La dernière femme, on reconnaîtra aisément l'allusion au "Zarathoustra" de Nietzsche. Cependant, que l'on n'aille pas imaginer que l'humaine condition soit jugée à l'aune de ses inconcevables irrésolutions, ces dernières fussent-elles une réalité quotidienne. Ce texte, il faut en prendre acte comme on le ferait d'une antiphrase, le contenu apparent faisant appel à un autre contenu sédimenté, rendu inapparent à force d'habitudes et de schémas de pensée séréotypés. C'est bien la grande variété de l'homme qui le porte à son éminente singularité parmi les confluences de l'exister. Miroir à double face, l'une de lumière, l'autre d'ombre. Faces ne jouant jamais qu'en mode dialectique, ce qui, déjà est amorce de vérité.]

« Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme. »

Nietzsche - "Ainsi parlait Zarathoustra."

C'est ainsi que cela avait commencé. De grandes fissures blanches avaient lézardé le ciel que des vols d'oiseaux funèbres avaient recouvert de leur intempestive agitation. Pliures d'ébène des freux cisaillant l'air, giclures noires des choucas, perdition glacée des corneilles et leurs cris déchirant l'espace. Il n'y avait plus d'horizon, sauf cette vague lueur de barre de néon faisant ses clignotements au ras de la poussière. Sur les rivages dévastés, les boules des rochers avaient frappé et les giclures d'eau faisaient leurs grises litanies. Une seule longue plainte glissant sous de rares copeaux d'azur. Car le bleu avait déserté l'eau et c'était, partout, couleur de limon et flaques pareilles à la densité du plomb, à la rugosité de l'écorce. Les océans, à perte de vue, étaient cette flasque agitation de masses informes, chaotiques, prises de nausées et d'étranges oscillations. Cela raclait longuement le socle de la terre, cela arrachait le moindre copeau d'argile, cela voulait dépecer et manduquer l'inconséquence du monde. Cela usait jusqu'à l'os et les collines moussues, les longues mesas de latérite, les vagues des forêts pluviales, les cimaises des canopées, tout ceci était devenu un genre d'os de seiche que des oiseaux de mer auraient ravagé de leur bec acéré comme la peste. Les claquements, on les entendait, semblables à de lourdes prémonitions. Cela faisait des millénaires que s'agitaient en tous sens ces manières de sourdes paraboles, cela faisait une éternité que les choses de la nature disaient l'urgence du jour, la clôture de la nuit, la vastitude des océans à parcourir le monde, la nécessité du vent à essaimer sur la face de la terre les paroles du doute, mais aussi de l'apaisement, du repos, de la nécessaire pause. Du suspens.

C'était cela qu'il aurait fallu faire, démonter la grande mécanique stellaire, bloquer les rouages, y jeter une poigné de mica blanc, faire s'enrayer les cliquetis, arrêter la marche des pignons, souder les balanciers et regarder, au loin, là où les yeux auraient vu un semblant de vérité, où se serait allumé le sémaphore de la raison. Mais non, seule l'obstination avait prévalu, seul le comblement du désir immédiat, seule la bouche grande ouverte, la suceuse de nutriments de volupté. L'abîme toujours disposé à remplir l'outre de l'envie jusqu'à combler la faille de l'exister. La cécité était partout qui projetait son ombre sur le désastre levé des arbres, sur la face cachée des montagnes, sur les fleuves qui ne jetaient plus d'étincelles sous le soleil. L'étoile blanche porteuse de sens, on ne la voyait plus qu'au travers d'une bouillie couleur d'étain, comme si elle avait été prise dans un bloc de résine dense, immense insecte aux pattes repliées sur la croûte informe de l'abdomen. La lune ne faisait plus son gonflement blême qui illuminait les faisceaux étoilés des villes, elle ne pénétrait plus les artères peuplées du déplacement de milliers d'insectes aux pattes pressées, aux mandibules fornicatrices et sombrement rédhibitoires. Plus rien, désormais ne s'illustrait à titre de sustentation. On en était réduit à se phagocyter soi-même sous le regard éteint d'un astre gibbeux perdu dans les rets de sa propre incompréhension. Tout se repliait dans une conque d'ennui, tout marchait à rebours vers une manière de non-sens originel. La terre avait retourné sa peau. Écorce d'orange ne montrant plus que sa chair blanche, révulsée, compacte, sourde. Dans son ventre ombreux, dans la densité de ses replis dermiques, dans la convulsion de ses membres de pierre, la rétroversion avait eu lieu, la vulve avait éclaté libérant ses milliers de rejetons mortifères. Longues souillures de soufre, germinations de calcite, bourgeonnements de lave, éruptions de magma, girations de cendre noyant tout dans une même indistinction. Plus rien de visible, sinon cette dispersion morainique faisant ses infinies catapultes dans toutes les directions de l'espace. Dans les termitières humaines, on s'agitait, on déplaçait son corps annelé aussi vite qu'on le pouvait, on mastiquait patiemment la terre de latérite, on scellait à la hâte toute cette sale vomissure issue des entrailles de la mère nourricière, mais le navire prenait l'eau de toutes parts, mais les minces occlusions d'argile cédaient sous la fureur. On se réfugiait tout en haut du cône de poussière et de salive mêlées, on faisait longuement vibrer ses antennes en signe de protestation, on faisait onduler son corps de gomme, on repliait ses pattes en forme de prie-Dieu, semblables à la position hiératique de la mante religieuse, mais tout était vain alors que la perdition irrémédiable s'annonçait comme l'hypothèse la plus probable. Il n'y avait plus d'issue. Décidément, nul homme ne mettrait plus au "monde une étoile dansante". D'ailleurs, d'hommes l'on ne voyait plus de trace, sinon quelques giclures de-ci, de-là, éparpillées au quatre vents de l'ennui. Pour solde de tous comptes. L'on avait beau chercher, rien ne se dévoilait plus selon le rythme de quelque arborescence anthropologique. Partout du refermé, du lourd, du plomb en fusion. Partout de l'irrespirable, de l'inconcevable, de l'aporétique, en gelée, en grappes arbustives, en amas incoercibles, irréductibles, chaînes infinies d'œufs de batraciens réduits à leur propre hémiplégie. L'on avait voulu ignorer jusqu'à l'imbécilité native les paroles du philosophe à la moustache ombrageuse. L'on était demeurés sourd aux imprécations de Zarathoustra, l'on avait voulu suivre sa propre loi autodestructrice bien au-delà de toute raison. Et voilà ce qu'il était advenu de l'homme : cette espèce de méduse flottant dans les eaux glauques de la folie. Mais la folie-d'en-bas, celle qui ne laisse voir d'elle que ses membres atrophiés, ses pieds gourds, ses varicosités incestueuses - chair se nourrissant de sa propre chair -, ses mollets adipeux atteints de sombre déliquescence. La folie-d'en-haut, celle du penseur inquiet, on n'avait voulu en faire qu'une déraison bilieuse, une simple excroissance de chair, une protubérance prête à rendre son pus, à inonder la sérénité des bien-pensants de son acide formique. Mais combien l'on s'était trompés, mais combien on avait été réduits par une vision basse, entachée d'hémianopsie, laquelle ne voyait que la moitié du monde, cette face spectaculaire et grimaçante, ce miroir aux alouettes faisant ses mille éblouissements alors que les consciences abusées finissaient leur ignition sous les auspices d'un piètre feu-follet, pas même l'éclat du lampyre dans les complexités de la savane. Longtemps, en soi, dans le plus intime de son intériorité, l'on avait porté un chaos, mais un chaos que l'on n'avait pas eu la force ou bien le courage, ou bien la lucidité de disposer en cosmos afin qu'une étoile, un jour, pût naître au ciel du monde. Le chaos, cette furie dionysiaque rivée au profond du corps, si près des pulsions primitives, si près de la brûlure définitive des archétypes, de la puissance tutélaire des énergies fondatrices, jamais on n'avait pris soin de l'endiguer en aucune manière. Les passions, les furies de posséder, les envies urticantes, les démangeaisons rhizomatiques de l'orgueil, les prurits de la gloire, les eczémas de la cupidité, les impétigos éruptifs de l'ego, on les avait laissés croître, à son insu, à bas bruit, comme une sale fièvre et voici que, maintenant, l'éruption avait eu lieu qui avait terrassé les bousiers roulant au-devant d'eux leur boule étroite et confusionnelle, leur piètre existence en forme de boomerang, leur yatagan vengeur qui les rattrapait et les frappait dans le mitan du dos ouvrant toutes sortes de ruisseaux sanguinolents, élevant des cairns obséquieux de chairs tuméfiées.

"Je vous le dis : vous portez en vous un chaos."

Cette exhortation du philosophe à réveiller l'humanité endormie, une seule femme l'avait entendue, "La dernière femme" qui vivait sur les hauteurs d'une caverne à la manière de Zarathoustra, cet éveilleur de conscience "pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. " Et cela, "que la semence lève", la Solitaire en avait eu, toute son existence, une conscience aiguë, proche d'une maladie, une fièvre interne, des vertiges, de longs frissonnements qui soulevaient sur sa peau une théorie de picots. Des graines en attente d'éclosion, des graines levantes disposées au métabolisme universel, des graines gonflées de sève qui tendaient leur fragile coque aux faveurs de l'héliotropisme, qui se hissaient sur leur partie la plus érectile afin qu'à leur contact le sens s'inscrivît à même la promesse dont elles étaient porteuses. Partout, sur la terre, au creux des frais vallons, sur l'épaule souple des collines, dans les cannelures des villes, dans les demeures de ciment aux fenêtres étroites, des milliers de graines contiguës faisaient leur chant de levain, leur comptine de mie odorante, leur fable de croûte disposée à l'accueil de ce qui croissait et se multipliait parmi les sutures et les entrelacs du chaos. Seulement les graines n'étaient pas sorties de leur pénombre originelle qu'elles se dispersaient en une multitude d'affairements multicolores, en une myriade d'éblouissements polyphoniques, en un étoilement de gerbes luxuriantes. C'est de là, de cette occupation constante, de cet aveuglement à suivre le sillon tracé par le destin que naissait la surdité primordiale, celle qui ne pouvait se terminer que dans les affres des fosses carolines, un pieu traversant l'anatomie suffoquée. C'était toujours pareil : la finitude sur laquelle on venait s'empaler comme de frêles insectes sur l'aiguille illisible de l'entomologiste. Et, au-dessous de soi, la mutité compacte de la plaque de liège et, au-dessus de soi la vitre glauque du ciel au goût de formol. Tétanisés avant même d'avoir terminé leur métamorphose, ainsi étaient "les hommes de bonne volonté", une aile clouée au pur désir de commencer, une autre rivée à la hâte d'en finir. Entre les deux, la simple histoire d'une vacuité redoublée de la symphonie achevée d'une vanité constitutionnelle.

Mais, déjà, il a été assez dit de ces piétinements dans les contingences mondaines, de ces nages de carpes koï au ventre gonflé s'échouant sur les sables de leur incomplétude, de leur impuissance à être. A paraître seulement, comme les marionnettes que l'on range dans le corridor obscur des coffres une fois le spectacle terminé, le castelet replié sur son mutisme éternel. Il y avait mieux à faire que de renoncer et de confier le vestibule étroit de ses lèvres au baiser gluant et fade de la mort. Infiniment mieux à faire que de confier son corps à la première irrésolution venue. Voici ce qu'il fallait faire, que la Solitaire avait placé en exergue de sa fragile traversée parmi les hommes. Un matin de claire lumière, avant que ne survienne l'irréparable chute, elle avait gagné le sombre des garrigues, là où la végétation cédait la place au silence des pierres. L'air était doux, parfumé de romarin et gonflé d'iode. Quelques senteurs de lavande se détachaient des touffes mauves, posant ci et là leurs touches étoilées. Solitaire avait emprunté le vallon qui sinuait en de profondes gorges, des bouquets de pins torturés par le vent s'accrochant aux plaques de gravier blanc. Le silence était partout, seulement troublé, parfois, par le grésillement d'un insecte, la dilatation d'une pierre sous les premières butées de lumière.

Solitaire n'avait emporté rien d'autre que son corps plié dans un linge sombre, son esprit ouvert aux quatre vents, son âme déployée en une infinie compréhension du monde. C'était cela qui suffisait : le déploiement et de s'y confier comme l'arbre s'incline sous la risée du vent. A mesure qu'elle montait, l'air se dilatait, touffeur paraissant vouloir précéder l'orage. Solitaire en était alertée de l'intérieur, à la manière d'une flamme qui aurait fait son étincelle attisée par la seule conscience d'être et le bonheur d'y résider avec simplicité. Tout dans l'immédiate donation des choses. Tout dans l'évidence claire de cela qui surgit et ne demande qu'à paraître. La plénitude était là où l'on voulait bien la laisser éclore, se développer, coloniser l'air libre, étaler ses rémiges comme celles des oiseaux maritimes, ces forteresses de plumes qui toisaient les hommes du haut de leur dérive hauturière. Cela à faire, dans l'urgence du jour, sous les coulées de clarté, dans les nappes ouvertes du calme souverain. Car, pour parvenir simplement à soi, il y avait cette exigence de retirement, cette exclusion de tout ce qui entaille et brûle les yeux, obture la bouche, scelle les dents en une barrière blanche infranchissable. C'est de l'intérieur même de son corps de chair et de sang que tout partait, faisait sens et ricochait sur les fondations du monde. On était ivre et l'on sentait cette manière d'étourdissement gagner lentement l'eau de ses cellules, imprégner l'éponge poisseuse de son ventre, faire sa longue déglutition sur le massif des cuisses, cascader vers l'aval du temps jusqu'à ce lieu qui s'appelait naissance, qui se nommait origine. Un seul long et voluptueux mouvement, une seule longue irisation des choses jusqu'en leur ultime épreuve, jusqu'à la première respiration gonflant les alvéoles, identiquement au gain métaphorique de la conscience. Alors tout pouvait arriver puisque l'on était parvenu de l'autre côté de ce qui nous attachait au môle étroit des contingences et l'on flottait infiniment dans sa carlingue de peau, immense nacelle suspendue au-dessus du vide, altitude insubmersible - jamais personne ne pourrait nous y rejoindre -, incommensurable dimension par laquelle toutes choses signifiaient intensément, avec l'éclat de la lampe à arc. C'était cela, ce sentiment d'exclusion hors de ses propres frontières que Solitaire était venue chercher, dans ce lieu d'indifférence au monde, de pure sensation girant autour d'un genre d'absolu. Soi et rien d'autre qui attache, contraint, amenuise, réduit, amène au bord d'une possible réalité. Soi contre soi sans épaisseur qui dénature, altère, ment, pousse à la fuite et au recel. Pure transcendance de son être dans sa forme achevée, autrement dit remise immédiate dans la finitude, extinction de la voix, voilement des yeux, abolition de l'ouïe, glaçure des membres jusqu'en leur banquise ultime. Puis, rien.

Soudain, il y eut une immense craquelure, une faille s'ouvrant d'un abîme à l'autre, un basculement de la terre, des cataractes de nuages, des flots s'écoulant sur les dalles des villes, dans les goulets étroits des tunnels, genre de déluge reprenant en son sein ce qui, un jour, fut confié aux hommes. Là-bas, au fond des vallées, se laissaient entendre une longue plainte, un sinistre hurlement portés par des hordes de vent, une impétueuse imprécation semblant venir du ventre même des agonisants, à moins que ce ne fût la terre elle-même qui proférât quelque condamnation définitive : Malheur ! … Puis un suspens, une hésitation, une respiration ample comme celle d'un prophète … Les temps sont proches … les précautions oratoires dissimulant une supplique … où l’homme ne mettra plus … les sombres résonances d'une incantation … d’étoile au monde. … Malheur ! … comme la répétition en écho d'une malédiction définitive … Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, … les tremblements d'une imprécation … qui ne sait plus se mépriser lui-même. … la monstration de ceci qui résiste et trace la voie du destin, la seule possible, la dernière à choisir afin qu'un accomplissement ait lieu : Voici ! Je vous montre la dernière femme. »

Dans l'éclat de fin du jour, du dernier jour, voici que, parmi les nuées s'élevant comme des trombes de poussière, alors que les derniers hommes s'abîmaient dans un unique maelstrom les effaçant aux yeux du monde, voici donc que paraissait la dernière femme, hiératique sculpture suspendue dans l'espace étroit d'une rare lumière, déesse sublimée par le destin, possible rédemptrice de "l'insoutenable légèreté de l'être", figure emblématique de ce qu'aurait pu être l'aventure humaine si elle avait été saisie de la plus élémentaire des sagesses qui fût. En elle, encore, quelques traits de ce qu'avait été une ineffable beauté, une grâce au-delà de toute nomination, une poésie terriblement vacante qui attendait qu'un verbe surgisse à nouveau, un visage à l'épiphanie lunaire, la trace du feu et de la cendre, une découverture de l'épaule si semblable à la douce apparition de la dune sous les cendres du volcan, le début d'une gorge laiteuse, tellement friable, inclinant à disparaître dans les complexités de la vêture, puis, vers l'aval, une perte dans le fusain et le tracé flou de la pierre noire. Tout ceci était si troublant, si teinté de réalité fauchée en plein vol. C'est ainsi, il en est de la beauté comme de toute mélancolie, elle ne révèle jamais mieux son essence qu'à l'aune de sa propre disparition. Dernière femme nous t'aimons. Non seulement parce que tu es la dernière, mais parce que tu es femme. De ceci, jamais nous ne nous consolerons ! Les paroles du philosophe, nous les ferons nôtres. Zarathoustra, nous t'attendons sur le seuil de ta caverne afin que nous cessions, un jour, de cligner de l'œil. Nous endurerons la lumière de l'être, nous l'endurerons jusqu'à ce que notre langue tombe au rivage des morts, la seule issue qui soit !

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