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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:06
Dans la claire évidence du jour

« Bois levé »

Vallée de la Loire

 

Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Bois levé » est ici à prendre non en sa signification de pure verticalité spatiale mais bien plutôt pour sa valeur spirituelle d’élévation hors du champ des choses communes. Oui, un arbre, cet arbre, peut s’arracher de la gangue du réel pour gagner les hautes sphères de l’invisible. Alors on pourra parler « d’essence » du bois en sa plus exacte manifestation. Si nous pouvons nous abriter sous ses vastes feuillages lors des chaleurs estivales, y trouver refuge sous les pluies diluviennes, en choisir l’admirable site pour construire nos cabanes d’enfant, ceci n’est nullement le fait du hasard, ceci indique, sans la moindre ombre qui pourrait en atténuer l’éclat, la majesté de l’arbre, ce qu’il a de foncière présence pour nous les hommes.

    Qui donc n’a jamais éprouvé au contact d’une forêt un sentiment de félicité, une onction, un baume qui nous sauvent des assauts d’une civilisation pressée ? Ici, je pense à cette belle forêt primaire des Carpates, semée de hêtres hauts de quarante mètres couvrant les flancs des montagnes, à cette nature vierge que ne connaissent que les loups et les ours à la toison brune. Peu d’hommes en cette contrée, si ce n’est un garde forestier, un spécialiste de la faune qui ne font nullement tache sur le paysage, fondus qu’ils sont dans l’écosystème dont ils sont l’un des précieux maillons. Ces hommes aiment profondément la nature, ces hommes sont « nature » ce qui est suffisamment remarquable pour que cela vaille la peine d’être mentionné.

   Certes nous aimons les paysages, nous en apprécions les belles perspectives, admirons les crètes des pics enneigés, flottons avec bonheur au large de l’océan, frissonnons tels de vivants épis au contact de ces plaines infinies qui se confondent avec le ciel. Mais, je crois, nous éprouvons une affection toute particulière à l’égard de ce monde sylvestre que, sans doute, nous vivons à la manière de l’un de nos prolongements. Ne dit-on qu’un arbre a souffert du froid ou bien de la sècheresse, qu’il a été abattu lors de la dernière tempête, qu’il a été couché à terre, que ses racines ont été arrachées. Tout un lexique qui, se déclinant sous les espèces de la souffrance, de l’abattement, de la chute, de l’arrachement, disent, en quelque manière, ce vocabulaire humain plus qu’humain que nous nous destinons en propre mais que nous offrons à ces arbres qui sont un peu notre écho, forces tutélaires dont nous demandons la protection, cette dernière fût-elle inconsciente, seulement formulée dans le flux des archétypes qui tracent les lignes de notre architecture.

   Mais je veux dire, maintenant, combien cette image est belle au gré de cette essentielle présence qu’elle nous adresse, simple et fondamental message de vérité fuyant l’inconsistance, les affectations de l’apparence. En un certain sens une antithèse de nos contemporaines sociétés qui ne s’abreuvent que d’images faciles, d’herméneutiques à bon marché, de saveurs immédiates sitôt évanouies que ressenties. Ce magnifique paysage des bords de Loire, nous pourrions demeurer en sa lisière des heures entières sans que le moindre ennui s’emparât de nous, sans même que nous pussions douter de notre inscription concrète dans le monde. Je regarde cette scène et je suis comblé de l’intime intuition de ce qu’exister signifie : ce troublant et direct contact avec les choses, cette sensation à fleur de peau pareille au frisson du plaisir ou de la volupté, cette marée intérieure, ces flux qui font leurs allées et venues quelque part dans l’outre de peau qui en est comme soulevée.

   Une levée, de l’arbre à laquelle correspond, en un genre d’osmose, un soulèvement de l’être autant qu’il le peut, arrimé à son massif de chair. Oui, cette beauté-là, cette vérité-là procèdent à l’allègement de notre chair qui devient diaphane, à la limite de la transparence. Voyez ces boules de résine qui glissent le long des troncs des sapins, voyez leur onctuosité, leur substance pareille à des perles de suif, à de vierges chandelles, à des bulles de savon flottant dans l’air irisé. Ainsi devient tout corps porté à l’extrémité de soi, hissé en direction d’une province où les choses n’ont pas de nom, natives qu’elles sont dans la claire évidence du jour.

 

Le corps n’est plus le corps.

L’heure n’est plus l’heure.

Le moi n’est plus le moi.

Le corps est transfiguré qui devient éthéré.

L’heure est longue qui devient éternité.

Le moi est dissous qui se confond

avec le gris du ciel,

la ceinture d’arbre sur la rive,

 l’immense plaque d’eau

qui brille à la façon d’un métal poli.

 

   L’arbre n’est plus l’arbre, il est devenu figure de la déité qui, en quelque endroit secret de notre âme ne demande qu’à être reconnu, effleuré, peut-être simplement halluciné tellement son être est proche de la consistance du rêve, tressé des belles figures infiniment mouvantes de l’imaginaire.

   Oui, je sais, ceux qui jamais n’ont connu cet instant de fusion avec la nature, dans l’immense palme du silence, dans l’extrême solitude, dans l’harmonie la plus parfaite, penseront à quelque effusion mystique pareille, sans doute, à celles que donnent le LSD ou la Marijuana, sauf que ces drogues aliènent, alors que l’hyperesthésie libère et conduit bien plus loin que soi, en des terres qui ne demandent nulle confirmation de qui que ce soit, en des territoires qui ne se justifient ni par des coordonnées polaires, ni latitudes, ni méridiens. Cette superbe et illimitée géographie mentale, cette cosmologie instantanée, cette contemplation libre de tout substrat nait d’elle-même et se prolonge autant que durent beauté et vérité qui sont ses principes premiers, ses ineffables ingrédients.

   Oui, cet arbre qui pourtant est mort, nous fait signe autant que celui qui est vivant. Et pourquoi donc ceci ? Mais tout simplement parce que, parvenu à la limite extrême de son dépouillement, il ne conserve plus que les lignes directrices de son essence, il focalise notre regard sur ces formes aussi élémentaires que parfaites, il nous fait toucher du doigt, au sens strict, ses nervures les plus apparentes, les constellations primitives de sa propre configuration. Il agit sur notre psyché à la façon d’un « pèlerinage aux sources » pour utiliser le beau titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, ce chemin hors des sentiers battus, des errances humaines, des impasses semées de scories de toutes sortes, de pensées approximatives, de catalogue d’idées reçues, d’opinions qui ne sont que des hypostases d’une lumineuse méditation.

   Cependant l’erreur serait de croire que ce niveau renouvelé, inédit, inouï de conscience s’acquiert facilement, qu’il est le résultat d’un hasard, d’un heureux alignement des planètes, qu’il était inscrit en nous à la façon dont un destin nous détermine en ce lieu du monde, en ce temps de pur surgissement. Non, le surgissement, le déploiement ne se font jamais au titre d’une distraction, consécutivement à la levée d’une barrière qui devait s’effectuer, qui était en attente de devenir. Non, ouvrir un monde à partir du simple et du modeste se gagne à la lumière de longues et récurrentes recherches personnelles. Une métaphore que je cite régulièrement consiste en ceci : le corail de l’oursin ne se révèle qu’à avoir traversé sa coque de piquants et sa cuticule de peau

    C’est à ceci que nous invite cette très belle photographie de Thierry Cardon. On n’est nullement le photographe d’une telle esthétique sans être préoccupé, soi-même, par le problème de la beauté qui est l’un des prédicats les plus sensibles de l’être. Le trajet de la chose mutique à la chose en soi, qui est sa vérité, n’est que l’itérative scansion qui, une fois voile le réel, une fois le dévoile. Tout dévoilement au terme duquel nous apparaît l’essentiel en sa sublime fondation est tâche continue et exaltante pour la conscience. « Conscience », peut-être le mot le plus beau qu’ait inventé l’esprit humain. Oui, le plus beau !

 

 

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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 08:57

Voyez-vous, parler des couleurs, c’est comme parler du temps ou de l’espace. C’est une tâche infinie au motif qu’une couleur en appelle toujours une autre, que les gradations de l’une à l’autre sont inépuisables, que notre naturelle subjectivité en précise les contours à sa propre manière qui n’est nullement celle des autres qui ont à juger de ces formes polyphoniques. C’est le pur domaine de la sensation, aussi convient-il de puiser en soi les ressources qui les définiront, ces couleurs, et les inscriront sur l’intime palette que notre regard intérieur définit en tant que notre climatique particulière. Nous sommes si sensibles à leur phénomène que, le plus souvent, elles prennent valeur symbolique. Ainsi le noir indique-t-il le deuil, le blanc la pureté, le jaune l’énergie, le vert l’espérance, le bleu le rêve, le rouge la passion, le rose la sensualité. Mais ce sont encore des généralités qui n’ont de valeur qu’universelle et ne nous concernent que d’assez loin. Peut-être attribuons nous à telle couleur des vertus autres que celles que lui confère la tradition ? Nous sommes d’abord des individus qui nous questionnons nous-mêmes avant d’interroger le vaste monde.

   Ce qu’il faut faire, c’est particulariser la notion de couleur, en faire une singularité de la vision telle qu’unique en son genre. Il faut différer du concept commun, faute de quoi nous ne ferions que peindre et repeindre de touchantes images d’Epinal. Imaginons ceci : le monde est encore partiellement incréé, chaotique, doué d’énergies primordiales qui bouillonnent et s’impatientent de surgir sur la grande scène de l’Univers. Pourrait-on dire qu’on voit quelque chose de distinct, d’approximativement formé, le contour d’une chose, le dépliement d’un sens ? Non, on ne voit rien et c’est comme si les yeux étaient immergés dans un genre de chaudron où nagerait une poix épaisse, gluante et nos yeux seraient soudés et nos yeux seraient aveugles. Tout est NOIR, dans le noir le plus absolu qui se puisse imaginer. Un noir qui serre les tempes, entoure le corps de bandelettes de momie, soude la conscience au rocher sourd de l’anatomie. Un noir pareil à une pierre d’obsidienne plongeant au cœur de sa propre nuit. Autrement dit un noir qui immobilise et ne produit nul avenir, seulement un point fixe d’où rien ne peut émerger que le trouble confondant du Néant. Le noir comme fermeture absolue.

   Puis Cela a bougé. Cela a frémi. Pareil au vent léger qui, plus tard, parcourra les plaines d’herbe de la Terre. Cela s’est levé de soi, pur prodige de la parution lorsqu’elle ne connaît nulle cause externe, nul enchaînement qui en expliqueraient le surgissement. Cela s’est fait se faisant. Cela a surgi surgissant. Le noir s’est comburé de l’intérieur, s’est ruiné en quelque sorte, a procédé à sa propre destruction. On entendait de grands pans de noir chuter dans des cloaques infinis, ils bruissaient encore des spasmes du Rien.

   Cela faisait un genre de borborygme, de gargouillis, de rhétorique ventriloque. Une élévation hors de soi, on aurait dit le cri d’une longue et tragique parturition. Le noir, cet immense mystère, cette compacité à nulle autre pareille, s’extirpait de son propre être afin que d’autres êtres paraissent, qu’une genèse pût enfin dire son nom, proférer un peu plus haut que le bitume et la suie réunis. Le Cela n’est ni le Dieu monothéiste, ni celui polythéiste du panthéon des anciens Grecs. Non, le Cela est cette infinie virtualité de la matière qui s’extrait elle-même de sa gangue, dit ses premiers mots qui ne sont que balbutiements. Mais il faut bien commencer par quelque chose, n’est-ce pas ? On ne naît pas avec des phrases constituées dans la bouche. Les premiers mots on les manduque, on les enrobe de salive, ils sont encore des parcelles du corps, des élévations de la physiologie, des bulles qui veulent conquérir la belle transparence du langage.

   Du noir, le Cela a extrait le GRIS. Cela commençait à s’éclairer, à luire dans la forêt immense du doute primitif. C’étaient les mesures initiales du Verbe. Ce que le noir taisait, le gris le disait encore modestement, du bout les lèvres. Ceci se nomme ‘élégance’, oui car le gris est élégant. Du noir il tient sa réserve, du blanc qui va paraître, il reçoit déjà sa puissance d’éclairement, de désocclusion du réel. Le réel, nous dit-on parfois, ‘c’est ce qui résiste’. Mais quel objet résisterait donc d’une manière plus vigoureuse que le noir ? Le noir est une muraille qui nous cache l’origine du monde et les hommes n’ont guère fini de questionner à son sujet. Le Gris a valeur de médiation dès l’instant même où il montre sa discrète coloration. Il est le messager. Il porte encore, en ses basques, la pesanteur atterrante des ténèbres. Cependant il commence à se décolorer sous les premières caresse du blanc qui ne sont que les oscillations de la lumière, les sublimes vibrations de la Raison.

   Incessamment le Gris puise à l’ombre, donne à la clarté. Il décolore le noir, il nuance le blanc. Il avance sur la pointe des pieds, tel Hermès, le dieu aux sandales de vent. Il est comme l’intervalle entre deux mots, il les sépare en même temps qu’il les unit. Il participe des deux principes à la fois : visibilité et occlusion. Pour cette raison il ne peut exister sans la présence de ses deux donateurs, Noir, Blanc, mais au rebours, ses donateurs ont besoin de lui afin de ne demeurer chacun dans sa marge de mutité. Le Noir ne parle qu’à se mélanger au Blanc. Le Blanc ne produit de la présence qu’à emprunter au Noir l’épaisseur qu’il n’a pas. Infinie beauté du Gris qui est le diapason qui donne le ‘LA’ à la musique symphonique du monde. Par un tour de votre imaginaire, ôtez le Gris, il ne demeurera qu’une noirceur profonde, qu’une blancheur éclatante. Or l’une comme l’autre condamnent votre geste de vision, par un manque, par un excès.

   Le Gris, bientôt, le cède au BLANC. Le clair-obscur appelle l’ouverture, le déploiement de toute chose sous la bannière du visible. Le Blanc est la haute parole de ce qui vient à nous. Le Blanc ouvre et libère. Le Blanc dévoile ce qui était mystère. La Terre était noire, en deuil d’elle-même. La voilà Gaïa au ventre rond, à l’aura rayonnante, au scintillement qui gagne le vide, l’emplit d’une corolle d’écume, de neige. Les sommets éternels des montagnes sont recouverts d’un glacis d’opalin, ils dirigent leurs gerbes vers le luxueux cosmos, jouent avec lui le jeu de la pure magnificence. Y aurait-il quelque chose au monde de plus précieux que cette blancheur, cette encolure de cygne, cette rutilance de porcelaine, cette virginité pouvant se parer de multiples atours, elle qui est le sol neutre à partir duquel pouvoir imprimer au réel tous les prédicats disponibles, toutes les possibilités d’effectuation encloses dans le bouton virginal, sises dans l’immense sagesse, lovée dans l’aire accueillante de la simplicité ?

   Le Blanc est une exception. Le Blanc libère la Vérité. Sans lui, ni l’intervalle entre les mots, ni le dimensionnel du jour, ni la joue de l’Aimée caressée de la plume native du désir. Blanc seulement comparable à lui-même. Qui en pourrait supporter la puissance de ruissellement sans sourciller, sans se réfugier dans quelque abîme d’ombre ? Oui, le Blanc est une Totalité pareille à la sphère qui n’a nul besoin d’extérieur, sa présence intérieure lui suffit, force de la Monade en sa plus efficiente autonomie. La sphère pour la sphère. Le Blanc pour le Blanc.

   Mais qu’on n’aille nullement déduire de cette autarcie que le Blanc pourrait demeurer en son autisme et ignorer ce qui se donne, autour de lui, comme ses plus immédiats satellites. Si l’on veut créer un cosmos, c'est-à-dire mettre de l’ordre dans le Chaos, on ne le peut à soi seul. Il faut le compagnonnage de tout ce qui peut prétendre illustrer la vie, dissiper dans l’espace la graine germinative première qui a décidé d’essaimer aussi longtemps que le temps lui sera octroyé, à savoir l’empan illimité de l’Infini. Oui, car toute chose est infinie qui, un jour, est venue à l’être. Car toute chose possède une mémoire et que nulle mémoire ne s’éteint puisqu’elle est une faculté intellectuelle, presque une vertu morale, non une substance susceptible de corruption, de disparition.

   Une chose du type de l’Esprit, sortie des limbes (mais est-elle sortie un jour, n’est-elle, au contraire, tissée d’Eternité ?), avance dans l’espace-temps avec la même certitude qu’ont les comètes de tracer leur brillant sillage dans la nuit cosmique, la poursuite à jamais d’une conquête s’alimentant à sa propre source. Donc, autonomie relative du Blanc. Le Blanc ne veut pas seulement se connaître, il veut aussi posséder un savoir de la Terre. Mais il ne peut la savoir au seul rythme de son éblouissante clarté. La Terre se dissoudrait à même l’océan de phosphènes dans laquelle elle trouverait son éternel repos.

   Le Blanc se voile. Le Blanc se métamorphose. Il était pur argent, il veut devenir pur or, c'est-à-dire aller vers une plus grande richesse, celle qui, bientôt, sous ce spectre doré, va se doter de son être : la Terre en sa « multiple splendeur », pour reprendre les mots du Poète qui sont toujours exacts puisque Poésie est mise en œuvre de la Vérité. C’est, soudain la révélation de la belle palette des JAUNES, celle qui, depuis l’à peine insistance de Topaze, vogue en direction d’Ambre soutenu, après avoir connu la teinte jaune-rosé d’Aurore. Les nuances sont infinies. Les applications multiples. C’est pareil à un kaléidoscope dont les fragments pivoteraient pour nous livrer successivement, ‘Les Tournesols’ de Van Gogh le Solaire ; le velouté d’une pomme Golden ; les tiges du chaume dans le ciel incendié de l’été ; les douceurs épidermiques des clairs-obscurs de Rembrandt, le sfumato de Léonard de Vinci nimbant le visage énigmatique de ‘La Joconde’ ; le corsage de ‘La Laitière’ chez Vermeer de Delft ; la robe pareille au safran dans ‘Jeune fille lisant’ de Fragonard ; minuscules touches de jaune primaire dans ‘Dimanche après-midi sur l’île de la Grand Jatte’ de Seurat, la liste serait inépuisable tant les peintres sont les utilisateurs privilégiés de la couleur, eux qui, autrefois, broyaient leurs pigments avec autant d’empressement et d’amour qu’ils en auraient mis à séduire une courtisane.

   Pour autant que le jaune est une couleur vibrante, pouvait-elle se contenter de se montrer puis de tirer le rideau de l’existence polychrome ? Certes non. Le jaune, couleur du Soleil en son ascension réclamait sa belle teinte crépusculaire, celle qui empourpre l’horizon et baigne fleuves, mers et forêts dans des rivières de sang. Le ROUGE était venu, ainsi, par une pure nécessité de sa course, à la suite d’une certaine logique, si l’on veut, ou plutôt d’un cycle qui se terminait dans le flamboiement

    Comment ne pas être ému par la tache rouge sublime qui nous hèle bien au-delà de nos quotidiennes occupations ? Le Rouge est situé à l’extrême pointe, à l’acmé du spectre coloré, lui qui incendie aussi bien les paysages qu’il enflamme les âmes et les livre, tout entières, aux verticales exigences de la passion. Nous disons ‘Rouge’ et nous avons devant nous la crête du coq fêtant Eros ; les lèvres de la Coquette et des nuits sans sommeil ; les pétales de la rose, cette balafre de l’amour ardent qui brûle d’un feu prosaïque les tréteaux du théâtre de boulevard ; la couleur de rubis du vin et l’ivresse qu’il autorise, sinon réclame ; le drap écarlate de la muleta écartant la fougue noire du taureau.  Si Noir, Gris, Blanc se tenaient à distance de l’être, le Rouge, bien au contraire, le prend dans ses rets, jurant de lui faire rendre raison avant qu’il ne succombe et, tel Empédocle, se précipite dans la fournaise de l’Etna, brève illumination du Poète avant qu’il ne rejoigne le feu de la Mort.

   Et l’unique présence de l’Amarante, du Vermillon, du Garance dans les travées incendiées de l’art. Que l’on songe seulement aux premières mains négatives de la Grotte Chauvet ; à Gauguin et à ‘Rêverie ou la femme à la robe rouge’, cette infinie modulation, cette broderie de la couleur qui va du vif et du clair, au plus foncé ; que l’on se souvienne de ‘La desserte rouge’ de Matisse, de ses arabesques bleues s’enlevant sur fond Rouge ponceau, presque rouille : aux vibrants ‘Coquelicots’ de Monet. Bref le Rouge est un claquement, un impératif, le soulèvement du désir, sa combustion tout contre la chair disponible de l’Aimée, il est pure violence, acte incarné qui s’oppose au bleu velouté de l’esprit, il est un coup de fouet, un cri qui cingle l’air, le déchire sur toute sa longueur, une couleur de vie qui outrepasse la ‘fleur de peau’ pour s’invaginer à même la plaine labourée de la chair, il est ‘Bijoux indiscrets’, textes lus dans le luxe d’un boudoir aux parures incarnat, il est Eros au faîte de sa culmination, livrant son dernier combat avant de succomber à l’étreinte urticante et définitive de Thanatos.

   La genèse se déploie, le cosmos peu à peu s’organise. Le langage qui, à ses débuts, était profération hésitante, sabir incompréhensible, le voici qui se dote des prédicats les plus précieux afin que les sensations, enfin délivrées de leur dette charnelle, puissent s’exprimer sur le mode des harmoniques subtils de la couleur, du plus clair au plus foncé en passant par le velouté, le rugueux, le piquant, le révulsif, l’astringent, l’excitant puisque, aussi bien, les pulsations sont aussi bien tactiles, kinesthésiques, épidermiques que simplement visuelles. Observez un Rouge fraise et vous saliverez. Regardez un Incarnat et vous transpirerez. Approchez un Rouge de Falun et déjà vous frissonnerez et ceci ne sera nul paradoxe, une couleur chaude inclinant vers l’ombre est porteuse d’un froid qui s’allume au loin et vous fait redouter les morsures de l’hiver.

   Pour autant, en avons-nous terminé avec le Rouge ? Bien évidemment non. Il nous hante à bas bruit, il titille notre volupté, il s’immisce dans nos rêves éveillés et se montre sous le redoutable aspect d’un bouton de rose dont nous savons bien que son épanouissement nous livrera au délicieux supplice de l’attente, au bourgeonnement immédiat qui se nomme ou bien ‘plaisir’ ou bien ‘mort immédiate’ selon la Dame de cœur qui y sera inscrite en filigrane et qui ne rêve rien tant que de nous posséder, nous qui nous pensions seuls doués de ce pouvoir de mainmise. Mais arrêtons-nous avant que le marivaudage ne nous saisisse et que nous ne sombrions dans les coulisses de la galanterie.

  Que veut donc le Rouge pour sa succession ? Non de l’excès, nous l’avons atteint et après être montés au sommet, il ne nous reste plus qu’à descendre. A procéder par antonymie si vous préférez. Souvent l’existence est lutte des contraires. La haine succède à la passion, le vice à la vertu, le tragique au comique. S’en indigner n’y changera rien. Autant en faire notre vérité provisoire, il sera toujours temps d’y revenir quand le temps aura accompli son œuvre. Si les précédents enchaînements s’étaient réalisés à l’aune des associations positives, ici il faut procéder par contraste. Dans cette optique, que peut donc choisir le Rouge ? Mais sa réalité inverse que nous trouverons dans les nuances souples, calmes, émollientes, rassurantes, douces comme le ciel, comme la mer, du BLEU. Communément entendus, ces éléments du ciel et de la mer appellent des images de calme, de paix, de sagesse. Est-ce un hasard si les ciels des berceaux de bébés sont bleus ? Si le khôl des paupières l’est également, si les lapis-lazulis ornent le cou des belles Orientales, si le délicat myosotis est aussi nommé ‘herbe d’amour’, si les nuances de bleu, comme aurait dit Nietzsche parlant des pensées, « viennent sur des pattes de colombe. » Oui, le bleu est image d’apaisement, de repos, de domaine infini de ressourcement. Ecoutons ce qu’en dit Jean-Michel Maulpoix dans son livre ‘Une histoire de bleu’ :

   « Le bleu ne fait pas de bruit.C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien. »

   Oui, l’écrivain a raison, le bleu est la matière même du regard, les yeux fertiles le recueil au gré duquel ils visent le monde avec la plus grande douceur, le plus exact respect. Et si le monde s’enflamme soudain, ce ne sont nullement les yeux qui sont en cause, leur azur qui présente un défaut, leur aigue-marine qui est atteinte de strabisme, c’est que le monde lui-même a oublié le Bleu, qu’il l’a déchiré pour laisser place à de rubescentes lumières qui l’attaquent et le mordent de toutes parts. Le Bleu est la part célestielle, azuréenne de l’être. Le Bleu est pure floculation, grésil dans l’air qui ne connaît point le lieu de sa chute. Un envol libre de soi, une efflorescence de l’air, les arabesques de la gracieuse libellule. Touché par la patience du Bleu, le cosmos avance vers son destin dans la plus belle assurance. Il sait maintenant qu’il n’y aura plus d’involution qui le recondirait dans les hoquets, les soubresauts tachés de noir du Chaos.

   Le Bleu est une fête qu’ont célébrée de nombreux artistes. Le Bleu est une félicité tout intérieure. Voyez ‘Les Amants bleus’ de Chagall, l’amour y est célébré dans des touches subtiles qui vont du Bleu Azur (ce Ciel) au Marine (cette eau), voyez encore ‘La Mariée’ de 1950, l’élan des épousés pour plus loin qu’eux, la tonalité purement mystique, la lumière qui traverse le vitrail, l’effusion ascensionnelle au terme de laquelle ne peut paraître que l’Absolu lui-même, peut importe son nom, Dieu, Esprit, Être, Grand Tout, enfin une Transcendance qui se perd dans les voiles de l’Infini. Approchez-vous de ‘La Femme aux yeux bleus’ de Modigliani. Vous ne pourrez la regarder qu’à vous perdre dans ses yeux Turquoise, Givré, qui indiquent la grande profondeur à atteindre si l’on plonge dans ces lacs qui sont ceux de l’âme. Nous sommes fascinés par ce regard totalement métaphysique qui ne vise nullement le monde, mais son en-deça (Le Chaos ?), son au-delà (Le Cosmos ?).

   C’est un grand trouble en tout cas que de se situer devant l’abîme des yeux, on pourrait s’y perdre pour l’éternité. Admirez ‘le Bleu’ de Klein. Craignez de vous y perdre. Cette teinte est à la fois attirante, magnétique, à la fois répulsive qui vous tient à distance. Ce Bleu singulier est une brume diffuse dont on ne peut rien dire, seulement faire face, attendre longuement. De tous les Bleus c’est le plus paradoxal en même temps, sans doute, le plus attirant. Klein, en quelque manière, déniaise le Bleu que certains esprits ‘fleur bleue’ auraient vite versé au crédit des comptines d’enfants et des contes ordinaires. Le Bleu pour exister, puisqu’il est emblème du Sacré doit exercer le double flux du ‘venir à lui’ et du ‘partir de lui’. C’est dans cet intervalle seulement, dans cette hésitation que peut s’inscrire quelque chose d’un mouvement vers une Déité, autrement dit en direction de l’Art dont les racines sont religieuses.

   Si Rouge, Jaune étaient des teintes matérielles, charnelles, ancrées dans le réel, le Bleu s’en distanciait en raison de sa légèreté. Que manque-t-il donc au Bleu pour que son accomplissement se réalise ? Il se met spontanément en quête du VERT, non pour des raisons qui seraient simplement chromatiques, mais pour des motifs bien plutôt cosmologiques. Afin que l’Univers se dote du divers, du pluriel, de l’immensément foisonnant qui est son chiffre le plus réel. Ce que le Bleu a ouvert comme espace onirique, de pure évasion, le Vert doit le compléter pour un motif d’homologie formelle dynamique. Les vagues de l’Océan, les marées, les battements incessants de l’eau appellent, comme en miroir, le ressac des forêts, la houle des prés, le flux de la Nature en sa parure chlorophylienne. Tout est vert qui est végétal, seul le temps en métamorphose la teinte, automne de cuivre, hiver du blanc dépouillement, de l’étoile de givre qui cloue les êtres en leur destin de pierre. Le Vert est un bourgeonnement à la pointe des choses. Le Vert respire, il est la silencieuse mélodie du monde. Le Vert appelle une sourde quiétude, un retrait parmi la dispersion des objets pluriels qui nous entourent. Sa présence est partout, sa laque recouvre une grande partie des terres habitées, glace l’eau des rizières, confère une douceur d’aquarium aux délicates clairières. Si bien qu’environnés de sa profusion nous finissons par ne plus en voir l’essentielle trace. Remaquons-nous, au moins, la prière discrète de la rainette réfugiée sous son abri de mousse ? Avons-nous encore quelque égard pour le dépliement de la crosse de fougère dont l’activité de photosynthèse est synonyme de vie ? N’y aurait-il plus de Vert et les déserts croîtraient partout, entraînant avec eux la perte des hommes. Peut-être accorderons-nous plus de crédit à la fine lame de malachite aux si belles arabesques, à l’éclat de l’émeraude dans son écrin rouge, à l’agate si mystérieusement sombre, on la croirait parvenue à l’extrême du spectre, là où, peut-être, elle s’absenterait de sa famille d’origine.

   L’art a reçu cette couleur avec les égards qu’elle méritait. Ainsi Les arbres verts ou les hêtres de Kerduel’ de  Maurice Denis, constituent-ils une ode majestueuse à la Nature en même temps qu’une célébration de l’arbre, ce géant qui nous offre en un seul et même geste, ombre, fraîcheur, quiétude. Ce tableau se vêt d’un charme particulier, d’une aura à la limite de la magie, le célèbre Roi Arthur, d’après la légende, aurait vécu dans cette forêt aux résonances mystérieuses, tout comme est insondable la quête du Graaal dont, tous, nous rêvons à défaut d’en dire la noire volupté.  Au milieu du XV° siècle, Rogier van der Weyden, la destine à la robe ample (on penserait à des plis d’eau coulant vers l’aval), de ‘Marie-Madeleine lisant’. Le Vert y est souple, onctueux, pareil à une mousse qui recouvrirait un lacis complexe de racines. Faut-il s’étonner de cette métaphore alors que les Verts Avocat, Olive, Sauge sont les habituelles vêtures dont la Nature se pare ? Bien évidemment, le choix de cette teinte par le Peintre n’est nullement fortuite, elle qui désigne le Sacré, le Religieux. (Voir le Vert comme symbole de l’Islam). Enfin, dans une manière de parodie qui serait une amplification de la valeur du Vert, l’œuvre contemporaine de Martial Raysse, ‘La grande Odalisque’ nous présente le corps de cette esclave vierge entièrement badigeonné d’une peinture Smaragdin phosphorescente, elle qui gagne en vertu, au prix de sa virginité, ce qu’elle perd au titre de son traitement esthétique.

   Au terme de cette longue méditation sur les couleurs, que convient-il de dire ? Déroulant l’éventail du chromatisme, nous n’avons fait que parcourir l’une des faces du réel, sans doute l’une des plus attirantes, des plus gratifiantes. Parfois les couleurs désignent-elles la nature même des choses ou des êtres qu’elles sont censées définir comme leurs caractères les plus déterminants. Ne dit-on pas, à propos d’une bière ‘Une Blonde’, ‘Une Brune’, ‘Une Rousse’, identiques attributs du reste que l’on destine à des femmes sans que, pour autant, ceci découle d’une intention péjorative. La blonde Marylin Monroe portait la rivière de sa blondeur à la manière d’un emblème. Ne dit-on ‘Les Rouges’ pour décrire les Communistes, ‘T’es Marron’ pour ‘Tu es trompé’, ‘Les Bleus’ pour désigner les nouveaux venus, ‘La langue Verte’ pour qualifier l’argot ; ‘Rire Jaune’ pour rire de dépit et les classiques ‘Montrer patte Blanche’ ; ‘Travailler au Noir’ ; ‘Voir Rouge’ ; ‘Se mettre au Vert’ ; ‘Être Gris’. La liste des formes idiomatiques, comme chacun le sait, est infinie.

   Toujours afin d’être plus adéquatement perçu, le réel fait appel aux catégories de temps, d’espace, de modalité et, bien sûr, du chromatisme. Nous en usons si souvent qu’elles finissent par passer inaperçues. Pour autant elles sont des orients, des amers pour la conscience. Posons la question à un Ami : « Faisait-il beau à Quimper ? » Réponse : « Oui, le ciel était Bleu ». Cette remarque elliptique suffit à nous renseigner bien mieux que ne le feraient de longs discours. Nous avons tous, en chacun de nous, la ‘Carte de Tendre’ avec ses nuances, ses diaprures, ses teintes vives, assagies, passionnées, mortifères parfois. Ainsi va la vie, pareille au sublime arc-en-ciel ! Elle n’est qu’une suite de couleurs plus ou moins chamarrées, une suite d’armoiries parfois flamboyantes, parfois une succession de blasons qui portent les signes de notre propre visage dans les complexes allées de la Terre.

   En matière d’épilogue cette belle citation d’Eugène Delacroix. Qui, mieux qu’un Peintre, peut parler de la Couleur ?

   « La couleur est par excellence la partie de l'art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s'adressent d'abord à la pensée, la couleur n'a aucun sens pour l'intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité. »

   Demeurez dans le Bleu intervalle de votre être. Là vous serez bien. Ce sera la mesure calme dont vous tirerez le plus grand profit. Jusqu’à ce que la Rouge passion s’empare de vous. Les couleurs nous maîtrisent. Rarement les maîtrisons-nous. Nous ne décidons ni du Ciel, ni de la Mer, ni de la Forêt ni de la marche du Cosmos. Nous n’en sommes jamais qu’une teinte qui varie selon les jours, selon l’heure ! Après ces derniers mots sera le domaine du Blanc, son infinie royauté. Comme une origine d’où tout part et où tout revient pour la simple compréhension que le processus de la compréhension est circulaire. Toujours un mot en appelle un autre. Toujours une nuance…

 

 

 

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 08:59
Géométrie et finesse

               Océaniques – à Essaouira Sidi Kaouki

                      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Nous regardons cette image et, d’emblée, nous sommes dans un régime confusionnel, comme si, à l’horizon de notre regard, ne se montrait qu’un monde chaotique, privé de la moindre signification. Un seul instant, imaginez-vous avançant à tâtons, dans un sombre réduit que ne trouerait que le faible halo d’une pathétique ampoule. Vous seriez perdus, n’est-ce pas ? Vous n’apercevriez rien que du sombre et de l’occlus ? En quelque sorte vous seriez dépossédés de votre être au point même que votre nom vous paraîtrait une étrangeté dont il vous serait presque impossible d’articuler la première de ses syllabes. Pourtant, il y a peu, votre patronyme vous était familier, vous le portiez en sautoir tel l’emblème dont votre esquisse se vêtait afin que, dans la foule, vous ne demeuriez une entité inconnaissable, un simple numéro égaré parmi la multitude. C’est toujours ceci qui se manifeste, une manière d’effroi face à ce qui demeure plus qu’un secret, l’inquiétude même logée au cœur d’une réalité dont on ne perçoit qu’une fumée à défaut d’en connaître l’origine, ce feu qui l’alimente qui, pour l’instant, ne vous est nullement accessible. Le sera-t-il seulement un jour ?

   Mais revenons à cette représentation qui nous tient en échec, comme si nous étions en-deçà de nos habituelles possibilités, amputés des réflexions qui nous sont familières. Qu’y voit-on ? Tout en haut, une barre rouge couleur de sang, s’éteignant sur les bords dans un noir de suie. Puis, plus bas, d’autres séries de barres. Ce pourraient être des néons de fête foraine qu’un voile discret souhaiterait dissimuler à nos yeux. Des bandes de plus en plus larges, celles du haut teintées d’un bleu assourdi situé entre paon et cæruleum, Puis de plus en plus claires, se mêlant à un beige léger, à une touche d’ambre, de blond vénitien. Puis des étendues dépigmentées, proches d’un blanc que rehausserait une touche de sable. Voyez-vous, ici nous avons affaire à un genre de simulacre graphique  tellement empreint d’une mystique qu’il pourrait nous situer devant l’une de toiles d’un Rothko des années cinquante, horizontalités esthétiques s’inscrivant dans le mystère de la sphère religieuse. Un effleurement seulement. Le Sacré, jamais, ne se dispense selon le modèle des catégories réifiées. Il y faut de l’esprit, du songe, une aptitude à la méditation et, par-dessus tout, l’effusion de l’âme sans laquelle rien ne se donnerait qu’un objet du quotidien à destination ustensilaire.

 

Géométrie et finesse

   Toute perception, de laquelle découle la sensation assortie de toutes ses valeurs herméneutiques, s’origine à une saisie soit de type conceptuel, soit intuitif. Ici, l’abord privilégié a été celui du concept au gré duquel faire apparaître des motifs classés dans l’ordre rationnel des catégories : formes, couleurs, proportions relatives, similitudes et différences. Si ces manifestations demeurent conceptuelles, elles ne peuvent se doter que d’un point de  vue géométrique, abstrait, dépouillé de toute approche poétique ou sensible. Ainsi elles parcourront un espace de coordonnées précises  pouvant se déterminer selon le mode d’abscisses et d’ordonnées, autrement dit recevoir le modèle de figurations douées d’exactitude. Ainsi pourra-t-on dire que tel plan est situé dans une position médiane, qu’il est plus ou moins étendu, qu’il se rapporte aux autres plans avec lesquels il joue dans un rapport de stricte proportionnalité. Disant ceci, nous n’aurons fait qu’énoncer les lois fondamentales de « l’esprit de géométrie ».

   Bien évidemment, nommer un tel esprit fait immédiatement surgir, en corolaire, celui qui le complète, à savoir « l’esprit de finesse ».  Si la géométrie en appelait au concept, la finesse, elle, se réfère à la seule intuition. Ainsi les remarques subtiles naissent-elles bien plus volontiers au voisinage d’une fugitive impression, d’un « état de grâce » soudain, d’une conscience immédiate des choses que d’une savante élaboration due à quelque équation complexe. Evoquer ces deux modes de rencontre du réel, c’est en appeler à deux processus mentaux fondamentalement antonymes : celui de la logique s’affrontant à celui de l’esthétique. Dans le premier cas on parle de « formulation discursive des énoncés », de l’autre « d’évocation sensible des manifestations ». Il y a plus qu’une nuance qui sépare ces deux modes d’appréhension, une réelle césure les isole chacun dans  un domaine qui leur est particulier dont, jamais, on ne peut penser qu’ils puissent se fondre dans l’intimité d’un unique creuset. La géométrie, qui a pour mère la science, ne peut s’envisager que sous la figure d’une stricte mathématisation des choses, d’une objectivité sans faille, d’une argumentation qui, jamais, ne laisse la place à quelque fantaisie. L’intuition, rejeton de la poésie, fonctionne sous les libres images de la métaphore, sous les frondaisons de l’immatériel, sous le régime pulsionnel des émotions et des affects. La géométrie ne se donne jamais en dehors d’une topique (à savoir d’un lieu effectif du réel), alors que l’intuition, précisément, se ressource continuellement à ce flou atopique (tous les lieux comme absence de lieu originel) qui la dote de tous les pouvoirs de création et de renouvellement infinis.

   L’œuvre évoquée au début de ce texte est-elle maintenant si éloignée de notre champ de vision que nous n’en percevrions même plus les lignes fondatrices ? Si nous la regardons par la médiation de la clarté évidente de notre intuition, que se produit-il alors ? Nous quittons aussitôt cette tentation logique, cette inclination positiviste qui, toujours, nous met en demeure de fournir une explication plausible à tout phénomène surgissant au plein de la conscience. Il nous faut renoncer à être géomètres, consentir à devenir, sur-le-champ, des êtres désincarnés, tels les poètes qui ne se sustentent guère qu’à l’aune de leur chimérique condition, de leur cheminement symbolique. Ce que visent ces étonnants personnages n’est rien de moins que la pierre philosophale, autrement dit cette matière qui n’en est plus une, tellement un corps subtil est, par essence, éthéré, intangible, insubstantiel. Poétisant, il ne vise nullement le réel. Poétisant il devient le poème lui-même, le corps des mots.

   Créer opère toujours une manière de transsubstantiation. Une métamorphose s’empare de vous et, dès lors, vous ne pouvez, tel Narcisse, que vous appartenir dans l’image que vous renvoie le miroir. Votre chair, essentialisée, flotte identique aux drapeaux de prière des Tibétains. Vous n’êtes plus là où vous croyez être, vos deux pieds solidement amarrés à la terre ferme. Vous volez haut, au-dessus des territoires vierges, immaculés de l’Himalaya, quelque part  du côté du Ladakh, du Népal, du Bhoutan. Etes-vous homme encore ou bien « cheval de vent », ou bien Garuda, cet aigle géant mythique qui peut tout voir, embrasser mille paysages alors que les Terrestres ne voient qu’un même horizon, si bas, si bas. Des mots pareils à des phalènes sortent de votre bouche. Ils naissent tout seuls, comme par enchantement : « Akashpura », « Vayapur », « Agnipura », « Nagpura », « Vasupara ». Vous n’en connaissez pas la nature exacte, telle qu’elle pourrait découler d’un concept. Vous en saisissez seulement la magie incantatoire. Votre tête ne les sait pas, mais votre corps les sécrète tel un miel des hauts alpages. Ils disent, tout contre le pli de votre âme, la voûte céleste si bleue, le vent si puissant et les nuages si doux ; ils disent  le rayonnement du feu, la pureté de l’eau, la croûte brûlée de la terre. Ils disent le tout de l’homme lorsque, s’absentant de ses manies de mesure et de comptabilité, de ses obsessions de quantifier la moindre chose, d’étiqueter l’abeille, de poinçonner la tête du cheval, d’estampiller le vol de la mouche, il consent enfin à devenir ce que, sans doute en son fond, jamais il n’a cessé d’être, un chercheur de mythes, de songes et de légendes.  

   Alors, regardant cette belle photographie, devenez donc des elfes, de malins génies, des chemineaux en quête de Baba Yaga, celle qui ravit les petits garçons pour les faire rôtir ; le Berserker, ce guerrier-fauve capable des plus invraisemblables exploits ; Cerbère, le chien à trois têtes qui surveille l’entrée des Enfers ; le Dahu aux cornes fines, au pelage brun, aux sabots blancs qui hante les montagnes de son mystère ; devenez des Elfes, ces êtres minuscules capables de se percher sur une branche, de dialoguer avec l’oiseau ; soyez Golem, cet humanoïde pétri d’argile dénué de parole ; prenez la forme de l’Hippogriffe, mi-cheval, mi-aigle ; imitez l’Inugami, « dieu-chien », être magique des contes japonais ; adoptez l’étrange allure du Kobold, ses oreilles pointues, son long nez, fumez son éternelle pipe qu’il porte à la manière d’un sceptre ; habitez le corps de la Licorne, symbole de pureté et de grâce, en quête de toute virginité qui se présenterait devant sa redoutable corne d’ivoire ; adoptez la physionomie étonnante de la Manticore, corps de lion, visage d’homme, queue de scorpion ; dissimulez-vous sous les traits de Méduse, Euryale ou bien Sthéno, ces terribles Gorgones dont vous hériterez de l’immortalité ; glissez-vous dans la forteresse de muscles du Minotaure, corps d’homme, tête de taureau ; Nâga-serpent, vous garderez les trésors de la nature et apporterez la prospérité ; Ondine assise sur la margelle des fontaines, vous n’aurez de cesse de peigner vos longs cheveux face à l’eau qui est votre royaume ; Salamandre, vous vivrez dans le feu souhaitant que, jamais, il ne s’éteigne, moment de votre disparition ; identifiez-vous  à Succube séduisant les hommes pendant leur sommeil ; apparaissez sous les traits inquiétants de la Tarasque, vous détruirez tout ce qui se trouvera sur votre passage ; engagez-vous parmi les Valkyries, vous distribuerez la mort et emmènerez l’âme des héros au Walhalla, le grand palais d’Odin ; enfin adoptez la silhouette de cette « jeune femme d'une grande beauté et vêtue d'un kimono blanc ; [qui] avait la peau d'une blancheur irréelle, de longs cheveux noirs et des lèvres bleues. Quand elle marchait, elle semblait glisser au-dessus du sol ». Alors, vous serez  Yuki-onna, « femme des neiges » du folklore japonais.

   Quand vous aurez fait tout ceci, que votre aptitude à la métamorphose sera devenue pareille à une seconde nature, alors vous ne regarderez plus les images avec un œil géomètre mais avec celui d’un poète qui n’épuise jamais le réel mais le pare de ses plus beaux atours. Le sous-titre de la photographie « Océaniques », le lieu dont elle est la mise en scène - Essaouira, dans ce Maroc de légende -,  seront les sésames vous permettant d’accomplir le voyage au-delà de vous-mêmes, dans ces contrées magiques qui ne demandent qu’à être visitées par le « troisième œil », encore nommé « Œil intérieur » ou « œil de l’âme », par qui advient la connaissance de soi. Cet organe mystérieux dont les Indiennes se parent, ornant leur front d’une goutte rouge semblable à un talisman. Tous nous avons, en nous, dans le secret de nos existences, cette mystérieuse puissance, cette surprenante énergie au gré de laquelle nous ne sortons de nous que pour y faire retour avec la force d’une joie neuve et inépuisable. Alors le monde ne sera plus un spectacle comme un autre mais le lieu même où nous serons en osmose avec lui. Ceci ne dit jamais que la vertu de la contemplation quand, déportée de l’aride géométrie,  elle nous montre la voie du Poème. Cette image est poème, assurément. Visons-là de cette manière qui est la seule qui puisse convenir. Nous y percevrons alors le sens pour nous que, toujours nous butinons, sans bien en remarquer la subtile fragrance. Oui, tout se donne à la façon d’une odeur pourvue d’une note raffinée. Il faut savoir sentir avec la belle polysémie qui résonne dans ce mot. « Être vivant doué de sensibilité », « Percevoir par l’odorat ». Peut-être « être vivant », n’est-ce que ceci : « sentir ». Oui, SENTIR !

Géométrie et finesse

[La collecte des « créatures fabuleuses » a été réalisée avec l’aide de Wikipédia.]

 

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 08:11
Toute amnésie est catharsis.

            Amnésie du temps ll.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Pluie de météorites.

 

   On était là sous le ciel balafré de signes, perdu dans l’immense, attendant l’heure d’une hypothétique libération. Mais rien ne disait la fin de la partie et l’on tendait son corps à l’immédiate immolation de soi. C’étaient des échardes de feu, de lancinants éclairs, de sourdes détonations qui se heurtaient à la barbacane de peau. Des pluies continues de météorites. On évitait les coups, on se dissimulait derrière sa propre peur, on proférait de muettes incantations mais rien ne se montrait que les incisives de l’hébétude, les canines de l’angoisse, les molaires du néant. D’un néant multiple, fourmillant, empli jusqu’à la gueule d’une poix brûlante qui inondait le gosier et enflammait l’inutile motif de la langue. On s’essayait intérieurement au Verbe qui disait la haute stature de l’homme parmi la sauvagerie animale, on tâchait de se hisser au-dessus de la plante, de s’écarter d’un destin racinaire, de s’exonérer de toute cette matière qui déferlait à la vitesse des marées d’équinoxe. Mais rien ne se distinguait de rien.

 

   Sous le régime de l’hypermnésie.

 

   C’étaient des bruits de silex taillé qui incisaient les spires de la cochlée. C’étaient des hallebardes ignées qui attaquaient les collines de la dure-mère. C’étaient de violentes lueurs de cristal qui s’engouffraient dans l’équerre du chiasma et la vue était une bonde sans fin qui déglutissait ses peuples d’images en haillons, ses armées de gueux, ses bataillons de centurions bardés de métal, harnachés de chrome étincelant. Nulle part d’aire où faire se reposer la pointe de l’esprit, où ménager une halte aux syncopes de l’âme. Cela geignait dans les rotules, cela fusait dans les gaines de grise myéline, cela hurlait dans les glandes du souvenir, cela gonflait les amygdales blanches de la mémoire. On était sous le régime de l’hypermnésie, sous la férule du souvenir hypertrophié qui débordait le corps de son onde invasive.

 

   Déferlement mémoriel.

 

   On cherchait à dissimuler sa pensée, à fuir les corridors du passé, à ne rien évoquer qui pût enclencher la roue mortuaire des événements anciens, lesquels paraissaient n’avoir pas de fin. Ils surgissaient à l’improviste, trouvaient refuge dans la carlingue du corps, aussi bien sous la voûte du diaphragme, aussi bien dans les replis séminaux ou la complexité des tarses et métatarses. Le grand problème, l’immense hébétude des humains en ces temps de déferlement mémoriel, c’était de vouloir se relier à son vécu, de donner lieu à des réminiscences, d’ouvrir la porte aux souvenirs. Aux évocations, aux multiples cendres qui témoignaient d’antiques braises, de feux qu’on disait mal éteints. Or la géographie du songe éveillé était sans limite. Toujours un fait qui concernait un geste accompli et la main était visée qui tremblait encore. Toujours une prouesse amoureuse survenue en des temps anciens et le cœur débordait de sa sève rouge et les ventricules s’affolaient sous la pression qu’on croyait définitivement évanouie. Toujours un chemin parcouru à la hâte pour quelque circonstance particulière et l’on en sentait encore les vibrations impatientes dans les boules des talons.

 

   Eteindre la mémoire.

 

   C’était harassant vraiment de laisser les jours d’autrefois faire leur gigue endiablée, conduire leur sarabande polychrome, agiter les clochettes de la folie. La démence était proche avec ses habits de foire, ses menuets débridés, ses grimaces sulfureuses, ses déhanchements obscènes. On n’avait nulle place où figurer, nul espace de recueil, nulle sphère de méditation. Une seule longue ligne flexueuse qui enlaçait, lacérait, limait consciencieusement la liberté jusqu’à en faire une geôle dont, jamais, on ne réchapperait. Il arrivait que certains se couchent à même le sol, en chien de fusil, genoux soudés contre la poitrine afin d’éteindre la mémoire mais subsistait toujours un brandon, une escarbille, une étincelle et le moindre vent relançait le cycle infernal de l’aliénation mentale. En effet, comment échapper à ce flux continu, comment trouver refuge en haut d’une colline alors que la butte semée de courtes herbes était, elle-même, parcourue des sillons souterrains des commémorations ? Toute terre porte en elle les stigmates de sa propre germination.

 

   Neige mémorielle.

 

   Voilà qu’enfin se montre le bout du tunnel. Voilà qu’enfin la mémoire a consenti à rétrocéder, à se faire oublier, à sommeiller en quelque coin du corps anonyme, discret, invisible à force d’humilité. Maintenant le souvenir fait sa minuscule lentille, son grain inaperçu dans l’œil ombilical, le seul à nous propulser du côté de notre origine, cordon après cordon jusqu’à l’image initiale, à la pointe de cristal s’allumant au-dessus des herbes de la savane existentielle. C’est tout juste une lueur dans le flot des ténèbres, c’est une persistance de lampyre dans la grande nuit qui nous enveloppe, avec laquelle nous dérivons sans savoir le but de notre errance.

 

   Rhétorique nous disant le lieu de l’être.

 

Voici ce qui se montre à nous à la façon d’une allégorie, comme si la réminiscence prenait corps, devenait forme signifiante, se levait dans l’immobile telle une rhétorique nous disant le lieu de l’être. Amnésie est là dans son étrange posture, presque invisible aux yeux distraits, dissimulée à son propre regard. Tourne le dos à l’avenir, se lève dans l’instant présent, regarde le passé aussi loin qu’elle le peut afin de retrouver l’aire de son fondement, l’intime profération de sa nidification. Seulement de cette manière la mémoire est recevable. Dépouillée des artéfacts, des myriades d’évènements, des anecdotes, des paroles multiples, insensées, des bruits polyphoniques qui enserrent l’âme et la réduisent à ce qu’elle ne saurait être, un simple divertissement dans la courbure de l’heure.

 

   Dénuement de Blafarde.

 

   Ce qui se montre dans l’étonnant dénuement de cette Blafarde pareille à une colline de talc ce n’est rien d’autre que son propre surgissement au monde, son émergence surprenante sur la face sidérée de la terre. Oui, « sidérée » car toute naissance est pur prodige, péripétie inattendue, survenue d’une conscience qui enfonce son coin, pointe son dard dans la complexité mondaine. Amnésie est née et plus rien ne sera comme avant dans le réseau touffu du vivant. Elle apparaîtra comme ce mot nouveau, ce lexique imprévisible s’inscrivant dans l’immense livre de l’aventure humaine. Tel le vol du papillon qui produit son effet à l’autre extrémité de la planète. Rien ne peut être retiré du monde sauf à obérer le sens de chacun des cheminements qui constituent le déploiement de l’arche du devenir.

 

   Mesure virginale de l’être.

 

   Mais la mémoire, cet encombrant boulet qui nous clouerait à demeure si, par extraordinaire, elle déployait l’éventail total de ses fascinations, voici qu’elle se réduit à sa plus simple expression. En témoigne ce blanc de titane qui se donne à voir en tant que simplicité première, mesure virginale de l’être, alfa supposant un oméga, mais très loin à l’horizon des choses. Amnésie ayant évacué le carrousel des manifestations encombrantes, mis au rancart le superflu, le contingent, il ne demeure que l’essentiel de ce qui fait un être, sa vérité profonde, la loi unique de son essence. Ici il s’agit bien d’un retour aux sources, de la révélation de cette eau claire, cristalline s’échappant du sol dans le genre d’une résurgence de l’être en son unique. Tout est accordé dans un ton harmonieux. Rien qui blesse ou bien conduise le regard ailleurs que dans l’enceinte de sa propre citadelle.

 

   Telle qu’en elle-même figée par le souvenir.

 

   Grise la touffe de cheveux que prolonge une natte avec sa chute dans l’indistinct et nous pourrions évoquer la fuite du vent dans l’espace infiniment libre de la taïga.

   Blanche la plaine du dos, toundra éclairée par le soleil de minuit alors que le phénomène même de la lumière devient palpable, cette écume qui flotte à ras du sol, féconde les tapis gorgés d’eau des tourbières.

   Nu le massif des épaules comme pour dire l’éminence de terre que touche de ses doigts magnétiques ourlés de silence le dépliement de l’aurore boréale, ses voiles qui ondulent à la manière du vol d’un oiseau pris dans le vertige du temps.

   Indistincte la chute des reins, discrète, à peine une anse identique à la gorge du bruant, cet hôte si discret des latitudes septentrionales.

   Bas du corps effacé, hanches évanescentes qui évoquent le doux moutonnement sylvestre des épicéas et des mélèzes lorsque le frimas les recouvre de son chant léger, à peine un murmure dans le matin qui poudroie.

 

   Esquisse de l’être en sa plénitude.

 

   Oui, en compagnie d’Amnésie - cette déesse qui supplante Mnémosyne dans son harassante tâche mémorielle -, nous avons tout ramené à l’essentiel - le sien -, ce qui de sa nature courait le risque de s’éparpiller dans l’intense fourmillement du réel. Maintenant elle est contenue en soi par la clarté de quelques souvenirs fondateurs de sa présence. Nul besoin d’une myriade de points pour constituer une ligne, nul appel à une kyrielle de sons pour écrire la partition de sa propre fugue, nul recours à un langage bavard pour faire le récit de sa propre fiction. Seulement quelques mots sonnant comme le cristal dans le mystère d’une crypte et voici que se dessine l’esquisse de l’être en sa plénitude, que surgit la figure idéale de qui vit sa temporalité à l’image d’une bienheureuse frugalité, quelques nutriments essentiels, le reste n’étant qu’inutiles fioritures, scintillements trompeurs, apparences qui falsifient l’authenticité d’une existence dictée par l’exigence d’une nature droite.

 

   Cruel maléfice de la souvenance.

 

   Amnésie nous la laissons dans l’espace de son inépuisable ressourcement puisqu’elle se confie à ce qu’il y a de plus beau au monde, savoir qui elle est afin d’assurer son exact rayonnement. Il n’existe guère d’autre mémoire que celle qui, fidèle à son empreinte première, en devine les subtils harmoniques tout au long du périple tissé de temps qui la reconduit à sa propre singularité. Nous l’aimons telle qu’elle est dans la reconnaissance de sa singulière parole. Il n’y a rien d’autre à dire, rien d’autre à éprouver que de se maintenir dans la station immobile qui est la nôtre en tant que Voyeurs, l’espace d’un regard attentif. Amnésie le comble jusqu’à satiété. Oui, combien il est doux pour le cœur de voir cette forme s’épanouir dans le creuset de son origine.

 

   Echappant de peu à l’orage magnétique.

 

   Rien au-delà de cela que l’attente du jour à venir. Toute amnésie est catharsis, ceci nous l’avons éprouvé dans le fond de notre chair, échappant de peu à l’orage magnétique du souvenir alors que s’ouvrait dans l’ombre pleine la certitude d’une neige mémorielle, la seule à même de nous réunir dans le sein de ce que nous sommes. Divine amnésie qui nous sauve du désarroi, du meurtre que le monde pourrait commettre à notre endroit si nous n’étions prévenus du cruel maléfice de la souvenance. Toujours il faut échapper à soi afin de se mieux connaître. Ceci est notre fanal dans l’obscure nuit.

 

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 07:58
Exilée de soi.

Amnésie du temps.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   L’aire libre du temps.

 

   D’abord il n’y a rien qu’un flottement. Une irisation d’ailes dans l’azur infini. Tout est libre de soi. Le temps est cette ronde, cette circularité qui semble n’avoir jamais de repos. Tout s’enchaîne dans l’harmonie. Tout s’emboîte avec naturel. Les rouages entraînent les rouages dans la plus belle logique qui soit. Mouvement subtil d’horlogerie. Les roues oscillent en cadence. Les ressorts se plient en rythme. Les cliquets répondent aux cliquets. Les pignons aux pignons. Les balanciers se balancent à l’infini comme si, jamais, leur mouvement ne devait trouver sa fin. Tout coule de l’amont vers l’aval. Tout s’immisce dans le cycle joyeux de l’eau. Il y a des nuages. Il y a la pluie. Les ruissellements sur la terre gorgée d’humidité, les trilles de gouttes qui cascadent vers les fleuves, les fleuves qu’attire la masse anonyme, fascinante de la mer. Il y a la mer, les océans gonflés comme une immense goutte de verre, leur dôme resplendissant sous l’appui du ciel. Il y a le soleil, la clameur blanche, le rideau de vapeur, le fin brouillard ascensionnel. Il y a la nacelle des nuages, le peuple assemblé des perles liquides. Il y a la pluie. Comme l’éternel recommencement du même en sa joie plénière. Il y a les hommes, les femmes, leur ferveur tissée au-dessus de leur tête. Elle s’appelle désir. Elle s’appelle liberté, ouverture de soi dans la clairière du monde. Il y a la pluie encore, le nuage arc-en-ciel, les couleurs qui se fondent dans les couleurs, la fuite infinie de l’eau vers le domaine où vivent les hommes, visages tendus vers le ressourcement, la soif étanchée, la plénitude du corps lorsqu’il communie avec le vent, parle avec la terre, s’immole dans le feu comme la vive pliure de son esprit.

 

   La décision de la Moïra.

 

   Au-dessus des fontanelles où vibre la nécessité d’exister il y a l’invisible, le mystère tressé des hiéroglyphes, l’illisible palimpseste où se percutent tous les signes de l’inconcevable. On dilate ses yeux, on pousse la porcelaine de ses sclérotiques tout contre le vent du doute, on fore le puits de ses pupilles, on aiguise le chiasma de ses yeux afin que quelque chose d’un secret veuille bien s’y révéler qui dirait le chiffre de notre marche de guingois sur les chemins de limon. On sort de soi, on laisse faseyer la voile de son propre corps. On espère une brise signifiante dont le dépliement indiquera la marche à suivre sous l’empire des étoiles. On attend. On livre sa besace de peau à ce qui s’y inscrira en tant que possible à venir, que projet à faire surgir de l’incommensurable attente qui, à chaque seconde, à chaque battement du cœur, tisse la faille immensément ouverte de l’espoir, de la foi en l’être, de l’inatteignable cime que toujours l’on postule à bas bruit, la dissimulant comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse.

   « Maladie », voilà le mot lâché qui dit le risque majeur de vivre, la présence des fourches caudines, les chausse-trappes dans lesquelles se dissimule l’inaltérable faille où s’engouffre le disparaître, où souffle l’haleine délétère de la finitude. La Moïra, d’abord on ne la sent nullement. Elle est comme notre ombre, le double de notre silhouette, une écaille qui recouvrirait notre épiderme, un vernis illisible affectant notre condition mortelle, jouant avec elle comme en écho. On va au hasard des rues, on chante, on aime, ici et là, rapidement, pour oublier la lourdeur de nos pas frappés de contingence. On va dans les musées, on s’abreuve d’art. On va au cinéma, on emplit l’outre de ses yeux d’images, de leur carrousel, de leur étrange fascination dont le but est, on le sait, de nous soustraire au bruit tragique du monde.

   Nous parlions d’ombre à l’instant. Nous parlions de nuit. Nous parlions des Filles d’Erèbe et de Nuit. Nommant ceci qui demeure dans l’obscur, nous faisions venir à la présence Clotho, la fileuse du destin, Lachésis qui le mesure grâce à sa baguette, Atropos enfin qui le tranche, accomplissant l’irréversibilité des choses en leur clôture. Tant que notre dérive songeuse est assurée, manger à sa faim, aimer suffisamment, dessiner des oiseaux, vaquer à ses manies diverses, s’affilier au régime de ses obsessions, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous tissons notre toile telle l’araignée et le fil de cristal à notre suite est le témoin de ce parcours sans faille.

 

   Songe arrêté en plein vol.

 

   Cependant nous savons la possible rupture, l’hiatus, l’interruption, la fragmentation, la perte. Soudain voici qu’Atropos dans son aveuglement royal a tranché le fil qui nous relie au réel. Ce brusque suspens se nomme indifféremment, maladie, accident, séparation, deuil, remise du projet dans son carton primitif, songe arrêté en son plein vol. Moïra dont l’homologie pourra se lire sous les traits de cette pure abstraction clouant sur place, cette épée de Damoclès, cette lame divisant l’existence selon ses deux versants, l’adret lumineux, l’ubac empli des remugles de la noirceur. Epée qui suspend identiquement le voyage de Jacques le fataliste dans le roman éponyme de Diderot : « Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». « Le grand rouleau où tout est écrit ». C’est ainsi « le grand rouleau » a ses roses, ses épines. Ses épées de Damoclès, ses lames de ciseaux qui entaillent le réel, lui donnent ses angles vifs, ses plis, ses retournements, ses lignes de fuite. Surgissement de la surprise dans la toile unie de l’exister. On croyait jusqu’alors que tout allait de soi, que marcher n’était que cette infinie durée inaltérable, cette feuille de soie déroulant sa parure sans que la moindre déchirure ne vînt s’y inscrire, la plus infime incision par où se dirait l’imperfection des choses, le talon d’Achille de l’homme, la corde tendue du funambule, vibrante, prise d’oscillations sur laquelle on avançait avec les bras en croix et les yeux emplis d’hébétude. Temps lisse pareil à une aube qui se dirait dans l’humilité, l’évidence, le prolongement de la nuit sans coupure, sans heurts, comme un sourire d’enfant accueille le visage de sa mère et le retient en lui tel l’inestimable don qu’il est.

 

   Instants goutte d’eau.

 

   Mais voilà, tout espoir avait une fin, toute certitude son épilogue. Loin d’être ce poème dépourvu de césure, cette parole d’une seule traite proférée, il y avait des blancs, des silences, des hésitations, des retours en arrière, des émissions aphasiques, des hoquets et des pliures de la voix. Le réel que l’heure traversait n’était nullement homogène, ourdi d’une toile dont nul raccord aurait pu trahir la fragilité. Le réel était semblable à ces plateaux calcaires qui paraissaient une simple tabula rasa sans nul obstacle alors que les creux des dolines y imprimaient leur invisibles et dangereuses dépressions. Le temps qu’on percevait permanent, continu, voici qu’il se décomposait à l’infini, avec ses clignotements, ses instants goutte d’eau, gemmes de résine, ses moments bogue occluse dont on ne percevait même plus la progression vers un hypothétique futur. Le temps haché par le Destin, le temps de cire dans lequel s’imprimaient les heurs et les malheurs du monde.

 

   Les attendus de l’image.

 

   Visage. Le fond pareil à la lame lisse de l’exister tant que la faille ne s’est nullement ouverte, que tout coule de source avec son ébruitement d’eau originelle, cette pureté, cette innocence, cette disposition à la candeur, à l’accueil du monde en sa générosité, sa naturelle prodigalité. Visage mais mutilé, privé de la falaise du front par où se laisse voir, métaphoriquement, la lumière de la pensée, le brillant de l’intellection. Un œil est biffé qui détruit la vision stéréophonique, cette indispensable vue double dont le sens le plus affirmé est de figurer une vertu dialectique : apercevoir la beauté et la laideur, viser le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Le seul œil apparent est clos comme si la vue s’était retournée sur son antre de chair, représentation opaque du monde, abandon de la certitude dont le regard est le révélateur à la seule puissance de la conscience qui projette son rayon et éclaire tout ce qui vient à son encontre. Lèvres scellées sur un indicible, un non-proférable, extinction de la fable humaine. Le bas du corps s’est absenté semblant avoir renoncé à toute attache terrestre.

 

   Extases du temps.

 

   Mais, ici, il s’agit de prendre à la lettre le titre que l’Artiste a choisi comme prédicat de son œuvre : « Amnésie du temps ». Cette perte, cet oubli de soi, du temps, du monde. Mais considérons le temps en son essence. Le temps est écoulement continu, suite d’instants que la vie synthétise en s’inscrivant en lui. Inévitablement l’existence est durée. Ne le serait-elle et elle revêtirait la forme d’une aporie, ce qu’est la finitude en son accomplissement. L’amnésie se définit rigoureusement par la « perte partielle ou totale de la mémoire ». C’est donc la mémoire qui est en jeu, cette faculté à nulle autre pareille qui nous relie à notre passé, l’utilise en tant que tremplin afin que, doté de cet élan, ce temps de jadis puisse remonter en direction du présent, le féconder, en faire la condition de possibilité de notre futur, donc assurer l’espace de notre propre liberté. En effet, nous ne sommes libres qu’à nous situer à même les trois extases de la temporalité au travers desquelles notre être reçoit sa totalisation. Coupé du passé, il s’absente de son origine. Privé du présent il se déréalise tout comme l’est l’univers psychotique dans son sidérant enfermement. Exilé du futur il se prive d’une finalité qui est l’acte terminal par lequel il se révèle à soi comme celui qu’il aura été dont le point final le remet à son ultime parole, dernier mot sur la scène de la représentation.

 

   Le Temps perdu.

 

   Alors comment ne pas associer mémoire et réminiscence ? Comment ne pas convoquer la haute stature psycho-philo-littéraire de Proust dont La Recherche du temps perdu est une longue dissertation sur la venue de l’être au monde ? Sur sa signification, dont l’art, l’esthétique, l’écriture sont les figures de proue avec lesquelles il dialogue pour faire présence et se dévoiler en sa nature profonde, fragment temporel que le passé révèle, que le présent transcende, que le futur mène à son terme comme l’interrogation qu’il est en son fond puisque ni l’instant, ni la durée ne l’auront sauvé de son naufrage, tête au-dessus de l’eau seulement, mais dans les plus belles pages qu’il nous ait été donné de lire. L’art est ceci qui nous élève à notre hauteur d’homme et nous y laisse le temps d’une sublimation avant que la terrible déréliction ne nous reprenne dans les mailles étroites et aliénantes de son filet.

 

   Scansion de l’être.

 

   Mais revenons à cette coupure de l’être, à l’évanouissement de ses souvenirs dont cette image le dote comme de son irréversible destin. Mutilation symbolique, terrible déchirure qui affecte Amnésie du temps dans son essence même. Comment continuer à être, alors même qu’on a abandonné une partie de soi, peut-être la plus précieuse aux buissons de l’in-souvenance ? Le tiret (-) situé au centre de ce néologisme en accentue l’irréductible séparation, en creuse l’impossible retour vers cette souvenance qui est comme notre chair vive, le tissu de nos impressions, la lymphe de nos sensations. Oublier le souvenir et c’est tout un pan de soi qui s’écroule, une fiction qui meurt, un roman qui disparaît à même l’épuisement de ses mots. Oui, car les mots ont besoin d’une assise pour tenir, assurer leur verticalité, signifier ce pour quoi ils sont nés au monde. Imaginez le cadre d’une ardoise magique, ces ardoises d’autrefois (le passé), qu’on ne connaît plus aujourd’hui (le présent) sur le fond duquel les lettres s’effacent et ne font plus leur beau ballet. Alors plus rien ne tient, tout s’écroule au fur et à mesure, l’horizon (le futur) se bouche puisqu’il est dépourvu de ses fondations. Cette métaphore babélienne (écriture-parole) est comme la mise en musique de la thématisation proustienne. Le temps ne tient qu’à reposer sur ses assises originelles. Les renier, les oublier c’est se faire son propre fossoyeur, c’est renoncer à l’essence de l’homme qui n’est que passage d’un point à un autre de l’espace à la mesure de ces secondes qui sont la scansion de l’être, sa vérité, son apparaître en son esquisse charnelle.

 

   Réminiscences, esthétique, éthique.

 

   Avant d’aborder la riche sémantique des réminiscences, gardons-nous bien, dans un identique souci de forer plus avant leur signification interne, de mettre entre parenthèses l’oublieuse mémoire de Jules Supervielle dont le vers suivant dit combien cette dernière, la mémoire, peut tourmenter le poète dont la Muse menace de s’éclipser dans le mouvement même de cet oubli : « Avec tant d'oubli comment faire une rose… ». Faire une rose : créer une œuvre. Impossible restitution du geste mémoriel qui féconde toute création puisque les pétales se sont évanouis dans les plis d’un temps devenu inconsistant, illisible, perdu à jamais. Mais regardons de plus près la belle constellation mise en lumière par l’auteur des Plaisirs et les Jours afin d’y faire émerger l’irremplaçable joie de tout souvenir fidèle. Les réminiscences proustiennes constituent non seulement une esthétique mais elles tracent en sourdine la trame d’une éthique. A savoir d’une conscience de soi à l’œuvre afin de faire émerger de ses souvenirs la flamme d’une vérité. Proust auteur reconnu, adulé, figure de proue du roman moderne n’est rien sans la référence au petit Marcel dans les arcanes du Combray d’autrefois, ou bien du jeune adulte traversant la cour de l’hôtel de Guermantes. Proust en tant que personne est ses souvenirs. En tant qu’auteur, ses réminiscences. La petite madeleine dégustée au cours d’une « morne journée » le restitue soudain à lui, dans ce « dimanche matin à Combray » auprès de « tante Léonie » qui n’est plus qu’une brume dans le lointain. Puis, en une autre évocation, c’est son pied qui bute sur un pavé, faux-pas qui le reconduit aussitôt, sentiment plus réel que le réel lui-même, « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » dans la Cité des Doges. Puis le narrateur raconte l’épisode de la serviette avec laquelle il s’essuie la bouche devant la bibliothèque de l’hôtel de Guermantes :

« Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elle, dont quelque sentiment de fatigue et de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y avait d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse ».

 

   « Evidence de la félicité ».

 

   Dans l’expérience de la re-souvenance telle que la vit le héros proustien, non seulement le moi trouve à se spatialiser, à plonger ses racines dans un sol ancien qui le constitua, à Combray-Venise-Balbec, mais le moi se dilate et parvient à une sublimité qui l’arrache à la fuite de l’instant présent. Le riche lexique laudatif chargé de nous restituer l’émotion esthético-sensorielle du moment fondateur, de la rencontre pleinement unitive, se traduit dans une richesse inouïe, modes à la limite de l’inconnaissable du temps à l’état pur », diamants brillant de tous leurs feux dans l’automne existentiel dont le narrateur vit la perte crépusculaire. ( plaisir délicieux » ; puissante joie » ; évidence de la félicité » ; pourquoi ce souvenir rendait si heureux » ; dans une sorte d’étourdissement » ; impression si forte »), donc tout un clavier de sensations vertigineuses situées au bord d’une extase. Transcender la réalité humaine pour en faire une œuvre d’art est ceci qui doit ôter de l’horizon de l’être toute tentative d’en obscurcir la possibilité d’illumination, la puissance de radiance. Les lames de ciseaux, l’épée de Damoclès, les décisions de la Moïra il faut non seulement les contourner mais en effacer la force de parution, tant que ceci, bien évidemment, demeure dans l’orbe du possible. L’art, l’amour, la pratique de la philosophie, la joie de la rencontre de l’ami, de l’aimée, la méditation, la contemplation, la vie au contact de la nature, l’observation des étoiles piquées au firmament, le rire des enfants, la marche attachée à quelque rêverie, le songe éveillé, l’écoute de la source sous l’arche bienveillante des aulnes, autant de motifs de satisfaction, parfois de bonheur directement palpable qui nous tirent de nos habituelles mélancolies et nous portent dans cette plénitude de l’exister que, souvent, nous cherchons dans un ailleurs alors que nous en sommes les détenteurs les plus visibles. Un regard souvenant en est sans doute la condition d’émergence. Aussi nous appliquerons-nous à regarder. A regarder en vérité.

   « Exilée de soi » veut dire être coupée de son sol originaire que la mémoire a occulté. Alors le flottement est infini, longue dérive sur des eaux agitées que des rives absentes rendent insondables. Toute perte est ceci qui prive de repères. Mémoire comme lieu d’accès à soi par le regroupement des diverses temporalités toujours saisies d’éparpillement. Vision diasporique du monde qui fragmente le corps, dissout l’esprit. Or nous voulons le corps, nous voulons l’esprit, nous voulons la liberté ! Nous sommes mémoires.

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 08:46
SI…, m’avais-tu dit

                             « SI… »

            Œuvre : André Maynet (détail)

 

 

***

 

  

   Tu me disais : « Si seulement la Beauté pouvait briller aux yeux des hommes ! »

   Je te disais : « En eux, les hommes ont la beauté. Mais la beauté est un tel éblouissement, ils n’en perçoivent, le plus souvent, que quelques éclats et ils s’en retournent à leurs tâches avec le cœur léger, l’âme en paix. Cette légèreté, cette paix, ils n’en devinent pas la source, ils n’en conçoivent nullement le mérite venant des choses remarquables, cette rose épanouie sur la soie de laquelle étincelle la goutte de rosée ; ce vallon si frais, cette naissance au jour, les teintes bleutées qui le portent à son être avec la figure de ce qui est inimitable, sans possible analogie, image singulière dans le fourmillement du monde. Cette Jeune Femme qui passe en son inaltérable luxe, tout comme le tien, ce ravissement sans fin à l’orée de toute poésie. Je dis le cuivre pluriel de tes cheveux et je dis beauté. Je dis la claire margelle de ton front et je dis beauté. Je dis l’océan de tes yeux, ses vagues immobiles, leur profondeur d’abysses, parfois, et je dis beauté. Vois-tu, c’est ainsi, la beauté nous est donnée et, le plus souvent, elle nous échappe, rapide filet d’eau dont nos mains malhabiles  ne retiennent presque rien, la fuite  de quelques gouttes. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si la Vérité, un jour, se manifestait à l’homme, en aurait-il la subite intuition ? »

   Je te disais : « L’énoncer, déjà en proférer le nom, c’est être en quête de son essence. Mais seuls les Lucides et les Rares sont en possession de cette exactitude du regard. Toute vérité est si bien enfouie en soi, tellement dissimulée derrière le voile des hallucinations, sous les apparats des salons mondains, dans les faux-semblants des rencontres qu’elle ne brille que d’un faible éclat. D’aucuns, prétextant cette anémique lueur, s’exonèrent bien vite du travail ardu qui, seul, conduit à sa trop rare manifestation.

   Si je dis la belle douceur de tes joues, leur faible coloration carmin, cette touche de fraîcheur qui les habite, tu pourras en déduire, connaissant  tout ceci de l’intérieur, si près de l’origine, la profération d’une vérité. Que tu seras à même de connaître puisque des sentiments du type de la délicatesse, de la spontanéité, de la grâce immédiate, tu pourras en juger, seule, l’incontournable réalité. Pour ma part je n’aurai fait que coïncider avec ce en quoi se montre ta belle posture. Alors mon énoncé n’aura consisté qu’à lire adéquatement ce que tu auras donné à connaître dans le bref éclair d’une intuition. Il faut ainsi beaucoup de coïncidences, de hasards heureux, de subites illuminations pour que quelque chose de l’ordre d’une authenticité se dévoile et fasse corps avec une réalité qui lui est attachée. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si ceux et celles que nous côtoyons étaient doués de plus de Vertus, combien alors il serait facile de vivre ! »

   Je te disais : « Plein de mérites sont ceux dont tu croises la route. Mais toujours nous avons un aveuglement quant à les reconnaître. Ceci provient du fait de notre naturel narcissisme et de notre inclination à thésauriser tout ce qui est bon, à rejeter tout ce qui nous paraît mauvais, non-conforme à nos jugements de goût et à nos valeurs. Ainsi nous croyons-nous possesseurs des plus hautes instances morales, alors que les autres seraient les détenteurs d’altérations de tous ordres. Pour nous les vertus. Pour les autres les vices.

   Si j’attribue à ton visage sérieux et ouvert une qualité de charité, qui donc pourra en témoigner, sinon ta conscience se plaçant de telle ou de telle manière face au dénuement de celui qui vient à toi ? Si j’attribue à la belle clarté de ton regard, à ton apparente détermination, ta disposition à la persévérance, quoi d’autre que ta conduite face aux aléas pourra donc en témoigner ? Si, observant ton teint si clair, la belle verticalité de ta parution, ton air si affranchi de toute spéculation, j’en ressors convaincu que la Justice t’habite, y aura-t-il autre chose que le contenu de tes propres actes pour en faire émerger le noble penchant ? »

 

   Tu me disais : « Beauté, Vérité, Vertus : points cardinaux de l’homme. Comment pouvons-nous nous en saisir ? »

   Je te disais : « Tu es un être de Beauté, l’arc étonné de ta bouche en est la plus belle des illustrations. »

   Je te disais : « Tu es un être de Vérité, la profondeur de jugement de tes yeux en est la constante oriflamme. »

   Je te disais : «  Tu es un être de Vertu, l’élégant équilibre de ton visage en est l’évidente attestation. »

 

***

 

   Tour à tour, nous sommes des êtres de questions, des êtres de vice, des êtres de vertu. La vérité qui y est à l’œuvre, d’une manière liminale, nous appartient en propre. Nous sommes source, fleuve, estuaire. Les Autres sont sur les rives qui regardent passer les flots. Sans doute ont-ils une opinion à leur sujet : lents, tumultueux, agités, plaisants, furieux, dévastateurs. Seuls les flots savent.

   Tout questionnement est toujours de trop. Seul le silence est la texture première, inaltérée, objective de ces êtres mystérieux qui tressent notre architecture terrestre, ces nervures éthiques qui nous traversent et tiennent debout la demeure humaine. Sur le drapé neutre du silence peuvent se détacher du Beau, du Vrai, de la Vertu. Toute parole qui veut en faire surgir la présence est discréditée par avance à l’aune de son constant remuement, du bruit de fond qui en sape les fondations. Ce qui se donne en tant que qualités essentielles de l’existence ne peut jamais être explicité d’emblée, sauf à tomber dans la fausseté, la naïveté, la gratuité.

   Infiniment pudiques sont ces grâces de l’instant qui jamais ne se dévoilent au plein jour. Si cette Jeune Femme de l’image nous touche à ce point en son alphabet essentiel, c’est bien en raison du mot mystérieux qu’elle tend à notre sagacité. Il nous faut être des déchiffreurs de caractères discrets. Tout hiéroglyphe ne livre ses arcanes qu’aux patients et aux tempérants. Des vertus si rares qu’elles passent inaperçues.

 

   Tu me disais : « Qui suis-je ? - Je te disais : « qui tu es. » Ainsi demeurions-nous dans le secret de l’être. Il n’y avait rien à savoir, ni en-deçà, ni au-delà. Seulement

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:27
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 09:39
Errance mauve du jour.

          Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   On est comme disloqués.

 

   D’abord il y a la nuit. La nuit dense, d’encre, la nuit scellée à sa propre dérive. Nappe de suie étendue d’un bord à l’autre des consciences humaines. Chape de plomb et les poitrines sont des soufflets aux dépliements rauques. L’air est poisseux qui glace les membres, les enduit d’une pellicule translucide à peine visible. C’est tout juste si la pulpe du cœur gonfle sous la pression carmin. Tout juste si les membres demeurent attachés à la douve du corps. Sur les couches de toile on est comme disloqués, en chemin vers une possible diaspora avant que de rencontrer une réalité archipélagique incontournable, un éclatement de soi dans les mystérieuses travées du temps. Partout le mouvement syncopé des meutes d’eau et l’impression d’un déluge avec ses cataractes de gouttes, ses javelots d’ondes serrées qui percutent le cuir de la peau. On est traversés de traits, sillonné de points et la chair se hérisse dans le genre d’un papier semé de verre. Lente abrasion de l’esprit qui ne s’allume plus que par endroits, fanal perdu dans les brumes de l’inconscient.

 

   Constellations d’opium.

 

   Et le rêve, le rêve qui lacère la chair, élève ses cathédrales de brume, lance ses ponts de corde dans l’espace, déroule ses escaliers à double révolution, dresse ses pont-levis, livre ses anatomies cabossées, écartèle le désir, ouvre les vannes rubescentes de l’imaginaire. Oui, là, demeurer dans la faille onirique, boire toute l’ambroisie des étoiles et s’attacher aux constellations d’opium, se lier aux sorcelleries du peyotl, s’aliéner dans la libre ouverture des cosmogonies de sable et d’étain. Être métal en fusion, gorge bleue du pigeon, avenue du plaisir dans les catacombes étroites du doute, manducation verte de mante religieuse, métamorphose infinie et polychrome du caméléon aux ocelles d’émeraude et de gemme bleue. Oui, c’est cela que disent les hommes aux muscles tendus, les femmes aux gorges pléthoriques dans les encoignures grises du sommeil. C’est cela même qui délivrerait de la nasse de peau, ouvrant un monde flottant, illimité et l’on n’aurait plus besoin de se sustenter, plus besoin de demeurer dans la varlope désirante qui découpe en minces copeaux ce qui se donne à voir dans la mesure consternée du regard.

 

   Simple racine blanche.

 

   Être sans condition, être sans attaches, être souffle de vent dans la demeure lisse du ciel, simple racine blanche qui avance dans la vanité de l’humus, pluie d’arc-en-ciel au-dessus du dôme violet de l’océan aux eaux profondes. Être sans histoire, sans lien qui attache et soude aux forceps des événements, sans langage qui installerait le règne d’une fable, initierait le cheminement d’une biographie. Être sans chambre où copule la lumière blanche, aveuglante de la rencontre des amants. Passer au travers de soi, retourner sa peau, déplier sa calotte, en inventorier les viscères, en éprouver les sombres gluances, en saisir les gaines électriques, s’électrocuter à même la puissance de son propre ego, cet abîme sans fin où se précipite tout individu afin de se croire vivant. Se croire vivant, oui !

 

   Furie céleste.

 

   « Se croire vivant ». C’était ceci que proférait l’humain dans son vibrant désarroi. Il suffisait de pousser sa croisée sur l’entaille mauve du jour, de laisser les sclérotiques des yeux gonfler sous l’ardeur solaire. C’est à peine si l’on percevait quoi que ce soit des choses du monde abrasées par l’inconséquence de l’heure zénithale. L’immense boule blanche crachait son venin depuis les hautes sphères invisibles du ciel. Partout des lambeaux en proie à la fureur, partout des échardes de brûlante lumière, partout des flammes avec leurs éclats mortuaires. Oui la Mort était proche qui se disait selon la violente rhétorique de l’astre fou. La chaleur suintait, dégoulinait en longues tresses que les caniveaux de ciment régurgitaient avec peine. Les hauts candélabres de tôle se vrillaient et, parfois, mouraient dans une piteuse flaque de zinc. Les feuilles des arbres étaient de minces oriflammes desséchées, des perditions de carton qui attendaient leur dernière heure. Les voies ferrées étaient des nœuds d’acier violentés, enserrés dans les mors d’une puissance démente. Y avait-il au moins quelqu’un qui pût encore témoigner de l’existence, proférer une seule parole, émettre un signal perceptible par une intelligence extra-humaine ? Peut-être simplement par une diatomée qui, depuis son antre glauque, recevrait encore quelque message du monde. Y avait-il ?

 

   Dans l’attitude de la stupeur.

 

   Sur la passerelle de bitume que le jaune boulotte consciencieusement, Dernière Femme est là dans l’attitude de la stupeur, saisie par le glaive d’effroi qui la transperce à la manière d’un phallus dément. La dernière semence anthropologique vient d’expurger sa liqueur séminale d’or et de pollen dans la sidération du jour. Sur Terre, plus aucune profération qui dirait le parcours d’une vie, les diaprures de la passion, les surgissements obséquieux de la gloire. Enfin la justice établie. Enfin l’égalité assurée, un néant équivalent à un autre néant. La déraison exponentielle de l’homme a eu raison de son inconstance, de sa naïveté foncière, de la légèreté selon laquelle il se confie avec innocence à la certitude de son paraître.

   Dernière Femme est hagarde, plantée dans la rumeur solaire qui la frappe de nullité. Combien sont loin les jours passés avec leur ébruitement de source claire, leurs aubes diaphanes s’éveillant au bonheur de l’heure ! La corolle mauve du parapluie n’est plus désormais une parade suffisante afin qu’une vie ait lieu à l’abri des orages existentiels. Le visage, déjà, se dilue dans une illisibilité qui semble n’avoir aucune limite. L’ample robe noire, vestige symbolique du royaume nocturne se pare maintenant des couleurs d’un deuil immédiat. Le plus confondant qui se puisse imaginer, savoir le sien et après rien n’aura plus lieu que le silence éternel et les espaces infinis où se perdaient, autrefois, d’aventureux oiseaux. Les jambes claires sont l’ultime attache de chair - mais s’agit-il encore de cela, de chair dans cette irrémédiable perte du corps ? -, l’attache terminale avant le grand saut dans l’inconnu. Avec plus d’élan que n’en autorise le chanvre indien, avec plus de persistance que les éclairs de l’opium, plus de consistance que la puissance hallucinogène du LSD. Un éblouissement, une explosion de photons, une déflagration de magma et la conscience illuminée pour des millénaires avec des cortèges de pensées mauves, de souvenirs bigarrés, de rêves multicolores dans les limbes de l’être. Oui, nous voulons cette conflagration, ce feu d’artifice final, cette ouverture magistrale de la corne d’abondance qui nous fera passer d’un univers à un autre. Nous ne sommes dans l’errance mauve du jour qu’en attente de cela. Qu’en attente ! De cela !

 

 

 

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 07:55
Plus loin que ne voient les yeux.

" Et si l'on s'offrait la pleine lune ? "

 

Un matin, 6 h30 - Blériot-Plage,

près de Calais, près de chez moi...

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   La grâce fiévreuse de l’âge.

 

   Avanljour, tel est l’étrange sobriquet qui traîne aux basques de cet Enfant d’environ douze ans comme son attribut le plus sûr. Levé dès avant l’aube, cheveux encore en broussaille, visage de cuivre tel l’Indien, se sustentant d’une rapide collation, parfois d’un rien, une larme de rosée, une bribe de brume, la première lueur à l’horizon du monde. Il est entièrement situé dans la grâce fiévreuse de l’âge, un pied dans l’enfance, un autre dans l’adolescence avec, parfois, une échappée vers le territoire des adultes, mais seulement dans l’approche, la tentation, comme si le fruit du désir était une réalité doublée d’une possible mise à l’épreuve, peut-être d’un réel danger. C’est la mer qui l’attire, son battement bleu, la syncope toujours renouvelée de ses flux et de ses reflux, la couleur sourde de ses abysses qui teinte la vitre de l’eau d’une étonnante profondeur, cette hésitation entre l’aigue marine, l’émeraude avec des reflets de topaze. Comme si l’immense dalle d’eau était une simple accumulation de gemmes sur laquelle la lumière imprimait ses mouvants ocelles. Fascination que celle de cet Etrange de s’approcher du mystère de la nuit alors qu’à l’orient les premières incisions de clarté font leurs empreintes à peine lisibles.

 

   Fil invisible d’une lame.

 

   Tout juste arrivé dans son lieu familier - une déclivité entre deux éminences de sable -, il s’assoit sur ses talons, visage bien droit, regard fixé au-delà de sa propre chair, pris dans le vertige d’une aimantation. Il est, à la fois, en lui et hors de lui, avec seulement sa fragile lisière de peau qui délimite le connu de l’inconnu. Ce qui lui fait face (au sens de « lui donne visage »), c’est ceci : le plancher liquide est une surface immobile, indolente, comme prise encore dans la souple texture du songe. Peut-être l’éternité n’est-elle que cela, une couleur uniforme si proche d’une absence, une fuite à jamais des choses, une nature lissée de rien que l’espace parcourt de son aile inapparente ? Est-ce cette méditation métaphysique qui habite le Jeune Ephèbe ? Sa beauté le traverse de part en part pareille au fil invisible d’une lame, à la vibration d’un cristal, à la fuite d’un météore. Ses yeux sont de purs diamants par où s’engouffre la multitude de questions de la présence. De la sienne d’abord. De celle de ses coreligionnaires dont, le plus souvent, il ne perçoit guère que les silhouettes fuyantes à la limite des champs ou bien dans la steppe dense des faubourgs. Enfin de toute cette beauté de l’univers qui, parfois, à condition que le regard se fît attentif, rayonnait à l’endroit même où il se trouvait et nulle part ailleurs. Affaire de conscience. Affaire de liberté. Juste perception de ce réel toujours transcendé par cette jeune vie car ce sont ses propres yeux qui installent l’inlassable spectacle de l’exister. Sans doute ces pensées ne sont-elles que les hypothétiques projections d’un Voyeur extérieur. Il n’y a jamais personne à cette heure discrète et ce qui se formule ainsi vient peut-être du long glissement du ciel le long de la terre qui, encore, ne tient qu’un langage inaudible et l’attente de sa révélation.

 

   Initiation à soi.

 

   Contemplatif, Avanljour l’est bien au-delà des préoccupations habituelles de ceux et celles qui parcourent le monde de leurs pas pressés. Au centre de son corps se déploie un genre de feu-follet, de bruissement continu, de source faisant son lancinant clapotis. L’intérieur est vacant, immensément disponible. Ce qu’il veut, c’est recevoir la pluie multiple des sensations et les porter à leur apogée. Sans doute la naïveté de l’enfance proche l’habite-t-elle encore ? Mais la curiosité adulte, le fourmillement impatient de vivre, dressent leurs oriflammes et cela gonfle et soulève le dôme du diaphragme à la manière d’une voile sous le vent. Au regard de ceci, nous les Etrangers, sommes comme des insectes pris dans leur bloc de résine. Nous écoutons la complainte de ce Jeune Initié sans pouvoir y participer aucunement, sinon par l’intellect, c'est-à-dire en creux et nos yeux sont dépossédés de ce savoir intime qui fait, en lui, ses merveilleuses fluences, ses lacs étincelants, ses gerbes d’impressions vives. Initiation au monde qui est toujours initiation à soi.

 

   L’inaccessible, lieu du désir.

 

   Les ombres commencent tout juste à se dissiper. Une clarté monte insensiblement dans le ciel. La teinte présente est ce juste équilibre entre l’affirmation et le retrait, le surgissement et son autre, le néant dont on perçoit encore les sombres desseins, ce soudain basculement qui pourrait tout confondre dans la ténèbre et alors il n’y aurait plus que la nuit et un éternel silence, les étoiles piqués pour toujours dans la toile immobile de l’éther. Il y a encore temps pour le rêve, la libre délibération de l’esprit. On est là, comme sur le bord d’une vérité. On est là, sur la lisière du monde. Quatre brisants s’élèvent dans la puissance, colonnes du ciel qui disent l’indéfectible lien attachant les hommes à ce qui les dépasse et les ravit pour la simple raison que l’inaccessible est toujours le lieu d’un désir. Qu’y a-t-il dans l’empyrée ? Des comètes au sillage d’argent ? La boule incandescente du Soleil ? Cette Lune à l’œil de marbre qui dérive sans attache ? Qu’y a-t-il ? Les dieux ? Apollon charmant ses pairs au son de sa lyre céleste ? Vénus sortant de l’écume marine, entourée de colliers de fleurs odorantes ? Cronos ce maître du temps jouant avec son sablier et la destinée des hommes ? Dieu veillant sur le sort de ses créatures ? Questions à l’infini dont les brisants éloignés pourraient représenter la vive métaphore. Leur rythme régulier, pareil aux interrogations que la mer reprendrait dans son sein afin que, jamais, la réponse à l’énigme ne fût donnée. Seulement une longue inquiétude, un vide au centre de la tête et un corridor sans fin plongeant dans les douves du corps.

 

   Une « certaine » transcendance.

 

   Alors il faut dépasser ce qui s’ordonne ici et là, clôt le cycle de la connaissance. Il faut faire de soi un tremplin et bondir en un saut de l’autre côté du mur opaque du réel. Combien ces sombres piliers plantés dans la vase font penser aux toriis des Japonais, à ces portails traditionnels qui signent la présence du sanctuaire shintoïste. Et l’analogie n’est pas uniquement formelle qui relierait, dans une esthétique commune, ces deux élévations architecturales. La confluence de leur sens est à rechercher dans le symbole de la Porte qui est toujours passage d’un monde à un autre, d’un niveau à un autre. De connaissance, certes, mais aussi, mais surtout, abandon de l’aire simplement physique, matérielle, pour surgir dans le déploiement du spirituel, seul site capable de nous soustraire aux pesanteurs habituelles du corps et de nous inviter aux joies de l’intellect, aux libres évolutions de l’esprit, aux flottements infinis de l’âme. Et peu importe que l’on soit croyant, athée, agnostique, mystique, c’est l’envol lui-même qui compte plus que sa finalité attachée à l’existence d’un dogme. L’idée de transcendance induit le plus souvent une posture erronée qui présuppose toujours la présence de Dieu comme unique condition de possibilité. Mais il y a, à l’évidence, des extases qui ne sont nullement dictées par l’exercice de la foi et la pratique de quelque liturgie. La profonde émotion face au chef-d’œuvre, quand bien même l’on considèrerait l’origine de l’art en son essence religieuse, peut être l’objet d’un accroissement de l’être de nature strictement athée. L’absolu de l’art n’est pas inévitablement le calque de celui des religions.

 

   Torii en plein ciel.

 

   Mais nous avions abandonné Avanljour qui, aussi bien, aurait pu être nommé Torii si les hasards de la naissance l’avaient porté sur les rives lumineuses d’Orient. Mais opérons la métamorphose. Torii vient de traverser le lieu initiatique, celui qui le ravit à sa présence d’enfant et le remet dans un âge immatériel avec des armatures de temps extensibles et la possession immédiate de tous les espaces, une sorte d’ubiquité l’autorisant à être ici, là et encore ailleurs dans l’instant qu’il décide de ce prodige. La côte est loin, bordée de sa frange d’écume et de bulles. On aperçoit les sentinelles noires des pieux en ordre de marche pour une étrange mission. Se laissent percevoir, dans la brume solaire, des fumées légères qui sortent des toits, font leurs capricieux cerfs-volants avec leurs queues qui claquent au vent. Sour les bras dépliés comme les ailes du goéland, filent les troupes de vagues avec leur air insolent, leur diablerie, leurs facéties comme si elles voulaient lutter avec l’air, imprimer dans ses fibres la nécessité de l’eau. L’air qui cingle le visage, fait onduler les boucles des cheveux, plaque au corps la tunique de toile. Torii en plein ciel, on est une ivresse en mouvement, un kaléidoscope où s’engouffrent toutes les images du monde, scène immensément ouverte, cirque que tutoie la belle plénitude des nuages gris et bleus, roses et corail. Tout le Monde, là, présent, avec ses paysages sublimes, ses gorges, ses avens, ses pics dentelés, ses vallons où murmurent les sources qui se perdent quelque part, loin, dans le ventre de la terre.

 

   Claire obscurité.

 

   Le plateau de la mer est lisse avec les quelques glacis de courants plus clairs. Ciel délavé dans des teintes d’ardoise et de métal. Claire obscurité comme si, seul, ce jeu subtil de l’oxymore permettait de donner site, à la fois au phénomène de la lumière qui s’appuie sur celui de l’ombre et au retrait de l’ombre qui fait place à la clarté. Il y a comme un flottement du paysage, une irisation de la vue que recouvrirait une mince pellicule de brume. Des maisons basses, blanches, en enfilade, surmontées des haubans réguliers des cheminées. Dans l’anse marine des galets s’entrechoquent sous le mouvement continu de la plaque d’eau. Plus haut, pareil à un mur dressé, d’éblouissantes falaises blanches tapies sous une couverture d’herbe rase. Parfois quelques moutons à la laine drue y sont visibles, tels des rouleaux d’écume drossés sur la côte.

 

   Cette nasse d’irréalité.

 

   Plus loin, le corps se dissout dans la cendre d’une lumière native. Torii, maintenant, a dépassé ses propres limites. Il n’a plus de frontières, il n’est plus qu’un flottement indécis, une lisière entre deux nuages, un filet d’eau semant ses gouttes sur la pente lisse d’une jarre. Les hautes marges du ciel ont la densité sourde des veines de charbon. Comme si la nuit était encore proche et que, soudain, elle pourrait tout ensevelir sous une taie définitive. A l’horizon la dentelure d’une colline suspendue au-dessus du vide. Des éboulis de roches noires, volcaniques, l’anse claire dans laquelle repose un lac d’argent éblouissant, comme si le phénomène même de la lumière se laissait approcher mais qu’il menaçait d’une toujours possible cécité. Si belle clarté piégée entre ciel et terre, qui ricoche et allume de l’intérieur tout ce qui est présent, ici, dans cette nasse d’irréalité. Une bâtisse de pierres, sans doute faite de lourds blocs de granit, est en équilibre sur le bord de l’onde comme en sustentation au-dessus du miroir qui étincelle. Tant de beauté ici amassée et l’on se demande si le rare et le précieux pourront continuer longtemps à soutenir l’épreuve du visible, si tout, comme par magie, ne pourrait disparaître et il ne demeurerait que quelques pierres orphelines, un reflet glacé, une lourde mélancolie faisant son infini remous à l’horizon des choses.

 

   Sauf le rêve et sa hauturière folie.

 

   Maintenant, Torii est pareil au vol tendu du héron, flèche du bec perçant la toile de l’air, rémiges en éventail, pattes dans le prolongement de la tunique de plumes. L’atmosphère a fraîchi, la lumière baissé, les teintes sont des camaïeux assourdis, de discrètes présences, de pures élégances saisies à même leur profération. Ici le repos est si grand que l’on pourrait demeurer dans le vol stationnaire du colibri avec des milliers d’irisations à la seconde et initier un genre de mouvement perpétuel. L’arachnéenne résille des arbres traverse le ciel de sa retenue. La lumière est de neige et les végétaux de frimas. Les hampes des massettes ponctuent le fin brouillard de leurs navettes engourdies. Le ruisseau est le reflet du ciel qui est la réverbération de l’unique, de l’étonnant, de l’inimaginable. Sauf le rêve et sa hauturière folie. Une île minuscule est au centre du bras d’eau, ovale parfait que ne peuvent visiter que le furtif et le dissimulé, peut-être quelque être fantastique à la robe aquatique pareille à la soie d’une loutre, au ventre d’une mousse. C’est si bien d’être Torii et de planer au-dessus des contingences humaines, du lourd désespoir qui teinte de bitume les marches hasardeuses des hommes. Si bien !

 

   Des oiseaux ivres.

 

   Nul ne sait la fin du voyage. Encore un bond en avant, encore un dépliement d’ailes, une dilatation de la vue. On est très haut à présent et l’on perçoit l’infinie courbure de la Terre, ses semis d’îles, l’avancée de ses isthmes, le réseau serré de ses villes où la foule impatiente se presse en grappes compactes. Tout en bas, une falaise ocre trouée par les vents. Des oiseaux ivres en franchissent les portes, tout comme Avanljour a franchi la limite du torii pour parvenir de l’autre coté, retrouver ce qu’il a toujours été, un être d’une énigmatique présence se souciant de découvrir l’aire immense des impressions fécondes. Alors on n’est plus soi qu’à la mesure du souvenir et l’on est Liberté réalisée, Aventure affranchie de toute contrainte. De toute exigence. Sauf de se connaître en son fond car l’on est partie prenante du monde, tout comme la dame ou le fou participent au jeu d’échec. Parti de soi, on a à se rejoindre, à deviner la présence de l’Autre, peut-être dans ce battement d’eau, cette éminence rocheuse qui fait signe depuis le sombre désert océanique où, parfois, s’égarent des myriades d’oiseaux fous comme si leur inconscience les avait portés à un haut vol meurtrier.

 

   La Terre, notre matrice.

 

   On ne tutoie jamais les cimes qu’à y renoncer pour retrouver la position ferme de la terre, la sûreté du sillon qui guide les pas, la douceur de la glaise qui, encore, porte notre empreinte. Oui, la Terre est notre matrice, notre refuge, le dernier lieu que nous visiterons. C’est pourquoi, après avoir fait provision d’esprit, il faut à nouveau se disposer à se faire matière, dense, compacte, lourde. C’est ainsi, le sol de poussière nous attend, il est notre destinée comme nous sommes une simple volute que le hasard, l’instant d’un songe, a bien voulu soustraire à ses soucis. Le vertige du grand air inonde les yeux de larmes et la vue se trouble. Ce domaine est celui, sans doute, des créatures mythiques, peuple invisible aux si étranges morphologies qu’elles nous paraissent directement issues de quelque thaumaturge en mal de visions édéniques, à moins qu’elles ne fussent simplement sataniques. Hippogriffe à tête de griffon ; Phénix nourri d’herbes fraîches et abreuvé de rosée matinale ; Sylphes et Sylphides pareils à la force des Amazones mais pourvues d’ailes de papillon.

 

   Envers de la métamorphose.

 

   Du papillon à la larve le processus d’une métamorphose inversée n’est pas loin. Torii dans sa grande sagesse est pénétré de la puissance du réel, de sa force de ressourcement car il a connu la beauté, a frôlé l’ivresse, effleuré la folie. Jamais l’on ne quitte sa demeure habituelle sans se soumettre au risque de tout nomadisme, surtout quand celui-ci est privé de boussole. La mer est trop grande pour l’homme. L’espace infini. La quête de soi illimitée. Alors il faut puiser suffisamment de force aux confins de ce qui ressemble à la figure de l’Absolu et se disposer à retourner chez soi dans l’humilité. Avanljour a connu la grande porte onirique. Il s’y est engagé comme on transgresse une loi, celle du réel en son obstinée présence. Maintenant le cheminement est à rebours mais il n’oublie rien de cette illumination qui a ouvert un monde, le monde du Torii qui est aussi celui de l’enfant aux yeux de lumière car, qui a connu l’étrange beauté, jamais ne l’oublie. Jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 07:17
Demeure ouverte de l'imaginaire.

" Paysage absurde de la mémoire ".

Photographie : Katia Chausheva.

[NB : Ceci doit être essentiellement lu comme une fable onto-métaphysique se construisant sur le mode d'une narration fantastique. Cependant, malgré son caractère fictionnel, certaines vérités pourraient bien y apparaître en filigrane. C'est, du moins, ce que nous croyons.]

C'était la nuit, c'était le jour, c'était l'aube, c'était le crépuscule. C'était l'être et le néant. Mais comment donc avancer dans ce paysage lunaire autrement qu'à tâtons, les mains au-devant de soi avec le pas peu assuré du funambule ? On progressait, les jambes prises dans une gelée verte, une sorte de résine glauque qui naissait de la terre. Les silhouettes homologues perdues dans la brume du rien, on les hélait mais les mots cognaient sur la ouate, rebondissaient comme des balles et revenaient heurter le front avec la consistance du doute. C'était une longue nage vers soi, une brasse coulée, c'était un langage de bègue qui mitraillait ses phrases et puis demeurait coi. Du sol montaient une visqueuse irrésolution, de ténébreuses fibres s'invaginant dans l'antre étroit du sexe ou bien s'enroulant autour de sa hampe dressée comme pour une ultime érection. Les yeux étaient cadenassés et la proche perdition de l'homme sifflait aux oreilles avec son bruit de rhombe. Des silex, parfois, entaillaient les lèvres et du sang bleu coulait, longues larmes suspendues dans la résille du temps. L'air, autour, était si étroit, collé aux narines avec la hargne de bourgeons poisseux. Le plancher sur lequel on progressait avec des allures de mimes blafards était une tourbe spongieuse qui attirait et les sphaignes adhéraient comme pour vous réduire à l'état de végétal. Tout cela, ce ressourcement dans une nature primitive, était si proche et, déjà, l'on sentait contre la plante révulsée de ses pieds l'agitation des cils vibratiles de la paramécie, les mouvements de miroir de la diatomée. Constamment pris entre la roche en fusion et l'être unicellulaire. Constamment perdus dans l'abîme de soi. On marchait. Les failles s'ouvraient et se refermaient avec la régularité d'un métronome. Parfois, on perdait quelque fragment de corps, mais c'était vraiment sans conséquence. Juste un avant-goût de la disparition, de la danse terminale, de l'ouverture de la bonde suceuse. C'était cela qui se passait : le monde nous manduquait, nous déglutissait et tout refluait vers l'origine.

C'était comme de rétrocéder vers le lieu de sa très ancienne mémoire, cette lueur de lampyre perdue dans les arcanes des jours. Les arbres envoyaient leurs lianes flexibles et l'on en sentait les fouets cinglants sur l'aire dévastée du visage, longues scarifications nous disant la fin du jeu. Ce que l'on prenait pour du lierre invasif, ces glissements ophidiens enserrant nos hanches, nos bassins, c'était seulement notre cordon ombilical qui se rappelait à nous avec l'urgence d'un désir à satisfaire. Immédiat. On n'était plus que cette boule de chair diaphane, parcourue de ruisseaux de sang, flottant dans la mer amniotique avec, tout autour de soi, des clignotements de comètes. On était parvenus au socle de toute chose, là, dans cet espace sidéré qui était tous les espaces, dans ce temps de glu qui était tous les temps. Cela flottait infiniment, cela tenait un discours aquatique, cela berçait comme sous l'effet d'une comptine. Avec soi, on avait emporté ses joies et ses peines, ses anciens actes d'amour, ses promesses occluses, ses inclinations humanitaires, ses empilements de culture, ses besaces d'états d'âme. On était ici, dans la jarre prolixe, dans la chôra plurielle, dans l'instance du devenir. Et, en même temps, on était dans le siècle, dans la nasse des comportements stéréotypés, dans le goulet du conformisme, dans les mailles destinales de la condition humaine. Une ubiquité de tous les instants, un constant tiraillement entre l'hypothèse d'être et la réalité d'exister. Aussi, cela craquait aux jointures. Aussi cela faisait mal à la nostalgie. Aussi cela posait un problème éthique : être ici et ailleurs et demeurer hommes, femmes. Et demeurer dans l'authentique pouvoir de soi. Ne pas s'en remettre, seulement, au végétatif, à l'impulsif, à la simple décision d'abriter ses actes dans la gangue de pierre, dans la volonté tératologique, dans l'inconséquence originaire. Il était si facile de dissimuler ses instincts pléthoriques sous la figure de quelque racine à la vague forme anthropoïde, sous la perspective du tubercule tellement incliné au primordial que l'on n'en pouvait deviner la forme aboutie, pas plus que la nature des mouvements qui l'animaient. Existait-il un projet déterminé, une vague conscience fomentant un plan, s'inscrivant dans l'histoire de l'humain ? En un mot, empruntant à l'informel dans son apparition première, en même temps qu'alloués au souvenir de celui, celle qu'on avait été ? Etions-nous en quelque sorte lisibles, interprétables pour ceux qui, non encore entrés dans le domaine de la métamorphose, n'apercevaient de nos anatomies, de nos esprits, de nos âmes, que cette gelée indistincte faisant son apparition de chrysalide commise à s'éployer sous une forme qui, encore, ne disait son nom ? Etions-nous au moins dotés d'un langage élémentaire, émettions-nous des balbutiements auxquels se puisse attacher quelque compréhension ? La vrille de notre présence s'élevait-elle dans quelque verticalité suffisante dont on pût tirer une estimation, élever une possible thèse ? Ou bien n'étions-nous que ce rébus, cette énigme en forme de spirale, de colimaçon - nous étions si près de la position fœtale, sinon fatale -, portant en son intime le secret refermé sur son propre repliement ? Donc inaccessible à jamais, simplement allongés dans une glaise sourde, horizontale, infiniment livrée à la mutité, à la cécité ?

Et alors, dans cette figure nuitamment aporétique - on ne percevait quasiment rien du paysage humain -, pouvait-on, réellement, être au passé et au présent autrement qu'à l'aune de l'imaginaire ? Nous étions si loin de la raison humaine, de l'intuition poétique, de la sensibilité artistique. Que dirait un individu sain d'esprit, n'ayant pas encore sombré dans les fosses de la folie limoneuse, de ces brumes perdues dans leur propre complexité, de ces silhouettes fantomatiques, de ces ectoplasmes entourés du même coton qu'ils déglutissent autour d'eux comme un miel délétère ?

Marchant, ou plutôt claudiquant dans l'herbe zoo-anthropologique - l'on ne savait plus rien de ses propres limites, de l'endroit pour l'homme, de celui pour la bête -, faisant plutôt du surplace, on inventait une manière d'éternité dont cette lumière vert-de-grisée semblait être la métaphore colorée. Jamais, vraiment, l'on n'avait su où commençaient les registres sous lesquels on fonctionnait - réel, symbolique, imaginaire -, où ils s'arrêtaient, auquel on devait s'affilier en priorité. Cependant ceci, cette bien compréhensible irrésolution de l'homme face au triptyque de la parution et de sa mise en musique se résolvait dans l'instant où apparaissait leur confondante synthèse. Ici et maintenant, ici et ailleurs, ici et nulle part la quadrature du cercle ne recevait sa réponse définitive. On participait aux trois règnes - le végétal, l'animal, l'humain - on participait aux trois registres, aux trois extases du temps - passé, présent, avenir. C'était étrange tout de même cette teinte d'aquarium que prenait le monde. C'était étrange ce sentiment d'une mobilité immobile. C'était étrange d'être, en un seul empan de réalité, présence fœtale en devenir, naissance à paraître, existence en partie réalisée, mémoire ayant engrangé une séquence de l'univers visible. Sublime métamorphose de la catégorie spatio-temporelle, mais aussi de la genèse des corps, mais aussi rétroversion de la conscience en sa germination première, mais aussi reconduction de la mémoire à son lieu primitif, à l'engrangement des impressions formatrices, fondement de cela qui serait plus tard.

Ce " Paysage absurde de la mémoire ", ce bien nommé, est le seul recours de l'homme pour s'essayer à saisir cette entièreté, cette totalité dont il désespère de pouvoir la connaître un jour. Il lui faut consentir à abandonner ce coefficient de réalité auquel il s'adonne avec la démesure de celui qui a saisi une certitude et ne veut pas renoncer. La vérité n'est jamais la mise en œuvre de la seule présence qui se manifeste à nous avec la nécessité de cela qui nous fait face. Il nous est enjoint de voyager dans ce paysage "originel" qui nous dit l'absurde de la mémoire lorsqu'elle se circonscrit au site du visible. Plus que des hommes de la réalité, nous sommes des hommes du passé et du devenir dont les fondements s'originent aussi bien dans l'espace infini du symbole que dans celui du rêve ou bien de l'imaginaire aux fantastiques pouvoirs. La vision hypnotique que nous offre Katia Chausheva dans une réalisation éminemment esthétique ne doit pas dissimuler ce qui s'y inscrit en filigrane : une éthique par laquelle nous accédons au monde à la mesure de tout ce qui nous constitue et, le plus souvent, demeure dans l'occultation. Nous ne sommes ceux que nous sommes qu'à nous arracher à notre massif de chair afin que, le dominant, il nous dévoile les nervures essentielles de notre parution ontologique. Jamais nous ne pouvons nous circonscrire à l'apparence que le miroir nous renvoie, lequel miroir a été fait par des hommes pour faire paraître des hommes. Nous remontons si loin dans notre généalogie, jusqu'à l'origine du monde. Nous grattons notre peau, nous secouons notre sac d'os, nous frappons sur l'enclume de notre menton, nous pressons l'outre de nos viscères, nous répandons nos fleuves de sang et d'humeurs diverses et, comme dans la boule de cristal ou bien dans l'image holographique se mettent à vibrer une infinité de visions que nous ne soupçonnions pas. Il y a du rocher, de l'arbre, de la feuille; il y a du singe, du saurien, des griffes et des écailles; il y a des gerbes d'amour, des nuées de haine, les cimaises de l'art, les souillures des guerres; il y a tout ce qui fait sens et non-sens, jusqu'à la démesure. Nous sommes NOUS, bien en-deçà de nous, bien au-delà. C'est pour cette simple raison que rien ne peut dépasser en richesse de significations l'humaine condition. Celle par laquelle nous nous appartenons en même temps que nous appartenons au monde. Dans les replis de notre mémoire TOUT est archivé, depuis les premiers remuements de la lave jusqu'aux projets que nous lançons en direction des étoiles en passant par la kyrielle de menus événements qui nous traversent tous les jours à l'aune de leur imperceptible donation. Il est encore temps de nous retourner sur la demeure ouverte de l'imaginaire et d'y faire croître le beau poème dont la seule évocation nous porte dans la contrée où le réel s'ourlant de surréel œuvre à notre propre synthèse. Il n'y a pas plus beau destin que de s'ouvrir à ceci !

Demeure ouverte de l'imaginaire.

"La mémoire".

René Magritte.

Source : leblogdutempsperdu.

Ce tableau de Magritte joue en écho avec la photographie placée à l'incipit et l'article qui essaie d'en tracer la signification. La mémoire est cette merveilleuse faculté humaine qui nous relie au TOUT, grâce à son activité à visée holistique. Aussi bien spatio-temporelle - regroupant les lieux et la temporalité qui les a affectés en propre -, que symbolique - le langage proféré, lu, écrit -, qu'événementielle - les contingences traversées -, que spirituelles - les expériences en relation avec la religion et le sacré en général-, qu'universelle - la conscience que nous avons de la dimension cosmologique dans laquelle nous sommes nécessairement insérés - qu'esthétiques et éthiques et, bien évidemment biologique, puisque nous en sommes un roc sur lequel s'édifie l'architecture existentielle. Ce riche patrimoine ontologique, nous le portons en nous comme le bien le plus précieux, même si, souvent, nous en occultons le souvenir. Peu importe. Les significations déposées en nous au cours de notre vie, nous les métabolisons et elles continuent leur progression à bas bruit. Elles sont toujours présentes, y compris à notre insu. Tel fait que nous pensions avoir oublié ne demande qu'à resurgir au hasard d'une rencontre, d'une évocation, d'un travail de réminiscence.

Ce que nous dit le tableau de Magritte, d'une façon qui lui est propre, à savoir la peinture, c'est l'entièreté de notre présence au monde qui, toujours coule de la source à l'estuaire, quel que soit le lieu du parcours que nous avons atteint. Le ciel nous dit le projet et les nuages la contrariété qui peut survenir. La mer nous dit notre bain amniotique. La pierre du parapet, le minéral en nous. Le grelot, les bruits du langage, l'intégration du discours. La feuille symbolise notre appartenance au végétal, les nervures qui nous animent et notre affiliation au régime de la racine. La tête de la femme, la mère nourricière, la muse par laquelle naissent la poésie et les arts en général. Le sang sur la tempe est évocation de la douleur toujours possible et le deuil de la finitude. Le rideau est l'aire qui dissimule les choses invisibles de l'ordre de l'esprit, de l'âme, de la transcendance de toutes choses portées à leur essence, en même temps que le vaste domaine de notre inconnaissance. Le soleil nous rattache au souverain Bien en même temps qu'il nous dit la dette en regard de cette lumière qui éclaire le paysage, nourrit la terre et éclaire la raison de l'homme. L'ombre, enfin est la projection sur l'écran du réel de ces zones intermédiaires - le doute, l'inconscient, la puissance des archétypes - dont nous subodorons la présence à défaut de pouvoir la connaître.

Bien trop souvent, dans notre hâte de consommateurs médiatiques, nous survolons cela même qui constitue la nature profonde des choses et parle à notre oreille comme cet « homme qui murmure à l'oreille des chevaux » et établit la subtile communication dont on pensait qu'elle se limitait à l'immédiatement perceptible. Les montagnes, les dunes et les océans aux vagues immenses. Les chevaux, eux aussi, ont une vie cachée qui ne demande qu'à être découverte. Il ne tient qu'à nous les hommes de partir en quête de ces langages secrets. Ils nous habitent bien plus que nous ne pourrions l'imaginer ! Puisqu'aussi bien, en essence, nous sommes langage, rien que langage ! Et ne rêvons que de cela, demeurer fable aussi longtemps que des bouches seront là pour la proférer.

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