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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 07:55
Plus loin que ne voient les yeux.

" Et si l'on s'offrait la pleine lune ? "

 

Un matin, 6 h30 - Blériot-Plage,

près de Calais, près de chez moi...

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   La grâce fiévreuse de l’âge.

 

   Avanljour, tel est l’étrange sobriquet qui traîne aux basques de cet Enfant d’environ douze ans comme son attribut le plus sûr. Levé dès avant l’aube, cheveux encore en broussaille, visage de cuivre tel l’Indien, se sustentant d’une rapide collation, parfois d’un rien, une larme de rosée, une bribe de brume, la première lueur à l’horizon du monde. Il est entièrement situé dans la grâce fiévreuse de l’âge, un pied dans l’enfance, un autre dans l’adolescence avec, parfois, une échappée vers le territoire des adultes, mais seulement dans l’approche, la tentation, comme si le fruit du désir était une réalité doublée d’une possible mise à l’épreuve, peut-être d’un réel danger. C’est la mer qui l’attire, son battement bleu, la syncope toujours renouvelée de ses flux et de ses reflux, la couleur sourde de ses abysses qui teinte la vitre de l’eau d’une étonnante profondeur, cette hésitation entre l’aigue marine, l’émeraude avec des reflets de topaze. Comme si l’immense dalle d’eau était une simple accumulation de gemmes sur laquelle la lumière imprimait ses mouvants ocelles. Fascination que celle de cet Etrange de s’approcher du mystère de la nuit alors qu’à l’orient les premières incisions de clarté font leurs empreintes à peine lisibles.

 

   Fil invisible d’une lame.

 

   Tout juste arrivé dans son lieu familier - une déclivité entre deux éminences de sable -, il s’assoit sur ses talons, visage bien droit, regard fixé au-delà de sa propre chair, pris dans le vertige d’une aimantation. Il est, à la fois, en lui et hors de lui, avec seulement sa fragile lisière de peau qui délimite le connu de l’inconnu. Ce qui lui fait face (au sens de « lui donne visage »), c’est ceci : le plancher liquide est une surface immobile, indolente, comme prise encore dans la souple texture du songe. Peut-être l’éternité n’est-elle que cela, une couleur uniforme si proche d’une absence, une fuite à jamais des choses, une nature lissée de rien que l’espace parcourt de son aile inapparente ? Est-ce cette méditation métaphysique qui habite le Jeune Ephèbe ? Sa beauté le traverse de part en part pareille au fil invisible d’une lame, à la vibration d’un cristal, à la fuite d’un météore. Ses yeux sont de purs diamants par où s’engouffre la multitude de questions de la présence. De la sienne d’abord. De celle de ses coreligionnaires dont, le plus souvent, il ne perçoit guère que les silhouettes fuyantes à la limite des champs ou bien dans la steppe dense des faubourgs. Enfin de toute cette beauté de l’univers qui, parfois, à condition que le regard se fît attentif, rayonnait à l’endroit même où il se trouvait et nulle part ailleurs. Affaire de conscience. Affaire de liberté. Juste perception de ce réel toujours transcendé par cette jeune vie car ce sont ses propres yeux qui installent l’inlassable spectacle de l’exister. Sans doute ces pensées ne sont-elles que les hypothétiques projections d’un Voyeur extérieur. Il n’y a jamais personne à cette heure discrète et ce qui se formule ainsi vient peut-être du long glissement du ciel le long de la terre qui, encore, ne tient qu’un langage inaudible et l’attente de sa révélation.

 

   Initiation à soi.

 

   Contemplatif, Avanljour l’est bien au-delà des préoccupations habituelles de ceux et celles qui parcourent le monde de leurs pas pressés. Au centre de son corps se déploie un genre de feu-follet, de bruissement continu, de source faisant son lancinant clapotis. L’intérieur est vacant, immensément disponible. Ce qu’il veut, c’est recevoir la pluie multiple des sensations et les porter à leur apogée. Sans doute la naïveté de l’enfance proche l’habite-t-elle encore ? Mais la curiosité adulte, le fourmillement impatient de vivre, dressent leurs oriflammes et cela gonfle et soulève le dôme du diaphragme à la manière d’une voile sous le vent. Au regard de ceci, nous les Etrangers, sommes comme des insectes pris dans leur bloc de résine. Nous écoutons la complainte de ce Jeune Initié sans pouvoir y participer aucunement, sinon par l’intellect, c'est-à-dire en creux et nos yeux sont dépossédés de ce savoir intime qui fait, en lui, ses merveilleuses fluences, ses lacs étincelants, ses gerbes d’impressions vives. Initiation au monde qui est toujours initiation à soi.

 

   L’inaccessible, lieu du désir.

 

   Les ombres commencent tout juste à se dissiper. Une clarté monte insensiblement dans le ciel. La teinte présente est ce juste équilibre entre l’affirmation et le retrait, le surgissement et son autre, le néant dont on perçoit encore les sombres desseins, ce soudain basculement qui pourrait tout confondre dans la ténèbre et alors il n’y aurait plus que la nuit et un éternel silence, les étoiles piqués pour toujours dans la toile immobile de l’éther. Il y a encore temps pour le rêve, la libre délibération de l’esprit. On est là, comme sur le bord d’une vérité. On est là, sur la lisière du monde. Quatre brisants s’élèvent dans la puissance, colonnes du ciel qui disent l’indéfectible lien attachant les hommes à ce qui les dépasse et les ravit pour la simple raison que l’inaccessible est toujours le lieu d’un désir. Qu’y a-t-il dans l’empyrée ? Des comètes au sillage d’argent ? La boule incandescente du Soleil ? Cette Lune à l’œil de marbre qui dérive sans attache ? Qu’y a-t-il ? Les dieux ? Apollon charmant ses pairs au son de sa lyre céleste ? Vénus sortant de l’écume marine, entourée de colliers de fleurs odorantes ? Cronos ce maître du temps jouant avec son sablier et la destinée des hommes ? Dieu veillant sur le sort de ses créatures ? Questions à l’infini dont les brisants éloignés pourraient représenter la vive métaphore. Leur rythme régulier, pareil aux interrogations que la mer reprendrait dans son sein afin que, jamais, la réponse à l’énigme ne fût donnée. Seulement une longue inquiétude, un vide au centre de la tête et un corridor sans fin plongeant dans les douves du corps.

 

   Une « certaine » transcendance.

 

   Alors il faut dépasser ce qui s’ordonne ici et là, clôt le cycle de la connaissance. Il faut faire de soi un tremplin et bondir en un saut de l’autre côté du mur opaque du réel. Combien ces sombres piliers plantés dans la vase font penser aux toriis des Japonais, à ces portails traditionnels qui signent la présence du sanctuaire shintoïste. Et l’analogie n’est pas uniquement formelle qui relierait, dans une esthétique commune, ces deux élévations architecturales. La confluence de leur sens est à rechercher dans le symbole de la Porte qui est toujours passage d’un monde à un autre, d’un niveau à un autre. De connaissance, certes, mais aussi, mais surtout, abandon de l’aire simplement physique, matérielle, pour surgir dans le déploiement du spirituel, seul site capable de nous soustraire aux pesanteurs habituelles du corps et de nous inviter aux joies de l’intellect, aux libres évolutions de l’esprit, aux flottements infinis de l’âme. Et peu importe que l’on soit croyant, athée, agnostique, mystique, c’est l’envol lui-même qui compte plus que sa finalité attachée à l’existence d’un dogme. L’idée de transcendance induit le plus souvent une posture erronée qui présuppose toujours la présence de Dieu comme unique condition de possibilité. Mais il y a, à l’évidence, des extases qui ne sont nullement dictées par l’exercice de la foi et la pratique de quelque liturgie. La profonde émotion face au chef-d’œuvre, quand bien même l’on considèrerait l’origine de l’art en son essence religieuse, peut être l’objet d’un accroissement de l’être de nature strictement athée. L’absolu de l’art n’est pas inévitablement le calque de celui des religions.

 

   Torii en plein ciel.

 

   Mais nous avions abandonné Avanljour qui, aussi bien, aurait pu être nommé Torii si les hasards de la naissance l’avaient porté sur les rives lumineuses d’Orient. Mais opérons la métamorphose. Torii vient de traverser le lieu initiatique, celui qui le ravit à sa présence d’enfant et le remet dans un âge immatériel avec des armatures de temps extensibles et la possession immédiate de tous les espaces, une sorte d’ubiquité l’autorisant à être ici, là et encore ailleurs dans l’instant qu’il décide de ce prodige. La côte est loin, bordée de sa frange d’écume et de bulles. On aperçoit les sentinelles noires des pieux en ordre de marche pour une étrange mission. Se laissent percevoir, dans la brume solaire, des fumées légères qui sortent des toits, font leurs capricieux cerfs-volants avec leurs queues qui claquent au vent. Sour les bras dépliés comme les ailes du goéland, filent les troupes de vagues avec leur air insolent, leur diablerie, leurs facéties comme si elles voulaient lutter avec l’air, imprimer dans ses fibres la nécessité de l’eau. L’air qui cingle le visage, fait onduler les boucles des cheveux, plaque au corps la tunique de toile. Torii en plein ciel, on est une ivresse en mouvement, un kaléidoscope où s’engouffrent toutes les images du monde, scène immensément ouverte, cirque que tutoie la belle plénitude des nuages gris et bleus, roses et corail. Tout le Monde, là, présent, avec ses paysages sublimes, ses gorges, ses avens, ses pics dentelés, ses vallons où murmurent les sources qui se perdent quelque part, loin, dans le ventre de la terre.

 

   Claire obscurité.

 

   Le plateau de la mer est lisse avec les quelques glacis de courants plus clairs. Ciel délavé dans des teintes d’ardoise et de métal. Claire obscurité comme si, seul, ce jeu subtil de l’oxymore permettait de donner site, à la fois au phénomène de la lumière qui s’appuie sur celui de l’ombre et au retrait de l’ombre qui fait place à la clarté. Il y a comme un flottement du paysage, une irisation de la vue que recouvrirait une mince pellicule de brume. Des maisons basses, blanches, en enfilade, surmontées des haubans réguliers des cheminées. Dans l’anse marine des galets s’entrechoquent sous le mouvement continu de la plaque d’eau. Plus haut, pareil à un mur dressé, d’éblouissantes falaises blanches tapies sous une couverture d’herbe rase. Parfois quelques moutons à la laine drue y sont visibles, tels des rouleaux d’écume drossés sur la côte.

 

   Cette nasse d’irréalité.

 

   Plus loin, le corps se dissout dans la cendre d’une lumière native. Torii, maintenant, a dépassé ses propres limites. Il n’a plus de frontières, il n’est plus qu’un flottement indécis, une lisière entre deux nuages, un filet d’eau semant ses gouttes sur la pente lisse d’une jarre. Les hautes marges du ciel ont la densité sourde des veines de charbon. Comme si la nuit était encore proche et que, soudain, elle pourrait tout ensevelir sous une taie définitive. A l’horizon la dentelure d’une colline suspendue au-dessus du vide. Des éboulis de roches noires, volcaniques, l’anse claire dans laquelle repose un lac d’argent éblouissant, comme si le phénomène même de la lumière se laissait approcher mais qu’il menaçait d’une toujours possible cécité. Si belle clarté piégée entre ciel et terre, qui ricoche et allume de l’intérieur tout ce qui est présent, ici, dans cette nasse d’irréalité. Une bâtisse de pierres, sans doute faite de lourds blocs de granit, est en équilibre sur le bord de l’onde comme en sustentation au-dessus du miroir qui étincelle. Tant de beauté ici amassée et l’on se demande si le rare et le précieux pourront continuer longtemps à soutenir l’épreuve du visible, si tout, comme par magie, ne pourrait disparaître et il ne demeurerait que quelques pierres orphelines, un reflet glacé, une lourde mélancolie faisant son infini remous à l’horizon des choses.

 

   Sauf le rêve et sa hauturière folie.

 

   Maintenant, Torii est pareil au vol tendu du héron, flèche du bec perçant la toile de l’air, rémiges en éventail, pattes dans le prolongement de la tunique de plumes. L’atmosphère a fraîchi, la lumière baissé, les teintes sont des camaïeux assourdis, de discrètes présences, de pures élégances saisies à même leur profération. Ici le repos est si grand que l’on pourrait demeurer dans le vol stationnaire du colibri avec des milliers d’irisations à la seconde et initier un genre de mouvement perpétuel. L’arachnéenne résille des arbres traverse le ciel de sa retenue. La lumière est de neige et les végétaux de frimas. Les hampes des massettes ponctuent le fin brouillard de leurs navettes engourdies. Le ruisseau est le reflet du ciel qui est la réverbération de l’unique, de l’étonnant, de l’inimaginable. Sauf le rêve et sa hauturière folie. Une île minuscule est au centre du bras d’eau, ovale parfait que ne peuvent visiter que le furtif et le dissimulé, peut-être quelque être fantastique à la robe aquatique pareille à la soie d’une loutre, au ventre d’une mousse. C’est si bien d’être Torii et de planer au-dessus des contingences humaines, du lourd désespoir qui teinte de bitume les marches hasardeuses des hommes. Si bien !

 

   Des oiseaux ivres.

 

   Nul ne sait la fin du voyage. Encore un bond en avant, encore un dépliement d’ailes, une dilatation de la vue. On est très haut à présent et l’on perçoit l’infinie courbure de la Terre, ses semis d’îles, l’avancée de ses isthmes, le réseau serré de ses villes où la foule impatiente se presse en grappes compactes. Tout en bas, une falaise ocre trouée par les vents. Des oiseaux ivres en franchissent les portes, tout comme Avanljour a franchi la limite du torii pour parvenir de l’autre coté, retrouver ce qu’il a toujours été, un être d’une énigmatique présence se souciant de découvrir l’aire immense des impressions fécondes. Alors on n’est plus soi qu’à la mesure du souvenir et l’on est Liberté réalisée, Aventure affranchie de toute contrainte. De toute exigence. Sauf de se connaître en son fond car l’on est partie prenante du monde, tout comme la dame ou le fou participent au jeu d’échec. Parti de soi, on a à se rejoindre, à deviner la présence de l’Autre, peut-être dans ce battement d’eau, cette éminence rocheuse qui fait signe depuis le sombre désert océanique où, parfois, s’égarent des myriades d’oiseaux fous comme si leur inconscience les avait portés à un haut vol meurtrier.

 

   La Terre, notre matrice.

 

   On ne tutoie jamais les cimes qu’à y renoncer pour retrouver la position ferme de la terre, la sûreté du sillon qui guide les pas, la douceur de la glaise qui, encore, porte notre empreinte. Oui, la Terre est notre matrice, notre refuge, le dernier lieu que nous visiterons. C’est pourquoi, après avoir fait provision d’esprit, il faut à nouveau se disposer à se faire matière, dense, compacte, lourde. C’est ainsi, le sol de poussière nous attend, il est notre destinée comme nous sommes une simple volute que le hasard, l’instant d’un songe, a bien voulu soustraire à ses soucis. Le vertige du grand air inonde les yeux de larmes et la vue se trouble. Ce domaine est celui, sans doute, des créatures mythiques, peuple invisible aux si étranges morphologies qu’elles nous paraissent directement issues de quelque thaumaturge en mal de visions édéniques, à moins qu’elles ne fussent simplement sataniques. Hippogriffe à tête de griffon ; Phénix nourri d’herbes fraîches et abreuvé de rosée matinale ; Sylphes et Sylphides pareils à la force des Amazones mais pourvues d’ailes de papillon.

 

   Envers de la métamorphose.

 

   Du papillon à la larve le processus d’une métamorphose inversée n’est pas loin. Torii dans sa grande sagesse est pénétré de la puissance du réel, de sa force de ressourcement car il a connu la beauté, a frôlé l’ivresse, effleuré la folie. Jamais l’on ne quitte sa demeure habituelle sans se soumettre au risque de tout nomadisme, surtout quand celui-ci est privé de boussole. La mer est trop grande pour l’homme. L’espace infini. La quête de soi illimitée. Alors il faut puiser suffisamment de force aux confins de ce qui ressemble à la figure de l’Absolu et se disposer à retourner chez soi dans l’humilité. Avanljour a connu la grande porte onirique. Il s’y est engagé comme on transgresse une loi, celle du réel en son obstinée présence. Maintenant le cheminement est à rebours mais il n’oublie rien de cette illumination qui a ouvert un monde, le monde du Torii qui est aussi celui de l’enfant aux yeux de lumière car, qui a connu l’étrange beauté, jamais ne l’oublie. Jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 07:17
Demeure ouverte de l'imaginaire.

" Paysage absurde de la mémoire ".

Photographie : Katia Chausheva.

[NB : Ceci doit être essentiellement lu comme une fable onto-métaphysique se construisant sur le mode d'une narration fantastique. Cependant, malgré son caractère fictionnel, certaines vérités pourraient bien y apparaître en filigrane. C'est, du moins, ce que nous croyons.]

C'était la nuit, c'était le jour, c'était l'aube, c'était le crépuscule. C'était l'être et le néant. Mais comment donc avancer dans ce paysage lunaire autrement qu'à tâtons, les mains au-devant de soi avec le pas peu assuré du funambule ? On progressait, les jambes prises dans une gelée verte, une sorte de résine glauque qui naissait de la terre. Les silhouettes homologues perdues dans la brume du rien, on les hélait mais les mots cognaient sur la ouate, rebondissaient comme des balles et revenaient heurter le front avec la consistance du doute. C'était une longue nage vers soi, une brasse coulée, c'était un langage de bègue qui mitraillait ses phrases et puis demeurait coi. Du sol montaient une visqueuse irrésolution, de ténébreuses fibres s'invaginant dans l'antre étroit du sexe ou bien s'enroulant autour de sa hampe dressée comme pour une ultime érection. Les yeux étaient cadenassés et la proche perdition de l'homme sifflait aux oreilles avec son bruit de rhombe. Des silex, parfois, entaillaient les lèvres et du sang bleu coulait, longues larmes suspendues dans la résille du temps. L'air, autour, était si étroit, collé aux narines avec la hargne de bourgeons poisseux. Le plancher sur lequel on progressait avec des allures de mimes blafards était une tourbe spongieuse qui attirait et les sphaignes adhéraient comme pour vous réduire à l'état de végétal. Tout cela, ce ressourcement dans une nature primitive, était si proche et, déjà, l'on sentait contre la plante révulsée de ses pieds l'agitation des cils vibratiles de la paramécie, les mouvements de miroir de la diatomée. Constamment pris entre la roche en fusion et l'être unicellulaire. Constamment perdus dans l'abîme de soi. On marchait. Les failles s'ouvraient et se refermaient avec la régularité d'un métronome. Parfois, on perdait quelque fragment de corps, mais c'était vraiment sans conséquence. Juste un avant-goût de la disparition, de la danse terminale, de l'ouverture de la bonde suceuse. C'était cela qui se passait : le monde nous manduquait, nous déglutissait et tout refluait vers l'origine.

C'était comme de rétrocéder vers le lieu de sa très ancienne mémoire, cette lueur de lampyre perdue dans les arcanes des jours. Les arbres envoyaient leurs lianes flexibles et l'on en sentait les fouets cinglants sur l'aire dévastée du visage, longues scarifications nous disant la fin du jeu. Ce que l'on prenait pour du lierre invasif, ces glissements ophidiens enserrant nos hanches, nos bassins, c'était seulement notre cordon ombilical qui se rappelait à nous avec l'urgence d'un désir à satisfaire. Immédiat. On n'était plus que cette boule de chair diaphane, parcourue de ruisseaux de sang, flottant dans la mer amniotique avec, tout autour de soi, des clignotements de comètes. On était parvenus au socle de toute chose, là, dans cet espace sidéré qui était tous les espaces, dans ce temps de glu qui était tous les temps. Cela flottait infiniment, cela tenait un discours aquatique, cela berçait comme sous l'effet d'une comptine. Avec soi, on avait emporté ses joies et ses peines, ses anciens actes d'amour, ses promesses occluses, ses inclinations humanitaires, ses empilements de culture, ses besaces d'états d'âme. On était ici, dans la jarre prolixe, dans la chôra plurielle, dans l'instance du devenir. Et, en même temps, on était dans le siècle, dans la nasse des comportements stéréotypés, dans le goulet du conformisme, dans les mailles destinales de la condition humaine. Une ubiquité de tous les instants, un constant tiraillement entre l'hypothèse d'être et la réalité d'exister. Aussi, cela craquait aux jointures. Aussi cela faisait mal à la nostalgie. Aussi cela posait un problème éthique : être ici et ailleurs et demeurer hommes, femmes. Et demeurer dans l'authentique pouvoir de soi. Ne pas s'en remettre, seulement, au végétatif, à l'impulsif, à la simple décision d'abriter ses actes dans la gangue de pierre, dans la volonté tératologique, dans l'inconséquence originaire. Il était si facile de dissimuler ses instincts pléthoriques sous la figure de quelque racine à la vague forme anthropoïde, sous la perspective du tubercule tellement incliné au primordial que l'on n'en pouvait deviner la forme aboutie, pas plus que la nature des mouvements qui l'animaient. Existait-il un projet déterminé, une vague conscience fomentant un plan, s'inscrivant dans l'histoire de l'humain ? En un mot, empruntant à l'informel dans son apparition première, en même temps qu'alloués au souvenir de celui, celle qu'on avait été ? Etions-nous en quelque sorte lisibles, interprétables pour ceux qui, non encore entrés dans le domaine de la métamorphose, n'apercevaient de nos anatomies, de nos esprits, de nos âmes, que cette gelée indistincte faisant son apparition de chrysalide commise à s'éployer sous une forme qui, encore, ne disait son nom ? Etions-nous au moins dotés d'un langage élémentaire, émettions-nous des balbutiements auxquels se puisse attacher quelque compréhension ? La vrille de notre présence s'élevait-elle dans quelque verticalité suffisante dont on pût tirer une estimation, élever une possible thèse ? Ou bien n'étions-nous que ce rébus, cette énigme en forme de spirale, de colimaçon - nous étions si près de la position fœtale, sinon fatale -, portant en son intime le secret refermé sur son propre repliement ? Donc inaccessible à jamais, simplement allongés dans une glaise sourde, horizontale, infiniment livrée à la mutité, à la cécité ?

Et alors, dans cette figure nuitamment aporétique - on ne percevait quasiment rien du paysage humain -, pouvait-on, réellement, être au passé et au présent autrement qu'à l'aune de l'imaginaire ? Nous étions si loin de la raison humaine, de l'intuition poétique, de la sensibilité artistique. Que dirait un individu sain d'esprit, n'ayant pas encore sombré dans les fosses de la folie limoneuse, de ces brumes perdues dans leur propre complexité, de ces silhouettes fantomatiques, de ces ectoplasmes entourés du même coton qu'ils déglutissent autour d'eux comme un miel délétère ?

Marchant, ou plutôt claudiquant dans l'herbe zoo-anthropologique - l'on ne savait plus rien de ses propres limites, de l'endroit pour l'homme, de celui pour la bête -, faisant plutôt du surplace, on inventait une manière d'éternité dont cette lumière vert-de-grisée semblait être la métaphore colorée. Jamais, vraiment, l'on n'avait su où commençaient les registres sous lesquels on fonctionnait - réel, symbolique, imaginaire -, où ils s'arrêtaient, auquel on devait s'affilier en priorité. Cependant ceci, cette bien compréhensible irrésolution de l'homme face au triptyque de la parution et de sa mise en musique se résolvait dans l'instant où apparaissait leur confondante synthèse. Ici et maintenant, ici et ailleurs, ici et nulle part la quadrature du cercle ne recevait sa réponse définitive. On participait aux trois règnes - le végétal, l'animal, l'humain - on participait aux trois registres, aux trois extases du temps - passé, présent, avenir. C'était étrange tout de même cette teinte d'aquarium que prenait le monde. C'était étrange ce sentiment d'une mobilité immobile. C'était étrange d'être, en un seul empan de réalité, présence fœtale en devenir, naissance à paraître, existence en partie réalisée, mémoire ayant engrangé une séquence de l'univers visible. Sublime métamorphose de la catégorie spatio-temporelle, mais aussi de la genèse des corps, mais aussi rétroversion de la conscience en sa germination première, mais aussi reconduction de la mémoire à son lieu primitif, à l'engrangement des impressions formatrices, fondement de cela qui serait plus tard.

Ce " Paysage absurde de la mémoire ", ce bien nommé, est le seul recours de l'homme pour s'essayer à saisir cette entièreté, cette totalité dont il désespère de pouvoir la connaître un jour. Il lui faut consentir à abandonner ce coefficient de réalité auquel il s'adonne avec la démesure de celui qui a saisi une certitude et ne veut pas renoncer. La vérité n'est jamais la mise en œuvre de la seule présence qui se manifeste à nous avec la nécessité de cela qui nous fait face. Il nous est enjoint de voyager dans ce paysage "originel" qui nous dit l'absurde de la mémoire lorsqu'elle se circonscrit au site du visible. Plus que des hommes de la réalité, nous sommes des hommes du passé et du devenir dont les fondements s'originent aussi bien dans l'espace infini du symbole que dans celui du rêve ou bien de l'imaginaire aux fantastiques pouvoirs. La vision hypnotique que nous offre Katia Chausheva dans une réalisation éminemment esthétique ne doit pas dissimuler ce qui s'y inscrit en filigrane : une éthique par laquelle nous accédons au monde à la mesure de tout ce qui nous constitue et, le plus souvent, demeure dans l'occultation. Nous ne sommes ceux que nous sommes qu'à nous arracher à notre massif de chair afin que, le dominant, il nous dévoile les nervures essentielles de notre parution ontologique. Jamais nous ne pouvons nous circonscrire à l'apparence que le miroir nous renvoie, lequel miroir a été fait par des hommes pour faire paraître des hommes. Nous remontons si loin dans notre généalogie, jusqu'à l'origine du monde. Nous grattons notre peau, nous secouons notre sac d'os, nous frappons sur l'enclume de notre menton, nous pressons l'outre de nos viscères, nous répandons nos fleuves de sang et d'humeurs diverses et, comme dans la boule de cristal ou bien dans l'image holographique se mettent à vibrer une infinité de visions que nous ne soupçonnions pas. Il y a du rocher, de l'arbre, de la feuille; il y a du singe, du saurien, des griffes et des écailles; il y a des gerbes d'amour, des nuées de haine, les cimaises de l'art, les souillures des guerres; il y a tout ce qui fait sens et non-sens, jusqu'à la démesure. Nous sommes NOUS, bien en-deçà de nous, bien au-delà. C'est pour cette simple raison que rien ne peut dépasser en richesse de significations l'humaine condition. Celle par laquelle nous nous appartenons en même temps que nous appartenons au monde. Dans les replis de notre mémoire TOUT est archivé, depuis les premiers remuements de la lave jusqu'aux projets que nous lançons en direction des étoiles en passant par la kyrielle de menus événements qui nous traversent tous les jours à l'aune de leur imperceptible donation. Il est encore temps de nous retourner sur la demeure ouverte de l'imaginaire et d'y faire croître le beau poème dont la seule évocation nous porte dans la contrée où le réel s'ourlant de surréel œuvre à notre propre synthèse. Il n'y a pas plus beau destin que de s'ouvrir à ceci !

Demeure ouverte de l'imaginaire.

"La mémoire".

René Magritte.

Source : leblogdutempsperdu.

Ce tableau de Magritte joue en écho avec la photographie placée à l'incipit et l'article qui essaie d'en tracer la signification. La mémoire est cette merveilleuse faculté humaine qui nous relie au TOUT, grâce à son activité à visée holistique. Aussi bien spatio-temporelle - regroupant les lieux et la temporalité qui les a affectés en propre -, que symbolique - le langage proféré, lu, écrit -, qu'événementielle - les contingences traversées -, que spirituelles - les expériences en relation avec la religion et le sacré en général-, qu'universelle - la conscience que nous avons de la dimension cosmologique dans laquelle nous sommes nécessairement insérés - qu'esthétiques et éthiques et, bien évidemment biologique, puisque nous en sommes un roc sur lequel s'édifie l'architecture existentielle. Ce riche patrimoine ontologique, nous le portons en nous comme le bien le plus précieux, même si, souvent, nous en occultons le souvenir. Peu importe. Les significations déposées en nous au cours de notre vie, nous les métabolisons et elles continuent leur progression à bas bruit. Elles sont toujours présentes, y compris à notre insu. Tel fait que nous pensions avoir oublié ne demande qu'à resurgir au hasard d'une rencontre, d'une évocation, d'un travail de réminiscence.

Ce que nous dit le tableau de Magritte, d'une façon qui lui est propre, à savoir la peinture, c'est l'entièreté de notre présence au monde qui, toujours coule de la source à l'estuaire, quel que soit le lieu du parcours que nous avons atteint. Le ciel nous dit le projet et les nuages la contrariété qui peut survenir. La mer nous dit notre bain amniotique. La pierre du parapet, le minéral en nous. Le grelot, les bruits du langage, l'intégration du discours. La feuille symbolise notre appartenance au végétal, les nervures qui nous animent et notre affiliation au régime de la racine. La tête de la femme, la mère nourricière, la muse par laquelle naissent la poésie et les arts en général. Le sang sur la tempe est évocation de la douleur toujours possible et le deuil de la finitude. Le rideau est l'aire qui dissimule les choses invisibles de l'ordre de l'esprit, de l'âme, de la transcendance de toutes choses portées à leur essence, en même temps que le vaste domaine de notre inconnaissance. Le soleil nous rattache au souverain Bien en même temps qu'il nous dit la dette en regard de cette lumière qui éclaire le paysage, nourrit la terre et éclaire la raison de l'homme. L'ombre, enfin est la projection sur l'écran du réel de ces zones intermédiaires - le doute, l'inconscient, la puissance des archétypes - dont nous subodorons la présence à défaut de pouvoir la connaître.

Bien trop souvent, dans notre hâte de consommateurs médiatiques, nous survolons cela même qui constitue la nature profonde des choses et parle à notre oreille comme cet « homme qui murmure à l'oreille des chevaux » et établit la subtile communication dont on pensait qu'elle se limitait à l'immédiatement perceptible. Les montagnes, les dunes et les océans aux vagues immenses. Les chevaux, eux aussi, ont une vie cachée qui ne demande qu'à être découverte. Il ne tient qu'à nous les hommes de partir en quête de ces langages secrets. Ils nous habitent bien plus que nous ne pourrions l'imaginer ! Puisqu'aussi bien, en essence, nous sommes langage, rien que langage ! Et ne rêvons que de cela, demeurer fable aussi longtemps que des bouches seront là pour la proférer.

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 12:48
Intemporelle.

"Rencontre fortuite". Avec Anastasia.

Œuvre : André Maynet.

C’est étonnant tout de même de rencontrer la beauté et de ne pouvoir s’y soustraire. Toujours on revient à elle dès l’instant où on l’a connue. Oui « connue ». C’est de l’ordre d’une « connaissance » intime comme si, percevant ce qui s’y dissimule avec l’amplitude d’une marée, nous ne puissions en éprouver le flux et le reflux qu’à la mesure d’un nouveau paradigme de l’être. Ouverture, amplitude, déploiement, ressourcement, tremplin ontologique, voici en quels termes prédiquer ce qui nous visite et nous déporte au-delà de nous, dans un site vierge dont il nous est demandé de procéder à l’accomplissement. Mais regardons l’image et tâchons d’y trouver les métaphores qui l’animent, les significations qui en nervurent l’apparition. « Intemporelle » est debout, fragile dénuement qui la porte au-devant de nous dans la pureté. Car ce Modèle n’entretient ni ambiguïté, ni équivoque qui nous plongeraient dans le doute d’une polysémie complexe. A savoir, dire de cette représentation qu’elle nous mettrait dans l’impossibilité de décider ce qui en sous-tend l’événement. Dans le face à face avec l’oiseau, dans l’attitude hiératique de la figure humaine, dans la tension qui l’arc-boute en direction d’un possible mystère ou à tout le moins d’une expérience singulière, se profile la nécessité d’une vérité dont la rigueur iconique semble nous indiquer la voie. Le fil invisible qui relie le colibri à Celle qui en façonne la présence, ceci n’est rien de moins que le cristal ténu qui assemble entre elles deux beautés contiguës. Deux beautés égales sur un plan esthétique aussi bien qu’éthique puisque le Beau est une seule et même considération de ce qui est dans l’ordre du sublime et de l’incontournable. Aucune beauté ne saurait s’absenter du monde. Aucun Voyeur ne saurait en faire l’économie, puisque, aussi bien, la beauté est nécessaire ne serait-ce qu’en raison de sa correspondance avec ce que les philosophes antiques nommaient la Raison Universelle, cette mise en ordre du cosmos par Zeus lui-même avec l’aide des Moires qui ont filé le destin de ce qui vit et s’anime dans la totalité de l’univers. Seuls les gens « qui parlent et agissent en dormant », donc ceux qui vivent dans l’inconscience, selon les paroles d’Héraclite, pourraient en différer et l’ignorer le temps qu’ils mettront à dilater la pupille de leur intellection. Pour cette raison de la main des Moires guidant aussi bien le destin des hommes que celui des artistes, il ne saurait y avoir de « rencontre fortuite » (clin d’œil du « metteur en scène » en notre direction), la rencontre étant toujours nécessaire avec ce qui fait sens en direction du sommet le plus élevé. Une des mises en lumière de l’art.

Mais, pour être adéquatement en concordance avec l’essence qui se dévoile dans cette rencontre opportune, dans ce moment magique du « kairos » des premiers Grecs, il convient de faire appel au concept de « forme temporelle ». Concept fécond en ceci qu’il débouche sur quantité de compréhensions, notamment dans le domaine de la saisie esthétique. Une forme temporelle est cette singularité, cet événement se montrant dans le champ de la conscience du Regardant avec une organisation qui lui est propre, avec un temps spécifique dont cet événement seul peut être affecté. Ce qui est à remarquer, d’emblée, c’est que l’événement n’est pas doté d’un en-soi qui en réaliserait l’assomption dans une manière d’autarcie, mais que ce qu’il nous propose découle d’une simple décision du Sujet qui s’applique à le viser. L’événement est donc la mise à découvert d’une subjectivité. Et, en ce qui concerne la brève approche développée dans le cadre de cet article, il convient de percevoir que cette forme est atemporelle car ses diverses manifestations échappent à la catégorie du réel et sa durée est celle, arbitraire, infiniment variable, des configurations personnelles que nous y projetons, comme l’idée de la fête pour un groupe social dépend essentiellement des valeurs déposées à l’intérieur de sa manifestation. Ainsi peuvent apparaître en tant que « formes temporelles », les formes du discours et du récit de Proust dans « La Recherche », que l’écrivain lui-même singularisera en qualifiant le vécu retranscrit de « Temps perdu » et de « Temps retrouvé ». Ces deux temps dénués d’objectivité sont les temporalités littéraires par lesquelles l’auteur de « Du côté de chez Swann » portera témoignage de ce qu’il fut, à savoir un personnage de papier transcendé par l’imaginaire d’un créateur de génie.

Mais revenons à « Intemporelle ». Déjà, par son traitement plastique, son évanescence, ses teintes si douces qu’elles paraissent venir de quelque empyrée, ces postures si diaphanes dont on dirait qu’elles sont figées dans le marbre, nous différons d’un temps ordinaire, nous échappons à la quotidienneté, nous nous exonérons de tout ce qui possède repères habituels. Nous devenons des êtres sans amers, des esquifs en quête d’un feu, d’une lanterne à l’horizon des récifs. Mais rien ne presse, il sera toujours temps de reprendre pied, d’accoster et de charger son havresac pour longer les ornières du réel. Ce que nous montre cet être quasiment mythique, en-deçà et au-delà des teintes, des tracés, des lignes de graphite, c’est une manière d’outre-monde, peut-être même d’outre-vie si éloignée des préoccupations qu’elle en apparaît comme l’harmonique presque impalpable, le son à peine reconnaissable, l’écho du monde qu’une falaise nous renverrait métamorphosé, remis au filtre d’une étrange et attirante nouvelle perception. Regardant, découvrant la beauté et nous sommes en suspens. Tout comme le vol stationnaire du colibri, cet imperceptible battement d’ailes qui en devient franchement irréel. Tout comme Intemporelle qui semble figée pour l’éternité dans la surprise de l’instant. Tout est infiniment relié à son essence. Et ceci à tel point que l’existence, cette simple hypostase, paraît n’être plus qu’une vague lueur perdue dans quelque brume, un genre de falot ne délivrant qu’un faible grésillement, une étincelle vivant sa dernière pulsation. Tout se maintient sur le bord de … Tout est présent dans l’à-peine, le presque, le bientôt. Alors ne peut qu’avoir lieu, à la place du langage qui échoue à dire, le carrousel des toujours secourables métaphores. Là où les mots se perdent dans les sables d’une parole devenue muette, surgissent les images qui disent en projections visuelles, en scènes monstratives, les contours de ce qui est à proprement parler impalpable. Alors le suspens de l’instant, l’altération de l’espace, se font images. Alors, comme un pas de deux qui fait sa mince dramaturgie dans l’arrière-scène, ombres portées de l’oiseau et de sa Voyante, voici ce qui apparaît : l’image fluette d’un flamant rose, braise dormante au-dessus d’une lagune, patte replié sous l’aile ; la gorge étroite d’un sablier où les grains de silice s’arrêtent comme pour un étrange rituel ; le dépliement amorcé d’un bouton de rose sous la caresse de la rosée ; la robe blanche du derviche tourneur s’étalent largement dans un geste sans début ni fin ; des « Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques », que tiendrait la main d’un enfant, un jour d’hiver, dans les lointains de Combray ; une Montagne Sainte-Victoire dans un infini tremblement, ses blancs jouant avec les teintes douces la partition d’un temps qui, jamais, ne semblerait devoir retomber. Flamants, derviche, madeleine, Sainte-Victoire ces manifestations de la pure beauté qui nous tiennent en haleine, nous situent pendant la durée de la fascination, hors du temps, hors de l’espace dans le monde que, parfois, tissent nos rêves de la couleur d’une ineffable joie. C’est ceci que l’on verrait, ces sublimes « formes temporelles » dessinant en nous, dans le sombre de notre chair, la belle lumière de la création, ouvrant jusqu’à l’infini l’arche brillante du sens. Il n’y a que cela, dilater sa pupille afin que le monde devenu transparent à lui-même, tout comme nous le serions devenus à nous-mêmes, puisse avoir lieu ce qui toujours attend, la survenue de ce qui est à voir et à entendre.

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:21
Le ton fondamental.

Le Sphinx de Gizeh – Source : Wikipédia.

Flickr - Gaspa - Giza, la sfinge (2) »

par Francesco Gasparetti from Senigallia, Italy.

Les Grecs racontaient qu’au temps d’Œdipe un sphinx, posté sur la route de Thèbes, proposait des énigmes aux passants, et dévorait sur-le-champ ceux qui ne les devinaient pas. Il proposa la suivante à Œdipe :

« Quel est l’animal qui marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi, et trois le soir. »

Œdipe répondit :

« C’est l’homme qui, dans son enfance, qu’on doit regarder comme le printemps de la vie, se traîne sur les pieds et les mains ; à midi, ou dans la force de l’âge, il n’a besoin que de ses deux pieds ; mais le soir, c’est-à-dire dans la vieillesse, il lui faut un bâton, dont il se sert comme d’une troisième jambe. »

Le monstre, furieux, se précipita dans la mer.

(Source : Larousse Universel).

De cette anecdote, ce qu’il faut surtout retenir, c’est que certaines vérités ne doivent jamais être dévoilées, car elles brillent plus que l’éclat de mille soleils. L’être, jamais on ne peut l’atteindre. Et il n’est évidemment pas indifférent que l’énigme du Sphinx porte sur l’homme, de façon à mettre ce dernier en perspective avec ce qui le dépasse et, qu’à lui seul, il ne saurait combler, la surpuissance de l’être du monde, dont il est l’une des déclinaisons à défaut de pouvoir toutes les embrasser. Quant au reste, aux broderies mythologiques, au luxe de détails, au monstre à tête féminine, corps de lion, queue de serpent et griffes d’aigle, il ne s’agit simplement que d’une habile cosmétique dont le rôle subtil est de nous égarer en des supputations qui dissimulent à nos yeux atteints de cécité ce qu’il y a à entendre de l’univers, que nous dissimulons volontiers derrière la première distraction venue. Et une remarque, celle se fondant sur le néologisme rabelaisien de « Sphinge », ce sphinx femelle encore plus étrange, est à même de nous poser au seuil d’une réelle ambiguïté. Ambiguïté qu’entretient, comme dans un flou savant, le lexique allemand de « die Sphinx », soit, dans la traduction littérale « La Sphinx ». Comment ne pas percevoir, dans cette apparente « anomalie lexicale », plus qu’une intention linguistique, simplement une énigme à poursuivre, celle d’un être étrange qui, chapeautant le masculin autant que le féminin, n’est ni d’un genre, ni d’un autre, mais rassemble les deux dans une entité nécessairement énigmatique, laquelle ne saurait trouver, sur Terre, la possibilité de son accomplissement. Il faut se résoudre à chercher ailleurs !

Et maintenant, après ce qui pourrait apparaître comme une digression mais qui s’inscrit plutôt comme prolégomènes à ce qui suit, considérons ce que nous dit Philippe Sollers de ce que nous sommes, nous, ici et maintenant, dans la contingence que nous habitons quotidiennement. Il y est question de nous, mais aussi des autres, de la perception qu’ils ont de nous, de notre ton fondamental qui « vient de plus loin » que nous - mais d’où vient-il donc ? -, et toutes ces considérations sont comme les paradigmes d’une nouvelle connaissance de notre propre ego, de celui du monde, si nous osons une telle formule, soit la mise en évidence de choses fondamentales. Voici donc ce qu’énonce Sollers :

« Les autres sentent bien ces différences en vous, ils les repèrent avant même que vous en ayez conscience. Leurs reproches, leur mauvaise humeur, leur aigreur vous étonnent, vous montrent la voie. En même temps, ils se trompent sur ce que vous êtes en train de désirer ou de faire : c’est épatant à vérifier, mathématique. Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Or, ce ton fondamental, s’il existe bien, il n’est jamais directement perceptible. Il s’écoule de nous comme l’eau qui transpire du ventre de la cruche dans la chaleur d’été, c’est lui qui tient ouvertes les ailes du colibri dans son vol stationnaire, c’est encore lui qui anime la pulsation des phéromones avant que l’accouplement n’ait lieu. Autrement dit il s’agit d’un insaisissable, tout comme la nature de la Sphinge est invisible, son austère visage de pierre en marquant le caractère définitivement impénétrable. Le ton fondamental de la Sphinge est entièrement contenu dans l’énigme qu’il-elle pose, dans sa propre disparition si le mystère parvient à être dévoilé. En réalité, nous sommes tous ces manières d’êtres hybrides, moitié Sphinx, moitié Sphinge, scellés sur le secret de notre propre présence au monde - comment pourrions-nous l’expliquer ? -, secret que nous gardons par-devers nous, le protégeant à la manière du bien le plus précieux qui soit. Notre être est là, si près, si loin de nous ; nous l’entendons bruire, nous percevons le son de papier de ses ailes, nous devinons la lumière qui l’anime, qui nous fait cligner des yeux et, souvent les fermer afin qu’inondés, soudainement, ils ne renoncent à regarder. Le ton fondamental, cette nervure qui tient toutes les autres assemblées, nous ne le percevons jamais dans sa pureté, seulement dans une forme dégradée qui ressemble aux bruits du quotidien. Il y a tellement de bruits sur Terre, tellement de discours volant sur les agoras du monde. Alors comment, dans ce maelstrom, s’y retrouver avec cela même qui nous fait tenir debout, avancer et nous diriger vers notre avenir d’un pas suffisamment assuré ? Comment ? En réalité nous sommes sourds à nos propres signaux. La note fondamentale, toujours elle se mêle à quantité d’harmoniques qui en constituent les possibles hypostases, la forme atténuée. La mélodie originelle est toujours occultée par une manière de bavardage dont les sons périphériques sont la mise en scène. Ecoutez-donc une note pure - le ton fondamental - cette note tenue pendant quelques secondes. Puis écoutez, à nouveau, la même note à laquelle se superposent les harmoniques, à savoir le timbre, la couleur de cette note lorsque notre cochlée l’aura interprétée, c’est-à-dire aura rajouté des informations qui n’y étaient pas à l’origine. Le fondamental sera devenu de l’harmonique à la hauteur de notre état d’âme, à la couleur de notre propre subjectivité. Les informations initiales auront été noyées sous quantité d’événements périphériques qui en auront détruit la trame réelle, la seule à pouvoir signifier et porter témoignage de la pureté d’une origine. L’homologie d’une telle situation, sur le plan visuel, nous est donnée par le travail en cours d’un artiste dans une création picturale. Au début sonne la note fondamentale, le trait de crayon, la trace de la mine de plomb, la hachure d’encre, le lavis léger. Puis intervient la brosse chargée de couleurs - les harmoniques -, et disparaît, en même temps, ce qui constituait l’ossature du dire de l’artiste, à savoir une impression immédiate – une « donnée immédiate de la conscience » en termes bergsoniens - dont il ne reste plus que des traces infinitésimales, de la même manière que les strates des sédiments voilent l’histoire géologique du sol.

Mais, maintenant, il nous faut en venir à l’étrange figure Sphinx-Sphinge afin que quelque chose d’une compréhension de l’être puisse se manifester. Certains individus traversent votre ciel personnel à la manière d’une comète. Un surgissement, une trace brillante, une persistance, dans la nuit, d’une pluie d’étincelles, puis, plus rien que le silence et la mémoire floue de ce qui fut et ne se reproduira plus. Imaginez ce qui suit. Vous êtes jeune, alors, autour de 15-17 ans, adolescence basculant dans l’âge adulte. Au lycée. Dans votre classe, le passage rapide, peut-être 2-3 ans, d’un jeune aux contours imprécis, apparemment sans histoire. Souvent, le hasard des places occupées dans l’existence, vous êtes assis à la même table que lui et vos destins se croisent, au réfectoire, dans la cour, jamais à l’extérieur cependant. Quelques échanges, sur la littérature, surtout, l’art, la philosophie. Mais jamais d’incursion dans la vie privée. L’extérieur du lycée est un autre monde. Ici dans cet univers clos des connaissances, ce jeune est désigné sous le sobriquet de « Die Sphinx », étiquette décernée par le professeur d’allemand trouvant à X*** des similitudes avec le monstre ailé d’Egypte. Même attitude impénétrable, même regard semblant épier quelque monde intérieur, même immobilité comme si, bouger, était synonyme de se perdre dans une masse indistincte habitée de menaces. A son sujet, quelques bruits circulent, mais dans le vague, sans insistance ni intention de nuire. On le dit volontiers autiste, peut-être ombrageux, entièrement voué au culte de la littérature -, il aime Senancour, Nerval, Chateaubriand, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, il lit Mallarmé avec passion, il vénère Artaud, Lautréamont, Nietzsche et éprouve une véritable dilection pour les œuvres secrètes, les éditions rares, les écrits sous le manteau. Il passe des jours à découvrir « La journée ou l’emploi du temps » par L.F. Jauffret petit opuscule datant de 1817, avec 6 jolies gravures, mince traité d’éducation « contenant les premiers élémens des connaissances utiles aux Enfans qui commencent à lire » ; il lit, le soir tard, les deux petits volumes de Madame De***, « Caroline de Lichtfield », 1786, dans deux petits livres au maroquin doré au fer.

Ce que vous connaissez de lui, ce qu’il veut bien laisser paraître, c’est cette face lisse comme le miroir, cette surface réfléchissant le monde à l’aune de ses caractères d’imprimerie, de ses effigies de papier, de ses miroitements d’incunables, de ses milliers de minuscules signes noirs anonymes qui se dissimulent dans la touffeur des œuvres. Ce que vous connaissez de lui, c’est d’abord cette inclination vers la littérature - ses harmoniques -, alors qu’au loin, comme dans une brume, vous apercevez son ton fondamental, cette énigme de l’être qui semble reposer dans les fortifications d’une « forteresse vide » que surplombe une tête de femme à la dureté de pierre, au visage usé, au corps de félin, à la queue ophidienne, aux griffes d’aigle dissimulant dans leurs serres ce qui, toujours, se dérobe et nous interpelle. Ce ton fondamental qui vibre depuis le centre de sa lanterne magique, que jamais les doigts ne peuvent atteindre, - jouets qu’un enfant désire dans la vitrine de noël illuminée -, qui échappe au regard alors que la curiosité est grande de toucher la pure gemme, ce ton « irrite au plus haut point, mais [il] est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. » Précieuses indications dont Sollers se fait le porte-parole alors que le Sphinx-Sphinge glisse continûment et qu’il vous est impossible de l’étreindre, d’en tracer seulement une esquisse, d’en dire le rapide poème. Jamais on ne pourra dire « les illuminations » du poète. Il est bien au-delà de ce monde, dans une contrée emplie de silence et de recueillement. Mais faisons retour vers ce mystérieux X*** dont l’imprécision même sonne comme l’X d’une équation insoluble. Le cerner, tâcher de le comprendre ne sert à rien. Cherche-t-on à mettre en exergue la cause de l’air, le rythme du silence, la transparence de la parole ? Non, c’est d’un ailleurs dont il faut se mettre en quête, sans pourquoi, sans comment, sans feu ni lieu, d’un ailleurs comme ailleurs dans la plus radicale des pensées qui soit. Verticale, profonde comme l’abîme. Mais partons des harmoniques - ce qui est visible - pour remonter à un possible fondement - l’invisible. Sphinx-Sphinge - cette double nomination traçant l’orbe d’une « morale de l’ambiguïté » pour parodier le titre de l’ouvrage de Simone de Beauvoir, soit la difficulté pour l’homme d’assumer « le paradoxe de [sa] condition » -, donc Sphinx s’offre à la vue des autres comme simple concrétion littéraire, genre de bourgeon terminal d’une existence racinaire, rhizomatique, puisant sa substance dans un sol aussi complexe que celui d’une mangrove, aussi difficile à déchiffrer.

A partir d’ici, il vous faudra partir du corps de celui qui vous échappe et vous met en demeure de le percevoir correctement. Le corps est fluet, longiligne, les épaules étroites, comme s’il fallait en réduire la voilure, laisser faseyer la toile, ramener la chair à sa plus simple expression. La vérité se situe ailleurs. Mais demeurons encore à la périphérie. Vous contraignant à observer X*** avec un regard porté à la mydriase, voici ce qui fait signe en votre direction. En réalité il s’agit si peu de corps, juste un rideau de peau, quelques nervures de nerfs, des lacis de sang, des efflorescences d’humeurs vitreuses. Ce que vous voyez : des enroulements de lettres, des points de suspension, des lambeaux de phrases à la dérive, des vers alexandrins, des odes, des éclisses de poème. Cela ressemble si peu à de l’organique, plutôt à un précipité de culture, à une macération d’esprit, à des volutes d’âme. Car, en effet, vous êtes tout proche de quelque chose qui pourrait se proférer de soi, devenir subitement incandescent et se tenir en sustentation dans l’éther sans le secours de quelque loi physique. Une manière d’être auto-réalisé s’alimentant à sa propre substance. Ici et là, il vous semble reconnaître une « Fille du feu », ailleurs une volupté de mélancolie obermanienne, plus loin « une nuit dans les déserts du Nouveau monde », le bruit des cataractes au loin ; puis Myrtho inondée « des clartés d’Orient » ; puis encore quelques « Fleurs du Mal » flottant « au vent mauvais », puis les lueurs vertes de l’absinthe, un « bateau ivre » dans le désert du Harar, des « brises marines » que berce le « vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ».

Pour l’heure, ce sera tout, mais c’est déjà beaucoup cette « Alchimie du Verbe » faisant ses floraisons au-dessus de l’ombilic du Sphinx, cet ombilic qui semble rassembler dans son amande même, dans sa fermeture, son étroite occlusion le tout d’une existence en sa sublime signification. Il n’y a rien à voir ailleurs, dans ce qui serait supposé être une géométrie sémantique, un site herméneutique. Ce qu’il y a à comprendre du Sphinx est entièrement remis à cet ombilic, bouton terminal d’une aventure commencée il y a longtemps, dans un lieu si hypothétique qu’il semblerait n’avoir jamais existé. L’ombilic est à la jonction de deux mondes. Il s’ouvre en direction de l’avenir et de replie sur son origine, tout au long du cordon ascendant qui le remet dans l’antre primitif de la conque amniotique. C’est là, dans le flottement liquide du premier espace que tout s’origine et prend forme. Comme si deux yeux, deux globes oculaires pareils à une mappemonde de matière première regardaient dans deux directions à la fois, dans deux façons de s’y prendre avec ce qui, bientôt, s’actualisera, un corps, des membres, tout l’équipement pour affronter l’étant, le dense, le compact, alors que de l’autre côté, l’autre œil regarde en direction de l’être, de l’inapparent, du fluide à la limite de se rompre. Oui, l’ombilic à la rencontre de deux mondes, à la jonction de deux réalités aussi dissemblables que complémentaires. Immergés dans le liquide amniotique, nous flottons vers notre réalisation corporelle, mais nous appartenons aussi à ce cosmos dont nous provenons comme la plante tire son suc du sol nourricier. Là, dans les replis ombreux, sous le dôme translucide de notre génitrice, nous nous étendons d’un bord de l’univers à l’autre. Nous ne sommes pas encore sortis de l’antre, de la grotte primitive et nous sentons un étrange magnétisme nous traverser et nous voyageons à rebours à la vitesse des comètes.

D’abord les planètes, là, à portée de la main, puis le soleil qui fait sa boule rouge dans l’arc infiniment tendu du ciel, puis la voie lactée, ses milliards de trous brillants comme des têtes d’épingles, ses amas confus de galaxies, ses théories de quasars - nous sommes vers trois milliards d’années -, puis les premières contractions du rayonnement fossile, l’univers transparent vers un million d’années, sa sortie laborieuse des ténèbres sous l’effet d’une contraction matricielle, puis la danse des neutrons, la gigue des protons - cinq cent mille ans , puis la soupe ruisselante de phosphènes, des quarks et des électrons, puis l’univers réduit à la taille d’une orange, puis microscopique, infinitésimal, à peine un petit pois, puis le big-bang, la gigantesque explosion qui annonce l’expansion infinie de l’univers. Et avant ? Quoi donc ? Le vide absolu ? Les volutes inconnaissables du néant ? La sombre résonance du vide ? Allons, quelle plaisanterie, mais cessons de nous inventer de bonnes raisons de convoquer un démiurge à des fins d’explication causales. Les cosmologies sont de gentilles mythologies qui ne résistent pas à l’analyse d’un esprit rationnel. Et Dieu lui-même, n’apparaît qu’à l’endroit précis où le raisonnement faillit, où la science bascule dans la croyance. Nos ancêtres, les hommes du paléolithique, entendant le tonnerre gronder, l’orage produire ses éclairs, ne croyaient-ils pas à l’existence de forces surnaturelles qui les menaçait et promettait, à chaque instant, de les faire disparaître ?

L’univers, il n’y a guère d’autre explication que son existence continue, sans faille aucune, suite de contractions et d’explosions, tout comme l’utérus se contracte pour expulser le petit homme et le remettre à ses hôtes. L’univers est un absolu, un infini, le réceptacle, contenant et le contenu de la seule vérité qui soit. L’univers est immortel et c’est pourquoi nous éprouvons, à simplement le regarder, la dimension strictement ridicule de notre finitude. Si l’univers dont nous provenons tous n’était qu’un relatif, une brève histoire temporelle, quelle serait donc la mesure qui nous permettrait de poser des problèmes tels que la liberté ? Pour que nous soyons libres il faut que quelque chose comme une jauge éternelle nous toise depuis son empyrée souverain. Ici, s’énonce en termes platoniciens le début de toute philosophie, instituant deux régimes aussi différents que complémentaires : l’intelligible et le sensible. En toute bonne logique, si dans notre système solaire, la dialectique ascendante conduit l’homme à contempler le Soleil comme le souverain Bien, qu’en est-il du Soleil lui-même, si ce n’est de poursuivre le même mouvement dialectique en direction de ce qui l’a porté sur ses fonts baptismaux et ainsi, de proche en proche se constitue une idée de l’infini en même temps que celle d’un absolu dont nous ne sommes que les « hypostases relatives ».

Si la littérature constituait les harmoniques par lesquels le Sphinx était sommé d’apparaître, par un simple système d’emboîtements successifs, de logiques gigognes, remontant jusqu’à l’origine visible et la dépassant dans une vision purement cosmique - autrement dit l’être -, le ton fondamental - l’énigme -, n’était que cette mise en abyme d’une réalité qui la dépassait mais en détenait le mystérieux ordonnancement. Alors, comment ne pas comprendre, maintenant, la thèse de Sollers qui l’énonce avec autant d’emphase que de mystère consommé :

« Les autres sentent bien ces différences en vous, ils les repèrent avant même que vous en ayez conscience. Leurs reproches, leur mauvaise humeur, leur aigreur vous étonnent, vous montrent la voie. En même temps, ils se trompent sur ce que vous êtes en train de désirer ou de faire : c’est épatant à vérifier, mathématique. Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Et, maintenant, regardez à nouveau « Die Sphinx », la Sphinge, son retrait du monde, sa passion pour la chose littéraire, sa discrétion à proférer quoi que ce soit de définitif, sa vie intérieure intense, la poétique qui l’habite et le soutient, le fait vibrer l’espace d’une existence et vous saisirez dans l’empan d’un seul regard ce qu’exister veut dire, ce qu’être signifie. Il n’y a rien d’autre à penser que cela.

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:01
Surgir dedans le monde

                    Photographie : Blanc-Seing

 

*

 

« Les « apparences » sont donc bien en péril

puisqu’il s’agit toujours de les sauver. »

 

« Pensées d’une Amazone » - Natalie Clifford Barney

 

***

 

 

   Nous regardons une fleur, cette fleur, et nous éprouvons un réel plaisir à la découvrir. En raison de son évidente beauté. Nous pouvons en dresser le rapide portrait. Dire le vert lustré de ses feuilles, ce vert profond, entre chrome et bouteille, il est pareil aux lueurs des abysses ou bien des cryptes ombreuses, là où la lumière palpite à peine, oubliée jusqu’en son impossible résurgence. Dire les fleurs à peine écloses, leur attente en tant que bouton, le secret qui est logé au cœur de leur être. Dire le fond de clarté, il nous fait penser à la lueur d’une mare sous l’œil d’une lune gibbeuse ou bien à la couleur plombée traversant un antique vitrail. Disant ceci, la fleur blanche épanouie, celles en sursis d’éclosion, les lames des feuilles en leur dissimulation, nous n’avons fait qu’effleurer le réel, en tracer une première esquisse. A première vue, nous nous contentons de cette approche et nous pourrions laisser ces fleurs à leur destin sans que rien ne vienne nous alerter plus avant. Ainsi est la marche des hommes, souvent hésitante, se contentant de choisir le chemin le plus droit que lui indique, ici une flèche directrice, là un espace ouvert où déposer ses pas sans s’enquérir autrement de la nature foncière des choses.

   Et, parfois, partons-nous à regret, éprouvant en notre fond quelque sentiment d’incomplétude. Certes, ces choses, nous les avons vues, mais avons-nous au moins pris soin d’en cerner la délicatesse, d’en déceler ce qui les fait être de telle ou de telle manière ? Car, nous le sentons bien, nous n’avons procédé qu’à leur rapide inventaire, un peu comme un enfant s’amuse un instant de son nouveau jouet que, bientôt, il délaissera pour un autre ou bien pour suivre un compagnon d’aventure. Les objets dont nous croisons la présence, nous les archivons dans les coins oublieux de notre mémoire avant même qu’ils n’aient tenu, à notre égard, leur mystérieux et profond langage. Nous éprouvons le réel tel un miroir qui ne nous confierait que son immédiat reflet, connaissant un monde sans épaisseur, un genre de feuille de cristal qui ne vibrerait qu’au diapason d’une fugace curiosité. Ceci se nomme « apparences » et, le plus souvent, nous satisfaisons-nous de leur éclat, de leur brillance puis les délaissons aussitôt.

   Ce à quoi il faudrait consacrer son énergie : à radiographier le monde, oh certes un monde modeste, ce coin de nature, ce ruisseau sous le bleu des ombrages, cette pommette épanouie, ces lèvres carmin, cette usure du sol, cette empreinte dans le sable, ce rien qui passe et, déjà, n’est plus. Radiographier les êtres, deviner le feu d’un désir, saisir sa perte, sa chute, cette faille ténébreuse qui s’ouvre et, parfois, jamais ne se referme. Rendre cette Belle transparente, deviner ses plus secrètes intentions, faire se lever les nuées de ses fantasmes, déplier son amour, chercher dans la gangue de ses mots qui elle est dont, toujours, elle dissimule la silhouette, préférant le flou d’une vision au tranchant d’une vérité. C’est toujours comme ceci, nous effleurons à défaut de comprendre ce qui se présente dans sa plus effective manifestation.

   « Apparence », le maître-mot de notre siècle uniquement préoccupé de « spectacle » (Guy Debord, en son temps, en avait dressé l’admirable cartographie dans son livre où il disséquait les symptômes dont notre société est atteinte jusqu’en son fond), « spectacle » donc, dont l’étonnant phénomène consumériste du « selfie » - cet egoportrait qu’on a pris le soin d’angliciser, mode oblige ! -, se donne à voir en tant que caricature de notre monde soi-disant « postmoderne ». Ici est atteint un genre de point de non-retour à partir duquel l’imperium de l’indivualisme-ombilical se laisse entendre comme la signification ultime de ce que l’homme pourrait donner à voir de sa propre esquisse. Lorsqu’un quidam se prête au jeu du « selfie » - le je-moi-même qui se regarde dans la psyché -, ce ne sont ni les personnes convoquées sur l’écran, ni le monument en arrière-plan qui comptent, mais seulement le Sujet-en-son-extrême-subjectivité, le solipsisme en tant que solipsisme.

   Dès lors le compagnon de fortune de l’image, cette sculpture à l’horizon ou ce paysage sublime ne sont rien de moins que des faire-valoir qui installent sur un piédestal  Celui, Celle qui en ont décidé la mise en œuvre. Ainsi la « photographie » qui en résultera aura, aux yeux de son promoteur, tenu le seul contrat qui lui était assigné : que les « apparences » soient sauves, le reste n’étant que présences superfétatoires,  simple cosmétique s’évanouissant à même sa contingente présence. En réalité, ce ne seront nullement deux êtres (le Faiseur de selfie et telle Personne en Renom) qui se seront rencontrées mais deux opportunismes créant les lieux d’un avoir subitement disponible dont la durée de vie éphémère fait irrésistiblement penser à la lumière éteinte du feu-follet dans la fente du crépuscule.

   Maintenant nous regardons une montagne, sa crête enneigée, ses flancs cernés de givre, les éboulis qui en structurent les cônes de déjection, les épicéas qui en verdissent la pente. Mais que voit-on ici ? « L’apparence » de la montagne, c'est-à-dire son avoir ou bien son essence, à savoir ce qui la constitue en son fondement intime et la singularise telle l’identité dont elle seule connaît le lexique interne ? L’évidence est bien que nous n’apercevons que sa forme externe, un croisement de lignes, des jonctions de masses, des convergences de failles, ses arêtes vives, ses diaclases qui, somme toute, ne sont que les ouvertures géologiques au gré desquelles nous en saisissons la belle et unique matérialité. Donc de l’avoir sous lequel disparaît son être, puisque, aussi bien, jamais l’être d’une chose ne se donne dans la pure évidence. L’être est toujours ce qui se dissimule et toujours nous interroge. L’être est l’instigateur de la métaphysique, le questionnement à l’aune duquel surgissent l’étonnement et sa conséquence : la philosophie.

   Mais revenons à la montagne et appliquons-lui un regard doué d’une plus grande précision. Donc l’être-de-la-montagne n’est jamais ce rocher-ci, ce ravin-là, cette stalagmite qui tutoie le ciel de son bloc de basalte ou bien de gneiss. Tout ceci, simples bouleversements tectoniques et fantaisies de la Nature. Afin de sortir du cadre des « apparences », s’abstraire des illusions et des faux-semblants, il nous faut nous approcher d’une montagne plus essentielle dont les prédicats, à peine effleurés, feront déjà signe en direction de son être. « La Montagne Sainte-Victoire » (non, elle n’est nullement évitable !), telle que traitée par Cézanne au crépuscule de sa vie est certainement l’une des façons les plus sûres d’en percevoir l’immémoriale et infinie présence. Ici, « l’apparence » est occultée au profit d’une saisie certes picturale, plastique, mais surtout spirituelle. Il faut dépouiller la représentation de sa lourde gangue de réel, il faut aller vers la légèreté, le silence. Ce sont les conditions nécessaires d’une perception approfondie de ce qui veut venir à nous sur des « sandales ailées ».  Ces sandales, ces « talaria » de la mythologie grecque, attributs du dieu Hermès, le messager des dieux, celui qui réalise le passage, ouvrent le sens de la rencontre. Car ces sandales « magiques » appartiennent à la fois à la lourdeur terrestre, à la fois à la grâce diaphane du ciel. C’est à la jonction des deux, de l’humus fermé et de l’éther ouvert que s’installe tout processus de signification. Translation d’une ombre terrestre à une clarté céleste. Cézanne avait bien compris l’enjeu auquel était confrontée la représentation en peinture : éviter l’écueil des pleines pâtes qui saturent la toile (l’espace de la parole), créer de minces oculus par où se dira l’évanescence de l’être (l’ouverture du sens plénier des choses).

   La Sainte-Victoire est la mise en musique des harmoniques imperceptibles de la substance : seulement des touches de couleur, des vibrations colorées, des blancs qui espacient l’œuvre, lui octroient sa respiration (le souffle est la manifestation de l’âme qui se dit en flux et reflux alternés : un balancement, un rythme, une scansion qui est le poème du temps, sa diastole-systole, son effervescence interne).  C’est à l’aune de ces touches subtiles que se déploie ce qu’est la Montagne en son principe le plus accompli. Jamais elle ne se donne sur le mode d’une chose apparaissant dans son propre écrin dont il suffirait de prendre acte sans forer d’une manière plus subtile le caractère imprescriptible des sèmes qui y courent dans l’épaisseur d’une figure appellant le jeu d’un voilement-dévoilement. C’est identique à l’éclosion de la rose. Son être n’est ni le bouton clos dans son en-soi, ni l’efflorescence et l’explosion des pétales dans leur excès, mais seulement le voyage des « sandales ailées », d’une forme à l’autre, autrement dit le chemin incessant qui va de l’une à l’autre, tantôt apparaît ici, tantôt se dissimule là, un clignotement sans fin qui est le don inépuisable de la temporalité.

   L’être-des-choses est bien moins leur étendue, leur plan spatialisé, leur contour que l’intervalle qui se donne dans le battement des secondes et s’accomplit dans chaque instant qui passe. L’être est cette instantanéité qui ne se dissimule mieux qu’à être recouverte par la pellicule du réel, cette « apparence » que nous prenons pour l’essence même de la chose mais qui n’en est qu’une sorte de mirage, de certitude payée en « monnaie de singe ». Si nous sommes émus face aux propositions florales de l’image placée à l’incipit de cet article, si nous le sommes également, absorbés dans la vision de La Sainte-Victoire, ce n’est nullement en raison de l’épiphanie tangible dont elles sont, à l’évidence, atteintes, mais au regard de ce qu’elles dissimulent, qui nous placent en chercheurs inquiets des pluralités de significations qui s’y abritent en creux. Oui, « en creux » car toujours le plein de la vision appelle le vide de la conscience toujours aux aguets. Non, nous ne ferons de « selfie », ni de la fleur, ni de la Montagne car ce n’est que de nous dont il s’agirait à chaque fois, de nous dissimulant la figure de l’essentiel. Or c’est ceci que nous voulons : connaître et, à chaque étape nouvelle, faire régresser cette chape d’inconnaissance qui soude nos oreilles et rive nos yeux. Nous voulons ! Quoi donc ? Surgir-dedans-le-monde. Ceci  est, avant tout, affaire de lucidité et de juste curiosité face à ce qui ne peut jamais être nommé qu’à partir de l’innommable. Or, toujours, l’être demeure celé en son bourgeon. C’est à nous seulement, d’en permettre la clairière, de la rendre patente et de l’abandonner à son secret. Nous n’en avons prélevé qu’un minuscule fragment. Mais quelle joie, déjà, que d’avoir pu s’approcher de son être ! Pas de plus beau transport. Il s’agit bien de l’âme ici, et non de sourde matérialité, n’est-ce pas ?  

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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 07:58

[ Ce qui voudrait tenter de se dire ici, sur "Trois paroles de silence", c'est l'urgence à se doter d'une lange poétique, laquelle s'exonérant du noir néant, aussi bien que de la blanche brûlure de l'être, voudrait se médiatiser dans le GRIS, cette couleur par laquelle le monde nous apparaît dans sa plénitude et nous porte au-delà de nous-mêmes, dans la contrée des évidences absolues.]

Le poème : retour à l'essentiel.

( Quelques extraits de

"Trois paroles de silence"

de Nathalie Bardou.)

"Ecrire

Trois paroles de silence

[…]

Il n'y a pas de hasard

A l'instinct des lumières

Seule

Ta voix

Qui m'approfondit

Lorsqu'inexorablement

Au seuil de la seconde

Je glisse à la vitre du dedans.

[…]

Il est écrit

Que nous engendrons

les ciels

Nos sangs sont invisibles.

[…]

Enduite de ton verbe

Et cimentée à ton souffle

La poitrine crépitant

Au feu de l'ombre

J'étais

-la paupière aux aguets-

Le temps que prend la veine

Pour jaillir du marbre."

Nathalie Bardou.

Trois paroles de silence, comme on dirait trois mots de l'origine par lesquels tout viendrait à la signification.

La première parole, Noire, pareille à la nuit, au néant, parole non encore parvenue à la profération. La nuit est une ombre, une ébène dense, une gangue sourde à l'abri de laquelle le verbe se tait, demeure dans le pli du silence. Les yeux sont dans le flottement du doute, révulsés, tournés vers la caverne intérieure et la conque d'os ne résonne que de son propre vide. Dans le corridor de la tête soufflent les vents glacés et les icebergs dressent leurs dents aiguës vers les meutes d'obsidienne. Bruits de crypte, éboulements de moraines, suaires de cendre liés autour de pertes ossuaires. Où la lumière, où le mince rayon de clarté et les doigts révulsés dans le geste du saisissement ? Où la sortie au plein jour avec les montagnes hautaines mordant l'éther de leurs lèvres blanches ? Où la couronne solaire, son fleuve étincelant sur la courbure du jour ? Où le seuil à franchir et la sombre caverne demeurant dans la densité du non-dit, dans l'avant-parution des girations mondaines ?

La seconde parole, Blanche, portée à l'incandescence, faisant ses orbes dans l'espace sans limite. Alors, on porte sa main devant les boules dévastées de ses yeux, alors on saisit son outre de peau que l'on dresse à l'encontre du jour. Le vent s'est levé qui, jamais ne s'arrêtera et les mots tournent leur vent de folie et la carlingue des os est longue vibration, tellurisme cosmique. Partout, sur les margelles des fontaines, sur les chapiteaux des temples, dans l'enceinte des arènes sacrées, les mots sont armés, font leur sourde détonation. Cela résonne dans l'antre aigu du cortex, cela vrille le limaçon, cela fait gonfler la cochlée sous la poussée arbustive du langage. Car, ici, c'est le Langage Majuscule qui s'est déployé, qui a foré les murs de l'incompréhension, a abattu les fortifications du doute. Une seule clameur piégée entre terre et ciel, une seule arche blanche disant la royauté de l'être, sa demeure dans l'aître des choses, sa vaste dispersion sur les agoras où habitent les hommes.

C'est ainsi : ou bien les mots se terrent dans leur gangue limoneuse et alors se fait connaître le néant; ou bien les mots sont lâchés et alors se fait connaître l'infini qui était en recel, l'absolu que l'on cadenassait dans les nasses étroites du non-savoir. Car, ouvrir la cage des mots, c'est accepter de les porter à la dignité de l'être, les faire voler sur le dos des baleines blanches, sur la boule de plumes de la colombe, sur la fleur immaculée des marais. Tout est partout en attente de cette révélation qui relie les choses à leur essence. Floraison sur le bord de son déploiement. Mais l'homme est toujours sous la voûte de rochers, près des signes pariétaux, apeuré du feu du ciel, un pied dans la grotte salvatrice, un pied dehors, sur la lèvre de la falaise qui reçoit les millions de phosphènes, la grande cataracte blanche de l'exister. Seulement exister est terrible. Seulement exister veut dire le renoncement à la première parole, Noire, renoncer aussi bien à la seconde, Blanche, laquelle est celle du dieu. Alors on renonce. Alors on s'enroule sur sa spirale d'helix aspersa, alors on rentre ses cornes, on replie ses yeux dans les tubes de verre, alors on rétrocède dans l'ombilic de la coquille jusqu'à devenir simple fossile. Alors on n'est plus.

La troisième parole, Grise. Le gris est le médiateur, la teinte par laquelle l'homme se fait connaître dans toute la contrée. A l'amante, à l'enfant, au paysage, à la terre, à l'eau, au feu, à l'air. La quadrature humaine est grise, pacificatrice et annonciatrice du SENS. Il n'y a pas d'autre secret. Le sens est Gris qui médiatise toute chose faisant tenir à distance, aussi bien la bouche ouverte du néant, que l'horizon sans limite de l'être. Le gris est écart, de la bouche à la bouche - et l'on dit l'amour -, le gris est écart de la main à la pierre - et l'on dit l'art -, le Gris est écart de la plume à la feuille - et l'on dit la poésie. Comment vivre et ne pas connaître le Gris, son urgence à nous féconder, à nous posséder de l'intérieur afin que, devenus gemmes, calcites habitées, nous puissions rejoindre cet autre - l'Autre, le monde, la belle âme, la belle peinture, le beau corps -, qui ne vivent qu'à le mesure de notre conscience ? Comment demeurer sourds, aveugles et paralytiques alors que tout s'agite en tous sens et concourt à instiller en nous le dire ouvert par lequel nous serons hommes. Nous avons besoin de nourritures terrestres, spirituelles, ontologiques, lesquelles ne s'annoncent à nous que dans l'espace de la relation. Tout est passage qui nous relie à notre propre statuaire. Tout est arche, pont, chemin nous intimant de demeurer en nous en même temps que nous sommes toujours ailleurs, fragment du monde et totalité. Puisque ce monde, cette fleur, ce poème ne feront jamais sens qu'à la mesure de notre juste regard. Le nôtre. Nous sommes ce microcosme qui reflétons le grand univers, ce macrocosme que nous redoutons alors que nous le portons en nous. Nous sommes des portefaix : de la paix mais aussi bien de la guerre; du rapprochement, mais aussi bien de l'éloignement; du doute, mais aussi bien de la certitude. L'être qui est en nous est cette "griserie" par laquelle les choses nous apparaissent sous la lumière de la raison, mais aussi de la passion. Décision verticale d'habiter ce qui nous entoure, mais aussi effusion en direction de cela, horizontal, qui nous fascine. Nous sommes toujours à l'intersection de l'ombre et de la lumière, du jour et de la nuit; nous sommes éternellement balancement du nycthémère; nous sommes hommes et femmes de l'aube; nous sommes traversés de poésie, ce dire qui ne connaît que ce clair-obscur, autrement dit cette vérité à mi-chemin de la caverne, à mi-chemin du soleil.

Car la vérité humaine est toujours affaire de médiation avec l'autre. Seul le dieu, seul le soleil peuvent être dans la brûlure de la vérité. Si tout, sur Terre, est affaire de demi-vérité, - le poète est un demi-dieu -, alors adoptons-là comme notre mode d'être le plus exact. Disons l'art, la poésie, la littérature comme des paroles prenant source à l'encre de la nuit et à la blancheur du jour; à la force du chêne et à la souplesse du roseau; à la touche légère de l'aquarelle et à la pesanteur de l'huile. Tout est dans le gris qui fait sa partition existentielle, aussi bien le beau rythme des corps dans l'amour; aussi bien la blanche sculpture extraite de sa gangue de pierre; aussi bien le flux et le reflux de l'océan par lesquels nous sommes au monde, que la poésie chante en mode subtil. Toute poésie est ce susurrement-là. Ou bien n'est pas ! Il n'est que temps d'entrer dans ce gris, un temps d'accomplissement !

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 16:09
BEAUTE

                       Matrayi - Inde, Tamil Nadu.

                     Photographie Thierry Cardon

 

***

 

 

   « BEAUTE », à l’initiale, en lettres Majuscules, comment pourrait-on nommer d’une autre manière ce portrait d’une Indienne alors que, ne l’ayant vu qu’une seule fois, nous ne pourrons plus l’oublier. C’est la grande force de la beauté que de pénétrer jusqu’au plein de la conscience et d’y laisser dineffables empreintes. Ces dernières resurgiront lorsque, au hasard de notre cheminement, un visage radieux nous aura souri, une main d’enfant nous aura salué, un geste de reconnaissance nous aura ému. Car la beauté, avant toute chose, s’adresse à notre sentiment. Sentiment de la rencontre, sentiment d’être au monde dans la justesse. Jamais la beauté ne se donne sous les traits de la caricature ou de la fausseté. Beauté est exigence de vérité ou bien elle n’est que « poudre aux yeux », illusion qui s’effacera aussi vite qu’elle était parue. La beauté est en soi si exacte que, toujours, nous échouons à la nommer autrement, à la remplacer par quelque synonyme, « grâce », « splendeur », « perfection » et notre esprit, dans cette substitution lexicale, sent bien une sorte d’euphémisme qui en atténue le sens. Toute valeur essentielle est poinçonnée à l’aune du rare, c’est bien ce qu’indique, ici, ce seul et unique vocable que toute autre forme pervertirait, dévierait de sa substance intime. A la rigueur, seule une tautologie pourrait exister posant l’équivalence BEAUTE = BEAUTE. C’est dire l’exigence qui est intuitionnée originellement dans la reconnaissance d’une telle essence.

  Mais, maintenant, dans l’unique souci de coïncider de manière étroite avec le réel, il suffit de décrire au plus près. Là, au foyer des mots, sera peut-être ce que nous cherchons à dire qui, inévitablement, fuit au-devant comme si tout essai de profération était voué à ne saisir que des brumes et les voiles du songe. Le ciel est clair, lumineux. Il a la teinte que seul peut avoir l’esprit en sa manifestation la plus éthérée, la plus limpide. Ce ciel pourrait se donner comme la limite, la ligne d’horizon séparant, dans la continuité, le sensible de l’intelligible.

   De nom, tout comme beauté appelle beauté, il ne pourrait recevoir que celui unique, non permutable, de CIEL Et, ici, la relation de la forme au sens est bien plus que fortuite. Le mot en son épellation phonétique, appelle l’idée, suscite l’essence, tisse d’indéfectibles liens s’élevant des phonèmes, ouvrant la dimension inaltérable de la signification. Ainsi la morphologie tient-elle en son sein le secret d’un être impalpable. Nous disons [s j E l] et, déjà, nous entreprenons l’élévation pour bien plus haut que nous, bien plus haut que le mot en sa densité vibratoire. Ce que [s j] gardait en sa réserve, [E l] le déploie et le porte au plus loin, peut-être dans cet invisible qui nous toise, dont nous ne savons rien, mais qui hante nos pensées et blanchit nos nuits. Il n’est que de lire l’image labiale et d’apercevoir la transition gestuelle depuis une quasi-occlusion jusqu’à une lumière qui croît et paraît n’avoir nulle fin.

   Que dire de la montagne qui ne soit un lieu commun ? Sa forme est si parfaite, doucement ascensionnelle d’abord, puis s’élevant progressivement selon cette belle symétrie jusqu’au toit du ciel. Comment ne pas évoquer les montagnes aussi célèbres que symboliques qui fécondent la psyché humaine traversée d’immémoriaux archétypes ? Le Mont Kailash au Tibet, sa masse de rochers sombres striée de coulées de neige, vénéré des Hindous, des Bouddhistes. Le Mont Fuji, au Japon, éternellement poudré de blanc, qu’adorent, en particulier, les adeptes du shintoïsme. Le Mont Thabor en Galilée déifié depuis la lointaine époque des Cananéens.

   Elle, « Beauté », dont la tête tutoie le sommet de la montagne, ne serait-elle symbole du sacré, justesse de la perfection, pure manifestation d’une unité intérieure ayant résolu toutes les apories du dualisme, de la division, de la parcellisation du monde, mais aussi des autres et du moi, cet ego occidental qui est si constamment flatté qu’il ne brille qu’avec intermittence, sous l’amicale pression d’un regard, sous la brise momentanée d’une caresse, sous l’impulsion d’une reconnaissance. Bien différente est la topique orientale qui vit en symbiose avec la nature, les divinités, l’espace et le temps et trouve immédiatement le lieu de son harmonie au sein même d’un généreux microcosme, d’un Soi dilaté par l’expérience ouverte de la quotidienneté.

   Et, maintenant, pourrait-on dire le visage mieux que sous l’angle de cette belle photographie ? Ce que l’image délivre en un clin d’oeil d’œil synthétisant, il nous faut le dire dans la durée, c'est-à-dire le temporaliser avec tous les risques de gauchissement, de déformation. Mais peu importe, évoquer la beauté est toujours le précieux d’une inépuisable ressource. La nappe des cheveux se dispose de chaque côté de la tête, comme un fluide subtil qui aurait suspendu sa course. Le front est haut, enveloppé de lumière, doucement galbé, patiné. Heureuses doivent être les pensées qui s’y abritent, généreux les projets qui y éclosent. Et puis, ce front, n’est-il rayonnant de la présence de ce point de santal et de curcuma, ce tilak que l’on éprouve tel le symbole du soleil levant, ce tilak dont on dit encore dans les textes sacrés : « un front sans tilak est comme une maison sans toit, un village sans temple, une fleur sans parfum ou un cœur sans pitié ». Nul commentaire n’est utile sauf celui-ci : en Inde il ne saurait y avoir de réelle beauté sans cette marque insigne de la conscience humaine.

   On devine les yeux profonds, peut-être deux éclats d’obsidienne tout contre le cristal de l’âme. Les pommettes, luisantes comme deux pommes, disent la fraîcheur, la spontanéité, la présence au monde dans la confiance, le souple abandon. La totalité du visage est signe de plénitude dont témoigne un franc sourire, que rehausse l’émail blanc des dents. Le cou est fin, discret. Les épaules tombent avec naturel. La vêture enveloppe le buste avec tant d’évidence qu’on la remarque à peine. Les avant-bras sont hâlés qu’un généreux soleil a sans doute brunis. Les mains sont fines, genre de dentelles qui flottent. La plante des pieds est doucement teintée de gris.

   La posture est toute de générosité et d’empathie dirigée vers ce monde ouvert qui attend et espère. L’inclination naturelle de l’âme indienne à la piété, sa disposition au sacré, la considération noble de l’altérité, le respect de la vie sous tous ces horizons, ceci suffit à dire le précieux de toute humanité lorsqu’elle s’oriente vers son destin en toute quiétude, ourlée de l’une des vertus les plus belles qui soient, à savoir une éthique qui ne transige nullement avec la vérité mais la porte au zénith de la conscience humaine.  Mais il ne servirait de rien de continuer à décrire la beauté, de chercher à disserter dans l’optique de notre vision occidentale du monde. Laissons donc parler Çaunaka interrogeant le sage Angiras dans la Mundaka Upanishad, et n’oublions pas que le sage est celui, en Inde, qui est censé connaître l’essence de toutes choses :

 

« Ô bienheureux,

quelle chose suffit-il donc

de connaître pour tout connaître ? » 

Angiras lui répondit que

« le sage, par la connaissance supérieure,

arrive à concevoir partout

 ce qui ne peut être perçu

ni appréhendé,

qui est sans attaches

ni caractéristiques,

 qui n’a ni yeux ni oreilles,

ni mains ni pieds,

qui est éternel,

multiforme,

omniprésent,

extrêmement subtil

et inaltérable,

la matrice de

tous les êtres ».

 

(Mundaka Upanishad  I,3,6).

  

 

      Cette « matrice de tous les êtres », ce qui donc nous façonne à notre insu, ne serait-ce, précisément, cette beauté fugitive si rare, si insaisissable, ce genre de beauté en miroir, l’extérieure reflétant l’intérieure, l’intérieure reflétant l’extérieure ? De ceci naîtrait une subtile et indicible harmonie devant laquelle nos esprits occidentaux saturés d’immanence se poseraient l’éternelle question d’un « je-ne-sais-quoi », à laquelle répondrait en écho un « je-sais-tout » oriental illuminé de transcendance. Peut-être, simplement, l’écart d’une différence ontologique liée à la nature de la lumière : naissante à l’orient, couchante à l’occident.

 

Jamais nous ne pouvons renoncer à la beauté-vérité

 sauf au risque de nous-mêmes.

 

 

 

 

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:07
De l’autre côté du visible.

« Essuyeurs ».

Œuvre : Douni Hou.

 

 

 

 

De ce côté-ci du visible.

 

Combien cette image nous paraît rassurante. Combien nous sommes émus à simplement regarder ces enfants qui semblent venus d’un autre âge. Peut-être d’une parenthèse de l’Histoire. Peut-être d’un temps d’écume et de douceur. D’un temps de joie immédiate où les choses se livrent dans une manière d’évidence, de naturel. Alors les étants déclinent leur identité dans le simple. La pomme est ce fruit à la chair souple qui inonde le palais de son suc généreux. Le chat s’étire et arrondit son dos à l’aune d’une féline paresse. La crête de la montagne bleuit dans le jour qui vient. Ces enfants qui semblent tout droit venus d’une image d’Epinal, d’une heure parmi le rythme heureux des Année Glorieuses, nous les faisons nôtres sans autre souci que de les voir tels qu’ils sont, à savoir des innocences en train de s’épanouir. Leur jeu est si spontané, leurs gestes si dépouillés, si retirés d’un calcul qu’ils paraissent s’enlever d’eux-mêmes de la toile qui en a assuré l’essor. Quoi de plus enfantin que ce ballet des mains qui caressent le décor, quoi de plus satisfaisant pour l’esprit que cette félicité directement donnée à la rencontre avec le monde ? Trouver un lieu où être sans attente. Caresser une paroi, sentir, au bout de ses doigts, le croisement des fils, deviner le tissage qui les mêle tout comme le Destin organise la vie des hommes à leur insu.

Au début, regardant l’œuvre avec une certaine distraction, nous n’y avons aperçu qu’un divertissement dont nous ne connaissions ni l’objet, ni la finalité. Nous étions fascinés et entraînés à une vision rassurante de ce qui se donnait à voir : le jeu pour le jeu et rien qui trouble et dérange. Inconsciemment, nous avons besoin de donner des gages à notre narcissisme, de faire de la toile un miroir qui nous renvoie le spectacle rassurant de cela qui vient à notre encontre. Mais, dans le fond, avons-nous suffisamment regardé ? Correctement regardé ? Dans l’adéquation au réel dont se vêt la vérité ? Avions-nous seulement perçu ces lettres sur le subjectile ocre qui tracent le mot « larme » ? Nous étions-nous questionnés sur la nature de ce que voulait signifier l’action d’essuyer, sans doute d’effacer ? Vraisemblablement nous occultions ce qui aurait pu s’immiscer dans notre conscience avec la dureté de la pierre. Nous avions évincé tout l’implicite qui courait à bas bruit parmi la texture serrée de la trame. Inévitable inclination humaine qui longe l’abîme, feignant de n’en être pas informé. Une sorte de progression au bord d’une cécité afin que la toujours possible brûlure ne vienne toucher notre âme de son effusion ignée. Il est toujours si douloureux de s’exposer au tranchant de silex de la lucidité. Oui, c’est bien ce signe avant-coureur de tout désespoir, parfois hérissé d’une possible tragédie que le mot « larme » contient comme si, à sa seule évocation, soudain, le monde pouvait basculer. Et, parfois, en effet, il se met à tourner à l’envers et nous laisse démunis, les yeux mouillés et les mains vides. Nous sommes orphelins, nous sommes perdus et rien ne fait plus signe qui nous remettrait au bord de l’embarcation dont, depuis toujours, nous étions les passagers inconscients. Peut-être heureux de l’être.

LARME. Nous en prenons connaissance. Nous soupesons le mot, en éprouvons le gonflement, en saisissons le jaillissement dans un futur proche, comme si, déjà, le présent en était affecté, sur le bord d’une connaissance que nous pressentons dangereuse. L.A.R.M.E. Le mot, nous le triturons, le décomposons, voulons en éprouver toutes les facettes. Car, enfin, il nous faut transgresser notre propre massif de chair et surgir dans cela qui veut se dire, se retient et menace d’exploser, de lacérer notre visage, de labourer notre derme, d’y déposer des scories qui, jamais, ne pourront en être évincées. Il y a des vérités pareilles à des épines. Elles se plantent dans la conscience et, dès lors, nulle échappatoire. Il faudra vivre avec la blessure et admettre que ses propres yeux se mettent à sécréter des larmes, gluantes résines qui ne sont jamais que de l’esprit devenu matière, pensées métamorphosées en petites gênes existentielles. Un prurit à jamais ! LARME, nous commençons à en percevoir l’incroyable polysémie, la face ductile, incroyablement mobile, la propension à habiter aussi bien le chagrin passager, que le basculement du sens dans l’aporie indépassable qui nous guette dès que nous ne percevons plus « l’inquiétante étrangeté » dont nous sommes modelés, tout comme le monde qui nous accueille et toujours nous remet en question. Nous le savions. LARME peut aussi bien se scinder, se vêtir d’une apostrophe et devenir, par une manière d’étrange exuvie, L’ARME et faire signe en direction de la guerre, du pogrom, de l’holocauste, de l’immolation, du génocide. Certes ces mots sont lourds à prononcer, douloureux et il s’en faut de peu qu’une soudaine aphasie ne les maintienne dans l’isthme du gosier et qu’aucune profération verbale n’en devienne possible. Mots de la douleur et de l’incompréhension. Mots du nihilisme accompli et l’horizon devient vide et la parole blanche.

 

De l’autre côté du visible.

 

Oui, nous avons procédé à un saut. Oui, nous sommes passés sur l’autre versant. Là où les larmes sont versées tout contre les armes qui les provoquent et font des corps de simples cibles, des effigies pareilles à celles de champs de tir où le jeu est subtil lorsque la figure humaine est réduite à un pointillé, à une silhouette dont la forme n’est plus reconnaissable. Réduire à néant. Biffer de l’existence. Certes nous sommes encore de ce côté-ci mais la toile est si mince qui, à tout instant, peut se déchirer et nous livrer à l’inconcevable. Un œil est là, derrière, dans la déchirure du tissu. Il guette. Une mince lueur s’y dessine. Conscience des hommes qui subissent des assauts dont ils ne comprennent pas le sens. Partout s’allument les éclairs des bombes. Partout les barils de la détestation, de la haine, font leurs traînées de chlore dans le ciel chargé d’humeurs délétères. Partout les feux de la violence, les scories d’une rage qui veut détruire, simplement détruire. Annihiler. Les « raisons » de la guerre, les motifs de la confrontation sont toujours si inextricablement emmêlées qu’il n’y a plus de lecture possible de ces événements tragiques. Alors on se terre. Alors on se groupe en famille, entre amis, entre communautés promises à l’extinction. On étrécit les mailles de l’exister à la peu de chagrin. Dehors, le déluge des bombes. Dedans la poussière, le vol des gravats, les nuées de ciment, les provisions étiques, les cris et surtout la PEUR qui envahit tout, suinte le long des plâtras, gangrène les cœurs, tétanise le buisson des mains.

Dehors les ruisseaux de sang dans les caniveaux de l’indifférence. Certes on se réunit. Certes on menace. Certes on brandit la mesure de rétorsion, la mise à l’index, la réprobation universelle. Mais que faire lorsque la barbarie s’empare des hommes et que le désir de tuer devient leur unique mobile, leur seule et coruscante obsession ? Tout devient obscur. La lumière semble avoir abdiqué, renoncé à allumer l’étincelle de l’espoir sur quelque coin de la Terre. L’ennemi est invisible. Seulement des Tyrans qui se dissimulent dans l’ombre et inclinent le pouce vers le sol depuis leurs palais de stuc, de suffisance et d’inhumanité. Le bruit constant des bombes est leur éructation. Les déflagrations qui détruisent les tympans sont leurs paroles. Les gaz qui rongent les bronches sont leur respiration fétide, le seul langage qu’ils tiennent depuis leurs bunkers tapissés de haine et de violence gratuite. On établit des corridors afin de sauver les vies qui peuvent encore l’être. Mais les trêves sont de courte durée et c’est toujours le crépitement des armes qui reprend le dessus, assène sa loi d’airain. Comment alors, être encore, Femme, Homme, Enfant sur les routes de l’exode que, sans doute, l’on désignera à la prochaine vindicte des Spectres de l’ombre.

Les temples, les amphithéâtres millénaires que les civilisations ont patiemment construits, voilà qu’ils s’effondrent comme châteaux de cartes, signant la fin probable de l’humanité. Tout est bafoué qui a un sens : l’Histoire, l’Art, le Beau, le Bien, le Vrai, ces universaux par lesquels l’homme affirme sa transcendance et reconduit le néant dans les limbes. Voici que les immémoriales forces souterraines surgissent. Voici que la pieuvre tentaculaire que l’on croyait disparue à jamais, déplie à nouveau le génie du mal, lacère les oeuvres des créateurs, fait des autodafés des ouvrages de l’esprit. Y a-t-il une limite à la folie des hommes ? Vraiment les expériences n’apprennent rien, les événements se dissolvent à mesure de la marche inexorable du temps. Il n’y a plus d’espace. Il n’y a plus d’éternité. Plus de projet qui tienne. Plus de futur. Seulement un horizon dévasté où seul l’instant saisi de vertige préside à sa propre destruction. L’arme a remplacé l’âme et tient lieu de principe de vie. Partout on entend les déflagrations de la fureur en acte, les assauts de la démence. Le monde ne se montre plus en poésie, pas plus qu’en prose. Le langage a été aboli par un inextinguible désir de puissance qui n’est jamais que l’envers de la raison. Le langage, essence de l’homme, est parvenu à son extrême limite, à sa pathétique abolition. Mais qui donc arrivera qui ranimera la flamme ? Mais rien ne sert d’attendre Dieu dont on sait qu’il est mort depuis longtemps. Pas plus qu’il ne convient d’agiter quelque espoir messianique. Chacun en soi, dans le secret de sa conscience, possède une partie de cette résurgence par laquelle l’homme se redressera et portera haut le destin irréfragable de son identité. Ces enfants de l’image, si nous les interrogeons adéquatement quant à leur essence, sont l’allégorie par laquelle « essuyer » ces larmes qui témoignent d’une trop grande douleur. Le temps est devant nous qui exige notre humanité. Nul ne saurait s’y dérober.

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 19:00
Quand l’homme crée le paysage.

« Un jour nouveau se lève ».

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

   Le jour comme une hésitation…

 

   Le jour est comme une hésitation à l’horizon, une faille encore à peine ouverte, une promesse de dépliement. Les choses sont au repos. Nul bruit qui viendrait froisser l’eau, en altérer la sublime pellicule. Nul mouvement sauf le gonflement à peine esquissé du flux et du reflux, cette métaphore de la respiration humaine, des battements du cœur, ce compteur existentiel qui fait tourner ses rouages à notre insu. Comme pour nous rassurer. Suspendre le glaive. Laisser la vie faire ses fantaisies, dilater l’espace du rêve, inviter à paraître la rumeur romantique pareille à une guirlande de fleurs dont la fragrance, longtemps, ornerait la sève disponible de nos fronts, allumerait sur la sclérotique de nos yeux l’envie d’être dans le luxe du jour qui vient. Au loin la garrigue semée de cailloux, traversée de la course bleue des muscaris, ponctuée des grappes rouge sombre des orchis. Puis les étangs, ces flaques immobiles tournées vers le ciel, miroirs réverbérant l’infini. Puis la mer, immense, au dos énigmatique, à la présence si mystérieuse qui court, au loin, vers d’étranges contrées que, sans doute, nous ne connaîtrons jamais. Tout est là, posé devant nous comme un décor de théâtre avec le rideau de scène des nuages, cette lame grise qui n’en finit pas de tomber et, dans l’échancrure de sa parution, l’œil blanc du soleil, sa traînée vermeil sur la vitre d’eau que fragmentent les copeaux d’air. A gauche une digue de pierres qui fait son môle noir puis disparaît à la vue, attirée par  la densité des abysses. A droite, mais nous ne l’avions nullement aperçue, la silhouette d’un homme à la limite d’une visibilité. Aussi bien aurions-nous pu la prendre pour un élément du paysage, tronc levé sur le bord du rivage, balise destinée à indiquer le dessin de la côte aux navires hauturiers qu’une brume aurait égarés, ici, tout près du banc de gravier que piétinent les mouettes et les goélands.

 

   L’univers se tait.

 

Quand l’homme crée le paysage.

   Imaginons, maintenant, qu’une étrange magie ait subtilisé la silhouette humaine, ne laissant devant nos yeux que le spectacle d’une généreuse nature, mais livrée à elle-même, vivant de sa propre autarcie, hors la conscience de l’homme qui la vise, lui donne sens et l’accomplit en une certaine manière. Voici ce qui se produit. Sur la rétine de notre œil, sur la courbure de notre esprit, dans les arcanes complexes de notre âme, il y a comme une rémanence, une insistance, une persévérance dont nous aurons le plus grand mal à nous détacher, n’en faisant qu’un deuil partiel. Il n’est pas si aisé, en effet, de considérer le monde en excluant de son spectacle sa composante anthropologique. Alors quelque chose manque. Alors nous sommes orphelins. Nous sommes pareils à des nouveau-nés soudainement expulsés de l’antre amniotique qui les hébergeait, simples souvenirs d’un océan primordial, d’efflorescences imaginaires qui collent encore à nos fontanelles à peine jointives, failles non encore occluses par où s’invagine l’angoisse, où surgit la grande peur d’une solitude à assumer jusqu’au vertige. Mais, ce sentiment diffus que nous sentons poindre en nous, identique à un flot d’équinoxe, songeons un instant que la nature, un instant métamorphosée, en ressente par une sorte de curieux animisme, une désolation identique à la nôtre alors que, tout juste expulsés de notre territoire originel, nous errons sur le rivage tels des naufragés.

   Il faut croire à une désespérance des nuages, à une éclipse du soleil, à une brisure de l’horizon, à un repli de l’eau en quelque endroit mystérieux semblable à une grotte. Car plus rien, alors, ne devient visible. Plongée dans la confusion. Connaissance du chaos. Perte du cosmos dont le regard de l’homme était porteur, posant la quadrature du monde, disposant ici les flots régénérateurs, là cette vague accueillant l’arche de Noé des Existants, là encore la meute de pierres noires où trouver refuge par mauvais temps. Car le nuage est muet. Le ciel silencieux. Le vent immobile. La mer paralytique. Les rochers privés d’assise dès l’instant où nulle conscience ne les vise, ne les synthétise pour les porter au réel et en féconder la belle présence. Comme le serait la peau du reptile après que l’exuvie a eu lieu, que la tunique d’écailles ne témoigne plus que d’une vie passée, peut-être d’une existence rampante, au ras du sol, mais existence tout de même avec le subtil déroulement de ses anneaux, avec ses éclats mercuriels dans la plaine d’herbe ou bien le glissement parmi les pierres de la garrigue. Seul l’homme est à même de percevoir toute cette richesse ontologique, de la porter sur les fonts baptismaux de la pensée, de la traduire en langage, d’en faire une poésie, d’en bâtir une légende, d’en tirer un savoir, d’en déduire une connaissance, d’en édifier une morale. Etonnant jeu des métaphores du vivant, incroyable fécondité des métamorphoses successives par lesquelles se disent aussi bien l’ouverture de la rose que le chant d’amour, le faible éclat du lampyre dans la nuit d’été. Miracle de l’hélice qui se déploie et porte, comme dans une chaîne d’ADN, le secret de l’être, cet inatteignable qui nous fait aller de l’avant, désirer, aimer, féconder l’Amante afin que le prodige ait lieu dans le temps et l’espace, éternel retour du même avec lequel les hommes n’en auront jamais fini, long poème de l’univers, immense tablette mésopotamienne sur laquelle nous gravons, à l’infini, les signes de ce que nous sommes, la lumière des étoiles, l’urgence à dire ce bonheur qui nous a été octroyé un jour, dont nous sommes comptables vis-à-vis de notre conscience, ce falot à l’infaillible étincelle qui perce la nuit de l’inconnaissance de son impérieuse nécessité. C’est ceci que nous dit Diderot,  cette vision de l’homme comme fondatrice de toute Histoire, dans un article de l’Encyclopédie :

  

   "Si l'on bannit l'homme ou l'être pensant et contemplateur de dessus la surface de la Terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n'est plus qu'une scène triste et muette. L'univers se tait ; le silence et la nuit s'en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d'une manière obscure et sourde. C'est la présence de l'homme qui rend l'existence des êtres intéressante."

 

   L’homme en contemplation.

 

   Et maintenant, comment ne pas rapprocher cette belle photographie de l’œuvre romantique de Caspar David Friedrich intitulée « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » ?

 

Quand l’homme crée le paysage.

Source : Wikipédia.

   Si, regardant le paysage, l’homme donne lieu et sens à ce dernier, nous livrant à l’approfondissement de son étrange posture, une certitude surgit pour nous : ce sens ne saurait être que réflexif, se rapportant à lui-même, l’homme. Le monde est un évident miroir dans lequel tout individu, prioritairement, indubitablement, est en quête de soi. Qu’est ce nuage pour moi ? Cet horizon de quelle manière s’adresse-t-il à moi ? Cette mer que dessine-t-elle pour moi que je n’aurais pas saisi ? C’est donc toujours sur le mode du pour-moi que l’univers fait sens et se laisse décrypter. Ego de l’homme face à l’ego du monde. Double réflexivité au gré de laquelle chacun trouve sa place et signifie dans l’horizon des choses. Sans doute objectera-t-on que soleil et nuage ne pensent pas, que le phénomène que nous leur adressons par notre simple présence ne les incline, les choses, à nulle visée intentionnelle. Certes, mais ceci est une assertion strictement humaine. Qui donc pourrait affirmer que la mer, aussi infinitésimale soit son niveau de conscience, son accueil à la connaissance, serait dépourvue de toute aptitude à éprouver depuis le centre de ses molécules d’eau, de ses mouvements liquidiens, quelque tremblement qui serait comme l’écho d’une pensée ? Sans doute cette concession faite aux choses eu égard à un atome de jugement résulte-t-elle d’un naïf panthéisme faisant de tout événement sur terre le réceptacle de sensations, le territoire d’une possible formulation interne fût-elle du genre du microcosme alors qu’en cette matière l’homme aurait, étrangement, la dimension du macrocosme dont, pourtant, il n’est qu’un infime et, sans doute, insignifiant fragment. Il faut redonner valeur aux choses, creuser la place qui revient de droit à la nature, la respecter comme la matrice qui nous a portés, a déplié la corne d’abondance dont nous pensons qu’elle nous est redevable de tout, ciron que nous sommes au regard de l’infini pour reprendre, dans l’esprit, les célèbres termes pascaliens. C’est seulement dans ce bel échange, dans cette dialectique fondatrice de l’exister  où chacun reconnaît l’autre comme son égal - l’homme, la nature - que réside notre plus grande chance de constituer un avenir commun, sans crainte aucune de sombrer dans une bluette onto-écologique qui ne ferait que nous abuser et ne nous disposerait qu’à poser des questions inopportunes. L’erreur fondamentale de tout solipsisme, la faille inévitable dans laquelle nous précipite tout égotisme assidu est de nous persuader, nous les hommes, que notre royauté est telle, nos mérites si grands que tout ce qui n’est pas nous se présente seulement comme objet dont nous pourrions user à notre gré dans un rapport de suzerain à vassal dans lequel toute chose, hormis l’homme, serait en situation d’hommage à rendre à celui qui le dépasse et le contraint à exister du haut de son naturel mérite. Mais que ferait l’homme, que deviendrait-il sans la source qui l’abreuve, le soleil qui l’éclaire, le sentier qui lui indique la voie à suivre afin de ne pas s’égarer ?

 

   Être à soi devant le monde.

 

   Que le monde existe, que nous le reconnaissions pour tel, que nous instaurions un dialogue avec lui ne nous prive nullement de l’examen de Celui, Celle que nous sommes. Bien au contraire c’est la confrontation primitive de l’homme avec l’univers qui est essentiellement fondatrice de ses sentiments, de ses ressentis, condition d’émission de tout jugement d’une subjectivité en acte. Le monde est le tout autre que moi, l’étalon, le système métrique auquel je me réfère, consciemment ou à mon insu afin que ma position terrestre, humaine, soit dotée des polarités qui me conduiront sur le chemin de la vie. Je regarde la mer, comme l’inconnu de la photographie. Je contemple, depuis le socle de rocher de Caspar David Friedrich, la vapeur des nuages, la montagne à l’horizon, peut-être cette indistincte bâtisse qui paraît surgir d’une nappe cotonneuse. Je perds mon regard dans le firmament d’une nuit blanche que troue le dard des étoiles. Je vise tout ceci et, d’abord, je vise celui que je suis car c’est bien de moi dont il s’agit en dernière analyse, des perceptions qui vont jaillir dans l’antre de mon cortex, des images qui vont inonder l’écran de mon lobe occipital, des éblouissements qui illumineront la chambre secrète de mon imaginaire, des vertus apéritives qui vont faire de mon âme une vibrante ambroisie, une matière ignée, le foyer d’une étrange combustion. Tout est toujours question de mienneté, cette égoïté métaphysique, certes lointaine, certes insaisissable.  Pourtant elle n’est réellement nôtre qu’en raison même de sa fuite, de son inconsistance, de sa nébuleuse empreinte. Serait-elle préhensible, elle revêtirait le prédicat de la chose, elle se verrait réifiée, reconduite au statut de la pierre, de la cendre, de l’éclisse de bois sous le derme de l’écorce. Or, c’est certain, nous ne prenons conscience de nous en notre être qu’à nous poser face à la matière, à quelque de chose de dur, de compact, afin que, délesté de cette confondante mutité nous puissions entendre le langage de la légèreté, le déploiement de l’arborescence, le susurrement de l’écume. Certes il est paradoxal d’évoquer ces buées, ces évanescences de manière à faire s’élever la polémique par laquelle donner à s’affronter, en une belle joute, le corps que nous sommes, l’esprit qui souffle et fait gonfler l’outre de notre peau, l’âme qui assure le tout de sa combustion car toute vie est énergie, puis sa perte progressive, puis…

   Mais cette apparente digression ne nous éloigne guère de notre propos de départ qui posait l’homme comme créateur du paysage et, par simple effet de réversibilité, faisait de ce même paysage un miroir regardant l’homme, un vis-à-vis lui intimant l’ordre de s’y retrouver avec lui-même, que ce soit en mode d’image poétique, de peinture romantique, de délibération philosophique. Trois modes d’accès à une unique vérité. C’est par l’altérité du monde que nous avons accès à nous-mêmes  car, sans cet étalon du réel comment s’y retrouverait-on avec soi ? La solitude serait immense qui nous conduirait à la folie. Ce qui devient intéressant à partir d’ici, c’est de chercher à débusquer, dans l’attitude de ces Voyeurs, les traces dont ils sont en quête. Car ce sont assurément des chercheurs. De poésie ? De silence ? D’absolu ? D’un inatteignable Rivage des Syrtes ? D’une utopie à la Thomas More ? D’un peyotl, d’une mescaline qui, traversant leurs corps de chair les exilerait de cette lourde pesanteur pour gagner quelque cime éthérée, peut-être découvrir une transcendance ?

   Si l’homme crée le monde, fabrique le paysage à la manière d’un énoncé performatif qui, disant la chose l’installe - (« Je déclare la session ouverte », et l’événement a lieu à l’aune du verbe qui le produit) -, « Je regarde la mer » et voici la mer devant moi avec la certitude qu’elle n’est nullement une invention, une fiction, une simple hallucination - (car, ne la regardant plus, pour moi, elle devient, à proprement parler « in-existante », privée de lieu et de temps) -, si, donc nous créons ce que nous voyons (entendons, touchons…), c’est tout simplement en raison du fait que nous sommes un monde nous-mêmes, un bref cosmos avec ses coordonnées polaires, ses trajets de comètes, ses portes de communication, ses passerelles, ses lois, ses propres règlements, ses levers de soleil et ses couchers de lune, c’est que nous sommes un univers en miniature avec son origine et sa fin, sa course au milieu de l’éther, ses résolutions immédiates et ses atermoiements infinis, avec sa morale et son inclination à la faute, avec son inextinguible laideur et son incroyable beauté. Et si solipsisme il y a, si l’égoïté fonde notre nature c’est eu égard à cette belle autonomie par laquelle nous nous donnons assise à nous-mêmes en même temps que nous élevons le tremplin par lequel rencontrer les choses du monde. Mais revenons un instant à la belle photographie de Gines Belmonte, à la peinture de Friedrich et installons-nous dans la peau de ces personnages en méditation qui nous fascinent parce que méditant, parce qu’ils sont NOUS face au mystère du paysage. Face à celui-ci, le paysage,  nous avons fait, jusqu’ici, l’économie du prédicat essentiel qui, nécessairement, doit lui être appliqué comme sa nature la plus propre : SUBLIME. Oui, c’est de ce sentiment du sublime dont nous sommes atteints dans notre chair puisque, aussi bien, nous sommes ce Contemplateur de l’image face à la trace ouvrante du soleil, cette silhouette en redingote se détachant sur la mer de nuages. Nous n’avons d’autre ressource que d’être ces énigmatiques personnages. Ne le serions-nous pas et alors nous serions sortis de ces étranges représentations, nous serions ailleurs qu’en leur belle rhétorique. Si notre thèse est logique (et il faut qu’elle le soit), en toute rigueur nous dirons que le sublime, à l’instar du paysage qui le sécrète, c’est nous qui le fondons et lui donnons essor. Essentiellement de deux manières. Ou bien nous inclinons à une attitude apollinienne teintée de réserve, allouée au calme, longuement méditative et alors nous serons dans la photographie situé à l’incipit de cet article où tout semble reposer dans la sérénité, où la nature elle-même est empreinte d’une douce poésie, non encore saisie du rythme du temps, en attente, sur le bord de l’évènement. Ou bien nous sommes pris dans une sorte de bouillonnement dionysiaque, de turbulence et alors, avec Caspar David Friedrich nous serons face à un spectacle grandiose, à des éléments en mouvement, à l’effervescence blanche des nuages, à la majesté des pics pareils aux arêtes des glaciers. Mais peu importe la nature à laquelle s’abreuve le sublime. Ce qui demeure essentiel c’est la trace déposée à la manière d’un vivant sédiment dans la conscience humaine. Ces moments de recueil, jamais ne s’effacent, qu’ils soient liés au repos ou à la puissance. Et ils s’oblitèrent d’autant moins que c’est nous qui les avons amenés à leur déploiement à la seule force de notre regard. Ce pouvoir, cette condition de possibilité strictement humaine est, bien évidemment, une des composantes, peut-être la plus inaperçue, la plus secrète de la sublimité, mais ô combien fondatrice d’un sentiment d’exister, parfois avec ivresse.

   Certes l’homme crée le paysage mais est, en retour, créé par lui. Comme si tout sens n’était que le passage d’une réalité à une autre, d’une relation à une autre, une transitivité, une mobilité, un échange, l’intervalle à combler entre deux mots que leur autarcie réduirait à néant. La phrase ne prend son effectivité réelle qu’au principe de l’enchaînement des mots. Les mots, isolés, abstraits de leur contexte, sont immanquablement atteints de vacuité et résonnent comme les gouttes d’eau qui, se détachant de la margelle d’un puits, se précipitent dans un abîme sans fond.  Du lexique épars qui nous est confié, il faut faire une syntaxe, élaborer une sémantique, puisque, aussi bien, nous sommes langage et sans doute que cela. Oui, nous sommes cette médiation de nous-mêmes aux autres, des autres à nous-mêmes. Tout autre essai d’exister en dehors de se sublime balancement, de cette immémoriale oscillation serait voué aux gémonies. Nous ne sommes qu’un balancier entre deux pôles identiquement fascinants, naissance et mort en tant qu’accomplissement des projets-jetés que nous sommes. Là est la plus belle aventure de notre condition. Il suffit d’en écrire la légende.

 

  

 

 

 

 

 

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 08:01
Vérité du Simple

               Plage de Calais

 

   Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

« Seules les choses vraies sont libres

Seules les choses libres sont vraies »

 

BS.

 

*

 

   Car, vois-tu, il n’y a pas a ruser avec le réel, toujours il se donne à nous avec l’évidence des choses immédiates. Cette haie de roseaux qui court sur les rides de sable, comment ne pas lui attribuer la beauté qu’elle mérite ? La regardant, nous n’avons nul effort à fournir afin que nous en connaissions l’inestimable présence. Oui, je sais, en notre époque ivre de vitesse et de satisfaction acquise en un clin d’œil, combien mes assertions doivent te paraître risibles, sinon vaines. Mais qui donc, aujourd’hui, pourrait encore se soucier de cette chose anonyme qui disparaît à même son insignifiance ? Pour nos contemporains il y a des occupations bien plus urgentes que de longer la plage déserte, de chercher à y débusquer, ici ce fragment de bois flotté, là une coquille vide usée par la mer, plus loin un os de seiche rongé par le soleil. Tout ceci a si peu d’importance ! Tout ceci est tellement contingent ! Cela a eu lieu, en ce temps, en cet endroit qui, bientôt lissés par le premier ris de vent, n’auront même plus le souvenir de leur passé.

   Imagine seulement l’étonnante giration des villes, leur incessant tourbillon, les milliers de pas qui heurtent le sol de ciment, l’éternel mouvement des escaliers roulants, les tubes de métal qui glissent à toute allure dans de sombres tunnels, chargés de grappes humaines. Tout est partout mobile, vertigineux, pris d’une folie qui ne connaît pas ses limites. L’arbre au bout du quai - on dirait une sentinelle aux cheveux vert-de-gris - qui s’en soucie encore, qui lui accorde seulement un regard ? Le banc de pierre, non loin, qui lui confie le précieux d’une attention, si ce n’est la halte des amoureux ? Mais ils ont mieux à faire, leur cœur chamboulé vole bien au-dessus de ce témoin discret qui ne possède nulle parole, dont l’être est de demeurer à sa place aussi longtemps qu’il sera banc. C'est-à-dire à jamais.

   Sais-tu, au moins, toi la voyageuse des aires désolées, l’attrait mystérieux de la solitude, la disposition de la conscience à archiver dans les plis de la mémoire ces minces objets ? Ils sont les gardiens de ces lieux immobiles, les uniques surgissements du rien dont encore, ils portent l’empreinte, comme s’ils avaient rencontré quelque absolu, en gardaient les beaux stigmates, à savoir cette docilité vis-à-vis des éléments, cette trace de l’air libre, ce témoignage du feu omniprésent, ce bruissement de l’eau qui clapote si près, cette déchirure de la terre dont le sable est comme la poussière éternelle.

   Ils ont cette inclination naturelle à dire le vrai en sa plus belle effusion. « Seules les choses vraies sont libres, seules les choses libres sont vraies ». Mais qui donc pourrait s’inscrire en faux contre cette affirmation, laquelle énonce telle une évidence la liberté de ce qui est là, qui brûle sous le soleil, se teinte, la nuit, de la clarté de la lune, s’habille des yeux des étoiles ? C’est sans doute l’immuable, le point fixe, la grande sagesse éternelle de cette matière docile, discrète, qui affirment sa liberté et lui octroient, en un même mouvement, cette vérité qui devient une vertu si rare sous les horizons du monde.

   S’il y a une vérité du Simple, et je porte en moi cette certitude, c’est simplement parce que les choses du dénuement ne sont habillées ni de vêtures de comédie, ni n’exhibent de masque qui altérerait l’apparence de leur visage. Oui, les choses ont un visage et c’est seulement en ceci qu’elles peuvent apparaître. Symboliquement, bien entendu, mais tu avais précédé cette inutile précision à la mesure de ton intuition. Afin de mieux saisir, il suffit de mettre en relation. Combien les humains fardés, affublés de perruques, aux gestes précieux, aux manières policées sont à mille lieues de ces modestes présences ! Tu le sais, les hommes, les femmes sont ainsi, il leur faut recouvrir leur épiderme d’une pellicule brillante, ondoyante, chamarrée, de façon que leur simulacre les sauve - pensent-ils - de bien des écueils, les hissent d’un désespoir qui pourrait les terrasser. En vérité, ils ne parviennent qu’à se tromper, à s’abuser eux-mêmes mais ils feignent de croire que nul n’a perçu leur manège et que, de ce fait, leur honneur est sauf.

   Peut-être, le jeu à instaurer, avec ces choses de l’inapparence, est-il celui-ci : s’identifier, faire unité, se fondre dans une symbiose avec leur singulière tournure ? Voici ce que j’ai à dire, dans l’intimité qui est la mienne, qui rejoindra celle du mince événement qui me fait face. Il n’y a nulle différence, d’elle la haie, à ma conscience qui la vise. Mon âme est ce clavier de bois sur lequel jouent tous les échos du monde, s’appuient les meutes de vent, se pose le flux monotone de la pluie, que frôle le rire des enfants, je les aperçois, loin, là-bas, sur quelque plage où ils font flotter les queues libres et bariolées de leurs cerfs-volants.

   C’est un intense bonheur qui arrive lorsque, enfin dépouillés de nos habituels artifices, libérés de nos multiples simagrées, nous rejoignons ce Simple qui nous parle le langage de la nature, ce Simple qui fait confondre notre silhouette avec les choses alentour sans qu’il n’y ait de hiatus qui les situe à l’écart l’un de l’autre, dans une superbe qui les glacerait tous les deux, sans espoir d’un possible retour, d’une supposée confluence. L’objet se donne en confiance, que j’accueille depuis cette plénitude qui ouvre et déploie l’arc-en-ciel merveilleux des possibles.

   Bien sûr, il y aurait beaucoup à dire de cette mince cloison qui se lève au-dessus de la plage. Dire qu’elle est le réel, le présent nu, effectif, ce qui se donne dans l’instant et ne connaît plus son passé, n’envisage nullement encore son futur. Elle est là, à simplement être là, à prendre figure dans son immobilité même. A vrai dire elle n’a pas d’histoire - elle n’est pas comme les hommes qui sont toujours entre deux aventures et, pour cette raison, ne peuvent se détacher de leur temporalité, hier qui les fixe, demain qui les condamne -, elle n’a pas de narration à nous proposer. C’est nous les hommes qui, la visant, brodons à l’envi les arabesques qui conviennent et meublent notre insatiable imaginaire. Nous sommes, irrémédiablement, - c’est notre essence -, des chercheurs de sens. Ceci fait notre grandeur aussi bien que notre constant désarroi. C’est pourquoi, toujours, nous sommes en quête d’une justification, d’une rationalisation, d’un jugement dont nous espérons que leur existence nous sauvera du désastre. Mais la chose, elle, qu’a-t-elle besoin de prouver, quel langage a-t-elle  à tenir afin que nous la considérions comme digne d’intérêt ?

   Il lui suffit d’être dans sa propre liberté-vérité, cette présence qui dure et tire sa joie précisément de cette durée. Toute chose est parce qu’elle est et ne demande rien en retour. Et que nous importe sa fonction : séparer deux territoires, diminuer la force du vent, lutter contre l’ensablement, fixer le sol ? Sans doute faut-il s’extraire de cette tendance fondamentale qui consiste à tout instrumentaliser, à tout objectiver. Car notre relation à la chose n’est nullement de l’ordre de l’objet, mais de celui du sujet, donc d’une nécessaire subjectivation des rencontres que nous faisons. Il nous faut renoncer à notre vue de géomètres et chausser nos yeux de lunettes poétiques, les seules au gré desquelles ce qui est là-devant s’annoncera comme quelque chose avec quoi dialoguer, avec quoi ressentir.

   Oui, je sais, ma pensée est fluctuante, comme sont mobiles les vagues, comme sont agitées les têtes des oyats sous la poussée du vent venu du large. Et alors ? C’est peut-être une façon de donner à l’immobile quelques gestes, de lui confier la tâche de nous faire voyager en sa compagnie. Matin. Soleil bas à l’horizon. Une boule blanche qui ne connaît encore le lieu de son effervescence. La plage est déserte. Elle est comme une « Vallée de la mort » où ne s’impriment ni les pas des hommes, ni les galops des chevaux, ni les cris des enfants s’égaillant parmi les volutes d’air. Le large plateau de sable est encore parcouru des sillons de la nuit, des flocons de rêve s’y amarrent, des blocs d’imaginaire s’y montrent, y font leurs bulles irisées, des projets s’y lèvent à peine que l’ombre retient afin que, pas encore déflorés, ils aient le temps propice à leur longue maturation. Les boules des nuages courent tout en haut du ciel, on dirait de rapides congères cherchant le chemin de leur prochaine aventure. Il n’y a pas de bruit et seul le lourd mouvement de la mer se laisse deviner, tels les tentacules venus d’un lointain abîme.

   Tout est ramassé en son être. Tout est condensé qui attend le dépliement des choses. L’attente comme sens zénithal inclus dans la texture même de la matière. Les fibres des lattes de roseau sont serrées qu’un fil de métal traverse afin d’en faire une ligne continue, une forme unitaire, un genre de paravent qui ne diffère nullement de soi mais glisse le long de sa substance, pareil au discret ruisseau s’abritant sous la faille souple des ombrages. Il ne faut nullement se distinguer de soi, s’étaler dans une tentative de conquête qui annulerait sa propre essence. Il faut faire l’ombre la plus étroite, se confondre avec son souverain repos, donner corps, seulement, au ténu, au mince, à l’inséparable.

   C’est uniquement dans cette indigence-là que l’on peut connaître l’espace pareil à la meurtrière de la vérité. Toute vérité passe par ce resserrement, ce goulot, cet isthme pour la seule raison qu’elle est si délicate, si ténue, un courant d’air pourrait en faire dévier le sublime chemin, une trop forte lumière en atténuer l’éclat. C’est fragile comme un cristal, c’est illisible comme un vieux document, c’est le crépitement d’un fil d’Ariane dans la seconde qui tressaille, le miroitement du jour dont jamais l’on ne peut trouver l’origine, tenter de le deviner et le temps passe qui nous laisse sidérés d’être une si ineffable trame, juste une poudre, juste une sensation à fleur de peau, un frisson qui ne s’attarde, ne vit que de sa propre disparition.

   S’élargirait-on, glisserait-on que, déjà, l’on serait dans le monde des connivences et des approximations. Déjà l’on  ne serait plus en l’entièreté de soi mais dans un commerce avec ce que l’on n’est pas : avec l’agitation de la mer, les assauts du vent, la brûlure du soleil. Mais encore, ici, il n’y aurait que moindre mal. Le pire serait de se prendre pour QUI l’on n’est pas, pour cette silhouette qui erre à l’horizon, pour cette jeune esquisse qui flotte en amour, pour ces ambulantes figures qui ne nous toisent même plus, tellement elles sont loin de notre existence celée sous l’indifférence du monde.

   Oui, les choses parlent, mais un langage si minimal, si faible que nous ne les entendons pas, que nous les croyons muettes. C’est un langage intérieur, une parole de bois, des voix de fibres, des craquements parfois, des étirements pareils à ceux des félins. Non, certes, ces modestes bouts de bois ne font guère le dos rond. C’est bien plutôt dans l’attitude longiligne, dans le silence à peine dilaté de leurs jointures, c’est du bruit, pareil au craquement des mandibules sur l’épiderme lacéré des feuilles.

   L’intérieur alloué à l’intérieur, c’est là le domaine de leur somptueuse liberté. Le bout de bois s’exilerait-il de sa propre nature qu’il menacerait d’endosser la nôtre. Or, que lui offririons-nous de mieux qui les épanouirait et les porterait au-delà d’eux-mêmes ? Une friandise, un gadget dans l’air du temps, un refrain à la mode ? Non, ils ont mieux à être. Leur existence est une simple insistance à persévérer dans la fibre même qui les constitue et les soustrait à notre regard blasé. Les choses n’ont jamais porté de masque. Ne leur imposons pas nos habituels habits de Pierrot, ne les dissimulons pas sous des heaumes ou bien des masques d’Arlequin, Sganarelle ou Pantalone. Peut-être savent-ils, mieux que nous, de quel bois ils sont faits ! Toujours les attendons-nous dans de consternantes figures d’ustensiles mais, avant tout, ce sont des êtres. Oui des ETRES !

 

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