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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 07:46
La Discrète de la dune.

Photographie : Katia Chausheva.

C'est toujours si troublant, d'apercevoir quelqu'un, de ne le connaître qu'au rythme du vent, à la mesure de la brume, dans la perte de la lumière. C'est cela qui m'est arrivé, vous voyant pour la première fois - la dernière ? - sur l'épaulement gris de la dune. Une simple fuite dans le deuil de l'air. Et, déjà, vous n'étiez plus qu'une buée à la face des choses. Une ombre sans retour, l'envol blanc de l'oiseau sur la vitre du ciel. Comment peut-on vivre après, simplement respirer, marcher le long de la mer les pieds noyés dans les embruns ? Plus de rivage possible et le regard aux larmes, dans le doute de soi-même. C'est si étrange cette subite solitude alors que votre frêle silhouette n'était pas connue, libre d'elle-même, aux limites d'un possible absolu. La perte pour la perte, l'absence de soi à soi. Si terrible d'énoncer cela et de poursuivre son chemin, les yeux pris de tristesse. Dérive hauturière qui n'en finirait pas. Et pourtant rien n'avait changé, ni le moutonnement gris des vagues, ni le fil de l'horizon, ni la houle blanche du soleil qui roulait à la limite du ciel. Une intime perdition qui vrillait l'ombilic. Infiniment. Un vertige. L'ouverture d'un puits dans le froid de la terre et, au-dessus, la margelle infinie des questions. N'était-il pas venu le temps du renoncement ? Mais comment effacer cela même qui s'est incrusté sur la porcelaine de vos sclérotiques avec la force de l'encre ? Comment ? Que celui qui sait cela se lève et vienne me dire le chant à faire lever à l'intérieur de soi afin que revienne la paix. Mais les mots butent contre la barrière des dents, mais les images font leur ébruitement tout contre les cerneaux du cortex, mais le tremblement est là, au creux du rien qui agite ses grelots et la folie est proche. Mais pourquoi donc être né si c'est pour demeurer paralytique alors que le monde bouge et fait ses ondes multiples ? Quelle déraison peut justifier cela, la perdition du jour alors que la lumière est à peine levée ? Il faudrait lier ses poignets avec des cordes d'acier et plonger dans la vague avec le désir de n'en point ressortir. Demeurer là, bois blanchi par le sable, usé par le vent et devenir aussi léger que l'os de la seiche et habiter la dune de son oublieuse mémoire. Il faudrait. Mais toujours on est emporté par sa propre irrésolution et l'on ne se décide jamais qu'à demeurer dans sa nacelle de peau tant que durera le monde. Une éternité, autrement dit.

Je marchais sur la ligne de séparation de l'eau et du sable, pareil au funambule sur sa corde invisible. Vos traces de pas avaient imprimé dans le limon le souffle léger d'une âme, un simple basculement des choses et la vue se perdait au loin dans de bien étranges songes. Comme une outre-nuit qui aurait fait son flux à la lisière de soi, emportant les dernières écailles de réalité, peau morte se dissolvant au vent subtil de l'imaginaire. Rien, il ne restait rien de celle que j'avais vue, que mes yeux avaient gravée dans les pliures de leur désir. Rien de tangible que cette fuite longue sous les assauts du jour. Rien que mes mains auraient pu saisir, portant le don à la mesure de l'icône. Rien et pourtant je vous sentais présente. Infiniment. Lovée dans quelque coin de l'espace à partir d'où vous me regardiez vous aimer en silence. Supplique du corps, sens suppliciés qui crient le mystère de la disparition. Je me suis baissé, j'ai pris entre mes doigts un peu de sable gris, refermant la conque de mes mains sur le prodige. Car ceci, je le savais, votre persistance à être dans tout ce qui paraissait et brillait sur la peau infiniment tendue du monde. Et les paroles alors, et leurs belles litanies d'accomplissement. Je disais "vent" et vous étiez vent. Je disais "vague" et les bulles d'écume venaient lécher mes pieds. Je disais "ciel" et je sentais les larmes de pluie - vous, bien sûr, - faire sur mon visage triste leurs ruisselets de gouttes claires. Je disais "vous" et vous étiez l'arbre et la forêt, la dune et son basculement de mica dans la poussière du jour, et vous étiez moi dans le tumulte du temps, la quadrature de l'espace. Je disais "vous-moi" et la plénitude coulait de l'éther comme un miel avec des étonnements de pollen sur la courbure des fleurs. Je disais "rien" et le rien s'habillait de volutes souples comme le calice du lotus. Le simple déploiement d'une vérité, l'unique efflorescence d'une liberté sans fin. Et dire que je croyais vous avoir perdue alors que vous étiez autour de moi, en moi jusqu'en son tréfonds. Cela faisait ses battements de soie, ses pliures de neige et le froid rayonnait d'une étonnante chaleur.

Je vous ai réfugiée là, dans le creux ouvert de ma simplicité et vous ai emportée par-delà la dune, dans une demeure seulement connue de moi, des oiseaux aussi, des albatros au plumage d'absolu qui habitent le monde alors que nous ne les voyons pas. J'ai fendu la sclérotique des choses, j'ai foré le puits de la pupille, j'ai connu l'immédiate mydriase, le sublime enchantement du corps. Mon corps, lumineux, éclairé de l'intérieur comme une gemme, un cristal, c'est seulement vous qui rayonnez, qui portez au bout de mes doigts l'insigne lumière du temps, qui dissolvez les fruits de ma pensée aux quatre vents de l'univers. Il est temps de ceci, se rendre à l'évidence que vous existez réellement, Discrète de la dune, vergeture de sable parmi la conscience arbustive des égarés sur terre. Mais que l'on se saisisse donc de vous, que l'on laisse s'empaler son propre doute sur la proue que vous tendez au-devant de vous comme une gerbe de clarté. Vous êtes si présente, dans la goutte de rosée, les filaments du soleil, le destin des étoiles. Nous n'avons plus à vous attendre. L'attente est à soi sa propre fin puisque vous y habitez avec le naturel que recèlent toujours les évidences. Partout cela s'écrit, sur les cimaises blanches des montagnes, sur l'ourlet des vagues, dans les sillons de terre qui courent d'un bout à l'autre de l'horizon. J'ai saisi, avant de quitter la merveille, une pomme de pin, ronde, souple, chaude sous le velouté des écailles. Je l'ai portée devant la conque de mes oreilles. J'y entendais votre cœur battre, votre sang courir sous le bois, vos larmes de résine gonfler sous la poussée du désir. Je suis entré dans ma cabane de planches et de goudron, mes outils de gemmeur, à cette heure indécise, lançaient vers le ciel une dernière clarté. La lune faisait son gonflement blanc pareil aux luminaires des villes. Quelques rumeurs éteintes s'échappaient de la côte en direction du large. Peu à peu le sommeil gagnait, étalant en moi ses lacs d'ombre. Au pli de mes mains la boule d'écailles chantait. Plus jamais je ne serais seul. J'étais arrivé de l'autre côté du monde, là où les ombres sont pure lumière.

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 08:34
La fille de la Côte d'Opale.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était étonnant, cette fuite blanche des bouleaux vers l'arrière du train. Comme un passé qui refluerait vers son origine afin de ne laisser paraître que l'instant présent. J'étais seul dans le compartiment, entièrement livré à mes pensées, inclinant vers de douces rêveries. Pour la dixième fois, au moins, je relisais votre carte postale. Une écriture fragile, peu assurée d'elle-même, pareille à cette rumeur de novembre qui envahit le ciel et le dissimule à nos yeux.

"J'aimerais vous revoir, une dernière fois, avant de me retirer dans mon silence définitif. Je vous embrasse affectueusement. La Fille de la Côte d'Opale".

"La Fille de la Côte d'Opale". N'avait-elle été que cela, en définitive, une fille anonyme se donnant à plus âgé qu'elle afin de se soustraire à son propre ennui ? Quand nous nous étions connus, j'étais déjà dans la maturité alors que vous n'étiez qu'une adolescente en chemin vers son âge nubile. Une frêle silhouette. Je vous comparais, alors, à l'arche grise d'Etretat faisant son avancée sur l'eau grise de la mer. Nous y étions allés si souvent. Ce qui nous plaisait, sans doute, c'était cette communion de la craie et de l'eau à la limite de la lisibilité. Étais-je, pour vous, cette courbe de roche sur laquelle vous preniez appui, pareille à une eau éparpillée à la recherche d'un possible refuge ? Ma première découverte de vous, vous étiez alors une fillette aux jambes infiniment longues, au bassin étroit, aux yeux bleus si intensément rivés au-dedans du corps, avait eu lieu lors d'un séjour d'été sur la côte. Nous avions un lien de parenté, je ne sais plus lequel, en tout cas assez lointain pour qu'il permît une rencontre et l'éclosion d'une passion qui nous brula tous les deux, plus tard lorsque l'adolescence vrilla en vous la farouche volonté de séduire, banda l'arcature de votre désir. Car, malgré toute cette juvénilité apparente, malgré votre allure de cristal, c'est d'une obstination à posséder, dont vous étiez atteinte en votre intime. Conjonction en un même lieu de l'eau et du feu. Lunaire et solaire, le tout à la fois dans la plus étrange des polémiques qui fût. Vous étiez alors attirante, magnétique, et les hommes alentour étaient simple limaille de fer sous la puissance de l'aimant. Avec le recul, je dois bien avouer que j'en fus affecté. Votre succès m'ôtait tout ce que je désirais, ne briller qu'à vos yeux et, mes rivaux, je les aurais jetés du haut du Cap Gris-Nez sans l'ombre d'un remords. C'est tout de même étrange cette soudaine violence qui s'empare de vous lorsque, atteint par la démesure d'une amour naissant, vous devenez cet autre dont vous ne soupçonniez pas l'existence. Mais comme tout ceci est loin, aujourd'hui, et la passion d'antan s'est usée aux angles de la vie. Il n'en reste plus qu'une trace somme toute apollinienne, sans doute nostalgique, émergeant à peine de ce qui fut semblable à un grand tourbillon.

L'espace de quelques étés, sur les plages de sable clair, à l'abri des cabines de bain, dans le creux souple des dunes, partout où un lieu s'offrait à notre folie, nous nous laissions aller aux caprices de la volupté, souvent à sa tyrannie. Folie, certes, mais comme ces demeures éponymes des parcs bourgeois dont l'architecture extravagante leur valait cet amusant prédicat. C'était notre propre architecture qui était atteinte de déraison, mais nous y vivions sans état d'âme, plutôt un état du corps porté bien au-delà de ses propres limites. Quelque chose qui nous précipitait à notre périphérie. En réalité, je crois que nous étions absents à nous-mêmes, au monde qui faisait son bruit de toupie alors que nous ne l'entendions même pas. Nous n'étions attentifs qu'à notre rumeur intime. Le reste importait peu qui faisait ses girations désordonnées.

Déjà la Sologne n'est plus, ni ses bouleaux d'argent, ni ses lacs cernés de bruyère et c'est la morne plaine de la Beauce et ses étendues vides à perte de vue. Une personne est entrée dans le compartiment, une jeune femme inscrite dans la diagonale du jour. Elle me fait penser à vous, à cette lisière indistincte que vous offriez aux regards alors que la maturité s'installait en vous à la manière d'une arrière-saison qui aurait fait basculer les derniers feux qui vous animaient. Vous étiez entrée dans une langueur qui ne vous quitterait plus et, dès cet instant, nos rencontres, d'amoureuses qu'elles étaient, basculèrent dans des affinités littéraires qui comblaient un vide menaçant de devenir béant. La promenade du bord de mer, à Berck, devenait le salon dans lequel nous échangions nos passions respectives. Étaient-elles la lointaine survivance de ce qui fut ? Je ne saurais le dire mais nous y trouvions du plaisir à défaut d'y instiller quelque bonheur absolu. Vous me parliez de votre joie, le soir, lisant quelques pages de Pierre Jean Jouve, de vous retrouver au milieu du monde feutré de "Paulina 1880". Était-ce une identification à la passionnée Paulina, à son attirance ambiguë entre amour charnel et amour mystique, à sa précipitation dans la jouissance qui était aussi fascination et pulsion de mort ? Était-ce cela ou bien une naturelle inclination à entrer dans cette chronique italienne où se fondaient, dans un savant mélange, goût pour l'adultère le plus osé et attrait pour une rigoureuse mystique ? Vous étiez alors si désemparée, à la recherche d'une voie qui vous sublimerait, métamorphoserait votre énergie sexuelle en attrait pour une écriture dépassant la mesure étroite du quotidien. Quant à moi, je vous faisais part de mon admiration presque dévote pour "L'enfant de la haute mer" de Supervielle, pour cette petite fille flottant dans une imaginaire rue aquatique, métaphore d'une vie perdue, du songe fantastique d'un père à la quête de cette partie de lui qui l'a désertée. L'ambiance de Berck, sa large esplanade ouverte sur la mer se prêtaient admirablement à l'illustration de cette fable tragique dite dans une langue limpide.

Maintenant, les dernières houles grises de Paris dans le lointain et, bientôt, l'espace libre, l'immensité du ciel reflétant les eaux blanches de la Manche. Il n'y avait guère de distance de la gare à votre demeure, celle que j'aimais tant, dans le pur style architectural de la fin du XIX° siècle, cette haute maison coiffée d'ardoises, ses parements de tuileaux roses, ses fenêtres étroites aux cadres blanchis. J'ai franchi le perron, poussé votre porte que je savais toujours ouverte. Le soir avançait et ses brumes teintées d'argile. Je suis arrivé au premier étage sans faire plus de bruit que le vol de la sterne, je voulais vous surprendre. A cette heure avancée de la fin du jour, je présumais que vous preniez un peu de repos, un livre ouvert contre votre poitrine, rêvant peut-être. Et toujours cette lumière de patine antique, cette odeur de boiseries anglaises. Vous aimiez tant le confort de la blanche Albion, son luxe tamisé, son mystérieux air flottant comme l'effluve du Darjeeling. J'ai longé la longue coursive du couloir que teintait un air de mélancolie. Une lumière verte, comme surgie d'un aquarium venait de votre chambre. Dans le reflet d'un miroir je vous ai alors aperçue, allongée sur une méridienne, visage légèrement tourné vers la pénombre, comme pour un dernier repos. C'était à peine si votre buste se soulevait et vous sembliez en partance pour un irréel voyage, bien au-delà de vous. Un long moment, je suis resté dans la posture de celui qui observe à la dérobée et, soudain, je me suis rendu compte combien mon attitude était puérile, sinon indiscrète. J'ai hésité un moment, livré à une étrange irrésolution et j'avoue n'avoir pas eu le courage de troubler votre repos. Vous sembliez si bien, installée dans cette manière de non-lieu, quelque part, peut-être dans les arcanes de l'amour-sortilège de Paulina. J'ai attendu que les premières vagues de la nuit fassent leur apparition, redoutant votre réveil. Il fallait que tout demeure dans ce silence, dans cette discrétion. Les démons d'antan ne se réveilleraient pas. Il était bien trop tard et puis, à quoi bon faire resurgir sur la toile de la mémoire ce qui, déjà, commençait à s'y effacer ?

J'ai descendu l'escalier comme je l'avais monté, sans laisser la moindre trace de mon passage. Après tout, je vous avais vue, cela suffisait à clore une longue histoire et je ne suis pas si sûr que le fait de m'inscrire à nouveau dans votre présent aurait été salutaire pour vous dont l'état de santé paraissait si fragile. Une imperceptible buée à la face des choses. J'ai passé la nuit à L'Hôtel des Roches Blanches. De ma chambre j'apercevais la façade de votre maison, la fenêtre où vous reposiez. Cette lumière verte, si étrange, est restée allumée toute la nuit. Seulement au matin elle s'est éteinte, laissant la place à la pâleur de l'aube. J'ai repris le train en direction du sud, vers ce pays de garrigues que, depuis longtemps, j'ai adopté comme terre d'accueil. De nouveau la Sologne et son frémissement blanc : il me fait penser aux falaises de craie de la Côte d'Opale. Ces falaises qui, si souvent, avaient été le lieu de nos rencontres fiévreuses. Voici ce qu'il en reste, quelques rafales de vent, le crissement de pas sur le gravier, le glissement des galets dans le remous des bulles. A l'heure présente, alors que le jour baisse, vous devez être levée, une tasse de thé à la main, regardant le croisement incessant des mouettes sur la toile vide du ciel. Avez-vous au moins trouvé ce vieil album de photographies que j'ai déposé à votre intention sur le velours rouge d'un fauteuil ? Vous y figurez, à chaque page, dans la discrétion du parchemin. Vous êtes cette Paulina solaire, halée, se découpant sur le clair des falaises avec un sourire radieux. Vous êtes bien cette Paulina ? Je n'ai pas rêvé au moins, je n'ai pas rêvé ? Ce serait un tel désarroi que de vous perdre, là, dans ces brumes du nord si irréelles que, parfois, des bateaux s'y abîment, sans espoir de retour.

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5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 07:33
La promeneuse du Grand Hôtel.

Photographie : Katia Chausheva.

[Petite incise liminaire - Ce texte -un de plus- ne mettra en scène que le motif de l'apparition-disparition, celui de la présence-absence, comme si le réel, toujours en fuite, ne se laissait appréhender que par sa vacuité, son caractère à proprement parler insaisissable. Itération du verbe à dire l'indicible, le toujours-en-fuite vers d'inaccessibles rives. Cette écriture quasiment obsessionnelle, tressée de vide et de silence est à considérer comme thème central d'infinies variations phénoménologiques au travers desquelles, comme en filigrane, se laisse percevoir cette "ligne flexueuse" dont l'essence fugace est l'esquisse la plus vraisemblable et qui, jamais, ne se dévoile. Il faut consentir à lire en renonçant à se saisir de l'objet de sa propre lecture. Tout comme la brume d'automne voile ce paysage que l'on voudrait à soi mais qui, inlassablement, retourne à sa réserve d'invisibilité.]

Dire ce qui porta mon regard en direction du Grand Hôtel serait inventer une fable qui, peut-être, jamais n'exista. Cette large façade de craie ouverte sur le large, ces parements de brique s'y fondant dans des tons pastels, ces fenêtres aux rideaux de soie me paraissaient d'un autre âge. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un luxe si ostentatoire ? Comment habiter un tel espace sans risquer d'y perdre sa propre identité ? Il fallait au moins une tragédie personnelle pour trouver refuge dans ce lieu hors du temps. Ou bien un simple égarement de l'esprit. Ou bien encore la recherche d'une aventure sans lendemain. En tout cas quelque chose comme un vacillement de l'âme. Ma première "rencontre" avec vous, ce fut simplement le hasard de mes pas en cette fin de journée brumeuse sur le quai de ciment qui longe la mer. Presque personne à cette heure tardive alors que les estivants avaient reflué, laissant les avenues vides et le ciel vacant. Quelques sillages d'écume -sternes, mouettes -, s'y illustraient le temps d'une rafale de vent. Puis tout revenait au calme. Air d'ouate et rumeurs océanes au loin comme pour dire les flux et reflux de l'exister. Dans la contre-allée prise de gris, la longue limousine noire s'est garée dans un bruit de feuilles mortes. Rien ne paraissait derrière les vitres teintées, sauf la silhouette étroite du chauffeur et, à l'arrière, celle que vous étiez dans cette étrange solitude, retirée en vous jusqu'à l'absence. Vous êtes descendue de la voiture sans plus de mouvement qu'une eau de lagune. Vous étiez cintrée dans un fourreau de toile bleue duquel émergeait la nacre de votre gorge, un visage oblong, un casque de cheveux courts avec quelques mèches rebelles. Le temps de gravir les quelques marches du perron, et, déjà, vous disparaissiez dans la cendre du jour. Je ne sais pourquoi mon attention avait été retenue, moi si distrait quant aux événements mondains. Je me suis arrêté face à la grande bâtisse qui, dans ces flocons de lumière du crépuscule, commençait à dériver vers la nuit proche. J'ai allumé une cigarette. Les filets de fumée se dissipaient dans l'air qui, déjà, fraîchissait.

Une lumière s'est allumée au premier étage, derrière le rythme clair des balustres de pierre. Une fenêtre s'est ouverte comme dans un murmure. Je vous devinais, là, postée dans l'ombre, votre regard flottant sur l'eau étale de la baie, jusqu'aux sommets des montagnes qui se perdaient dans une teinte violette. Aperceviez-vous, au moins, le rougeoiement de ma cigarette, son clignotement régulier, ses minces exhalaisons dans la fuite du temps ? En réalité, je ne cherchais nullement à attirer votre attention, seulement à être une manière de sémaphore dans la perdition de la clarté. C'était indécent que de regarder ainsi une vie palpiter sans qu'elle en soit alertée. Bientôt votre fenêtre s'est refermée. J'ai repris mon errance en direction du port. Quelques goélands perdus sur la pierre grise dérivaient sans but. Il n'y avait plus personne dans les rues qu'éclairaient faiblement les boules lumineuses des lampadaires. Je suis passé derrière le Grand Hôtel. Je ne voulais pas m'autoriser à faire un guet aussi vain qu'indiscret. J'ai emprunté le sentier qui longeait la falaise, parmi la légère agitation des tamaris. Quelques clignotements de vie dans les maisons dispersées sur la colline. En bas, dans la baie, j'imaginais une Passante, sans doute vous, faisant quelques pas dans les senteurs âcres d'iode et de varech, puis regagnant sa chambre sous la poussée des premier embruns.

Ma maison, dans son îlot de verdure, était semblable à une embarcation que la terre aurait subtilisée à la mer. Depuis mon balcon, j'apercevais le moutonnement des toits de la ville, l'éclat assourdi des façades blanches, les touffes des pins parasols et la carène d'ardoise qui coiffait le Grand Hôtel. J'ai mangé quelques fruits, dans la distraction, alors que l'adagio d'Albinoni faisait ses notes mélancoliques, quelque part, dans la nuit, en direction des falaises. Il n'y avait rien d'autre à faire qu'à attendre l'encre de la nuit, ses battements, ses rythmes inclinant au sommeil. La traversée fut courte, rayée des éclairs blancs du songe. Mouettes glissant dans le vent, étole de toile bleue, dalles grises du Grand Hôtel, visage de brume dérivant sur l'anse de la baie. Puis, rien d'autre qu'une longue attente. J'ai pris ma veste de toile, ai emprunté le sentier qui longeait la côte. Un vague brouillard au-dessus de l'eau et le silence coiffant toutes choses. Bientôt l'aire de stationnement qui surplombait le dôme verdâtre de l'océan. La longue limousine y était comme attachée à un môle de pierre, manière de barque noire levée contre le jour. Nul occupant et un horizon vide avec les tamaris faisant voûte vers les marches de bois. Des traces fraîches y avaient imprimé un léger passage, pareil à une risée de vent. L'heure était absente qui ne verrait personne avant qu'il soit dix heures. Juste les lames blanches de l'eau contre le flanc des falaises. J'ai contourné la pergola de bois usé qui marquait l'entrée de la plage. A gauche, les éboulis pareils à des animaux marins qui se seraient échoués sur la grève. Puis la meute de galets coulant vers l'aval, en direction des rochers noirs qui ceinturaient la minuscule baie.

Là, tout au bout du monde, à la proue du rocher maritime, vous étiez posée dans l'attitude de la petite sirène de Copenhague. Une frêle silhouette de bronze qui se perdait dans la patine du jour. Tellement immobile. Je me suis assis sur une dalle inclinée vers la mer tout à la contemplation de cette grâce que vous offriez à ma vue. Comme un fragile céladon que la nature aurait déposé à la pointe des vagues afin qu'une harmonie ait lieu. Personne à part nous deux dans cette friche de pierres que ne visitaient guère que quelques oiseaux de mer en cette saison saisie de basculement. Pur vertige d'exister alors que la ville, au loin, ne laissait apercevoir que sa digue de pierres grises, quelques façades enduites de chaux et, plus haut, la base sombre des montagnes. Longtemps nous sommes restés dans cette posture hiératique, saisis par la beauté du lieu. J'imaginais votre regard, la sclérotique caressée par les embruns, les iris que je peignais d'un bleu profond, la pupille de jais clouée par quelque mystère. Votre visage aussi, de porcelaine, avec des reflets à la Vermeer, juste un effleurement de brosse. Votre nez, que je donnais pour aquilin, devait avoir la consistance du parchemin, sa douce inclination à humer les fragrances subtiles. Et vos lèvres doucement carminées étaient des pétales de roses si semblables à l'eau teintée de crépuscule. Et vos mains, si douces, marmoréennes, en forme de lyre devant la nacelle de votre ventre. Et vos jambes si longues, sublime effusion vers cela qui vous attirait, cette eau de cristal faisant son chant de fontaine.

Le prodige aurait pu durer ainsi jusqu'à l'arrivée des premiers promeneurs mais c'est vous qui, vous levant, avez rompu la digue de silence qui nous entourait. Visiblement, vous n'aviez pas perçu ma présence et sembliez si seule dans cette île du bout du monde. Un moment, vous avez longé les rochers puis êtes descendue sur la plage de graviers. Votre démarche était hésitante, si fragile qu'un rien aurait pu la briser. Il fallait en convenir, progresser sur d'étroites bottines au milieu de cette steppe minérale tenait du miracle. Soudain, vous vous êtes baissée, amassant dans la coupe de vos mains, quelques galets qu'aussitôt vous avez jetés en direction de l'eau dans un geste de lassitude. S'agissait-il d'un rituel, d'un simple jeu, aviez-vous fait un vœu vous débarrassant du dernier qui avait chuté sur le sable blond, y creusant un léger cratère ? J'ai attendu que votre silhouette s'efface derrière les planches blanchies de la pergola avant de me saisir de ce caillou si lisse, si gris, veiné de bleu par endroits. La lumière levante y imprimait de brefs reflets. J'ai repris la volée d'escaliers qui s'élevait à contre-jour du ciel parmi les taches claires des tamaris. J'entendais le bruit régulier de vos bottines poinçonnant le bois puis, bientôt, plus rien, sinon le choc sourd d'une portière se refermant, le ronflement d'un moteur, le chuintement de pneus sur le bitume. Là, du haut de la colline, j'apercevais les ilots des maisons émergeant lentement de la brume, les pentes de la montagne brillantes de rosée, le chapeau de cendre du Grand Hôtel, les toits vernissés de quelques demeures.

J'ai ouvert la porte de la maison. Un silence d'ombre y régnait. J'ai gravi les quelques marches menant à l'étage, là où je passais mes journées à peindre, dessiner, écrire des poèmes. Tout était recueilli dans une pénombre grise. J'ai posé le galet sur une feuille blanche. J'ai pris un crayon, une estompe, un carnet de croquis. Peu à peu l'image naissait comme par miracle, le galet se redoublait de son ombre. Des nuages légers glissaient dans le ciel avec un bruit d'étoupe. Les premiers oiseaux de mer commençaient leurs rondes incessantes. Plus bas, en direction de la ville, un genre de rumeur semblable au cognement des vagues dans les conques marines. Bientôt le jour déclinerait sous les coups de boutoir du solstice d'hiver. Il serait temps de faire provision de bois pour la cheminée. Déjà les toiles du Grand Hôtel faseyaient dans le vent. On rangeait les terrasses, on tirait les rideaux. La façade n'était plus qu'un linge livide fouetté par le blizzard. La saison serait longue avant que la plage ne découvre à nouveau ses galets. Une infinie période de roches noires battues par les eaux du large.

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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 08:20
Elle tenait à un nuage.

Avec « sublime Eglantine ».

Œuvre : André Maynet.

L’avais-je seulement aperçue ou bien était-ce mon imaginaire qui l’avait posée devant moi comme une brume flottant au-dessus du marais ? Certaines visions sont tellement irréelles qu’ont les confondrait presque avec une hallucination, le résultat d’une ivresse, la sensation de vertige lorsqu’on longe l’abîme. Imaginez le crépuscule, sur le rivage maritime, à la lisière de quelque lagune parmi la frondaison rose des flamants, les hérons grimpés sur leur tiges noires et le goitre des grenouilles avec leur coassement qui fore l’espace jusqu’à la limite du ciel. Vous avancez, drapé dans votre loden vert, un feutre négligemment posé sur votre tête alors qu’au bout de vos lèvres grésille un cigarillo avec ses volutes de fumée bleue. Il y a comme un fin brouillard qui flotte sur l’eau et la ligne d’horizon n’est plus qu’une illisible fente où se perdent les oiseaux. Vos pieds chaussés de bottes au large revers de cuir glissent sur le sable et, parfois, se laisse entendre un bruit de succion, une manière d’aspiration qui pourrait bien vous reconduire au néant dont vous émergez à peine si la Nature, par jeu ou bien en vertu des lois du Destin, s’ingéniait à vouloir votre disparition. Non, Passager, vous ne m’apercevez pas pour la simple raison que, posté derrière ma Remington, c’est moi qui vous donne acte et vous intime à être, de-ci, de-là, au gré de ma fantaisie. Mais voici, je vous laisse libre de vaquer selon votre guise, aussi bien d’apercevoir, tout au bout de votre vue panoramique, grâce parmi les grâces, une simple forme, si éphémère, si ténue (celle dont je parlais, il y a peu), cet être dont vous ne savez s’il est au passé, au présent, si, déjà, vous en saisissez le possible futur, cette apparition digne de figurer sur l’esquisse du peintre, le verre dépoli du photographe, les cerneaux gris du poète lorsque « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » ( pour citer Pierre Reverdy) lui dicte les vers sublimes par lesquels il existe et paraît à la cimaise des Lettres. Mais faites halte, posez-vous donc sur la première touffe d’algues venue, sur le premier os de seiche blanchi par la houle de mer et demeurez en silence alors que, devant vous, se lève, pareille à une volute montant du sol, cette Nymphe, cette chrysalide non encore parvenue au terme de sa métamorphose, cette pure manifestation de la beauté en son inimitable immédiateté. Non, vous ne rêvez pas. Vous êtes simplement atteint de cette cécité commune aux « hommes de bonne volonté » (pour citer Jules Romain : on n’en a jamais fini avec la littérature, donc avec l’art !) qui leur dicte leur marche avec les yeux enfoncés dans le sable, ce qui, vous en conviendrez, constitue un comble alors que l’horizon est si beau, le ciel si pur qui appelle le songe et l’envolée vers bien plus loin que soi. Celle que vous voyez, se détachant à peine sur la taie anthracite de l’eau que féconde le ciel, c’est un genre de pur esprit, de simple exhalaison de la terre, une levée d’argile, un céladon à peine venu à sa forme, un flocon tombé du nuage, une plume avant qu’elle ne prenne son envol pour dire à la conscience des humains combien la paix est précieuse, combien l’amour est beau, le langage fertile quand il se mêle de faire venir à parution ce qui est ineffable, léger, un brin primesautier. Tous nous rêvons de cela, tous nous souhaitons ce face à face avec ce qui, pénétré de sublimité, dit à notre oreille le bonheur d’exister, à notre bouche le baiser à donner à toute chose à condition qu’elle soit dépouillée des artifices, authentique, réelle, tangible jusqu’en son essence, cette vérité que toujours nous cherchons et qui, d’abord est en nous, ensuite dans l’Autre, enfin dans le monde.

Oui, combien cette image est belle qui dit la sérénité, la plénitude, incline au recueillement. Vision séraphique, certes, mais sans les excès de la religion, simplement à l’aune de ce que nous sommes, des pèlerins en quête de nous-mêmes alors que grande est notre solitude sous l’immensité de l’espace. Séraphique dans l’acception ouverte mallarméenne, dans le beau langage qui transcende toutes les catégories du réel et dépose directement dans l’éblouissement du sens. Comment pourrait-on faire l’économie de ceci : comprendre le monde et soi avec, et les autres dans l’orbe de ce que nous sommes ? Il n’y a pas de plus belle destinée que celle-ci, percer l’opercule des choses et y surgir avec l’entièreté de soi afin que, connaissant, nous puissions aller au bout de nous-mêmes, là, à l’extrême pointe de ce qui est à apercevoir. Comment ne pas ne pas susurrer dans l’antre étroit de nos bouches les mots du Poète Majuscule, ces mots qui n’ont même pas à révéler un quelconque secret, un soi-disant hermétisme tellement ils sont pleins d’une confondante évidence :

« La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs

Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.

C'était le jour béni de ton premier baiser. »

Oui, c’est toujours le jour béni de ton premier baiser, voici ce que nous pouvons dire à la Poésie lorsqu’elle nous enchante et nous dépose au pays des merveilles. Lisant, écoutant les paroles du chantre du monde, nous sommes déportés de nous, nous investissons une autre dimension, celle, esthétique-éthique (il ne saurait y avoir de césure, de ligne de partage entre les deux), qui nous emplit d’une joie sans pareille. Tout comme moi, écrivant, comme vous le Passager du rivage dont ma fantaisie a bien voulu s’emparer, tout comme vous qui lisez si, pour vous, lire est une fête. Elle tenait à un nuage. Voici ce que dit le titre en son énigme. Et pourtant il n’y a nullement besoin d’une savante herméneutique pour s’emparer du contenu. Elle tenait aux deux sens que l’on peut attribuer d’emblée à ce verbe si courant que nous n’en connaissons même plus la signification. Tenait veut d’abord situer le geste d’une préhension : elle était suspendue à un nuage comme à l’image première d’une nourrice céleste (mais qu’est donc la Poésie si ce n’est cette Mère qui nous allaite de sa merveilleuse ambroisie, cette impalpable rosée ?). Tenait, ensuite, indique son attachement au nuage, cette matière si impalpable, si indicible que, précisément, elle dit beaucoup, puisque symboliquement cette mère nourricière est notre langue commune à tous, celle par laquelle nous nous disons, connaissons l’autre, explorons le monde, élevons la belle architecture de la Babel poétique. C’est ceci que nous dit cette subtile métaphore dont le lien attachant Nymphe à son Egérie nous dit la fragilité en même temps que le nécessaire lien. Oui, nous sommes indissolublement attachés au Verbe, à la Poésie, à la Littérature. Tout ceci est coalescent à notre condition. Nous sommes des êtres de langage avant d’être des individus faisant, ayant, scrutant ce qui vient à notre encontre. Et c’est parce que nous sommes langage que nous n’avons nullement besoin d’expliquer la poésie. Explique-t-on son bras, sa bouche, la falaise de son front, la courbe de ses yeux ?

Mais, ici, il faut à nouveau laisser la parole au Poète, comme si nous devions nous effacer devant ce qui s’auréole d’une suprême beauté. Imaginons donc Mallarmé lui-même, marchant songeusement dans cet espace si dépouillé qu’il pourrait figurer le site même de tout poème. Apercevant Nymphe, nul doute qu’il aurait pu lui adresser ces mots si justes qu’ils ne peuvent qu’être ceux d’une langue essentielle :

« J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses main
s mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées. »

Voilà, il est temps, pour moi, de remiser ma vieille Remington, pour l’homme au cigarillo de méditer les vers qui lui sont offerts en guise de viatique, pour Nymphe de poursuivre son chemin en compagnie de Calliope, cette Muse sans laquelle ni Rimbaud, ni Baudelaire, ni Homère n’auraient pu faire vibrer leur lyre et imprimer leurs tablettes. Temps pour vous qui lisez de vous confier, peut-être, à Hypnos, ce fils de la Nuit par laquelle advient le poème.

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 07:51
De feu et de glace.

Avec Evguénia.

Œuvre : André Maynet.

Dire ce que j’étais allé chercher à la pointe extrême occidentale de l’Islande, dans cette petite ville d’Hellnar qui n’en était pas une, avec son église coiffée de rouge, ses maisons de bois que recouvrait la ligne bleue des toits, je ne saurais le dire, si ce n’est qu’à intervalles réguliers, trois ou quatre fois par an, je faisais une cure de silence et de nature avec le secret espoir d’un ressourcement. Mon ami Michel De B. (dont je tiendrai confidentielle l’identité pour de simples raisons éthiques), m’avait fourni l’adresse d’un gîte dont la situation, proche de la mer, avec vue imprenable sur le sommet du volcan Snæfellsjökull convenait à merveille à mon projet d’écriture. Du cône de lave, j’apercevais la langue de glace rutilante, les chaos de schiste noir que ponctuaient, de loin en loin, les boules blanches des goélands. Quant au gîte, situé sur un terrain à l’aspect de toundra, il était constitué de deux pyramides se chevauchant à la base, toits amples posés sur le sol, balcon de bois gris en ceinturant la périphérie. Par les fenêtres de forme triangulaire, j’apercevais, d’un côté le moutonnement vert-bleu de la Mer de Norvège, de l’autre les empilements de galets où, à la belle saison, une eau aussi claire que le cristal devait cascader dans un bruit de tonnerre. L’automne était là et, déjà, la lumière baissait, la fraîcheur arrivait de bonne heure. Une petite table de bois blanc disposée face à la fenêtre accueillait livres, machine à écrire et carnets de notes. J’écrivais un essai sur Pierre-Jean Jouve dont je souhaitais, essentiellement, faire ressortir ce qui était considéré comme sa période de création la plus prolifique, entre 1925 et 1937, intervalle au cours duquel il publiait notamment Paulina 1880 ; Le monde désert et La Scène capitale. Très jeune j’avais été marqué par la lecture de Paulina dont la braise vive était encore fixée dans mon esprit avec la même ardeur que celle du tilak creusant de son point rouge le front de l’Indienne. J’étais sous le charme de Paulina, fasciné par sa personnalité complexe, par le grand écart permanent qui la déchirait entre des passions complémentaires mais violemment opposées, le croisement entre amour charnel et inclination mystique ; attrait du désir-plaisir en même temps qu’attirance pour le sombre baiser de Thanatos ; adoration des icones religieuses mais aussi plongeon dans l’adultère avec le Comte Michele qu’elle tuera ; puis sa tentative de suicide ; enfin sa chute dans une existence de pauvre paysanne, cette vie annulant, en quelque sorte, les anciens tourments de la passion. Ecrivant, je tâchais de faire ressortir tous ces thèmes aussi existentialistes que s’abreuvant à la fontaine de la psychanalyse dont Jouve traçait la modernité avec une subtile élégance.

Le chalet, je le partageais avec une Islandaise du nom d’Andréa, nos appartements respectifs étaient mitoyens, une porte commune permettant, comme en des vases communicants, de passer de l’un à l’autre après avoir agité une cloche de bronze qui signalait une proche visite. Un matin, alors que j’étais plongé dans cette « chronique italienne » où évoluait Paulina, m’essayant à démêler le vice de la vertu de cette belle oscillant de Charybde en Scylla, un gong retentit qui me tira d’une lénifiante léthargie. C’est toujours dans cette manière d’état semi-comateux que me plongeaient les auteurs dont la forme de pensée, quasiment spirituelle, empreinte de mysticisme, cernée d’une auréole, se traduisait par ce style inimitable qui semblait comme suspendu entre Terre et Ciel. Je fis demi-tour afin de faire face à ma visiteuse matinale. N’étais-je pas abusé par mes sens, drogué par cette littérature qui instillait tous mes pores et faisait de mes yeux des fontaines s’alimentant aux eaux du romantisme, du symbolisme ou bien du surréalisme ? Quelle qu’en fût la cause, s’agît-il même du surgissement de Paulina dans ma vie réelle, incarnée, ici, sur ces rivages d’Islande, c’était bien d’une Apparition dont il s’agissait. Andréa-Paulina, dans le plus simple appareil, seulement vêtue de la résille rousse de ses cheveux relevés en chignon, protégeant pudiquement une poitrine que je supputais analogue à ces grains de raisin muscat qui délivrent ce vin si enivrant, la buée corporelle au corps si pâle qu’on l’eût cru enduit de blanc d’Espagne ou bien de poudre de riz, traversa mon territoire, aussi légère que le vol de l’éphémère dans l’air tissé d’ouate.

Sa voix me fit l’effet d’une comptine pour enfants : Minä rentoutua saunassa, ce que je traduisis instantanément par : je vais me détendre au sauna.

Ce à quoi je répondis, dans un finnois approximatif : älä ota kylmä, ce qu’elle dut interpréter comme : ne prenez pas froid.

Notre conversation devait s’en tenir là, alors que je reprenais ma respiration avec peine et que ma salive collait ma langue au palais. La Belle traversa les dalles de ciment avec l’allégresse d’une collégienne, ouvrit la porte d’une cabane de rondins qu’elle referma, otant de ma vue l’un des plus sublimes paysages qu’il m’eût été donné de voir. An bout de quelques minutes, une fumée sortit d’un tyau fiché de guingois sur le toit alors que les vitres se teintaient de vapeur. Je demeurais un long moment, songeur, fumant cigarette sur cigarette, mêlant ma fumée à celle d’Andréa, comme si, de nos communes combustions, pût sortir autre chose que l’habituelle platitude du quotidien. Loin était Paulina, loin l’essai sur les prouesses poétiques de Pierre Jean, lesquelles semblaient si bien correspondre aux subtiles remarques de Jean Schlumberger dans L'Œil de la NRF relatives à l’œuvre du Poète :

Avec beaucoup de perspicacité, de profondeur et l'on peut dire de divination, Pierre Jean Jouve a montré, dans la formation de la jeune Paulina, l'inextricable confusion des éléments sensuels et mystiques. (...) Jouve utilise avec une parfaite liberté tous les procédés du roman contemporain, pourvu qu'ils soient directs et d'ordre poétique plutôt qu'analytique. De là l'extraordinaire souplesse avec laquelle il adhère à la vie de son personnage, le suit dans ses inconséquences, ses bizarreries, ses énigmes – qui sont, malgré leur singularité, les énigmes de toute vie humaine.

Je méditais les paroles pleines de bon sens du critique, cherchant à faire la part des éléments sensuels, et des mystiques qui pouvaient expliquer l’âme de Paulina, quand Andréa, avec un naturel qui, somme toute devait être l’état orthodoxe de toute jeune fille en âge de se rendre seule au sauna, de se flageller de verges de bouleaux, de se précipiter, ensuite, dans une grande baignoire d’étain où régnait une eau à peine plus chaude que celle de la banquise, Andréa donc fit tout ceci avec tellement de candeur et d’ouverte beauté que j’aurais pu, dans l’instant, aiguiser mon crayon ou bien extraire les cendres d’un fourneau sans autre forme de procès. Sans même que la moindre idée libidineuse m’effleurât de son aile de soie. Et le problème était bien celui-là, je n’avais ni crayon, ni cendres et le charme d’Andréa-Paulina taraudait mon ventre avec une ardeur de bourdon récoltant son précieux nectar. Bien évidemment, nudité faisant loi, je ne pouvais lui proposer de boire un thé en sa compagnie, ni même de déguster un hareng saur sur une tartine de pain noir. Dans ce foutu pays où les mœurs semblaient si libres, quel mal y aurait-il eu à grignoter quelques miettes de hareng qu’aurait arrosées une bière écumeuse ? Mon Hôtesse traversa en sens inverse l’étendue de mon appartement qui me sembla avoir rétréci comme peau de chagrin. Bientôt je ne vis plus que le globe infiniment mobile de ses deux fesses auxquelles j’attribuais tout le bonheur du monde. La Belle ne se retourna même pas pour me lancer, d’une voix claire et chantante : Nähdään illalla ! La traduction en était facile : A ce soir !

Je lui répondis : Kyllä , Paulina , kyllä ​​! Ce qu’elle traduisit par Oui, Paulina, oui !

Dites, vous croyez qu’elle me tiendra rigueur de ma bévue ? Confondre Andréa et Paulina, tout de même ! Et puis, rassurez-moi, Celle qui me rejoindra, ce sera la sensuelle ou bien la mystique ?

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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 07:36
Loin des hommes.

Œuvre : André Maynet.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

En ce temps-là, j’étais une sorte de chemineau, un vagabond, un Gavroche fréquentant aussi bien les pauvres gens que les riches ou bien les non encore parvenus à la gloire. Je sillonnais le monde au hasard de mes rencontres, une fois dans les contrées du sud, l’Espagne surtout dont j’aimais la langue, les paysages, les tapas que l’on dégustait dans les bars, l’été, sous la giration incessante des ventilateurs. Une fois au nord, près des fjords profonds de Norvège, à la limite des grands lacs de la Suède et, depuis quelques années, ma silhouette dégingandée, on l’apercevait dans ce pays d’Irlande dont j’avais fait ma patrie d’élection. Je vivais de petits boulots, donner un coup de main pour faire rentrer les moutons à l’étable, les maintenir entre mes jambes le temps de la tonte ; pousser la chansonnette dans les pubs ou sur les places publiques ; dessiner sur les trottoirs la caravane des événements du quotidien, repeindre une façade, écrire un article que j’échangeais pour quelques livres dans le journal local.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

Je vivais, depuis bientôt deux ans, dans une maison modeste, au toit assez bas, trois cheminées rythmant le faîte, aux murs blanchis à la chaux, aux trois fenêtres identiques, à la porte étroite et de petite dimension. Il fallait baisser la tête pour pénétrer dans l’unique pièce qui me servait, tout à la fois, de cuisine, de chambre et de salle à vivre. Je disposais d’une cheminée dans laquelle je faisais brûler des bois morts, des racines éoliennes dont la lande était prodigue et me sustentais, surtout, de fromages et de quelques légumes que j’échangeais contre l’entretien du logis, mon propriétaire ne demandant guère plus qu’une présence discrète et bienveillante. Les longues soirées d’hiver, je les passais, invariablement, dans un pub nommé « Achill Island », au milieu de débonnaires et authentiques autochtones que ne rebutait ni le whisky tourbé, ni la Guinness, qu’ils distillaient au son de la guimbarde, du bandonéon ou bien du cistre. Curieuse, l’âme de ces hommes, enduite d’une joie toute mélancolique, le regard vous traversant sans vous voir, tête perdue dans la fumée des cigarettes, yeux vides comme ceux des possédés et des chamans en transe. Cependant je ne songeais pas à me plaindre de cet étrange romantisme qui semblait se ressourcer aux angles du vent, aux arêtes vives des pierres et aux mares d’eau noire des tourbières. Je pensais que leur ascendance celte les reliait, par delà un présent qui s’effilochait, aux mythes fondateurs, à ces fameux guerriers de la Branche rouge dont la narration, au coin du feu, durait une semaine entière selon la légende. Je les croyais sous l’influence du symbolique trèfle dont les connotations magiques, macérées depuis des temps ancestraux, imprimaient dans l’esprit de ces pierreux, de ces menhirs de chair de curieuses visions que venait renforcer la vapeur éthylique dont était tissé l’air du pub.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

Et, voici que l’hiver dernier, au sortir d’une soirée bien arrosée où les légendes étaient allées bon train au milieu des soupirs de l’accordéon et des sons aigrelets de la bombarde, alors que le jour commençait à blanchir sur la lande habitée des boules grisâtres des moutons, me voici, chaudement vêtu, arpentant ce mystérieux pays d’Irlande, à la recherche de Nativité, m’apercevant, bien plus tard, que je ne courrais, en réalité, qu’après mon ombre. L’air est frais et brumeux qui poisse mes cheveux, pénètre la broussaille de ma barbe. Loin, à l’horizon, le soleil n’est qu’une sphère laiteuse guère plus lumineuse que la Lune lorsqu’elle se dissout dans la clarté qui monte. A mesure que je progresse sur le chemin de gravier, parmi les alignements des cairns et les bras décharnés des arbustes, le silence se fait plus dense, palpable, tel une ouate qui s’ingénierait à enduire mes oreilles, à dissimuler les sons, à les rendre imperceptibles ou bien mystérieux, ce qui, en définitive, est la même chose. Je marche, longtemps, d’une cadence souple et mesurée, longeant des plages de sable blanc que je n’avais jamais vues, hérissées de quelques cailloux, soulignées des traits réguliers de festons de goémon alors qu’au loin brille la ligne d’écume qui sépare l’eau du ciel des nuages gris. C’est, soudain, comme si j’étais arrivé au bout de la Terre, à l’extrémité d’un isthme au-delà duquel ne peuvent vivre que l’imaginaire, s’écouler le fleuve des pensées, rayonner l’étoile de l’esprit.

Je suis, maintenant, sur un promontoire où la vue s’élargit d’une manière si ample qu’il n’y a plus de limites, que toutes frontières s’abolissent, que ne règne plus que le peuple du vent dans lequel glissent sternes et goélands, que ne figure plus que la lumière dans son inépuisable ressourcement. Loin, là-bas, sur la dalle de sable clair, parmi les affleurements d’une eau calme et limpide, se laisse deviner une forme qui, d’abord ne dit rien, ne se dévoile pas, demeure dans la position d’une énigme. Alors je place mes mains en visière au-dessus de mon front, j’accommode autant qu’il est possible et ce que j’aperçois, dans le plus pur étonnement, est ceci : Nativité (car, ici, dans cette terre si semblable à l’infini, il ne peut que s’agir d’elle !), Nativité donc, posée sur une pellicule d’eau grise, en position quasiment fœtale, portée par un subtil liquide amniotique qui dit « sa naissance latente », sa disponibilité à être, à débuter le cycle de la vie. Oui, elle est encore au-dedans d’elle, pareille à une demoiselle à peine éclose, fragile libellule cherchant en son intime le tremplin qui la portera au jour. Elle, si nue, si abandonnée, si irréelle qu’on se croirait victime d’une hallucination. Qu’on penserait ne pas être né soi-même, simple pellicule que n’habiterait nullement la chair, que ne parcourraient ni les rivières de sang, ni les lacs de lymphe. Un événement en voie de constitution, un grésillement avant la flamme, un souffle avant que la voix ne paraisse et initie le beau chant du langage. Là, devant, la forme est si belle qu’elle fait songer à la pureté de la sculpture lorsque le burin de l’artiste dégage les écailles qui la dissimulaient au regard. Car Nativité existait de tous temps. Aussi bien dans les vieilles têtes hirsutes des habitués du vénérable « Achill Island », que dans la conscience rustique des premiers Celtes si peu dégagés de l’âge de la pierre, que dans la mienne, ce chemineau que je suis, cherchant sous tous les cieux ce que veut dire être Homme, être Femme, ce que tous nous savons à la lumière de notre intuition mais que nous ne formulons jamais qu’à moitié, avec retenue, comme si, à proférer la naissance de l’humanité, il y avait quelque réserve, quelque doute ou bien une culpabilité qui nous tiendrait sur le seuil de la parole, n’osant rien dire de ce qui, étymologiquement, provient de l’humus. Humus = homme = promesse d’efflorescence.

C’est ceci que j’apprends, moi l’aventurier d’un chemin qui n’est que le mien, qui part de moi et y revient tout comme la naissance qui fait son éternelle giration puis cède la place afin que d’autres naissent et que le cycle continue, infinité de nativités s’emboîtant dans une infinité de nativités et ainsi de suite jusqu’au commencement du temps qui n’en est que la fin puisque le temps, de nature circulaire, se ressource continûment, ce qui vent dire que nous, qui nous disposons à la finitude, il nous faut consentir à renaître, sous une forme ou une autre. Peut-être gemme brillant dans la veine sourde du limon ; peut-être sîmorgh, cette belle huppe sacrée des anciens Perses à la vie si discrète, effacée ; peut-être sous la forme du généreux héliotrope qui accomplit son culte au soleil avec l’harmonie requise aux choses essentielles. Peut-être sous la figure de ces Irlandais qui, sans le savoir, fêtent Nativité au son de leurs accordéons, au rythme fou de leurs libations. Oui, moi le saltimbanque, le diseur d’aventures bonnes ou mauvaises, le bon à tout, le bon à rien, j’ai vécu cet événement fondateur du surgissement au monde. Oui, moi le chercheur d’impossible, le quêteur d’absolu, apercevant Nativité, je sais que l’immortalité existe, que les âmes transmigrent les unes dans les autres à la manière de vases communicants. C’est ce que je me suis empressé de dire au peuple du pub, aux officiants des rites et croyances qui ne font que fêter leur hypothétique résurrection le temps d’une légende et s’accorder le pouvoir insigne de la métempsycose.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

Oui, Nativité existe. C’est elle qui visite vos rêves et vous habite le temps d’un bref sommeil. Mais vous le saviez, n’est-ce pas, vous le saviez ? Nativité, c’est vous, c’est moi, c’est l’Irlandais qui, chaque soir, ressuscite les mythes anciens des Celtes, porte la vie au-devant de lui et, toujours, attend de renaître afin que le temps ait lieu.

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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 08:14
L’art de la fugue.

Photographie : Blanc-Seing.

Jamais on ne la voyait dans les temps ordinaires, lorsque le ciel était clair, la ligne d’horizon visible. L’été passait sur la garrigue avec son bruit de forge et son souffle de métal sans qu’on en vît la fuyante silhouette. L’hiver ne la rencontrait nullement et jamais son image ne se reflétait dans les glaçons pendus aux aiguilles des pins. Le printemps, elle le fuyait alors qu’on eût espéré voir sa fragile apparition au milieu des frémissements du pollen et du subtil bourgeonnement de la nature. C’était comme le battement d’ailes d’une chauve-souris sur la vitre bleue d’après le crépuscule ou bien le grésillement d’élytres dans la rumeur du ciel. Elle faisait penser à l’étrange chorégraphie de la naucore glissant sur la pellicule d’eau dans un à peine effleurement. Une présence noyée dans l’éphémère même de son étonnante survenue. Jamais on n’est surpris de la manifestation massive, évidente des choses, le bloc de rocher en haut de la montagne, la plénitude de la vague sur le dos gonflé de l’océan. Combien l’on est plus attentif à la fuite de l’orvet dans la steppe d’herbe, au clignotement de la luciole dans l’air mauve, au crépitement du feu de la Saint-Jean, loin, là-bas, sur la crête des collines que, bientôt, la nuit reprendra dans ses mailles serrées. Fouetter l’esprit, souvent, ne se produit qu’à l’aune de la curiosité, de l’énigme, du décèlement du sceau qui emprisonne dans le secret de la cire la missive révélatrice de l’être. Il faut l’énigme, le pli ourlé du doute, le mystère caché dans la crypte afin que notre conscience, fouettée au vif, ne commence à s’enquérir de cela qui fuit, se dérobe et se dissimule dans les rives étroites de l’inconnaissance.

Elle, l’Etrange, on ne l’apercevait qu’à la levée des brumes d’automne lorsque les grains de lumière basculaient dans la cendre et le plomb, cette couleur si difficile à saisir, reflet de la gorge du pigeon, envers de l’âme quand l’effleure l’aile lourde et insaisissable de la mélancolie. C’était un simple murmure, un faible ébruitement du monde comme si quelque chose d’originel consentait enfin à tracer dans l’air son esquisse première. Un trait à peine visible de fusain, le glissement d’une pierre noire sur le luxe de la page, un trait d’estompe qu’une ombre soudaine venait soustraire au regard. C’était pure beauté que de la voir frôler le jour, s’immiscer dans le temps à la manière de la chute du grain de sable que pousse le noroît. On la voyait, ou plutôt la devinait, partout où l’invisible semait sa trace, le silence faisait ses gammes souples, l’absence se montrait avec la délicatesse qu’ont les enfants à faire voler leurs cerfs-volants de papier dans la trame usée des nuages. Le bonheur de percevoir n’est jamais si enclin à la plénitude qu’à se saisir du monde sur le mode mineur, « sur la pointe des pieds » pourrait-on dire, usant d’une possible métaphore. Mais cette dernière, sa puissance d’évocation fût-elle reconnue, ne suffit pas à enclore dans son enceinte le sentiment d’une ineffable parution. Fugue - beaucoup, ici, sur la plaine d’herbes et de cailloux l’avaient affublée de ce nom qui n’en était pas un, simplement un souffle entre des lèvres inquiètes -, Fugue donc on ne l’apercevait que par éclipses, brefs clignotements, signaux de morse qui semaient leurs pointillés parmi le chiffre complexe de l’existence. Elle était cette Fille du passage, de la fuite de l’instant, de l’écoulement du ruisseau sur le cercle lisse des galets. La cherchait-on dans le touffu d’une forêt qu’elle fuyait le long de la lisière ou bien se confondait avec la lueur étroite d’une clairière. Essayait-on d’en avoir une vue approchée, jumelles soudées aux yeux, on n’en surprenait guère que la course rapide, telle celle de l’isard sur les sommets alpins. Alors on se résolvait, la plupart du temps, à de longues évocations, à la veillée tout près de l’âtre dans lequel grésillaient les étincelles et fusaient en crachotant les bûches de bois encore parcourues de sève. D’elle on disait la course jamais arrêtée, le sillage de comète, la trace rapide d’étoile filante. D’elle on disait tout : l’appartenance au ciel, le statut du vent et sa parenté avec l’étrange Lilith ; d’elle on disait la nature de goutte d’eau faisant son clapotis dans l’œil sombre d’un puits, la perle de lune attachée aux rivières souterraines ; d’elle le reflet dans le miroir, l’ombre crénelée de la citadelle détruite, d’elle la flamme qui s’élève de l’amour passionnel, le lien avec le soir dans sa chute romantique, le paysage blanc baigné de la lumière des étoiles ; d’elle on disait encore la nuit agitée, traversée de songes. D’elle on disait tout mais on ne disait rien car parler au sujet de ce qui n’a ni lieu, ni temps, ni présence est la même chose que d’évoquer ce qui n’a pas de réalité.

Peut-être Fugue n’était-elle que la vibration éternelle du poème, le son martelé du clavecin, le pinceau traçant sur la toile les prémices de l’œuvre, le crayon de l’architecte édifiant l’habitat pour l’homme, la légère insistance de l’amour visitant les cœurs simples ? Fugue, oui, ce mot si beau, si aérien qu’il porte en lui comme l’espace d’une révélation. Toujours nous sommes en fugue de nous-mêmes, des autres, du monde afin qu’ait lieu le prodige de la question : le sens de notre présence alors que s’éteignent les dernières lumières de l’été, que planent les brumes, que s’annoncent les premiers frimas. Il est temps d’hiberner maintenant. C’est dans le repos que, toujours, apparaissent les choses les plus secrètes.

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28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 07:45
Tropisme blanc.

Photographie : Blanc-Seing.

« Quelle idée, avais-tu dit, d’aller ici, au bout du monde ? ». Oui, ici était le dernier hameau de la garrigue, son moutonnement de collines, son ciel zébré de vent, ses troupeaux de moutons à la laine hirsute, ses habitants rares et pressés fuyant sous la ligne d’horizon. Au début cela avait été, de ta part, une manière de consentement, d’acceptation du bout des lèvres. Puis il y avait eu comme un brusque retournement, le flottement sur une sorte d’anneau de Moebius et une vision paradoxale du monde qui nous entourait. Ce qui, il y a peu, t’ennuyait à défaut de te blesser, non seulement tu t’y étais habituée mais il y avait eu comme un acte d’allégeance à tout ce qui t’entourait et venait à ta rencontre. Tu passais de longues heures à longer les ravines de gravier, à suivre les clôtures des enclos, à glisser sur les lignes de crête où la lumière faisait son illusoire vibration. La Croix de Saillac où s’élevait un haut calvaire de fer recevait souvent tes visites songeuses. Appuyée contre la dalle de ciment tu regardais la mer au loin, les jours de brume claire, le lent cycle des éoliennes, l’échine brune des montagnes qui descendaient en pente douce vers l’Espagne, le golfe de Calentia, l’essaim d’ilots plantés dans la rumeur solaire. Que pensais-tu alors de la vie, de ses battements, de ses étranges clignotements ? Nul n’aurait été capable d’en approcher le long frissonnement. D’en dessiner ne serait-ce que la flottante esquisse. Il semblait que les choses s’étaient mises à tenir un colloque étrange, une à peine élévation dans la chute libre des heures. Existait-il un mystérieux sablier qui distillait, à ton intention, ses fragments de mica, ses brisures vives dont je n’apercevais ni le subtil langage, ni la lueur sourde, telle celle, plombée, d’une crypte ?

Tu t’inquiétais d’une lecture lorsque le soir venait avec ses teintes de feuilles mortes, ses pliures de crépuscule. Je te conseillais Duras, puis Modiano, puis Julien Gracq. Mais tu semblais hermétique aussi bien aux considérations du désir d’amour, lequel n’était que la métaphore éclairée du besoin d’écrire, aussi bien aux allures fantomatiques du Paris de l’occupation et les rives du Farghestan ne t’invitaient nullement à entrer dans une brume au-delà de laquelle la plénitude était l’ultime promesse, la révélation de toute une vie. Tes crépuscules tu les passais à lire fiévreusement les « Tropismes » de Nathalie Sarraute, à suivre de ton doigt hésitant, comme suspendu, les phrases fluides, labiles, ces minces fourmillements, ces irisations du sens, ces diapreries du verbe qui sont comme les mouvements intimes de l’âme, les effusions inaperçues de l’esprit, les susurrements dont toute existence est la trame communément invisible. Que te manquait-il que tu allais chercher dans les dentelles et les soucis d’horlogerie de l’écriture ? A mon questionnement, un jour, sur ce subit revirement de conduite qui paraissait constamment te tirer au-dehors, te projeter à la lisière des phénomènes, te situer, parfois, à la limite de tes propres frontières, tu choisissais le silence ou bien une réplique du genre : « Ce n’est rien. Juste des tropismes blancs », paroles énigmatiques qui étaient l’incipit de ta fable dont la morale n’apparaissait jamais qu’à la manière des étoiles se fondant dans l’eau bleue de l’aube.

Que pensaient donc les bergers lorsqu’ils voyaient ta frêle silhouette se découper sur le dôme du ciel alors que la végétation t’entourait à la manière d’un halo secret ? Que pensaient les sédentaires ombrageux de la montagne auxquels tu offrais une simple ligne de fuite, la dissolution de ton corps dans la levée du jour ? Tu étais devenue une figure errante, un hôte de passage, un genre d’oiseau migrateur dont on perdait la trace dans la brume diaphane. Me levant, un matin, ouvrant la croisée sur le mouvement lent des heures, dans une lumière aurorale pareille à celle de Bruges, cette belle insulaire nimbée d’une inconsistance blanche, ce jour donc, je savais que tu étais partie pour ne jamais revenir. Aurais-je tenté de te retenir que mon geste n’eût servi à rien. Jamais on ne revient du « tropisme blanc », cette mesure infinie du silence, cette sous-conversation, ce balbutiement de corolle que l’on n’atteint que par le génie ou bien la folie. Là était ton destin qui te confondait avec la perspective du rivage au loin, le vol de la mouette dans son écume grise, la pente de l’heure lorsqu’elle vire à l’impalpable et à la mutité. Sous les yeux, dans le livre de Nathalie Sarraute demeuré ouvert, ces quelques lignes soulignées au crayon dans un tracé peu assuré de lui-même, comme le prélude à ta disparition : « …la source secrète de notre existence (…) mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver … ».

Tous les jours, depuis ton départ, j’accomplis le voyage jusqu’à Saillac, sans doute un rituel dont je ne peux guère expliquer la nature. Au loin, dans la chute mauve vers l’Espagne, flottent d’illisibles lueurs. Parfois la trace claire d’un bateau avec son sillage d’argent. Parfois la rotation lente des éoliennes comme la roue du temps, son lent écoulement si imperceptible qu’il s’insinue en nous à la manière de ces tropismes par lesquels tu as feint de te rejoindre. Mais se rejoint-on jamais ? Dans l’air qui fraîchit montent les bruits feutrés des hommes, leurs activités, loin là-bas dans les demeures de pierre. Il sera temps d’allumer du feu. L’hiver n’est pas si loin qui fait sa tache blanche. Longues seront les heures avant que n’apparaissent les premières fleurs. Longues les heures !

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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 07:47
Loudemer.

" Car tel est mon royaume 4 ".

« Regarder glisser les bateaux...être, comme ces pieux,

des spectateurs immobiles et contemplatifs;

loin, dans le gris, l'Angleterre. »

A.B.

Tout petit, déjà, Loudemer avait scellé avec la mer, le sable et l’infini du ciel une manière de pacte irréfragable. Entre ces éléments mystérieux, grands comme des étoiles, et lui, Loudemer, il n’y avait aucune séparation. Tout se mêlait à tout avec la même facilité qu’ont les poulpes à jeter leur encre dans le cristal de l’eau et à retourner à leur longue méditation. Oui, méditation car les poulpes méditent, tout comme vous lisez ou Monsieur Jourdain fait de la prose. Et « Loup de Mer », tel était le sobriquet qu’on lui avait donné ici, méditait aussi, passant de longues heures à se laisser envahir d’images. Il avait l’étrange faculté qu’ont les caméléons, à savoir de se couler dans le paysage et de faire de ses yeux des globes infiniment mobiles où ricochait une bonne partie de la beauté du monde. Assis en tailleur sur la plage, cet immense plateau sans début ni fin, il laissait planer son regard et archivait dans sa mémoire de précieuses visions. Tantôt le vol circulaire des goélands, tantôt la flèche rapide des sternes, tantôt la fuite des nuages sous la poussée du vent. Parfois, au loin, des pêcheurs à pied avec leur étrange attirail sur l’épaule qui les faisait ressembler à des épouvantails à contre-jour de l’eau. Les hommes, il les aimait, mais dans l’approche discrète, une manière d’éloignement, quelques cris dissimulés dans les plis de l’air, quelques gesticulations tels des sémaphores disant le passage du temps.

Ce qui le fascinait, c’étaient les grands bâtiments blancs qui glissaient sur l’eau étale de la mer. Ferries aux ponts multiples. Cargos chargés de containers colorés. Tankers à la proue gonflée comme une outre. Chalutiers dont il imaginait l’ample filet faisant sa moisson d’écailles parmi la mouvance des algues. Il dessinait dans sa tête le peuple joyeux des bateaux, leurs fêtes, l’ivresse à se sentir exister, là au milieu du vaste océan avec des milliers de pieds d’eau sous la coque, avec le noroît y imprimant sa touche vigoureuse, avec le balai continu des oiseaux de mers et le chapelet de leurs cris assourdissants. Une île de métal en suspension sur les flots d’azur, la goutte du soleil accrochée au zénith, le passage, parfois, de ces étranges créatures marines : baleines grises, dauphins joueurs, peut-être des requins-marteaux frappant de leur étrange appendice la coque d’acier. Il se serait bien vu quartier-maître dans le secret de quelque cabine connue de lui seul, dépliant de mystérieuses cartes anciennes où figuraient des illustrations d’épaves, des villes englouties, des bouts de terre aussi minuscules que des atolls avec le trésor d’émeraude de leurs eaux transparentes. Car Loudemer n’attachait guère d’importance aux richesses, à l’or, aux pierres précieuses, seulement à la beauté, à la simplicité, au nuage, à l’anse de sable, à la crique où vivent les poissons, où nage le corail des étoiles de mer.

Vieux, maintenant, « Loup de Mer », avec sa casquette de marin fanée par le soleil, ses yeux plissés d’avoir longtemps regardé la plaque brillante de la mer, ses pommettes tachées de sel et embrumées de barbe, ses doigts gourds d’avoir saisi les trésors marins, cailloux troués, galets lisses, sable tel une poudre d’or, os de seiche pareils à une écume. On avait beau amasser toutes ces fortunes, les serrer dans la conque de ses mains, il n’en restait jamais que le souvenir et des rides au creux des paumes. Depuis sa retraite le vieux monsieur vient tous les jours se recueillir devant sa compagne de toujours, cette mer qu’il porte en lui, qui berce ses nuits et fait briller ses jours. Assis sur un tas de goémon ou bien sur l’échine d’une vieille souche il passe là de longues heures à rêvasser, à lisser du plat de la mémoire les souvenirs anciens. En arrière de la plage, dans une aire de solitude que ne troublent ni les allées et venues des Existants, ni les bruits de la ville, il attend en silence que les choses aient lieu. Le glissement, au loin d’un ferry, la course rapide d’un oiseau, le flux faisant son battement régulier, métronome si discret qu’il en oublie souvent l’ineffable présence.

Devant lui se dresse une longue théorie de pieux en bois servant de brise-lames lors des marées d’équinoxe. Il aime bien ces gardiens hiératiques qu’il imagine un peu à la façon des moaïs de l’Île de Pâques avec leurs yeux vides interrogeant le cosmos, leurs corps de basalte immobiles comme l’éternité. Ces pieux sont les génies tutélaires du lieu, les protecteurs d’un temps lent qui ne s’imprime sur le cadran de nulle horloge pas plus qu’il n’appartient aux hommes. Ici est l’aire du temps libre, ici est la fuite illimitée de l’espace, la nage fougueuse de l’imaginaire pareille à la crinière de l’alezan fouettée par le vent. Ici est le rêve à l’état pur, ce diapason qui vibre au rythme des marées, de la lumière, des clignotements, des courants océaniques se perdant dans la nuit des abysses. Parfois, dans les yeux de Loudemer, flotte une imperceptible brume dont on ne sait si elle est événement météorologique ou bien remuement intérieur. C’est une telle démesure que d’être confronté à l’immense, à l’indicible et de n’en pouvoir témoigner qu’à l’aune de son corps. Une douleur, un picotement, une trémulation du côté du cœur ou bien une pliure au creux de l’intime. La photographie en rend compte, mais dans l’instantané du regard, l’image figée. La peinture dans le flou à la Turner. L’écriture dans la plainte poétique d’un « Oceano nox » ou bien dans la forme fantastique d’un Lautréamont.

Alors des vers lui reviennent en mémoire, ceux de Victor Hugo au balancement parfait, océanique :

« Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli. »

Alors une prose souffle à son oreille, la prose incantatoire des « Chants de Maldoror » et c’est comme un avant-goût d’un temps inconnu, au-delà de lui, insaisissable par nature qui déjà l’attire et le fascine comme son ombre. Alors il se lève dans la lumière crépusculaire. Il regarde une dernière fois le silence, il écoute la beauté. Tout en haut des grands pieux noirs, posés comme des boules d’écume semées d’écritures sombres sont les oiseaux de mer, genre d’émanation du ciel, précipités de transcendance venus dire à l’homme la majesté de son règne en même temps que son caractère éphémère. Il est temps de rentrer. Déjà la nuit ouvre son corridor noir. Déjà le monde bascule dans l’oubli. Demain Loup de Mer reviendra se poster à l’angle exact de la plage, celui que lui assigne le destin comme s’il devait être jusqu’à la fin de ses jours, la vigie veillant sur les choses belles. Là souffle l’alizé du songe dont il tisse ses heures. La toile est longue encore qui fait ses chatoiements. Cela, cette vérité, le vieil homme la porte en lui jusqu’à sa pointe extrême. Son regard transparent comme l’eau en est le témoignage le plus visible. Parfois, lorsque le rêve se précipite en longues torches noires entremêlées au réel, il s’imagine être l’un de ces pieux enfoncés dans le sable. Peut-être n’est-il que cela, cette hallucination de la vue se perdant à l’horizon des hommes. Que cela ! Qui donc lui donnera la réponse ? Vous qui lisez sous le cercle de la lampe blanche ? Moi qui trace sur le papier les milliers de signes pressés se dissolvant à même leur illisible présence ? Lui, Loudemer dans la brume qui le sépare de la prochaine émotion, du prochain voyage ? Qui ?

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26 mai 2016 4 26 /05 /mai /2016 07:36
Coqueline.

" Wild, rebel and so beautiful "

Photographie : Alain Beauvois

« Cette photo, que je n'ai pas retouchée, a été prise il y a quelques jours sur un sentier perdu dans la si belle campagne gersoise. Je la dédicace à ma fille Maud, jeune maman, dont c'est l'anniversaire dimanche. Elle a toujours adoré les coquelicots. On en rencontre tant ici... Elle est aussi dédiée à toutes les femmes qui souffrent et qui rêvent d'un avenir meilleur pour leurs enfants, notamment celles qui arrivent ici à Calais, épuisées... Je pense aussi à toutes mes amies de Facebook à qui je souhaite de toujours préserver un petit ou grand "esprit sauvage".

                                                                        A.B.

***

 C’était si doux d’être là, à la confluence des choses, avec simplicité, naturel, et de se laisser aller au rythme du vent, de vivre sous le ciel bleu, près du peuple des bosquets et de regarder l’existence couler à la façon d’une rivière paresseuse. Mai était arrivé avec son cortège de fleurs, la douceur de son climat, la corolle blanche des jupes, les hommes en chemise aux terrasses des cafés. On respirait et c’était un indéfinissable sentiment de plénitude. On marchait et c’était un doux parfum qui vous accompagnait comme s’il s’était agi d’un essaim invisible faisant son chant de soie. On s’asseyait dans l’herbe et c’était la râpe aiguë du grillon qui faisait ses trous dans l’air léger. A l’horizon, partout où le regard pouvait porter, étaient les champs de blé ondulant sur les épaules des collines. Les papillons se livraient à leur premier vol, déroulant leur trompe circulaire pareille à un minuscule ressort. Parfois le cri du coucou dans la cime d’un arbre puis le silence posé comme une dentelle sur la venue au jour du monde. Le temps avait perdu ses rouages complexes, se comptait en ondoiements à la surface des lacs, en chemin bordés d’herbes courtes piquetées d’étoiles de brume. L’espace était cette immense taie sur laquelle un peintre bucolique avait posé toutes les gammes de vert imaginables, depuis la teinte d’eau claire jusqu’à la profondeur de l’émeraude que les bois tenaient au secret dans les doigts serrés de leurs ajoncs.

 C’est un matin de pure lumière avec ce qu’il faut d’incertitude pour que la clarté soit une fête, le chemin une aventure, l’air une page blanche sur laquelle poser la joie simple de sentir, d’éprouver la merveille de paraître jusqu’au centre du corps, à l’endroit précis où l’âme fait sa braise vive, l’esprit son effervescence, le sentiment d’être sa parure pareille à la beauté du regard. C’est si facile alors de poser son pied sur la trace encore fraîche du renardeau, de dessiner le contour de la patte du chevreuil, de suivre le chapelet de crottes du lièvre, d’effleurer des yeux le monticule souple de la taupe. Si facile de lever les yeux au ciel, d’apercevoir le vol courbe du milan noir, la danse suspendue de l’alouette, la course du nuage sous la vitre de l’heure. Coqueline (son nom résultait de l’assemblage de « coquelicot », la fleur qu’elle préférait parmi toutes et « d’Aline », son vrai prénom), Coqueline donc était une enfant de huit ans que rien n’effarouchait, pas plus le hurlement du loup dans la clairière nocturne que de longues divagations dans la campagne prise de solitude. Libre, Coqueline l’était au-delà de tout et il s’en serait fallu de peu qu’elle ne devînt nomade plantant sa tente partout où une aire disponible pour l’accueillir se fût manifestée.

 Matin de mystère car rien n’est encore bien précis. Les choses cherchent le lieu de leur être, les hommes l’horizon de leur destin. C’est si bien d’être ici au milieu du doute, avant que le cycle du temps n’ait décidé de faire tourner les rayons de son immense roue. C’est comme une vacuité, une disponibilité des choses de s’accomplir de telle ou de telle manière, sans certitude aucune, à la façon de la marche syncopée du caméléon, patte en avant, suspension, patte en arrière puis avancée coulée dans l’onde du réel. Comme si l’on voulait faire partie de la métamorphose de la nature, en éprouver la douceur d’argile. Connaître, c’est cela même qui fait le corps si ductile qu’il se confond avec l’objet même de sa recherche. Connaître l’arbre et être branche. Connaître l’air et être oiseau inapparent, simple arabesque fondue dans son propre vol. Connaître le sol et être racine blanche avançant dans le corridor d’humus. Ce que Coqueline aimerait être : coquelicot nageant au milieu d’une mer d’épis de blé aussi innocente que la stridulation de la cigale dans le pin de Provence. Une disposition des choses à épouser tout ce qui vient à leur encontre avec la même ingénuité que met l’enfant qui découvre, pour la première fois, sa propre image dans le miroir. Simple reflet disant l’accomplissement de soi, l’ouverture à l’altérité, la reconnaissance de ce à quoi l’homme a affaire dans son hasardeux cheminement.

 Le champ de blé est là, devant soi, à peine agité, de temps en temps, par une brise discrète. Il n’y a vraiment rien d’autre à faire qu’à s’asseoir sur le talus d’herbe, croiser les jambes en tailleur, étrécir ses paupières à la façon du saurien et se laisser envahir par tout ce qui passe, vol du merle, lame d’air frais, clignotement du nuage, agitation des chênes dans le boqueteau qui cerne le paysage. C’est comme une mer aux vagues courtes, traversée des vibrations de la lumière avec, au milieu, solitaire et fragile, la braise éteinte du coquelicot. Image de la singularité de l’être dans le flot immense du monde. On est là, au centre du dispositif, entouré de tous ces autres si semblables, mais si différents à la fois, ces inconnus à la dérive, ces milliers de présences qui cheminent de conserve sans bien savoir où les mène le périple, où les conduit l’aventure hauturière. Si peu de visibilité, parfois, lorsque la brume recouvre tout de sa blancheur, de son silence. Alors, les hommes-épis oscillent d’un même mouvement, serrent leurs tubes verts à la manière d’un bouquet, attendent qu’un langage de vérité vienne les libérer de cette folie d’une navigation à vue, aucun amer ne se disposant à l’horizon et l’espoir en pelotes compactes et l’impossibilité d’en percer le langage secret. Alors la mer des épis est triste. Alors elle est solitaire au milieu de la multitude. Alors elle pleure et ses larmes sont des gouttes de résine qui engluent et entravent la marche. Alors le temps se réduit à un éternel présent, à une peau de chagrin dont les contours, chaque jour s’amenuisent, menaçant peut-être de se dissoudre dans ces flots verts comme la mélancolie.

 Alors, au lieu géométrique de ce qui est, une petite voix se fait entendre, celle de Coqueline, celle de ce modeste coquelicot, cette fleur si discrète, à la vie si brève, à la couleur si modeste qu’il passerait presque inaperçu si l’on ne s’appliquait à le percevoir, là dans son habit de pourpre éteinte, identique à la braise se noyant dans la cendre du foyer. Métaphore s’il en est de l’unicité, de la singularité de la présence, du bonheur inquiet d’exister dans la mer des incertitudes. Dans le subtil langage des fleurs, cette parole si inapparente qu’elle disparaît à même la couleur de sa profération, le coquelicot est celui qui incarne « l’ardeur fragile », subtil oxymore pointant le désir rubescent d’être-au-monde en même temps que son impossibilité ontologique puisque toute croissance est toujours soumise à son envers, à sa dissolution dans chaque instant qui vient. Coqueline, cette fille-fleur, est le témoignage de cette apparition-disparition dont, en soi, on sent les secrets linéaments, les intimes convulsions alors même que la gloire des épis se lève dans les secondes qui chantent. Coqueline, ici, dans son jeune âge, entourée des haies de buissons blancs, des odeurs fortes de l’aubépine, sous l’agitation multicolore de l’uranie ou bien du sphinx est le témoin de cette métamorphose qui nous porte au bout de nous-mêmes alors que nous en sentons les limites à la façon d’une inestimable offrande. Il faut continuer à croître. Là est notre seule voie !

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