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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 08:52
Elle qui sauvait le monde.

« Variation autour de
Mir
anda. »

Œuvre : André Maynet.

Au début il n’y avait Rien. Sur ce point la plupart des Existants étaient d’accord. Mais les choses se compliquaient dès qu’il s’agissait de donner une forme à ce Rien. Les uns disaient que Le Rien était un absolu dont on ne pouvait même pas parler puisque émettre une parole à son sujet c’était le faire venir dans la présence. D’autres disaient que le Rien était un carré dont on avait enlevé les quatre côtés ou bien un cercle dépourvu de centre et de circonférence. D’autres encore l’envisageaient sous les auspices d’une tabula rasa dont rien n’émergeait que le Rien lui-même. Tout ceci, à l’évidence, ne reposait que sur des propos sophistiques et des arguments d’habiles rhéteurs dont on eût vite fait de démonter les mécanismes si l’on s’en était donné la peine. En réalité voici comment l’origine prit lieu et temps. Certes au début il n’y avait Rien, puis, soudain, il y eut Quelque Chose. Par quelle grâce ceci pouvait-il s’accomplir : par l’entremise d’un subtil démiurge, à l’aune d’une percussion d’atomes, à la suite d’un éternuement des dieux, eu égard à la puissance d’une Idée trouvant à s’actualiser ? Nul ne pouvait prétendre en décrypter le mystère. Ce qui était certain, en tout cas, c’est que Louve était présente sur l’aire lisse du monde et qu’on ne pouvait l’annuler à la seule force de sa volonté. C’est comme cela, parfois, il y a des surgissements qui deviennent des vérités incontournables, dont il paraît souhaitable de les accepter plutôt que de chercher à en faire une démonstration vouée d’avance aux gémonies. Donc sur un plateau aussi dénué de relief que la face immobile d’un lac se trouvait Louve avec, accrochés à ses tétines, deux jumeaux s’allaitant du lait nourricier. Bien sûr tout le monde aura reconnu les mythologiques personnages de Romulus et Rémus dont on prétend qu’ils fondèrent Rome l’Immortelle. Mais ils firent bien plus que cela, par leur action empreinte de résolution ils donnèrent forme au monde en son ensemble. Ne souhaitant nullement demeurer aux yeux de l’Histoire comme de simples observateurs de vautours décidant de l’emplacement d’une cité, fût-elle en tous points remarquable, ils se dotèrent des instruments qui leur permettraient de jouer le jeu infini du monde : une boîte de Meccano et une autre de Lego dont ils firent l’alpha et l’oméga de tout ce qui s’élèverait au-dessus du Rien dont la Louve, leur mère, s’était extraite avec vaillance et détermination. Donc ils assemblèrent briques et poutrelles, pièces de liaison et rouages, vis et écrous, faisant progressivement apparaître, les libérant du Rien, mottes de terre et boqueteaux, douces collines et frais ruisseaux, nuages et oiseaux, montagnes et mers, couronnant le tout d’une kyrielle de petits bonhommes dont la simple et heureuse apparence ne le cédait en rien à leur inclination à jouer de tout ce qui se présentait, aussi bien le vol flûté d’une abeille ou bien le grondement du torrent sur son lit de pierres. Donc Garçons et Filles, les premiers prototypes du genre humain, avaient tout d’abord exercé l’art de construire, d’édifier et de faire croître, partout où c’était possible, l’arche fécondante de l’humain. Seulement c’était sans compter sur la pente naturelle de l’homme, quelques galopins s’ingéniant bien vite à déconstruire ce qui avait été patiemment construit. C’est ainsi tout retourne au chaos dont il provient avant que de se dissoudre dans cet insaisissable Rien dont des générations de philosophes distingués ont fait leur fond de commerce sans bien savoir qu’au bout du bout se situait une inévitable faillite.

Donc les gamins avaient fabriqué à tour de bras, machines et automobiles, usines et barrages, hautes cheminées et foyers rutilants, trains à grande vitesse et aéroplanes au fuselage d’argent qui traçaient dans le ciel immaculé le chiffre de leur puissance. Toit ceci aurait pu durer une éternité si l’on avait pris soin de l’inventer, l’éternité, mais il y avait eu comme un oubli tragique qui avait installé un temps fini avec ses multiples rouages, ses barillets, ses cliquets qui, chaque seconde qui passait, décomptait les secondes restantes pour chaque destin qui s’était confié à la grande horloge de la vie. Et la peau de chagrin accomplissant sa vertigineuse mission, le temps étrécissait, serrant dans son étau mortifère les têtes chérubiniques aussi bien que les démoniaques et les vides de pensées. Autrement dit il semblait que l’on avait affaire à une confondante engeance obsédée du mouvement de sa propre perte. Zébrant le ciel de leurs sillages blancs, les avions sciaient la branche sur laquelle les humains étaient assis. Dégageant de fuligineuses fumées qui peignaient les nuages en gris, les usines sapaient leurs fondations. Moulinant sans cesse l’eau claire des fleuves les barrages détruisaient la belle harmonie de l’onde. Parcourant jusqu’à la moindre parcelle de poussière, les automobiles se faisaient les fossoyeurs des rubans de bitume qu’elles visitaient à la vitesse de l’éclair avec une manière de rage au ventre. Le problème de tous ces rejetons du Lego et du Meccano réunis, c’était l’implacable logique, la nécessité ancrée dans la moindre parcelle de leur architecture qui les poussait à célébrer l’éternel retour du même, réduisant à néant leur fulgurante progression.

Alors le Déluge avait eu lieu qui avait tout emporté sur son passage, hommes et bêtes, maisons et arbres, forêts et collines, rivières et colifichets patiemment entassés par les candidats à l’existence. Bientôt, de la prodigieuse ascension des hommes en direction de leurs sidérants désirs, il ne resta plus qu’une immense désolation, un champ de ruines, quelques tessons de poterie pour les archéologues futurs, si, du moins, un jour, ils trouvaient à habiter un corps. Vraiment, l’activité avait tourné court, la loterie n’avait délivré que de mauvais numéros ; le jeu de l’oie ouvert ses prisons, offert ses cases où il fallait passer son tour en attendant des jours meilleurs ; les petits chevaux édifié des écuries dont on ne pouvait sortir tellement les dés s’entêtaient à ne produire que les chiffres du néant. Voici, tout était à recommencer. Le Déluge cessa, cueillit ses eaux délétères, laissant la place à la Tempête qui en était, si l’on peut dire, la forme hypostasiée, manière de gentille euphémisation dont ou pouvait déduire que les choses allaient pouvoir s’arranger, que, bientôt, le soleil brillerait à nouveau sur les têtes angéliques des effigies humaines.

Et, en effet, c’est bien ce qui se produisit à la simple apparition de Louve. Mais une Louve métamorphosée, se tenant debout, n’ayant conservé de ses pléthoriques tétines que deux minuscules éminences, lesquelles témoignaient encore de son destin de génitrice originelle, de son statut de donatrice de vie. Ses cheveux tombaient en cascade le long de sa tunique d’albâtre, le bas de son anatomie était serré dans un justaucorps blanc, ses jambes fines et divinement arquées reposaient sur la glace du sol qui réverbérait sa douce présence. Sa main gauche ajustée à son flanc, tenait dans une manière d’inapparence souveraine un fil à peine visible au bout duquel, hissé sur des montants de bois mince, flottait une mappemonde. Des continents y figuraient dans un genre de si belle harmonie qu’on se fût disposé instantanément à y établir son règne pour le temps qui nous serait affecté. Voilà donc ce qui était advenu et recommençait, initiant à nouveau le cheminement de la belle aventure humaine. Car les hommes, depuis la retraite forcée que leur avait assignée le Déluge, avaient tourné mille fois leur langue dans leur bouche, touillé quantité de pensées dans l’enceinte de leur tête, enfanté pléthore d’attitudes éthiques dans la blême oscillation de leur âme. Maintenant, sous la conduite éclairée de Louve-la-belle, ils se tenaient dans la disposition à aimer tout ce qui était autre : la terre, l’oiseau, le frère humain, la course arquée du soleil, la lumière de la primevère, le chant du hibou, le sentier dans les bois, la marche au sommet de la colline, la pliure d’eau de la vague, l’ascension de la Lune sur la toile de la nuit, la comptine de l’amour, les manifestations étoilées de l’art, le balancement sans pareil de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, la grâce sans équivalent du geste gratuit, la main tendue à celui, celle qui étaient dans le besoin, la contemplation du firmament avec le poudroiement de la Voie Lactée, le grésillement du grillon dans les hautes herbes d’été, le clignotement du lampyre pareil à l’éveil de la conscience lorsqu’elle vise les chose adéquatement.

C’était tout cela que Louve traînait à sa suite dans ce si beau retrait, cette belle innocence du regard, dans la modestie de son apparence, dans la jarre prolixe de son corps qui s’ouvrait en Babel dès qu’on lui réclamait du sens, qu’on s’adressait à elle dans des pensées claires et intelligibles, les seules dont l’homme devrait être porteur à la cimaise libre de son front. Oui Louve-Babel, nous te voulons. Oui Génitrice-fontaine de beauté nous te remercions de nous abreuver de ton eau pure comme le cristal. De ce luxe immédiat nous voulons être atteints. Du Rien nous voulons nous exonérer car il n’y a pas de plus beau présent que la Présence elle-même. Nous puiserons à ton eau. Oui, à ton eau ! Merci d’être là et d’y demeurer dans cet inestimable luxe. Oui, inestimable luxe !

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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 08:38
Le baobab contrarié.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Fahasambarana, qui voulait dire « bonheur », tel était le nom de ce jeune garçon de dix ans au visage rond comme une boule de glaise, aux cheveux d’étoupe, au nez légèrement épaté. Sa couleur était celle du pays qui l’avait vu naître, Madagascar, mélange d’ocre, de terre de sienne avec l’aplat des joues plus clair, couvert de lumière. Autour du cou il arborait un jonc de cuir noir. Il était vêtu d’un lamba mauve qu’il portait en pagne avec un pan retombant sur son épaule droite. Tous les jours que la nature faisait le voyait parcourir les sentiers de latérite rouge, les chemins de terre qui couraient sur les hauts plateaux parmi les herbes, près des montagnes aux ondulations violettes alors que le ciel roulait ses lourds nuages couleur de cendre. Fahasambarana était un enfant gai qui ne se s’éloignait jamais d’un léger sourire, lequel découvrait la barrière d’émail de ses dents, pure blancheur dans ce paysage accueillant qu’était sa physionomie.

Bien qu’il ne fût point sauvage, le jeune enfant ne fréquentait guère ses congénères aux jeux bruyants, leur préférant de longues errances sur les plaines où soufflait le vent. Parfois, au hasard de ses pérégrinations, il cueillait un bois usé, le couvercle d’une boîte de conserve, un vieux casier de planches, quelques crins de nylon et en faisait un instrument dont il jouait, s’asseyant sur un rocher, face à l’immensité de l’espace. Une petite musique aigrelette sortait de l’instrument improvisé, pareille au cri du criquet déchirant la toile du ciel. Alors il rêvait longuement, se laissant porter par les trilles qui sortaient de ses doigts comme des milliers d’insectes à la carapace chantante. Ce qu’il aimait aussi, c’était collectionner les pierres, celles, volcaniques, gonflées de bulles ; les noires comme de l’obsidienne ; les rouges pareilles à la crête du coq ; les mauves qui ressemblaient à sa peau lorsque l’aube l’éclairait, et parfois, quand la chance lui souriait, il mettait la main sur un galet de labradorite bleu, veiné, aux reflets brillants. Fahasambarana ne se lassait jamais de regarder ses cailloux, les portant au devant de ses yeux comme d’inestimables présents. Ses trésors, il les plongeait dans l’ombre d’un petit sac de toile qu’il portait accroché à son épaule libre, sa main gauche serrant, le plus souvent, le manche d’une mince lance dont son aïeul lui avait fait le don. La pointe de flèche, plus qu’une arme, était un symbole d’appartenance à une tradition, à un sol, une manière d’affirmer les vertus de son clan. Jamais il n’en faisait usage pour attaquer ou bien se défendre et prenait appui dessus comme il l’aurait fait d’un simple bâton.

Les animaux, aussi, il les aimait. Les chiens errants au dos fuyant, à la queue basse, les chats faméliques qui ondulaient dans les villages, entre les baraques de tôle. Les oiseaux, surtout les corbeaux et leurs cris dans l’air pareil à la lame d’un couteau. Mais ce que préférait Fahasambarana, c’était l’animal fétiche du lieu, le sublime caméléon à la robe vert émeraude, avec ses ocelles jaunes, sa queue en spirale, sa tête triangulaire dans laquelle bougeaient les yeux immensément mobiles, les pattes comme de gros gants pourvus de griffes, la marche hésitante, un pas en avant, une pause, un pas en arrière, puis à nouveau une mince progression, langue soudain projetée pour saisir un insecte. Il avait apprivoisé un caméléon, autrefois, il en avait joué, l’emportait partout avec lui, jusqu’au jour où il avait disparu dans les hautes herbes pour ne plus revenir. Fahasambarana passait ainsi de longues heures à l’extérieur de la cabane familiale, libre de ses mouvements, s’essayant à capturer, ici, un scarabée-girafe à l’échine rouge ; ici encore une grenouille verte tachetée d’argent ; là un gecko à l’allure de feuille. On l’aura compris, ce jeune Malgache était doté d’un tempérament passionné qui l’amenait à s’intéresser à peu près à tout, à condition que ce tout coïncidât avec ses affinités. Or celles-ci étaient plurielles et orientées vers la vie sauvage, ce que la nature de Madagascar lui offrait avec une infinie prodigalité.

Passionné par inclination, il pensait que la couleur de la passion était le rouge ; sa manifestation la lumière - il aimait la longue zébrure de l’éclair dans le ciel d’orage -, son bruit la foudre ; son dessin l’arbre qui faisait la jonction entre la terre et le ciel, deux éléments qu’il aimait entre tous. Il avait une sorte de fascination pour les grands baobabs, pour leurs énormes fûts orange dressés dans le bleu de l’éther et leur chevelure étique dispersée aux quatre vents. Il en connaissait la légende, le Dieu vengeur qui, voulant protéger sa création de l’orgueil, l’avait planté à l’envers afin que seules les racines soient visibles, autrement dit le versant de l’humilité. Près de son village était une clairière entourée d’une maigre végétation, arbustes ras, épineux rabougris, quelques rochers sur le sol à la couleur de feu.

Le baobab contrarié.

Au centre de cette désolation, un arbre étrange ou, plutôt, un enchevêtrement inextricable de ramures complexes, lesquelles se laissaient difficilement déchiffrer. On ne savait guère s’il s’agissait d’un végétal contrarié par le vent, d’un étonnant hasard de la croissance comme chez le torturé bonsaï ou bien d’un inexplicable phénomène de la nature. A seulement le contempler, sans bouger, assis sur une éminence d’argile, Fahasambarana méditait longuement, tentant de trouver, à cette manière de prodige, toutes sortes de justifications. Tantôt il pensait que l’arbre avait été tressé par un dieu-enfant souhaitant imprimer dans la matière vivante de l’arbre son éternelle empreinte. Tantôt il y voyait une simple excroissance du sol voulant imposer sa volonté à l’espace. Tantôt la marque d’un géant facétieux qui aurait voulu tresser quelque rameau afin de se désennuyer du temps. Et puis, le plus souvent, il se persuadait qu’il s’agissait d’un baobab fortement contrarié par la réprimande divine, baobab dont la colère l’avait tout simplement conduit à cette croissance désordonnée faite de nœuds et de bifurcations, d’aiguillages et de voies partant dans toutes les directions imaginables. Souvent, portant sa main devant son œil droit ou bien gauche, tirant parti des déformations d’une vision monoculaire sans relief, il fantasmait longuement sur les images qui frappaient sa rétine. Successivement, il voyait un genre de monstre sylvestre au caractère redoutable, aux yeux de jais dissimulés dans la conque des bras, au corps convulsif et tubéreux, aux membres si compliqués qu’ils paraissaient pris de folie, on aurait même cru aux prises de plusieurs individus se livrant une lutte terrible. Ou bien c’était un combat de lourds palétuviers dans l’ombre dense des mangroves. Ou encore un enroulement d’anacondas pendant la période de l’accouplement. Et il n’était pas rare que ces fantasmagories prissent la vêture du rêve, les meilleurs jours ; les oripeaux du cauchemar les nuits cernées de chaleur et parcourues du vent des orages.

Ces nuits-là, dans la baraque de planches, l’air tissait ses nappes denses au milieu des corps cherchant un peu de repos. Les moustiques vrombissaient. De rapides geckos glissaient le long des poutres du toit. Au travers des fentes de la tôle, Fahasambarana suivait le clignotement de la lune dans les trouées des nuages, le pépiement des étoiles, tout là-haut, si loin, et les éclairs, parfois, lançaient leurs étranges lueurs. L’intérieur était alors habité d’ombres mouvantes, de rapides ocelles qui ressemblaient aux glissements des caméléons sur les branches couleur de terre. Tout contre l’abri de planches un vieil arbre au tronc usé, aux rameaux disposés en faisceaux faisait son chant de râpe, sa cantilène de suie. Alors, un instant réveillé, Fahasambarana s’enroulait dans son linge blanc, tassait son corps menu sur la natte de feuilles et confiait son sommeil aux arbres du monde, quels qu’ils fussent. Peut-être étaient-ce les arbres qui étaient pris de passion que les hommes seulement regardaient, que le jeune enfant logeait au creux de son imaginaire comme le bien le plus précieux qui fût. Peut-être !

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 07:46
Libre de vous dans le jour qui vient.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Cette image de vous qui faisait notre siège, détourait nos jours, cernait nos nuits de lumière, d’où venait-elle donc ? N’était-elle qu’une illusion venue frapper la rétine de notre imaginaire ? Ou bien une hallucination comme sous l’effet de quelque narcotique ? Ou bien encore une photographie aperçue dans une vitrine, une effigie colorée sur la cimaise d’une affiche ? C’est si troublant d’être hanté, habité de l’intérieur par une manière d’Ondine se dissolvant à mesure qu’elle apparaît. Comment ne pas être troublé alors qu’aucun nom, aucune identité ne peuvent être épinglés à l’angle de cette vision ? Quelle autre issue que de fouiller ses souvenirs, d’ouvrir le coffre à jouets de son enfance, de plonger les mains dans les fantasmes adolescents, de s’immerger dans les rêveries de l’âge adulte, ces perditions de soi dans la brume des jours ? C’était une telle douleur que de chercher à connaître et de ne rien savoir. Les doigts se tendent, se courbent parfois sous l’espèce des serres des rapaces, griffent l’air et ne ramènent que des volutes de rien, des fragments aussi vides que le néant. Si éprouvant !

Libre de vous dans le jour qui vient.

Mais comment pourrons-nous jamais être libres alors que, dans notre sommeil, rougeoie la braise de vos lèvres, se dessine le parfait arc de Cupidon disant la félicité dont nous devons être saisis à seulement vous côtoyer ? Comment, alors que le ruissellement de vos cheveux est une fontaine à laquelle se ressourcer et poursuivre, vers l’aval, la fuite longue de son destin ? Que la porcelaine du visage est si douce, si harmonieusement colorée qu’elle installe dans un genre de crépuscule comme au bord des lagunes inondées de clarté ? Que le cou est l’invite estompée à se saisir d’un bien mystérieux territoire ? Que le talc qui inonde votre gorge est tellement semblable au duvet du cygne, à sa fuite à peine esquissée sur le miroir des eaux ? Comment ? Y aurait-il perdition de soi à chercher davantage ? Ne serait-il pas préférable d’en demeurer à cette ineffable vibration sur l’arc de la pupille, à ce dédoublement de soi ? Une partie dans la conque de peau, une autre hors de sa conscience, dans l’orbe d’un domaine invisible, peuplé des efflorescences du songe ? N’est-ce pas un excès d’orgueil, la poursuite d’une quête impossible que de vouloir rapatrier dans son aire intime cela qui, jamais, ne s’y trouvera puisque la matière onirique est aussi insaisissable que le vol du moucheron dans le vent tissé de nullité ? La tentation est si grande ! La friandise est là, à portée de la main, il suffirait de tendre les brindilles désirantes de ses doigts, de déplier leur pulpe jusqu’à toucher et poisser ses propres signes avant-coureurs, ses sentinelles avancées de ceci qui est une insoutenable tentation. Mais il y a la vitre du réel. Mais il y a la vigie de la morale, l’aiguillon de la conscience et, soudain, alors que l’irréparable, l’impensable se promettaient d’être, voilà que l’on rétrocède vers son état antérieur, que l’on replie sa curiosité naturelle comme la langue du caméléon dans l’antre de sa bouche. S’ensuit alors une mutité doublée de sidération. On n’est plus très sûr de coïncider avec sa propre image, de porter en soi une unité. On est dispersés, ailleurs, exclus du temps, absents de l’espace.

Alors on est dans l’errance, pareil au loup des steppes tournant sur lui-même au milieu des chutes du grésil. Les yeux se voilent, l’ouïe siffle comme la bise, les membres sont gourds, la langue est une braise éteinte soudée au palais, la fourrure piquée des étoiles du givre. On cherche une proie. Un mulot suffirait. Peut-être même la carapace vide d’un scarabée. Mais il n’y a rien à l’horizon et les flancs, sous l’arrogance du gel, se resserrent comme les mâchoires d’un étau. On est si étique sous le ciel pris dans la glu. On est si infime dans l’heure immobile. On se dispose à faire du grand linceul blanc celui qui sera le dernier et nous conduira là où nous n’avons jamais cessé d’être : à l’extrême périphérie de nous-mêmes et les pieds dans l’abîme. Mais au milieu des giboulées, parfois la lueur blanche du soleil et une auréole disant encore la vie, la nécessité de ne point vendre son âme au diable, de chercher dans la moindre éminence du sol la possible lisibilité du monde. Alors on consent à rebondir, alors on fouille la caverne de sa mémoire. Là, sur les murs de calcite phosphorescente, les milliers d’images faisant leur carrousel, leur entrechat, leur gigue pariétale et les neurones sont en feu et les dendrites fusent longuement dans la nuit semée d’encre.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Mais c’est de vous, de nous dont il s’agit, de notre commune rencontre sur les chemins de l’exister. Il y a tant d’images partout répandues, hissées tout en haut de nos fronts, lovées dans les ventricules carmin de nos cœurs, logées dans la cavité de nos sexes désirants ! Tant d’images à moissonner, archiver, feuilleter le long des corridors de la mémoire. Oui, nous la voyons maintenant, votre image, dans ce palais de cristal, dans cette myriade de fragments. Kaléidoscope. Feu d’artifice. Lumière fusante de Bengale. Etoiles vives dans la soie du ciel. Cataractes et chutes, vrombissements et déflagrations, déploiements et replis dans la maille inventive des jours. Oui, on vous reconnait. Inutile de mettre les masques comme à Venise, de dissimuler votre cheminement sous l’agitation de quelque bergamasque. Animé, sauté et circulaire. Vous voilà mise à nu, sous le feu des projecteurs. Vous livrez, à votre visage défendant, les traits qui vous définissent mieux que ne sauraient le faire les traits de crayon de l’habile Léonard de Vinci. Mais prenons le temps de faire votre inventaire, de dresser votre portrait, d’en tracer la belle perspective comme dans une peinture de la Renaissance. Voici qui vous êtes, en réalité :

Celle qui nous donna le jour et pencha son doux visage sur le mince évènement que nous fûmes, attendant que vînt notre essor sur cette terre parcourue de longues vergetures.

Celles qui animèrent nos premiers jeux, nous blottirent dans la niche accueillante de leurs mains, dessinant à la craie, dans la cour de gravier, les cases de la marelle.

Celle qui, dans la classe aux vitres teintées de blanc d’Espagne, guida notre doigt sur notre premier livre de lecture.

Celles qui, tout en riant et caquetant, battaient le linge dans l’antique lavoir du village qu’alimentait l’eau d’une claire fontaine.

Celles que nous découvrîmes sur les pages glacées des livres d’art, ces idoles dont nous rêvions à défaut de pouvoir les posséder : les Mona Lisa ; les Marie de Médicis ; les Jeunes filles au turban.

Celles qui accompagnèrent nos voyages littéraires : la belle Madame de Rénal du « Rouge et du noir » ; la gracieuse Madame Gamiani de « Deux nuits d’excès » ; la passionnée Sanseverina de « La Chartreuse de Parme ».

Celles qui, sur scène, la superbe Athalie ; la passionnée Phèdre ; l’héroïque Bérénice nous donnèrent à penser la tragédie.

Enfin, toutes celles dont on croisa, par hasard, l’aventureuse marche, sur un quai de gare, dans une salle d’attente, à la terrasse d’un café, dans la salle enfumée d’un pub, dans l’échange d’un sourire, l’effacement de soi pour céder le passage, la main tendue pour gravir l’escalier, les coulisses du théâtre, le rêve éveillé, l’image surgie, au coin d’une rue, pareille à une brève illumination.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Et l’image est là qui fait sa rumeur, son mince bourdonnement. Que vienne le sommeil, que s’installe la densité du rêve ! Nous n’en pouvons plus de vivre là, sur le bord de l’imaginaire et de risquer de chuter à seulement voir le pétale des lèvres, les cordes bleues des cheveux, la gorge de lait qui palpite dans l’air embaumé d’ombres. Que vienne le sommeil !

Libre de vous dans le jour qui vient.
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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:03
Le souci de la terre.

« Soumission ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Ryan était un gaillard de douze ans à la constitution robuste, au visage semé de taches de rousseur, aux cheveux pareils à la flamme, à la voix flûtée comme le vent. Sa nature vigoureuse, il la devait, sans doute, à un patrimoine familial - on était solides chez les Dáire Mac Lochlainn, descendants naturels des Vikings -, mais aussi à son adhésion à la terre d’Irlande, laquelle semblait se lire dans presque tous les actes du jeune garçon. Tous les jours que la nature faisait, plutôt que de demeurer sous un toit de bruyère et de confier son destin aux lueurs de l’âtre enfumé, il sillonnait le réseau dense des tourbières, parcourait le damier des dalles plongeant dans l’écume de mer, longeait le miroir étincelant des lacs que le ciel reflétait dans des teintes de cendre. Epris de liberté on n’aurait pu l’être plus que lui, sauf à se métamorphoser en ces chevaux martelant le sol de leurs lourds sabots, crinière ondulant sous les tornades de l’air blanc comme neige. C’était une ivresse qui s’emparait de lui dès le seuil de la maison franchi alors que le chemin sinueux et semé de pierres lançait son appel. Chaussé de lourds godillots de cuir, vêtu d’un simple tricot et d’un pantalon de toile, il empruntait la voie vers l’infini, longeant les murets de pierre qui couraient au ras du sol. Une herbe courte, semblable à la laine usée des moutons descendait en pente douce vers la plaque d’argent d’un lac et le ciel se perdait, là-bas, au loin dans des teintes de gris. Il n’y avait plus de maisons, plus de bruit, plus de présence sauf, parfois, les trilles aiguës des alouettes des champs ou le cliquetis du cisticole des joncs. Et, surtout, le vent, ses hurlements parfois pareils à des aboiements, à des plaintes, à de longs sifflements sur les arêtes des rochers. Ici était le lieu de la vie sauvage, le site minéral couché sous la ligne d’horizon, la volonté farouche d’être parmi la douleur du monde, mais aussi son étrange beauté car il y avait alliance des deux, mariage intime de la terre et du ciel dans une manière d’éternité.

Marchant, Ryan sentait sous la plante des pieds chaque pliure du sol, chaque caillou, chaque fissure comme une présence lui appartenant du-dedans même des choses. Chaque pas l’installait davantage dans une poétique du lieu, chaque souffle était empreint de l’air dense et brumeux qui planait comme un oiseau de proie, chaque pensée s’enroulait autour du moindre bois éolien, du calvaire à contre-jour de la lumière, de la ligne de cairns perdue dans l’immensité du monde. Tous les jours ou presque, le jeune garçon gravissait la colline que clôturaient des murs de pierres vives. Parfois des moutons y paissaient. Parfois les pâtures étaient libres d’animaux, seulement livrées à une lente érosion pareille à l’écoulement d’un temps insaisissable.

Le souci de la terre.

C’est à la confluence de deux murs que se trouvait « l’arbre plié » - c’était le nom spontané que Ryan avait donné à cette silhouette antédiluvienne -, dont on aurait pu penser qu’elle était une racine déployant en plein ciel sa ramure d’effroi, mais qui, en réalité, se montrait comme l’une des déclinaisons de l’âme d’Eire, cette immense désolation à la recherche d’une esthétique. Le promeneur faisait halte auprès de ce vieux compagnon aussi discret que modeste qui, chaque jour davantage, inclinait vers le sol qui semblait l’attendre comme sa note complémentaire et son ultime message : celui d’une disparition prochaine. A califourchon sur la digue de pierres, se sustentant d’une pomme ou bien de quelques noix, Ryan s’installait dans le territoire du songe. Nul ne sait si sa méditation le conduisait dans la demeure des Vikings, ses ancêtres, ou bien dans le courant fluide et régénérateur de quelque fable seulement connue de lui. Un jour cependant, comme surgies d’une mémoire géologique, résonnent dans sa tête les étranges paroles de gens de passage - sans doute des touristes venus du continent -, l’un d’entre eux déclarant à la vue de « l’arbre plié » : « Etrange image de soumission, tout de même ! ». Puis les visiteurs avaient rebroussé chemin comme après avoir découvert une vérité irréfutable, on s’éloigne vers l’horizon d’autres certitudes.

Ryan ne savait pas ce que voulait dire ce mot de « soumission » et, de retour chez lui, il avait demandé à grand-père Ó Ceallaigh de le lui expliquer. Ce dernier, bien qu’il ne fût point sot, était plus versé dans la culture du sol que dans celle du beau langage. Tirant sur sa pipe, au coin de l’âtre, il usa d’une métaphore afin que la connaissance des choses, pour Ryan, ne demeurât pas une simple abstraction. Il lui expliqua qu’autrefois, du temps des rois, il y avait deux types d’hommes : les seigneurs qui possédaient les châteaux et les terres et les serfs qui ne possédaient rien d’autre que leurs bras et donnaient leur travail en échange de la protection à l’intérieur d’une fortification. La « soumission » des serfs était la condition même de leur survie. Ryan avait bien retenu ce que lui avait dit son aïeul et, longtemps, les images du fort et du faible tournèrent dans l’enceinte de sa tête comme des brindilles emportées par les rafales de vent. Mais quelque chose le chiffonnait et, dans la figure du serf, dans sa disposition permanente à servir un maître, à être taillable et corvéable à merci, il y avait comme un sens que « l’arbre plié » ne pouvait endosser. La vérité lui paraissait être d’une nature bien différente. Voici comment les choses se présentaient à lui, ici, sous le ciel de schiste d’Irlande, le long des théories de pierres levées ou bien couchées pour enclore les troupeaux, dans un silence qui paraissait sans limites, sauf l’haleine froide du vent. Pour le jeune garçon, loin d’être une « soumission », la chute de l’arbre vers le sol était un simple souci de la terre, une inclination à rejoindre une origine - c’est bien de là, de ces lames de pierre qu’il avait surgi, un jour -, une volonté de faire bloc avec cette nature sauvage, indomptée, immensément libre et Ryan eût volontiers comparé la silhouette du vieil arbre à celle du lion ou bien à la langue de feu du dragon. Fixant de ses yeux grand ouverts la figure séculaire ployant sous les coups de boutoir du temps, Bryan voyait dans cet affrontement des éléments, un genre d’harmonie, de sens commun à édifier plutôt qu’une lutte désignant vainqueur et vaincu.

Oui, c’était cela l’Irlande, une fusion continuelle des présences : des hommes, des bêtes, des eaux, des brumes des tourbières, des roches usées, des musiques mélancoliques au creux des pubs cernés de vent, des galets lissés d’écume, des pierres tombales rongées de vert de gris, des carcasses de bateaux échoués sur la plaque sombre des grèves, des filets de pêche pareils à des monceaux de racines, des maisons blanches et basses émergeant à peine d’une nébulosité trouée par la présence d’un soleil blanc. Comprendre l’Irlande, c’était ceci : se saisir d’un paysage neuf avec ses multiples effigies dressées un peu partout : ses arbres plantés dans la toile de l’air, les fiers clochers des églises, les falaises abruptes, les collines tutoyant le ciel, les bateaux aux voiles déployées, de hautes demeures imprimant sur l’aire libre du monde la majesté de leur emprise ; comprendre Eire c’était donc prendre tout ceci et gommer les aspérités, effacer les angles, raboter les hauteurs, poncer tout ce qui pouvait l’être afin que tout se dissolve dans une même unité, une même teinte douce et grise, blanche aussi, que tout se lie dans une fraternité indissoluble. Et ne resteraient plus alors que cette tristesse heureuse, cette infinie mélancolie tissée de voiles de brumes, de chansons autour de l’accordéon et de la flûte, de libations de bières brunes, couleur de goudron, dans des verres givrés de pluie. C’était cela, cette disposition de soi à se fondre dans le réel afin que de cette métamorphose naquît quelque chose comme une berceuse à faire sienne, dans la chaumière blanche, sous le glissement des étoiles. C’était cela « la soumission » au sens le plus inapparent qui soit, lequel était la seule vérité dont on devait conforter ses rêves. Ryan s’y adonnait avec une joie simple et entière. Nul ne doute que c’était le début d’un grand bonheur !

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 07:53
L’étrange clignotement du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Alban était un enfant d’à peine neuf ans, à l’étrange tête faisait penser à celle du furet, deux oreilles courtes et mobiles, visage en pointe, nez au vent et deux yeux comme des grains de café. Toujours en alerte, flairant le monde comme s’il s’agissait de lire un livre et d’y déceler la moindre ligne, la plus infime trace signifiante. Il y avait tant de choses à voir, dans le tremblement de la feuille, le déplacement du lézard, la brume sur le bord de la rivière. On disait volontiers d’Alban qu’il était omniscient et qu’il décelait à cent lieues ce que les autres ne percevaient qu’au bout de leur nez. Un des volcans d’Auvergne eût-il menacé de surgir de sa longue mémoire et il en eût été alerté, ressentant jusque dans les fibres de son corps la caravane des cendres, les blanches fumeroles se dissipant dans l’eau claire du ciel. Un glacier des Alpes eût-il entamé une course plus rapide qu’à l’accoutumée et il eût entendu, tout contre le limaçon de sa cochlée, le bruit de râpe des moraines sur l’échine des roches. Le niveau des océans se fût-il accru et aussitôt ses vagues hauturières se seraient portées autour de ses chevilles avec leurs battements d’écume.

C’est un jour de printemps, pendant les vacances, Alban est pour quelques jours dans la ferme de ses grands-parents. Il est encore tôt, peut-être quatre heures du matin, et rien ne vibre à l’horizon que les nappes sourdes de la nuit, leur faible clapotis en attente du jour. Alban aime cette heure entre deux temps, cet instant alloué au doute, cette faille propice à la rêverie. Alors tout devient possible. Aussi bien la simple beauté des choses, le goitre vert de la grenouille, tout là-bas, dans le clos envahi de brumes, cette gorge pleine dont pourrait s’élever un chant aussi doux que celui du vent glissant dans les chênes. Aussi bien le trou à la lisière du pré qui conduirait, par un étrange souterrain, au lieu même du mystère de la terre. Aussi bien les sentes de la garenne abritant en leur sein quelque animal fantastique, peut-être une chauve-souris aux membranes immenses et le ciel serait un infini domaine immédiatement accessible. Et ce qu’aimait par-dessus tout cet enfant livré aux prodiges de toutes sortes, c’était le jeu subtil de l’ombre et de la lumière, son alternance entre jour et nuit, et, aussi, le clair-obscur qui s’installait dans leur parage comme pour dire une union, célébrer la rencontre, combler le vide entre sommeil et état de veille. A ce sujet, Alban avait édifié sa propre théorie, sa propre contemplation des secrets du monde. La lumière était la vérité qui brillait comme les étincelles au bout des brins d’herbe quand le soleil les atteignait de sa vibrante certitude. L’ombre était le réceptacle de la non-vérité, l’outre dans laquelle s’assemblaient les vents mauvais, se réfugiaient les décisions inopportunes, se dissimulaient le manque à être des hommes, leur fourberie, souvent, leur inconscience, parfois. Et, dans l’entre-deux de l’ombre et de la lumière, dans le bleu de l’aube, dans le rouge du crépuscule, dans ces demi-clartés inclinant aussi bien à une disparition qu’à une renaissance, l’enfant voyait le lieu des demi-vérités, le logis habituel des hommes, leur propension à s’inscrire dans la vacuité, à différer leur choix, à se poster sur une seul patte, tout comme les flamants rose, avant que de décider la nature de l’empreinte qu’ils déposeraient dans le limon.

Car vivre c’était cela, sortir de l’ombre, surgir dans la lumière, passer par cette pénombre qui ponçait les angles, atténuait les rigueurs du blanc, diluait la densité du noir. Vivre, c’était donc cela, s’inscrire, toujours, dans cette alternance, dans ce clignotement et ne jamais faire halte dans un domaine plutôt que dans un autre. L’humanité en quête de vérité depuis l’origine des choses, se sustentant, en réalité, de demi-mesures, d’approximations, d’approches, jamais de certitudes qui l’eussent installée dans l’orbe signifiant d’une réelle compréhension du monde. L’homme-microcosme était donc ce simple reflet de l’univers-macrocosme, ce lointain sourire des étoiles avec son tremblement de luciole, son cillement de feu-follet.

Cinq heures maintenant et le premier chant du coq, cette trille, ce cliquetis venant dire à l’homme la nécessité de la conscience, l’ouverture du jour, la rencontre de la dure réalité. Dans la chambre contiguë, un faible remuement, quelques mouvements dans la cendre de l’heure. Grand-père Oncel et son premier rituel, bientôt. Gagner le puits, actionner le levier qui fera couler l’eau limpide, asperger son visage, effacer les songes de la nuit. Dans l’étable, les garonnaises à la robe beige sont averties de l’imminence de la fable quotidienne, du joug qui ligotera leur garrot, de la charrue à tirer dans la glèbe lourde et luisante. Des coups d’aiguillon dont leurs fessiers seront la cible afin que la matrice fouillée soit commise à être maîtrisée, à nourrir ensuite, les hommes et les bêtes sur ce lopin de terre aux confins du monde. Geste immémorial du laboureur, turgescence du soc pareille à la défloration de celle qui distribuera sa provende dans la plus belle des générosités qui soit. Terre qui, elle, ne ment jamais, va au bout de sa vérité et donne aux hommes leur essor et leur empreinte sur la face des choses. L’homme, le sol, immense poésie, rhétorique du simple, donation de la semence, du grain de froment qui sera farine, qui sera pain, qui sera vie.

Six heures ont sonné dans le lointain, depuis le clocher de Lamothe, depuis les collines qui commencent à se teinter de corail assourdi. Le soleil est ce disque de feu que quelques lignes de brume retiennent encore dans une parole en voie d’accomplissement. Alban est dehors, maintenant, sous la galerie face au levant. Il est vêtu d’une simple chemisette à manches courtes, d’un bermuda de toile claire et ses pieds glissent dans des tongs légères comme l’aile de la libellule. A peine une vêture, à peine une ligne floconneuse sur les contours du corps. Car il faut sentir jusqu’à la racine de soi le rythme de la plaine, le moutonnement des pechs semés de chênes rouvres, la fraîcheur tout océanique du printemps naissant des herbes embuées d’effluves nocturnes.

L’étrange clignotement du monde.

Alors il est temps d’ouvrir le chemin au devant de soi, de gagner l’espace libre du ciel et de la terre, de se disposer à comprendre quelques tremblements de la vie qui font leur sourdine à cette heure matinale, dans l’étrange vacuité du monde. Alban marche sur le chemin de poussière, seulement traversé par la brise neuve, les sens aux aguets, peau tendue comme la feuille du parchemin. Si près, dans le bosquet de chênes et de châtaigniers, le tapis de feuilles couleur d’argile dont grand-père Oncel fait la litière pour les vaches à la robe tellement semblable aux flancs des jarres antiques. Parfois Alban y tresse des colliers de glands, parfois y entrelace des lianes qui deviennent un nid où rêver longuement. Puis, bientôt, les premiers feux de la Gélise, son ruban comme une langue de métal. Mais, d’abord, il faut longer cette manière de bras mort qui dessine une sombre lagune, un dense marécage. Bizarre attirance-répulsion de l’enfant lorsqu’il s’approche de ces rives boueuses semées des lames de roseaux, des quenouilles brunes des massettes, des nénuphars aux larges feuilles qui dissimulent à la vue l’étrange monde du dessous de l’eau. C’est le domaine de l’ombre et du mystère. C’est le territoire, pense Alban, où se dissimule tout ce qui rampe et existe un cran en dessous du réel : les actes mauvais, les fourberies, les esquives, la honte de paraître dans la lumière du jour. Là est le monde des loutres qui glissent et disparaissent dans les failles de l’eau. Là est le refuge des tritons à la peau noire tachée de lunules jaunes. Là est l’abri de l’insaisissable anguille, du silure à la gueule dentée, des poissons aux yeux aveugles pareils à des gemmes mortes. Dans l’eau glauque aux couleurs d’aquarium, dans les plis d’une lumière éteinte, voici ce qu’Alban imagine de la faune de ces lieux aux contours indéfinissables. Les théories de bulles qui crèvent à la surface ne sont que les exhalaisons des péchés des hommes, des capitaux, s’entend, ceux qui entaillent l’âme et font marcher de guingois comme les crabes.

Alban n’a guère d’effort à faire pour y reconnaître la pléthore des processionnaires le long des boyaux de l’enfer. Toutes les images qu’il aperçoit sur l’écran de son imaginaire, toutes ces agonies cherchant à s’extraire de leur gangue mortifère, toute cette pitoyable marche vers un possible purgatoire, ce n’est, en réalité, que l’écho de la « Divine Comédie » de Dante avec ses pauvres hères enfermés dans les cercles de leur inconséquence native. Il y a les orgueilleux ployant sous un joug trop lourd pour eux. Il y a les envieux dont les yeux cousus de fil de fer font songer à une étrange chrysalide prisonnière de ses fibres. Il y a les colériques, leurs nez crachant une fumée âcre. Il y a les paresseux exténués par les milliers de pas qui les séparent d’une possible félicité. Il y a les avaricieux, face contre terre avec leurs bas de laine emplis de vide. Il y a les gourmands qu’un régime frugal a rendus aussi étiques qu’une lame de couteau. Il y a, enfin, ceux qui s’adonnaient à la luxure et à la sodomie, qui vivent leur sexe sous les espèces d’un mur de flammes. Il y a tout cela et encore plein de choses emmêlées comme le sont les racines des palétuviers dans la nuit des mangroves.

Maintenant, l’enfant franchit le pont. Il s’arrête un instant et observe le miroir de l’eau, sa surface polie, la vibration de la lumière sur les écailles liquides. Il y a des cercles sur l’onde, de minuscules spirales, une infinité de reflets comme sur la carapace lustrée des scarabées. Des libellules couleur turquoise glissent, le tube de leur corps touchant à peine les gouttes, la mince vapeur montant de la rivière alors que le soleil fait sa courbe oblique dans le ciel lavé d’ombres. Là est la gloire de l’homme : ceci est la pensée qui traverse la tête d’Alban avec l’agilité que met l’hirondelle à fendre l’air de ses ailes aiguës. Là, sur la pellicule diaphane de l’eau, l’enfant peut lire l’espace ouvert de la poésie, le chant souple des sources, le susurrement de la musique, les voix multiples de la fable. Plus haut, dans une bande plus claire, encore légèrement teintée de gris, se détache la falaise sur laquelle sont posées les maisons de Beaulieu, leurs entrecroisements de colombages, leurs façades de boue et de paille, leurs seuils luisant comme des lames de faux. Le village se reflète dans l’eau. L’eau reflète le village, comme pour dire la nécessaire communion, le ressourcement réciproque, l’harmonie nécessaire à la paix des hommes.

Le chemin grimpe, rapide, tortueux et Alban s’arrête un instant pour reprendre haleine, sa vue portant au loin, tout là-bas vers la meute de champs serrés où, déjà, grand-père Oncel a dû entamer le labour, piquant les garonnaises de son aiguillon acéré. Bientôt la colline avec son pan de nuit à peine estompé. Bientôt l’ancien monastère avec ses bâtiments délabrés, son escalier aux marches érodées qui conduit sous le toit à claire voie que soutiennent des poutres mal équarries. Alban s’assoit sur un vieux banc, face à la fenêtre à meneaux dont il ne reste plus que la croisée de pierre usée. C’est, pour lui, un jeu de regarder le paysage divisé en quatre rectangles égaux, comme s’il s’agissait tout simplement d’un livre d’images avec ses vignettes colorées, ses images d’Epinal limitées par leur cadre noir. Comme si le monde était interprétable d’une manière simple, géométrique, avec ses coordonnées infrangibles, ses certitudes enfermées dans la rectitude des lignes. Tout en haut, à gauche, la surface de jeu de l’air, le glissement blanc des oiseaux dans l’onde céleste. Puis, immédiatement à droite, la case du feu, le sublime disque rouge, puis blanc, puis rouge à nouveau avant de disparaître dans les brumes violettes du soir. Puis, en bas, à gauche, le bassin pour l’eau, les fleurs tout autour, les lianes du volubilis, la fraîcheur du patio derrière les grilles en fer forgé. Enfin, en bas, à droite, pareil à un chromo ancien aux teintes pastel, l’étendue infinie des champs, les sillons incisant l’argile de leurs lignes noires, les plateaux arrondis des pechs où souffle le vent, les chemins ombreux en partance vers quelque fontaine dissimulée à la vue.

Puis Alban quitte son jeu de marelle et gagne, par un chemin serpentant entre des haies, les derniers degrés de la colline. Là est le sommet le plus haut, le plateau des Arbeilles d’où, parfois, se laissent voir au loin, dans l’immensité du ciel, les crêtes enneigées des montagnes, un peu comme l’enfant peut les admirer dans son manuel de géographie, avec ses glaciers étincelants, ses cols entaillant la roche, ses plaques de schiste gris. Longtemps, Alban emplit ses yeux de cette pure merveille, l’espace libre où vogue, sans entrave, la pensée, où se déploie jusqu’à l’ivresse, l’imaginaire. Ici, en haut, sont encore des demi-teintes, des gris d’ardoise que le soleil n’a pas encore atténués. Ce n’est ni le blanc virginal et le repos éternel de la Gélise, ni les sombres contrées des marécages où nagent les poissons aveugles. Ici, ni paradis, ni enfer. Seulement un genre de purgatoire où les âmes regardent le monde avec bienveillance mais aussi avec lucidité. C’est une idée de ce genre qui fait ses douces confluences dans la tête d’Alban, dans le corridor de son corps disposé aussi bien à s’ouvrir au mystère de la nuit qu’à la promesse du jour. Là, parfois, sous la couronne protectrice des chênes rouvres, alors que l’air fait tinter ses feuilles métalliques et que dans l’indistinction de l’heure le paysage s’alourdit de brumes, l’enfant s’endort bercé par le chant d’un oiseau. Commence un rêve habité de multiples splendeurs que seule l’aube surprendra.

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 08:38
Petite porteuse de lumière.

« Lucie ».

Œuvre : André Maynet.

Ce n’était pas encore la Terre, ce n’était ni le jour ni la nuit. Le temps était une gangue de mercure qui faisait rouler ses grains dans un espace si étroit que les boules s’agrégeaient, s’assemblaient comme si les heures avaient décidé de se figer, de demeurer dans l’immobilité. Il y avait si peu de mouvement et les premiers bruits étaient pareils à une longue vibration qui aurait parcouru l’entièreté du vide avec une insistance de scie musicale. Etait-ce le chant prémonitoire des planètes, l’annonce de leur venue, immense parturition qui n’en finissait pas de faire sa mystérieuse chorégraphie ? Cela trépidait de l’intérieur, cela se dilatait, cela dépliait sa corolle mais avec tellement de discrétion qu’on n’en percevait que la manière de trémulation, l’esquisse première si semblable au babil du nourrisson. Cela hésitait. Cela psalmodiait depuis la bouche scellée de l’univers, cela s’impatientait. Les Premiers Hommes - ils n’étaient que des entités virtuelles, de simples hallucinations inconscientes d’elles-mêmes -, les Premières Silhouettes donc, en attente d’une âme, faisaient leurs longues cohortes au bord du monde, lèvres jointes dans l’attitude du recueillement, visages de cire comme au Musée Grévin, épaules lourdes et tombantes - on eût dit des Cro-Magnon en devenir -, orbites saillantes en forme de faucilles, sexes flasques non encore parvenus à leur bourgeonnement, piliers des jambes lourdement enfoncés dans la mixture d’argile et d’humus dont, bientôt, ils surgiraient afin que la croyance de leurs futurs coreligionnaires trouvât son point d’appui dans quelque mythologie religieuse. La foi n’était encore qu’un lourd miellat, une sombre concrétion se confondant avec l’inconscience partout répandue. Et comme les hommes n’étaient pas encore des hommes, seulement des tubercules promis à l’amour, l’art, les passions, les délires verbaux et les stances romantiques, ils ne voyaient guère au-dessus de la broussaille de leurs fronts que surmontaient d’hirsutes perruques, moitié chanvre, moitié étoupe. Autant dire que l’intelligence était réduite à la portion congrue, les sentiments aussi peu affinés que dans la soue du phacochère, l’humanité larvaire se soldant par quelques grognements. Le sourire ne les avait pas encore atteints, pas plus que la distinction et les bonnes manières. La vie végétative de l’intellect, les remugles d’une conscience encore enfouie dans les humeurs de quelque marigot n’inclinaient vers nul libre arbitre et le langage ne consistait qu’en quelques trémulations épidermiques, en longs frissons disant l’animalité encore présente. Pour les plus dégrossis d’entre eux, ils pensaient que le spectacle qui frappait leur rétine était celui du plancher de la Terre s’ouvrant sur une salle de vaste dimension, le ciel figurant le plafond que soutenaient quatre énormes colonnes où les dieux, la nuit, accrochaient les étoiles en guise de lampes. Cependant, qu’on n’aille pas s’étonner de ce prodigieux bond dans l’Histoire qui situait ces germinations limoneuses dans les mythes des populations de l’Egypte ancienne. Le temps était un tel chaos qu’il pouvait, dans le cadre d’une parenthèse relative du présent, aussi bien se projeter dans le futur que refluer vers le néant dont il provenait. Mais ici prend fin la légende. Ici commence la véritable et irréfutable histoire des hommes, cette incroyable épopée anthropologique dont nous figurons les postes avancés.

Imaginons. Nous sommes placés, pareils aux souffleurs du théâtre, dans la fosse étroite située sous le niveau de la scène et, par la meurtrière ménagée dans notre boîte, nous apercevons le grand praticable du monde sur lequel commencent à s’animer les formes imprécises, inachevées de ce qui deviendra l’humanité avec ses Brighella, ses Colombine, ses Valets et Maîtres de l’immense commedia dell’arte. Oh, pour l’instant les coulisses sont envahies d’ombre, aussi bien que les loges et les parterres des spectateurs. Se laissent seulement deviner des mouvements, des rigoles d’impatience, des désirs roulés en boule, prêts à se détendre comme le feraient des ressorts pliés sur leur spirale de métal. On est pareils à ces ombres de la caverne platonicienne, de simples et fuligineuses apparences tremblant dans l’effroi de n’être pas encore, de devenir mais de n’en rien savoir, de se confondre avec les tumultes adjacents puisque tout s’immole dans une même indistinction. Mais revenons au théâtre, mais revenons à la grande représentation mondaine qui fait ses soubresauts, ses sauts carpés, ses remuements ontologiques. Ce qu’on voit, tout au fond de la scène, comme sur un rideau impalpable, c’est ceci : une faible lueur de luciole dans un soir d’été, une à peine respiration sur la courbe du firmament. Est-ce une étoile ? Est-ce une comète brillant son dernier feu avant que de s’éteindre ? C’est si fragile, si indistinct. Cela hésite et avance à pas comptés comme pour annoncer la venue au jour d’un secret.

Nos yeux d’hommes primitifs, nous les entaillons d’un rapide trait, nous soulevons la broussaille de nos bourrelets orbitaux, nous mobilisons le peu de clarté qui vient visiter notre menhir de chair occluse. Comprendre, nous voulons comprendre depuis la mutité de notre douleur, depuis la fermeture qui nous confond avec la motte de terre, la feuille de l’arbre, la racine blanche qui voyage dans les complexités du sol. Nous dilations l’organe de notre vue, nous voulons la mydriase, l’ouverture par laquelle être au monde. Oui, voilà que cela se déplisse, que notre chair devient plus lumineuse, que notre peau se dilate comme sous l’effet d’un vent de l’esprit. Voilà que nous commençons à nous hisser au-dessus de notre chrysalide têtue. Loin, là-bas, au fond de l’espace, cette « faible lueur de luciole dans un soir d’été », c’est ce qui va porter notre conscience au-devant de nous et accomplir notre être dans la dimension humaine qui nous est promise de toute éternité. Mais écoutons qui vient.

Qui vient est cette forme si subtile qu’il n’y a guère de mots pour la dire et puis nous sommes encore si près de notre germe initial, tellement soudés à la matière et nos langues sont lourdes et notre langage si déficient que parfois il est préférable de demeurer en silence. Qui vient est cette Sublime au corps si léger qu’elle pourrait rivaliser avec le vent, le nuage, la chute de l’air sur l’illusion de l’aube. Une simple émergence du doute, une parole première qui fait son doux grésillement de flamme. Oui, de flamme car pour être il faut le feu, il faut la lumière. Dans le doux dépliement de l’atmosphère voici qu’apparaît Lucie. Son nom nous n’avons pas eu à le deviner. Il est coalescent à l’apparition même. Lucie est cette manière de fée, de personnage mythique venu d’un paysage indicible, d’une contrée impalpable. Lucie est lumière et nous, les hommes en devenir, à seulement la regarder, nous échappons à la gangue qui nous enveloppait et nous intimait l’ordre de demeurer semblables à la roche, à l’écorce, à la boule d’argile au fond du vallon ténébreux. Nous assistons, émerveillés, à notre propre métamorphose. Notre corps de chenille nous le sentons se dévêtir de ses prédicats indigents. Voilà que dans notre dos se déplient les ailes par lesquelles nous gagnerons les pays du songe, de l’imaginaire, les belles rives de l’intellection. Enfin nous serons hommes à la seule vérité d’une lumière qui dissipera l’incomplétude de la caverne, fera de notre trou de souffleur le lieu de profération et de dispersion du verbe. Car, alors, munis de ce beau viatique du lexique infini, nous n’aurons plus à le retenir dans l’aire de nos bouches étroites, nous n’aurons plus à « souffler » les mots mais à en faire des bannières étincelantes qui flotteront loin, pareils à des oiseaux libres dans le vent, ivres de lumière. Oui, vivre c’est cela : respirer le feu, fixer l’étoile, contempler la braise, débusquer la moindre étincelle dans les corridors de l’exister et la faire rayonner afin que l’ombre toujours présente, cette peur primitive dissimulée au centre du corps retourne sa peau et vienne célébrer l’hymne de la joie. Oui, la lumière rend lyrique. Oui la lumière déploie l’étendard de la passion. Comment pourrait-il en être autrement ? Imaginerions-nous, un instant seulement, la disparition des luminaires célestes ? La chute de l’étoile. La perte de Vénus dans les mailles de l’univers. La fermeture du Soleil, le seul dieu qui vaille et nous assure de vivre tout le temps de sa belle combustion. Aurions-nous la force de vivre sur la Terre visitée seulement par la nuit d’encre, le bitume recouvrant le cuir de nos visages ? Nous progresserions à tâtons, englués dans une confondante cécité. Nous serions alors identiques à des pierres d’obsidienne mourant de leur propre incurie, de l’absence de rayonnement venu du cœur de la pierre. Nous serions hors de l’être et donc remis au néant.

Nous voici sortis du labyrinthe dans lequel nous maintenait notre condition larvaire. Nous voici hommes debout, le front cerné de vives clartés. A mesure que Lucie progresse la peur s’efface, le doute le cède à la certitude, l’effroi décline pour laisser la place à un bonheur simple. Il n’y a pas de sentiment de plénitude plus accompli que de méditer face au levant, au bord d’une rivière ou bien les yeux flottant sur le dôme bleu de l’océan alors que les premières mouettes cinglent l’air de leur incision blanche, promesse de paix pour l’âme, de ressourcement pour l’esprit. Lucie-la-lumineuse qui porte à la hanche la clé qui ouvre le monde nous t’aimons comme nous aimons, la larme de cristal à la pointe de l’herbe, l’étincelle dans les yeux de l’amante, le rougeoiement de l’amour dans la chambre dont la nuit s’efface à contempler le miracle de la rencontre. Oui Lucie nous t’aimons. Demeure. Nous demeurerons avec toi !

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 09:51
Toscanita : le paysage en beauté.

Œuvre : Elsa Gurrieri

Huile sur toile - 2014

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  « Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! » Les paroles de la mère ricochaient longuement dans le mystère du jour naissant puis mouraient tout contre la blancheur des murs de chaux. Toscanita, encore prise de sommeil, s’étirait comme le font les lézards au sortir de leur gîte de sable, leur goitre se gonflant comme une outre minuscule. C’était si réconfortant, là dans le plissement gris des draps, de songer longuement à ceux qui étaient sur le point d’être et dormaient encore dans le silence des herbes. Car Toscanita avait un pouvoir, mais elle seule le savait, sa mère aussi, ainsi que les animaux qui vivaient alentour et les courbes douces du paysage. Toscanita pensait « eau » et une douce pluie fusait de ses doigts avec ses épingles de cristal. Elle pensait « terre » et les collines de dressaient contre le ciel avec leur lente et lourde inclinaison. C’était très tôt encore et tout était dans la réserve de la parole, avant que l’événement ne survienne. Comme une mutité qui n’en finissait pas, une langueur qui voulait durer, une jouissance se retenir au creux de l’invisible. Tout là-haut le ciel était une mer emplie d’outre-bleu avec des taies de nuages couleur de soufre. On y voyait d’infinies fantasmagories : un serpent à l’œil ovale avec sa langue dardée vers le passé ; un genre de monstre avec un nez pareil à une presqu’île, une bouche semblable à une baie, un œil comme une goutte de nuit, des oreilles pointues s’étirant vers quelque incompréhensible futur. On y voyait un lion avec sa crinière mousseuse, sa queue relevée en chignon, ses pattes et ses griffes. Enfin, on y voyait toute une théorie de destinées diverses, aussi bizarres les unes que les autres. Mais voir cela tenait du prodige car rien ne durait vraiment que le jour, bientôt, noierait dans une indistincte marée. Alors il fallait aiguiser ses pupilles, en faire des pointes de diamant et inciser le réel avec la force de sa volonté, faire rendre raison à tout ce qui se dissimulait mais n’attendait que de surgir.

  Toscanita fixait cette terre où s’enracinait sa vie et, soudain, tout se déployait jusqu’à l’infini du songe. Tout parlait, tout faisait sens avec générosité, merveilleuse corne d’abondance dont l’inépuisable était la loi. Le triangle des collines montait à l’assaut du ciel avec l’assurance des choses exactes. Le chemin, encore si peu visible, simple cendre parmi des feux éteints, faisait sa lente progression, son simple chuintement comme pour dire l’imminence du paraître, le poème qui se lèverait et coulerait avant longtemps jusqu’aux yeux distraits des hommes. Puis il y avait les arbres, les majestueux et étonnants cyprès, ces ombres portées des morts sur l’aire à peine émergée de la nuit. C’étaient des flammes noires venues proférer l’immémoriale tragédie, instiller le doute au cœur des humains, tracer sur le sol de misère les traces ineffaçables du malheur, les stigmates de la condition humaine. Il y avait beaucoup de douleur à regarder cela, à s’immoler, en quelque sorte dans l’image funéraire, plombée, aux teintes sourdes pareilles à celles d’un antique vitrail dans la touffeur d’une crypte. Mais, depuis son jeune âge, l’adolescente - cette métamorphose en acte -, savait combien la joie, la pure joie avait partie liée au drame : comme son revers intime, sa peau sous jacente, sa texture inamovible. Pas de blanc sans noir. Pas de rire sans pleurs. Pas de vie sans mort. Cela elle le savait grâce à une connaissance intime, sans paroles, une simple levée de picots sur son épiderme de pêche, une irisation mouillée de ses papilles, une turgescence de la chair dans les replis de sa volupté naissante. Être là, sur ce coin de sublime Toscane, sous le ciel immense, sur les collines infinies à la souple ondulation, tout près des perspectives régulières des cyprès-chandelles, avec les lignes d’arbres fécondées par les taches mouvantes de la lumière, être là et avoir treize ans, c’était faire offrande de son corps à cela qui survenait dans la radiance du pur bonheur. C’était vivre dans l’immédiateté de sa parution sur terre et se confier à la touffe d’herbe, à la fuite du scarabée, à la stridulation de la cigale dans le chant de midi.

  De Toscanita au paysage qui l’accueillait, il n’y avait nulle distance, nulle épaisseur qui eût pu créer du mystère, infuser de l’étonnement, susciter d’interrogation inopportune. Tout allait de soi, identiquement au fin brouillard qui flotte au-dessus des lagunes sans se questionner sur le sens de sa présence au monde. Une disposition de la nature à être dans la simplicité. Toscanita était cette jeune fille, loin de l’enfance, pas encore tout à fait femme mais sur la pente douce qui y conduisait avec ses attraits, ses mystifications, parfois ses inquiétudes, ses espoirs sans fin, ses désirs inscrits dans le labyrinthe complexe de l’âme. Grâce tutoyant le péché ou bien, dans la candeur de cet âge, ce qui eût pu en tenir lieu mais qui, en réalité, n’était qu’aimable songerie. Comme on vole, à la vitrine du marchand, le poisseux berlingot dont on éblouira sa langue curieuse. On aura une assez bonne idée de qui était Toscanita si l’on se représente, mentalement, une image en voie de constitution tenant à la fois de la Lolita de Nabokov, des « Jeunes filles en fleur » de David Hamilton avec une touche d’effronterie que révèlent les modèles oniriques de Balthus. Un âge entre deux âges, l’imaginaire tenant la bride et, parfois, entre des allures de trot, de furieux galops comme si la vie, prenant le mors aux dents menaçait de s’échapper pour ne plus paraître. Mais, si le feu couvait sous la cendre, c’était surtout cette dernière, la cendre qui demeurait visible et donnait au couple Toscanita-Toscane ce sentiment de plénitude et de ravissement immédiat. La volupté, le désir étaient en sous-sol qui, plus tard, feraient leurs lames de fond et, sans doute, bouleverseraient les notes apaisées de la symphonie.

  Mais suivons Toscanita dans ses pérégrinations matinales, au fil des saisons et des couleurs, au rythme de ses inclinations à paraître dans le naturel et l’évidence même. Comme une longue dérive un peu ivre de soi. La mousse de ses cheveux, dans le soleil naissant, c’est la couleur même des chaumes des « crete senesi », ces collines siennoises qui tutoient le ciel avec la douceur de l’écume. Le diaphane de son front, c’est la lumière tamisée de la brume avec sa fuite dans les lointains, quelque part, là-bas, du côté de la mer. L’ovale de son visage, c’est ce chemin de cyprès qui ondule dans la pente des blés, montant vers le village où demeurent les maisons de pierre, serrées en grappes compactes. Sa poitrine menue - deux grains de raisin-muscat translucides -, c’est cette comptine que l’on voit faire ses taches pommelées dans le ciel d’été alors que, bientôt, l’orage fondra avec ses larmes de résine. L’aire ombreuse de son ventre, c’est cette plaine qui court à l’infini sous la caresse du vent avec la toison de ses moutons blancs perdue dans les confluences de l’air. Son ombilic pareil à un grain de café, c’est cette mince rature du sol, cette faille d’argile ronde qui habite le creux d’une vallée, semblant y dormir pour l’éternité. La coupe claire de ses hanches, c’est le peuple des arums dans le frais d’une fontaine, leurs calices rassemblés dans la fraîcheur annonciatrice de la nuit. L’amande fragile de son sexe, c’est un à peine visible gonflement, c’est le « Citron du Paradis », ce fruit défendu qui brille dans le vert profond des arbres aux lourds effluves. La dentelle aérienne de son mont de Vénus, le vol léger de l’écaille marbrée, le soir, lorsque l’air fraîchit avant la nuit. Ses jambes fuselées, l’eau brillante de l’Arno, au loin, sous les arcades du Ponte Vecchio, tout près des façades aux teintes de pain brûlé. Ses pieds menus, les trésors que l’on trouve à Florence au Musée des Offices, « La naissance de Vénus » de Botticelli, par exemple avec cette innocence des premiers matins du monde.

  C’est cela que porte en elle Toscanita, c’est pour cette raison que sa mère lui a donné ce sobriquet si étrange qui résonne à la manière de l’inscription d’une petite Toscane à l’intérieur de la réelle, la grande, celle qui enchante à la mesure de sa magnétique beauté. Tout part de la Toscane, tout y retourne comme pour dire cela qui est précieux, cette nature intacte ; cette courbe immense de l’horizon ; ces architectures de cyprès qui ponctuent l’espace ; les accumulations de pierres posées sur les tumulus comme des témoins du temps, ces maisons si intimement liées à leur sol natif qu’elles s’y fondent dans un rare bonheur ; l’arcature ouverte du ciel, sa démesure sous les trois soleils de l’aube, du zénith, du crépuscule quand vient l’ombre bleue ; la mer des champs semés d’épis blonds ; la lumière si belle, si claire qu’on la croirait irréelle, immatérielle, ses grains comme un brouillard naissant de sa propre absence ; les villes aussi et leurs logis sombres, leurs palais, leurs œuvres de la Renaissance éclairant de leur somptueuse luminosité les esprits ouverts, les chercheurs de connaissance, les navigateurs au long cours. C’est cela la Toscane : une sublime illumination avant que la nuit n’ensevelisse tout dans une même torpeur, dans une identique confusion et alors les mains des existants brassent l’ombre comme des ailes de chauve-souris et l’effroi est grand qui habite le vide, serre les poitrines, altère les coeurs solitaires.

  « Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! »

  Longtemps les paroles de la mère résonnaient entre les murs blancs alors que les hommes, dans l’espace alentour, dormaient, leurs poings serrés sur des rêves d’étoupe et que la lumière commençait à défroisser ses membranes grises. La beauté allait venir qui ferait les yeux brillants et les langues déliées. Il n’y avait plus qu’à attendre.

Toscanita : le paysage en beauté.
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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 07:48
D’Elle qui ouvrait un Monde.

« Variation autour de
Miranda
».
Œuvre : André Maynet.

 

Qǐyuán, que parfois l’on désignait de son idéogramme chinois 起源, était une fille si proche d’une possible origine qu’elle se confondait aussi bien avec le bruit du vent, la fuite d’herbe de la steppe mongole, la couleur de l’ennui lorsque le temps de novembre se dissout dans un imperceptible brouillard. Elle était si inapparente que nul ne savait si elle existait vraiment et, à dire vrai, nul ne s’en souciait si ce n’est les poètes, les saltimbanques et les jongleurs de bulles. C’est ainsi, dans notre siècle attentif aux formes du négoce et aux facettes qui brillent, cette pure apparition semblait marcher, tel un huîtrier-pie, sur la glace de quelque lagune sans même que son image en offusquât le délicat épiderme. Ceci n’empêchait pas les hommes de vivre leur vie et les femmes de mener leur existence avec l’insouciance qui sied à ceux, celles dont l’équanimité d’âme est leur prédicat le plus visible. Car l’on peut être disposés à la vertu, incliner à la connaissance, combler l’outre de son savoir des délicatesses de l’art sans pour autant faire porter son attention sur tout ce qui se manifeste dans l’inapparent et l’éphémère. Souvent l’on côtoie la fourmi porteuse de brindilles, la luciole dans le foin d’été alors même que l’on ne s’accorde à contempler que le théâtre mondain sur lequel l’on perçoit multitude colorée, souples entrechats, figures chorégraphiques pour la simple raison que leur spectacle est une constante fascination, un gouffre auquel remettre le luxe de sa vision.

Qǐyuán , y compris pour un observateur inquiet, - autrement dit un de ces métaphysiciens à l’étrange silhouette - était aussi mystérieuse et inaccessible que peut l’être pour nous, occidentaux rationalistes baignés du principe des Lumières, ces genres d’hiéroglyphes chinois 起源 que l’on considère à la manière d’une simple image, oubliant en ceci la pluralité du sens qui y est contenue, en même temps que les symboles qui y vivent leur vie latente mais non moins riche de légendes et d’histoires entrelacées avec la singularité d’une civilisation ancienne. Cependant, ne pas connaître les parures incas qui sont « la sueur des Dieux», ignorer les masques funéraires mayas en mosaïque de jade ne porte pas à conséquence et l’horizon s’ouvre aussi bien aux curieux de choses rares qu’à ceux qui passent leur temps à longer les coursives des villes, à en saisir les vitrines gorgées, parfois, d’inatteignables biens.

Ce que faisait Qǐyuán, la plupart du temps, c’était de longer les lisières des villes, mais bien en retrait, de préférence dans les marges comprises entre les quartiers commerciaux et les zones portuaires, dans cette manière de no man’s land que ne visitaient guère que de rares oiseaux de passage, parfois des chiens en maraude, le plus souvent des lucanes cerfs-volants à la carapace luisante, corne au vent, à la recherche d’une improbable compagne. Autrement dit, les lieux de 起源 étaient, toujours, des sortes d’endroits mythiques, des couloirs de remise de peine, des zones improbables où rien ne poussait qu’un vent acide, ne croissaient que les étoiles des chardons, les grappes mauves des buddleias et les fines corolles des renouées. Souvent, au loin, l’architecture décharnée d’une friche industrielle, des croisements de poutres de métal sur la toile grise du ciel. Voilà, rien d’autre que cette désolation. Rien d’autre que cette perdition qui n’avait d’égale que l’entêtement des rameaux de lierre à coloniser leur hôte.

Sans doute s’étonnera-t-on qu’une Fille si gracieuse, au corps si fluet - la candeur d’un cristal -, s’ingéniât à fréquenter d’aussi austères contrées. Mais c’était mal la connaître, elle l’obstinée qui voulait faire de la laideur une beauté, métamorphoser l’indigent et le triste, en faire des tremplins pour la joie. Voici ce qui se passait : >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

C’est un matin de claire lumière parmi les brumes venues de la mer. La ville est loin qui s’éveille à peine. Il n’y a pas un bruit, pas la moindre rumeur qui indiqueraient la présence humaine ou bien la persistance discrète, au milieu d’une touffe d’herbe, d’un insecte à la tunique dorée. Tout est si illisible dans le jour qui vient. Tout incline au repos, comme si le monde, après sa traversée nocturne, s’apprêtait à renaître. C’est comme d’être seule au monde et d’en savoir le baume éternel. Plus rien qui assombrit. Plus rien qui contraint. Autour de soi l’univers est une immense conque blanche, un vaste calice pareil au reposoir d’un lotus. Tout est caresse. Tout est vacant, plié dans l’orbe d’un secret. Tant est si bien que, d’un moment à l’autre, peut surgir l’inattendu, le disponible, le toujours en voie d’éclosion. Mais on sent bien qu’il n’y a aucune menace, aucun danger, que la plénitude est à portée de main, à toucher de corps, là au creux de l’intime, genre de graine en attente de lever. Cela va arriver. Cela va venir. C’est un grésillement, un fourmillement et les doigts s’irisent de mille étoiles et la peau s’éclaire de l’intérieur sous la poussée d’un étrange photophore. Cela gonfle, cela se distend, cela fait lever la grand voile du corps, cela arque le bassin, cela décuple les hanches, cela chante depuis l’intérieur de la chair à la manière d’un désir venu de loin, outre emplie de miel, jarre profuse où bouillonne la lave incandescente de l’impatience. On veut savoir. On veut emplir la fente de ses oreilles du trille du clavecin. On veut ourler ses lèvres de l’ambroisie du poème. On veut faire de son épiderme la pellicule sur laquelle ricochera le tumulte du langage, où s’imprimeront les merveilleux phosphènes des dialectes, des sabirs, des mots précieux comme des gemmes. Car c’est raffiné le langage, ça fait son bruit de source, ses ricochets d’amour, ses incantations pareilles aux prières bleues dans l’aube du désert. Ça irradie jusqu’au centre de la vasque humaine, cela élève ses milliers de stalagmites, cela suspend, tels des glaives d’acier, les stalactites claires dans le silence de la grotte. Cela fait ses théories de bandelettes, ses mailles si souples qu’entre nous et lui, le langage, il n’y a pas la place pour l’épaisseur de la feuille. Puisque nous sommes langage. C’est cela, cette fusion intense qu’éprouve 起源 dans l’essence même de son être. Elle n’est plus à elle ni au monde. Elle est un simple lieu de passage de l’un à l’autre. Une infime vibration. Assise sur le sol, ce sol si blanc qu’on le croirait de neige, entièrement dévêtue, jambes sagement repliées dans l’attitude de quelqu’un qui contemple ou médite, l’ovale de son visage pareil à un masque de carnaval, anonyme, impénétrable. C’est fait de cela, une origine, la libre disposition à être dans le neutre, l’à peine esquissé, le soustrait à l’emprise du prédicat. Cela se retient, cela suspend son souffle, cela replie sa langue dans la cellule de la bouche afin que ce qui, bientôt, va surgir, le fasse dans la pureté même, la réserve, le recueil nécessaire à tout ce qui s’ouvre en monde et porte avec lui l’ensemble des significations. Alors, sur le miroir qu’accueille le sol, les bras largement dépliés comme pour une offrande, Qǐyuán fait se lever la beauté qu’elle portait en elle qui, depuis toujours, devait apparaître. Or la beauté c’est ceci : du rien, du silence, de l’illisible, voici que se lève le langage, voici que les mots se tissent sous la forme d’un livre, que des pages s’animent et tournent comme sous l’effet d’une brise légère venue d’on ne sait où, peut-être d’un esprit, peut-être d’une âme, voici que naît une fable, que se révèle une légende. Les pages s’ourlent, se meuvent sous l’effet d’un irrépressible flux. Voici qu’apparaissent des mats, des voiles qui cinglent vers le large, voici que nous embarquons à bord, voici que l’imaginaire déplie ses ailes, l’invention ses galeries aux mille facettes, l’évasion ses myriades d’images colorées.

Plus rien ne nous arrêtera sur l’eau au grand cours. Plus rien ne nous retiendra vers cet unique voyage que, toujours, nous faisons vers nous alors que nous pensions naviguer dans des eaux hauturières, découvrir de nouveaux pays. Nous supposions toujours être des Amerigo Vespucci, des Christophe Colomb, des Vasco de Gama. Mais nous ne cinglions jamais qu’en direction de notre propre territoire, de notre continent intime. C’est cela qu’en termes aussi élégants que discrets nous dit André Maynet, nous offrant cette belle œuvre allégorique car Qǐyuán est cette énigmatique figure dont la mission est de nous porter au-devant d’elle de façon à mieux cerner l’être que nous sommes. Notre effigie est à proprement parler ce visible que nous percevons comme notre réalité la plus palpable pour aller vers l’invisible qui nous accomplit et nous remet à nous afin que nous prenions acte de notre totalité. De notre liberté. Nous sommes toujours en chemin de ceci qui nous parle vers ceci qui demeure muet. Tout comme Qǐyuán illustrant cette métaphore, qui la fait transiter de son nom préhensible à cet autre non-préhensible qui nous fascine parce qu’il est pur mystère : 起源.Il n’y a rien d’autre à dire. Seulement regarder comme le Soleil regarde la Terre.

 
 
 
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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 07:26
Les couleurs de la mémoire.

Œuvre : Barbara Kroll.

Esquisse - Acrylique sur carton 100 X 70.

On m’avait dit le ciel blanc, la lumière partout étincelant, les feuilles aiguës des palmiers, l’éclatement floral des lauriers-roses, les façades couleur de craie et nul espace où trouver du repos. On m’avait dit la dette à acquitter à cette belle Andalousie, comme s’il se fût agi de noces tragiques dont, jamais, on ne reviendrait. On m’avait dit la présence sous le soleil, dans les rues gorgées d’ombres ; le soir, le jerez ambré dans des verres étroits ; la danse lente des ailes des ventilateurs dans les cafés de tapas et le non-retour. Jamais on ne revenait d’Andalousie. On demeurait dans le lacis des ruelles, longtemps on rôdait sur le paséo, au milieu des mailles serrées des odeurs et des dalles rouges et blanches des pavés. Longtemps on errait devant les façades hantées de hautes grilles, alors que l’eau de la Sierra Nevada coulait dans les acequias de pierre, sous le vert de la végétation. Souvent on longeait les murs crénelés de l’Alcazaba, au-dessus du quartier gitan et le regard se perdait, au loin, là-bas, du côté des grands bateaux échoués dans le port, pareils à des falaises percées des trous des troglodytes. Il y avait comme une impossibilité à s’extraire de soi, à remonter à la surface de la conscience, à faire la planche et regarder le monde avec les yeux de l’innocence. Il y avait trop de douleur à quitter les profondeurs marines, là tout contre le bleu de la mer, si près des agates brunes, dans le brouillard solaire, sur la natte des herbes qui couraient au ras du sable, sur les plages d’Aguadulce, de Callente, de Marisol. C’était comme une aimantation, un genre de vibration qui s’installait au creux des reins et y demeurait avec la force naturelle d’un séisme. C’était la phosphorescence d’une image très ancienne juste en arrière des yeux, comme si un invisible moucharabieh en eût dressé la trame subtile et tout se révélait sous la figure d’un inatteignable. Un désir, là, au bout des doigts, des dattes très précieuses, le gonflement d’un sein translucide avec ses gouttes de miel, la rosée d’un pubis sous les diamants d’une forêt pluviale. Andalousie était là, immense mystère creusé jusqu’en ses plus étonnants arcanes, labyrinthe complexe aux mille trajets inaperçus, nécropole souterraine allumant ses milliers de lueurs ossuaires. Fascination qui n’avait pas de nom, à la manière d’une antique déesse, peut-être une reine noire de Nubie enfouie dans le souvenir des dunes du désert.

Il est très tôt le matin, dans les nappes de brume bleue. La voiture avance, glisse, se fraie un sillage parmi les pliures de l’air. Il fait si doux et l’existence est si réelle, si aisément préhensible. Il suffit de laisser sa main passer par la vitre ouverte et on sent l’écume des jours glisser entre les doigts. L’évidence de juillet est là, posée comme le papillon sur la poussière jaune du pollen. A l’intérieur du ventre, derrière le bouton de l’ombilic, c’est le déroulement léger d’une mousse, la tension d’une spirale attendant que tout se déplie dans le bonheur immédiat de vivre. Plus tard seront les échardes de chaleur, la sueur profuse, les yeux rougis par les premiers assauts de la fièvre estivale. Après Valencia, l’hispanité est là avec ses contrastes violents, le bleu intense des eaux, le si beau langage, chantant, modulé, comme l’empreinte des hommes sur la terre aride, exigeante, serrée dans sa gangue de poussière. Bientôt l’Hôtel Miramar à Denia avec son atrium de faux marbre, ses chambres blanchies à la chaux, ses antiques robinets fuyant continuellement, les traces de rouille sur la faïence. Etonnante Espagne où la façade le dispute au dénuement des arrière-cours, aux alignements hasardeux des briques gauchies, aux déchets qui jonchent le sol de leur géométrie étique. Sur les falaises, de l’autre côté de la baie, les moulins aux ailes déployées, les villas accrochées au calcaire, pareilles à des griffes de sorcières. Fenêtres ouvertes sur la nuit, avec le grondement continu de l’existence ibérique, le battement des tortillas dans des écuelles de fer, les notes claires des guitares sous le chant des étoiles. Le lendemain, la suite du voyage est une prouesse météorologique : jamais il n’aura fait aussi chaud sur l’ensemble de la péninsule. L’arrivée à Almeria, loin d’être une délivrance, est le point d’orgue d’un voyage épuisant. Le petit appartement loué au centre ville est une étuve. Le thermomètre géant de la pharmacie, en face, n’arrête pas de monter, comme si la colonne de mercure était soudain devenue folle.

De ce séjour maintenant si lointain que reste-t-il sinon un fin brouillard déposé sur l’écran de la mémoire ? Que reste-t-il qui demeure encore lisible, interprétable ? Cette nuit, dans les lueurs grises de l’insomnie, c’est votre image qui a soudain surgi avec la vive insistance d’une braise. Un genre de feu s’alimentant à sa propre source, une inépuisable énergie rayonnant de son inaltérable puissance. Sur ma natte désertée de sommeil, impossible de vous déloger, urticante vibration faisant mon siège jusqu’à une manière d’ivresse. Mais d’où surgissiez-vous ainsi avec cet incroyable coefficient de réalité qui atteignait jusqu’à la bogue de mon sexe ? Une flamme dont le jour ne put me délivrer. Une giration dans le plein du cortex avec des giclures de blanche myéline. Mais d’où cette obsession tirait-elle sa source ? Vous avais-je au moins connue, rencontrée, sinon aimée ? La passion, parfois, est une telle démesure qu’elle éteint ce qu’elle a allumé, ne laissant plus que des cendres froides et l’objet du désir se meurt dans les plis d’une histoire sans nom. Pourquoi donc, apercevant votre image, se dessinait, en filigrane, ce voyage perdu dans le lointain du songe ? Il devait y avoir nécessairement, une raison. Que m’eût servi à poser un nom - Carmen ; Dolorès ; Maria, - ces effigies anecdotiques sur un visage sans corps, sur une aventure sans fondement ? Car, à la réflexion, jamais nos chemins ne s’étaient croisés, jamais nos mains ne s’étaient jointes, nos corps retrouvés dans le geste de l’amour. Alors, quoique dépité, il me fallait en convenir, vous étiez cette fière Espagne, cette belle province d’Andalousie que jamais personne n’atteindrait en son fond. L’absolu, toujours se dérobe devant nos pas, tout comme le chemin s’allonge indéfiniment devant la marche du pèlerin.

Oui, dans ma longue dérive nocturne, vous m’êtes apparue sous le sceau de multiples figures dont mon imaginaire s’emparait avec ardeur afin qu’une possible vérité pût en surgir, plutôt que cette perte dans laquelle vous me laissiez. Perte de vous. Perte de moi. Il devenait urgent que je vous vêtisse des atours de la signification. Ne pas les atteindre eût été le pur synonyme d’une folie. Alors voilà, la nuit aidant, celle que vous êtes devenue, sans doute à votre corps défendant. Mais jamais l’on n’est maître du jeu dans une sublime autarcie, toujours l’on appartient aux autres, toujours votre corps se laisse envahir par le regard envieux, possessif, qui vous interroge en même temps qu’il vous aliène.

Les couleurs de la mémoire.

Derrière vous, pareille à la sombre muleta, est le rouge, la nappe de sang qui dessine la longue tragédie ibérique. Il n’y a pas d’Espagne sans taureau, il n’y a pas d’Andalousie sans arènes, sans les cris des aficionados tassés dans les gradins, sans le vin noir qui coule dans les veines du peuple des Maures. C’est inscrit au plus profond de l’âme, cela fait ses faisceaux d’étincelles, ses confluences de flammes dans la conscience de ceux, celles, qui sont soudés à leur terre par toute la force de leurs racines. Ou bien ce rouge est-il le vivant étendard de la robe pourpre du flamenco, celle que porte avec tant d’élégance et de noblesse Belén Maya ? Est-ce l’empreinte de cette flamme nomade qui court parmi le peuple des égarés et fait vibrer la corde de leur âme, claquer sèchement les paumes de leurs mains, percuter violemment le sol de leurs talons de cuir ? Est-ce cela ?

Et le noir dont j’ai dit la mesure taurine, celui qui habite les plis de votre chevelure d’ébène, coule le long de votre vêture, se termine en une flaque indistincte sur le sol, n’est-il pas, seulement, la vibrante allégorie du désarroi infini de ces gitanes, - certains les disent effrontées -, enfant porté sur le bras comme une joie en même temps qu’un fardeau, de ces femmes donc à qui l’on fait l’aumône afin qu’un chemin puisse être poursuivi ? Et ce gris de votre visage, de vos épaules, n’est-il pas le même que celui qui habite, un jour de féria, ce vieil homme désemparé, béret noir sur la tête, hébétude plantée dans le corps à la manière d’une écharde, veste élimée, chemise froissée, alors que, derrière lui, la musique rutile, les rires fusent, la corrida se prépare avec son rythme de sexe et de sang, de piété et de barbarie, de désir et de mort ? Est-ce cela, le gris, toute cette immense mélancolie qui glisse depuis le ciel et enferme, dans la densité de sa glu, des individus pris dans un confondant bloc de résine ? « GUERRA A LA TRISTESSA », l’enseigne bariolée qui clame sa joie au fronton de la baraque de fête foraine et l’homme perdu est au milieu de la foule sans savoir qui il est, quel est le sens de son destin. Andalousie qui fait des couleurs la plus haute joie, mais aussi le plus sombre projet d’exister, comme si la partie ombreuse de l’arène signait l’irrémédiable finitude, alors que la partie immergée dans le jour décroît lentement, sombrant bientôt dans les tentures d’une nuit illisible. Et le blanc, cette couleur si neutre qu’elle semblerait dire le silence, énoncer l’absolu, tracer les limites infranchissables de la virginité, ce blanc pris d’une ombre légère, cette écume sensible de vos jambes longues, n’est-elle pas l’écho, dans l’hôtel que cerne la clarté assourdie, de la chemise du toréador en prière, de celui qui, habillé de son habit de lumière, va bientôt entrer dans le cercle infiniment étroit de la danse de la parution et du deuil ? Tous ces symboles existent-ils à l’état de nature ou bien est-ce l’égarement d’un imaginaire fougueux qui en trace les improbables contours ?

Le blanc, je le vois aussi sur les tours d’argile qui dominent Almeria, depuis son château, cet Alcazaba à la lointaine histoire. Ici la vue est belle qui rassemble en quelques notes fondamentales les harmoniques de toute l’Andalousie. Toutes les couleurs s’y mêlent dans une manière de joie indescriptible comme pour dire la confluence ancienne des hommes, le damier des civilisations multiples, la rencontre des cultures. Au loin la mer avec sa nappe d’indigo immense sur laquelle ricoche la lumière, les rochers érodés, couleur de terre brune, usés par les meutes du vent. Les immeubles blancs avec leurs toits en terrasse. Le matin, déjà, sous les premiers assauts de la chaleur, il est impossible d’y demeurer longtemps. Les ruelles commerçantes et leurs couleurs vives, leurs enseignes peintes de teintes crues. Puis, plus près, le quartier gitan, les cubes serrés de ses maisons basses, les trottoirs de ciment sur lesquels, le soir, lorsque la chaleur est tombée, on s’installe pour deviser, boire des rafraîchissements. Et, non loin, les cafés de tapas avec leurs odeurs entêtantes de poulpes frits, ses assiettes chargées d’aceitunas, ses tranches de chorizo, de jamón serrano, ses gambas à la plancha, la fumée des cigarillos, le bruit, le sol jonché de serviettes maculées.

Et, vous observant du plus loin de mon rêve éveillé, il me faudrait encore dire Ronda, cette somptueuse ville blanche perchée sur son éperon de pierre, au-dessus du rio Guadalevin. Dire aussi Cordoue et sa mosquée aux 856 colonnes de granit rouge, de jaspe, de brèche verte, de marbre bleu de Constantinople et de Carthage. Dire l’Alhambra de Grenade, la couleur de sang de ses murs de pisé. Dire l’eau et les fontaines, les massifs de verdure, le labyrinthe des charmilles des Jardins de l’Alcazar. Dire l’indicible car le réel est cet insaisissable dont, toujours nous croyons nous approcher alors qu’il s’écoule entre la résille obstinée de nos doigts sans que nous puissions rien faire pour l’y retenir. Alors ne nous reste plus que la ressource de l’imaginaire, la quadrature ouverte de l’espace du songe, nos pinceaux pour poser sur la toile les traces des émotions, la plume pour encrer les arabesques d’une écriture qui disparaît à mesure qu’elle imprime ses pattes de mouche sur la surface têtue du parchemin ?

Il est très tôt le matin, sur le chemin du retour. Almeria n’est déjà plus qu’un mirage qui se perd dans la brume solaire et les palmiers d’Aguadulce font nager leurs lances vertes quelque part, dans l’air incertain. Le temps est moins chaud qu’à l’aller et le voyage plus agréable. Arrivé à la hauteur de Santa Pola, j’oblique sur la gauche, longe les salines, contemple les taches à peine esquissées des flamants qui semblent flotter au-dessus de l’eau. Puis Elche, son incroyable oasis. Longtemps je déambule au milieu de son océan vert étoilé, de ses bassins d’eau que fouettent des milliers de jets ruisselants, de l’eau verte de sa rivière se frayant un mince canal entre les troncs boueux et filandreux de palmiers séculaires.

Ici, maintenant, le soir tombe et la nuit sera bientôt là avec sa teinte d’encre, sa densité irréductible à la seule volonté que je pourrai opposer à sa survenue. Je le sais, il y aura d’abord comme un ralentissement du temps, une contraction de l’espace et, soudain, tout basculera dans une manière d’incompréhension comme s’il fallait attendre le jour afin qu’une légitimation survînt de cet étrange voyage sans horizon. Entre quatre murs cernés d’ombre et sans possibilité aucune d’y échapper. Là, dans la cellule close, à l’intérieur du cocon de silence, Andalousie, espace de mes rêves, votre effraction sera un pur bonheur. Le voile des chimères se déchirera pour laisser apparaître ce vertige dont, vous seule, du fond de votre mystère, savez saisir les hommes. Il y a toujours, au fin fond de la mémoire, un espace pour les couleurs. Puissent-elles venir et chanter jusqu’au jour !

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 07:50
Soledad.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

LA SOLITUDE - 40 X 30 CM - 2011.

« Soledad, Soledad », on ne savait d’où venait cette douce modulation, cette trille blanche montant de l’encre de la nuit. Cela flottait infiniment, cela faisait sa trémulation de cigale, cela s’irisait jusqu’aux confins de la terre. « Soledad », comme l’on aurait dit « ciel », « nuage », « pluie d’étoiles » et tout voguait dans l’incertitude, et tout demeurait hors de soi dans une image non préhensible, comme si une possible parution, venant de quelque lointain cosmos, se fût réfugiée dans la toile souple du songe. Sur Terre, les hommes dormaient dans leurs termitières blanches, leurs membres gourds pris dans la glu du non-paraître. Long serait le temps, encore, avant que la conscience ne fasse ses scintillements, ses feux de comète. Les voitures étaient garées près des trottoirs de ciment, leurs feux éteints, pareils à des yeux d’insectes cavernicoles. Les arbres glissaient dans la touffeur de leurs racines. Les herbes tapissaient de leurs rhizomes épais les meutes de sable et de poussière. C’était une longue et arbustive hébétude qui avait envahi le vivant et nul n’existait plus qu’à la manière d’une dérive infinie, étrange « Radeau de la Méduse » flottant entre deux eaux. Sur la plaque sombre de la mer, la brume flottait et l’invisible faisait sa présence cotonneuse alors que les murs verticaux, les dalles rouges des toits se fondaient dans un poème sans nom. Les barques bleues et blanches, les filets de pêche et leurs résilles étroites, l’arrondi des galets, tout cela se donnait à voir identiquement aux nervures des feuilles se découpant sur l’horizon crépusculaire.

« Soledad, Soledad », la petite musique d’aube s’insinuait lentement parmi le peuple des éveillés. Sur la corne levée de l’orycte à la tunique couleur de brique. Le long des larves annelées des hannetons. Sur les brindilles noires des fourmis. Dans les ramures rouillées des chênes-lièges. Dans les labyrinthes tortueux des vieux oliviers. An plein des capsules coniques des eucalyptus. « Soledad, Soledad », comme pour dire au monde la beauté unique de l’exister, le rayonnement de toutes choses dans l’orbe ouvert des vérités. C’était comme une incantation descendant du haut de la garrigue, une rigueur empreinte de vent, une évidence sous le rayonnement solaire qui, bientôt, ferait sa tache grise sur le port, sur la crête ourlée des vagues. « Soledad » était la voix d’un arbre antique qui lançait dans l’éther un genre de supplique à destination des hommes, d’abord, des plantes, des animaux ensuite. Mais surtout à l’intention de celle, élue parmi le peuple des errants sur Terre, qui portait ce beau nom de « Soledad », comme une braise vive fixée sur la falaise du front, un ardent tilak venu dire l’urgence de connaître et de demeurer là, en face de la mer, au-dessus du miroir sombre des lacs, près des hommes à la marche courbe.

Soledad était une jeune fille indéfinie, sans doute aux confins de l’âge nubile, confiée à la grâce de son corps de liane, à la souplesse de ses mouvements, au rythme naturel qui l’adoubait, avec une manière d’évidence heureuse, avec tout ce qui l’entourait, aussi bien le voile de brume, le vol de la mouette, la frondaison verte des pins. Ses yeux étaient le reflet de l’espace, ses joues couleur d’olive le parchemin sur lequel ricochait le temps. Elle glissait dans l’existence avec la grâce du nuage poussé par les lames d’air et personne ne se doutait de sa présence alors qu’elle était partout, aussi bien dans la conscience distraite de ceux, celles, qui dérivaient sans même s’apercevoir que les heures s’écoulaient avec leur bruit de bourdon.

La nuit est encore liée aux collines, attachée aux anses marines, aux lignes bleues des rochers troués de bulles. Le jour est en réserve, loin au-delà du fil de l’horizon, comme un gonflement qui attendrait de paraître, de se libérer de sa gangue d’eau et de pierre. Soledad s’est levée dans le silence des corps et rien ne dérive qu’un long sommeil traversé du rythme lent des étoiles. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Le repas frugal d’une pomme acide. Une robe souple, des sandales claires et la marche légère comme celle des gazelles sur le sol de sable. Bientôt, après les derniers cubes blancs des maisons, le chemin de calcaire qui sinue parmi les brindilles claires des genévriers cades, les touffes hirsutes des buis, les hampes grises des asphodèles. Le silence est visible, genre de menhir dressé dans la gemme dense de l’air. Les cigales aux ailes translucides, les couleuvres aux écailles d’acier, les scorpions à la queue en faucille sont au secret et les abeilles dorment dans leurs cellules, parmi les rayons jaunes du miel. Soledad sent en elle, dans le mystère de son jeune corps, le long trajet de la garrigue, les effluves épicés du romarin, les étoilements d’odeurs du serpolet, la rudesse du sol, son empreinte blanche pareille aux dessins complexes des fossiles. Elle fait halte sur le sentier - c’est un rituel inscrit en elle de toute éternité -, là où les falaises dressent leurs hauts murs entaillés de la population clairsemée des chênes verts ; elle entre dans la gorge étroite qui sinue parmi les blocs de rochers, sous la lèvre du sol d’argile brune ; elle retourne à la communion originelle de ses lointains ancêtres avec la grotte, l’abri, le refuge. Elle demeure là, de longs moments, entourée de calme et de solitude, au seul rythme lent de sa respiration, à l’écoulement de son sang dans le pli de ses veines, aux lacs de lymphe qui, déjà, la portent en direction de cette mer que, bientôt, elle retrouvera dans la pure joie.

Puis les marches taillés à même le roc, les garde-fous sculptés dans les branches, juste au-dessus des girations des marmites, meutes de galets en spirale qui habitent le ru desséché, pareil au squelette antédiluvien d’un lointain et inquiétant hôte de la préhistoire. Personne, sauf, parfois, le cri étouffé de quelque oiseau de proie surpris dans son sommeil de plumes. Bientôt, le sol s’aplanit, le chemin prend des allures de sentier muletier, sinon de recueil pour la marche de quelque pèlerin en mal de spiritualité. Tout s’organise sous la figure du cercle, tout fait sens en direction d’une plénitude. Soledad est arrivée dans le cirque de rochers que couronne, tout en haut, vers le ciel teinté d’eau, une ceinture de genévriers déchiquetés par le vent, usés par les grains de pierre ponce de la brume, lavés par les cataractes de la lumière.

Soledad.

Ici, au centre du cirque abrité du monde, se dissimulant au regard des curieux, est le prodige parmi les prodiges, un arbre plus que séculaire, dressé dans la simplicité, figé dans une parole de silence et, pourtant, la tête collée au tronc, dans le trajet laborieux de la sève, on entend, distinctement, cette manière de comptine qui fait son ébruitement de colibri « Soledad, Soledad », comme un vol stationnaire, la plongée du bec courbe et infiniment long dans le nectar intime du monde. La jeune fille demeure longtemps dans la lumière étroite de la clairière et ses yeux parcourent le vieux tronc, ses boursouflures pareilles à des sillons de boue, les failles de son écorce, ses complexités de pachyderme, ses ondoiements de lagune, ses clairs-obscurs de mangrove, ses élancements de palétuviers vers la canopée humaine, la seule à connaître cela qui fait les yeux clairs, l’âme droite, l’esprit infiniment dilaté sur le chant des astres. Alors, après que Soledad a longuement pris acte de ce hiéroglyphe sylvestre, après avoir parcouru les sèmes qui, partout, l’habitent et le font tenir debout, depuis les cordes des racines jusqu’à la confluence des ramures et aux dessins subtils des feuilles, elle redescend vers le lieu des hommes, là où les rumeurs polychromes font leurs infinis carrousels. En elle, en son intime, le vieil arbre continue à parler cette langue que ne perçoivent que ceux, celles, qui interrogent les choses dans la simplicité de leur être. Déjà le village est une ruche bourdonnante, déjà s’affairent sur les places, dans les ruelles tortueuses, sur les dalles de pierre qui regardent la mer, les trajets incessants des existants. Déjà !

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