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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 07:59
Quel souvenir de vous ?

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Quelle vision de vous dans cette brume solaire qui semait ses flocons dans l’air alangui ? Les idées étaient de simples boules de coton, les pensées de lentes chutes de grésil dans la torpeur du jour. Imaginer, seulement, tenait déjà du prodige. Rêver était comme de se trouver en sustentation au-dessus de quelque lagune prise de doute et d’ennui. Votre image, cette effraction de vous dans la trame du jour, était-elle autre chose qu’une hallucination, le début d’un vertige, la perte de soi dans le labyrinthe de l’esprit ? Exister était l’œuvre du funambule avec l’ouverture de l’abîme et son incroyable illisibilité. Vivre se pouvait encore mais à la manière du grésillement de la flamme dans quelque catacombe que les courants d’air ossuaires menaçaient à tout instant de moucher, de reconduire à l’étroitesse du rien. Etiez-vous bien réelle, étiez-vous résurgence d’un passé enseveli, simple filet d’eau claire venant dire la marche syncopée de l’heure, l’ébruitement mortel des secondes, l’étau du temps serrant ses mâchoires ?

Je piochais ma mémoire, je priais la moindre des réminiscences d’ouvrir les feuillets du passé, d’en exhumer la plus infime bribe qui, signifiant d’elle-même, eût pu apaiser l’angoisse, apporter réponse, poser un baume sur une trop vive brûlure. Car, à essayer de me saisir de vous, c’était moi que je dépouillais et je gisais parmi les errances mondaines avec les mains vides et la vue hagarde. Pareil au prisonnier dans sa geôle qui voit passer devant lui la corne d’abondance et n’en peut saisir les fruits, leur rutilance, leur moirure, ce qui aurait été un apaisement pour l’âme. Alors, que me restait-il sinon à dresser les tréteaux de l’illusion et d’y jouer une brève comédie ? Il me fallait m’absenter de moi afin que, de vous, pût se montrer une possible présence, fût-elle fugitive à la manière d’une enfance oubliée qui ne veut plus raconter sa fable. Alors voici ce qui se produisit et envahit la totalité de ma conscience, m’amenant au bord des rives bourgeonnantes et illusoires du rêve. D’abord, votre apparition fut celle d’une courtisane de la Belle Epoque, peut-être un genre de Colette affranchie et sérieuse en même temps, énigmatique et séductrice. Même regard au loin de soi, même perdition dans quelque songerie sans fin, peut-être même sans objet. Même visage ovale cerné dans son liseré exact, même teinte de feuille morte, même coiffure courte disant la femme nouvelle, libre de soi, libre des autres. Même geste de la main, cet envol vers ailleurs qui ne dit ni son but, ni son vouloir pas plus que le sens à donner à ce qui paraît intangible, inatteignable. Mais un être, quel qu’il soit, est-il jamais à portée, visible, préhensible en quelque manière ?

Quel souvenir de vous ?

« Colette buissonnière ».

Source : Bibliothèque de Rennes.

Mais, à vous envisager sous la figure de l’écrivain de « Chéri » et, déjà, je me perdais dans un possible événement, je tissais les contours d’une anecdote, j’édifiais les fondations d’une histoire. Il fallait être plus discret, plus circonspect, laisser au songe la liberté de ses mouvements, ses souples ondulations, ses mystérieux arcanes et l’indistinction native qui les accompagnait. Il me fallait le voile et la brise, le nuage et l’oiseau, le vol et l’apesanteur. Il me fallait vous rendre si peu réelle, l’élan du colibri butinant la corolle blanche. Un aspect, la simple tonalité de la source recueillie dans l’ombre bleue, une impression, un reniement de chaque chose à même sa révélation. Vous étiez un teint, mais plus adouci, moins marqué que celui de Colette, moins buriné par l’événement, un genre de porcelaine sur laquelle glissait la lumière, infiniment. Je vous imaginais sous les traits de la geisha, hiératique sous son kimono noir, épiphanie si hermétique qu’elle semblait refléter l’absolu, regarder l’infini. Nulle trace d’émotion, nul lexique de la face par lequel s’immiscer à l’intérieur d’une biographie. Le lisse, simplement, le continu, la falaise devant laquelle glisse le vol aérien des mouettes et gire le cercle des goélands. Une perdition hauturière, un passage, une dérive que rien ne semble devoir distraire de son but. Un écart de soi que tout pourrait féconder mais qu’un suspens maintient à distance. Citadelle de craie dont la porte fermée suscite le désir de la mieux connaître.

Quel souvenir de vous ?

« Geisha ».

Source : Wikipédia.

Et puis il fallait vous rendre encore plus éloignée d’une hypothèse vraisemblable, il fallait vous reconduire à l’émergence de la clarté sur la pente douce d’un céladon. Tout comme lui, le céladon, vous possédiez cette anonyme chute vers un inconnu, cette discrétion à faire phénomène à l’aune d’une esquisse dont le regard oubliait vite la rapide phosphorescence. Et ce reflet sur les mèches de cheveux, ce vert-de-gris semblable à un lichen, ne s’inspirait-il pas de la volonté de cette terre cuite à n’apparaître qu’à l’aune d’un simple reflet, d’une chose de la nature dont le projet était, précisément, de retourner à sa rumeur primitive ? A vrai dire, je ne saurais préciser si votre image était le pur produit de mon esprit, une vision hallucinée comme peut en donner la prise de mescaline ou la consommation d’opium, la réverbération d’un événement - vous aperçue sur le quai d’une gare, sur le siège de moleskine d’un train, ou bien la main levée agitée au-delà de la coupée pour un lointain voyage ? -, vous dont l’irréalité est cela même qui me parlait un langage venu du plus loin du songe et qui vous installait dans le luxe d’une Reine de Saba, vous dont on prétendait que vous étiez sublime, sage, intelligente, ce dont le Roi Salomon faisait le vibrant éloge. Etiez-vous une légende que l’Histoire aurait enfouie au plus profond de ses archives ? Etiez-vous poème antique que ne chanterait plus aucun aède ? Etiez-vous simplement, celle que j’imaginais et qui n’aurait jamais d’autre réalité qu’une aimable fantasmagorie ?

Quel souvenir de vous ?

Céladon

La Gazette Drouot.

Non, ne répondez pas. Demeurez celée dans votre secret, fantôme de la Belle Epoque, sourire immobile de geisha, doux mystère du céladon, mythe de Saba enfoui dans les sables de l’oubli. Telle est votre gloire, celle de n’apparaître que dans le retrait qui vous occupe et vous dépose sur le bord du monde, telle l’énigme que vous êtes !

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13 mai 2016 5 13 /05 /mai /2016 07:41

 

 

LE MARCHAND DE SABLE

 

         

 

DANIEL

 

  Souvent dans son enfance, vers l’âge de six ou sept ans, Daniel n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il se levait, allumait le lustre de la salle à manger. Il revenait se coucher. Une lame de lumière traversait la diagonale de la chambre. Peu à peu les choses, autour de lui, redevenaient familières. Son bureau, sa chaise, son livre de lecture, quelques jouets sur le tapis. Enfin sortis de l’ombre, ils lui parlaient, ils peuplaient la nuit, ils faisaient à son corps une caresse douce, rassurante. Il aimait bien cette bande de lumière qui éclairait la pièce d’une clarté lunaire. Il la préférait à celle de sa lampe de chevet, trop réelle, trop présente.

  Souvent, la nuit, lorsque l’obscurité battait  ses tempes, que les murs devenaient subitement muets, que le silence ouatait la maison, il trouvait refuge auprès du filament d’une ampoule, d’une veilleuse, parfois de la flamme d’une bougie. C’est elle qu’il préférait, la bougie, avec sa clarté vacillante, la danse des ombres au plafond, son odeur de cire chaude, le grésillement de la mèche, la lente décroissance de la tige blanche, les perles de suif sur les bords de l’assiette qui tenait lieu de bougeoir.

  Il écoutait longuement le silence, quelquefois traversé d’un souffle de vent, du bruissement des feuilles dans les arbres, du hululement des chouettes. Parfois le craquement du plancher annonçait l’arrivée de Maman. Elle entrait doucement dans la chambre, avançait le fauteuil de bois, s’y asseyait, légèrement de biais, un bras posé sur l’accoudoir, l’autre reposant sur ses jambes repliées. Dans le clair-obscur de la pièce, il devinait sa chemise de nuit blanche, à col brodé, ses épaules tachetées de son, l’attache fine des chevilles, la douce cambrure des pieds, les ongles couleur de rubis. Sur son assise d’ébène, elle ressemblait à une reine de la nuit, à un rêve sorti de l’ombre. Dans la lumière sourde, ses tresses, long ruban coulant sur son épaule, étincelaient comme du cuivre. Ses yeux faisaient deux taches claires à l’ombre des arcades. Sa bouche surtout le fascinait, les lèvres rose pâle, les dents très blanches et régulières. Sa bouche d’où sortaient des paroles si douces, si légères  qui lui racontaient des histoires pour l’aider à s’endormir. Alors Daniel ne bougeait plus, se pelotonnait au creux de l’ombre et attendait.

 

   HISTOIRE D’HEMERION                                                                                                                                                  

 

Tout petit, déjà, Hémérion adorait aller au bord de la mer, sur la plage. Il jouait sur le sable, le faisait couler entre ses doigts en longs rubans soyeux. Il aimait le toucher, sentir ses grains, éprouver sa texture. Il aimait le sable frais du matin, quand les vagues l’avaient marqué de rides, le sable chaud de midi qui volait comme de la poudre, qui brillait au soleil, le sable encore tiède du soir, traversé d’ombres longues. Il aimait le sable à l’infini, comme une immense plaine, tout au bord des vagues; il aimait le sable doux où s’enfonçaient les pieds, son glissement entre les orteils; il aimait le sable en cordons, tout en haut de la plage, parcouru d’oyats où le vent ondulait. Et ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était l’immense dune qui courait, tout en haut des monticules de sable; son dos, long comme celui d’une baleine, ses flancs qui glissaient doucement vers le large, vers l’Océan. Les jours de grand vent, il l’écoutait chanter, la dune. C’était un chant léger venu des profondeurs de la terre, et il collait son oreille au creux du sable pour bien entendre. Parfois, le chant sortait de l’Océan, comme une longue plainte, une agitation d’algues marines. Mais ce qu’il recherchait le plus, c’était le bruit très long, le grésillement des grains de sable sur la crête et il suivait longtemps leur course au milieu des genêts, sur la tête des pins, les écailles des troncs.

  Souvent, le soir, quand le soleil commençait à décliner, il redescendait la pente de la dune, s’amusant à glisser au milieu des touffes d’oyats. Il emportait toujours, dans son sac de toile, quelques poignées de sable bond. Il marchait rapidement sur le chemin jonché d’aiguilles de pin. La lumière vibrait sur la lagune, sur les berges de vase pareilles à des plaques de mercure. Hémérion mettait sa main en visière au-dessus de ses yeux pour se protéger de toute cette pluie qui coulait du ciel. Quelques gouttes de sueur perlaient à son front, descendaient en minces filaments le long des arcades, l’obligeant à cligner des yeux. Les bateaux des pêcheurs, à contre-jour, remontaient le chenal, accostaient aux pontons de bois. On entendait le rire des hommes, leurs voix mêlées au vent du large, le déchargement des caisses de bois. Les embarcations se suivaient, en longue caravane, dans la lumière très basse qui éblouissait, les confondait en une seule ligne continue.

  Hémérion  fermait les yeux. De minuscules soleils continuaient à danser sur le fond de ses rétines. Il s’amusait à en suivre les trajectoires et pensait à la course des étoiles filantes. Le vent se levait sur la lagune, chargé d’iode. Une odeur de marée, de varech et de goémon se répandait dans l’air. Bientôt Hémérion reconnaissait le bruit qu’il attendait, un bruit de moteur aux cognements sourds et réguliers, celui d’un long bateau bleu et blanc, portant près de la proue, peint en lettres jaunes, un nom un peu effacé : EOLE.

  Hémérion trouvait que ce nom lui allait bien au bateau, au vieux monsieur aussi, un pêcheur d’huîtres déjà âgé, barbe blanche, yeux très clairs, couleur de ciel et de mer, dans un visage hâlé sillonné de rides. Un soir, alors qu’Hémérion avait passé sa journée à courir sur la plage, à escalader la dune, à jouer avec le sable, à en faire des châteaux, à creuser des tunnels  à y dessiner des chemins, Eole lui avait dit :

« Tu sais, Hémérion, on pourrait dire que tu es comme une dune avec tous ces petits grains de poussière  sur ta peau, tes habits. Tu vas finir par ressembler au Marchand de Sable !                                                     

- Ça  existe pas le Marchand de Sable, c’est toi qui l’as inventé!

 - Hémérion, quand tu as sommeil, que tes yeux te piquent, que tes paupières commencent à se fermer, ta maman ne te dit jamais : « Le Marchand de Sable a passé ? »

  -Non, jamais. Elle me dit qu’un ange a passé, qu’il vient de me caresser avec ses ailes et que je vais bientôt le rejoindre sur un nuage pour la nuit. « Ça fait un nid tout blanc comme de la neige », me dit Maman, et de mon nuage, en dormant, je pourrai voir la terre, les gens qui y habitent, les animaux, les plantes…

  -Est-ce que tu vois aussi des enfants ?

  - Oui, beaucoup.

  - Que font-ils ?

  - Ils rêvent.

  - Tu peux voir à l’intérieur de leurs rêves ?

  - Oui, parce que, du Ciel, on peut tout voir.

  - Comment ils sont leurs rêves ?

  - Beaux comme les nuages où habitent les anges.

  - Hémérion, tous les rêves que tu aperçois sont-ils beaux ?

  - Non, pas tous, il y a des enfants qui font des cauchemars, qui se réveillent en sursaut, qui crient.

  - Alors, tu vois, tous les rêves ne sont pas beaux, blancs comme de l’écume. Certains sont gris, noirs peut-être, un peu comme les nuages d’orage.

  - Oui, tu as raison.

  - Et pourquoi certains enfants font-ils des cauchemars ?

  - Parce qu’ils ont peur de la nuit, du noir… »

Hémérion reste un instant muet parce que, lui aussi, ressent parfois cette menace de l’ombre qui appuie  ses immenses ailes sur son corps.

«Dis, Eole, comment on peut faire pour que les enfants aient plus peur ? »                                                                                                                                                           

  - C’est simple, Hémérion, il faut leur envoyer Le Marchand de Sable.

  - Mais, alors, si je suis Le Marchand de Sable…

  - Oui, Hémérion, c’est toi qui vas rendre aux enfants tristes le sourire qu’ils ont perdu, c’est toi qui vas chasser la peur.

  - Le Marchand de Sable a des pouvoirs, de la magie ?

  - Oui, Hémérion, ça peut se dire comme ça.

  - Alors, comment elle marche la magie ?

  - Eh bien Le Marchand de Sable se sert de la magie du jour, de la magie de la lumière. Sur la plage, sur les dunes, il joue avec le sable, il joue avec la lumière. Chaque grain de sable qu’il porte sur sa peau, sur ses habits, en est imprégné. Chaque grain qu’il met dans son sac de toile jette des rayons, des éclats.

  - Alors, un grain de sable, c’est comme un grain de lumière ?

  - Oui, ça vient de très loin , du fond de l’espace, du fond du temps quand l’univers n’était qu’une énorme boule de gaz, quand n’existaient ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. C’est une haute lumière, pure comme du feu, qui file à la vitesse d’un éclair.

 - Eole, je comprends pas bien, les grains de sable, la lumière, le sourire rendu aux enfants tristes…

 - Eh bien, Hémérion, c’est simple. Le soir, quand tu jetteras des poignées de sable pour faire dormir les enfants, ce sera comme si tu habillais leurs paupières, leurs yeux, leurs bras et leurs jambes de grains de lumière. Dans le corps des enfants elle fera de longs trajets de la tête jusqu’au bout des mains, au bout des pieds. Elle restera dans leurs corps, y habitera. Ces enfants seront illuminés, éclairés de l’intérieur. Ça fera comme une longue vibration à la limite de leur peau, des ondes autour de leur tête. Ils feront partie du ciel, ils se mêleront à la Voie Lactée, ils fileront à la vitesse des comètes. Et le soir, quand tu regarderas le ciel étincelant, tu les reconnaîtras tous ces enfants.

Oh, bien sûr, au début, ce sera un peu difficile, mais avec quelque habitude, au bout de ta lunette, tu pourras les retrouver ces anciens enfants tristes qui, maintenant, jouent et rient au milieu des constellations. Tu les verras parmi les signes du Zodiaque, sous la forme du Bélier, des Gémeaux, de la Vierge, de la Balance, du Sagittaire, du Capricorne. Ils te feront signe depuis Andromède, Cassiopée, Lyre, Grande et Petite Ourse, Poisson austral. Leurs clignotements d’yeux partiront d’Altaïr, d’Antarès, de Bételgeuse, de Mizar, de Pollux, de l’Etoile Polaire, de Sirius, de Véga.

Ils sauteront d’une planète à l’autre. Ils rempliront le ciel du vol rapide des sternes, des goélands, des mouettes; ils fouetteront les vagues de l’Océan, l’écume, de leurs ailes brillantes. Ils plongeront dans l’eau claire, nageront vite au milieu des cheveux des algues. Ils seront baleines blanches crachant des jets d’eau, dauphins bondissant près des bateaux des hommes; ils brilleront dans les feuilles des arbres, sur les lames des roseaux, dans la rosée du matin. Dans tes yeux aussi, ils brilleront, Hémérion; ils n’auront plus peur de l’ombre, plus peur du noir.

 - Dis-moi, Eole, pourquoi les grains de sable ont autant de magie ?

  - Mais parce que la lumière efface l’ombre, éclaire le chemin. Elle est la connaissance qui permet de vaincre la peur. Tous les endroits sombres, les grottes, les cavernes, les ravins, les puits, font peur aux enfants, parfois aussi aux adultes. Le seul faisceau d’une lampe a vite fait d’effacer les craintes, de redonner confiance. C’est notre imaginaire qui nous joue des tours. Il va plus vite que la lumière, la dépasse et laisse beaucoup de choses dans l’ombre. Allume une torche dans le noir, Hémérion, et ton imaginaire laissera la place à ta raison, à ton envie de connaître, de voir les choses en face. L’imaginaire ferme les yeux, la raison les ouvre. Alors, vois-tu, nous avons tous besoin d’ouvrir les yeux tout grands pour avancer dans la vie, pour approcher la vérité.

-La vérité ?

-Oui, la vérité, Hémérion. C’est comme une étoile qui brille tout au fond de la nuit et nous indique le chemin à suivre. Comme pour les nomades du désert qui guident leurs pas, ceux de leurs chameaux sur la marche de Vénus, la Belle Etoile, la plus radieuse des planètes, la première à l’orient avant le lever du soleil, la première à l’occident, avant le coucher du jour. »

 

 

 Maintenant la nuit est tombée sur la terre. Une nuit dense où seules quelques étoiles commencent à trouer le ciel. Hémérion presse le pas. Il sait qu’une multitude d’enfants  attendent son passage. Il va vers l’orient où la Lunedessine un croissant d’argent. Le vent s’est levé, une brise douce qui fait bouger les branches, les feuilles. Hémérion plonge sa main dans le sac de toile, y puise une poignée de sable qu’il fait tomber sur le chemin. Cela fait une traînée d’étoiles qui brillent à la pointe des herbes. Eole avait raison : c’est pareil le sable et la lumière. Ça a la même douceur, la même couleur, ça fait luire les yeux, ça illumine les mains. Hémérion le sait, maintenant, c’est en lui comme une croyance; il le sait au plus profond de son corps, dans le souffle de ses poumons, dans le sang de ses veines, ça anime sa peau, ça court dans ses cheveux, ça éclaire son front comme aux premières lueurs de l’aube : il est, vraiment  Le Marchand de Sable, il ne le savait pas, il est un peu comme un enfant-roi, un rayon de soleil, une réverbération sur l’eau des rivières.

  Ça chante autour de lui, ça fait une musique très longue, un sifflement de flûte indienne. Chacun de ses pas soulève une poussière d’or qui, longuement retombe, gardant la trace claire de ses pieds nus. Hémérion ouvre la nuit de sa marche calme, assurée. Parmi le tremblement des feuilles, les crissements des insectes, le clapotis de l’eau, il entend parfois des paroles qui viennent de très loin, des mots qui creusent l’ombre, un souffle très long, comme une respiration, un murmure, une voix rassurante. Peut-être celle du vent, venue de l’Océan ; celle d’Eole que le sommeil n’habite pas encore ; celle du miroir des eaux qui reflète la clarté du ciel.

  Hémérionest maintenant très haut sur la voûte céleste, quelque part au milieu des étoiles, du côté d’Aldébaran, d’Orion, en route vers la Licorne, l’Hydre, le Lion. De ses mains s’envolent des nuées de sable, des milliers de grains de lumière qui parcourent l’espace, illuminent les galaxies, filent au milieu des trous noirs. Des milliers et des milliers de grains pareils à de minuscules oiseaux qui traversent les nuages, comme des vols d’étincelles attirés par la terre. Dans leurs chambres, les yeux des enfants sont des aimants tournés vers le ciel. Ils captent les fines poussières qui, bientôt, ferment leurs paupières. Juste avant de s’endormir, ils entendent, au dessus de leurs têtes, des voix très douces qui leur disent :

« Mes chéris, c’est l’heure de dormir. Le Marchand de Sable a passé ».

  Il paraît qu’à ce moment-là, tout en haut du ciel, les étoiles font un lit à un enfant très fatigué par un long chemin. Il essaie de résister au sommeil en écarquillant les yeux. C’est alors que des grains de sable apportés par Eole, le Dieu du vent, recouvrent son visage. Il chute dans le sommeil  et  il voit un enfant qui lui ressemble courir sur la plage, faisant glisser ses pieds sur les rides de sable, monter sur la dune, sur son dos pareil à celui d’une baleine, écrire dans la poussière d’or, un nom qui ressemble au jour, aux étoiles, à la lumière, au sourire des enfants qui n’ont peur ni de l’ombre, ni du noir et voyagent jusqu’au bout de la nuit.

         

       

    DANIEL

 

  Sur les dernières paroles de sa mère, l’enfant s’est endormi. Maintenant il plonge dans le rêve, comme au milieu du grand Océan, entouré de bulles claires, d’algues souples aux filaments très longs, du corps transparent des méduses, de la danse des poissons-lunes. Venues du fond de l’eau, là où la lumière joue avec l’ombre, des voix montent jusqu’à lui. Ce sont des chants pareils à celui des sirènes, des chants d’enfants, des voix portées par le vent, celle d’Hémérion qui court en haut des dunes; parfois aussi, il perçoit des voix plus graves, celle d’Eole qui pêche dans la lagune, des voix puissantes qui résonnent au fond des cavités marines, celle de Neptune, le dieu de la mer.

  L’enfant se laisse bercer par l’Océan, par la nuit, par les ombres qui courent au plafond de sa chambre. Maintenant la lumière est éteinte dans la salle à manger. Une faible clarté perce les fentes des volets. Mamans’est recouchée. Elle écoute le silence. Parfois quelques bruits : craquements de plancher, de charpente, grincement d’une porte poussée par le vent. La nuit coule telle une rivière, s’étale autour de la maison, à la façon d’un lac, d’une eau immobile. On n’entend plus rien, sauf le souffle régulier de l’enfant, la voix silencieuse du rêve. Maman éteint sa lampe de chevet, remonte les couvertures, s’abandonne au sommeil.

  Bientôt la nuit ne sera plus qu’une tache d’encre diluée dans la cendre de l’aube. Daniel sombrera dans des songes au long cours. Sans bien le savoir, il sera devenu le gardien de la Belle Etoile. Il y aura alors, entre lui et Vénus, un immense secret que seuls les hommes éveillés, les astronomes, les navigateurs, les explorateurs, les nomades du désert, les bergers, les enfants au rai de lumière pourront découvrir, car leurs yeux sont ouverts, depuis la nuit des temps, à l’infini mystère du monde.

 

 

 

 

 

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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 07:53
Le Grand Véhicule des Petits Boisés.

« Nuage d’été »

Œuvre : Marc Bourlier.

Partout sur la Terre étaient les déplacements des hommes. Partout étaient les activités des hommes. Partout les villes avec leurs hautes tours qui traversaient les nuages, partout les hautes cheminées qui vomissaient leurs myriades de fumées polychromes. Partout les fleuves de soufre et d’arsenic qui déversaient leur haine à l’horizon de la planète. Les vénérables et immenses glaciers, ces géants emplis de sagesse, pleuraient leurs dernières larmes, emportant avec eux les quelques vestiges, les ultimes sanglots, genre d’étiques glaçons se choquant au milieu du déluge. Un soleil rouge, cyclopéen, regardait le paysage avec compassion et amusement : il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’à contempler la fin du monde. Plus rien qu’à se soumettre au joug du destin.

Les maisons, les immeubles, rongés par un mal étrange avaient l’allure de termitières qu’une violente tornade aurait réduits à un simple tas de boue traversé de sombres galeries. Les rues, les avenues, étaient de rapides torrents que parcouraient, à la vitesse des comètes, pareils à des fétus de paille, meubles et voitures, parures de luxe et tableaux de maîtres, étoles de vison et détritus divers, ordinateurs portables et smartphones dans lesquels, encore, s’étrillaient de nasillardes voix en proie à quelque délire. Sur les mers du globe flottaient, de-ci, de-là, des radeaux semblables en tous points à celui de la Méduse, avec des grappes humaines accrochées à leurs basques.

Et, dans un coin perdu de l’espace, entre les nuées grises et les eaux tumultueuses, blanches, gonflées de bulles, l’Île des Petits Boisés semblait livrer un baroud d’honneur avant que le petit lopin de terre et de sable qui, naguère les avait accueillis, ne soit englouti dans un bouillonnement pareil au sifflement d’une bonde d’évier. Leur Île, qu’ils aimaient comme leur fibre intime, ils la voyaient étrécir de jour en jour, devenir simple éminence peu assurée d’elle-même, à mi chemin du réel, à mi chemin de l’imaginaire, sorte de peau de chagrin dont, bientôt, à l’évidence, il ne resterait plus rien. Et voilà qu’un matin, au réveil, leur lopin de terre s’est tellement amenuisé qu’il semble se confondre avec une surface si plate, si mince qu’on dirait une feuille de bois, telle qu’on la trouve, souvent, flottant entre deux eaux sur les plages océaniques. Et, en réalité, il s’agit bien de cela, d’un genre de rustine ovale dont l’étrange pouvoir consiste aussi bien en sa capacité de flotter sur l’eau, qu’en celle de voler et de prendre la forme et la consistance du nuage. Donc, nos Petits Boisés, que l’élément-eau a un peu bousculés, s’en remettent aux caprices et aux légèretés du ciel, à son rythme de dentelle, à ses courants pareils au vol de la libellule emportée par un souffle printanier. Derrière leur nuage de bois, ils sont en rangs serrés, les trois trous réguliers et ronds de leur bouche ouverts sur le mystère du monde, nez et oreilles aux aguets au cas où quelque chose se manifesterait qui leur dirait leur avenir.

Et, en effet, quelque chose se manifeste bientôt, qui parle à leur oreille, une voix venue de très loin, qui semble enseigner un genre de prophétie, émettre un vœu en direction de cette humanité en grand désarroi, en péril de disparaître. Cette voix est celle du Grand Véhicule, laquelle affirme qu’on peut sauver tous les êtres qui traversent l’océan de l’existence, les secourir et les remettre dans le chemin d’une espérance. Alors, les Petits Boisés qui ont bon fond et qui veulent que, partout, le bonheur soit répandu, comprennent que ce Grand Véhicule n’est autre que leur esquif de bois, qu’eux-mêmes peuvent être les sauveurs de ce peuple qui s’est égaré sur des sentiers qui ne débouchent nulle part. Alors leur impatience est grande, alors ne se passe guère de minute sans qu’ils ne parcourent les avenues du ciel, alors ne s’écoulent nulle seconde sans qu’ils ne lancent de filin en direction de ceux, de celles qui dérivent sur les océans du monde.

Bientôt ce ne sont plus qu’envols de corolles et tourbillons de plumes, bientôt ce ne sont plus qu’essaims et bruissements d’ailes, comme si les hommes et les femmes que hissent vers eux, à la force de leurs muscles de bois, les Petits Boisés, étaient devenus aussi légers que des flocons de poussière dans le vent d’été. Oui, ouvrez bien vos yeux, oui dilatez le pavillon de vos oreilles, vous les Incrédules, ce que vous voyez c’est cela, ce petit Peuple si touchant, ces menues brindilles, ces discrètes voliges qui, depuis leur balcon suspendu aux nuages font venir à eux les infortunés naufragés de la Terre. Et les naufragés, les étourdis, les distraits qui avaient mis leur habitat en péril, voici que ces minuscules figures de carton-pâte, ces minces esquisses fragiles comme la buée étaient venues à leur secours, eux les négligents qui avaient scié la branche sur laquelle ils étaient assis, consciencieusement, avec application, comme un artiste l’aurait fait afin que son chef-d’œuvre brillât à la cimaise de quelque musée.

Oui, voilà, ce n’est peut-être qu’un vilain cauchemar qui s’est imprimé sur l’envers de votre rétine, peut-être qu’une sorte de commedia dell’arte qui, devant vos yeux médusés a fait sa gigue diluvienne, ses entrechats d’outre-vie. Oui, voilà l’épilogue de cette courte fable morale qui n’a guère la prétention que de briller à la manière d’une gentille bluette. Voici que, vous éveillant à peine de votre somme, au travers de vos paupières de soie filtrent les premiers rayons du soleil. Partout sont les trilles d’oiseaux joyeux, partout sont les chants des fontaines et des sources, partout la gloire infinie de la lumière. Les montagnes sont couronnées d’une neige étincelante, les fleuves, dans les riantes vallées, font couler leur ruban d’argent, les mers brillent de leur éclat de diamant, les sourires illuminent les lèvres des femmes, les fronts des hommes reflètent le bonheur du jour. Oui l’existence est belle qui entonne l’hymne de la joie.

Oui l’existence est sublime qui porte jusqu’aux cieux les rêves des enfants. Cette plénitude n’existe qu’à l’aune de notre volonté, de notre attention en direction de l’oiseau, de la fleur, de la branche étoilée de givre, de la goutte de rosée sur la feuille d’herbe, de la gemme qui s’allume au fond des yeux et les rend pareils à des pépites d’or. Oui, nous les Egarés, avons en nous toute la beauté du monde, tout le bonheur disponible, toute l’effusion conduisant à la pure merveille. Mettons cela en réserve dans le plus secret de notre chair, il n’y a pas d’endroit plus ouvert à la connaissance du monde, pas de lieu indiquant avec plus d’exacte générosité le don de vivre. Oui, levons nos yeux vers ces Petits Boisés qui, du haut de leur légende de bois, nous font l’offrande d’exister afin que nous les hommes, nous les femmes, prenions conscience de l’événement à nul autre pareil qui, d’une rive à l’autre des mers, du sommet d’une montagne à un autre, d’arbre en arbre, de source en source déploie l’arche claire de la conscience. Il n’y a rien en-deçà, ni au-delà de cette réalité que l’aire vide des approximations. Nous ne voulons pas lâcher la proie pour l’ombre. Certes, nous ne le voulons pas ! Nous voulons le Grand Véhicule. Oui, nous le voulons !

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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 07:40
Soleil d’automne.

"A quoi tu penses ... à nos amours (10) "

Isabelle Mignot (2015)

"Te voici, mon amour, ravagée par une question.

Du doute je suis revenu avec des épines vers toi.

(....) C'est moi, mon amour, moi qui a ta porte frappe. Ce n'est pas le fantôme, celui qui s'arrêta hier à ta fenêtre. Je fais voler ta porte ; j'entre en ta vie entière ; dans ton cœur je viens vivre ( ...)

Ecarte cette peur, je suis à toi (...) et j'entre dans ta vie pour n'en plus ressortir, amour, amour, amour, pour n'en plus jamais ressortir"

Pablo Neruda

***

  Vivre, c’était cela, se lever le matin dans la porte étroite du frimas et ne la refermer qu’au soir dans l’indistinction des brumes. Comment donc ce « sentiment du septentrion » s’était-il emparé de moi ? Pareil à une caravane progressant dans un immémorial balancement entre le sable et les mirages. Mais le sable était ce lac infiniment brillant parmi le silence des tourbières. Mais les mirages étaient ces indistinctes silhouettes qui se fondaient dans le murmure des jours. Pas une parole plus haute que l’autre. Pas un chant qui s’élevât au-dessus du frémissement blanc des bouleaux. On m’avait dit : « Vous verrez, la taïga c’est une paix, un ressourcement. Un baume dont l’âme fera sa fête. Plus rien ne paraîtra qu’un vague songe. A Elle vous ne penserez plus qu’avec « les intermittences du cœur ».

 Belle formule, comme si Proust lui-même, depuis quelque Combourg romantique, m’eût tendu une perche salutaire afin de panser une blessure fichée au plein de la mémoire. « Elle», je ne pouvais jamais l’évoquer qu’à l’aune de ce pronom « impersonnel », comme si cette forme si discrète, si elliptique, m’eût assuré de sa disparition - ce qu’à l’évidence je ne souhaitais pas -, et m’eût installé dans un possible repos, une pause dans la meute serrée des jours. J’écrivais, beaucoup, regardant ce morne paysage au travers des vitres embuées de la datcha, gravais des écorces de bouleaux, y devinant, parfois, au milieu des reliefs bruns, l’esquisse de ce qu’Elle aurait pu être si Elle avait consenti à m’accompagner, à prendre ma peine en partage. C’était sa fierté, sans doute, qui l’en avait empêchée ou bien, plus sérieux, la dissolution des sentiments à l’épreuve du temps. Parfois, dans le hululement d’une dame-blanche, je croyais reconnaître sa voix, dans la chute des feuilles sa présence feutrée dans le clair-obscur d’une clairière.

 Septembre et déjà la chute libre du jour, son clignotement dans le réseau aérien des branches, l’agitation du vent pareil à une cendre. Les heures sont si calmes, les secondes si étales dans la ligne longue de l’automne. Il y a si peu d’événements et les paroles sont de coton, les pensées pareilles à une soie impalpable que tisserait la lame de l’ennui. J’ai laissé ma porte entr’ouverte. Parfois, dans un éclair de lumière, s’y inscrit le vol innocent d’’un gobe-mouche ou bien la tache claire s’un sizerin. Seul bruit de la plume qui glisse sur la nappe lisse du papier. Les pins, sapins et trembles sont une présence si discrète que je n’en perçois même plus le vert atténué, si proche de la teinte de l’eau. Puis, soudain, dans la toile unie du temps, comme une longue déchirure, un grincement venu de très loin, un cri qu’on ne connaissait plus qu’au pli intime de la mémoire.

  Oui, la porte a légèrement pivoté sur ses gonds. Oui, la lumière est entrée avec sa douceur de miel, ses vibrations, ses allées si colorées que plus rien n’existe en dehors d’elle. Les ombres se sont espacées, s’effaçant derrière la soudaine présence. Encore quelques vestiges de nuit accrochés aux angles de la pièce, telles des virgules d’ombre qui n’en finiraient pas de mourir. C’est comme le surgissement d’une aube dans la clameur du ciel, comme une immense paix qui atténue les angles, érode les aspérités, lisse le grain de la mélancolie. Il y a tellement de beauté assemblée en un même lieu, tellement de plénitude et c’est comme un immense gonflement, une infinie dilatation du paysage qui paraîtrait ne jamais vouloir finir, et c’est comme la naissance d’un horizon. Et voilà que se fait jour, à mon oreille, ce qu’elle attendait depuis l’origine du monde. Et voilà que le fruit de la bouche, l’ourlet carmin des lèvres délivrent les paroles magiques :

« C'est moi, mon amour, moi qui a ta porte frappe

Je fais voler ta porte j'entre en ta vie entière

dans ta vie pour n'en plus ressortir »

 cela coule comme la source, cela fait son long suintement dans l’âme, cela jaillit comme l’eau de la fontaine, cela vibre longtemps sur l’aire souple des yeux. Tout ceci d’un seul souffle, d’une seule parole unie, pareille à la clarté d’une évidence, à la générosité d’une innocence d’enfant.

 Elle est entrée pour ne plus ressortir. La porte de la datcha nous l’avons refermée sur le glissement du jour. Les sizerins poussaient leurs trilles, les épinettes agitaient doucement leurs cônes, les bouleaux étaient une immense marée blanche venant mourir sur le seuil de rondins. Elle, pliée dans une étole blanche, dormait devant le feu de cheminée. Bientôt l’automne le cèderait à l’hiver. Le paysage serait une longue poésie traversée de la plainte du blizzard. Il ferait chaud à deux, Elle tout près de moi. Moi tout contre Elle dans la porte ouverte de la nuit.

 

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9 mai 2016 1 09 /05 /mai /2016 08:24
Grises étaient les heures.

Photographie : Blanc-Seing.

Grises étaient les heures. Blanche ma solitude. Pourquoi fallait-il que tu aies élu cette ville d’eau pour dernier refuge ? Car, après, il n’y aurait plus rien que le vide et l’absence. Le jour était une poussière sale, une chute de pluie sans fin, la perte du jour dans une faille si étroite qu’on eût dit l’extrémité d’une île, la pointe avancée de quelque septentrion qui, bientôt, serait pris de glace. Etonnante la dérive des êtres, leur soudain éloignement quand la césure a eu lieu. Tu sais, comme dans les alexandrins. Mais eux l’appellent, la césure, comme une pause, une respiration, le point d’équilibre de leur rythme. « Hémistiche », tel était le nom qui m’accompagnait, battant mon flanc avec la régularité de l’heure à s’écouler, entaillant mon âme de son scalpel. Pour moi, la césure était devenue abîme et, sur ses flancs, plus rien ne paraissait qu’un morne paysage privé de sons et de couleurs. L’exact contraire de la joie, l’amplitude de la tristesse lorsqu’elle confine à la mélancolie. Et, sous la pluie si fine qu’elle noyait en elle toute volonté de parution, aussi bien du ciel, aussi bien de la terre, voici que surgissait dans l’aire libre de ma tête le vers entêtant, le bourdon aux ailes mordorées avec son bruissement d’étoupe :

« La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. »

Oui, tous les livres, je les avais lus, depuis les Antiques, depuis Sappho la poétesse jusqu’à Proust le moderne, en passant par les romantiques, les réalistes, les naturalistes. Mais, de cela, que demeurait-il, sinon une phrase, une mélodie, un titre, l’évocation d’un paysage, le goût d’une « Petite Madeleine ». Que restait-il ? C’était, étrangement, Mallarmé qui survivait au naufrage. C’étaient ses vers si musicaux, son invitation au poème, son effroi de ne plus le voir paraître, cet « Ennui » majuscule qui appelait l’exil vers cette terre d’outre-poésie que, sans doute, l’âme du poète habitait lorsque le corps se serait absenté. Existe-t-il une lointaine Thulé où l’on se sustente de mots, où le vent est une ode, l’eau une cantilène, les nuages une prose légère ? Existe-t-il ?

Je descends cette rue d’escaliers où brille la lame coupante du jour, pareille au silex. Rien ne me sera donc épargné, comme si la pluie, à l’unisson de ma tristesse, voulait m’exiler bien au-delà de moi- même, m’entraîner dans une irréversible chute. Faut-il que les métaphores soient parlantes, bavardes, pour qu’elles nous intiment l’ordre d’interpréter, avec autant d’acuité, le chiffre de leur symbole ! Aucune lucidité ne se mettra entre parenthèses, aucune vérité ne se dissimulera à la clarté de mon entendement. Aucune fuite à l’horizon qu’un fin brouillard noie dans le doute et l’approximation. La lumière est si basse, à peine une vague blancheur dans le réseau serré de l’heure, une ligne tremblant à l’idée même de sa native ambiguïté. Vois-tu, toi qui dois lire dans quelque chambre d’hôtel, sous « la clarté déserte » d’une opaline - je connais tellement tes petites manies, tes infinies obsessions -, toi qui dois lire une histoire romantique, tes yeux, au moins, perçoivent-ils ce que je perçois, la fin d’un cheminement, le saut irréversible dans un inconnu qui, nécessairement, deviendra notre commune geôle ? Je le sais, pas plus que moi, tu n’échapperas à tes tourments. Ton regard, sous ton casque de cheveux courts, est parfois si semblable à l’insondable mystère de Baudelaire, comme si, depuis le pli de ta conscience, depuis la source de ton intimité, tu ne pouvais serrer dans tes doigts fragiles, que ces « Fleurs du Mal » qui s’invaginent en toi avec la puissance de quelque esprit maléfique. Tu sais, ces fleurs qui croissent en nous, elles ne repoussent jamais, elles ne sont nul Phénix qui pourrait renaître de son propre flétrissement. Rien ne s’exhausse de soi qui a été perdu par insoumission ou bien par une insuffisance de la vue. Oui, je sais combien mon discours te paraîtrait « décalé », moralisateur. Pourtant il apparaît comme le seul possible dans ce que nos vies sont devenues, cette sente étroite qui disparaît à même son apparition dans la complexité du monde. Des sentiments, surtout, qui sont si solubles dans l’eau, cette eau qui tombe du ciel avec une belle insistance.

Mes pensées, si envahissantes, m’ont porté jusqu’au bas de la ville sans même que j’en sois conscient. Un pont enjambe l’eau. Je m’approche du bouillonnement blanc et gris de la Nive. Je pense à Bayonne, vers l’aval, à l’Espagne si proche où nous avions passé des jours heureux avant que les Fleurs ne se fanent. L’air est toujours si poisseux, le ciel si bas qu’il n’est habité ni de lueurs, ni traversé du tumulte des oiseaux, du criaillement des mouettes, l’océan est si proche, on croirait entendre son balancement sourd, ses cognements contre la barrière de rochers. Ta lettre que je tenais, froissée au creux de mes mains, semblable à une corolle usée par le temps, voici qu’elle flotte maintenant entre deux eaux, deux hésitations, avant que le courant ne l’emporte bien au-delà de nous dans les tourbillons de bulles et les théories de brindilles qui cascadent vers l’aval. Ce qui demeurera de toi, dans l’illusion du jour, dans l’usure du temps, cette mince flottaison ne pouvant dire son nom. Hasard toujours innommé qui nous entraîne, pareils à des fétus de paille, vers nos propres rivages. Ce qui demeurera de toi, dans cette ville d’eau, de pluie, de pleurs, ceci :

« La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.

Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres

D'être parmi l'écume inconnue et les cieux! »

Ceci que le poète disait en vers alors que ma vie s’écoule en prose, semée ici et là, de césures, de ruptures, d’hémistiches que les dés ont jetés dans l’insondable marée des jours. Césures, seulement, intervalles, comme ce temps silencieux qui flotte entre les grains du sablier. Dans celui-ci, les grains de silice se sont métamorphosés en cilice. C’est cela qu’il me faudra endurer, cette chute si lente qu’elle semble ne pas avoir de fin. Ne pas avoir de fin !

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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 07:37
 Les cinq portes de la Rivière Kiriyama.

Mariko, la 20e station du Tōkaidō, sous-titrée dans un cartouche rectangulaire :

« La Maison de thé aux célèbres spécialités »

(Meibutsu chamise)

Hiroshige.

Source : Wikipédia.

Dans la maison de papier, l'air coule en fines volutes blanches. Chiyoko, allongé sur sa lame de futon, écoute le silence. Tout est immobile et la lumière est une poussière posée sur les choses. Bientôt le jour montera au milieu du ciel, effaçant les mystères, les secrets. Il ne restera plus alors que le déplacement rapide des hommes sur la terre. Chiyoko sait qu'il doit partir avant que la clarté n'efface tout. L'eau fraîche sur son visage, comme une pluie bienfaisante. Puis quelques cubes de goyave pour calmer la faim. L'enfant s'habille d'une culotte et d'une chemise de toile. Dehors, le dépliement du jour lève sur sa peau une ligne de picots. Dans le Village de Mitsuaki les demeures sont encore dans la cendre de l'aube. Seuls quelques filets de fumée montent des toits, aspirés par l'air frais. Alors que le chemin commence à s'élever vers la montagne, les pentes bleuissent et le chant des insectes se confond avec les fissures de la terre. Chiyoko s'accroupit au milieu des herbes tapissées de brume. La rivière, pâle comme l'argent, descend en lacets vers la vallée. Puis, soudain, à la face de l'onde, la danse des libellules bleues. Un grésillement, une légère insistance, une respiration si faible qu'elle imite le souffle dans les tubes de roseaux. C'est là, tout près, ça se loge dans le creux de l'oreille et pourtant c'est si peu perceptible, juste deux ou trois notes qui tressent le silence et l'air se creuse et il y a dans l'eau un frémissement d'écume, une levée de bulles, un arc-en-ciel de gouttes. Le bruit est si mince, si aérien que Chiyoko en deviendrait diaphane, imperceptible, qu'il pourrait à tout moment devenir feuille ou arabesque de vent, disparaître dans un pli d'eau. Puis le plateau du monde s'inverse soudain : ça y est, Chiyoko est de l'autre côté du visible; une porte s'est ouverte, une porte très haute, rouge, semblable à un torii, avec ses ailes relevées qui soutiennent le ciel et c'est tout juste si les choses ont des limites, et les montagnes sont des glaciers profonds aux reflets de grottes marines, et l'eau de la rivière Kiriyama brille d'un drôle d'éclat phosphorent, pareil à une neige immaculée. Au loin, les maisons de Mitsuaki sont des flocons légers que le jour féconde de sa longue lumière. Alors, sur ce versant de la terre où tout parle et se dilate, où tout est devenu nouveau langage, s'ouvrent les yeux muets de l'enfant ébloui. Il n'y a rien d'autre à faire que de se laisser porter par la mélodie du paysage, à disposer son corps à l'air et aux nuages, aux sons et aux couleurs, aux douces harmonies.

La Porte KOUKEI.

"Vapeur qui s'élève de la terre

Vol blanchâtre

D'un insecte d'un nom inconnu."

BUSON.

Maintenant Chiyoko est très loin et sa vue est immense. Un paysage long comme une légende s'offre à ses yeux. Des dalles de rochers aussi douces que l'argile descendent jusqu'au fleuve. Plus loin une plage de galets, puis des marécages semés de fines tiges de roseaux. Une lumière lente descend du ciel, confond tout dans une même harmonie, étouffe les sons, fige les mouvements. C'est comme si les nuages avaient arrêté leur course rapide, le vent s'était réfugié dans le pli secret des montagnes, tout là-bas, au loin, et les grands arbres semblent avoir replié leurs branches, poli leurs troncs, usé leurs racines jusqu'à se fondre dans la terre. Chiyoko ne se lasse de regarder le miroir étincelant de l'eau, la fuite du sable sur les rives, l'écume douce des roseaux, les flancs assourdis des collines de pierres, les roches géantes lissées d'air pur. Il commence à descendre le long du chemin qui conduit à la vallée. Parfois il s'amuse à étrécir ses paupières, à n'y laisser qu'une fente à la manière des félins. Rien ne filtre qu'une brume mystérieuse où tout se dilue, où lui, Chiyoko, devient l'eau et le sable, la pierre et le vent, l'arbre et l'oiseau. Il voit le monde de l'intérieur; il voit le flanc des poissons, leurs écailles argentées reflétant les coulures sombres de l'eau; il voit les algues aux fins cheveux, le glissement des anguilles pareil à des lacets d'ébène; il voit les brindilles des fourmis sur le sable, les petites boules luisantes des scarabées tellement semblables à du métal, les tuniques noires des poules d'eau, leur bec rouge tel une braise, les bulles vertes des grenouilles et, sous la toile du ciel, le vol des hérons cendrés à peine plus visible que la trace d'une buée.

Puis il arrive sur le plateau de graviers et ouvre les yeux qu'il avait, un instant, refermés. Il aperçoit alors une nuée de Pèlerins au milieu du fleuve, d'autres rassemblés sur la rive opposée. Ils sont comme des fourmis qu'attirerait un mystérieux aimant. Longue colonne qui chemine avec une sorte d'obstination. Chiyoko commence à traverser le fleuve à gué, sans que personne ne le remarque. Lui, au contraire, observe cette étrange population qui semble venue d'un autre temps, d'un autre âge, plus loin que l'horizon, plus loin que la mémoire. Les femmes, vêtues de tuniques étroites, les hommes, la taille enserrée d'une étoffe nouée autour des reins, paraissent fantomatiques, aussi peu réels que s'ils s'imprimaient sur le fond de quelque ancienne estampe. Les plus âgés sont juchés sur les épaules de solides porteurs, alors que certains empruntent des radeaux et que d'autres effectuent la traversée sur des palanquins, huttes de bois miniatures. De l'autre côté du fleuve, des hommes se reposent autour d'un feu, leurs corps rougis par les flammes alors qu'un filet de fumée blanche tresse ses filaments dans l'air teinté d'ivoire. Puis vient la traversée du marais, au milieu des plumets des roseaux et du vol blanc des aigrettes. Beaucoup de Pèlerins se sont massés sur les rives pour se reposer. Chiyoko poursuit sa route. Aussi haut que puisse porter son regard, ce ne sont que montagnes cernées de brumes mauves, versants tannés comme le cuir, puis, plus bas, une colline de sycomores au manteau si épais qu'émergent à peine à sa base les toits bleus d'un château aux multiples tourelles. Une meute de maisons basses s'y adosse pour y trouver refuge, dans un moutonnement de toits indistincts. La lumière décline et le jeune voyageur sait qu'il lui faut se hâter s'il veut franchir le col avant la fin du jour. Les ombres sont plus longues maintenant et les passants des silhouettes fuyantes qui se fondent dans le demi-jour assourdi des gorges. Tout en bas, dans un étroit goulet, cascade vers l'aval, un chemin couleur d'encre marine. Sur les versants abrupts, une herbe rase, parcimonieuse et les griffes des racines qui s'accrochent aux parois. Derrière Chiyoko, vêtues de kimonos, deux femmes sans âge portent sur le dos des fagots de branches. Tout près du col, deux maisons au toit de neige puis, au sommet, une ligne plus claire où repose le ciel. Chiyoko s'assied un instant sur ses talons. Il n'y a pas de bruit et les choses sont immobiles, tout entourées de lumière. Seule une vibration muette de l'air qui veut dire à l'enfant toute la beauté du monde.

Maintenant Chiyoko franchit le col et alors s'offre à lui une nappe de clarté, un paysage ouvert comme un livre. Immense plateau de la mer parcouru de sillons, de levées d'eau, de courants multiples. Infini dôme liquide où battent les voiles des bateaux. Puis se succèdent des langues de terre brune à la végétation pressée qui s'appuient aux cônes légers des montagnes. Tout en bas du versant, des maisons aux toits de rondins attendent les hôtes de passage. Chiyoko s'y fraie un chemin au milieu des Pèlerins aux visages durcis de fatigue. On lui donne en silence quelques figues sèches, des dattes, un peu d'eau fraîche. Chiyoko s'endort avant même d'avoir terminé son frugal repas.

La Porte CHOUKAKOU.

"Quel silence !

Imprégnant la roche

Le cri des cigales."

BASHÔ.

C'est au moment où la nuit bascule, à peine cernée de lueurs, que Chiyoko quitte l'auberge. Les Pèlerins dorment encore, pliés dans leurs étoffes grises. Le jeune voyageur se presse. Maintenant le ciel est barré par une falaise verticale qu'entaille un mince col. Sur l'autre versant, une longue plaine parcourue d'herbes courtes, de quelques arbres aux feuillages touffus. Tout près de lui, une buvette de campagne attend les visiteurs. Quelques voyageurs l'ont précédé. Un homme de forte corpulence, adossé à un palanquin, respire bruyamment. Parfois, sur ses lèvres, quelques bulles éclatent, pareilles à de minuscules baudruches. Penchées sur une bouilloire, deux femmes soufflent sur les braises en cadence. Le feu crépite et l'eau se met à bruire avec son roulement de crécelle. Chiyoko s'assoit sur un banc de roseau, à côté d'un homme qui se met à jouer du shamisen. Chiyoko n'a jamais entendu une musique aussi belle, aussi pure. Des notes minces et aigrelettes se détachent des trois cordes pincées par le musicien; le plectre de bois fait son crissement de gravier et c'est, soudain, comme si les bruits de la terre s'étaient réveillés, s'étaient rassemblés sur la mince bande d'argile où la buvette s'abrite, à l'ombre du grand cryptomère. La Porte Koukei avait ouvert les yeux de Chiyoko, la Porte Choukaku illuminerait ses oreilles. Maintenant les sons montaient de toutes parts, se regroupaient en lacs, se divisaient en ruisselets, tombaient en fines gouttelettes. On entendait, très loin, dans le Village de Mitsuaki, des sandales de bois claquer sur les chemins de pierres; des foyers frémir sous l'éclat des braises; des fouets de bambou battre la mousse dense du thé. On entendait les doigts rapides de la pluie sur les parchemins des alcôves; sa descente fluide sur les pentes huilées des dômes de papier. Chiyoko se penchait un peu vers l'avant et la conque de son corps vibrait d'échos : froissement de papier de la Rivière Kiriyama; scie aiguë des cigales; orages lointains des abeilles; vrilles lancinantes des crickets. Et puis l'avancée soyeuse des taupes dans leurs tunnels de glaise; les murmures des Pèlerins qui gravissaient les collines de pierres; le glissement du vent sous les nuages; les cris perçants du bec-croisé des sapins; les gazouillis du bengali. Chiyoko vivait heureux au milieu de ces mélodies. Il se serait volontiers attardé dans cette buvette de roseaux sur laquelle veillait le grand arbre. Le joueur de shamisen s'arrêta de jouer. Les bruits regagnèrent les lourdes profondeurs de la terre. Cependant nul oiseau ne chantait plus sous l'horizon. Chiyoko comprit que sa halte avait assez duré. L'enfant prit son mince ballot et poursuivit son chemin. Au loin, dans l'air qui bleuissait, quelques ruches pareilles à d'étranges termitières et les silhouettes mêlées d'hommes penchés sur l'encolure des chevaux. Derrière lui, au bout de la longue plaine d'herbes, le spectre irréel des Pèlerins faisait une ligne sans fin.

La Porte KAN'SHOKU.

"Des feuilles de lotus de l'étang

Bougent sur l'eau

Pluie de juin".

SHIKI.

Chiyoko a repris sa longue route. Il a enlevé ses socques de bois, les a attachées à son cou. Elles battent régulièrement son torse de petits coups de maillet. Il aime bien sentir le contact de ses pieds sur le sol, le fourmillement du sable dans ses talons, les billes de gravier entre ses orteils, les coussins de poussière doux comme la mousse. Au loin, au-dessus d'un vaste lac, le ciel s'est obscurci. Des taches d'ombre parcourent le sol et, bientôt, une pluie oblique commence à tomber qui noie tout dans une même flaque grise. Chiyoko essaie de s'abriter sous le cône de son chapeau mais les filets d'eau glissent sur son visage, ruissellent le long de son cou, irisant son dos d'une multitude d'ondes, levant de longs frissonnements sur sa poitrine. C'est d'abord une sensation de tiédeur, l'avancée de mille ventouses collées à sa chair. Puis, à mesure que l'eau progresse, ce sont des mailles fraîches qui enserrent ses bras et ses jambes, des cristaux froids et blancs comme la neige qui coulent dans ses veines. Devant lui, au milieu de la pluie d'orage, il aperçoit la cohorte chancelante des Pèlerins, certains arc-boutés sur leurs chevaux, d'autres à pied, s'abritant en grelottant sous des manteaux de paille. Seul le bruit de la pluie et son martèlement régulier sur les hautes branches des pins, les toits serrés des maisons, les hommes épuisés. Par instants l'averse se calme et il y a alors des sautes de vent qui couchent les roseaux, courbent les saules, font naître des plis d'eau. On s'abrite derrière ses mains rougies par le froid, mais le souffle traverse la dérisoire barrière et alors les yeux s'irritent, picotent, s'emplissent de larmes qui sinuent le long des joues. De fortes rafales appuient sur le corps et il faut alors se pencher vers l'avant en luttant contre les lames d'air. C'est un marécage qui entoure Chiyoko, un tumulte liquide, un lacis de courants, de remous. La frontière entre lui et le monde est si mince, si imprécise. Ses mouvements, pris dans l'étoupe, n'esquissent qu'une marche lente, dépourvue d'issue. Au milieu du cortège des Pèlerins, parmi le vent et la pluie, il n'est plus qu'une forme indécise, une faible lueur à la recherche d'un abri.

La Porte HOUKOU.

"Aux hibiscus

Aux sarrazins se mêlent

Des chrysanthèmes sauvages".

BUSON.

Alors que la nuit commence à descendre sur les rives du lac, derrière l'écran d'une maigre végétation, se dessine la silhouette d'un relais. Plusieurs visiteurs y sont déjà attablés devant des bols fumants. La pluie vient de s'arrêter, libérant les arômes de la terre : la lourdeur entêtante de l'humus, la note musquée des racines, la touffeur des mousses et des lichens, les effluves vertes des fougères, la senteur épicée des aiguilles de pin. Chiyoko s'assoit sur une pierre lisse qu'entourent les cannes jaunes et vertes des bambous. Les odeurs des mets servis aux Pèlerins se mêlent aux arômes végétaux, à la légèreté des camélias, au parfum épanoui des lotus. C'est un carrousel de senteurs, de fragrances, de notes tantôt persistantes, tantôt de touches subtiles semblables à l'églantine. A la confluence de ces odeurs multiples, Chiyoko est comme pris de vertige alors qu'une frêle senteur de thé parvient à ses narines.

La Porte AJI.

"Calmement

L'ombre bouge

Et verse du thé à son invité".

BUSON.

Le jeune voyageur entre dans l'auberge où des Pèlerins mangent en silence une soupe à l'igname. Il s'assied à une table, près d'une fenêtre. Une jeune femme, vêtue d'un kimono, une écaille dans ses cheveux noirs, lui apporte son repas, pose le plateau et repart dans un bruit feutré de socques. Malgré la faim, Chikoyo ne mange pas. Il veut seulement emplir ses yeux, l'espace d'un instant, du bonheur simple du dîner. Puis, du bout de ses baguettes, il saisit un sushi qu'il porte lentement à la bouche. Il reconnaît d'abord le goût parfumé de l'algue nori, pareil à celui du champignon, puis les arômes subtils du riz, les touches de vinaigre et de sucre, le sel, la note alcoolisée du saké. Sur le chemin, des voyageurs continuent à passer sans s'arrêter, le dos courbé sous de lourds ballots. Appuyés sur des bâtons, ils cherchent à poursuivre leur route aussi longtemps que le jour durera. D'autres formes errantes, couvertes de poussière, se sont attablées dans un coin de l'auberge. Chiyoko avale de longues goulées de thé noir qui tapissent son palais d'une saveur corsée. Puis il déguste quelques gâteaux sucrés. La pâte de haricots fond lentement sur sa langue, rehaussée, à intervalles réguliers, de petits cubes de gingembre au goût fort et épicé. Pour finir, le petit verre de saké, à l'aspect trouble et nuageux, enflamme ses papilles. Peu après, vaincu par la fatigue, Chiyoko s'endort avant même que l'hôtesse ait desservi la table.

Chiyoko s'éveille, étire ses bras et ses jambes, lourds comme s'ils étaient pris dans les mailles d'une chrysalide. Il sort de l'auberge. Le jour est à peine levé et les montagnes, au loin, découpent sur le ciel leurs silhouettes dentelées. Le chemin est une longue ligne pâle qui s'enfuit vers l'horizon. Chiyoko marche longtemps dans le demi-jour, sans rencontrer âme qui vive. C'est comme si les Pèlerins s'étaient évanouis, que leur but se soit dissous dans quelque faille mystérieuse de la terre. Bientôt le bruit de soie de l'eau, le gonflement des bulles sur les rives, le déplacement léger de quelques insectes. Chiyoko reconnaît le chant souple de la Rivière Kiriyama, ses festons de libellules bleues, les chatons de saule comme une neige dorée. Il traverse l'eau sur les pierres où se réverbère la courbe claire du ciel. Il aperçoit déjà les premières maisons de Mitsuaki avec leurs colonnes de fumée, leurs toits posés comme des ailes sur les murs de papier. Chiyoko pousse la porte de la maison. Une lumière assourdie frôle les choses avec si peu d'insistance qu'elles pourraient, soudain, ne plus exister. Chiyoko, lui aussi, ne sait plus vraiment où sont ses propres limites. Il s'allonge sur son étroit futon, entre songe et réalité. Il voit un cryptomère aux ramures géantes; il entend les notes cristallines du shamisen; de ses doigts il touche les gouttes de pluie, le souffle du vent, les plumets des roseaux; il sent l'odeur étrange des lotus, des bambous; sa gorge se dilate sous les effluves du thé. Il voit un long chemin circulaire, pareil à un rêve; il voit cinq portes régulières avec leurs ailes levées vers les nuages. Cinq portes comme autant de mystères qu'il ne connaîtra jamais mais qu'il abritera au plus secret de lui-même, cinq portes ouvertes, pour toujours, sur l'infini spectacle du monde.

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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 07:35
Au seuil du monde.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude - 2014.

C’était comme de dire « nuage » et de clore ses lèvres sur le silence du ciel. C’était comme de regarder le plateau de la mer et de sentir la rumeur de ses vagues. De toucher la fleur et d’en approcher le pollen, sa lente poussière. De goûter le miel et son poivre illuminerait la gorge. D’entendre le crissement des étoiles sur l’aire souple de sa peau. C’était comme de vivre au bord du monde, de rêver sa courbe infinie, de deviner l’étendue de ses membranes, le miroir de ses lacs, le scintillement de ses villes, la lumière des phares se réverbérant sur le dôme du ciel. C’était comme d’exister en-dedans de soi, d’amasser ses propres fragments, de les amener à sa périphérie, là où la chair est si diaphane qu’il n’y a plus de partage entre les choses. Tout uni dans la parole du poème, tout proférant dans les limites d’une unique symphonie. Alors il n’y a plus de frontière, plus de césure, plus de rupture qui divise et éloigne les hommes de ce qu’ils sont en leur essence : la pure disposition à être, sans délai, sans distance. Le soi ouvert au soi dans la plénitude des choses. Alors tout se divertit de sa propre présence, alors toutes les bogues se déplient et disent l’étrange beauté qu’il y a à figurer parmi les allées de l’exister, au milieu des arbres, près des rivières aux lames d’argent, sous l’aile noire du milan faisant, dans l’air, ses cercles d’infinie compréhension. Tout signifiant à même sa parution, tout parlant la langue de l’herbe, le scintillement de la goutte de rosée, le premier rayon de soleil sur les iris des femmes pareils aux feuilles des arbres qu’encore visite l’ombre de la nuit.

Voici ce qu’il faut imaginer. C’est un matin aussi pur que l’eau grise de la mer. Diego a quitté le village avant même que la nuit ne bascule. Quelques étoiles sont encore piquées dans la toile du ciel. Il n’y a pas de vent et les oiseaux dorment, quelque part, dans leurs carlingues de plumes. Les hommes n’ont pas ouvert leurs paupières et c’est la cendre et la blancheur native qui habitent le globe de leurs yeux. Tout contre les plafonds de craie, on aperçoit le flottement de quelques rêves, les pliures chamarrées de l’imaginaire, les étincelles adoucies de la conscience. La mémoire fait sa spirale, son limaçon d’où, parfois, s’échappent les boules de gemme des réminiscences. Il n’y a pas de volonté, de désir de puissance, de main tenant un sceptre ou bien une règle, une équerre, le fléau de la loi. Tout est égal, soudé dans une même indistinction. Un homme égale un homme. Une femme égale une femme. Un homme égale une femme. Les enfants ne sont pas des rois mais des innocences en attente de devenir. Il n’y a pas de discours et les agoras du monde dorment les poings fermés. Il n’y a aucun Démosthène voulant haranguer la foule, sa bouche fût-elle cousue de cailloux. Il n’y a rien qu’une unique respiration, le gonflement infini de la poitrine du monde, les allées et venues du sang pourpre dans les corps assoupis, les flottements de lymphe dans les rivières de peau. L’esprit est au repos qui fait sa flaque de plomb à l’ombre des désirs.

Le chemin serpente parmi les touffes d’euphorbes et les lianes souples des volubilis. Parfois le cliquetis d’un grillon dans son tunnel de glaise. Parfois le raclement des écailles des lézards dans leurs tuniques bleues. Parfois le crissement de la lumière dans le lacis des racines. Maintenant Diego est arrivé en haut de la colline. Là est « Imagen del mundo », l’arbre solitaire qui veille sur la destinée des hommes. Diego la sait cette vérité du plus loin de sa mémoire. L’arbre, cet arbre, (mais aussi tous les autres), rassemble en son sein l’entière communauté des existants sur terre. Il est un microcosme levé dans l’azur afin que soit dite, une fois pour toutes, l’étrange beauté des choses, le recueil en elles de tout ce qu’il y a à comprendre de la vie, face au ciel, parmi les eaux, dans les efflorescences du végétal, l’échine des animaux, l’apparition des visages de porcelaine avec l’obsidienne des pupilles qui fait son éclat de diamant. Les couleurs sont présentes dans leur brillante polyphonie, les formes aussi, les yeux étirés en amande, les peaux teintées de cuivre, les traces rouges du henné sur le filigrane des mains, le rubis des ongles longs, le battement des cils comme des ailes de libellules, les dessins pariétaux sur la calcite des grottes, la calligraphie des sons sur les lèvres des femmes, l’éclat solaire de la cruche, la lumière des hanches dans le secret des amphores. Tout ceci est présent, continuellement présent, infiniment disponible. Il suffit de se baisser, de cueillir le caillou aux arêtes multiples, d’y lire sa fable, d’y faire résonner l’amplitude du poème. Il suffit et Diego, depuis l’arche ouverte de son jeune âge, depuis le site fécondant de son innocence, Diego dispose ses paumes vers le ciel afin que la moindre goutte y dépose son nectar, y allume ses mille feux, y fasse naître les pierres précieuses de l’émerveillement.

L’arbre est planté dans l’herbe dense, devant le rideau gris du ciel alors que le zénith se dissimule encore dans la suie nocturne. Un moment, l’enfant observe la scène, comme si un miracle devait survenir, un événement s’annoncer. Et c’est toujours de la même manière que le prodige arrive. Diego ferme les yeux, puis les ouvre dans la confiance libre d’être au monde, non pour y séjourner avec des mains de paralytique, mais pour toucher tout ce qu’il y a à toucher, éprouver tout ce qu’il y a à éprouver. Ça y est, maintenant il est passé de l’autre côté du monde, dans ce corridor des songes où ce qui était invisible aux yeux des égarés, devient hautement préhensible. Tout s’éclaire du-dedans avec l’évidence qu’a la chenille à devenir chrysalide couleur de limon puis papillon aux ailes multicolores, fête du sens à nulle autre pareille. Le miracle d’être est ce fourmillement qui parcourt l’épiderme de ses milliers de picots pressés, qui fait naître dans l’antre du palais ce suc polychrome, qui dessine dans l’arcature des mains les modes de préhension du multiple, qui donne aux jambes la souplesse de l’algue, qui érige les pieds en socles infinis de soi, en parcours nomades parmi les paysages ouverts, les plaines d’herbe des savanes, les cônes de sang des termitières, l’encre sombre des calderas, les rochers troués de bulles avec, encore, les reptations sourdes de la lave.

L’écorce s’est ouverte par laquelle Diego a eu accès à l’âme d’Imagen del mundo, en même temps qu’il a débouché dans la vastitude de son propre domaine. L’arbre en lui, lui en l’arbre. Immense arche d’alliance, fusion en mode inaperçu des affinités. Recueil au profond de l’exister de sa sublime profusion. Diego est bien dans son abri sylvestre, tout en haut de la colline qui domine la mer, le chapelet des îles noires, les montagnes violettes à l’horizon qui s’éloignent dans la brume des heures. L’escalier de bois, les marches taillées dans la chair souple de l’arbre, il les gravit lentement, pieds nus, soudé à celui qui l’accueille de toute la force de sa sève disponible. Car il y a effusion réciproque, car il y a entente, cellule contre cellule, fibre contre fibre. Le colimaçon monte à la manière d’un reptile qui serait soudé au tronc, avec la brillance de ses écailles, avec ses éclats couleur de platine. Cela fait un bruit de vague, cela lisse la pulpe des talons, cela ouvre à la connaissance de soi par la singularité du contact avec ce qui n’est pas soi, qui, jamais ne le sera et qui, pourtant, vient de signer une manière d’appartenance indéfectible. Parfois, dans les nœuds, les croisements des branches, sont de minces orifices, des manières de meurtrières où glisse le jour, poinçonnant le corps de Diego d’éclaboussures blanches. Parfois un hibou ébroue sa tête chenue dans l’ombre et l’enfant pense qu’il pourrait facilement devenir cet oiseau taciturne à seulement le vouloir, à simplement l’imaginer. Parfois la progression est lente au milieu des volées de marches, des carrefours de ponts, des jonctions de passerelles.

C’est immense un arbre dans la force de l’âge, c’est étonnant ce que cela a amassé de temps condensé, d’espace pareil à des cordages souples, des théories de câbles faisant leur treillis dans la demeure de ce qui semble être une éternité. Car, si le temps humain est court, pressé, tressé de mailles rapides, le temps de l’arbre est séculaire, lent balancement d’une rive à l’autre des jours, d’un abîme à l’autre des années. Comme une immense architecture racontant par le menu la suite infinie de milliers d’événements, la cascade constamment bondissante des harmoniques de l’être. Diego est bien dans cette certitude d’un jaillissement perpétuel, d’une inépuisable corne d’abondance paraissant dans l’ivresse même de sa propre substance. Et plus Diego monte à l’assaut du navire de bois, de la goélette bercée par le vent, plus il se sent léger, pareil à la trille cristalline d’une sonatine dans le ventre heureux de quelque clavecin. Cela résonne en lui, cela fait ses multitudes d’ondes, ses irisations, ses éventails colorés comme dans les cristaux emmêlés des kaléidoscopes.

Mais là où la vision est la plus belle, où l’esprit se dilate à la façon d’une outre, où l’âme prend son envol c’est quand l’enfant, plein de la sève nourricière de son hôte sylvestre, parvient dans la demeure dernière des larges frondaisons. Là, sous la poussée des vents contraires, sous la lutte incessante des éléments, tout contre le ventre écumeux des nuages, sous la vitre magique du ciel, si près des éclairs aux rayons de feu, s’élève une symphonie qui fait trembler le corps, semble le dissoudre, le porter au-delà de lui-même, à la limite d’une sublimation. Dans l’entrelacs complexe des feuillaisons, c’est tout le peuple des arbres qui s’est rassemblé pour dire à l’enfant que rien ne disparaît jamais qu’à la mesure de sa propre limite à lire adéquatement le monde. Ce dernier est hautement déchiffrable à celui qui s’applique à en connaître le lexique, à retourner le caractère des hiéroglyphes afin que s’éclairent, de l’intérieur, les signes de la vie. Ils ne sont nôtres qu’à les faire se révéler. Ils sont là, ils attendent d’être connus, ils sont impatients de nous communiquer ce qu’ils dissimulent depuis la nuit des temps dans le pli de leur conscience. Oui, les choses ont une conscience. Ceci n’est le privilège de l’homme, la conscience, qu’à considérer l’univers grâce à une lunette anthropocentrique, c'est-à-dire, parcellaire, hautement subjective, entachée d’erreur. La vérité est cette évidence par laquelle le monde apparaît en totalité, avec l’ensemble de ses nervures, avec son envers, ses coutures, ses cicatrices, ses excroissances, mais aussi l’incroyable beauté qui, partout, fait signe et nous appelle à la fête, à l’incroyable cérémonie, au festin pluriel dont nous sommes les humbles serviteurs, nous les hommes, non les ordonnateurs.

Diego est intimement pénétré de ce savoir. C’est la raison pour laquelle sa quête jamais ne s’achève. Parvenu à l’extrême pointe du végétal, il glisse son corps d’enfant curieux jusque dans les moindres feuilles, dans ces espèces de lunules à la clarté de métal sombre qui sont les yeux de l’arbre, la sentinelle qui l’amène au bord des choses, ces yeux qui sont la métaphore ouverte de sa conscience. De là, la vision est infinie qui fait ses étoilements jusqu’au profond des comètes, à l’extrême limite du cosmos. Souvent, Diego, épuisé par tant de joie simple, par tant de visions fondatrices du sentiment d’exister, Diego s’endort alors que tout en bas de la colline, les hommes sous l’arbre à palabre commencent à s’agiter comme d’impatients sémaphores, que le jour commence sa course arquée vers le zénith. Alors il n’y a plus que ceci : des hommes distraits, les mains en conque devant le clignement de leurs paupières, des barques bleues et blanches qui déplient leurs voiles sur la courbure de l’eau, le grésillement des cigales dans les touffes de serpolet, un enfant endormi dans le frais des feuillages, attendant d’être. Le reste qu’est qu’anecdote coulant sous le ciel à la manière du temps qui passe. Fermons les yeux. Il reste encore beaucoup à rêver. Beaucoup à apprendre de soi, des autres, du monde. Nous demeurons. A notre manière, nous sommes des arbres. L’automne nous dépouille que le printemps ravive de ses couleurs chatoyantes. Un « éternel retour du même » avant que les feuilles ne jonchent le sol de leurs nervures définitives. Il faut cette morsure au cœur, cette entaille de l’âme afin que nous perdurions, conscients de nos propres enjeux. Soyons des limbes ! Après, il ne dépendra plus de nous d’être parmi les choses. Mais simplement, humblement, choses parmi les choses. Ayons demeure. Ceci est notre plus sûr destin !

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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 07:31
« Le monde aurait pu être … ».

Photographie : Céline Guiberteau.

« Le monde aurait pu être aussi simple que le ciel et la mer ».

André Malraux.

Cela faisait une éternité qu’Adam marchait sur la surface rugueuse de la Terre. Il avait franchi des vallons verdoyants, longé des falaises blanches, s’était faufilé parmi les herbes mouvantes des savanes, connu des forêts de bouleaux, aperçu le sol gelé de la taïga, traversé le lacis des mangroves sans qu’il rencontrât la moindre présence humaine. De cela, de cette désertion du monde, il s’étonnait mais sans ressentir angoisse ni contrariété. Se reportant à la Genèse, pourtant, il y retrouvait la trace de sa généalogie, celle des descendants dont il avait commencé l’épique lignée. Ainsi, sur la falaise de son front, en lettres bibliques, s’énonçaient les Caïn, Abel, Hénoc, Irad, Mehujaël, Metuschaël, Lémec, mais ceci se perdait bientôt dans une brume compacte comme celle qui enveloppe les tourbières et les nimbe de mystère. A dire vrai, Adam, bien qu’il ne fût père indigne ou procréateur indifférent, se distrayait de la suite de ses héritiers comme on abandonne un jouet d’enfant dans l’anonymat d’un coffre envahi de ténèbres et de poussière. Un vague trait sur le livre de la mémoire, quelques mots faisant leur faible lueur de mèche d’amadou sur le point de s’éteindre.

Cependant, une lueur dépassait la clarté de toutes les autres. Cette brillance, ce feu d’artifice, ce sillage de comète avait pour nom EVE, vive lumière qui faisait dans le ciel d’Adam une infinie gerbe d’écume. Elle nappait les lointains d’une clameur jamais aperçue jusqu’à ce jour. Elle métamorphosait la nuit en crépuscule ou bien la décolorait en dévoilant les hanches souples de l’aube. Une image persistait avec une belle insouciance dans la conscience d’Adam avec la vigueur qu’a une ritournelle à vriller la tête d’un jouvenceau en quête de sommeil que le matin surprend dans la même agitation que la veille. C’était l’image du Paradis qui diffusait ses toxines dans le sang d’Adam, le portait à ébullition telle une lave rubescente qui conduisait l’entièreté de son corps à la limite de l’incandescence. Ce qu’il voyait, ceci : un paysage qui semblait tout droit sorti de l’imaginaire d’un enfant innocent ou bien du rêve d’un peintre fou. La terre y était une succession de lentes ondulations vertes comme l’eau, qu’au loin, cernait la pente bleue d’une montagne. Quantité d’animaux s’y prélassaient dans des postures qui ne manquaient de l’étonner : loups si dociles qu’on eût pu les accueillir dans la conque ouverte de ses bras, félins pris de mansuétude, camélidés au sourire béat, symphonie d’oiseaux au plumage arc-en-ciel qui, perchés sur les plus hautes branches d’un arbre plus symbolique que réel, lançaient en direction du ciel leurs chants polychromes. Tout était si beau dans la simple mesure du jour, dans le rythme unique de l’évidence. Tout était fruit, tout était pure donation que les mains d’Adam pouvaient saisir à loisir, surtout ce corps si délicat de sa compagne, cette sublime terre d’argile dans laquelle s’imprimait la rumeur de la lumière, le prodige de la musique, la volupté d’une gourmandise fondant contre l’exquise ogive du palais. C’était de ce rayonnement, de cette plénitude dont le premier parmi les hommes était atteint, flamboiement qui, jamais, ne devait s’éteindre, brasillant sous la cendre dans les époques d’effroi et de stupeur. Les Existants ne savaient rien de ceci, de cette pure joie originaire qui les traversait de la fulgurance de l’éclair et c’est pour la simple raison qu’ils l’avaient oubliée que s’allumaient aux quatre coins du monde, guerres et infamies de tous genres. Sans doute était-il temps de frapper aux consciences, en ces jours de disette morale, afin que quelque chose comme un sens pût émerger de l’atonie universelle. Mais ce discours sur la misère du monde est, en quelque sorte, périphérique. Ce qui est à accentuer dans l’attitude d’Adam, c’est cette manière d’absence qu’il constatait à la vue du Paradis, dont beaucoup sans doute s’étonneront, et cette vacuité qui entamait son âme neuve se disait en termes de « manque océanique » - en éprouvait-il le sentiment vertical dont Romain Rolland avait fait, en son temps, l’apologie ? -, ce manque qui se distillait en vagues et en flux, en reflux et en dunes : la MER était la pièce manquante du puzzle ontologique et cet oubli divin forait loin à l’intérieur du corps, laissant une lande de sable et d’ennui.

C’est un matin comme les autres avec quelques écharpes de brume et le soleil qui se pose avec lenteur sur les choses révélées. Adam, que sa longue marche a porté aux limites de l’épuisement, chemine sous le couvert des pins maritimes. C’est étrange ce qu’il sent, cette odeur iodée qu’il ne connaît pas. C’est étrange ce qu’il entend, ce bruit sourd de cataracte, ces coups de gong répétés qui, périodiquement, frappent et font vibrer le socle de la Terre. C’est étrange ce vent qui agite la tête des grands conifères à la manière d’une chevelure que traverseraient d’invisibles doigts célestes. Le sentier monte parmi les touffes discrètes des euphorbes, les pommes brunes des pins et les coulures de sable pareilles à de minces ruisselets. Bientôt le haut de la dune, son balancement immémorial, sa mouvance maternelle, son abri pour le voyageur égaré. Soudain la vue est immense et le regard se déplie jusqu’à l’horizon avec la même amplitude qu’une pensée accordée à la joie. La mer est là, étendue dans le calme et la majesté. La mer sous le ciel gris, la mer faite de bandes irisées, de fragments de lumière, d’éclats de verre, de brillances de porcelaine. La mer qui vient de si loin qu’elle n’a plus la mémoire de ses origines. La mer-langage que traversent les mots en noir et blanc, leur intime clignotement sur la page sans fin alors que l’horizon, toujours, recule, disparaît et se recompose dans le basculement des heures. Une voile est au loin qui fait son triangle blanc, étonnant sémaphore de la présence humaine qu’Adam suit des yeux longtemps, conscient de n’être pas seul sur la courbe infinie de la Terre. Un de ses mystérieux descendants vogue vers son destin, celui qui s’inaugura sous les vents alizés du Paradis. Puis la plage, cette pellicule cendrée toujours en mouvement, vrillée du trou des vers, où se creusent des gorges et des courants attirés vers la démesure du large. La lumière crépite sur les arêtes de mica, la lumière dessine ses arabesques, ses bandes alternées de présence et de retrait, ses surgissements et ses abandons. Adam est fasciné. Adam est conquis jusqu’en son centre. Voici maintenant qu’il comprend cette phrase étrange qui habite sa tête depuis que les idées y font leur turbulent carrousel : « Le monde aurait pu être aussi simple que le ciel et la mer ». Oui, que le « ciel et la mer ». C’est l’absence de « la mer » qui avait fait du Paradis une terre d’incomplétude. C’est pour cette unique raison qu’Eve - cette figure marine si proche de la plénitude de l’eau -, avait quitté son site originel pour rejoindre un ailleurs et cet ailleurs est là, devant les yeux d’Adam émerveillé, tout contre une touffe d’oyats aux cheveux lissés de vent, lente ondulation pareille à la courbe infinie de la dune. C’est si troublant, soudain, ce dévoilement d’une vérité qui brille jusqu’au dôme infini du ciel. Et cette vérité s’énonce de cette manière : une falaise blanche doucement incurvée, une anse pour accueillir le marin, l’esquisse d’un golfe pour dire le tremplin existentiel. Le repos est là, dans cette intime parenthèse que toujours nous cherchons, nous les descendants d’Adam, nous les égarés sur Terre qui avons notre attache, ici, dans ce rythme portuaire que toujours nous habitons sans toujours l’apercevoir, qui se nomme dans la discrétion et nous porte au-delà de nous dans le sublime voyage d’être. Ici est notre lieu !

« Le monde aurait pu être … ».
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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 07:47
« Si beau de voir la mer ».

Photographie : Gilles Jucla.

« Si beau de voir la mer ».

HIER – Ce que Rollin aimait faire, c’était ceci : arriver tout en haut du talus d’herbe et de sable, un peu essoufflé, cheveux au vent, haleine contre l’air marin et voir, soudain, derrière la limite visible, la large ouverture de la mer, son étendue pareille à une mare d’or avec, au loin, la barre de végétation sombre qui en fermait le rythme. Parfois, sur la plaque immobile de l’eau, de mystérieux courants, des irisations qui semblaient venues des abysses aux yeux inquiets. C’était une grande beauté alors, la levée d’un flux intime qui inondait le corps de son onde bienfaisante qui, jamais, ne paraissait vouloir se refermer. Cela flottait longuement en lui et le jeune garçon était cette immense nacelle suspendue dans le vide, cette baudruche pleine de joie, ce ballon faisant, dans le ciel de l’âme, sa lente et sûre ascension. C’était comme s’il avait été un goéland à la forteresse de plumes, un oiseau céleste voguant au-dessus de la Terre, apercevant, depuis ses pupilles d’obsidienne, le visage entier de la Terre et même parfois au-delà, là où les brumes naissent et ôtent aux hommes le pouvoir de lire le monde en son entier. De longues heures, Rollin demeurait dans l’attitude de la contemplation, imaginant le peuple des rochers pareil à un immense dôme que le ciel aurait confié à l’eau afin que cette dernière pût trouver assise et fondement, une manière d’ancre avec laquelle s’attacher au sol. Tout alors était en harmonie, il n’y avait plus de division, plus rien qui séparait, plus de ligne qui venait troubler cette continuité dans laquelle le corps se fondait comme dans une sublime évidence. C’était le soir que Rollin préférait, lorsque la boule solaire exténuée d’avoir trop brillé, s’approchait de sa rêverie et faisait, au nadir, sa nappe unie, sa large avenue en partance pour le rivage nocturne. Il y avait, dans la trame de l’air, comme un calme soudain, un subtil relâchement et tout habitait dans tout avec la souplesse de l’algue, l’écoulement régulier du temps dans la gorge du sablier. D’ailleurs l’eau de la mer qui refluait, se retirait de la masse compacte des rochers était cette belle métaphore illustrant ce temps de l’enfance qui glisse et s’écoule vers l’aval avec sa rumeur tissée d’innocence et de liberté originelle. Mais le temps en son essence se déchire parfois et, alors, c’est le surgissement du monde inquiet, celui par lequel le sens se referme.

AUJOURD’HUI - Rollin est à demi allongé sur sa méridienne, dans sa maison d’architecte, tout près de la cheminée au large manteau de cuivre. Des baies qui donnent sur le jardin provient une belle lumière blanche, parfois striée de gris. C’est une manière de généreux clair-obscur qui gagne la pièce, ménageant quelques golfes d’ombre dans les parties les plus éloignées du jour. De temps à autre, Rollin passe la grille de ses doigts devant le globe de ses yeux. Il n’en perçoit que l’envol pareil à une brume, la sombre cadence qui se noie dans l’illisibilité. Rollin est âgé, aujourd’hui. Rollin est aveugle. D’avoir trop lu, trop écrit, trop regardé la plaque de la mer et son étincellement vermeil, son poudroiement pareil à une nuée d’abeilles dans l’écartèlement du jour. D’avoir trop aimé, d’avoir trop vécu. Rollin est seul dans sa maison, cette ruche bien trop grande pour lui. Sa compagne des jours heureux s’est absentée depuis quelques années, ôtant de l’horizon du vieil homme ce qui lui restait de faible vision pour apercevoir l’amour faire ses voltes et ses belles arabesques. Ne lui reste plus que le baume de la réminiscence, la configuration étoilée de quelques images anciennes, le tremblement, loin, au fond de l’enfance, de cette eau qui brillait à la manière d’un inépuisable trésor. Quelques souvenirs visuels ricochent parfois dans la tête de Rollin, des plages de roches luisantes, le bleu cendré d’un rocher, la fuite de l’eau vers l’aval du temps.

DEMAIN est déjà là qui fait son bruissement d’élytres et plus rien ne paraît qu’un éternel silence. Mais qui donc rallumera la lampe magique ? Qui donc viendra illuminer, fût-ce une dernière fois, la joie ancienne qui énonçait, depuis le centre vivant du corps, depuis la parole tendue comme un poème déployé au-dessus du monde : « Si beau de voir la mer ». Oui, « Si beau de voir la mer ! ».

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26 avril 2016 2 26 /04 /avril /2016 07:54
Les nuits de pleine lune.

« La plénitude ».

Œuvre : Sandrine Blaisot - 2012.

La lumière commençait à décliner sur Calentia, teintant de rouille les cubes des maisons. Les lampes n’étaient pas encore allumées dans le village et les passants déambulaient dans la fraîcheur naissante. Les cafés commençaient à bruire dans le genre des élytres et des garçons vêtus de noir disposaient, sur les tables, des napperons de papier qu’ils assujettissaient avec des galets. Quelques bougies, auréolées de blancheur, faisaient couler leur suif en d’étranges larmes sur la pente verte des bouteilles. Dans le port, les bateaux couchés sur le flanc, semblaient dormir pour l’éternité, alors que quelques goélands, criaillant, décrivaient de larges cercles au-dessus de l’eau qui s’habillait de mauve. Sous les arbres aux larges palmes quelques vieux, dans leurs habits de choucas, palabraient sans fin, refaisant le monde à coups de langue et d’assertions définitives. A cette heure du jour, c’était comme si le dôme du ciel, cette immense vitre courbe, avait commencé sa reptation vers la terre en un bien étonnant accouplement. Le langage, piégé, ricochait en syllabes rondes qui terminaient leur course, quelque part, au loin, entre les meutes noires des îlots. Aux terrasses, des amoureux échangeaient des baisers et cela faisait comme un doux clapotis qui n’en finissait de retomber, pareil au grésil dans l’aube d’hiver. C’était l’heure immobile, le temps cotonneux qui s’effilochait longuement en attente de la nuit. Partout, aux terrasses envahies de grappes de bougainvillées, autour des ferrures torsadées des balcons, sur les plaques de schiste des rues, sur les cimaises des fronts des existants, le crépuscule faisait sa petite musique et l’on aurait cru au souffle d’une flûte andine sous l’image du ciel.

Joselito - il venait juste d’avoir huit ans -, aimait cette heure entre toutes, ces secondes suspendues dans l’espace à la façon de grains de raisin pleins de sucs odorants et de jus sucré. Il suffisait d’appuyer sur la peau et un nectar s’en dégageait qui faisait frémir les papilles, s’ouvrir les yeux sur les beautés du monde. Il suffisait d’ouvrir les mains et la lumière couchante se déposait là, au creux des mains, à la manière d’une offrande multiple. Car il n’y avait rien de mieux que la lumière, rien qui rassurait plus, rien qui comblait autant le corps, le faisait se gonfler sous la pression de l’ombre qui, partout, étendait ses ramures, glissait ses pieds pareils à des infinités de radicelles sous la voûte des pieds. Rien sauf les arbres. Les arbres aux troncs comme des peaux d’immenses reptiles, aux racines blanches qui avançaient dans la terre et l’éclairaient en des tunnels mystérieux, en des pertes semblables aux eaux qui disparaissaient dans une faille du sol. Puis ressortaient, métamorphosées, encore chargées des phosphorescences des roches, quelque part sous le frais des ombrages.

Les nuits de pleine lune - c’est elles que Joselito préférait -, lorsque l’astre était gonflé, empli d’une brillante laitance jusqu’à son bord ultime, le jeune garçon quittait le seuil de sa maison, emportant seulement une natte de paille, un sac de toile, quelques pommes et des noix. Il avait hâte de dépasser les touffes sombres des dernières habitations, leurs pans d’ombre où, parfois, s’égouttait comme une résine bleue qui, en réalité, n’était que le clair-obscur des murs enduits de chaux. Il aimait cette clarté pareille à un effleurement, à une souple tension, au rythme d’une berceuse. Sauf les fuyantes silhouettes de chats étiques dans les gorges des ruelles, le hululement d’un chat-huant quelque part sur la colline, le raclement d’un sabot attardé sur le sol de pierre, rien ne paraissait que l’enchantement lunaire, son glacis sur la plaque lisse de la mer, ses moirures, au loin, là où basculait la ligne d’horizon. Joselito se laissait porter par les douces vagues de lumière et ses pieds nus escaladaient le sol de poussière comme s’il s’était agi du moutonnement des nuages. Il distinguait les minuscules enclos où poussaient les ceps noueux des vignes, les fûts qui servaient à recueillir l’eau, les cabanes de planches où les hommes remisaient leurs outils et quelques provisions. Dans l’espèce de demi-jour qui flottait à ras du sol, il apercevait les feuilles duveteuses des amandiers, leurs coques comme des yeux clos sur un rêve infini. S’il n’avait eu le désir de se rendre à la clairière, il aurait pu se lover là, contre le murmure vert-de-gris d’un amandier et mâcher ses noix en regardant le voile du ciel faire son lent écoulement.

Joselito, maintenant, a dépassé les dernières traces des activités des hommes. Il arrive là où la garrigue s’éclaircit, semée de quelques touffes de genêts et des affleurements blancs du calcaire. La clairière est muette, pareille à un grand cercle de famille qui aurait posé son campement pour la nuit. On est si loin, ici, des préoccupations, des haines, des envies, des tracasseries du monde. La lune baigne tout dans une écume grise et les choses paraissent liées dans une harmonie, un souci de recevoir le bonheur et de n’en point sortir. La couronne des arbres est une à peine présence, un genre d’effeuillement faisant ses chutes lentes dans un rêve suspendu, un imaginaire serein.

Les nuits de pleine lune.

Au milieu du cercle, inondé de clarté, est l’arbre plusieurs fois séculaire, l’arbre tutélaire, le géant qui tend ses infinités de bras dans les multiples dimensions de l’espace. C’est comme une explosion, un étoilement, une dispersion de spores fécondant la terre. Elevé sur un monticule, il règne, libre, puissant. Non dans la domination, dans l’assurance de soi qui oblige et contraint, dans la puissance qui aliène. Seulement dans l’évidence d’être et de demeurer, là, dans cette « multiple splendeur » qui fait les yeux brillants des hommes, leur regard de soie, leur disposition à tout ce qui croît et porte l’espoir au sein des vivants. Joselito, sous le pétillement des étoiles, s’emplit de ce spectacle dont il ne se lasse pas. Cela gonfle en lui, cela fait ses étalements lacustres, cela déplie les sentiments jusqu’à satiété, cela s’irise sur l’arc de ses pupilles. Le suc de la pomme cascade gaiement vers l’aval de sa gorge, filet d’eau imperceptible qui navigue de concert avec cela qui se révèle et porte au-delà de soi, aux frontières du perceptible. Le jeune garçon est entièrement lui, d’abord, cette jeune vie en train de s’éployer partout où une place est disponible. Mais il est aussi l’arbre, la foule des arbres qui sont plantés dans le ciel, au-dessus des collines, dans les vallées où coule l’eau noire avec les reflets des feuilles. Cet arbre contient tous les autres. Il est, à la fois, châtaignier à l’imposante ossature, aux ramifications complexes qui colonisent les lames d’air. Il est palmier, l’arbre-roi faisant balancer ses lances aiguës dans le silence des oasis. Il est chêne-liège avec son tronc semé de taches de sang, de longues coulures de rouille, ses desquamations comme la peau d’un animal antédiluvien. Il est baobab avec son énorme fût, ses étranges cheveux ébouriffés dans la touffeur des heures. Il est olivier tortueux comme les sentiers de chèvres, avec ses boursouflures, ses racines qui courent en zigzag au ras du sol. Il est cet arbre multiple et il est, avant tout, cette profusion dans l’espace, cette manière de projection de la vie dans tous les azimuts qui se présentent aux horizons de la terre. Il est, surtout, plénitude, sentiment dont Joselito est porteur avec simplicité, naturel, tout comme la mouette vole dans l’eau claire du ciel sans même s’apercevoir qu’elle vole. Alors, lorsque les étoiles s’éteignent les unes après les autres, que la lune ferme son œil, qu’une clarté pointe à l’horizon, Joselito prend sa natte, son sac de toile et redescend vers le logis des hommes. Sur la mer, au milieu d’une traîne de corail, les premières barques de pêche qui rentrent au port, leurs voiles tendues sous le vent. C’est l’heure majestueuse du retour des choses dans leur orbe de présence. Tout repose dans tout avec facilité. Bientôt les hommes se lèveront avec des rêves accrochés à leurs jambes gourdes. Pour l’hôte de la clairière, l’heure sera venue de regagner la maison encore abritée dans l’ombre. De gagner le lit et d’y poser ces doigts de géants qui fécondent les songes à seulement les faire venir dans la conque de sa tête. Il y a beaucoup à voir, alors. Beaucoup à espérer.

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