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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 19:28
Drapée dans sa nuit.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était un matin sans attaches qui, déjà, quittait les rives de l'été, avec de légères brumes annonçant l'automne. Sur Paris, le ciel avait sa consistance grise, glissant sur le zinc des toitures dans un silence cotonneux. Je n'avais rien à faire au Journal et la ville agissait sur mon humeur à la manière d'un repoussoir. J'ai pris une veste légère, des chaussures de toile et suis parti ne sachant guère où le jour me conduirait. J'aimais, dans un genre de léthargie, remettre mon destin au hasard - mais en avait-il jamais été autrement ? - et confier mes pas à la première idée venue. Le bus 27 arrivait Place d'Italie. J'y suis monté sans bien savoir où ce minuscule événement me conduirait. Il y avait peu de monde à cette heure matinale et le Jardin du Luxembourg dévoilait des teintes vert de gris. Depuis le Pont du Carrousel, la Seine se laissait voir avec de faux airs tranquilles, telle une rivière colorée à la hâte, s'enfuyant vers quelque palette impressionniste. Après "Opéra", le bus s'arrêta Gare Sant-Lazare. Un instant je demeurai devant l'accumulation temporelle d'Arman. Mais que pouvaient bien indiquer ces horloges au détour d'une existence : un flottement, un changement de direction, le simple balancement entre la vie et la mort ou bien l'imminence de quelque fait étonnant ? Un genre de fable tragique et l'empreinte resterait longtemps suspendue dans le vide. Les quais de Saint-Lazare dégorgeaient leur foule pressée en direction du métro. J'errai un moment sur l'aire de ciment gris, puis me dirigeai vers un panneau indicateur portant les noms de quelques destinations. Je ne sais pourquoi je choisis Maison-U comme lieu où faire quelque découverte. Je n'en connaissais que le château, l'hippodrome et le début de la forêt dont je n'avais jamais dépassé la lisière. J'obliquai Rue de la Muette. Bientôt le peuple végétal et ses layons partant en étoile sous la rumeur des arbres. C'était si calme ces frondaisons et ce sable sous les pieds dissimulant le moindre bruit. Parfois des cavaliers et cavalières sur de beaux alezans. Leurs sabots semblaient des coups de gong qu'une savante étoupe eût transformé en lointaines percussions. L'espace n'avait plus lieu. Le Journal était loin au bord du canal, perdu au milieu des pierres grises. La ville était une perdition, quelque chose comme une île perchée sur une utopie, un grésil, le tracé de l'aile du pigeon. Tout menaçait de s'évanouir, de disparaître. Non dans la douleur. Dans le pur détachement de soi de ce qui entaillait et menaçait. Une liberté nouvelle, une simple décision d'apparaître dans la fuite des jours et de s'en remettre à cela qui voudrait bien se présenter.

Arrivant au bout d'un sentier, dans le cercle parfait d'une clairière, d'abord je ne vous avais pas aperçue. Seul le Château de la Muette et, comme en retrait, à la lisière, le Pavillon de Chasse. Vous y demeuriez dans l'ombre bleue, à peine plus visible que la brume sur l'étang. Alors, vous apercevant soudain, je me suis arrêté. Vous étiez drapée dans un grand châle noir. Votre visage en émergeait dans une pâleur lunaire qui me donnait le sentiment d'une apparition. Un peu comme si, brusquement, je m'étais trouvé sur le bord d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe. Vous, dans la perspective de cette demeure austère dont les larges moellons de pierre blanche, les fenêtres aux cadres étroits, le sombre toit d'ardoises donnaient l'impression d'arriver hors du temps, vous donc, en un lieu indéfinissable. Comme en toile de fond, des phrases entières de "La Maison Usher" me revenaient en mémoire, genre d'équivoque marée qui faisait ses battements d'enclume dans la conque de ma tête :

"Pendant toute une journée d’automne, journée

fuligineuse, sombre et muette, où les nuages

pesaient lourd et bas dans le ciel, j’avais traversé

seul et à cheval une étendue de pays

singulièrement lugubre, et enfin, comme les

ombres du soir approchaient, je me trouvai en

vue de la mélancolique Maison Usher. Je ne sais

comment cela se fit, – mais, au premier coup

d’oeil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment

d’insupportable tristesse pénétra mon âme."

Je ne savais plus qui j'étais réellement, quel grand écart m'avait subitement projeté vers Baudelaire, Poe, ce livre si étrange dont je possédais un exemplaire sur les rayons de ma bibliothèque. Parfois, les nuits où le sommeil tardait, j'en lisais quelques nouvelles, celle-ci, singulièrement, que je tenais pour un chef-d'œuvre et qui, aujourd'hui, me rendait ma monnaie au centuple. Je pensais à cette "arrière-rêverie du mangeur d'opium, - à son navrant retour à la vie journalière -, à l'horrible et lente retraite du voile." Mais comment retrouverais-je mon entière conscience hors du voile et ma lucidité après cette vision qui inclinait au fantastique ? Je me voyais si dérouté que j'allais rebrousser chemin, lorsque le linge qui vous enveloppait a vibré sous l'effet du vent forestier. Alors je me suis approché, si près que vous deviez percevoir ma respiration, le brouillard de mes yeux, l'agitation de mes mains. C'était étonnant cette posture hiératique dans laquelle vous vous teniez, pareille à la falaise de craie surplombant le vide que d'étranges freux auraient enveloppée du linceul noir de leur vol. Et, cependant, nul cri, la pesanteur du silence seulement. J'ai posé une première question, cherchant à connaître votre identité. Puis une deuxième sur la raison de votre présence dans ce théâtre ossuaire. Puis une troisième afin d'apprendre le lieu de votre séjour. Mais rien ne bougeait et l'air était comme figé, pris dans une étroite nasse. Dire mon désarroi aurait été une gageure dépassant l'entendement. Proférer un mot de plus une violation d'un domaine qui semblait réservé depuis les étroites membranes de l'étrange. J'ai reculé d'un pas, puis de deux. La poulie d'un vieux puits a fait son grincement de rouille au-dessus de la margelle. Cependant que vos yeux fixes semblaient me suivre dans ma déroute. Jamais je n'avais vu pareille intensité au fond d'un regard qui, pourtant, paraissait éteint, sur le point de vaciller. De quelle flamme intérieure étiez-vous animée qui vous privait de tout contact avec le monde ? Quel pesant secret dissimuliez-vous dans l'enceinte de votre peau d'albâtre ? Mais, à poser tant de questions sans réponse, je demeurais sur le seuil d'une porte qui, sans doute, resterait scellée.

Lentement, sur ma corde de funambule, j'ai fait demi-tour, toisant le vide avec quelque appréhension. Je progressais sur l'allée semée de sable avec circonspection, jetant parfois, un rapide regard par-dessus mon épaule. Déjà vous n'étiez plus qu'une vague ligne de fuite s'immolant dans une nuit sans fond. Au sortir du couvert des arbres un homme fumait, appuyé sur le pommeau d'une canne. S'apercevant sans doute de mon trouble et surpris par mon teint livide - je devais ressembler au masque du mime - il me dit, s'éclaircissant la voix :

"Monsieur, je vous vois bien troublé. Auriez-vous été victime de la Folle de la Muette ? C'est l'heure où elle attend ses victimes. Voyez-vous, ces temps-ci, des hommes, jeunes comme vous, disparaissent du côté du Pavillon de Chasse et, plus jamais l'on ne retrouve leur trace. Ah, il s'en passe des choses étranges, dans ce pays ! Mais hâtez-vous de regagner votre logis avant qu'elle ne se ravise. Sans doute vous a-t-elle pris en affection. Au moins provisoirement ! Bonsoir, Monsieur."

Les mots du vieil homme résonnaient encore dans l'enceinte meurtrie de ma tête lorsque, débouchant de la rue de la Muette, j'arrivais en vue de la gare.

"Tout d’un coup, une lumière étrange se

projeta sur la route, et je me retournai pour voir

d’où pouvait jaillir une lueur si singulière, car je

n’avais derrière moi que le vaste château avec

toutes ses ombres."

Oui, les paroles du narrateur de Poe, j'aurais pu les faire miennes, tant il y avait de similitude entre ce que je vivais à l'instant - le Château de Maison-U se découpant sur fond de ciel couchant - et cette étrange lueur qui semblait monter des profondeurs de la forêt. Le quai de la gare était vide et le vent du nord faisait son sifflement lugubre. Je suis monté dans le train, me suis affalé sur la première banquette venue. Il n'y avait personne et le convoi avait l'allure d'une équipée fantôme. Sur la droite, les tours de la Défense, prises dans leurs éternelles brumes grises semblaient tutoyer quelque cataclysme. A Saint-Lazare les bordures de ciment étalaient leurs perspectives à perte de vue dans une brume équivoque qui me rappelait le Pavillon gris, sa sinistre désolation. Je suis monté dans le bus 27 qui a quitté son aire de stationnement dans un chuintement de pneus et dans le vent de sa porte automatique. Il n'y avait ni chauffeur, ni passagers, sauf moi, blotti sur le strapontin au-dessus de la roue. À Italie, j'ai appuyé sur le bouton de demande d'arrêt. Le soufflet s'est déplié avec la mansuétude d'un vieil et lugubre accordéon. Je suis descendu sur le trottoir. La Place était livide, seulement parcourue de bourrasques. Arrivé à ma mansarde du septième étage, j'ai poussé un soupir de soulagement. Sur mon lit, le livre de Poe était ouvert. "La Maison Usher" faisait tourner ses pages les unes après les autres, s'arrêtant parfois sur des passages qu'autrefois, j'avais soulignés pour leur singulière beauté en même temps que leur étrangeté. Il ferait froid cette nuit sur Paris, l'air bleuissait. Il était temps de se disposer à la froidure. L'hiver était arrivé par une porte que l'on n'attendait pas, qui, jamais, ne se refermerait. Les draps, sur mon corps étroit, faisaient leur bruit de râpe. A ce régime-là il ne me resterait pas assez de peau pour connaître le printemps. La mansarde de la Maison Usher battait aux quatre vents et les volets claquaient sur la toile libre du ciel. Il me faudrait changer les gonds avant que tout ne chute dans le vide. Un malheur est si vite arrivé !

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 08:04
« Oublieuse mémoire ».

Petites pudeurs avec un

"costume marin".

Œuvre : André Maynet

***

« L’Océan voudrait effacer en nous tout ce qui pourrait ressembler

à un souvenir et nous submerger dans sa grande masse oublieuse ».

« Boire à la source ». Jules Supervielle

*

 C’était un matin lumineux de septembre. Le regard portait loin dans l’air tendu comme une soie. Nul bruit à l’horizon sauf les dérives du vent là où le regard ne se posait jamais qu’à s’en absenter aussitôt. La saison touchait à sa fin. Les touristes étaient partis, laissant, derrière eux, des odeurs d’huile camphrée, des bateaux de papier, des queues de cerf-volant accrochées aux touffes hirsutes des tamaris. C’était une manière de désolation heureuse, la présence en creux d’une foule, la dilution des cris dans les sillons du sable. Ici et là couraient de brunes vergetures, flottaient des chevelures de goémon, blanchissaient des os de seiche pareils à des lueurs au fin fond d’une forêt. Tout était au repos, tout gisait à terre dans une irisation de lagune que, bientôt, l’hiver reprendrait dans son austère vêture. Marcher au bord de l’Océan était une manière de ressourcement, une recherche purement narcissique dans laquelle j’espérais que la brume solaire me délivrerait une image, peut-être un portrait à la teinte sépia, ou bien une silhouette que je pourrais faire mienne. Nous sommes tellement en quête de cette empreinte que nous croyons déposer sur les choses alors que, le plus souvent, ce sont elles qui gravent en nous les stigmates dont nous sommes porteurs à notre insu. Telle ride signant la joie, telle autre l’inquiétude, telle autre encore un souci dont l’épine plantée dans la chair nous fait existentiellement claudiquer sans que nous en connaissions la provenance.

 Soudain, dans l’échancrure du jour, là-bas sur la vaste plaine de sable, une double présence telle une apparition sur la dune du désert, un mirage vibrant de sa propre énergie dans l’air qui crépite et brouille la vue. Je ne sais comment le miracle s’est accompli, par quel mystérieux tour de magie a eu lieu cette condensation de l’espace, cette rétroversion du temps qui s’est saisie de moi et m’a déposé dans cette manière d’innocence première, d’heure native par laquelle renaître à celui, qu’un jour, j’ai été. Je suis « Mousse », cet enfant insoucieux, à peine engagé sur le chemin de la vie, trottinant à la façon d’un cabri, pieds nus effleurant le sol, vêtu d’un costume marin au bel ordonnancement (cette époque d’antan était sensible aux signes et symboles, à la rigueur d’un vêtement, au voyage qu’il appelait, à l’engagement qu’il supposait), ma main droite dans celle de Maman, cette effusion de l’instant aussi mince qu’un corps de libellule, son maillot couleur de chair jouant avec un teint si clair qu’il pourrait aussi bien être celui d’une fée, d’une princesse habitant un château de nuages. Je sens couler en moi son fluide, je sens ce courant, ce magnétisme qui me parcourt comme le ferait l’eau d’une fontaine, promesse de jouvence éternelle, de bonheur accompli, de félicité flottant tout juste contre l’âme, tel ce ballon bleu, cet azur si léger qu’il pourrait se confondre avec le lac des yeux, la promesse de l’Aimée, le vol d’un ange ou bien celui de goélands aux ailes largement éployées comme pour signifier cette seconde suspendue, goutte solaire dans un ciel qui, jamais, ne se reproduira. Qui est déjà en fuite. Qui est souvenir, mémoire entachée d’oubli.

 Il est si difficile de fixer l’existence dans les rives de l’heure alors que partout coule le sable vers son devenir, que s’agitent les vagues dans un flux qui les fait se lever en même temps que le reflux les emporte au loin, dans un mouvement si illisible qu’il paraît s’effacer dans le soubresaut même qui le constitue. C’est un réel ravissement que d’être ici et maintenant, dans son corps d’adulte, en haut de l’étendue de sable et, à la fois, dans cet instant si irréel qu’il semble un simple empilement d’idées, un brouillard de sensations, une brisure de petite madeleine dont le palais ébloui prend acte comme d’un événement à portée de la main, magnifié par la vertu de la réminiscence, amplifié à la seul force de l’imaginaire. Collision sublime des expériences qui s’emboîtent dans le genre d’œufs gigogne, chacun vivant de la matière de l’autre, du miracle de la rencontre, du frémissement qui, tel une ode, une arche, relie le présent à ce présent qui fut, que la mémoire réhabilite à l’aune d’une « seconde vie », cet écho qui porte haut le sentiment de vivre.

 Ce qu’il faut faire, c’est ceci : avancer tel le funambule, la grande perche de l’espoir tendue entre les mains qui frémissent, à la recherche de l’équilibre, doué d’une double vue, un œil à l’adret de l’existence, un autre à l’ubac, visant ce passé dont la poussière d’or est encore perceptible, quelque part dans la lumière du cortex, puis s’immisçant dans cet éclair du présent qui illumine notre front et dit notre passage sur ce fil infiniment tendu que toujours nous tâchons de saisir alors qu’il nous échappe, ligne d’horizon se perdant dans les limbes du crépuscule. Si bien de marcher ainsi, dans une sorte de rêve éveillé, la tête dans les nuages, les pieds solidement ancrés sur le sol dense de la réalité parmi les confluences du monde. La progression est si légère, anodine, empreinte d’un si imperceptible sautillement qu’on croirait à un surplace semblable à la marche du mime, enroulement d’un pas dans l’orbe de l’autre sans même que la succession en soit apparente, immobile mobilité vivant sa vie immatérielle à l’aune du rien, de l’éternelle irrésolution qui en fait une simple apparence, non le factuel procédant à l’avancée de son propre temps. Mais on sursoit à ce qui nécessairement va advenir, mais on se love dans l’ombilic du songe, mais on remonte le fil des jours aussi loin que l’on peut, on cherche à deviner une lointaine origine. Une faible et hésitante lumière vacille, là-bas, au bout de ce qui n’a pas de nom, n’en aura jamais car nul passé ne revient jusqu’ici dire sa fable, raconter ce que fut le bain dans l’eau de la claire fontaine, l’odeur du pain grillé dans le petit matin, la promenade en bateau sur la mer qui luisait pareille à une plaque d’étain.

 Vieux, maintenant, Petit Mousse, accompli jusqu’en son heure de cendre, tempes grisonnantes, barbe chenue, pipe d’écume au tuyau recourbé par lequel s’échappent, tels de fins nuages d’écume, les fragments de la mémoire. Maman vient de me lâcher la main me reconduisant à mon chemin de solitude. Je suis grand face à cet Océan sans limites qui me dit en termes métaphoriques la dérive hauturière de la vie. Oui, je sens ses vagues si proches, éblouies de bulles transparentes, son odeur d’écume (la même qu’autrefois lorsque, enfant, je m’initiais à ma première navigation, mon premier questionnement du monde et des choses), je vois son infini gonflement, sa houle, son dos immense pareil à celui d’une inoffensive et maternelle baleine. Je suis un Jonas qui dérive trois jours et trois nuits dans le ventre qui l’accueille pour mieux le rejeter ensuite. Je suis l’inconnu vers lequel je dérive afin que, me possédant un jour, l’énigme d’être fût résolue si, toutefois, elle peut prétendre à une connaissance. Le soleil baisse à l’horizon. La brume monte de la mer, toile grise où s’engloutit le ciel. Les goélands s’y perdent et leurs cris ne sont plus que d’étranges appels dont on ne sait plus ni le sens, ni le lieu d’où ils proviennent. Mon ballon, cette tache bleue de perle, je n’en vois plus que la larme pendue tel un œil perdu dans l’immense. Maman n’est plus qu’un pieu planté dans la vase, curieux bouchot de corail où viendront s’assembler des grappes de coquillages, plus qu’un sémaphore lançant dans le silence ses flammes presqu’éteintes. Tout se dissout dans une neige, tout se replie dans un frimas hivernal. Où suis-je, moi l’enfant qui croyait à l’éternité ? Où suis-je ?

«L’Océan voudrait effacer en nous tout ce qui pourrait ressembler

à un souvenir et nous submerger dans sa grande masse oublieuse ».

« Boire à la source » est toujours le risque de s’y abîmer.

 Où suis-je ?

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 07:49
L'oiseau à l'aile blessée.

Photographie : Katia Chausheva.

Un matin, à la rédaction, Sternberg, comme à son habitude, m'avait jeté une boule de papier froissé qui dissimulait, au milieu de diverses notes, une adresse à peine lisible : "Allez donc faire un tour du côté de l'Öskjuvatn, y a certainement un papier à faire là-dessus." Sternberg adorait les mots imprononçables, les intrigues et les volcans. Le tout était réuni, il ne me restait plus qu'à prendre mon maroquin et voler vers l'Islande. A quelques encablures de la côte, l'avion tanguait dans une espèce d'eau grise qui devait ressembler aux nuages de cendre de l'Eyjafjöll. Lorsque je posai le pied à terre, la lumière de Reykjavik était pareille à une lagune plombée. La nuit serait bientôt là alors que le milieu de la journée venait juste de tourner la page. Pas très loin de l'aéroport, l'hôtel était confortable et j'avais emporté quelques livres, histoire de diluer l'ennui. C'est vous qui m'aviez accueilli à la réception, dans cette à peine clarté qui faisait ses lentes coulures. Vous parliez un français teinté de syllabes rondes et fuyantes comme si quelque galet avait habité le creux de votre palais. Et cette voix rauque, un peu traînante qui semblait venir de l'au-delà du temps. Ce qui m'avait frappé, d'abord, c'était cette manière de langueur avec laquelle vous vous manifestiez. Genre de félin assoupi qui aurait pris acte de la vie au travers de ses meurtrières. Et cette tristesse infinie qui semblait rôder à vos confins et faisait inévitablement penser à ce pays de feu et de glace que, périodiquement, une éruption venait recouvrir de sa taie floconneuse. Vous aviez si peu parlé, m'accompagnant jusqu'au seuil de ma chambre, puis retournant vers le hall avec la lenteur du désenchantement. C'était si déroutant d'arriver dans ce pays du bout du monde, d'y rencontrer peut-être celle qui incarnait avec tant de justesse, de vérité, cette âme islandaise si secrète. Un volcan couvant sous la cendre. Mais, n'y avait-il pas plus que cette inclination à la mélancolie? J'imaginais déjà quelque événement inattendu qui vous avait visitée, laissant, en vous, l'empreinte de quelque douleur.

Mais quelle subite intrusion du jour vous avait visitée pour que vous demeuriez dans l'être avec cette sublime fin de vous ? Vous étiez en partance vers un lieu que vous sembliez ignorer, oiseau blessé, à la recherche de son vol. Qu'aviez-vous vécu qui vous avait frappé de son aile noire jusqu'à vous faire basculer dans l'abîme ? C'était une étrange vision que de vous considérer, là, dans cette posture qui signait les paysages pris de tragique, aussi bien les visages disant l'infinie beauté du monde. Vous étiez en suspens de vous-même, en état d'apesanteur, dans l'ombre du doute, installée au centre coruscant de votre propre souffrance. Mais de quelle vérité étiez-vous atteinte que nul ne percevait ? Qu'y avait-il de quotidiennement inaperçu que vous abritiez au sein même de cette flamme éteinte ? Car il y avait conflit, verticale dialectique entre ce qui vous faisait vibrer bien au-delà de vous et cela qui vous rivait à votre unique existence. Diamant qui brillait de ses mille fragments réfractés, en même temps que gemme sourde prise dans des mailles d'ombre. Une déraison qui ne disait pas son nom et vous forait de l'intérieur, à la manière d'un trépan de l'âme. Quel gisement mystérieux abritiez-vous des regards, quelle puissance, quelle énergie inavouée brûlaient donc en vous ? Vous étiez cette sorte de banquise posée sur des eaux noires, dérive métaphysique ivre de sa propre errance. Que ne consentiez-vous donc à briser vos chaînes, à faire éclater la bogue de silence qui vous clouait à cet immarcescible flottement dans ces pôles glacés ? Il vous fallait partir de vous et gagner un autre continent, peut-être sous les alizés, afin qu'une apparition se produise, qu'un sourire habille vos lèvres d'un possible bonheur. Il fallait. Un moment, j'avais été tenté de vous proposer de me suivre jusqu'à Öskjuvatn, cette terre volcanique dont vous ne manqueriez pas de ressentir la vibrante énergie. Je vous sentais si intuitive, réceptive à cette nature avec laquelle vous aviez dû être en harmonie avant que ne se produise …. Mais que pouvais-je mettre après les points de suspension qui n'eût été une fable ? Vous étiez si près du mystère, de sa confondante énigme.

Le lendemain, un petit bimoteur m'avait conduit jusqu'aux rives de l'Öskjuvatn. Longtemps nous avions tourné autour du cratère. Depuis l'avion, je photographiais ce paysage si étonnant. Les nuages blancs et gris plombaient le ciel, renforçant l'impression d'outre-monde. Les roches couleur de latérite étaient brûlées par endroits, livrant des profondeurs de rouille, des ombres profondément métalliques. Accrochés aux flancs, des restes de névés brillaient avec des lueurs de phosphore. Les lacs étaient semblables à deux vitres vertes, immobiles, seulement parcourues, ici et là, de filaments pareils à un bronze ancien. C'était si étonnant de planer au-dessus de ce qui dépassait les limites de l'imaginaire, comme si l'on était parvenus aux limites d'une terre purement fictionnelle. Le pilote avait renoncé à poser l'avion à cause des rafales de vent. Tant pis, j'inventerais un chapelet sensoriel - odeur de soufre, éclatement des bulles, chaleur sous la croûte du sol - et Sternberg n'y verrait que du feu. Quelle importance, d'ailleurs, le papier tiendrait bien debout : ficelles du métier. Et qu'importait cette réalité-là, en regard de la vôtre qui paraissait bien plus profonde ? Éruptive, mais glacée sous le socle de roches et de glace. Drôle comme tout s'éclairait avec la lumière de la vérité. Là, sous mes yeux, dans la démesure du jour, c'était vous, seulement vous qui étiez posée comme une énigme à la face du sol. Le gris du ciel, c'était la couleur éteinte de votre front. Les griffures ombreuses des flancs, vos longs cils abritant votre regard. Les lacs verts, vos yeux que des reflets mouvants animaient de l'intérieur et qui faisaient à la surface de simples irisations. Légères, imperceptibles. Et les névés immaculés, la falaise de vos joues parcourues de clarté. Voilà, la réponse à votre mal de vivre était entièrement inscrite dans cet austère paysage avec lequel vous jouiez en écho. Comme si les signes du sol s'étaient déposés sur votre épiderme, y gravant les hiéroglyphes du manque, de l'incomplétude, de l'être voulant correspondre à sa propre vibration, s'inscrire dans le long poème du monde.

Quand nous avons rejoint Reykjavik, la clarté était une poudre neigeuse qui semblait vouloir tout dissimuler. Je suis rentré à l'hôtel. Une lumière étroite rôdait dans le hall. Sur le guichet de la réception, un papier blanc portant une écriture penchée, la main semblait avoir tremblé :

"Fjarverandi í dag."

"Absente pour la journée". Mes rudiments en islandais me permettaient, sinon de comprendre les subtilités de la langue, du moins de saisir le caractère de ce peuple aux contours si peu définissables. En réalité, ce que j'attribuais à quelque maladie ou bien à un chagrin n'était que l'ombre portée du pays que la latitude septentrionale reconduisait à un éternel silence. Au travers du hublot de l'avion, l'Islande n'offrait plus qu'un vague contour, une feuille glacée posée sur la Mer de Norvège, bribe détachée des neiges du Groenland. Sternberg l'aurait son article, seulement la partie émergée de l'iceberg. Sternberg n'était pas poète et ce qui existait au-dessous de la ligne de flottaison ne l'intéressait guère. Sans doute avait-il raison de ne pas s'encombrer de légendes qui meublaient l'imaginaire avec la persistance de l'abeille à récolter le pollen. Mon appartement se remplissait d'ombres longues. La nuit était proche qui, déjà clouait les paysages du nord dans l'encre de la solitude. Étiez-vous rentrée à l'hôtel à cette heure tardive ? Le froid, déjà, devait enfoncer ses aiguilles dans le vif de la peau. Je fumais une dernière cigarette avant de ma coucher. Le faisceau de la Tour Eiffel faisait, dans le ciel, ses lueurs boréales. Comme la rotation incessante et toujours ininterrogée du temps.

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 07:45
« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

« Chantier interdit au public ».

Avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Petite incise préalable à une lecture adéquate de ce texte.

Bâti sur le style de la nouvelle brève, cet écrit se veut non seulement polémique mais souhaite rendre justice, à l’aune de l’écriture, aux perdus de la société, aux mal-aimés, aux pauvres qu’éclabousse l’arrogance et la morgue des riches. Ces derniers dont l’insuffisance notoire n’a d’égal que l’impécuniosité de l’âme en même temps que l’inflation de l’avoir, à défaut de connaître l’être par lequel assumer l’essence non calculable de l’homme. Ces nantis méritent donc amplement que l’on se penche sur leur sort, que l’on considère avec envie leurs châteaux de cartes, que l’on se pâme devant leurs collections de maîtres, leurs suites princières et les clinquants dont ils brodent, à l’envi, leur existence inféconde. Si, riches, vous lisez cette prose, qu’elle décille au moins vos yeux et vous rende moins superficiel. Toute profondeur est celle du cœur. Il ne tient qu’à vous de vous reconnaître dans l’entreprise aussi fougueuse que dévastatrice dont Simplicité, ici, se fait l’héroïne. Fût-elle multipliée par mille afin qu’un peu de sagesse éclabousse votre fière et altière condition ! Mais terminons donc par un trait d’humour que vous, les patrimoniaux, apprécierez à sa juste valeur : « Plus il y a de riches, moins il y a de pauvres ! ». Si cette assertion est vraie du point de vue de la logique, elle est fausse du point de vue de l’humain. Cherchez l’erreur !

« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

« Dépeindre » et elle entaillait la peinture avec le silex de ses ongles ; « dépeindre » et elle lacérait le vernis du mors acéré de ses dents ; « dépeindre » et elle érodait la mince pellicule couleur de guimauve de la râpe de sa langue. C’était comme une furie logée au creux de l’ombilic, une rage labourant la caverne du ventre, une lave jaillissant de l’antre de la gorge. Cela faisait des heures que cela durait, et la révolte ne cédait en rien, la colère ne décolérait pas, la bourrasque continuait à produire ses effets dévastateurs. Aussi, nul dans l’immeuble cossu ne se fût risqué à une manœuvre d’approche, à émettre un conseil, à tenter de réduire une agitation qui paraissait ne jamais avoir de cesse. « Dépeindre », disait-elle, et même ses vêtures avaient subi l’outrage d’un courroux trop longtemps contenu, pareil à celui d’un enfant contrarié qui casse ses jouets afin que le dépit consommé il ne demeurât rien qui pût en témoigner. On ne sait pourquoi (sans doute pour ne pas humer de vapeurs toxiques), elle avait bâillonné sa bouche d’un mouchoir blanc identique à ceux que portent les Orientaux afin de ne propager leur contagion à leurs congénères ; ses seins menus comme des mandarines étaient comprimés dans une sorte de bandeau de gaze ; le vertige d’un chemisier entourant sa taille alors que ses pans tombaient le long des flancs dans le genre de haillons qui n’auraient trouvé refuge qu’à tutoyer les hanches de Simplicité.

Simplicité, tel était le nom que, de toute éternité, elle porterait puisque l’insupportaient les affèteries, les artifices, les colifichets dont nombre de gens importants s’affublaient afin d’être reconnus et fêtés à la hauteur de leur talent. La dentelle ne tolérait guère la proximité de la toile grossière, du coutil rustique ou bien de la serge brute. Donc, Simplicité, dans l’appareil le plus simple qui se fût imaginé, se tenait tout en haut de sa garçonnière, sous la lumière crue d’un abat-jour de tôle au centre d’une teinte grise que ne rehaussait que l’éclaboussure blanche d’une toile anciennement tendue sur un cadre de bois. Toile dont il ne demeurait plus qu’une vague géographie telle celle d’un continent glacé perdu dans la dérive d’une mer inhospitalière. Quiconque eût cru à un naufrage, à une quelconque perdition, au tutoiement d’un abîme se fût grandement trompé. Cette image somme toute de désolation signait au contraire l’épilogue d’une aventure menée contre le mauvais goût et les barbillons ostentatoires d’une bourgeoisie en mal de paraître. Et bien que la Jeune Femme ne fût en aucune manière révolutionnaire ou bien affiliée à quelque mouvement radicalement engagé dans une œuvre de destruction, elle ne supportait guère les entraves faites à la beauté. Donc, apercevant la laideur, elle sévissait, elle entaillait, elle détruisait jusqu’au terme d’un acte qu’elle jugeait non seulement réparateur mais apte à rétablir une injustice.

« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

Les choses simples, modestes étaient si belles dans leur naturelle innocence, dans leur touchante ingénuité. Ce qu’elle aimait, ceci : un clair de Lune au bord d’un lac, le vent léger faisant frissonner les feuilles d’érable pareilles à des lames d’argent, le glissement de l’eau sur le ventre souple des galets, la lumière à peine levée de l’aube à l’entour d’une dune, la fraîcheur d’une oasis sous le balancement des palmiers, la belle clarté sur la margelle d’un puits, la tache brune d’un maroquin sur une étagère, le luxe vert-amande d’un céladon tout près du four qui l’a vu naître, le translucide parchemin des cloisons d’une maison de thé, le bruissement d’une fontaine ou bien le parcours inaperçu d’une eau se perdant, quelque part, dans le silence de la terre. C’était cela qui lui plaisait, cette à peine visibilité des choses, cette mince élévation de brume dans la jeunesse du monde. Sentir glisser un glacis d’air sur sa peau, se disposer à recevoir la pluie du ciel, s’allonger sur la pierre humide de mousse, toucher du bout des doigts le vernis d’une jarre, la corolle d’une fleur, la légère pierre ponce sur le versant de lave d’un volcan. Toute une symphonie mineure, faite de simples attouchements, de couleurs à peine affirmées, de sons si discrets que, pour les entendre, il faut tendre l’oreille et en éprouver le bruit d’éponge dans le mystère d’une crypte. Une manière d’être à soi, aux autres, au monde dans une attitude si involontaire, si naturelle, si inclinée à la reconnaissance de l’immédiat, du disponible, qu’être devient tout simplement un acte de pure présence, tout comme le grésillement du criquet dans la chaleur qui l’accueille et le féconde tel l’unique phénomène qu’il est, une musique dans le concert de l’univers.

« Dépeindre, disait-elle, dépeindre… ».

Maintenant, Simplicité était dans la pose d’un enfant qui vient de commettre une bêtise et ne sait comment l’annoncer, comment la réparer ensuite. Devait-elle se saisir du rouleau à peindre, du seau de laque et badigeonner les murs, dissimuler son forfait, prier Dieu que personne ne vînt prendre acte de son délit que nul ne cesserait de commenter comme celui d’une personne prise de folie ? Ou bien habitée d’une étrange inclination monomaniaque qui l’avait conduite à tout niveler, à tout annuler, à reporter à une manière d’innocence originelle, de neutralité comme au commencement d’une histoire. Oui, se nommer Simplicité et aller jusqu’au bout de sa propre logique, c’était cela même, détruire la laideur et faire émerger, sinon une beauté instantanée, du moins annuler ce qui déposait dans l’âme d’inexplicables scories, d’incroyables manifestations d’un orgueil humain qui confondait sa mise en exergue avec une juste esthétique. Mais comment donc l’idée lui était-elle venue de louer cette bonbonnière tout en haut de cet immeuble haussmannien, en plein Paris, avec vue sur les frondaisons du Parc Monceau, sur les appartements gonflés de vanité et de médiocrité, l’une portant l’autre en son sein ? Quelle idée ? A moins que son geste de destruction n’ait eu un soubassement inconscient, n’ait été animé d’une nécessité de désobéissance sociale, de nivellement par le bas de tout ce luxe gangréné qui habitait les « beaux quartiers ».

Mais qu’avaient-ils de « beau » ces quartiers de carton-pâte, ces amoncellements d’encorbellements de pierres éblouissantes, ces tentures ostentatoires qui ne disaient que l’insuffisance foncière qui était logée dans la tête de ceux qui en avaient fomenté l’ordonnancement ? Oui, qu’avaient-ils ? Sinon la phosphoreuse vérité du mépris étalé à la manière d’une décoration imméritée, volée sur un champ de bataille inglorieux, peut-être sur le corps même d’un valeureux combattant dont le sang avait coulé en pure perte, juste pour qu’un jour pût s’affirmer la différence de hauteur, la dénivellation de la puissance, la morgue des possédants. Oui, symboliquement, effaçant les moulures de plâtre, gommant les rideaux de soie et d’organdi, peignant le velours des bergères de la teinte de l’anonymat, éliminant toute trace de domination, Simplicité avait créé les conditions d’une nouvelle Genèse dont elle serait l’ordonnatrice, elle qui voulait du fond de sa conscience qu’un homme égale un homme, qu’un mérite ne fût jamais plus haut qu’un autre, que deux consciences pesassent le même poids sur le plateau d’une balance enfin habitée de justice, de juste répartition de cela qui, par nature, n’appartenait à personne, sinon sous la juridiction des puissants et des ladres.

Oui, la tornade passée, Simplicité meublerait son nouveau logis de la rigueur du phalanstère, tendrait sur les murs la toile libre de l’Utopie, disposerait les assises de la lutte sociale. Partout seraient les livres libérateurs, ceux annonçant une ère nouvelle, ceux dénonçant les injustices, ceux faisant de l’homme la valeur à nulle autre pareille : Les Rougon-Macquart de Zola ; les Balzac de la Comédie humaine ; les Jules Verne du rêve éveillé ; l’ode à la pauvreté d’un Oliver Twist de Dickens ; Jacques Vingtras, le grand roman social de Jules Vallès, puis Les Misérables de Victor Hugo le magnifique, puis sans doute faudrait-il aller jusqu’à Mort à crédit de Céline, le roman de l’enfance douloureuse, de la misère la plus sordide qui se puisse imaginer. Oui, la révolte de Simplicité n’aura pas eu lieu en vain. Toute remise en cause de l’absurde (l’exploitation de l’homme par l’homme est, bien évidemment de cette nature sordide), est de l’ordre d’un gain, une victoire sur le silence du non-dit, sur le renoncement à être dont l’oppression est comme le fer de lance, le délictueux et ténébreux officiant. Sans doute l’image la montre-t-elle désemparée, privée de langage, de mouvement, sans doute proche d’un état de sidération avec l’impératif dont l’a affublé son Créateur : « Chantier interdit au public ». Oui, bien des chantiers de la petite histoire (la nôtre), mais aussi de la Grande, l’Histoire événementielle des hommes sont parsemés de citadelles de ruines devant lesquels nous restons « interdits » comme face à toute tragédie qui affecte l’être en ses fondements. Oui, tels des Simplicité, nous voulons saper les fondements de la laideur, nous voulons rétablir l’honneur des faibles et des opprimés. Sans doute l’une des plus belles missions sur Terre !

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 07:35
Remise à soi dans le jour nu.

« Aglaé ».

Œuvre : André Maynet.

On lui avait dit l’art n’autorise aucune sortie de soi. De son propre corps il faut faire le lieu d’une esthétique. D’ailleurs le monde n’existe pas. Sauf celui de l’art avec lequel il faut se confondre. Esthète, d’abord, avait eu du mal à s’emparer de cette idée, à la faire sienne, à la loger dans le cœur battant de sa conscience, là où s’éclairait le site d’une vérité. Donc, il lui fallait renoncer au monde, devenir île, dresser, autour d’elle, le rempart des flots. Ce n’était pas si difficile, le monde était si décevant avec ses perspectives occluses, ses désirs en forme d’impasses, ses réalisations si éphémères dans l’ordre d’une belle authenticité. La plupart des gens vivaient une réalité archipélagique, grégaires ilots qui ne communiquaient entre eux qu’à se laisser porter par la même eau, flotter dans la même irrésolution. La même mode, le même conformisme étroit. Moutons de Panurge suivant les autres moutons comme leur ombre. Dans les faits il n’y avait aucune réelle communication, aucun don qui aurait fait de l’altérité le fondement d’un accomplissement de soi, un agrandissement de Celui, Celle qui vous faisaient face et demeuraient enclos dans la cellule roide de leurs propres corps. Parfois, de loin en loin, un regard, une lumière de sémaphore vous atteignant à votre périphérie, puis le retour à l’obscurité, puis la plongée dans l’irrémédiable condition humaine, un unique sillon à creuser sans que les sillons contigus aient à voir avec vous, à offenser les limites de votre silence inquiet. On naviguait chacun pour soi avec, en ligne de mire, la singulière étrave avec laquelle il fallait tracer sa route au milieu des flots et des épaves de toutes sortes.

Alors voici ce qu’avait fait Esthète. Elle avait pris son baluchon, un jeans de toile, des baskets, deux ou trois livres, des feuilles blanches, des mines de graphite, des pommes, quelques biscuits et elle était allée tout droit, vers le lieu virginal de son destin, ce dont l’art lui paraissait être la promesse, origine et fin en même temps. Elle avait franchi des collines et traversé des bosquets, dormi dans des clairières bleues, regardé les lisières se décolorer sous la poussée du jour. Elle s’était sustentée de quelques grignotements, avait, la nuit, regardé la pluie d’étoiles, s’était laissé bercer au rythme mystérieux de la Voie Lactée. A mesure qu’elle marchait, Esthète se sentait devenir plus légère, plus diaphane comme si son corps, traversé par l’éther, perdait peu à peu de sa consistance, lambeaux de chair en partance, que remplaçait le lexique aérien des mots, que peignait la brosse de martre souple d’une esquisse pareille à une aquarelle. C’était si excitant, si enivrant cette manière de flottement subtil pareil au vol souple de la chauve-souris dans les volutes mauves du crépuscule. Elle en aurait même poussé de petits cris de joie, de longues vibrations pareilles aux sifflements inaperçus des rhinolophes. Cependant, si elle percevait sa constante métamorphose, elle était encore reliée aux nourritures terrestres à défaut d’en pouvoir saisir l’ambroisie, d’en goûter le suc jusqu’à son extrême. Elle volait donc plutôt qu’elle ne marchait, se nourrissait de figues mûres qu’elle cueillait tout en haut des arbres qui fouettaient l’air de leurs étiques branches. Sous ses membranes largement éployées le paysage défilait, pareil à l’image colorée courant sur un écran de cinéma. Elle percevait une immense étendue de sable dont la couleur évoquait la croûte du pain alors que des bouquets d’arbres échevelés flottaient sous une brise chaude comme une haleine. Esthète ne le savait pas encore, bien qu’elle fût en chemin vers une omniscience, mais elle parcourait le ciel au-dessus du désert avec une déconcertante facilité, glissant parmi les lames d’air avec l’assurance d’un oiseau de proie, peut-être un aigle ou bien un milan jouant des ascendances selon de multiples et heureuses voltes.

Humaine cependant, au moins à l’aune de sa mémoire, il lui était fait obligation de rejoindre le sol, lequel prétendait être nourricier, en même temps qu’il constituait la seule surface à parcourir pour quiconque en avait déjà éprouvé la force tranquille, la qualité de ressourcement qui le traversait de part en part. Elle échoua sur une sorte de tumulus de sable que coiffait, dans un torchis blanchi à la chaux, une simple cabane, une hutte pour pèlerin de passage. En réalité elle avait rejoint, sans le savoir, le refuge d’un ermite, lequel, parvenu au terme de son cheminement spirituel, l’avait déserté pour d’autres cieux. Là, face au soleil qui faisait son disque blanc derrière une brume matinale, la jeune fille se posa sur un cadre de branchages sur lequel était tendue une peau pareille à celle d’un tambour. Elle était si bien, là, dans cette pose méditative dont son corps était le simple reflet, son corps si fluet, si apparent dans sa nudité même car, sans bien s’en rendre compte, Esthète s’était entièrement dévêtue, ne laissant paraître de son anatomie qu’un visage blême de Colombine, un cou infiniment gracile, des bras aussi minces que des pattes d’insectes, de fines attaches de cristal, des mamelons si étroits et dardés qu’ils évoquaient la corne du lucane cerf-volant, un abdomen légèrement cambré percé en son centre du diamant du nombril, la fuite des jambes vers le sol de poussière signant l’épilogue d’une mortelle apparition. Oui, mortelle et de ceci, la condition jouxtant la finitude, Esthète en avait une conscience aiguë, pareille à une braise qui la forait de l’intérieur et lui eût conféré la figure du martyr si la jeune apparition avait senti en elle le souffle religieux, l’appel vers un au-delà plein de promesses. Esthète n’était ni croyante, ni mystique, ni versée dans l’adoration de quelque idole de plâtre ou bien naturelle. Esthète - son nom en témoignait avec la plus grande vivacité -, se consacrait seulement à l’art, à ses figurations, à ses manifestations les plus visibles comme les plus discrètes.

Et, ce qui se révélait à elle, ici, sous le soleil qui commençait sa course arquée dans le ciel, tout contre le bleu d’acier de l’air, sous les coups de boutoir de la chaleur, n’était rien de moins qu’une contemplation de cette assertion qui lui avait été délivrée par on ne sait qui, peu importait, peut-être n’était-ce que sa propre voix intérieure, cette manière de ritournelle entêtante, de motif aussi primesautier que porteur d’un sens qui faisait son incessante rumeur dans les cerneaux gris de sa tête : De son propre corps il faut faire le lieu d’une esthétique. Oui, si elle était venue en cette lointaine contrée, si elle avait consenti à livrer sa nudité au soleil, à se nourrir plus de vent, ce terrible harmattan aux milliers d’épingles trouant la peau, que de substantielles provendes, c’était pour éprouver, dans le luxe de sa solitude, de son dépouillement extrême, la progression, en soi, de la lumière de l’art, tout comme d’autres trouvaient leur propre justification à glisser sur les pentes de neige ou bien à constituer un bûcher en prévision des rigueurs hivernales. Ce qu’aimait Esthète, par-dessus tout, c’était, le soir, lorsque les ardeurs solaires s’étaient atténuées, que le sable virait au gris, que les bousiers commençaient leur course rapide parmi l’éclat assourdi de la Lune, se disposer sur son assise, fermer à demi les yeux, n’y ménageant qu’une mince fente dans laquelle glissaient les étoiles et laisser les images qui venaient d’elles-mêmes la pénétrer jusqu’à l’ivresse.

Voici ce qui s’y illustrait avec le bonheur des choses simples. Elle y voyait, pêle-mêle, identiquement à un joyeux maelstrom, des croisements de lignes, de jolies courbes, des pleins et des déliés. Elle y voyait le corps étrangement alambiqué d’une déesse de Francis Bacon, visage dissimulé sous un masque mi-humain, mi-animal ; elle y découvrait cette étonnante composition de Picasso à l’époque des métamorphoses, grande baigneuse au bord de la mer avec son corps transparent par endroits, le golfe des seins dessinant une guitare éclatée ; elle y apercevait cette femme nue assise d’Egon Schiele, sa pose ostensiblement provocante, la crudité de sa représentation, le ventre qu’on aurait pu toucher à la seule force de son réalisme incarné, la grenade du sexe ouverte dans la densité de la forêt pubienne dont on devinait l’humidité, le spongieux, le disposé à l’acte amoureux, puis ces bas s’affirmant comme l’attribut d’une fille de joie dans l’attente de son prochain accouplement ; elle y devinait dans le luxe d’un jour à mi-ombre, le grenat des brocarts, la lumière des draps, la chair libre de la Vénus d’Urbino du Titien, ce mélange sulfureux de réserve, d’aristocratie, d’aisance naturelle, d’effronterie qu’un insistant regard soulignait depuis cette sérénité infiniment épanouie, cette offrande faite au Voyeur comme un don indépassable ; elle y saisissait, enfin, le Nu debout de Giacometti, cette si mince ébauche de la présence féminine qu’elle eût pu en faire, dans un geste immédiat d’appropriation, sa propre silhouette tant l’analogie était frappante, tellement sa propre image pouvait jouer en écho avec la représentation du peintre ami des Surréalistes.

Mais il s’agissait moins de ressemblance avec quelque esquisse que ce fût, que d’une confluence avec toute forme visible, à condition qu’elle consistât en une subtile émergence de l’art, en une affirmation d’une esthétique. Ici, au milieu du désert - cette belle métaphore du recueillement en soi -, au centre d’une immense solitude - la condition pour que quelque chose comme un absolu se dévoilât -, Esthète était la concrétion en un lieu indéterminé, en un temps infini, de ce que la beauté pouvait être dès lors qu’elle descendait de son empyrée et consentait à se poser, de telle ou de telle manière, sur le vol libre de l’oiseau, la crête d’écume de la vague, le corps polyphonique de la femme. Et foin du style, foin de l’école, foin de la pâte dans laquelle s’imprimait l’empreinte du beau, il fallait que tout ceci consentît à s’actualiser. Pour cette raison, de la valeur universelle de la sublimité, Esthète se disposait aussi bien à revêtir toutes les formes que ses visions lui délivraient comme si, simultanément, elle avait pu être l’égérie multiple et indéfinissable qui tenait le pinceau du peintre, la pointe du graveur, le burin du sculpteur. Le réel pour elle, le tangible, l’indépassable, c’était l’art en ses multiples et infinies déclinaisons. Ceci, elle n’y renoncerait pas. Il n’y avait pas de plus grande liberté que d’être unique tout en étant multiple, en devenant métamorphose continuelle. Une parution dans le sensible pareille à la succession des jours, au clignotement des galaxies, au ressourcement des yeux lorsqu’ils voient des choses polies au lustre d’une quintessence. La remise à soi dans le jour nu, cette formule aussi alambiquée qu’apparemment vide de sens, c’est cela, être l’être que l’on est sans distance, dans le jour qui vient, autrement dit dans l’art de l’homme qu’est le temps. Nous ne sommes que du temps que l’art vient remettre dans nos mains afin que nous connaissions quelque chose du monde. Dans la splendeur !

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 08:01
Amours de papier.

« Regrets ».

Œuvre : André Maynet.

« Laissez parler

Les p'tits papiers

A l'occasion

Papier chiffon

Puissent-ils un soir

Papier buvard

Vous consoler… »

Vois-tu, depuis la flaque lointaine où je glisse infiniment (je ne suis qu’un esquif comme en font les enfants) j’écoute ces belles paroles de Gainsbourg qui, en réalité, ne parlent que de nous. Toi, la femme de théâtre, moi l’écrivain impétrant, nous sommes tissés des mêmes fils, nous sommes des êtres de papier, des feuilles blanches sur lesquelles courent une infinité de minuscules signes noirs, infimes insectes agitant leurs mandibules dans l’espoir d’être entendus, faisant vibrer les tiges de leurs pattes afin d’être vus, de n’être pas oubliés. Mais, décidément, rien ne reste que cette fumée, cette vapeur montant du papier d’Arménie avec son grésillement d’ennui. Des êtres de papier qui ne vendons que du vent. Tu parles sur la scène et tes mots s’évanouissent dans quelque coulisse, t’emportant bien au-delà de celle que tu es. Que reste-t-il donc de toi lorsque le rideau carmin a replié ses ailes et que le public n’est plus qu’une vague lueur à l’horizon ? Que reste-t-il de mes écrits, une fois le livre posé, la lampe éteinte, le sommeil gonflant les paupières de l’Endormie ? Que reste-t-il ? La question comme une vrille au centre du corps avec, tout autour, le rugissement infini du vertige. Tu prêches dans le désert, comme Simon. Je grave des signes qui se dissolvent à même la lueur de la page, comme un enfant trace dans le sable la silhouette du château qui n’aura jamais existé. Sauf dans l’imaginaire, cet inaccessible reflux.

Que sommes-nous donc, nous qui agitons les palmes du langage alors même que nous n’en pouvons saisir que le vers fugace, la ligne ondulante que boivent les yeux incrédules ? Disant, écrivant pour les autres, inventant des fictions auxquelles ils feignent de croire, nous gisons, les yeux ouverts et les mains vides, dans l’œil convergent d’une double imposture. Celle de faire croire à laquelle fait écho la comédie de ceux qui nous regardent ou bien nous lisent. Ils ne sont pas plus réels que nous. Je lis, je regarde, j’écris donc je suis, donc nous sommes. Mais quel est donc le cogito qui nous sauvera de nous-mêmes, qui établira la certitude de notre être, le délimitera comme on le fait d’un terrain que l’on enclot, sur lequel on appose le sceau de sa propriété ? Le problème est bien de l’ordre de la possession. Au lieu de posséder, c’est bien nous qui sommes possédés dans un étrange jeu de miroir, dans un troublant labyrinthe de glace qui ne nous renvoie que notre image diffractée. Celle qui nous dit notre schizophrénie et le peu d’emprise que nous avons sur ce que nous croyons être notre bien le plus précieux : le Soi avec sa corolle brillante, ses infinies constellations, ses myriades de comètes qui entourent notre présence d’une lumière que nous pensons être la nôtre alors qu’elle n’est qu’une illusion, la réverbération de notre incomplétude sur les choses du monde. Nous sommes des yeux sans larmes, des mains sans saisie, des jambes sans chemin à fouler. Des êtres de papier, te dis-je et peu importe sa nature, de velours, de riz ou bien glacé, c’est toujours d’une fragilité qu’ils parlent, d’une évanescence qu’ils mettent en jeu, d’une disparition dans le premier vent dont ils sont les fugaces témoins.

Nos premières amours, t’en souvient-il, une flamme, un crépitement, un rougeoiement, une lampe à arc qui diffusait son éblouissante lumière sur les murs étonnés du silence. Ô combien, alors, nous nous sentions pareils à la paroi d’un rocher sur lequel se décalquaient nos sentiments, pareils aux traces rupestres de la nébuleuse préhistoire : un galop de bisons dans un nuage de sanguine, des affrontements de rennes dans le luxe d’un ocre, des rencontres de mains négatives dans le noir de suie de la grotte primitive. Sans doute étions-nous possédés de quelque puissance primitive - est-ce ceci qu’on appelle la passion ? -, cette manière de tellurisme qui gagnait nos ombilics avec la fougue des orages magnétiques ? Curieux, tout de même, ces déflagrations des premiers instants, ces nuées rubescentes dans le ciel chargé de poix, ces continuels éclairs qui nous frappaient en plein ciel, dont nos fronts étaient ceints sans même que nous en devinions les cruels stigmates, plus tard, après que la tornade est calmée et que ne demeurent que quelques arbres calcinés, les os blancs des racines, les sourdes convulsions de la terre et un paysage pareil à celui d’une fin du monde. Alors on se relève avec la gangue de boue dégoulinant des mains, les genoux marqués d’étoiles d’humus, des frises de feuilles sortant des oreilles et l’on ne sait plus qui l’on est. Il y a des crépitements de mots, des claquements de syllabes, des points de suspension identiques à des doutes, des tirets, des guillemets qui n’entourent que du vide, des tréteaux qu’on déménage à la hâte, des chaises qu’on replie, une scène qu’on démonte, des montagnes de livres où s’effacent les mots sous le tumulte de la lumière, les nuées de signes abstraits dont on penserait qu’ils sont des vols de corbeaux moissonnant les têtes.

Oui, je te vois, pâle frégate émergeant de la nappe liquide, ton casque de cheveux pareils à un chanvre, la proue de ton nez doucement inclinée, la fuite à peine apparente de ton regard, cet air d’être présente-absente qui n’appartient qu’à toi, la hune de tes épaules que lisse une douce clarté, les sémaphores bistres de tes seins, ces deux boutons auxquels je m’abreuvais autrefois, en toute innocence, ces repères dans ma nuit, ces braises presqu’éteintes qui me parlaient de toi comme auraient pu le faire la lampe dans sa cage de verre, le bengali dans sa nasse d’osier, le poisson-lune depuis sa cachette océane si semblable à la couleur du rêve. Oui, cette grâce infinie, cette fragilité hauturière me reliaient à toi comme l’oursin se confie à la pierre qui l’accueille et le garde sous sa protection. Il y a tellement de vagues, ici, sur le bord du monde, de longues zébrures dans le ciel qui disent la douleur d’exister, des cernes gris qui habitent les yeux des choses et nous parlent des fins toujours proches, des tentures à refermer sur les chambres d’amour, les poèmes mourant sur « l’azur des corolles » comme ces « blancs sanglots » mallarméens qui nous sculptent de l’intérieur, gonflent notre peau à la façon d’une outre. Bientôt, de nous, de notre chair tumultueuse, de notre prétention à être, de notre suffisance de sang et de viscères il ne demeure plus qu’une peau de momie, qu’un parchemin, qu’un palimpseste raturé sur lequel s’inscrit le chiffre du monde en lettres illisibles. Oui, ma bien-aimée, nous ne sommes que des êtres de papier ! Oui, de papier ! Là où s’inscrivent tous les souvenirs. Tes lettres en sont parfumées, tel un myosotis qui voudrait témoigner de ce temps passé. De ton apparition, sur le clair de la lagune, dans ce contre-jour qui te rendait si irréelle, voici ce qui me reste, ces quelques vers de Stéphane que je te dédie, ils sont le lieu de mes contemplations. Se saisit-on jamais d’autre chose que d’un rêve ?

« Ma songerie aimant à me martyriser

S'enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli… »

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 07:58
Dans l'ombre du désir.

Photographie : Katia Chausheva.

Comment l'idée m'était-elle venue de faire ce voyage vers d'aussi nordiques horizons ? Je ne saurais le dire. Sans doute un vague désir né d'une rencontre avec une lecture oubliée - était-ce le fameux "Voyage de Nils Holgerson à travers la Suède" que j'avais lu à l'orée de l'adolescence - ou bien la simple vue d'une photographie, un songe entrevu sur les pages glacées d'un magazine ? Mais, peu importait le motif à l'origine de ce lointain dépaysement. J'avais pris la route qui, jamais ne semblait finir, une matinée d'août, alors que déjà les jours déclinaient. Il ne me déplaisait pas de voir la lumière baisser et je présumais qu'à cette époque de l'année, déjà, les rues devaient se remplir d'ombre peu après le passage du soleil au zénith. Cette brusque plongée dans l'arrière-saison avait toujours eu, pour moi, valeur initiatique, comme si, de la froidure tôt apparue, devait sortir quelque règle de vie hivernale, apollinienne à souhait, faisant déjà signe vers l'amorce de quelque plénitude. A vrai dire le trajet n'avait été qu'une péripétie sans grand attrait sauf le passage par les polders de Hollande, les faubourgs d'Utrecht à la nuit tombante et déjà cette manière de vivre qu'à défaut d'autre nomination, j'appelais "boréale", libre de contraintes, ouverte sur l'espace, que les appartements éclairés avec quelque chose comme une volupté traduisait avec un rare bonheur. Ce que je venais chercher en Suède, en réalité je ne le savais pas très bien, si ce n'est par une manière d'antiphrase qui, d'emblée, éliminait toute image d'Épinal, qu'elle apparût sous la figure de ces filles blondes et grandes à la réputation aussi brûlante que les feux de la Saint-Jean, mais aussi bien sous celle des vastes forêts plantées de mélèzes qu'un chapelet de lacs ponctuait de loin en loin. Je savais ce que je ne voulais pas, mais ne savais pas ce que je voulais. Simplement laisser le quotidien amener son lot de contingences.

Pourquoi, ensuite, avais-je décidé de m'amarrer à cette ville de Linköping, sans grande originalité - c'était tout simplement un mystère comme la vie de tous les jours en offre à foison. Je logeais dans un hôtel confortable - avec cette lumière "boréale" qui m'avait déjà attirée en passant à Utrecht -, lisais des journaux, fumais de longues cigarettes blondes, bouclais des articles, me promenais au hasard des rues. J'avais adopté le style de vie nordique, prenais mon petit déjeuner - jus d'orange et œufs au bacon -, au milieu de la matinée, me dispensant volontiers du repas de midi pour me retrouver attablé, vers 16 heures, devant un ägglåda, cocktail d'œufs au plat, de fromage, de tranches de saucisse nappées de crème. Je restais parfois des heures à rêvasser, perdu dans la fumée du tabac et l'ambiance lénifiante de ce lieu où se retrouvaient la plupart des inactifs de cette ville de province. Il avait pour nom "Göran Dyk", griffe que l'on retrouvait sur des assiettes armoriées représentant une miniature paysanne du XVIII° siècle. Les jours coulaient à la manière d'une facile ambroisie, si bien qu'une aimable léthargie eût menacé de m'envahir, parmi la houle des chevelures blondes et les ballets de jambes gainées de soie. Je finissais par ne plus voir que la forêt des talons hauts et les clairières de jupes tendues sur des croupes savantes.

Heureusement mon regard distrait, un jour, a rencontré votre silhouette. Si discrète, il faut bien le dire. Vous ne faisiez pas plus de bruit que la chute des feuilles sur le sol d'automne et si peu de mouvement, la plupart du temps dissimulée dans un coin de la salle, à la limite de l'ombre et de la lumière. Je crois même qu'au début je n'avais pas remarqué les larges lunettes noires que vous portiez, les posant, parfois, comme d'un geste las sur la table, fumant presque sans arrêt, isolée dans un genre de brume floconneuse. Ce qui m'étonnait, votre allure si modeste, la robe de toile que vous portiez d'une façon si sobre et, surtout, ce casque de cheveux bruns, à la limite du bitume, quelques mèches s'échappant sur le côté du visage. Cette singularité que vous manifestiez - votre retrait du monde, votre silence, cette peau mate et comme teintée d'orient -, voici ce que j'étais venu chercher à une latitude presque polaire alors que mon Sud regorgeait de ces trésors, filles généreusement habitées de soleil, au sourire éclatant, souples comme le vent de la mer. Mais pourquoi aller chercher si loin ce qui se trouve d'une manière évidente dans l'air que vous respirez tous les jours, tout près de votre souffle, à portée de votre corps ? Rien ne justifiait cet égarement dans un pays que, bientôt, je quitterais sans espoir de retour. Je ne savais pas très bien pourquoi, mais ce personnage distant que vous tendiez aux autres, comme par l'effet d'une pure convention sociale, ceci me plaisait hors de toute mesure et m'attirait sans qu'il soit besoin d'une justification. Parfois, dans la rumeur ambiante, perçaient des propos de jeunes éphèbes dont je savais qu'ils vous étaient destinés - leurs yeux étaient vissés à votre personne avec l'impudeur caractéristique de cet âge -, j'en comprenais la teneur pour avoir pratiqué autrefois la langue de Pär Lagerkvist, teneur peu amène, vos yeux profondément cernés - ils contribuaient à votre charme évident - étant prétendument la conséquence de nuits dépravées, raison pour laquelle vous vous affubliez de ces verres noirs : ils étaient censés dissimuler votre naturelle inclination au plaisir, sinon soustraire à la vue des curieux une coupable dépravation. Ceci, à défaut de m'amuser recevait mon indulgence. On ne critique jamais mieux que ce que l'on désire et ne possède pas. C'était étrange, tout de même, ces yeux brûlants enfoncés dans la cendre noire d'un cratère. Ce caractère voluptueux que l'on vous prêtait correspondait si peu à votre allure de femme honnête et rangée et, association d'idées aidant, je ne pouvais que songer à la très stricte Simone de Beauvoir ! C'est vous dire à quel point l'ambiguïté était vacante, prête à faire de vous un personnage fatal comme on en rencontre dans les feuilletons ordinaires. Pourtant, l'évidence faisait sa lueur indéfectible, vous étiez la dépositaire d'une élégance rare. Pour le reste, les supputations de quelques jeunes en mal de nuits sereines après les tumultes de l'amour, je dois avouer qu'ils m'incitaient plus à sourire qu'à prendre leurs déraisons au sérieux.

A vous regarder vivre dans cette glace éphémère, dans ce bloc de résine dense, je pensais pouvoir vous définir comme située dans le désir de vous-même ou bien dans une sorte de désir sans objet. Une pure hypothèse du monde ne trouvant jamais d'appui ferme, une approche seulement. Tout ceci, cette architecture du doute, cette visible insularité, suffisaient à expliquer votre éloignement, à circonscrire le promontoire qui vous accueillait dans les infinis remous du silence. Mais comment donc vous approcher, sinon à l'aune de ce qui s'apparentait à un viol, à une intrusion dans cette citadelle si bien protégée ? Pourtant, un matin, alors que la salle du "Göran Dyk" faisait son bourdonnement de ruche - des groupes de jeunes hirsutes y avaient débarqué -, j'ai osé l'impossible. Soudain, vous vous étiez levée, sans doute pour rejoindre les toilettes, y contrôler la profondeur de vos yeux, les ourler d'une ligne de khôl, relever une courte mèche rebelle. A mon tour j'ai quitté ma table, comme mû par l'étrange main d'un destin arrimé à mon dos, me poussant vers un geste d'incroyable audace, en même temps que de sublime naïveté. J'ai saisi la longue cigarette qui se consumait sur le bord du cendrier, les lunettes noires aussi, dans un genre d'activité hypnotique à peine consciente d'exister. Les portes franchies, l'air frais, plutôt que de me dégriser, agissait sur moi tel un narcotique.

Votre cigarette entre les lèvres - une odeur de benjoin et de myrte s'y étoilait -, lunettes dans le profond des poches, j'ai rejoint ma chambre d'hôtel. Bientôt les faubourgs de Linköping n'étaient plus qu'un amas de maisons de briques brunes s'enlevant sur le fond vert sombre des arbres et le scintillement des lacs. Longtemps j'ai roulé en direction du Danemark, longeant les fantaisies du Tivoli de Copenhague. Combien tout ceci, cet air de fête refroidi, ces stupides structures de métal dressant leur vacuité vers le ciel, me paraissaient vains. Votre image en surimpression effaçait tout, jusqu'à la conscience que j'avais de moi-même. J'ai traversé Utrecht dans l'autre sens, mes yeux abrités par la vitre sombre de vos lunettes - je devais avoir l'air bien étrange ! -, la lumière "boréale" se teintant de la pierre noire d'une lueur déjà bien méridionale, accrochée aux pierres de la garrigue et au moutonnement des taches de serpolet. J'ai roulé longtemps avec cette impression léthargique, à la limite de l'évanouissement. Mais qu'avais-je donc de si urgent qui me faisait m'éloigner de cette Suède qui m'avait accueilli avec indifférence alors que vous, la Secrète, m'aviez à peine lancé un regard tout au long de ces journées tissées d'ennui ? Était-ce mon menu "larcin" qui me poursuivait ? Mais ce n'était pas de cela dont il s'agissait. Ce geste inconsidéré était la résultante d'une passion qu'à votre corps défendant vous aviez instillé dans le creux le plus intime d'un voyageur égaré, sans véritable but. Tard dans la nuit, je suis arrivé chez moi. Les collines commençaient juste à bleuir sous les premières poussées de l'aube. Assis sur le canapé du salon j'ai longuement fumé, face à la démesure du jour à venir. Dans l'air tendu comme une lame, soudain, la sonnerie du téléphone a retenti. Un bref moment mon cœur a battu plus vite. Subtilisant vos lunettes, j'avais posé sur votre table un papier griffonné à la hâte avec mon numéro de téléphone. Trois sonneries, seulement, comme l'épellation de trois syllabes venues du plus loin de la nuit … Lin … kö … ping …, puis plus rien, comme une flamme qui s'éteint. J'ai pris, sur l'étagère, un livre de Lagerkvist, "Aftonland"; "Occident ou la terre vespérale". J'y ai lu l'un des derniers vers du recueil : "Je suis celui qui continue - lorsque toi tu t'arrêtes." Bientôt le jour se levait qui blanchissait toutes choses.

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 07:47
Celle, sous le ciel de Bruges.

Photographie : Katia Chausheva.

Cela faisait quelques jours que j'étais descendu à L'Hôtel Atlantique, près de ces grandes plages de Vendée balayées par le vent. Il me fallait ces vastes horizons, ce ciel infini, la courbure des choses et le silence alentour. Vous vous êtes inscrite, un jour, dans mon regard à la manière d'une brise sur la face d'un lac. Dans la pure discrétion qui, sans doute, était distraction de vous-même. Tellement vous paraissiez dans le recueil, l'abstinence, tellement installée dans ce qui semblait être votre "arrière-saison", ce sentiment que vous donniez de vouloir parcourir votre existence vers l'aval et de parvenir au crépuscule alors que l'été n'était même pas entamé. Entre nous, il n'y eut de rencontre que ces rapides parenthèses, ces esquisses d'existence réduites à la salle commune. Votre petit déjeuner était songeur, le tube de vos lèvres resserré sur le chalumeau où courait le jus d'orange en un mince filament. Je buvais du thé noir, très chaud et la brûlure qu'il provoquait était comme une incitation à m'inscrire dans le rythme du temps. Rarement nos yeux s'étaient rencontrés - mais le firent-ils jamais ? -, votre regard sur un horizon flou, le mien au-delà des rivages de sable. Parfois, vous receviez un coup de fil et mettiez votre main en conque devant votre téléphone, comme pour vous abriter de ceux qui auraient pu percer votre mystère. Alors, je me levais, gagnais la verrière de l'hôtel d'où je ne percevais nullement le contenu de votre conversation, seulement le rythme souple de la voix, l'intonation vaguement étrangère dont je n'arrivais pas à identifier l'origine. Pourtant, cet accent-là, je l'avais déjà entendu. Mais ne cherchiez-vous à le modifier afin de demeurer dans cet évident anonymat dans lequel vous paraissiez vouloir vous dissimuler ?

Mais, plus que votre voix énigmatique, ce qui m'avait le plus intrigué c'était cet air infiniment songeur, cette manière de double masque dont vous affubliez votre singulière épiphanie. Comme un écho du temps vous situant dans un passé dont, peut-être, vous peiniez à vous extraire. A moins que ce ne fût l'effet d'une simple volonté. Je crois que j'inclinais pour la deuxième hypothèse, le refuge dans quelque chose de douloureux ou bien une naturelle affinité avec la couleur de la mélancolie. Je ne sais pourquoi, observant votre visage de pâle carnation, vos yeux perdus dans une éternelle brume, je vous avais spontanément placée du côté de "La naissance de Vénus" de Botticelli.

Celle, sous le ciel de Bruges.

"La naissance de Vénus".

Botticelli.

Source : Google Art Project.

Même inclinaison de la tête, même regard éloigné de soi, même ovale du visage signant l'esquisse d'une perfection, même tristesse contenue dans les limites d'une infinie beauté. Mais, plutôt que la grâce florentine, plutôt que les doux vallonnements de la Toscane, la chandelle de ses cyprès plantés dans le ciel, la lumière ruisselant sur les feuilles des oliviers, la clarté un peu aveuglante de la Méditerranée si proche, c'est d'une autre essence dont vous étiez l'illustration, plus effacée, plus nordique, prise dans les remous d'une Flandre équivoque, avec la clarté lunaire de la Mer du Nord, le lacis des canaux plombés de lourds nuages, l'enceinte de briques des demeures flamandes.

Celle, sous le ciel de Bruges.

Portrait de femme.

Rogier Van Der Weyden.

Source : Photographie Francis Toussaint.

Oui, vous me faisiez penser, inévitablement, à ce tableau aperçu autrefois au hasard de mes visites, à cette si belle effigie de la femme peinte par un primitif hollandais, Rogier Van Der Weyden, à sa douce carnation pareille aux tuileaux des maisons, à cette sublime introversion qui disait la vie intérieure, sa richesse, peut-être l'exercice d'une profonde méditation ou la fixation en quelque événement du destin seulement connu de vous. Oui, j'en étais sûr, je vous avais identifiée. A la manière de l'entomologiste, je vous avais clouée, caprice d'homme oisif, sur la carte des Flandres, fragile insecte non averti de son sort, quelque part dans cette Bruges qui m'avait tant fait rêver, à la confluence de canaux du côté de Groenerei, dans une maison de briques aux fenêtres étroites, penchée sur une lecture studieuse ou bien un ouvrage d'art, peut-être une broderie. Peut-être un livre de peinture dans lequel vous cherchiez à vous découvrir, oeuvre belle parmi les lumières flamandes. Oui, à vous découvrir, à moins que ce ne fût l'exact contraire, à vous dissimuler encore davantage dans l'ombre primitive qui semblait descendre du ciel pareille à une ample capeline vous abritant du monde. Je vous imaginais, plongée dans l'or d'une lumière telle celle des tableaux de Rembrandt, en arrière du jour, réduite au silence d'un étrange clair-obscur - c'est bien cela, les Flandres, cette vérité se disant en même temps qu'elle se voile ? -, occupée, dans les corridors de cendre de l'hiver, à ranger le contenu d'un meuble, à feuilleter le parchemin d'une ancienne revue comme vous l'auriez fait de vos jours passés, déjà archivés dans le songe du doute. Parfois, lorsque la lumière déclinait, votre silhouette en demi-teinte, je pouvais l'apercevoir, longeant le canal qui court le long des pavés, en direction de ce pont miniature, alors que les pignons des demeures flamandes faisaient leurs découpes crénelées sur le sol pris de cet indéfinissable gris qui fait le charme des arrière-saisons. Vous alliez jusqu'à Steenhouversdijk - ce nom imprononçable -, demeuriez un moment, regardant les façades de briques de deux grands bâtiments couverts d'ardoises - étaient-ce des musées ? -, faisant bientôt demi-tour pour rejoindre le havre de paix dont vous sembliez ne pouvoir vous éloigner qu'à regret. Mais, quel était donc l'événement qui vous avait conduite sous les ciels clairs, du côté de la Vendée, dans la démesure du vent et la plénitude de l'espace ? Cette subite clarté, que lavait-elle en vous que vous ne pouviez effacer ? Et la force abrasive de l'air, les particule de mica qu'il entraînait, ceci contribuait-il à vous mettre en repos de vous-même ?

Mais je percevais combien mes questions étaient impuissantes à résoudre votre énigme. A la fin de votre séjour, je crois bien que, vous voyant, je demeurais au silence, la meilleure façon de vous cerner. Puis, un matin comme les autres, dans la vacuité du jour, dans les mailles complexes des heures, votre présence s'est réduite à la taille de ce journal quotidien qui semblait, lors de vos petits-déjeuners songeurs, vous fasciner, tellement votre regard paraissait n'en pouvoir se détacher. Ces feuilles qui restaient de vous, j'ai eu la curiosité de les parcourir du regard, comme cela, par la simple grâce d'un désœuvrement. Un magazine aux belles pages glacées, portant surtout des reproductions d'œuvres d'art. Je crois bien, qu'en filigrane, votre troublant éloignement du monde s'y lisait, dans la nervure même des images. Tout en bas d'une page, dans un encadré gris, une simple annonce disait ceci :

"Primitifs Flamands.

Portraits de

Rogier Van Der Weyden.

Galerie des Flandres.

Bruges.

Du 5 au 20 Octobre.

Entrée libre.

Voilà, je ne m'étais pas trompé, vous étiez l'incarnation vivante de cette pure beauté venant du plus loin du passé, aux alentours de l'année 1450. C'est, sans doute, la raison pour laquelle vous demeuriez en-deçà de vous, en-deçà du monde dans cette si belle renaissance dont vous paraissiez l'icône indépassable, comme si, avant, après, le monde ne s'était illustré qu'à la manière d'une distraction. Votre journal, je l'ai mis dans le maroquin qui me suit partout. J'ai ouvert une carte routière de l'Europe. Bruges y figurait dans un flou de brume avec, en toile de fond, les meutes blanches de la Mer du Nord. Bruges que je rejoindrais dans un peu moins de huit heures. Déjà L'Hôtel Atlantique n'était plus qu'une vague silhouette se dissipant dans le lointain, les Flandres n'étaient pas encore qui faisaient leur faible lueur de sémaphore. Je connaissais un hôtel en bordure du canal dont je souhaitais qu'il fût proche de votre demeure imaginaire. Demain, dans la fraîcheur de la Galerie des Flandres, m'apparaîtrait peut-être celle dont je pensais qu'elle était votre double, alors que vous en étiez la réplique contemporaine. Ou vous, au détour d'une rue pavée de gris. Alors mon voyage n'aurait pas été effectué en vain. Comment, d'ailleurs eût-il pu l'être puisque vous étiez présente jusque dans mes pensées les plus secrètes ? Jamais l'on ne peut effacer d'image surtout lorsqu'elle prend sa source dans une si belle contrée. Vous étiez le paysage et tout ce qui s'y reflétait. Vous étiez la renaissance, la vôtre, la mienne, celle de tous ceux qui savaient lire dans la beauté des choses. Il y avait infiniment à découvrir !

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 07:22
Saisie du silence des pierres.

Photographie : Katia Chausheva.

Comment étais-je arrivé dans cette manière de non-lieu, tard dans la nuit, alors que l'aube ne tarderait pas à paraître ? Cette Écosse si légendaire, on ne pouvait s'y dévoiler qu'à son insu, dans une manière de rêve éveillé. Longtemps l'on m'avait dit les terres désolée des Highlands, l'herbe rare prise de vent, la laine hirsute des moutons, leurs têtes noires comme des rumeurs sourdes plantées dans l'immense solitude. Longtemps on m'avait initié aux mystères insondables des lochs, Loch Eilh parsemé des taches brunes des algues et la fuite argentée de l'eau sous le glissement d'une rare lumière; Loch Laxford hérissé de cailloux aux arêtes vives sous la taie grise du ciel. Et la grève d'Achiltibuie, ses bandes alternées de roches claires et sombres que rythmaient les longues théories noires des varechs. Longtemps on avait versé dans le profond de mes yeux les images des Orcades, leurs dalles plates si semblables à des vagues d'acier que le temps aurait immobilisées tout contre la nappe lourde des nuages et les immenses plages de galets, leur luisance à contre-jour de l'eau, les falaises faisant tomber leur dérive sombre sur l'immense plateau de la mer. C'était ici, à Dunnet Heat, cette partie la plus septentrionale de l'île que l'Ecosse prenait son envol pour le grand large de l'imaginaire, du haut de son aire suspendue dans le vide éternel. Oui, ici, face à l'immensité du vide, à la démesure du regard, je prenais conscience de ce pays de légende, de son basculement permanent dans plus loin que lui, de son aimantation pour tout ce qui faisait signe vers le rêve, le fantastique, les légendes de tous ordres. Combien tout se relativisait alors que le bout du monde - peut-être la simple métaphore de l'existence en sa finitude -, faisait son infinie perspective dans une manière de fuite insaisissable ! Les monstres de toutes sortes, les Loch Ness, les châteaux habités de noir et de solitude, les draperies vertes des aurores boréales, tout ceci apparaissait comme une simple effervescence de choses bien plus secrètes, sans doute rivées au socle de l'humain, à ce qu'il avait de pierreux, de géologique, de primitif. Une plongée dans l'inconnu d'où, jamais l'on ne ressortait qu'à la mesure d'un étonnant égarement. Mains tendues vers l'avant, progression hésitante, cécité cueillie aux hasard des immersions successives dans les demeures de l'inconscient, sinon de la folie.

De vous, l'abandonnée à son sort sur son lit d'hébétude, pliée dans des linges couleur de nuit, alors que votre peau à l'éclat lunaire jetait dans l'ombre son renoncement à être, votre main droite enlaçant la pépite de votre ombilic comme pour la protéger d'une gloire éphémère, ou bien d'une trop vive clarté; de vous l'on disait l'étrangeté, l'insondable profondeur, la folie coruscante rongeant la noix occluse de votre pensée. Vous étiez retirée en vous, terre limoneuse et secrète que le reflux découvrait, que le flux inondait dans une même désespérance à vous connaître. L'on disait, dans ce pays de pierres et de vent, votre perdition à jamais, laquelle avait reçu pour nom définitif celui de "Fir Chlis", la lumière des "Hommes agiles", celle par laquelle vous aviez été pénétrée jusqu'à en perdre la raison. On vous disait folle de la mer, du rocher luisant, de l'herbe aux mille sortilèges, des eaux des lagunes, des chemins enserrés de pierres. Comme si la solitude de ces hautes terres, leur obstination à persévérer parmi la brume, au milieu de la plainte liquide du ciel, comme si tout ceci, cette démesure de gemme avait rongé votre esprit jusqu'à en perdre le sel et la moelle. Des journées entières passées dans cette espèce de retirement de vous, du monde, des autres qui semblaient seulement une faible lueur prise dans les glaces. Vous étiez au creux de votre mutité, dans l'aire minérale d'un autisme consommé, dans la pure verticalité de l'être renonçant aux choses terrestres. Et, de ceci, non seulement vous n'en paraissiez pas affectée, mais en partance pour ailleurs, dans un nomadisme qui semblait vous combler.

J'étais venu ici, sur cette terre extrême d'Écosse, avec le secret projet d'écrire à votre sujet mais ma main, se saisissant du stylo, retombait dès les premiers signes posés sur le papier. Vous observant, exclue de votre propre présence au jour, l'aire des questions ne tardait guère à faire son bourdonnement et le vertige signait toujours la fin de la partie. Comment regarder les ombres denses de la déraison sans s'y précipiter soi-même ? Comment être le voyeur de son propre reflet si, d'aventure, la folie se mettait à nous parler à nous aussi, depuis son étrange sabir, depuis sa gigue désordonnée, son emprise définitive sur notre silhouette de carton-pâte ? Ici, dans ce pays sans concession, dur comme le granit, lissé d'ennui et de désespérance, l'on vous disait l'amante d'un renne, lequel serait une réincarnation de l'esprit du sol primitif en sa sauvagerie première. Plus que l'image déjà fort surprenante de Léda et du cygne, vous avez été condamnée à être la victime de cet accouplement monstrueux, vous avez été sacrifiée à une mythologie barbare, tératologique, réduite à la roche, à l'eau lagunaire, au hérissement du lichen sur sa gangue de désespoir. Victime expiatoire d'un crime que vous n'avez pas commis et qui vous immobilise pour l'éternité sur cette couche pareille au grabat du pestiféré. Car, ici, tout est rude, toujours reconduit à une nécessaire confrontation avec une pensée hirsute, échevelée, prise dans les outrances d'un air gris si peu conscient de lui-même qu'il gire infiniment avec le bruit que font les galets en usant, les uns sur les autres, leur anatomie de matière grise, dense, sourde aux chants de la terre.

Longtemps on m'avait parlé de cette pointe extrême du domaine des hommes, de son élancement vers le dôme invisible de la mer, de sa rudesse à exister parmi la meute incessante des flots, mais l'abîme était tel qu'il fallait reculer, trouver l'amarre d'un rocher, la certitude d'une touffe d'herbe, la consistance souple de la laine du mouton afin de demeurer sur terre, de ne pas sombrer dans les mailles de l'irréel. Je ne suis pas revenu en Écosse. Aujourd'hui j'en redécouvre les images dans le luxe de photographies sur du papier glacé. Comme une manière d'exorcisme voulant me libérer de mordantes obsessions. Mais, maintenant, je suis si peu assuré de mes souvenirs avec les mouvements d'une mémoire agitée comme les hautes herbes des Highlands prises dans les bourrasques hivernales, couchées sous la lumière verte et abrasive des aurores boréales, alors que les boules noires des pierres à Rackwick Bay font leur moutonnement de cachalots gris et que la lumière vient à faiblir dans les arcanes de ma conscience. C'est ainsi, parfois, la vue devient si basse qu'elle éclaire à peine la plaine livide du papier et les corneilles, au loin, sèment leurs cris de confusion. Alors je me résous à poser le stylo sous le cercle de la lampe blanche. Je m'allonge sur le sofa à la couleur de braise éteinte, recouvert d'une laine bleue, je pose ma main en coque sur la graine de l'ombilic, avec quelque chose qui ressemble à une branche garnie de baies dans la pliure des doigts, je ferme un œil alors que l'autre semble si loin de moi, comme à la recherche d'une étrange clarté. Bientôt le jour baisse. Il fait si doux dans les corridors de la nuit proche et le rêve fait son ébruitement de source ancienne. Le sommeil est là qui fait déjà ses vagues lunaires et ses clignotements de luciole. On est si bien au creux de soi, dans la dernière mesure du jour !

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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 07:13
Giboulée et l’escarpolette.

« Giboulées... »

avec Marthe sur une balançoire...

Œuvre : André Maynet.

Giboulée, tel était le nom de cette fille encore enfant et nul ne se fût étonné de ce plaisant sobriquet, qui l’eût fréquentée plus d’une heure durant. Car Giboulée portait son nom à ravir, aussi bien qu’elle portait son corps dans le rayon de lumière avec la grâce dévolue aux instincts primesautiers. Mais il faut, d’abord, se fier au dictionnaire pour en connaître l’exacte inclination : Giboulée : Averse soudaine et violente, accompagnée de vent, de grêle, parfois même de neige, fréquente au début du printemps, surtout en mars. Donc, vous l’aurez compris cette sublime apparition était marsienne en diable, ce qui veut dire que Mars la traversait constamment avec le même empressement qui caractérise l’enfant espiègle en quête de quelque bêtise. Dès que le flot du temps lui en laissait l’occasion, elle se hissait sur l’escarpolette (elle aimait ce mot délicieusement désuet qu’elle dégustait à la manière d’une friandise) et se laissait aller aux rythmes et oscillations qui convenaient à son constant caprice. Et nul ne pouvait se fier aux apparences car, toujours, sous l’accalmie couvait la tempête, sous le sourire le coup de griffe qui pouvait vous être fatal. Quant à sa versatilité légendaire, jamais vous ne saviez si c’était le soleil qui vous caresserait de sa palme vermeil ou bien la glace qui entaillerait votre âme à l’aune de ses lames tranchantes. Ceci faisait, tout à la fois, son mystère, son attrait, la répulsion que parfois elle inspirait, mais surtout, la curiosité dont elle était l’objet dès qu’aperçue. Les prétendants, par milliers, attirés par ce sublime et continuel ondoiement se seraient volontiers affrontés en duel si le rituel en eût encore été au goût du jour. Car, voyez-vous, si l’ordonnancement adéquat des jours, leur écoulement régulier, sans entrave aucune, constitue un baume pour l’esprit, son exact contraire, la surprise, l’étonnement, le froid rencontré en lieu et place du chaud, voilà de quoi tenter plus d’une existence, ne fût-elle point aventureuse et seulement versée dans le doux molleton de la quiétude. Pour en référer au domaine de la mythologie, elle s’inspirait volontiers des frasques et facéties de ce bon Dionysos dont tout le monde sait qu’il lui plaît de s’enduire le corps du jus pourpre de la vigne et de s’enivrer afin que, de cet état, pût résulter l’infini vertige de la vie.

Mais, de la vie, précisément, il en va comme des rivières dont, jamais, on ne peut prévoir le cours, ou bien méandres coulant paresseusement entre des rives herbeuses, ou bien rapides cascadant sur un lit de galets ou parfois large lagune immobile avant de rejoindre le majestueux océan. Et comme la surprise n’était pas le moindre événement dont Giboulée pouvait agrémenter chacune de ses apparitions, voici qu’un jour, au hasard de mes pérégrinations, longeant un paysage vide et blanc semé des corolles rose thé de quelques fleurs, la voilà qui se tient dans une attitude si apollinienne, si empreinte de calme et de silence que même l’escarpolette n’oscillait plus et que la Divine se tenait sous le charme d’un rayon de lumière, sorte de diagonale grise qui traversait l’espace avec la belle sincérité d’une clarté purement spirituelle. Et, du reste, l’on ne savait si ce faisceau sortait de terre et s’élevait en direction du ciel ou bien s’il s’agissait de l’inverse, d’une lame céleste qui venait visiter la terre. Le galbe de son corps était tendu avec l’impératif de la perfection, visage dissimilé dans la pénombre du doute, torse légèrement vrillé, bras semi-tendus dans le geste d’un abandon qui se serait repris, bouton de l’ombilic discret, absence de toison pubienne, jambes effilées et étroites, pieds joints comme pour se protéger de quelque intrusion. La pose était si hiératique, si confondue avec la lumière qui la fécondait qu’on eût cru avoir affaire à quelque angelot issu de l’écume d’un nuage. Et ce qui, par-dessus tout, était confondant, c’était cette immobilité qui faisait contraste avec l’idée même de balancement dont était porteuse la planche et les deux cordes de l’escarpolette. Et je dois dire que ce lexique archaïque, ce mot qui, sans doute aujourd’hui, soulèverait quelque sourire sinon une gentille moquerie, donc ce mot tournait autour de ma tête avec un bel entêtement. Une image lui était associée dont je ne parvenais pas à tracer les contours. J’étais sur le point de renoncer à mes recherches lorsque, soudain, comme surgie de l’ombre, une toile se mit à envahir le champ entier de ma conscience. J’y reconnus, sans peine, la belle œuvre de Fragonard intitulée Les Hasards heureux de l’Escarpolette.

Giboulée et l’escarpolette.

Les Hasards heureux de l’Escarpolette.

Jean-Honoré Fragonard.

Source : Wikipédia.

C’est avec un évident plaisir que je retrouvais cette scène galante qu’à mon humble avis la présente figuration dépassait avec une belle audace. Et voici que me revenaient en mémoire les paroles mêmes du Baron Saint-Julien, receveur des finances du clergé déclinant ses desiderata au peintre Jean-Honoré :

« Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu'un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même, si vous voulez égayer votre tableau ».

Ce bon clerc, outre qu’il souhaitait une belle œuvre, mettait à nu les facettes de son désir. Sans doute son état ne lui permettait-il, officiellement, de ne fauter qu’à l’aune d’une représentation, la chair, la vraie, la douce et palpitante se trouvant, sans doute, délivrée par Lucifer en personne. Aussi, se résignait-il à n’entrevoir qu’une paire de jambes, lesquelles mises en branle par un évêque, devenaient l’antre révélé de tous les plaisirs. En un tour de main, il possédait non seulement la Belle mais aussi son Supérieur dans l’ordre sacerdotal, ce qui n’était pas une moindre affaire ! Mais voilà où pêchait (puisque, toujours dans le religieux, il s’agit de peccamineux) l’œuvre contemporaine, qui dévoilait bien plus que demandé, la nudité mise à nu si l’on peut dire, donnant d’une main ce qu’elle retirait de l’autre, cette possibilité pour le Modèle d’être offerte alors qu’elle se voilait à même sa posture si discrète, si pudique qu’on aurait cru à l’évanescence d’un rêve, à la fuite rapide de l’imaginaire. Et voilà, par-delà le temps, notre clerc bien embarrassé qui, croyant embrasser à discrétion, n’étreignait que le vide et le reflux d’une belle féminité dans l’orbe de son mystère. Tel est pris qui croyait prendre, selon l’adage connu. J’imagine assez bien la rétroversion de l’anecdote, clerc empêtré dans son désir, poussé vigoureusement par l’hôtesse de l’escarpolette, évêque mirant par-dessus sa mitre les froufrous du clerc contenant à grand peine les volutes et circonvolutions de sa vêture, se désespérant de dissimuler ce qui ne saurait être montré au grand jour. On est toujours puni par où l’on a pêché. Voici la morale de l’histoire puisqu’en ce XVIII° siècle il convenait, le plus souvent, de terminer une fable de cette manière, morale, édificatrice, donneuse de leçons. Quant à moi, éternel rêveur, je ne désespère pas de reconduire Giboulée de sa réserve apollinienne à sa diablerie dionysiaque. En réalité, je suis un clerc en habit de laïc !

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