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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 17:09
Nèj en sa clairière

   Au début, il n'y avait rien qu'une clairière de silence, des arbres autour, étonnés d'eux-mêmes. Parfois le gazouillis léger de quelque oiseau et, au loin, comme venu de la bouche de l'horizon, le long hululement d'une dame-blanche. La lune était absente, les étoiles noyées dans une nuit d'encre. C'était comme si, soudain, la terre avait été désertée, les hommes pliés dans leurs rêves d'étoupe. Il n'y avait que cela, cette longue vacuité qui paraissait ne devoir jamais finir.

  Puis quelque chose avait vibré, tout en haut de l'éther, et l'on avait eu le pressentiment qu'allait s'ouvrir une faille nocturne par où une parole pourrait advenir. D'abord ç'avait été un bruissement très doux, un genre de chute éternelle, une translation de l'air, un glissement. La toile du ciel s'était rayée de zébrures grises, des comètes blanches pleuvaient parmi les cercles des branches, une écume faisait sa lente effeuillaison, l'ivoire isolait tout dans un même glacis. Alentour, plus rien ne vivait, ne respirait, seulement ce souffle de neige, seulement cette caresse longue à mourir. Jamais, sur la terre, il n'y avait eu de voix si féconde, de douce mélodie pareillement accordée au rythme des choses.

  Cependant la nuit basculait, imperceptible giration que même les rapaces nocturnes n'auraient pu saisir dans leurs serres d'effroi. On savait alors l'heure imminente d'un surgissement, la seconde où tout se diluerait dans la naissance du jour. On savait la perte du sommeil réparateur, on savait la douleur de l'aube, le consentement du monde à nous accueillir pour une aventure encore innommée. Tout cela on en était conscient et c'est dans une même tension qu'on arc-boutait son corps afin de résister à ce qui, bientôt, brillerait de l'éclat trop vif des certitudes.  La nuit, cette conque, il fallait lui accorder une faveur, la faire se replier dans l'ornière du monde, là, dans cette trouée où, on en était avertis, quelque chose allait naître.

  Soudain, il y avait eu une contraction du temps, une dilatation de l'espace, comme un chant venu du sol, une manière de liane musicale s'enroulant sur elle-même, naissant   de sa propre efflorescence, faisant ses volutes parmi la multitude muette. Car chacun avait été privé de voix, chacun avait regagné l'antre de son corps afin de se mieux disposer à l'événement qui, hors de soi, mais à portée du regard, se dépliait alors que les grains nocturnes vibraient d'une étrange lumière. L'attente longue, le frémissement de l'air, la mutité du lieu, tout était maintenant habité de l'intérieur, fécondé comme pour un rituel, une cérémonie secrète. On n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles, pas plus que la granulation de la peau envahie d'un scintillement étoilé.

  Nèj était là, en sa clairière, à peine issue du noir qui ceignait encore ses jambes, longs bras marmoréens protégeant l'ombilic prolifique, soutenant la gorge neigeuse alors que le visage se recueillait sous la voûte des cheveux d'ébène et que le diamant suspendu à l'oreille venait dire la rareté de l'instant à venir. Là était le Poème que les hommes attendaient depuis la nuit des temps, dont ils écoutaient l'incantation avant que tout ne s'abolisse dans une trop vive clarté. Là était l'ouverture avant la perte. Pour cela les yeux étaient atteints de dilatation, les mains tremblaient, les membres étaient gourds comme si, dans une manière d'hébétude, on cesserait de vivre dès la sublime apparition ou bien on suffoquerait à ne plus en apercevoir l'irréelle silhouette.  Déjà on était loin de soi, dans une improbable quête. Peut-être avions nous rêvé ? Peut-être Nèj n'avait-elle été qu'une illusion ? Tout est si incertain parmi les tourbillons blancs qui recouvrent le sol. Tout est si voilé au regard dans l'irrésolution de ce qui nous fait face. Tout est si fugitif lorsque le langage fait ses circonvolutions alors que nous ne sommes même pas assurés d'exister dès que nous nous risquons à sortir de ses frontières !

 

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 08:31
Inclinés à la luxure

Photographie : source inconnue

 

***

 

  Nous penchant vers cette photographie, avons-nous la possibilité de nous en distraire, ne serait-ce qu’un instant ? De lui tourner le dos et de vaquer à nos occupations quotidiennes, l’esprit libre ? Sans qu’une écharde demeure plantée dans notre chair, faisant ses urticantes irisations ? Ses vrilles intimes, ses banderilles d’envie ? Et le désir serait là, à notre entour, avec ses bourdonnements sourds, ses nuées d’abeilles pressées. Mais qu’y a-t-il donc dans cette image qui nous cloue à notre destin et, dès lors, nous serions privés de mouvements et notre libre arbitre, notre jugement seraient comme mis entre parenthèses, tenus dans un insoutenable suspens ? D’où tout cela vient-il ? D’une vêture désordonnée, d’une posture d’abandon, d’une libre disposition de l’Amante qui en ferait les simples objets de notre désir ?

  Mais nous nous apercevons rapidement que nous faisons fausse route, que notre questionnement est inadéquat, qu’il gire autour du problème sans que les moindres prémisses d’un possible sens puissent lui être associées. Il nous faut nous enquérir d’autre chose, remonter à plus d’origine. Car notre habituelle vision, toujours, nous condamne à demeurer dans l’immédiatement saisissable. Il en est ainsi de la curiosité humaine qu’elle privilégie le visible au détriment de ce qui s’occulte dans ses plis. Donc l’origine. Donc le Paradis Terrestre. Donc Adam et Eve. Donc la Genèse. Comme une rétrocession vers ce qui signifie toujours à l’aune d’une plus grande profondeur.

 

Inclinés à la luxure

 Lucas Cranach (l'Ancien)

Adam et Ève au paradis, 1533.

Huile sur bois –

 Berlin, Gemäldegalerie.

 

   A simplement laisser notre regard courir à la surface du tableau de Cranach l’Ancien, déjà nous devinons où le bât blesse. Car la vision purement idyllique du Paradis ne doit nullement nous abuser. Sans doute les couleurs dotées d’une aimable carnation, le ciel lumineux, le nid rassurant de la végétation, la pureté des regards nous invitent-ils à célébrer l’innocence d’un premier matin du monde, à découvrir la conque virginale à partir de laquelle, soudain, tout s’ouvre à l’aventure humaine. Mais tout est-il aussi simple qu’il y paraît ? L’attitude léonine ramassée sur elle-même, dans la posture de l’assaut, le dépliement ophidien entre fruits et feuilles sur fond de ciel couleur de soufre, tout ceci prend, inévitablement, la teinte du drame sous-jacent. Tout est suspendu à ce qui va suivre et fera du cheminement anthropologique, une longue procession, un infini chemin de croix avec ses mortelles stations.

  Mais revenons au désir, à la volupté dont la première image nous a fait le présent et essayons de mettre en relation. Ce qui, dans le tableau de Cranach, joue le rôle central, à la façon d’une clé herméneutique, c’est tout simplement ce rameau végétal qui occulte la vue et dissimule à nos regards le sexe d’Adam. La position centrale de ce motif pictural fait signe avec force vers sa dimension non seulement symbolique, mais allégorique. Dès lors nous avons à comprendre, au-delà de la représentation, l’idée d’une morale dont l’homme doit se saisir afin de donner des assises à son salut. Tant que la branche de figuier n’a pas déployé son pagne devant l’anatomie d’Adam, tout demeure dans l’inaccompli, les prédicats du réel sont en réserve, l’innocence fait partout son suintement de miel, la vérité brille comme ce ciel dont la tonalité, le rayonnement spirituel, disent la nécessaire assomption vers le Transcendant et, à tout le moins, vers une transcendance dont l’homme doit faire son objet afin de poursuivre une quête de lui-même conforme à sa nature, à savoir de ne se vêtir que des voiles de l’authenticité. Et, ici, il faut citer la Genèse, laquelle nous dit dans une belle langue pure et hiératique, l’ordre des humains face à l’incommensurable. Car, bien évidemment, il ne saurait y avoir de commune mesure entre le Créateur et les CréésLa Chute se relate de cette manière :

     « La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nusils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. Ils entendirent le pas de YHWH Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant YHWH Dieu parmi les arbres du jardin. »

      Le feuillage et, à sa suite, la vêture, les colifichets de toutes sortes, disent en langage imagé ce que le concept a peu de mal à déduire des premiers pas de l’humanité : se vêtir, symboliquement, c’est dissimuler le péché originel, c’est avouer l’inclination peccamineuse de l’homme, sa naturelle et confondante curiosité qui le pousse à oser se confronter à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, du bonheur et du malheur.  Or, nul ne peut prétendre regarder ces valeurs transcendantes comme on regarderait la plume de l’oiseau dériver dans le vent. La connaissance est toujours une brûlure et la vue de sa coruscation la promesse d’une cécité. A vouloir adopter l’empan de Dieu sans s’y être préparé, Adam et Eve n’ont fait qu’ouvrir, sous leur marche hésitante, la trappe de la finitude et ses signes avant-coureurs, à savoir la douleur et la progression laborieuse sur le sentier existentiel.

  Donc, toute clé de compréhension adéquate doit d’abord se munir de la tension existant entre le corps nu et le corps vêtu, de la dialectique abrupte entre vérité et mensonge. Notre inclination à la luxure ne serait donc pas simplement un acte « naturel », mais une conséquence de la « culture », l’appréhension de notions aussi abstraites que celles du Bien et du Mal étant de cette nature. Notre supposée luxure, plutôt de la percevoir à la manière d’une force obscure et instinctive, laquelle nous précipiterait sur la première ‘proie’ venue, sachons qu’elle s’origine d’abord dans une privation de vérité, donc de liberté, dont nos lointains ancêtres nous auraient dépossédés à l’aune d’une bien dommageable curiosité.

  Ainsi visée, l’Amante qui dévoile à nos yeux de chiots nouveau-nés des bribes de son anatomie, ne le fait qu’à la condition que nous consentions à nous ouvrir à toute vérité, cette nudité qui ne s’habille de voiles qu’afin de porter à notre regard une nécessaire lucidité. Le désir, la luxure, la volupté ne naissent que de cette faille, de cette verticalité s’instaurant entre un ditla vêtureet un non-ditla vérité. Aimant, nous ne faisons que cela, ôter des voiles. C’est la seule raison pour laquelle l’Aimée se voile afin de se mieux livrer. Offerte nue à nos regards elle n’aurait figuré qu’à titre d’évidence. Or l’amour n’est jamais de cet ordre. Il y faut toujours le pagne de l’ambiguïté dont nous souhaitons qu’il tombe en même temps que nous lui demandons de différer le moment de la connaissance.

 

 

 

 

 

 

 

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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 08:15
La Beauté

En Lauragais 3 …

De Bram …vers Montréal d’Aude…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Pour trouver LA BEAUTE, il faut avoir parcouru beaucoup d’espace, avoir visité les pays les plus éloignés, la Namibie et son désert aride, être monté sur la grande dune à Sossusvlei éclairée par le soleil de l’aube, un arbre dépouillé se détache sur sa masse sombre, avoir franchi le canyon sculpté par la Rivière Sesriem. S’être posté en voyeur tout en haut des steppes d’Afghanistan, les collines vert amande moutonnent dans une lumière de résine, les terres sont semées d’une herbe folle, pareille à un chaume. Avoir empli ses yeux des belles silhouettes des Porteuses d’eau dans la Province de Koundouz. La beauté, l’avoir approchée avant même l’invasion de Venise-la-lagunaire, avant même les grandes migrations dans Dubrovnik-perle-de-l’Adriatique.

   Pour trouver la beauté, il faut avoir connu des femmes semblables aux reines noires de Méroé, leur teint de terre de Sienne, leur front doucement bombé, leurs yeux couleur noisette, leurs lèvres charnues, l’ovale parfait de leur visage. Pour trouver la beauté, il faut être entré dans des musées silencieux, parfois des toiles noires striées de clarté chuchotent la venue au jour de leur être, dans la plus pure des discrétions. Être entré dans les salles tapissées de maroquins fauves d’une grande bibliothèque, le temps y est suspendu comme des flocons à mi-hauteur du ciel. Il faut avoir rencontré des enfants aux yeux de lumière, aux mains ouvertes sur l’étrangeté du monde. Il faut avoir bu des liqueurs rares, elles tracent dans le corps leurs longs fleuves de félicité. Il faut avoir été le témoin d’un amour naissant, avoir surpris les liens d’une très ancienne amitié, le bonheur d’une rencontre, l’éblouissement d’une fascination, le surgissement d’une extase.

   Toutes ces beautés, il faut en avoir fait l’expérience au plein de soi et puis, étonnamment, les avoir oubliées, dissimulées qu’elles sont dans les très anciennes archives de la mémoire. Oui, car trouver la beauté, c’est approcher au plus près celle qui correspond à nos propres affinités, celle qui, en un certain sens, se donne en tant qu’originaire. Comme si notre rapport à sa forme devait résulter d’une ‘co-naissance’, ce qui veut dire d’une ‘naissance double’, d’elle, la beauté, et de qui nous sommes en notre nature unique, ce point de convergence avec le monde qui nous détermine comme nous singularise notre façon d’être, d’aimer, de découvrir, de porter sur les choses le climat qui est le nôtre dont, nulle part ailleurs, en quelque temps que ce soit, n’existe une manière d’écho ou de fac-similé.

   C’est ceci qui est extraordinaire, profondément troublant, immensément magique : il y a le vaste et polyphonique univers, il y a nous et notre chant intime qui est la marque originale de notre destin. Faire surgir la beauté, c’est la ressentir en soi à la façon d’une nervure sans pareille et la reporter sur l’image du paysage, de l’art, de l’Autre en son éthique donation, sur la page belle du livre, là où le langage parle le poème de notre essence, sur cette peinture qui est, en quelque manière, notre double, le creuset en lequel nous reconnaître et nous porter au-delà de notre propre histoire, en direction d’une toujours possible transcendance. Oui, la beauté, toute beauté est nécessairement de cette nature. Elle prend son envol d’un sol contingent, fortuit et elle ouvre le domaine immense de ce qui devient essentiel, dont toujours nous sommes en quête sans en bien savoir les ressources internes, le déploiement des lignes de force.

    ‘Vivre’, c’est seulement assumer son mécanisme biologique. ‘Exister’, c’est faire entrer dans le métabolisme vital le phénomène du sens, le seul à même de fonder notre projet sur autre chose que des sables mouvants et, à défaut de certitudes, du moins connaître l’exercice d’un bonheur suffisant. Or il y a un lien invisible entre beauté et joie, c’est tissé des mêmes fils, cela provient de la même source, cela s’éclaire avec une identique intensité. La beauté, toute beauté, il faut y insister, ne peut jamais être qu’un document natif, c’est-à-dire qu’une coalescence très ancienne (peut-être même à l’orée de notre naissance) entre une disposition intérieure et son efflorescence extérieure qui convoque et accomplit tel arbre majestueux, tel sourire ourlé de plaisir, telle émotion qui nous emplit d’une multiple reconnaissance, être soi plus que soi en l’altérité qui vient à nous et nous féconde. Nous ne sommes immédiatement au monde qu’à l’aune de cette relation, de ce lien qui, provisoirement, nous exonèrent de notre finitude, nous fait êtres éternels alors que nous nous pensions, à raison, mortels, infiniment.

   Le bien compris, ici, est donc ce tissage intime entre ce qui nous a toujours été proche au titre d’une beauté et la valeur fondamentale que nous lui attribuons. Tout amour est réactualisation d’un premier amour. Toute joie, d’une primitive joie. Toute beauté d’une épreuve archaïque, si l’on peut dire, qui en constitue l’archétype. Par exemple, cette beauté découverte un jour dans le parcours de l’enfance qui nous hante à bas bruit et jamais ne nous laisse quittes, indemnes. Toujours nous puisons à la source. Dès lors, nous ne pouvons faire l’économie de la thèse freudienne de l’Œdipe. Tout homme parvenu à l’âge adulte porte en soi ce motif de l’amour premier qu’il reporte inconsciemment sur le choix de telle compagne, sur le désir de telle ou telle amante.

   En ce domaine, comme en bien d’autres, nous sommes conditionnellement libres, nullement totalement comme si, à chaque instant, notre mémoire somatique abolie, nous pussions être cause de soi, entièrement autonomes dans la postulation de nos actes. L’épreuve faite de la dune du Désert de Namibie, trouve sans doute son écho dans cette colline aperçue autrefois dont la forme s’est abîmée dans l’épaisseur du temps. Ces Porteuses d’eau du Koundouz ne font-elles signe en direction d’une identique tâche accomplie jadis par un être aimé ? La Lagune de Venise ne trouve-t-elle sa correspondance dans une sorte d’eau originelle, mare, étang dont, enfant, nous aimions regarder l’aimable surface ? C’est ainsi, nous sommes pris dans les mailles inextricables de phénomènes anciens, dont les tenants et aboutissants ne nous sont plus accessibles.

   Mais où donc est passée la très belle photographie (une icône !) d’Hervé Baïs ? Ne l’avons-nous sacrifiée à un jeu intellectuel qui l’a éloignée du site de notre regard ? Nullement. Tout ce qui précède, afin de faire saisir le fait que cette image possède ses propres racines, ses propres esquisses, sans doute perdues dans la mangrove d’une immémoriale mémoire. Que le Photographe ait été imprégné de terres primitives, celles-ci ou bien d’autres, ceci est un énoncé de pure évidence. Tous, nous portons en nous les perspectives d’un sol qui nous habite, tous nos pas en conservent, les réactualisant, les empreintes, sinon toujours réelles, le plus souvent symboliques. Nous ne sommes pas des êtres hors sol, nos coordonnées existentielles se traduisent par une position exacte, la jonction d’une latitude et d’une longitude. Et nos voyages mondiaux n’y pourront rien changer pour la simple raison que nous ne pouvons tirer les fils de notre propre destin. Nous sommes de telle et de telle manière sur un chemin dont nous n’avons nullement tracé les berges, dessiné le sinueux parcours.

   Afin de corroborer ou d’infirmer ma thèse selon laquelle toute création s’affilie à un sol originaire qui la constitue, j’ai questionné l’Auteur de cette image. Français natif d’Afrique, de Bamako, au Mali puis, après avoir longuement résidé en Afrique Noire, il n’est revenu en France que très tardivement, dans cette belle région du Lauragais dont il décrit inlassablement et avec un réel talent, les simples et beaux paysages. Ici, ma thèse semblerait s’effondrer : il y a loin du Mali à Bram et Montréal d’Aude. Mais y a-t-il si loin qu’il y paraît ? Au terme de constants renvois, de jeux d’échos et de miroirs, d’emboîtements sémantiques, les terres du Proche et du Lointain jouent une identique partition. Si la distance géographique les sépare, les figures symboliques dont elles s’investissent les rapprochent et les unifient.

   Ce à quoi il convient de penser, en termes de création, bien plus qu’à un élément-terre anonyme et universel, c’est à la dimension du ‘terroir’ en lequel ensemencer, afin que naisse l’œuvre dont on est porteur. (‘Terroir’ au sens de « sentir le terroir », « un accent de terroir », toutes définitions qui placent l’homme au centre même de ce qui le constitue et le dote de ses prédicats essentiels). Or, ensemencer, ici ou ailleurs, ne présente nulle différence, une seule et même exigence : que la beauté surgisse de là où elle peut faire événement. Bamako, Bram : deux signifiants distincts, un seul signifié, celui d’un sens photographique vrai à faire s’élever du réel. Porter au jour une essence commune. L’art est le même, en sa signification, en Afrique, en Asie, en Europe, sur tous les continents, dans toutes les contrées.

    A l’initiale de cet article, nous sommes partis de Namibie, d’Afghanistan, nous avons évoqué Venise et Dubrovnik, autrement dit nous étions en quelque sorte dans un éloignement qui se référait à l’universel, au général. Maintenant il nous faut revenir au particulier, au singulier. Nous exiler d’une beauté abstraite, regagner une beauté concrète, immédiatement saisissable. Pour trouver la beauté, il nous faut nous éloigner des images hautes en couleurs des catalogues des voyagistes, il nous faut substituer à l’exubérance, le dénuement, il nous faut rétrocéder en direction du simple et du silencieux. Il nous faut déserter les Hautes Terres et orienter notre regard vers celles qui sont à notre mesure, à savoir ce ‘terroir’ dont nous parlions qui se décline sous le modeste, le presque inapparent, la seule climatique du Noir et du Blanc au travers de laquelle se disent le Jour et la Nuit, l’Ombre et la Lumière, l’Eclat et le Retrait.

   C’est dans l’économie des sèmes, dans le lexique premier que les choses se donnent à nous avec leur plus pur accent de vérité. Nul miroir aux alouettes d’une couleur flatteuse. Nulle tricherie d’une apparence, d’une flatterie. Nulle exagération d’une Nature qui ne peut être que la simplicité même. La nature se donne pleine et entière d’un seul et même geste de sa présence. Elle ne profère rien d’exceptionnel et le ‘sublime’ n’est jamais que l’invention héroïque d’un romantisme exacerbé. La nature n’est ni ‘généreuse’, ni ‘somptueuse’, ni ‘ingrate’. Seuls les hommes peuvent se doter de tels attributs au détour d’une conscience intentionnelle. La nature est simplement la nature, autrement dit la nature est l’être en sa plus exacte dimension. Rien à lui ajouter, rien à lui soustraire. Le grand mérité de la photographie d’Hervé Baïs est de se conformer à cette exigence de respect de ce qui est le plus essentiel pour nous, ce vis-à-vis d’une matière dont nous provenons, cette étonnante matrice, cette mère-nourricière qui ne peut recevoir que notre amour, connaître notre reconnaissance.

   Pour trouver la beauté, il ne suffit pas de voyager loin, de découvrir les ‘majestueux’ canyons et les paysages ‘à couper le souffle’ dont nous abreuvent généreusement les documentaires ‘technicolor’ en tous genres sur les écrans, grands ou petits. Pour trouver l’UNIQUE beauté, il faut par exemple, faire l’expérience du ‘terroir’ du Lauragais ou, à défaut, et c’est au moins aussi efficace, se laisser porter par cette photographie, laquelle sera le lieu d’une inévitable fascination. Mais ici le terme n’a nulle connotation péjorative. Bien au contraire, au sens premier de, « enchantement, charme », dont à l’évidence, si nous possédons quelque vertu d’esthéticien, nous aurons le plus grand mal à nous détacher. La chose belle en soi possède cette aimantation qui nous demande de nous fondre en elle, de ne plus faire qu’un avec ce qui se présente soudain telle une indépassable vérité. Nous savons que nous avons alors atteint la pointe d’une explication avec le monde, que cette occasion est aussi rare que l’est le trajet lumineux d’une comète dans le ciel nocturne.  

   

   Approche symbolique

 

   Il nous faut regarder et nous trouver, d’emblée, au centre de l’image, à son point focal, ce lieu unique à partir duquel se donne l’ensemble des significations. Notre regard est immédiatement capté par cette étrange présence, là au milieu de ces terres sans début ni fin, là sous le ciel dont l’éternel voyage semble ne jamais pouvoir s’interrompre. Sur un tumulus faiblement élevé, se confondant avec une courte végétation, est posé le cube blanc d’une tombe. Quatre cyprès en délimitent le site. Ils sont des genres de flammes noires dressées dans l’éther. Ils sont des manières de génies tutélaires tenant sous leur protection la mémoire de quelque mort anonyme. Ici donc, à la jonction de Gaïa-la-Terre, la matrice primordiale qui enfante Ouranos-le-Ciel, puis est fécondée incestueusement par son propre fils (ici se laisse voir le mythe d’Œdipe), à la jonction de ce par quoi la vie apparaît et fructifie, se montre le signe de la mort par quoi toute vie est abolie.

   Cette image reproduit donc une dimension hautement archétypale, geste essentiel, fondateur, originaire que ne pouvait traduire qu’un ‘polemos’, un combat entre deux principes premiers, une Mère, un Père ; la Nuit, le Jour ; l’Ombre, la Lumière ; l’Esprit, la Matière. Oppositions binaires fortement contrastées que la photographie en Noir et Blanc symbolise à l’aune de ses valeurs parfois conflictuelles. Certes cette explication mythologico-symbolique est lourde de tout ce Chaos s’extrayant du Néant pour y mieux retourner, mais pouvait-on la passer sous silence ? Que nous le voulions ou non, nous sommes reliés à ces massives entités au simple titre d’une généalogie, nous sommes traversés de ses tellurismes, de ses soubresauts. En nous encore, au plus profond de notre système limbique-reptilien, la pesante présence de la pierre, la compacité de la glaise, le sourd grondement du Déluge.

 

      Prolongement esthétique

 

      Le silence est partout répandu. Parfois se réveille-t-il avec son bruit d’étoupe. Il est ce murmure que l’on confond avec les battements de son propre corps, avec la circulation rouge de son sang, avec le souffle à peine perceptible de sa respiration. On est bien, là, comme penché sur le bord du monde. Tout naît de soi et se donne dans la pureté, dans la lumière native, aurorale. Peut-être n’y avait-il rien avant cette vision ? Peut-être est-ce la force de notre regard qui a fait surgir, dans la douceur, cette lente montée de terre, quelques vagues souples s’y dessinent, quelques sillons y jouent le motif premier de leur présence. Ici, tout fait phénomène comme sur la toile immaculée de l’Artiste dans le calme de son atelier. Ce ne sont d’abord que des traits au fusain, des estompes qui disent le trajet imperceptible de la clarté. Ce ne sont que des esquisses, de brefs essais de parution. Il faut marcher à pas de velours afin de ne nullement déchirer ce motif originel. C’est si fragile une venue au jour. C’est si précieux. Tout pourrait retourner à sa source et nous laisser démuni. La terre est belle au plein même de sa discrète existence. Elle chemine lentement. Elle n’est nullement pressée. Elle sait que le ciel est une longue patience, qu’elle est attendue, qu’elle connaîtra bientôt l’horizon, qu’il y aura liaison, fusion, deux êtres en un seul pli de leur mutuelle destinée. L’étendue du ciel est à proprement parler inimaginable, elle dépasse l’entendement, elle est cette immense arche cosmique qui boit notre vision et lui fait le don d’un prodigieux rêve éveillé. Tout en haut est le noir dense, celui qui recèle les mystères, celui qui, un instant, nous aveugle et borne notre vue, nous reconduit au centre de notre être.

   Puis les nuages, oui les nuages blancs pareils à une longue traînée d’écume tendue sur l’invisible. Ils nous parlent du temps, de sa fuite infinie, de ce temps qui nous fait être dans le réel aussi loin que nous pourrons en soutenir l’épreuve en même temps que l’indicible joie.

 

On est là, dans la dérive première du jour.

On est là, dans la solitude constitutionnelle de l’être.

On est là, dans le colloque singulier

qui nous fait citoyen de l’univers.

On est là dans la multitude joueuse de sa chair.

 

   On est soi et tout ce qui est autre, ce limon noir à perte de vue, cette course zénithale, cet horizon pareil au trajet d’une flèche. On est immergé dans la citadelle de son corps, mais aussi exilé de lui, disponible au voyage stellaire, à l’effusion plurielle des choses, à LA beauté, à l’UNIQUE beauté. L’image de la mort est là, fichée au milieu du paysage, avec son blanc tombeau et les javelots de ses quatre cyprès. Elle aussi est constitutive de la beauté. Elle aussi nous dit la quadrature de notre être, le clignotement en Noir et Blanc de l’existence :

 

une Ombre, une Lumière, une Ombre

 et le retour à ce sublime Néant

dont nous provenons.

Toujours il nous habite comme le revers

de qui nous sommes.

Ombre,

Lumière,

Ombre,

y aurait-il une autre Vérité

sur terre ?

 

 

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 16:40
Venue du ciel

" Derrière nos nuages... "

Les Hemmes

près de Calais.

Photographie : Alain Beauvois

 

***

     Ce ciel, ces nuages, cette eau.

   

   Le paysage nous « dé-visage ». C'est-à-dire qu’il nous dépossède de cette face que nous tendons vers lui en attente d’un événement. A trop vouloir percer le mystère de la manifestation nous nous annulons à même notre demande de connaître. Nous sommes réduits à subir ce qui nous environne de sa toute-puissance, ce ciel, ces nuages, cette eau, à devenir simple hypostase de ce qui nous dépasse et, toujours, nous interroge. Quiconque ferait halte devant ce rayonnement céleste n’aurait de cesse de l’attribuer à la présence divine, à la clarté de l’ange, au souffle des dieux sis dans l’Olympe. Autrement dit à la dimension d’une spiritualité qui nous enverrait un signal d’un lieu tenu secret depuis l’origine du monde.

    

   De transcendance il n’y a que l’humaine.

    

   Mais la qualité de transcendance dont nous prédiquons ce visible, c’est NOUS qui en avons décidé l’existence. Elle ne s’est nullement annoncée d’elle-même comme la réalité qu’elle serait supposée être, la vérité qui découlerait d’une simple évidence, la conséquence d’un acte performatif posant sa finalité dans le geste même de sa profération. De transcendance il n’y a que l’humaine, à savoir s’échapper du néant, lancer au-devant de soi le filet du Projet, se confier au dépliement du Temps et de l’Espace, s’accomplir dans l’Histoire, porter son regard aux cimaises de l’Art. Tous ces vocables à l’initiale desquels figure une Majuscule sont les points saillants de l’être qui vient à notre encontre telle l’essentialité dont il est la figure de proue : autant de sauts hors de la contingence pour déboucher dans le site sans limite des valeurs. Parlant de ceci qui assure la dignité de l’homme, nous n’avons procédé qu’à une digression, à un contournement de ce terme trop connoté de « transcendance ». Nous avons placé l’Homme au seul lieu qui puisse lui échoir : celui de donner sens à tous les signes de la rencontre, de les métamorphoser en cette parole qui nous dit la juste mesure de l’exister. Il n’y a d’invisible que ce que le regard ignore ou ne saurait savoir faute d’en posséder le code qui en déchiffrerait les hiéroglyphes.

    

   Nos fragiles fontanelles.

   

   Cette belle image porte en elle la lumière. « En elle » veut dire que tous les éléments qui concourent à son architecture en proviennent directement, telle l’eau qui sourd de la terre à la seule force de sa volonté. Oui, « volonté » comme si les choses douées d’une infime conscience décidaient de leur sort. Bien évidemment il faut entendre ce mot dans sa dimension symbolique. A défaut de ceci, nous retomberions dans le travers que nous dénoncions il y a peu, ouvrant l’espace d’un panthéisme qui serait celui d’un Dieu perçant sous toutes les formes de la nature. D’une manière continue, juste au-dessus de nos fragiles fontanelles, flotte toujours un parfum attaché à l’arche du sacré, à l’ombre portée d’une déité, à la silhouette d’un démiurge. Se détacher de cette emprise, c’est convoquer la liberté d’une pensée qui ignore les dogmes et les professions de foi. A cette aune seulement nous pourrons discerner avec justesse ce que le réel a à nous dire que nous confierons au filtre de notre raison.

    

   Tout est lumière, tout est sens.

    

   La grande dalle de sable lisse est encore dans sa nuit, sans doute parcourue des songes lourds de la terre. En elle la lenteur des choses, l’obscurité dense, l’écoulement immémorial des réseaux lacustres et des filaments aquatiques dans le luxe inouï du silence. On imagine les infinies tresses des racines blanches qui serrent dans leurs étranges et complexes géométries des fragments de moraines, des tubercules diluviens, peut-être des sédiments ossuaires à la mémoire perdue.

   L’eau prisonnière dans sa geôle ovale semble animée d’un double flux de lumière. L’un venu de l’intérieur même de son étendue, l’autre simplement écho de cette énergie sans limite arrivée du plus loin du ciel. Eau irisée, semée de frissons, eau parlante située à l’exacte frontière du clair et de l’obscur comme si elle s’écoulait de la palette de Rembrandt d’Amsterdam ce génie de la lumière du septentrion que recouvre la nuit poétique d’où surgit toute œuvre. Puisque, en définitive, l’œuvre n’est que l’incarnation d’un songe, donc un simple battement entre jour et nuit, la figuration d’une aube, celle d’un crépuscule, l’intervalle entre deux mots, la pulsation entre la fermeture systolique, l’ouverture diastolique.  Existence en son éternel clignotement.

   L’horizon est ce mince fil, ce liseré de clarté assemblant en une même visibilité la légèreté du Ciel, l’épaisseur de la Terre. Médiateur des hommes au sommeil de plomb et des souplesses de l’air, de ses spirales discrètes, de ses volutes qui ne sont peut-être que des émanations des rêves éveillés de ceux qui dérivent bien au-delà de leurs corps dans l’avenue de l’immédiate beauté.

   Immense continent des nuages, splendide gonflement des cumulus dont une face, celle qui regarde la Terre est sombre, pareille à une cendre éteinte, l’autre tutoyant le vertige infini de l’éther est un blanc sillage d’écume, un immense éclat de rire, l’explosion de la joie, une symphonie qui fait vibrer ses cuivres et chanter ses cymbales. Que voit la face inconnue que nous ne discernons nullement si ce n’est le prodige de la grande étoile qui livre au cosmos la prodigalité des ses cataractes blanches ? Précieux phénomènes par lesquels nous éprouvons le bonheur simple et inappréciable de nous rendre visibles. Sans la démesure solaire nous serions aussi discrets que le ciron perdu sous l’empire de l’infiniment grand.

   Et le vertige maritime du ciel, sa couleur si changeante. Opale le matin, blanche sous les coups de gong du zénith, purpurine le soir lorsque les hommes fourbus regagnent leurs cubes de briques pour y goûter le repos qui adoucit, prépare l’avenue de la nuit. Et la nuit, la simple nuit étendue sous le dôme de suie et de glace, de laque et de bitume que trouent les yeux inquiets des étoiles. Oui, inquiets car elles sont les gardiennes du sommeil des Rêveurs, les génies tutélaires mettant en relation le cosmos humain et celui, universel, où bruit le souffle continu de l’absolu.

    

    Sous le signe de la verticalité.

  

   Tout, dans la longue nuit des hommes, se lit sous le signe de la verticalité. Menhirs dressés à la conquête d’un ciel qui les dépasse, les effraie et les attire également à la force de son étrange magnétisme. Hommes semblables à la surrection de pierre, à la draperie boréale qui déploie ses fastes quelque part dans le vaste univers sans que quiconque y prête attention. Tous ces phénomènes naturels, culturels sont les points d’ancrage au gré desquels se manifeste la transcendance humaine dont nous disions l’existence en guise de prologue.

   Cet exhaussement de soi trouve son effectuation réelle dans ces multiples donations que sont le grain de sable, la pellicule d’eau, la faille de l’horizon, les boules des nuages, les rais de lumière les traversant de leur dague acérée. Tout ceci nous dit en mode lexical le grand texte du monde. Il nous suffit de savoir en deviner les subtils arcanes pour assurer notre être des nervures qui le font tenir debout. Seulement ceci mérite le beau et énigmatique nom de « transcendance » ! « Venue du ciel », voici que s’éclaire sous un nouveau jour l’intrigue contenue dans le titre. Toujours une bogue à percer afin d’y trouver un corail. Toujours !

 

 

 

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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 10:29
Aurore au plus vif de soi

 

‘Désenchantement’

Œuvre : André Maynet

 

***

« Ce sont surtout les âmes tristes qui cherchent partout en vain

un remède à leur tristesse,

une explication de leur désenchantement. »

 

Montalembert

‘Histoire de Ste Élisabeth de Hongrie’

 

*

 

   Comment saisir Aurore, cette manière d’illisible buée, autrement qu’en la décrivant avec la modestie qui sied aux choses simples ? Elle est là, face à nous, en cet instant qui nous la révèle en même temps qu’elle paraît se soustraire à notre regard. Un genre de présence absente, d’oxymore existentiel : une fois la lumière, et elle est juste à portée de notre regard ; une fois une ombre, et elle se retire de la scène pour gagner les coulisses. Etrange pièce de théâtre qui nous aliène au seul motif que, spectateur unique d’une divine révélation, nous souhaiterions capter la totalité de son intérêt et nous n’en possédons jamais qu’un fragment, une fuite que nous ne saurions nommer, sauf à avoir recours au lexique du désarroi, de la perte, de la déshérence. C’est ainsi, les êtres de pure beauté sont de nature séraphique, poudroiement d’un nuage au plus haut du ciel, irisation de clarté au sommet d’une vague, tremblement cuivré d’une feuille morte dans la fuite d’un sous-bois. Mais à quoi donc nous servirait de poursuivre cette plainte orphique, si ce n’est de tomber nous-mêmes dans ce ‘désenchantement’ dont cette Jeune Femme est l’emblème en sa posture la plus exacte ?

   Nous voulons dire Aurore dans une manière d’esthétique admirative, de fascination qui nous réduira, tel l’admirable scarabée pris dans son bloc de résine, à ne plus être qu’une ombre portée de qui elle est. Aurions-nous d’autre pouvoir que d’être ceci, mince phalène au large du rayonnement d’une lampe, grésillement alentour d’une flamme, cendre qui couve et ne peut rejoindre la braise ? Alors, voici que le ‘désenchantement’ dont Aurore est affectée nous transit à notre tour et que plus rien au monde ne nous intéresse que d’être auprès d’elle, peut-être en elle, partie de qui elle est, chair de sa chair, onde de lumière diffuse, éclat d’albâtre assourdi qui s’élève d’elle, irradiante lueur qui nous prend au piège et nos yeux ne pourront s’en détacher qu’à connaître la plus brusque des cécités. Ne plus la voir, c’est ne plus voir le monde, ne plus voir en soi la douce effervescence de l’illusion. Ne plus la voir c’est, en quelque manière, ne plus s’apercevoir soi-même, renoncer à son propre paysage et se réfugier à la source première de notre venue au monde, en cet incroyable moment d’avant l’ouverture de la conscience. Une nuit en quelque sorte avec ses dentelles de ténèbres et ses scories de mystère.

   

   Pur enchantement pour notre regard : voir la nappe acajou de ses cheveux, l’ovale blanc de son visage pareil à un camée antique, voir le charbon à peine apparent de ses yeux, la discrétion de ses lèvres, la délicatesse de faïence de son cou, voir la douce comptine de ses bras, une si mince profération, on la croirait tout droit venue d’un conte de fées, voir sa robe, la souplesse de ses plis inclinant au bleu égyptien, au bleu de nuit, cette énigme qui demeure entière et nous ramène à la part d’inconnaissance de qui nous sommes, voir le haut croisement de ses jambes, l’empreinte presque invisible de son linge intime puis la perte de ses chevilles dans le gris du sol, voir ses ballerines qui semblent se reposer d’une danse ancienne, peut-être d’un rituel, d’une offrande à quelque Déesse seulement connue d’elle.

    Désenchantement pour nous : que tout ceci, cette plénitude s’efface ne laissant derrière elle qu’une immense vacuité, un champ parcouru des traces du vide, des stigmates du silence.

  

   Pur enchantement pour Elle qui fait face : remonter à l’origine des choses, ce dont témoigne son beau prénom ‘Aurore’. Ne nullement se contenter de la croûte du sol mais forer jusqu’au peuple dissimulé des blanches racines, s’emmêler au tapis des fins rhizomes, plonger dans l’humus qui est le ferment pour le beau nom ‘d’homme’. Se mêler à l’eau de source, devenir filet   cristallin s’égouttant de la fontaine. S’immiscer dans l’essentielle Nature en ses multiples visages, être le bouton de rose semé de fines perles d’eau à la pointe du jour. Débuter simplement et naître de soi avant même de naître aux choses. Sentir en soi les trajets métaboliques de la vie en ses premières efflorescences, la croissance lente de la lumière, le dépliement de la feuille, le bruit interne de la pierre, la première levée de l’Océan, la respiration du volcan traversé de ses laves incandescentes. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Avant toute chose, Aurore est un genre de concrétion de ce qui vient à l’être « sur des pattes de colombe » (Nietzsche), de ce qui, de soi, s’élève jusqu’au site de son ultime parution. C’est en soi, dans l’enceinte même de son propre corps, qu’Aurore perçoit tous ces subtils mouvements qui sont la scansion éternelle du monde. Un diapason vibre en elle, une clepsydre fait tinter son chapelet de gouttes, un sablier décompte chaque seconde avec un bruit de soie. A la surface de sa peau, Aurore sent les premiers frissons de la levée du jour, les intimes frémissements des Endormis sur leur couche de toile, les dernières notes fugueuses des songes de brume, les ultimes flux des fantasmes avec leurs ricochets, leurs diapreries, leurs regrets de quitter les rives du désir, les notes épicées du plaisir. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   La Jeune Existence est tellement installée dans son tropisme auroral qu’elle a bien du mal à imaginer ce que pourrait être la clameur d’un zénith si, toutefois, il devait venir jusqu’à elle, ce que serait un couchant hespérique avec ses lourds incendies pourpres, là-bas sur la ligne incendiée de l’horizon. Être pour soi, en soi, en cette dimension matinale des premières pensées du monde, des décisions ultimes du paraître, de la retenue sur le bord des choses, c’est pure félicité. Tout est encore vierge, serti dans son cocon de pure beauté, d’exacte venue en présence. La lumière n’est pas encore la lumière, plutôt un genre d’étincelle qui se déclot à partir de son centre en une douce effusion. L’eau n’est pas l’eau, plutôt une théorie liquidienne attendant l’heure de son flux. Le feu n’est pas le feu, plutôt une nitescence en arrière de soi, une puissance sur le point de se libérer. L’air n’est pas l’air, plutôt un immobile alizée animé en son sein de pliures aériennes. La terre n’est pas la terre, plutôt un éparpillement de poussière en attente de devenir humus. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Ce qui est à saisir en tant que son fondement, c’est bien ce site d’une Attente, cette disposition au Passage, cette primitive impulsion d’une originelle métamorphose. Tout est contenu en ceci, en cette première parole qui pose le monde tel le poème qu’il est, tel le magnifique langage qui s’abrite en retrait derrière chaque chose. Les choses ne viennent nullement à nous sur le mode de l’image, comme si le réel consistait en une immédiate et intuitive saisie de qui il est, ce qui alors serait de la nature de la pure magie. Non, les choses viennent à nous en mots. Regarder la montagne c’est la faire venir à nous en son nom de ‘montagne’. Regarder la mer, la saisir en tant que son nom de ‘mer’. Se regarder soi, se nommer telle la personne que l’on est, qui ne peut guère apparaître sur l’immense scène mondiale qu’à décliner son identité, à parler, articuler son propre soi. Adam, le premier homme ne l’est jamais qu’à la mesure du nom fondateur de qui il est. Eve, la première femme n’est jamais qu’à la mesure du nom fondateur de qui elle est. A cette aune, Aurore, ne peut faire sens qu’à s’identifier à ces trois syllabes qui constituent son alphabet primitif, celui grâce auquel, s’installant en sa parole, elle se connaîtra elle-même et connaîtra le monde. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Chacun, en soi, est une histoire qui a un jour commencé, dont chaque heure nous poursuivons la fable sur le grand livre existentiel des présences humaines. Avant toutes choses nous sommes langage en notre essence. Ceci, Aurore le sait du plus profond de sa conscience. Ainsi ne se retrouve-t-elle jamais mieux qu’à se ressourcer à quelque texte très ancien, situé à la limite de la mémoire des hommes. Campée ici, sur cette chaise qui paraît être celle d’une église, là où résonne nécessairement le Verbe premier, Aurore n’a de cesse de répéter, derrière la blanche falaise de son front, quelque texte fondateur de l’humain en sa plus belle manifestation.

   Alors, où aller mieux puiser la source aurorale que dans le texte sacré du Rig-Véda ? Où trouver paroles plus originaires, paroles plus justes de ce qui se dit et s’éclaire dans la matinale pensée des hommes tôt-venus ? Ecoutons donc leurs mots de grande sagesse et nous saurons mieux, à cette écoute, qui est Aurore, qui nous sommes aussi puisque, aussi bien, il ne peut qu’y avoir coalescence de nous à l’autre, de l’autre à nous :

 

« Fille du ciel, tu nous apparais jeune,

et sous un voile étincelant,

reine des trésors terrestres,

Aurore, brille fortunée pour nous.

Suivant les pas des Aurores passées,

 tu es l’ainée des Aurores futures,

des Aurores éternelles.

Viens ranimer tout ce qui vit,

viens revivifier ce qui est mort !

(…)  

Dans les temps passés elle brillait splendide ;

avec la même magnificence,

aujourd’hui elle éclaire le monde ;

et dans l’avenir elle resplendira aussi belle.

Elle ne connaît pas la vieillesse ;

immortelle elle s’avance,

toujours rayonnante de nouvelles beautés…

L’Aurore ouvre ses voiles,

comme une femme couverte de parures…

Elle semble, quand elle se lève,

une jeune femme sortant du bain.

Comme une femme qui veut plaire,

l’heureuse fille du ciel déploie

sa beauté devant nous. »

 

   Enchantement pour elle : revenir à ces paroles premières, elles sont le creuset où se devine le luxe d’exister conformément à la loi de l’univers. La seule qui soit belle et pertinente. Nous suivrons Aurore jusqu’au seuil de la nuit, nous impatientant de la retrouver en sa matinale splendeur. Aurore, Aurore toujours, la suite n’est n’est que l’anecdote dans laquelle se perdent les hommes !

 

 

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28 mai 2021 5 28 /05 /mai /2021 10:10
Une esthétique de l’irisation

‘Lignes de vie’

Photographie : Christine Laroulandie

 

***

 

   Sommes-nous immédiatement auprès de cette belle image ? Y entrons-nous de plain-pied ? Se dit-elle à notre conscience sur le mode de la connaissance sûre, définitive et, notre regard la visant, il n’y aurait plus grand-chose à dire, sa vérité ayant été saisie jusqu’en son fond ? Bien évidemment ces quelques questions, loin d’épuiser le sujet, ne font que le poser d’une façon encore plus aiguë. En effet, pourquoi interrogerions-nous si, comblés par une manière d’évidence, plus rien ne serait à dire, à éprouver, à sentir ? Mais chacun sait combien toute image est le lieu d’une infinie polysémie : selon sa forme, sa lumière, sa composition, les proportions relatives de ses divers motifs.

    Mais demeurer sur ce plan strictement formel ne fait que cerner ce que nous voyons sans en sonder la dimension sensible (au sens de la sensibilité), sans en percevoir les arrière-plans nécessairement logés au creux de l’intime, les lignes de fuite du ton fondamental qui détermine nos affinités et notre façon unique d’être-au-monde. Car, avant tout, c’est bien de ceci dont il s’agit, percevoir en soi, pour soi, ce qui du réel nous attire, nous aimante, parfois nous fascine à tel point que notre vue, en son extrême focalisation, bien loin de voir une possible totalité, ne s’attache qu’au fragment élu dans une manière de stance amoureuse. Un désir se comble, certes dans son approche seulement, mais s’approcher est déjà, en quelque façon, s’immiscer dans, se trouver auprès, être en chemin pour plus loin que son habiter quotidien.

   Et maintenant, qu’en est-il du réel qui vient à nous dont, la plupart du temps, nous pensons qu’il nous est remis telle cette chose incontournable, cette loi qui s’impose, ce destin dans lequel nous plaçons nos pas afin de ne nullement différer de la part qui nous a été allouée en cet ici et maintenant. Mais ceci a-t-il réellement rapport avec la photographie qui constitue l’objet de notre recherche ? Oui, cela a rapport au simple motif que, la plupart du temps, les images ne nous montrent le réel qu’en sa mesure la plus exacte, autrement dit selon son mode habituel de parution qui se nomme ‘réalité’, dont, à l’évidence, nous avons bien du mal à nous échapper, tant le monde soi-disant ‘objectif’ se livre à nous comme l’unique perspective dont se doter pour comprendre adéquatement le monde qui nous entoure.

   Le réel, dans sa puissance ordinaire, le réel dans sa domination, restreint à l’envi notre propre liberté. Il n’autorise aucune marge dont nous aurions pu faire le lieu de déploiement d’une pure subjectivité. Or nous ne pouvons recevoir le tout autre que nous qu’en tant que sujet, c'est-à-dire conscience intentionnelle qui vise les objets et s’en détache nécessairement afin que s’installe cette distance qui seule nous met en pouvoir d’estimer, de juger, de faire émerger le dépliement des sensations. Certes, les compositions exactes, les géométries affirmées, la clarté de la sémantique d’une oeuvre, sa venue à nous dans la limpidité, tout ceci constitue des motifs de satisfaction dont notre raison s’empare sans délai à des fins d’exigence logique.

   Mais rien n’est moins logique qu’un paysage car la Nature dont il provient en son essence est foisonnante, polychrome, profusion végétale, croissance infinie depuis le moteur même de son être. Or toute image fige un instant, toute image immobilise dans une sorte de résine et ce qui nous est donné à voir est une simple condensation de l’espace, un suspens de la temporalité. Comment alors reconstituer cette mobilité essentielle de la Nature, lui restituer son mouvement interne, lire en elle cette vie qui palpite, tremble, ne rêve que de surgir et surgir encore pour la simple raison qu’ayant ‘peur du vide’, la Nature ne saurait demeurer en soi et procéder à sa propre extinction.

    C’est à ce point de jonction du mobile et de l’immobile, de l’inerte et du vivant, du repos et de l’activité que la photographie de Christine Laroulandie prend tout son sens. Nécessairement immobile dans son support, elle s’anime d’une multitude d’intimes translations, de menus passages, d’un métabolisme interne au terme duquel se justifie le titre de cet article : ‘Une esthétique de l’irisation’. Les peupliers sont des flammes levées qu’un simple courant d’air fait frissonner, leurs minces rameaux sont d’évanescents traits de fusain, des esquisses en voie de paraître, des rumeurs semblables au chant si discret et mélancolique du chardonneret. Cet effet de vibrato nous prend au cœur même de qui nous sommes, il s’insinue en nous, il fait ses trajets et sème notre chair des germes d’un subtil bonheur, presque inapparent mais d’autant plus inscrit dans le luxe de sa propre profération : une modestie, la juste effusion du simple qui est aussi l’une des faces les plus délicates d’un sentiment de vérité. Cette scène prend les airs d’une climatique automnale et c’est comme un adagio qui s’enlace aux troncs, lisse les écorces de sa plainte longue, un brin ténébreuse, parcourue des brumes impalpables d’une rêverie.

   Derrière les peupliers, un peuple indistinct de touffes végétales, un rythme élégant de blanc et de noir, un ciel poudré d’une clarté de neige, une lumière opalescente qu’on dirait venue du plus loin de l’espace, mais aussi du temps, sorte de clarté originelle dont le bourgeonnement évoque la grâce séraphique d’une poésie mallarméenne. La berge se détache à peine, fin liseré gris, ligne médiatrice subtile sise entre la terre et l’eau. L’eau, en sa parie médiane, a pris la profondeur mystérieuse du noir limon, étrange confusion des éléments qui dit leur inséparable présence, leur unité, la ressource première de leur belle venue en présence.

   Ce que le haut de l’image installait dans une manière de fugue, la partie inférieure l’accomplit dans un contrepoint qui lui répond. Pièces en écho d’une voix unique qui veut dire le réel en son essentielle oscillation car rien n’est figé qui est vivant. L’onde paraît immobile mais elle est animée de ce miroitement qui la fait être, tout à la fois, l’eau qu’elle est en sa substance propre, mais aussi émergence souple des grands peupliers qui viennent à leur être dans ce long frisson qui les abandonne à eux-mêmes et les remet au nécessaire astigmatisme de notre regard.

   Nul regard n’est jamais fixé en un airain qui le rendrait fixe. Toujours, dans notre prise en compte du monde, le décalage d’une myopie, l’approximation d’une hypermétropie, comme si ces défauts de la vision étaient la métaphore d’une vérité à poursuivre, à n’atteindre jamais. Seulement des essais. Seulement des tentatives. C'est-à-dire le recours à une esthétique de la palpitation, du tressaillement, de l’ondoiement. Une existence jamais en pleine lumière, jamais en une totale obscurité : un clair-obscur, le passage d’une réalité à une autre, d’une nuance à une autre, d’un état d’âme à un autre. Peut-être n’y a-t-il plus essentielle réalité que celle-ci !

   D’une façon sûre la photographie ne peut échapper à cette règle, pas plus que l’art en ses manifestations. Ici, l’image « donne à penser ». Pourrait-on se soustraire à ceci ? Penser le monde est déjà entrer dans son jeu le plus secret, le plus passionnant. Le pire, sans doute, ne nullement frissonner au contact de l’image belle. Un frisson contre un autre. L’exister est toujours cet écart à soi, aux autres, aux choses du monde. Penser est combler la vacuité autant que faire se peut. Là s’inscrit le sens en son plus estimable visage. Cette photographie nous y invite dans la légèreté, la délicatesse, la dimension d’un luxe raffiné. Comprendre ceci, c’est être sans délai au cœur de la photographie, l’habiter en ce qu’elle a de plus éployant, de plus émouvant. ‘Emotion’ dont la valeur étymologique est la suivante : « mouvement » et « trouble, frisson. » En ceci, l’image, bien plus que d’apparaître en tant que simple objet est devenue sujet, sujet qui nous interpelle, à qui nous devons répondre. Être en dialogue avec les choses du monde, chair contre chair, y aurait-il plus belle dimension de l’exister ? Exister : ‘lignes de vie’.

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 08:08
A la pliure simple des choses

En Lauragais

Vers Bram

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’on pourrait dire, d’emblée, la grande beauté de cette image et ne rien rajouter. A la beauté, rien ne s’adjoint que sa propre mesure. Lorsque la beauté est visuelle, elle est poème du regard. Des yeux à la chose belle un rayon s’établit et se destine à être le témoin de ce qui est dans l’évidence, qui alors se donne en tant que pure intuition du réel. Nulle parole à proférer. Nul jugement à émettre. Nulle justification à verser quant à ce qui se manifeste là, dans la présence, connaît le plein de son être dans la marge précise de l’instant. La beauté se lève de soi, vit de soi, en soi, pour soi.

 

La beauté est liberté ou bien n’est rien.

La beauté est vérité ou bien n’est rien.

 

   Il semblerait que l’on parvienne à une manière de tautologie qui énoncerait l’égalité de la beauté avec la beauté.  Il en est ainsi des choses ineffables, c’est que leur être est entièrement donné en une seule fois, en tout et pout tout. Autrement dit, la beauté est totalité, origine et fin de qui elle est.

   Mais ces considérations abstraites ne suffisent nullement à épuiser la venue et la perdurance de son être. Etant sortie du néant qui précédait sa naissance, cette image est inscrite dans le vaste destin du monde avec la nécessité qui est attachée à toute dimension essentielle, être soi et le demeurer aussi longtemps que des yeux humains s’appliqueront à recevoir son don, qui est unique, seulement unique.  

Certes nous pouvons décrire et nous adonner ainsi aux subtilités d’une esthétique.

   Le ciel est au plus haut de sa mystérieuse densité. Il est mesure ambivalente du temps qui passe. Il est encore ourlé de nuit en même temps que se dessinent en lui les premiers flux du jour. Ils sont des genres de vagues alanguies qui, en un seul et même mouvement, connaissent les grands fonds des abysses mais aussi l’onde de surface que lisse et décolore une belle lumière. Voyeurs de l’œuvre, nous avons du mal à nous détacher de ce ciel si doux, de cet espace si favorables au flottement du rêve, aux broderies de l’imaginaire. C’est bien sa lente vacuité qui nous retient sur le bord souple de la sensation. C’est bien le suspens qui l’habite, cette hésitation entre deux états, le nocturne dense, le diurne léger, le suspens qui instille en notre cœur, au sein même du rythme pendulaire qui l’anime, cette hésitation qui, une fois se donne comme mélancolie, une fois comme cette plénitude qui nous fait être jusqu’au bout le plus efficient de nous-mêmes. En quelque sorte, le ciel nous prend dans notre propre dénuement et nous accomplit bien au-delà des efforts humains, de ses tragédies, des lourdeurs et des contingences terrestres.

 

N’est-il le lieu de la légèreté ?

 N’est-il la disposition éthérée de l’idéal ?

N’est-il le territoire du vol des grands oiseaux ?

 ils planent longuement,

tout au bout de leurs rémiges aériennes.

  

   Vient le moment où l’on doit quitter le ciel, du moins ses hautes contrées et consentir à redescendre à de plus modestes altitudes. Un nuage encore, tout en longueur, un flottement d’écume délimitent le pays d’amont, et tracent l’affleurement du pays d’aval. Le ciel est un fleuve, un long voyage océanique, une lente dérive dont on ne peut, au titre de son immensité, connaître le point de chute, peut-être sa disparition, loin au-delà de nos perceptions humaines. Il y a une vive bande de clarté, une fulguration de la lumière, un bourgeonnement interne venus d’on ne sait où, immatériels, de la nature de l’esprit, de la consistance éthérée de l’âme. Tout aussi bien pourrions-nous nous y effacer, franchir la paroi de lumière et nous retrouver dans un genre d’outre-monde tissé des plus étranges draperies. Peut-être des oscillations boréales aux vitesses étonnamment magnétiques. Peut-être des irisations de rapides comètes. Peut-être des éclipses solaires et l’anneau de pure luminescence tout autour de l’étoile.

   Voici, comme s’il s’agissait de sa destination, le ciel s’est posé tout en haut de douces collines. Trois arbres et seulement trois disent le rythme immuable de la pure et délicate splendeur. Tout ici est à sa place de chose et nulle autre géométrie ne pourrait convenir que celle-ci, que cette exactitude au centre même de son être. Ces trois arbres, deux en forme de sphère, un en forme de flamme, sont les témoins de temps immémoriaux. Ils viennent du plus loin du visible, sans doute d’une origine qui, à nous les hommes, ne sera jamais accessible. Ils sont les puissances tutélaires de la croissance. Ils sont le surgissement et le point d’arrivée d’une sève primitive. Ils sont le lieu de concrétion de la vie. Ils sont de curieux menhirs solitaires qui interrogent de toutes leurs feuilles assemblées, de toutes leurs blanches racines, de leurs soyeux tapis de rhizomes la raison même de toutes ces présences qui parsèment l’univers, tracent l’admirable poème de l’exister.

    Ce sont eux qui sont les plus apparents. Ce sont eux les médiateurs du Ciel et de la Terre. C’est d’eux que s’élève toute parole. Ils sont leur propre langage en même temps que le nôtre. Ce qu’ils profèrent à la hauteur de leur forme, cette sublime et étonnante simplicité n’est que le reflet du sentiment intime qui nous étreint à leur rencontre. C’est là le prodige d’une œuvre lorsque, de sa modestie même, elle s’éploie dans le domaine rare de l’art. Comment définir l’art, en ce moment même de l’entrée en présence de l’image, si ce n’est à la dimension de joie qu’elle creuse en nous ? A la félicité qui résulte de sa contemplation. Oui, nous disons ‘contemplation’ comme nous le dirions d’un Existant totalement immergé dans le subtil rayonnement d’une icône.

   Il y a, du Regardant à l’icône, tout l’invisible trajet de la foi pour un croyant, tout le trajet d’une admiration pour l’agnostique. Ce mouvement même de l’observateur à la chose observée est, à l’évidence, empreint de ‘spiritualité’. Ici, nous donnons à ce terme si habituellement connoté en valeurs péjoratives, le sens fondamental d’une activité de l’esprit, laquelle rencontrant l’objet de beauté se trouve portée à une manière d’effervescence, d’incandescence. Ce même sentiment qu’a dû éprouver le Photographe découvrant le paysage si photogénique qui, déjà, était œuvre d’art en sa première apparition et a été porté au faîte de sa qualité en raison du geste photographique.

    Tout est toujours, dans le monde de la création, rencontre de ce qui, pour le Créateur fait sens, lui adresse la parole et lui enjoint de porter à la forme ce qui, de soi, est le plus souvent invisible pour les Distraits mais ‘saute aux yeux’ (au sens le plus réel du saut) de qui a souci de porter le réel à l’éclat du paraître en sa plus belle affluence. C’est identique à la commotion amoureuse, un invisible mais solide fil d’Ariane relie l’amoureux à l’aimée et rien ne sera réalisé qui n’aura porté cet amour au plein de sa présence. Non, nous n’avons nullement oublié la terre, c’est même elle, la terre, qui est le fondement sur quoi repose aussi bien la croissance des arbres, aussi bien la vastitude du ciel. Elle est la matrice de toute chose. Elle est le sol qui accueille nos pas. Elle est le réceptacle qui attend le retour de nos corps au néant dont elle est parcourue en son abyssale profondeur.

   La terre est belle. D’un noir profond, tout en haut de la colline. D’un noir de tchernoziom, cette matière ancestrale semée de l’humus le plus riche, celui sur lequel peut prendre appui toute prétention à vivre. Une zone plus claire reflète les nuages. Juste effleurement de la lumière dont la touche à peine appuyée, trait d’une mine de graphite, obombre la scène dans une manière de délicat clair-obscur. Tout ceci énonce, en termes plastiques, le grand soin apporté au traitement de l’image, les sèmes presque inapparents qui traversent son filigrane, ce travail d’équilibriste sur la ligne de crête sise entre adret et ubac. Oui, ces termes d’une topologie géographique témoignent bien d’une spatialité amoureuse. Nous ne pouvons, avec son Créateur,

qu’aimer cette terre parcourue de sillons,

qu’aimer la silhouette de ces arbres,

qu’aimer l’immensité de ce ciel,

qu’aimer l’image qui en est l’heureuse synthèse.

 

   Au temps du déferlement tyrannique des images médiatiques, au temps des déconcertants et superficiels ‘selfies’ (l’anglomania convient parfaitement à ce type de non-événement !), combien il est rassurant de pouvoir méditer devant de telles abondances. Abondances certes esthétiques, mais aussi éthiques (un devoir de sincérité vis-à-vis de l’image), mais aussi créatrices d’un lieu pour l’homme auquel s’abreuver et se rasséréner. En ce siècle de constantes errances et approximations, quel ressourcement que de retourner aux polarités fondamentales en lesquelles inscrire nos pas :

 

Terre, Arbres, Ciel :

triptyque d’un refuge où retrouver l’homme,

tout homme !

 

 

 

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 17:13
Lieu de vérité

« Des  petits cailloux dans mes poches 

Photographie : Gilles Molinier

 

***

 

   Il faut avoir parcouru des villes, avoir connu leurs agoras peuplées de rires et de cris. Il faut avoir franchi les nœuds complexes des routes, leur enchevêtrement, avoir passé des ponts aux arcades multiples puis être sortis des remparts, avoir gagné les hautes collines semées de pierres de calcaire et de buissons hirsutes. Il faut avoir regardé le long éparpillement du monde, des hommes, leurs étranges confluences en des lieux de plaisir. Des yeux il faut avoir suivi leurs parcours obsessionnels, telles les noires brindilles des fourmis qui s’agitent en tous sens, tenant dans leurs mandibules, un morceau de feuille, un copeau de sarment, une bribe de nutriment. Ce sont les habituels fardeaux dont ces minces peuples s’encombrent afin de posséder quelque avoir, de ne point connaître les morsures acides du dénuement. Partout ce peuple court, des pôles aux tropiques, des équateurs aux méridiens de la Terre. Il amasse, thésaurise tout ce qui passe à sa portée. Ce sont de lourds ballots qui font penser au fragile équilibre des chapeaux de fées dont, à chaque instant, l’on pourrait penser que leur écroulement est pour bientôt. Ces pressés, ces curieux, ces aliénés se précipitent vers leur perte. Ils ne pensent qu’à leurs avoirs alors que leur être réclame en silence un lieu où devenir, où se rencontrer jusqu’à l’extrême limite de soi.

   Le jour n’est qu’une écharpe grise à l’horizon du monde. Longtemps on a voyagé sans vraiment connaître le point ultime de sa destination. En réalité peu importait le pays, la région, la géographie. Ce que l’on voulait : la fraîcheur et le bleu translucide d’un glacier, la courbe dorée d’une dune, l’éclat d’un lac sous la ramure du ciel, des miroirs d’eau en terrasse, des lagunes au teint de cendre, de hauts plateaux cernés de vent, parfois de grands oiseaux s’y perdent qui planent infiniment. On voulait ce qui n’existait pas, ne parlait pas et, cependant, appelait de loin à la manière d’une chute d’eau dans le silence d’un corps de pierre. Sur le chemin qui montait vers le firmament, on posait ses pieds bien à plat, on évitait les dents des cailloux, les racines aériennes, on contournait les trous où dormaient les animaux cavernicoles. Eux, les invisibles, entendaient-ils aussi cet appel venu du plus loin, qui traçait ses layons au plein de la chair, ouvrait de somptueux avens où brillait la blanche lumière ? Entendaient-ils ou bien n’était-ce qu’un songe, la feuillée d’un imaginaire portant haut le luxe de s’absenter ce dette glaise dans laquelle chacun s’engluait sans même s’en rendre vraiment compte ? Il y avait tant de choses étranges sous les horizons des hommes, peut-être des bêtes et des plantes ! Jamais on ne parvenait à en faire l’inventaire.

   Soudain le chemin a basculé, s’est ouvert, a franchi le dais d’obscurité qui serrait la gorge et faisait aux jambes des manières de garrots de plomb. On a étiré ses paupières à la façon des sauriens, juste une fente par où glisse la lumière. On ne sait où l’on est. On hésite, on tâtonne, on ne formule même pas d’hypothèse. Le simple fait d’être, ici, est déjà pur prodige. On ne cherche nullement des enchaînements de causes et de conséquences, on n’en appelle nullement au principe de raison, on ne demande pas à un improbable sextant de déterminer les conditions de sa navigation. On est libre de soi, des choses, infiniment libre, ce qui veut dire que l’on connaît son être, que l’on vogue, quelque part, en une façon d’état d’apesanteur. Le ciel est pommelé, pareil à une plaine immense qui aurait connu de subits affleurements de lave, des boursouflures de gaz jaune, soufré. De hautes collines noires, en raison de leur position à contre-jour, paraissent semblables au dos d’immenses squales qui auraient échoué, là-bas, à la limite du regard. Il y a comme une langue noire qui court tout le long, peut-être pour placer les choses, délimiter des aires mais dans un souci d’unité, de confluence, de chromatisme étroit. Juste devant la périssoire de son corps, une étendue de galets, de pierres rondes que la clarté polit. On dirait des gueuses, des lingots  de métal ou bien de sombres éclats de météorites, ces gemmes qui viennent du fond de l’univers et nous interrogent sur la nature de leur être. Du nôtre aussi qui est en résonance, en écho. Faute de quoi il ne serait jamais qu’une coque vide, une noix flottant sur un océan d’irrésolutions, d’approximations. Toujours à notre essai de dialogue, il faut une réponse, une altérité qui accuse réception de qui nous sommes.

   C’est étrange de se retrouver dans ce genre de steppe désertique qui, peut-être, n’a même pas de nom sur quelque mappemonde que ce soit. Seulement une tache qui reflète les étoiles et se nourrit de cette contemplation. Voyez-vous, ceci me fait penser à un cosmos inversé : le terrestre regardant le céleste. Ces énigmatiques pierres ne seraient-elles le reflet de ces êtres du loin qui ne connaissent que la musique des sphères et le noir des espaces infinis ? Ces pierres qui brillent et semblent possédées d’une luminescence intérieure, comment ne pas leur octroyer un destin qui les déporte d’elles-mêmes et les accomplisse dans une façon de voyage cosmique? Regardez, c’est un genre de ballet autour de Petite Ourse qui mène la danse : Céphée et sa forme de maison ; Cassiopée et sa ligne brisée ; Baleine au long étirement ; Eridan et son fouet ; Grande Ourse et son chariot qui file vers le Nord, vers Bouvier, Hercule.

   Voyez-vous, là au plein de la vision, nous nous sommes rejoints au seul lieu qui soit, celui de l’être, celui de la vérité. Contrairement aux villes qui succombent aux vives lumières des néons, aux éclairs des vitrines magiques, aux images hallucinées des écrans, nous sommes hors d’atteinte de ce qui nous trompe et altère notre jugement, obère la justesse de nos sentiments. Au bord de la plaine de cailloux - cette Crau imaginaire -, nous sommes les « sans-distance » avec tout ce qui croît à l’infini et nous appelle à la grande fête du silence. Certes les étoiles tiennent leur langage de lumière mais elles nous laissent libres de choisir le nôtre. Notre corps devient parole par le simple fait d’être libéré des contingences et c’est là que peut intervenir notre pensée la plus juste. Elle n’est plus conditionnée ni par une mode, ni par une injonction que nous aurions reçue de ces Géants invisibles qui nous dominent et nous intiment l’ordre d’être de simples machines, des rouages d’horlogerie qu’un secret démiurge remonterait à notre insu. Oui, parfois il faut une faille qui s’ouvre largement dans le vaste et dense concert du monde. Nous y figurons telle une pierre perdue parmi le déluge de ses compagnes. Combien il est doux de s’égarer. Seule façon, sans doute, de se retrouver !

 

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14 mai 2021 5 14 /05 /mai /2021 16:51
Elle qui passait dans le gris.

Photographie : Blanc-Seing

***

    Le matin, très tôt, le blizzard avait insinué sa langue froide dans la meurtrière des rues désertes. Ce dernier assaut de l'hiver, depuis longtemps déjà on en avait été informés. C'avaient été de longs tourbillons de feuilles, des meutes de poussières abrasant la terre. Alors on s'était réfugiés dans les tanières chaudes, on s'était disposés à n'être plus que de vagues points d'interrogation dans l'illisibilité des chambres obscures. On respirait à peine et le cœur faisait ses diastoles - systoles avec un ébruitement de luciole. Au-dessus des corps pareils à des monceaux d'argile flottait une vapeur rare, presqu'éteinte, manière de langage autistique émergeant d'une nullité partout présente.

  Tout, dans la ville, s'était immergé dans un fluide neutre. Les arbres, plantés dans la toile grise du ciel, disaient l'immobilité des choses. Les trottoirs étaient de longues mésas parcourues de désolation. Les pavés abritaient, dans leurs interstices, l'étrange liquéfaction d'une lumière noire, bitumeuse. Du parc enseveli sous la neige n'émergeaient que quelques sculptures cernées de coulures vert-de-gris, des rythmes perdus de balustres, les stalactites de la fontaine pareilles aux brisures bleues des glaciers.  Au-dehors, sous la vacance des avenues, seules deux longues lignes sombres fuyaient vers un impossible horizon. Les trams au long mufle avaient déserté la chaussée, laissant les falaises des immeubles sans voix, sans mouvements qui auraient pu signifier un genre d'existence.

  Ayant perdu son agitation, ses couleurs, son affairement continuel, la ville s'était en quelque sorte immolée, sacrifiée à l'exigence d'un dieu païen à l'austérité apollinienne. Les seules offrandes possibles étaient alors le refuge au creux du silence, le repli ombilical autour du vide, l'abandon de soi dans une gangue marmoréenne sans profération possible. Le jour ne s'illustrait plus que sous une partition minimale de noir, de blanc, de gris. Le noir disait la fermeture du monde, son incapacité à traduire quoi que ce fût des parcours que faisaient jusqu'alors les concrétions humaines à même un sol hautement métaphysique. Le blanc ne remuait même plus ses lèvres d'albâtre, n'articulant plus que des sons internes perdus dans les congères de chairs meurtries. Seul le gris parvenait à s'extraire de cette mortelle insignifiance. Par son balancement, son exacte médiation entre l'occlusion et la possible clairière, par son juste souci de dire, dans l'à-peu-près existentiel qui flottait au ras des consciences, la perdurance des choses, leur ligne toujours incise dans quelque événement dont les Vivants ne percevaient même plus les esquisses tant leur vue était distraite, seulement occupés d'eux-mêmes et de leurs cheminements laborieux. Seul le gris demeurait la seule réalité palpable, seul il s'avançait à découvert face à l'horizon oublieux des hommes.  Le gris, point de passage vers l'infini des mouvances, la multiplicité des significations, les Existants ne le percevaient guère que dans le genre d'une perdition, tout juste à la frontière de leurs rêves. Et alors que le blanc, partout répandu, faisait se confondre tout surgissement virtuel en une même unité, s'imprimait sur les rétines la métaphore d'un parcours qui se confondait avec l'imaginaire lui-même.

  ELLE qui passait dans le gris, dans l'entrelacs des ferrures et l'indécision du jour, était-elle seulement ombre fantasmatique, pure illusion, hallucination des sens ; était-elle uniquement une effigie humaine disposée à une probable fiction, une fable, une histoire ? Avec les infimes mouvements du réel, la chute lente des feuilles, l'élégance ordinaire des flocons, la libre vibration  des sentiments, lorsque les choses ne sont que d'approximatifs tropismes, de simples tremblements, que pouvons-nous faire d'autre  que de nous réfugier dans ces marais d'incertitude qui, en vérité, ne sont que nos propres hésitations, nos balbutiements, nos sidérations face à l'infinie beauté du monde ?

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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 17:30
Au Pays des Chimères.

                                              Photographie : Alain Beauvois.

 

                                              " J'ai retrouvé ta blancheur ".

 

                                             Telle une blanche splendeur

                                            Sa majesté le Cap Blanc Nez.

 

                                                                  A.B.

 

 

 

 

   Une aurore boréale.

 

   Au beau milieu de Juin la chaleur était arrivée pareille à l’éclair dans le ciel d’orage. On aurait dit une aurore boréale avec ses écharpes de lumière et ses vertes fureurs. Continûment cela tombait du ciel. Cela faisait ses boules incandescentes qui ricochaient sur le sol. Cela distillait ses gouttes laiteuses, cela dardait ses congères blanches qui éblouissaient. On mettait ses mains en visière au-dessus du front, de ses doigts on hissait une herse derrière laquelle contempler le chaos du jour. La scène était souvent insoutenable malgré les vitres noires qui abritaient les globes des yeux, malgré la brume d’eau qu’on projetait sur la plaine harassée de son visage. Bientôt les confluences de la sueur et les ruisseaux qui, partout, parcouraient la dalle du corps.

 

   On était ivre de soi.

 

   Aux terrasses des cafés s’épanouissaient les vastes nacelles des jupes claires, fleurissaient les chemises armoriées des hommes. C’était un luxe, une débauche de couleurs que ponçait bientôt la lame abrasive du ciel, réduisant tout à la pure évanescence, au mirage apparu tout en haut de la dune, puis plus rien que le vide. Dans les casemates de ciment on faisait la sieste sous les spirales lentes des ventilateurs. Les réfrigérateurs bourdonnaient tels de lourds insectes au ventre pléthorique. Les nuits n’étaient qu’une hasardeuse dérive, un océan sans bords, une flottaison sans buts. On était ivre de soi, on régurgitait de denses pelotes de chaleur dans les pièces gorgées du bruit de forge des poitrines.

 

   On flottait immensément.

 

   L’amour était de reste, laissé pour compte sur le bord du lit, telle une guenille ou bien une peau de reptile après l’exuvie. Son anatomie, on n’en saisissait plus les contours, éparpillée qu’elle était dans les mailles soufrées de l’air. Du ciel de plomb on attendait la brusque déchirure, la soudaine cataracte qui ferait venir la mousson, son déluge de pluie bienfaisante et l’on nageait par anticipation dans cette immense mer qui s’annonçait à la façon d’une prodigieuse libération. On était soi mais on n’en sentait plus la douloureuse périphérie. On était îles mais les rives croulaient sous les meutes d’un flux venu d’on ne sait où. On flottait immensément, quelque part dans un cosmos que la musique des sphères enflammait de son cotonneux silence.

 

   L’heure rêvée des poètes.

 

   Cinq heures du matin en Juin, autrement dit une clarté de commencement du monde. Long sera le jour qui dévidera son écheveau de laine brûlante. Les hommes sont au repos dans les immeubles de brique rouge que bientôt le soleil embrasera de son œil incandescent. C’est l’heure rêvée des poètes, des saltimbanques aux mains jongleuses, des cosmographes amoureux d’espaces irrévélés, des imaginatifs aux cheveux en broussaille, des photographes tout juste sortis de leur Chambre Noire où se lève la magie des images. C’est si bien de se vêtir d’un rien, de glisser dans les lames d’air encore frais, parfois de sentir le fourmillement du vent venu du Nord, de laisser s’immiscer dans les pores de la peau les aiguilles libres du jour. C’est comme une subtile respiration qui envahit le dedans et l’on devient cette outre ivre de liberté qui se gonfle telle la voile sous le vent. Loin sont les rumeurs du monde qui se terrent dans leurs boules d’ennui, dans l’étoupe serrée des heures, dans l’immobile silence qui glace le paysage de sa gangue immatérielle.

 

   Tout va de soi.

 

   On a beaucoup marché dans la souple indolence du temps et l’on n’a rien senti qui scindait l’esprit, oblitérait l’âme. Tout va de soi dans la plus évidente harmonie qui se puisse concevoir. Plénitude de l’instant ouvert à la manière de la corolle d’une fleur. Le paysage est placé devant avec l’évidence des choses simples, des plaisirs immédiats. On est à soi en même temps qu’on est au monde, dans un seul et unique flux. Rien qui partage ou bien divise. Je suis celui qui découvre la vastitude des choses en même temps que les choses me reconnaissent en tant que celui qui les vise et les révèle d’un même geste de la pensée dans lequel je suis immensément présent. Fusion si intense, si véridique que l’on pourrait demeurer là sans sentir ni l’écoulement du temps, ni la nécessaire quadrature de l’espace. Être découvrant l’être en son « il est », sans limite, sans condition qui présiderait à son apparition. Je suis là, le monde est là et, entre les deux, seule la certitude d’une communauté de destins, d’une nécessité ontologique attachant l’un à l’autre comme la feuille s’enracine à l’arbre qui la porte et la remet à l’inestimable spectacle des yeux.

 

   Déjà tout rutile et flamboie.

 

   Bientôt la grande brûlure blanche montera dans le ciel et ce sera l’éblouissement, le refuge dans la nasse des consciences, l’oubli dans quelque rêve porté dans une niche secrète du corps. Déjà tout rutile et flamboie. Dans l’intimité du sable encore l’empreinte de la nuit, ce lent remuement des grains de verre qui témoignent des rêves fous des hommes. Encore un repos, encore un répit avant que ne se lève la fureur du réel, sa large entaille dans l’hibernation des Dormeurs, des Songeurs d’impossible, des Chercheurs de « Fées aux miettes ». Il est si doux de se situer dans la zone de retrait qui précède immédiatement la survenue de la lueur, la déchirure qu’elle instille au sein d’une bienheureuse dérive qui semblerait n’avoir jamais de fin. Mais il faut déjà baisser les yeux, moucher la flamme car l’aveuglement est au bout du regard.

 

   Puis le ciel rejoint la mer.

 

   Telle une saline éclatante sous le soleil de midi le Cap Blanc Nez dresse son imposante falaise qui se meurt, loin là-bas dans le promontoire au revers d’ombre pareil à un regret nocturne. Puis le ciel rejoint la mer dans cette si belle teinte d’opale qui est le luxe de l’immensité, mais aussi des idées grandes qui font des hommes cette irremplaçable légende qui parcourt l’horizon d’un univers à l’autre. Encore quelques poches d’eau, minuscules lacs qui témoignent du flux et du reflux tout comme le basculement du jour indique la merveilleuse temporalité qui nous affecte et nous comble en même temps. Déjà il faut retourner au pays des ardeurs concrètes, des labeurs imposés. Pourtant nous aurions pu demeurer longtemps encore au Pays des Chimères. Nous immoler dans ce blanc immaculé qui est le signe pur, neutre, vacant sur lequel graver le chiffre des Passagers que nous sommes. Que nous serons tant qu’un Cap, une Mer, un Ciel, une Falaise nous seront offerts comme scène sur laquelle nous rendre visibles. « Sa majesté le Cap Blanc Nez » est cette exception que nous offre la Nature dans son immense prodigalité. Sachons en saisir la blanche apparition avant que la nuit ne vienne qui recouvrira tout de son aile ténébreuse. Seules les étoiles piquées au firmament nous diront encore l’événement d’une révélation à nulle autre pareille : nous existons vraiment et n’avons nullement peur de l’abîme. Toute nuit est cernée de reflets qui témoignent de l’être. Nous en sommes l’une des déclinaisons et attendons de devenir. De devenir celui que, toujours, nous avons été.

 

 

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