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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 17:31
Naissance de l’heure.

"Eclosion "

Avec Zoé.

Œuvre : André Maynet.

 

   D’abord on est là, en retrait, soucieux de ne pas s’immiscer sur la scène dont Eclosion est, à l’évidence, l’incontournable Muse. Mais que regarde-t-elle donc qui semble la fasciner avec le prodige des choses rares ? Qu’a-t-elle vu que nous ne saurions voir ? Qu’est-ce qui la tient en haleine, la pose dans cette attitude hiératique dont nous ne percevons pas la cause, voyons seulement l’effet ? C’est si étrange d’assister au jeu intime de l’être, d’en deviner à l’avance les extases successives, comme si du néant de la blancheur, soudain, pouvait naître l’incroyable même, s’ouvrir la révélation dont, depuis toujours, nous sommes en attente. Comme si quelque chose allait survenir, de l’ordre du mystère et nous envelopper dans la toile d’une douce compréhension. C’est là, tout proche, cela fait son glissement d’air, sa chute d’ouate, son filament de cristal. Il n’y a pas de bruit et même les oiseaux, les araignées d’eau, les discrètes fourmis se confondent avec les mailles du temps. Temps suspendu, immensément attentif à ne pas défroisser son initiale texture - cette à peine translation de gouttes d’eau dans le luxe du fleuve -, et il semblerait qu’une teinte d’éternité partout se répande et que le monde se fige tout à sa propre attente de germination. Silence et creux de joie à la pliure de la conscience, là, tout au bord de l’univers où scintillent les étoiles.

Alors, ne voyant rien, ne devinant rien de ce qui peut se passer, le rêve est notre seule aire, le songe notre naturel abri dont nous essayons d’extraire un sens, de faire venir un paysage, d’ouvrir la possibilité d’une poésie aux douces incantations. Devant nous, le scintillement d’une eau, son écoulement lent parmi les lèvres oublieuses du sable. La lumière est du pur argent venu du ciel, une longue caresse, une effusion dont nous ne pourrions même pas dire le nom. Toujours les choses secrètes demeurent innommées, serties d’imprécises confluences, de clairières que visite un ineffable clair-obscur. Au loin, le cercle plus sombre d’une ligne de collines, comme pour poser une certitude et amener à notre conscience le réconfort auquel elle aspire. Il faut des arbres, des fruits, de douces mains pour faire récolte, presser la pulpe, inviter le jus à surgir et donner à nos lèvres cernées de désir la première offrande du jour. C’est ainsi, nous ne naissons à nous-mêmes qu’à être enfantés par le jour, à hisser de nos corps opaques un peu de la lumière qui, bientôt sera notre langage, notre façon d’apparaître, de nous donner comme phénomènes, figures inscrivant sur la page vierge les premiers signes de l’exister. A chaque seconde, nous respirons, nous clignons des yeux, nous aimons, nous naissons. Eternel retour de ce présent qui nous traverse, nous métamorphose et, pour autant, nous laisse dans la résille singulière de notre être. Plus haut sont les nuages qui portent témoignage de la condition des hommes. Sombres métaphores des lourds cumulus qui semblent écraser la terre, l’incliner à disparaître, à n’être plus qu’une manière de chaos indistinct. Brillantes images des dentelles blanches que traverse l’effusion des rayons solaires et nous sommes si près d’un bonheur qu’il nous semble le palper, en faire la matière pleine des jours. Cela commence à se déplier, cela profère à bas bruit, c’est la chute souple de la source, le murmure de la fontaine, le clapotis des gouttes dans le cercle sombre de la crypte. Cela advient. Cela nait à soi.

Assise sur l’indistinction d’un drap - ce support à peine visible d’une existence -, Eclosion est dans l’attitude de la Pensive, de l’Attentive, de Celle qui assiste à sa propre émergence, au cycle de son devenir. Son visage prend appui sur une main. Il médite. Il rayonne déjà de l’incroyable qui va se produire et l’installer au centre de ce qu’elle est : une question, une longue interrogation qui jamais n’aura d’épilogue, sauf la rencontre avec le néant, un jour, dans d’inaccessibles limbes. La lumière des jambes rejoint cette autre clarté que diffuse une opaline blanche. Secret contre secret. Prodige contre prodige. Oui, il y a tant d’étonnante beauté à voir se nervurer quelque chose qui n’était pas, qui demeurait dans l’ombre, attendait son architecture existentielle, rougeoyait de l’intérieur telle une flamme impatiente de dire sa puissance, d’installer son efflorescence lumineuse à la face des choses. Là, dans la fureur d’une neuve lumière, voici que se distinguent d’ovales perfections, que se cristallise le blanc symbole de la naissance. Ce n’est pas encore totalement advenu, cela frémit simplement, cela fait sa dimension déployante, sa brisure de coquille dans la surprise de l’heure. On ne sait nullement le destin contenu dans cette énigme. On espère, on fixe attentivement la mince coque de calcaire, on ferait irruption si l’on osait. Mais c’est comme un hiéroglyphe dont on observe l’essaim des signes, on demeure sur le bord, on retient son souffle, on se tient sur la pointe des pieds. Quelque part, au centre de soi, sous le dôme du diaphragme ou bien dans l’amande de la glande pinéale, ou peut être dans le sens commun de l’imagination, c’est le remuement indistinct mais ô combien proche du tourment de l’illusion anticipatrice qui se manifeste avec la pliure d’un sublime effroi. Oui, vérité oxymorique puisque tout geste de donation est en même temps geste de retrait de l’oblativité. On est en sursis et naître n’en est que le premier mouvement. On attend. On ne sait ce qui va surgir. On est sur la lisère de l’être. De l’être-autre, de l’être-soi. Car c’est toujours de soi dont il est question dans le colloque de la naissance. De l’autre comme soi. De soi comme l’autre. Nous sommes toujours en attente de nous et nous demeurons fascinés par l’apparition de ce premier signe dont Eclosion est la belle métaphore. Eclosion, nous t’attendons !

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 18:13
Eaux vives du Temps

« Still in the dark »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

C’était ceci qui vrillait l’esprit

Cette initiale lueur

Dont on ne savait rien

Cela partait de loin

Cela glissait longtemps

Cela faisait son énigme

Comme si

Depuis toujours

Une onde vous traversait

Dont vous ignoriez la trace

Ne soupçonniez la ductile empreinte

Au sein même du fortin

De peau et de chair

 

***

 

Cela faisait

Sa Petite Musique de Nuit

Son clair ruisseau

Cheminant depuis l’aube du Temps

Une sourde réminiscence

A l’orée de la conscience

Une feuille tombant

Dans le luxe d’une lumière

D’automne

 

***

 

Il y avait tant de paix

Recueillie dans la conque nocturne

Tant d’yeux éteints

Sur la courbe du firmament

Tant de joie ouverte

Là à portée des yeux

Là dans l’anse disponible

De la main

Là dans le creux de l’oreille

Qui vibrait au rythme

Du Silence

 

***

 

Oui c’était un grand bonheur

Que d’être là

Sans certitude aucune

Là dans l’accueil de l’être

Porté infiniment

A ce qui adviendrait

Qui ne pouvait s’illustrer

Que sous la figure

D’une vacance

Signe inaugural

D’une Liberté

Qui ne disait son nom

Mais se postait à l’angle

De la Nuit

Dans sa ressource

La plus réelle

 

***

 

Que restait-il à faire

Sinon flotter entre

Ciel et Terre

Attendant l’Etoile

Devinant la parole glacée

De la Lune

S’accordant au souffle

De clarté qui tombait

Des nuages

Gagnait l’eau en

Son unique reptation

Elle voulait dire

Le Passage

La fragilité

La question jamais résolue

De sa Place ici

Parmi les congères d’incertitude

Les injonctions muettes

Des astres

La marche du cosmos

Dans l’ordonnancement du Monde

 

***

 

On demeurait en soi

Dans la confiance de sa passée

On demeurait et on cherchait

La Dimension

La Seule qui nous installerait

En nous

Dans cette aire bienveillante

Qui girait sans cesse

Et nous distrayait

Parfois

De notre exact

Cheminement

 

***

 

On regardait la plaine frémissante

De l’Eau

En son étrange parcours

Cela rayonnait en soi

On aurait cru un feu

Un fanal intérieur

Nous disant notre amer

On cherchait le Temps

A la lueur des Eaux Vives

Il était là

Devant

Derrière

Tout autour

Il était là sans délai

Il dessinait la clairière de notre peau

Il sculptait la glaise de notre corps

Il portait en nos yeux

L’ineffable clair-obscur

Des choses sans détour

Au creux de nous

A la source efficiente

Qui sourdait

Pareille

A une pluie

De comètes

Oui

De

Comètes

Il n’y avait que ceci

A dire du Temps

Rien de plus que l’Être

L’orbe du Néant

Dans la pureté du Lieu

Une Attente

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 17:02
Elfiya et son ciel

André Maynet

 

***

 

   Elfiya, déjà son nom est promesse d’éternité, de vol bien au-dessus des choses communes. C’est bien là la magie des noms que de porter en eux la promesse du jour, de dessiner la palme infiniment ouverte d’un destin. Nul ne connaît Elfiya sauf à nommer les anges et les elfes, les chérubins et les chapelets de nuages blancs qui voguent à l’infini de l’azur. Cette délicate présence, cette venue de loin sur les ailes du mystère, voici de quelle façon l’on peut en dresser un portrait. Non avec la brutalité d’une brosse, seulement au travers d’une esquisse, d’une empreinte légère, de la touche si peu insistante d’un lavis. Aquarellée ? Certes, Elfiya pourrait répondre à cet effleurement, à ce cortège diaphane de poussière d’eau. Mais encore cela serait trop insistant. Parfois l’eau est lourde qui précipite ses milliers de gouttes serrées sur le sol inquiet des hommes.

  

   Aurait-on eu l’idée (saugrenue entre toutes !), de la figurer sous les traits d’une pâte lourde dans la manière de l’impressionnisme ou bien de l’expressionnisme ? Bien évidement non. Elfiya n’a de rapport à la pesanteur des choses de la terre que dans une manière de tutoiement à peine marqué de la colline, du sillon enduit de glaise, du bitume qui entoure le monde de sa résille serrée. La terre en sa nature foncière présente trop de caractères affirmés. La terre est trop crevassée, ouverte à la faille, creusée de larges avens, courbée en de vastes dolines. La terre est une rocailleuse aventure, un tellurisme géologique dont Elfiya ne saurait endurer l’abîme tectonique.

 

Non, à Elfiya il faut

des territoires plus étendus,

de plus hautes altitudes.

  

   Mais pourquoi donc cette Etrange se mire-t-elle dans la surface verte d’un haut miroir ? Pourquoi fait-elle face à une échelle dressée en direction de la cimaise de la multitude partout répandue ? N’est-ce que pure posture, sacrifice à quelque mode, attitude rituelle destinée à quelque dieu inconnu ? Non, cette jeune et fluide arborescence s’élève d’elle sans souci de quelque narcissisme à afficher auprès des humains, sans nulle coquetterie dont elle aurait affublé son corps pour des raisons d’élégance ou de séduction.

 

Elfiya s’élève d’elle-même

 vers qui elle est en sa nature profonde,

à savoir le tremblement d’une absence,

l’aimantation du vide,

la vibration d’un silence

venu de sa profondeur même,

genre de source dont elle seule

peut percevoir le bruissement,

entendre la chanson de cristal.

 

   Les Hommes de la Terre sont bien trop occupés d’eux, bien trop fichés dans la glu de leurs propres contingences pour se disposer à connaître ce qui se donne dans le souci d’une braise intérieure.

    D’une ‘braise intérieure’, oui, car malgré la minceur de son anatomie, malgré sa carnation à peine plus soulignée que l’est le passage de l’oiseau blanc sur un champ de neige, elle est animée en son fond, tout contre le velouté de sa peau, d’une flamme qui la fait telle la lumière de la bougie dans la cage de verre d’une lampe tempête. Quiconque disposerait d’un regard acéré, d’une vue infiniment ouverte à la contemplation, à la vision de la périphérie des choses (non de leur cruelle opacité), découvrirait cette vérité hiéroglyphique qui est sa marque la plus distinctive. Elfiya est au monde, il faut en comprendre le sens profond, dans une constante distraction, dans une visée floue, décalée et ceci pourrait bien ressembler à une hallucination. Sauf que la conscience d’Elfiya est poncée à blanc, quasi-lumineuse à la façon de l’aimantation verte de l’aurore boréale, percevant en soi, dans l’immédiateté de l’intuition, le moindre tremblement de la croûte terrestre, la moindre irisation à la surface du lac, le moindre mouvement, par exemple le vol stationnaire du colibri devant la fleur semée de pollen.

  

   Tous ceux qui, par un excès de hâte à comprendre cette Divine Nature, auraient inféré chez elle, l’existence d’une disposition mystique se seraient lourdement trompés, pour la simple raison qu’elle n’a nul besoin de différer de soi, de s’en remettre à quelque divinité pour trouver une réponse satisfaisant sa propre curiosité. Et encore, ce terme de ‘curiosité ‘est impropre au motif qu’Elfiya se passionne pour le motif, beau entre tous, d’une connaissance de l’origine des choses, bien plus que de leur mise en musique existentielle. Ce qu’elle veut, ce qui énonce pour elle les mots de sa propre destinée, les organise en phrases, puis en textes, c’est cette volonté souple mais infiniment tendue vers un unique but : parvenant au bord ultime de sa propre essence, deviner celle du monde, celle des hommes et vivre de cette pure vérité.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est l’oiseau posé sur sa branche

avec la conscience d’être un oiseau

et rien au-delà qui puisse

en pervertir la forme accomplie.

Ce qu’Elfiya veut, c’est l’homme, la femme

en leur authentique présence,

 non des fac-similés qui ne dévoileraient

que leur insuffisance à être.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est la source dans le frais du vallon,

l’aube lorsque rien n’en a encore altéré la venue,

 le soleil émergeant de son berceau de nuages,

le glissement du vent sur la nervure de la feuille,

l’éclat de la pierre blanche sur l’austère garrigue,

le miroir du lac réverbérant l’eau légère du ciel,

la mèche de cheveux sur laquelle coule la belle clarté,

le dépliement de la blanche corolle à contre-jour des choses,

la danse du papillon dans l’air saturé de beauté,

le son de la flûte andine sur l’infini des hauts plateaux,

le jeune éblouissement des rizières,

leurs terrasses comme des promesses d’avenir.

  

Oui, terrasses,

échelles,

altitudes alpestres,

 hauts sommets

couronnés de neige

ou bien semés de pierres,

tout ceci est, pour elle, 

la subtile et permanente métaphore

d’un destin ascensionnel

 

   que les hommes ignorent, obsédés qu’ils sont par le luxe des lumières, la fascination des avoirs, le clignotement des objets auxquels ils destinent une manière de culte. Du fond uniment gris-beige dont elle émerge, une simple lueur de nacre, le pétale d’une rose fanée, la discrétion d’un paravent de parchemin, elle jette un regard en direction de ceux, de celles qui sont là, au loin de la présence, au loin d’eux-mêmes, ne parvenant jamais à franchir la densité de leur propre chair qui, en réalité, n’est que la geôle dont ils tissent leur ordinaire, le piège dont ils ourdissent la suite immobile de leurs heures.

    

   Elfiya, sa présence au monde est entière nudité, sans doute une réminiscence de quelque Paradis perdu, seulement vêtue d’un turban blanc qui entoure sa tête. Disant en ceci, ce volontaire dénuement, la nécessite de s’en remettre à l’essentiel, de biffer une prestance qui devient simple spectacle de soi, de soustraire tout ce qui est inutile, tout ce qui, trop éloigné d’une nature uniquement humaine, ne concourt qu’à travestir le réel, à faire paraître le superflu pour l’essentiel.

  

   Ce qu’Elfiya vise (que des lecteurs attentifs n’auront nullement omis de remarquer), c’est de gagner une altitude suffisante (est-ce l’empyrée avec ses merveilleuses Idées ; l’Infini avec sa ligne illimitée qui traverse tous les horizons, sans début ni fin ; l’Absolu dans sa mesure de platine servant d’orient pour tout ce qui est ?).

 

Ce à quoi Elfiya destine la moindre de ses respirations,

le plus imperceptible de ses battements de cœur,

la plus incisive de ses attentions,

devenir ce qu’elle est en propre,

une unité assemblée autour d’un idéal,

un ressourcement permanent de son être,

une immédiate résolution d’être

tout à la pointe de cette conscience

qui est l’âme vivante du monde.

Oui, Elfiya a raison

qui se présente à nous

telle l’allégorie nous enjoignant

de parvenir au plus profond de nous,

 là où brille l’étincelle unique de la Vie.

 Oui,

UNIQUE !

 

 

 

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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 13:23
Sous la nuit du ciel

"Village dans la nuit qui vient"

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

« Dans un village déserté et sous la voie lactée, les mains levées au ciel, tu prononçais des paroles anciennes. Offrande du dedans pour le dehors si froid... »

 

***

 

 

   Il ne suffit pas de regarder, il faut imaginer. Car le réel, loin de se montrer tel qu’il est, nous appelle à sortir du dedans pour gagner le dehors. Les collines alentour sont arasées, leur argile rouge broyée, leurs buissons carbonisés, leurs arbustes calcinés. Etrange peau de sanguine que traverse, parfois, l’éclair blanc d’un calcaire, l’étrave levée d’une souche, les contorsions d’une diluvienne racine. Et ces arbres près de la rivière, ces fiers peupliers, flammes jaunes jetées dans l’espace, qu’en reste-t-il sinon une mince torche, quelques cheveux épars, quelques feuilles ajourées ? Et la fuite d’eau du ruisseau dans la rigole de glaise et d’humus tend si bien à son étiage que, bientôt, il n’en demeurera qu’un lointain souvenir, un glougloutis, une chute cristalline dans une faille de terre. Et le bosquet aux claires frondaisons, ce balancement sous le vent, voyez donc, soudain, ce dénuement de clairière, cette ronde conduite par des enfants invisibles, cette marelle sans joueur, cette partie échec et mat.

   Rien ne demeure de ce que nous pensions être la matérialité du monde. Tout se brise entre nos mains arbustives et ce sont des moignons que nous tendons aux choses, des supplications si étiques qu’elles ne peuvent franchir la herse de nos dents, seulement tourner en rond dans la grotte de la bouche en produisant des petits bruits semblables aux couinements plaintifs du rat. Eh bien, oui, il nous faut être dépossédés de nous-mêmes, laisser notre nasse de peau quelque part à l’angle d’un talus, nous saisir de notre bâton de pèlerin et gagner le vaste sentier qui, en-deçà, au-delà de nous, nous ouvrira aux infinies richesses du monde.

   Pour corps on n’a plus que cette guenille inconnaissable, cette voile épidermique gonflant sous le vent de l’absurde, ces claquements ossuaires qui disent la géométrie de notre finitude. Pour esprit cette simple absence, cette dilution éthérée, cette fumée se dissolvant dans les mailles soufrées de l’air. Plus de concepts, plus de simagrées intellectuelles, plus de théorèmes mais la sensation pure, ses palmes doucement agitées dans le tube vide de notre anatomie. Pour âme (non la religieuse qui n’est qu’une hypostase de l’autre, la Grande Âme, le Principe Premier par lequel nous sommes présents au monde), pour âme donc, la vitre du Néant sur laquelle, à intervalles indéfinissables, se posera la buée d’un ancien Langage, avant même le Babélien, l’émission originelle, sans doute une simple production de voix, un cri, une onomatopée, un [AAA], un [OOO], étrangement modulés, à la fois voix humaine et glapissement animal, peut-être même surrection minérale, en tout cas quelque chose de primitif, d’originaire, de si archaïque que l’on penserait à l’initial mouvement d’une diatomée dans une eau native, noire, profonde.

   Voilà ce à quoi il fallait nous employer, à régresser suffisamment afin d’accueillir en notre nouveau bourgeonnement la possibilité d’une Nature si résolument élémentaire que nous pourrions nous confier à la Vérité du Paysage qui n’est que sa forme désincarnée, violemment ancestrale par laquelle se dira la valeur première des choses. Convoquer la pauvreté, solliciter la disette, rencontrer le sol de la pénurie, telles sont les voies au détour desquelles un dévoilement consentira à s’offrir. Qui sera si éloigné des habituels mensonges que nous en sentirons la poésie naïve, sans doute grossière, certainement attachée à l’ombilic d’où tout naît et se donne à voir en tant que fondation du paraître. Partir de l’homo sapiens en quelque sorte, puis passer par l’homo erectus, puis l’habilis pour terminer par l’africanus et puis le singe est là qui veille dans sa posture limbico-reptilienne.

   C’est à peine sorti du ventre de la Terre, ça en a les couleurs de caverne, les sombres lueurs de grottes, la sourde densité de l’humus en sa fondatrice position. Les herbes sont courtes, une ligne sombre, une ligne plus claire, elles ne portent nulle graine, elles sont à la limite des plantes, à la limite du minéral, on les penserait fougères arborescentes naines, tubes coraliens, hydres ou anémones des abysses. Oui, des abysses. Ici tout est de l’ordre de l’abyssal, de l’indescriptible masse en sa secrète genèse. Confusion magmatique, croûte pachydermique dissimulant en son sein la violence même du monde. Nuit primitive en attente de sa propre manifestation. Ça bouillonne, ça s’impatiente, ça s’inquiète mais cela ne bouge pas encore car la montée est intérieure, levain poussant la pâte, forces multiples, arborescentes mais contraintes, mais réduites à demeurer en leur état dormant, gisant.

   Et au centre, là, au point de convergence du regard, ces inventions cubistes, ces formes synthétiques, à peine ébauchées, tout juste sorties des limbes du génial Picasso, ce primitivisme tout droit venu des Masques Africains, de leur Magie Noire. Combien de figures ancestrales s’y dissimulent que nous ne voyons pas, intuitionnons seulement, en éprouvons  le ténébreux rituel, fiançailles de la Vie et de la Mort, union du Réel et du Mystère en leur indéchiffrable énigme. 

 

Sous la nuit du ciel

 

Picasso. Maisons sur la colline à Horta de Ebro

  

   A peine maisons, plutôt abris de boue expulsés de la matrice tellurique, peut-être gîtes troglodytiques avec leurs boyaux souterrains affiliés aux flammes de l’Enfer. Ce sont des tubercules non encore détachés du travail de parturition. On suppose les eaux amniotiques, les liquides placentaires, les mares d’hémoglobine parmi le travail de mise au monde de ce qui, bientôt, sera. Alors la naissance se donnera en tant que prolongement de cette aventure nuitamment commencée. Premières collines si semblables aux roches volcaniques criblées de trous, noires par endroits, rouge sombre en d’autres, on y entend encore le bouillonnement de la matière, la dilatation du basalte, le gonflement de la ponce, on y perçoit la circulation des gaz soufrés.

   Tout ceci est si ancien, si soudé à la première généalogie de la matière, on croirait à l’avant-présence du Monde, à la préparation de ses prémices depuis quelque antre secret d’alchimiste. Une autre bande plus haut, encore arrêtée dans des marges d’obscur. Décidément rien ne se donne d’emblée, tout se tient en réserve, tout se distrait de soi à seulement végéter, retarder sa croissance.

   Puis, pour clore ce tableau antédiluvien, l’écharpe bleu-nuit du ciel, ce bleu tellement saturé, cette teinte sublimée du fascinant lapis-lazuli, cette pierre flottant entre l’azur (le Ciel) et l’outremer (l’Océan), comme pour nous dire la relativité de notre position humaine interrogeant toujours les deux pôles dont notre regard est en quête, cet Infini qui toujours nous échappe. De quelle manière mieux poser l’interrogation de notre ici et maintenant qu’à nous confronter, en définitive, à cette couleur qui, peut-être, n’en est pas une, simplement l’appel du spatial, du cosmologique en tant qu’ils sont les seuls vis-à-vis avec lesquels, en définitive, nous puissions avoir commerce. Et cet œil étrange de la Lune qui ne semble posé là qu’à accroître la profondeur de notre incertitude.

 

« Offrande du dedans pour le dehors si froid »

 

   Sans doute nous reste-t-il ceci, à prononcer face au Ciel et à la Mer cette manière d’incantation magique ? Suffira-telle à faire se conjoindre le dedans  et le dehors ? Il fait si froid sous la nuit du ciel. Si froid !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 13:58
Lieu d’une nécessaire vérité

  Suite Malepère

      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La plupart du temps nous nous laissons fasciner par les images sans nous questionner plus avant sur le motif de cette fascination. Comme s’il y avait une pure magie émanant de la représentation, laquelle envahissant l’entièreté de notre champ de conscience pouvait déposer en nous la justesse d’une perception. Certes, dans notre confrontation à l’image il y a une part d’intuition, d’impensé, d’irréfléchi. Et pourtant nous n’acquiesçons à une œuvre qu’à l’avoir soumise au filtre de la mémoire. Jamais nos sensations ne sont spontanées qui naîtraient des choses à la manière d’une buée s’exhalant d’une terre ou bien d’une eau. Toujours il y a dette originaire pour la simple évidence que ce qui nous rencontre a commencé un jour, perdurera au futur, puis trouvera le lieu de son extinction. Et c’est bien parce que nous avons été contemporains de cette présence que nous en retrouverons, un jour, le précieux et en fêterons l’advenu.

   Formulée en terme proustien, cette assertion ferait naître, tout contre le palais, la volupté de la « Petite Madeleine ». Nulle génération soudaine ne surgit au creux de l’existence. Tout est lié, en quelque sorte. Tout fragment faisant partie, nécessairement, d’une totalité. La question qui traverse en filigrane cette provenance de nos émotions esthétiques trouve son point focal dans l’interrogation suivante : apprécie-t-on davantage une œuvre dont nous aurons exploré les fondements ? Autrement dit, notre goût du beau se justifie-t-il au moyen d’événements qui en ont précédé l’éclosion ou bien, telle la passion, son surgissement est-il de l’ordre de l’instant absolu, non reproductible ?

   Nous croyons aux subtiles vertus de la réminiscence. Si ce paysage en Malepère retient si fortement notre attention, c’est parce qu’il porte en lui un réseau de significations qui jouent en écho avec d’autres ciels que nous avons vus, d’autres terres que nous avons foulées, d’autres horizons qui étaient lumineux qui, en quelque manière, traçaient la voie de notre destin. Mais peut-être faut-il décrire, simplement, afin de faire affleurer à la conscience cette parcelle de nature logée quelque part dans les plis du souvenir. Le ciel est immense qu’on penserait sans limites. Le ciel est couvert d’un suaire noir qui, bien loin de l’endeuiller, nous le rend plus nécessaire, plus manifeste. Alors nous l’imaginons balayé par les bourrasques d’équinoxe, griffé par la dague brillante de quelque éclair. Alors nous l’apercevons joyeux et clair sous la brise printanière. Alors nous le voulons solaire, cloué de blancheur estivale.

   L’horizon est bas qui court le long du sol. Il monte comme s’il voulait, par degrés, escalader la longue plaine du ciel. Beauté que cette lueur médiatrice entre le ciel et la terre. Là vivent les hommes, là ils aiment et espèrent, là ils mourront après avoir beaucoup vécu. Les arbres ponctuent la ligne d’horizon. On se représente facilement leur réseau de racines séculaires avançant dans la matière noire du limon, leurs tapis de rhizomes sillonnant la lourdeur sourde de la glaise. Un champ s’élève en pente douce en direction d’un chemin qui le borde, puis il arrête sa course, tout là-haut, à la limite de l’infini.

   Oui, la mémoire a fait resurgir tant d’impressions archivées dans une sombre et mystérieuse alcôve que, soudain, elle a été débordée par l’imaginaire. Alors mille ciels, mille terres se sont télescopés que « Malepère » a repris en son sein afin d’en réaliser une synthèse heureuse. Devant la photographie, nous sommes ravis et démunis à la fois. Ravis au titre de sa beauté. Démunis dans la mesure où ce paysage, nous voudrions le poser, là, devant nous, et nous y perdre. Mais tous les lieux sont loin qui brasillent du fond de l’espace, clignotent depuis la profondeur du temps. Il nous faut admettre cette fuite des choses, peut-être en faire le rythme de quelque poésie puisque la poésie joue de l’invisible et nous y convoque du plein de ses mots gorgés de suc.

   Mais notre plaisir esthétique ne saurait se limiter à la dyade mémoire/imagination, son empreinte marquât-elle notre psyché du sceau d’un estimable plaisir. Il y a aussi, dans toute démarche de saisie du réel ou bien de ce qui le représente, un travail sous-jacent de la raison dont nul ne pourrait s’exonérer qu’à perdre le sens même d’une quête de la chose artistique. Ce paysage, nous le rapportons, consciemment ou non, à d’autres suites paysagères, à d’autres lieux qui hantent nécessairement la contrée quotidienne de nos expériences. Alors se dévoilent, indifféremment et dans un ordre relatif, quantité de motifs plus ou moins naturels qui constituent le spectacle de la vie ordinaire : terres dévastées par la cupidité de l’homme, sols épuisés, espaces maculés, dégradés au travers desquels la nature n’apparaît plus qu’à la manière d’un fonds épuisable que l’homme a soumis à sa volonté de puissance.  

   Par contraste, Malepère se donne comme cette terre privilégiée qui connaît et entretient le lieu de son essence. C’est dire ici combien la scène qu’elle nous délivre réjouit le cœur et touche l’esprit au plus juste de sa vérité. Une vérité en appelant une autre. Vérité de la nature en regard de la vérité humaine. Coïncidence des intentions, correspondance des affinités. Nous ne pouvons jamais différer de l’être-des-choses, comme du nôtre propre, qu’au risque du plus grand danger, à savoir nous précipiter dans l’abîme sans fin de l’irrationnel, de l’erreur paradoxale qui nous ferait sortir de notre condition. Elle est, peut-être en première instance, d’être les gardiens de la Terre, elle qui nous a portés au jour et nous nourrit, puis nous retrouvera, un jour,  comme l’un des siens. Assurément Malepère est une terre de cette sorte. Pour cette raison nous l’aimons et la considérons avec le respect qui lui est dû. Photographier l’authentique est, bien évidemment, de cet ordre.

 

 

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6 décembre 2020 7 06 /12 /décembre /2020 08:43
Fragment de beauté, beauté du monde

 

   « Lumière d’automne »

      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Combien de pages sublimes ont été écrites sur cette merveilleuse saison d’automne, laquelle semble propice à tous les enchantements. La nature y est si belle, si profuse dans ses formes et ses couleurs, tellement ressourcée à son propre chant intérieur. Citer quelques vers de François Coppée et tout est dit de cette prodigieuse corne d’abondance :

 

« C’est l’heure exquise et matinale

Que rougit un soleil soudain ;

A travers la brume automnale

Tombent les feuilles du jardin.

*

Une blonde lumière arrose

La nature, et dans l’air tout rose

On croirait qu’il neige de l’or.

*

 

   Tout, ici, est exprimé qui dit l’exception de ce temps qui n’a pour durée que l’instant. Bientôt le soleil déclinera, se voilant de blanc, la brume se fera plus insistante, la lumière inclinera vers des teintes de plomb et de cendre, bientôt seront les flocons qui remplaceront la « neige d’or » automnale. A une expansion, à une explosion de la nature, succèdera le frimas hivernal, porte ouverte aux regrets, champ livré à la mélancolie, prières intimes afin que renaisse ce par quoi nous existons, à savoir l’aspiration à la clarté zénithale, cette fille du Ciel, alors que le nadir s’endeuille de la présence d’une Terre aux sillons profonds, cette métaphore des abysses. C’est un peu comme un Amant quittant son Amante sur un quai de gare. Bientôt ne demeureront que le feu rouge du convoi et une entaille à l’âme dont il faudra faire son quotidien.

   On a marché longtemps au revers des collines, on a aperçu, loin, là-bas, dans l’échancrure des arbres, les maisons des hommes, les villes où ils vivent à l’unisson, grappes compactes essaimées au hasard des rues. On a levé ses yeux au ciel, de longues zébrures le traversaient, les points brillants de coques d’acier les précédaient. On a entendu des chants d’oiseaux qui se perdaient au large de l’horizon. On a perçu le grondement d’un train glissant sur sa ligne d’acier. Sans doute, a-t-on été attentifs à des murmures de voix naissant à la confluence des rues, des terrasses de café s’y éployaient avec le rire sourd des hommes, celui plus mince, plus aigu des femmes. On a pensé à tous ces mouvements, ces éclats, ces couleurs qui se dissoudraient sous peu sous la poussée des premiers froids. On s’est levé de bonne heure. On voulait surprendre les dernières manifestations dont le paysage s’ornait afin de les archiver au plein de la mémoire. C’est si précieux le souvenir d’un bonheur éphémère. Cela tient si chaud lors des journées de pluie et de crachin, lors des équinoxes qui se déchaînent et obligent à se terrer.

   On est arrivé au bord d’une mare - simple souvenance de « La Mare au Diable », des belles descriptions lumineuses de Georges Sand ? -, on est arrivé au bord d’un monde dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Ce pourrait être une manière de Paradis sur Terre, un refuge pour amoureux, l’abri d’adolescents voulant confier leur âge ambigu au secret des feuilles. Le temps est si clair, le ciel si bleu, couleur de dragée. Les ramures des grands arbres font leur feston sur le recueil du jour. Ils dessinent, sur la toile de fond du lointain, les premiers signes de la beauté. Tout, ici, vient à soi dans la pure évidence. Nul effort nécessaire pour embrasser ce qui comble le regard. C’est de simple avenance à ce qui veut bien se présenter dont il s’agit, le pur paraître des choses en son effusion toujours renouvelée. Cela surgit de la feuille, de l’écorce, cela monte des ossements blancs des racines, cela flotte en fin tapis de rhizomes, cela vous amarre aux plaines d’humus, cela vous dit le lieu de votre présence, le rare de l’heure, le pli du mystère de ceci même qui, jamais, ne se renouvellera. 

   Et pourtant ce séjour existait depuis toujours mais on n’en savait rien, mais on voulait ignorer le simple, le minuscule, le discret. Il en est ainsi de tout éclat qui ne parvient à son être qu’à se dissimuler longuement. Fatigue immense des agoras profanes où cascade la meute des curieux et des pressés ! Il faut le retrait. Il faut l’oubli. Il faut la méditation que ne peut recevoir que le bouquet d’arbres, sa palette automnale si riche, le bouton d’or qui vire au beige, le sable, assourdi d’une teinte crépusculaire, le paille qui éclate et flamboie aux premiers rayons du soleil. Il faut être saison soi-même, en sentir le frémissement au creux des mains, en éprouver la souple texture contre la soie de la peau, en deviner les sourdes exhalaisons partout où naît la mesure d’une surprise. Sur le tissu cuivré des feuilles, à la surface du miroir de l’eau, dans ces deux motifs ovales qui en dessinent la figure, sur le liseré d’herbe verte qui encercle l’eau et lui donne son logis.

   Jamais on n’en finirait de nommer la belle parure de ce temps qui décline, les allées du Jardin du Luxembourg, les statues poudrées de rosée dans le matin qui fraîchit, les vignes se vêtant de soufre et de sanguine, les grappes de raisin que gonfle un suc inquiet, le revers luisant des champs labourés, leurs mottes brillant tel un métal, la terre qui reçoit l’or de la semence, le fin brouillard qui envahit les vallons, la tresse de fumée qui s’élève des fermes, le halo blanc qui coule des lèvres aux premiers froids. Bien sûr, la nostalgie est toujours attachée à l’évocation de ces tableaux qui résonnent à la manière d’un hymne pastoral. Mais c’est ainsi, malgré le progrès des Sciences et des Arts, une constante existe en filigrane dans la psyché qui trace l’empreinte de l’aventure humaine. Nul ne peut ignorer la voix de la Nature, surtout lorsqu’elle se fait nébuleuse, empreinte d’une belle gravité, voilée comme la parole d’une femme amoureuse dans le demi-jour d’un boudoir.

  La beauté ici présente n’est nullement isolée, elle joue en écho avec toutes les autres beautés du monde. Ce qui lui confère son caractère d’universalité. L’arbre d’ici appelle la lointaine et haute canopée, les fûts immenses de ses arbres, la meute d’oiseaux multicolores qui en sillonne la marée toujours renouvelée. Ciel d’ici (Le ciel vogue haut, bien plus haut que la joie ou le souci des hommes, à des altitudes que ne peuvent atteindre que les Idées, les machines terrestres en seraient bien incapables), ciel d’ici donc jouant avec tous les ciels de haute destinée, ceux du majestueux Altiplano, ceux des pics aux neiges éternelles du Kilimandjaro, des temples incas du Machu Picchu, des pitons rocheux du Massif du Gheralta éthiopien qui dominent la plaine parsemée des touffes vert sombre des acacias, ceux des hauts plateaux d’Arménie que surplombe le Mont Ararat couronné de neige, ceux des étendues libres de la steppe hazakhe avec son tapis d’herbe jaune, ses collines érodées par le vent. Eau d’ici et ses reflets jouant avec les infinités de reflets des eaux turquoise du Lac Baïkal contrastant avec les roches brunes du cap Bourkhan, jouant avec les falaises du plateau d'Oust-Ourt au bord du Lac d’Aral, jouant encore avec les berges gelées du Grand Lac de l’Ours au Canada, avec les motifs pourpre de ses maisons de bois. Le jeu est infini qui part d’ici, vogue au loin, puis retourne au lieu de son essor.

   Ce microcosme ici présent appelle un macrocosme absent mais, pour autant, ne l’ignore pas. En réalité l’un est la condition de l’autre. Le monde entier est un terrain de jeu dont l’homme ne prend possession qu’à la mesure physique qui est la sienne, une goutte d’eau égarée dans le vaste Océan. Mais il n’est nullement besoin de sillonner tous les ciels du monde, d’arpenter toutes les terres, d’inventorier tous les arbres de la planète. Nous avons, près de chez nous, toujours, un univers en miniature, une manière de castelet dont nous animons les marionnettes qui y figurent, avec ses personnages bariolés, ses figurines de carton-pâte. Nous regardons le spectacle et, déjà, nous sommes loin, dans quelque contrée mystérieuse où souffle le vent flexible de l’imaginaire. Nous ne sommes plus aux Tuileries devant Guignol ou bien Gnafron. Nous sommes au loin de nous et dérivons au milieu des traces fulgurantes des comètes. Nous observons une carte de géographie. Nous y suivons, par la pensée, ses routes et ses fleuves, le réseau dense des voies ferrées, nous nous enfonçons dans les canyons emplis d’ombre, volons au-dessus des chapeaux de fées tachés de sanguine, au-dessus des plaines d’herbe qui oscillent sous la force du vent, au-dessus du Mont Gang Rinpoché,  à 6 638 mètres d'altitude et longeons  la grande chaîne du  Transhimalaya.

   Nous sommes des genres d’hommes-oiseaux qui scrutons notre ombre portée. Elle court et épouse toute la splendeur du monde. Elle nous dit le précieux de notre appartenance à la scène d’un théâtre qui semble dressée à seulement nous éblouir, susciter notre étonnement, nous pousser à la découverte. De nous. De cet autre qu’est le monde en sa constante étrangeté. Partout, toujours, une frondaison aux couleurs chatoyantes, un ciel de porcelaine ou bien de corail, une eau limpide tel le cristal ou bien mousseuse sur un tapis de lichen. L’automne n’en est qu’une des facettes. Sans doute la plus colorée. Que nous réservera l’hiver, qu’encore jamais nous n’aurons observé ? Nous sommes attente au seuil de ce qui vient. En attente.

 

 

 

 

 

 

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28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 11:17

 

En l'absence des choses.

 

ZOI7

                                                    

Photographie : à propos de Zoï.

 

   Cette belle jeune femme que nous connaissons si peu, donnons lui un nom, Houriya, par exemple, pour la doter d'un semblant de réalité. Pour l'amener dans la pénombre et lui laisser la liberté d'être ou de ne pas être. A sa guise. 

Houriya qui veut dire Sirène, donc mythologie, rêve, voyage vers un ailleurs.

Chimère peut-être et rien d'autre.

  Houriya aux trois syllabes qui font, dans le vide, leurs petits ricochets, leurs minces vibrations et déjà tout est dit de ce qui pourrait advenir si le voile de l'illusion se déchirait et, qu'en un éclair, le jour illumine les rémiges de la femme-oiseau, les écailles brillantes comme le mercure de la femme-poisson.

  Puis surviendrait la dissimulation, l'abolition de toute vision et alors nos yeux seraient dévastés et nos pleurs deviendraient des perles dures faisant sur la terre leur tintement d'irrémédiable solitude. Car alors nous saurions et n'aurions plus l'espace du doute où faire croître notre dérive onirique, où élever l'aridité de nos bras nus. Car, toujours, nous sommes dépossédés avant même d'avoir pu saisir, avant même toute parole. C'est pour cela que nous croyons aux prodiges de toutes sortes et que nos mains dressent  dans l'air sec leurs ramures d'effroi, dessinent les hiéroglyphes de l'insu.

  Mais nous sommes seuls, mais nous sommes en chemin pour une finitude que nous n'arrivons pas à circonscrire et pourtant elle rôde, si près, nous sentons son haleine froide, nous sommes tout contre ses attouchements en forme de faucille courbe et définitive.

  Mais nous sommes hommes.

  Mais nous oublions.

  Mais nous dormons debout.

Houriya aux trois belles syllabes tintant sur le dôme glacé du ciel. C'est cela qui nous reste à proférer à la face du monde, le long des eaux ridées des étangs, sur les élévations de basalte, alentour des plaines de lave, au-dessus des vertes étendues de la canopée. 

Houriya comme nous dirions "écume""nuage""lumière". Alors le nom ricocherait sur les murs d'argile, ferait son bruit de libellule, sa translation pareille aux caravanes de vapeur au-dessus de l'épaule des dunes.

Les lézards à la gorge bleue rentreraient dans leurs trous au pied des buissons.

Les paille-en-queue glisseraient sous l'azur avant de regagner leur refuge.

Les brindilles noires des fourmis se presseraient à l'entrée  de leur monticule de terre.

Les Vivants, pliés sur leur ombilic, s'oublieraient dans des songes sans fin.

  Plus rien de vraisemblable, de mouvant, d'agité ne ferait ses minuscules hésitations, ses minces entrechats sur quelque coin de la terre. Immense serait la solitude qui traverserait de sa lame aiguisée l'espace où l'existence déploie ses ondulations, ses remous. Une vacuité sans fin, comme ivre d'elle-même.

  Les choses denses et farouches, les accidents du sol, les voix discordantes, les faux-accords, les meutes de sons clinquants auraient rejoint leur tanière originelle, repliant sous leur corps hasardeux leurs dards urticants. Il n'y aurait plus que cela, ce long Poème du monde jouant sa partition éblouie dans l'exacte  quadrature des murs, seulement une silhouette à l'encontre du jour, un linge blanc plié en forme d'abandon, des pétales de porcelaine, une cascade de cheveux, une promesse d'aube. Nous serions là, comme au bord de l'abîme, les membres pris dans la glu, redoutant que le moindre de nos gestes ôte à notre vue ce qui l'ornait de si belle manière, dont nous supputions la proche disparition.

  Pourtant, rêveurs éveillés, en vacance d'une fatidique lucidité, nous savions du fond de notre condition mortelle qu'Houriya n'existait pas, que nous l'avions simplement créée à l'aune de notre errance, de notre incurie. Sans doute ne reviendrait-elle pas. Les rêves jamais ne se reproduisent. Comme l'eau, ils ne s'écoulent qu'à disparaître, à ne pas se renouveler comme le dit si bien la sentence d'Héraclite :

"On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas."

  Cependant nous continuons d'espérer le toujours possible ressourcement, le surgissement d'une Ophélie salvatrice. Toujours il nous sera loisible de nommer et de nommer à nouveau afin d'amener  Houriya dans la présence, celle-ci fût-elle éphémère. Nous voulons croire, une ultime fois, que nous donnons lieu au monde par notre parole, que ce qui a été énoncé demeure. Au moins pouvons-nous entretenir cette si belle illusion ! Elle est l'ombre qui nous précède au levant, qui nous suit au couchant. Elle est la nuit dont nous nous enveloppons, dont nous faisons notre refuge alors que la lumière du rêve baigne toutes choses et que nous nous absentons du monde.

 

 

  

 

 

 

 

 

                                                                                

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 11:34
Ecriture de la lumière.

Danseuse Aérienne.

Avec Serena Ortega.

Œuvre : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Magma.

 

C’est bien avant que les hommes ne naissent. C’est quelque part dans l’univers dans ce qui précède le bouillonnement universel. La matière est noire. Noir absolu qui ne peut se comparer qu’à lui-même. Nulle part la moindre faille qui ouvrirait le début d’une compréhension, créerait l’un des premiers signes par lesquels s’y entendre avec ce qui va se produire. Noir serré, dense, tissé de matière obscure. Ombres. Ombres. Ombres. Trois fois nommées comme pour dire l’occlusion, l’impossible ouverture à soi de cette profusion d’atomes amorphes, immobiles, englués dans un présent immensément matériel, soudé, aveugle. Cécité immanente à son propre retrait. Surdité primitive. Nul bruit qui annoncerait le début d’un processus. Silence noir qui, sans doute, jamais ne se déchirera. Alors ON attend. Qui ON ? Nul ne sait. Mais ON attend un dépliement, une fracture, la pente soudain déclive au gré de laquelle paraîtra l’abîme en toute sa splendeur. Plutôt le surgissement de l’abîme que cette insupportable attente ! Noir de bitume. Noir de suie. Noir de noir comme un absolu faisant son point fixe, là au centre de l’univers figé sur sa propre angoisse. ON ne bouge plus. Qui ON ? ON demeure coi dans son nullité de corps. ON est muet vu son absence de bouche, de mécanisme articulatoire, de soufflerie d’où les sons pourraient s’échapper si, du moins, tout ceci devenait concevable. Le magma est partout avec son lourd manteau de métaux complexes, ses entrelacements de lianes, ses carrefours d’immobiles écoulements. Le NOIR comme si l’éternité s’écrivait dans la touffeur de cette couleur énigmatique pareille au deuil. Mais qui donc a parlé de deuil ? Puisque les hommes ne sont pas encore, ni les animaux, ni les plantes. Mais, peut-être cette confusion, ce chaos, cette immersion des choses à même des flots figés, gelés, taraudés de plein, est-ce déjà le signe au travers duquel le vivant ferait son imperceptible sémaphore ? Mais QUI donc peut savoir en raison de ce qui est, précisément, dépourvu de raison, cette sublime étincelle dont ON se dote afin d’extraire de l’inconnaissance toutes ces racines noueuses qui tiennent dans leur lacis secrets et mystères ? Mais qui donc a parlé de lumière puisque le langage n’est nullement sorti de sa bogue originelle ? Serait-ce la matière, ce long fleuve de mélasse ténébreuse qui voudrait se lever et proférer afin que quelque chose comme un possible se produise, qu’un événement ait lieu ?

ÇA Y EST. L’impensable est survenu. Là, sur l’immense manteau fuligineux, dans la masse immensément sépulcrale, quelque chose s’est produit qui est un début, une ouverture, une faille initiée dans le destin immobile des choses. Un simple mouvement, à peine une ondulation, un frémissement, l’avancée d’une lave qui trace son chemin rubescent parmi la mer saturnienne, une lézarde dans ce qui, bientôt, deviendra une manière d’ordre du monde. Pour qu’il y ait mesure, discipline, organisation de l’anarchie, il faut que s’établissent des différences, que se créent des tensions au sein de la matière, que des divisions apparaissent, que des lignes de clivage parcourent en tous sens l’informe. Alors apparaissent des géographies, se livrent des continents, se montrent des isthmes et des archipels que la lumière féconde. Oui, le grand mot est lâché : LUMIERE.

Dans la masse inconditionnée, abandonnée à sa propre stupeur, surgissant en son sein par ON ne sait quel miracle, la clarté s’est levée, les ruisseaux de filaments incandescents ont parcouru la longue plaine solitaire, lui ont donné sens et mouvement, lui ont conféré LANGAGE, donc Parole, donc Voix. Maintenant le ON si énigmatique prend du relief. Car, avec la lumière, les hommes sont nés au langage - la lumière est le premier langage de l’univers, le premier langage de l’homme -, les hommes sont nés à eux-mêmes à raison même de l’essence qui les traverse, les féconde et les porte au devant d’eux dans une étrange et éternelle royauté. TOUT rayonne à partir de cela. L’Histoire, l’Art, les Lettres, la Philosophie, la Géométrie, l’Astronomie, les Cosmogonies. A partir de la Lumière-Langage que l’on peut, de ce fait écrire avec un trait d’union, c’est le tout du monde qui apparaît et se donne tel qu’il est : la merveille brillant au centre de la lampe magique d’Aladin. Les Mille et Une Nuits ne font jamais sens qu’à exister sous le manteau des étoiles. Sans les «belles de nuit » elles ne seraient qu’une longue procession funèbre qui se perdrait dans l’infini du temps.

 

Ciel noir.

 

Il faut poursuivre le voyage de l’apparition en mobilisant une autre métaphore. Celle du CIEL. Ciel noir. Ciel d’encre. Ciel d’outre marine que rien ne vient visiter si ce n’est l’aile immense des espaces infinis. Pas encore de musique des sphères. Elles sont trop loin dans l’insondable et le non avenu. TOUT se retient comme au premier jour du monde. Et pourtant tout a déjà commencé depuis la déchirure du magma, sa dispersion, son éclatement en milliers de territoires signifiants. Ce qui n’était qu’une surface neutre, atone, amorphe est devenu un immense puzzle, un rassurant quadrillage qui dit son exception à la seule mesure de sa topologie. Le morcellement a ouvert la compréhension de l’espace, a donné lieu au temps. Ici, là, ailleurs sont des repères, des amers afin qu’une vision s’y appliquant, un genre de cosmos, d’ordre du monde, puisse se donner tel qu’il est, à savoir un guide pour les Egarés. Oui, les Egarés, car, malgré la présence des premières balises la marche des Aventuriers est longue, semée d’embuches. Quelque part, au fond de charbonneuses cavernes sont les premiers balbutiements de l’humain, les Homo Erectus au front bombé, aux sourcils en broussaille, à la mâchoire saillante. Ils sont de simples tubercules tout juste issus de la terre. Ils portent en eux le tumulte encore visible de l’humus dont ils proviennent. Ils avancent à demi courbés, pareils à des animaux sauvages. Au centre de leur corps de pierre dans lequel la clarté - le langage - n’a pas encore creusé sa niche de compréhension, sont encore présents les remous du tellurisme, les clameurs de lourdes gemmes qui n’ont pas encore trouvé leur syntaxe, élaboré leur rhétorique. Toute la journée durant ils errent parmi les hautes herbes des savanes en quête du cerf, du bouquetin dont ils feront leur ordinaire. Eclatement, dans le corps, de la vie, de l’ouverture par lesquelles prolonger le cheminement commencé. Les cerfs, les bouquetins, ils en orneront les parois de leurs cavernes en signes tracés à la sanguine, à l’ocre, au blanc, au noir de fumée : autant d’emblèmes de l’art, d’un langage qu’ils déposeront à même la roche afin que soit connue la destinée des premiers habitants de la Terre.

C’est un soir et les nuages sont de lourdes menaces qui pèsent sur la communauté des hommes. Les Primitifs sont rassemblés sur le seuil de leur antre avec des signes d’inquiétude gonflant démesurément leurs bourrelets orbitaux. La grande peur les a envahis d’une nuit permanente qui pourrait se développer à tout moment, réduire à néant leur prétention à paraître, les reconduire dans la vulve de terre qui serait alors leur ultime refuge, leur demeure dernière avant que de retourner au chaos primordial. Le ciel est menaçant, parcouru de la densité terrifiante qui cache à leurs yeux la seule promesse d’existence, savoir cette lueur qui correspond au jour, à la chasse, à la cueillette, autrement dit au sentiment, fût-il archaïque, de tracer sa voie parmi les complexités d’une nature hostile. Attendre est une plaie. Attendre est le refuge dans l’inconscience, cet état qui les habite encore et les distingue à peine de la faune sauvage.

Seule parade contre l’agression de l’espace extérieur, l’instinct grégaire, l’emmêlement des haleines fortes, la proximité des sexes musqués qui ne se rencontrent qu’à assurer la possibilité d’une survie de l’espèce, l’union des membres comme fragile rempart contre la peur envahissante, étouffante. Soudain, toute l’entièreté de l’horizon étroit de la caverne s’illumine d’une éblouissante clarté alors que le tonnerre gronde et qu’ON se réfugie en criant dans le ventre terrestre. Les cris, premières manifestations langagières de ces hommes si proches de la matière qu’ils s’y confondent. Cependant la matière a été traversée d’une lueur. L’éclair a régné en maître, entraînant à sa suite, certes la fuite et l’angoisse, mais aussi, mais surtout, la première profération par laquelle se reconnaître hommes. Par le cri ils sont advenus à eux. Par la lumière ils ont pris conscience du phénomène majeur qui les atteint comme la possibilité d’être et d’assurer leur présence.

Comment ne pas reconnaître, ici, comme un écho de la mythologie biblique dans laquelle Dieu se révèle celui qu’il est à la hauteur de son Verbe qui n’est que la Lumière surgissant de la nuée et donnant aux hommes ce qui sera leur condition, parler et essaimer sur le vaste territoire qui leur est alloué comme une royal présent : FIAT LUX. « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

 

Camera obscura.

 

Métaphoriquement, symboliquement, l’invention de la camera obscura est-elle la réplique de la parole biblique, de la prise de conscience de l’homme des cavernes lorsqu’il s’aperçoit des pouvoirs prodigieux de la lumière ? Il est permis de le penser tellement les expériences paraissent de nature homologue, les contextes d’apparition fussent-ils, à l’évidence, aux antipodes. Si l’écran de la chambre noire peut figurer le miroir de la conscience humaine, alors les rayons qui entrent dans son champ de perception, venant du réel extérieur, sont les moyens par lesquels la connaître cette réalité, et pouvoir agir sur elle. Autrement dit de témoigner de soi, mais aussi du monde. Et comment mieux témoigner pour l’homme qu’à user de l’outil sublime qui lui a été remis comme sa nature singulière, ce LANGAGE dont il est habité du dedans comme du dehors, ce génial médiateur ouvrant l’espace de l’altérité, de la connaissance de ce qui se laisse voir, de la prise effective sur les choses, de leur maîtrise.

 

 

Ecriture de la lumière.

Camera obscura.

Léonard de Vinci.

Source : Chrestothèque.

 

 

Et maintenant, après ces longues et (souhaitables) digressions, comment parler de cette belle photographie autrement qu’en termes de lumière, autrement qu’à l’aune du langage dont elle constitue l’origine ? Toute représentation est de cet ordre qui véhicule avec elle les infinies significations dont elle est porteuse. Ceci est le travail en amont que réalise tout créateur. En aval le spectateur de l’œuvre devra se disposer selon les insignes de sa propre subjectivité. Ainsi s’édifient les myriades de sens qui font la richesse et l’exception de toute langue. Après ces prémices, que découvrir ? Il suffira seulement de décrire afin que les esquisses de l’image nous livrent quelques unes de leurs perspectives. En arrière-plan du voyage onirique (toute image porte avec elle sa réserve de rêves et de fantasmes, d’illusions et d’hallucinations), on aura à l’esprit, aussi bien la faille lumineuse qui court tout le long du magma, aussi bien l’éclair zébrant le ciel de la préhistoire, comme autant de sèmes se déployant pour nous faire comprendre que TOUT SIGNE EST LANGAGE. Ne pas s’accorder à ceci serait vouloir se voiler la face. Mais justifions tout d’abord le titre « Ecriture de la lumière ». Bien sûr on aura reconnu la traduction étymologique du mot « photographie » qui peut également se montrer sous la forme du syntagme : « peindre avec la lumière », ces deux notions étant, bien entendu, équivalentes. Ecrire ou peindre sont deux déclinaisons graphiques identiquement attachées à un geste de langage, lequel relié au surgissement de la lumière induit un cercle herméneutique infini.

 

De l’image.

 

Le chapiteau est cette manière d’immense linceul noir qui tapisse tout le fond de la scène. ON ne nous voit pas, serrés que nous sommes sur nos bancs d’attente. Comme des hommes au seuil de leur caverne, comme une conscience universelle qui scruterait un magma avant qu’il ne se lézarde et ne délivre ses secrets, écrive sur le firmament les traces du destin humain. Tout en haut, pareil à un soleil, un faisceau de clarté éblouissante. On dirait une lointaine étoile clouée au fond de l’espace qui nous rassure et nous interroge à la fois. S’agirait-il du premier mot d’un dialogue avec les choses invisibles telles le savoir, les manifestations parfois inapparentes de l’art, la pliure d’un sourire dans un visage aimé, la flèche de l’amour dans son étonnant voyage ? Qu’en est-il de cette lumière si belle qu’elle moissonne notre corps jusqu’en son tréfonds, lustre notre esprit tout contre la paroi translucide de la conscience ? Alors, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous n’habitons plus le centre de notre massif de chair. Nous sommes ici et ailleurs. Nous sommes sur nos bancs de bois, nuque à la renverse et nous buvons avidement, comme un chant de constellations célestes, cette ascension de la Muse en direction de ce qui la féconde et la dépose sur la courbure de nos yeux agrandis. Nous sommes en suspens, ce qui est toujours l’expression soit d’un ravissement esthétique, soit d’un sentiment religieux, soit enfin l’indice du feu qu’allume en nous la belle intellection, la découverte d’une âme sœur qui ne nous rivera à notre être que pour mieux nous y soustraire. Il en est toujours ainsi des manifestations de la joie qu’elles nous allègent de notre tunique de peau au point de la rendre ineffable, transparente, pareille à un ballon gagnant l’espace à la seule force de son invisibilité. Corde à peine perceptible qui relie le trapèze à cet inaperçu cosmos dont l’entièreté nous est toujours ôtée alors que notre anatomie, à sa manière, en est l’harmonique le plus immédiatement préhensible. Merveille que cette double ligne qui esquisse la diaphanéité d’un bras. Prodige que ce profil du visage résumant à lui seul, dans un même empan de signification, la belle épiphanie humaine, la tragédie dont elle est tissée en son revers comme si ne nous apparaissait jamais que la face d’une pièce, son alter ego dissimulé en demeurant l’insondable mystère. Et cet arc infiniment tendu du torse, son incroyable galbe, cette espèce d’oblativité qui dit mieux que de longues phrases la donation de soi au monde du spectacle, lequel n’est que le grand cirque sur lequel ON JOUE la grande pantomime de l’humaine condition. Et ce dos, et ces reins, et ces fesses et ces cuisses, et ces mollets, toute cette belle géographie qui nous atteint comme cette cible qu’elle est, que nous n’atteindrons jamais, puisque, aussi bien, son domaine est celui des choses absentes. Etrange partition de la présence qui nous retire d’une main ce que l’autre nous a remis en offrande.

Mais, précisément, voici l’espace d’une vérité. Trop souvent l’ON s’aveugle de la chose qui rutile et fait sa gigue dans la cage de verre. Trop souvent l’ON ignore le simple et le modeste. Car, si toute lumière est langage, toute ombre est ce qui joue en contrepoint avec elle, afin que l’harmonie de la totalité du sens soit réalisée. Il n’y a aucune certitude univoque. Toujours des doutes, des retraits, des pas de côté. Regarder la grande beauté d’un paravent chinois, c’est toujours prendre acte de son envers d’ombre qui en soutient les nervures et nous le livre telle la juste mesure qu’il est. Derrière l’œuvre belle est toujours la toile grossière du subjectile dans laquelle s’est imprégnée toute la douleur du monde dont la sueur, les angoisses de l’Artiste, sont la mise en acte. Les fameux clairs-obscurs des œuvres de Rembrandt ne sont nullement prestigieux à la seule raison de leur rayonnement immatériel, mais aussi eu égard à cette ombre (la faute, le péché, l’insoumission, les dérobades) qui en tissent la belle contrepartie figurative. Toute empreinte de vérité est nécessairement dialectique. Clignotement. Noir-blanc-noir-blanc tout pareillement au rythme du nycthémère qui alterne l’habile scansion de notre temporalité. Les pieds, nous avions oublié les pieds, ces racines soudées à la contingence. Et qui, pourtant dans l’image, sont dans la posture d’une élévation. Il s’en faudrait de peu que quelque esprit empreint de mysticisme ne nous les présente sous la forme de ceux, christiques, qui furent cloués sur la croix en ces temps bibliques auxquels il fut fait allusion il y a peu. Oui, car toutes choses sont intimement liées et ce n’est que l’exigence de la connaissance humaine qui sépare, classe, organise et fait appel aux subterfuges des catégories, ces armatures du concept.

Oui, cette image est comme le symbole d’une crucifixion inversée, comme si le corps devenu infiniment subtil échappait soudain à la pesanteur terrestre. A savoir à la déréliction, au nihilisme, aux apories dont les mesures mondaines sont toujours affectées, comme si l’homme ne pouvait s’en tirer que par le pouvoir ascensionnel de son esprit, la transparence de son âme, la ferveur avec laquelle il communie aux grandes causes, à commencer par celle de l’Art. Et que sont donc ces deux fuseaux de lumière qui propulsent l’Egérie bien au-delà des songes des humains, dans cette zone immatérielle que n’habitent ni les lourdeurs du magma, ni les anatomies courtes des Erectus, ni quelque réalité que ce soit puisque toute création portée à son accomplissement déborde toujours le regard pour s’évanouir dans le lointain, là-bas, où habitent les comètes. Oui, les comètes. Alors après avoir vu longtemps, le langage peut entrer au repos ! Longtemps les phosphènes habiteront l’arène de nos pensées. Longtemps. Cette durée est toujours le signe de ce qui s’est actualisé sous la figure de la nécessité. Or, oui, il était nécessaire de porter au regard ce qui voulait se dire sous la forme d’une présence essentielle. Oui, la ligne est bien ce par quoi, la franchissant, s’ouvre à nous le domaine infini du sens. Cette figure en est la mise en exergue. L’économie de l’image est sa façon la plus convaincante de tenir à notre conscience le langage des choses rares ! Qui jamais ne s’épuise. Mais toujours nous questionne.

 

 

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21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 09:08
EVE-EN-CIEL

André Maynet

 

***

 

   Comment parler des Êtres de pure grâce ? Doit-on seulement en parler ? Ne vaudrait-il mieux les laisser dans leur suaire de blanc silence ? Formuler quelque parole est toujours prendre le risque d’en dire trop, de n’en dire pas assez. D’en dire obliquement, mots qui ne peuvent se rapporter qu’à la dimension verticale. Car si nous essayons d’en saisir l’éphémère au titre de la parole, il ne nous reste jamais que l’éphémère, la parole s’est dissoute à même le bruit de fond du Monde. Car le Monde est bavard qui dissimule à notre ouïe les mots de laine et de brume qui viennent de ces Êtres dont l’indéfinissable présence est bien le lieu qui nous échappe en propre. Nous voulons dresser la carte de leur subtile anatomie, nous voulons mettre l’indicible au défi de parler, nous voulons vêtir de concrétude cette si haute abstraction.

 

De leur corps,

les contours seulement.

De leur voix, un simple zéphir

qui court sur la vitre du ciel.

De leur matière, une substance fluide

qui s’écoule de l’amont vers l’aval du temps.

  

   Alors que nous reste-t-il comme ressource si nous ne voulons demeurer orphelins d’Elle que, pour l’instant, nous renoncerons à nommer. Que nous reste-t-il si nous ne voulons demeurer orphelins de notre propre présence, la toile étonnée de notre corps faseyant au large et nos mains sont vides d’une saisie dont nous espérions qu’elle nous comblerait. Ces Êtres de pure grâce nous implorons leur venue et, par un étrange sentiment, nous la redoutons comme si, à leur contact, nous nous disposions nous-mêmes à devenir diaphanes, absence contre absence si cette métaphore silencieuse n’est trop éprouvante au regard de notre cruelle finitude. Mais qui est-elle, Elle, qui semble éternelle alors que nous sentons en nous de vastes territoires désolés, d’immenses déserts placés sous le souffle de l’Harmattan, de larges mesas battues du vent impérieux de l’oubli ? Nous nous trouvons si près du fleuve Léthé, notre propre nom s’évanouit et, déjà, nous sentons la brûlure de l’Enfer, et déjà nous ne sommes plus qu’un corps dévasté de sa terre, ouvert au feu qui nous immolera et nous réduira en cendres. Est-ce notre désarroi qui, par contraste, nous la fait trouver image de Beauté, inaccessible Eurydice qui serait retournée au Tartare, nous laissant Orphée éploré, dévasté de ne pouvoir la rejoindre ? Mais non, cette subtile Présence n’est nullement de l’ordre d’une Mythologie.

 

Elle surplombe la Mythologie

et ses dieux de papier.

Elle domine la Métaphysique

et ses ressentis de songe-creux.

Elle s’élève au-dessus

des convulsions de l’Histoire.

Elle se tient en sustentation

 et toise les Religions de haut,

cet opium qui terrasse les Mortels

en leur faisant croire à leur possible salut.

  

   Mais alors Qui est-Elle, Elle que nous ne pouvons définir que par la négation ? Elle n’est ni la Mythologie, ni la Métaphysique, ni l’Histoire, ni la Religion. Qui est-elle pour occuper une si singulière place que nul humain ne pourrait lui disputer, pas plus que les dieux de l’Olympe ne pourraient prétendre l’accueillir parmi eux, telle une de leurs semblables ? Une seule chose n’a nullement été nommée parmi les motifs essentiels du parcours humain, à savoir l’Art. Oui, elle est l’une des déclinaisons de l’Art, l’on pourrait même dire l’une de ses manifestations premières. Mais ici, il faut faire un pas en arrière et considérer l’Art en son origine religieuse. Non dans le cadre de la foi ou d’un quelconque dogme qui en supporterait la manifestation. Non, l’Art, la Religion en tant que fables originelles, en tant que Genèse de ce qui se donne à voir sur le Théâtre du Monde. La pure venue à l’être de ceci même qui existait de tout temps mais que nos yeux indociles refusaient de voir.

   Mais le temps est venu de la nommer, de la porter sur les fonts baptismaux de l’existence : EVE-EN-CIEL Oui, le tout en graphies Majuscules pour dire l’Essence même de ce qui paraît si nous consentons à déciller nos yeux, à retirer le voile qui en occulte la vision.

 

EVE-EN-CIEL veut dire

le déploiement de l’originel,

la mesure unitaire avant la division,

la puissance archétypale

dont toute existence future découlera,

la levée de la lumière

au milieu de la nuit du Néant.

 

   Arriver à l’Être, n’est que ceci, la déchirure du Néant, la belle clarté se frayant une voie parmi le chaos universel, ouvrant une clairière dans la densité de la Forêt primitive. Une Joie s’est levée qui, jamais, ne rétrocèdera. C’est nous, les hommes, qui plions l’échine sous les fourches caudines du quotidien, portons notre regard sur le sol de poussière tapissé de feuilles d’ennui, livré à la geôle de la nécessité, sourd à son propre destin.

   Certes tout esprit curieux s’abreuvant à la Raison pourrait se demander non seulement le lieu de la provenance d’Eve, mais la Cause qui l’a déterminée, l’énigme de sa venue, le nom du Démiurge qui en a assemblé la forme. Mais la Raison serait bien mal inspirée de chercher la source, de lui trouver une main fondatrice. Non EVE est née de soi, rien que de soi, pareille au flamboiement d’une étoile, à la course d’une météorite dans l’infini du ciel, à une comète hissée tout au bout de sa gerbe de lumière. Jamais nous n’en apercevons ni le début, ni la fin. Mouvement infini, éternel retour du même, Être sans fond vivant de son propre mystère. Oui, nous, êtres-du-peu, il nous faut accepter de ne rien connaître du Monde, ni des choses qui nous dépassent infiniment. Nous devons pratiquer la méthode du non-savoir socratique et nous interroger d’abord sur qui nous sommes avant de pouvoir prétendre ouvrir les secrets qui nous mettent en échec, voir ce qui est tout autour de nous dans sa plénitude de sens. Sans doute, la plupart du temps, interrogeons-nous en vain la multitude de l’espace, la confondante fragmentation du temps, et nous-mêmes perdus dans cet espace-temps qui nous accomplit sans que nous ne puissions jamais décider de quelle manière, pour quel but, vers quel avenir. Alors il nous faut nous résoudre à n’apercevoir le Monde qu’en sa fuyante silhouette, les Autres qu’en leur bref passage, les Êtres-de-lumière qu’en leur sombre énergie.

   Ne pouvant nullement posséder la réalité d’EVE-EN-CIEL en son intime, cependant nous pouvons la décrire, comme on le ferait d’un paysage dont nous aimerions les collines et les vallées, les plateaux et les gorges. Il faut partir du bas de la présence, voir d’abord l’écume du nuage, cette floculation de la Terre dont il ne subsiste qu’une subtile vapeur. Les hommes sont loin qui avancent dans l’étroit et sombre tunnel de leur condition. EVE en perçoit, ici et là, quelques bourgeonnements, quelques ramifications qui se perdent dans le chaos des villes. Il faut monter le long des jambes, vrilles de soie si étroites qu’elles en deviennent impalpables. Bientôt notre vue est recouverte du flottement gris d’un voile légèrement transparent. Long, très long fuseau des jambes, pareil à un poème qui n’aurait nulle fin. Le sexe est menu, encore plié dans son cocon car nulle défloration n’est venue en troubler l’intime. Douce forêt pluviale que sa toison, douce colline d’ivoire que son mont de Vénus. EVE est encore dans son âge nubile, lentement arquée entre son enfance et sa jeune maturité. Infiniment disponible à tout ce qui pourrait advenir, donner la vie, la retenir en soi comme le vacillement de la flamme. Les tiges des bras sont écartées, elles dessinent un large cercle qui paraît retenir le peuple de l’air. EVE semble se donner tel le double d’Atlas, ce géant qui porte sur ses épaules le globe infini de la Terre.

 

En réalité, ce qu’elle tient en son pouvoir aérien,

non une planète,

non un monde avec ses océans

 et ses rivières, ses villes et ses champs,

simplement l’orbe de ses rêves éveillés,

 de ses songes nocturnes,

des espoirs qu’elle tisse autour de son corps

 à la manière de dentelles.

 

    Blancheur de sa poitrine menue, c’est à peine si on y peut distinguer les attributs de sa féminité. Si bien qu’on pourrait penser à une nature androgyne, à un genre encore indifférencié. Pouvant aussi bien pencher vers le masculin, le féminin. Troublante vision paradoxale qui nous égare et nous fait nous interroger sur la réalité de ce troisième genre. Serait-il la matrice des genres futurs ? Les principes opposés découleraient-ils de lui ? Serait-il le juste équilibre entre animus et anima, autrement dit l’être parfait dont chacun a rêvé à défaut de pouvoir en atteindre la plénitude, en tracer la belle sphéricité ? C’est tout de même étonnant d’être placé face à cette énigme d’un savoir que nous pourrions posséder, qui serait antérieur à toute particularisation de l’espèce humaine, une manière de flottement dans une genèse encore immobile hésitant à choisir ses attributs, à se lancer dans la spirale vertigineuse de l’exister. C’est ceci un Être de pure grâce : une infinie liberté dont le précieux consiste à pouvoir choisir sa voie, à initier le temps, à créer de l’espace mais, aussi bien, à demeurer en soi dans le germe fécond qui sommeille et vit au rythme de sa propre nuit.

   La fin du voyage est sommitale et trouve son acmé dans la belle tête à l’ovale parfait. Mais est-ce vraiment une tête ? Ne serait-ce simplement la nuée d’une pensée, la brume d’un esprit, l’apparition nébuleuse de l’âme, ce principe si éthéré qu’il ne saurait trouver de symbole à sa mesure, d’image le cernant, de mot en traçant la subtile périphérie ? Å voir ce halo, cette aura qui couronnent sa tête, pouvons-nous en déduire quelque sainteté, la matière astrale d’une entité angélique ? Non, nous ne pourrions déduire ceci qu’au titre de notre propre fantaisie, de notre souhait d’être hommes plus qu’hommes, ourdis d’une déité qui nous soustrairait aux tourments du monde. D’être, en quelque sorte cet étrange Surhomme de la constellation nietzschéenne, cet être supérieur libéré de la pesanteur existentielle, hissé tout en haut de sa volonté de puissance. Le trajet en direction d’une transcendance est toujours inscrit en l’homme. Il se voudrait Dieu mais n’est que cette insuffisance close sur sa propre aporie. Que lui reste-t-il pour sortir de ses propres contradictions, dépasser sa chair, oublier son corps de mortel ?

 

Il lui reste l’art

 et ses multiples manifestations.

Il lui reste EVE-EN-CIEL,

cette belle mise en ordre du monde,

ce cosmos !

 

 

 

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19 novembre 2020 4 19 /11 /novembre /2020 09:02
Face à l'énigme

Terre de légendes...Le Gouffre...

Plougrescant...Breizh...

Hervé Baïs

 

***

 

   [On notera que le dialogue qui suit se déroule entre un Maître supposément naïf et un Elève précoce. Il s’agit d’un propos général sur la Beauté. Les paroles du Maître sont données en graphie normale, alors que celles de l’Elève sont en ITALIQUES]

 

*

 

La beauté existe-t-elle sur Terre ?

Oui, la beauté existe.

La voit-on toujours ?

Non, parfois seulement.

Pourquoi cette vue partielle ?

Certains hommes n’ont pas appris à la reconnaître.

Quelle en est la raison ?

Un regard insuffisamment exercé.

La beauté a-t-elle besoin de couleurs pour se manifester ?

C’est selon. Parfois du polychrome, du chatoyant, parfois le jeu du noir et du blanc seulement.

La beauté peut-elle se voir partout ?

Oui, sur le visage d’une femme, la corolle d’une fleur, parfois sur l’orbe du silence.

La beauté peut donc être muette ?

Oui, seulement une méditation, une contemplation du vide.

Un vide, un rien qui produisent eux-mêmes leur propre beauté ?

Non, simplement une parole que l’homme attentif leur prête.

Si je dis la beauté de tel paysage, cette beauté est-elle unique, singulière ?

Oui, singulière mais ouverte au titre de l’universel.

Elle communique ? Elle ne demeure enclose en elle-même ?

Oui, elle est infiniment reliée. Chaque beauté connaît toutes les autres beautés du Monde.

Mais par quel miracle ?

Celui des affinités. Une beauté en reconnaît une autre, qui en appelle une autre.

Est-il difficile de dessiner la beauté ?

Oui et non. Oui parce que la beauté est rare. Non parce que chacun porte en soi la source même de ce qui peut devenir beau.

Beauté rime-t-elle avec complexité ?

Non, ce serait une erreur de le croire. Le simple est souvent beau au titre de sa simplicité même.

Le simple est-il facile à mettre en œuvre ?

Non, le simple est l’essentiel, raison pour laquelle ne peut en saisir la forme que celui qui a longuement médité sur son essence, s’est exercé à la reconnaître, à en dresser l’inimitable esquisse.

La beauté est diverse, n’est-ce pas ?

Oui, tout peut être source de beauté. Je nomme ‘Une fille dans la fleur de l’âge’, ‘Le sourire sur la lèvre d’un enfant’, ‘Le ciel sans nuage’, ‘Des rochers’, ‘La blancheur d’une eau’, ‘L’abîme’, ‘Le Gouffre’.

Nommant ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, ne désignes-tu le contraire même de la beauté ?

Nullement, la beauté peut être triste, mélancolique. Y a-t-il quelque chose de plus beau qu’une Tragédie grecque ?

Oui, tu as raison, le plus souvent nous ne jugeons que la forme première des choses, non leur intention profonde. Donc ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, peuvent nous parler autrement qu’à nous précipiter dans l’angoisse et, conséquemment, entraîner la perte de qui nous sommes ?

Oui, ce sont eux-mêmes, ‘l’Abîme’, ‘Le Gouffre’ qui sont les plus aptes à nous conduire sur le rivage ineffable de la beauté.

Et pourquoi ceci ?

Pour la raison qu’une chose légère, du genre de la Comédie par exemple, ne peut jamais atteindre en son fond le lieu où se donne la beauté.

Mais encore ?

Pour que la beauté paraisse, il lui faut se confronter à notre finitude humaine. Là seulement elle trouve son répondant. Avant toute chose, la beauté est SENS, autrement dit compréhension de l’homme en l’être des choses, en son être propre. Le bonheur, ce genre si frelaté, est bien trop préoccupé de soi pour atteindre ce niveau de signification. Il ne s’arrime qu’au premier écueil venu dont il pense qu’il va le sauver. Erreur que ceci, le premier écueil nous cache la vérité d’un autre écueil, celui ultime auquel on ne pourrait déroger qu’à être immortels.

Tu veux dire que c’est notre mort qui crée les conditions mêmes de la beauté ?

Oui, c’est bien ceci. C’est seulement parce que nous sommes des êtres mortels que quelque chose comme l’Art peut nous sauver. Ne le serions-nous, l’art ne serait qu’une chose parmi les autres choses, sans plus ou moins d’importance.

Peux-tu me dessiner la beauté ?

Oui, je peux !

 

***

 

   Après cette rapide réflexion sur la beauté, que restait-il donc à faire, sinon en tracer les contours ? Pierre, l’enfant précoce, l’enfant troué du jeu incessant des meutes de questions qui l’assaillent, se met en demeure de provoquer la beauté. De provoquer ? Oui, c’est bien ceci que j’ai formulé. La beauté n’est pas là, d’emblée, au lieu où on l’attend. Face à elle il faut être comme l’Amant qui implore la venue de l’Amante. Et qu’attend-il l’Amant, si ce n’est l’Amour en sa forme actuelle qui peut avoir pour nom ‘Eve’, ‘Virginie’ ou bien ‘Lucie’ ? Mais vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ces nominations de l’Amour ne sont nullement gratuites. Elles disent l’Essence des choses en son être, certes inatteignable, mais dont nous devons tâcher de deviner la Forme unique, faute de quoi nous ne parviendrons même pas à la pointe de notre existence, seulement dans une sorte de banlieue brumeuse, de faubourg opaque qui sera notre geôle. Donc l’essence : ‘Eve’ en tant que préhistoire de qui nous sommes, nous les humains terrestres. ‘Virginie’ en sa blanche splendeur, une efflorescence d’elle-même, une germination dans l’aube du devenir. ‘Lucie’ enfin qui est la lumière dont notre conscience se dote afin d’éclairer cette nuit du monde qui nous oppresse tant que nous n’en avons fait refluer les ombres hors notre chair porteuse de quelque espérance.

   Pierre, dans sa boîte de couleurs, n’a pris qu’un bâton de Noir de mars. Appuyant fortement sur la feuille, il obtiendra une teinte profonde, nocturne, pareille à l’angoisse lorsqu’elle monte des profondeurs insondables de l’être. Par contre une pression légère se traduira par des gris de valeur moyenne dont il nuancera l’aspect selon la climatique qu’il voudra donner à telle ou telle zone, l’effleurement d’une joie, la souplesse d’une attente, l’hésitation du temps lorsqu’il oscille entre passé et présent.  Enfin le blanc montera du support, telle une neige première, un silence avant la parole, une immobilité d’avant le geste. Pierre n’aura besoin que de ceci : une présence monochrome pour traduire l’ensemble du réel et de ce qui y est attaché dont, nous les hommes, tissons notre quotidien.

   Tout en haut de la feuille, ce ne sont que touches légères, application d’un voile sous lequel le blanc transparaît comme s’il voulait regarder le monde tout en se dissimulant. Les teintes sont onctueuses, presque fondues en une même unité, une variation infinitésimale, un murmure au bord de la parole. Bientôt nous reconnaissons l’évidence d’un ciel, l’infinie douceur de sa lente dérive. Nous en devinons l’immense beauté vacante, nous en percevons la pente à peine affirmée, une avancée légère vers la ligne d’horizon. On dirait que tout se donne en suspens, que l’instant est celui de l’éternité, qu’aussi bien le tout du monde pourrait s’arrêter là et nous ne manifesterions nulle surprise. Nous serions dans l’immuable, sans effort, sans contrainte, seulement en osmose avec le Grand Tout, cette sublime Nature dont nous venons, vers laquelle nous allons.

   Puis Pierre fait glisser vers le bas son bâton de Noir de mars. Il le soulève maintenant, épargnant à la feuille d’être maculée, car il veut la pure blancheur, celle qui irradie, celle qui essaie de dire le rare, le primitif, l’originel. Ces essences se donnent à voir sous l’espèce d’une feuille d’eau infiniment présente mais infiniment silencieuse. Ce que l’enfant précoce a dessiné là, depuis l’espace lumineux de son génie, la pure beauté de la mer où ruisselle la lumière. L’eau est blanche, elle attire à soi, infiniment, tout ce qui vient à l’être, aussi bien le peuple des fins nuages, la voûte illisible du ciel, la terre et ses monticules, ses collines, ses gorges profondes où se recueillent les volutes d’ombre, où est tapi le mystère du monde. Puis quelques gestes rapides, quelques attouchements précis de la feuille. Surgissent alors quelques formes noires que l’on sent venues de l’abîme, effleurements, léger archipel, émiettement qui dit le destin des hommes, ces Éparpillés qui cherchent leur propre socle et, souvent, ne le trouvent pas, errent infiniment à leur périphérie, sans que leur centre leur soit réellement accessible.

   Est-ce un paysage que l’enfant prodige vient de dessiner, en traçant les premières esquisses ? Ne serait-ce plutôt les traits indistincts d’une Métaphysique, des Idées en quelque sorte, des Formes qu’il soumettrait à notre sagacité afin que, les prenant en nous, les mettant à l’abri, quelque chose pût se dessiner, sinon d’un pur entendement, du moins les prémisses d’une compréhension de cet étrange destin qui, tout autour de nous, tresse les fils de notre devenir et nous met au défi d’en saisir quelques bribes ? Le monde est si éloigné en son infinie complexité ! A peine nous approchons-nous de lui qu’il est déjà loin en avant de notre être, vague lueur bourgeonnant à l’horizon des choses. Certes, c’est tout à la fois un paysage réel, mais aussi un paysage mental dont nous devons nous approprier. Demeurerions-nous dans le réel, à la surface de l’image et c’est soudain sa valeur profonde, cryptée qui nous échapperait. Car toujours, sous une forme, se dissimule un vivant archétype, sous une couleur la moirure d’un sentiment, sous un contraste la vérité d’une dialectique, peut-être l’antique combat du Bien contre le Mal, de l’être et du non-être, de la parole et de la mutité éternelle des espaces infinis.

   C’est à tout ceci que Pierre songe en dessinant, en faisant venir à lui ce fragment de monde. Comment penser le Ciel sans penser le Puits ? Comment penser la chose transcendante sans en même temps convoquer la chose immanente ? Pierre sait que le sens est à la confluence des deux et c’est pour cette raison qu’il dessine le Jour, cette vérité, qu’il dessine la Nuit, cette même vérité, mais voilée, mais dissimulée. Ce que veut faire l’Enfant de clarté : donner l’ombre à la lumière, donner la lumière à l’ombre. C’est seulement dans cet incessant trajet que les choses existent. On dit la beauté d’une chose et c’est le jour. On dit la disgrâce d’une chose et c’est la pesanteur de l’incompréhensible ténèbre. Maintenant le bâton de Noir occulte toute une partie du paysage. De hautes formes se dressent de part et d’autre de la feuille. Pierre, dans cet obscur, ménage des jours, modèle des gris, sculpte des éminences et des retraits. Voici, ce sont des rochers majestueux qui sont près de nous. Ils se dressent face au ciel qu’ils interrogent depuis leur énigme. Dans l’échancrure qu’ils dessinent, une mince plaine de clarté, une émergence signifiante, on dirait de pacifiques créatures marines en attente de leur être. Peut-être méditent-elles sur le destin du monde, le sens vers lequel il se dirige, le sens aussi qu’il produit à seulement se manifester. Tout en haut, la belle voilure des nuages glisse tout contre la pure beauté du ciel. Diaphanéité qui vient nous dire l’incommensurable fuite de tout ce qui est, dont nous sommes les spectateurs heureux mais impuissants. Mais c’est bien là notre force d’hommes que de pouvoir regarder l’étrange et de nous interroger sur lui, de nous interroger sur nous. En réalité c’est la même chose. Nous sommes des Etranges parmi l’étrange.

   Pierre vient de ranger son bâton de Noir dans sa boîte de couleurs. Il regarde son dessin comme s’il faisait partie de lui. Et c’est bien de ceci dont il s’agit car créer est loger en soi le motif même de sa propre création. Pierre s’est agrandi de ceci qu’il a porté au jour. Cette image, il l’a tirée de son intime nuit pour en révéler la présence, laquelle vivra sans jamais pouvoir s’effacer. Les choses se dissolvent, les pensées demeurent. Le corps suit sa pente déclive, l’esprit brille au plus haut de sa nécessité : percer les mystères et s’y accorder afin de ne demeurer en exil de soi, en exil du monde. Merci infiniment à Hervé Baïs d’avoir créé cette belle photographie sur laquelle quelques idées sont venues déposer leurs festons. Merci à Pierre de s’être prêté aussi généreusement à ce jeu symbolique grâce auquel se sont illustrées quelques sensations, se sont levées quelques perceptions. Ainsi sommes-nous des êtres qui questionnons, c’est même le propre de notre essence. Merci à l’existence de nous avoir visité le temps d’une méditation.

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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