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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 09:12
Gris unité

                                                          « Ireland »

                                          Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

  

    Comment mieux dire

 

   Comment mieux dire l’Irlande que dans cette sublime empreinte grise ? Juste un voile, juste un effleurement. Un ton monocorde. Charme de ces voix au seuil d’un dire, en réserve de l’événement. Plus souffle que parole. Plus intention qu’action. Plus invite à la méditation qu’à la rhétorique bavarde qui annulerait tout au seul bénéfice de son paraître. Tout est compris dans le gris. Tout y entre. Tout en sort. Il n’y a pas de couleurs dans ce Pays nécessaire, dans ce Pays ultime au bord d’un vertige, tout près d’un évanouissement. Comment, du reste, pourrait-il y avoir diversion, divertissement sauf à annuler ce cœur de pierre, à abattre ces brumes, à effacer ce rideau de pluie, cette feuillure de l’âme, sa teinte originelle, sa tonalité essentielle ? Pourrait-on seulement imaginer cet immuable paysage fardé de rouge, poudré de bleu, maquillé d’un rose chair, déguisé sous les assauts d’une meute polychrome ? Pourrait-on y voir autre chose que cette belle et indéfinissable unité qui rassemble tout dans une même harmonie ? Il faut demeurer en soi dans la seule habitation possible, celle d’une fugue qui ne saurait se faire symphonie, se muer en verbiage au gré duquel rien de profond ne peut avoir lieu, établir son site, sauf le discours pour lui-même advenu.

 

   Trois unités

  

   A la rigueur nous pourrions convoquer la règle classique des trois unités dont la tragédie est l’exacte mise en musique : Action - Temps - Lieu. Et ce qui est remarquable ici c’est que cette ressource pourrait être portée à son acmé tellement la rigueur de la scène qui s’offre laisse peu de place à quelque improvisation qui viendrait en troubler la subtile harmonie. Une triple unité fondue en un creuset si étroit qu’elle finit par devenir transparente, coalescente au rocher, au nuage, à l’eau étale qui ne profère rien et demeure.

  Si peu d’Action : les nuages sont amassés dans leurs pelotes, on dirait des chenilles processionnaires au repos dans leur chrysalide blanche à la consistance de coton. L’eau glisse en elle-même pareille à une mélodie inaudible qui tutoierait le silence des abysses. Les rochers sont de mutiques pachydermes endormis pour l’éternité.

   Si peu de Temps : ici tout devient impalpable, immobile, tout se dissout dans l’instant, dans la pure présence. Ici le temps fait halte dans son immémoriale gangue géologique. Ici l’heure n’entraîne plus aucune chute dans la gorge étroite du sablier. Grains de mica en suspens, gorgés d’une lumière intérieure qui infuse dans le simple recueil de l’être en sa constante dissimulation. L’eau dans la clepsydre est cette lagune pareille à ce bras de mer échoué au rivage des choses sans même qu’en elle ne s’éclaire la conscience d’un tel attouchement, d’une réalité presque intangible à force d’immuabilité.

  Si peu de Lieu : pour la simple raison qu’un tel lieu de beauté comprend tous les autres. Voir ce paysage, c’est aussi voir l’arbre décharné, cette sculpture minérale, en haut de son mur de pierres à Ballyvaughan. Voir les damiers de rochers usés, ses profonds sillons sur les rivages de Doolin. Voir la presqu’île noire plantée comme une dague dans les eaux translucides de Port Magee. Toute l’Irlande en un seul lieu : voilà la magie !

 

   Juste harmonie

 

   Haut paysage dont l’esthétique paraît se conformer à une invisible injonction. Or la sublimité de toute règle consiste en son constant dépassement de telle sorte que, parvenue à sa plus grande amplitude, au déploiement de son phénomène, soudain elle consente à se dissoudre dans l’essentialité de son être, à savoir devenir principe indépassable, origine, pur lieu de rassemblement de ses différents sens en une prodigieuse apparence dont le silence est  fondement dernier. Ici, face à la vérité sans partage d’une évidence, d’une juste harmonie, l’on pourrait demeurer muets et regarder longuement, amenant en soi, dans le pli le plus intime de qui nous sommes, cette inépuisable source de joie. La Nature, lorsqu’elle transcende le réel en est, sans doute, la plus habile dispensatrice qui se puisse imaginer.

 

   Eprouver à haute voix

 

   Mais rien ne nous retient d’éprouver à haute voix, de chanter, de murmurer, de décrire. Les nuages sont haut placés dans le ciel. Ils glissent sur place. Ils font leurs lourdes congères de neige, leur bruissement d’écume. Quelques moraines noires s’y glissent pareilles à des ponctuations, à des voix menues qui dépasseraient tout juste du silence. Le temps est posé et son aile immense flotte à l’horizon avec la douce insistance d’une œuvre en accomplissement, une sortie des limbes sur la pointe des pieds, un cillement d’yeux au-dessus du mystère du monde. L’eau touche les nuages. Elle est une plaque de plomb lourd aux reflets de mercure, aux blanches oscillations, aux traînées de comète sur le ciel qui vacille et ne dit son nom que dans la retenue.

   Aux hommes qui sont loin il faut laisser la paix du sommeil, l’ouate légère du rêve, l’heure d’amour avant que le jour ne déchire les illusions, n’entame de son scalpel le cercle de l’imaginaire. Hauts, lourds, grands sont les rochers dans leur éloquence sombre, dans leur surrection au plein du discret et du demeuré vacant. Ils sont les figures tutélaires du lieu, leur mémoire, la puissance tranquille de leur nécessité. Nécessaires comme l’air pour respirer, l’eau pour se désaltérer, les yeux pour voir. Ôtez-les par la pensée et il ne demeure qu’une vaste désolation, un désert privé de sable, des dunes effondrées que balaie la violence de l’harmattan.

   Ils rythment. Ils ponctuent. Ils sont ceux qui déclament nuitamment en leur sein de lave et de furie ancienne. Ils sont les témoins d’une lutte immémoriale des éléments. Ils sont les bâtisseurs qui anticipent la terre, les modeleurs de glaise, ceux qui façonnent le paysage et lui donnent corps. Cependant ils sont échoués tels des animaux marins, des squales parvenus à l’endroit de leur retraite, au terme de leur navigation. Ils sont le cirque où, bientôt, résonnera la parole des Existants que le vent emportera bien plus loin que ne le laisseraient supposer leurs tremblantes silhouettes.

 

    Nature en sa royauté

 

   SEUL. Ne peuvent-être seuls que l’animal en sa tanière, le dieu en son empyrée, la Nature en sa royauté. Oui, Nature est Reine et n’a nul besoin d’une cour, de serviteurs empressés, d’une légion de courtisans assistant à sa toilette, à ses repas, à son endormissement. Nature est grande. Infiniment. Seule au sein de son royaume.

   Seuls les Hommes veulent être entourés, les Femmes choyées. Il en est ainsi de l’humaine condition. Toujours l’amitié, la camaraderie, l’amour à l’horizon de l’être. Jamais hommes et femmes ne peuvent demeurer sans entourage, faisant l’économie de l’amicalité, du sentiment qui réchauffe le cœur, de la main qui flatte et caresse, apaise et réconforte. Hommes, femmes dépendent les uns des autres. Nulle humanité sans communauté, sans instinct grégaire, sans regroupement au sein du clan, de la meute, du troupeau.  

 

    Essentielle minéralité

 

   Nature est seule, autonome, fondatrice de sa propre unité. Certes le rocher est en rapport avec le nuage avec l’eau avec l’air. Mais aucune volonté, aucune intention à ceci. Un juste cosmos qui assemble les choses, les désunit parfois, les relie toujours dans le chant inouï de la Terre. Ce paysage tire sa force de sa seule présence, de sa singulière manifestation. Tout y est assemblé avec précision comme si rien ne pouvait en être ôté qu’au risque d’y introduire une fracture, une faille par où se glisseraient le début d’une polémique, peut-être l’origine d’une diaspora.

   Sans doute est-ce le regard de l’homme qui synthétise le divers, le réunit dans une compréhension rationnelle, l’inclut dans un concept. Mais l’observation de l’homme disparaissant, y aurait-il, pour autant, césure dans le grand ordonnancement du monde ? Certes non, à condition que nous voulions bien sortir de la mesure anthropocentrique dont nous pensons toujours qu’elle est l’alpha et l’oméga de tout ce qui mérite attention sous toutes les latitudes.

   La grande force de ce paysage réside sans doute dans son essentielle minéralité que vient rencontrer la nappe d’eau, le libre parcours du ciel. Grand bonheur, ici, que nulle entreprise humaine n’en soit venu troubler le magnifique assemblage. Quelque objet fabriqué y apparaîtrait-il et alors tout serait inquiété et alors l’équilibre en serait affecté. L’unité est cette perspective si réjouissante du réel qu’elle ne saurait souffrir d’exception qu’au prix de sa perte. Ceci nous ne pourrions l’envisager qu’avec douleur. Il faut à la Nature des espaces vierges. Infiniment vierges. Il en va de l’être de l’homme à assurer pleinement son essence !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 08:16

 

Dune de terre et de ciel.

 

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                                             Photographie : Thierry Chiès.                                           

 

  C'était un matin de neuve lumière. Les arbres étaient levés contre la brume, leurs fragiles silhouettes noyées dans le plomb et la cendre. Les ramures de la Ville faisaient leurs circonvolutions d'ombre, leur densité de suie. Il y avait si peu de bruit et, cependant, on sentait tous ces mouvements tapis, ces gestes repliés sur leur ombilic, ces impatiences gagner les membres engourdis. L'heure native était là qui guettait, s'arc-boutait avant que ne déferle la grande vague humaine. Tout dans le repliement, l'attente, la disposition à l'éclosion. Le jour viendrait bientôt et, avec lui, les clameurs, les surgissements aux angles des rues, le clignotement des feux, la longue agitation polyphonique.

  On était un Existant ordinaire, on se confondait avec la ligne claire de l'horizon, la fuite du vent sur le marais, la longue éclipse grise des oiseaux migrateurs. On était un simple Passager, pareil à une brise, seulement occupé à se fondre, à faire osmose avec ce qui allait advenir. Il n'y avait d'autre alternative que celle de progresser sur sa propre ligne de crête, entre adret et ubac, là où tout pouvait arriver mais, aussi bien, se retirer dans une souveraine mutité. 

  Le sentier, parmi la reptation des racines, le tapis d'aiguilles jonchant le sol, serpentait selon de douces mouvances. Le vent faisait son roulement de houle dans le massif des pins, sorte de brouillard vert-de-gris, floraison d' odeurs épicées, alors que la clarté se diffusait en coulées pareilles à l'ambre.  Au-dessus des cabanes de planches des Résiniers montaient, dans l'air tendu, des filets de fumée grise. On devinait, dans le quadrillage des ouvertures, le grésillement des lampes à pétrole.  On supputait déjà le prochain affairement des hommes, dès que l'air se serait déplissé. On entendait la lame du hapchot faisant sauter les écailles des troncs, on voyait les larmes de résine glisser sur la tôle de zinc, le pot de terre cuite recueillant les gouttes tellement semblables à la pluie lente des stalactites.

  Tout cela on le voyait, en effet, mais avec l'œil  intérieur, celui de l'intuition, de la conscience, avec la vision  toujours affairée à débusquer dans l'ombre ce qui s'y dissimulait. En vérité, on n'aurait guère pu dire si, à tout cela, pouvait seulement s'attacher une once de réalité. Peut-être que ceci avait existé en des temps très anciens, peut-être que cela n'était que l'effet d'une illusion. Peut-être un simple mirage, la Dune était proche maintenant, qui faisait ses buées de sable, son murmure de mica, sa musique d'outre-Océan. Car, la Dune, l'on ne pouvait savoir si elle était de ce côté-ci de l'eau ou bien, à l'opposé, sur quelque rivage inaccessible, un genre d'hypothétique  Farghestan, un lointain "Rivage des Syrtes" qui  nous serait parvenu dans l'indistinct, l'indicible.

  Car, avec la Dune, le propos est toujours le même. Jamais nous ne nous y retrouvons vraiment. Tout y est affecté d'impermanence, de métamorphose, tout s'y décline selon la variation, la mouvance rapide, l'agitation perpétuelle. Tout y apparaît en même temps que tout y disparaît. Les nervures grises du sol ondoient pareillement à des ruisseaux de lave; les hautes falaises entaillées de vent s'écroulent sans bruit, dans un genre d'indifférence géologique. Le temps est si long qui décrit la dérive de la terre sous les clameurs insistantes du ciel. La Dune n'est que cela, un combat, un polemos, une guerre d'usure, une lourde insistance des éléments à faire se fondre la minéralité dans une simple évanescence. Constante dialectique d'une apparition-disparition, balancement immémorial, règne fluide du nycthémère, coulée des saisons, effilochement à l'infini de l'instant se perdant dans les mailles de l'écheveau existentiel. Comme si rien de tout cela n'avait jamais existé. C'est pour cette raison d'une entreprise tenace, méticuleuse, acharnée, durable que le sable nous apparaît, toujours, comme la métaphore ultime du temps. Magnifique sablier disant la longue épopée de la nature, de l'homme, de l'éternel écoulement, du passage continu dont nous sommes de simples fragments, de minces aventures.

  Si la Dune nous attire tellement, si elle paraît douée d'une telle force d'aimantation, c'est bien parce qu'elle nous met intensément en rapport avec nous-mêmes, dans un jeu complexe où se réverbère notre monde intime, notre microcosme confronté à l'immensité du macrocosme : cosmos contre cosmos. L'effigie humaine est si minuscule ramenée à la dimension de cette majesté pierreuse dont le lent effritement nous dit notre propre mesure, notre modestie à être parmi la grande dérive de l'univers. Avec la Dune, il faut accepter de se fondre, de sourdre en son intérieur, dans le réseau serré des linéaments ombreux, parmi le grouillement des rhizomes, jusqu'au profond de la silice où, sans doute, peut se lire la si belle histoire du monde, l'étonnante épopée anthropologique.

  Bientôt, apparaissent sur le fil entre le ciel et le sable les premières déambulations des hommes, des femmes, des enfants lançant contre le ciel les figurines de papier de leurs cerfs-volants. Mais, malgré le surgissement de la multitude, jamais la voix des Existants ne couvre la rumeur d'eau, de sable, de vent dont la Dune est tissée. Ainsi chaque chose reprend sa place, aussi bien la destinée humaine que le voyage au long cours de celle qui, toujours, nous toise de son impériale silhouette afin que nous, les Passagers, prenions conscience de ce que nous sommes. La  connaissance que nous pouvons avoir de nous-mêmes est à ce prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                              

 

 

     

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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 08:35

 

Sous quelles formes le temps nous affecte-t-il ?

 

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                                                       Photographie : Blanc-Seing

 

 

     Le temps qu'il faitle temps qui passe jouent-ils une identique partition ou bien sont-ils de nature si différente que leur rencontre soit toujours fortuite, simplement livrée au pur hasard ? Ce jour d'hiver, par exemple, où tout vire au blanc, où les choses, se métamorphosant selon une autre esquisse qu'à l'ordinaire, nous apparaissent sous la figure de l'étrange, ne fait-il phénomène, pour nous, qu'à signifier le froid, ses manifestations physiques, sa simple géométrie ? Sans plus et il n'y aurait, associée à cette brusque survenue, que l'inclination de l'âme à errer sans raison particulière à l'entour des cristaux, à figurer de telle ou telle manière, autrement dit à afficher ses états d'être,  pareillement au spleen baudelairien ou à la désespérance kierkegaardienne ?

  Le temps qu'il fait, chaleur accablante, touffeur de l'air, coupure de la bise, fuite diagonale du vent; le temps des éléments, donc, ne serait-il que ce genre d'inconséquence dont le souvenir, la prégnance, ne dureraient qu'à l'aune de l'instant vécu; l'accueil d'un foyer rassurant reprenant vite en son sein pacificateur les contrariétés dont, un moment, nous aurions été affectés ?

  La pluie, le gel, la nuée de sable rouge venue du désert parlent-ils seulement le langage d'autres peuples dont les signaux nous parviendraient par-delà l'immensité de l'espace ? L'eau diluvienne coulant du ciel en larges nappes, parle-t-elle l'arawak des Indiens de l'Orénoque ? La poussière portée par l'harmattan, celle du dialecte tamacheq des populations Touaregs ? La bise incrustée de givre, celle de la langue inupiaq des peuplades Inuits ? Et si, déjà, au travers de ses diverses apparitions, le temps nous initiait à cette manière de géopoétique nous unissant esthétiquement à des contrées, à leurs populations indigènes, à leurs si belles et étonnantes langues, nous aurions fait un saut vers un possible accroissement de notre horizon, vers une expansion de notre conscience.

Mais, le plus souvent, le blizzard, la tempête, la canicule réduisent nos silhouettes à n'être que de bien piètres effigies en quête d'un abri où nous mettre en sécurité. Pourtant celle-ci n'est jamais mieux assurée que lorsque notre vue porte au loin et que nos oreilles s'ouvrent à l'infini bruissement du monde.

   Mais revenons à l'image, à sa simplicité, à ses bulles d'air que la glace emprisonne alors que l'eau est noire, mutique, presque inapparente et l'herbe sidérée de froid. Partout sont les signes du règne polaire, de la dérive boréale, et la banquise est une simple question de dimensions, non de nature. Marchant le long du ruisseau paralysé, engourdi, il s'en faudrait de peu que nous ne devenions des Aléoutes en quête de quelque phoque à chasser. Sans doute l'imaginaire est-il là hyperbolique, saisi de fantasmagorie. Et quand bien même ! C'est là son rôle que de nous ôter toute vision quotidienne, étroite, cernée de doute et de nous conduire vers des régions libres de contraintes, où les choses se déploient à leur guise, tellement les dimensions spatio-temporelles ont volé en éclats !

 

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  Mais portons-nous, maintenant, vers une autre représentation nous livrant une bien étrange énigme. Cette  fantaisie des cristaux de glace est sans doute l'effet d'un pur hasard, la conséquence d'une physique des fluides opérant en sourdine, dont nous ne percevons guère que la forme achevée. Mais, là, posé devant nous, c'est bien d'un point d'interrogation dont il s'agit ??? -  Mais qui donc pourrait le nier. Même un tout jeune enfant en conviendrait. Il y a des évidences incontournables. Mais, pour autant, ces manières de certitudes disent-elles plus que ne le fait leur simple présence ? N'y a-t-il pas lieu de se livrer, à leur sujet, à une brève remarque de l'ordre de l'esthétique et puis vaquer à nos occupations sans autre forme d'intrigue pouvant lui être associée ? Nous inquiétons-nous, outre mesure, de la perfection de la toile d'araignée, de sa superbe géométrie, de son étoilement à nul autre pareil ? Certes pas. Mais, s'il y a toile, il y a aussi, surtout, araignée. Il y a aussi "volonté". Il y a explication, il y a chaîne de causalité.

  Mais le signe du questionnement sur la face gelée du ruisseau, quelle signification lui donner qui soit extérieure à l'événement physique ou au trop facile recours à un supposé Démiurge ? Nous nous exonèrerons de ces deux types de causalité pour la simple raison qu'à les convoquer, nous refermons aussitôt la boucle de l'interrogation. Il nous faut emprunter d'autres sentiers. Et, sans se fourvoyer dans les arcanes d'un panthéisme béat autant que naïvement puéril, nous dirons simplement qu'un tel phénomène résulte d'une action créatrice (poïétique, disaient les anciens Grecs), de la Nature. Bien évidemment avec une Majuscule parce qu'ici nous entrons dans le domaine des concepts fondamentaux de la philosophie, au même titre que lorsque nous nommons l'Histoire, l'Art, le Langage. 

Donc la Nature ordonnatrice, modelant, sculptant, faisant surgir de ce qui était en attente, en réserve, une matière nouvelle, une "œuvre" pour utiliser le langage de l'artisan. Et ce surgissement, quand bien même il n'affecterait pas la forme du point d'interrogation, vient à notre encontre avec sa charge de mystère, de secret. Mais que veut donc nous transmettre la Nature à ainsi métamorphoser continuellement le réel ?  Tout croît et se transforme sous nos yeux, sans que nous y prêtions attention.

   Regardons le bris de glace, ses bulles prisonnières, les brins d'herbe pareils à des aiguilles, regardons les cristaux faire leurs boucles interrogatives. Car tout questionne bien au-delà des apparences et c'est sans doute pour cette raison que, pris dans les mailles denses des questions-réponses, nous n'apercevons plus ce qui s'y dissimule et, finalement, s'y abîme. Mais nous avons beau nous appliquer, les significations jamais ne s'exhaussent d'elles-mêmes, nous livrant la chair dont elles sont tissées. C'est à nous qu'incombe la tâche. Il nous faut donc nous déciller. Il nous faut donc remonter à la source. Mais nous ne savons comment procéder, le réel est si compact, si serré, à proprement parler, impénétrable. Certes il l'est. Mais il faut biaiser, en quelque sorte et trouver l'outil qui nous permettra de désoperculer la coquille, de toucher la nacre, d'atteindre le corail. Car toute chose, y compris la plus modeste, est capable de cette donation.

  Alors, ces fragments de glace, il ne faut pas les laisser dans leur état horizontal, il  faut les dresser métaphoriquement dans l'espace afin qu'ils consentent  à libérer leur charge de sens. Verticaux, ils n'auront plus d'abri symbolique auquel se rattacher pour dissimuler leur essence. Verticaux, ils se mettront à parler. A cette fin, il suffira d'avoir recours à la très ancienne dialectique, c'est-à-dire provoquer l'art de la discussion à partir d'une idée que nous qualifierons de "paradoxale", laquelle dégagera l'empan suffisant à partir duquel les prémisses du sens pourront apparaître. Nous dirons simplement que l'apparition de la glace procède d'une négation de la chaleur. Cette assertion, contrairement à ce que l'on croît habituellement, ne résultant aucunement de la mise en œuvre d'une déduction logique, mais d'une simple constatation empirique. C'est seulement parce que nos sens ont pu faire l'expérience du gel lors des périodes froides que nous le connaissons et non en raison d'une opération discursive. Le zéro du thermomètre n'est aucunement une abstraction mathématique, simplement la représentation graduée du point à partir duquel l'eau commence à se solidifier avant de se transformer en glace. Il nous faut donc consentir à sortir du cercle étroit d'une rationalité qui, souvent, nous abuse, afin de retourner "aux choses même", ce mouvement constituant le thème fondamental de la phénoménologie.

  La survenue, dans notre horizon simplement optique, un jour d'hiver, de ces cristaux de givre nous mettait seulement en situation d'en prendre acte. Sans plus. On conviendra que les congères et autres frimas ne disposent guère à la méditation. Donc, cernés par l'événement, nous nous employons à en circonscrire la silhouette immédiate, l'apparence première. C'est seulement plus tard que les choses se déploient et arrivent à maturité. Or, convoquant soudainement la chaleur et tout ce qui y est attaché de bien-être, de confort, de plénitude, d'insouciance, de liberté, d'aisance, de puérilité, de facilité, de "luxe, calme et volupté", nous aidons soudain cette image, ce souvenir et, de proche en proche, cette situation ancienne à s'actualiser sous son vrai jour, avec toute sa charge d'austérité, de sérieux, de resserrement, de condensation de l'espace, avec sa rigueur, sa précision, sans doute son hostilité, sa capacité à ne percevoir que l'essentiel, à ne délivrer qu'avec parcimonie ses angles, ses perspectives, ses reliefs atones, sa monochromie, (le noir et blanc en photographie est le médium privilégié pour traduire la neige, le froid, la désolation) - son exigence d'une vision dépouillée de fioriture, sa révélation en forme de scalpel.

  Car la glace, le froid, n'autorisent jamais la distraction, l'approximation, l'estimation fantaisiste. La vie est constamment menacée par leur agression, aussi bien la végétale que l'animale ou l'humaine. S'aventurer parmi les glaces, comme le faisaient de grands explorateurs, exigeait non seulement un courage exceptionnel, de l'audace, mais un sens de la décision, une juste appréciation du risque, une saisie du réel sans faille. Sans doute le désert présente-t-il une exigence de même nature, et ici, les excès, la démesure sont en tous points comparables. Cependant demeurons sous des latitudes plus clémentes, les différences n'en seront pas moins grandes, la nature des oppositions contrastée. Si la rapide relation à l'art plus haut évoquée concernant l'œuvre de Matisse"Luxe, calme et volupté" peut donner toute sa mesure d'ambiance sereine et quasiment paradisiaque, elle prend d'autant plus de valeur si on lui oppose, par exemple, les glaciations hivernales de Brueghel l'Ancien.

  Ici, l'abrupte dialectique qui s'inscrit entre des œuvres diamétralement opposées donne bien la mesure de ce que le temps qu'il fait joue bien, et non seulement en mode mineur, avec le temps qui passe. Être, par l'imaginaire,  l'un des personnages du tableau de Matisse nous reconduit à un radieux hédonisme, à un épicurisme facile, à une causerie entretenue sur quelque agora lumineuse, pleine de chants et de rires, alors, qu'autour de nous la fête dionysiaque déroulera ses anneaux.

  Et, d'une manière antithétique, se plonger dans les rigueurs bruegheliennes, nous projette immédiatement dans de sombres fosses métaphysiques. Ici, nulle latitude pour une pensée sans attache, déliée, primesautière, mais simplement une relation austère aux choses de l'intellect, une attitude cernée de teintes froides, bleues, aux arêtes nettes, aux fragments géométriquement imbriqués, une élévation dans l'éther identique au surgissement de l'iceberg parmi la froide solitude. Nous serons livrés à nous-mêmes, déchiffrés  à l'aune d'une métrique apollinienne, reconduits  à notre condition première, en quête d'une possible vérité.

  Mais tout ceci, toutes ces hypothèses que nous bâtissons constamment depuis le domaine de notre réflexion, tous ces affects qui nous submergent selon des tonalités chaudes ou bien froides, toutes ces perceptions qui toujours nous assaillent à la vitesse des comètes, tout ceci, donc, se déroule le plus souvent à notre insu, s'illustrant uniquement au-dessous d'une ligne de flottaison longuement existentielle. Constamment préoccupés de nous-mêmes, nous fondant dans les choses qui font, autour de nous,  leur constant bourdonnement, notre horizon ne se pare plus que d'étranges feux crépusculaires dont il nous est bien difficile de démêler  les fils d'un écheveau complexe. Et pourtant nous vivons, nous aimons, nous vibrons sous la rumeur du monde. Et pourtant nous avançons parmi les écueils sans bien comprendre la réalité de notre cheminement. Tout est si imbriqué, réel, symbolique, imaginaire et nous sommes comme un toton fou ivre de sa propre giration. Le mouvement, jamais nous ne pouvons l'arrêter, à moins de consentir à notre propre finitude. Alors nous vivons à continuellement girer, à nous inscrire dans le pullulement infini de ce qui fait phénomène alors que le temps nous visite longuement, aussi bien le temps qu'il fait, que le temps qui passe.

  Tour à tour, nous sommes pluie et tristesse; mistral et vivacité; ciel bas au-dessus des tourbières et mélancoliques; tantôt nous visite l'harmattan et la joie; le froid polaire et la raison; les giboulées et l'inconstance; la chaleur blanche et l'enthousiasme; le givre et la délicatesse; les courants alizés et les élans du cœur; le blizzard et le sentiment du tragique; la tempête et l'humeur colérique; le frimas et le trouble de l'âme; l'ouragan et la passion; la bise étroite et la sensiblerie; la douceur automnale et la délicatesse des sens.

  Le temps qui passele temps qu'il fait, ne s'illustrent jamais mieux qu'à refléter nos états d'âme. De toutes ces choses nous faisons la synthèse . Nous ne sommes que du temps immergés dans un temps qui nous dépasse de sa dimension d'éternité. Depuis toujours nous consentons à cela par le simple fait d'exister, ou bien notre condition y consent sans que nous en soyons alertés.

 

 

 

 

                                                                                                 

 

  

 

 

 

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15 septembre 2020 2 15 /09 /septembre /2020 09:41

   La beauté est toujours un problème en soi pour la simple raison que nul ne saurait en donner l’exacte définition. Ce qui est beau pour vous ne l’est pas nécessairement pour moi. Sans doute la culture modèle-t-elle la plupart de nos attitudes, façonne-t-elle nos goûts, imprime-t-elle dans nos esprits, nos ressentis, la qualité de nos sensations, la singularité de nos perceptions. Mais bien plus qu’une question de culture qui rejoindrait un universalisme de la Raison, je crois que notre naturelle inclination esthétique se détermine bien plus au gré de qui nous sommes en notre essence, dont nous ne pourrions différer qu’au risque de nous perdre. Peut-être ne suis-je sensible à ce portrait, à ce paysage, à cette œuvre qu’au motif de ces effluves, de ces linéaments, de ces irisations qui me traversent dont je ne pourrais tracer la figure puisque tout ceci chemine entre conscient et inconscient, dans cette zone demi-éclairée qui est ma propre climatique. Autrement dit, je ne serais sensible à ce vase de Chine ou bien de Sèvres, à la silhouette de cet arbre, au moutonnement de la colline qu’au regard de qui je suis. Nos choix seraient entièrement déterminés par notre totale subjectivité, notre essentielle particularité. Nous aimerions comme nous avons les yeux bleus, de longs doigts, des cheveux bouclés ou bien tout autre aspect que la nature nous attribue comme notre patrimoine infrangible, non partageable, qui nous identifie parmi le peuple des Existants.

   Je vais, ici, prendre la défense d’une beauté simple, celle qui se donne d’emblée, sans fioritures, sans maquillage, sans ‘miroir aux alouettes’, pareille à une eau qui coule dans la gorge d’ombre, à l’invisible présence du ciel, à l’aube qui bleuit à l’insu des hommes, ils dorment encore dans leurs chambres, ne se préoccupent de rien, pas même d’eux. Je ne crois nullement à la beauté des images d’Epinal des voyagistes, eaux turquoises tropicales, lagons de rêve, safaris photographiques avec des trophées léonins, foules bigarrées parmi la complexité de Pétra-la-Jordanienne, face au « trésor du Pharaon », ce temple découpé dans la roche avec ses péristyles élégants, ses portiques, ses colonnes élancées, polychromes. Loin de me laisser indifférent ce site m’enchante, tout comme celui des Pyramides d’Egypte, mais ce qui me dérange c’est ce rituel de la visite, ce brouhaha intérieur dans lequel le temple se brouille, les pyramides se dissolvent, les barrières de corail s’écroulent, assaillies par les flashes des appareils photographiques.

   Toute beauté vraie est échange unique entre un Observateur et la Chose observée. Regardez la force qui se dégage du tableau célèbre de Caspar David Friedrich, « Le Voyageur devant une mer de nuages ». Certes, l’on peut trouver la pose du personnage trop hiératique, empreinte d’une mystique toute romantique. Certes, l’on peut ne pas aimer. Mais comment pourrait-on passer sous silence ce subtil rayonnement de la beauté qui résulte de cet étonnant face à face de l’homme avec ce qui le domine, le fascine et lui enjoint de demeurer humble ? Ici, la confrontation du microcosme et du macrocosme. La belle tension qui existe entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Si l’homme est empli de mystère, c’est bien pour la raison qu’il prend acte de cette mesure, Qu’il se donne sans réserve au paysage, comme le paysage se donne à lui. Ce qui, ici, est essentiel, est totalement résumé en cette coalescence de deux natures qui ne peuvent exister que l’une par l’autre. L’homme est grandi par le paysage, le paysage est totalement accompli grâce à la présence humaine. Si bien que l’on peut parler d’une ‘co-naturalité’, deux essences s’actualisant sur le mode de la présence réciproque. L’homme seul, les nuages seuls, seraient ramenés aux choses dépourvues de signification. Tout sens exige une contextualisation, une scène où paraître, un lieu où exister, une conscience sur laquelle faire fond.

    Dans le tableau portant le sublime devant nos yeux, l’homme est posé en regard de la Nature primordiale, originelle, celle qui affirme sa toute-puissance, qui déploie son énergie illimitée, celle que les anciens Grecs nommaient avec respect et crainte la ‘Phusis’, cette réserve à jamais de toutes les virtualités qui façonnent l’Univers, dont nous, les hommes, ne pouvons prendre acte que dans l’effacement, le retrait, la juste appréciation de l’abîme qui nous en sépare. Ce que Friedrich nous dit ici, c’est que la réelle épreuve de l’expérience de la beauté ne peut jamais s’accomplir que dans une relation duelle, une solitude face à une autre solitude. Tout Voyeur surnuméraire détruirait cette subtile harmonie. Les sentiments les plus profonds sont toujours éprouvés dans ce retirement, ce dénuement. Voyez l’ermite dans le désert, le pope sur son météore, le saint face à son dieu. En réalité la nature d’un tel acte est empreinte d’une inévitable religiosité : une pure immanence s’ouvre à l’insondable de la transcendance. Ce qui ne veut nullement dire qu’il soit nécessaire d’avoir la foi, de croire en quelque divinité, de s’en remettre à quelque culte. Non, il suffit d’être saisi par ce beau surgissement nommé par Romain Rolland ‘sentiment océanique’, tout s’ouvre soudain avec la force inégalable du prestige, de la grâce, de la splendeur.

   Causse Méjean

  Mais il nous faut sortir des considérations purement théoriques, aller droit au paysage qui nous appelle et nous reconduit à notre propre fondement. Nous sommes nés nus, donc il nous est demandé de remonter à la source de nos sensations, de nous dépouiller de toutes les empreintes de la culture, de nous saisir au plus vif de notre intime vérité. L’air est libre, totalement voué à son propre caprice. Il souffle continûment sur la face du grand plateau, il féconde tout ce qu’il rencontre, il est la signature des espaces ouverts, illimités. Les graminées que l’on nome ici ‘cheveux d’ange’ font une écume blanche, onctueuse, souple. Les doigts du vent y dessinent de multiples remous, y tracent des ondes animées, des flux et des reflux qui font penser à l’activité de l’Océan, à son agitation incessante. Ici, il y a un jeu permanent installé entre terre et ciel. La terre est couchée sous le ciel, elle en attend la caresse, elle demande la lumière. Des ombres courent sur son manteau bistre, des nuances se déploient qui donnent l’impression d’une immense oscillation venue d’on ne sait où, allant on ne sait où.

   C’est comme une rumeur, un chant qui s’immisceraient dans la fente ménagée par le vaste horizon. Ici est la demeure de la liberté, ici elle a des ailes pareilles aux rapaces qui sillonnent l’azur, y glissent sans bruit dans la sûreté d’eux-mêmes, dans l’ivresse du vol qui est le langage des simples, des nomades, de ceux qui ne vivent que de la clarté des étoiles et des transhumances hauturières. Il y a un grand bonheur à se situer à la jonction d’une paix intérieure et du calme immémorial des vastes étendues. Cela entre en vous, s’insinue au plus invisible du motif de chair, cela y tresse de blanches dentelles qui faseyent longuement sous les alizées d’une immédiate présence à soi, au monde.

   La steppe immense fait penser aux paysages de la sérénité tels qu’ils apparaissent en Afghanistan dans la province de Koundouz ou en Palestine, dans la région de Nabi Musa, ces doux moutonnements de collines aux herbes jaunes, ces étendues à haute teneur biblique, ces à peine blancheurs poudrées de cendre, ces territoires inviolés de la nature telle qu’en elle-même, non encore sacrifiée par la soif de prestige des hommes, leur avidité face aux gains, leur violence dès qu’il s’agit de tirer des profits de l’illimité, du toujours-disponible, du moins le croient-ils. Par endroits, le velours de la steppe est comme usé, des creux s’y laissent deviner, une herbe drue y croît, ce sont les dolines, des effondrements karstiques où nos ancêtres de la préhistoire, déjà, faisaient leurs premiers travaux d’agriculture.

   Les dolines sont belles, apaisées, douées d’une simple justesse paysagère. Elles jouent en contrepoint avec les vagues ‘toscanes’ du plateau, elles produisent de la diversité, elles donnent leur touche, mais dans un souci d’harmonie. Leurs grands frères, les avens, ces gouffres vertigineux qui se précipitent en direction des abysses de terre, sont bien plus incisifs, certes, bien plus affirmatifs, mais ils recèlent de tels trésors de stèles de calcite pure, de bourgeonnements de pierre qu’ils sont comme le revers de la surface, sa physionomie inversée, son complément, en quelque sorte. Il faut être doué d’une âme d’explorateur pour les découvrir, les faire jaillir du faisceau de sa lampe frontale.

   Si le Causse Méjean possède une évidente unité, il n’en recèle pas moins une étonnante variété, mais tout se fait dans la continuité, mais tout apparaît dans un naturel prolongement, rien n’est surfait qui viendrait faire chanceler l’équilibre immémorial de l’édifice. On ne compte nullement deux cents millions d’années pour remettre en question cette lointaine appartenance à la mer primitive, à son peuple de coquilles et de vertébrés d’où l’on provient. On a une longue mémoire que, jamais, l’on ne reniera. L’on tient à ses racines de pierre, à ses tapis d’herbe, à sa terre maigre, elle a une si belle teinte, une douce argile sous la coulée du ciel. L’on tient à son caractère dépouillé de Causse, à sa physionomie parfois aride, parfois heurtée. Les chaos de rochers sont étonnants avec leur aspect de sol lunaire semé de cratères, de mers innommées, d’impacts de météorites, ses failles, ses laves levées, ses dentelures, ses landes de poussière, son spectacle à proprement parler, spectral, à la limite de quelque réalité. Mais le Méjean n’est nullement inquiétant, tout au plus fantastique sous la marée laiteuse de la plaine lune, un théâtre irréel dans lequel on pourrait marcher des heures sans crainte d’être lassé, d’être surpris par un rôdeur doué de mauvaises intentions.

   Ici, hormis les rivières laineuses des brebis qui pâturent, des Chevaux de Przewalski dont la toison les fait se fondre dans les herbes de la ‘savane’, nul danger et les chiens de berger sont bienveillants, entièrement dévoués à la tâche qui leur est confiée de prendre garde du troupeau. Les bergers et bergères sont façonnés de cette pierre dont ils sont comme la suite, mais une pierre douce, une pierre ponce dont on retrouve le rocailleux dans leurs voix agrestes qui chantent leur viscéral attachement au pays. On ne s’évade pas du Causse, on y demeure. Ailleurs, aurait-on cette liberté, ce plaisir des yeux, cette onction pour la peau, cette tranquillité amarrée au sein de l’âme ? Les villes sont loin avec leurs complications, leur charivari, leurs bruits mécaniques qui taraudent les tympans. Aux grandes cités de béton et de ciment, l’on préfère cet habitat de pierres grises, les pierres ont été levées sur place, elles sont l’âme du Causse dont les hommes aiment à s’entourer.

   Les maisons sont adossées à des buttes abritant du vent du nord, leurs ouvertures sont étroites en raison du froid hivernal, leurs toits en épaisses lauzes que surmonte le bâti d’une cheminée. Les maisons parlent à voix basse, se dissimulent, se fondent dans le paysage et il faut les avoir à peu de distance pour se rendre compte de leur présence, de l’abri familier dont elles assurent leurs hôtes. On imagine l’hiver, son grand manteau de neige, le feu dans l’âtre, on s’imagine lisant ‘L’épervier de Maheux’ de Jean Carrière, ce natif d’ici, tout contre les bouquets d’étincelles qu’aspire l’air vif, des escarbilles fusent au dehors dans l’air tissé de gris. Puis elles retombent en fine poussière pour rejoindre le lieu d’où elles proviennent.  On ne peut nullement être dispersé, la logique du Causse vous ramène vite au centre, dans quelque doline ou bien sur ces amoncellements de pierres, les ‘clapas’ que les paysans, autrefois, ont érigés pour faire place nette à leurs cultures. Un épierrement constant car, en cette rude région, le calcaire repousse aussi vite qu’on l’a écarté du chemin ou prélevé du champ.

   Tout est sous le signe de la roche, du moellon, de la meulière. Parfois la densité est telle qu’on a bien du mal à retrouver une trace d’herbe, le semis d’une végétation. Tout y est minéral jusqu’à l’extrême, ce qui ne fait qu’affirmer un caractère bien trempé. Ôter la pierre par la pensée, c’est en même temps réduire le Causse à ce qu’il ne saurait être, une terre sans relief, une friche désolée sous la lame claire du ciel. Le Causse est de la même nature que les sols couverts de brandes, les landes où poussent les ajoncs épineux, les contrées habitées de tourbières. Les causses sont pareils aux ‘Hautes Terres’ d’Écosse, ces ‘highlands’ que tapissent bruyères et fougères, où se dressent d’énormes rochers que l’on pourrait comparer aux ‘arcs’, ces immenses arches de pierre du Méjean résultant de l’effondrement de grottes, en leur centre, en leur clairière, poussent de hauts résineux.

   Les vallées profondes ou ‘glens’ écossais sont les formes homologues des gorges du Tarn ou de la Jonte qui sculptent de profondes entailles dans le derme du plateau. Pays de caractère, pays qui fait inévitablement songer à ces ‘Hauts de Hurlevent’ où la bise tourbillonne en sifflant, pays jeté en plein ciel que seuls les nuages peuvent parcourir en leur entièreté et connaître comme le connaissent les admirables vautours-moines, ces oiseaux de haute destinée, ils aident les morts à trouver le chemin du ciel, ils sont les maîtres de l’espace, y décrivent des cercles parfaits, grands virtuoses du vol à voile, ivres de sublimes ascendances, ces mouvements vers l’infini.

   Connaître le Causse, c’est emprunter ses ‘drailles’, ses pistes tracées dans la roche, l’herbe, la poussière, par le passage millénaire des troupeaux transhumants et se fondre dans cette savane couleur de terre, dans ce ciel si léger, on le dirait de cristal, dans ses nuages, à peine un talc posé sur le bleu. Au loin les collines s’incurvent, chutent au sol, puis s’élancent, puis bondissent, leur couverture grise touche bientôt un maquis teinté de vert sombre, une garrigue clairsemée, à proximité une terre y affleure dans des teintes entre sable et mastic, une butte couleur de sauge vient s’y blottir, un grand oiseau, rémiges grand ouvertes, s’appuie sur les volutes d’air sans le moindre mouvement d’ailes.

   Bonheur de vivre, là, dans le simple, le proche, le directement visible, le préhensible au plus près de la sensation, l’accordé au rythme propre de son être. Peut-être, sur terre, n’y a-t-il pas de plus grand bonheur que de cheminer ainsi, l’âme en paix, le cœur pulsant au rythme du monde végétal, minéral, près des hommes à l’accent de tourbe et de gravier, il est ce qui est précieux et résonne de sa propre vérité.  Tel est le Causse si nous savons l’apercevoir avec justesse : une beauté qui n’a nul besoin de dire son nom. L’arbre dit-il son nom, la source sa chanson, le ciel son illimité ? 

 

 

  

 

 

  

 

 

  

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 10:13
Sous les trois donations du ciel

                                             « Regardant le ciel...à Cala Estreta »

                                                       Triptyque : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

                                                                        Le 26 Mars 2018

 

 

 

 

             A toi qui aimes la beauté.

 

 

   A quoi me servirait-il de te dire la nature du temps qui passe, ce gris de pierre ponce du ciel, cet étirement à l’infini des nuages, ce minéral du Causse sur lequel glisse un vent qui ne saurait avoir ni origine, ni fin ? Ce temps qui est aussi existentiel, qui s’effiloche dans la brume des jours, que peut-on en faire d’autre que s’immerger en son cours et n’en point sentir, parfois, la douloureuse avancée ?

   Mais imagine ceci, maintenant : trois cadres contigus, ce qui se nomme habituellement « triptyque », dans lesquels sont visibles des rochers à la belle texture, traversés de lignes (leurs rides),  parcourus d’une belle granulation (leur caractère), doucement inclinés vers le ciel qui les accueille telles d’immobiles et imposantes cariatides. Sur leur face la lumière ricoche, ondule, fait ses flux et ses reflux. Sais-tu, c’est si vivant la lumière, tellement doué d’une noble énergie, si proche d’une parole que, la regardant sinuer, nous entendons son chant de source, son écoulement de ruisseau. C’est d’elle que tout naît, c’est d’elle que surgit toute beauté. S’arrêterait-elle et nous ne serions plus que des êtres en perdition, des destins soudés à leur toile fuligineuse, autrement dit ensevelis dans de définitifs linceuls.

   Au-dessus le ciel est immense, teinté de noir, lissé d’infini. D’où vient-il ? Où se dirige-t-il ? Sa mesure est si grande dont nous n’actualisons jamais qu’un fragment alors que l’univers s’étend loin, hors de notre propre conscience. Nous ne pouvons en fixer longtemps la vastitude qu’à éprouver notre humilité, notre taille infime. Nous en deviendrions presque invisibles, muets, simples points se perdant dans la multitude des choses. Combien ce ciel noir est captivant que le bleu dissoudrait dans le verbiage de la polychromie. Il nous aimante et nous rejette à la fois. Il est total mystère et nous incline à en percer le secret. Serait-il d’azur et nous y verrions la tonalité de la Méditerranée, les battements de la mer, les cubes des maisons blanches suspendus au-dessus du rivage. Serait-il de Prusse et ce serait une lame de métal vieilli, un zinc peut-être qui nous tendrait sa surface taciturne. Serait-il Sarcelle et se montreraient les yeux de l’amante dans lesquels nous  confondre l’espace d’un rêve.

   Ceci, tu le sais, ma préférence pour le noir et blanc, son dire essentiel, sa non dispersion dans le bavardage, sa touche d’un unique minimalisme qui est aussi sa sombre élégance. As-tu déjà remarqué combien sont distinguées les silhouettes humaines vêtues de cette discrétion (j’allais dire de cette « couleur »), mais le noir n’en est pas une, il est à proprement parler un « fondement » (tout comme sa dialectique blanche), c'est-à-dire ce sur quoi repose tout l’édifice d’une sémantique. Blanc, noir, gris et l’on peut tout dire du monde. L’impressionnisme, le fauvisme, le divisionnisme en seraient bien incapables, eux qui interrogent la gamme étendue des nuances et des tons, qui sollicitent l’arc-en-ciel des coloris afin de signaler la richesse d’un paysage, l’éclat d’un portrait, l’exubérance d’une nature morte.

   Une seule exception, sans doute, celle du cubisme analytique qui confond la palette dans une manière de « monochromie » grise, blanche, terre de Sienne, la forme substituant à la couleur son habituel langage. On est, ici, si près de l’abstraction en sa native économie. Et, du reste, que dire du destin d’une peinture proche de la rigueur du concept, si ce n’est que seuls un dépouillement, un ascétisme en doivent constituer les lignes de force ? Ainsi les créations de l’expressionnisme abstrait, d’un Franz Kline par exemple, sont-elles conformes à la visée d’un tel mouvement qu’à faire appel au noir et blanc que tutoie, parfois, un ivoire assourdi, à peine posé, comme en suspens. Les quelques essais de couleur tentés à l’occasion de certaines toiles ne font que rompre l’harmonie de l’ensemble. Les teintes par trop affirmées sapent les bases mêmes de l’architectonique du tableau. Il en résulte une confusion des intentions de l’artiste qui ne semble avoir tranché entre deux directions qui, parfois, demeurent inconciliables : dire le monde en sa préhension première ou bien le dire dans une expansion qui n’est sans rappeler une chaotique réalité.

   Tu conviendras, avec moi, Sol, qu’une rassurante unité se dégage de ce triptyque. Et ces nuages dont j’ai à peine parlé, qui « filent » en plein ciel, que le photographe a immobilisés comme pour nous dire l’importance du regard, son nécessaire attachement à ces géants de brume silencieux dont la seule vision est source de sérénité, mais aussi d’une attention à la belle inquiétude de l’instant arrêté. Oui, sérénité et inquiétude, confluence d’une joie et d’un manque qui lui est coalescent. Voir la beauté est plénitude qui s’ourle d’une tristesse : qu’adviendrait-il si tout ceci s’évanouissait, si le rocher retournait à son fleuve de lave, si le ciel devenait immensément transparent, si le nuage s’effilochait au point de plus être qu’un point inintelligible au fond de la mémoire ?

   Nous avons besoin de ces amarres. Nous appelons ces points géodésiques à se manifester qui, en même temps, constituent les liserés les plus apparents de notre singulière quadrature. Nous ne sommes au monde qu’à constater cette altérité qui déborde notre conscient tout en le dotant des plus belles assises qui soient. Or nous sollicitons précision, justesse. Or nous invoquons les signes les plus patents d’une présence, ce ciel noir, ce nuage blanc, ce rocher gris. Noir-blanc-gris comme une simple mélodie, un genre de comptine qui nous dirait l’évidence d’être, là, sur ce coin de terre qu’à cet instant, nul autre que nous ne saurait occuper. Car deux altérités, c’est leur essence, ne peuvent que se rapprocher, jamais se confondre. Sinon elles ne seraient plus des altérités. Toujours nous vivons sous le régime de la différence, je suis moi en mon altière solitude ; tu es toi en ton essentielle autarcie. Toute existence est, par nature, couronnée d’un superbe exil. De lui nous avons besoin afin que, discriminés, nous puissions nous envisager comme cette citadelle unique au regard des autres citadelles. Et, selon toute vraisemblance, rien ne nous est davantage requis  qu’une vision concise, transparente des choses. Le fourmillement habituel du réel nous égare. Toujours nous sommes jeu de signe jouant avec ces autres signes que nous apercevons au-dehors à défaut de pouvoir les habiter en totalité. Le nomade égaré dans le désert doit son avancée justement orientée parmi l’immense foisonnement des dunes grâce à sa contemplation du ciel au centre duquel Vénus la brillante, la première le soir, la dernière le matin, est le guide infaillible.

Sous les trois donations du ciel

Vénus

Guillaume Cannat

M Blogs

 

 

   Et c’est uniquement parce le blanc de l’Etoile du Berger s’enlève sur le fond noir du ciel qu’elle demeure visible. Le jour et les couleurs l’éteignent jusqu’à sa prochaine apparition. Oui, décidément, c’est bien ce clignotement de valeurs opposées qui dit quelque chose comme un sens à emprunter (dans sa double acception de « signification » et « d’orientation »), une attention à ce qui est simple, originel, encore en sa primitive pureté. Ainsi sont les heures de l’aube et du crépuscule, lesquelles en réserve de paraître dans la luxuriance et le poudroiement de la clarté, manifestent ce vocabulaire si simple qu’il ressemble au babil de l’enfant encore en sa vérité. Le débordement des couleurs est au noir et blanc ce que la corolle de la rose est au bouton, une effusion qui occulte le voilement pour le métamorphoser en éblouissement. Donc en fascination qui ne laisse nullement sauve l’image originelle. Comme si, d’une manière primitive, au sein du cocon dormait la chrysalide en sa parcimonie, cet être non encore venu à la couleur, alors que le stade de l’imago ferait déferler ce papillon « Comète » aux somptueuses teintes. Quelque part, en son intime, sommeillerait une sobriété qui en serait l’exact fondement. Une trame de noir et blanc habite-t-elle, à la manière de nervures constitutives, chaque être au sujet duquel, toujours, nous nous interrogeons ? Mais qui donc pourrait le savoir ? Les choses elles-mêmes ? Nous, intuitivement ? Ou bien simplement le rapport de nous à ce qui n’est pas nous ?

   Tu auras compris que ces « trois donations du ciel » je ne les peux concevoir que relativement à cette photographie si exactement déterminée. Toute autre proposition colorée en affaiblirait la belle empreinte. Je crois, mais ceci n’est qu’hypothèse, que l’essence de la photographie s’inscrit en entier dans le genre monochrome. Combien, autrefois, sous l’ambiance crépusculaire de la lampe inactinique, ai-je éprouvé de magique joie à voir surgir du bain, grain d’argent après grain d’argent, les linéaments d’une image qui se donnaient en tant qu’ incroyable genèse de la vision. Un peu comme si la fascination du regard devenait la condition d’émergence d’une nouvelle réalité. Combien je suis demeuré longtemps uniquement réceptif aux premiers clichés de Niepce et de sa « nature morte », aux portraits de Nadar sur fond d’ombre, aux scènes de rue de Charles Nègre, ce genre de prise de vue ethnographique semblant provenir de temps diluviens. Règne du noir et blanc. Indépassable si tu veux connaître mon sentiment. Imaginerait-on les instants photographiques d’un Cartier-Bresson, sa précision dans le traitement d’une scène, envisagerait-on de regarder la « Vallée de la mort » d’un Jeanloup Sieff  autrement qu’à l’aune de cette bichromie où, du reste, le noir semble l’emporter sur le blanc comme s’il fallait toujours occulter à nouveau tout ce qui se livre au regard ?

   Tu sais combien le tragique a à voir avec l’art. Toute création est pensée de la condition humaine, donc de la finitude. Toute création est, à ce titre, infiniment mortelle, traversée de cette obsédante question dont elle ne pourrait s’exonérer qu’à faillir à sa tâche ontologique. Car être et non-être sont liés par une même nécessité conceptuelle, émotionnelle. C’est vraisemblablement pour cette raison de la profondeur et de la gravité du sujet qui est en jeu, que la photographie, se donnant le plus souvent en tant que témoignage, exige cette ascèse chromatique qui se dirige vers l’essentiel. Comme si, en-deçà et au-delà de ces valeurs extrêmes que sont le jour et la nuit, la lumière et l’ombre, le blanc et le noir, plus rien ne pouvait avoir lieu que dans un étourdissant bavardage au milieu duquel se dissoudrait le caractère authentique de la manifestation. Oui, je reconnais la radicalité de ma thèse qui est, je te l’accorde, bien verticale. Mais on ne transige jamais avec ses intuitions, sauf à en faire des colifichets. Vois-tu, le plus souvent, je donnerais cent couleurs pour un seul cliché argentique travaillé dans la veine de la tradition, avec cet inimitable grain qui en est la signature, ces noirs profonds dans lesquels le regard se perd, ces blancs vigoureux qui sonnent comme des rappels à l’ordre, ces infinies nuances de gris (ces états d’âme) qui modulent les formes, ces langues et faucilles d’argent à l’aspect lagunaire qui sont la tonalité selon laquelle l’œuvre s’dresse à nous dans la richesse de ses nuances. Ceci, j’en conviens, ressemble fort à un plaidoyer. On ne gomme pas si facilement sa nature. 

 

   [NB : j’ai gardé de toi ton dernier portrait en couleur. Mais, vois-tu, je serai tricheur jusqu’au bout, ces camaïeux de bruns, l’auburn de tes cheveux, le fauve de tes joues, le cachou de tes yeux, le grège de ta peau, ce ne sont que des variantes d’un tableau en noir et blanc, n’est-ce pas ? Des variantes seulement ?] 

                            

             Puises-tu demeurer en beauté,  telles les belles teintes d’automne.  

  

 

 

 

 

 

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 08:08
 Réalisme vs surréalisme

Cadaqués, la brocante et statue de Dali

(c) Thierry Cardon

 

***

 

   Au premier regard, cette image nous surprend-elle ? Certes non. Elle est la mise en scène de la vie ordinaire, elle est une mince fiction qui nous parle du temps qui passe, de la statue qui honore un grand peintre, du bord de mer et de la plage où une barque est couchée sur le flanc. Elle nous dit l’insouciance du jeune âge, le bonheur de rouler à vélo, elle nous dit le bric-à-brac des objets divers qui sont le lot de toute brocante, laquelle exhibe un passé nostalgique et souvent un peu poussiéreux, un genre de mémoire usée qu’il faudrait briquer afin de faire revivre quelque souvenir échoué au large de l’être. Elle nous dit le monde, elle nous dit notre place dans le divers méticuleux du réel.

   Une telle photographie, le plus souvent, nous la regardons à la sauvette, tel un document d’archive et, déjà, nous sommes loin, pris dans les mailles d’un quotidien qui nous absorbe et nous déporte de quelque réflexion salutaire dont nous pourrions tirer quelque profit. Le cours des choses est ainsi fait qu’il glisse au-delà de nous, nous emportant dans son flux perpétuel sans que nous y prêtions attention puisque nous sommes tissés de temps et que, précisément, ce temps, nous n’en sentons nullement l’existence et, a fortiori, l’essence qui, bien entendu, en son principe, est volatile comme toute chose dont les fondements sont précieux, ils fuient à notre approche tel l’oiseau surpris dans son vol.

   Que dire de plus dont cette image serait investie à l’insu de notre conscience ? Le jeu des déductions et interprétations est toujours facile et il suffit de se laisser aller au mode simple de la description pour que s’édifie, à partir des  mots eux-mêmes - dont chacun sait qu’ils ont un sens -, un genre de palais des mirages, qu’un instant plus tôt, nous pensions impossible car il n’avait de réalité qu’hypothétique. Ainsi, si je dis les flots apaisés de la mer, ses courtes vagues frangées d’écume, puis les candélabres étiques des arbres - on dirait des bras en quête de ciel -, je dis dans le genre poétique, je manie les métaphores, je vis dans le monde du « comme », du « même ».

   Si je dis la barque, l’île sur laquelle elle a accosté, ces roches gonflées de bulles du Cap de Creus par exemple, je documente l’image, je lui confère une assise réelle reconnaissable, je l’assure de coordonnés au gré desquelles elle peut se rendre visible sur une carte de géographie. Je la spatialise et lui fixe cet amer dont toute chose sur Terre a besoin afin de connaître son identité. Si je dis la table ronde de bistrot, le mannequin couché au sol, la sculpture africaine et son fétiche, je ne fais qu’énoncer une vision consumériste et, au mieux, convoquer une bribe infime de culture.

   En fait, je dis et je ne dis pas ce qui, sous la ligne de flottaison de l’image, flotte entre deux eaux, ce fragile iceberg porteur de sèmes multiples que jamais nous ne prenons soin de voir, au motif que nous avons bien mieux à faire que de chercher l’insignifiant, l’inaperçu, ce qui scintille au fond des ténèbres dont nous ne percevons nul éclat. Nous préoccupons-nous du destin de l’invisible paramécie ? Et pourtant, dans ce minuscule, cet invisible nous pourrions rencontrer plus d’un remarquable éblouissement ! Sans doute les choses sont-elles opaques, non en raison de leur nature, mais au gré de notre indécision les concernant. Nous les abandonnons avant même qu’elles n’aient pu déclore leur être et nous livrer ce que nous aurions découvert au prix d’une longue et minutieuse patience.

   Si cette photographie nous questionne plus avant, c’est que, sous son évidente surface, apparaissent des significations en profondeur que nous ne pourrons décrypter qu’en maniant quelques symboles. Elles se divisent selon deux modes de perception du réel. Il y a d’abord les choses de la mondéité, ce que nous rencontrons quotidiennement, dont la fonction ustensilaire ne nous étonne guère puisque, au premier chef, nous avons à être des individus pragmatiques, qui saisissons et vivons dans le cadre de la domesticité : la chaise, la table, la terrasse du café, le vélo, la barque de pêche. Avec tout ceci nous sommes en familiarité et notre préhension perceptive de ces objets se fait tout naturellement. Mais, sous la coquille se trouve un univers en miniature, cet albumen ou « blanc », ce vitellus ou « jaune », ces nominations qui nous enchantent comme le font des paysages sublimes surgissant au creux même de nos rêves. C’est eux, ces signes de l’infime dont il faut se mettre en quête. C’est eux, comme, sous le regard de l’amante, nous cherchons sa sublime sensibilité et, sans doute, sa généreuse sensualité. Nous sommes, irrémédiablement, des êtres de sensation, c’est pourquoi, sous la face pelliculée des choses, tout n’attend que de surgir et de briller.

   Cette représentation d’un fragment du monde pose le problème d’une schize - l’image n’est-elle coupée en deux par cet étrange pilier ? -, dont il faut tout de suite préciser l’objet : réalisme jouant en écho, d’une manière diamétralement opposée, avec le surréalisme qui vient en contrarier le caractère d’évidence, de spontanéité. Le réalisme, d’abord. Cette scène de la vie ordinaire, telle qu’elle pourrait surgir d’une image d’Epinal ou des cartes scolaires anciennes portant la notion de « centres d’intérêt », pourrait faire l’objet d’un travail langagier ayant pour thème « le bord de mer et ses activités ». Les rédactions en langue française, jadis, reposaient sur ces solides piliers du réel qui avaient essentiellement pour tâche d’amarrer les élèves dans un cadre connu qui les rassurait et leur donnait de sérieux gages quant à la position qu’ils occupaient, ici et maintenant, avec une tâche d’écriture pour en confirmer l’incontournable présence.

   Nous disons que le personnage de Dali, par sculpture interposée, donc le surréalisme, joue en écho avec un autre élément de cette même rhétorique, à savoir ce mannequin abandonné sur le sol à la façon d’une mécanique inerte qui ne témoignerait plus ni des anciennes activités de l’homme (couturier, modiste, tailleur), ni des usages actuels de l’objet, mais se donnerait comme une dimension énigmatique, à peine formulée, d’un possible au-delà, d’un « méta » renvoyant, en priorité, à la métaphysique et au peintre qui en signe l’excellence, Giorgio de Chirico. Ici, étrangement, le réel est soudain aboli, le vide assumé, l’absence rendue enfin visible. C’est sans doute le sort de tout mannequin que de nous installer dans cet espace esseulé, désincarné, semblable à un Musée Grévin où les statues de cire figurent d’étranges existences figées qui s’apparentent plus à la mort qu’au visage d’un maintenant qui serait irrigué par un dynamisme vitaliste. Simulacre d’une « présence » privée de mobilité, donc de possibilité d’ouverture, ce mannequin agit à la manière de celui qui nous est proposé par l’artiste métaphysicien dans une huile de 1915, « Le Résultat », où la prouesse consiste en ce que la négation dont le peintre vêt son pinceau afin de déstructurer les choses du quotidien, agit avec tant d’efficience que le tableau diffuse en nous, au travers de ce visage traversé de néant, le sentiment d’une profonde déshérence, d’une lourde factualité.

   Face à cette toile comme face au mannequin inerte, figé, de la photographie, nous éprouvons la sourde inquiétude bouvilienne dont Roquentin est victime dans « La nausée », cette contingence sartrienne désormais célèbre sous les traits de la racine têtue, opaque, qui existe, là, sans raison autre que d’être racine et de n’en rien savoir. Et, par conséquent, de ne rien savoir non plus de notre présence même, nous les spectateurs, sinon que l’absurde existe, qu’on peut le toucher du doigt, dire c’est ceci ou bien cela, le nommer, en tracer les erratiques contours à chaque fois que le monde vacille ou bien se fige dans ces figures - ces mannequins -, qui n’ont d’éternité qu’à la mesure de leur incohérence étendue là-devant. Elle ne fait que procéder, en quelque sorte, à notre propre dissolution.

    Cette collision du réel avec un surréel qui n’aurait pour fonction que de se soustraire, précisément, à la réalité (c’est une des grandes raisons de l’art), se donne à voir d’une manière évidente en opposant des parties de l’image entre elles. Une seule « chose » est animée, donc « vivante », ce passage d’un enfant sur son vélo qui se dirige vers son destin. Qui, bien entendu, est sa finitude, la seule chose dont il soit assuré. Il n’est pas encore statue. Il n’est pas encore mannequin. Il n’est pas encore ce passé qui se figera en un bloc de résine dont il deviendra le prisonnier éternel. La signification insigne de la photographie trouve là son expression la plus forte. Faute de ceci, de ce sens contenu dans le filigrane de l’image, bien des essais de représentation du réel ne sont que des constats d’une confondante banalité.

   Voyez la mode iconoclaste des « selfies », ces représentations qui prétendent fixer dans le marbre le pseudo-événementiel des rencontres fortuites indéfiniment renouvelables, autrement dit affligées d’une réalité sans consistance. A ces caprices du temps présent, à ce « moment fugitif » poinçonné de non-sens,  il convient d’opposer ce « moment décisif » que les Anciens Grecs désignaient sous le beau nom de « kairos ». Mais le kairos était précisément ce temps dense, cet afflux de présence, ce surgissement de plénitude, cet « instant opportun » envoyé par la providence qui, jamais, ne se reproduira. Il est l’exception, le rare, raison pour laquelle il est empreint d’une valeur singulière. Comment alors justifier ces pitreries dans l’air du temps qui ne sont que des autosatisfactions narcissiques forgées au feu d’une étroite et tyrannique subjectivité ?

   Dans cette image de Cadaqués, l’on peut dire que le kairos a été saisi au vif, « empoigné par les cheveux »,  selon le mythe, lequel donnait le dieu Kairos tel ce jeune homme qui passait, dont il fallait saisir la chevelure, autrement dit l’occasion qui ne se représenterait pas. Le « moment décisif », ce beau concept dont s’inspiraient les officiants de l’Agence Magnum, Henri Cartier-Bresson en premier, Leica au poing, faisant toujours du sujet qu’il photographiait le lieu d’un événement. Pour cette raison son œuvre est admirable de précision et reflète un sens rare de la composition, du rapport des formes géométriques entre elles.

   L’on pourrait dire des photographies de ce mouvement fécond, de ce « réalisme poétique » tel qu’il a été défini par Claude Nori, qu’elles sont « rationnelles », car le réel, toujours, y semble organisé par l’action positive du concept, mais constamment avec le souci d’y ménager l’espace « d’instants de grâce » (Wikipédia). L’image ne laisse rien au hasard, elle intègre un nombre maximum de sèmes qui concourent à la compréhension du message véhiculé. Ce qui ne veut nullement dire que le côté sensible et affectif y serait sacrifié au bénéfice d’une mise en scène strictement intellectuelle. Ce grand photographe qu’aujourd’hui de simples initiales H.C.B. permettent d’identifier, était au cœur du mouvement humaniste. Ce qu’il savait faire, avant tout, c’était dresser la scène exacte sur laquelle la condition humaine donnait ses figures les plus caractéristiques, parfois les plus spontanées, les plus émouvantes. Ceci est du grand art et peu de gens d’images, aujourd’hui, peuvent prétendre à un tel sens de l’événement.

    La belle image qui nous occupe ici semble s’abreuver à de telles sources. Elle structure le réel, lui donne des points d’appuis, le spatialise selon des aires distinctes, introduit des tensions génératrices de sens, instaure des « conflits » temporels entre un passé qui se fige, un futur qui se profile à l’horizon, un instant qui bourgeonne et dit son être tel que nous pouvons l’entrevoir à la lumière d’un œil inquiet. Nous disons que cette image est belle qui s’inscrit pleinement dans le champ de notre conscience. C’est pourquoi nous avons du mal à nous en éloigner. Là est le signe d’une création vraie.

 

 

 

 

 

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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 07:39
Fête de la lumière

                               " Alter ego "

                               Les Hemmes

                              Près de Calais

                                        *

                  Photographie : Alain Beauvois.

 

***

 

   C’est ceci qu’il faut faire : se lever un matin de bonne heure lors d’une courte journée d’hiver, aller à la plage, ne rien déranger du paysage, se laisser aller à soi avec la plus belle confiance qui soit. Accueillir la nature en son sein comme un rivage le fait de l’eau qui bat, si près, dans un immatériel silence. La solitude est grande qui accroît les perceptions. On est attentif à tout ce qui pourrait advenir, une bulle qui éclate dans la vase, un cri au loin, peut-être d’un oiseau sur le bord de s’éveiller, une faible rumeur dont on ne pourrait nullement savoir l’origine, naturelle ou bien humaine. Parfois les choses sont si confuses qui parlent le même langage ! Et son propre langage intérieur, quel est-il en cette heure qui n’en est une, manière d’indistinct flottement qui pourrait passer de l’instant à l’éternité sans que rien nous en pût alerter. C’est ceci, l’heure exquise, un genre de lac émergeant de la brume, une hésitation à paraître, un vent de nul bruit, une feuillaison chutant dans la clameur assourdie de l’automne.

   Voici, tu es arrivé à la lisière des choses, tout au bord du monde où brille, dans le noir, l’étrange et rassurant cosmos. Il est le lieu de l’ordre, l’espace d’une sublime harmonie, tu  sens en toi ses notes  réglées, ton âme se balance au rythme lent de ses harmoniques et il s’en faudrait de peu que tu ne perçoives l’envoûtante musique des sphères, celle qui, t’exilant de toi, ne t’y ramène qu’à te faire éprouver un sentiment de plénitude dont tu pensais qu’il ne pouvait atteindre que les amants au faîte de leur passion, les poètes versifiant sous les étoiles, l’artiste logé au creux de son chef-d’œuvre. Oui, vois-tu, tout arrive, même l’étrange, le merveilleux, l’inaccompli lorsqu’on se dispose à en recevoir les ondes subtiles, à en ressentir le fastueux rayonnement. Rien n’est impossible au cœur vaillant qui affronte la rigueur hivernale, brave la  toujours possible tempête, se risque sur les rives encore soudées de la nuit. Certes, tu me diras, ce n’est rien, c’est le désir qui rougeoie, c’est la joie de la découverte, c’est l’aventure simple à la pointe du jour. C’est une ivresse qui se loge au plein du corps et fait ses volutes, lance ses arborescences plus loin que soi, toujours plus loin car il y a jouissance à trouver, aujourd’hui, ce qu’hier nous refusa, ce que demain nous offrira dans la plus haute des prodigalités.

   Nous sommes des enfants aux mains vides qui, toujours, rêvons de devenir des enfants aux mains de lumière. Alors nous les tendons, nos mains, en avant de nous afin d’y recueillir l’éclat d’un cristal, la clarté d’une gemme, la rutilance d’un or. Parfois ceci arrive qui crée le lit d’un ravissement. Alors nous demeurons en nous le plus longtemps possible, bien serré dans l’essaim dru de notre chair, à l’abri derrière le linge de notre peau et c’est une manière d’infini qui nous visite dont on voudrait qu’il durât toujours, qu’il nous ouvrît ces portes invisibles du domaine sans pareil de l’imaginaire. Car si nous sommes des êtres incarnés, des êtres du réel, nous sommes tout autant de mystérieuses entités dont nous ne connaissons les frontières, dont nous sous estimons les puissances cachées. Peut-être, en nous, la force de l’arbre séculaire, le fleuve de lave incandescent, le bleu des glaciers s’enfonçant dans la nuit polaire.

   Voici, tu es arrivé à toi et ce qui te faisait face est comme un fragment de ton corps disséminé dans le proche espace. Tes yeux s’abreuvent infiniment à ce beau spectacle du monde. C’est pareil à une scène de théâtre qui s’ouvrirait aux trois coups frappés par le brigadier. Un, deux, trois … Rideau ! Les acteurs sont présents qui jouent pour toi cette pièce inusitée que, sans doute, tu attendais à l’orée de tes nuits sans sommeil. Tu es là dans ton fauteuil de moleskine et tu vois la haute mesure du ciel, son éclairage. De quel cintre provient-il dont tu ne perçois nul mécanisme ? Ne serait-ce simplement toi qui as halluciné le réel, l’a convoqué à la pièce du jour ? A son jeu qui, parfois est comédie, farce de bouffon, parfois empreint de la tristesse des tragédies antiques ? Et ces nuages à la teinte de cendre, là-haut, ne seraient-ils  de funestes desseins se dressant au crépuscule de quelque sombre destin ? Et cet oeil blafard, paupière mi-close, de quelle divinité serait-il le regard ? Et, vois-tu,  ce triangle noir qui partage ciel et terre, ne serait-il l’épée de Rodrigue provoquant Le Comte, symbole d’un honneur à sauver ?

   Mais, sais-tu, nos communs imaginaires nous ont emportés bien loin de ce ciel, de cette eau, de ces langues de sable qui sont les chemins d’une poésie. A la tristesse toujours vacante, il faut substituer le large empan de la beauté, le seul à même de nous émouvoir, de nous porter ailleurs que là où nous sommes, vers des clairières qui chantent et ouvrent le site de tous les possibles. Certes, le noir, le sombre, constituent  le lexique au gré duquel ce paysage se donne à voir dans son entièreté. Mais quelle lumière s’annonce là ! Quelle promesse de vie ! Le temps est encore pure présence de soi qui semble n’avoir nul commencement. Pourtant nous le sentons ramassé en lui-même, pareil au fauve prêt à bondir. Bientôt l’heure s’animera, bientôt les secondes feront leur clair tintement. Tout vibre d’une attente longtemps contenue. Ce qui sera avant longtemps : l’horizon tracera son trait brillant pareil au sillage d’une comète, le soleil resplendira de millions de gouttes essaimant partout la joie de paraître, les nuages saupoudrés de lumière reconnaîtront leur alter ego posé à la face de l’eau, détouré d’une ligne qui dira leur être unique, le sable s’allumera de milliers de paillettes de mica qui éblouiront les oiseaux de passage.

   Oui, tout est toujours disponible aux défricheurs de forêts,  aux chercheurs d’or, aux alchimistes de l’image qui métamorphosent le quotidien en cette fête de la lumière que tous nous attendons, afin qu’abreuvés d’un sens intérieur, nous pussions advenir au monde autrement qu’à l’aune d’un simple égarement. Identique au phare qui fait tourner sa nappe de clarté dans les ombres qui s’annoncent, nous avons besoin de ces points lumineux des images, elles nous disent en noir et blanc - cette élégance -, l’espoir du jour qui scintille et appelle. Nous le voulons en nous. Infiniment !

   

 

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21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 08:39
Fête des signes

                    « Comme dans un songe »

               Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

 

                                                                    Le 28 Mars 2008

  

 

                Toi en attente de la lumière.

 

 

   Nous venons de passer à « l’heure d’été » et, ironie du sort, c’est la belle langueur d’un hiver mélancolique qui tresse nos jours des cordes de l’ennui. Tu sais combien il est éprouvant d’attendre l’éveil de la saison, d’espérer le rayon de soleil, de guetter le surgissement de la primevère et tout est en repos de soi comme si une hibernation devait succéder à une autre, sans trêve aucune. Alors que ressentir sinon les arpèges sombres d’une monotonie sans fin ? Oui, la poésie résiste à ceci, le dessin, le trait de peinture sur la feuille blanche. Mais encore faut-il dépasser une naturelle inertie, se disposer à trouver dans le gris du temps l’énergie indispensable d’où naîtra une œuvre, fût-elle modeste. Souvent il me prend de rêver à une manière de magie. Voici son être : « Comme dans un songe », les choses font phénomène à la façon d’une simple évidence. Face à moi la densité d’un mur blanc, sa surface légèrement granuleuse, son enduit faiblement teinté d’ivoire, une lumière assourdie le voile à la façon d’un brouillard diaphane. Je n’ai guère d’effort à faire pour exister, pareil à une flamme qui grésillerait au bout de sa mèche sans aucunement se demander la raison de son effusion, la durée de sa clarté, une finalité qui la justifierait. Eclairer pour éclairer avec, pour seule motivation, la puissance de cette tautologie.

   En réalité je suis assis sur un fauteuil, dans une pièce à l’allure quasiment monacale, jour ascétique qui entre par une imposte, aucun bruit que celui, régulier, de ma respiration. Mes yeux sont mi-clos afin de laisser filtrer les ondes lumineuses dans la rareté, l’atténuation. Mais sans doute as-tu éprouvé cette impression de flottement à la limite de l’état de veille dont on pourrait dire qu’il est nébuleux, sibyllin, en tout cas saisi de cette belle indistinction qui est la qualité essentielle du tissu onirique. Je crois que, soudain, je mets en place la fantasmagorie de tout artiste, créer à la hauteur de son seul imaginaire sans qu’aucune barrière physique ne vienne s’interposer entre son esprit et l’œuvre qu’il sécrète, telle l’araignée son filin, une toile surgie du néant, étonnante de présence en même temps que réellement insaisissable. Mais ce qui est à voir, je t’en donne ici quelques détails.

   Quelques traits au graphite apparaissent, quelques touches de couleur, des rouges bordeaux, brique, amarante ; des jaunes paille en coulures ; des bleus de cobalt et, surtout, des nuances de gris, des noirs profonds ou bien légers. Des noms aussi sur la matité du mur, toute une scripturaire mythologique : PAN - VENUS - ORPHEUS - APOLLO ; des titres d’œuvres, ADONAIS - ANABASIS ; des signatures d’artistes : MALEVITCH - TATLIN ; des inscriptions de lieux, BASSANO IN TEVERINA ; des chiffres 32  10  12, une éphéméride, CT July 1981 et des gribouillis, des griffures, des recouvrements, des biffures de craie grasse. D’ici je comprends ton étonnement. Cette logographie, que te dit-elle, sinon un emmêlement du sens qui ne peut être que confusion et vertige ? Mais je te fournis la clé de l’énigme. Du fond de ma cellule, dans l’aube levante (cette immense vacuité de soi avant que tout ne s’agite), sur le mur fantomatique se dessinaient, comme par magie, les si belles et singulières empreintes inventées par Cy Twombly, ce créateur inclassable, cet enfant prodige, ce scribe appliqué qui, en milliers de signes, fait apparaître le monde en son étrange complexité. Et si mon songe avait convoqué le vocabulaire de Twombly c’était pour dire l’urgence d’une parole dans le fourmillement des choses. Car, vois-tu, il faut sans cesse proférer si l’on veut éviter la désertification, la désertion, l’absence qui, plus que tout, nous réduirait à néant.

 

Fête des signes

« Apollo »

Cy Twombly

Source : ArtsHebdo/Médias

 

  

   Avec le peintre Américain, c’est tout l’univers du symbole qui se présente, du signal, de la manifestation, du vestige, du geste graphique, de la cicatrice, de la scarification, de l’idéogramme, enfin de tout le génie humain traçant sur la face de la terre le sillage de son être. C’est pour cette raison que toute cette floraison de figures nous interroge car nous sommes immédiatement remis à notre essence : parler, lire, écrire. Nul ne pourrait sortir de cette triple réalité qu’à biffer son propre sceau, à effacer sur le tableau noir sa marque de craie. Aussi bien, Solveig, aurais-je pu citer Henri Michaux, ses dessins au crayon, ses gravures, ses encres. Ou bien encore Zao Wou-Ki, ses lavis discrets qui sont, à proprement parler, des sinogrammes, des hiéroglyphes qui dessinent le pourtour de l’être. De ceci nous ne pouvons sortir. Nous ne sommes qu’assemblage de syllabes, confluence de sons, émergence de graphies.

   Ce matin, si je te parle si longuement de toutes ces empreintes, sillons, et autre stigmates, c’est seulement pour introduire le sujet d’une belle photographie qui me paraît aller dans la même direction. Ce qu’il faut faire : se poster à l’angle de la nuit, sous la parcimonieuse lumière de la lune, sous le scintillement voilé des étoiles. Il faut scruter de ses yeux agrandis tout ce qui se présente. Sur la toile nocturne qui ressemble aux représentations ténébreuses d’un Goya, dans sa période des « peintures noires », ces teintes de crypte et de caverne, ces bruns Bismarck, brou de noix, terre d’ombre, sur le fond donc d’une illisible nature se devinent, telles des résilles, des ramures, des hachures, des levées de bitume, des lignes, des saillies, des traînées, des flèches, des javelots, des lances, que sais-je encore, en tout cas une herse, une grille au travers desquelles ne se laissent deviner que de simples indices informels, des genres de pictogrammes dont, à défaut de percer le sens, nous sentons bien qu’il s’agit d’une écriture tâchant de s’extraire d’une illisible gangue  qui en retenait la claire dispensation. Tu le sais, Sol, tout est écriture, aussi bien le nuage se reflétant dans l’eau du lac, la fondrière traçant sa gorge dans la boue, les bouleaux de chez toi inscrivant leur destin de cendre sur le crépuscule qui tombe.

   Certes cette belle image nous propose un ciel d’hiver ténébreux, de sombres nuées, le faible éclat de la lune, le surgissement d’une neige duveteuse, la pente d’une colline, des troncs d’argent cernés d’ombres fuligineuses. Nous pouvons les identifier, les décrire, fonder, à partir de leur être, une histoire. Mais, en réalité, ce sont des signes qui nous interpellent, requièrent notre attention. Derrière eux le paysage s’efface pour céder la place à quelque chose de plus fondamental, une inquiétude à tout le moins  et, peut-être créer les assises de l’angoisse véritable, celle qui ne saurait s’exprimer qu’à la mesure d’une manière d’abstraction. Car alors le bavardage est inutile puisque la finitude ne saurait se présenter qu’en mots simples, concrets, dénués d’ambiguïté.

    A défaut de décrire la nature (elle se retire en son sein), nous ne pourrions que formuler les tonalités par lesquelles elle se manifeste, plus à nos affects qu’à notre entendement. Il faudrait avoir recours aux concepts et métaphores dont la psychologie est coutumière. Evoquer, par exemple, la notion « d’inquiétante étrangeté » chère à Freud et de son propre visage qui fuit dans la vitre d’un train ; recourir à l’idée de « complexe de castration » car il nous manquerait « l’objet originaire » de notre désir, à savoir ce monde sur lequel nous projetons nos fantasmes qui, ici, s’absente singulièrement ; ne percevoir que le vaste « inconscient », ses besoins, ses processus complexes, ses pulsions de vie et de mort, enfin tout ce qui, échappant à notre raison, s’annonce en tant que menace. Ce sont ces signaux qui sont prévalents dans cette représentation, ce sont ces archétypes de la psyché qui travaillent en sous-sol, ne livrent que leurs confondantes armatures.

   Soudain, c’est comme si mon regard s’était inversé. De ma cellule monacale d’où j’observais le monde grouillant des sèmes, me voici en dehors d’elle, regardé maintenant par le monde. Comprends-moi bien, Sol. Le monde, c'est-à-dire tous ceux qui, voyant cette image, m’observeront à travers la grille des arbres, sur cette plaque de neige qui est peut-être mon dernier refuge. Me voici devenu signe parmi les signes, peut-être une simple griffure sur une toile de Cy Twombly, une éclaboussure d’encre tout au bout du pinceau de Michaux, un tremblant lavis se détachant de la plume de Zao Wou-ki. Comment connaître sa propre sémantique alors que partout, sur la dalle de notre peau, dans le puits noir de nos pupilles, sur la muraille de notre front, au creux de notre ombilic, sur les pieux de nos jambes crépitent les milliers de significations qui font de nous cette levée humaine qui, jamais, n’en a fini de faire l’inventaire du langage insondable, le nôtre, celui de l’univers avec lequel nous avons commerce. Tout est affaire de noir s’inscrivant sur la page blanche. Tout est affaire d’une rayure de neige zébrant l’ombre de l’humus. C’est à ceci à quoi nous devons tâcher de nous atteler en priorité, comprendre et forer le réel jusqu’en son tréfonds. Nous n’avons pas le choix. Il en va de notre propre survie. Nous n’existerons qu’à être des signes doués de raison.

 

                 Alors, puisque tout se réduit, en définitive, au tatouage qui orne la peau, puisse ton corps devenir le plus beau des parchemins !

 

            

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 08:23

 

Là où s'annonce la nuit.

 

ZOI5 

 Photographie : à propos de Zoï. 

 

                                                 

       Regardant, nous sommes déjà au-delà de nous-mêmes, emportés hors de nos limites, soustraits à ce qui pourrait survenir d'un possible réel. Nous sommes sans lieu, sans temps, égarés parmi des blocs d'incertitude, flottant au milieu des arêtes bleues des icebergs, sous le ciel perdu où même les oiseaux ne s'arrêtent plus. Leur chant arrêté en plein vol. Leurs cris proférés en-dedans de leur mutisme gris. Ce ne sont que rapides hallucinations, dérives  lointaines, boussoles sans Nord. Infinies girations  que seules les Etoiles voient alors que l'outre-ciel vire à l'indigo, au pourpre, à l'azur.

Mais pourquoi donc tant de questions ouvertes ?

Pourquoi tant de couleurs sourdes, privées de significations, pourquoi tant d'occlusions ?

Mais sont-elles définitives ?

Mais sont-elles mortifères ?

Mais sont-elles annonciatrices de néant, de disparition ?

Pourquoi ne sommes-nous donc pourvus de l'œil de l'aigle afin qu'une fois, une seule, nous puissions enfin voir ce qui, toujours, se refuse à nos pupilles ?  

Pourquoi ne pas avoir l'ouïe perçante des chauves-souris et saisir ces langages étranges qui parcourent le monde de leurs rémiges largement écartées et nous n'en pouvons rien saisir ? Pourquoi pas le promontoire infiniment mobile du caméléon par où sont vues, en une myriade de menus mouvements, les fragments étranges des microcosmes ?

Pourquoi pas la langue infiniment rétractile du tamanoir et nous saisirions, d'une seule projection, les milliers de fourmis au riche langage qui tapissent l'intérieur de la terre de leur miellat plus brillant que la gemme ?

Pourquoi pas les mains habiles du capucin, sa queue hautement préhensile, et plus rien ne nous échapperait des fruits oblongs, emplis de graines juteuses, des forêts tropicales ?

Pourquoi pas tout cela au sein d'une prolifique corne d'abondance et alors nous serions comme l'Enfant prodigue, ébloui de retourner au foyer qu'il avait déserté ayant refusé d'en connaître l'inépuisable ressourcement ?

 Regardons à nouveau  l'image. Mais souvenons-nous que nous n'avons ni l'œil de l'aigle royal, ni celui, périscopique du caméléon et nous n'entendons guère plus qu'une taupe enfouie dans le profond de sa galerie. Nous avouons, avec une certaine candeur, que nous apercevons seulement une belle jeune femme partiellement dévêtue qui semble évoluer tout près des cintres intérieurs d'une église, alors que la pénombre est partout répandue et qu'une tache de clarté isole le Sujet afin que nous nous appliquions à le regarder. Mais le voyons-nous seulement ? Certes nous l'apercevons. Certes, si nous étions habiles, à l'aide d'un fusain et d'une estompe, nous pourrions en réaliser une rapide esquisse. Et après ? Que resterait-il de tout cela, sinon une silhouette commise à un prochain effacement ? Rien ou quelque chose d'approchant.

  Aurions-nous eu, l'ombre d'un instant, ce merveilleux et irremplaçable sixième  sens dont quelques animaux sont atteints et alors nous aurions pu dire la Nuit, son royaume majestueux, sa marche altière alors que le crépuscule tombe, que s'allument les étoiles au firmament, nous aurions pu évoquer ses vêtures pareilles aux voiles dont se parent quelque Princesse des Mille et une nuits, nous aurions pu faire surgir la pure merveille, toujours à portée de nos yeux, que jamais nous n'effleurons, atteints que nous sommes d'un perpétuel égarement, d'une inconsistance de l'âme à rejoindre ce dont elle est constituée, d'ineffable seulement.

 

 

 

 

                                                      

 

 

 

 

 

 

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14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 07:44
Tout ce noir, oui tout ce noir !

    « Cité de Carcassonne »

     Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Faut-il que ta peine soit immense ou bien ta tristesse infiniment constitutive de ton état ! Cette photographie, que tu m’as envoyée, témoin en noir et blanc d’un Novembre sans horizon, je l’ai accrochée contre une poutre de ma soupente.  Elle me dit, aujourd’hui, l’étrange condition dans laquelle tu parais être. Ce n’est, sans doute, le fait de nul hasard que cette image soit si sombre, on dirait cet étrange et beau clair-obscur posé là à seulement proférer une immense lassitude de vivre. Souvent, ensemble, nous avions gravi cette dalle pavée qui monte à la Cité. Le plus souvent tu riais de ta difficulté à marcher sur ce sol irrégulier, on aurait cru une grève d’Irlande.

   Il y avait du monde alors et les nuées de touristes colorés égayaient ce paysage minéral. Les gens étaient heureux de vivre, tout simplement. Les enfants gambadaient et leurs rires clairs fusaient tout contre les pierres séculaires. Plus loin, en bas, dans la ville, des cohortes venues d’on ne sait où envahissaient les places et les terrasses des cafés bourdonnaient à la façon de vibrantes ruches. Signe de ce bonheur qui t’atteignait si facilement, qui se posait sur toi avec une belle évidence, tu riais de tout et je sentais dans les paumes tièdes de tes mains s’animer l’immense destin du monde. Cette source paraissait inépuisable, tant il y avait de plénitude en toi, tant s’ouvrait ta conscience au simple et au menu, à l’unique et au multiple. Tout faisait sens jusqu’à la limite d’une possible ivresse. Il me souvient, t’avoir parfois réfrénée dans tes joyeux emportements, je craignais qu’ils ne devinssent des événements dont, jamais, tu ne pourrais revenir.

   Car, vois-tu, il y a danger, soit à ne connaître qu’un divin bonheur, soit à demeurer dans la gorge étroite et sans issue de la mélancolie. La véritable signification des choses ne se trouve jamais que dans leur subit et irrésistible enchaînement. Un jour de soleil, un jour de pluie, puis le vent qui se lève et nettoie le ciel de son humeur chagrine. Combien la vie sous les Tropiques doit être lassante, cette succession monotone des heures, une chape de plomb succédant à une autre sans même que le sommeil n’en puisse interrompre le cours exténuant. C’est comme l’amour, jamais il ne peut être la passée calme du fleuve entre des rives alanguies. A sa puissance, à sa fascination, il faut la mesure de la complexité, ses hasards, ses notes imprévues, tantôt lente et immobile fugue, tantôt scherzo de sonate qui vibre dans le clair. Mais je ne saurais prétendre te donner des leçons. Les sentiments sont notre plus évidente particularité et, sans doute, chaque sujet est-il seul à pouvoir en sonder la qualité.

   Je te rappelle simplement, notre première rencontre s’était faite sous un lumineux jour d’été. Les nuages étaient haut perchés et le ciel se colorait, parfois, de grandes fissures blanches. Tu t’étonnais de tout, d’un oiseau gris qui traversait l’espace, d’un scarabée traînant sa boule dans les fentes du ciment, d’un rire qui fusait au hasard des rues. Tu aimais le lacis des ruelles, les places étroites - un refuge pour les amoureux, disais-tu -, les façades sur lesquelles courait le tapis serré des feuilles d’ampélopsis. Tu n’avais de cesse de t’émerveiller de ce qui venait à toi, de cueillir l’instant pareil à l’éclat du givre sur l’herbe hivernale. Mais d’où vient donc ce subit abattement ? Est-ce la grande ville qui te déprime ? Paris est si belle et si éprouvante en même temps ! Souvent nous nous y sommes retrouvés sur ces quais de l’Île Saint-Louis - près de chez moi -, ce quartier te plaisait tellement avec son air de petit village provincial ! Mais me voici souvent absent et cela fait de si longs mois que nous ne nous sommes rencontrés.

   Ce qui serait ma plus belle satisfaction, que tu puisses voir dans cette image plus noire que le noir, quelque motif de te réjouir. La contemplation esthétique est d’un grand secours lorsqu’elle se donne avec sa belle et complète évidence.

 

Regarde ce ciel de suie.

Regarde sa déchirure blanche,

on dirait une neige précoce

en train de bourgeonner

au seuil de l’hiver.

 

Regarde cette perspective

des remparts

qui fuit au loin,

elle dit le futur

avec l’embellie

qui ne manquera

de couronner

sa survenue.

 

Regarde les tours où vécurent

de gracieuses princesses,

elles ne sont jamais

que l’écho

de ton propre destin :

de lumière,

non d’ombre fuligineuse.

 

Regarde cette clarté

qui ricoche sur les pavés,

qui appelle à gravir le chemin

qui s’annonce devant

et jamais ne se retourne.

 

Regarde ce calvaire de pierre,

la tache blanche

sur laquelle il repose :

une lumière dans la nuit

et le songe passe de la ténèbre

au feu qui lui succèdera,

couronne solaire

avec ses milliers

de rayons pareils

 à un miel.

 

Regarde enfin ce qui brille

et repousse dans l’ornière

de l’existence

 tout ce qui obscurcit

et macule la vue.

 

 Regarde et c’est toi

que tu apercevras,

ta vérité,

ta liberté.

Ni l’une, ni l’autre

ne sont négociables.

Elles t’appartiennent

en propre.

Elles sont les voies

au gré desquelles

tu retrouveras

celle que tu as été

l’espace d’un lumineux été.

 

Jamais les souvenirs

ne s’effacent,

ils font leur

« petite musique de nuit »

en quelque endroit

secret du corps.

 Le jour vient toujours

après la nuit.

Comment pourrions-nous

en négliger l’unique saveur ?

Comment ?

 

 

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