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26 août 2023 6 26 /08 /août /2023 09:00
Tout n’est que par son contraire

Roadtrip Iberico…

Praia do Castelejo #02…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Ce qui, dans un premier geste du regard, toujours nous retient, le style d’une photographie, sa composition, le sujet qui y est représenté, mais surtout cette inimitable atmosphère qui s’en dégage, la tonalité au gré de laquelle elle est cette image-ci et non une autre, autrement dit sa singularité, son caractère propre. Depuis longtemps déjà, Hervé Baïs nous a habitués à une économie de moyens, parfois à un minimalisme se donnant sous la belle unité de la triade Noir/Blanc/Gris. Comme un lexique de l’origine qui nous dirait le Tout du Monde à l’aune du menu, du discret, souvent de l’inapparent. Et ceci est heureux et ceci doit se lire à l’encontre du bavardage polychrome qui vient à nous dans l’excès de son fourmillement. Cent fois déjà cette remarque a été faite et il convient d’y insister encore car le réel est têtu lequel, parfois, fait tache dans les yeux des Voyeurs.

   Car rien n’est plus précieux que de tirer de la confusion ambiante, seulement quelques lignes, seulement quelques traits, un lavis léger se donnant souvent telle l’inimitable présence dont il s’agit de rendre compte. Certes il existe des variations d’image, des traitements différents d’un contexte à un autre, ici des accentuations qui, là, s’estompaient sous un voile de brume et de blanche écume. Le réel est si contrasté que la façon d’en rendre compte doit s’accommoder de ces multiples variations, du peuple infini de ses formes. Or ce court article voudrait montrer que c’est bien plus l’intention du Photographe, son inclination personnelle à peindre ce qui vient à lui de telle et de telle manière, que tel détail, tel volume, telle ligne particulière qui constitueraient en leur massive présence la signification ultime de l’œuvre. Certes, parmi les Regardants, Untel préférera la venue de formes soulignées avec vigueur, alors que tel Autre se satisfera davantage de simples évocations, d’effleurements, de suggestions en lieu et place d’affirmations par trop évidentes.

    L’image que, ci-après, nous proposons de mettre en relation avec l’image-titre, voudrait souligner la multiple et complexe parution des choses à l’horizon du regard humain.

 

Tout n’est que par son contraire

Roadtrip Iberico…

Port Covo #02…

Portugal

 

 

   Ici, il devient vite évident que, si les motifs sont sensiblement identiques d’une photographie à l’autre, cependant le traitement de l’image diffère, bien évidemment en fonction du contenu du paysage et de l’heure de la prise de vue. Mais ces causes strictement contingentes doivent être dépassées afin de ne retenir que l’essentiel, à savoir l’être-de-l’image en ce qu’il pose en nous deux empreintes au contraste accentué. Telles deux narrations dont l’une, Praia do Castelejo, s’opposerait à l’autre, Port Covo, un peu comme la nuit s’oppose au jour, l’ombre à la lumière, le rugueux au lisse, le tragique au joyeux. Le Lecteur, la Lectrice entraînés à interpréter la sémantique de l’image, auront tôt fait de donner Port Covo telle une image aurorale, supposée symboliser quelque origine, Praia do Castelejo venant jouer en contrepoint la vision crépusculaire avant que tout ne soit repris dans les plis de la nuit, donc d’un possible néant. Et peu importe laquelle de ces photographies, dans le geste de prise de vue qui les a posées comme existantes, a été réalisée au levant ou au couchant, peut-être même au mi-temps du jour. C’est de symbolisme dont il est ici question, de significations internes gisant en filigrane dans les valeurs respectives des représentations.

   Aussi, maintenant, convient-il de juxtaposer ces deux déclinaisons du paysage afin d’y déceler, aussi bien les convergences, aussi bien les divergences. Ce qui est véritablement enthousiasmant, dans la tâche compréhensive de l’Humain, mettre en rapport ce qui vient à nous et nous met constamment en danger si les formes, demeurant occluses, se figent en elles, en un étrange mutisme qui n’a d’égal que le nôtre. Mutisme dont l’aspect exacerbé nous conduit tout droit dans le champ sans issue de l’aporie, tout comme les Protagonistes des dialogues platoniciens dits « socratiques » ne concluaient rien d’autre, à l’issue de longues et épuisantes méditations, qu’une question suivant une autre question et ainsi à l’infini d’une longue désespérance. Car rien n’est plus dommageable pour l’intellect que de se trouver devant un mur sans issue dont nulle autre réponse ne pourra être extraite qu’une impossibilité de se manifester autrement qu’à cette démesure d’un absurde en acte.

Tout n’est que par son contraire

                                        Praia do Castelejo                                   Port Covo

 

 

   Bien évidemment, le rapprochement, la juxtaposition des deux situations ne peut faire signe qu’en direction d’une dialectique, d’une confrontation des opposés, d’une polémique des contraires. Tout comme l’existence en ses joies et peines successives, en ses éclats de rires que suivent des larmes, en ses discordances successives, la photographie est le reflet de cette variabilité, de cette mobilité, de ces antagonismes, de ces tensions qui structurent le réel, le plus souvent, sans que nous n’y prêtions attention. Ce qu’il est important de saisir en son fond, c’est le fait que chaque photographie ne peut être ce qu’elle est qu’au motif de sa nature profonde. Praia de Castelejo n’est pas Port Covo, pas plus que l’inverse ne serait vrai. Ceci est une simple lapalissade. Ce qui doit nous questionner et le mode sous lequel ce questionnement doit exister, c’est simplement celui de

 

la Relation, du Passage, de l’Échange.

 

   Jamais une réalité ne se donne pour seule. Elle joue en écho avec la totalité du réel et ne prend sens qu’à être comprise, immergée dans ce large horizon des Choses du Monde.

   C’est étonnant ce rapprochement des deux images. C’est un peu comme si l’une se reflétait en miroir en l’autre. A ce ciel noir, à ce ciel d’illisible profondeur, à ce ciel tragique correspond, point par point, cet autre ciel si lisse, si haut, si clair, ce ciel de pure joie, d’entière transparence. Å une pesante finitude, viendraient s’accoter l’ouverture, l’effusion, la parole vive et nette si proche d’un chant sacré, d’une haute poésie, l’empire du Blanc venant tutoyer verticalement la désespérance du Noir. Aux nuages légers de Praia de Castelejo, un fin saupoudrage sans grande conséquence, vient se confronter un voile blanc qui faseye dans l’immense présence lumineuse de Port Covo.

 

Ici la joie naïve et éclatante de l’Enfance.

Là un suaire de haute perdition.

Ici le resplendissement d’une Fête,

 là l’affliction d’un Deuil.

 

   Puis l’histoire se poursuit, logique, implacable. Une ligne d’horizon pareille au trait appuyé d’un fusain, une autre ligne insouciante, rieuse, un destin s’anime des plus vives clartés. Mais il ne saurait y avoir que des différences, de violentes oppositions. Il y a aussi des prolongements, des affinités, des liaisons qui, pour n’être pas « dangereuses », n’apparaissent pas d’emblée au regard. Une sorte de dissimulation, d’échanges secrets, de rencontres intimes. L’immense plaque d’eau argentée de Port Covo trouve sa correspondance dans l’étendue Gris/Blanc de la plage de Praia de Castelejo. Comme s’il y avait une connivence cachée, la rencontre de deux Amants au large des regards des Curieux et des Importuns.

   C’est bien à l’ombre de cette réunion, de cette jonction que notre sentiment de la continuité des choses, de leur logique interne vient nous rassurer et nous tirer, parfois, de l’embarras de vivre. C’est heureux cette confluence, cette convergence naturelles, elles nous confortent dans notre propre sentiment d’unité même si, le plus souvent, l’existence nous tiraille et nous fait chuter de Charybde en Scylla. Oui, c’est vraiment rassurant, cela panse nos plaies, cela obture un peu les failles qui nous divisent et nous font parfois douter de l’utilité de figurer sue la vaste scène mondaine. Puis il y a ce dialogue de la surrection, ce chant tectonique infini, ce beau tellurisme en acte comme si, depuis le centre de la terre, quelque chose voulait se dire à la fragilité humaine, à son caractère friable, à son devenir limité.

 

Le basalte en sa haute présence dure.

L’Homme en sa fugace venue est

de l’ordre de l’instant, de l’éclair,

de la fulguration entre deux néants.

 

   Å Port Covo l’heure est encore native, le rocher émerge tout juste de l’eau. L’eau, tout autour, est lisse, parsemée de flocons de lumière, elle vient à elle dans la longue patience du jour. Elle parle, mais peu, dans le genre d’un enfant non encore bien assuré de son être. C’est intimidant la venue au Monde, cela nécessite une préparation, cela implique une propédeutique, cela exige un savoir. Certes, bien modeste en ses premiers essais, en ses balbutiements, mais ensuite il y faudra de l’application, de la rigueur, des vertus morales seront exigées afin que le surgissement en l’Être soit éthique et non seulement un acte accompli dans la distraction, l’égarement, l’intérêt moyen qui, sans doute, est le pire de tous. C’est bien là à une naissance que nous assistons et c’est l’art de la maïeutique qui sera convoqué. Comme si de bienveillantes Fées se penchaient sur le berceau liquide afin d’en extraire quelque quintessence en voie de devenir. Ici, il s’est agi d’une Image Primordiale, d’une Image fondatrice du sentiment d’exister, d’une Image-Source ontologique par laquelle les sorts des Existants trouvent le site de leur actualisation.

    En regard, l’image de Praia do Castelejo, est image adolescente, peut-être même silhouette de jeune adulte. Hissées, surgies du sable blanc, les roches sont comme inclinées sous la force du vent, à moins que ce ne soit la conséquence d’un implacable destin. Å l’évidence, il y a une fierté de la roche à s’élever, à se sentir envahie de l’intérieur de cette belle plénitude qui dit la présence illimitée des Choses, leur désir de croître et de s’affirmer partout où un espace est disponible, partout où une Beauté peut se montrer et se donner en tant que ce qui est à voir, laissant le ciel à son affliction noire, à la tristesse vacante qui en ralentit la marche en avant. Tout, ici, dit l’essentialité du Rocher, la plaine de sable blanc n’est rien, sauf, sans doute un support, un plateau à partir duquel prendre essor.

   Et la force de la confrontation des deux images, celle de Port Covo, cette à peine insistance, celle de Praia do Castelejo, cette pleine affirmation de Soi, la force donc est de nature dialectique, un jeu d’oppositions, de tensions s’établit dont chaque photographie tire la singularité de sa présence. Pouvoir mettre en relation, pouvoir organiser un passage d’une image à l’autre, voici qui suscite la pensée, implique la méditation, pousse au précieux de toute conceptualisation. Car demeurer muets devant de si belles images serait totale punition et ce serait alors la Beauté qui aurait été sacrifiée à notre désir impétueux, à notre hâte de boulotter image après image sans qu’aucune, vraiment, ne retienne notre attention,

 

ne nous fixe en cette irremplaçable

attention aux Choses,

 une eau de fontaine,

pure et transparente,

attend toujours d’étancher notre soif.

Il n’est que de porter nos lèvres

à la jarre jaillissante-fécondante !

 

 

 

 

 

 

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20 août 2023 7 20 /08 /août /2023 17:12
Peuple de la nuit.

 "H Y P N O S E"

FujiFilm 8x10" / 20x25cm - Colette - 2015

Photographie : Gilles Molinier

*

Jour des Hommes

 

   Dans les demeures où l’air se précipitait en grandes lames scintillantes il n’y avait plus de repos, plus de place pour le sommeil et les rêves faisaient leurs minces boules d’ennui dans les encoignures des chambres, dans l’air dilaté à la mesure d’une pesante angoisse qui suintait des murs, pareille à une intarissable source ne voulant dire son nom. Y avait-il malédiction pour l’homme dans les signes que le ciel envoyait, dans les trombes de chaleur qui gonflaient le jour jusqu’à la nuit tombée ? Y avait-il un message dans ces éclairs de lumière, ces orages magnétiques qui enflammaient l’horizon bien au-delà des mers ? Y avait-il risque de disparaître soi-même dans les convulsions épileptiques d’un temps harassé, submergé par tant de folie

On était hébétés

   Cela faisait des années que la menace tournait, que des trombes de poussière envahissaient l’atmosphère, la maculaient, en faisaient un linge humide faseyant dans les courants languides de la désolation. Nul ne sortait plus des frontières domestiques. Nul ne travaillait plus et toute activité, fut-elle mince comme le fil, était douleur pour le corps, torture pour l’esprit. On était hébétés et derrière les vitres poissées de désespérance on regardait les grandes giboulées blanches, les chutes de flocons ardents, le crépitement du grésil caniculaire.

   Et tout ceci, cette vaste incompréhension des choses on en ressentait, dans le massif alourdi de sa chair, les sombres trémulations, les amas délétères, les sourdes confusions qui conduisaient à l’hébétude comme si la fin des temps était pour demain, si la vie était suspendue dans un vide sidéral dont, jamais, on ne reviendrait

 Jour des Arbres

  Ces incisions de la chaleur, outre qu’elles faisaient, entre les hommes, leurs remous, leurs ilots de perdition, elles s’immisçaient dans la touffeur des arbres, les divisaient en étranges presqu’îles, les consignaient à n’être plus que d’inquiétantes torches levées dans un ciel en fusion. Il s’en serait fallu de peu qu’une soudaine ignition s’emparant d’eux, ils ne devinssent, l’espace d’un clignement de paupière, de vifs brandons égouttant dans l’espace les fragments incandescents de la stupeur. Heureusement pour eux ils se contentaient de souffrir dans l’heure solaire, d’agiter faiblement leurs feuilles de carton, d’inventorier le lent passage de la sève dans la meurtrissure de leurs veines, d’enfoncer leurs lourdes racines dans le sol afin d’y puiser un peu de la fraîcheur qui suffirait à assurer leur survie.

 Le champ infini de la libre beauté

   On entendait distinctement leurs membres craquer, leur écorce se boursoufler, leurs rameaux cliqueter dans l’invasive marée des courants contraires. Sans doute leur immémoriale sagesse associée à quelque équanimité d’âme parvenait-elle à les sauver du désastre, à les maintenir dans un état végétatif dont ils devaient bien se contenter à défaut d’être de luxuriantes frondaisons se multipliant dans le champ infini de la libre beauté. Ce dont ils avaient le plus à souffrir : de leur solitude répétée en écho par leurs coreligionnaires aussi dépourvus qu’eux d’une réassurance grégaire, souffrir aussi de leur désarroi de ne pouvoir abriter sous les éventails de leurs branches l’enfant joueur, les amants enlacés, le chemineau de passage qui faisait halte dans la niche fraîche de leur pénombre.

Nuit des Hommes et des Arbres

  Lentement, doucement, la nuit a posé son voile léger sur le désarroi du monde. L’on ne sait d’où est arrivée cette soudaine fraîcheur qui a envahi la Terre, l’a ressourcée à même son antique plénitude. Tout est au repos maintenant, Aussi bien les hommes dans le filet immobile de leurs corps, aussi bien les arbres dans le luxe éteint de la forêt. C’est comme une immense sollicitude qui serait venue du ciel, une onction souple se posant sur le front des Existants, une gangue de paix s’enlaçant aux lianes végétales, tressant dans l’air muet l’hymne d’une joie soudaine.

 Ce doute fondateur qui conditionne notre essence

  Les hommes comme les arbres ont besoin de l’amplitude du jour, parfois de sa démesure, de son aveuglement, de sa force brutale. Toute vie est cette alternance de puissance et de doute, de sérénité et d’agitation. Les hommes comme les arbres ont besoin de la nuit, cette présence toute maternelle, accueillante qui les reconduit au seuil de leur être, là tout près de ce qu’ils furent en venant au monde, une innocence, une confiance, une libre disposition à faire sens dans le dépliement secret des choses. Si belle dialectique qui fait battre, en une seule et même alternance, le chant de l’oiseau ivre de clarté, le hululement de la dame-blanche dans la livrée grise de la Lune gibbeuse. Comme pour dire la nécessité du clair et de l’obscur, du bonheur et de la tristesse, du ravissement et de la mélancolie, du cri et du silence, de la froidure hivernale et de l’excès estival. C’est au plein de ce flux ininterrompu que nous nous situons, toujours dans cette subtile hésitation, ce suspens qui nous tient en haleine et anime notre souffle.

   Présence hypnotique des Arbres

  Là, dans le fin liseré de la nuit le peuple des arbres est arrivé à son être multiple accordé à l’immédiateté d’une connaissance heureuse. Car nul ne peut se connaître dans l’asservissement, l’aliénation, la perte de soi dans l’insupportable clameur de ce qui lacère et reconduit à la pure absence. Ils sont dans une apparence rêveuse, émergeant à peine du fond dont ils proviennent. A les regarder les yeux se troublent vite. Sont-ils des javelots d’ombre, des concrétions minérales venues d’un temps de pierre et de grottes, de simples fascinations de terre qui s’élèveraient dans la nuit de l’inconscient avec l’hésitation propre au surgissement de soi ?

Arbre dans la brume bleue

  Il y a tant de clarté partout répandue avec le mors de ses dents qui travaille le réel sans complaisance aucune. Autant solliciter la dissimulation, se confondre avec le compagnon de route, tisser le réseau de ses branches de ce subtil entrelacs qui n’est que pure apparence, peut-être silhouette hypnotique dans l’avenue de la première durée. Arbre dans la brume bleue de l’aube l’on est ce fil invisible qui s’élève de soi comme une fumée se dissout dans l’air qui l’attire. Consistance de plume et de frimas, aspect de glace froide et de lueur d’étain. C’est toujours dans cette illusion de l’espace, cette souple irisation du temps qu’il faut adresser au monde son ineffable réserve. Poncer les couleurs, diluer les teintes trop vives, gommer les hachures, faire rouler la herse de l’esprit sur les éboulis qui, de toute part, menaceraient de semer la confusion, de réduire à néant les essais de profération.

Murmurer de ses mains de feuilles

 On bouge si peu dans le jour natif, dans la perte de la nuit, dans cette mesure qui est celle, juste, qui convient au poème, à l’esquisse, au trait de fusain sur la toile à peine sortie de sa blancheur originelle. Faire son doux tressaillement, murmurer de ses mains de feuilles, fredonner de la peau souple de son écorce, chuchoter dans l’à-peine éveil des choses. On est imagination plus que roc tangible. On est pensée plus que matière modelable. On est longue rêverie plus qu’immersion dans les contingences et les articulations du manifesté, de l’immédiat préhensible. On est bois pour le chant soufflé des flûtes, attente du travail du luthier, fragment modeste de la marquèterie. On est art en sa réserve. On est pure effervescence de la méditation. Voudrait-on nous saisir et, instantanément, on se métamorphoserait en cendres, en zéphyr léger, en vapeur qui ferait sa gaze au-dessus de la lagune.

Le clair-obscur est notre vraie demeure

  On est cet état modifié de conscience, cette cristallisation des songes, cette transe qui vibre dans le pli de l’air printanier, cette extase du rêveur qui se donne à même son événement comme le cosmos qu’il est, là au-delà de tout ce qui se perd dans les ornières de la facticité et des phénomènes indéterminés, ces irrésolutions qui nous habitent l’espace d’une perte du sens à soi. Pour cette raison d’un arrachement aux errances accidentelles de l’exister, nous voulons continuer ce voyage onirique, le seul en mesure de combler le vide, d’obturer la faille car, toujours, nous avons à effectuer le saut partant du passé qui nous habita, du futur qui nous appelle alors que le présent fuit entre nos doigts tel le sable dans la gorge étroite du sablier. Nous voulons l’hypnose. Oui nous voulons être ici et ailleurs à la fois. Notre seule chance de nous soustraire aux pesanteurs de tous ordres. Entre l’incision blanche de la lumière et la densité noire de la nuit. Le clair-obscur est notre vraie demeure !

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20 août 2023 7 20 /08 /août /2023 08:21
Sous l’autorité des Moires

« inner cuts

with Moira

©️jidb

aug2023 »

 

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Tous, Hommes, Femmes et aussi bien les Enfants, tous nous cherchons la liberté, la liberté la plus grande qui se puisse concevoir. Hommes, Femmes, Enfants, nul ne veut être dans les fers, nul ne veut être l’Esclave disposé au bon vouloir du Maître. Ce que nous voulons, du plus profond de notre conscience, voler comme le goéland, voilure étendue, tout en haut du ciel. Nager tel le dauphin et cabrioler sur la crète écumeuse des vagues. Glisser avec aisance et grâce sur le fil de l’onde, cygne plein de majesté qui ne se questionne sur rien de ce qui se passe alentour. Combien ce sentiment d’une licence largement éployée est fondateur d’une immédiate et immense joie ! Si bien qu’envisager, une seule seconde, une situation diamétralement opposée, et alors fulgure à l’horizon une incontournable et cruelle tragédie, celle qui moissonne les têtes et réduit la taille humaine à celle de l’invisible ciron. S’éprouver captif, aliéné, contraint, pieds et poings liés, ceci est sans doute l’épreuve existentielle la plus douloureuse qui soit.

 

On n’est Homme qu’à être Libre,

ceci tisse les fils même de notre Essence.

 

   Pour cette raison, celui qui est réduit à l’esclavage perd nécessairement visage humain, sombrant dans le sombre cachot de l’animalité.

   Mais, bien plutôt que d’argumenter, convient-il de laisser place à quelques métaphores qui, si elles ne raisonnent nullement, nous proposent cependant des images suffisamment puissantes afin que, touchés en notre fond, une intuition puisse surgir et, nous habitant du dedans, vienne confirmer notre ressenti vis-à-vis de cette privation de liberté que nous vivons telle une injustice.

   On navigue sur une embarcation, une goélette par exemple, toutes voiles dehors, la proue cinglant les flots selon des gerbes étincelantes. La plaque de la mer brille tel un métal poli. Parfois, des mouettes rieuses viennent nous frôler de leur triangle blanc et nous les suivons à la trace dans une aura de pure félicité. On est criblés de gouttes d’eau. On est inondés de soleil. Son corps, on le sent léger tels ces cerfs-volants qui montent au ciel, leur longue queue faseye dans l’air pris d’ivresse, troué de vertige. Mais bientôt la vue se trouble et s’obscurcit, la vue se limite. Le port est atteint que ceinturent de hautes digues de ciment. Ici prend fin l’aventure. Ici se termine la belle exaltation du voyage.

   On marche depuis des heures parmi les flux et les reflux des hautes herbes jaunes de la steppe. Le ciel est très haut, très pur, que nul nuage ne tache. On respire à pleins poumons. La vue est illimitée que rien n’arrête et son propre corps vit au rythme de ce sans-mesure, de cet infini dont nulle borne ne vient entraver le cheminement. Parfois, passent, dans un sillage de vent, des Nomades grimpés sur des coursiers rapides, leurs crinières flottent encore longuement alors qu’ils se sont effacés du champ de vision qui nous occupe. Puis le crépuscule se montre dans des teintes violettes. Une haute barre de montagnes dresse son verrou. La marche s’interrompt. Le vaste horizon est derrière Soi, pareil à un rêve évanoui.

   On se promène sur les larges places des villes, une sorte d’agora seulement livrée au rythme de ses pavés, couchée sous une belle lumière rasante. Le sol luit tel une poterie ancienne, telle une jarre antique sise dans le luxe d’un musée. On avance facilement. C’est comme si l’on avait enfilé des patins, seulement occupés à tracer des figures sur le miroir d’une glace étincelante. Souples arabesques, voltes infiniment renouvelées, figures s’enchaînant avec facilité, allées et venues pareilles à celles des feuilles d’automne, ces papillons légers pris dans les volutes d’air. Cependant cette grâce trouve soudain sa pesanteur. Déjà apparaissent de hauts immeubles de briques sourdes, des manières de fortifications qui figent sur place l’avancée libre de l’agora.

 

La digue du port,

la haute barre des montagnes,

les murs de briques,

 

   autant d’événements qui, non seulement empiètent sur le terrain de notre Liberté, mais en sapent la base, en aliènent l’essence et nous voici Prisonniers, nous qui nous pensions Hommes Libres. La digue du port, la haute barre de montagnes, les murs de briques ne sont que les noms des limites au gré desquelles notre existence, soumise au régime de la privation, de la pénurie, de l’indigence, connaît son plus cruel revers. Alors, indignés de tant de dépossessions, de tant de confiscations, nous portons nos yeux au ciel et qu’y apercevons-nous ? Des fils bien réels quoiqu’invisibles, des fils pareils à ceux de la Vierge, ils s’arriment à nos têtes, à nos bras, à nos jambes, métamorphosés que nous sommes en de simples Marionnettes ne disposant ni de leur sort, ni de l’inflexion, de la direction qu’ils prendront, celle-ci est hors de portée, celle-ci est remise à d’autres mains que les nôtres.

   Ce que nous voyons, simples formes éthérées tout droit venues de l’Olympe, les Moires, ces Fileuses aveugles qui décident, à notre place, du trajet de notre vie, des circonstances et du décret fixant le jour et l’heure de notre mort. Au travers de la résille de nos cils, comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre mi-réelle, mi-irréelle, apparaissent successivement,

 

Clotho qui tisse le fil de nos vies avec son fuseau ;

Lachésis qui en prend les mesures ;

Atropos qui le coupe et trace

 le point final de notre aventure,

 

   ici, sur cette Terre dont nous pensions qu’elle serait à jamais, le lieu même de notre essor, de notre expansion, nous faisions l’hypothèse, en silence, de son infinité.

  

   C’est un sens identique dont nous avons l’intuition dans cette belle œuvre de Judith in den Bosch. Selon nous, cette image est sous l’entière férule des Moires, si bien que le Personnage ou plutôt la Silhouette Noire, sont peut-être le signe avant-coureur d’une invitation de la Camarde à quitter la scène existentielle, à la rejoindre, à exécuter un pas de deux, à entreprendre les premiers pas de cette « Danse Macabre » dont nous parle Charles Baudelaire dans « Les fleurs du mal », ce mal qui nous hante telle notre ombre toujours prête à surgir pour de funestes desseins. La scène est sombre, rayée, traversée de sillages de pluie qui ne sont peut-être que l’habile métaphore des fils de tissage des Moires. Comme sur l’agora précédemment citée, il n’y a plus nul espace à explorer, on est face à un mur aux gigantesques moellons de pierre, autant dire la falaise d’une fortification, peut-être d’une prison. Nul espoir que, soudain, puisse en son sein se creuser une faille au gré de laquelle une neuve Liberté pourrait être expérimentée. Comme sous un ciel lourd d’équinoxe, comme arraisonnée par les meutes pressantes des nuages et des trombes d’eau, l’Inconnue pliée dans son linge noir n’a de cesse que de trouver une issue. Or nulle dérobade ne semble pouvoir s’offrir, nulle tergiversation ménager une sortie existentielle encore honorable, salvatrice.

   La porte noire est verrouillée. Le Destin a frappé. La condamnation est sans appel. Plus aucune possibilité de retour à Soi. Plus aucune alternative que celle d’attendre la décision du « Jugement Dernier », la peine paraît irrévocable. Au Grand Jeu de l’Oie de la Vie, la Joueuse vient de jeter les dés qui, définitivement, la condamnent à n’être plus qu’un Rien s’enlevant sur du Vide, qu’un Vide faisant fond sur le Néant. Décidemment cette image possède une irrésistible force d’annulation, d’absentement, de biffure de tout ce qui est, de tout ce qui, sur cette Terre, est soumis au procès de la corruption, du délitement, le ver est dans le fruit qui le boulotte consciencieusement, sans répit, sans relâche.

   La Vie dont le constant doublet est la Mort, tout comme l’arbre connaît un jour son abattage, tout comme le soleil connaît un jour son éclipse, tout comme le ruisseau connaît un jour son étiage. Cette photographie est le lieu même où tout espoir connaît sa fin, où le rire expérimente ses larmes, où la joie se retourne en tristesse. Et c’est ceci, cette onction hautement tragique qui l’effectue en son entier, qui lui donne le sens le plus effectif. Que cette image nous dérange à l’aune de ses significations sous-jacentes, ceci est bien naturel. Si elle nous fait un brin vaciller sur nos certitudes, elle aura atteint son but :

 

faire de notre marche aveugle

sur les sentiers du Monde,

 le prétexte à forer en nous

la césure de la lucidité.

 

   Ceci est accroissement, nullement perte. Ce travail porte en lui, telle sa signature, les traces d’une Métaphysique à l’œuvre. En notre siècle de pur divertissement, d’apparences et de solutions toutes faites, de recettes d’un bonheur facile, cette exigence de Vérité est tout à fait remarquable. Rien n’a jamais servi de se voiler la face. Le voilement ne dissout pas le réel, bien au contraire il en aiguise les vires arêtes.

 

Il nous faut demeurer les yeux ouverts !

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18 août 2023 5 18 /08 /août /2023 10:24
Une île noire au bord des flots

 

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   « Alleen », tel est son nom qui veut dire « Seule » et par extension « Solitaire », « Solitude ». Sans doute ce prédicat lui était-il prédestiné depuis le plus loin du temps. Sans doute l’immense cosmos, dans son déploiement, avait-il ménagé, au sein de son événement, un creux, une niche, une cavité, une douce alcôve où Alleen pût faire halte, méditer, se ressourcer et puiser une eau pure à laquelle donner sens à son existence. Car vous le savez bien, vous qui lisez, c’est le SENS qui est essentiel, le sens qui détermine l’avancée même de nos pas, le sens qui ouvre en nous le sillon selon lequel cheminer parmi la vaste et inextinguible confusion de l’infini du Monde. Le sens s’absenterait-il et alors nos vies se résumeraient à des tournoiements de girouettes, à des claquements de toiles perdues dans les tourbillons de vent, à des nages en de cruels vortex qui auraient tôt fait de nous reconduire au Néant avant-courrier de notre naissance. Dit d’une autre manière, être privé de sens, revient à être privé d’être, à disparaître à Soi-même, à devenir, pour les Autres, simple signe effacé sur une antique tablette d’argile, quelque part dans les poussières antédiluviennes d’une mythique Mésopotamie. S’abreuver à l’eau saumâtre du non-sens, c’est disparaître corps et biens sans espoir d’un possible retour.

   Au seuil de sa vie, tout enfant, puis fraîche adolescente, puis encore jeune adulte, elle avait cru à la magie et au pouvoir illimité du vertige du Monde, elle avait regardé ses reflets, fascinée, sur l’eau des lacs et l’immense flaque de l’océan, elle avait fixé de ses pupilles désirantes les mille et un reflets qui, ici et là, allumaient leurs promesses de félicité. Elle avait remonté le cours de son existence comme on remonte un réveil, en comprime le ressort afin que, le temps venu, il pût vous restituer au centuple l’énergie que vous aviez insufflée en son âme d’acier flexible autant que généreuse. Seulement, au fil des jours, comme si une usure des choses s’était immiscée au cœur même de la spirale de métal, une sorte de corruption y agissant à bas bruit, les rétributions des dons primitifs étaient parvenues soudain à leur étiage et le ressort fatigué avait fini par se détendre, renonçant à tout mouvement, sorte de pitoyable impéritie disparaissant à même son inconsistance. Que ceci, cette prise de conscience d’une versatilité des choses, d’une impuissance gravée à même leur nature fût en mesure d’atteindre Alleen au plus profond, nul ne pourrait en douter et l’on serait affecté profondément pour bien moins que cette surprenante révélation. Le Monde était donc, en son sein, creusé de sombres avens, ouvert sur des dolines sans noms, situé au bord d’immenses et vertigineux abîmes. Comment donc pouvait-on être Homme, être Femme et cheminer sur le bord de ce risque constant sans en être affecté jusqu’en son fond le plus abyssal ?

   Cependant, tout le temps où une certaine insouciance, accolée à l’idée même de jeunesse, avait tracé en elle ses sillages de joie, elle avait fait de sa vie une suite ininterrompue de plaisirs successifs, de désirs comblés sitôt qu’hallucinés, de jouissances immédiates du corps et de l’esprit, suivant en ceci l’ornière habituelle de l’humaine condition.  De voyages, d’expéditions lointaines en des terres des confins, non seulement elle avait rêvé, mais elle avait parcouru, des années durant les surfaces glacées de l’Île Victoria, les étendues désolées de la Terre de Feu, elle avait sillonné les immenses steppes de Mongolie, avait empli ses yeux des sommets vertigineux de l’Himalaya, avait traversé l’Australie de Darwin à Melbourne, était montée tout en haut du Machu Picchu, avait connu les civilisations Incas, Carthaginoise, des Mayas, des Vikings. Cependant, de tout cet inventaire fiévreux de la pluralité du Monde, de cette infinie multiplicité des choses, ne subsista plus bientôt qu’une impression de dispersion, d’éparpillement, de diaspora, si bien qu’elle finit par percevoir, aussi bien dans son esprit que dans son corps, comme d’infinies fragmentations dont sa seule bonne volonté ne parvenait nullement à réaliser une synthèse satisfaisante, à tracer les voies d’une possible harmonie.

      Mais Alleen ne souhaitait plus longtemps participer à cet immense jeu de dupes d’une mondialisation effrénée, laquelle abrasait les cultures, en même temps qu’elle fondait en un moule unique la belle et infinie diversité humaine. La Jeune Femme voyagea de moins en moins, se limita à quelques pays proches pour finir là, en son site le plus précieux, dans une maison de modeste constitution, dissimulée et abritée du vent du Nord par un cordon de dunes. C’est tout au bord de la Mer des Wadden qu’elle avait élu domicile sur la petite île de Borkum, trouvant dans cette terre de la Frise Orientale tout ce qu’en elle elle cherchait depuis bien longtemps sans pour autant pouvoir le nommer ni en préciser les limites, en tracer les coordonnés sur la carte de quelque planisphère. C’était un peu le hasard qui avait guidé ses pas, comme si, à l’aveugle, les yeux clos, elle avait posé son index sur cette terre du bout du monde qui, désormais, serait son dernier refuge.

   Créant entre elle et l’île une étrange et profonde complicité, elle s’était peu à peu métamorphosée, avait trouvé le lieu qui lui correspondait le mieux, installée au centre de sa      thébaïde comme une pluie de gouttes est logée au centre du ciel, dans la plus parfaite osmose qui soit, dans une manière d’affinité naturelle que rien ne semblait pouvoir dépasser. Elle était Borkum, tout comme Borkum était elle, à tel point que son propre nom (cette indépassable identité) avait subi une totale transformation. Alleen était devenue Eiland-L’îlienne sans pour autant qu’une césure ne s’immisçât en elle qui l’aurait installée en une sorte de troublante duplicité.

   Non, Alleen-Eiland était qui elle était dans le rayon de complétude le plus exact qui se pût imaginer. Une profonde harmonie régnait en elle, une paix faisait sa douce comptine au plein de sa chair, une légère antienne courait tout le long de sa peau identique à l’alizé qui glisse sous un ciel de pur azur. Au début de son installation dans l’île, elle avait exploré ce minuscule territoire, un microcosme, s’attardant à flâner sur le relief dunaire, à inventorier les prairies et les étangs d’eau douce, à cueillir parfois un bouquet d’orchidées sauvages, en extrayant une seule tige qu’elle disposait dans le tube étroit d’un soliflore. Oui, une seule car elle était à la recherche de cette unicité, de ce simple dont elle tirait les plus vives satisfactions. Alors, dans ce tête à tête avec la fleur, dans ce dialogue étroit, tout se disait de ce minuscule monde, à l’encontre de ce vaste Monde dont il semblait qu’elle avait épuisé les charmes à la mesure d’un rituel qui, au fil du temps, était devenu une chose sans intérêt, la réitération d’un geste qui s’annulait à même sa reproduction.

   Cette côte sauvage, située à sa pointe la plus septentrionale, quiconque s’y fût aventuré eût aperçu Alleen-Eiland, drapée dans un vaste châle noir, manière de silhouette ténébreuse, assise au plus près des flots, sur le miroir du sable, de courtes vagues écumeuses venant mourir à ses pieds. Elle faisait une étrange tache sombre qui se détachait sur fond de lumière diffuse. Le drap du ciel était uniformément de schiste foncé, un genre de noire clarté qui, visiblement, la fascinait, immobile, immuable telle une marmoréenne statue figée là pour l’éternité. Un cumulus blanc faisait son bruissement d’étoupe, seule et unique promesse du jour parmi les plis denses de la nuit. Alleen-Eiland était une irréalité posée au seuil du Monde, un questionnement, une forme que le mystère de la mer semblait en voie d’accomplir, peut-être même de reconduire au Néant, de porter sur les fonts baptismaux d’une étrange Origine.

 

Alleen-Eiland était-elle seulement venue à elle ?

Était-elle née ou en attente de l’être ?

Était-elle séparée des éléments primordiaux

ou bien en constituait-elle un fragment ?

Était-elle à l’orée d’elle-même ou

déjà en voie de rejoindre ce Rien

dont le paysage semblait dresser

 l’insolite emblème ?

N’était-elle que question sans réponse ?

Interrogation sur le Vide ?

N’était-elle que poudroiement Métaphysique,

revers de l’Être, simple figuration

dont nul visage n’eût conforté la présence ?

      

   A seulement être posée, l’énigme n’eût pu trouver de réponse. Il eût fallu être doté d’un regard visionnaire, traverser l’opacité du réel, forer bien au-delà des choses habituelles de manière à se doter d’une intuition seule capable d’ouvrir la coque de silence, de faire naître le pouvoir des mots, de dire un peu de la Présence de cette Inconnue, là au bord du visible, sise sur sa propre limite, comme si elle était à elle-même son éternel hiéroglyphe. Mais supposons un instant que, dotés d’un pouvoir magique transcendant la mutité du tangible, quelque chose dans le genre d’une mince révélation vînt enfin nous atteindre. Révélation d’une pensée méditative logée au sein même d’Alleen-Eiland, cette Terra Incognita, laquelle menace de toujours le demeurer.

    Alors, ayant accompli le pur prodige d’avoir franchi l’écran de sa peau, de s’être invaginé au plus dense de sa chair, d’être enfin parvenus au centre de son esprit, là où les choses sont diaphanes, légères, aériennes, que devinerions-nous dans le labyrinthe de sa psyché qui nous parlât d’elle et nous la livrât dans la pureté de son essence ? Une voix intérieure pareille à l’eau cristalline de la source pourrait-elle sourdre d’elle avec naturel et grâce ? Une voix entrelacée au rébus du Monde, en différant si peu, Alleen-Eiland méditant sur le mode d’une lallation, Alleen-Eiland miroir de la Présence, Alleen-Eiland se confondant, « île noire au bord des eaux », avec le moutonnement sombre de la mer, avec la pliure blanche du nuage, avec le flux et le reflux du silence, avec la dalle muette du sable. Sa parole intérieure nous parviendrait comme au travers d’un coutil, d’une soie à l’infini froissement, d’une mousseline à l’invisible tissage :

  

« Regardant sans voir j’appelle l’Invisible ;

écoutant sans entendre j’appelle l’Inaudible ;

palpant sans atteindre

j’appelle l’Imperceptible ;

voilà trois choses inexplicables

qui, confondues, font l’unité. »

  

   Le Lecteur, la Lectrice avertis de culture chinoise auront reconnu, légèrement modifié, remplaçant le « on » indéfini par le « Je » de l’énonciation, un bref extrait tiré du Lao-tzu, censé décrire le Tao comme manifestation du Vide. L’universalité du « On » se soustrayant afin de laisser place au rayonnement du « Je », à sa fulguration, laquelle ici, est purement intérieure, pareille à la braise couvant sous la cendre.

   D’Alleen à Alleen-Einland s’ouvre l’écart entre un Plein, cette exultation de l’exister qui convoque la pluralité du Monde, et un Vide particulier, singulier, en réalité ce Vide, ce Rien, ce Néant, comme signification de Soi à Soi qui précède toute prise en compte de ce qui n’est nullement Soi mais ne peut être rencontré que dans cet intime creuset, là où aucun sol, aucun fondement ne se donnant, le Tout du Monde puisse surgir en l’entièreté de son Être, tout comme l’être d’Alleen-Einland s’enlève de Soi dans l’infinité du Sens.

 

« Île noire au bord des flots »

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12 août 2023 6 12 /08 /août /2023 08:27
L’Humaine Figure

Roadtrip Iberico…

Odeceixe…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Dans les livraisons de son travail en Noir et Blanc, Hervé Baïs nous a habitués à des images le plus souvent minimalistes et, lorsqu’elles débordent de ce cadre, elles ne le font que dans la juste mesure de ce parti-pris d’autant plus remarquable que ces exigences, aujourd’hui, du bien fait, de l’abouti, bien moins que minimales sont réellement homéopathiques. Mais la critique s’arrêtera là, sinon elle menacerait d’envahir la totalité de l’article. Regardez le lot d’affligeantes images d’Épinal dont nous abreuvent, quotidiennement, les Réseaux dits Sociaux, un tout jeune enfant même en serait décontenancé, à condition, cependant, que sa vision ait été entraînée à l’exercice d’une vue claire. Le débord du minimalisme, chez ce Photographe, n’en altère nullement l’exigence de qualité et quand le Multiple vient en lieu et place de l’Unité, c’est toujours l’Unité (cet écho de la Vérité) qui l’emporte sous les auspices d’un cadrage parfait, d’une inquiétude de la géométrie, de la précision des lignes de fuite, de l’harmonie bien étagée des différentes valeurs de la triade Noir-Blanc-Gris. Ceci est assez singulier pour ne nullement appeler de plus longs développements.

   Mais mettons-nous en devoir de commenter cette Image au plus près, au ras des phénomènes si je puis dire, les significations y afférentes constitueront la suite logique de mon exposé. Mes descriptions habituelles partent, le plus souvent, des hauteurs du Ciel pour rejoindre la basse horizontalité de la Terre. Symboliquement une Transcendance se résout en Immanence à l’épilogue de son parcours. Donnons-nous l’optique inverse, laquelle consisterait, en quelque façon, à prendre essor du socle des contingences en direction de cette Idéalité toujours hors d’atteinte, ce qui est, du reste, la figure achevée de son Essence. Tendre vers…, être en chemin pour plus loin que Soi (selon l’une des formules récurrentes dans mes textes), ceci n’est rien de moins qu’entrer dans le vif du sujet depuis une position de surplomb, faute de laquelle rien n’est atteint de ce qui est dit dans une image, une situation du quotidien, l’espace d’une rencontre.

   Le premier plan est une zone noire, indistincte, peut-être la conjugaison d’une végétation située à contre-jour, de graviers et de sable à la consistance nocturne. Au second plan, parmi encore un émiettement de graviers, une large flaque d’eau en laquelle se réverbère l’ardoise armoriée du ciel. Puis un genre d’isthme semi-circulaire, une sorte d’anse avant le ressac de buttes de sable qui tracent la limite entre le territoire terrestre et la vaste étendue marine. Au loin, se détachant sur la ligne d’horizon, les silhouettes malingres d’un Peuple de parasols en attente de leur ouverture, en attente du Peuple des Humains, ce Peuple fourmillant, bariolé, bavard, doué d’une inextinguible parole. Å droite de l’image se dessine la diagonale d’une haute falaise, laquelle regarde, comme son vis-à-vis, un essaim de maisons blanches blotties les unes contre les autres. Puis, un ciel de vaste étendue, un ciel qui semble n’en devoir jamais finir de se diffracter, semblable à l’expansion illimité de l’univers, un ciel clair en sa partie la plus basse, un ciel sombre en sa partie la plus haute, sa partie médiane ourlée des festons successifs de cirrus aux fibres légères, se succédant selon des bandes annelées, symétriques, parallèles, comme si un habile Démiurge en avait commandé l’ordonnancement.

   Tout ceci dresse un tableau romantico-nostalgique auprès duquel les âmes inclinées au silence et au recueil puiseront les plus hautes valeurs cathartiques, les plus lénifiantes onctions. Certes le Romantisme est de nos jours fortement déprécié. Quant à la nostalgie, elle est considérée en tant que mouvement antiquaire dont on ne comprend ni n’apprécie plus le sens plein lequel, au mieux, ne serait que le reflet d’une passion depuis longtemps éteinte dans les mailles d’un inatteignable passé. Pour beaucoup, aujourd’hui, la seule Beauté qui puisse s’énoncer crépite sur de virtuels écrans qui, en toute hypothèse, ne sont que des écrans de fumée en lesquels la conscience ne rougeoie plus qu’à demi, l’esprit succombant au charme des chimères et sortilèges de la sphère médiatique. Å chaque écran qui s’illumine et fascine correspond, point pour point, un affadissement du réel, une perte esthétique, laquelle entraîne, de facto, une dilution éthique et un effondrement de ces valeurs qui constituaient, il y a peu encore, les racines des Existants, les signes selon lesquels ils s’orientaient et donnaient à leur marche en avant le statut de quelque qualité, la teinte resplendissante d’un but à atteindre.

   Sur cette Image, nulle présence humaine, nulle conscience qui ferait son étincellement. Paysage en tant que paysage qui semble n’avoir plus aucune mémoire de Ceux qui s’y installent habituellement avec cette espèce d’assurance à tout va, psalmodiant, au fur et à mesure de leur cheminement, cette célèbre formule du Sophiste Protagoras :

 

« L’Homme est mesure de toutes choses. »

 

   Mais, si, de cette assertion pleine de suffisance, nous ôtons la pellicule de surface, ce vernis dont l’Homme aime à se vêtir, afin de faire illusion, de se donner en spectacle, d’apparaître sur le mode de la représentation, si, de toute cette écume, nous extrayons la seule chose qui vaille, à savoir l’essence de l’Homme en tant qu’Homme, nous percevons aussitôt, combien cette affirmation de la « mesure » est fondée en Raison (encore que « le reflet de toutes choses » eût mieux, selon nous, convenu à cette réalité-vérité), nous prenons acte du fait que la présence de l’Homme est ineffaçable, adhérente qu’elle est, par nature, à tout ce qui fait Sens sur cette Terre. N’y aurait-il nul Homme et tout retournerait au chaos, et tout s’abîmerait en un silence éternel.

   Si, étonnamment, je fais soudain référence à l’Homme qui, à l’évidence, s’absente de l’Image ceci n’est pure gratuité mais volonté d’introduire, dans cette représentation, sa présence discrète, continue, identique à un filet d’eau qui ondulerait, glisserait le long de failles inaperçues, sous des strates dont on ne soupçonnerait pas qu’elles puissent abriter quelque mouvement anthropologique que ce soit. Ce qui est à considérer, c’est que le Destin de l’Homme se devine en chaque chose, y compris en chaque chose le dissimulant, le soustrayant à notre vue, comme si une photographie dépouillée de quelque Existant, se devait, immédiatement, en sa nature même, de nous le rendre visible, préhensible, toute Image en soi étant le lieu d’émergence de l’humanité. Å l’encontre de la photographie dite « humaniste », la caractéristique humaine n’apparaîtrait certes qu’en filigrane, qu’en creux, mais ne serait, pour autant, nullement réduite à néant. Une dette existentielle aussi bien qu’éthique en quelque sorte. Le réel, tout comme une pièce de monnaie, comporte deux faces, une face visible, son opposé qui ne l’est pas. Il suffit de retourner la pièce pour apercevoir son chiffre si, jusqu’alors, la seule figure était venue à notre rencontre. Donc « retournons » l’image et mettons-nous en quête de ce qui s’y illustre qui, jusqu’ici, est demeuré dans l’ombre et le secret.

   Graviers et sables, ne disent-ils l’usure du temps, ce temps éminemment humain qui le tisse en son fond comme l’être qu’il est, ce Mortel dont la finitude l’oblige à se questionner sur le sens de sa propre vie ?

    La Flaque d’eau, ce miroir étincelant vers lequel, tel Narcisse, il courbe son corps, interrogeant son reflet, cet écho de son ego qui le fait Homme en tant que cet indépassable Sujet, cette flaque, donc, témoigne de qui il est, une personne des apparences et des illusions, un individu en quête de lui-même que l’eau éblouit, le privant ainsi d’une vérité qui eût pu le conduire en sa pointe la plus extrême.

   Ce genre d’isthme, ne lui parle-t-il de ses propres limites lui qui, tel un dieu, se voudrait sans limites, capable d’aller à sa guise, ici sur la crète de la haute montagne, là au-delà du rivage qui l’aliène et le retient en un lieu trop étroit, là encore bien au-delà de qui il est, rêvant de se vêtir de la parure étincelante du Héros, tel Ulysse franchissant les mers, naviguant d’île en île sans que rien, jamais, n’en vienne arrêter la course sans fin ?

   Cette vaste étendue marine, n’évoque-t-elle pour lui, l’Homme, des souvenirs anciens, d’une poésie de Victor Hugo, par exemple, quelques vers venus du plus loin du temps chantent encore à ses oreilles devenues sourdes des paroles qui disent la perte, l’effacement, le sombre de la vie en ses abyssales profondeurs :

 

« Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire.

Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,

Sur le sombre océan jette le sombre oubli. »

 

    Ce Peuple des Parasols ne laisse rien dans l’ombre, lui. Tout, en lui, est pure évidence. Leurs frêles silhouettes sont déjà silhouettes humaines, on y entend du babil, des cris de joie, on y perçoit l’ivresse estivale, cette manière d’Infini qui se donne à l’Homme l’espace de quelques jours, de quelques heures.

   La haute falaise, n’est-elle celle de l’Homme-Vigie lui qui, du haut de sa dunette, observe la haute mer, essaie d’y deviner les navigations hauturières, les voiliers cinglant dans le vent, les mats de goélettes où s’arriment mouettes et goélands, comme si, de cette patiente observation, pouvait se lever un présage, se dire l’aventure humaine en son étrange navigation ?

   Les maisons blanches regroupées en essaim, ne sont-elles le symbole du sentiment grégaire de l’Homme, de l’essai de réassurance que lui promet la grotte depuis la lointaine préhistoire, dont il poursuit la fonction de protection au travers de la hutte de branchages de Terra Amata, puis des cubes de béton de l’ère moderne ? On y entrevoit l’unité que l’altérité accomplit. On y voit la mesure hestiologique de toute présence humaine : un foyer est là qui réchauffe, donne confiance, assemble la diaspora humaine selon les rites de la fraternité, du regroupement du clan, des digues à élever contre les humeurs sauvages de la Nature parfois ?

   Oui, il nous faut en convenir, une lecture d’image, sauf à demeurer superficielle, ne saurait se contenter de sa surface glacée, miroitante. Il faut creuser plus avant. Il faut risquer l’interprétation. Il faut trancher le réel avec la lame d’une curiosité étayée en Raison.

 

Il faut traverser l’insu.

Voir l’invisible.

Écouter l’inaudible.

 

  Å ce prix et à ce prix seulement le Monde perd un peu de son opacité pour nous offrir le début d’une transparence. S’être mis en chemin est déjà beaucoup ! Que l’Image adéquatement abordée puisse forer en nous la vrille du questionnement par quoi tout prend SENS, aussi bien ce qui nous est le plus étranger, aussi bien le sans-distance que nous sommes à nous-mêmes, mais pour autant figure énigmatique dont, jamais, nous ne sonderons la vertigineuse profondeur !

 

 

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1 août 2023 2 01 /08 /août /2023 09:43
Un orient pour l’Homme

Roadtrip Iberico…

Port Covo…

Portugal

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Certes, nous avons le réel, l’indubitable présence. Certes, nous portons nos mains en direction du préhensible, nous projetons nos yeux sur ce qui nous fait face et ne cesse de nous poser énigme. Certes, nous avons le symbolique, les traces de l’écriture sur le papier. Mais nous avons aussi, surtout, la bannière de l’Imaginaire qui se déploie selon mille voltes, selon mille diaprures. Afin de mieux cerner le réel, ce réel que nous pensons ferme tel le roc, évident jusqu’en ses formes les plus discrètes, souvent avons-nous recours à l’activité imaginative, elle qui sature les trous laissés vacants par les lacunes de notre perception. Imaginons donc, afin que de nouvelles significations puissent émerger, nous emplissant de cette merveille que toujours nous attendons du rayon de soleil, de la courbe de la colline, du nuage dans sa course hauturière.

 

Imaginons une nuit sans étoiles,

autrement dit une nuit privée d’âme.

Imaginons un alpage sur lequel

nul troupeau de moutons ne ferait trace.

Imaginons un livre aux pages entièrement blanches,

un champ de neige, un linceul livide que nul mot n’habiterait.

 

   Vous en conviendrez, ceci serait de l’ordre de l’inconcevable, de l’irréel, du geste de magie effaçant le tout du Monde d’un simple battement de mains. Nulle colombe ne s’envolerait plus du chapeau haut-de-forme et nous serions, dès lors, des Voyeurs aux yeux vides, c’est-à-dire de simples aventures avançant au hasard des rues, frappées d’une cruelle cécité.

   Cette mince fiction n’a de sens qu’à mettre en exergue la dissolution même des Hommes que nous sommes si, d’aventure, les signes, les merveilleux signes venaient à déserter le miroir de notre conscience. Toutes ces absences que seraient la fuite des étoiles, la perte du troupeau, la dissolution des caractères imprimés, tous ces manque-à-être, non seulement nous seraient dommageables, mais ils traceraient, d’une façon irrémédiable, le surgissement du non-sens, une aphasie du Monde, une hémiplégie des Choses, une lourde immobilité de tout ce qui fait altérité et institue, avec qui-nous-sommes, les termes d’un dialogue :

 

un Répondant fait face

à un Questionnant.

  

    Et, pour filer le flux imaginatif, fixons notre regard sur cette belle Image en noir et blanc et, d’un unique geste de notre volonté, dissolvons, comme dans un bain d’acide, ce Signal du bord de mer qu’indifféremment, nous pourrions nommer « phare », « balise », « feu », « sémaphore. » Et alors, qu’obtiendrait-on, si ce n’est l’immédiate extinction de ce qui faisait lexique, de ce qui parlait, de ce qui faisait rhétorique et assignait à l’espace, au ciel, à la terre, à l’eau leurs coordonnées les plus exactes, leurs déterminations les plus précises, lesquelles, les ôtant à l’improféré, au silence abyssal, au vide constitutif du néant, nous les offraient tels les dons que nous attendions de ce réel continûment absorbé par le rayonnement de notre vision.

 

Une plénitude résultant de ce lexique.

Une mince joie se levant de ces amers,

de ces orients dont l’effacement

constituerait une perte irrémédiable.

 

   Car Nous-les-Erratiques-Figures, comment pourrions-nous seulement envisager d’avancer sur un chemin qui n’aurait nul bord, de franchir des ponts sans garde-fous, de traverser des portes aux seuils invisibles, de naviguer sur des fleuves n’ayant ni début, ni fin ? Interrogeant les Signes, une évidence se fait jour dans l’instant, nous sommes tissés de ces traits, de ces lignes, de ces méridiens, de ces équateurs, de ces signaux et balises qui ne sont jamais que la quadrature des cercles que nous sommes, auxquels est alloué, de toute éternité, une mesure, un centre, une périphérie. Nous sommes des Êtres de la Géométrie, de la Topologie. Ne le serions-nous et nous ne ferions plus empreinte sur quelque argile que ce soit et la voilure de nos corps s’affalerait sitôt nous laissant dans une abondante irrésolution, une dense obscurité.

 

Å notre exister il faut

des coordonnées polaires,

 à notre limbe des nervures,

à notre esprit des points d’appui

 à partir desquels se donner,

tel cet Homme ici présent,

telle cette Femme ici irradiant

sa belle forme.

  

   Au milieu, le large Océan, ses plages aux gris différenciés, d’une infinie richesse. Des gris sombres. Des gris clairs. Des Grège. Des Fer. Des Perle. Toute une symphonie qui, elle aussi, joue sur l’infini clavier des Signes. Plus près de nous, une végétation rase, fournie, s’enfonçant dans un noir profond. Traçant une voie diagonale, un chemin de sable blanc, une déchirure de castine parmi le sombre mystère végétal. Le chemin n’est nullement chemin sans reste. Le chemin est sémaphore, le chemin est orient, il indique un trajet à emprunter, il fixe un but, il guide les Promeneurs en un « finisterre », « fin de la terre », « fin de la tierra » en castillan, autrement dit une infranchissable limite qui est limite de l’Homme, limite pour l’Homme, ceci pourrait aussi bien s’énoncer sous le vocable de « Finitude » ou bien « Orient Terminal ». Nous ne sommes que des fictions bordées, des feuilletons s’animant le temps de quelques épisodes, des éternités clouées au feu de l’instant.

 

C’est en ceci que

lignes, traces,

empreintes sont

symboliquement

si importantes pour nous.

  

   La ligne d’horizon est légèrement courbe. Elle aussi participe au grand lexique terrestre, elle aussi limite et enclot. Elle aussi dit l’impossibilité pour nous, les Hommes, de nous aventurer au-delà même de notre possible. Sauf en rêve. Sauf en imagination. Le ciel est lui-même Océan au titre des analogies signifiantes. Lui seul paraît illimité, libre d’aller ou bon lui semble. Patrie des dieux au regard de diamant. Aire des grands oiseaux blancs qui naissent de lui et se perdent en lui. De grandes stries blanches, de longues écharpes diaphanes, de minces nuées de coton en armorient la plaine immense, si bien que l’esprit se perdrait à les dénombrer, à les mesurer, à cartographier l’essaim pullulant de leurs êtres ductiles, infinis, toujours en voie d’eux-mêmes, en une manière de renaissance éternelle.

   Mais le sans-limite que nous attribuons intuitivement à l’incommensurable steppe du ciel, est-ce simplement une détermination libre de notre conscience ? Le ciel est-il libre de lui ? Le cadre d’un cosmos n’en restreint-il le perpétuel nomadisme ? Sans doute est-il heureux qu’il en soit ainsi. C’est toujours par rapport au sans-limite que la limite prend sens et fait écho en nous, faisant en nous ses merveilleuses gerbes d’étincelles, ses coulées vertes de météore, ses sillages blancs de comètes. C’est au motif de notre Être fini que se donne cet Infini, cette Liberté sans entrave qui rejoint, analogiquement, celle de notre imaginaire. Car l’imaginaire, le vrai, celui qui défait tous les obstacles, délie les liens, désentrave la marche, désopercule ce qui demeure secret, le vrai imaginaire donc est pareil au trajet de la flèche dont nulle cible n’arrêterait la course, laquelle rendue invisible franchirait tous les espaces, connaîtrait l’ivresse de tous les temps.

 

Å nous de postuler

les conditions de possibilité

de notre Liberté.

Cette image nous y invite

car elle est ouverture

sur l’invisible,

là où gisent toutes les puissances

en un seul point assemblées.

 

 

 

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29 juillet 2023 6 29 /07 /juillet /2023 10:08
Conscience lumineuse d'être au monde

Photographie : Sophie Rousseau

 

***

   On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on sait que l’on n’ira pas plus loin, qu’en quelque sorte le voyage est fini. Peut-on dépasser la plénitude ? Peut-on aller au-delà d’une explication profonde avec ce qui nous fait face, retourner parmi les hommes et rêver d’une plus entière communion avec ce qui s’est ouvert dans la révélation ? Peut-on avoir connu l’intime du soi et vouloir encore transcender l’expérience afin d’habiter plus loin que l’événement, de connaître encore plus avant ?

On a beaucoup marché sur la croûte de la Terre, on a dépassé les habitations des humains, les derniers sur ce sol du non-retour, on a vu les fumées grises des cheminées se dissoudre dans la cendre du ciel. On a vu le vol courbe des oiseaux célestes, leurs voilures blanches pliées contre la vitre opaque du ciel, leurs rémiges balayant la glaise souple des nuages. On a vu les roches noires plonger dans l’eau des abysses, s’y perdre dans le mystère du jour ou bien de la nuit. Car l’on ne sait plus très bien sur quel versant l’on se situe, quelle position l’on occupe sur le balancement du nycthémère. Tout est si confondu dans une même harmonie. Et puis qu’importent le soleil de minuit, la Lune faisant son mystérieux gonflement dans le ciel laiteux qu’une encre traverse de sa décision souveraine ? Est-il utile d’établir des distinctions, de dire l’ombre et la clarté, le noir et le blanc, le continu et le discontinu ? Est-il utile de jouer au jeu des catégories et de scinder le réel en ce qu’il n’est jamais, à savoir une partition de l’être ?

On est là, sur la plus haute colline du savoir, dans la plus grande des solitudes qui se puisse imaginer. Les autres sont loin qui vaquent à leurs occupations, leurs yeux rivés sur la tâche à accomplir, le destin à faire avancer dans le créneau étroit des heures. Alors l’hébétude est grande qui saisit les hommes et leurs yeux sont hagards, infiniment dilatés sur l’effroi de vivre toujours, d’exister parfois. Et leurs mains griffent l’ouate de l’air et tissent d’infinies théories d’irrésolutions. C’est comme d’avancer dans un labyrinthe de verre aux mille reflets et de n’en jamais trouver l’issue. La peur gangrène le ventre et les membres sont roides de ne pouvoir agripper le réel qui, constamment, est en fuite. Dans les maisons de carton, dans les cannelures des rues, dans les boyaux où glisse le mufle stupide de trains aveugles, la communauté des cloportes fait du surplace, croyant avancer vers la félicité, le repos éternel et le langage lénifiant du bonheur fait entendre sa petite comptine de finitude et la locomotion fait ses minuscules entrechats auxquels seule la mort mettra un terme puisqu’il en est ainsi de l’humaine condition.

On est là, face à l’immensité, dans la simplicité d’être et de connaître. L’horizon est sans limite, tendu jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au chant multiple des étoiles. Le ciel est si vaste qu’il se perd quelque part dans l’éther impalpable avec son ébruitement de source. Les roches de lave noire coulent sans peine jusqu’au socle de la Terre, seulement éclairées par les yeux aveugles des baudroies et les fouets lumineux des poulpes géants. L’eau est gonflée de lumière, ruisselante de clarté, semblable à un ruban d’or faisant, à l’infini, sa broderie invisible. Tout est si immensément étendu, posé là devant le globe phosphorescent des yeux. Il n’y a plus de frontières, de distinction entre soi et le monde, entre le monde et soi. Une seule respiration ample, une unique chorégraphie, un étonnant pas de deux dans le glissement ininterrompu des choses. Plus besoin de théories ni de mécanique positive pour poser l’équation de vivre, pour bâtir les murs d’une lourde et encombrante cosmogonie. Tout coule de source, tout va de soi vers l’avant dans le flux de l’immédiateté, de la spontanéité.

C’est comme une inversion du temps, une rétroversion de l’espace, tout remontant jusqu’à l’origine, aux paroles fondatrices de l’être. Jusqu’ici, le temps, nous en faisions un mécanisme séparé de notre propre réalité, un empilement de rouages complexes dont on ne pouvait saisir le sens logique, la mathématique rigoureuse. Mais voilà que le temps et nous = le même. Nous étions un sablier faisant couler vers l’aval les grains de silice de son existence et voici que nous sommes devenus clepsydre, mais clepsydre inversée aspirant le fluide aquatique, en confiant le beau reflux aux heures primitives qui furent le berceau de notre naissance et bien au-delà encore, jusqu’à ce mince filament qui se perd dans la poésie initiale, dans le commencement de la parole. Le temps, c’est nous. Nous pensons le temps et, aussitôt, il se temporalise, c'est-à-dire qu’il prend sens et réalise la seule effectuation qui soit, celle de nous livrer une partie du mystère de figurer, ici, dans cette durée qui nous est octroyée dont l’instant est l’éclair qui illumine l’ensemble de notre parcours.

L’espace, cet insaisissable qui fuit au-devant de nous à mesure que nous avançons et semble toujours se reconstituer de nouveaux sites conquis dans l’aire infinie de la nature, l’espace c’est nous, c’est seulement nous qui projetons notre vision dans les contrées qui nous visitent et nous disent notre être, la quadrature que nous occupons dans la complexité du monde. Nous regardons l’espace et voici qu’il s’espacifie, qu’il se met à nous parler et à entrer avec nous dans le mode d’une familiarité. Nous regardons le monde et voici qu’il se mondifie, nous traverse à mesure que nous le traversons. Nous participons au monde et participons de lui comme l’arbre s’enracine dans le sol et s’élève à partir de son socle dans l’éther qu’il s’approprie comme sa réalité la plus vraisemblable.

Nous regardons le monde et sommes, de la même façon, regardés par lui. A la fois voyants et vus dans ce double mouvement qui nous porte en direction des choses et qui porte les choses en direction de ce que nous sommes. Notre relation à l’être-du-monde est de nature dialogique, nous sommes en présence de ce qui n’est pas nous, de la même manière que l’altérité - les autres, les choses, les objets à connaître -, vient à notre encontre dans la plus pure évidence qui soit. Ce ciel chargé de nuages, cette lumière céleste qui filtre au travers, le dôme brillant de l’eau, la meute noire des rochers ne surgissent pas d’eux-mêmes par la décision d’une pure autarcie, par la volonté de quelque absolu. Les visant de l’intérieur de ma conscience, c’est moi qui les fais paraître et les porte au jour de la connaissance. Je ne suis moi, dans cet instant de l’émerveillement contemplatif, qu’en raison de celui que je suis qui regarde le monde et l’installe dans sa parution. Nous avons partie liée avec le monde comme le monde s’accorde à nous dans la plus pure des réalités qui soit. Plutôt que nous ne connaissons le monde, nous « co-naissons » avec lui dans le même mouvement apparitionnel qui le fait être dans le même empan qui me révèle à moi-même. C’est cela le miracle de la vision, le prodige d’être-le-là qui fait droit aux phénomènes alors que ces derniers, les phénomènes, nous installent dans notre être et nous y maintiennent afin que nous en prenions acte. C’est cela exister, se tenir en-dehors du néant et assurer cette transcendance le temps qui nous est alloué par notre propre destin. Regarder les choses, toutes les choses, mais aussi bien ce paysage, c’est faire siens, depuis la dimension prodigieuse de la conscience, aussi bien ce ciel en s’y dissolvant, aussi bien cette eau en s’y immergeant, aussi bien ce rocher en plongeant dans la mémoire de sa lave. Que serions-nous si nous n’étions atteints de ce principe de luminescence, d’irradiation qui révèle le monde dans sa plénitude ? Que serions-nous sauf ce statique immanent disparaissant à même les choses dans la densité de leur incompréhension, cette dernière entraînant la nôtre par simple effet d’analogie ?

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on repart avec, en soi, l’expérience d’un avoir-vu, d’un avoir-su qui nous métamorphose en notre fond. Nous étions arrivés avec notre peau de saurien primitif, avec nos écailles qui ralentissaient notre marche et dissimulaient à nos yeux la beauté du monde. Le paysage sublime a réalisé, en nous, le « frémissement du passage », tel le rite du même nom au cours duquel l’adolescent accède à la société des adultes qui l’initie à ses secrets. L’exuvie a eu lieu. Nous repartons et laissons, derrière nous, cette inutile et encombrante guenille, témoin d’un temps de régression et de fermeture. Notre peau est neuve, rutilante, prête à accueillir la pluie de phosphènes de la connaissance. Plus jamais nous ne regarderons comme avant. En bas, dans la vallée, dans les plis ombreux de la ville, dans les corridors des rues sont les lents mouvements, les reptations mondaines qui font la marche lourde des hommes. Nous leur dirons la nécessité d’un regard juste, d’une marche accomplie en direction de ce qu’il y a à voir, à connaître. Ensuite nous regagnerons notre couche avec les yeux rivés aux étoiles. Nous ne saurons plus vraiment quelles sont nos limites, où nous commençons, où s’arrête l’univers, s’il s’arrête jamais. Notre sommeil sera un rêve éveillé. Le monde, nous le tiendrons entre nos mains éblouies et nos yeux seront brillants comme des constellations. La seule façon d’être-au-monde !

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24 juillet 2023 1 24 /07 /juillet /2023 08:48
Un Instant d’Éternité

Voyage en voiture Iberico...

Vierge de la mer...

Je chantais...

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Le ciel est gis, désigné telle une chose en fuite d’elle-même. Le ciel est impalpable, tissé de grains serrés, il semblerait qu’hors de lui, rien n’existerait, comme si les Hommes étaient assignés à demeure, placés sous l’immense coupole, sous le dôme infini mais eux, les Hommes, finis, terriblement finis. Et pourtant, le ciel s’appuie, s’amarre au multiple terrestre, l’enclot, le maintient à sa place déterminée. Tout contre le ciel pris d’immensité, une gerbe se lève, bouillonne, s’écume, se disperse selon des millions de gouttes qui, jamais ne paraissent retomber. Le geyser fuse, gagne l’entièreté de l’espace, la lave blanche fait ses explosions, ses milliers de déflagration dont nul ne sait ni l’origine, ni la fin. Tout se lève de soi et se multiplie dans tous les orients imaginables. L’énergie, la puissance sont sans fin et c’est un grondement continu et c’est un genre de tonnerre qui s’amasse en boule et se répercute aux limites mêmes de l’horizon. Nul répit. Nul repos. Un genre de mouvement auto-proclamé toujours en réaménagement de soi. Si bien que regarder est pure fascination. Nul, parmi les Existants, ne pourrait soustraire son regard de l’événement au titre de sa volonté ou d’une quelconque urgence qui se situerait ailleurs. Le sublime est entièrement contenu dans ce jaillissement, au sein même de cette profusion, au plein de cette promesse d’éternelle vitalité.

   Une masse sombre et haute à gauche de l’image. Semblable à la coulisse d’un étrange théâtre diluvien. D’antiques Héros pourraient s’y cacher tenant entre leurs mains le destin des paradoxaux Spectateurs que nous sommes. Cette masse est un mystère. Cette masse est une question. Mais, plus tard, peut-être, sera venu le moment de l’interroger, de deviner ce qui, en elle, se dissimule. Comme s’écoulant d’elle, surgissant d’elle dans une immémoriale parturition, des milliers de rejetons semés des eaux primordiales, amniotiques, encore attachés à leur Génitrice au motif de leur teinte ténébreuse, de la lueur qui les visite, venue du gris du ciel, de la blancheur de l’écume. Les galets sont ronds, parsemés de bulles mémorielles, sans doute d’avant même leur naissance. Le peuple des galets, que la lumière lustre, semble pris d’un lourd sommeil dont nul ne pourrait les tirer.

   Un sommeil de pierre lourde, de longue léthargie, un songe qui se fige et ne livre nullement la lumière noire de ses images, de ses hallucinations internes, simple mythologie à elle-même sa source et son devenir. En réalité un monde forclos qui n’est monde qu’à lui-même, un hiéroglyphe possédant le chiffre secret de ses arcanes pareils à un Ruban de Moebius, le début est la fin, la fin est le début, dont nul Déchiffreur ne viendra à bout. Simples météorites venues d’un ciel de cendre, un feu en elles se dissimule qui ne se souvient de son nom. Et c’est bien parce qu’elles sont muettes, infiniment muettes, qu’elles nous pressent de connaître leur nature, de les déflorer en quelque manière, mais le minéral est dur, le minéral est têtu et nous sommes privés de l’outil qui en désoperculerait la réalité.

   Donc le ciel gris en son insaisissable venue. Donc la gerbe de blanche écume dont le ressourcement infini nous échappe. Donc la falaise de suie réfugiée dans sa nuit. Donc les galets s’abritant sous le dais de leur étonnante lueur. Donc Nous qui visons l’image et lui restons extérieurs, sur le seuil d’une parole qui tarde à venir. Nous demeurons immobiles au bord du rivage et nos mains se révulsent de ne rien posséder que l’énigme, à défaut d’en pouvoir pénétrer les sombres dédales. Pourtant, nous les Attentifs, n’avons jamais de cesse que de pénétrer au sein de la caverne, d’en débusquer les replis ombreux, d’y allumer la lumière de nos yeux à des fins de compréhension. Car ne rien savoir serait bien pire que de trop savoir. La dimension existentielle creuse en nous ce manque à jamais que nous tâchons de combler sans y jamais parvenir.

 

Vivre, c’est respirer, boire,

manger, se reproduire.

Exister c’est entailler

 l’écorce du Monde,

entrer jusqu’à l’aubier,

là où le derme étincelant de

l’arbre dissimule sa vérité.

C’est comprendre.

C’est interpréter.

C’est produire un logos commun

d’où un sens jaillira tel le geyser

et alors la lumière de la clairière

éclairera les sombres taillis

et alors tout se dira selon

les facettes de la Raison,

tout se fera diamant et la clarté

essuyant, trouant l’obscurité,

y creusera sa belle niche,

y ouvrira son sillon étincelant.

  

   Mais projetons-nous toujours au-devant de nous cette intention d’en savoir plus que ce que le réel nous livre en sa matière brute ? Un silex grossier dont il nous est intimé, selon notre nature d’Hommes, de le dégrossir avec un percuteur, d’en détacher les écailles superficielles, puis de le polir tel le biface préhistorique qui ne peut jamais se percevoir qu’au motif des premiers essais de l’anthropos de sortir de l’animalité, d’ouvrir le langage, d’édifier les premiers mots de la connaissance. Toujours le superficiel nous assaille qui nous présente le masque dissimulant le vrai, l’exact, l’authentique. Toujours les apparences, les reflets, les faux-semblants que nous prenons « pour argent comptant » en feignant de croire que cette monnaie est la seule bonne, nous acquittant de notre dette vis-à-vis de ce réel au large de nos yeux, lequel brasille et finit par nous aveugler.

   Alors, ce ciel, cette gerbe d’eau, cette falaise, ces galets, en avons-nous fait autre chose que les éléments de décor d’un paysage marin ? Avons-nous creusé d’un iota ce qui vient à nous afin que, justement informées, les choses nous tiennent un langage plus profond que celui des mondanités, ce bavardage du « ON » qui recouvre le tangible d’un fin glacis qui le rend méconnaissable ? Avons-nous suffisamment aiguisé notre vision pour lui faire traverser les murs des approximations, pour l’introduire au cœur même de la Cité, là où se prennent les décisions ultimes qui décident du futur des Hommes ? Poser cette question est bien évidemment y répondre par la négative. Rarement sommes-nous en travail face aux choses, bien plutôt dans un retrait que nous prenons pour un confort ultime.

    Mais reprenons la belle image ici commentée et tâchons de percer la fine pellicule qui en recouvre la surface. Isolons l’essentiel, à savoir ce surgissement blanc de l’eau, cette surdi-mutité de la pierre. Deux réalités se font face sous la figure d’une polémique, d’une opposition de principe.

 

Le flux de l’eau faisant face

à l’immobile de la pierre.

 

   Ici, à l’évidence, il s’agit de la confrontation de deux Mondes hétérogènes l’un à l’autre. Le Monde Parménidien antinomique du Monde Héraclitéen. La pierre de Parménide, qu’aussi bien nous pourrions ramener à la Sphère unitive à laquelle son logos se réfère, à cette fixité, à cette immobilité de l’Être, point fixe à partir de quoi tout découle. La Monade de Leibniz pourrait aussi bien être convoquée, elle qui, dépourvue de portes et de fenêtres, vit de son autarcie au sein même de son immanence. Et, par contraste avec ce motif, c’est bien évidemment le concept du flux d’Héraclite, ce fleuve toujours recommencé, ce renouvellement à lui-même sa propre ressource qui est à envisager. Mais, sous la métaphore apparente de la Sphère (de la pierre), ainsi que sous celle du Fleuve (cette eau blanche écumeuse), une autre profondeur, une autre strate se révèlent dont tout un chacun postule en soi l’indispensable prémisse.

 

C’est de Temps dont il s’agit

 et rien que de ceci.

  

   Le Temps du Galet se confrontant au Temps de l’Eau. Le Temps du Galet est un temps infiniment accompli, un temps qui, parvenu au bout de son itinéraire s’est réfugié dans l’immobilité silencieuse et occluse du minéral. Plus personne ne peut atteindre ce temps que l’on pourrait qualifier de « fossilisé ». Autrement dit, un temps mort. Autrement dit le temps de l’Éternité. Car, oui, pour être Éternel, le temps a besoin d’avoir fait son deuil de l’exister. Tout comme nous les Hommes, vous les Femmes, qui ne connaîtrons notre Éternité qu’à avoir totalement accompli notre cycle, à nous être figés dans ces secondes suspendues pareilles à des larmes de résine.

   Notre Éternité a le poids douloureux de notre mort. Tant que nous sommes en vie, ballotés par les flots de l’existence, nous ne connaissons que cette précarité, cette brièveté de l’instant en constant renouvellement, réaménagement de soi. Seul le couperet de la Mort réalise le suspens de l’éternel, l’immobilise, cofondant en un seul espace infiniment ponctuel, passé, présent, futur. Nous ne sommes éternels qu’à n’être plus qui-nous-sommes, des Individus parlant, agissant, créant, aimant, mais de simples stalagmites dressées dans le vent glacial d’une irrémédiable solitude. Si l’Instant est multiple, toujours renaissant de ses cendres, tel le Phénix, elle, l’Éternité, est cette pulvérulence que n’anime nulle étincelle. La cendre devenue cendre et nul mouvement qui la déporterait de qui-elle-est. N’est-il pas étonnant, cependant, que le cheminement de notre Vie métaphorise celui du Temps ?

 

Mobiles, infiniment mobiles

nous sommes pareils à l’Instant.

Immobiles, immobiles pour toujours,

nous sommes les gisants sur lesquels

repose, tel un suaire,

le masque impénétrable

 de l’Éternité.

  

   Certes notre propos, loin d’être joyeux, est peint des couleurs les plus sombres de la Métaphysique, mais elle, la Métaphysique, qui postule un Monde autre que celui que nous connaissons est toujours privée de quelque clarté, à l’ombre de cette joie que nous recherchons fiévreusement sans bien trop savoir en quoi elle consiste. Certes nous pouvons regarder les choses de l’exister avec des verres opaques et en tirer quelque rapide félicité. Mais l’accomplissement de Soi, loin d’être constitué d’une addition infinie de petites joies, consiste bien plutôt à chercher, sous leur aimable visage, ce qui s’y loge en creux, cette corruption à l’œuvre, laquelle nous dit que le Même renferme toujours de l’Autre, que tout mouvement dialectique, dont l’Existence est le mode le plus visible, porte en soi son contraire, sa contrariété, sa mesure de négativité.

   Vivant, notre supposé bonheur n’est que la face inversée de nos peines. Force et faiblesse, puissance et repli, tels sont les harmoniques sous lesquels notre devenir s’illustre sous la figure du Destin. N’en pas assumer la charge est s’aliéner. En reconnaître le chemin secret est le seul acte de liberté dont nous pouvons nous assurer dans l’Instant qui précède toute Éternité.

 

   Merci de m’avoir suivi si vous avez cheminé de concert avec ce texte qui, une fois dit la Beauté, une fois dit l’Affliction de notre condition mortelle. Y aurait-il d’autre alternative que celle-ci, elle n’aurait été, en toute rigueur, qu’usurpation de la réalité. L’oscillation est notre Mesure Humaine. Toujours nous dérivons au loin de nous, dans un Temps qui nous précède, un Temps qui nous dépasse. Chaque seconde provient de la précédente que la prochaine suit. Le Temps est-en-nous-hors-de-nous auquel nous correspondons l’Instant d’une brève parenthèse, puis survient ce Temps fixe, irréel, hors d’atteinte qui est l’Autre de-qui-nous-sommes. Toujours nous définissons-nous tels des Attentifs, des Attentifs qui attendent le pli et le dépli duTemps.

 

Le seul Temps qui convienne à l’Instant Présent :

que vienne la Beauté de l’Image.

Notre présence à nous-mêmes

et au Monde est à ce prix !

 

 

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16 juillet 2023 7 16 /07 /juillet /2023 07:52
Cette beauté qui devait advenir

Voyage en voiture Iberico...

Urro du pommier...

Côte Fauchée...

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Tout est toujours en attente de soi, c’est-à-dire de surgir au lieu même de sa propre vérité. L’enfant avançant dans la nouveauté de son âge et guettant l’instant qui le révélera tel qu’il est et devait être depuis la mémoire la plus lointaine qui se puisse imaginer. L’arbre en sa longue et patiente croissance, sur le point de découvrir la force de ses racines, l’envol aérien de ses frondaisons, la chute de ses feuilles sur le sol de poussière. Le paysage avec ses rochers qui émergent de l’eau pour dire la nécessité de leur être, le lexique unique qu’ils dressent à la face du Monde.

   Espagne, pays des merveilles, pays aride et luxuriant tout à la fois, pays de terre et de mer, pays de déserts et de vertes oasis.

  

Tout est toujours en attente de soi

  

   La dune de Corrubedo avec ses vastes étendues de sable beige que la lumière décolore.

   En attente, la sierra de Guara avec ses gorges étroites, ses roches claires, son filet d’eau bleue-verte qui serpente tout en bas.

   En attente, le parc national de Monfragüe avec ses roches escarpées, ses massifs de chênes-verts.

   En attente, la Sierra de Gredos avec ses lagunes, ses cirques et ses gorges, son calcaire usé par l’érosion.

   En attente, le vaste plateau de la Ciudad Real avec ses moulins à vent badigeonnés à la chaux blanche.

   En attente, le Désert des Bardenas Reales avec son étonnant paysage lunaire, ses barrancos, étranges ravins entaillant de hautes collines de marnes.

    Mais toutes ces merveilles ne sont en attente que d’un œil visant avec justesse le lieu même de leur singulière essence. Nullement les hordes de Touristes qui ne découvrent de ces beautés, que leurs rapides apparences et ne sont sans doute inquiets que de leurs coreligionnaires qui pérégrinent, ici et ailleurs, ne découvrant guère du paysage que ce que leur en dévoile l’écran magique de leur Iphone, de ce double, de ce jumeau dont la perte serait irrémédiable.

 

Le virtuel en lieu

et place du réel

 

   Il y aurait tant à dire, mais en mode négatif, alors plutôt le silence. Provisoirement.

    Tout est toujours en attente de soi, ce qui suppose l’abord authentique des choses, nullement une image frelatée qui n’en serait que la forme euphémisée, réduite à sa plus simple expression.

 

C’est toujours l’essentiel

 qui doit nous atteindre

au plein de qui-nous-sommes

 

   Aller au-devant du paysage vrai, c’est d’abord accomplir un voyage vers Soi, un voyage vers cette Altérité singulière qui nous interroge à l’aune même de sa rareté.  Travail sur Soi, travail sur ce qui vient à l’encontre et souhaite l’espace d’une rencontre, nullement un regard hâtif qui, tel l’affligeant « selfie » n’est que regard sur Soi, non sur ce qui mérite attention et nous requiert en tant que Messager.

   Oui, les choses belles ont un message à communiquer, celui de leur être en leur plus grande profondeur. Or toute Beauté réelle porte en Soi cette nécessité d’être prise en compte au plus haut lieu de son intime valeur. Regarder en notre Monde mondialisé, où tout se confond avec tout, où l’identité est devenue banalité, où le superficiel l’emporte sur la profondeur, regarder donc suppose une véritable conversion de la vision, un retournement, non vers Soi, mais vers ce qui est posé là-devant comme le phénomène incontournable en sa primordiale présence. Ceci suppose le calme, le recueillement, le retrait. Comme s’il y allait d’un sacré à reconnaître et à la grâce duquel il faudrait se conformer. S’oublier en quelque sorte, se retirer dans un genre de clair-obscur dont l’objet de l’observation ressortirait en pleine lumière.

   Transcendance du réel oblige, c’est le Ciel qui vient en premier, qui se donne telle l’Origine incontournable. Nullement religieuse cependant, totalement esthétique, cette beauté inclinant de facto vers une éthique au motif que ce qui est beau est également vrai. Nulle dissimulation sous quelque masque d’emprunt, nulle fantaisie de Carnaval, l’épiphanie en sa clarté, le visage du paysage en son rayonnement. Tout en haut, la lumière est noire en son excès même de profusion, en l’exténuation de ses phosphènes, reflet de la nuit du lointain Cosmos. Puis, dans son essai de rejoindre la Terre des Hommes, la lumière se fait plus claire, plus nébuleuse, poudrée de cette diaphanéité qui est la nature même de sa douce et à peine insistante présence. Une suggestion bien plus qu’une imposition.

    Observateur de ceci, c’est dans un identique état d’esprit que nous devons nous situer : sur une marge, sur un seuil car c’est de cette limite que les Choses signifient avec le plus de justesse, dans une retenue qui est une sourdine, une fugue si discrète, presque un inaperçu mouvement des lèvres. Toute réelle saisie de ce-qui-est, se montre comme sur le bord de…, à la lisière, sur le fil non encore bien défini d’une frange, d’un pli qui, bientôt, s’ouvriront selon leur sens le plus abouti. Alors, plus rien ne s’interpose entre le Soi qui regarde et l’objet qui est regardé. Ceci se nomme « unité » dont la venue au jour est si rare, qu’elle doit nécessairement faire événement, nous atteindre au plein de nos sensations, s’invaginer en nous avec la retenue la plus attentive qui soit, avec délicatesse et sensibilité.

   Entre le Ciel clair et la Mer sombre, il n’y a pas d’effective opposition, de processus dialectique qui ferait se confronter deux termes adverses, incompatibles. Non, le prodige ici c’est que

 

les deux Choses naissent

l’une de l’autre,

le Ciel de la Mer,

la Mer du Ciel.

 

 

   C’est parce que la Mer est sombre qu’elle veut la clarté du Ciel. C’est parce que le Ciel est clair qu’il veut le sombre de la Mer. Car ici, c’est de complémentarité, de fusion des affinités dont il s’agit. Mais qui donc, par quelle pure décision de la Raison, pourrait proférer une telle séparation d’éléments qui, naturellement dialoguent, font écho l’un dans l’autre, naissent l’un de l’autre ?

 

La Mer est bientôt Nuage, puis Ciel.

Le Ciel est bientôt Pluie, puis Vague.

 

   C’est de ceci, de cette coalescence des Choses de la Nature dont il faut vivre l’immémoriale dimension.

    Ceci bien considéré, l’Horizon n’est horizon qu’à relier Ciel et Mer, qu’à les confondre en une certaine façon. Le Ciel a de l’amitié pour la Mer. La Mer a de l’amitié pour le Ciel et ceci, ce sentiment plénier ne résulte nullement d’un béat et naïf panthéisme. Ce n’est nullement Dieu qui se reflète dans les choses. Les Choses sont « divines » en elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles transcendent depuis leur pure immanence et portent en elle, mais aussi en l’Autre qui leur correspond, la totalité de leur plénitude. Les Choses sont autosuffisantes, totalement autonomes, cependant ne dédaignent pas le Regard Juste qui les reconnaît Choses en tant que Choses. C’est la fatuité humaine qui postule sa puissance sur le divers, qui fait croire aux Existants qu’ils sont des Suzerains, alors qu’en réalité, ces inconscients ne sont que les Vassaux de la Nature, du Rocher, de l’Arbre, du vol de l’Oiseau au plus haut de l’éther, du vaste Monde en sa polyphonie.

 

Tout est question de regard.

Regard sur Soi.

Regard sur l’Altérité.

 

   Regard en conscience, le seul qui vaille parmi les affèteries et les comédies de tous ordres qui sillonnent la Planète et la portent à son exténuation.

   Tout est toujours en attente de soi. Regarder avec exactitude consiste à dépasser l’attente, à lui donner un but, à l’accomplir selon le pli même de son essence. La bande blanche juste au-dessus de l’horizon, ce filé, cette écharpe transparente ne sont là qu’à préparer l’accueil de l’eau, à lui offrir l’assise qui, depuis le lointain du temps lui échoit comme le plus grand don.

   L’Eau est couleur de schiste, parcourue de courants légers, d’irisations subtiles qui sont le langage qu’elle adresse aux Poètes, aux Méditants, aux Contemplatifs.  Comment ne pourrait-on être dans cet état d’esprit, dans cette disposition mentale d’accueil face à la pure merveille de ces roches - Urro del Manzano ou Urro du pommier -, ces roches en tant que puissance du sol, mouvement figé, géologique, antédiluvien, en même temps qu’émergence éminemment présente de cette Nature donatrice de formes, toujours active, mais l’activité se compte en millénaires, c’est pour cette raison que leur constant devenir demeure inaperçu à nos yeux.

    Nul n’empêche d’en postuler l’étrange et vigoureuse énergie. Å la rencontre de l’eau et de la roche, comme une effervescence, la trace d’une émotion, l’empreinte d’un sentiment comme si l’eau était le refuge de la pierre, comme si la pierre demandait l’eau afin de venir à elle. Tout en bas du paysage, c’est le domaine du noir, de l’ombre, donc du secret venu du profond des abysses. Un fin brouillard d’eau blanche s’y pose avec délicatesse, il est une réplique à peine soulignée du Ciel, il est le dernier mot de cette sublime unité avant même que le crépuscule ne vienne tout effacer sur le seuil de la nuit.

   Cette image fait du bien, elle adoucit les brûlures du jour, elle est le contretype d’une violence endémique qui a singulièrement saisi le monde en ce III° Millénaire qui semble livré aux mors aigus de l’aporie, tant les lumières de la Raison paraissent vaciller, au point même que notre entrée dans une longue nuit est l’horizon même qui borne nos existences. Il faudrait pratiquer, auprès des jeunes générations, cette « paideía » des Anciens Grecs, au terme de laquelle l’éducation de ceux qui ont tout l’avenir devant eux serait le viatique selon lequel reconnaître la Beauté, dresser les contours d’une esthétique, édifier cette éthique qui, de nos jours, fait si souvent défaut, au point même que l’on s’interroge sur sa possible existence, ici et là, dissimulée sous des voiles qui en barrent l’épiphanie.

   « Cette beauté qui devait advenir », faisons en sorte qu’elle advienne vraiment, nullement de manière virtuelle sur des écrans qui ne conduisent qu’à la cécité. Oui, à la cécité. Les ombres veillent qui grandissent et étendent leur emprise !

  

 

    

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9 juillet 2023 7 09 /07 /juillet /2023 08:26

 

Le voilement du monde

 

lvdm

 Février 2014© Nadège Costa

Tous droits réservés

***

"La femme tout à fait heureuse

se résume en une caresse,

en un baiser, en un soupir."

Henri-Frédéric Amiel

*

 L'image, nous la regardons comme par effraction, d'une manière subreptice, sur "la pointe des pieds" pour user d'une métaphore qui nous installe dans une manière de spatialité. Car c'est bien d'espace dont il s'agit. De l'image par rapport à nous, ensuite de nous par rapport à l'image. Si nous progressons à seulement "faire les pointes", c'est parce que, d'emblée, nous ne sommes guère assurés de nous-mêmes. Ne serions-nous  pas sur le bord d'une indélicatesse, observant L'Observée dont le regard s'occulte derrière la dentelle noire ? Ne serions-nous pas en train d'enfreindre un code de bonne conduite ? A regarder qui ne peut nous regarder, nous plaçons notre Vis-à-vis dans une position sans défense. Nous offensons son territoire de chair et de peau, nous nous immisçons dans la faille ouverte de sa conscience. Déjà nous pouvons y lire quelque désarroi, déjà nous pouvons y décrypter quelque secret. Mais pourquoi donc occulter ce regard, dont nous pouvons imaginer la profondeur, la densité, si ce n'est pour dissimuler ce qui, jamais ne peut se dire : à savoir la sublime intériorité ?

 Mais d'abord, demeurons à la périphérie, comme au bord d'un volcan et cherchons à en percevoir le cratère. Bien que partiellement dissimulé, le visage nous parle de lui dans un langage immédiatement saisissable. L'ovale en est parfait qui fait songer à la forme originelle de l'œuf par lequel le monde advient et se déploie parmi les choses de l'exister. Les yeux nous parlent depuis leur oubliette, leur grotte abritante. Ils nous disent la beauté du monde qui ricoche sur le corps en des teintes de porcelaine douce. Ils nous disent l'immense courbe du ciel où l'oiseau trace sa longue dérive blanche. Ils nous disent les arbres à la lourde ramure s'agitant sous la houle du vent. Ils nous disent l'infini scintillement des étoiles dans le ciel poli du crépuscule. Ils nous disent l'imaginaire et les chemins du rêve par lesquels la cécité prend acte de ce qui soude le corps à la matière terrestre. Car les Aveugles voient, mais en mode métaphorique, mais en images réverbérées tout ce qui cherche à se voiler mais s'annonce toujours d'une manière allusive. Car les Réfugiés-dans-la-nuit perçoivent ce qui les entoure et les enclot en leur territoire par cette délicate intuition qui n'habite que Ceux, Celles qui, privés de vue, se livrent au regard intellectif. Celui qui ouvre tous les possibles puisque s'enlevant sur l'obscurité comme condition de possibilité de tout regard. La lumière, fût-elle vive, exacte, ne s'imprime qu'à faire sens sur la surface d'ombre dont elle jaillit et qui la révèle. C'est pour cette raison que Nous, les Regardeurs habituels enveloppés de clarté, finissons par ne plus l' apercevoir, la lumière,  qu'à la façon de glissements éphémères qui ne nous atteignent même plus. Feux follets qui parcourent le zénith de leur inapparente trace. Et alors nous marchons sur des chemins qui n'ont plus de bornes, sans repères, faisant leur serpentement parmi les percussions du jour.

 C'est Nous qui ne voyons plus le monde à la mesure de notre constant égarement. Si L'Observée a dissimulé sa vue sous les voiles d'ombre, c'est pour la seule raison d'augmenter sa vision, de la porter aux confins d'une possible démesure. Du noir où elle gît, elle coïncide tellement avec son être qu'elle se nourrit de cette singularité, s'y abandonne, s'y love comme elle le ferait au sein d'une eau lustrale qui la révélerait à elle-même dans la plus verticale des certitudes qui soit. Un genre d'absoluité dont elle jouirait du centre d'elle-même, sans qu'il lui soit besoin de chercher, au dehors, une quelconque approbation, un assentiment venant lui dire qui elle est. Une apodicticité. Une vérité ne souffrant aucune autre assertion que sa propre perspective au contact du massif ontologique. Comme la superposition de deux lignes se fondant en une seule.

 Et ceci qui rayonne depuis l'intérieur s'étoile en plein jour, disant la certitude des choses, leur puissance à signifier mais à seulement être fécondées par cette réserve d'intériorité, la seule à échapper aux pollutions mondaines et affairées. L'étoilement de la conscience est cette perfection de l'épiphanie humaine, ce sublime ovale du visage repris en écho par la conque souple des doigts. Comme une réverbération qui chercherait à dire, en mode imagé, la sérénité du jour, l'amplitude de la nuit, l'intérieur comme architecture portant les nervures de l'exister à paraître dans la simplicité. Tout, dans cette posture hiératique, tient le langage de l'exactitude, aussi bien les lèvres ajointées dans la prochaine parution de la parole, aussi bien la chute des épaules proférant en corporéité ce que l'intuition soutient en approche subtile. Regardant Celle-qui-se-livre à la contemplation, il n'y a autre chose à percevoir que cette esquisse portant témoignage d'une essence rare et unique.

  C'est pour cette raison qu' Henri-Frédéric Amiel, ce subtil diariste de l'intime - son journal de quelque 17000 pages en atteste -,  peut dire en toute certitude que :

"La femme tout à fait heureuse

se résume en une caresse,

en un baiser, en un soupir."

 Et ceci, il ne peut le dire qu'en raison de la sémantique à laquelle il a recours. "Caresse", "baiser","soupir" ne sont que des exhalaisons de l'âme, des émanations de l'esprit, des distillations de la vertu par la grâce desquelles l'homme, la femme parviennent à leur propre éclosion, à leur particulière condition parmi les confluences diverses de l'exister. Il n'y a pas d'autre vérité que cette apparence charnelle qui n'est que le dessin, l'estompe d'une destinée s'accomplissant. Il n'y a pas d'autre  lieu où paraître. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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