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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 07:51

 

     EXISTENCE.

 

*Seul l'Insulaire vit "au-dehors". Afin de ne pas désespérer.

*La meilleure façon d'être optimiste : côtoyer sans relâche le tragique. Loi de la relativité.

*Métaphore de la Racine dans "La Nausée" : tout est dit de l'existence.

*La douleur n'a pas de mots pour se dire. Seulement sa propre existence.

*L'hédonisme n'est jamais que la poursuite tragique du plaisir.  

*L'UN est une vue de l'esprit; le MULTIPLE, la loi de l'exister.

*Exister vraiment : être dans les choses jusqu'à l'ivresse.

*"La crypte originelle", jamais on ne l'abandonne !

* Cœur de la vie : espacement entre diastole et systole. Juste un battement.

*Beauté et tragique, avers et revers d'une même médaille.

*Vie : une longue digression avec un point final. Damoclès.

*Être Soi et les Autres et le Monde. Totalité.

*Critiquez sans cesse. La seule prophylaxie mentale.

*Avec Gainsbourg, boire jusqu'à lie la démesure existentielle. Echapper au tragique.

*La sensation de complétude n'est que la figure du philistin.

*Dans ce monde de conformisme étroit, livre-toi à l'écart intérieur.

*La puissance vraie : intellectuelle.

*Le désir : dans l'approche.

*Aucune véritable ivresse sans ascèse.

*Le tragique est toujours à portée de la main. Voyez Cioran.

 

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 23:00
Le texte ; les choses.
mercredi 16 mai 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


Le texte ; les choses.

 

 

Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.

Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.

Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.

Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.

 

"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."

("L'extase matérielle").

 

Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :

 

"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".

 

Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.

 

NOTE : Le texte qui suit voudrait s'inscrire dans cette perspective d'une émergence du sens à partir d'un objet du quotidien (LE RASOIR ), inapparent à force d'usages distraits aussi bien que répétés. (Une volontaire digression posera quelques questions sur la finalité de l'acte :LE RASAGE et ses implications culturelles au regard de la pilosité naturelle, ainsi que la participation symbolique de l'objet à l'édification de la réalité humaine ).On notera que sous le vocable de "chose", il faut aussi bien entendre le sourire furtif croisé au hasard des rues, quela lame du rasoir ou la goutte de pluie.

 

 

LE RASOIR.

 

Tous les jours, aux moments les plus divers, nous sommes traversés de menus événements dont nous ne prenons même pas la mesure. Ainsi la coupure de journal retrouvée à l'occasion d'un tri parmi de vieux papiers; ainsi la mésange charbonnière qui nous croise dans un léger bruissement d'aile; ainsi cette clôture rouillée tellement fondue dans notre environnement quotidien qu'elle en était, en quelque sorte, sortie. Tout dans l'imperceptible, le frôlement, l'incertitude. Cependant est-il bien utile de s'en alerter ? N'est-il pas préférable de laisser les choses vivre leur vie autonome et poursuivre notre route comme le ferait un chemineau après qu'il a abandonné son abri de fortune ? Et ces petits accidents de la vie quotidienne méritent-ils d'ailleurs qu'on s'y attarde, qu'on consente à perdre à leur contact un peu de notre temps précieux, de notre inavouable et parfois coupable liberté ? Qui donc distrairait son occupation habituelle; qui donc écarterait les mailles serrées des minutes afin d'y loger ce qui, de soi, semble promis à une proche disparition ? Y aurait-il seulement un homme sur terre acceptant de dévier la trajectoire de son destin pour y inscrire la marche sautillante de la fourmi; l'hélice de l'air à l'approche de la rivière; le sourire du quidam si peu perceptible dans les agitations de la multitude ? Et, du reste, pourquoi donc poser de telles questions qui, d'elles mêmes, appellent la seule réponse qui convienne : que l'on assigne sa vue à l'essentiel, le reste n'étant qu'aimable divagation.

L'attrait pour le vol d'une mouche, outre qu'il ne peut guère convenir qu'aux rêveurs de vie, ne saurait transformer cette dernière en existence. Dans notre monde commis aux urgences de tous ordres; soumis à l'impérium de la rentabilité; disposé aux affairements drus, il ne saurait y avoir de lieu où puisse se réfugier, même dans la forme la plus élémentaire, cette manière d'utopie, ce refuge pour romantiques désuets.

Mais toute question ne mérite d'être posée qu'à en multiplier les esquisses signifiantes. Les choses de l'ordre de la translation de l'air, dumouvement disparu à peine ébauché; les objets devenus transparents faute de regard qui s'y rapporte; les rencontres fortuites dans l'autobus, la rue, le magasin, tout ceci ne témoigne-il de l'existence que d'une manière apophatique, c'est à dire en raison de leur manque-à-être, de leur probable dissolution dans les arcanes de la mémoire, de leur incurie à s'imprimer dans la matière de nos sensations, de leur inaptitude à soulever un peu de volupté grâce à laquelle nous dévoilerions une nervure supplémentaire du réel; nous connaîtrions une nouvelle approche des choses ? Notre marche sur le chemin de l'aventure humaine ne se satisfait-elle pas trop commodément d'une progression pareille à la cécité, les mains tendues vers l'avant, ne percevant que les obstacles majeurs, compacts, ne parvenant jamais à décrypter le vol hypothétique de la chauve-souris; le battement léger de l'aile du papillon, le tressaillement d'une paupière inconnue, qui aurait pu être amie à l'aune d'une attention plus soutenue ?

Si, de l'existence, nous ne retenons que les lignes de force, les aimantations, les courants où se coule la grande cohue, alors nous ne parviendrons qu'à un genre d'indistinction confuse, inclinant à la globalité du jugement, aux approximations qui ne sont jamais que le mode de locomotion des foules dicté par des envols élémentaires tellement semblables aux figures mouvantes, diaprées et follement instinctives des étourneaux : un indiscernable; une précipitation dans le ciel cendré où tout est confusion, où jamais ne se détache de forme signifiante. Une pure contingence.

C'est bien du contraire dont il s'agit. C'est bien dans une progression diamétralement opposée que nos pas ont à s'inscrire à la façon de la longue marche du nomade aux confins du désert, homme guidé par les étoiles, la densité de la nuit, le crépitement du sable sur l'arrondi des dunes, le balancement immémorial du dromadaire, le murmure du silence, la reptation du serpent, le glissement du lézard, la volonté du bousier à pousser devant lui la boule obscure de son destin. Tels les habitants des vastes étendues où se confondent en un même sentiment ciel et terre, il nous faut éprouver les souples oscillations des oyats, nous inscrire dans les lignes sinueuses des ergs, les griffes acérées des acacias; il faut faire corps, se fondre dans la plus minuscule des failles entaillant le sol de silice, il faut sentir le vent de la nuit, la pâleur de l'aube dans l'air violet; il faut coller sa peau à la levée du jour, mêler ses doigts aux crins poisseux des animaux, percevoir et faire entrer en soi la couleur à peine venue du matin, le glissement boueux de l'eau dans l'acequia, l'agitation cadencée des palmes au-dessus de l'oasis. C'est à une ouverture des pores de notre territoire existentiel qu'il faut nous disposer, c'est à un déploiement de tous nos sens, à leur tension que nous devons concourir afin que l'inaperçu, devenu enfin perceptible, puisse nous parler depuis le lieu de son habitat qui, bien sûr, n'est jamais que le nôtre. C'est à la mesure de cette hyperesthésie que les choses se révèlent, déplient leurs corolles; disséminent leurs graines. Cela bien des hommes le savent qui préfèrent la fuite éternelle dans l'immédiat, le directement consommable, l'à-portée-de-la-main, de la bouche, du sexe. Une urgence à posséder, à satisfaire les besoins primaires, à considérer les phénomènes selon leurs lignes les plus probables, leur miroir observable ne renvoyant à celui qui s'y reflète qu'une pensée fardée, apprêtée, cachant ses myriades de facettes sous une commode apparence. Beaucoup s'en contentent faute de vouloir soulever le voile, lequel n'est jamais de l'ordre de l'évidence, de la vision claire, de la révélation spontanée. Il y faut de l'effort, de la persévérance, seules conditions pour qu'apparaissent quelques unes des faces d'une des multiples vérités se dissimulant sous le masque du réel. La grenade ne délivre ses pépins qu'au voyageur qui les cherche. Beaucoup passent tout près, ne voyant même pas l'arbre qui porte les fruits.

Cependant que l'on n'aille pas imaginer que cette dimension extatique du monde ne livre sa pulpe, n'ouvre sa chair qu'à l'aune d'une recherche ésotérique ou résulte du maniement d'une subtile et inatteignable alchimie. Toute chose disposée devant nous est une réserve du multiple, du foisonnement, de l'infini du sens. Ainsi en est-il du corps du danseur qui, dans sa simplicité, sa souplesse de liane contient toutes les chorégraphies possibles. Ainsi en est-il de la main, des doigts dont la quintuple forme peut s'adonner à la caresse, à la confection des mets, à l'artisanat, à la maîtrise des instruments, à la désignation, au geste de la foi, à l'imploration, au langage pluriel des signes.

Le quotidien, loin de nous assigner à la poursuite d'une voie étroite, est le lieu où peuvent s'actualiser quantité de perspectives signifiantes.Réelles, symboliques, imaginaires, existentielles, métaphysiques, ontologiques. Aucune taxonomie n'en viendrait à bout. D'une part parce que le réel n'épuise jamais ses luxuriantes facettes; d'autre part en raison de la connaissance infinie que nous pouvons en avoir, laquelle se renouvelle continûment selon la qualité et l'angle de vue dont nous gratifions ces multiples perspectives.

Imaginons seulement et laissons nous porter par le rythme des choses. Imaginons seulement.

Le jour est encore dans une forme de balbutiement si peu perceptible qu'il est intimement mêlé de nuit. Rien n'est visible et pourtant, depuis votre couche, dont votre corps en chien de fusil est la forme la plus vraisemblable, vous le sentez ce mouvement à peine esquissé qui, bientôt, tirera les hommes de leur sommeil, les livrera au seuil d'une existence nouvelle. A leur insu, du fond de quelque obscurité, juste issu des complications ombreuses des ramures, s'élevant de l'humus à la façon d'un fin brouillard, il y aura une manière de long poème qui dira à chaque homme son destin, ses lignes racinaires, ses circonvolutions, ses voltes, ses feux, ses renoncements, ses chutes d'ombre. Un langage si mince, si inapparent qu'il pourrait bien disparaître dans les convulsions du temps à venir. Un langage qu'il faut écouter dans quelque pli du corps, faisant sa musique de sang et de lymphe, sa mélodie d'existence. Une mélopée pareille à celle des peuples à la peau couleur de nuit dans quelque cale en partance pour le Nouveau Monde. Car tout langage est esclave tant qu'il n'a pas trouvé d'issue à partir de laquelle faire sa tresse dans l'air, pousser ses vrilles, lancer ses feuilles lancéolées en direction de la canopée humaine. Il y a une souffrance du langage à n'être que silence, à s'abîmer dans les abysses du non-dit, à enrouler ses mots dans l'espace clos des palais aux langues soudées. Perle au fond du calcaire blanc, sourd, compact, perle si peu visible dans un recoin de l'huître ourlée de mystère. La bille de nacre parfaite ne révèle son éclat qu'au plein du jour, sous l'incision du regard. Regarder les choses en leur intime, c'est percer l'opercule, c'est libérer ce qui, depuis l'origine, essaie de se dire, sans toujours pouvoir y parvenir. Que serait l'homme dépourvu des choses qui sont le vocabulaire du monde, qui sont les instruments pour agir sur le réel, le transformer, le couler à l'exacte dimension de la matière anthropologique ? Que serait l'homme sans cette poésie du simple qui l'entoure et dont, le plus souvent, il ne voit plus que quelques lignes en voie de dissolution ? Est-on assez présents à toutes les petites féeries du quotidien qui, depuis leur modestie, nous invitent à la connaissance que nous pouvons en avoir à condition que nous nous y employions ? Connaissance d'elles d'abord, ces menues féeries, de nous aussi, du monde et de sa vaste mélodie parmi tous les déplacements, les parcours, les bruits de fond.

Et l'objet, le simple objet, tel le couteau, le peigne, le marteau, l'ampoule, ont-ils encore quelque chose à nous communiquer ou bien pensons-nous tout savoir d'eux, de leur nature, de leur histoire, de leur fonctionnement ? Ou bien, plus simplement de ce qu'ils peuvent nous dire dont nous pourrions tirer un apprentissage, bâtir quelque hypothèse, inventer un projet.

Imaginons seulement. Imaginons. Maintenant le jour décolore à peine vos persiennes et vous devez vous lever pour faire vos pas dans le monde, y imprimer la trace de vos trajets laborieux. Vos chaussons, vos pieds les ont trouvés par une sorte d'habitude inconsciente, manière de réflexe pavlovien associé à la sonnerie de votre réveil. Mais ces modestes logis où résident vos pieds ont-ils si peu d'importance que vous pourriez les oublier et en faire votre deuil ? Votre progression au travers de votre logis aurait-elle été aussi assurée en leur absence ? Et votre destin n'aurait-il pas été affecté d'une glissade sur le ciment dont vos compagnons matinaux vous font faire l'économie ? Votre sort lié à la double constance de refuges de mules en velours ! Et pourtant, n'y aurait-il qu'une certaine forme de dérision que nous commettrions à leur encontre dans les conversations de salon ? Qui donc se soucierait de ses pantoufles, qui donc se souviendrait de sa première chemise ? Et n'y aurait-il pas une sorte d'inconséquence, de frivolité, d'indécence à parler de ces chosesinsignifiantes au regard des problèmes du monde ? Certes, à première vue, il y aurait même incongruité. Mais vos mules préférées, à la semelle usée, que ne les jetez-vous donc ? Et si vous en faites vos alliées commises à guider vos premiers pas, chaque matin qui passe, c'est bien fondé en raison, ce n'est pas simplement par négligence, par facilité ou par un coupable laisser-aller. Vos chaussons tiennent en vous un langage intime, si peu apparent, c'est comme les filets d'eau disparaissant dans quelque lézarde de la terre : ni la terre ni l'eau ne s'en aperçoivent vraiment. Cependant l'un ne serait pas sans l'autre. Et décideriez-vous de vous priver de vos chaussons, vous vous sentiriez aussitôt orphelin. Un sentiment d'abandonnisme vous guetterait dont vous auriez de la peine à vous extraire. C'est ainsi, certainsobjets acquièrent, au fil des jours, des statuts particuliers : icones du réel sinon idoles de tissu et de fils, de bois et de pierre. L'objet fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. L'objet comme prolongement de notre main, comme main secondaire. Le premier outil de l'homme préhistorique, avant qu'il devienne Homo faber : sa main. De la main à l'objet, de l'objet à la main, comme une sorte de miroir, de réverbération. Et il en est de même des relations du chausson et du pied : une affinité en acte.

Imaginons seulement. Imaginons. Maintenant vous dirigez vos pas vers votre cabinet de toilette. Une rapide ablution ôte de votre visage les restes de nuit qui y étaient encore inscrits en creux. Puis vous vous étirez, bien entendu, et cette posture féline n'existe qu'à entériner le fait que vous êtes maintenant levé et que vos rêves nocturnes ne sont qu'une vague brume à l'horizon. Dans votre main en coupe vous versez un peu de mousse onctueuse dont vous enduisez votre visage, petits cercles révélant votre nouvelle épiphanie. Bien évidement vous ressemblez au Père Noël et, de ce simple fait, vous n'êtes pas loin de retomber en enfance. Sauf que l'activité vous attend et qu'il convient de vous y préparer. Sur la tablette de marbre à peine éclairée par l'opaline luit faiblement votre rasoir. Un vieux Gillette à lame unique dont le manche se dévisse, deux ailes se relevant pour permettre l'introduction de ladite lame. L'âge en est indéterminé. Peut-être a-t-il appartenu à votre Père ou bien à votre Grand-Père ? Mais peu importe il vous accompagne depuis tellement de temps qu'il est devenu, en quelque sorte, votre prolongement "naturel", manière de canif destiné à vous rendre présentable aux yeux des autres humains. Donc à assurer l'identité qu'ils attendent de vous. On ne prête jamais attention à la Lune que pour autant qu'elle nous dévoile la plénitude de sa face apparente, celle qui nous rassure par sa constance, sa fidélité à nous assurer de sa pâle lumière. Donc vous voilà prêt pour le rasage,première inscription dans l'ordre de la quotidienneté. Votre visage enduit de vagues onctueuses est éclairé latéralement par une imposte et, au-dessus du miroir, par un néon à la lueur blafarde qui donne à la scène une allure austère dont vous figurez la silhouette métaphysique, telle que l'on peut l'apercevoir dans le tableau "Mélancolie hermétique" de Giorgio De Chirico. Cependant que l'on ne s'y méprenne, cette vue de vous-même que vous offrez à la surface polie de la glace n'est qu'un reflet extérieur dû à la seule qualité de la lumière et non à un nauséeux état d'âme que vous entretiendriez dans l'unique but de faire phénomène avec l'abrupt de l'énigme. Rien de l'inquiétant Sphinxen cette heure au plein de laquelle vous vous apprêtez à un rite, à une initiation, à une cérémonie qui vous occupe entièrement de l'intérieur. Bien évidemment conscient que l'image que vous percevez de vous n'est qu'un reflet et non la pure réalité, ce dont vous pourriez éprouver le plus vif des ressentiments, vous êtes déplié, déroulé, incliné à tout ce qui pourrait survenir à la manière d'une révélation. Car êtes-vous bien assuré que vous êtes le même qu'hier alors que, confié aux bras lénifiants de Morphée, votre sort ne dépendait que de sa bonne disposition à votre égard. A l'issue de votre nuit, laquelle est l'équivalent de votre mort provisoire, vous auriez aussi bien pu renaître sous les espèces du fantasme, de la goule, d'une simple émanation bulbeuse, d'un rhizome, d'un tubercule. Jamais d'un dieu car le Messager qui a pour vocation de vous endormir ne saurait vous attribuer une apparence identique à celle du Maître dont il est seulement le serviteur. Mais nul ne saurait contester votre apparence originalement humaine. Et puisque cette allure de bipède descendant de l'Homo sapiens vous paraît si chère (et comment ne le serait-elle pas dès l'instant où on en a éprouvé l'ivresse ?), il ne vous est plus offert qu'une déambulation étroite, comme sur une ligne de crête, afin que puissent être saillants, sans l'ombre du moindre doute, les traits d'une humanité dont vous êtes porteur. Sans doute, jusqu'à présent, le Lecteur n'aura-t-il perçu de vous qu'une vague concrétion protéiforme semblant sur le point de basculer dans quelque cul-de-basse-fosse. Du tragique, donc ! Mais l'on ne déguste toujours le corail qu'après avoir débarrassé l'oursin de ses piquants, comme l'homme mal réveillé prend soin de se raser afin de laisser la place à une "lisséité", à une esthétique heureuse grâce à laquelle non seulement il deviendra une œuvre lisible, mais aussi une œuvre dont on recherchera la fréquentation.

Imaginons. Vous relevez doucement la tête, alors que votre nuque s'incline en forme de "S", cherchant à capter la clarté selon sa plus grande amplitude. Il y a comme un mouvement sur l'écume, sorte de flux et de reflux dont vous ressentez le doux battement : de pures eaux originelles baignent votre visage, alors que la blancheur dit la virginité, la neuve lumière déposée par l'aube dans son élan vers un éternel retour du même. Car, si l'acte est bien cerné de quotidienneté, il est toujours une forme inaugurale, un tremplin disposé à de nouvelles sensations, une ouverture à quantité d'événements jusqu'alors jamais survenus. Du désir à l'état natif. Désir de vous-même dans une approche renouvelée. Désir du jour encore dans le recueil du dire. Désir de l'Autre en filigrane dans le moindre esquissé de vos gestes. Attente surtout. Attente comme pour voir surgir de l'horizon une promesse de naissance succédant à l'obscur de la nuit. Parfois lesoleil, blanc, rouge, parme. Parfois la brume, la pluie; parfois seulement l'air glacé. Peu importe. Ce n'est pas de forme dont il s'agit. D'essence seulement, de significations inaperçues dont nous nous pourrions être investis. Une faveur de la terre, du ciel, de l'eau, du feu.L'émergence d'une argile dont nous n'aurions jamais imaginé l'existence. La levée de nuages écrivant le grand poème du ciel. La zébrure del'eau si claire, limpide, sorte de grand arc-en-ciel venu dire aux hommes la grande beauté partout présente. Les éclairs, les gerbes d'étincelles, les queues de comètes, les météores parlant leur sublime langage cosmique. C'est cela que vous demandez à toutes les chosesapparentes, mais aussi à celles dissimulées sous l'horizon et au profond des abysses. C'est cela le ré-enchantement du monde auquel vous aspirez mais cependant n'en faites jamais acte de peur de sa disparition avant même qu'il n'ait lancé ses premières manifestations. Le rêve, l'utopie, la vibration semblable au pur désir sont-ils en-deçà de vous-même; sont-ils au-delà ? Sont-ils seulement une forme de passage de vous à ce qui n'est pas vous mais qui, déjà, semble en voie d'accomplissement ?

Du côté de l'imposte cela s'est éclairé avec parcimonie : un jour long à venir, sur la pointe des pieds, réfugié dans un pas de deux discret; l'opaline bleuissant lentement dans le genre d'une effraction qui ne voudrait pas se dire. Pas encore du moins. D'abord il y a à installer un lieu de rassemblement attentif à lui-même, une courbure du temps non encore arrivé à l'éclosion. Ici, dans l'incertitude à être, est le refuge à partir duquel, dans une tension non encore perceptible, les choses se préparent à se révéler, à déplier leurs formes dans le genre d'une germination. L'épi, blond, semé d'aiguilles cristallines, parcouru par la mouvance de l'air est déjà perceptible, en réserve dans l'occultation du grain. Il y a donc à observer, en silence, à installer une toile blanche accordée au rythme des signes. Votre peau tendue entre vos doigts enduits de mousse est une surface de ce genre. Pareille à la peau du tambour, elle vibre sous les coups de boutoir de la lame, elle crisse comme le sable de la dune, elle consonne dans la nuance : souple sur la plaine des joues, elle se durcit sous l'éperon de votre nez, elle résonne sur la chair des lèvres, elle dit la dureté du menton, elle vibre sur le rocher du maxillaire, elle glisse sur le toboggan du cou avec le sentiment d'une prochaine perdition. Car il y a danger à sortir du territoire du visage; il y a danger à s'éloigner de la vision, de l'olfaction, à déserter l'antre du langage où les mots gesticulent tels des colonies de fourmis à l'étroit dans leur édifice de brindilles et de terre. Les mots, encore englués de rêve, de confluences oniriques font leur petit bruit de crécelle et cela veut dire leur impatience, leur urgence à briller, à s'étoiler, à faire leur farandole sur le grand cirque du monde. Les mots sont pareils à une meute de chiens de traineaux avides de tracer dans la neige immaculée les témoignages de leurs pattes chargées de messages : laisser des traces comme les explorateurs le font, simplement pour dire leur mince aventure sur un lieu secret que le temps effacera bientôt. Affairées à sortir votre visage de la gangue de pierre déposée par un lourd repos, vos mains ne font que dessiner une poétique de l'espace. Ce ne sont que promontoires, dépressions, larges plaines ou peuvent couler les ruisseaux de larmes, failles disposées au rire mais aussi aux implorations, aux poèmes, au surgissement du langage comme une nuée d'abeilles.

L'imposte a seulement vibré d'un degré supplémentaire de clarté et vous ne vous en êtes même pas aperçu, trop affairé que vous étiez à votre propre découverte. Maintenant que la lame a en partie accompli son œuvre, vous commencez seulement à prendre conscience du rasoir comme mesure du temps. La lame ne serait-elle pas l'habile et tranchante métaphore qui établirait une césure entre passé et avenir, vous installant dans un présent tangible, palpable ? Une ligne de partage des eaux comme ruissellement de l'existence : en-deçà, ce que vous avez été et qui, déjà n'est plus; au-delà, ce que vous commencez à être et que, bientôt, vous ne serez plus. Il n'y a pas de lieu, pas de temps plus pertinent de présence à soi que la modestie d'un acte quotidien dont la répétition, l'exactitude sont les clés mêmes de notre projection dans la durée. Chaque progression de la lame, chaque territoire de pilosité occulté, chaque parcelle révélée au plein jour signent l'incision des heures en nous. Manières de sabliers libérant leurs grains de silice; obstinations de clepsydres suintant avec la régularité du métronome leur goutte ontologique. Car de l'être nous ne connaissons guère que quelques silhouettes fugitives, quelques fragments pareils aux tessons des poteries anciennes, quelques hypostases vite ensevelies sous les agitations et les remous existentiels.

Bientôt la bascule du jour signera la fin des circonvolutions que, depuis un temps proprement indéfinissable, vous accomplissez autour de vous-même dans une sorte de complaisance dont on ne pourrait nullement vous tenir rigueur. Temps singulier, temps de méditation, de douce rêverie alors qu'à peine s'éveille le monde, alors qu'à peine commencent à sortir de l'indistinct les premiers mouvements des hommes animant bientôt les rouages de la grande machinerie à exister. Pour un moment encore vous êtes dans les coulisses, tout près des poulies et des cordes, des leviers et des artifices. Pour un moment abrité au sein de l'espace transitionnel, ni totalement dedans, ni totalement dehors.

Alors que les dernières gouttes d'eau chassent la mousse de votre visage, alors qu'une fraîche lotion vient vous dire la conclusion d'un rituel, vous vous saisissez déjà de vos habits de scène, de vos vêtures d'Arlequin, de vos chamarrures qui diront aux Autres celui que vous n'êtes pas, que vous feignez seulement d'être, manière de monnaie d'échange, de monnaie de singe dont vous habillez votre sortie parmi la multitude. Déjà vous avez déserté votre propre rivage, déjà vous avez renoncé à votre roc biologique au travers desquels s'édifiaient vos assises naturelles. Déjà, sacrifiant cette pilosité qui vous rendait trop semblable à la forme primitive humaine envahie d'animalité, vous avez basculé dans la culture, dans le policé, dans le socialement présentable, l'humainement comestible. Mais à quel prix ? En raison de quelle soumission à la règle commune ? N'avez-vous aucun regret de n'être pas demeuré dans la souille où il faisait si bon se vautrer, sentant par tous vos pores dilatés la douceur de la boue originelle ? Et puis, cette barbe qui aurait pu devenir un étendard de la vie sauvage, de la vie primitive aux mille battements, aux mille dispositions démesurées, orgiaques, telluriques, que ne l'avez-vous laissé croître et embellir ? Il y a du Cro-Magnon en vous, tout juste sous cette peau que vous avez pris soin de lustrer afin que vos vis-à-vispuissent s'y mirer et faire leurs centaines de tours de passe-passe, leurs petites danses, leurs plaisants menuets, leurs carmagnoles seulement révolutionnaires pour la galerie : ils se sentent si bien dans leur entour stable comme les fortifications d'Alésia, dans leur coque de noix où ils fourbissent leurs petits rouages hypocrites, leurs minces trahisons. A vrai dire, toujours l'avez-vous ressentie cette tension éminemment existentielle, ce tiraillement en forme de Ravaillac, cet écartèlement à la mesure de l'anthropos où il y va de votre statut d'existant. De l'origine à la fin : une seule grande courbe, un seul immense horizon où Nature et Culture se dialectisent à l'infini, se combattent, s'opposent, se font des politesses, se méprisent, se justifient mutuellement, pareils à des relations de voisinage, échanges parfois empreints de convivialité, faits de repas en commun, de verres de l'amitié; puis, aussitôt, maints retournements subits comme les vents contraires, des séparations, des renoncements aux épousailles, de l'hostilité par-dessus les clôtures qu'on érige, qu'on renforce. Immémoriale métamorphose de la pilosité originelle en peau glabre comme celle des adolescents boutonneux, peau lisse qu'on offre auxAutres à la manière d'un présent estimable, d'une faveur à nulle autre pareille. Puis retournement du gant par où se voient les coutures, les attaches, les points de suture, les rognures, les manque-à-être des œuvres humaines. Une sorte de consternation que l'on n'éprouve guère qu'en regard des monumentales colères de la Nature : typhon, tempête, ouragan, manifestations auxquelles notre conscience ne peut donner de justification rationnelle. Une imposture, une trahison, une démesure dont l'humain ne peut être comptable. Seuls les éléments sont capables d'un tel déchaînement, d'une telle violence. Et pourtant, cette violence nous la portons en nous. Car si nous sommes indiscutablement des êtres de Culture, nous n'en sommes pas moins des êtres de Nature. Nature en nous que la faim et la prédation, nature en nous que la sexualité, la force, la croissance qui pousse parfois au-dehors ce que nous aurions voulu dissimuler sous des silhouettes policées mais exsude de nous comme la sève s'écoule des arbres. Notre pilosité, barbe, moustaches, poils de toutes sortes sont des objets de cette nature. On épile, on rase, on arrache, on dissimule. Comment oserions-nous laisser paraître ces signes prosaïques, vulgaires, dégradants : résurgence de notre quadrupédie, de notre propension originaire à flairer le sol, à fouiller la terre de notre groin obstiné, ne cherchant qu'à ingurgiter, sommeiller, nous accoupler ? Et pourtant notre bipédie, notre regard porté au-dessus de l'horizon, les vêtements dont nous parons notre anatomie devraient nous sauver du naufrage ou, à tout le moins, nous mettre en position d'éviter les écueils. Mais nous ne sommes que des embarcations sans compas, de fragiles coquilles de noix livrées à la fureur et au toujours probable déluge. Le gouvernail dévie-t-il de sa route initiale et nous voilà projetés dans de bien confondantes ornières, et nous voilà soudain plongés dans notre condition porcine ,- mais l'avions-nous déjà quittée ? -, et nous voilà revêtus de cette carapace de poils qui ne nous distingue guère de la gent canine, féline, de tout ce qui grouille et croît dans les caniveaux du monde, de tout ce qui murène et baudroie dans les eaux glauques et fétides où la lumière ne pénètre plus.

Ainsi en est-il de l'homme toujours aux prises avec l'inné et l'acquis, avec la Nature et la Culture. Peau lisse comme un galet ou peau revêtue de son manteau de poils naturels? Moustaches ou lèvre dépouillée ? Aisselles fournies ou bien soigneusement épilées ? Sexe nu et anatomie visible selon ses diverses coutures ou bien antre soigneusement dissimulé sous une forêt luxuriante à la façon du célèbre tableau de Courbet , "L'origine du monde" ?

Mais revenons plutôt à nos moutons gentiment frisés, lesquels sont bien souvent tondus, et bien souvent considérés comme de gentilsPanurge se disposant à la queue du troupeau avec docilité et naïveté. Mais c'est bien vite juger. Eux, au moins, du fond de leur laineuse condition ont résolu le problème qui nous occupait précédemment, à savoir celui de l'équilibre entre Nature et Culture. Tantôt laineux et livrés à l'ivresse naturelle dionysiaque; tantôt tondus et versant dans la sagesse apollinienne tout empreinte des marques de la culture.

Le genre humain, tantôt chauve; tantôt chevelu; tantôt joues glabres, tantôt mangées de barbe semble pareillement se comporter. Certains, jouant l'ambiguïté se dissimulent dans une espèce de genre intermédiaire faisant la part modeste à la pilosité, la part visible aux aplats des joues. C'est ce qu'on appelle en ancien Grec la "Métis" : la ruse.

Mais, reprenons le cours des choses. Maintenant vous êtes complètement dehors, mais pour autant entièrement au-dedans de vous et vous faites vos premiers pas dans la rue. Le rasage était votre première féerie du matin. Féerie, non comme apparition du merveilleux, encore que votre étonnement en était une certaine illustration. Féerie comme découverte du sens multiple, protéiforme, s'étoilent à la manière des dendrites dans une infinité de directions de l'espace, dans une pluralité de temps.

Quelques mises en acte du quotidien méritent de se loger à telle enseigne. Les minces choses que nous y rencontrons sont des prétextes renouvelés à convoquer du langage, à forer du sens, à faire surgir ce qui était voilé et qui ne cherchait à surgir au plein jour qu'à la mesure de votre conscience toujours disponible. Ainsi, extraites de leur gangue ordinaire, bien des choses nous parlent de la vie, de l'exister, de la parole dans son infini déploiement, aussi bien la pomme, le tapis en coco sur le seuil de la porte, le galet lissé par la lumière, l'Opinel au manche usé, l'olivier au tronc torturé, les grains de sable sur l'arrondi de la dune, une larme, un livre ancien, une jarre vernissée, le bruit à peine visible des mots.

Les mots et encore les mots pour dire la beauté des choses, la beauté du monde, la beauté de l'humain. Il y a tant de choses à dire. Il y a tant de significations à trouver partout, depuis le sourire de l'enfant jusqu'à la pliure de l'herbe sous le vent. Les choses sont multiples, les choses sont tout ce qui existe et a besoin de se dire, d'être nommé avant que ne survienne l'inévitable disparition. Une sorte d'impatience à investir tout ce qui bouge, vit, respire, des faveurs du langage. Les choses, c'est vous aussi bien que moi, c'est la pipe en écume de meraussi bien que la translation de la minuscule fourmi sur les chemins de poussière. Les choses c'est l'art dans sa dimension transcendante, c'est le silence des sommets, la course du vent dans le ciel, la chute des feuilles en automne, l'élévation du mur de pierres, la déclinaison des sentiments. Les choses, c'est de l'espace, du lieu, de la géopoétique, des fontaines, des abris préhistoriques où se dessinent sur les parois des grottes les premières ébauches de l'humain. Les choses, c'est du temps. Du temps généalogique par lequel nous nous relions à nos racines anthropologiques; du temps séminal à la façon des végétaux traversés de sève comme nous sommes parcourus de lymphe, de sang, d'eau; du temps aléatoire, celui qui nous soude à cet univers en proie aux agitations climatiques, aux orages, aux grandes passions de la Nature; du temps ontologique dont les battements multiples, dont la scansion permanente nous installe dans une infinité de perspectives de ce qu'être veut dire; du temps prométhéen, du temps lent, réfléchi, propice à la méditation, au retour sur soi, à la manifestation des sentiments, à l'exercice du rêve, à l'étalement de l'imaginaire; du temps dionysiaque et hédoniste où le présent qui nous est offert est le prétexte à célébrer la vie jusqu'en ses moindres recoins; du temps érotique transformant la confondante finitude en hymne à la vie; du temps éthique au sein duquel l'Autre vient se loger en tant qu'affirmation de lui-même, mais aussi, mais surtout en tant que miroir pour notre conscience; temps esthétique des paysages sublimés, temps de la peinture, de la sculpture, du beau visage, de la belle pierre, du beau fleuve au fond de la vallée où résident les hommes; temps palpable des objets commis à nous servir; temps impalpable de ce qui se tisse entre l'homme, ses semblables, ses œuvres, ses croyances, ses rituels. C'est de tout cela dont il est question dans notre rapport aux choses.Qu'il s'agisse du modeste rasoir dont nous nous saisissons le matin; qu'il s'agisse de la pomme sur le compotier, du ris de vent, du sourire entr'aperçu au détour d'une rue. Les choses ne nous sont extérieures qu'à l'aune de notre distraction. Les choses nous habitent bien plus que nous ne pourrions jamais le soupçonner. Il reste seulement à l'éprouver.

 

 

 

 

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 15:44

 

L'architecture est un humanisme.

 

Architecture

 

                                                       "Darmstadtium" - Sur une page Facebook de LENS-FOLIO.

 

  L'architecture est un humanisme. Cette réalisation en est la magnifique mise en acte. Aux activités humaines il faut toujours un cadre qui les porte au-delà d’elles-mêmes, dans une manière de rêve, sinon d’utopie. Ainsi ce XXI° siècle aura-t-il vu fleurir, aux quatre coins de la planète, les réalisations architecturales les plus audacieuses, les plus novatrices.

  Soit développées horizontalement, dans une quête de matérialité, d’enracinement, comme si, prolongement naturel des assises anthropologiques, elles s’ingéniaient à témoigner de la présence de la terre, de l’aimantation du sol, de l’appartenance à ce qui rampe et se dissimule dans une glèbe fondatrice afin de mieux témoigner du cheminement existentiel tout contre le socle primitif.

  Soit dans une démesure verticale, tours s’élevant vertigineusement identiquement à une transcendance babélienne venue dire aux espaces célestes la solennité de l’homme, sa familiarité avec les dieux, sa naturelle propension à tutoyer le sacré, son incomparable inventivité, l’usage d’un langage polyphonique se déployant à même l’immensité ouranienne.

  Or, les deux tentatives, en apparence si différentes, n’en poursuivent pas moins la même finalité, la même quête de dire l’être sous une pluralité de formes, d’esquisses inattendues, d’esthétiques infinies. Aucune n’ayant prééminence sur l’autre, l’horizontal pas plus que le vertical ne pouvant arguer d’un quelconque principe de supériorité.

  Nos choix, nos affinités en la matière ne sont qu’affaire de sensation ou bien de sensibilité. Sans doute une prétendue « vérité » ne saurait s’inscrire que dans la perspective d’un plan médian faisant se croiser ces deux dimensions de l’espace. L’homme, bien évidemment, constituant la troisième et incontournable dimension, celle qui, disposant de l’imaginaire, du symbolique féconde ce même réel dont nous nous libérons en même temps que nous le célébrons à la mesure de l’habiter sur terre, seule manière d’assurer à nos existences mortelles la quadrature indispensable où inscrire notre trace.  

 

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 07:57

 

     AFFINITES.

 

*Non-affinité absolue : guerre - tyrannie - xénophobie.

*Polysémie de l'affinité. Langage du corps, des sens, des percepts, des affects.

*Jamais le Principe de Raison n'approchera d'un iota l'essence de l'affinité.

*Tout jeune enfant. Toucher, Regard, véhicules insignes de l'affinité.

*Déploiement de l'affinité. Ce qui me manque et que l'Autre m'apporte.

*Affinité : subtile alchimie du Même et de l'Autre.

*L'affinité ne se dit pas; elle s'éprouve. En cela elle est semblable à un acte de foi. Pur élan.

*Toute médiation a pour tâche de renouer les fils rompus de l'affinité.

*La folie ordinaire est l'enroulement sur soi d'une affinité sans fin et sans but. Errance.

*L'affinité est le fil d'Ariane existentiel qui nous délivre du labyrinthe.

*Affinité, jamais une équation. Du vécu à l'état pur.

*Dionysiaque ou apollinienne, peu importe la coloration. Seule compte l'affinité.

*Affinité. Mode d'approche phénoménologique. Jamais logique.

*Affinités intemporelles. Modes éphémères.

*Nul jugement dans l'affinité. Pente de l'intuition.

*Affinités avec le TOUT du monde, l'arbre, la pierre, l'animal, l'homme.

*L'affinité n'est jamais sans les éléments. Eau - Air - Terre - Feu.

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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 07:45

Il a plu cette nuit

mercredi 11 janvier 2012, par Jean-Paul Vialard 
©e-litterature.net

 ***
Le thème de l'eau, s'il est largement évoqué au cours de l'histoire, dans la peinture, au travers des toiles de Constable (L'écluse et le moulin de Dedham -1820); des Marines de Claude Lorrain (1645-1649); des célèbres estampes japonaises de Hiroshige (Le Fuji vu de la mer); des paysages de  Paul Cézanne (Le Golfe de Marseille vu de l'Estaque - 1886) ; s'il est un domaine d'étude de la philosophie, notamment chez Bachelard (L'eau et les rêves), une de ses terres d'élection semble bien être celle de la Littérature, mais aussi de la Poésie, du Théâtre.

Ce thème est largement évoqué dans un article publié sur ACTA FABULA par Catherine d'Humières le 10 Juin 2007, dont on voudra bien trouver la référence ci-dessous :

"Écrire sur l’eau", Acta Fabula, Mai-Juin 2007 (Volume 8, numéro 3), URL : http://www.fabula.org/revue/document3370.php

Nous en reproduisons quelques extraits afin de situer ce thème de l'eau dans le cadre du colloque qui lui avait été consacré en 2005 :

In aqua scribis. Le thème de l’eau dans la littérature.

   L’expression latine In aqua scribis se réfère à l’inanité de l’action, écriture ou autre, de l’interlocuteur auquel on s’adresse. Mais ce n’est pas dans cette acception qu’il faut comprendre le titre de cet ouvrage: il ne s’agit pas de l’eau comme support, mais de l’eau comme sujet de travail ou de création, et plus particulièrement de l’eau lorsqu’elle est mise en scène par l’écriture. En effet, de nombreux écrivains ont choisi d’utiliser dans leur œuvre, de façon plus ou moins manifeste, des références aquatiques positives ou négatives selon la fonction qu’ils voulaient leur donner. Le livre présenté ici réunit cinquante-trois articles qui étudient les relations entre l’eau et la littérature de langue française, fruit d’un colloque international qui s’est tenu à Gdansk.

Le titre "In aqua scribis" invite aussi à la réflexion sur les rapports de l’eau, élément liquide, et de l’écriture elle-même. Il invite à « mêler l’encre à l’eau », pour reprendre la belle expression de Danièle Chauvin. En effet, il semble bien qu’il existe ou que l’on puisse établir un lien étroit entre ces deux liquides « nourriciers ». C’est pourquoi l’ensemble des articles se penche sur la symbolique de l’eau telle qu’elle apparaît dans de nombreuses œuvres littéraires, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente : source, puits ou fontaine, ruisseau, rivière ou fleuve, lac, étang ou marécage, mer ou océan, glace, pluie ou brouillard, et même larmes ! Car depuis l’Antiquité, l’élément liquide a toujours fasciné les écrivains, et c’est l’écho de cette fascination que l’on retrouve dans les textes littéraires étudiés ici.

Cet ouvrage au fil de l’eau suit le fil du temps car il est organisé selon un parcours chronologique qui commence à la création du monde (...),propose une approche des eaux dans la Bible, mais qui s’accélère ensuite singulièrement puisqu’il s’agit essentiellement d’explorer la littérature française : (...) symbolique de l’eau chez Chrétien de Troyes, (...) fonction de l’eau dans le roman à la Renaissance à travers la traduction d’Amadis de Gaule, et on arrive ensuite rapidement au xviiie siècle avec un article (...) sur Bernardin de Saint-Pierre. Une dizaine d’articles porte ensuite sur le xixe siècle et mettent en valeur les images aquatiques, empreintes d’une bivalence de vie et de mort selon qu’elles sont vives et limpides, ou lentes, noires et troubles, dans les romans de Nerval, Michelet, Zola, Mirbeau et Rachilde, ainsi que dans la poésie de Rimbaud et Rodenbach.

Mais ce sont les œuvres contemporaines sous toutes leurs formes qui se taillent la part du lion puisque une bonne trentaine d’articles leur sont consacrés. En ce qui concerne la poésie, la mer tient une place importante dans l’œuvre de Cendrars, de Saint-John Perse et de Supervielle, et elle s’allie à la rivière ou au fleuve chez Reverdy, Eluard et Ponge. Signalons l’originalité de l’article deDanièle Chauvin qui propose un parcours poétique sur la pluie et de celui (...) qui étudie le thème de l’eaudans le très récent haïku français.

La symbolique de l’eau et sa fonction onirique sont également bien présentes dans le roman, depuis Pierre Loti jusqu’aux auteurs qui font le lien avec le xxie siècle : Ben Jelloun, Darrieussecq, Le Clézio, Makine, Poulin et Tournier, en passant, bien entendu, par Alain-Fournier, Rolland, Giono, Camus, Butor, Duras et Robbe-Grillet. L’ensemble des articles offre d’ailleurs un hommage appuyé à L’eau et les rêves de G. Bachelard et aux Structures anthropologiques de l’imaginaire de G. Durand.

***

  L'article qui vous est proposé aujourd'hui sous le titre "Il a plu cette nuit", voudrait à sa manière, dans une certaine modestie de l'écriture, apporter sa contribution à un vécu de l'eau tel qu'il peut être ressenti par chacun de nous dans les minces aventures quotidiennes qui nous font partager la générosité de cet élément fondamentalement "humain" . Une mince phénoménologie de l'élément liquide dont nous provenons tous, que nous célébrons chaque jour sans même y prêter attention.

****

 Il a plu cette nuit. D'abord ça n'a été qu'une douce insistance, une manière de caresse venue du ciel, couchant les herbes, polissant la terre. Etendus dans leurs cubes de ciment, les hommes devinaient la pluie plus qu'ils ne l'entendaient. La pluie comme une discrète effraction, une trace à peine lisible, un signe du ciel pareil au clignotement de l'étoile. Sur les nattes encore prises de sommeil cela faisait de lentes ondulations, de sombres replis et l'on aurait pu songer aux convulsions de la lave avant qu'elle ne s'écoule sur la pente du jour. Tout dans l'indéterminé, tout dans la confusion. On tendait l'oreille, on cambrait les reins, on étalait sa peau afin de la mettre à disposition de ce qui allait advenir. Mais les gouttes mettaient longtemps à se rassembler, à faire leurs tresses, à glisser selon les nervures du ciel.

  On imaginait un ciel gris, lourd, couleur de graphite ou d'ardoise avec les griffures obliques et blanches de l'eau, sa chute vers la terre qui l'appelait, la désirait, comme les hommes désirent l'outre gonflée de liquide sur les dunes clouées de soleil. La pluie, la pluie et la répétition de ces mots magiques pour inverser le cours des choses, pour dire aux sources souterraines la venue proche de la nappe miroitante au travers des concrétions du calcite; pour dire aussi aux arbres le crépitement sur les lames polies des feuilles ; pour dire aux herbes aiguës l'avancée des gouttes de rosée. 

   Il a plu cette nuit . Cela faisait si longtemps que l'eau habitait le grand dôme de lumière et l'on pensait qu'elle avait déserté les hommes. Peut-être un châtiment ! Les hommes sont tellement insouciants, affairés au quotidien, aux déplacements rapides, aux repas derrière les serres chaudes des restaurants, calfeutrés dans les salles obscures où l'on refait le monde avec son vent, sa pluie, ses orages, ses scènes d'amour et, alors, on oublie tout ce qu'il y a autour, et alors on oublie les nuages qui font leurs boules d'écume bien au-delà du regard et, parfois, quand la terre fait ses fissures étoilées qui lézardent le monde, on repense à l'eau , l'instant d'un éclair, et l'on se hâte de remettre ses mains au profond des poches et l'on continue d'errer sur des chemins de hasard.

  Il a plu cette nuit . Cela faisait si longtemps, on avait oublié son bruit, ses reptations, ses cascades. On avait oublié ses grains fins comme le brouillard, ses colonnes mobiles le long des troncs d'arbres, ses étalements lacustres dans les plaines, ses cataractes au fond des ravines étroites. On devait à nouveau prêter l'oreille à cette subtile harmonie, repérer sa course parmi les feuilles des gouttières, sa chute du toit, son rebondissement sur le sol en une multitude de gouttes étoilées pareilles à une couronne. Du fond des abris où on attendait les premières lueurs de l'aube on percevait comme un chant de la terre. C'était à la terre qu'on pensait d'abord. A la terre comme recueil de cette eau si pure, si claire, tellement semblable à l'idée du rien, de l'infinitésimal, du souffle inaperçu.

  Il y avait tellement de temps que ce don du ciel s'était dissimulé et les lèvres des hommes étaient parcourues de crevasses, de gerçures, de sillons profonds comme le doute. C'est cela, la privation d'eau, c'est l'ouverture de l'abîme en forme de piège, c'est la peau qui se racornit comme un vieux cuir, comme un carton et les cellules ne tiennent plus et le vivant est privé d'enveloppe pour contenir ses germinations, ses efflorescences. C'est un retour sur soi des choses en leur dénuement, c'est le fruit dépouillé de sa peau, abstrait de sa chair, réduit à son noyau, écorce ridée n'ayant même plus conscience qu'elle existe. Oui, la terre depuis des mois de pénurie, était devenue ce fruit sec dont on pensait qu'il se dissoudrait bientôt dans les volutes d'air, cet oiseau blanc qui plonge dans la brume de mer et que jamais on ne revoit. Il faut, à l'homme, la menace d'un gouffre, le profil de l'inconcevable néant pour que, parfois, il prenne l'essentielle mesure des choses.

  Bien sûr, se promenant sur les sentiers de poussière, tout au bord des champs où béaient les crevasses, où la terre semblait rassemblée sur elle-même en quête d'une improbable goutte d'eau, les hommes pensaient à ce qu'avait de terrible cette raréfaction du liquide destiné à la fertilité, à l'ensemencement, à la croissance, à la profusion. On s'en remettait alors à la providence divine ou à la puissance de quelque dieu païen qui suppléerait aux manquements de la Nature. Tout disait cette perte de l'eau : les arbres aux feuilles éteintes; l'herbe semblable à la savane; l'étiage des rivières; les ruisseaux aux lits livrés aux cailloux et aux plantes sauvages. C'étaient ces ruisseaux qui inspiraient le plus d'inquiétude, sinon de l'angoisse, comme la perte d'une personne amie dont nous ne verrions plus la trace.

  Sur les fleuves, on naviguait encore; les écluses s'ouvraient et se refermaient; dans les rivières on pêchait patiemment dans des trous d'eau et les moulins tournaient leurs roues; les canaux aux rives boueuses faisaient miroiter leurs flaques éteintes au fond de leur chenal. Mais les ruisseaux !  On n'en avait plus trace. Ces si beaux ruisseaux faisant leur chant limpide sur de modestes cailloux, laissant couler leurs filets brillants au milieu des bouquets d'aulnes, serpentant selon des courbes au tracé si parfaitement bucolique. Privés de ces minuscules repères qui donnent au paysage son âme et déterminent son essence, les hommes étaient comme de jeunes chiots aveugles à la recherche de mères bien abstraites. Une manière de perdition et plus jamais l'on ne retrouverait le chemin conduisant à une terre apaisée s'abreuvant à de multiples sources.

  A observer cette désolation on se rabougrissait soi-même, on se perdait dans de sinueuses failles dont le sens se retirait à mesure qu'on en découvrait les perspectives sans issue. C'était cela que disait l'absence de l'eau : la fin d'un langage, la perte des mots, la confrontation à la mutité, la chute irrémédiable dans un genre d'aphasie. Un non-sens. Car la terre ne peut jouer seule le jeu de la vie. Il lui faut son réseau de ruisseaux secrets, mais qui sont ses capillaires, sa respiration, le souffle grâce auquel elle s'invente en milliers de facettes, en milliers de générosités.  Il a plu cette nuit . C'était tellement inattendu et pourtant il n'y avait pas de doute, cette petite musique ne pouvait provenir que des nuages, de leur dissémination en une multitude de gouttes. Au début, tout à fait au début, on n'y croyait pas. Cette légère percussion sur le sol durci, tendu comme la membrane du tama, le "tambour-parlant", on n'y prêtait guère attention. Puis le bruit avait cru, gonflé et l'on entendait sa dilatation depuis les antres où la respiration se faisait plus rare, plus éphémère afin de laisser à la révélation qui viendrait l'espace suffisant à sa croissance. Dans leurs casemates étroites, les mains des hommes étaient moites et leurs fronts ruisselaient de milliers de perles. Une sorte de mimétisme, de demande silencieuse.

  L'air se tissait de liens ténus, et ses nappes s'empilaient, strates étroites, laborieuses. C'est comme si la mousson allait venir qui, bientôt, s'abattrait en trombes, transformerait les rues en flots impétueux. Puis le vent avait forci, sorte de présage s'imprimant à même la conscience des hommes. On avait poussé, sur la fin de la nuit, de minces croisées. A peine une fente, juste une discrète paupière aux aguets. Il lui fallait archiver ce qui allait se produire et s'imprimerait à jamais dans les mémoires. C'était là, tout près de survenir, on l'avait tant souhaité cet instant de la venue de la pluie. On était dans une grande crainte. Un espoir aussi. Un peu à la façon des millénaristes qui attendent l'heure fatidique dans une tension ambiguë, peu dicible, manière de primitivisme  ne parvenant nullement à sortir de sa gangue. Un savoir qui voudrait se construire mais dont les fondements sont sapés par une ignorance, une pensée dans les limbes.

  C'est ainsi, l'homme confronté à la Nature pêche toujours par excès ou bien se réfugie dans la cécité. Et c'était bien de refuge dont il s'agissait. Les hommes régressaient dans une angoisse native et leurs corps s'étaient alourdis, étaient devenus massifs, semblables à la pierre, pareils aux formes à peine ébauchées de l'homo erectus. Ils étaient ramassés en une forme ovoïde, repliés autour de leur ombilic où la vie battait faiblement, simple luciole en voie d'extinction. Seul le râle de la respiration faisait son raclement de forge et la Terre était  le réceptacle de cette incurie. Qu'avaient donc fait le peuple des bipèdes pour empêcher que cette issue n'advienne ? S'étaient-ils au moins préoccupés de l'eau des fontaines, de celle des fleuves étincelants; de celle dormante et maternelle des lacs souterrains ? Avaient-ils réservé à leurs ablutions le strict nécessaire à la façon des nomades du désert ? N'avaient-ils pas, plus que de raison, commis le précieux liquide à d'autres usages que celui de la vie domestique, de l'hygiène ? N'avaient-ils pas confondu le superflu et l'essentiel ? N'avaient-ils pas été dans l'insouciance, pareils à des enfants mangeant le jour même les friandises de demain ?

  Toutes ces questions assaillaient leurs têtes dans une manière de confusion dont ils n'arrivaient pas à élaborer une vision claire. C'était une sorte de maelstrom, de giration sans fin d'où rien de précis ne sortait. Des remous, des bouillonnements, des cataractes se dissolvant dans l'air saturé d'humidité.  Il a plu cette nuit. Ces paroles comme une antienne; ces paroles comme seule survivance d'un langage dont ils auraient perdu la syntaxe, oublié l'alphabet. Une suite de sons "in-signifiants", résonnant dans le vide, comme la peur ricochant sur les parois des grottes anciennes. Pourtant, leurs abris, les hommes les avaient toujours choisis près des sources, des rivières, des étendues lacustres. Fallait-il que la mémoire soit courte, que l'idée de la dette soit perdue au fond de quelques puits asséché ! 

   Il a plu cette nuit.  Ça a commencé au basculement de la nuit, sur le premier versant du jour. Comme si la faille entre l'ombre et la lumière se voulait l'illustration d'une vérité : coup de scalpel sur la sclérotique durcie des hommes. D'abord ce n'étaient que des gouttes qui rebondissaient sur le ciment des trottoirs, sur le bitume des rues avec des éclatements semblables à de minuscules baudruches. Puis les gouttes s'étaient élargies, sortes de vastes feuilles couvrant le sol de leurs mains invasives. Puis l'eau n'avait été qu'une sorte de violente dramaturgie tombant des nuages, dissolvant les premières brumes de clarté. Dans les grottes primitives, les hommes tremblaient, les hommes pleuraient, les hommes imploraient. On refermait les croisées, on calfeutrait les vitres, on obturait les portes : on voulait oublier.   

  Mais la pluie, elle, n'oubliait pas. Du fond de sa longue mémoire, elle savait qu'elle était là pour éteindre le feu, faire plier le vent, gorger la terre de son suc nourricier. Elle en avait abstrait les hommes, leurs soucis, leurs tâches laborieuses et jusqu'à leurs destins en forme d'argile, de limon. La boue courait partout, faisait ses lacs, ses ramures, ses filets aux doigts multiples. Les maisons n'étaient plus que des sortes de fétu de paille environnés de tourbillons, de démesure. Dans les pièces étroites à l'atmosphère lourde, moite, on rétrécissait son espace vital, on se rassemblait en grappes et il n'y avait plus que des emmêlements de troncs, de membres, de têtes hirsutes.

  C'était le Radeau de la Méduse perdu sur les flots, avec le ciel ourlé de vert sombre, avec la mer couleur d'encre et de suie, avec l'horizon animé de lueurs assassines. On gisait parmi les vies éparpillées, on râlait, on attendait le secours de quelque Mont Ararat dont aurait pu espérer l'élévation salvatrice. Partout, sur la surface de la Terre, dans les rues, au bas des maisons ce n'étaient que confluences de choses diverses dont on ne reconnaissait même pas les formes; ce n'étaient que cris indistincts ; hululements sinistres. Vraiment il n'y avait plus d'espoir, plus d'horizon, plus de projet. La Grande Bonde du Néant s'était ouverte par laquelle surgissait le Rien, vers laquelle se précipitait le Déluge.

  Il n'y avait plus d'anatomies visibles; plus de pensées; plus de souffle, plus de vie. Le grand magma originel avait tout repris en son sein pour dire aux hommes la vanité de leur existence, la vacuité de leurs buts, la légèreté de leur inconscience. Bien au-dessus des flots où ne palpitaient plus que des pelures existentielles, le Démiurge jouait aux dés avec insouciance. Il ne savait pas vraiment s'il avait le désir de créer la Grande Roue de la Vie. Il s'y était déjà essayé à maintes reprises et, à chaque fois, ç'avait été de Charybde en Scylla, les hommes avaient fomenté les conditions de leur disparition, avaient provoqué le Déluge, par négligence ou simplement par jeu. Le Démiurge s'assit confortablement, le dos appuyé à des nuages ronds comme des certitudes. Il alluma un Havane en hommage au Grand Serge. Il prit son calame et écrivit dans le ciel, en guise d'épitaphe en direction des hommes qui dormaient pour l'éternité : "Le monde est un enfant qui joue". Ce fragment d'Héraclite lui semblait convenir au si beau et si désolant spectacle qu'il lui avait été donné de voir. Il rangea son calame sur un cirrus, éteignit son cigare sur un autre, s'allongea sur un troisième et s'endormit du sommeil des bienheureux. Tout en bas, il n'y avait plus que du Rien partout. Ni vent, ni eau, ni terre, ni hommes et l'on se demandait même si tout cela avait pu exister. 

  Il a plu cette nuit.  C'est ce que je me disais ce matin en ouvrant mes volets. Je me suis placé derrière le carreau pour voir tomber la pluie. Ça faisait une éternité que ça n'était pas arrivé. Depuis le Déluge peut-être. Les gouttes glissaient sur les vitres en dessinant des cheveux, des fils, des étoiles. C'était si beau, je serais resté toute ma vie à simplement écouter les gouttes faire leur bruit de grelots sur les feuilles mortes, à les regarder glisser sur le toboggan des herbes, à les observer se mélanger à la poussière, à couler en minces ruisselets couleur de brique. Je serais resté mais il me fallait prendre la mesure de l'eau, suivre son cheminement et surtout voir ses points d'ancrage, ses trajets, ses résurgences. 

   Je suis allé au Lac,  vous savez celui qui s'étale sous le ciel immense, tout près d'une forêt de pins, avec, tout autour, d'anciennes carrières d'argile, un peu comme à Roussillon en Provence. Les chevreuils viennent y boire à la tombée du jour et, à la période du rut, on peut entendre le brame du cerf à des lieues et c'est comme si la Nature disait sa puissance par la voix des animaux. La surface était claire, pareille à une grande voile blanche et les rives s'abreuvaient à une eau neuve, généreuse. Dans l'anse, tout au fond, là où se jette le ruisseau qui l'alimente, le héron gris avait repris sa pêche; les martins habillés de corail et turquoise sillonnaient l'air de leur vol effronté; les cormorans, étendus dans leurs vêtures noires, faisaient des allées et venues incessantes.

  Et les traces, les si belles traces du passage de la vie, pattes d'oiseaux, sabots, empreintes diverses étaient encore présentes, luisantes, gorgées d'eau, à la manière d'une sève qui aurait jailli du sol pour témoigner, pour venir en aide à l'humus, à la terre, à tout ce qui faisait son menu tumulte à l'abri du regard des hommes et, pourtant, était si important. Veines d'argile brunes; rouges pastel; sanguines; vert-de-gris; parmes; jaunes; blanches, ravivées, magnifiées par le long travail du ruissellement. Illustrations de la beauté multiple, de son foisonnement, de son expansion pareille à l'éclatement des bourgeons.

  Et la boue craquelée, encore visible sous la pellicule claire, vivante métaphore de la douleur que serait venu apaiser un subtil onguent. Et les longues racines des aulnes, encombrées de radicelles, de brindilles, semblables à de modestes palétuviers cherchant, par leur élévation, à savoir quelle sorte de vérité pouvait bien leur adresser, le chant de la terre, le glissement de l'eau, la fuite du vent. Et cette empreinte de pied dans la boue, sorte d'écho à la trace primitive des premières errances de l'homme à Pech-Merle; à Niaux, comme un dessin ouvert à la grande aventure anthropologique.  

 Je suis allé à la Rivière,  vous savez celle qui fait son chemin de flaques et de bulles; de stagnations verdâtres et de chutes soudaines en un si humble parcours qu'on l'oublierait, qu'on la longerait sans même s'en apercevoir. Les herbes envahissent ses berges; les noisetiers font, au-dessus d'elle, leurs voûtes à claire-voie; les carpes dorment au creux de ses vasières; les ragondins fendent sa surface de leurs pattes palmées; les poules d'eau s'y dissimulent dans leurs robes noires. Toute une symphonie qui ne dit pas son nom. Toute une palette qui ne révèle sa gamme qu'aux curieux et aux poètes. Son cours est capricieux, tantôt réduit à quelques rares filets éparpillés parmi les lentilles et les plantes aquatiques; tantôt sorte de torrent impétueux alimenté par nombre de petits affluents qui descendent des collines abruptes.

  Aujourd'hui, elle a repris son cours, ses flots ont gonflé mais avec la réserve qui sied à un écoulement  bien discipliné; elle progresse lentement vers l'aval, pareille à une rêverie, à une méditation. Au passage de l'écluse elle bondit avec vivacité dans une gerbe d'écume qui s'auréole de vert sous le couvert des arbres. Elle contourne l'île de ses deux bras remplis à ras bord, dans un ondoiement incitant au repos, au calme. "Elle a retrouvé son lit" comme on le dit communément et, d'ailleurs semble s'y complaire. Elle s'étale en de lents tourbillons tout le long du chenal qui conduit au Moulin. Puis elle ressort sous des bouquets de saules et de mûriers-platanes avant de se jeter dans le Fleuve qui l'attend depuis des temps immémoriaux parmi ses eaux boueuses teintées d'argile et de fer.

  C'est de sérénité dont il s'est agi le long de cette promenade. Sans doute faudrait-il évoquer ce bon Jean-Jacques, herborisant, se reposant au frais des ombrages, y méditant quelque sentence savante sur l'éducation; la vie en société; le devenir des peuples. Car, si cette Rivière ne pousse ses ondes qu'avec la discrétion qui convient aux humbles, elle ne saurait mieux nous servir qu'à nous disposer à la philosophie. Avec parcimonie, sans doute, mais avec la nécessaire lucidité que ne manquent jamais d'imprimer en nous les manifestations de la Nature.

  Et plus elles sont inapparentes, plus elles nous poussent à nous questionner. Qu'en serait-il de "l'étonnement", dont on sait qu'il fonde la philosophie, s'il ne se manifestait à nous que sous la figure de la démesure ? A côtoyer quotidiennement les Montagnes nous finissons par ne plus les apercevoir. C'est bien dans le menu,  l'indicible, l'invisible que les choses nous apparaissent avec le plus d'acuité. Le moucheron signifie tout autant que l'éléphant. Peut-être même nous interroge-t-il plus ? Le menu langage de la Rivière nous parle avec la même amplitude que les majestueux discours du Rhône. Le langage demeure langage quel que soit son degré de manifestation. Mais il est temps de revenir à plus d'existence réelle; il est temps de s'immerger encore dans ce qui peut l'être avant que ne s'épuise l'eau féconde des résurgences. Car, à force de toujours disparaître, elle pourrait bien se lasser et se dispenser de voir le jour, lui préférant le ventre obscur de la terre. Bien des eaux sont fossiles, dont nous ne soupçonnons même pas l'existence.

 Enfin, je suis allé près du Ruisseau.  Certes, la Rivière que je viens de quitter à l'instant paraîtrait un fleuve à côté. N'allez donc pas vous ingénier à en rechercher le cours sur quelque carte de géographie. Je ne sais même pas si cet habitant des sous-bois et des maigres végétations, porte vraiment un nom. Sans doute les autochtones l'ont-ils baptisé, comme ils l'ont fait de chacun de leurs enfants; comme ils l'ont fait également de chacun de leur champ et peut-être aussi des moindres cailloux qui parsèment le Causse alentour. Ici, la vie est rude, rêche comme le lichen, épineuse à la façon du genévrier, rugueuse à la manière de l'écorce du chêne. 

  Le Causse est un espace laborieux usé par les rafales de vent et les pierres gélives du calcaire y éclatent en mille fragments sous les morsures de l'hiver. Ici la vie est minérale, monolithique, pareille à l'élévation hésitante du cairn face au noroît. Ici la vie sécrète ses parcimonieuses richesses, gemme à gemme, comme on égrène un chapelet. Sauf le vent, sauf le froid, tout y est rare. Parfois le plateau de pierres se creuse pour accueillir une minuscule doline où l'eau se recueille en un ovale blanchâtre fréquenté par les moutons à la laine hirsute. La pluie y est rare, souvent asséchée par les remous de l'air. C'est le pays des corbeaux, des corneilles qui crient dans le ciel leur coassement semblables à un appel du vide.    

  Aussi l'eau est-il un bien précieux qu'on rassemble à l'abri des murs de pierres sèches, dans le rond imparfait de quelque mare. Quant à l'idée de forer un puits, personne n'y songerait. Les nappes sont si profondes, tellement inaccessibles. Pourtant l'on sait les lacs souterrains, les barrages de moraines, les retenues de calcite et l'onde si claire, si disponible : il suffit de tendre la main. Seulement ce domaine est celui des poissons aux yeux soudés et des larves antédiluviennes. Aussi a-t-on fait son deuil du précieux liquide. Il brille de son éclat d'ambroisie au fin fond de sombres cavernes : réservé aux dieux de la terre seulement. Le Ruisseau, on ne le vénère pas à proprement parler, on ne l'élève pas au rang d'une divinité. On le côtoie avec respect. On longe son cours lorsque, parmi les feuilles, sinuent les courants livrés au clair-obscur des arbres. On le longe quand il n'est plus qu'une mince ligne en voie de disparition, se réfugiant dans les failles des pierres. On est auprès de lui les jours sombres où il n'apparaît aux yeux des hommes qu'à la façon des oueds parsemés de poussière. On espère, alors le voir reparaître, le voir rythmer les saisons; on espère pouvoir manger, en sa compagnie, les noix que son maigre cours ont portées à la croissance.  

  Il a plu cette nuit. Le Ruisseau je l'ai retrouvé bondissant parmi les pierres, cascadant vers la vallée dans une myriade de bulles qui disaient comme l'amorce d'un nouveau cycle. Une métamorphose. Sublime processus de la métamorphose qui, de l'œuf à la chenille  en passant par la chrysalide, donne naissance au merveilleux papillon : une ode à la vie. Seulement, comme l'eau du Ruisseau, l'existence du papillon est éphémère.  Il a plu cette nuit.  Ce n'est pas un rêve, n'est-ce pas ?, ce n'est pas un rêve ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 20:11

 

Calder : un dessein d'enfant.

 

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                                                                            Source : Google Images.

 

  Calder. L'évocation de ce seul nom et, déjà, le rêve est à portée de main. Nous voulons dire par là que nous pouvons le toucher, nous l'approprier comme un enfant le ferait d'une poupée faite de rafles de maïs et de quelques bouts de chiffon. Car, évoquer Calder, c'est faire immédiatement référence à une manière de jeu, à une existentialité ludique, à une vision ingénue et colorée de la vie. Tout y est joyeux, comme chez son ami Miro, tout y est animé, prêt à se mouvoir, à imiter les fragments de verre du kaléidoscope. Tout y est simple, combinaison des trois couleurs primaires comme chez Mondrian.

  Soudain, la sculpture est devenue facétieuse, spontanée, biomorphique, pareille aux pétales, aux feuilles sous la risée du vent. Et ces minces effigies de tôles, espiègles, volatiles,  réunies par un fil arachnéen, tellement inapparent. C'est comme si un cerf-volant peinturluré avait soudain envahi le ciel, y imprimant ses arabesques colorées. Une douceur en acte. Un glacis à l'usage du vent. Une aquarelle qui, d'aventure, pourrait se fondre dans les coulures de pluie. Des ailes d'oiseau, disons de diamants à tête rouge, pris dans les remous d'air au-dessus des mangroves. Mais peu importent les métaphores, elles seraient innombrables et, jamais ne remplaceraient l'original.

  Mais comment donc Calder, partant de simples bouts de tôle qu'il relie par des tiges de fer parvient-il à tant de légèreté, à tant d'élégance ? Mystère de l'art sans doute. En tout cas nous regardons ces mobiles avec des yeux d'enfants, un peu comme on le fait des jouets en bois de Torres-Garcia ou bien de quelques poupées polychromes inventées par le génial Picasso.

  L'œuvre de Calder est simplement fascinante. Nous ne nous en lassons pas. Nous pourrions demeurer, longtemps, face à ces merveilleux objets en mouvement, tant l'analogie avec la figure du carrousel est hautement visible. Or, a-t-on vu quelqu'un, enfant ou bien parent, se soustraire de bonne grâce à sa bienveillante giration. Le rêve n'est fait d'autre chose que de cette ivresse, de ce "perpetuum mobile" dont , nous-mêmes, sommes tissés jusqu'en la moindre de nos cellules.

  Et, comment ne pas évoquer alors, les splendides Stabiles, monstres monumentaux d'acier peint, lesquels, malgré leur gigantisme, nous invitent pareillement à l'évasion, à l'émerveillement. Là est la marque insigne du grand artiste qui, d'un matériau usuel, banal, parvient à faire une œuvre indépassable dans le temps. Car ce Maître du fer est inimitable, tout comme le sont, avant lui, César avec ses magnifiques compressions ou bien Anthony Caro assemblant avec un rare bonheur poutrelles d'acier et grilles ouvragées. Parfaite maîtrise de la matière qui, dans un même empan du geste, réunit l'infiniment grand à l'infiniment petit. Jamais cosmologie ne trouve meilleure application. Merci Calder de nous procurer autant de bonheur !

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 18:34

 

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                                                                     Source : Musée du Quai Branly.

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 13:44
 Contre toutes les barbaries qui peuplent la Terre,
    ce si beau poème de Jacques Prévert.
Barbara

 

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert  Paroles

 

(Source : Le Bac de Français.)   

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 13:07

AFFINITES

 

*Comme Adam et Eve, mettez vous à nu. Parcourez les sillons de votre corps; sentez-y les picots, les élévations, les minuscules éminences : ce sont vos affinités corporelles, vos points de contact avec le monde.

*Toute affinité véritable est empreinte d'un style.

*L'affinité ne se révèle jamais mieux qu'au plein du silence.

*Affinité : alphabet de la relation humaine.

*L'affinité attache les signifiants entre eux afin qu'ils signifient.

*Toute affinité profonde apparaît comme révélation du monde.

*L'affinité portée à l'exigence, voie d'accès à la sagesse.

*L'affinité. Jamais sédentaire. Toujours nomade.

*Affinités entre deux êtres : toujours un chemin à double sens. Topologique. Sémantique.

*Affinité relative : euphémisation du sens.

 

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 08:36
Eloge de l’objet déchu
mardi 30 avril 2013, par Jean-Paul Vialard 
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©e-litterature.net


Eloge de l'objet déchu.

 

 

Photographie de l'auteur.

 

 

Au hasard de nos cheminements, combien croisons-nous d'objets abandonnés, rongés par le temps, desquamés, auxquels nous n'accordons ni attention, ni intérêt. Et, du reste, le monde en serait-il changé, si d'aventure, nous nous disposions à les regarder vraiment ? Certes non. Le monde en question a bien d'autres préoccupations que celle de se pencher sur le sort des détritus et déchets qui jonchent de leur inconséquence les terrains vagues et autres friches. Mais pouvons-nous pour autant les ignorer, les laisser disparaître comme si leurs vies recluses ne témoignait que de leur prochaine éclipse ? Sans doute le pouvons-nous, sans toutefois ignorer que l'art s'est emparé de tels objets afin d'assurer leur rayonnement en les installant aux cimaises des musées.

Ainsi Alberto Burri qui créait des œuvres à partir de matières brutes, sacs en toile de jute, troués, rapiécés, tirant parti des éraflures, des défauts, des incidents de tissage.

Source : Google images.

 

Puis suivent les "Combustions" de matière plastique avec leurs déformations, leurs cratères, leurs boursouflures, leurs convulsions. Puis les "Crevasses" qui reproduisent par leurs fendillements, leurs craquelures, les tensions internes de la terre, parfois la puissance du séisme, sa folie dévastatrice. Une recherche permanente de ce qui décroît, se consume, vit dans les marges, meurt à l'abri des regards, sinon existe parfois mais n'est observé qu'avec mépris ou bien commisération. Image des bas-fonds dans lesquels, finalement, toute société consumériste finit par projeter, reléguer, tout ce qui la gêne, la met en question, alors qu'une éthique devrait prendre place, une autocritique s'instituer. Mais de telles manifestations sont rares, les recyclages par le biais de la création, infinitésimaux.

 

 

*****************

 

Ainsi Lucio Fontana qui lacère ses toiles au poinçon, les incise au cutter, faisant parfois appel à des éclats de verre, à du gravier afin d'introduire dans l'œuvre une matière signifiante, hérissée, agressée autant qu'agressive, comme saisie d'étonnement, de sidération. Il faut percer "l'illusion" de la toile, lui restituer un langage qu'un art conventionnel, bourgeois lui a ôté. Il faut trouer l'épiderme, il faut désoperculer ce qui se dissimule tout juste au-dessous de la ligne de flottaison existentielle. Il faut mettre au grand jour ce qui, habituellement se voile ou bien que nous voilons à la mesure de notre refus d'envisager le monde selon ses coutures, ses cicatrices, ses blessures.

 

Source : Google images.

 

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Ainsi Jacques Villeglé et sa collection d'affiches lacérées prélevées directement sur les murs des villes et transposées artistiquement sur ceux des espaces d'exposition, des galeries. Mais jamais il ne s'agira de l'affiche originelle, soigneusement composée, subtilement ouverte à l'iconographie commerciale et matérialiste. Pas plus que du média abouti visant à conditionner le consommateur, à l'amener à renoncer à tout libre arbitre afin que, libéré de ses retenues, de ses a priori, il puisse se livrer à une nouvelle sacramentalité au centre de laquelle trônera, comme sur un piédestal, l'objet élu, désiré, sanctifié.

Non, Villeglé leur préférera l'affiche usée, délavée, soumise aux caprices du temps, à la lente érosion, à la soigneuse et efficace déconstruction de l'image, laquelle, de ce seul fait, se trouve porteuse de subversion, acculée aux rencontres hasardeuses, aux conflits des messages imbriqués dans une manière de bannière polyglotte aux couleurs abruptes, aux configurations souvent révolutionnaires. Perversion d'une volonté marketing métamorphosée en son exact contraire, à savoir la mise à mort de ce qui en constituait l'essence aliénante et usurpatrice. C'est à une telle inversion des valeurs que nous convie l'art de l'Affichiste. Art de la rébellion, du refus, de l'anticonformisme, du rejet des formes imposées. Art libertaire.

 

Source : Google images.

 

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Ainsi Kurt Schwitters qui s'empare de fragments de bois, d'objets au rebut, de métaux antiques rouillés, de coupures de journaux et, dans l'esprit Dada, libre et anarchiste, crée un nouveau lexique formel dénué de toute référence à l'art académique, aux canons esthétiques. Son activité se lit comme une remise en cause des standards industriels et des dictats de la société urbaine. Œuvre dérangeante s'il en est, politiquement connotée à la façon d'une entreprise déstructurant les harmonies sociales, elle figurera, à ce titre, dans "L'exposition d'art dégénéré", à Munich en 1937.

 

Source : Google images.

 

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Avec Burri, Fontana, Villeglé, Schwitters s'écrit une nouvelle page de l'art, une perspective radicalement novatrice qui privilégie le geste par rapport à l'objet. Le matériau fini est moins en question que l'acte subversif qui a prévalu à sa création. Bois, fer, chiffon, gravier, terre, papier déclinent, chacun à leur façon, leur propre mode d'être qui s'inscrit dans tout destin commis à les consommer. Toutes ces œuvres, globalement situées dans la lignée de ce que l'on a nommé "arte povera", ne sont "pauvres" que par le fait qu'elles pratiquent " un détachement volontaire des acquis de la culture." (Wikipédia). Avant tout elles sont des modes de réflexion sur le rôle central que toute création doit jouer afin de ne pas demeurer dans une esthétique purement conformiste détachée de sa mission existentielle. Regardés différemment, ces objets du quotidien s'expriment en un langage que, de plus en plus, nous aurons à interpréter faute de quoi notre manière d'être au monde continuera de faire abstraction des "ruines" sur lesquels elle fait reposer son infinie croissance.

"Arte povera" : à première vue cette expression quelque peu "indigente" pourrait nous faire croire à un oxymore opposant frontalement le sublime de l'art au plus confondant dépouillement qui soit. Il n'en est rien. L'essence de l'art ne réside jamais en l'objet qui le constitue mais au sens que nous lui attribuons. L'Artiste en premier lieu, nous les Voyeurs qui parachevons l'œuvre à l'aune de ce qu'elle nous annonce.

 

 

 Photographie de l'auteur.

 

 

 

 

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