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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 09:08

 

LES MOTS. Si vous aimez le langage, tout le langage, tous les langages, alors lisez. Ce texte est sans doute exigeant, sans doute foisonnant, essayant de se référer à quelque origine mythique, cosmogonique, mais avec le langage, il n'y a pas de demi-mesure, de possible évitement, de tergiversation. Le langage, essence de l'homme par excellence, demande qu'on lui accorde attention, qu'on l'amène à se déployer bien au-delà de l'orbe souvent insignifiant du quotidien. Cet article s'y essaie à sa façon.

 

 

Les Mots.

 

 

   Les mots, vous pouvez pas les éviter parce que, tout simplement, votre Mère (avec tout le respect que vous lui devez, s'entend), votre Mère elle vous les a refilés à la naissance ses petits cadeaux en forme de consonnes et de voyelles, elle vous les a inoculés, les a doucement fait glisser le long de votre cordon ombilical (qui, du reste, est aussi le sien autant qu'il est vôtre) et ainsi depuis votre premier souffle, vous êtes irrémédiablement relié, empilement de cordons successifs oblige, à tous vos ancêtres et, de cordon en cordon, sans même que vous en ayez conscience, sans qu'aucune perception particulière soit attachée à ce phénomène, vous remontez le long filament gélatineux et vous découvrez plus d'un aïeul étrange, des langages à foison, étonnants, et vous vous habituez vite à cette immense et vertigineuse Tour de Babel, à cette ruche géante, à cette ziggourat aux mille portes et aux mille fenêtres habitée de sons et de voix, et plus vous remontez les volées d'escaliers, de marches, plus vous remontez de temps. Vous croisez les rumeurs de l'époque moderne, celles de la Renaissance et du Moyen Âge, de l'Antiquité; vos oreilles s'émerveillent du Latin et du Grec, des mots des Phéniciens à Tyr, Sidon et Byblos; des mots des Hébreux dans les plaines de Mésopotamie; des mots des Cananéens à Alep; ceux des Chaldéens; ceux des Assyriens à Ninive; ceux des Babyloniens à Palmyre; ceux des Akkadiens chantant Ea, le dieu des nappes d'eau souterraines; ceux des Sumériens invoquant Inana, la déesse de la Fécondité; Enlil, le vent; En-ki, l'eau bienfaisante; An, le Ciel; Girra, la divinité du Feu; Naru, celle des Fleuves; Utu le dieu du Soleil; Sîn, la Lune; Adad, l'Ether; Ninurta, celui du Royaume des Morts et le mystérieux ombilic s'élève toujours plus haut au milieu du temple de briques et vous êtes entouré d'un long poème que vous récite Atra-Hasîs, le Supersage akkadien qui sauva les hommes du Déluge qu'Enlil, le roi des dieux avait déchaîné pour se venger de la rumeur des Hommes, de leur multitude, et vous remontez encore le temps et c'est  maintenant le fléau des dévastations qui sonne à vos oreilles, les longues plaintes de la famine, les gémissements de la terre sous les coups de boutoir de la Sècheresse, les cris de douleur attachés aux épidémies plantées dans la chair des Hommes, et le cordon, auquel vous êtes toujours irrémédiablement attaché, vous tire encore plus haut, et vous parvient alors le bruit d'un prodigieux coït, l'affrontement de deux masses aqueuses, irréductibles mais complémentaires, fouettées par l'impérieuse nécessité de la Vie, et dans ce tumulte primordial, vous reconnaissez vos très lointains ancêtres, Tiamat, l'Eau-salée, votre Mère; Apsu, l'Eau-douce, votre Père, et vous ne percevez plus, bientôt, que des bruissements de taillis, des percussions de cannaies, des clapotis de marécage, puis de longs écoulements d'eau entre Tigre et Euphrate, et tout ce lieu liquidien prête son flanc à la progression d'un Radeau de roseaux que recouvre la poussière, et vous savez soudain qu'il s'agit là de la Terre, celle que vous foulez de vos pieds depuis les rivages de votre lointaine enfance, de la Terre que Marduk, le Démiurge, le Dieu créateur, a tirée de l'immense étendue d'eau primitive qui était à l'origine de toutes choses, et vous vous élevez encore, franchissant les marches qui vous paraissent ultimes, et vous êtes au sommet du temple babylonien de l'Esagil, le "Temple-au-pinacle-surélevé", et au-dessus de la tête de Marduk, diffuse une immense radiation solaire, une nappe de feu pareille à une aurore boréale, et il y a en vous, tout le long de votre corps pareil au filament d'une algue, une onde qui fulgure, une intense vibration, et vous êtes transporté, il y a quinze milliards d'années, tout au bout de l'univers, nuages de gaz, agrégats de particules et d'antiparticules, vous êtes la collision elle-même, la lutte désordonnée des protons et des neutrons, le big-bang, puis vous êtes soudain AU-DELA, et votre filament derrière vous est semblable à la queue d'une lointaine comète, le monde s'est retourné, vous avez traversé sa peau et vous nagez maintenant dans un immense océan et les vagues s'ouvrent devant vous et il y a comme un étrange espace de liberté, une porte immense et radieuse, vous êtes arrivé au socle du monde, à sa racine première, à sa chair vivante et palpitante, vous saviez qu'elle existait cette CHAIR douce et nacrée, cette chair onctueuse et vibrante, cette chair mystérieuse et pourtant immensément lisible, vous saviez l'incision que vous pouviez réaliser en elle à la mesure de votre seul regard, de votre seule pensée, et cette chair si abstraite, imaginaire, onirique peut être, vous la sentiez se soulever sous la poussée de votre désir, celui de connaître, de percer, de forer le mystère des choses; cette chair silencieuse est soudain voix, parole, langage; elle s'ourle en forme de lèvres, s'arrondit à la manière d'une bouche qui féconde les mots, et alors il n'y a plus que cela, les MOTS, qui parcourent cette immense plaine du retournement du monde, et selon leurs trajets naissent des sillons, des fentes, des éminences, des collines, de douces dépressions, et chaque MOT proféré est une fleur, un arbre, un rocher, une eau douce, le miroir éblouissant d'un lac car cela vous le savez depuis toujours, IL N'Y A QUE LES MOTS; ils sont notre seule réalité, ils nous sauvent des apparences, des illusions; eux seulement sont vivants, ils dessinent notre forme humaine, ils sculptent les animaux, ils amènent les choses à leur éclosion car, sans eux, il n'y aurait plus ni ciel, ni mer, ni montagne et la Terre serait une vaste désolation, et il n'y aurait plus que des mesas usées comme des os, des steppes arides; il n'y aurait que des déserts à l'infini, hérissés de pierres comme celui de l'Adrar; parcouru de longues barres rocheuses comme en Basse-Californie; semé de sable rouge et aride pareil au désert de Gibson; hérissé de dunes en croissant; plateau de pierres lisses en Judée; il y aurait l'immense squelette blanc et mauve du Grand canyon, ses entailles profondes comme des blessures et l'infinie Vallée de la mort; le moutonnement longuement minéral du Thar; les étendues blondes et rocheuses du Tadrart, les ondulations de schiste et de mica de la Namibie; les collines couleur de poussière du désert de Gobi; l'immense plateau de cailloux du Namaqualand; les vagues meulières du Grand erg occidental; sans les mots, il n'y aurait plus que cela, cette immense érosion, la nudité aurait partout son règne, le silence ses assises, le vide son empreinte.

  Oh, bien sûr, les choses existeraient mais seulement sous leurs formes primitives et elles apparaîtraient comme de dérisoires et inutiles géants de carton-pâte, et leurs jambes seraient paralytiques, et leurs yeux aveugles, et leurs oreilles sourdes, et leurs langues muettes et les déserts sont devenus hostiles quand la parole des Hommes les ont livrés à leur propre égarement, à leur évidente et incontournable nudité, et les déserts ne parlent plus maintenant que sous des voiles d'indigo, des huttes de branches et de boue, des peaux usées de dromadaires et ils ne résonnent plus qu'au fond des gorges asséchées des puits, ne trouvant refuge que dans des outres vides, au milieu des éboulis de pierres, dans les longues lignes des regs, sous les dalles brûlantes des hamadas; les déserts ne parlent plus ni la langue des Hommes, ni la langue du sable, ni celle du soleil mais parfois une simple langue morte et froide qui ne sort que la nuit sous la clarté glacée de la lune et alors les mots fouissent la terre de leur museau étroit, s'enfoncent dans les rainures, rampent le long des bulbes et des rhizomes et deviennent infiniment silencieux, confondus avec leur ombre. Parfois les mots ressortent mais tellement métamorphosés qu'on ne les reconnaît plus, ils sont devenus de longues colonnes erratiques qui glissent le long des dunes, près des cours d'eau, dans les herbes des vastes steppes, près des rivages d'anciennes mers où ne flotte plus que le sel éblouissant, dans les hautes montagnes peuplées de solitude et les mots sont devenus étranges et lointains, ils sont les mots-nomades, les peuples sans terre, les Bakhtiyaris, les Banjaras, les Bhils, les peuples à la langue cousue, les Kiptchaks, les Garamantes; les peuples ignorés, les Jats; les peuples inconnus, les Karakalpaks, les Masaesyles; les peuples soumis, les Moabites; ils sont les peuples réfugiés sous la tente noire en poils de chèvre, les Pachtouns; ils sont les peuples sans frontières, les Toubous, les Tedas, les Dazas; ils sont les peuples-mirages et leurs bouches sont scellées, mais ces peuples nomades, ces peuples de mots qui se cachent vous ne pouvez les ignorer, ils rôdent autour de vous avec de grands cercles comme ceux que décrivent l'aigle royal, le gypaète, le pygargue; ils incisent votre peau, y tracent des signes, y gravent des tatouages, y sculptent des scarifications; ils pénètrent vos yeux et dessinent en arrière de votre front des arabesques de lumière, des pleins et des déliés, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des multitudes de lettres; ils habitent vos oreilles, vrillent vos tympans et votre tête devient une immense caverne, une grotte profonde remplie d'échos et de rumeurs, et les mots ricochent sur les parois, et les mots rebondissent et s'assemblent par groupes de deux ou trois puis s'agglutinent en essaims et, au milieu de l'incessant bourdonnement, vous reconnaîtrez bientôt, quelques bribes de phrases, quelques essais de langage, et puis soudain tout se précise, se met en ordre, devient intelligible, les mots-nomades ont, pour un temps, interrompu leur longue migration, ils ont dressé leurs tentes au milieu d'une aire sûre et accueillante, peut être une oasis, ils ont attaché leurs bêtes à des pieux, ils ont posé des nattes sur le sol de poussière, les femmes pilent le mil, les hommes préparent le thé dans des théières bleues et le peuple nomade assis autour du feu chante une ancienne chanson venue de très loin et vous êtes à nouveau habité par ce langage qui, un instant, vous avait égaré et maintenant oui, c'est cela, venez tout près de moi et soyez tout ouïe, des colonnes du pick-up d'autrefois sortent des paroles que nous écoutons ensemble avec une sorte de recueillement, peut être même de ferveur, comme on écoute un "Crédo" ou un "Confiteor" et alors les paroles coulent en nous à la façon d'une litanie, nous la buvons vraiment comme du petit lait cette mélodie, oui, bien sûr, vous la reconnaissez sans doute; quant à moi, elle ne m'a pas lâché de toute la journée et, du reste, entre nous, je n'ai réellement rien fait pour la chasser. Vous voulez l'entendre jusqu'au bout ma ritournelle ? Vous voulez les déguster jusqu'à la lie les paroles de "Tonton Georges"?

   Et, maintenant, nous allons la refermer notre boîte à musique, et je vais le ranger bien sagement le joujou de notre adolescence sur sa lointaine étagère du temps mais avant, nous allons nous accorder un petit répit, juste une mince parenthèse, le temps que le vinyle ait fini de faire tourner ses derniers sillons et qu'il puisse nous délivrer ses ultimes paroles magiques et, après, tout à la fin, le saphir continuera sa course en forme de perpétuelle ellipse et il y aura quelques craquements, ça devra même faire le bruit que devait produire l'étui, en se refermant, lorsque "Tonton" y rangeait sa guitare, eh oui, c'est bien sa voix grave et rocailleuse, sa voix chaude tellement empreinte d'humanité, celle du "Gorille" au grand cœur qui savait si bien chanter l'amitié :

 

 

"Des bateaux j'en ai pris beaucoup

Mais le seul qu'ait tenu le coup

Qui n'ait jamais viré de bord

Mais viré de bord

Naviguait en Père Pénard

Sur la grand-mare des canards

Et s'appelait les copains d'abord

Les copains d'abord".

 

 

 

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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 08:36

 

 

Une petite ritournelle dans la tête

 

 

  Ce matin, sur "Inter", ils ont passé plusieurs morceaux de Brassens. Ça me faisait du bien de boire ma Ricoré et d'y tremper mes tartines en écoutant "La supplique", "Le gorille", "La mauvaise réputation", "La chanson pour l'Auvergnat". Ça me faisait comme un rappel de vaccin  et, un moment, au milieu des vapeurs de la chicorée qui montaient vers le plafond, je me suis pour ainsi dire retrouvé une bonne cinquantaine d'années en arrière. Je regardais le 33 tours en vinyle tourner sur ma vieille platine Philips avec, de chaque côté, les grandes enceintes détachables qui montaient la garde. C'était comme d'écouter "Radio-Nostalgie", d'égrener un chapelet musical intime et à chaque boule de buis, il y avait un nom connu, Brassens; Brel; Ferrat; Mouloudji; Nougaro; Bécaud; Barbara; Gréco; Reggiani. C'était comme de dérouler un film des années 50-60 et il y avait alors, sur la toile blanche de la mémoire, les images de Lino Ventura dans "Classe tous risques"; "Un taxi pour Tobrouk"; le mythe James Dean dans "La fureur de vivre" et "Géant"; et puis Godard; Truffaut; Chabrol et la "Nouvelle Vague".

  Je reconnais, ça m'a un peu remué de touiller tous ces anciens souvenirs, d'entendre ces voix qui, autrefois, m'étaient si familières et qui, maintenant, pour la plupart, sont des voix d'outre-tombe. En écoutant ces airs anciens, c'était un peu de sable qui coulait entre mes doigts, juste une fine poussière qui se diluait dans l'espace et le temps. Oui, je sais, ça me rend un peu mélancolique d'évoquer tout ça et même d'écouter "Les copains d'abord" ça m'a amené tout près des larmes, ça commençait à picoter au fond des yeux et ça c'était pas bon signe, mais pas bon signe du tout et j'ai fermé le poste juste au moment où "Tonton Georges" disait : "Au rendez-vous des bons copains y avait pas souvent de lapins". Soudain j'ai plus voulu entendre mais, malgré moi, la petite mélodie elle a continué à peu près toute la journée. C'était parfois juste l'air, parfois les paroles, ça entrait par une oreille, "Non ce n'était pas le radeau de la méduse ce bateau"; ça circulait longtemps dans la tête,  "C'étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie", ça coulait dans la bouche, "Mais ils s'aimaient tout's voil's dehors", ça descendait dans la gorge, "Jean-Pierre Paul et Compagnie, c'était leur seule litanie", ça gonflait les poumons, "Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait l'quart", et jamais ça ne voulait ressortir par l'autre oreille, jamais ça ne voulait déserter les neurones, ça s'accrochait partout, ça suintait dans les vaisseaux, ça perlait en fines gouttes comme sur le front des mineurs dans les veines de houille, ça poissait le ventre à la façon d'un brouillard épais, ça collait aux bras et aux jambes avec l'insistance d'une tunique de caoutchouc. Cette sensation, cet air qui vous tourne dans la tête du matin au soir, vous connaissez ça, bien sûr; on cherche à s'occuper, on allume un feu, on lit un article de journal, on épluche des pommes de terre mais peu importe la nature de l'activité, le refrain est là, collé à votre corps comme une sangsue et il ne vous lâchera pas tant qu'il vous restera un brin de conscience, même le plus infime. Un vrai vampire et après vous n'avez plus que la peau qui flotte autour des os, enfin c'est simplement une image, une métaphore mais, en fait, entre la peau et les os, vous savez ce qu'on y trouve dans cette sorte de baudruche, on y trouve pas que du vide, du néant, non on y trouve la chansonnette mortelle et surtout n'essayez pas de la chasser, elle ne lèvera le camp que lorsque votre peau sera fripée, ruinée, convertie en cendres microscopiques. "Obsessionnel", dites-vous ? Oui, sans doute, mais vous l'avez, vous, la recette qui fait partir les ritournelles de la tête ? Vous l'avez le truc pour pas penser à quelque chose quand ce quelque chose a, comme qui dirait, de l'amour pour vous ? Vous l'avez l'astuce ? Alors, si vous l'avez, gardez-là bien au fond de vous. Surtout ne l'ébruitez pas. De le garder pour vous le secret, vous rendez, en quelque sorte, service à l'humanité. De quelle façon ? Eh bien tout simplement, vous laissez la petite chansonnette occuper les hommes et pendant qu'ils cherchent à la piéger la petite mélodie en forme de va-et-vient, ils ne pensent plus à faire la guerre, à faire l'amour non plus, à dire du mal du voisin, à critiquer la politique et la religion. Vous vous voyez, vous, des fois, prendre votre armure pour combattre les Sarrasins, faire des câlins empressés à votre fiancée, échafauder des plans sur la façon dont vous allez obliger le propriétaire d'à côté à tailler sa haie qui vous prive de soleil; vous vous voyez, des fois, vous en prendre vertement à la baisse du pouvoir d'achat, à l'inanité des lois, aux excès de l'Eglise, à l'intégrisme, aux variations papales dans la toute dernière encyclique romaine; vous vous voyez, des fois, entreprendre de si louables croisades qui demandent conviction et énergie, alors qu'autour de votre tête, volent comme mille abeilles détachées d'un essaim, les mots d'une rengaine dans l'air du temps d'autrefois ? "Le refrain qui tue", comme on dit maintenant d'une façon aussi élégante que pertinente. Vous voyez bien que c'est pas possible. C'est pas juste de l'obsession. C'est une quadrature proprement existentielle. C'est comme si on voulait faire passer Gargantua tout entier par le goulot d'une dame-jeanne, autrement que par la parole. Et d'ailleurs, à propos de parole, on peut éviter beaucoup de choses dans la vie de tous les jours, on peut esquiver une balle de tennis juste en se baissant, on peut dévier une flèche de sa trajectoire, ne pas se faire écraser en passant dans les clous, mais les mots, comment vous pouvez les éviter les mots, expliquez-moi donc cela et je vous dégoterai une chaire au Collège de France et même une supplémentaire pour les cours magistraux à la Sorbonne.

 

 

 

 

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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 07:45

 

  Lecteurs, ce livre est une auberge espagnole. Vous pouvez y apporter vos propres provisions et composer le menu à votre guise. Vous pouvez aussi, en toute liberté, si cependant votre humeur s'y prête, y goûter au bon rata des "Copains".

  Personne ne vous empêche de commencer par les entrées du Simonet, fines, délicates; de continuer par les hosties pleines de componction de Calestrel, le bedeau d'Ouche-sur-Leyze; puis de dévorer, à pleines dents, la bidoche érotique que vous tend généreusement Pittacci, le Marcel étant plutôt porté sur les choses de l'amour; puis de déguster, du bout des lèvres, le caviar plein de subtilité du généreux Bellonte ("Blanchette" pour les intimes); et le couscous du Garcin vous y tâterez bien un peu et, c'est pas pour dire, mais il est authentique, comme dans les Aurès en 56; et le Ramon Sarias qui a un peu de sang ibérique dans les veines, il vous en proposera de sa délicieuse paëlla de Séville, puis du gorrin grillé de Pamplona; et Jules Labesse, il voudra pas être en reste et il vous offrira quelques friandises du Jardin d'Epicure et quelques douceurs venues tout droit de la Grèce d'Aristote.

  Alors là, vous pouvez pas dire, mais c'est un menu de choix et même il vous plaira et même les boulimiques en reprendront un peu du rata d'Ouche.

  Pour les anorexiques, il y a un menu plus léger, plus aérien si on peut dire. Et celui-là, c'est le "Club de l'Eternelle Jeunesse" qui vous l'apportera sur un plateau. Vous aurez tout juste à tendre la main pour choper la bolée de cidre et les crêpes de l'Yvette et vous y tremperez bien un peu la langue dans le Monbazillac de la Sabine et un chouïa de choucroute de l'Adalbert, vous aurez tout de même pas le cœur de refuser !

  Mais je vous vois impatient d'y plonger sans attendre dans le petit banquet qui fait des clins d'œil à vos papilles, je vous laisse et faites-en bon usage. Et si, par hasard, vous aviez des problèmes d'indigestion, faites donc un tour du côté du Pharmacien de la Place, il a de la bonne tisane au romarin qui fleure bon la Provence et ça vous rappellera un peu les bonnes histoires du Daudet de votre enfance.

  Et, sur ce, je vais vous fausser un brin compagnie, et puis le jeûne, ça me fera du bien. J'en sors tout juste des agapes des "Copains" et, comme disait ma Mère, "le jeûne, c'est comme une partie de chaise-longue pour l'organisme", alors y a pas de raison...

  Et pour ceux qui le voudraient pas, le menu complet des "Copains", ils pourront consulter la Carte :

 

*       Une petite ritournelle dans la tête.

*       Les mots.

*       Moi, Jules Labesse.

*       Ce qui est bien : être relié au Grand Tout, être auprès des choses.

         La philosophie  -  La métaphysique  -  Les concepts  -  Le sens.

*        Le groupe.

*        Le "Club de l'Eternelle Jeunesse".

*        Les membres du "Club des 7".

*        Antoine Bellonte (alias "Blanchette").

          Variations sur la nomination  -  Noiraud  -  Le Chat Moïse  - 

          Madame Vazysmicokiewiz  -  La parade des chats  -

          Bellonte = Hermès  -

*        Ramon Sarias.

          Les différents calots  -  La plénitude  -  L'incomplétude  -  Le refus       

          des racines  - 

          Voyage à Séville  -  La Semaine sainte  -

          Pamplona  - La Saint-Firmin  -

          La corrida  -

*        "4 en 1"

          Garcin  -  Pittacci  -  Calestrel  -  Simonet  -

*        La Place du Marché  -

          Les bancs  -  La Place  -

          Les 7 péchés capitaux :

          Madame Delmonteil (l'orgueil)  -

          Pierrette Berson (l'envie)  -

          Yvette Calmette (l'avarice)  -

          Yves Le Barsic (la paresse)  -

          La Mère Dubreuil (la colère)  -

          Le Père Denisel (la luxure)  -

          La Mère Gignoux (la gourmandise)  -

*        Démosthène, Pythagore, Aristote et les Autres.

Candide  -  Gavroche  -  Cosette  -  Démosthène  -  Pythagore  -    Valjean  -  Thénardier  -  Javert  -  Aristote  -  Rastignac  -  Vautrin -  Le Père Goriot  - 

*        Une journée sur la Place : petite anthologie du quotidien  -

         "La Nausée"  -  La racine  -  Roquentin  -  L'extrait de "La Nausée" 

          Le travail de la racine chez Labesse  -

          La suite de la visite de la Place : Le Douanier Rousseau  -  le Père  

          Chaliès  -  L'Ecole  -  La Maison des Gendarmes  -  La Mairie  - 

          Simonet et le microcosme  -  Martial Vergelin  -  L'aphorisme  - 

          Vergelin : un magicien qui sème des graines  -

          La Culture  -  On réfléchit à l'aphorisme de Vergelin  -  les Autres

          arrivent  -  Les Colombins  -  Aristote  -  La Place et la Matrice Pri-

          mordiale  -  Le Penseur  -  "Regressus ad uterum"  -  Taoïsme  - 

         "Vendredi ou la vie sauvage"  -  La lecture de "Vendredi"  -  L'éclair 

          La Re-naissance  -  Le Blanc  -  La sieste  -  Le prurit de la

          connaissance  -  La "Khôra"  -  La Question qui ouvre l'univers  - 

          Retourner ou non dans la grotte primordiale ?  -  Ignorer la grotte ?

          Une fausse espérance  -  La genèse de l'insularité  -  L'histoire de

          Robinson  -  Le naufrage de Robinson  -  Le bouclage de l'espace-

          La construction de "L'Evasion"  -  Régression dans l'Elément-Terre

          "L'ouverture" du Visage  -  La condition animale : le cochon - 

          La volte-face : de la Mère-Océan à la Terre-Mère  -  De la mer

          vers la grotte  -  La contrainte temporelle  -  La perte du sourire  - 

          SEUL - L'immersion dans Speranza  -  La boule d'argile  - 

          Esprit de géométrie, esprit de finesse  -  La Terre est vivante  -

          La transposition Matière/Homme  -  La perception de l'Altérité

          à travers le Soi  -

*        La conférence d'Aristote sur le Soi et l'Altérité  - 

*        L'inévitable condition corporelle  - 

*        Le retour au bercail  -

*        L'expédition du "Club des 6"  -

*        Les Foldingues du Cleup  -

*        La péroraison du Président Simonet  -

*        "La Condition Humaine"  -

*        Une révolution copernicienne  -

*        "Je me suis fait tout petit"  -

 

FIN de la RECRE.

 

 

 

 

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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 07:44

 

Avertissement aux Lecteurs du texte

"Les copains d'abord"

 

 

  Ce texte est parfois étonnant au sens philosophique du terme, mais le plus souvent surprenant, chaotique, faisant alterner le franc rire et la réflexion,  le sérieux et le futile, le nécessaire et le contingent. S'engouffrant à l'occasion, avec malice et non sans  délice, dans quelque adipeuse gauloiserie, sinon dans les ornières et égarements auxquels savent nous conduire nos instincts primaires dès l'instant où notre lucidité se relâche, notre exigence d'élégance faillit, notre empathie pour le populaire et la camaraderie débridée nous conduisant sur des sentiers propices à la facilité.

  Mais s'agit-il vraiment de cela ? Simplement d'éviter les efforts qu'impose toujours tout texte travaillé, peines auxquelles cède souvent notre penchant à la paresse, notre inclination à nous inscrire dans le facile écoulement d'une "vie en pente douce" ?  Sans doute convient-il de répondre par l'affirmative. Mais aussitôt d'en modérer les effets. Car, s'il faut bien reconnaître que le texte qui vous est ici proposé, écrit rapidement, fait l'économie d'un style exigeant, sombrant volontiers dans un humour compact plutôt qu'aérien ; s'il est inévitable de constater que les discours des divers protagonistes s'inspirent  davantage d'une faconde incontrôlée et, dans le meilleur des cas, d'une teinte de verve rabelaisienne, plutôt que de verser dans les échanges propres aux chancelleries feutrées, il est légitime de lui reconnaître, au fil des pages, la prétention d'exister selon d'autres projets. Certes bien modestes, certes parfois utopiques.

Ainsi y trouvera-t-on, au milieu de péripéties souvent prosaïques, l'émergence de quelques thèmes liés, par nature, à l'architecture de l'ALTERITE. Car c'est bien ce fil rouge qui retient ensemble les fragments épars du puzzle. Car c'est bien cette exigence qui maintient debout un édifice chancelant. Autrement dit "ébranlable", comme l'est, par définition, toute existence humaine.

  Et à ce propos "d'existence humaine", nous y reconnaîtrons volontiers, en filigrane, mais parfois de manière plus explicite,  quelques uns des thèmes chers à l'existentialisme qui se déclinent selon déréliction, absurde, problème de la liberté. Questions essentielles s'il en est, questions tutoyant souvent l'abîme dont l'humour est le plus efficace contrepoison. Aussi s'agit-il de le bien manier. Mais parfois est-il aussi utile de provoquer "fureurs et tremblements", légitime indignation, sentiment de révolte face à ce qui menace toujours de nous entraîner vers notre perte. Ce texte est volontairement SUBVERSIF, provocateur, versant souvent dans une diatribe  acerbe de la société et des pitreries de l'admirable "comédie humaine" qui, chaque jour de notre vie déroule sur le praticable de la vie ses hilarantes pantomimes. Car ne pas reconnaître ce sentiment d'une absurdité évoluant continuellement à bas bruit, consisterait à lui ouvrir en grand les portes d'une souveraine félicité.

  Avec l'absurde, point de quartier, usons des mêmes armes qu'il utilise à saper nos fondements, dotons-nous d'une radicalité sans défaut, d'une cotte de mailles sans failles. Bien évidemment, c'est lui, l'absurde qui aura toujours le dernier mot. Alors parler tant qu'on le peut, vociférer s'il le faut, hurler avec les loups. Nous aurons au moins eu, l'espace de nos cris, l'illusion de pouvoir lui damer le pion. C'est toujours mieux que de sceller ses lèvres du silence de la faute, de la dette. mais de quelle faute, de quelle dette ? Serions-nous coupables de vivre ? Et, d'ailleurs avons-nous eu, au moins, le premier mot qui a présidé à notre destin en forme de finitude ? Alors de quoi aurions-nous peur en proférant des mots contre l'indicible néant attaché à chacun de nos pas ?

  Parfois, la déréliction, il ne faut lui faire aucun quartier. Prenons donc exemple sur cette très fameuse guerre Picrocholine - dont nous rappelons, au passage qu'il faut retenir le sens de « bile amère », donc « colérique », du très génial Rabelais et énonçons avec lui, fût-ce au prix de moultes éructations et autres torsions sous-ventrières, quelque vérité pareilles à des braquemarts à l'aide desquels nous pourfendrons, tel Le Moyne, ses ennemis héréditaires, lesquels, pour ce qui concerne "Les Copains" auront pour noms : idées toutes faites, obsessions névropathiques, comportements moutonniers, attitudes immanentes aux objets consuméristes les plus divers, égoïsme pléthorique, pédanterie, inconnaissance, pleutrerie culturelle, inconséquences sociales, morgue aristocrato-bourgeoise, épidémies de jargons à la mode, inclination à l'intolérance, avarice congénitale, curiosité conviviale, pornographie récurrente, mépris de l'autre, rodomontades polyphoniques, oraisons jaculatoires, insuffisance  d'hétérocentrisme, cupidité invétérée, myopie psychologique, déficit sentimental, carences intuitives, anti-hédonistes, pro-capitalistes, et, enfin, toute propension à conduire le bel humanisme dans quelque cul-de-basse-fosse où il se morfondrait, son existence durant.

  Enfin, Lecteur, Lectrice, vous l'aurez compris, cette longue fable, commençant  et se terminant par une chanson de Georges Brassens, souhaiterait, à la fois lui rendre hommage et emprunter à son esprit libre, anarchiste, anticonformiste, à son naturel penchant pour une franche camaraderie, à son goût pour les libations, la bagatelle, les prostituées, les voyous, les Auverpins, les fossoyeurs, les aurochs, Briv'-la-Gaillarde et ses ogresses mamelues, les amoureux, les bancs publics, Pauvre Martin qui creuse le temps, Margoton dégrafant son corsage, le jupon d'Hélène, les sabots crottés, la mauvaise herbe, les mauvais sujets, les fines mouches, les arbres, la pipe, Marinette, les croquants, la chair fraîche de Lison, le nombril des femmes d'agents, ceux qui ont mal tourné, un' fess' qui dit merde à l'autre, la chaude liqueur des treilles, les gauloiseries, le feu au cul, les jurons, les charretiers, les jarnicotons, les vertudieux, la femme d'Hector, les funérailles d'antan, les petits corbillards, les petits macchabées, les mécréants, les bistros, les coins pourris du pauvre Paris, Pénélope, les croqu'morts, les Filles à cent sous, les ivrognes, les cons usagés, les traitresses, l'écart de la place publique, la Jeanne, la guerr' de quatorz' dix-huit, les amours d'antan, les pauvres comme Job, Saturne, Vénus Callipyge, la route de Dijon, LES COPAINS D'ABORD, Celles qui font l'amour par amour, enfin, dans une merveilleuse simplicité, avec une immense poésie, une verve à nulle autre pareille, un langage porté au pinacle, tout ce qui dispose à la vie, la vie juteuse, truculente, libre d'arrière-pensées, ouverte, généreuse.

  Oui, Tonton Georges, tu nous manques, toi qui savais, si intelligemment traduire le travers de nos contemporains, les nôtres surtout, lesquels font partie, à tout prendre, de notre essence humaine à nulle autre pareille !

  Et, pour terminer cette rapide introduction, comment résister au plaisir de vous offrir un des plus beaux morceaux de bravoure de la littérature française, à savoir la très célèbre guerre Pichrocoline, dont nous aurions souhaité que le millième de l'esprit qu'il contient, pût animer, l'espace d'une seule page, cette fable à la gloire des Modestes, des Simples, des bien doués dans l'art de transformer tout fait, accident ou menu plaisir de l'existence, aussi mince fût-il, en événement planant longuement dans les mémoires .

 

Comment le Moyne se deffit de ses gardes,
& comment l'escharmousche de Picrochole feut deffaicte.

 

Le Moyne les voyant ainsy departir en desordre, coniectura qu'ilz alloient charger sus Gargantua & ses gens, & se contristoit merveilleusement de ce qu'il ne les povoit secourir. Puis advisa la contenance de ses deux archiers de guarde, lesquelz eussent voulentiers couru après la troupe pour y butiner quelque chose & tousiours regardoient vers la vallée en laquelle ilz descendoient. Dadventaige syllogisoit disant, ces gens icy sont bien mal exercez en faictz d'armes. Car oncques ne me ont demandé ma foy, & ne me ont ousté mon braquemart.

 

(…) Soubdain après tyra son dict braquemart, et en ferut l'archier qui le tenoit à dextre luy coupant entierement les venes iugulares, & artères sphagitides du col avecques le guargareon, iusques es deux adènes: & retirant le coup luy entre ouvrit le mouelle spinale entre la seconde & tierce vertèbre, là tomba l'archier tout mort. Et le moyne detournant son cheval à guauche courut sus l'aultre, lequel voyant son compaignon mort, & le moyne aventaigé sus soy, cryoit à haulte voix. Ha monsieur le priour mon bon amy monsieur le priour ie me rendz, monsieur le priour mon bon amy monsieur le priour. Et le Moyne cryoit de mesmes. Monsieur le posteriour mon amy, monsieur le posteriour, vous aurez suz vos postères. Ha (disoit l'archier) monsieur le priour, que dieu vous face abbé. Par l'habit (disoit le Moyne) que ie porte ie vo' feray icy cardinal, Rensonnez vo' les gens de religion? Vous aurez un chapeau rouge à ceste heure de ma main. Et l'archier cryoit, Monsieur le priour/ monsieur le priour/ monsieur l'abbé futeur/ monsieur le cardinal/ monsieur le tout. Ha ha hes non. Monsieur le priour/ mon bon petit seigneur le priour ie me rends à vous.

 

Et ie te rends (dist le Moyne) à tous les diables. Lors d'un coup luy transchit la teste, luy coupant le test sus les os petreux & enlevant les deux os bregmatis & la comissure sagittale, avecques grande partie de l'os coronal, ce que faisant luy tranchit les deux meminges & ouvrit profondement les deux posterieurs ventricules  du cerveau: & demoura le craine pendante sus les espaules à la peau du pericrane par darrière, en dorme d'un bonnet doctoral, noir par dessus, rouge par dedans. Ainsi tomba, roidde mort en terre.

 

Ce faict, le Moyne donne des esprons à son cheval & poursuyt la voye que tenoient les ennemys, lesquelz avoient rencontrez Gargantua & ses compaignons au grand chemin. Et tant estoient diminuez en nombre pour l'enorme meurtre que y avoit faict Gargantua avecques son grand arbre, Gymnaste/ Ponocrates/ Endemon/ & les aultres, qu'ilz commençoient soy retirer à diligence, tous effrayez & parturbez de sens & entendement, comme s'ilz veissent la propre espèce & forme de mort davant leurs yeulx. Et comme vous voyez un asne quand il a au cul un oestre iunonicque, ou une mousche qui le poinct, courir cza & là, sans voye ny chemin & gettant sa charge par terre, rompant son frain & renes, sans aulcunement respirer ny prandre repous, & ne sçayt on qui le meut, car l'on ne veoit rien qui le touche.

 

Ainsi fuyoient ces gens de sens deprouveuz, sans sçavoir cause de fuyr, tant seulement les poursuyt une terreur Panice laquelle avoient conceue en leurs ames. Voyant le moyne que toute leur pensée n'estoit si non à guaigner au pied, descend de son cheval, & monte sus une grosse roche qui estoit sus le chemin, & avecques son grand bracquemart, frapoit sus ces fuyars à grand tour de braz sans se faindre ny espargner. Tant en tua & mist par terre, que son bracquemart rompit en deux pièces. Adoncques pensa en soy mesme que c'estoit assez massacré & tué, & que le reste doibvoit eschapper pour en porter les nouvelles. Pourtant saisit en son poing une hasche de ceulx qui là gisoient mors, & se retourna derechief sus la roche, passant temps à veoir fuyr les ennemys, & cullebuter entre les corps mors, excepté que à tous faisoit laisser leurs picques/ espées/ lances & hacquebutes, & ceulx qui portoient les pelerins liez, il les mettoit à pied & delivroit leurs chevaulx au dictz pelerins, les retenant avecques soy l'orée de la haye. Et Toucquedillon, lequel il retint prisonnier.

 

 

 

 

 

 

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 08:09

 

"Les Copains d'abord".

 

Une fable sur l'altérité

peut-elle faire événement

sur les réseaux Sociaux ?

 

 

  Eh bien, chers Lecteurs, chères Lectrices, non, vous ne rêvez pas. Cette interrogation de l'intérêt porté à certains textes "osés" (en tout bien tout honneur, s'entend, ceci concernant bien plutôt la longueur des énoncés que leur intention lubrique ou ourlée de quelque intention mauvaise), est une question récurrente que nous nous posons d'une façon bien naturelle, du reste. Nous disions, il y a peu, à propos de la fable érotico-langagière "Honnies soient qui mâles y pensent.", notre légitime souci de savoir si une éventuelle lecture pouvait, en toute bonne logique, suivre l'acte d'écriture. Ici, il convient de faire une réponse de "Normand", précisant à la fois le souhait des Lecteurs (trices), de voir figurer une telle fable au titre dudit événement, la suite de l'histoire s'inscrivant en faux contre la première affirmation, la lecture ayant failli à sa promesse.

  Et, ô combien nous comprenons les réticences des Lectrices (teurs) quant au fait de s'aventurer dans une entreprise de longue haleine. Décidemment, Facebook et autres Twitter sont bien le domaine du surf rapide, du picorement distrait (à quelques exceptions près), du sautillement sur place alors que, tout autour de nous se pressent les millions de fragments éblouissants de la manne cybernétique. Et, croyez-le si vous le voulez, loin de nous l'idée de les en blâmer. Ici est le siècle de la vitesse avec ses infinies trémulations, ses milliards d'informations à la seconde. Ici est l'antidote du "long fleuve tranquille", ici sont les "fureurs et tremblements" d'une société devenue ivre de sa propre giration. Il n'y a pas lieu de s'en alarmer, simplement constater. Avant Gutenberg et l'invention de l'imprimerie, seulement les érudits pouvaient accéder aux parchemins  et à la connaissance, les autres, ceux qui n'étaient pas élus "cultivaient leur jardin" d'une autre manière. Donc rien n'est perdu, seulement les voies sont différentes.

  Alors, demanderez-vous, pourquoi persévérer puisque l'entreprise semble vouée à l'échec ? Certes ! La réponse sera aussi simple qu'évidente : les "effets de mode" (pratique du tennis, vélo, surf, golf, habillement, etc…) , tout ce que les anglo-saxons ont étiqueté sous le prédicat de "way of life", donc tout ce conformisme, ou bien cette tendance comportementale porte en soi les germes de sa propre ruine. Ainsi le phénix renaît-il de ses cendres. Autrefois, la lecture était le seul passe-temps des enfants aussi bien que des adultes et donc, si les mécanismes sociaux sont animés d'une sorte "d'éternel retour du même", cette dernière, la lecture, devrait, un de ces prochains jours, se retrouver sur le devant de la scène.

  Et puis, quel plaisir y aurait-il à s'inscrire dans cette perpétuelle mouvance trouvant sa justification dans ce mouvement même ? Toujours la subversion, le décalage, la vision singulière s'inscrivent dans cette manière de ramer à contre-courant. Donc; Ceux, Celles qui souhaiteront trouver dans l'ancienne formule du feuilleton quelque raison d'espérer plus conforme à leurs souhaits, autant en matière de contenu que de rythme, seront les bienvenu(e)s. La publication (à l'encontre de "Honnies soient"), se fera dans la durée, selon les caprices du temps et l'humeur de son inventeur.

  Au plaisir de vous retrouver bientôt.

 

« Il faut donner du temps au temps.  »

 

Miguel de Cervantès 

 

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 08:06

Cet article, initialement publié

dans les colonnes d'Exigence-Littérature en 2011

a été repris par "Le Petit Célinien", 

Site exclusivement dédié

à l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, en 2012

 

 

VENDREDI 14 SEPTEMBRE 2012


 

voyage au bout de la nuit2 

Chez Céline l'argot n'est, à l'évidence, ni une fin en soi, ni la poursuite d'une visée esthétique, mais le lieu chargé de sens d'un langage dont l'obsession, la révolte, la marginalité, vise à conduire l'homme au "bout de sa propre nuit", celle de sa déréliction, de sa vocation à l'unique déliquescence. Pour autant le style n'est nullement superfétatoire. Il constitue l'assise d'une philosophie, d'une vision du monde exacerbée, cernée de violence, tissée de désespérance.

 

Le Voyage est la chair-même du pathos, son écriture vibrante, mordante, qui cherche à saigner le lecteur à blanc, à le laisser sans voix, sans possibilité de refuge à partir duquel pourrait s'élever un langage rassurant, où les mots seraient ronds, sans aspérités, lénifiants comme des baumes, apaisants tels des onctions, enveloppants à la façon d'une douce matrice originelle. Rien de cela chez Bardamu, l'écorché-vif du XXe siècle qui chemine dans la nuit, à la manière des héros de Victor Hugo dans lesMisérables traînant leurs destins en forme de boulet; semblable aux personnages de Zola pliant sous le fardeau de la misère sociale et morale. La guerre, elle aussi, a produit son langage singulier, celui des Poilus, populaire et argotique, langage de l'obus et de la mitraille dont le dénuement, l'aridité rejaillissaient sur leurs narrateurs, à la façon des grenades qui explosaient dans les boyaux des tranchées, sombres métaphores de vies détruites avant même d'être accomplies.

 

Si l'argot a sa valeur propre, c'est bien dans cette situation sans issue où l'homme qui le profère est au bord du gouffre, de l'abîme et alors ce langage ne peut tourner en rond, ne peut tomber dans les ornières euphémisantes d'un sens perverti. Bien au contraire il transcende les maigres destinées des narrateurs pour en faire des récits épiques, des fictions héroïques où le tragique le dispute au dérisoire. Ici l'on est bien loin d'une certaine "langue verte" dont la couleur dominante était "locale", assujettie à une anecdote mettant en scène quelques personnages pittoresques. Parlant de la langue de Céline, peut être même le qualificatif de "populaire", d'"argotique" est-il déplacé. Lui conviendrait sans doute mieux le prédicat de "marginale", "révoltée" ou bien "révolutionnaire". Une "écriture du Mal" comme l'était celle d'Antonin Artaud - la douleur - personnifiée -, dans sa "Lettre sur la cruauté". L'écriture est alors non seulement existentielle, mais "existence" au sens premier du mot, vivante, faite de sang et de nerfs, de lymphe et de pleurs. Sorte de barrière ultime au-delà de laquelle n'apparaît même plus ni le métaphysique ni le nihilisme mais l'incompréhensible domaine de la mort-nue, du néant. Céline écrit avec ses tripes, avec sa détestation de l'homme aussi, cet homme qu'il voudrait meilleur mais dont il désespère. Ecriture vraie, profonde, semblable à un soupir, sifflante à la manière d'un râle, nauséeuse comme un hoquet, déchirante comme le sont l'ongle et la dent. Le Voyage ne pouvait être écrit autrement; il n'est pas autre chose que son écriture, son éructation continue, son tremblement, son vertige, son explosion qui questionne l'homme jusqu'en son tréfonds, à sa respiration dernière. C'est pour cette raison que le Voyage ne peut se lire que d'une traite, d'un seul empan de la conscience, à la manière de tout acte essentiel, fût-il amour, détresse, agonie. On n'en ressort pas indemne. On est marqué. On porte les stigmates. On croit les oublier mais eux ne nous oublient pas qui veillent le moindre faux-pas, la menue fissure, le plus insignifiant bubon. Lire le Voyage c'est comme vivre, c'est être condamné... et le savoir, ce qui est l'essence-même du tragique. Il n'y a rien au-delà de cet acte de lucidité qu'une immense finitude.

 

Nul roman ne réalise mieux ce que la forme peut apporter au fond, le style à la perception de l'exacte condition existentielle. La forme est le fond. La forme est la signification, la connaissance décisive. La forme est l'être. Le style est à Bardamu ce que la crécelle est au pestiféré : son signe de reconnaissance, sa figure de proue, son empreinte ontologique, son indélébile tatouage. Plus de crécelle, plus de Bardamu et le Voyage dans les limbes. Lire le Voyage, c'est faire sienne cette réalité d'un langage si peu ordinaire que n'en peut surgir que l'extra-ordinaire, le hors de l'espace-temps, seulement une sidération. Seul le style de Céline pouvait accomplir la prouesse de créer du sens à partir du non-sens et bâtir une œuvre magistrale sur des fondations de "fange et de limon" : 

 

 "Fin ou commencement ? Langage révolutionnaire à l'état brut (...) tel est le prolongement pathétique et ambigu que Céline confère au langage du refus et du rejet. C'est dans cette marge de limon et de fange qu'il inscrit son entreprise, sa question — littéraire. Aussi peut-on affirmer que, avec une profondeur poétique jamais égalée, l'auteur du Voyage au bout de la nuit puise dans l'argot populaire le ton fondamental de sa voix narrative." 

(Extrait de "Le voyage au bout de la nuit de Céline : roman de la subversion ou subversion du roman", Daniele Latin, Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, 1988.)

 

Il convient de préciser que la justesse du ton, la vérité de la fiction ne pouvaient se soustraire à ce style si particulier mais ne pouvaient davantage faire appel à un style différent, pas plus qu'opérer un mélange des genres qui lui eût fait perdre tout crédit si ce dernier n'avait fait l'objet d'une recherche constante, s'il n'avait mis en œuvre des procédures capables de faire d'un tel langage une sorte de condition existentielle en soi. Car la forme du langage célinien est tout entière contenue dans le fait qu'il s'impose à nous avec le côté abrupt d'une évidence, la brutalité d'un événement, la cruauté de la tragédie. Nul ne peut y échapper, pas plus les contemporains de Céline que nous-mêmes, ici et maintenant. Si le langage de l'auteur du Voyage étonne (à la fois au sens étymologique "d'ébranler par un coup de tonnerre" et au sens philosophique du "questionnement" qu'il met en œuvre), c'est bien parce qu'il produit, chez le lecteur, un vertige, une vacuité, une faille. Que l'on rejette ce langage ou que l'on en fasse l'objet d'un culte, rien ne l'empêche de creuser en nous ses sillons de sens, rien n'en limite la sourde et inconsciente expansion. L'essence même de ce langage consiste à convoquer en permanence deux registres : soutenu et familier, à les opposer, à faire naître de leur rencontre un subtil jeu dialogique. Le sens, à proprement parler, ne provient ni de l'un ni de l'autre séparément mais de leur ajointement, de leur relation mutuelle, de leur tension interne. Alors se développe une façon de tressage sémantique semblable à un chant polyphonique où chaque voix féconde l'autre, leur confluence donnant naissance à l'émergence d'une voix médiane qui est supérieure à l'addition de leurs singularités. Ainsi une nouvelle profondeur se révèle-t-elle qui ouvre une perspective radicalement novatrice, condition même d'une surprenante modernité. Or le projet polyphonique est constant tout au long du Voyage, faisant de cette œuvre, une œuvre inimitable. Jeu dialectique permanent dans lequel chacun des registres joue sa propre partition tout en renforçant l'autre mais, où, en dernière analyse, ne semble parfois émerger que le langage de la putréfaction, de l'abjection, du mépris, de l'ordure, du fumier sur lequel Céline se complaît à asseoir les fondements de la condition humaine. Eût-il fait le choix de l'argot comme seul mode d'expression, serait-il parvenu au même but ? Qu'il nous soit permis d'en douter. L'amplitude, la démesure de l'expression célinienne reposent essentiellement sur l'art de cultiver l'écart mais avec une maîtrise consommée, de jouer jusqu'à la caricature l'ambiguïté du propos qu'alimente sans cesse une sourde perversion. Si, parfois, l'argot semble constituer la figure de proue du Voyage, nul doute que l'intention de son auteur fut celle de faire partager son aversion de la guerre, de la misère en instillant dans la conscience du lecteur la dimension de la déréliction, de l'absurde, inconcevables, inacceptables en soi. Hissé sur un piédestal, l'argot peut s'affirmer langue littéraire, laquelle n'a de sens qu'à porter à son paroxysme le cri de la révolte. Et puis, quelle loi, quelle parole transcendante pourrait édicter la prééminence d'un registre sur l'autre, affirmer la précellence d'une langue classique qui reconduirait toute autre forme d'expression, par exemple celle d'une modernité radicale, à la valeur d'un sabir ? Jehan Rictus faisait l'apologie de cette langue spontanée, vivante, proche du tissu du quotidien, projet que soutenaient également Ramuz, Giono, Cendrars et, bien évidemment, Céline lui-même :

 

"Ma langue est épouvantable, dites-vous, pourquoi ? […] Vous m’accorderez bien, au surplus, que la langue française n’est pas immuable et qu’elle n’est pas venue à sa perfection totale ! […] Comment remplacer certains mots qu’on a pressurés, jusqu’au jus, jusqu’au zest, sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la langue qui est l’argot, quoi qu’on en dise ? L’argot joint à la locution populaire et à l’image non moins populaire, toujours dramatique et saisissante. Que diable ! Qu’est-ce que ça peut faire qu’un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu’elle vous en tord les boyaux. Or c’est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir. Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon ou du mauvais français ? Qui l’a fixée ? La langue est-elle fixée ? J’estime par exemple que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi si vous voulez, mais c’est ce que je pense ; si la langue française est fixée, elle est morte […]." 

(Lettre de Jehan Rictus à Léon Bloy citée dans "Le dernier Poëte catholique")

 

Si, en 1932, date de la parution du Voyage, une telle langue faisait figure de parent pauvre, plus même, d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires, aujourd'hui elle en fait partie intégrante. La fécondité de la langue n'est jamais mieux servie que lorsqu'elle est plurielle, mouvante, protéiforme. Cependant son caractère d'abri de la multitude, de la diversité ne suffit pas à lui seul à assurer son rayonnement. Il lui faut la profondeur nécessaire à l'accomplissement du sens. Nul doute que Céline y soit parvenu avec une rare maîtrise !


Jean-Paul VIALARD
e-litterature.net, 11 janvier 2011.

 

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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:32
Passer la nuit - Marina de Van
samedi 9 mars 2013, par Jean-Paul Vialard 
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©e-litterature.net


L'écriture comme absence à soi.

 

 

Fragments, Notules et Commentaires.

 

 

   Que saisit-on d'un livre, sinon quelques nervures, quelques lignes de fuite ? Peut-être, lire, n'est-ce jamais que cela, saisir une vastitude et n'en retenir que quelques émergences qui, pour nous, ont pu faire sens et s'imprimer à l'orée de notre conscience. Être en accord avec un texte c'est d'abord éprouver à son endroit des affinités électives, les recueillir et en faire le lieu d'une possible efflorescence.

  Fragments remarquables doublés, comme en écho à la proposition de l'Auteur, de commentaires façonnés par une vision subjective du monde car c'est d'abord en tant que sujet singulier que nous prenons acte des réflexions qui sont soumises à notre jugement.

  Suivent une série de Notules, brèves assertions de l'Ecrivain qui paraissent vouloir dire l'essentiel d'une parole dont, trop souvent, nous perdons le fil.

  Jamais il ne s'agit du résumé d'une œuvre, lequel ne fait qu'initier un inévitable redoublement de l'écriture. Plutôt inciser les choses, y apposer une empreinte afin que ces dernières, les choses,  puissent s'ouvrir selon une inclination particulière.

 

     Propos liminaires de l'Editeur.

 

Passer la nuit

Marina de Van

La fin d’une époque – les conditions du vrai 
L’effort de communication

 

"J'ai la sensation d'un moment vide, parfaitement anodin et paisible. J'attends, sachant que je n'ai rien à attendre, parce que ce qui viendra  ne dépendra que de moi, et des gestes connus à l'avance, aisés à accomplir, quotidiens. J'ai un désir de sommeil, de me coucher sur le côté avec la serviette toujours nouée, ma joue contre mes cheveux humides, le nez et la gorge encore savoureux de cette eau piquante, d'humeurs acides. J'ai envie de fermer les yeux en sentant l'humidité des cils sous la paupière, et le froid peu à peu désagréable de la serviette mouillée."

 

Partition musicale d'une dérive, la narratrice se heurte au vide d'une journée qui commence alors que rien n'y est prévu pour elle. Elle dissèque l'état dépressif, son mécanisme, les sentiments qu'il provoque. La perception du réel vacille. La narratrice installe des cadres : préparer le café, tenter d'avaler quelque chose, regarder par la fenêtre, se doucher… Des occupations doivent à tout prix rythmer cette journée, combler son vide. Un cercle d'événements inéluctablement répétés se met en place. Parfois, il faut sortir, voir des gens. Or, la volonté de s'extraire de la solitude l'y confronte plus encore. Une sensation accrue du corps se développe, dans toute sa matérialité. Cette fois, Marina de Van s'applique à transmettre par l'écriture ce qu'elle a pu ailleurs filmer. C'est cette violente sincérité qui resurgit là, entre les lignes. Sincérité face à la difficulté d'être normale…
Si le sujet du livre circonscrit un terrain glissant, l'auteur en évite tous les écueils. Elle parvient à installer sa narratrice dans la sphère de la haute lucidité, celle qui permet de voir dans le vide de l'existence une vie, en soi.

 

 

 

     Commentaires.

 

     On n'entre pas dans ce roman (ou ce récit) comme dans un roman ordinaire. Il y faut de l'empathie, de la participation, il faut consentir à une certaine douleur physique, à une désespérance, il y faut une réelle absence à soi. Ce thème de l'absence traverse l'œuvre à la manière d'un leitmotiv lancinant, à la façon d'un cri voulant dire la souffrance de ne pas être, de ne pouvoir transgresser les limites étroites d'un corps aliéné à sa propre déraison. C'est d'une geôle dont il s'agit, d'une camisole étroite qui enserre et livre à l'effroi, d'un sentiment de chrysalide ne parvenant jamais à s'extraire de sa tunique pour aller vers la sublime métamorphose. Une immobilité du temps, un arraisonnement de l'espace et il n'y a plus alors qu'une profonde vacuité tellement semblable à l'abîme, au néant. Ce néant qu'il aurait fallu transcender afin d'aller vers une toujours possible liberté, celle-ci fût-elle conditionnelle.

  Mais à défaut de pouvoir exister, de faire éclater la bogue ontologique, on se contente de vivre, c'est-à-dire de fonctionner au rythme d'un métabolisme basal, de boire, de manger avec parcimonie, de fumer, de faire fonctionner sa propre fiction dans le cocon étroit d'une insularité dont on ne parvient pas à sortir, que, du reste on ne souhaite pas, à supposer qu'une telle chose fût seulement plausible.

  La Narratrice, l'Esseulée, on ne parvient nullement à la cerner. Pas plus son nom qui jamais n'apparaît, comme pour signifier la biffure d'une identité, pas plus que sa physionomie pareille au masque de la tragédie antique, au mieux identique au visage blafard du mime. En fait, la Narratrice, bien qu'elle soit corporellement présente par la médiation d'une anatomie torturée, ne s'illustre guère que sous les traits abstraits d'une figure de rhétorique, par de brèves apparitions en forme d'ellipse. Sentiment de désespérance qui nous saisit en même temps que surgit l'attention à la pure énigme. Qui est-elle, celle qui, toujours  disant, se dissimule sous les mots afin qu'une épiphanie ait lieu, qu'une écriture surgisse ? Car c'est bien là l'enjeu de toute écriture vraie que de soustraire à notre naturelle curiosité l'anecdote qui, toujours, recouvre la vérité du voile de l'illusion. Ecrire, c'est toujours proférer du-dedans-du-langage vers une conscience qui percevra les fondements, l'origine à partir de laquelle toute expérience humaine fait sens et actualise sa condition. Il ne peut y avoir de tricherie, de subterfuge, d'esquive. Pour cette raison, la littérature naît plus souvent de la tragédie que du vaudeville. Car, si le plaisir peut se raconter, si l'événementiel peut alimenter la fable, le conte;  la souffrance, elle, n'autorise aucune distraction. Etant, par essence, liée à notre être-jeté, constituant le tremplin de notre déréliction, de notre propre étrangeté au monde, elle ne peut émerger qu'à l'aune d'une exigence, d'une élévation en direction d'une sublimation, donc d'un trajet vers un dépassement, une forme d'art.

  Quant aux autres protagonistes du récit, leurs brèves présences ne nous les livrent que par défaut, comme s'ils ne s'illustraient qu'à être pris dans les mailles d'un rêve sans objet. Ainsi Yann, Florence morte d'un cancer, Pierre, Iliana, Paul l'amant halluciné, font-ils de rapides apparitions, vite dissous dans les remous existentiels de celle qui, par l'écriture surtout, leur prête une certaine forme de réalité. Tout est soumis, avec précision, volonté, à la règle de la triple unité de temps, de lieu, d'action. Ce qui, malgré la modernité du propos, confère à ce livre l’ empreinte d'un certain classicisme.

   Le temps se manifeste avec la régularité d'un métronome trop bien réglé, minutieusement noté, cliniquement approché grâce à une scansion proprement arithmétique. Les jours ne se succèdent pas selon une poétique ou bien une quelconque harmonie mais sont les témoins horlogers, mécaniques, d'un scalpel faisant ses découpes précises : "Il est 13 h 53; il est 20 h 24; un sursaut - 17 h 06." - Ceci, par une dialectique habilement entretenue, jouant avec la durée d'instants toujours renouvelés, livrés à quantité de rituels obsessionnels, ne paraissant jamais devoir finir. Ce temps, cette notion si abstraite, impalpable, indéfinissable, constitue, à n'en pas douter, l'une des nervures selon laquelle "l'histoire" tient, se meut, trouve sa propre logique.

  Le lieu décrit non seulement ce qu'il est convenu d'appeler "un roman de chambre", dont l'existentialisme et le Nouveau Roman ont fait, en leur temps, les assises de leurs fictions, mais plutôt un microcosme étroit, une monade "sans portes ni fenêtres" qu'on ne déserte que très provisoirement afin de pouvoir y revenir mieux. Décor nu, désolé, vide, genre de théâtre beckettien dont de rares objets prosaïques tiennent lieu de jarres ou d'étranges potiches, simples égarements parmi de hasardeux trajets. Et pourtant, ce cadre étique, mortellement banal, - un appartement quelconque, des vitres sales, des draps défaits, une cour avec des buissons, des arbustes, une fontaine éteinte, des oiseaux, un coin de ciel - sont le prétexte à une écriture venant du-dedans-du-langage (la seule qui soit), à de belles et élégantes descriptions (on ne peut tricher avec de simples objets : voir Francis Ponge - "Le parti pris des choses"), à une émergence du sens à partir du simple, de l'inapparent, de l'inaperçu, tout ceci abritant en réserve une magnifique polysémie. Il suffit de s'appliquer à la faire paraître.

  L'action est belle parce qu'indigente, répétitive, gonflée de la sève de l'obsession, de la douleur à fleur de peau, de l'affect creusant ses plaies et faisant croître ses bubons; l'action interpelle parce qu'ouverte aux mille manies, rituels et menus vices, depuis la boisson excessive d'alcool jusqu'à l'addiction à quelque forme de drogue en passant par la cigarette élevée au rang d'icône, de sombre déesse sans laquelle la vie ne serait même plus supportable; l'action est passionnante parce que rivée aux vrilles de l'ennui, aux tourbillons ténébreux du spleen, aux  orbes infinies et vertigineuses de la dépression. Là, au creux de ce que l'individu vit de plus intime et de plus affligeant, il n'y a plus de fuite possible, sinon la seule possibilité de hurler ce qui, habituellement est caché, à savoir la tragique beauté de toute condition humaine. Souvent l'art ne naît que de cette inconcevable aporie.

  Alors, lorsque l'altérité, le couple, ne sont plus que d'évanescentes théories, que le ventre est infécond, la sexualité en friche, le désir de toute chose aboli, les envies abîmées dans les marécages de la répétition, les projets enserrés dans les mailles de l'ennui, se construit une dramaturgie à trois faces habitée d'échos mortifères, de sombres réverbérations laissant au réel l'espace du mirage et l'esquisse d'une métaphysique limitée à un outre-horizon. Comme une perte sans fin de soi, comme la chute libre dans la folie, le saut dans quelque onirisme étroit et sans but. Les trois dimensions où se mouvoir se nomment désormais : corps, langage, imaginaire.

  D'abord le corps, le premier objet saisissable, toujours à portée de la main, le corps-martyre, le corps-complice, le corps-dérobé. Jamais on n'en finit avec le corps. Jamais on n'en arrive à bout. Toujours un ultime plaisir, toujours une douleur, un frémissement, un vertige. Alors on joue à en faire un arc vibrant, une outre qui résonne, une peau tendue sur laquelle pourrait ricocher le subtil poème du monde. Seulement on a perdu ce qui donnait accès au rythme, à la cadence, à la danse, à la marche sur les pointes. Il ne reste plus qu'une vague démesure qu'on ne sait plus apprivoiser, dont on a perdu jusqu'à l'usage le plus simple. Ce sur quoi l'on pensait pouvoir compter en dernier ressort, se cabre, rue, se révulse, retourne son cuir, livre ses urticantes coutures. Le corps se raidit, devient membre gourd, branche abîmée de gel et de lichen. Le corps se rebiffe, pousse à l'extérieur ses plaies, ses excoriations, ses humeurs mauvaises. Le corps assure sa vacance, piétine, se scinde de l'esprit, revendique son autonomie. Le corps est à lui-même sa propre finalité, sa physique aboutie, son vase clos. Il n'a cure de ce qui le surmonte, conscience ou bien âme, il veut vouloir jusqu'en sa démesure. Une volonté de volonté en quelque sorte. Une pure liberté dont son possesseur devra faire le deuil, au moins partiellement, dans l'attente d'un sens retrouvé, plus tard lorsque la clairière s'ouvrira à nouveau.  

  Ensuite le langage. Le langage du corps étant oblitéré, on se tourne alors vers le "vrai" langage, celui qui fait ses mille diapreries, lance dans l'éther ses subtiles efflorescences, déroule ses chatoiements infinis. Seulement ceci n'a lieu qu'à l'aune d'un bonheur suffisant ou, à tout le moins, hors des ravages de la dépression. Atteint, lui aussi, par les assauts de la solitude, miné par la vacuité des journées, déraciné en raison d'un sol miné de l'intérieur, la parole se fait monotone, ouverte aux récurrences, livrée aux lieux communs d'une pensée claustrée, soumise à l'enfermement. Formules tournant à vide, obsessions, manières d'écholalies, de cantilènes autistiques. Ici, on est loin du poème et la prose du monde est un simple ondoiement ophidien, un emmêlement, un enchevêtrement pareil aux confusions racinaires des mangroves. Langage ne parvenant pas à s'extraire lui-même de sa quotidienneté, de sa lourde gangue d'ennui. Langage intérieur, d'enfermement, asilaire. Les tentatives quotidiennes d'écriture sont livrées au même constat d'impuissance, le récit piétine, menace de s'enliser à tout moment, de signer une chute définitive.

  Enfin l'imaginaire. Mis en opposition, d'emblée, avec la rudesse du corps, avec la pente abrupte d'un langage aliéné, cet imaginaire apparaîtra plus rayonnant, plus solaire, atténuant l'impression générale crépusculaire de l'œuvre. L'imagination sera le dernier recours contre la folie. Transcender le quotidien, lui assurer des assises l'amenant à signifier, même a minima.  A cette fin  sera requise l'imagination. Ici sera la voie d'accès à une dilatation de l'espace, à une nouvelle configuration du temps. Être en d'autres lieux, en d'autres instants afin que s'allège la chape d'un présent mortifère. Seront convoqués successivement, les eaux lénifiantes d'une piscine, des enfants "avec du sang indien et du sang noir", la mer, - (ce thème récurrent de l'eau réfère-t-il au liquide amniotique maternel ?) - des hommes (possibles amants), des villes désertées, la "sortie dans la lumière forte du midi d'un pays chaud", une chambre sombre à Madras, "une plage de cailloux blancs", une femme en laquelle elle imagine se fondre (on ne pourrait rêver de meilleur archétype de dissolution-métamorphose-renaissance),  "les lumières gaies de la rue", l'alcool, "l'isolement morbide", des paysages et autres rêveries donnant lieu aux plus belles pages de ce livre.

 

     Affinités textuelles.

 

  Ce roman-récit (?) de 142 pages dessine ce qui a été désigné  plus haut par la formule elliptique "d'ontologie du vide". Constamment est posée, par la narratrice, la question fondamentale de ce qu'être-au-monde veut dire. Vision hallucinée d'un réel qui, constamment dérape, se reconfigure selon des esquisses fuyantes, semble disparaître afin de mieux renaître avec sa constante symbolique de finitude, avec son assiégeant sentiment d'angoisse, sa gangue d'oppression. Une constante absence à soi à laquelle l'écriture essaie de donner quelques lettres de noblesse. On ne saurait guère mieux définir cette œuvre qu'en ayant recours, encore une fois, à l'incontournable formule de Miguel de Unamuno, dès qu'il s'agit de poser les bases d'un existentialisme métaphysique. En effet, ici, s'illustre avec force ce "sentiment tragique de la vie" dont nul ne peut faire l'économie à moins de renoncer à une élémentaire lucidité.

  Si l'on définit la littérature comme la recherche d'une exigence en même temps que d'une vérité, "Passer la nuit" semble s'acquitter avec honnêteté de cette nécessaire tâche. L'écriture est économe, précise, souvent empreinte d'une heureuse élégance. Loin des phénomènes de mode, cette œuvre tracera sa voie avec un suffisant bonheur l'assurant d'une vraisemblable postérité.

 

     Fragment (1) - Première page du livre.

 

  "CE MATIN, j'ai  effectué les gestes nécessaires. Prendre mon café, me préparer, m'habiller. Je suis maintenant dans le vide de la journée qui commence sans que rien n'y soit prévu pour moi. Je fume et le mégot court brule ma peau. Je laisse ma main pendre sans broncher. La braise consume ce qu'elle touche de mes doigts relâchés. La douleur me tient éveillée, occupée. Je regarde par la fenêtre, les arbres nus, leurs branches taillées. Je vois le ciel blanc. Je songe à ce que je pourrais faire. Mais quelque chose m'empêche d'agir. Il est midi. Je pourrais lire, ou écrire mon courrier. Mais la vue des enveloppes décachetées me paralyse. Je pourrais faire des courses, acheter des choses à manger. Mais là aussi, cette pensée me fige. Je reste sur mon lit, à regarder le ciel blanc, les toits d'ardoises, les fenêtres opaques de mes voisins. Chacun vit à rideaux tirés, sauf moi, qui n'ai ni rideau ni store, et chez qui on peut donc observer la fixité de la posture, assise, près du plateau du petit-déjeuner, une cigarette brûlante fichée entre mes deux doigts; le filtre résiste à la consomption."

 

     Fragment (2) -  Le refuge dans l'imaginaire. p 74 - 75.

 

  "J'ai imaginé trois enfants, avec du sang indien et du sang noir. Ils sont beaux, surtout le plus grand (…) Son regard posé sur moi a beaucoup de force. Je savoure le temps suspendu, la belle immobilité de son visage (…) Ses doigts effilés, ses membres longs, manipulent des branchages; ou bien il se penche contre un if, le dos droit déhanché (…) chaque geste se prolonge à l'infini. Au-dessus de sa tête, les arbustes ont grandi et se sont couverts de feuilles qui ont la forme d'aiguilles. (…) Et toutes ces petites lignes acérées, nettes, deviennent brumeuses, comme un halo d'où les pointes émergent et suggèrent une direction, un fil qu'on ne voit plus, pris dans la confusion vibratoire des aiguilles rassemblées. Ces têtes vigilantes, ces bottes d'aiguilles, sont pendues, relâchées vers le sol comme des grappes. Au-delà, il y a des palmiers trapus.

  J'ai marché un moment dans la cour, en me demandant comment oublier ces personnages. C'est l'heure du déjeuner, il est déjà 13 h 34.

  Je suis remontée chez moi avec une amertume neuve, le corps raidi par le froid, presque insensible."

 

     Notules.

 

  "Les aperçus instables de la fenêtre et de la pièce font écho à ma dérive, rendent palpable le sentiment de me perdre en moi-même pour y trouver, peut-être, un nouvel espace, du vide. J'essaie d'écrire pour découvrir cette dimension. mais ma manière d'écrire évoque la répétition circulaire d'un enfermement." (p 44).

 

  "Je vis peut-être une cassure radicale entre mon corps et mon esprit - mon corps agissant sans que je sois jamais éveillée…" (p 83).

 

  "La sensation d'un moment vide, factice, reste présente; je me sens toujours absente." ( p 84).

 

  "Je me sens abandonnée, comme une maison vide au bord d'une plage, entourée de broussailles et de sable blanc. (…) La vie, dense et muette, est encore au-delà." (p 95).

 

  "…Mais je suis déjà dans cet oubli, et j'y souffre; je sens la présence, toujours intime, jamais quittée, d'une perte advenue et sans objet, mais qui m'emplit tout entière. (…) Il faudrait que je puisse me dépouiller de moi-même, me déposer sur le trottoir, comme une poubelle à ramasser, pour que la vie puisse être vraiment vive." (p 97 - 98).

 

  "Je désire retrouver l'inconscience de cette monotonie, ma propre absence à ces gestes répétitifs, au spectacle identique des arbres nus, des buissons, du gazon et des ifs." (p 99).

 

  "Là encore, je me heurte à la même absence, à la même incertitude recouvrant les événements de mes années passées - les visages, les dates, les lieux…Rien ne subsiste en moi." (p 111).

 

  "Sans cesse, quelque chose relance mon malaise, l'approfondit, et mes phrases s'en font l'écho répétitif." (p 140).

 

  " Que s'est-il passé dans cette prime enfance pour que ma vie s'enlise dès ses prémisses et touche son point d'arrêt à l'approche de la quarantaine ?

Rien peut-être.

Je me ressers du thé et je regarde l'heure. La journée va être longue.

Je regarde le ciel.

J'attends que le soir tombe." (P 142 - Dernières phrases du livre).

 

  

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 10:18

 

Empreintes anthropologiques.

 

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                                Photographie : Blanc-Seing.                      

 

  Souvent nous n'accordons guère attention aux marges existentielles, notamment à tout ce qui, rejeté par notre société avidement consumériste, gît et meurt dans quelque terrain vague ou bien dans l'espace désolé des friches urbaines. Notre habituelle vanité, notre naturelle propension à se  diriger vers tout ce qui brille et s'habille des atours les plus flatteurs, agit dans une manière de cécité dont nous sommes porteurs vis-à-vis du simple, du modeste, du destiné à bientôt disparaître. Et, pourtant, si le sujet paraît bien puéril, tout juste digne d'affecter la sensibilité naïve de l'enfant, pouvons-nous nous détourner aussi facilement de ce qui, un jour, fut considéré comme remarquable, alors qu'aujourd'hui nous le rangerions volontiers dans un sympathique mais désuet Musée Grévin faisant ses menus entrechats dans la compacité d'une cire antique pareille à l'inertie de la momie ?

  Mais qui donc, ici et maintenant, pourrait bien se soucier du tréteau bancal, du montant de porte de guingois, du fût de chêne mangé par les intempéries, de la bassine offusquée d'huile, de l'étrave rongée par les marées, du balai-brosse aux crins décatis par des années d'usage, des milliers de frottements destinés à recouvrir de bitume la cabane exposée aux assauts de l'air marin ? N'y aurait-il pas une sorte de comportement inconséquent, de glissement de la raison, d'obnubilation de l'attention, d'occupation  proche de l'obsession à porter intérêt à ce qui,visiblement, n'en a pas.

  Le problème est bien là, de la visibilité à l'encontre de laquelle, toujours, se dresse la notion d'invisibilité, car, aussi bien, si la Lune exhibe sa face de lumière, elle nous dissimule sa dimension  cachée et nul doute que le secret en passe de se révéler excède la réalité déjà connue, maintes fois exposée à nos regards lassés. Autrement exprimé, ce qu'il y a à extraire de la mine est toujours infiniment plus excitant que le sol de cette dernière, fût-il prometteur de prochaines découvertes. Dans le cercle de cordages, le col goudronné de l'entonnoir, la tuile enduite de chaux, l'échelle aux barreaux de guingois, le fragment de tôle ondulé dorment, en filigrane, quantité de significations, de signes latents qui ne demandent qu'à être décryptés. Or, ces hiéroglyphes ne comportent aucun mystère, ne nécessitent nullement la connaissance d'une clé spécifique à leur entendement. Tout y est latent, tout y est inscrit dans l'usure, l'écaille, la déformation, tout y est continuellement présent, tout s'y rassemble à partir de la trace que l'homme y a déposée au cours des âges, grâce à son activité fébrile, à son action de métamorphose sur la nature et les matériaux dont elle veut bien lui faire l'offrande. C'est pour cette raison que la lecture que nous avons de ces vieux outils, de ces récipients, de ces matériaux anciens, plutôt que d'emprunter la voie de la simple morphologie ou bien de l'esthétique, doit se disposer à en réaliser une approche phénoménologique à partir de laquelle tout s'éclairera dans une dimension  anthropologique.

  Ce que nous rechercherons, bien en amont de la simple forme de l'objet, ce sera l'empreinte longuement, patiemment déposée, la trace du labeur, la joie de créer mais aussi bien sa contrainte, l'usure subséquente de l'Artisan qui, au fil des jours, identiquement à son rabot, à sa varlope, portera en lui, pareillement à des stigmates, les marques insignes du temps. Ainsi, l'objet, l'outil ne peuvent jamais être dissociés, non seulement de la fonction à laquelle ils ont été affectés dès l'origine, mais de ceux qui en ont assuré la réalisation puis la mise en œuvre. Car, si l'instrument peut, en apparence, bénéficier d'une relative autonomie, il est d'abord et avant tout le prolongement naturel de la main de l'homme, la pointe avancée de sa conscience, la flèche grâce à laquelle il agit sur le réel, le façonne, le rend malléable et disponible, l'adapte à ses besoins, le module en fonction de ses destinations successives, le ploie afin d'assurer son règne sur les choses.

  Ainsi, la bassine, la tuile, le pinceau, du fond de leur modestie nous disent la royauté de l'homme, le sceau continuel qu'il dépose sur l'environnement, l'amenant, souvent, à la hauteur de la sublimation, à la transcendance dont l'œuvre d'art est révélatrice. Tout est signe depuis l'apparition de l'homo sapiens, aussi bien la trace d'argile rouge sur les surfaces pariétales des grottes préhistoriques, aussi bien le silex biface, le tesson de terre cuite, les gravures sur les flancs lustrés des potirons au Pérou, les routes qui sillonnent le globe de leur lacis dense, les huttes d'herbe des populations nomades, les glyphes incas sur les flancs des pyramides au Guatemala, la fumée qui s'échappe du foyer, la corde de chanvre gisant au flanc de l'épave, le bidon cabossé duquel s'écoule la poix à calfater, le pinceau enduit de peinture, le pilon attendant de faire son bruit de bois dans le mortier qui est son réceptacle naturel et complémentaire.

  Métaphoriquement, identiquement au mortier et au pilon qui s'ajointent dans un processus dialectique afin qu'un sens puisse surgir, identiquement à l'articulation qui implique la rotation du condyle dans le glénoïde, tout joue en écho, tout se réverbère, tout se décline dans un infini emboîtement d'abymes. L'homme aussi qui, jamais, ne peut s'absenter de la marche du monde.

 

 

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Calebasse gravée - Pérou -

Source : Google images.

 

 

 


 

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 07:55
Antonin Artaud : La Folie et son double

mercredi 2 février 2011, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net


D’abord il y a le corps. D’abord il y a le lieu. Le lieu du sens à créer à partir du corps. Le corps comme création originaire, écriture. Texte du corps, corps du texte. Mais le texte ne pourra jamais signifier à la manière d’une narration, d’une disposition à l’événement, d’une ouverture à la simple quotidienneté. Le texte est ontologique, qui engage l’être dans sa dimension totale, plurielle, polysémique. Car l’essence du corps artaudien repose sur l’ambiguïté essentielle du recueil et de la dispersion. Recueil en un foyer des énergies disséminées, obsession d’une centralité, d’une aimantation. Limaille existentielle dont il faut assurer la convergence, le fragile rassemblement dans le creuset d’une anatomie qui peine à contenir, à circonscrire, à exister par le dedans de ses propres membranes. Nécessité de reconduire les trajets du métabolisme, les vibrations sensorielles, les énergies mentales à la bouche d’un puits, à une source, à un abri. 
Mais ce mouvement de condensation ne trouve sens qu’à ériger un tremplin à partir duquel puisse avoir lieu la dissémination, la fragmentation, la diaspora. Car le corps unifié est dans une geôle, il ne saurait signifier à partir de lui-même. Le corps est trop étroit pour enclore la puissance primordiale qui le peuple, ses convulsions géologiques, les mégalithes de la pensée, les météorites du sens. Il lui faut trouver la voie d’une expansion, de la multiplicité seule à même d’assurer le rayonnement de l’être. La vastitude du monde figurera le théâtre de cette dramaturgie. Seul ce déploiement sera à la mesure des attentes d’une conscience torturée, exigeante, cherchant à s’extraire de l’inévitable déréliction. 
D’abord il y a le corps, d’abord il y a le lieu. Mais le lieu d’un éclatement, semblable à un démembrement, une éviscération, une dissection. Dès lors la voie est tracée qui conduira Artaud, symboliquement et réellement, au Mexique, la contrée de l’homme originel. Car il faut revenir à l’origine, aux racines premières et renaître dans l’éclatement d’une vérité. Il faut devenir Tarahumara, Fils de la Terre, faire voler son corps en éclat et "se ramasser sous dix mille morceaux" ("Le Théatre de la cruauté" - 1947-), puis en éliminer les organes, la pesanteur existentielle, les attaches prosaïques, matérielles. Alors seulement sont réunies les conditions d’une liberté. Seule cette fulguration est capable d’une telle métamorphose, seule cette violence peut accomplir la vie jusqu’en sa démesure. Libre, l’on peut danser son corps éthéré dans l’espace, puiser dans le Soleil la volonté de son propre ressourcement. Plus de frontières. Les portes ouvertes à Ciguri, le magique peyotl ; à Tutuguri, la chouette dansante qui tient entre ses ailes les fondements d’un théâtre primordial, l’accès à la royale cosmogonie. Libération du corps. Libération de la parole. Danser le corps avec le rythme d’un langage nouveau, cryptophasique, hiéroglyphique. On ne communique pas avec les dieux par le biais de la rhétorique mais par le médium des mots incorporés, syncopés, digérés. Morceaux de mains, de ligaments, d’aponévroses. Les seuls biens dont nous soyons à jamais assurés. Recours aux étranges et fascinantes glossolalies -"lo vio ertil nodilli" -, traces d’une civilisation perdue ou à venir, sombres tessons d’une pensée minérale ou gemmes éclairés de la conscience ? 
D’abord il y a le corps. D’abord il y a le lieu. Mais avant d’y parvenir, le corps devra capituler, se déliter, se laisser submerger. C’est ce sentiment de l’envahissement que mettra en exergue la lettre à Jean Paulhan du 10 Septembre 1945 :

"Car l’homme n’est pas seulement répandu dans son corps, il est répandu dans le dehors des choses." La frontière entre lui et le monde devient diaphane, éthérée. Le monde l’assiège, le circonscrit, le pressure. Il n’y aura alors plus de répit. La chair capitulera. La peau sera la dernière barrière, l’ultime paroi. Mais paroi de pores, semblables à des criblements d’épingles :

"Le corps sous la peau est une usine surchauffée, et dehors, le malade brille, il luit, de tous ses pores, éclatés."

L’entrelacs du dedans et du dehors sera alors une réalité constante. La peau sera le médiateur, le convertisseur qui ouvrira le Poète au cosmos, à l’aventure infinie de l’esprit, à la folie tapie derrière toute création, tout essai de l’homme de tutoyer les terres infinies de la transcendance. La peau est donc la première et incontournable membrane sur laquelle inscrire ses propres signes. Peau éminemment ontologique dont Artaud nous dit :

"C’est par la peau que l’on fera entrer la métaphysique dans les esprits." ("Le Théâtre de la cruauté - Premier manifeste" - 1935)

C’est par la peau qu’Artaud fera entrer la métaphysique, la sienne, sur le théâtre du monde. Pour lui, nulle autre issue que cette effraction corporelle, nulle autre alternative qu’une percussion de cette toile épidermique : une perforation. Témoins ces douloureux et obstinés coups de couteau qui lacèrent les pages et les couvertures de ses derniers carnets. Les dessins qu’ils contiennent, les signes graphiques, les glossolalies ne peuvent rendre compte qu’à être lacérés, triturés, jusqu’à être expurgés de leur sens. Comme une manducation des mots qui seraient mis en demeure de livrer jusqu’à leurs sucs intimes, de livrer leurs secrets, leurs vérités cachées.
Seulement la peau est rétive, cherchant à protéger l’intérieur des assauts de l’extérieur, du vide. On ne franchit pas impunément sa vêture existentielle. On s’expose à la brûlure du monde, on cille sous l’aveuglante clarté. Alors la douleur s’installe dans les plis du corps, y fait sa demeure. Avec obstination. A l’extérieur elle n’est qu’impudeur, exhibition de plaies et de pustules. Le refuge est au-dedans. Dans un affrontement. Artaud le sait de toute l’amplitude de sa lucidité. Révolte permanente en même temps que sourde acceptation. Il a conscience que le monde ne s’ouvrira qu’à l’aune de la démesure, de la déflagration. Il en vit le séisme quotidien à défaut de pouvoir le maîtriser. Du fond de sa condition poético-philosophique il sait que jamais, à lui seul, le "bonheur", ou à tout le moins une existence pacifiée, ne pourront le conduire aux prémisses du sens. La douleur, la souffrance, coalescentes à notre humanité, sont les conditions mêmes de possibilité de l’ouverture des signifiants, du déploiement des signifiés. La douleur est l’avers dont le revers est la beauté. Seule une mince carnèle symbolique les sépare, une limite toujours poreuse, infiniment franchissable, ouverte à la contingence, au surgissement de l’événement. Nul dolorisme en cette constatation, nul attrait pour une quelconque martyromanie. Rien ne sert d’entretenir sa cécité. Rien ne légitime le voilement des vérités qui habitent les fondements de l’humain. Le monde ne fait phénomène qu’à se dialectiser, à se situer dans le pli exact du clair et de l’obscur, du visible et de l’invisible, du silence et de la parole. Silence de la douleur, voix du "bonheur" ou bien le contraire ? Sans doute faut-il inverser l’ordre des évidences. Le "bonheur" n’est qu’une des modalités du désir en acte, il s’assume à seulement exister, comme cela, sans autre forme de procès. Ceux qui en sont atteints, en tout cas, ne se soucient d’en connaître les fondements. Pour cette seule raison, le "bonheur" peut assumer un langage silencieux, une sorte de murmure, un genre de filigrane existentiel. La douleur, elle, ne saurait se satisfaire de cette clandestinité. Il lui faut éclater au grand jour puisque, aussi bien, elle ne nous apparaît que sous le signe de l’insupportable, de l’insoutenable, du non-sens. Artaud en est l’emblème, la preuve vivante, la figure de proue. Alors il lui faut la voix, la parole, le langage. Il lui faut le cri. Inconcevable comme le "Cri" d’Edward Munch. Obscène. Le cri ouvre l’espace de l’angoisse nue, originelle. Le cri projette ses pulsations jusqu’à l’absurde, là où plus rien ne devient visible, plus rien ne s’ordonne. C’est à ce néant-là qu’Artaud doit faire face pour essayer d’exister ; c’est à ce rien que son esprit s’affronte afin que puisse s’informer un tremplin ontologique qui tente de le ramener aux confins du réel, lui et son corps éclaté. Par la création, le langage. Langage du tragique transmué en poésie - cette forme tangible de l’absolu- ; en philosophie - cet étonnement transcendé - ; en littérature - cette parole quintessenciée. 
Dès lors, chaque acte de création sera un cri : cri de la poésie, du théâtre, du cinéma, de la radio, du dessin ; cris de l’acteur qui fait offrande de son corps, lequel devient parchemin, palimpseste où s’imprime le langage du monde ; cris des glossolalies comme d’étranges échos de l’enfermement d’une expression schizoïde, émergence de la folie en puissance, de la création démiurgique abouchée à l’illimité. Rarement écriture aura atteint une telle amplitude, une telle démesure. C’est donc avec ce corps mutilé, avec ce cri aliéné qu’Artaud devra inscrire ses pas dans la difficile conquête de l’exister. Sa souffrance intérieure, paroxystique, ruinante, ne pourra continuer à se transformer en œuvres qui, les unes après les autres, revêtiront la figure de l’incomplétude. 
Alors commencera le long voyage initiatique, tantôt imaginaire, tantôt réel, qui le projettera à l’extérieur de lui-même, sorte de giration, d’orbite mentale sans fin dont son corps de supplicié sera l’épicentre. D’une certaine façon, reniant ce corps comme il le ferait d’un objet "in-signifiant", il cherche à le projeter vers un signifié invisible, transcendant la matérialité, l’ordre des choses, leurs menus arrangements au sein d’une quotidienneté qui l’atteint si peu. Long cheminement existentiel, parcours sémantique en acte. La lucidité, l’intelligence ne lui laissent aucun répit, aucun repos. Plus l’esprit se dévoile, plus les orbes d’un sens perceptible se font jour, plus le corps régresse. Tragique dialectique du maître et de l’esclave. Combat de la lumière contre l’ombre. Combat de la fluidité de l’intellect contre un corps opaque, rebelle, insoumis mais dont les forces s’épuisent. 
Voyager, c’est la certitude de gagner de nouvelles connaissances qu’il voudrait absolues, de nouvelles sensations pouvant féconder la création, de nouvelles perceptions de la grande et énigmatique scène du monde. Tous les lieux visités sont plus symboliques que réels.
Les Galapagos seront les assises immémoriales du roc biologique, la longue mémoire de la lave, les reptations primordiales qui l’agitent de l’intérieur à la façon de failles telluriques. Présence aussi des premiers soubresauts de l’animalité, linéaments ophidiens, trame reptilienne qui dessine déjà les balbutiements de l’humain. Là aussi, comment ne pas deviner la genèse de la création, les essais convulsifs qui sont les soubresauts de toute œuvre, de toute vie. Vie végétative, bégayante, semblable à de timides essais ontologiques qui s’actualisent en matière brute, grossière, indifférenciée. Manières de protubérances minérales qui dressent les figures de sujets racinaires, tuberculeux à la façon des personnages torturés et grotesques de la Renaissance, représentations arcimboldiennes perdues dans le tumulte et les convulsions d’une terre primitive. 
Puis la Syrie d’Héliogabale, le pays des pierres, du bétyle noir du temple d’Ephèse. Ici la lave s’est solidifiée, s’est érigée en signes porteurs de sens. La géologie est encore palpable mais des lignes de force s’en dégagent, comme les premiers mots d’un poème débutent une aventure langagière, symbolique, transcendante.

"Car on sent que sous le désert le sol bouge, que les feuillets successifs de lave montrent en clair pour qui sait les voir le travail géologique et premier de la terre avec ses vagues refroidies, qui s’entassent l’une sur l’autre en lames, révélatrices comme les lames du Tarot." ("Héliogabale ou l’anarchiste couronné").

Si le Tarot est convoqué, ce n’est pas pour faire image, pour créer un paysage métaphorique. Seule une lecture superficielle du monde se satisferait d’une si facile évidence. "Pour qui sait les voir." Le travail de la lucidité est entièrement contenu dans cette "conversion du regard" qui fore les phénomènes en leur intimité la plus secrète. S’arrêter aux "vagues refroidies de la terre", c’est se contenter d’une lecture exotérique, c’est faire de la pellicule des choses leur sens ultime. Pourtant il y a mieux à voir. Il faut aiguiser ses pupilles, en faire des silex tranchants ; il faut déchirer la peau du monde comme Artaud entaillait les couvertures de ses carnets de notes. La vérité, le sens sont plus profonds. Ils résultent d’un patient travail ésotérique où tout ne signifie qu’à percer l’opercule, à travailler la chair, à extraire la moelle. L’allusion aux lames de Tarot n’est pas vaine. Bien évidemment il ne saurait s’agir d’un acte de divination mais de la mise en marche d’un processus herméneutique, du repérage des archétypes qui sont au fondement de l’humain. Là est le vrai labeur qui fonde tout cheminement anthropologique. 
Le voyage au Mexique fait suite à l’incursion imaginaire en Syrie. Plus qu’une suite logique, il s’agit d’une nécessité existentielle, métaphysique. Si la Syrie pouvait encore porter les traces d’un remuement géologique et édifier les premiers signes, le Mexique les féconde, les multiplie, les porte à leur incandescence.

"Cette Sierra habitée et qui souffle une pensée métaphysique dans ses rochers, les Tarahumaras l’ont semée de signes, de signes parfaitement conscients, intelligents et concertés."

La terre n’est plus passive, seulement parcourue de forces internes, la terre s’ouvre en monde, en conscience, en intelligence. De l’ésotérisme du Tarot, l’on est passé à la spiritualité, à la riche cosmogonie Maya, donc à la mesure de la seule transcendance.

"Un pays où bouent à nu les forces vives du sous-sol, où l’air crevant d’oiseaux vibre sur un timbre plus haut qu’ailleurs." ("D’un voyage au pays des Tarahumaras").

La quête du peyotl, le rituel de la danse qui s’ensuit est moins pour Artaud la recherche d’une immersion dans les racines de l’homme que le vecteur d’une illumination de l’esprit. La libre conscience excède toujours les possibilités du corps matériel, ce corps qui souffre de ne pouvoir se dire aussi totalement que l’esprit peut le faire. Là est le drame d’Artaud, son inclination naturelle au "sens tragique de la vie". Mais à vouloir percer les secrets qui dorment au plus profond des signes on court le risque d’être aveuglé par leur révélation. Evoquant les ombres -mais de quelles ombres s’agit-il ? -, des montagnes de la Sierra, Artaud met l’accent sur ce qui constituera son ultime essai de compréhension du monde, de lui-même aussi, dont il ne perçoit plus que les contours flous, les mouvements protoplasmiques.

"Et c’est souvent en additionnant des ombres que je suis remonté jusqu’à d’étranges foyers."

Foyer sous les cendres duquel couvent déjà les braises de la "folie". Braises sur lesquelles il n’aura de cesse de souffler jusqu’à l’épilogue du voyage en Irlande. 
Le périple entrepris par Artaud dessine les contours d’une étrange genèse du sol qui joue en miroir avec sa propre genèse. Les Galapagos signent la lourdeur géologique, la lenteur de la lave, la densité de l’attache terrestre. La Syrie rompt avec cette horizontalité pour dresser les mégalithes des temples où émergent les premiers signes. Le Mexique poursuit ce détachement terrestre. Le moi se cosmise, devient lumineux, sorte d’arche ne prenant sur la terre qu’un appui mental. L’Irlande parachèvera l’œuvre, le Poète lévitant dans l’éther à la façon des personnages flottants de Chagall qui se confondent avec les vibrations de l’espace, se fondent dans les limbes du temps. André Breton dira de lui, lors de cette période troublée qu’il est passé "de l’autre côté". 
Si Artaud avait longtemps parlé d’un "corps sans organes", la "réalité" irlandaise le dépossède totalement de ses liens anatomiques. Il n’a plus de corps. Or l’esprit, jamais autarcique, ne peut être qu’un ballon captif. Privé de ses amarres, il se met à errer sans possibilité aucune de rejoindre sa terre originelle. Sa "folie" le conduira d’hôpital psychiatrique en asile, de Rodez à Sainte-Anne, de Sainte-Anne à Ivry. On remplacera le peyotl des Tarahumaras par l’héroïne, la cocaïne, le laudanum ; on substituera à la danse rituelle les convulsions de l’électrochoc. Rien n’y fera. L’intelligence, la lucidité, l’esprit ne peuvent être atteints par des moyens thérapeutiques, fussent-ils coercitifs. On portera des diagnostics sans appel : "délire de persécution" ; "hallucinations". Son intense activité d’écriture sera évaluée à l’aune d’une "graphorée", symptôme corporel s’il en est, agitation convulsive, désordre neuronal. L’acte de création littéraire comme un bubon qui émergerait à la face de l’épiderme et alors la création ne serait plus que la forme émergente d’un mal intérieur, son expression récurrente, itérative, obsessionnelle. Sans doute l’écriture a-t-elle à voir avec la douleur, la souffrance, la répétition d’une blessure existentielle. A preuve cette révélation de Le Clézio dans "Haï" :

"Au moment où s’achève ce livre, je m’aperçois qu’il a suivi, comme cela, par hasard, à mon insu, le déroulement du cérémonial magique...Ces trois étapes qui arrachent l’homme indien à la maladie et à la mort seraient-elles celles-là mêmes qui jalonnent le sentier de toute création : Initiation, Chant, Exorcisme ? Un jour, on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine."

Mais, pour autant, la médecine a-t-elle le droit de juger le fait littéraire, de dire s’il est création véritable, simple manie, délire, projection d’une paranoïa ? Si la médecine peut se prévaloir de soigner le corps, elle ne saurait s’ériger en pensée critique des œuvres. "Graphorée" : le terme sonne comme une sentence. Artaud réduit comme peau de chagrin à la percussion de trois syllabes. Approche exotérique s’il en est, qui se contente de quelques pas de deux autour de l’homme, autour de l’œuvre. "Graphorée", et alors ? Quand bien même. D’autres hypergraphes célèbres hantent les Lettres de leurs hautes statures. C’est cette urgence à écrire, à passer des nuits blanches sur les manuscrits dont Pierre Assouline nous rappelle qu’elle se nomme "mal de minuit". Belle métaphore qu’il pense pouvoir appliquer à Dostoïevski, Byron, Dante, Molière, Pétrarque, Poe, Tennyson. Par bonheur les "graphorétiques" sont là pour nous sauver des aveuglements de ceux qui ne professent que visions pathologiques, perditions corporelles et mentales. 
"Fou", Artaud ? Soit. Mais alors d’une folie qui "donne à penser", d’une folie transcendée qui ne prend appui sur le réel que pour mieux le dépasser, le soumettre à l’amplitude de sa vision éclatée, multiple, cosmique. Nullement une "folie ordinaire" qui se satisferait d’une commode et simpliste nosographie telle que : hébéphrénie, catatonie, paranoïa, schizoïdie. Ce jargon appartient à la "littérature" médicale qui vise les symptômes à défaut d’entendre l’homme, d’en assumer l’essence. Le lexique asilaire est semblable à celui d’une double peine : une redondance de l’enfermement. Artaud dépossédé de son corps, mutilé dans son esprit. Artaud "graphoré", simple trace à la surface d’une page néantisante. Artaud objectalisé, drogué, annulé. 
Certes Artaud présentait le profil de l’aliéné, son incohérence, sa déchéance physique, ses stigmates, son désarroi patent. Mais rien ne sert de se méprendre. Si, aux yeux du sens commun, Artaud est bien "fou", ses amis, Arthur Adamov ; Marthe Robert ; Jean Paulhan ne s’y trompent pas. Un an avant sa mort, sur la scène du Théâtre du Vieux Colombier, "Artaud le Momo", est bien là, physiquement et métaphysiquement présent. Sans doute sa "folie" l’inspire-t-elle qui fait écrire à Gide, dans Combat, après la mort du Poète :

"Jamais encore Antonin Artaud n’avait paru plus admirable. De son être matériel rien ne subsistait que d’expressif : sa silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie."

Or cette "flamme intérieure" est celle d’une intelligence à vif, sans doute alertée d’une fin imminente. Le spectre de la noyade ne saurait mieux dire. Mais le volcan n’est pas éteint, il projette encore des scories, il fuse, il éclaire, il fait ses gerbes "d’aérolithes mentaux". L’admirable portrait qu’Ernest Pignon-Ernest fait d’Artaud en 1998 est éclairant à plus d’un titre. Si la face n’offre, en apparence, que des convulsions similaires aux représentations de Bacon - le saisissement d’une perte irrémédiable -, le regard est encore porteur d’une flamme. Le fusain et la pierre noire dessinent sur la peau, les os, le spectre de la finitude, cependant qu’une lunule de blanc sur la sclérotique sombre s’imprime comme l’étroite métaphore de la lucidité, de l’intelligence qui brûle encore d’un dernier éclat. Regard autant fasciné que fascinant, regard qui fore au plus profond la cuirasse du spectateur en quête de sens. La force de ce portrait est de faire le vide autour de lui. Jamais, peut-être, œuvre n’aura cerné de si près, avec autant d’acuité ontologique, les racines mêmes de l’existence en son espace ultime. Artaud y rayonne d’une lumière intérieure, d’une étrange force, telle une monade visionnaire. Bien au-delà gravitent les constellations de l’affairement quotidien, la contingence, les destinées immanentes. Là est la force du dessin qui nous projette, à notre insu, dans une manière d’absolu. Flamme du regard que la conscience aiguisée et "sur-réelle" d’André Breton a identifiée, sans doute, comme le "double" de la folie d’Artaud : l’évidence de son GENIE. Génie solaire qui irradie, se consume et brûle tout ce qui l’approche. Génie solaire comme celui de Van Gogh, "le suicidé " que la société n’a pas su reconnaître en son temps ; génie solaire pareil à celui de Nietzsche ébloui par la Volonté de Puissance du Surhomme ; semblable aux hallucinations de Lautréamont-Maldoror envoûté par les Chants de l’imaginaire. 
Lire Artaud, c’est essayer de se hisser à cette compréhension de l’incompréhensible, c’est dilater la pupille de la conscience, en faire le foyer d’où tout rayonne, à partir duquel tout signifie avec la force de l’apodicticité. Toute lecture qui n’engage pas le lecteur dans les fondements mêmes de sa lucidité ne peut que manquer sa cible. Il y a nécessaire participation, fusion à l’œuvre. Etre modestement, mais être tout de même un fragment du météore Artaud : condition essentielle à une herméneutique de sa parole cryptologique. Endosser la folie, se livrer à la magie et parler "cosmopoétiquement" (d’après la belle formule de Kenneth White), le langage des dieux :

"...ces dieux-liaisons de la terre, que l’eau et le ciel se sont conciliés, ces dieux-émanations des feux de la terre et de l’eau du ciel, de l’eau empennée de ciel, dont la pluie dévide le plumage, ces dieux-irisations de la vie, tremblement de l’eau de la vie recourbée par le vent du ciel, qui jouent aux quatre coins sonnants de l’atmosphère, aux quatre nœuds magnétiques du ciel, ces dieux sont la vibration non éteinte, et qui parle à l’oreille de l’âme, au cœur de l’esprit."

Rarement texte n’aura atteint une aussi tragique beauté. Avers et revers de la médaille existentielle. Avers du GENIE métamorphosé en FOLIE.

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 08:07

 

Publication d'un "micro texte"

sur le thème

PAROLES D'ENFANCE - 2008 -

 

 

Préface de Jean-Pierre Guéno

Directeur des Publications de Radio-France.


 

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Le Texte publié.

 

 

Le jour n’est pas encore levé. Juste une très légère blancheur qui précède l’aube. L’enfant se réveille, ouvre les yeux. Il reste un moment immobile, regarde le liseré plus clair qui commence à imprimer le contour des volets. Il se lève, pose ses pieds nus sur le plancher. Il aime sentir ce contact du bois un peu froid, les rainures qui séparent les lames. Il ouvre la fenêtre, pousse doucement les volets sur la fin de la nuit, évitant de faire grincer les gonds. Il se recouche, se tourne sur le côté gauche, face au rectangle plus clair ouvert dans le mur couleur de schiste. Au début, ses yeux ne perçoivent rien que cette légère variation de l’ombre, son lent glissement vers la lumière. Puis ses pupilles s’habituent, commencent à déchiffrer l’espace, à y repérer les premiers signes du jour. Il devine d’abord, dans le jardin, les branches du marronnier, comme de grands bras tendus vers le ciel, les feuilles ouvertes à la façon de doigts de géants. Puis le rythme régulier de la clôture de bois, la plage sombre de l’avant toit. L’enfant aime bien ce moment un peu mystérieux où le jour s’annonce à la façon d’un secret. Les grains de lumière sont encore peu visibles, gris-bleu, à peine plus clairs que la cendre des volcans. C’est cette heure couleur de cendre, couleur de lave qu’il préfère. Cette heure où les choses se confondent, cette heure arrêtée.

 

 

Edition originale

Les Arènes.

 

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Edition en poche

Librio - Radio-France.

 

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