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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 08:08

 

  Comment donc parvenir à connaître quelqu'un, à s'y retrouver avec sa singularité, comment établir un profil satisfaisant, en conformité avec sa nature propre ? C'est déjà une tâche ô combien ambitieuse que de prétendre se connaître soi-même. Cependant, Jules, procédant par analogie, à savoir se situer lui-même parmi la galaxie humaine et en tirer ressemblances et dissemblances, invente une manière de nouveau paradigme de la connaissance de la sphère anthropologique. En réalité, serions-nous si différents dans la grande meute des Existants, que nous ne puissions établir une métaphore procédant par analogie, l'Autre, en définitive, nous apparaissant comme une goutte semblable à celle que nous figurons également, dans un immense Océan qui ne serait autre que l'humanité elle-même ?

 

Les "copains d'abord", vous me dites. Franchement vous avez pas tort mais c'est seulement votre analyse qui n'est pas tout à fait exacte. Et puisque la première personne vous choque, eh bien je vais parler à la troisième personne, comme pour les "Grands de ce monde". Je vous dirai simplement que Jules Labesse, avec deux "S", il mange pas de ce pain-là, que ses copains sont sacrés et qu'il y a, dans tout le groupe, comme un code d'honneur semblable au bushido des anciens samouraïs; Jules, il a un seul maître et ce maître, c'est précisément "Celui que n'est pas Jules Labesse", si vous m'avez bien suivi. Oh, je vous en veux pas, c'est simplement un "point de vue" erroné auquel vous avez eu recours.

  Vous savez, c'est important le "point de vue", c'est comme à la Bataille d'Austerlitz, on voit pas la même chose selon qu'on est Bernadotte, Lannes ou Murat. Alors, je vais vous dire, Jules Labesse, pour parler de Lui, il avait, grosso modo, trois perspectives à sa disposition.

  Ou bien il partait de la considération philosophique de son Moi et alors vous auriez dit :     

 

"Halte-là, solipsisme, vous vous séparez du monde, vous ramenez toute la réalité à votre moi, vous interprétez tout ce qui vous entoure selon votre propre canon, vous ne voulez vous référer qu'à votre seul modèle".

 

  Ou bien, il empruntait le chemin de la psychologie et alors l'ornière aurait été également patente :

 

  "Stop, EGO, vous affirmez votre personnalité en excluant celle des Autres".

 

Ou bien Jules Labesse aurait pu chercher à se frayer une autre voie, celle de la pédagogie, par exemple, et qu'auriez vous dit à ce propos ? :

 

  "Jules Labesse en tant qu'unique sujet connaissant?; L'égocentrisme face au savoir ?; Le "JE" autodidacte ?"

 

  En effet, vous auriez pu dire cela et bien d'autres choses encore allant dans ce sens et vous auriez été dans une certaine forme de vérité car, en effet, c'est bien de cela dont il s'agit. Parmi la multiplicité et le foisonnement des théories du savoir, "Jules" n'est qu'un élément parmi tant d'autres, une sorte de goutte d'eau au milieu de l'océan. Et, si je peux me permettre, l'océan que vous n'avez jamais vu, vous ne pouvez guère le mettre à votre disposition par la magie de votre simple regard. Imaginons que vous ne savez rien, mais vraiment rien de l'Océan Indien, de son contenu, de ses marées, de ses courants, de son fonctionnement.

  Imaginons cependant que vous connaissez une seule goutte de cet océan. Cette goutte, si vous le voulez bien, appelons-là "Jules". Cette goutte, vous la connaissez sous toutes ses facettes. Vous en possédez toutes les informations : sa composition, sa forme, sa couleur, sa vitesse de propagation, sa transparence, sa structure interne, le jeu de ses molécules et de ses atomes. Donc, cette goutte nommée "Jules" vous est parfaitement connue alors que les milliards de gouttes qui l'entourent, sont pour vous, un évident mystère.

  Comment donc allez-vous procéder pour découvrir cette myriade de matière liquide, immensément fluide, fuyante, insaisissable, cette "liquida incognita" qui fait le siège de la "goutte-Jules" ? Eh bien, je parie que vous allez vous servir de la goutte susnommée pour faire un brin de voyage dans la galaxie inconnue. La "goutte-Jules" sera, en quelque sorte, votre médiateur, votre ambassadeur et finalement votre précepteur. Avec elle vous allez entamer le long voyage de la connaissance et votre logique, votre esprit de déduction vont imparablement établir des analogies, des différences; vous n'aurez de cesse de prendre "Jules" pour étalon, pour parangon, afin de mieux connaître Alphonse, Gustave, Léon et la foultitude d'autres gouttes qui dérivent à l'infini.

  Et ainsi, de proche en proche, vous aurez, sans même vous en apercevoir, reproduit un très ancien processus de savoir qui consiste tout simplement à partir du CONNU pour aller vers l'INCONNU; et alors cet océan qui ne vous apparaissait que comme une énigmatique Atlantide, vous livre peu à peu ses secrets et tout son monde aquatique vous devient familier et l'océan vous parle de ses milliers de bouches et c'est bien à "Jules" que vous devez votre nouvelle connaissance, comme si les gouttes s'étaient donné la main, comme si elles s'étaient communiqué leur secret de l'une à l'autre afin que Vous, tout au bout de la chaîne, dans la grande farandole, puissiez le recueillir ce secret et posséder l'infinie connaissance de la multitude du peuple océanique.

 

 

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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 08:28

 

  Oui, cela commence par une longue énumération, une manière de litanie lexicale, infinie variation sur le chiffre 7, sur son aspect symbolique, depuis les sempiternels jours de la semaine - métaphore facile du temps - jusqu'aux portes de la voie mystique - métaphore facile de l'éternité. Quoique l'on fasse, nous sommes toujours empêtrés dans cette nécessaire temporalité, nous sommes toujours livrés à la question, bien évidemment, de nature métaphysique. Mais l'énumération ! En quoi est-elle "utile" ? Eh bien, en la matière, l'inutilité est patente, elle en est même la justification, identiquement à l'art qui n'est jamais qu'un jeu gratuit, une giration sur "les ailes du désir", un vol plané "au-dessus d'un nid de coucou". Parfois est-il nécessaire de faire un pied de nez à la réalité - le cinéma, souvent, sait si bien le faire - afin d'entrer dans une aire de liberté. Ainsi en est-il du merveilleux langage, lequel devient un jeu subtil dès l'instant où l'on se dispose à l'entendre avec l'oreille adéquate, celle de l'esprit, s'entend.

  Quant à Jules Labesse, si son nom prête à sourire, eh bien vous n'en êtes qu'au tout début de son étonnante biographie. Vous verrez, des ressources, il en a plein son sac, mais il n'est jamais bon d'anticiper et puis, à tout prendre, plutôt lui laisser la parole.

 

 

7

 

  Mais oui, vous avez raison, je me défilerai pas. Pourquoi 7 copains en tout, ni un de plus ni un de moins. Parce que le hasard, parce que le destin, parce que "c'étaient eux, parce que c'était moi". Je vous avoue, j'ai cherché à savoir, moi aussi, pourquoi 7, et j'ai rien trouvé de bien satisfaisant. Oh j'ai bien pensé à un tas de trucs comme les 7 jours de la semaine, par exemple, les 7 planètes, les7 degrés de la perfection, les 7 sphères ou degrés célestes, les 7 pétales de la rose, les 7 têtes du naja d'Angkor, les 7 branches de l'arbre cosmique, les 7 rayons du soleil hindou, les 7 sens ésotériques du Coran, les 7 centres subtils du yoga, les 7 fois 7 baguettes divinatoires d'achillée des Orientaux, le 7 dans sa dimension symbolique de passage d'un cycle à un autre; le 7 en tant que chiffre sacré des Sumériens; les 7 portes du Paradis; les 7 étapes sur la voie mystique, mais je suis arrivé à la conclusion que la vie était une bien curieuse alchimie, un bien étrange jeu qui tient du Loto, du jeu de Dames, du Bridge, du Poker menteur, de la Roulette russe, de la Loterie, du Quitte ou Double, et, en fin de compte, pensant à nouveau à notre petit groupe de copains, l'analogie était évidente, la combinatoire était celle du Jeu d'Echecs sur lequel nous figurions, tantôt en guise de pions, parfois de tours, de cavaliers, souvent de fous, de dames, plus rarement de rois et nous redoutions tous ce terrible "échec et mat" qui signait la fin de la partie. Enfin, je ne vais pas me plonger dans des spéculations métaphysiques, d'abord le temps est pas encore venu, et puis j'ai plein de choses plus intéressantes à vous raconter !

  Moi, c'est Jules Labesse, oui, avec deux "S". Je sais, mon nom souvent il fait rire et après tout j'y peux rien si un ancien Secrétaire de mairie, distrait sans doute, avait orthographié mon nom avec un seul "S" sur mon livret de famille. A sa décharge, il faut dire que ce fonctionnaire zélé avait tracé les lettres avec tant d'application, avec une si belle calligraphie de pleins affirmés et de déliés aériens, que sa "faute" est plus qu'à moitié pardonnée. Oui, bien sûr, je vous entends rire sous cape, vous gausser un peu et c'est bien normal, c'est toujours si marrant les patronymes ambigus (du genre "la Mère Dhaluile",par exemple), ça peut distraire les cours de récréation, les enceintes des bals populaires et les chambrées de fantassins et de grenadiers.

  Mais, vous savez, je m'y suis tellement fait aux blagues salaces sur mon nom amputé de son redoublement de consonnes qu'il m'importe assez peu qu'on le prononce d'une façon ou d'une autre. Oui, moi, c'est Jules Labesse et j'assume pleinement, aussi bien "Jules" que "Labesse"; c'est ma façon de faire un pied de nez aux empêcheurs de tourner en rond. Mais je sens que je ne vous ai pas convaincus; oh non, vous ne riez pas franchement, vous êtes trop poli pour ça, juste la commissure des lèvres qui se relève, et puis ce léger plissement de la peau autour des yeux, et cet imperceptible raclement de gorge qui en dit plus qu'un long discours.

  C'est  pas vraiment mon nom qui pose problème d'après ce que je peux comprendre et bien que votre réprobation elle soit subliminale, je m'aperçois que c'est la formule entière qui vous heurte un brin. "Moi, c'est Jules Labesse", ça vous rend si peu indulgent à mon endroit, ça vous installe dans une sorte de posture critique, narquoise, peut être même un peu caustique. Si j'ai bien saisi, c'est plutôt le "C'est moi" qui vous fait tiquer, qui vous irrite un peu le conduit auditif et la conscience morale aussi. Ah, voilà, j'y suis ! Vous vous étonnez donc que, tout de go, je cite mon nom en premier alors que je suis censé laisser la primeur à mes Copains et même en faire une louange appuyée.

 

 

 

 

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 08:36

 

Voici donc Jules Labesse en personne, le personnage central, le narrateur qui vous convie à venir faire un tour sur la Place du Marché; lieu géométrique de l'amitié, des rencontres, des illusions aussi, parfois des déboires, des deuils. Mais rien ne saurait entamer cette boule compacte, pas même les médisances, les jugements. Ici, une philosophie du quotidien, une philosophie immanente a posé son sac, dans lequel on puise sentences, aphorismes, comme un petit vade-mecum d'un existentialisme ordinaire, un genre de grimoire où l'on irait chercher quelque recette de magie. Et, pourtant, on le sait, les meilleurs guides pour la conscience sont à l'intérieur, bien cachés dans quelque pli, mais toujours prêtes à s'ouvrir, témoigner, donner des perspectives. La vie, son chemin semé de joies mais aussi d'embûches, comme un déconcertant Jeu de L'Oie, avec les dés qui, aussi bien, peuvent tomber sur la case Prison, aussi bien sur la Case 63. Mais après cette fameuse case, y a-t-il encore quelque chose à jouer ? 

 

Moi, c'est Jules Labesse.

 

 

   D'avoir écouté "Les Copains", ça m'a évidemment plongé dans mon adolescence, mes années de Lycée, le Régiment et je ne sais quoi encore, enfin le grand carrousel des "feuilles mortes" qui se ramassaient à la pelle et puis, surtout, ça m'a fait penser aux copains actuels, à tous ceux, sexagénaires et bientôt septua qui essaient, jour après jour, de transformer leur retraite en "Violon d'Ingres", de faire que la succession des semaines, des mois, des années, ne ressemble pas trop à un film usé des Frères Lumière où l'image tressaute sans cesse, où les personnages sont si flous qu'on les croirait irréels, en voie de perdition à la manière de quelque ancienne civilisation disparue dont l'humanité n'a même plus le souvenir.

  En tout, à se retrouver sur la Place du Marché, on est bien une bonne dizaine. Tous de bons copains, pour la plupart des anciens de la Manu. Tous les jours on se voit, même les jours fériés, même les jours de grève et même ceux où on est malades. C'est une règle sacro-sainte à laquelle nul ne penserait à déroger, c'est comme un serment de chevalerie, un vœu de fidélité entre les adeptes d'une Loge maçonnique, l'engagement d'assistance mutuelle des Membres de la Confrérie de Saint-Fiacre.

   Mais, à dire vrai, sur la quinzaine de badauds de la Place, il y a un noyau dur dont je fais partie, vous l'aurez compris, un véritable pépin compact, irrétrécissable, incompressible, "inoxydable" comme dirait Antoine et, comme les Trois Mousquetaires, "Tous pour un, un pour Tous", nous constituons une sorte de boule dense et homogène, un cercle parfaitement clos et chacun d'entre nous constitue un indispensable maillon de la chaîne et, au milieu de la chaîne, il y a un bien précieux qui s'appelle "l'Amitié".

Pourquoi sept, me direz-vous ? Eh bien parce que le hasard, parce que le destin. Oui, je vous vois un peu sceptique, je vous entends dire "l'explication est un peu courte, on aimerait bien quelques détails, quelques développements, c'est un peu lapidaire comme réponse, "le hasard, le destin", ce sont, comme qui dirait, des mots fourre-tout, on peut presque tout y mettre et avec ce genre de pirouette on évite les questions fâcheuses, on élude la complexité des rencontres, tous ces petits détails qui donnent à l'amitié, sa saveur, son goût, son inimitable contour"....

  Oui, je vous entends, vous n'êtes pas satisfaits. Moi non plus, du reste. Mais je vais y venir à nos petits destins en forme de rébus, de charades, de devinettes, à nos petits hasards semblables au Jeu de l'Oie avec ses cases départ, ses ponts à franchir, ses hôtelleries où attendre son tour, ses puits où l'on espère le renfort d'une main secourable, ses labyrinthes et alors on retourne en arrière, ses prisons, ses têtes de morts qui veulent dire qu'il faut recommencer à zéro, ses avancées et ses reculs, ses places laissées au plus chanceux que vous et puis les yeux toujours fixés sur la case 63, celle où il y a l'Oie, la grande, la victorieuse au cou tendu, aux pattes orange qui giclent dans tous les sens, qui cavale on ne peut mieux mais...

  Au fait, dites-moi, j'ai un peu oublié, l'Oie de la case 63 quand elle est arrivée tout au bout du Grand Jeu, à la case ultime, et après y en a plus d'autres de cases, elle a le droit de recommencer ? , un peu comme si on nous disait, "mais oui, vous pouvez encore jouer une fois, vous pouvez renaître VRAIMENT, vous pouvez repasser par la case départ, la case Ecole, puis Collège, puis Lycée, puis vous pouvez faire une pause à la case Ecole buissonnière, puis vous pouvez repartir, passer par la case Régiment, la case Mariage, la case Boulot, puis plein de cases avec plein d'allers-retours, avec plein de grosses tuiles et de petites joies, puis des grandes, la case Enfants, la case Vacances, la case Hôpital avec plein de petites misères sur vos parties les plus intimes, puis la case Cimetière pour des connaissances qui viennent de tirer leur révérence, puis la case Espoir, la case Maladie, la case Loisirs, la case Impôts avec des taxes à payer comme au Monopoly, la case Maison, la case Retraite, la case Petits-enfants". Mais, dites-moi, on y est déjà arrivés à cette foutue case 63, même on s'en était pas aperçu, ça passe si vite le Jeu de l'Oie, à vrai dire !

 

 

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 16:45

 

   AUTRUI.

 

  *Abel et Caïn - N'y aurait-il que deux hommes sur la terre qu'existeraient aussi bien l'amour que la haine.

  *L'Autre, jamais directement accessible. Médiation du geste, du regard, de l'intention. Nous sommes tous des "forteresses vides" qui attendent d'être habitées d'altérité.

  *L'amitié n'est souvent convoquée qu'à des fins de réassurance narcissique. Réciproques.

  *"Faire face" ou modeler l'épiphanie des visages. Altérité.

  *Pouvoir dire "Je suis moi" et "je suis l'Autre" d'un même empan de la conscience. Fusion.

  *Aborder le Soi comme une étrange altérité ou le privilège unique de la folie. Celle du "haut", s'entend !

  *Toujours plus près des Autres que de nous-mêmes. Simple question de regard.

  *Les Autres : deux ou trois choses que l'on sait d'eux. Enigmes.

  *Faites plus confiance à l'Autre qu'à vous-même. Vous êtes à vous-même ce que Judas fut au Christ, prêt à tous les reniements pour sauver votre peau.

  *Comme l'or, l'ami vrai est rare. Mettez-le en sûreté !

  *On prête souvent aux Autres ses propres insuffisances, rarement ses qualités.

  *Tout commerce avec l'Autre se solde toujours par un débit ou un crédit. Impitoyable loi des échanges.

 

 

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 09:08

 

LES MOTS. Si vous aimez le langage, tout le langage, tous les langages, alors lisez. Ce texte est sans doute exigeant, sans doute foisonnant, essayant de se référer à quelque origine mythique, cosmogonique, mais avec le langage, il n'y a pas de demi-mesure, de possible évitement, de tergiversation. Le langage, essence de l'homme par excellence, demande qu'on lui accorde attention, qu'on l'amène à se déployer bien au-delà de l'orbe souvent insignifiant du quotidien. Cet article s'y essaie à sa façon.

 

 

Les Mots.

 

 

   Les mots, vous pouvez pas les éviter parce que, tout simplement, votre Mère (avec tout le respect que vous lui devez, s'entend), votre Mère elle vous les a refilés à la naissance ses petits cadeaux en forme de consonnes et de voyelles, elle vous les a inoculés, les a doucement fait glisser le long de votre cordon ombilical (qui, du reste, est aussi le sien autant qu'il est vôtre) et ainsi depuis votre premier souffle, vous êtes irrémédiablement relié, empilement de cordons successifs oblige, à tous vos ancêtres et, de cordon en cordon, sans même que vous en ayez conscience, sans qu'aucune perception particulière soit attachée à ce phénomène, vous remontez le long filament gélatineux et vous découvrez plus d'un aïeul étrange, des langages à foison, étonnants, et vous vous habituez vite à cette immense et vertigineuse Tour de Babel, à cette ruche géante, à cette ziggourat aux mille portes et aux mille fenêtres habitée de sons et de voix, et plus vous remontez les volées d'escaliers, de marches, plus vous remontez de temps. Vous croisez les rumeurs de l'époque moderne, celles de la Renaissance et du Moyen Âge, de l'Antiquité; vos oreilles s'émerveillent du Latin et du Grec, des mots des Phéniciens à Tyr, Sidon et Byblos; des mots des Hébreux dans les plaines de Mésopotamie; des mots des Cananéens à Alep; ceux des Chaldéens; ceux des Assyriens à Ninive; ceux des Babyloniens à Palmyre; ceux des Akkadiens chantant Ea, le dieu des nappes d'eau souterraines; ceux des Sumériens invoquant Inana, la déesse de la Fécondité; Enlil, le vent; En-ki, l'eau bienfaisante; An, le Ciel; Girra, la divinité du Feu; Naru, celle des Fleuves; Utu le dieu du Soleil; Sîn, la Lune; Adad, l'Ether; Ninurta, celui du Royaume des Morts et le mystérieux ombilic s'élève toujours plus haut au milieu du temple de briques et vous êtes entouré d'un long poème que vous récite Atra-Hasîs, le Supersage akkadien qui sauva les hommes du Déluge qu'Enlil, le roi des dieux avait déchaîné pour se venger de la rumeur des Hommes, de leur multitude, et vous remontez encore le temps et c'est  maintenant le fléau des dévastations qui sonne à vos oreilles, les longues plaintes de la famine, les gémissements de la terre sous les coups de boutoir de la Sècheresse, les cris de douleur attachés aux épidémies plantées dans la chair des Hommes, et le cordon, auquel vous êtes toujours irrémédiablement attaché, vous tire encore plus haut, et vous parvient alors le bruit d'un prodigieux coït, l'affrontement de deux masses aqueuses, irréductibles mais complémentaires, fouettées par l'impérieuse nécessité de la Vie, et dans ce tumulte primordial, vous reconnaissez vos très lointains ancêtres, Tiamat, l'Eau-salée, votre Mère; Apsu, l'Eau-douce, votre Père, et vous ne percevez plus, bientôt, que des bruissements de taillis, des percussions de cannaies, des clapotis de marécage, puis de longs écoulements d'eau entre Tigre et Euphrate, et tout ce lieu liquidien prête son flanc à la progression d'un Radeau de roseaux que recouvre la poussière, et vous savez soudain qu'il s'agit là de la Terre, celle que vous foulez de vos pieds depuis les rivages de votre lointaine enfance, de la Terre que Marduk, le Démiurge, le Dieu créateur, a tirée de l'immense étendue d'eau primitive qui était à l'origine de toutes choses, et vous vous élevez encore, franchissant les marches qui vous paraissent ultimes, et vous êtes au sommet du temple babylonien de l'Esagil, le "Temple-au-pinacle-surélevé", et au-dessus de la tête de Marduk, diffuse une immense radiation solaire, une nappe de feu pareille à une aurore boréale, et il y a en vous, tout le long de votre corps pareil au filament d'une algue, une onde qui fulgure, une intense vibration, et vous êtes transporté, il y a quinze milliards d'années, tout au bout de l'univers, nuages de gaz, agrégats de particules et d'antiparticules, vous êtes la collision elle-même, la lutte désordonnée des protons et des neutrons, le big-bang, puis vous êtes soudain AU-DELA, et votre filament derrière vous est semblable à la queue d'une lointaine comète, le monde s'est retourné, vous avez traversé sa peau et vous nagez maintenant dans un immense océan et les vagues s'ouvrent devant vous et il y a comme un étrange espace de liberté, une porte immense et radieuse, vous êtes arrivé au socle du monde, à sa racine première, à sa chair vivante et palpitante, vous saviez qu'elle existait cette CHAIR douce et nacrée, cette chair onctueuse et vibrante, cette chair mystérieuse et pourtant immensément lisible, vous saviez l'incision que vous pouviez réaliser en elle à la mesure de votre seul regard, de votre seule pensée, et cette chair si abstraite, imaginaire, onirique peut être, vous la sentiez se soulever sous la poussée de votre désir, celui de connaître, de percer, de forer le mystère des choses; cette chair silencieuse est soudain voix, parole, langage; elle s'ourle en forme de lèvres, s'arrondit à la manière d'une bouche qui féconde les mots, et alors il n'y a plus que cela, les MOTS, qui parcourent cette immense plaine du retournement du monde, et selon leurs trajets naissent des sillons, des fentes, des éminences, des collines, de douces dépressions, et chaque MOT proféré est une fleur, un arbre, un rocher, une eau douce, le miroir éblouissant d'un lac car cela vous le savez depuis toujours, IL N'Y A QUE LES MOTS; ils sont notre seule réalité, ils nous sauvent des apparences, des illusions; eux seulement sont vivants, ils dessinent notre forme humaine, ils sculptent les animaux, ils amènent les choses à leur éclosion car, sans eux, il n'y aurait plus ni ciel, ni mer, ni montagne et la Terre serait une vaste désolation, et il n'y aurait plus que des mesas usées comme des os, des steppes arides; il n'y aurait que des déserts à l'infini, hérissés de pierres comme celui de l'Adrar; parcouru de longues barres rocheuses comme en Basse-Californie; semé de sable rouge et aride pareil au désert de Gibson; hérissé de dunes en croissant; plateau de pierres lisses en Judée; il y aurait l'immense squelette blanc et mauve du Grand canyon, ses entailles profondes comme des blessures et l'infinie Vallée de la mort; le moutonnement longuement minéral du Thar; les étendues blondes et rocheuses du Tadrart, les ondulations de schiste et de mica de la Namibie; les collines couleur de poussière du désert de Gobi; l'immense plateau de cailloux du Namaqualand; les vagues meulières du Grand erg occidental; sans les mots, il n'y aurait plus que cela, cette immense érosion, la nudité aurait partout son règne, le silence ses assises, le vide son empreinte.

  Oh, bien sûr, les choses existeraient mais seulement sous leurs formes primitives et elles apparaîtraient comme de dérisoires et inutiles géants de carton-pâte, et leurs jambes seraient paralytiques, et leurs yeux aveugles, et leurs oreilles sourdes, et leurs langues muettes et les déserts sont devenus hostiles quand la parole des Hommes les ont livrés à leur propre égarement, à leur évidente et incontournable nudité, et les déserts ne parlent plus maintenant que sous des voiles d'indigo, des huttes de branches et de boue, des peaux usées de dromadaires et ils ne résonnent plus qu'au fond des gorges asséchées des puits, ne trouvant refuge que dans des outres vides, au milieu des éboulis de pierres, dans les longues lignes des regs, sous les dalles brûlantes des hamadas; les déserts ne parlent plus ni la langue des Hommes, ni la langue du sable, ni celle du soleil mais parfois une simple langue morte et froide qui ne sort que la nuit sous la clarté glacée de la lune et alors les mots fouissent la terre de leur museau étroit, s'enfoncent dans les rainures, rampent le long des bulbes et des rhizomes et deviennent infiniment silencieux, confondus avec leur ombre. Parfois les mots ressortent mais tellement métamorphosés qu'on ne les reconnaît plus, ils sont devenus de longues colonnes erratiques qui glissent le long des dunes, près des cours d'eau, dans les herbes des vastes steppes, près des rivages d'anciennes mers où ne flotte plus que le sel éblouissant, dans les hautes montagnes peuplées de solitude et les mots sont devenus étranges et lointains, ils sont les mots-nomades, les peuples sans terre, les Bakhtiyaris, les Banjaras, les Bhils, les peuples à la langue cousue, les Kiptchaks, les Garamantes; les peuples ignorés, les Jats; les peuples inconnus, les Karakalpaks, les Masaesyles; les peuples soumis, les Moabites; ils sont les peuples réfugiés sous la tente noire en poils de chèvre, les Pachtouns; ils sont les peuples sans frontières, les Toubous, les Tedas, les Dazas; ils sont les peuples-mirages et leurs bouches sont scellées, mais ces peuples nomades, ces peuples de mots qui se cachent vous ne pouvez les ignorer, ils rôdent autour de vous avec de grands cercles comme ceux que décrivent l'aigle royal, le gypaète, le pygargue; ils incisent votre peau, y tracent des signes, y gravent des tatouages, y sculptent des scarifications; ils pénètrent vos yeux et dessinent en arrière de votre front des arabesques de lumière, des pleins et des déliés, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des multitudes de lettres; ils habitent vos oreilles, vrillent vos tympans et votre tête devient une immense caverne, une grotte profonde remplie d'échos et de rumeurs, et les mots ricochent sur les parois, et les mots rebondissent et s'assemblent par groupes de deux ou trois puis s'agglutinent en essaims et, au milieu de l'incessant bourdonnement, vous reconnaîtrez bientôt, quelques bribes de phrases, quelques essais de langage, et puis soudain tout se précise, se met en ordre, devient intelligible, les mots-nomades ont, pour un temps, interrompu leur longue migration, ils ont dressé leurs tentes au milieu d'une aire sûre et accueillante, peut être une oasis, ils ont attaché leurs bêtes à des pieux, ils ont posé des nattes sur le sol de poussière, les femmes pilent le mil, les hommes préparent le thé dans des théières bleues et le peuple nomade assis autour du feu chante une ancienne chanson venue de très loin et vous êtes à nouveau habité par ce langage qui, un instant, vous avait égaré et maintenant oui, c'est cela, venez tout près de moi et soyez tout ouïe, des colonnes du pick-up d'autrefois sortent des paroles que nous écoutons ensemble avec une sorte de recueillement, peut être même de ferveur, comme on écoute un "Crédo" ou un "Confiteor" et alors les paroles coulent en nous à la façon d'une litanie, nous la buvons vraiment comme du petit lait cette mélodie, oui, bien sûr, vous la reconnaissez sans doute; quant à moi, elle ne m'a pas lâché de toute la journée et, du reste, entre nous, je n'ai réellement rien fait pour la chasser. Vous voulez l'entendre jusqu'au bout ma ritournelle ? Vous voulez les déguster jusqu'à la lie les paroles de "Tonton Georges"?

   Et, maintenant, nous allons la refermer notre boîte à musique, et je vais le ranger bien sagement le joujou de notre adolescence sur sa lointaine étagère du temps mais avant, nous allons nous accorder un petit répit, juste une mince parenthèse, le temps que le vinyle ait fini de faire tourner ses derniers sillons et qu'il puisse nous délivrer ses ultimes paroles magiques et, après, tout à la fin, le saphir continuera sa course en forme de perpétuelle ellipse et il y aura quelques craquements, ça devra même faire le bruit que devait produire l'étui, en se refermant, lorsque "Tonton" y rangeait sa guitare, eh oui, c'est bien sa voix grave et rocailleuse, sa voix chaude tellement empreinte d'humanité, celle du "Gorille" au grand cœur qui savait si bien chanter l'amitié :

 

 

"Des bateaux j'en ai pris beaucoup

Mais le seul qu'ait tenu le coup

Qui n'ait jamais viré de bord

Mais viré de bord

Naviguait en Père Pénard

Sur la grand-mare des canards

Et s'appelait les copains d'abord

Les copains d'abord".

 

 

 

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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 08:36

 

 

Une petite ritournelle dans la tête

 

 

  Ce matin, sur "Inter", ils ont passé plusieurs morceaux de Brassens. Ça me faisait du bien de boire ma Ricoré et d'y tremper mes tartines en écoutant "La supplique", "Le gorille", "La mauvaise réputation", "La chanson pour l'Auvergnat". Ça me faisait comme un rappel de vaccin  et, un moment, au milieu des vapeurs de la chicorée qui montaient vers le plafond, je me suis pour ainsi dire retrouvé une bonne cinquantaine d'années en arrière. Je regardais le 33 tours en vinyle tourner sur ma vieille platine Philips avec, de chaque côté, les grandes enceintes détachables qui montaient la garde. C'était comme d'écouter "Radio-Nostalgie", d'égrener un chapelet musical intime et à chaque boule de buis, il y avait un nom connu, Brassens; Brel; Ferrat; Mouloudji; Nougaro; Bécaud; Barbara; Gréco; Reggiani. C'était comme de dérouler un film des années 50-60 et il y avait alors, sur la toile blanche de la mémoire, les images de Lino Ventura dans "Classe tous risques"; "Un taxi pour Tobrouk"; le mythe James Dean dans "La fureur de vivre" et "Géant"; et puis Godard; Truffaut; Chabrol et la "Nouvelle Vague".

  Je reconnais, ça m'a un peu remué de touiller tous ces anciens souvenirs, d'entendre ces voix qui, autrefois, m'étaient si familières et qui, maintenant, pour la plupart, sont des voix d'outre-tombe. En écoutant ces airs anciens, c'était un peu de sable qui coulait entre mes doigts, juste une fine poussière qui se diluait dans l'espace et le temps. Oui, je sais, ça me rend un peu mélancolique d'évoquer tout ça et même d'écouter "Les copains d'abord" ça m'a amené tout près des larmes, ça commençait à picoter au fond des yeux et ça c'était pas bon signe, mais pas bon signe du tout et j'ai fermé le poste juste au moment où "Tonton Georges" disait : "Au rendez-vous des bons copains y avait pas souvent de lapins". Soudain j'ai plus voulu entendre mais, malgré moi, la petite mélodie elle a continué à peu près toute la journée. C'était parfois juste l'air, parfois les paroles, ça entrait par une oreille, "Non ce n'était pas le radeau de la méduse ce bateau"; ça circulait longtemps dans la tête,  "C'étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie", ça coulait dans la bouche, "Mais ils s'aimaient tout's voil's dehors", ça descendait dans la gorge, "Jean-Pierre Paul et Compagnie, c'était leur seule litanie", ça gonflait les poumons, "Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait l'quart", et jamais ça ne voulait ressortir par l'autre oreille, jamais ça ne voulait déserter les neurones, ça s'accrochait partout, ça suintait dans les vaisseaux, ça perlait en fines gouttes comme sur le front des mineurs dans les veines de houille, ça poissait le ventre à la façon d'un brouillard épais, ça collait aux bras et aux jambes avec l'insistance d'une tunique de caoutchouc. Cette sensation, cet air qui vous tourne dans la tête du matin au soir, vous connaissez ça, bien sûr; on cherche à s'occuper, on allume un feu, on lit un article de journal, on épluche des pommes de terre mais peu importe la nature de l'activité, le refrain est là, collé à votre corps comme une sangsue et il ne vous lâchera pas tant qu'il vous restera un brin de conscience, même le plus infime. Un vrai vampire et après vous n'avez plus que la peau qui flotte autour des os, enfin c'est simplement une image, une métaphore mais, en fait, entre la peau et les os, vous savez ce qu'on y trouve dans cette sorte de baudruche, on y trouve pas que du vide, du néant, non on y trouve la chansonnette mortelle et surtout n'essayez pas de la chasser, elle ne lèvera le camp que lorsque votre peau sera fripée, ruinée, convertie en cendres microscopiques. "Obsessionnel", dites-vous ? Oui, sans doute, mais vous l'avez, vous, la recette qui fait partir les ritournelles de la tête ? Vous l'avez le truc pour pas penser à quelque chose quand ce quelque chose a, comme qui dirait, de l'amour pour vous ? Vous l'avez l'astuce ? Alors, si vous l'avez, gardez-là bien au fond de vous. Surtout ne l'ébruitez pas. De le garder pour vous le secret, vous rendez, en quelque sorte, service à l'humanité. De quelle façon ? Eh bien tout simplement, vous laissez la petite chansonnette occuper les hommes et pendant qu'ils cherchent à la piéger la petite mélodie en forme de va-et-vient, ils ne pensent plus à faire la guerre, à faire l'amour non plus, à dire du mal du voisin, à critiquer la politique et la religion. Vous vous voyez, vous, des fois, prendre votre armure pour combattre les Sarrasins, faire des câlins empressés à votre fiancée, échafauder des plans sur la façon dont vous allez obliger le propriétaire d'à côté à tailler sa haie qui vous prive de soleil; vous vous voyez, des fois, vous en prendre vertement à la baisse du pouvoir d'achat, à l'inanité des lois, aux excès de l'Eglise, à l'intégrisme, aux variations papales dans la toute dernière encyclique romaine; vous vous voyez, des fois, entreprendre de si louables croisades qui demandent conviction et énergie, alors qu'autour de votre tête, volent comme mille abeilles détachées d'un essaim, les mots d'une rengaine dans l'air du temps d'autrefois ? "Le refrain qui tue", comme on dit maintenant d'une façon aussi élégante que pertinente. Vous voyez bien que c'est pas possible. C'est pas juste de l'obsession. C'est une quadrature proprement existentielle. C'est comme si on voulait faire passer Gargantua tout entier par le goulot d'une dame-jeanne, autrement que par la parole. Et d'ailleurs, à propos de parole, on peut éviter beaucoup de choses dans la vie de tous les jours, on peut esquiver une balle de tennis juste en se baissant, on peut dévier une flèche de sa trajectoire, ne pas se faire écraser en passant dans les clous, mais les mots, comment vous pouvez les éviter les mots, expliquez-moi donc cela et je vous dégoterai une chaire au Collège de France et même une supplémentaire pour les cours magistraux à la Sorbonne.

 

 

 

 

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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 07:45

 

  Lecteurs, ce livre est une auberge espagnole. Vous pouvez y apporter vos propres provisions et composer le menu à votre guise. Vous pouvez aussi, en toute liberté, si cependant votre humeur s'y prête, y goûter au bon rata des "Copains".

  Personne ne vous empêche de commencer par les entrées du Simonet, fines, délicates; de continuer par les hosties pleines de componction de Calestrel, le bedeau d'Ouche-sur-Leyze; puis de dévorer, à pleines dents, la bidoche érotique que vous tend généreusement Pittacci, le Marcel étant plutôt porté sur les choses de l'amour; puis de déguster, du bout des lèvres, le caviar plein de subtilité du généreux Bellonte ("Blanchette" pour les intimes); et le couscous du Garcin vous y tâterez bien un peu et, c'est pas pour dire, mais il est authentique, comme dans les Aurès en 56; et le Ramon Sarias qui a un peu de sang ibérique dans les veines, il vous en proposera de sa délicieuse paëlla de Séville, puis du gorrin grillé de Pamplona; et Jules Labesse, il voudra pas être en reste et il vous offrira quelques friandises du Jardin d'Epicure et quelques douceurs venues tout droit de la Grèce d'Aristote.

  Alors là, vous pouvez pas dire, mais c'est un menu de choix et même il vous plaira et même les boulimiques en reprendront un peu du rata d'Ouche.

  Pour les anorexiques, il y a un menu plus léger, plus aérien si on peut dire. Et celui-là, c'est le "Club de l'Eternelle Jeunesse" qui vous l'apportera sur un plateau. Vous aurez tout juste à tendre la main pour choper la bolée de cidre et les crêpes de l'Yvette et vous y tremperez bien un peu la langue dans le Monbazillac de la Sabine et un chouïa de choucroute de l'Adalbert, vous aurez tout de même pas le cœur de refuser !

  Mais je vous vois impatient d'y plonger sans attendre dans le petit banquet qui fait des clins d'œil à vos papilles, je vous laisse et faites-en bon usage. Et si, par hasard, vous aviez des problèmes d'indigestion, faites donc un tour du côté du Pharmacien de la Place, il a de la bonne tisane au romarin qui fleure bon la Provence et ça vous rappellera un peu les bonnes histoires du Daudet de votre enfance.

  Et, sur ce, je vais vous fausser un brin compagnie, et puis le jeûne, ça me fera du bien. J'en sors tout juste des agapes des "Copains" et, comme disait ma Mère, "le jeûne, c'est comme une partie de chaise-longue pour l'organisme", alors y a pas de raison...

  Et pour ceux qui le voudraient pas, le menu complet des "Copains", ils pourront consulter la Carte :

 

*       Une petite ritournelle dans la tête.

*       Les mots.

*       Moi, Jules Labesse.

*       Ce qui est bien : être relié au Grand Tout, être auprès des choses.

         La philosophie  -  La métaphysique  -  Les concepts  -  Le sens.

*        Le groupe.

*        Le "Club de l'Eternelle Jeunesse".

*        Les membres du "Club des 7".

*        Antoine Bellonte (alias "Blanchette").

          Variations sur la nomination  -  Noiraud  -  Le Chat Moïse  - 

          Madame Vazysmicokiewiz  -  La parade des chats  -

          Bellonte = Hermès  -

*        Ramon Sarias.

          Les différents calots  -  La plénitude  -  L'incomplétude  -  Le refus       

          des racines  - 

          Voyage à Séville  -  La Semaine sainte  -

          Pamplona  - La Saint-Firmin  -

          La corrida  -

*        "4 en 1"

          Garcin  -  Pittacci  -  Calestrel  -  Simonet  -

*        La Place du Marché  -

          Les bancs  -  La Place  -

          Les 7 péchés capitaux :

          Madame Delmonteil (l'orgueil)  -

          Pierrette Berson (l'envie)  -

          Yvette Calmette (l'avarice)  -

          Yves Le Barsic (la paresse)  -

          La Mère Dubreuil (la colère)  -

          Le Père Denisel (la luxure)  -

          La Mère Gignoux (la gourmandise)  -

*        Démosthène, Pythagore, Aristote et les Autres.

Candide  -  Gavroche  -  Cosette  -  Démosthène  -  Pythagore  -    Valjean  -  Thénardier  -  Javert  -  Aristote  -  Rastignac  -  Vautrin -  Le Père Goriot  - 

*        Une journée sur la Place : petite anthologie du quotidien  -

         "La Nausée"  -  La racine  -  Roquentin  -  L'extrait de "La Nausée" 

          Le travail de la racine chez Labesse  -

          La suite de la visite de la Place : Le Douanier Rousseau  -  le Père  

          Chaliès  -  L'Ecole  -  La Maison des Gendarmes  -  La Mairie  - 

          Simonet et le microcosme  -  Martial Vergelin  -  L'aphorisme  - 

          Vergelin : un magicien qui sème des graines  -

          La Culture  -  On réfléchit à l'aphorisme de Vergelin  -  les Autres

          arrivent  -  Les Colombins  -  Aristote  -  La Place et la Matrice Pri-

          mordiale  -  Le Penseur  -  "Regressus ad uterum"  -  Taoïsme  - 

         "Vendredi ou la vie sauvage"  -  La lecture de "Vendredi"  -  L'éclair 

          La Re-naissance  -  Le Blanc  -  La sieste  -  Le prurit de la

          connaissance  -  La "Khôra"  -  La Question qui ouvre l'univers  - 

          Retourner ou non dans la grotte primordiale ?  -  Ignorer la grotte ?

          Une fausse espérance  -  La genèse de l'insularité  -  L'histoire de

          Robinson  -  Le naufrage de Robinson  -  Le bouclage de l'espace-

          La construction de "L'Evasion"  -  Régression dans l'Elément-Terre

          "L'ouverture" du Visage  -  La condition animale : le cochon - 

          La volte-face : de la Mère-Océan à la Terre-Mère  -  De la mer

          vers la grotte  -  La contrainte temporelle  -  La perte du sourire  - 

          SEUL - L'immersion dans Speranza  -  La boule d'argile  - 

          Esprit de géométrie, esprit de finesse  -  La Terre est vivante  -

          La transposition Matière/Homme  -  La perception de l'Altérité

          à travers le Soi  -

*        La conférence d'Aristote sur le Soi et l'Altérité  - 

*        L'inévitable condition corporelle  - 

*        Le retour au bercail  -

*        L'expédition du "Club des 6"  -

*        Les Foldingues du Cleup  -

*        La péroraison du Président Simonet  -

*        "La Condition Humaine"  -

*        Une révolution copernicienne  -

*        "Je me suis fait tout petit"  -

 

FIN de la RECRE.

 

 

 

 

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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 07:44

 

Avertissement aux Lecteurs du texte

"Les copains d'abord"

 

 

  Ce texte est parfois étonnant au sens philosophique du terme, mais le plus souvent surprenant, chaotique, faisant alterner le franc rire et la réflexion,  le sérieux et le futile, le nécessaire et le contingent. S'engouffrant à l'occasion, avec malice et non sans  délice, dans quelque adipeuse gauloiserie, sinon dans les ornières et égarements auxquels savent nous conduire nos instincts primaires dès l'instant où notre lucidité se relâche, notre exigence d'élégance faillit, notre empathie pour le populaire et la camaraderie débridée nous conduisant sur des sentiers propices à la facilité.

  Mais s'agit-il vraiment de cela ? Simplement d'éviter les efforts qu'impose toujours tout texte travaillé, peines auxquelles cède souvent notre penchant à la paresse, notre inclination à nous inscrire dans le facile écoulement d'une "vie en pente douce" ?  Sans doute convient-il de répondre par l'affirmative. Mais aussitôt d'en modérer les effets. Car, s'il faut bien reconnaître que le texte qui vous est ici proposé, écrit rapidement, fait l'économie d'un style exigeant, sombrant volontiers dans un humour compact plutôt qu'aérien ; s'il est inévitable de constater que les discours des divers protagonistes s'inspirent  davantage d'une faconde incontrôlée et, dans le meilleur des cas, d'une teinte de verve rabelaisienne, plutôt que de verser dans les échanges propres aux chancelleries feutrées, il est légitime de lui reconnaître, au fil des pages, la prétention d'exister selon d'autres projets. Certes bien modestes, certes parfois utopiques.

Ainsi y trouvera-t-on, au milieu de péripéties souvent prosaïques, l'émergence de quelques thèmes liés, par nature, à l'architecture de l'ALTERITE. Car c'est bien ce fil rouge qui retient ensemble les fragments épars du puzzle. Car c'est bien cette exigence qui maintient debout un édifice chancelant. Autrement dit "ébranlable", comme l'est, par définition, toute existence humaine.

  Et à ce propos "d'existence humaine", nous y reconnaîtrons volontiers, en filigrane, mais parfois de manière plus explicite,  quelques uns des thèmes chers à l'existentialisme qui se déclinent selon déréliction, absurde, problème de la liberté. Questions essentielles s'il en est, questions tutoyant souvent l'abîme dont l'humour est le plus efficace contrepoison. Aussi s'agit-il de le bien manier. Mais parfois est-il aussi utile de provoquer "fureurs et tremblements", légitime indignation, sentiment de révolte face à ce qui menace toujours de nous entraîner vers notre perte. Ce texte est volontairement SUBVERSIF, provocateur, versant souvent dans une diatribe  acerbe de la société et des pitreries de l'admirable "comédie humaine" qui, chaque jour de notre vie déroule sur le praticable de la vie ses hilarantes pantomimes. Car ne pas reconnaître ce sentiment d'une absurdité évoluant continuellement à bas bruit, consisterait à lui ouvrir en grand les portes d'une souveraine félicité.

  Avec l'absurde, point de quartier, usons des mêmes armes qu'il utilise à saper nos fondements, dotons-nous d'une radicalité sans défaut, d'une cotte de mailles sans failles. Bien évidemment, c'est lui, l'absurde qui aura toujours le dernier mot. Alors parler tant qu'on le peut, vociférer s'il le faut, hurler avec les loups. Nous aurons au moins eu, l'espace de nos cris, l'illusion de pouvoir lui damer le pion. C'est toujours mieux que de sceller ses lèvres du silence de la faute, de la dette. mais de quelle faute, de quelle dette ? Serions-nous coupables de vivre ? Et, d'ailleurs avons-nous eu, au moins, le premier mot qui a présidé à notre destin en forme de finitude ? Alors de quoi aurions-nous peur en proférant des mots contre l'indicible néant attaché à chacun de nos pas ?

  Parfois, la déréliction, il ne faut lui faire aucun quartier. Prenons donc exemple sur cette très fameuse guerre Picrocholine - dont nous rappelons, au passage qu'il faut retenir le sens de « bile amère », donc « colérique », du très génial Rabelais et énonçons avec lui, fût-ce au prix de moultes éructations et autres torsions sous-ventrières, quelque vérité pareilles à des braquemarts à l'aide desquels nous pourfendrons, tel Le Moyne, ses ennemis héréditaires, lesquels, pour ce qui concerne "Les Copains" auront pour noms : idées toutes faites, obsessions névropathiques, comportements moutonniers, attitudes immanentes aux objets consuméristes les plus divers, égoïsme pléthorique, pédanterie, inconnaissance, pleutrerie culturelle, inconséquences sociales, morgue aristocrato-bourgeoise, épidémies de jargons à la mode, inclination à l'intolérance, avarice congénitale, curiosité conviviale, pornographie récurrente, mépris de l'autre, rodomontades polyphoniques, oraisons jaculatoires, insuffisance  d'hétérocentrisme, cupidité invétérée, myopie psychologique, déficit sentimental, carences intuitives, anti-hédonistes, pro-capitalistes, et, enfin, toute propension à conduire le bel humanisme dans quelque cul-de-basse-fosse où il se morfondrait, son existence durant.

  Enfin, Lecteur, Lectrice, vous l'aurez compris, cette longue fable, commençant  et se terminant par une chanson de Georges Brassens, souhaiterait, à la fois lui rendre hommage et emprunter à son esprit libre, anarchiste, anticonformiste, à son naturel penchant pour une franche camaraderie, à son goût pour les libations, la bagatelle, les prostituées, les voyous, les Auverpins, les fossoyeurs, les aurochs, Briv'-la-Gaillarde et ses ogresses mamelues, les amoureux, les bancs publics, Pauvre Martin qui creuse le temps, Margoton dégrafant son corsage, le jupon d'Hélène, les sabots crottés, la mauvaise herbe, les mauvais sujets, les fines mouches, les arbres, la pipe, Marinette, les croquants, la chair fraîche de Lison, le nombril des femmes d'agents, ceux qui ont mal tourné, un' fess' qui dit merde à l'autre, la chaude liqueur des treilles, les gauloiseries, le feu au cul, les jurons, les charretiers, les jarnicotons, les vertudieux, la femme d'Hector, les funérailles d'antan, les petits corbillards, les petits macchabées, les mécréants, les bistros, les coins pourris du pauvre Paris, Pénélope, les croqu'morts, les Filles à cent sous, les ivrognes, les cons usagés, les traitresses, l'écart de la place publique, la Jeanne, la guerr' de quatorz' dix-huit, les amours d'antan, les pauvres comme Job, Saturne, Vénus Callipyge, la route de Dijon, LES COPAINS D'ABORD, Celles qui font l'amour par amour, enfin, dans une merveilleuse simplicité, avec une immense poésie, une verve à nulle autre pareille, un langage porté au pinacle, tout ce qui dispose à la vie, la vie juteuse, truculente, libre d'arrière-pensées, ouverte, généreuse.

  Oui, Tonton Georges, tu nous manques, toi qui savais, si intelligemment traduire le travers de nos contemporains, les nôtres surtout, lesquels font partie, à tout prendre, de notre essence humaine à nulle autre pareille !

  Et, pour terminer cette rapide introduction, comment résister au plaisir de vous offrir un des plus beaux morceaux de bravoure de la littérature française, à savoir la très célèbre guerre Pichrocoline, dont nous aurions souhaité que le millième de l'esprit qu'il contient, pût animer, l'espace d'une seule page, cette fable à la gloire des Modestes, des Simples, des bien doués dans l'art de transformer tout fait, accident ou menu plaisir de l'existence, aussi mince fût-il, en événement planant longuement dans les mémoires .

 

Comment le Moyne se deffit de ses gardes,
& comment l'escharmousche de Picrochole feut deffaicte.

 

Le Moyne les voyant ainsy departir en desordre, coniectura qu'ilz alloient charger sus Gargantua & ses gens, & se contristoit merveilleusement de ce qu'il ne les povoit secourir. Puis advisa la contenance de ses deux archiers de guarde, lesquelz eussent voulentiers couru après la troupe pour y butiner quelque chose & tousiours regardoient vers la vallée en laquelle ilz descendoient. Dadventaige syllogisoit disant, ces gens icy sont bien mal exercez en faictz d'armes. Car oncques ne me ont demandé ma foy, & ne me ont ousté mon braquemart.

 

(…) Soubdain après tyra son dict braquemart, et en ferut l'archier qui le tenoit à dextre luy coupant entierement les venes iugulares, & artères sphagitides du col avecques le guargareon, iusques es deux adènes: & retirant le coup luy entre ouvrit le mouelle spinale entre la seconde & tierce vertèbre, là tomba l'archier tout mort. Et le moyne detournant son cheval à guauche courut sus l'aultre, lequel voyant son compaignon mort, & le moyne aventaigé sus soy, cryoit à haulte voix. Ha monsieur le priour mon bon amy monsieur le priour ie me rendz, monsieur le priour mon bon amy monsieur le priour. Et le Moyne cryoit de mesmes. Monsieur le posteriour mon amy, monsieur le posteriour, vous aurez suz vos postères. Ha (disoit l'archier) monsieur le priour, que dieu vous face abbé. Par l'habit (disoit le Moyne) que ie porte ie vo' feray icy cardinal, Rensonnez vo' les gens de religion? Vous aurez un chapeau rouge à ceste heure de ma main. Et l'archier cryoit, Monsieur le priour/ monsieur le priour/ monsieur l'abbé futeur/ monsieur le cardinal/ monsieur le tout. Ha ha hes non. Monsieur le priour/ mon bon petit seigneur le priour ie me rends à vous.

 

Et ie te rends (dist le Moyne) à tous les diables. Lors d'un coup luy transchit la teste, luy coupant le test sus les os petreux & enlevant les deux os bregmatis & la comissure sagittale, avecques grande partie de l'os coronal, ce que faisant luy tranchit les deux meminges & ouvrit profondement les deux posterieurs ventricules  du cerveau: & demoura le craine pendante sus les espaules à la peau du pericrane par darrière, en dorme d'un bonnet doctoral, noir par dessus, rouge par dedans. Ainsi tomba, roidde mort en terre.

 

Ce faict, le Moyne donne des esprons à son cheval & poursuyt la voye que tenoient les ennemys, lesquelz avoient rencontrez Gargantua & ses compaignons au grand chemin. Et tant estoient diminuez en nombre pour l'enorme meurtre que y avoit faict Gargantua avecques son grand arbre, Gymnaste/ Ponocrates/ Endemon/ & les aultres, qu'ilz commençoient soy retirer à diligence, tous effrayez & parturbez de sens & entendement, comme s'ilz veissent la propre espèce & forme de mort davant leurs yeulx. Et comme vous voyez un asne quand il a au cul un oestre iunonicque, ou une mousche qui le poinct, courir cza & là, sans voye ny chemin & gettant sa charge par terre, rompant son frain & renes, sans aulcunement respirer ny prandre repous, & ne sçayt on qui le meut, car l'on ne veoit rien qui le touche.

 

Ainsi fuyoient ces gens de sens deprouveuz, sans sçavoir cause de fuyr, tant seulement les poursuyt une terreur Panice laquelle avoient conceue en leurs ames. Voyant le moyne que toute leur pensée n'estoit si non à guaigner au pied, descend de son cheval, & monte sus une grosse roche qui estoit sus le chemin, & avecques son grand bracquemart, frapoit sus ces fuyars à grand tour de braz sans se faindre ny espargner. Tant en tua & mist par terre, que son bracquemart rompit en deux pièces. Adoncques pensa en soy mesme que c'estoit assez massacré & tué, & que le reste doibvoit eschapper pour en porter les nouvelles. Pourtant saisit en son poing une hasche de ceulx qui là gisoient mors, & se retourna derechief sus la roche, passant temps à veoir fuyr les ennemys, & cullebuter entre les corps mors, excepté que à tous faisoit laisser leurs picques/ espées/ lances & hacquebutes, & ceulx qui portoient les pelerins liez, il les mettoit à pied & delivroit leurs chevaulx au dictz pelerins, les retenant avecques soy l'orée de la haye. Et Toucquedillon, lequel il retint prisonnier.

 

 

 

 

 

 

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 08:09

 

"Les Copains d'abord".

 

Une fable sur l'altérité

peut-elle faire événement

sur les réseaux Sociaux ?

 

 

  Eh bien, chers Lecteurs, chères Lectrices, non, vous ne rêvez pas. Cette interrogation de l'intérêt porté à certains textes "osés" (en tout bien tout honneur, s'entend, ceci concernant bien plutôt la longueur des énoncés que leur intention lubrique ou ourlée de quelque intention mauvaise), est une question récurrente que nous nous posons d'une façon bien naturelle, du reste. Nous disions, il y a peu, à propos de la fable érotico-langagière "Honnies soient qui mâles y pensent.", notre légitime souci de savoir si une éventuelle lecture pouvait, en toute bonne logique, suivre l'acte d'écriture. Ici, il convient de faire une réponse de "Normand", précisant à la fois le souhait des Lecteurs (trices), de voir figurer une telle fable au titre dudit événement, la suite de l'histoire s'inscrivant en faux contre la première affirmation, la lecture ayant failli à sa promesse.

  Et, ô combien nous comprenons les réticences des Lectrices (teurs) quant au fait de s'aventurer dans une entreprise de longue haleine. Décidemment, Facebook et autres Twitter sont bien le domaine du surf rapide, du picorement distrait (à quelques exceptions près), du sautillement sur place alors que, tout autour de nous se pressent les millions de fragments éblouissants de la manne cybernétique. Et, croyez-le si vous le voulez, loin de nous l'idée de les en blâmer. Ici est le siècle de la vitesse avec ses infinies trémulations, ses milliards d'informations à la seconde. Ici est l'antidote du "long fleuve tranquille", ici sont les "fureurs et tremblements" d'une société devenue ivre de sa propre giration. Il n'y a pas lieu de s'en alarmer, simplement constater. Avant Gutenberg et l'invention de l'imprimerie, seulement les érudits pouvaient accéder aux parchemins  et à la connaissance, les autres, ceux qui n'étaient pas élus "cultivaient leur jardin" d'une autre manière. Donc rien n'est perdu, seulement les voies sont différentes.

  Alors, demanderez-vous, pourquoi persévérer puisque l'entreprise semble vouée à l'échec ? Certes ! La réponse sera aussi simple qu'évidente : les "effets de mode" (pratique du tennis, vélo, surf, golf, habillement, etc…) , tout ce que les anglo-saxons ont étiqueté sous le prédicat de "way of life", donc tout ce conformisme, ou bien cette tendance comportementale porte en soi les germes de sa propre ruine. Ainsi le phénix renaît-il de ses cendres. Autrefois, la lecture était le seul passe-temps des enfants aussi bien que des adultes et donc, si les mécanismes sociaux sont animés d'une sorte "d'éternel retour du même", cette dernière, la lecture, devrait, un de ces prochains jours, se retrouver sur le devant de la scène.

  Et puis, quel plaisir y aurait-il à s'inscrire dans cette perpétuelle mouvance trouvant sa justification dans ce mouvement même ? Toujours la subversion, le décalage, la vision singulière s'inscrivent dans cette manière de ramer à contre-courant. Donc; Ceux, Celles qui souhaiteront trouver dans l'ancienne formule du feuilleton quelque raison d'espérer plus conforme à leurs souhaits, autant en matière de contenu que de rythme, seront les bienvenu(e)s. La publication (à l'encontre de "Honnies soient"), se fera dans la durée, selon les caprices du temps et l'humeur de son inventeur.

  Au plaisir de vous retrouver bientôt.

 

« Il faut donner du temps au temps.  »

 

Miguel de Cervantès 

 

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 08:06

Cet article, initialement publié

dans les colonnes d'Exigence-Littérature en 2011

a été repris par "Le Petit Célinien"

Site exclusivement dédié

à l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, en 2012

 

 

VENDREDI 14 SEPTEMBRE 2012


 

voyage au bout de la nuit2 

Chez Céline l'argot n'est, à l'évidence, ni une fin en soi, ni la poursuite d'une visée esthétique, mais le lieu chargé de sens d'un langage dont l'obsession, la révolte, la marginalité, vise à conduire l'homme au "bout de sa propre nuit", celle de sa déréliction, de sa vocation à l'unique déliquescence. Pour autant le style n'est nullement superfétatoire. Il constitue l'assise d'une philosophie, d'une vision du monde exacerbée, cernée de violence, tissée de désespérance.

 

Le Voyage est la chair-même du pathos, son écriture vibrante, mordante, qui cherche à saigner le lecteur à blanc, à le laisser sans voix, sans possibilité de refuge à partir duquel pourrait s'élever un langage rassurant, où les mots seraient ronds, sans aspérités, lénifiants comme des baumes, apaisants tels des onctions, enveloppants à la façon d'une douce matrice originelle. Rien de cela chez Bardamu, l'écorché-vif du XXe siècle qui chemine dans la nuit, à la manière des héros de Victor Hugo dans lesMisérables traînant leurs destins en forme de boulet; semblable aux personnages de Zola pliant sous le fardeau de la misère sociale et morale. La guerre, elle aussi, a produit son langage singulier, celui des Poilus, populaire et argotique, langage de l'obus et de la mitraille dont le dénuement, l'aridité rejaillissaient sur leurs narrateurs, à la façon des grenades qui explosaient dans les boyaux des tranchées, sombres métaphores de vies détruites avant même d'être accomplies.

 

Si l'argot a sa valeur propre, c'est bien dans cette situation sans issue où l'homme qui le profère est au bord du gouffre, de l'abîme et alors ce langage ne peut tourner en rond, ne peut tomber dans les ornières euphémisantes d'un sens perverti. Bien au contraire il transcende les maigres destinées des narrateurs pour en faire des récits épiques, des fictions héroïques où le tragique le dispute au dérisoire. Ici l'on est bien loin d'une certaine "langue verte" dont la couleur dominante était "locale", assujettie à une anecdote mettant en scène quelques personnages pittoresques. Parlant de la langue de Céline, peut être même le qualificatif de "populaire", d'"argotique" est-il déplacé. Lui conviendrait sans doute mieux le prédicat de "marginale", "révoltée" ou bien "révolutionnaire". Une "écriture du Mal" comme l'était celle d'Antonin Artaud - la douleur - personnifiée -, dans sa "Lettre sur la cruauté". L'écriture est alors non seulement existentielle, mais "existence" au sens premier du mot, vivante, faite de sang et de nerfs, de lymphe et de pleurs. Sorte de barrière ultime au-delà de laquelle n'apparaît même plus ni le métaphysique ni le nihilisme mais l'incompréhensible domaine de la mort-nue, du néant. Céline écrit avec ses tripes, avec sa détestation de l'homme aussi, cet homme qu'il voudrait meilleur mais dont il désespère. Ecriture vraie, profonde, semblable à un soupir, sifflante à la manière d'un râle, nauséeuse comme un hoquet, déchirante comme le sont l'ongle et la dent. Le Voyage ne pouvait être écrit autrement; il n'est pas autre chose que son écriture, son éructation continue, son tremblement, son vertige, son explosion qui questionne l'homme jusqu'en son tréfonds, à sa respiration dernière. C'est pour cette raison que le Voyage ne peut se lire que d'une traite, d'un seul empan de la conscience, à la manière de tout acte essentiel, fût-il amour, détresse, agonie. On n'en ressort pas indemne. On est marqué. On porte les stigmates. On croit les oublier mais eux ne nous oublient pas qui veillent le moindre faux-pas, la menue fissure, le plus insignifiant bubon. Lire le Voyage c'est comme vivre, c'est être condamné... et le savoir, ce qui est l'essence-même du tragique. Il n'y a rien au-delà de cet acte de lucidité qu'une immense finitude.

 

Nul roman ne réalise mieux ce que la forme peut apporter au fond, le style à la perception de l'exacte condition existentielle. La forme est le fond. La forme est la signification, la connaissance décisive. La forme est l'être. Le style est à Bardamu ce que la crécelle est au pestiféré : son signe de reconnaissance, sa figure de proue, son empreinte ontologique, son indélébile tatouage. Plus de crécelle, plus de Bardamu et le Voyage dans les limbes. Lire le Voyage, c'est faire sienne cette réalité d'un langage si peu ordinaire que n'en peut surgir que l'extra-ordinaire, le hors de l'espace-temps, seulement une sidération. Seul le style de Céline pouvait accomplir la prouesse de créer du sens à partir du non-sens et bâtir une œuvre magistrale sur des fondations de "fange et de limon" : 

 

 "Fin ou commencement ? Langage révolutionnaire à l'état brut (...) tel est le prolongement pathétique et ambigu que Céline confère au langage du refus et du rejet. C'est dans cette marge de limon et de fange qu'il inscrit son entreprise, sa question — littéraire. Aussi peut-on affirmer que, avec une profondeur poétique jamais égalée, l'auteur du Voyage au bout de la nuit puise dans l'argot populaire le ton fondamental de sa voix narrative." 

(Extrait de "Le voyage au bout de la nuit de Céline : roman de la subversion ou subversion du roman", Daniele Latin, Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, 1988.)

 

Il convient de préciser que la justesse du ton, la vérité de la fiction ne pouvaient se soustraire à ce style si particulier mais ne pouvaient davantage faire appel à un style différent, pas plus qu'opérer un mélange des genres qui lui eût fait perdre tout crédit si ce dernier n'avait fait l'objet d'une recherche constante, s'il n'avait mis en œuvre des procédures capables de faire d'un tel langage une sorte de condition existentielle en soi. Car la forme du langage célinien est tout entière contenue dans le fait qu'il s'impose à nous avec le côté abrupt d'une évidence, la brutalité d'un événement, la cruauté de la tragédie. Nul ne peut y échapper, pas plus les contemporains de Céline que nous-mêmes, ici et maintenant. Si le langage de l'auteur du Voyage étonne (à la fois au sens étymologique "d'ébranler par un coup de tonnerre" et au sens philosophique du "questionnement" qu'il met en œuvre), c'est bien parce qu'il produit, chez le lecteur, un vertige, une vacuité, une faille. Que l'on rejette ce langage ou que l'on en fasse l'objet d'un culte, rien ne l'empêche de creuser en nous ses sillons de sens, rien n'en limite la sourde et inconsciente expansion. L'essence même de ce langage consiste à convoquer en permanence deux registres : soutenu et familier, à les opposer, à faire naître de leur rencontre un subtil jeu dialogique. Le sens, à proprement parler, ne provient ni de l'un ni de l'autre séparément mais de leur ajointement, de leur relation mutuelle, de leur tension interne. Alors se développe une façon de tressage sémantique semblable à un chant polyphonique où chaque voix féconde l'autre, leur confluence donnant naissance à l'émergence d'une voix médiane qui est supérieure à l'addition de leurs singularités. Ainsi une nouvelle profondeur se révèle-t-elle qui ouvre une perspective radicalement novatrice, condition même d'une surprenante modernité. Or le projet polyphonique est constant tout au long du Voyage, faisant de cette œuvre, une œuvre inimitable. Jeu dialectique permanent dans lequel chacun des registres joue sa propre partition tout en renforçant l'autre mais, où, en dernière analyse, ne semble parfois émerger que le langage de la putréfaction, de l'abjection, du mépris, de l'ordure, du fumier sur lequel Céline se complaît à asseoir les fondements de la condition humaine. Eût-il fait le choix de l'argot comme seul mode d'expression, serait-il parvenu au même but ? Qu'il nous soit permis d'en douter. L'amplitude, la démesure de l'expression célinienne reposent essentiellement sur l'art de cultiver l'écart mais avec une maîtrise consommée, de jouer jusqu'à la caricature l'ambiguïté du propos qu'alimente sans cesse une sourde perversion. Si, parfois, l'argot semble constituer la figure de proue du Voyage, nul doute que l'intention de son auteur fut celle de faire partager son aversion de la guerre, de la misère en instillant dans la conscience du lecteur la dimension de la déréliction, de l'absurde, inconcevables, inacceptables en soi. Hissé sur un piédestal, l'argot peut s'affirmer langue littéraire, laquelle n'a de sens qu'à porter à son paroxysme le cri de la révolte. Et puis, quelle loi, quelle parole transcendante pourrait édicter la prééminence d'un registre sur l'autre, affirmer la précellence d'une langue classique qui reconduirait toute autre forme d'expression, par exemple celle d'une modernité radicale, à la valeur d'un sabir ? Jehan Rictus faisait l'apologie de cette langue spontanée, vivante, proche du tissu du quotidien, projet que soutenaient également Ramuz, Giono, Cendrars et, bien évidemment, Céline lui-même :

 

"Ma langue est épouvantable, dites-vous, pourquoi ? […] Vous m’accorderez bien, au surplus, que la langue française n’est pas immuable et qu’elle n’est pas venue à sa perfection totale ! […] Comment remplacer certains mots qu’on a pressurés, jusqu’au jus, jusqu’au zest, sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la langue qui est l’argot, quoi qu’on en dise ? L’argot joint à la locution populaire et à l’image non moins populaire, toujours dramatique et saisissante. Que diable ! Qu’est-ce que ça peut faire qu’un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu’elle vous en tord les boyaux. Or c’est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir. Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon ou du mauvais français ? Qui l’a fixée ? La langue est-elle fixée ? J’estime par exemple que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi si vous voulez, mais c’est ce que je pense ; si la langue française est fixée, elle est morte […]." 

(Lettre de Jehan Rictus à Léon Bloy citée dans "Le dernier Poëte catholique")

 

Si, en 1932, date de la parution du Voyage, une telle langue faisait figure de parent pauvre, plus même, d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires, aujourd'hui elle en fait partie intégrante. La fécondité de la langue n'est jamais mieux servie que lorsqu'elle est plurielle, mouvante, protéiforme. Cependant son caractère d'abri de la multitude, de la diversité ne suffit pas à lui seul à assurer son rayonnement. Il lui faut la profondeur nécessaire à l'accomplissement du sens. Nul doute que Céline y soit parvenu avec une rare maîtrise !


Jean-Paul VIALARD
e-litterature.net, 11 janvier 2011.

 

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