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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 08:04

 

      AFFINITES

 

*Affinités. Non un propre de l'homme, mais de tout le vivant : plante, animal, minéral.

*Affinités naturelles. La mousse, l'eau, l'ombre.

*Jamais affinité ne se laisse appréhender par la sécheresse du concept.

*Ne cherche pas tes affinités, elles sont coalescentes à ton être.

*Tes affinités te définissent tout autant que tes empreintes génétiques. Peut-être mieux.

*Nulle affinité n'est gratuite. Projection d'une essence.

*Cherche en celui qui te fait face l'espace de tes affinités.

*La non-affinité est répulsive. Pôles identiques de deux aimants.

*Les fantasmes ne sont qu'affinités virtuelles. Espace du vide.

*Toute affinité a une origine matricielle.

*L'affinité n'est que la projection de la conque originelle.

*Nid - Conque - Creux : trois habitats où se focalise l'affinité.

*Temps de l'affinité : le Présent.

*Attaches terrestres : lieux où enraciner tes affectivités.

*L'affinité ne se dit pas, se VIT seulement.

*Tes affinités : un espace où loger ton propre jeu avec le monde.

*De toi à l'autre : l'espace de jeu des affinités.

*L'essence de l'affinité est d'être "une machine désirante" - désirée.

*Amitié, fusion des affinités. 

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 07:43
La racine ontologique de "La nausée"

mercredi 23 mars 2011, par Jean-Paul Vialard 

 

 
©e-litterature.net


"La nausée". Lire l’œuvre au plus près. Dans sa matérialité. Lire sans distance, comme le bûcheron enfonce le coin d’acier dans l’écorce, l’aubier, pour atteindre le cœur, l’âme du bois. Lire dans un corps à corps avec le texte. Chair contre chair. Pulpe contre pulpe. Là seulement est la sensation d’un vécu à l’état pur, d’une existence en sursis, tout au bord de l’éclosion. Mais d’abord il faudra le suspens, la confrontation. Lire au plus près. Dans le tumulte, l’abrupt des mots, leur incontournable densité. Il n’y a pas d’échappatoire. On ne peut lire "La nausée" qu’à s’immiscer dans l’existence de Roquentin, à en ressentir l’irrépressible surgissement. Nécessité d’une fusion.

"La Nausée ne m’a pas quitté et je ne crois pas qu’elle me quittera de sitôt ;ce -n’est plus une maladie ni une quinte passagère : c’est moi."

Donc "la nausée", c’est nous. Irrémédiablement nous. Donc lecture "nauséeuse", immanente à son objet, enserrée dans le conformisme étroit et étouffant de Bouville. Lecture viscérale, organique. De la chambre au café, du café au musée, à la bibliothèque, au jardin public, il n’y a pas d’espace réel, seulement la "pâte des choses" dans laquelle Roquentin s’englue, se débat, dévide le cocon de ses réflexions pareil à l’étoupe. Car la nausée avant d’être un concept est simplement une matière, une vêture qui enserre le corps, une sorte de cuirasse où l’existence ne se manifeste encore qu’à la façon d’un phénomène tellurique. Un tremblement, un vertige. Dès lors nulle aire où déployer les orbes du langage, où asseoir les fondements de l’intellect, les prémisses du sens. A défaut d’exister, il faut se contenter de vivre. Au moins provisoirement. Et penser accessoirement. Pas plus que Roquentin, le lecteur ne peut se soustraire à cette exigence, cette nécessité. Il faut donc lire le texte au plus près, dans une manière d’égarement, comme en apnée. La respiration viendra plus tard. Trop tôt elle serait fatale, trop tôt elle suffoquerait : le sens ne peut naître que d’un long métabolisme, jamais d’une irruption soudaine. Il faut lire au plus près, cheminer dans les ornières solitaires, longer le clair-obscur de l’étroite condition provinciale, se résoudre à n’être qu’une étrange mécanique humaine. Et surtout ne pas anticiper, ne pas interpréter. Le moment des évidences n’est pas encore venu. Le temps est comme figé. Une glu à force d’emprisonner le corps, de ligaturer l’esprit. Donc nul horizon où porter sa vue, nul projet qui apparaîtrait comme le balbutiement d’une quelconque transcendance, l’amorce d’une liberté. Tout est compact, serré ; les bords de l’existence soudés comme les lèvres d’un étau. Situation sans espoir apparent. Le monde gire éternellement autour de son axe sans qu’aucune issue soit possible. Le thème central de la racine autour duquel gravite toute l’œuvre, aussi bien sous l’angle événementiel que sémantique n’est jamais convoqué par Sartre pour autre chose que pour lui-même. La racine est du réel pur, de l’ordre de l’évidence optique, de la perception, de la sensation. :

"...cette racine était pétrie dans l’existence."

Le marronnier auquel appartient la racine ne s’illustre jamais sous la figure du symbole, pas plus que de la métaphore ou de l’allégorie. L’arbre-racine est avant tout du végétal qui existe, me fait face et, par sa simple présence interroge la mienne. Relation dialectique où une existence en vaut une autre ; une racine, un homme.

"Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m’emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence."

Car "exister", à ce stade de la narration est aussi bien "exister" pour la chose que pour l’homme. Depuis le galet qui provoque l’émergence de l’étonnement philosophique, jusqu’à la racine, en passant par les feuilles de papier, le paquet de tabac, la banquette du tramway, le verre de bière. Donc tout existe jusqu’à la démesure et Roquentin n’est qu’un objet parmi tant d’autres, une sorte "d’objet-jeté", de hasard, de pure contingence. Aussi bien que le galet, que la racine, Roquentin aurait pu être, ne pas être, être autrement, être ailleurs. Un vertige qui n’autorise guère la distraction à soi. Nécessité de rassembler les fragments de l’éclatement existentiel. Plus rien ne compte alors que cette urgence à devenir, à convoquer autour de soi les figures du sens, du projet, donc d’une nécessaire ouverture. A ce niveau du récit, le couple Sartre-Roquentin n’envisage nul arrière-plan qui laisserait une issue à la conscience par le biais d’une explication, fût-elle rationnelle. Pour cette raison le marronnier ne signifie pas en tant que symbole ou archétype, pas plus que la racine ne fait signe vers une quelconque métaphysique cartésienne, une éthique, une esthétique, une politique, une mythologie.

"Cette racine avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était...au-dessous de toute explication."

Par définition, la racine sartrienne n’a pas choisi le sol où croître, sous le banc du jardin public de Bouville, pas plus qu’elle n’était prédestinée à révéler à Roquentin la nature contingente de son existence. Arbre ; banc ; galet ; racine, ne donnent lieu qu’à des fermetures, à des non-sens, à des considérations apophatiques qui reconduisent toutes choses à leur négativité, à leur nullité. Ils n’apparaissent pas comme de simples étants intramondains situés au milieu d’une pure quotidienneté. Ils sont les signes avant-coureurs d’une proche néantisation. En effet, si l’arbre est majoritairement convoqué, ce n’est jamais en tant que simple décor qui serait là de surcroît. L’arbre n’est là que pour témoigner de la forêt qu’il cache, de sa touffeur existentielle où dorment tous les pièges, les chausse-trapes, les monstres de toutes sortes :

"...il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre, nues, d’une effrayante et obscène nudité."

Lecture tératologique qui nous reconduit, consciemment ou non, aux têtes grotesques de Léonard de Vinci ; aux incongruités corporelles d’un Ambroise Paré ; aux visions du jardin du Prince Orsini à Bomarzo où sculptures thériomorphes et métamorphoses humaines disparaissent dans les convulsions d’une terre primitive. Le retour à une manière d’imagerie de la Renaissance sourdement travaillée par des puissances occultes ; aux énergies primordiales qui constituent les assises de l’homme. Pour Roquentin, faire l’épreuve de la contingence, c’est cela. C’est se dépouiller de la culture, de l’histoire, de l’art, des formes policées de la cité ; c’est s’immerger dans la nature jusqu’à en devenir un phénomène parmi les autres, une simple reptation au creux de l’humus.

"J’étais la racine du marronnier...perdu en elle, rien d’autre qu’elle."

Epiphanie arcimboldienne s’il en est où l’apparence humaine se brouille dans un entrelacs de tubercules, excroissances, racines emmêlées et confuses. Or, être immergé parmi les choses, revient à nier sa propre identité, à diluer son essence dans le magma, à fondre sa fragile concrétion humaine dans la "pâte de l’existence". Sartre sait admirablement nous y conduire, par la seule force du texte, la puissance de la narration. Car si "La nausée" est œuvre philosophique, elle est tout autant roman. De là provient sa force singulière. La trame romanesque vient renforcer le concept, la visée philosophique, en mêlant son propos aux linéaments du quotidien. Sorte de philosophie "inapparente" qui travaille en profondeur, dans le sous-sol, comme seules les racines savent le faire. Littérature "racinaire" donc, qui pousse à notre insu ses rhizomes jusqu’au tréfonds de notre conscience. Nous sommes piégés, pris dans les mailles, plongés dans l’exiguïté sémantique de sombres convulsions terrestres. Et, peu à peu, avec Roquentin, nous ne nous révélons à nous-même, à notre condition existentielle, qu’à en toucher le fond, à en explorer les étroites fissures. Nous ne pouvons échapper à cette opacité qu’à recourir au langage, à l’origine, au sens, donc à l’étymologie : "Exister" : "Ex-sistere", "sortir de, se manifester, se montrer". Phénoménologiquement : "sortir du néant". Seule issue vers une transcendance qui déploiera à nouveau du sens, nous reconduira à l’ouverture, au projet, à la liberté qui sera notre dimension proprement humaine. Seul le trajet de la narration nous permettra d’y voir plus clair. Car la tentation permanente serait de recourir à une pensée critique plus large, faisant appel à des lectures croisées et multiples chargées de riches polysémies. Lecture "au plus loin". Ce faisant le risque serait celui de survoler l’œuvre, de prendre du recul, une telle distanciation posant les conditions mêmes d’un retrait du sol originel. Or l’œuvre serait déjà "au-dehors" d’elle-même, en pleine lumière. Or "La nausée" n’est jamais "lumineuse", elle ne s’abouche qu’à la noirceur, à l’étroitesse de la contingence, à la cécité de la finitude. Parcours narratif, progression dans les empreintes de Roquentin, de ses actes, de ses étonnements, de sa confrontation à la dureté du réel, à sa densité incontournable. Une sorte de "parti pris des choses", une lecture au plus près. Le praticable sera celui du quotidien, du prosaïque, de l’ordinaire. Tout lecteur est invité à exister parmi les choses, dans les feux éteints d’une nécessaire clandestinité. Se fondre. Car Roquentin ne deviendra réellement existant qu’après avoir traversé "l’épreuve de la racine". Afin de s’y préparer, il devra constamment régresser, abandonner les quelques traces de la transcendance qui l’avaient fugacement habité lors de la fréquentation du Marquis de Rollebon, du projet de création qui y était attaché. Dimension de l’Histoire. Donc rétrocéder vers une sorte d’argile originelle, de terre fondatrice dont il devine à peine la trace inconsciente sous le banc du jardin public de Bouville. Il nous faut nous disposer nous-même, à entrer dans le récit, à en épouser les méandres, à en ressentir les lignes de force. Roquentin : parcours existentiel en forme d’asymptote qui tend constamment vers le Néant, sans jamais absolument l’atteindre, en s’y perdant "métaphysiquement", cependant. La révélation de l’existence est à ce prix. Les débuts d’Antoine à Bouville, - cette sorte d’utopie, de non-lieu -, ne mettent jamais en jeu qu’une condition d’une étonnante banalité dont la solitude, l’absence de communication, s’apparentent à un genre de misanthropie, sinon à une vie teintée d’érémétisme, tant la chambre qu’il occupe à l’hôtel pourrait s’assimiler à l’image d’une grotte, d’un refuge.

"Moi je vis seul, entièrement seul. Je ne parle à personne, jamais ; je ne reçois rien, je ne donne rien."

Superbe solipsisme qui anticipe la prise de conscience de l’inévitable déréliction. Le répit sera de courte durée. Le temps que durera l’illusion de la création, croyance proustienne en la capacité d’une écriture salvatrice. Mais bientôt Monsieur de Rollebon sera reconduit aux oubliettes de l’Histoire. Puis tout s’enchaînera inexorablement, une sorte de descente aux enfers. Le sens s’hypostasiera continuellement, chaque acte, chaque chose s’absentant peu à peu de la scène sur laquelle évolue Roquentin. Plus rien ne signifiera vraiment, ni l’humanisme de l’Autodidacte, ni l’amour de pacotille d’Anny. La bourgeoisie de Bouville apparaîtra seulement sous les traits de la mesquinerie, de l’insuffisance. Le musée ne sera plus que la piètre caricature d’une prétention à ériger la culture au sein d’une société déliquescente. Dès lors nulle autre métaphore que l’irrésistible aspiration d’un vortex ne rendra mieux compte de l’existence étriquée et sans espoir de Roquentin. Nul autre concept que celui de la "mondéité" heideggerienne ne conviendra mieux à l’analyse de la spirale descendante sur laquelle la vie d’Antoine s’est engagée et dont il ne sera plus maître qu’après sa sidérante confrontation à la racine du marronnier. Il s’agira de rappeler brièvement les thèses directrices des « Concepts fondamentaux de la métaphysique - Monde - Finitude - Solitude " de Heidegger. :

"L’ homme est configurateur de monde." "L’animal est pauvre en monde." "La pierre est sans monde."

Pour mémoire nous évoquerons une synthèse du concept de "mondéité" :

"Le Dasein existe de telle sorte que l’existant lui est toujours manifesté dans son ensemble et c’est pourquoi l’on peut dire que le Dasein ouvre un monde, est configurateur d’un monde, à la différence de la pierre qui est sans monde, ou de l’animal qui est pauvre en monde en ce sens qu’il n’appréhende pas l’étant en tant que tel. Considérer l’étant en tant que tel en son tout c’est le dépasser en direction de son être, un tel dépassement constituant le phénomène de la transcendance à partir de laquelle doit se penser la liberté."

"Jean-Marie Vaysse. Le vocabulaire de Heidegger."

On se souviendra que les théories existentialistes de Sartre se sont abreuvées à la source heideggerienne. Le parcours exemplaire de Roquentin semble en réaliser la parfaite illustration. Si, au tout début de "La nausée", Antoine peut se référer à une approche de la transcendance, s’il peut apparaître comme "configurateur de monde", c’est bien par son projet qui emprunte à l’Histoire, dont il essaie de tirer un sens en se consacrant totalement à l’écriture de la biographie du Marquis de Rollebon. Puis, très tôt, lui apparaît la vacuité d’une telle entreprise. Ce seront alors ses propres assises humaines qui se lézarderont, ses gestes qui lui paraîtront étranges, son corps comme éloigné de lui, muet, incapable d’assumer sa part d’humanité :

"Mon regard descend lentement, avec ennui, sur ce front, sur ces joues : il ne rencontre rien de ferme, il s’ensable. Evidemment, il y a là un nez, des yeux, une bouche, mais tout ça n’a pas de sens, ni même d’expression humaine."

On ne saurait mieux dire l’enlisement en soi, la perte de toute signification. Et cette perte, ce rétrécissement du monde, ne concerne pas seulement Roquentin . Bien évidemment, les autres sont pris dans le tourbillon. Ainsi l’Autodidacte chez qui commencent à se dessiner les premiers linéaments de l’animalité :

"Et la main de l’Autodidacte ; je l’avais prise et serrée un jour...J’avais pensé à un gros ver blanc."

Apparaît alors la "pauvreté en monde" que ne peut qu’évoquer, ce ver, figure pathétique de la finitude de l’homme, aussi bien que la massive minéralité du phoque que semble momentanément revêtir la racine :

"Je voyais bien que je ne pouvais pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque..."

Et puis, encore, cette régression reptilienne, un enfoncement dans l’ombre de la terre :

"L’absurdité ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois."

Ici il ne saurait s’agir d’une sorte d’allégorie qui mettrait en scène le péché originel du Jardin d’Eden, par l’entremise du serpent. Non, l’animalité est brute, réelle, métaphysique, simple préparation à la révélation ontologique. Puis viendront, pêle-mêle, une longue théorie d’objets plus inexistants les uns que les autres, jouant comme en miroir le jeu d’une contingence sans fin : verre de bière ; bouteille d’encre ; loquet de porte ; papier traînant à terre. Rien ne signifie plus que comme matière inerte, sourde, têtue, ne voulant rien livrer d’elle-même. Le pur aveuglement de la "pierre sans monde" se révèle à lui avec l’évidence d’une impasse :

"...et le galet, ce fameux galet, l’origine de toute cette histoire : il n’était pas...je ne me rappelais pas bien au juste ce qu’il refusait d’être..."

La racine, quant à elle, parachève l’œuvre néantisante des choses :

"...et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids, en porte-à-faux, sur ce morceau de bois inerte. Le temps s’était arrêté : une petite mare noire à mes pieds ; il était impossible que quelque chose vînt après ce moment-là."

Comment ne pas deviner, en filigrane, tout le projet philosophique sartrien contenu dans "La nausée", et, plus particulièrement, dans le sens abyssal de la racine ? S’y dévoile l’ombre portée de Heidegger, la trame qui inspirera les thèmes développés dans "L’Être et le Néant". Le projet du premier roman de Sartre (la seule œuvre qu’il aurait souhaité conserver) est bien onto-phénoménologique. La chose - la racine -, n’apparaît comme phénomène qu’à dévoiler une ontologie. Seulement jamais ontologie n’est "donnée" de prime abord. Elle nécessite un long cheminement. Roquentin le sait bien qui avance difficilement vers son hypothétique liberté. Celle-ci ne sera conquise qu’au prix d’une confrontation avec le Néant. Comme le Phénix, il faut disparaître pour mieux renaître à soi. Roquentin l’éprouvera jusqu’à la nausée :

"Au prix de quel effort ai-je levé les yeux ? Et même les ai-je levés ? ne me suis-je pas plutôt anéanti pendant un instant pour renaître l’instant d’après avec la tête renversée et les yeux tournés vers le haut ?"

Impossible, là aussi, de ne pas repérer l’irruption fondatrice du Néant, le ressort ontologique qui l’anime, le saut vers la transcendance, dont Roquentin est subitement investi. Il vient de franchir l’épreuve onto-existentielle majeure :

"Et puis j’ai eu cette illumination."

L’étant, dès lors, pourra être dépassé en tant que tel en direction de son être et assurer sa propre liberté. La remontée vers le sens se fera par paliers successifs . A propos de la racine, Roquentin déclare, après en avoir subi les derniers assauts :

"Elle s’était effacée, j’avais beau me répéter : elle existe, elle est encore là,...ça ne voulait plus rien dire."

Le Néant a laissé la place à une manière de vacuité "heureuse" :

"Il n’y avait plus rien du tout, j’avais les yeux vides et je m’enchantais de ma délivrance."

S’ensuit une sensation de plénitude :

"Tout était plein, tout en acte."

Alors les images réelles reviennent, s’illustrent d’histoires banales immergées dans la vie, le quotidien. Vision imaginaire d’un couple aperçu il y a peu, lors d’un déjeuner dans une brasserie. Vision charnelle, pulpeuse, comme seule la vie sait la déployer :

"...je voyais les épaules et la gorge de la femme. De l’existence nue."

Mais de l’existence assumée, passée au crible de la conscience, mesurée à l’aune impitoyable de la lucidité. Vision prosaïque, parfois à la limite de l’obscénité :

"Gras, chauds, sensuels, absurdes, avec les oreilles rouges."

Puis le quotidien s’anime, anesthésiant provisoirement l’acuité de la conscience :

"Alors le jardin m’a souri...Le sourire des arbres ça voulait dire quelque chose...j’avais saisi sur les choses une sorte d’air complice...j’avais appris sur l’existence tout ce que je voulais savoir."

La transcendance du langage, un moment occultée, se manifeste à nouveau. La mission dont Bouville semblait, à son insu, avoir été chargée, vient de se terminer. Il n’y a plus guère de place pour d’autre révélation, d’autre illumination :

"Je suis parti, je suis rentré à l’hôtel, et voilà, j’ai écrit."

Comme au début, le recours à l’écriture en tant qu’acte salvateur. De l’abandon de la thèse sur le Marquis de Rollebon à l’œuvre future qui commence à prendre corps dans l’esprit de Roquentin, la boucle est bouclée. Cercle herméneutique. Cependant la racine ontologique n’est pas pour autant oubliée. En sommeil seulement. La suite de l’œuvre sartrienne pourvoira abondamment à son déploiement.

NB : Pour une étude critique de "La nausée", et plus particulièrement du thème de l’arbre, avec ses implications politiques, symboliques, philosophiques, anthropologiques, imaginaires, on se reportera à l’excellent article de Philippe Zard, publié en ligne : "L’arbre et le philosophe. Du platane de Barrès au marronnier de Sartre. Littérature et phénoménologie". Bien évidemment, une telle approche, étayée par une pensée rigoureuse ne saurait être remise en question. Elle n’infirme pas cependant une lecture de "La nausée" au plus près du corps, au plus près de la contingence dont "l’histoire" de Roquentin est porteuse.

 

 

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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 08:14

 

FIAT LUX
jeudi 29 septembre 2011, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net

 

Le texte qui suit n'a nullement la prétention de constituer un discours rigoureux et logique sur la lumière. Il a seulement pour visée de la mettre en évidence selon quelques nervures existentielles et d'en réaliser une approche métaphorique. Ainsi y aura-t-il de constantes convergences entre lumière et expériences de vie, entre lumière et œuvres picturales. Ces dernières étant, pour la plupart, non libres de droit, le lecteur pourra se reporter utilement à Google images afin de mettre en relation les thèses évoquées à leur sujet et la réalité de leur représentation.

 

"Que la lumière soit et la lumière fut"

 

 

Ce que l'imagination humaine retiendra du FIAT LUX, c'est moins sa signification biblique, religieuse, que la dimension créatrice du langage. Etonnante valeur performative de l'énoncé où la parole et l'acte même se confondent. Etonnante genèse au sens d'une création originelle inouïe. Dans cette interprétation où le rôle du langage est premier, la parole se met à supplanter Dieu lui-même, lequel, dans une sorte de généreuse hypostase, lui aurait laissé la prééminence. Si le langage constitue l'essence de l'homme ,- gageons qu'il en soit ainsi -, alors tout homme parlant devient, par la seule vertu de ses énonciations, Le Créateur. Le Transcendant s'efface devant la transcendance, devant la pure sortie humaine du néant. Dès lors tout acte langagier garde en lui l'empreinte originelle de la lumière. Aussi bien le simple mot, aussi bien le rocher, l'arbre, le fleuve. Car rien n'est conçu ex nihilo mais résulte d'un acte de nomination qui assure sa phénoménalité, concourt à son rayonnement. Tout langage, toute parole, tout signe deviennent éminemment signifiants. Aussi bien la lézarde sinuant sur la face de la terre, aussi bien les signes semés sur le sol par les indiens Taharumaras, aussi bien l'œuvre d'art, le clignotement d'Algol dans la constellation de Persée.

Mais la lumière ne joue jamais sa partition d'une façon solitaire. Il lui faut sa part de réverbération, une surface sur laquelle imprimer sa trace. La lumière est la page; l'ombre le signe, le chiffre jouant en contrepoint. Lumière sur ombre. Ombre sur lumière. Jamais ombre sur ombre. Jamais lumière sur lumière. Constante dialectique. Immémorial rapport de sens.

Mais parfois la prolifération des signes couvre la totalité de la page et alors n'apparaît plus la blancheur et alors n'apparaît plus la lumière. Le sens peu à peu s'efface comme si sa profusion même concourait à son occultation. Confondante condition humaine où les significations, dans leur usure, dans leur persistance à être, ne révèlent plus que leur perspective métaphysique. Comme un retour au néant originel.

 

 

LETTRE AUX GUETTEURS DE LUMIERE

 

 

Non, ne le niez pas, vous la possédez depuis l'enfance cette manière de vérité. Déjà elle vous habitait du temps de votre repli fœtal, au sein de la grotte amniotique. Déjà, au-dessus de votre fragile fontanelle, se déployait un dôme de lumière diaphane, opalescente. Vous en étiez éclairé de l'intérieur. Cela faisait de rapides trajets, depuis la boule informe de votre tête jusqu'à la nervure des orteils. Cela fusait de vos yeux aveugles et soudés, cela détourait vos mains jointives et transparentes comme l'ambre, cela sinuait dans le lacis de votre ventre, cela s'étoilait dans les rhizomes de vos nerfs, cela battait doucement comme l'écume sur les rochers de lave. Vous n'aviez rien d'autre à faire que de vous laisser aller à la migration de la clarté, de disposer votre peau translucide à l'avancée de la lumière. Rien d'autre à faire. Un suspens seulement. Une attente de l'événement. Une passivité ouverte. Une affinité occupée à son propre déploiement. Une pure conscience végétative livrée aux eaux originelles. Tout ceci vous habitait si naturellement, d'une façon si enveloppante, comme une deuxième peau, comme un souffle déplissant vos alvéoles. Cela coulait en vous dans le genre d'une lymphe baignant vos vaisseaux, vos cellules. Tout au long du cordon qui vous reliait à la vie, le patient voyage des nutriments, l'avancée de l'oxygène, la diffusion de l'eau, le fourmillement des globules, tout ceci n'était que la mise en scène de la lumière, de son long métabolisme, de sa volonté de coloniser jusqu'à la plus infime de vos parcelles, jusqu'au dernier atome de votre territoire de chair et de sang.

Donc la lumière vous a envahi, à votre insu, semblable à une marée d'équinoxe. Seulement la marée ne s'est jamais retirée. Elle s'est invaginée dans la moindre de vos cryptes, elle s'est réfugiée dans la plus infime de vos scissures, elle s'est installée dans l'étendue invisible de votre caverne d'os et de peau. Tellement liée à vous, tellement coalescente à votre condition qu'elle en est devenue inapparente, fluide. Pour autant elle n'a jamais cessé de faire votre siège, de guider vos pas, de modeler votre anatomie, d'éclairer vos gestes, de faire briller vos yeux, d'allumer sur votre front de rapides fulgurations semblables aux scintillements des comètes.

Seulement la nature de la lumière est de rayonner, de parcourir l'espace de ses flèches rapides, d'éclairer le sommet des montagnes, de se poser à la crête des rochers, de faire de la terre un miroir, d'imprimer des ondes jusqu'au profond des abîmes.

Seulement la nature de l'homme l'incline souvent à ignorer ce qui, de soi-même, se révèle dans une sorte d'évidence. Comment s'étonner de la lumière ? Comment s'étonner de l'ascension du soleil le matin, de la vibration de la ligne d'horizon, de l'incandescence blanche au centre du ciel ? Comment davantage s'étonner de la chute de l'étoile du zénith au nadir, de sa disparition, chaque soir, derrière les collines envahies d'ombre et de froid ? Tout ceci est tellement dans l'ordre des choses. Tout ceci est si habituel que seuls les rouages apparaissent aux yeux des hommes, seule la mécanique céleste bien huilée, l'enchaînement méthodique des heures, le mouvement perpétuel des secondes. Mais les rouages ne sont que les apparences, des leurres réduits à leur simple phénoménalité, de simples pièces d'horlogerie qu'anime la lumière. Alors qu'en est-il de la lumière ? Est-elle si difficile à appréhender qu'on n'en puisse rien dire ? Sans doute ne peut-on rien en dire puisque nos paroles, nos mots, ne sont que sa propre mise en acte. Il faudrait entre l'homme et son langage, entre l'homme et ses créations, l'espace de la différence afin que puisse surgir un étalon, une mesure, une dimension à partir de laquelle pouvoir appréhender son essence, sa loi de constitution, sa réalité intime. Or la lumière ne nous livrera jamais que quelques unes de ses lignes de fuite, de ses perspectives, quelques unes de ses projections. Quel langage, autre que celui de leur propre rayonnement, pourraient nous adresser le soleil, l'étoile, la comète, l'étincelle ? Il semble bien qu'il y ait une réalité indépassable, une frontière infranchissable. Il faudrait, à la fois, être au cœur de la matière et en dehors d'elle, être l'écorce et le regard qui l'enveloppe; être la sculpture et la conscience qui l'anime; la jarre et l'esprit qui la façonne. Mais cette ubiquité n'est jamais dimensionnellement humaine. Sans doute est-elle l'apanage des dieux, donc inaccessible à notre propre condition.

Inutile de chercher à expliquer ce langage secret de la lumière par l'existence d'un supposé arrière-monde, par une habile métaphysique, par une philosophie originelle nous délivrant de nos questions fondamentales. Quant aux explications de nature divine, elles ne feraient que nous soustraire à nos angoisses existentielles. Sans doute celles-ci sont-elles plus pertinentes que celles-là. Cependant rien ne saurait nous priver de certains "ravissements" intellectuels tels que peuvent nous les procurer les Idées platoniciennes; les écrits mystiques des Sages de l'ancienne Perse, la transcendance de l'art, la beauté des métaphores poétiques, la fascination du génie, la brûlure de la folie. Tout, dans ces diverses épiphanies, nous parle de lumière. Tout nous invite à la mydriase face aux reflets, aux ondes, face à la singulière présence des nuées de phosphènes.

Que dire devant tant de beauté ? Plutôt le silence, la méditation, le recueillement, plutôt la mutité. Ou bien assumer le contrepied : la démesure du dire, le déferlement de la parole, le chant polyphonique où se révèlent à nous, dans une sorte d'évidence esthétique, tous les bruissements de la clarté, leur présence sous l'inapparent, leur persistance à vouloir signifier.

Bien sûr, de la lumière nous pourrions parler, comme nous le ferions de choses lointaines. Vous, aussi bien que moi, aussi bien que tous les hommes de la terre. Nous pourrions parler des hauts plateaux où souffle le vent, des courants lumineux qu'il imprime au milieu des nuages; nous pourrions parler de la pluie si fragile, évanescente, impalpable; des gouttes comme autant de mystères; de l'éclat de la neige; des failles bleues des icebergs; du miroir des rizières; du cercle éblouissant des coraux; des dolines où se perdent les eaux cristallines; des concrétions souterraines pareilles à des gemmes; des résurgences phosphorescentes au creux du calcite; des falaises de talc au-dessus des eaux turquoises; du surgissement blanc des mouettes sur la toile du ciel. Nous pourrions parler des villes aux tours d'acier, aux escaliers de verre; des barres de néon qui rythment la nuit; du clignotement des bars aux enseignes rouges et vertes; des éclairs des tramways; des musiques colorées; des conciliabules qui sillonnent le visage des hommes; du désir illuminant les hanches des femmes, et nous parlerions toujours de la lumière, rien que de la lumière. Et cela vous le savez depuis la nuit des temps. Tout est lumière, seulement lumière. Dites "âme"; "esprit"; "conscience"; "langage" et vous ne dites, en réalité, que "lumière"; "lumière"; "lumière". Vous-même êtes un fragment de cette lumière universelle, de cette clarté sans début ni fin, sans origine ni but, qui parcourt des myriades d'espaces, des nuées de temps. Tous les hommes la savent cette vérité mais bien peu l'assument, collés qu'ils sont à leurs certitudes étroites, dissimulant leurs yeux derrières de minces meurtrières. Avouer cette présence en soi de la lumière, c'est s'exposer au questionnement multiple, à la brûlure, à l'incandescence. Alors vous n'êtes plus qu'un photon dans la longue chaîne lumineuse. Un photon parmi des milliards d'autres. C'est pour cette raison que vous devenez, en une certaine manière, invisible à votre propre regard. Vous êtes atteint de la démesure de la lumière; immergé dans la clarté, simple fusion parmi l'universelle fusion.

Cependant il vous est possible de trouver une issue, de regrouper vos fragments épars, de les assembler en une architecture vraisemblable. C'est de l'ombre que surgira un début de réponse. L'ombre comme simple modalité de la lumière. Non son envers mais sa justification, le tremplin à partir duquel elle peut surgir. Ouvrez vos yeux, dilatez vos pupilles, cernez de près votre horizon existentiel, celui de vos semblables aussi. Oui, cela s'anime déjà. Faiblement, il est vrai. A la manière de silhouettes cendrées sur un ciel hivernal. Mais c'est déjà un début d'explication, le faible surgissement d'une parole fécondant la nuit. Les formes bougent, font des pas de deux, d'hésitantes chorégraphies. Oui, dilatez encore le puits de votre regard, distendez l'iris, fendez la sclérotique, dépliez la membrane de votre conscience. Maintenant, vous sentez, tout au bord de votre visage, sur la plaine de votre peau, comme un fourmillement pressé, une multitude impatiente, la migration d'un peuple nomade en marche vers son destin. C'est encore une vue d'astigmate qui vous habite et les formes se dédoublent, se croisent, se multiplient, se percutent. La courbe de vos yeux est assaillie de rapides hiéroglyphes, de signes multiples ouvrant vers une possible dramaturgie. C'est encore, pour vous, de l'inconnaissance, de l'insu, du mystère. Puis, soudain, un basculement, et tout ce qui vous était étranger, extérieur, à la limite de l'hostile, vient de surgir au sein même de votre territoire de chair. Le peuple des signes franchit la porte étroite de votre chiasma, glisse le long de vos axones, débouche sur l'écran blanc, dans votre conque d'os, et c'est alors semblable à l'ouverture d'un vaste espace, et c'est alors une agora peuplée de milliers de voix, de milliers de mouvements et les petits signes noirs et blancs, rapides clignotements d'ombre et de lumière, vous les reconnaissez et les signaux de morse ne sont que vos propres chiffres, votre alphabet intime, celui qui donne sens à votre empreinte sur la Terre, trace votre chemin, creuse votre sillon dans la glaise humaine. Vous n'existez qu'à être un sémaphore - un "porte-signes" -, vous ne faites phénomène qu'à la mesure des messages que vous émettez - bras droit baissé; bras gauche levé; les deux bras horizontaux; deux bras en V au-dessus de votre tête -, vous n'êtes qu'une gesticulation à la face des choses, une tresse de fumée dans le ciel des Cherokees, des Cheyennes, des Comanches; vous n'apparaissez aux autres qu'à la manière d'un pictogramme mésopotamien, suite d'incisions dans les tablettes de pierre; à la façon des bâtons-messages primitifs, étonnants dessins piqués dans le bois, rythme de traits gravés. Identiquement aux figures qui peuplent la terre - sillons; ravines; mosaïques des champs; ergs; lignes de cairns - , vous appartenez, le sachant ou à votre insu, au "pays des signes", à ce pays semblable au sol des Indiens Taharumaras, longue sémantique géologique, recueil vivant dans lequel les hommes peuvent vivre leur propre histoire et, au-delà, les secrets de leur origine.

La sierra du nord du Mexique, terre sèche, aride, parcourue de pierres, apparaît en tous points identique à une concrétion de la lumière, langage à déchiffrer, riche de sens multiples. Comment pourrait-il en être autrement alors que s'entrelacent, dans une étonnante harmonie, le geste de la Nature, celui des dieux, celui des hommes ? Le visible rejoignant l'invisible.

 

"Cette sierra habitée et qui souffle une pensée métaphysique dans ses rochers, les Taharumaras l'ont semée de signes parfaitement conscients, intelligents et concertés".

(Antonin Artaud).

 

Comment mieux dire le caractère transcendant de l'acte humain, son inscription à même le rocher, sa trace dans le sol à la longue mémoire ? Etroite filiation des hommes et des dieux. Grande arche d'alliance où se fondent, dans un même creuset, gestes profanes et figures sacrées. Si tous ces graphismes se transforment en sèmes, si ces essais picturaux, ces effigies telluriques nous parlent au travers des âges, c'est bien grâce au regard que l'homme porte sur les choses, à sa lumière qui ouvre la connaissance, à sa clarté qui traverse le voile des apparences.

La longue aventure de l'homme sur terre : clignotements de lucioles entre deux pans de nuit. Celui de l'origine. Celui de la fin. Cette aventure est aussi la vôtre et ce rythme syncopé de l'ombre et de la lumière - tellement semblable à celui du nycthémère; à la pulsation diastole-systole; au plissement-déplissement alvéolaire -, ce rythme vous ne le percevez qu'à pénétrer phénoménologiquement l'essence dissimulée sous les apparences. A savoir : vous relier à votre propre nature, à ce qui fait de vous un être unique parmi la multitude. Cependant, il faudra faire halte, initier un suspens dans le cours de votre vécu, le poser devant vous comme le peintre le ferait d'un modèle et, de cette césure, de cette observation minutieuse, attentive, réfléchie, naîtront des sensations, des émotions, quantité de savoirs oubliés, de séquences refoulées, de faibles signaux brillant encore d'un éclat assourdi sur l'arc de la conscience. Il vous faudra alors inverser votre regard, retourner votre peau, fouiller les chairs, déplier les téguments, sonder les os, glisser le long de vos vaisseaux. Ce sera comme de rembobiner un film en noir et blanc, de tourner la manivelle de la lanterne magique et, devant vous, sur l'écran de votre lucidité, les images tressauteront, lumineuses ou ternes, belles ou tristes, généreuses ou réduites à une peau de chagrin. Mais peu importent les états d'âme, les failles, les chausse-trappes, les passages à vide, les atermoiements, les renonciations, les promesses tenues et non tenues, les faux engagements, les ambitions, les compromissions, les reniements. Vous n'aurez pas à relater votre propre vie, à en décrire les anecdotes, à en faire la matière d'un feuilleton. Foin des faits, des événements. Ils ne sont que des épiphénomènes qui vous éloignent de votre propre vérité. Ce que vous aurez à décrypter : seulement le rapport de l'ombre et de la lumière, leur commune dialectique, leur point d'articulation, parfois leur jeu de concert, mais aussi leurs limites, leurs divergences, leurs tensions. Surtout saisir leurs territoires relatifs, les avancées et les reculs, les points de non-retour. Car, voyez-vous, un artiste pourrait, en quelques traits de fusain, quelques hachures, quelques estompes faire le résumé de votre vie. Trois nuances fondamentales -gris; blanc; noir -, et tout serait dit de vous, de votre vie, de la lutte sans fin d'Eros et de Thanatos qui parcourt les linéaments de votre corps, les fluctuations de votre pensée, la tonalité de vos affects. Vous-même réduit à ce chromatisme étroit à partir duquel il n'y a plus de fuite possible. Quelle autre issue, en effet, que la naissance, la vie, la mort ? Porte nocturne, porte diurne, porte nocturne. Aventure ontologique réduite à deux passages : de l'ombre à la lumière; de la lumière à l'ombre.

Allumons maintenant la lanterne magique de l'existence et laissons défiler les images sur la grande toile blanche de l'humain. Nous y percevons de tremblantes silhouettes, d'hésitants pas de funambules. Une multitude d'itinéraires semblables à quelques traces dans la neige légère, seulement quelques essais de parole, quelques balbutiements afin que chaque aventure humaine prenne place dans la grande migration des peuples. Votre voyage, le mien, seulement quelques perspectives, quelques vols de hérons sur le fil de l'horizon. Une simple buée. Guère plus que cela. Guère plus qu'un ris de vent à la face de l'eau. Guère plus qu'une infime étincelle. Regardant vers votre passé, nous nous attacherons moins aux événements qui vous ont effleuré qu'aux affinités qui ont été les vôtres. Vos liens avec la nature, les paysages; vos passions multiples; vos fascinations pour les signes; votre attachement à la philosophie, à la littérature; vos éblouissements face à la peinture. C'est cela qui vous définit, dessine votre contour, assure votre originalité. Tout un réseau serré de relations avec les choses, tout un dialogue tissé avec le monde et, en retour, tout un langage du monde avec celui que vous êtes, dans la lumière de votre propre vérité. Tout un dialogue avec l'ombre, aussi, face cachée, trame métaphysique, envers si peu visible du lumineux, de l'évident, de ce qui signifie avec une sorte de nécessité existentielle. Car vous le savez, la lumière, dans la majesté de son rayonnement, porte toujours en elle les conditions mêmes de son abolition. Le soleil lui-même est mortel. Alors, comment pourrions-nous prétendre entretenir notre propre feu, alors que s'annoncent déjà les braises, alors que transparaît, sous la vie, l'incontournable cendre ?

Notre voyage ne sera que cette succession de clartés et d'ombres, suite de lueurs boréales, d'incendies équatoriaux, de touffeurs de forêts vierges, de vols au-dessus de la canopée où habitent les oiseaux au plumage de feu. Puis, parfois, de brusques repliements, des chutes dans des grottes aux parois de suie, au milieu des vols hésitants et contradictoires des chauve-souris. Notre voyage ? Semblable au clignotement des étoiles, aux phosphorescences des lacs la nuit; aux collines blanchies de lune; aux trous d'épingle des lampyres dans les hautes herbes. Une sorte de clair-obscur au sein duquel il nous faudra tracer notre propre ligne, graver quelques signes en forme de points de suspension.

C'est donc par votre ombilic que la lumière est entrée en vous alors que vous n'étiez, dans la bulle amniotique, qu'une forme approximative, un genre de point d'interrogation. C'est autour de ce mince filament que, lumière après lumière, votre corps s'est construit. Longue hélice d'ADN assemblant pièce à pièce les fragments de votre architecture. Mais votre conscience, seulement végétative, ne pouvait alors en être éclairée. Vous étiez soudé à la Terre-Mère, vague racine plongeant dans l'humus originel. Non encore séparé, vous n'étiez qu'une manière de parasite attaché à son hôte; gale du chêne puisant son suc à même sa propre généalogie. Sans doute perceviez-vous de vagues ondes aquatiques porteuses d'une clarté assourdie ? Comme une promesse de vie. Mais votre première lumière n'était pas visuelle. Vous étiez alors atteint de cécité, à la manière des chiots qui, tout juste nés, progressent vers le lait maternel sans même discerner le lieu d'où il ruisselle. Vous étiez, de par votre inachèvement, de l'ordre de l'animal, peut-être du végétal ou même du minéral, simple remuement géologique dans les plis du limon. Votre première lumière n'était ni phosphène ni onde, mais lumière matérielle, compacte, charnelle. Votre première lumière était dyadique. Elle pénétrait votre fontanelle biologique, fusait le long de l'ombilic et c'était comme une glaise qui aurait été pétrie, étirée, modelée, mise en forme. Une lumière tactile, digitale, une lumière-gouge qui taillait à même l'âme de votre bois souple et disponible. Une lumière esthétique qui vous sculptait à votre insu. Des prémices, des prolégomènes d'un sens ultérieur que, bien plus tard, vous retrouveriez sous des formes métamorphosées, presque inapparentes mais ô combien liées à votre souffle, votre sang, votre peau. Déjà se définissaient, dans l'indistinction du lieu primitif, les premières polarités, les germes élémentaires qui orienteraient vos pas, détermineraient vos goûts, affirmeraient vos tendances. Rien moins que votre essence, votre nature propre dans ces traces à peine visibles qui commençaient à vous habiter, à imprimer à vos gestes une singulière plasticité. Unique. Car c'est bien là la merveille. Parmi la vaste marée humaine, vous êtes une levée d'eau à nulle autre pareille, une goutte au contour précis, un filament autonome au centre des cataractes qui, partout, parcourent le monde. C'est cette évidence qu'il convient de faire émerger afin de faire retour vers vos attaches, vos fondements. Comment y avoir accès, sinon par la magie des lieux, du langage, de la beauté ? Mais pas n'importe quelle magie. La vôtre, celle qui fait briller votre regard, mouvoir vos jambes, animer vos mains. C'est dans les œuvres belles qui vous entourent, vous touchent, vous parlent qu'est la seule réponse. Nulle part ailleurs. Un léger décalage de la vue et la perspective s'est déplacée et d'autres œuvres apparaissent, mais en trompe-l'œil, à la façon d'étranges artefacts. Ici, vous êtes dans le domaine de l'Autre, de celui qui vous fait face, sans doute vous ressemble mais vous est étranger. Pour la simple raison que vous n'habitez pas sa tunique de peau, ne voyez pas par ses yeux, n'entendez pas par ses oreilles, ne vous mouvez pas par ses jambes. Vos affinités, vos points de contact avec le monde sont uniques, absolument uniques. Mais revenons aux œuvres, aussi bien aux paysages qu'aux poèmes, aussi bien aux tableaux. Faisons halte, un instant, dans votre "Musée" personnel. Sans doute ressemble-t-il au "Musée imaginaire" auquel André Malraux faisait allusion. Rappelons l'une des thèses majeures développées par l'auteur de "La métamorphose des dieux" :

Tout objet peut prétendre au statut d'œuvre d'art. Peu importe sa provenance, son époque, son esthétique. Il doit simplement se situer au centre d'un dialogue que l'homme instaure avec lui. Il y a alors, dans cette relation réciproque, de l'homme à l'objet, de l'objet à l'homme, communion, fusion, appartenance intime. Comprenons : visé par le regard, l'objet acquiert un statut transcendantal. Il signifie et rayonne, ouvre un monde, crée les conditions d'une éclaircie. Ainsi, tout parcours humain, nécessairement contingent, a-t-il besoin, pour signifier, de rencontres fondatrices. Sans doute l'objet sublimé par l'art l'est-il lui-même par un autre objet transcendant : la lumière comme condition même de son apparition. Toute œuvre, poème, sculpture, peinture, ne peut apparaître que dans cette clarté-là ou ne pas être. Toute œuvre est lumière, de par son existence même. C'est le sens insigne de sa présence parmi les hommes que de procurer au regard qui la rencontre sa charge de sens, "sa part d'éternité" disait Malraux. Aucune existence sur terre ne peut en faire l'économie, sauf à sombrer dans l'incompréhension.

Mais revenons à votre vécu, aux états de la lumière qui, successivement, ont dessiné votre forme, modelé votre pensée, irrigué vos sensations.

D'abord à "La naissance de Vénus" de Botticelli. Lors de vos premières expériences esthétiques, ce tableau a eu, d'emblée, valeur de symbole, d'œuvre originelle. C'est, bien sûr, de votre origine dont je veux parler. Non d'une origine abstraite comme peut l'être celle de l'humanité. C'est vous qui êtes en question, et seulement vous. Appliquant votre regard à l'œuvre du Maître, vous en preniez possession, elle vous appartenait, elle animait votre souffle, mobilisait vos alvéoles, dilatait vos poumons. "La naissance de Vénus" a quelque chose à voir avec votre naissance. De ce tableau vous ne pouvez faire qu'une lecture ascendante, comme si un flux vital l'animait depuis l'obscurité du limon jusqu'à la transparence de l'éther. Cette conque qui s'ouvre en éventail sur les flots brun-émeraude n'est qu'une métaphore, une sorte de duplication de la conque primitive qui vous offrait abri et possibilité d'essor. Cette conque est la matrice d'où surgit la lumière. Lumière-sève, germinale, lumière-crosse occupée à son unique déploiement. C'est de cette lumière qu'est constitué votre corps, aussi bien que le corps de Vénus qui en est la condensation, la réalisation matérielle. Lumière si pure, légère, marmoréenne, qu'elle semblerait atténuer les projets qu'Eros semble tisser à son insu. Le regard pudique, la pose chaste en attestent. L'attitude est apollinienne, loin du déchaînement dionysiaque et cependant la puissance créatrice est en voie d'accomplissement. En témoignent les nombreux signes allégoriques : le cortège du Printemps initié par Zéphyr et Chloris, repris en écho par l'une des Grâces dont les motifs floraux sont une ode à la création, à son irrésistible accomplissement. Bien sûr, cette œuvre est emblématique à bien des égards, cette œuvre est universelle comme le sont celles des génies et, beaucoup, sur terre, auront en même temps que vous éprouvé cette poussée, en eux, de la lumière. Aucune existence en sa profondeur ne saurait s'y soustraire. Ici la dimension n'est pas seulement anthropologique mais ontologique. Il y va, pour chacun, de sa puissance à être, à rayonner, à imprimer sa marque, à frayer son sillage.

Puis, de Botticelli, vous passez, sans transition, sans justification , -mais comment pourrait-il y en avoir une ? -, à l'œuvre de Georges de La Tour : "La Madeleine à la veilleuse". Alors que Botticelli répondait à vos interrogations d'enfant , -le dépliement de la lumière comme prélude à l'existence -, De La Tour vous offrait de plus profondes réflexions débouchant sur un questionnement adolescent. Conflit des éclairages, lois antagonistes du sombre et du lumineux, polemos du clair et de l'obscur. Ici, la lumière n'a plus à croître, à occuper l'espace, à inaugurer le temps. Ici, la lumière a simplement à se figer, à marquer une pause, à faire halte. Coin inséré entre l'innocence enfantine et la lucidité adulte. Aussi la lumière est-elle à peine évoquée, suggérée, simple émergence du noir avec lequel elle joue en mode dialectique.

Lumière-lagune, pénétrée d'un ciel lourd; lumière-glu où pensées et actes sont en attente du devenir, dans la tension de l'événement. Troublante beauté que celle de Madeleine, la femme pècheresse figée entre deux états : celui de la luxure, celui de la piété. Avec, en suspens, la conscience du repentir. Luxure de l'épaule dévoilée, de la douce courbure du ventre, des jambes plongeant dans une troublante obscurité. Jamais lumière ne vous aura autant ému, jamais lumière n'aura aussi clairement posé la question de l'ambiguïté existentielle. Jeu pervers du désir et de la mort. Chair luttant contre l'esprit. Densité terrestre opposée à l'éther céleste. Lumière-énigme inaugurant déjà, à votre insu, les rouages métaphysiques qui surgiront plus tard. Lumière intérieure, onirique, où la pensée piétine, fait des ronds dans l'eau; pensée spiralée pareille à la sombre giration ophidienne. Pensée du pêché. Pêché de la pensée. Et ce crâne aux orbites démesurées, si près du pubis, si près du Mont de Vénus. Eros tutoyant Thanatos. Plus tard vous penserez à Courbet, à son "Origine du monde", à son troublant réalisme. Seuil à franchir pour surgir dans l'âge adulte. Un point de non-retour. Comment vivre cela, cette peinture si fascinante de De la Tour, dans le vortex adolescent, sinon par un questionnement sans fin, une tension constante, un équilibre de funambule ? Lumière et ombre mêlées, où la vue, simplement ramenée à des considérations optiques, n'est plus d'aucun secours. Vue glauque, physiologique, tissulaire. Vue ombilicale, mais sans rapport avec celui de l'univers amniotique. Seulement ombilic refermé sur lui-même, simple bouton hermétique dans l'attente d'une ouverture du sens, du surgissement d'une lumière neuve, diffusant ses filaments au sein de votre espace mental. Il faudra une révélation, un basculement, il faudra l'irruption, dans la pérégrination adolescente, d'un événement majeur afin que les choses s'éclairent de l'extérieur. La révélation de l'identité sexuée sera l'opérateur qui réalisera l'indispensable métamorphose. Saut vertigineux de la conque primitive à l'ouverture en forme de corne d'abondance. La lumière maternelle, aquatique, amniotique, cèdera la place à l'éblouissement solaire, à l'archétype paternel faisant force de Loi.

L'instant d'une lucidité charnelle et la nature de la lumière sera passée de la bougie de De la Tour aux "Tournesols" de Van Gogh. Il n'y aura guère d'autre chemin possible pour assurer votre passage du marais adolescent à la maturité flamboyante. Le "Vase aux tournesols" de 1888 sera le médiateur, celui qui effacera les empreintes picturales précédentes, vous dotera d'un regard ample, ouvert sur le monde. Regard refoulant les ombres, les failles, les pertes dans d'hypothétiques abîmes. Une pleine lucidité consciente de son rayonnement, de sa puissance à exister. Acmé vitale, heure zénithale où plus rien de dangereux, d'angoissant, de mortifère ne peut plus vous atteindre. Les "Tournesols", vous les regarderez avec volupté, comme on regarde une maîtresse; avec passion, comme on se livre à la peinture, à la littérature, au chatoiement des idées. Un pur désir de vivre, de consommer jusqu'à l'excès la pulpe des jours. Un temps d'accomplissement se suffisant à lui-même. Vous, la peinture : une seule et même chose; un sentiment de participation, d'immersion. Vous serez à l'intérieur de sa matière même. En pleine "pâte existentielle". Comment ne pas reconnaître dans les jaunes lumineux, les jaunes orangés éclatants, les bleus céladon, les verts tendres, la silhouette même de votre propre efflorescence ? Un vertige. Un sentiment d'ascension, de turgescence. Identiquement à Van Gogh qui voulait faire de sa chambre jaune, à Arles, un centre d'irradiation de la lumière, vous serez pris dans ce tourbillon, dans cette irrésistible élévation qui vous projettera au-delà même de vos propres limites. Vous n'aurez alors besoin d'aucune métaphore, d'aucune poésie, pour appréhender ce que la transcendance veut dire. Une pure présence au cœur de la signification. Vivre aux côtés de Vincent, ce sera éprouver cette constante brûlure, ce sera comme de vous offrir, corps et âme, au jaillissement perpétuel, au surgissement d'une inépuisable vitalité physique, spirituelle. Car, sous la profusion, sous la pâte picturale tourmentée des "Tournesols", pâte pétrie, violentée, apparaît déjà la folie perçant sous le génie, se profilent les convulsions douloureuses de la "Nuit étoilée", le spectre de l'asile de Saint-Rémy de Provence. Sans doute en éprouviez-vous les ombres portées que, toujours, vous aviez souhaité ignorer. Les ombres seraient pour plus tard, lorsque le jour aurait décliné, que le corps se serait assagi, renonçant à son emprise sur la matière. Mais, pour l'instant, il s'agit de vivre, de fouler la terre avec, au-dessus de la tête, l'arc de la couronne solaire, environné d'une pluie de gouttes blanches, cerné de nuées étincelantes. Entouré de cette lumière plastique, tactile, de cette lumière cosmique qui lance ses traits dans l'éther. Mais il y a trop de couleur, de matière, de passion, trop de douleur que les yeux ne peuvent contenir, dont l'esprit ne parvient pas à épuiser le sens. Car la pure beauté ne peut se laisser longuement contempler. Il y a danger à tutoyer la démesure de l'œuvre. Et puis, toute incandescence est bientôt suivie d'une obscurité salvatrice. Loi de succession des contraires. La nuit après le jour.

Quelle étrange association d'idées, quelle fantaisie vous conduira alors de Van Gogh à De Chirico ? Le saut paraît irréel, presque surréaliste qui vous projettera du Van Gogh solaire au De Chirico nocturne, sombre, assailli par la question métaphysique. Peut-être la contemplation d'un des derniers tableaux de Vincent aura-t-elle influencé votre perception de l'art, sa dimension souvent tragique, sa lutte permanente contre Thanatos. Assurément, cette œuvre, - "Le champ de blé aux corbeaux", de 1890 -, est déconcertante, inquiétante et nul ne peut faire l'impasse des signes avant-coureurs d'une disparition, d'une perte prochaines. Le suicide, en effet, est imminent pour leHollandais.

Mais l'interprétation de votre volte-face n'est pas à chercher dans la signification de cette peinture, aussi révélatrice fût-elle du prochain surgissement du tragique. Plutôt dans votre itinéraire personnel, c'est à dire dans celui de tout homme ordinaire. Toute apogée est suivie d'un déclin, qu'il s'agisse de l'Histoire universelle, qu'il s'agisse des incertitudes et inflexions d'une existence particulière nécessairement contingente. Au flamboiement suscité par Van Gogh ne peut succéder qu'un repli, une perte. Ubac faisant suite à l'adret. L'exubérance des "Tournesols"; l'énergie tourmentée des oliviers; le ciel envahi par la giration des étoiles, laissent soudain place à la géométrie abstraite deDe Chirico, figée dans l'intellect, énigmatique; étrange statuaire aux yeux vides, étonnants mannequins désincarnés; personnages aux yeux soudés, aux corps de pierre blanche, blafarde, en partance pour l'au-delà.

C'es le "Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire" de 1914 qui retiendra votre attention. Tout, dans cette œuvre manifeste une inquiétante étrangeté; tout est placé sous le sceau de l'énigme, de l'incompréhensible. Mais ses symboles sous-jacents , - évocation de la poésie orphique que signent la présence du poisson et de la conque; sagesse liée à la cécité dans la mythologie grecque -, ne vous atteindront guère. Pour vous, la vraie dimension est existentielle, comme si le temps s'était inversé, avait retourné sa peau, faisant refluer la lumière très loin vers l'intérieur, dans une sorte d'espace inconnu. Lumière abyssale, aquatique, spectrale, s'immolant dans des tonalités froides, figées. Comme issue d'un rêve sans signification où l'on sombre soi-même dans une chute sans fin. Le corps se raidit, les bras s'écartent pour saisir encore un peu d'existence, quelques éclats de clarté mais la pesanteur est trop grande, l'attrait du vide irrésistible. Et alors le réveil est douloureux, la sueur profuse, les draps semblables à des vagues de pierre. Tout est soudain devenu minéral, lourd, hostile. Plus rien ne signifie vraiment que le plateau du lit où souffle un air glacé. Plus rien ne signifie qu'une immense vacuité et la solitude résonne sur les murs vides, couleur de talc. Sorte de rêve prémonitoire, manière de signe anticipateur d'une prochaine cécité. Il n'y aura plus alors, pour vous, que la possibilité d'une identification, d'une immersion dans la masse ombreuse de la toile.

Vous-même êtes le Poète. Mais le Poète-cible, le Poète-trépané. Les mots-météores, les mots-comètes qui cernaient votre front de sillages de feu, vous ne les reconnaissez plus. Par votre fontanelle, ils s'écoulent, milliers de lettres, milliers de petits crochets, nuées de points semblables à des cohortes d'insectes pressés. Ils sont réfugiés au creux de leurs tuniques, ont replié leurs élytres, soudé leurs mandibules. Ils ne brillent plus, ne parlent plus. Ils sont de lourds essaims au dessein secret qui tapissent vos pieds. Vous sentez leur grouillement multiple, leur lente progression le long de votre statue d'albâtre. Leurs pattes griffues s'accrochent à votre anatomie, à vos jambes glabres et lisses comme des colonnes antiques, à votre bassin de marbre; ils martèlent de leurs piétinements touffus le pieu de votre sexe, ils girent autour de votre ombilic, sucent sa sève où git encore une faible lumière; ils s'accrochent aux nervures de votre plexus; ils tapissent votre menton d'un miellat obscur, gluant; ils forent le puits de vos yeux, y déposent leurs œufs mortifères, leur lumière noire et les cerneaux en arrière de votre front, les scissures, les circonvolutions s'emplissent de bitume, sombres chaudrons où s'engluent les idées. Vous êtes un poète sans muse, un rhapsode à la langue soudée, vous êtes Homère aux yeux de pierre occluse.

Les mots n'habitent plus la cimaise de votre tête, ils l'ont désertée. Ils veulent être libres, ils veulent savoir, traverser la vitre glauque, la vitre aux couleurs métaphysiques où se reflète votre silhouette à la tempe abolie, ils veulent signifier par eux-mêmes, émettre leur petite lumière de luciole, leur mince flamboiement de lampyre parmi les herbes avant que la clarté ne sombre définitivement dans l'absurde. Vous êtes le Poète à la page blanche maculée d'encre, tachée d'écume noire. Les signes ont eu raison de vous, ils vous ont réduit à néant. Vous n'existez plus. Vous n'êtes plus qu'une suite indistincte, un genre de pointillé dans l'oublieuse mémoire des hommes. Eh bien, oui, c'est cela même que vous pensez face à l'œuvre de De Chirico. Une pure abolition de tout ce qui signifie, éclaire, resplendit. Une aporie. La vie réduite à une abstraction, à un entrelacs de hiéroglyphes indéchiffrables. Indépassable, croyez-vous. Sans doute votre progression dans l'existence vous inclinait-elle à de telles pensées. Le grand âge frapperait bientôt à votre seuil avec l'obstination étroite du destin. Votre aventure picturale aurait à trouver un épilogue. Vous ne saviez pas encore lequel.

Pendant les jours gris, les jours étroits qui blanchiront vos tempes, vous serez assailli d'images pourtant familières, mais vous n'en serez plus maître. Elles s'imprimeront sur votre front ridé avec obstination, elles vrilleront votre tunique de peau, elles vous habiteront de l'intérieur. Les objets du quotidien, mis en scène par Tapies, vous les reconnaîtrez à peine, pas plus que vous n'identifierez les fragments de corps, les pieds, les mains, les troncs, les aisselles, les pilosités. Simples schizophrénies anatomiques dispersées au hasard des toiles. Anatomies sans langage. Seuls les signes abstraits vous parleront encore, mais indistinctement, comme articulés par des lèvres de pierre. Chiffres, lettres, griffures, scarifications émergeant à peine d'une matière confuse, primitive. Et puis les croix, les croix multiples, les croix omniprésentes, traits de fusain, traces de bitume, encres, huiles lourdes et poisseuses vous n'en percevrez plus que le clignotement existentiel en forme de finitude, le renoncement des jours à signifier hors du sombre, du noir, de l'occlusion. De cette suite de signifiants éteints ne pouvait que surgir l'inévitable "Carré noir sur fond blanc" de Malévitch. Perspective de clarté que vient annuler la large empreinte couleur de suie. Comme une limite ultime à laquelle s'arrêteraient tous les signes, les langages, les regards, tous les gestes, les progressions humaines. La "période Malévitch" serait constituée de ces crochets métaphysiques plantés dans votre chair, de ces pensées étiolées assiégeant votre conscience, de ces idées aussi lentes que la propagation de l'eau dans la densité des tourbières. Pour vous, la lumière ne serait plus présente, quelque part dans l'espace et le temps, qu'à titre d'hypothèse. Vous prendrez alors conscience que, pour pénétrer la lumière, il ne suffit pas de la poser devant soi et d'en décrire les facettes, les nuances. Il faut surtout parler de son ABSENCE, comme on parle de l'absence d'une personne élue. Il faut en être privé, dans la zone où plus rien n'arrive, là où les rayons se courbent, où les droites se brisent, dans le lieu d'une possible perdition. Dans un cachot, une crypte, une oubliette. Ne plus avoir d'issue. Se trouver confronté à la cécité, au non-voir dans sa dimension tragique, confondante. Cultiver le manque comme une fleur vénéneuse, mortifère. Oh, bien sûr, au début, l'ombre n'était pour vous qu'une sorte de voile posé sur les choses, une simple atténuation de leur présence, une faible dissimulation. Mais, malgré tout, vous la perceviez. Comme on perçoit une menace lointaine, enfant, une menace si peu réelle qu'elle semblerait ne pas devoir exister. Ainsi la finitude, par exemple. Se révélant comme une simple suite de mots que ponctuent quelques points de suspension. Ainsi l'obscur vous apparaîtra-t-il à la manière d'une ombre portée, abstraite, en quelque sorte. Etonnamment, c'est en pleine lumière qu'elle se révélera le mieux, qu'elle affirmera son emprise, imposera sa nécessité. Loi des contrastes. Illumination des intuitions fondatrices. Révélation métaphysique. Destins confondus, dans un même creuset, de l'ombre et de la lumière, à la façon d'une vibration : liseré inapparent d'où surgit le clair-obscur. Nullement une vérité qui reposerait sur des fondements logiques, rationnels, étayés. Tout est au-delà des significations quotidiennes, tout est situé dans une dimension thanatologique, métalogique, hors de portée. Comment la parole, le logos, dans leur déploiement, pourraient-ils rendre compte de cette césure du sens, de sa disparition ? Caractère déconcertant, vortex de la lumière où tourbillonne déjà l'œil glauque du néant. Vous n'y échapperez plus. Désormais vous ne serez, métaphoriquement parlant, qu'une surface lisse, une page blanche offusquée de signes. Votre peau ne sera plus que le palimpseste où s'écrira continuellement le chiffre obstiné du monde. Et vous ne pourrez enrayer cette marée, cette profusion de marques, d'empreintes, de poinçons, de tatouages, de traces, de sillages venus de toutes parts. Du reste, ces signes, jamais vous ne vous étiez attaché à les circonscrire, à en atténuer l'emprise. Bien au contraire, vous vous êtes acharné, votre vie durant, à les recueillir, à les collationner, à les archiver dans l'enceinte de votre corps. Signes du ciel et de la terre; signes des montagnes et des océans; signes des poèmes, de la littérature, signes de l'art. A l'intérieur de votre peau, c'est une immense Tour de Babel qui s'est constituée avec ses multiples langages, ses dédales de bruissements, de rumeurs, ses étages de mots, ses labyrinthes de significations. Seulement, la page blanche ,- l'essence -, a besoin d'un espace de jeu où faire courir la lumière. Seulement les signes ,- l'existence -, réduisent cet espace en le maculant de petites noirceurs obstinées, récurrentes, obsessionnelles. Combat immémorial de l'essence et de l'existence. Les signes, - le clignotement des étoiles, le rythme des marées, les œuvres des hommes, leurs gesticulations désordonnées, leurs trajets de fourmis pressées, seulement quelques tentatives laborieuses et éphémères pour tracer un destin, écrire une histoire, témoigner de ce que fut la vie, à un moment précis, sur un coin de la terre. Un passage, une ombre rapide parmi quelques éclairs de lumière. Au bout du compte, de la parole divine, du Fiat lux, l'homme ne retiendra que son injonction seconde "et lux fit", "et la lumière fut", point final à sa propre genèse.

Cependant, parmi les ombres denses , au milieu des œuvres saturniennes, sinueraient encore quelques filaments de lumière dans l'architecture convulsée de votre cortex. Quelques filaments auxquels s'accrocheraient, dans la plus étonnante des rencontres, les grands polyptiques de Soulages. Une manière de "re-naissance". Parvenu au stade "nocturne" de l'œuvre, vous aurez fait l'économie des années de jeunesse, celles au cours desquelles l'artiste, utilisant successivement goudron, brou de noix, gouache, encre, s'essaie à des variations autour du thème qui, depuis toujours, l'occupe, sans pouvoir encore le nommer d'une façon exacte, sans pouvoir en déterminer l'essence. Les couleurs y sont encore visibles, -bleus, rouges, marron -, même si, déjà, elles cherchent à jouer en contrepoint, à se dissimuler, à devenir muettes, en quelque sorte. Ce qu'elles font, soudain, à la faveur de multiples expériences plastiques, manière de survenue d'un sens nouveau, d'un chemin où creuser sa voie :

"Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j'ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. J'aime que cette couleur violente incite à l'intériorisation. Mon instrument n'était plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. D'autant plus intense dans ses effets qu'elle émane de la plus grande absence de lumière. Je me suis engagé dans cette voie, j'y trouve toujours des ouvertures nouvelles." (Pierre Soulages).

 

Alors naissent les grandes toiles. Le règne du noir y est omniprésent, ne laissant aucune autre couleur s'immiscer dans la composition picturale. Grâce aux empâtements, le noir est devenu matière, le noir est métamorphosé en objet, en texture vivante, vibrante. Les tableaux : rythmes de lignes; levées de peinture que séparent de grands à-plats; obliques vigoureuses; profonds sillons contrastant avec des surfaces lisses, polies; percussions de longs traits; griffures. Toute une géométrie où se joue la lumière, où dansent les reflets, où ricoche la clarté. Le noir-lumière; la lumière-noire, la lumière-chrysalide, la lumière-nymphe devenant imago aux contours multiples, à la polysémie ouverte. Car c'est bien là le prodige. Soudain, pour l'artiste confronté à l'acte pictural, c'est l'émergence d'une vérité, le déploiement en plein jour d'une pure évidence. Le noir, semblable à la larve inerte, invisible, inapparente, qui se transmue, en sphinx, en écaille, en uranie, en priam aux couleurs chatoyantes.

 

"Du sombre émanait une clarté".

 

Traduisons : "Du non-sens naissait le sens. Du secret la révélation. Du mutisme le langage." Geste inaugural du peintre. Geste allégorique reproduisant le Fiat lux divin.

 

"Cette lumière secrète venue du noir."

 

Comment mieux faire comprendre la singulière disposition de l'art à la transcendance, la genèse initiée par le geste pictural ? Mais lumière-crypte, sourde, qui ne peut se révéler qu'à l'aune d'une exigeante lucidité. Pour Soulages, seul le noir pouvait avoir cette profondeur, cette amplitude, cette plasticité au sein de laquelle inscrire la lumière, initier l'aventure ontologique, faire croître la genèse humaine, s'épanouir l'essence du langage.

Mais cette "lumière venue du noir", ne vous projette-telle pas, soudain, au sein même de votre expérience primitive ? Ne fait-elle nullement signe vers le germe humain, langagier, que vous symbolisiez au sein de la grotte originelle ? Vous n'étiez alors qu'une nymphe en attente d'imago, une graine destinée à s'épanouir. Vous étiez déjà, sans le savoir, dans cette "lumière transmuée par le noir", dans cet "outrenoir", tout près de la signifiance qu'ouvrirait bientôt en vous la clairière lumineuse des mots.

Ombre - Lumière - Ombre - Comme une symphonie à venir...

 

 

 

 
 
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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 13:20

 

J.-F. Paoli : le souci du temps  (2° Partie & fin).

 

 

 

 

 

  Temps aliéné.

 

  Mais l'espace que Paoli aura à parcourir, réel ou imaginaire,  ne sera pas un espace neutre, "une promenade de santé". Chez le Clézio, notamment dans les textes antérieurs à "Désert", tout parcours est investi d'une "mission" hautement existentielle. Les protagonistes y découvrent la difficulté d'exister, de se frayer une voie parmi la touffeur des villes complexes, dans le réseau dense et prolixe des communications humaines. 

  Adam Pollo ("Le Procès-verbal"), rôde dans un continuel "no man's land" aux confins de la ville. Jeune Homme Hogan ("Le livre des fuites") découvre le monde selon une longue déambulation qui n'est qu'une fuite sans fin, des autres, de soi-même. Chancelade ("Terra amata"), parcourt, l'espace d'une nuit, la totalité d'une existence trop vite écoulée. Dans "Les Géants", le jeune nommé "Machines", voyage, hagard, parmi les rayons du supermarché Hyperpolis. François Besson, dans "Le déluge" se retrouve seul au milieu de l'œil du cyclone. Béatrice B. découvre les arcanes de la société moderne  dans "La guerre" au milieu du labyrinthe des voitures, des aéroports, des grands magasins.

  L'espace révélé, foulé aux pieds, recèle toujours les ingrédients d'un temps aliéné. Jamais de liberté, de clairière qui viendrait poser les conditions d'un essor, d'une sortie du cercle infernal. Le personnage leclézien est "un garçon sans importance collective, (c'est) tout juste un individu.", citation de Céline que Sartre pose à l'incipit de "La nausée". Mais là est bien le problème de cette banalité du quotidien qui traîne avec elle le nécessaire "boulet" de la métaphysique. Adam Pollo, aussi bien que Paoli, ou Chancelade écrivent chacun à leur manière une métafiction où le lecteur, consentant ou non, est entraîné à décrypter de l'indicible sous ce qui est dit, où l'événement intérieur pose les conditions mêmes du contexte dans lequel il évolue. Avant d'être le lieu d'une action simplement contingente, le foyer autour duquel gravite l'histoire est signifiant au même titre que le sont les acteurs évoqués dans la scène.

  De là, sans doute, l'intérêt des protagonistes pour l'espace intérieur du lieu clos et rassurant de la chambre. Cette dernière joue le rôle majeur d'un foyer où viennent se concentrer les rayons d'énergie physique, mais aussi mentale, mais aussi ontologiques. Il y va de l'être même à assurer son déploiement. Murs de ciment, parois de plâtre deviennent des miroirs lacaniens dont le rôle est d'assembler en un individu vraisemblable les fragments épars d'une schizophrénie à l'œuvre. Tout se dialectise en une extrême tension entre le plein de la chambre, le vide de l'espace ouvert. Le cube qui enserre l'homme, la femme, est investi d'une fonction hestiologique chargée d'assurer la cohésion d'une existence,  son recueil dans une demeure semblable, à bien des égards, à la cellule amniotique  primitive. Dehors est le danger qui menace, qui replie ses griffes mortifères afin de se disposer à l' inévitable assaut. Dehors est la lumière qui fait sa boule compacte, étire ses filaments que, bientôt, elle lancera contre la hutte d'ombre où Mina et Chancelade ont trouvé refuge, le temps d'un après-midi d'été, dans un hôtel,  pour parler de tout et de rien, fumer, faire l'amour, essayer d'exister :

 

  "Dans la chambre aux rideaux tirés, on sentait qu'il y avait encore beaucoup de lumière, beaucoup de lumière blanche et dure qui voulait entrer de force dans la pièce."   ("Terra amata").

 

  Le vertige est à l'entour qui déploie ses orbes, jette son tourbillon de magma dont Chancelade est la victime toute désignée :

 

  "Chancelade n'était plus le centre. Il n'était qu'une particule (une goutte) en train de tourner dans le maelström, entraînée, cahotée, vidée de sa résistance. Son nom s'effaça. Sa conscience s'effaça. Et bientôt il disparut dans le vide..."   ("Terra amata") .

 

  Mais la chambre n'a pas d'avenir, seulement des murs qui, provisoirement, protègent de ce qui pourrait advenir. Chancelade, aussi bien que Paoli sont condamnés à exister, "à sortir de...", "se manifester", étymologiquement. Donc ils sortent. Ils ouvrent la trappe par laquelle s'engouffre la démesure de ce qui fait face et ne trouve jamais d'explication satisfaisante, totale. Rien que des bribes de réponses, rien que des fragments de phrases. Jamais de texte complet qui dirait l'histoire, sa propre histoire dans l'encoche du monde. Dans la chambre, on était regardé par les murs et les murs étaient silencieux. Ils ne parlaient pas,  ils n'entaillaient pas l'écorce de la conscience. Ils se contentaient d'être là, debout dans leur immobilité de chose, cloués à leur immanence têtue. Mais dès que la limite du territoire protecteur est franchie, se ruent sur vous les meutes de regards affutés comme la faux :

  

(...) "Et puis la ville était pleine de regards indiscrets, d'espèces d'espions qui, sous prétexte de vendre des journaux, s'enfermaient dans des guérites, au bord du trottoir, et, leurs yeux perçants enfouis derrière des trous noirs, épiaient, épiaient tout le temps; d'autres, cachés derrière des jalousies à demi fermées, vous regardaient passer du haut des maisons, filmaient tous vos mouvements dans la boîte obscure et brûlante de leurs crânes. (...) Au bord des murs, dans les vieux coins pourris, il y a des clochards qui dorment, qui ont l'air de dormir, mais ils mentent; ils regardent, ils laissent filer hors de leurs paupières bouffies un mince rayon qui vous perce, qui vous fait une piqûre."

 

  Le dehors, l'espace ouvert qui aurait dû être espace de liberté, de conquête, devient ce piège aux mâchoires acérées qui vous reconduit à la fragmentation originaire, à la grande dispersion, à l'éternelle ligne de fuite d'une diaspora s'alimentant à sa propre source. Il n'y a plus de place pour une marche en avant, fût-elle ralentie, obséquieuse, sur la pointe des pieds. Comme dans un mauvais film, comme dans les pires cauchemars, on se surprend à faire du surplace, à girer doucement dans une flaque liquide parcourue de rapides rotations ophidiennes. Ce lacet autour des chevilles, cette lanière de cuir mouillé qui referme son étreinte à la mesure de l'eau mortifère qui la porte, c'est, bien sûr, le regard d'autrui qui en a créé les conditions. Pris dans les mailles qui vous attendaient depuis toujours. A quoi bon porter sur un plateau une feinte innocence ? Depuis toujours vous la saviez cette vérité en forme de trappe souveraine. Votre front si bien disposé à recevoir la pure lumière, à se plisser délicatement sous la brise, à se mouiller de la première rosée du matin, il vous faudra l'atteler au joug de celui qui vous fait face et qui, pareillement, aura scellé son sort au vôtre.

  Le paysage bucolique que vous regardez, la statue sur laquelle vous rêvez, le fleuve dont vous suivez le cours majestueux ne vous appartiennent pas. L'Autre, depuis sa posture étroite, regarde aussi les choses que vous regardez, dont vous pensiez être le seul possesseur, en quelque sorte. Et puis votre propre image, votre identité dont vous aviez à vous enorgueillir ne sont vôtres que d'une manière transitoire, éphémère. Avez-vous senti combien le regard de l'Autre vous sculpte, définit votre contour, participe à bâtir votre demeure ? Et ce n'est pas fantaisie que d'affirmer ceci. Simple évidence que l'on s'emploie à différer le temps que dure l'illusion.

  Jamais soi-même totalement. Toujours inclus dans l'altérité qui nous croise, nous toise, nous aliène en vertu de sa curiosité existentielle. Il faut donc avancer avec prudence, comme les Sioux, se fondre dans le sol de poussière, se glisser dans les lames d'air, surprendre le lynx par derrière, dans le territoire où il croyait asseoir son royaume, imposer sa domination. A moins que le lynx ne vous ait repéré le premier. Proie et prédateur soumis à la même loi du regard.

  Paoli, à mesure qu'il croise des passants, "tous, hommes, femmes, enfants, chiens, ombres qui vont et viennent, qui tournoient, qui sont vertige, peur, colère" devient l'otage, la victime offerte à la grande curée voulue par la société :

 

  "La ville était comme ça, toute nette, toute dure, avec des centaines, des milliers de trous percés de tous côtés, au fond desquels brillaient comme des billes les yeux excités. Paoli, le souffle court, pris au centre de ces regards, pris par cet essaim d'abeilles, sentait une étrange mollesse l'envahir."

 

  Mollesse, déliquescence de la conscience et voilà que surgit "l'enfer des autres" dont les miroirs déformants nous renvoient de nous-mêmes une image non conforme à nos souhaits. Le monde dans lequel évolue Paoli (comme bien d'autres "héros" lecléziens) est un huis-clossartrien tellement semblable à l'image que nous nous faisons de l'antre luciférien. Or ce huis-clos où est supposé commencer l'enfer en raison de la simple présence des Autres, surgit déjà des choses elles-mêmes, lesquelles toisent Paoli sans pitié, l'amenant à s'hypostasier, à régresser vers le non-sens d'une  consternante réification. Successivement il sera  robinet en train de fuir, pantin attiré vers la cache d'une souris, succession de gouttes, main-éponge, bassine métallique. Début de la folie qui le divise, le grignote à l'infini avant que la fin de la tâche n'échoie à la ville labyrinthique, à ses habitants aux yeux entaillant l'âme de l'égaré comme une forêt de diamants.

  Là est énoncé la thèse sartrienne contenue dans la pièce "Huis-clos" où les trois protagonistes, Garcin, Estelle et Inès se piègent mutuellement dans un jeu de regards alternés, lesquels conduisent dans un enfer symbolique :

 

 "(...)dans un conflit perpétuel, la relation entre les consciences sartriennes devient nécessairement une lutte à mort par l’intermédiaire de la violence du regard d’autrui. Dans ce chiasme des consciences, la relation devient jeu de miroir, au point que l’Autre se transforme en une inquiétante étrangeté pour moi. Dans son insaisissable présence s’établit une ontologie de l’aliénation (...)   (..)le regard d’autrui est un « regard guetteur », une « arme braquée sur moi »  (2)

 

  "L'enfer" paolinien ne se limitera pas à la percussion du regard de l'Autre, celui-ci ne dépendant en rien de sa propre volonté. Une autre façon, pour lui, de s'approcher de la brûlure de la vérité : le recours à une drogue.

 

 

 

  Temps mescalinien.

 

   " A onze heures du matin, Paoli sortit d’un très long sommeil, d’un sommeil étouffant et torride, accablant, qu’il avait provoqué neuf heures auparavant à l’aide d’une dose trop forte d’hypnogènes."

 

  Quoi de plus banal, dans la fureur de la ville contemporaine, que la prise d'un hypnogène afin d'assurer à sa nuit les conditions d'un sommeil réparateur ? Sans doute ce fait serait anodin si Paoli était l'urbain "moyen" occupé de ses déplacements, de son travail, de sa sustentation et si Le Clézio n'était lecteur assidu en même temps que critique de l'œuvre de Michaux. Or Paoli est impérieusement soumis à "la loi de toute vie profonde", à savoir ne trouver de repos qu'à l'aune d'une vérité, fût-elle seulement approchée. Or la familiarité avec l'œuvre de l'Auteur de "L'homme qui marche" fait percevoir que, dans les textes, rien n'est donné gratuitement mais que tout concourt à signifier. Ainsi en est-il d'événements aussi peu saillants que la prise d'une "innocente" molécule.

  Faisons donc l'hypothèse que Paoli, dans l'hypnogène, recherche soit la vérité selon un état de conscience différent, soit l'évitement de cette dernière, ce qui, en définitive, semble correspondre à un identique souci. Que l'on s'applique à regarder "la lampe à arc" ou que l'on cherche à la soustraire à son regard ne l'annule pas pour autant. Le problème est celui de la lumière que, dans les deux cas, l'on désigne comme incontournable source d'interrogation métaphysique. Et n'accorder aucun crédit à la lueur hypothétique ne résoudrait en rien l'équation existentielle : l'inattention est seulement la face cachée d'un crédit porté à l'objet que l'on souhaite ignorer.

 

  Chaque pas accompli en direction de la vérité constitue une irrémédiable avancée vers la folie. Paoli en est conscient, tel  le papillon qui vient se heurter à la vive lueur de la lampe.  Attiré irrésistiblement par l'arc de lumière, son cheminement ne saurait rétrocéder qu'au prix d'un renoncement à être. Ce à quoi il ne saurait consentir qu'avec un sentiment de perte, de dépossession de soi. La vérité ne se postule qu'à ne  jamais être atteinte, le chemin lui-même étant le but ultime. Il lui faut donc poursuivre sa quête et savoir renoncer, comme Michaux le précise dans "L'infini turbulent", à propos de la drogue à  dévoiler le "secret du monde" :

 

  " J’assiste au secret des secrets, mais sans pouvoir le percer. Je ne peux plus m’arrêter de suivre le mouvement à nul autre pareil et qui doit se retrouver partout, mathématique du secret du monde. "

 

  Or "le secret du monde", l'Être,  ne se livre jamais qu'avec parcimonie, selon diverses esquisses aussi fuyantes que vite apparues. De là le désarroi où l'homme est plongé dès qu'il met le réel en demeure d'ouvrir, de déployer ses membranes métaphysiques. Il y a résistance, tension, menace de dissolution de ce qui fait phénomène dans une sorte de brouillard illisible. L'interrogation obsessionnelle de Paoli quant à la goutte qui s'échappe de la main-éponge, la peur panique qu'il éprouve de ne pouvoir trouver de solution à l'équation abstraite, de ne pouvoir en écrire la formule rassurante, rationnelle, rejoint l'expérience hallucinogène michaudienne, dont Frédéric Bisson  nous dit :

 

  "L’expérience mescalinienne réactualise spontanément le schématisme et le style naïf des plus vieilles cosmologies matérialistes de la pensée occidentale : « au commencement est le Grand Tourbillon… » La drogue enveloppe une hénologie innocente : tout est un dans le tourbillon cosmique."  (1) .

 

  Du temps mescalinien, ou bien paolinien, tellement les similitudes sont grandes, on ne pourrait mieux parler qu'à l'aune d'une longue citation extraite de "L'infini turbulent", laquelle pose l'essence du temps, poétiquement, c'est-à-dire selon les incantations d'une parole fondatrice. Plus que de simples mots qui résonneraient dans le silence des pages blanches, la formulation du poète tisse le temps lui-même, en extrait la substance intime, en imprime le rythme, en grave la scansion dans notre essence d'homme. Nous y percevons  l'urgence de l'instant à se révéler, à basculer dans l'instant qui suit et se dévoile à l'horizon. Nous sentons combien l'essence du langage est notre "maison", pour reprendre la formulation heideggerienne, l'abri dont non seulement nous ne pouvons faire l'économie, mais qui nous assure de notre être à mesure de son déploiement dans les contrées qui recueillent nos pas :

 

  "Noble, grandiose, impeccable, chaque instant se forme, s’achève, s’effondre, se refait en un nouvel instant qui se fait, qui se forme, qui s’accomplit, qui s’effondre et se refait en un nouvel instant qui se fait, qui se forme, qui s’achève et se ploie et se relie au suivant qui s’annonce, qui se fait, qui se forme, qui s’achève et s’exténue dans le suivant, qui naît, qui se dresse, qui succombe et au suivant se raccorde, qui vient, qui s’érige, mûrit et au suivant se joint… qui se forme et ainsi sans fin, sans ralentissement, sans épuisement, sans accident, d’une perfection éperdue, et monumentalement." 

 

  Magnifique langage qui dit une réalité non moins magnifique, étonnante au sens philosophique, prodigieuse, empreinte de magie et de mystère. Comment ne pas tenter d'exprimer par des mots, fussent-ils de simples coquilles vides, l'équation d'une si grande beauté ?

 

  "L’écriture, il ne reste plus que l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit, avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance."

 

  L'écriturecomme une "fièvre" (c'est le titre de l'ouvrage où figure le texte de "L'homme qui marche", l'écriture comme une maladie incurable, logée dans les viscères, le souffle, le sang; l'écriture-main; l'écriture-geste; l'écriture-pas, tellement soudée à notre condition, tellement coalescente à ce que nous sommes que, souvent, nous ne la percevons plus. Ecriture-hiéroglyphe que notre marche imprime dans la glaise du monde; écriture-calame traçant le moindre de nos mouvements sur le palimpseste humain; écriture-soc ouvrant son sillon à la surface du vivant; écriture-goutte frappant de son rythme têtu toutes les bassines de fer où résonne l'urticante question de l'être; écriture-mescaline dont on attend qu'elle nous dispose au royaume infini de l'extase; écriture-abîme par où s'instille, mot après mot, la lame de la déraison, du doute, la turgescence de la folie universelle. Ecriture-dessin semblable aux tracés sismographiques du poète Michaux en proie aux convulsions, aux couleurs luxuriantes, aux  fragmentations, aux lignes hachurées, aux éventails diaprés, aux rafales d'images, aux déflagrations sonores, aux secousses, aux feux de Bengale, aux cassures, torsions, convulsions, du "paradis" mescalinien. Là, on est très près d'une révélation, d'une brèche incandescente par laquelle l'Être pourrait bien nous signifier sa toute puissance en même temps que notre inconscience à regarder, en face, le cercle éblouissant de son irréalité.

  On est très près du battement du temps, peut-être de l'origine. On est pris de tremblements, de convulsions proprement hallucinogènes. On est dans l'événementiel en train de s'édifier, dans l'immense grotte où, goutte à goutte, s'édifient les concrétions virginales, essentielles, tout près de l'ajointement où les choses pourraient signifier par leur simple jonction, stalactite venant se fondre dans la stalagmite, transcendance coulée dans l'immanence, arc de pure lumière, calcite brillant de son éclat de gemme enfin accessible, enfin révélé mais jamais totalement visible, jamais entièrement dicible, manière de vérité aléthéiologique se voilant à mesure qu'elle se dévoile.

  Ecrirepour dire cette quête infinie d'un sens éparpillé parmi les choses denses, exubérantes qui nous aveuglent tant elles sont répandues à profusion, tant nous sommes pris dans leurs géométries serrées, dans leurs rets de chanvre étroit. Construire patiemment, maille après maille, les conditions d'un ressourcement, d'une convergence signifiante unifiée, par le pullulement des mots, les mouvements vibratoires de la mescaline, les dessins hallucinés, la marche d'automate obstinée, le regard forant la cuirasse aveuglante des choses. Edifier la possibilité d'une brèche ontologique par où l'être se manifestera à nous à la mesure de notre souffle, de nos humeurs, nos sécrétions, nos larmes, le rythme syncopé de notre cœur, la cadence de nos bras, le martèlement de nos pieds sur la croûte obstinée du monde. L'homme qui marche n'a d'autre choix que celui-ci : marcher et marcher encore, sans repos jusqu'à la chute finale. Chaque pas est un sème posé à la face des choses, chaque progression entraîne dans son sillage le pas précédent qu'emboîte le pas suivant dans une manière de symphonie inaperçue. Jamais nos yeux ne sont assez grands, notre mémoire assez étendue pour en percevoir la totalité qui, seule, pourrait nous sauver de la désespérance. Car le pas séparé des autres pas est orphelin, perdu dans l'immensité d'un territoire dont il ne peut embrasser l'horizon herméneutique.

  Alors le vivant sur terre, l'égaré parmi la multitude cerne ses yeux de cataracte et de myopie. A peine une fente pareille à l'œil du lynx par où s'archivent, cliché après cliché, les images fragmentées du réel. Jamais de synthèse qui recueillerait en un même lieu les mots épars en vue d'en faire des phrases, des textes au long cours. Seulement des gouttes éparpillées, divergentes, dissociées frappant le dos d'une bassine de métal obtus. Paoli, dans sa recherche obsessionnelle et tragique du rythme tout comme Michaux dessinant compulsivement des milliers de vibrations mescaliniennes ne font qu'actualiser un rythme élémentaire afin de mieux s'immerger dans le grand rythme universel du monde. Entrer dans l'événement inapparent, intangible, microscopique du réel est la meilleure façon de nous conduire à l'orée d'une compréhension globale, de nous amener dans la voie royale de l'expérience holistique. Car rien ne saurait signifier à être isolé dans une superbe autarcie. La main ne fait sens qu'à être reliée au bras, au tronc, à la tête et, en dernier ressort, au foyer incandescent de l'individu, à savoir à sa conscience. La sphère parménidienne au sein de laquelle  l'Être déployait  sa plénitude s'est progressivement fissurée, s'écoulant en gouttes autonomes. Le fleuve héraclitéen, métaphore habituelle de l'écoulement temporel, s'est singulièrement étréci, laissant place à un défilé de molécules éparses :

 

  "Le flux héraclitéen n’apparaît plus alors dans l’unité enveloppante d’un fleuve ou d’une rivière, mais devient moléculaire : « On est devenu sensible à de très, très petites unités de temps […]. La rivière des enchaînements, de la phrase, de la méditation, de la rêverie, n’est plus. Plus de rivières, seulement les gouttes isolées qui ensemble faisaient rivières, discours, masse, continuité. (...) L’expérience s’écoule goutte à goutte. Chaque instant est un événement, un bloc atomique intense ; chaque événement est à lui-même sa propre fin et, à la fois, périt dans le passage qui le raccorde au suivant. En ce sens, l’unité du monde ne peut se faire que dans le rythme organique qui chevauche cette discontinuité, relie les présents intensifs les uns aux autres, les fait passer les uns dans les autres."  (1)

 

 Exister, dès lors, ou bien essayer d'y parvenir ne s'offrira à Paoli qu'à la mesure d'un prodigieux effort où chaque pas s'inscrira dans un long cheminement débouchant sur une dimension cosmologique. L'extase sera à ce prix qui fera du rythme retrouvé le lit des significations ultimes du monde :

 

  « La joie envahit alors Paoli, et avec un enthousiasme fébrile, il se mit à crier, pour lui tout seul, pour personne d’autre que pour lui :

« C’est le rythme ! c’est le rythme ! j’ai retrouvé le rythme ! » (...)"Avec un bonheur grandissant, il se mit à marcher selon le rythme des gouttes, en suivant le couloir immaculé, étincelant, absolument désert."

 

  Progression royale s'il en est le conduisant au seuil de "la symphonie éternellement calme, éternellement vivante, de la vérité posée à plat sur le monde, comme s’ils(les bruits; les Autres) n’avaient été qu’une parcelle mouvante (...) qu’une poussière minuscule flottant dans le corps infiniment exquis, infiniment divin de la matière. »

 

Ici s'achève le périple onto-métaphysique de Paoli. Au prix de la folie. De la folie hypnogène du réveil à la folie terminale du rythme retrouvé, s'étend l'espace "précis, violemment réglé"  de la déambulation existentielle.

 

 

 

  (1)  Frédéric Bisson, « Le swing cosmique – Whitehead à la mescaline », Rhuthmos, 22 mai 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article358

 

  (2)  Marc Alpozzo, "Sartre et le regard d'autrui". 14 février 2011 - Ouvroir de réflexions

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 13:17

 

J.-F. Paoli : le souci du temps  (1° Partie).

 

 

A propos de "L’homme qui marche"

 - in « La fièvre »- JMG Le Clézio. (Gallimard - 1965)

(Recueil de 10 nouvelles)

 

 

 

 

 

Note de l’Auteur.

 

                                                                             Nice, le 23 octobre 1964.

 

 « Si vous voulez vraiment le savoir, j’aurais préféré ne jamais être né. La vie, je trouve ça bien fatigant. Bien sûr, à présent la chose est faite, et je ne peux rien y changer. Mais il y aura toujours au fond de moi ce regret, que je n’arriverai pas à changer complètement, et qui gâchera tout. Maintenant il s’agit de vieillir vite, d’avaler les années le plus vite possible, sans regarder à gauche ni à droite. Il faut subir toutes les petites morsures de l’existence, en tâchant de ne pas trop souffrir. La vie est pleine de folies. Ce ne sont que de petites folies quotidiennes, mais elles sont terribles, si on les regarde bien.

  Je ne crois pas tellement aux grands sentiments. A leur place, j’aperçois une armée d’insectes ou de fourmis qui grignotent dans tous les sens. Parfois, ces minuscules flèches noires se réunissent, et la raison des hommes perd l’équilibre. Pendant quelques minutes, quelques heures, c’est le règne du chaos, de l’aventure. La fièvre, la douleur, la fatigue, le sommeil qui arrive sont des passions aussi fortes et aussi désespérantes que l’amour, la torture, la haine ou la mort. D’autres fois, l’esprit assailli par les sensations succombe en une sorte d’extase matérielle. La vue de la vérité est plus éblouissante qu’une lampe à arc.

  Nous vivons dans un monde bien fragile. Il faut faire attention où nous posons notre regard, il faut se méfier de tout ce que nous entendons, de tout ce qui nous touche.

  Ces neuf histoires de petite folie sont des fictions ; et pourtant, elles n’ont pas été inventées. Leur matière est  puisée dans une expérience familière. Tous les jours nous perdons la tête à cause d’un peu de température, d’une rage de dents, d’un vertige passager. Nous nous mettons en colère. Nous jouissons. Nous sommes ivres. Cela ne dure pas longtemps, mais cela suffit. Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n’est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans.

  Il y a longtemps que j’ai renoncé à dire tout ce que je pensais (je me demande même parfois s’il existe vraiment quelque chose qui s’appelle une pensée) ; je me suis contenté d’écrire tout cela en prose. La poésie, les romans, les nouvelles sont de singulières antiquités qui ne trompent plus personne, ou presque. Des poèmes, des récits, pour quoi faire ? L’écriture, il ne reste plus que l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit, avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance. C’est difficile de faire de l’art en voulant faire de la science. J’aimerais bien avoir en quelque sorte un ou deux siècles de plus pour savoir.

                                                               Très respectueusement vôtre,

                                                                                   

                                                                                          J.M.G. Le Clézio.

 

 

 

 L’Extrait.

 

« On peut perdre l’essentiel d’une vie à marcher sans être pour autant un homme qui marche. C’est évident. Et inversement, on peut n’avoir que peu marché en somme, avoir eu peu de goût pour la marche, n’avoir jamais su marcher, et être cependant incontestablement un homme qui marche. Telle est la loi de toute vie profonde, par quoi les êtres et les choses ne sont que par un dessein propre, un accomplissement hors de toute pondération, hors de toute limite, et cela sans appel. Témoin l’histoire qui arriva à J.-F. Paoli.

 

  A onze heures du matin, Paoli sortit d’un très long sommeil, d’un sommeil étouffant et torride, accablant, qu’il avait provoqué neuf heures auparavant à l’aide d’une dose trop forte d’hypnogènes. Il se leva, ouvrit les volets, et circula en pyjama à travers le studio. Le soleil, déjà haut dans le ciel, chauffait le mur de la façade est. Quand il eut fini de se laver et de s’habiller, Paoli fit bouillir un peu d’eau dans une casserole et prépara une tasse de Nescafé. Puis, il but, assis sur le tabouret de la cuisine, et resta là un moment sans rien faire, abruti, attendant Dieu sait quoi. La main-éponge qu’il avait accrochée à un clou, au-dessus de l’évier, dégoulinait mécaniquement sur une bassine de fer renversée. Les gouttes tombaient régulièrement, l’une après l’autre, ou parfois deux en même temps, selon un rythme qu’il s’exerçait à comprendre. En se retournant pour regarder, il vit que de la main-éponge s’échappaient deux sources d’eau, une à droite, l’autre au centre. Celle du centre, plus fournie, coulait plus vite. Si bien que pour environ cinq gouttes venues de droite, il tombait onze à douze gouttes venues du milieu. Les gouttes ne tombaient d’ailleurs pas au même endroit : celles du centre frappaient le bord de la bassine, près de la zone de soudage, avec un bruit aigu, net ; celles de droite cognaient le centre du récipient, et le bruit de l’impact avait quelque chose de plus gong, une qualité de son sourd et profond, une note grave, souterraine, qui vibrait le temps de deux gouttes aiguës, approximativement. Toutefois, par suite d’accélérations mystérieuses dans le processus du dégoulinement, vibrations de l’air, coups dans les canalisations, union brusque de deux ruisseaux minuscules au sommet du tissu-éponge, le rythme même de chaque source était variable. L’on pouvait très bien avoir tout à coup, par surprise, une série de trois « bong ! » où n’intervenait aucun « tic ! ». Ou inversement, en mitrailleuse, il pouvait y avoir une suite de dix à onze « tic ! » sans le moindre « bong ! ». Pourtant, en dépit de ces fluctuations, le rythme restait précis, violemment réglé, et s’il avait fallu le transcrire, on aurait pu aboutir au thème suivant :

 

tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic    tic

bong       bong       bong       bong       bong      bong           bong

 

  Paoli, tassé sur son tabouret, entendait le cliquetis des gouttes d’eau de façon de plus en plus criarde. C’était entré tout simplement par ses oreilles grandes ouvertes, et maintenant, c’était là, installé dans sa tête, un vrai robinet en train de fuir, en train de le remplir sournoisement, goutte après goutte. Il en était possédé ; c’était comme un repoussoir, comme une sorte de tampon de bruit qui avançait d’un millimètre à chaque déclic, et le refoulait vers des ténèbres. Ou bien comme un animal minuscule, dans le genre d’une souris, et qui bondissait, rebondissait, s’échappait loin de lui, et le traînant avec elle, par petits soubresauts de l’échine, par réflexes atrophiés, l’attirait vers sa cache, vers son trou au coin d’un mur, là où il serait abandonné, laissé pour compte, dans le silence et dans la prison de son corps trop grand.

  J.-F. Paoliavait peur d’être abandonné par le petit animal mécanique ; avec un effort de volonté, il arriva à oublier la présence de cette créature malfaisante. Mais à peine avait-il réussi à effacer la forme du corps, ténu et gris, que quelque chose d’autre survint. C’était la musique, cette fois. Pas n’importe quelle musique : le thème était venu naturellement, simplement, de l’alternance rythmée des graves et des aigus. Mais ce thème, normal après tout, ne s’était-il pas plutôt formé, qu’il s’était déjà multiplié, divisé, construit à l’infini, répercuté, renvoyé, refait dans tous les sens, sur toutes les vitesses. Chaque goutte qui tombait de la main-éponge, à présent, se brisait en mille, en deux mille, en cent mille autres gouttes, toutes pareilles, qui retombaient en pluie, pêle-mêle, et martelaient les oreilles d’un roulement obscur et aigre de cliquetis des cliquetis des clapotements des cliquottements, à l’infini. Tout était mélangé, et éternel, car chaque nouveau morcellement  d’une goutte tombant sur la bassine renversée prenait vie à son tour et continuait son rythme d’alternance des graves et des aigus, et faisant cela, se morcelait à son tour en d’autres gouttelettes, qui devenaient d’autres parcelles, puis d’autres bruines, et des pluies, des douches, des brouillards, des fumées, des embruns, des buées de bruits, tous perceptibles, tous précis, rigoureux, inévitables, accordés à leurs propres harmonies, tressant dans les tympans de Paoli une drôle de symphonie de l’extase, un abîme absolu et intransgressif, qui vous emportait, qui vous asseyait dans son palanquin, sous un dais, et vous acheminait lentement, royalement, vers les domaines de la folie.

 

  (...) Et puis la ville était pleine de regards indiscrets, d'espèces d'espions qui, sous prétexte de vendre des journaux, s'enfermaient dans des guérites, au bord du trottoir, et, leurs yeux perçants enfouis derrière des trous noirs, épiaient, épiaient tout le temps; d'autres, cachés derrière des jalousies à demi fermées, vous regardaient passer du haut des maisons, filmaient tous vos mouvements dans la boîte obscure et brûlante de leurs crânes.

   (...) Au bord des murs, dans les vieux coins pourris, il y a des clochards qui dorment, qui ont l'air de dormir, mais ils mentent; ils regardent, ils laissent filer hors de leurs paupières bouffies un mince rayon qui vous perce, qui vous fait une piqûre.

  (...) Il marchait, il marchait toujours, indubitablement; mais les hallucinations, les vertiges étaient là, brouillaient sa vue, faisaient siffler ses tympans. C'était dû à ce fameux rythme, à ce rythme du début, ces gouttes d'eau tombant sur la bassine renversée, dans la cuisine du studio, et qu'il avait laissé s'échapper sans y rendre garde.

  (...) Chaque regardqu'il rencontrait, en progressant le long du trottoir, chaque nouveau repli de visage, chaque joue, chaque oreille lançait une attache, ou plutôt jetait vers lui un furtif pseudopode qui le ligotait, qui le vidait de sa substance, de sa vie.

  (...) C'était cela, la vie, cette descente continue vers le néant, ce flot qui coulait le long d'un tuyau noir, cette boule qui dévalait vers l'inconnu, et qui n'était que sa propre fuite, sa disparition.

  (...) Et le temps devenait si court, dans ce chaos, que c'était à peine si on pouvait encore le percevoir. L'unité était de l'ordre du 1/1 000 000 000 de seconde, ou quelque chose de semblable. Silence total. Espace infini. Temps par petits bonds, par petits soubresauts.

  (...) Les rares visages qu'il apercevait encore, par hasard, étaient comme des visages photographiés, des échantillons disposés devant lui brièvement, pas du tout vivants, et qui n'offraient que l'éclair d'une seconde de vie, d'une seconde casée, glacée, incapable de s'agrandir.

 

  ( Puis cette longue déambulation hagarde de Paoli dans les rues sidérantes de la ville finit par trouver son épilogue, tout près de la zone abstraite et  désertée de l'aéroport, manière de no man's land,  alors que surgissent en lui "des détonations quelque part au fond de sa tête", prémices au surgissement du rythme des gouttes d'eau, loin maintenant, tout au fond du studio perdu dans les lointains du temps et d'une  conscience maintenant altérée).

 

  « La joie envahit alors Paoli, et avec un enthousiasme fébrile, il se mit à crier, pour lui tout seul, pour personne d’autre que pour lui :

  « C’est le rythme ! c’est le rythme ! j’ai retrouvé le rythme ! »

  C’était le rythme du début de la journée, en effet, le bruit mathématique des percussions de l’eau sur la bassine renversée, là-bas, au fond de son studio, et qu’il retrouvait maintenant, sur la route. Avec un bonheur grandissant, il se mit à marcher selon le rythme des gouttes, en suivant le couloir immaculé, étincelant, absolument désert. Les voitures ralentissaient pour l’éviter, tandis qu’il avançait, seul au milieu de la route ; mais les coups de klaxon et les injures l’évitaient aussi, comme s’ils n’avaient fait qu’appartenir à la réalité universelle, jamais méprisable, au gigantesque concert de bruits et de couleurs, à la symphonie éternellement calme, éternellement vivante, de la vérité posée à plat sur le monde, comme s’ils n’avaient été qu’une parcelle mouvante, comme lui, comme les autres, qu’une poussière minuscule flottant dans le corps infiniment exquis, infiniment divin de la matière. »

 

  En guise de commentaire.

 

"L'homme qui marche" pose de manière originale et non conventionnelle deux problèmes fondamentaux de la philosophie, celui de la vérité, celui du temps; l'écriture étant le troisième mouvement venant opérer la synthèse des deux notions précédentes.

  Tout au long du texte, comme entrelacés, temps et vérité joueront leur partition de concert, véritable fonctionnement en chiasme où se percevront alternativement, sans jamais pouvoir être vraiment dissociés, les deux entités cardinales : temps de la vérité; vérité du temps.

 "La vue de la vérité est plus éblouissante qu’une lampe à arc.", nous prévient l'auteur, ce qui veut dire que Paoli, dans sa longue déambulation onto-métaphysique, fera du temps une expérience pour le moins singulière dont les quatre prédicats suivants nous aideront à saisir l'essence : temps aporétique, temps absurde, aliéné, mescalinien.

 

 

  L'expérience aporétique du temps humain.

 

  Donc, le temps, il faut le concevoir métaphoriquement, à la manière d’une sphère parfaite, parménidienne, lisse, homogène, seulement occupée à l’exercice de sa plénitude. Tout y concourt à l’harmonie, tout y joue dans l’ajointement, l’unicité, le simple. Rien ne s’y imprime qui pourrait faire signe vers une diversion, une disparité, la possibilité d’une dispersion. Recueil en un même lieu clos, fini, de toutes les significations du monde. Fermeture à l’effraction, laquelle signifierait la perte définitive de la rassurante circularité. Occlusion par rapport à ce qui pourrait obérer l’ordre des choses, rompre leur affinité originelle. Le temps seulement en tant que temps et nulle autre considération ouvrant à une quelconque immanence. Le temps comme absolu.

  Seulement le Temps, ce Temps-là, dédié aux dieux n’est accessible qu’à partir de l’empyrée. La demeure des hommes est plus modeste, son espace nécessairement restreint. Il lui faut s’accommoder de sphères plus étroites ou bien consentir à laisser l’écorce se fendre, et s’ouvrir au non-être, à la différence surgissant du néant toujours disponible dès que s’inscrit la dimension anthropologique. C’est ainsi, depuis que la canopée humaine a surgi au-dessus de l’abîme, sa transcendance ne l’a assurée que d’un temps épars, divergent, lointaine réminiscence du temps primordial. Fissurée, la sphère primitive a laissé son magma s’écouler en une myriade de gouttes ontologiques, divergentes, insulaires. Commencée, la grande diaspora du sens n’en finirait plus de s’éparpiller. Nuée d’abeilles ricochant infiniment sur la peau métaphysique des vivants, pluie de météorites trouant le ciel existentiel de leurs coruscantes questions. Et les gouttes, toujours les gouttes suintant leur lexique de bitume et de scories, lointaines survivantes d’un Temps sans prédicats, sans divisions.

  Seulement être homme supposait que l’on affute son silex, que l’on entaille la durée afin que cette dernière pût s’inscrire dans le devenir. Le compte à rebours était commencé, s’égrenant selon la multitude de la sémantique temporelle : clepsydres libérant leurs gemmes liquides ; sabliers leurs grains de silice ; horloges leurs rouages de cuivre. Le Temps-fleuve, le temps à la longue dérive océanique s’était métamorphosé en temps lapidaire, sablonneux, commis à un écoulement lent, dissocié, au milieu duquel le nombre pouvait s’inscrire. Le temps n’était plus ce cristal éblouissant dont la lumière se suffisait à elle-même. Il ne se percevait plus qu’à la mesure de ses multiples faces, de ses arêtes infinies, de ses angles vifs. Sphère mutilée, queue de comète, gerbe d’étincelles ne se disposant au regard qu’à l’aune de la fragmentation.

  Le temps humain : de la mesure, de l’arithmétique, du quantifiable, du visible, du perceptible. Temps des années, des saisons, du nycthémère ; temps de la giration des étoiles dans l’espace ouranien, temps du suintement liquide parmi les entrelacs de moraines, dans l’univers chtonien. Temps physiologique de la respiration, de la nutrition ; temps diastolique-systolique du rythme cardiaque ; tempsde la chasse et de la cueillette de l’homo sapiens ; temps de la marche comme un miroir de la destinée humaine avec son cheminement vers la confondante issue. Disposition à l’ennui, au souci, à l’inquiétude, à l’angoisse. On ne livre pas la sphère unie, cohérente, aux assauts de l’extérieur sans y introduire de question existentielle fondamentale. Irruption de la  toujours présente finitude, des harmoniques de la déréliction.

  A cette aporie, tout peut  conduire. Aussi bien la survenue soudaine de la fièvre qu’une rage de dents. Aussi bien l’observation distraite d’une main-éponge accrochée à un clou, au-dessus d’un évier et qui égrène, mécaniquement, systématiquement, son rythme stupide en tombant sur le fond d’une bassine métallique. C’est tout simplement ce qui arrive à Paoli, « L’homme qui marche », à 11 heures du matin, dans sa cuisine, au milieu de l’enfer de la ville.

  Avant même qu'il ne remarque le dégoulinement de la main-éponge, le temps n'était nullement une préoccupation. Il était semblable à la course céleste de quelque sphère lointaine. Au contraire, son observation méticuleuse, la perception du rythme "précis, violemment réglé", introduit le coin de la déraison dans un mécanisme aussi bien huilé qu'inapparent.  Le cliquetis de l'égouttement "tic..tic..bong...tic", dans la réalité tristement prosaïque, introduit soudain une césure, une mesure, une abstraction mathématique, ces dernières étant les trois décisions par lesquelles le temps se corrompt et se dégrade pour devenir expérience métaphysique, douleur ontologique, préoccupation thanatologique.

 

  "C’était entré tout simplement par ses oreilles grandes ouvertes, et maintenant, c’était là, installé dans sa tête, un vrai robinet en train de fuir, en train de le remplir sournoisement, goutte après goutte."

 

  Dès cet instant Paoli est dépossédé de son pouvoir d'accorder le temps à son être propre et c'est exactement l'inverse qui se produit, son être devenant simple récipient commis à se remplir en dehors de toute volonté, jusqu'à créer les conditions d'un débordement de la conscience, d'une fuite irrémédiable vers les confondantes contrées du néant.

 

"Il en était possédé ; c’était comme un repoussoir, comme une sorte de tampon de bruit qui avançait d’un millimètre à chaque déclic, et le refoulait vers des ténèbres."

 

Temps absurde.

 

  Comment, en effet, ne pas percevoir, dans le statut de Paoli hypostasié en simple récipient, la silhouette absurde des personnages beckettiens ?  Comment ne pas raisonner par analogie et percevoir une proche parenté, une familiarité ontologique entre le tabouret, la main-éponge, la bassine de fer renversée, le robinet métaphorique, dans  "L'homme qui marche" et les objets-réceptacles où sont engoncés les personnages de "Comédie"; les poubelles dont émergent à grand peine Nag et Nell, l'escabeau ouvert sur le non-sens, dans "Fin de partie". Bien évidemment il n'y a pas stricte homologie formelle, seulement convergence de situations existentielles dont ces objets sont porteurs.

  Et puis il n'est pas indifférent que l'ustensile destiné à absorber les excédents d'eau soit une "MAIN-éponge".  Main, extrémité d'un corps dont l'on ne sait rien, si ce n'est que ce fragment est "accroché à un clou, au-dessus de l'évier." Reste humain, fantaisie de la nature qui aurait amputé le reste du corps comme pour dire la "fin de partie", la prochaine disparition dans la trappe-guillotine par où les anatomies seront abolies, les voix définitivement éteintes.

 

  Ecoutons Hamm dans "En attendant Godot" : 

 

"HAMM.  - Silence!  (Un  temps.)  Où  en  étais-je?  (Un

temps.  Morne.)  C'est  cassé,  nous  sommes  cassés.  (Un

temps.) Ça va casser.  (Un  temps.) Il  n'y  aura plus  de  voix."

 

  Et encore, si proche de la "goutte" leclézienne dont on aura perçu combien elle s'enferme dans une manière de rumination  schizophrénique, comme si elle était sécrétée par ses fontanelles imaginaires, "c’était là, installé dans sa tête...".

 

"(Un  temps.)  Une  goutte  d'eau  dans  la  tête,  depuis  les

fontanelles.  (Hilarité  étouffée  de  Nagg.)  Elle  s'écrase

toujours  au  même  endroit.  (Un  temps.) C'est  peut-être une

petite veine. (Un  temps.) Une petite artère."            (En attendant Godot).

 

  "L'homme qui marche", est la "vivante" réplique du personnage crépusculaire beckettien, corps semblable à la larve, moignons épars, membres mutilés ou paralytiques, assemblages de ligaments  disjoints et d'aponévroses usées, emboîtements de condyles et glénoïdes au jeu métaphysique, le tout si proche de la materia prima, de la glaise primitive, retour à la terre originelle, au sol archaïque. Interminable attente de la fin qui vient, qui ne saurait tarder, qui surgira bientôt :

 

"Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir..." (Fin de partie).

 

  Paoli n'attend guère mieux de l'existence. Si sa déchéance physique est moins avancée que celles de Nag et de Nell, sa situation d'homme enchaîné, mentalement, psychologiquement, ne vaut guère mieux. Une perte sans fin dans les ornières des événements glauques, gluants, voués à un asservissement sans fin :

 

 "Il(Paoli)appartenait aux gens. Il était leur esclave, leur esclave-marcheur. (...) Il était le serviteur de tous ceux-là, un rien du tout, le chien des chiens, un fantôme qui glissait entre leurs mains, qui rebondissait sur le dard de leurs regards, qui se gommait à chaque mot, qui disparaissait, fuyait, était entraîné, évanoui, avalé, piétiné, foulé comme un carré de sol et de poussière."

 

  Approche kafkaïenne s'il en est, où la crise du langage est patente. Expliquer l'absurde est, par définition, impossible :

 

  " Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n'est pas communicable, et d'expliquer quelque chose qui n'est pas explicable. " (Kafka - Journal).

 

  A l'éclatement de la psyché correspond celui du verbe dont il faudra assurer malgré tout la fonction de dire l'exister, son incohérence, ses chausse-trappes subites et périlleuses.  A cette fin, Le Clézio inventera les conditions d'une manifestation langagière renouvelée, offrant au lecteur une écriture tendue, spermatique, éjaculatoire.  Rhétorique spontanée, fusante,  souvent volcanique, matérielle, forant le réel de l'intérieur. Les choses ne sont plus posées devant l'observateur qui découvre passivement un lexique , fût-il étonnant. On devient soi-même Paoli; on voit la main-éponge égouttant son cliquetis métallique; on est immergé dans la lave, on reçoit les scories, les bombes, les pierres ponces, les nuées de cendre. On est plongé dans la fusion, environné "de bruit et de fureur", plaqué contre la paroi abrupte du quotidien. Lecture clouée à son propre désir, lecture sans faille, sans échappatoire.  Giration des mots pareils à un vertige, urgence du lexique  à signifier l'absurdité de la longue et inopérante marche vers une impossible vérité. Seulement une pitoyable claudication.

  Si le langage de Le Clézio n'atteint pas l'amplitude étrange de la rhétorique aphasique beckettienne, notamment dans "Bing" (1966) :  "Mains pendues ouvertes creux face pieds blancs talons joints angle droit."; s'il n'est fait appel ni aux glossolalies artaudiennes, ni aux néo-lexique de Joyce, son écriture n'en demeure pas moins étonnante par rapport au conformisme ambiant de l'époque. (1965). A partir du "Procès-verbal" et jusqu'aux frontières de "Désert", en 1980, l'écriture sera ce champ de recherche permanent, cette constante expérience devant aboutir à une esthétique du prosaïque et de l'immédiateté, cette turgescence du vivant commise à dire le tout du monde, le tout de soi, dans un prodigieux élan :

 

  "Les mots bondissent en moi, ils  veulent jaillir de tous mes orifices et recouvrir l'espace." ("Haï" - 1971).

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 09:22

 

         AFFINITES

 

*Affinités : plus dans le limbique et le reptilien que dans le néocortex. Pur jaillissement.

*Intuition : tremplin des affinités.

*Affinités ? Elles te parlent de toi, de l'Autre en toi, de l'Autre en l'Autre. Chaîne sans fin.

*Pas de plus belle affinité pour ton corps que la caresse du vent.

*Massage : affinité artisanale.

*L'affinité est toujours à l'origine d'un objet du "troisième genre". Chaux + Acide = Gypse.

*Dyade primitive : première modalité existentielle de l'affinité.

*Un être sans affinités : racine morte.

*Douleur, maladie. N'infirment pas l'affinité. La tiennent provisoirement à distance.

*Liens de l'affinité : reposent nécessairement sur une éthique.

*L'affinité de l'ascète avec la douleur, jamais une fin en soi. Chemin pour accéder à la libre joie.

*Scellement des affinités. Jamais autant que dans la pudeur, le silence.

*L'affinité n'est pas la mise en relief d'une conception du monde. Cependant, une conception du monde n'est jamais sans affinités.

*Affinités. Jamais loin du sensible, de l'affect, de l'émotion.

*Affinité : n'a  jamais affaire à la religion. La religion est attachée au dogme; l'affinité à son contraire : l'étendue mobile et infinie du sens.

*Nulle fiction dans l'affinité. Du réel seulement.

*Affinité comme métalogique. Ne s'appuie sur la raison que pour mieux la transcender.

*Axiome : Plus il y a de langage, plus il y a d'affinité. 

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 07:47

 

COMPRENDRE

 

*Ne cherchez pas : il n'y a RIEN à comprendre, TOUT à interpréter.

 

*Vous pensez avoir compris quelque chose à la vie ? Le danger vous guette.

 

*L'innocence de l'enfant; la révolte de l'adolescent; la maturité de l'adulte; l'enfance du vieillard : la vie comme un cercle herméneutique.

 

*La Terre est un immense champ de hiéroglyphes. Chaque faille, chaque sillon sont à interpréter.

 

*Tâcher de comprendre ? Réunir les fragments : la Nature; l'Histoire; la Philosophie; la Religion; la Politique; l'Art.

 

*Seules les évidences ont à être démontrées.

 

*Le geste de la connaissance : un horizon qui sans cesse recule.

 

*Pour comprendre un épicurien, soyez épicurien; un cynique, soyez cynique; vous-même, soyez un Autre. Quadrature du cercle.

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:23
A propos du Livre des fuites - JMG Le Clézio
samedi 20 octobre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


(Pré-Textes)

 

Sur quelques phrases

minimales

de JMG Le Clézio

 

Le livre des fuites.

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67).

 

 

"J'entends tout ."

 

Les bruits. D'abord on ne s'en aperçoit pas. D'abord ils sont dans notre corps, pareils aux courbes ophidiennes de nos intestins, aux dépliement de nos conques intimes, à l'efflorescence de nos capillaires. Ils vivent à notre rythme, ils se collent à notre peau, sinuent longuement dans l'eau glauque de la lymphe. D'abord ils sont des passagers clandestins. Il y faut l'attention, l'éveil au surgissement de ce qui pourrait advenir. Il faut les débusquer patiemment. Un à un. En faire l'inventaire. Ils sont les rumeurs intérieures que la clameur du monde vient inscrire à même notre chair. "J'entends tout."Cela veut dire que je m'entends au travers de ce langage intérieur. Et, d'ailleurs, est-ce bien le monde qui produit, orchestre ces rumeurs, ces susurrements, ce roulis permanent, ce bruit de fond ?

Mais comment s'y retrouver ? N'émettons-nous, nous-même, à longueur de journée, ces bribes de phrases, ces exclamations, ces interjections, ces onomatopées seulement afin de correspondre à cette voix si mystérieuse que l'autre-que-nous profère ? A savoir tout ce qui gire continuellement à notre périphérie. Ne cherchons-nous pas à nous situer parmi cette manière de chaos qui, partout, roule ses immenses vagues, abat ses cataractes d'eau et de brume ? Que dirait donc le bruit d'autre que notre position parmi la multitude ?

Partout sont les bruits qui font leurs minces cantilènes, leurs effilements mielleux, leurs remous, leurs étirements aigrelets de bombarde, leurs clapotis de biniou. Ils sortent des bouches des égouts, des fissures de la terre, de l'entrelacs des racines, montent de failles abstraites, font leurs mouvances colorées, leurs danses mortifères. S'enroulent en lianes autour des concrétions étroites de nos jambes, s'étoilent en minces ramifications, enserrant notre cage à air, ligaturant le tube de notre gorge. Ils ricochent sur les aires granuleuses du cortex, s'enfoncent dans la spirale ombreuse du limaçon. Une fois à l'intérieur, ils ne lâcheront plus prise, ils feront partie de notre territoire. Mais, pour autant, nous n'en serons pas maîtres. Seulement les gardiens. Peut-être même les geôliers . Il y a urgence à les retenir. Aussi longtemps qu'ils nous habitent, nous demeurons vivants, éveillés à la signification la plus mince qui monte de la glaise, au souffle d'air qui glisse selon l'immense courbure du ciel. Clapotis de l'eau, surgissement de l'arc vibrant de la source dans l'obscurité compacte des choses. Que sont donc venus nous dire le chant de l'oiseau, la stridulation de la cigale, le cognement du seau dans la gorge du puits, sinon la magique symphonie de l'existant. Déployant ses rémiges, l'oiseau nous dit la majesté de l'espace; frottant ses élytres la cigale nous dit la mesure du temps qui passe; raclant les parois de roche et de sable, le seau nous dit la longue soif des hommes, leur dette vis à vis de la prodigalité de la nature.

Nous entendons tout, mais s'exerce-t-on à écouter suffisamment ? Souvent l'oreille de l'Existant est distraite, accaparée par des affairements multiples, lesquels fragmentent le message du monde. Sons-tirets, sons-pointillés, sons-séquencés dont il devient difficile de faire la synthèse. Livrés au bourdonnement, aux crépitements de toutes sortes, nous nous détournons de la douce vibration des choses, du message dont elles voudraient nous faire l'offrande. Qui donc se soucierait du crissement de la feuille d'automne, du dépliement de la corolle, de la progression inaperçue du scarabée ? Nous préférons nous détourner de ces minces phénomènes, leur préférant le tumulte de la ville, les clameurs consuméristes, le hourvari des foules pressées.

Tous, nous savons cette nécessité d'ouvrir notre conscience à la marche de l'univers mais peu consentent à faire halte, le temps que notre entendement accorde aux phénomènes la faveur qu'ils méritent. Nous entendons tout. Non au sens de l'entendement. Seulement au sens du fardeau d'immanence qui courbe nos épaules de marcheurs étroits.

 

"J'aperçois tout."

 

En est-il de la vue identiquement à ce que nous percevons grâce à l'ouïe ? L'on serait tenté de le croire tant il semble vain d'établir une hiérarchie de nos sens. Et pourtant, intuitivement, nous sentons combien la vue, le regard, le fait de voir sont sans commune mesure. C'est bien d'observer les objets, les personnes qui nous entourent dont il est d'abord question. Regard en tant que métaphore de la conscience, de médium privilégié de l'entendement, d'illumination dont on ne saurait trouver d'équivalent. Voir le monde, l'archiver dans les plis de la mémoire, le recueillir là où toutes les significations semblent converger : au foyer. Le point focal semble être quelque part, sinon fixé précisément au support de quelque fibre nerveuse, du moins dans un "espace du dedans" qui a toujours occupé la réflexion philosophique, faute que cette dernière puisse en cerner les contours. Mais faisons un instant l'hypothèse qu'un "dedans" existe par rapport à un "dehors" qui lui ferait face. Et supposons donc que l'homme, dans sa quête d'un monde à accueillir, prélève quantité de fragments du réel afin de se les approprier. Il s'agira alors moins de faire l'inventaire quantitatif des objets assimilables que d'en cerner la qualité, la valeur dont le Regardant pourra tirer profit, c'est-à-dire apporter à son jugement un accroissement d'être. Les choses-du-dehors ne nous sont réellement atteignables que si nous les soumettons à un long métabolisme au cours duquel intervient une métamorphose. Le concret opaque se dévoilant selon une infinité d'esquisses, qu'elles soient culturelles, métaphysiques, spirituelles et, en définitive, ontologiques. Car, sous l'existence, l'homme est toujours "condamné" à chercher l'essence, le fondement, la pureté originelle. En effet, à quoi servirait donc d'observer un simple existant si c'était seulement dans le but d'en définir les catégories possibles, selon les critères classiques de quantité, qualité, relation, lieu, temps, position, possession, action, passion. C'est bien la substance intime qui est en jeu, l'être de la chose dont il convient de mettre à jour l'infinie richesse qui s'y dissimile. Toute une patience herméneutique à initier d'un bout à l'autre de notre horizon en attente de déploiement. Nous sentons, immédiatement, combien il est plus gratifiant de chercher à définir ce qu'est la vérité en son fondement, plutôt que d'en exhumer le nombre de fois où elle se produit, en quel lieu, en quel temps, selon telle ou telle modalité. Tous ces aspects, s'ils sont intéressants, sont dérivés d'une signification originaire dont nous devons nous saisir.

Ainsi le "J'aperçois tout.", s'il n'est nullement dénué de fondement apparaît à la manière d'une visée rapide et non sélective des choses avec lesquelles nous entretenons un commerce. Car il s'agit moins d'apercevoir le tout des choses que, dans une certaine manière, d'entrer en elles, les choses, afin que ces dernières délivrant leur secret nous conduisent à notre propre profondeur. Le "dedans" des choses surgissant à même le "dedans" de l'homme : vérité contre vérité.

Mais, plutôt que de disserter abstraitement, regardons une chose, une maison par exemple, selon ses multiples et variées capacités à nous apparaître de telle ou telle manière. Si toute demeure peut nous livrer d'abord ses catégories les plus directement perceptibles, forme, dimension, tonalité, il lui reste toujours possible de nous révéler quelques certitudes dont nous pourrions émettre, à son sujet, un certain degré de réalité. Mais d'abord il nous faudra énoncer l'aphorisme célèbre de Protagoras, lequel déclare que "L'homme est la mesure de toute chose." Sans doute une telle affirmation n'est-elle pas fausse si l'on considère la prééminence de la conscience humaine sur toute autre forme de conscience, effective ou bien supputée. Nul ne saurait inféoder le jugement de l'Existant à l'aune de quelque injonction que lui dicterait l'objet dont il veut être le possesseur. Le rapport de l'homme aux choses n'est jamais de l'ordre d'une hiérarchie et d'une domination mais doit simplement se ramener au souci d'établir une connaissance aussi exacte que possible de ce qui nous fait face en une énigme toujours à résoudre.

Ainsi le tour du potier n'est pas seulement un objet grâce auquel l'artisan peut fabriquer quantité de vases et de pots de nature différente dont les seules fonctions suffiraient à le définir. Circonscrire l'objet ne consiste nullement à en éprouver la circularité, à en tracer les limites. C'est du "dedans" des choses, à partir de leur chair intime que leur sens ultime peut apparaître. Bien souvent le Possédant se contente de faire des objets de simples domesticités concourant, en tant que prédicats de l'homme, à en faire émerger la figure de proue. Ainsi limités à leur ustensilité, nos vis- à-vis quotidiens n'apparaissent qu'à la manière d'hypostases d'une substance qui leur serait infiniment supérieure. Bien évidemment il ne s'agit nullement d'inverser les termes de la relation et de faire de toute nature humaine le serviteur de l'objet. C'est bien plutôt d'une mutuelle relation dont il s'agit, chaque signification particulière, singulière, trouvant dans sa confrontation ou le commerce avec l'altérité, la réverbération nécessaire à la perception de sa propre entente avec lui-même. Donc à sa révélation.

Être potier est plus que l'action de façonner des pots. Façonner des pots consiste à poser la pierre angulaire de la relation au monde, de la reconnaissance de l'autre qui nous fait face en sa concrétion toujours questionnante. La jarre, outre qu'elle est d'abord une forme esthétique directement perceptible, ne joue pas simplement à titre de décor. Elle accueille, en ses flancs, la nourriture dont l'Autre fera son profit et qu'il distribuera afin qu'entre les membres de la communauté s'établisse les prémices du dialogue. Elle abrite le grain qui constituera le recueil de la semence, son ouverture à la profusion par laquelle le laboureur signale à la nature accueillante la nécessité de la croissance universelle. Elle se resserre autour de l'ambroisie offerte aux dieux afin que ces derniers prennent soin de la descendance qui leur rendra grâce dans les limites de l'enceinte sacrée. Ainsi habitée du "dedans" par le "dedans" de l'homme, la jarre délivrera-t-elle une partie des fondements, des nervures qui concourent à soutenir son être, à lui permettre de faire phénomène dans l'espace et le temps auprès de ceux qu'elle rassemble comme pour une intime communion.

Certes, l'on pourra toujours objecter que quantité de peuples, que nombre de modestes paysans ont côtoyé la jarre, l'amphore, sans en percevoir la moindre perspective signifiante, sans qu'ils en tirent la nourriture d'un concept, sans qu'ils se soumettent à la puissance du sacré. Mais, en ce domaine, toute affirmation de la perception humaine quant à la dimension de l'objet est toujours sujette à caution. Car, pour s'assurer de l'être de l'objet, il ne suffit pas de tenir à son égard un discours conceptuel faisant de la rhétorique le seul mode d'accès à l'essence des choses. Aussi bien y parvient-on par l'exercice d'un comportement averti du simple, du minime, du directement atteignable au travers de l'expérience quotidienne, par une manière de s'assurer de la présence de l'objet en un maniement respectueux. Le potier façonnant la terre de ses mains limoneuses peut, tout aussi bien que le philosophe, entrer en résonnance avec ce que la matière ductile, infiniment malléable contient de formes possibles, de métaphores potentielles, de ressources à accueillir le sacré en son éternel ressourcement.

Mais voyons donc en quoi la maison dont, chaque jour de notre vie, nous foulons le sol, édifions les assises, habitons le dedans des murs, est à même de tenir, à notre endroit, un langage renouvelé. Maison née de la terre dont elle n'est, essentiellement que la projection dans l'espace, image inversée de la grotte abritante. De cette dernière, elle porte encore l'empreinte visible. L'homme nomade, silhouette actuelle de l'ancien cueilleur-chasseur, y trouve refuge chaque soir. Il y éprouve ce même sentiment de réconfort qu'éprouvaient ses ancêtres lorsque, réfugiés sous la voûte de roche, le repos pouvait survenir à l'abri des dangers, à l'écart des agressions de la vie sauvage qui rôdait alentour. Pour se rassurer, il y avait le feu dans le cercle de pierres, la meute humaine rassemblée dans des attitudes laineuses ombilicales; il y avait l'extérieur, sans doute menaçant, mais aussi nourricier, le dehors exultant et sombrement polyphonique que l'on représentait en surfaces pariétales d'ocre jaune, de noir charbonneux, d'argile rouge. Là était l'art en ses premières manifestations, en ses représentations fondatrices de l'invention humaine. Les reproductions dont nous habillons nos murs contemporains n'en constituent que la lointaine réverbération, la réassurance narcissique à l'identique. Il y avait la natte sommaire, la peau animale posée à même le sol où s'animait la scène primitive engendrant la longue lignée, la merveilleuse aventure de l'ontophylogenèse.

Mais, revenons aux fondements de l'humain tels qu'ils se révèlent au sein de la conque première. Revenons à l'outil, aux translucides bifaces, aux racloirs à l'arête tranchante, aux pointes, lances, flèches et harpons. Déjà, en eux, comme de nos jours dans leurs objets homologues, - couteau, poinçon, marteau, -, se révèle plus qu'une simple ustensilité, une véritable symbolique qui fécondera l'imagination, donnera site aux mouvances de l'âme humaine. Par l'outil, l'homme s'assure la maîtrise de la nature en même temps qu'il dresse les grands schèmes signifiant à l'infini. L'arme, si elle est destinée à la chasse et à l'assurance d'une survie, est en même temps la polarité masculine de l'humanité. Quant aux récipients de toute sorte, ils préfigurent la polarité féminine, le recueil et le don. Le bâton du paléolithique supérieur est l'insigne du pouvoir spirituel, alors que le coquillage, le cauri est l'ancêtre de notre actuelle monnaie, symbole de l'échange entre les vivants.

A cet homo economicus, se substituera, sans pour autant le remplacer, l'homo religiosus affectant à l'environnement qu'il découvre un caractère sacré, outil, arbre, animal, l'Autre en son face à face. L'habitat, la hutte de branches de Terra Amata se confondra avec le ventre de la génitrice, de la terre. Le feu, quant à lui, deviendra le pôle sacré par excellence, triplement signifiant : obtenu par percussion il devient feu céleste masculin; par friction, feu terrestre féminin; s'il est intérieur ou cosmique, il ouvre à la révélation. Comment, dans cette première ébauche du sens, lequel prolifèrera bientôt, ne pas reconnaître nombre de nos contemporaines icônes humaines ? Nos demeures sont remplies de manières de fétiches dont nous ne pourrions nous séparer seulement à l'aune d'un déchirement, d'une perte ou, à tout le moins, d'un sacrifice, d'une douleur. Bien des objets sont déifiés qui disent notre inféodation à une lourde matérialité !

Ce qui, en des temps archaïques, s'imprimait en creux sur les parois des grottes, entre les parois végétales, se révèle à nous aujourd'hui, en relief, avec l'évidence des vérités révélées. Notre habitat est le lieu privilégié où inscrire la transcendance de l'homme à même la densité des choses, lesquelles parviennent, sinon à une désocclusion totale - il n'y a jamais de vérité que partielle -, du moins à une phénoménalité, à un rayonnement qui nous assure de notre être. Mais, parvenu à ce point de l'exposé nous ne pourrions faire l'économie de la pensée phénoménologique de Mircea Eliade, appliquée au sacré, au religieux :

 

 "L'habitation n'est pas un objet, une "machine à habiter" : elle est l'Univers que l'homme se construit en imitant la Création exemplaire des dieux, la cosmogonie. Toute construction et toute inauguration d'une nouvelle demeure équivaut en quelque sorte à un nouveau commencement, à une nouvelle vie. Et tout commencement répète ce commencement primordial où l'Univers a vu pour la première fois le jour. Même dans les sociétés modernes, si fortement désacralisées, les fêtes et les réjouissances qui accompagnent l'installation dans une nouvelle demeure gardent encore le souvenir des festivités bruyantes qui marquaient jadis l'incipit vita nova. (Le commencement d'une nouvelle vie). Parce que la demeure constitue une imago mundi, elle se situe symboliquement au "Centre du Monde".

 

(Mircea Eliade - "Le sacré et le profane." )

 

Considérer notre rapport aux choses et singulièrement à celles de notre demeure selon une telle perspective nous conduit à ne pas habiter distraitement mais à ouvrir le réseau des significations sous-jacentes. Seul l'animal, dans sa recherche d'un refuge primaire, pourrait en faire l'économie. L'homme "riche en monde" selon la célèbre formule heideggerienne, ne saurait s'en dispenser. Il en va de sa compréhension de l'existant en son ensemble. Nulle autre mission plus exaltante ne pourrait lui être affectée.


 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 15:51

 

LES MATINS BLEUS

 

 

 

  Beaulieu. Si loin déjà. Juste une ombre, une silhouette indistincte, un frémissement sur la toile du souvenir. J’ai laissé la voiture sous l’orme au feuillage sombre. Le jour n’est pas encore levé et la falaise blanche s’imprime sur la nuit, craie légère posée sur un grand tableau noir. Les cubes des maisons y dessinent dans le gris, une mince guirlande. Tout en bas, sur le cours fuyant de la Leyre, le Moulinavec ses fenêtres couleur bouteille, son arche menue qui enjambe la rivière, son île où le saule pleure ses feuilles vers le sol couvert de mousse.

  Tout cela a si peu changé. Comme si le temps avait arrêté sa course, s’était alangui, semblable à l’eau immobile d’une lagune. A la manière de l’ancienne Boulangerie, murs lézardés, fatras de pierres, grilles rouillées, portes envahies de lianes et de ronces. Un genre de mémoire prise au piège. Le vieux chemin en pente s’est couvert de bitume, de caniveaux de ciment. Un peu plus haut, le grand lavoir couleur de lichen – Maman y frottait le linge sur les pierres usées comme des galets -, et, en surplomb, le mystérieux trou noir sortant de la roche, son eau si claire qui cascade vers le bassin de briques. Des sangsues noires et visqueuses en tapissent les parois.

  Sur le fond du ciel qui commence à bleuir, les derniers bouquets de noisetiers, les premières maisons de Beaulieu. Il y avait, autrefois, à mi-pente, une large bâtisse du Moyen-âge, murs de torchis, colombages de bois piquetés au fer, grand avant-toit de planches où les hirondelles collaient leurs nids de boue et de brindilles. Maintenant, une simple villa blanche, aux vitres rustiques et étroites qui regardent vers les massifs de buis, le lavoir, les rives basses de la Leyre.

  Personne dans la rue à cette heure matinale. Les volets sont clos et les bruits réfugiés. Parfois, au loin, un aboiement, le chant premier d’un coq que filtre la brume, à la manière d’une étoupe. Je longe l’Eglise aux pierres meulières usées aux angles, maintenant coiffée d’un toit de tuiles qui lui donne cet air si étrange, gauche, métissé : son ancienne flèche de pierre menaçait de tomber. De grandes ornières traversent la rue, au milieu d’emplâtres de ciment gris. On a placé les égouts, enterré les fils; des réverbères sont perchés sur de hautes jambes de fonte, à la place des vieux luminaires de tôle. C’est donc là le nouveau visage de Beaulieu, celui qui ne me parle guère après tant d’années passées si loin. Une sorte d’amnésie.

  Je rejoins la Rue Principale, qui est aussi la route qui conduit de Neuville à Bastimont. Dans le petit matin, quelques rares voitures glissent sur le ruban de goudron comme au travers d’un rideau de pluie. Face à moi, maintenant, le cadre d’une photo magique avec, à l’intérieur, une maison ancienne, petite, couleur sépia, volets aux planches rouges, toit de tuiles moussues, entourée d’un mur crépi de chaux, portail de bois à deux vantaux, peint en blanc, grille aux losanges de fer rouillé. Et toujours, devant la fenêtre de mon ancienne chambre, le grand marronnier qui projette sur le mur son ombre tutélaire.

  La voilà donc, la maison de mon enfance, telle qu’en elle-même, sauf une petite marquise de tuiles rouges surmontant la porte-fenêtre qui donnait accès à la chambre des Parents. Je m’adosse à la clôture de la Maison Siloë, grande demeure de pierre au toit d’ardoises élevé, aux fenêtres minces, qui fait face à la Maison au Marronnier, celle qui fut, l’espace de quelques années, le centre de ma vie, de mes jeux d’enfant, de mes rêves insouciants. J’allume une cigarette, la braise rougeoie doucement, faible étoile dans le matin des souvenirs. Le silence autour, la terre comme si elle était désertée et mes yeux suivent les longs filets gris qui se fondent dans l’air. Alors, au moment où le jour commence à basculer, où les choses sortent insensiblement de l’ombre, ne livrant de leur être que des lignes abstraites, quelques traits de lumière, un frémissement, un vertige me saisissent, comme si, soudain, je tombais dans un gouffre sans fin, dans le goulet d’un tunnel avec, tout au bout, une étrange lueur semblable au clignotement d’une étoile.

 

  J’ai cinq ans, à peine. Je suis dans la chambre étroite que la nuit entoure de ses bras de suie. Les volets, à l’espagnolette, dessinent un toit ouvert sur l’ombre, un liseré plus clair à leur jointure. Rien n’est encore bien présent. Les hommes, les animaux sommeillent dans le silence, pareil au creux d’une ornière. De temps en temps, très loin au-delà du Village, quelques cris de dame blanche et peut-être le bruissement des bêtes nocturnes dans les bois, sur le dos des collines ou les plateaux de vent où glissent les oiseaux.

  J’aime cette hésitation du jour, ce moment où tout pourrait s’inverser, où le passé resurgirait, apportant avec lui les images anciennes. J’aime le matin quand il vire au bleu, qu’un vent léger agite les feuilles du marronnier et que la lune, sur le sol de bois clair, dessine de mouvants ocelles. J’ai si peu à faire pour percevoir les choses qui m’entourent. Tout vient à moi dans la simplicité, l’évidence, et ma tête se peuple d’images et mes oreilles bruissent de la mélodie du monde. Alors je ne bouge pas, je respire à peine, je laisse la vie couler le long de ma peau, y imprimer de légers remous, et tisser ma tête des fils ténus du songe.

  Reine, ma sœur, dort dans la même chambre que moi. Elle ressemble à une momie, le haut de son corps si peu perceptible. Je ne sais si elle sommeille vraiment ou si, à ma façon, elle se laisse dériver sur un radeau, tout près du jour, de son rivage de clarté. Cette heure est si mystérieuse, il lui faut son secret et les hommes ne le percent jamais, le cherchent toujours. Je sais les événements à venir, je sens leur vibration à l’intérieur de ma chair, de mon sang.

  Peu avant les premiers coups de l’angélus, Maman se lèvera, fera glisser ses mules sur le parquet usé du salon. J’entendrai bientôt le tisonnier cogner les bûches, les cercles de fonte se refermer sur les braises rouges, la bouilloire commencer à fuser. Alors, sans que personne le sache vraiment, le matin bleu se dépliera à la manière du printemps qui ouvre ses corolles à la douce insistance de la lumière. Puis ce sera au tour de Reine de se lever, de faire un peu de bruit, sans doute un brin jalouse de mon sommeil plus long que le sien. Elle traînera dans la salle à manger, cherchant dans son sac d’écolière le rouleau de réglisse avec la bille d’anis au milieu ; les petits papiers où sont écrits les secrets, les devinettes, les énigmes ; le cahier avec la poésie de Victor Hugo à apprendre.

  Se défroissant lentement, l’air portera sur ses membranes d’ombre, les odeurs neuves du pain grillé, du thé, du café. Ils seront les signes avant-coureurs de mon petit déjeuner en tête à tête avec Maman, quand ma sœur Reine, mon Père Armand auront déserté La Maison au Marronnier. Oui, Armand je l’entends, je le vois faire sa toilette, le visage couvert de mousse, se rasant à la lame, se vêtant de son pull à col roulé, de son costume de velours à larges côtes. Oui, Maman, Papa, Reine, je les vois attablés sous la lampe blanche cerclée de fer, ma mère Suzy ne prenant qu’une tasse de thé léger, ma sœur son chocolat, mon père son bol de café noir, brûlant, à l’odeur forte et épicée.

  Maintenant la clarté monte insensiblement dans le ciel, décolore les choses, confond tout dans un espace et un lieu communs. Alors, partout, sur l’immensité de la terre, naissent en une seule vague les gestes semblables des hommes, leurs déplacements, et leurs yeux sont des puits où se perd la clarté et leurs mains des gouffres où sombrent les rêves de la nuit. J’entends Reine, le crissement de ses galoches sur le chemin de gravier, le portail en bois qui grince, les recommandations de Suzy pour la rue où passent les voitures, pour l’école où Monsieur Sortin exige que les leçons soient sues, à la virgule près. J’entends la Traction Avant qui démarre, son bruit sourd de moteur comme un gros bourdon. Je vois Armand, ses gants de cuir ajouré, le grand volant noir, le tableau de bord avec ses chiffres blancs, son aiguille en forme de flèche, le levier de vitesse, sa boule de bois clair, les sièges de tissu marron, la roue attachée au coffre.

  Je reste alors immobile, au milieu de ma chambre, dans le jour qui dérive. Je regarde s’illuminer, de l’autre côté de la rue, le toit gris de la Maison Siloë, les parements de brique de sa façade, le mât de son magnolia dressé contre le vent, les fleurs pareilles à des mouettes blanches et aériennes. Je regarde l’immense plage du plafond, le lit défait de Reine, ses vagues d’écume échouées sur le mur gris. Je regarde les lames claires du parquet, les fentes profondes qui dissimulent les secrets de ma sœur, les miens, les histoires que Suzy nous raconte, le soir, avant de nous endormir, de livrer nos songes d’enfants au mystère de la nuit.

  Un bruit léger venu de la cuisine. Une voix, celle de Maman. C’est l’heure de notre « collation ». Un pot de confiture d’oranges et d’écorces confites, des tartines de pain grillé, du chocolat à l’eau, chaud, comme je l’aime. Juste un nuage de lait pour Suzy.

  Maintenant je suis dehors, dans le jardin. Habillé d’un pantalon de golf, d’un pull à grosses mailles et, aux pieds, des godillots à la semelle de bois. Sous le marronnier qui se balance sous le vent, je trace avec un vieux racloir rouillé, un lacis de routes pour mon camion de tôle, pour la Traction Avant modèle réduit que Papa m’a offerte pour mon anniversaire. Le soleil joue entre les feuilles du marronnier, projetant au sol des taches de lumière pareilles à des flocons. J’ai, tout autour de moi, mon univers en miniature : Maman à la maison, s’affairant dans la cuisine ; Papa dans la Traction dont les portières s’ouvrent, les roues s’orientent ; Reine dans le rouleau de réglisse qui tapisse le fond de ma poche. Parfois des sautes de vent arrachent les bogues des marrons qui roulent sur le gravier avec un bruit d’éponge.

  Alors, je sens comme une vérité première. Au matin bleu succèdera une après-midi blanche, puis une soirée entre chien et loup, enfin une nuit noire piquetée du chant des étoiles. Demain sera un jour nouveau, avec son aubehésitante, le tournoiement de l’ombre, l’attente délicieuse, et ce long rivage bleu parsemé de levers, de bruits, de départs et tout cela girera infiniment, comme la roue du Moulin sur la Leyre, tout en bas de Beaulieu, comme la lune dans la nuit, le soleil au centre du ciel.

 

 « Vous cherchez quelque chose ? ». 

Une voix douce et bienveillante m’a tirée de mon rêve. Je balbutie quelques mots. Je remercie.

  « Non, vraiment, je ne cherche rien… ».

Les volets de ma maison d’enfance sont encore fermés. Alors, comme mû par une sorte d’instinct, je traverse la rue, pousse le portail qui grince, comme autrefois. Je saisis à terre deux ou trois marrons à l’écorce luisante que je serre dans le creux de mes mains. Il ne manque plus, dans ce décor de carton pâte, que des silhouettes à jamais disparues, un camion de tôle, une Traction Avant, l’odeur du chocolat, la lampe blanche et son anneau de fer, le lit défait deReine avec son air d’océan abandonné. Je referme le portail. Je descends la rue où, déjà, les marteaux piqueurs sont à l’œuvre. La villa blanche. Les touffes de buis. Le lavoir où nous jouions, enfants, à pousser de fragiles bateaux, la Boulangerie et ses vestiges de pierre, le Moulin sur la Leyre où résonnent des rires d’enfants.

   Je remonte dans la voiture, comme dans un refuge, un abri. Je ne reviendrai plus à Beaulieu. Le réel poursuivra son chemin avec ses couleurs d’arc-en-ciel. Quant à moi, les matins bleus suffiront à combler ma mémoire, ils vivront leur vie imaginaire, ici ou là, ballottés entre passé et avenir, une "recherche du temps perdu", en quelque sorte…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 14:09

 

 

A propos de mes aphorismes sur l'existence.

 

  Les aphorismes. Ces minces énonciations fleurant bon la sentence sinon l'annonce d'une vérité ne font figure, dans notre monde contemporain versé aux rapides évaluations, que de gentilles affirmations pour intellectuels en mal d'une "morale" circonscrite à une phrase lapidaire. Au mieux, ils paraissent jaunir aux cimaises des temples avec la mutité des pierres dont, la plupart du temps, ils semblent partager le destin à la manière d'un hiéroglyphe refermé sur sa propre énigme. Cependant, certains, certaines, se risquent à émettre une opinion, à porter un jugement, à initier une pensée contraire. Et, ô combien ils ont raison. Par sa nature même, l'aphorisme apparaît comme une pétition de principe dont il n'y aurait d'autre signification à tirer hors celle qui a été émise par son énonciateur. Il convient cependant de porter à son crédit, qu'à l'instar de la philosophie, l'aphorisme en question s'annonce comme une entité parfaite au prétexte que son auteur, le créant, pose une thèse sur le monde et que cette thèse, pour subjective qu'elle est, exprime un contenu faisant sens au-delà d'un simple caprice de la réflexion. Qu'il nous soit permis, ici, de citer, encore une fois, la belle phrase de Cioran :

 

"Plus encore que dans le poème, c'est dans l'aphorisme que le mot est dieu".
Ecartèlement (1979)
 Emil Michel Cioran

 

  Si Cioran a raison, et faisons-lui ce crédit, alors l'aphorisme dévoile son essence à la manière d'un absolu. Non seulement il excède le dire de la parole essentielle contenue dans le poème, mais il participe à un genre de transcendance de l'ordre du divin. Bien entendu il convient de relativiser l'affirmation de l'Existentialiste métaphysique, mais tout de même, l'essence de ce qui y est exprimé est mise en valeur, à la fois par sa brièveté et par sa forme assertive. Il semblerait qu'après le constat aphoristique il n'y ait plus rien à élaborer. Mais, bien évidemment, cette proposition ne tient que dans le cadre d'une définition théorique, c'est-à-dire, au sens étymologique, d'une "contemplation".

  L'aphorisme, posé dans sa cage de verre, comme au Pavillon des Arts et Métiers, n'intéresse guère que les archéologues désireux de mettre à jour une nouveauté inaperçue. Donc l'aphorisme ne devient vivant qu'à entraîner contradictions, remises en question, réorientations de la pensée. Celle-ci n'existe, la pensée,  guère sans celles-là, les remises en question. Ce constat nous amène au schéma de tout discours classique, lequel repose sur une inévitable dialectique. Et la dialectique n'existe qu'en raison de l'introduction du paradoxe. Essayons donc d'y voir plus clair.

 

Premier aphorisme :  *"La crypte originelle", jamais on ne l'abandonne !

 

Paradoxe :  L'erreur logique est de penser que le crypte originaire jamais on ne l'abandonne ! Chaque être humain est jeté hors de la matrice par la naissance et a à s'organiser sur une terre qui, contrairement à une matrice toute prête est à organiser par la communauté humaine née sevrée . Cette forclusion du saut logique est la pire des choses, elle entretient l' infantilisme des humains et le désir d'assistanat plutôt qu'un vrai désir d'avenir. Ségolène Royal joue sur l'ambiguïté fondamentale des humains qui sont dans la forclusion de leur infantilisme!

 

Commentaire : Considérer un tel énoncé présuppose, à notre sens,  que deux caractéristiques de l'aphorisme aient été pris en compte. D'abord l'arrière-plan symbolique qu'il véhicule nécessairement (la "crypte" est comme la matrice originelle, l'archétype qui façonnera bien des comportements ultérieurs); ensuite la dimension inconsciente auquel il réfère (la "crypte" n'est, bien évidemment pas hallucinée en soi mais s'organise comme ce qui se réverbère et joue en écho dans les motivations inconscientes des individus lorsque le Principe de Réalité les assujettit à une existence dont l'absurde est parfois la figure de proue.).

Si, comme nous l'affirment les Philosophes, l'homme est un être-jeté, livré à la déréliction, alors il n'a d'autre perspective que de s'assumer en tant que tel, ouvrant devant lui l'horizon du projet, seule alternative lui permettant d'assurer sa propre liberté comme transcendance le situant hors du néant.

  Et, le simple fait que l'homme, s'apercevant que l'existence le conduit souvent à faire rouler devant lui sa boule de rocher jusqu'en haut de la montagne, c'est-à-dire à endosser le mythe de Sisyphe, cherche inconsciemment à initier un saut vers "la conque primitive", non seulement ceci n'est nullement répréhensible, mais cette démarche  s'inscrit en toute psyché humaine. Il n'y a donc pas " forclusion du saut logique ", consciemment assumé mais simplement mouvement de recul devant ce qui semble menaçant, gros de danger. Du reste, ce retrait vers un refuge primitif trouve son calque exact dans l'attitude de l'homo erectus, lorsque, effrayé par quelque phénomène naturel, - l'éclair par exemple -, il cherchait une réassurance dans l'ombre "maternelle" ou "maternante" de la grotte. Nombre de nos comportements actuels, gravés dans notre cerveau limbique-reptilien, trouvent leurs assises dans des conduites primitives que notre moderne néocortex a oubliées.

  La conscience s'inscrit toujours "en avant" des démarches humaines, "en éclaireur de pointe", alors que l'inconscient, pour sa part, "traîne des pieds", cherche des creux et des cryptes où retrouver, le temps d'une nostalgie, cette merveilleuse perspective cosmologique dont il fut le premier habité de l'intérieur. Toujours, quelque part, dans le cheminement existentiel, sans doute à l'abri de certain pli inaperçu, se joue en sourdine la petite mélodie dont les premiers battements furent, à l'évidence, amniotiques. Tout, depuis avant même la naissance a été patiemment engrammé, métabolisé, tout s'est invaginé dans la moindre de nos cellules. Ces traces mnésiques, physiologiques, sensorielles demeurent en nous, comme des stigmates d'un temps heureux d'avant la naissance. Le Clézio dirait :

 

 "Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n'est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans." (La Fièvre).

 

  Or, que ces milliers de fourmillements aient lieu dans la vie intra-utérine ou bien dans l'existence de la mondanéité quotidienne, ceci ne change rien à la question. Un véritable lien ombilical court depuis notre conception jusqu'au dernier rivage sur lequel il nous sera donné de tracer notre aventureuse route. Il n'y a pas de changement réel de nature entre le fœtus et l'homme auquel il donnera lieu et temps. Tout s'inscrit dans la même arche continue du devenir, tout signifie de la même manière. Jamais de césure dans le déploiement du vivant. Pas de "dedans", pas plus que de "dehors". Pas plus "d'avant" que "d'après". Notre configuration est déjà bien entamée dès notre venue au monde. Notre psyché ne nous est pas donnée comme cadeau lors du passage à "l'âge de raison", cette vieille rengaine qu'on assénait autrefois aux enfants turbulents afin qu'ils veuillent bien consentir à rentrer dans le rang lorsque la société l'exigeait.

  Quant au prétendu  "infantilisme des humains ", il ne résulte nullement d'une disposition de ces derniers à refuser l'entrée dans la vie adulte. Il est bien plutôt une pathologie, un manque-à-être, une difficulté résultant sans doute de processus inconscients dont ils n'ont même plus le souvenir. Ils ne peuvent donc être tenus pour responsables d'une situation qu'ils n'ont pas créée eux-mêmes.

  Pour ce qui est de la volonté des Politiques de maintenir certains individus dans cet état "d'infantilisme", nous craignons  bien que le problème soit infiniment plus complexe. Peut-être excède-t-il même l'existence ici et maintenant, trouvant peut-être quelques assises dans cette fameuse "crypte" qui, si elle peut parfois incliner à la nostalgie, est bien souvent livrée aux caprices et tempêtes d'un liquide amniotique dont il serait puéril de croire qu'il est exempt de dangers.

 

******************

 

Deuxième aphorisme : *Seul l'Insulaire vit "au-dehors". Afin de ne pas désespérer.

Paradoxe : L'insulaire vit dehors ? Il vit dans une poche, une métaphore utérine...

 

Commentaire : Là aussi, comme pour l'aphorisme précédent, il convient de situer les affirmations dans leur exact contexte. Bien évidemment, tout insulaire peut être assimilé, métaphoriquement parlant, à cet individu en gestation attendant son éclosion en plein jour. Donc, dire que l'Insulaire vit "au-dehors" (voir les indispensables guillemets), c'est seulement prendre acte de son désir de se projeter en-dehors de lui-même, précisément afin de ne pas étouffer dans le bain amniotique, afin d'espérer, de vivre son autonomie, d'accéder à la liberté dont son insularité semble le déposséder. Mais, si l'Insulaire rêve si fort du manque de l'Île, c'est parce que, d'abord, il a vécu insulaire. Souvent les choses ne se révèlent qu'à s'affronter. Voir toute dialectique. Le noir et le blanc. Le jour et la nuit. L'ombre et la lumière. Ainsi vont les choses sur cette terre bien disposée à assembler les contraires, à condition seulement qu'on veuille bien s'y disposer.

 

NB : Nombre de nos écrits traitent de ce thème que nous  nommons d'une façon générique : "la conque amniotique".  Cette notion de l'expérience prénatale et sa fonction symbolique relativement à l'existence de l'individu  nous paraissent avoir un intérêt fondamental. Afin de faire la part de l'inconscient par rapport au conscient, afin de percevoir l'influence des archétypes (notamment de la Mère et de sa représentation inconsciente sous forme d'anima dans la psyché masculine, etc…) à l'œuvre dans l'édification de tout imaginaire bien en amont des premières significations du langage et de l'activité symbolique;  enfin, en vue d'opérer l'indispensable continuité d'un individu, lequel débute bien en avant sa sortie au monde, ne serait-ce qu'en raison de ses fondements généalogiques et de son appartenance à la communauté humaine.

  Toujours en relation avec cette crypte originelle, il semble qu'on ne puisse faire l'économie du concept de "traumatisme de la naissance" dont la paternité revient à Otto Rank, lequel défendait la thèse selon laquelle "l'arrachement" à cette terre primitive constituait la source évidente de l'angoisse infantile. Il semble bien, en effet, que nous puissions méditer longuement sur la valeur éminente de rupture aussi bien sur le plan anatomique, que physiologique et, par voie de conséquence, sur l'empreinte durable psychologique qu'un tel "passage" induit pour l'existence qui se constituera à partir de cette soudaine césure. Mais, bien évidemment, toutes les projections intellectuelles que nous pouvons édifier sur une telle réalité n'existent qu'à l'état de thèses, l'origine du problème nous demeurant toujours occultée. Bas du formulaire

 

 

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