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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 08:50

 

     Aucun "pèlerinage aux sources" ne peut faire l'économie des deux filets d'eau auxquels, par nature, mais aussi émotionnellement, viscéralement, nous nous abreuvons toujours. Ainsi le voyage initiatique nous conduisant au centre géométrique de notre existence - à savoir à nous-mêmes -, doit-il faire surgir, dans notre rencontre avec le sol, deux figures incontournables, deux esquisses tutélaires sans lesquelles, simplement, nous ne pourrions témoigner : celle du Père, celle de la Mère. Comme deux jambes primordiales afin de cheminer, de découvrir, de paraître au plein jour.

  Ainsi, pour Sarias (voir "Les Copains d'abord"), le passage obligé emprunte d'abord le chemin pour l'Andalousie, Séville étant le lieu du Père, puis remonte vers le nord, vers la Navarre et Pamplona, berceau de la Mère. Car il s'agit de savoir ce que l'histoire parentale a apporté à notre propre édification, quels sont nos points d'appui culturels, géographiques, peut-être éthiques ou religieux. Nous ne pouvons nous abstraire d'un tel soubassement, qu'à accepter que nos racines s'absentent de notre projet et nous laissent situés en un dangereux suspens. Pour autant, découvrir le lacis des rhizomes, les radicelles nous reliant à notre première terre, à l'aire parentale, ne nous aliène pas. C'est seulement une connaissance dont nous devons nous saisir afin de mieux éclairer notre progression. Il n'est pas indifférent que les premiers soins dont nous avons été entourés s'abreuvent, soit à une religiosité, à un paganisme, à une croyance locale, à une superstition, à une culture profondément inscrite à même la chair du sol.

   Ramon Sarias, lequel a toujours pratiqué l'oubli de ses origines, comme d'autres jouent au cricket, en toute insouciance et même avec un sentiment de quasi ravissement esthétique, découvre, ébloui, en compagnie de ses comparses, tout ce qui le détermine, bien au-delà de ce qui se peut imaginer. Car il n'est pas indifférent de provenir d'une hispanité dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle est habile à mêler les genres, la Semaine Sainte et la foi qui lui est attachée basculant soudainement dans l'acte profane le plus immanent qui soit, la Feria, avant de sombrer dans une manière d'apothéose dans l'arène où la Corrida déroule son intense dramaturgie.

  Le voyage initiatique, l'espace d'un instant, le temps d'une parenthèse enchantée aura été le convertisseur opérant la sublime métamorphose. Ramon l'expatrié, (l'apatride conviendrait mieux), se découvre une patrie, en même temps qu'il réhabilite une généalogie dont il avait fait son deuil, croyant, de cet oubli, pouvoir faire la condition d'une réelle assomption personnelle. Mais, bien évidemment, c'était du contraire dont il s'était agi.

  Réinvestissant un territoire qu'il aurait dû habiter continûment, non seulement Ramon Sarias s'offre une catharsis sur mesure, mais il donne à nouveau essor à ses propres fondements. Toute connaissance de soi, agrandie, augmentée par quelque cognition que ce soit, par quelque révélation intime est, toujours, de l'ordre de la "re-naissance". C'est bien à cette "re-naissance" que Sarias se dispose tout au long de ce périple qui, à l'évidence, n'est qu'un retour sur lui-même. On n'est jamais mieux au plein d'une vérité que lorsqu'on finit par coïncider avec son essence. C'est de cela dont l'Ibérique est atteint. Ses témoins existentiels, Bellonte et Jules Labesse, l'ont conduit jusque sur les bords de nouveaux fonts baptismaux. Toujours nous renaissons de nos cendres, pareillement au Phénix. Jusqu'à l'instant fatidique de la dernière Corrida !

 

 

Pamplona.

 

  Nous avons pris le train de nuit à Séville et nous sommes arrivés au petit matin à Pamplona, dans l'aube grise qui semblait s'élever des montagnes proches. Puis il y a eu une soudaine dilatation du temps, comme si les aiguilles des églises, des temples et des édifices publics s'étaient emballées et c'est la Saint-Firmin qui s'est brusquement annoncée et l'air s'est bruyamment déplissé, nous livrant Juillet et ses nappes de chaleur. La Feriavenait de toucher à sa fin. On venait tout juste de ranger dans les immenses hangars encore pleins du tumulte de la fête, les "Gigantes", géants de carton-pâte, à la tête démesurée, aux traits démoniaques plutôt que festifs, dont l'origine remonte à la nuit des temps. Ils étaient censés représenter l'univers, peut être les peuples de la terre, avec leurs faces blanches, leurs faces noires, la variété de leurs physionomies, de leurs costumes bariolés.

  Arpentant les rues clouées de chaleur, il nous semble encore entendre le murmure de la multitude, l'étonnement des plus petits qui découvrent la danse erratique et scandée par les mouvements de la foule de la Comparsa de Gigantes qui va rendre visite aux enfants dans les orphelinats et les hôpitaux. Et toujours cette obsession profonde de la conscience espagnole qui jette un pont permanent entre la joie et la douleur, la vie et la mort. Et ce sentiment semble renforcé, décuplé, par la démesure même de ces Géants que portent de jeunes Navarrais dans la force de l'âge, animés d'une passion dont on ne peut savoir si elle est religieuse ou seulement païenne, sans doute les deux.

  Et toujours cette tension de l'air, cette présence invisible, comme si la Feria voulait encore exister, s'immiscer dans la vie des hommes, les accompagner dans leur quotidien et les murs résonnent du rythme de la "jota", et les vitres brillent de l'éclat des costumes colorés, écarlates et or, les Danzaris, les Gaïteros; les Christularis, et les pavés s'animent du frottement sourd des espadrilles des fidèles des Congrégations et les façades ocres et usées s'illuminent au passage de Saint-Firmin dont la cape "torera" est sertie de brillantes pierreries.

  Immergés dans cette ambiance particulière, comme enveloppés des brumes de la fête à peine évanouie, nous n'avons pas besoin de questionner Ramon Sarias sur son vécu intime; nous le sentons vibrer, comme saisi par l'évènement, comme si sa chair était subitement mêlée à la terre maternelle, à son chant, à son balancement. Bellonte et moi pensons que nous avons bien fait de ramener Ramon sur ses lieux fondateurs, mais nous savons qu'il y a encore une étape à franchir, essentielle, celle à laquelle tout Navarrais est confronté au terme de la Feria et qui, en quelque sorte, clôt son propre processus initiatique : la confrontation avec la MORT.

  Oui, bien sûr, cette mort peut parfois être réelle, toute fête dans son déploiement, allant jusqu'au bout de sa logique, mais cette mort est surtout symbolique, c'est-à-dire qu'elle correspond à un processus de résurrection, de régénération. Les Navarrais, les Andalous le savent au plus profond de leur être et aucune échappatoire ne peut être envisagée : la CORRIDA DOIT AVOIR LIEU, elle est le point d'orgue, le sens ultime de la Feria, de la croyance, de la foi, du long serpentin existentiel qui, l'espace de quelques jours, a réuni tous les hommes d'un seul et même mouvement, sorte de grand corps aux milliers d'yeux, aux milliers de jambes, de doigts, de pieds mais à la conscience unique, absolument UNIQUE.

  Progressant au hasard des rues de la capitale Navarraise, nous avons été invisiblement attirés, comme aimantés et nous nous sommes retrouvés près de la Rivière Arga, tout près du Portal de Rochapea. Dans l'aube qui doucement s'efface, nous sommes soudain transis de froid, de peur aussi, sans doute, et il nous semble entendre les raclements de sabots dans les "corrales" qui surplombent le rio, et le souffle puissant des mufles où déjà la vapeur se condense. L'atmosphère est étrange dans l'air pourtant si pur et c'est une manière d'orage qui semble s'annoncer et nous relie d'une façon ténue, Bellonte, Sarias et moi.

  A partir de ce moment, nous ne parlerons plus, nos bouches seront scellées par la poussière, nos yeux voilés par la sueur, nos jambes saisies d'effroi. Nous serons seulement une longue attente et nous ne saurons plus si nous vivons sous le règne du rêve, de l'imaginaire ou du réel. Ça fait autour de nous comme une sorte de flottement, un bizarre sentiment de vacuité nous envahit et nous sommes irrémédiablement SEULS, alors que les rives de l'Arga sont déjà noires de monde. Le trajet de "l'encierro", cette course effrénée des animaux et des hommes dans les ornières des rues est semblable à la course d'un torrent impétueux, à l'agitation d'un grand corps animé de soubresauts, de mouvements désordonnés. C'est semblable à un fleuve de sang rouge qui afflue le long de la grande artère depuis la Rue Santo Domingo, se précipite vers la chicane de la Rue Marcaderes, puis franchit une nasse pour dévaler la Calle de la estafeta, puis s'enroule dans l'espèce de crosse qui aboutit à l'espace circulaire et fermé de la Plaza de Toros.

 

 

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 10:41

 

Ce qu'être veut dire.

 

 

 Toujours, la diastole-systole de l'existence nous incline à ce sentiment d'ambiguïté, à cette vibrante démesure qui nous fait osciller entre deux pôles identiquement cernés "d'inquiétante étrangeté" . Notre naissance, nous ne pouvons la connaître, pas plus que nous pourrions, en quelconque façon, nous situer à son origine. Notre mort nous est promise, mais sans que nous en connaissions le terme et la forme dont elle habillera nos contours.

  Etrange balancement du blanc au noir, de la lumière à l'ombre, de la joie à la douleur, de la révélation à l'occlusion de tout ce qui signifie et rayonne dans l'orbite de notre éphémère fiction. C'est ainsi, l'histoire que nous écrivons au regard du monde est toujours cette alternance, cette marche syncopée, ce sautillement sur place alors que nous croyons avancer vers notre destin. Mais c'est bien plutôt le destin qui s'annonce à nous selon son implacable volonté. Car si nous sommes libres, et ceci, il nous faut bien le postuler, nous ne le sommes que conditionnellement, simplement en raison de ces deux polarités essentielles, du début, de la fin, qui ne sauraient nous appartenir en propre.

  Alors, de la longue cohorte des jours, il nous faut nous arranger, nous disposant sans délai à en recevoir l'offrande, à en subir, parfois, la densité pareille à une gangue de plomb. Car notre marche est entravée comme celle des dromadaires dont on garrote les pattes afin qu'ils ne  s'évanouissent dans le désert, parmi la multitude des herbes folles et des épines d'acacia. Progresser, existentiellement parlant, est toujours ce risque de piqûre mortelle ou, à tout le moins, de profonde blessure nous offrant fièvre purulente et urticants bubons.

  Mais il nous faut revenir au réel et l'habiller de vêtures plus aisément compréhensibles. Il nous faut, une fois de plus, avoir recours à l'image afin que ce fameux "sentiment tragique de la vie" dont faisait état Miguel de Unamuno, nous apparaisse dans une dimension vraisemblable. Alors, quoi de plus éclairant que de s'en remettre à une hispanité dont la riche symbolique existentielle nous en dira plus qu'une rhétorique métaphysique ne le pourrait. Il faut, seulement une fois, avoir été immergés, d'abord dans la foule emplie de piété de la Semaine Sainte, puis, sans pause, se retrouver dans la clameur étourdissante de la Féria. C'est de cette sublime dialectique que peut naître et prendre essor ce sentiment ontologique que le Philosophe espagnol a si mis bien mis en exergue dans son œuvre. Car, nous autres, Hommes égarés dans la mondanité, il est de notre devoir  de nous confronter à l'incompréhensible, l'incommensurable, le hors-de-propos puisqu'aucun langage ne saurait tenir le discours de la stupeur longuement.

  Il s'agit de cela, de cette incroyable prise de conscience de ce qu'être veut dire lorsque, après avoir déambulé avec les agonisants et les flagellés, avoir accordé ses pas au balancement des mystérieuses cagoules dissimulant l'épiphanie humaine, soudain nous sommes propulsés en pleine lumière, dans la profusion de la Feria, alors que dans l'ombre de la fête s'illumine déjà l'habit de lumière qui aura raison de la fougue noire, taurine, indivisible, turgescente, naseaux fumants, écumeux, comme pour dire la beauté en même temps que le drame de l'ultime combat.

  Parfois nous est-il indispensable de nous confronter à ces sanglantes allégories de manière à ce que surgisse en plein jour l'espace d'une vérité que, toujours, nous portons en nous mais que nous remettons au hasard afin qu'il en dispose à sa guise. Sans doute est-il trop douloureux de passer, sans transition, du vif éclat à l'ombre mortifère, de l'éclairement à la ténèbre. Une chose de l'ordre du sacré - la Semaine Sainte - basculant dans la folie ouverte par le profane - la Feria - est ce qui, certainement, constitue le pivot d'une compréhension en profondeur de ce qu'exister veut dire et dont, toujours, nous retardons l'explication.

 

 

 

 

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 10:33

 

  Toujours, la diastole-systole de l'existence nous incline à ce sentiment d'ambiguïté, à cette vibrante démesure qui nous fait osciller entre deux pôles identiquement cernés "d'inquiétante étrangeté" . Notre naissance, nous ne pouvons la connaître, pas plus que nous pourrions, en quelconque façon, nous situer à son origine. Notre mort nous est promise, mais sans que nous en connaissions le terme et la forme dont elle habillera nos contours.

  Etrange balancement du blanc au noir, de la lumière à l'ombre, de la joie à la douleur, de la révélation à l'occlusion de tout ce qui signifie et rayonne dans l'orbite de notre éphémère fiction. C'est ainsi, l'histoire que nous écrivons au regard du monde est toujours cette alternance, cette marche syncopée, ce sautillement sur place alors que nous croyons avancer vers notre destin. Mais c'est bien plutôt le destin qui s'annonce à nous selon son implacable volonté. Car si nous sommes libres, et ceci, il nous faut bien le postuler, nous ne le sommes que conditionnellement, simplement en raison de ces deux polarités essentielles, du début, de la fin, qui ne sauraient nous appartenir en propre.

  Alors, de la longue cohorte des jours, il nous faut nous arranger, nous disposant sans délai à en recevoir l'offrande, à en subir, parfois, la densité pareille à une gangue de plomb. Car notre marche est entravée comme celle des dromadaires dont on garrote les pattes afin qu'ils ne  s'évanouissent dans le désert, parmi la multitude des herbes folles et des épines d'acacia. Progresser, existentiellement parlant, est toujours ce risque de piqûre mortelle ou, à tout le moins, de profonde blessure nous offrant fièvre purulente et urticants bubons.

  Mais il nous faut revenir au réel et l'habiller de vêtures plus aisément compréhensibles. Il nous faut, une fois de plus, avoir recours à l'image afin que ce fameux "sentiment tragique de la vie" dont faisait état Miguel de Unamuno, nous apparaisse dans une dimension vraisemblable. Alors, quoi de plus éclairant que de s'en remettre à une hispanité dont la riche symbolique existentielle nous en dira plus qu'une rhétorique métaphysique ne le pourrait. Il faut, seulement une fois, avoir été immergés, d'abord dans la foule emplie de piété de la Semaine Sainte, puis, sans pause, se retrouver dans la clameur étourdissante de la Féria. C'est de cette sublime dialectique que peut naître et prendre essor ce sentiment ontologique que le Philosophe espagnol a si mis bien mis en exergue dans son œuvre. Car, nous autres, Hommes égarés dans la mondanité, il est de notre devoir  de nous confronter à l'incompréhensible, l'incommensurable, le hors-de-propos puisqu'aucun langage ne saurait tenir le discours de la stupeur longuement.

  Il s'agit de cela, de cette incroyable prise de conscience de ce qu'être veut direlorsque, après avoir déambulé avec les agonisants et les flagellés, avoir accordé ses pas au balancement des mystérieuses cagoules dissimulant l'épiphanie humaine, soudain nous sommes propulsés en pleine lumière, dans la profusion de la Feria, alors que dans l'ombre de la fête s'illumine déjà l'habit de lumière qui aura raison de la fougue noire, taurine, indivisible, turgescente, naseaux fumants, écumeux, comme pour dire la beauté en même temps que le drame de l'ultime combat.

  Parfois nous est-il indispensable de nous confronter à ces sanglantes allégories de manière à ce que surgisse en plein jour l'espace d'une vérité que, toujours, nous portons en nous mais que nous remettons au hasard afin qu'il en dispose à sa guise. Sans doute est-il trop douloureux de passer, sans transition, du vif éclat à l'ombre mortifère, de l'éclairement à la ténèbre. Une chose de l'ordre du sacré - la Semaine Sainte - basculant dans la folie ouverte par le profane - la Feria - est ce qui, certainement, constitue le pivot d'une compréhension en profondeur de ce qu'exister veut dire et dont, toujours, nous retardons l'explication.

 

 

 

La Feria.

 

   La Semaine Sainte s'achève à peine que la Feria a déjà commencé, comme si la fête devait exorciser les démons, comme si l'ivresse de la foule devait conjurer les mauvais sorts, oublier la douleur et le tragique, et l'on aura vite effacé de sa mémoire les longues processions des cagoules, les plaintes des agonisants et des flagellés, les marches lentes et funèbres le long des rues tachées d'ombre qui évoquent si bien les robes noires des taureaux. Etrange Espagne qui passe de la tragédie, du recueillement, à l'explosion de joie de la Feria avec ses guirlandes de fleurs éclatantes, ses lampions accrochés aux palmiers, l'activité de ruche joyeuse de la Senora la Bardales, la couturière la plus douée pour confectionner les robes des Gitanes.

  A elles seules, ces robes portent le symbole de cette joie qui succède à la piété. Avec leurs tailles cintrées, leurs volants de dentelle blanche qui s'ouvrent en corolles, elles évoquent le renouveau, le printemps, le trajet de la sève, la floraison, l'ouverture à la vie, à son amplitude, et l'on est déjà passé dans un autre monde, à l'intérieur d'une "caseta", la nuit, où la "séguedille", la danse sévillane commence et c'est soudain comme un jeu de l'amour et de la haine, de l'attrait et de la répulsion, de la rencontre et de l'évitement, sorte de mince dramaturgie où le plein côtoie le vide, la lumière l'ombre, la douceur la cruauté et, dans cet incessant quadrille à plusieurs figures où les hommes et les femmes se frôlent sans jamais se toucher, hanche contre hanche, les bras en cercle au-dessus de la tête, où les regards s'évitent, où les attitudes des corps sont à la fois démentes et hiératiques, où la violence et la joie s'exaltent dans un étrange clair-obscur; tout ceci m'apparaît avec l'évidence d'un funeste présage, d'une préfiguration d'un temps métaphysique qui sera un temps de sang et de chair, un temps de banderilles, de muleta, de dague, un temps circulaire à la manière des arènes, un temps fatal où le toréador, en habit de lumière, soumettra le taureau dans sa robe couleur de nuit et bientôt le sang coulera en larges nappes carmin.

  C'est peut être cela, ce sentiment de la finitude que Miguel de Unamuno a voulu traduire par son expression de "sentiment tragique de la vie". Etrange basculement du temps dans son immanence cyclique que résume si bien le printemps sévillan, par la ferveur de la Semaine Sainte d'abord, puis la fête profane, la Feria populaire qui abat tous les dogmes, toutes les croyances, toute la foi, puis, comme un inéluctable retour au passé, un rappel de la place de l'homme, et à nouveau sa chute dans la corrida, sa situation dans la symbolique existentielle, toujours au bord de l'abîme, inéluctablement tendu entre la vie et la mort.

  Bellonte et moi, nous avons pensé que cette densité de la vie andalouse, cette frénésie de la foule sévillane avait suffisamment accompli son œuvre et qu'il serait bon, pour Ramon, de lui ménager une pause, de l'écarter un moment de sa quête de l'origine, le souvenir est si douloureux à exhumer quand il a été longuement enfoui ! Nous voulions, pour Sarias, lui ménager un temps "d'oublieuse mémoire", pour reprendre les mots du Poète. Nous voulions quitter ce sol Sévillan sur lequel son père avait connu son premier souffle, accompli ses premiers pas, afin de rejoindre le sol de la Navarre qui avait vu naître sa mère. Ainsi, seulement, le travail généalogique aurait trouvé son épilogue, faisant se rejoindre les deux rives à partir desquelles sa vie s'est déroulée.

 

 

 

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 10:42

 

"Le corps du silence, cette parole qui borde la jouissance."

 

Anne-Angelique Meuleman-Zemour

 

 

 

 

  Entre percutant aphorisme et poésie elliptique, ici nous est fait le présent d'une réflexion à connotation abyssale. Comment, en un seul empan de l'énonciation, réunir en effet le corps, cette métaphore inquiétante, cette visibilité d'un toujours invisible; le silence qui est la condition de possibilité de toute parole et, aussitôt,  dans une belle relation affinitaire la parole donc, émanation du sublime langage alors que pointe le museau fouineur et fouisseur du désir, lequel ne se montre qu'afin de se mieux dissimuler. Ou l'art de dire beaucoup en énonçant peu. Les ressources du langage sont illimitées ! Merci de nous incliner à le penser. C'est de notre essence d'homme dont il s'agit, laquelle, souvent, identiquement au silence est un murmure à peine esquissé dont nous ne percevons, la plupart du temps, que l'écume de surface et pourtant l'abîme est là qui fait ses subtiles girations. Ecrire est simplement se retenir en-deçà de la chute, tant que tient la belle polyphonie. 

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 10:12

 

Tout part du silence.

 

 2 (2)

 

"Soirée saturée de parfums ineffables.. J'écris avec une incroyable lenteur, bute contre les zones stériles.. Rien n'égale l’âcreté de ces heures où je piétine et que le doute débordant la mauvaise passe, se propage sur toute la longueur de l'entreprise.. altère son principe, hypothèque sa fin.. Il me faut revenir à la perfection des rythmes et des mots qui sonnent et résonnent en eux-mêmes.. être à ma propre écoute, les cinq sens à l’affût.. capter les radiations de l'univers.. griffonner mon bonhomme de chemin.. et ne redouter qu'une chose : l'affreuse stupeur silencieuse."                [NB : c'est moi qui souligne.]

 

Sur un texte et une image de Pierre-Henry  Sander

 

  Tout part du silence, tout y revient. Depuis le néant précédant notre présence au monde jusqu'au suivant décrétant notre absence. Tout, dans le silence et, surtout, majestueusement le langage. Car c'est bien le silence qui ouvre la voie au langage et non l'inverse. Le silence est condition de possibilité de l'effraction, du surgissement au sein de l'existence. Comme la nuit est la possibilité du jour. Il n'y a pas d'autre lieu où puisse se réaliser l'événement. Le silence n'est jamais une pause, une parenthèse entre deux mots. Il est seulement la dimension à partir de laquelle toute rhétorique s'installe et rayonne. Le bégaiement, la dysphasie, l'aphasie, s'ils entretiennent bien un rapport avec le suspens, ce n'est qu'au titre d'un manque, d'une pathologie, d'une perte. Réitération de la parole dans le bégaiement comme pour remonter à la source de l'énonciation, en retrouver le cours originaire. Empêtrement dysphasique dans les ornières d'une élaboration qui se cherche mais faillit à sa tâche. Altération de la fluence verbale chez l'aphasique pareillement à un désarroi face à ce qui, à proprement parler, devient "innommable".

  Bien évidemment la parole, cette manière de démesure ouverte à la poésie, à la déclamation, à l'incantation, à l'évocation ne saurait se mesurer à l'aune d'un tel silence maculé de non-sens. A contrario, c'est toute l'amplitude des significations qui se trouve recueillie dans la conque ouverte du silence. Tout y résonne en écho, tout y figure en abyme jusqu'à l'infinitésimal, l'elliptique, le souffle premier par lequel le langage procède à son envol. Pour cette raison il ne faut jamais en faire la couleuvrine au bout de laquelle s'immolerait notre manquement à faire se révéler les mouvances ordinaires de la parole, les arabesques de l'écrit. S'appuyer sur lui, le silence, c'est simplement disposer le tremplin destiné  à l'invention, l'imaginaire, peut-être le surréel, le fantastique. Car il n'y a pas de limite. Le silence est une essence et, dès lors que l'on a découvert la polyphonie dont il est le fondement, alors s'irisent quantité de chemins, alors se manifestent des  myriades de potentialités. C'est tout simplement notre inféodation au souverain "Principe de Raison" qui nous place dans une position intenable, situant toutes choses dans une relation causale. Mais, entre le silence et la parole qui en est l'émergence dans le réel, il n'y a pas de lien direct, démontrable, de l'ordre de la chaîne matérielle, de la densité,  du corpuscule. La relation, à défaut de s'inscrire dans la concrétude, est simplement ontologique : de l'être du non-encore-proféré mais attendant de l'être à ce-qui-est-proféré et s'installe dans l'attente du ressourcement.

  Ainsi considérée, la thèse liée au silence se délie de toute contingence, de toute dimension aporétique. Car c'est bien d'une aporie dont il s'agit lorsqu'on affecte à la source de toute expression le statut habituellement réservé à tout ce qui se referme et disparaît dans une énigmatique occlusion. Le silence, s'il doit être "redouté", ne peut l'être qu'au titre du recueillement préalable à toute écriture, du moins si cette dernière veut répondre à une exigence de vérité. En définitive, c'est d'appréhension dont il est question - cette peur d'avoir peur -, car se confronter à la dimension d'une essence revient à se prosterner révérencieusement devant une idole, métaphoriquement, s'entend.

  Jamais l'être-langage du langage ne pourrait  s'illustrer à simplement être convoqué, comme on hèlerait un cocher dans son fiacre. Pour être en chemin, il faut d'abord avoir cheminé de concert avec le véhicule auquel on a confié, pour un temps, son destin. Continuellement le langage nous habite et fait ses orbes dans l'enceinte de notre peau. C'est bien du-dedans du langage qu'il faut partir afin de l'amener à paraître sur les fonts baptismaux de la création et non de ce qui lui est périphérique - "les parfums ineffables""les cinq sens à l'affût""les radiations de l'univers" - car les prétendues "radiations" avant de nous être affectées comme des prédicats de l'univers sont des métabolismes internes dont nous sommes dépositaires, sans toujours en être suffisamment alertés.

  Ainsi, toute "affreuse stupeur silencieuse" devrait consentir à retourner son gant afin que les coutures du sens deviennent infiniment visibles et se vêtent d'habits festifs. En lieu et place de cette mince dramaturgie, pourrait faire phénomène l'attente de ce qui toujours finit par se révéler et que nous pourrions nommer " sérénité face au sublime". Car, si le langage est considéré en son amplitude même, c'est de cela dont il s'agit. La stupeur ne pouvant naître que de son contraire, à savoir la privation de ce qui constitue l'homme et l'assure de son être. Quant au doute affectant les heures présumées inventives, il  s'annonce encore comme l'une des facettes d'une rationalité cartésienne incluse dans une chaîne de causalité. "Douter" devenant par on ne sait quelle décision arbitraire la condition de possibilité de "penser", laquelle engendrerait à son tour la roue de "l'exister" et, même plus fondamentalement, assurerait l'indispensable quadrature dont notre être dépendrait afin d'assurer sa présence au monde. Mais aucun cogito, aussi habile fût-il, ne pourrait constituer une explication satisfaisante dès l'instant où, nous saisissant de notre plume, nous essayons d'entrer dans la complexité du langage. C'est bien plutôt le langage lui-même qui devient la "cause première" dont l'œuvre est "la cause finale". Décidemment on n'en a jamais fini avec les LumièresLe langage est une illumination !"Les mots (…) sonnent et résonnent en eux-mêmes". Toujours.

 

 

 

 

 

 

  

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 09:53

 

  Le retour aux sources, là où nous sommes nés à nous-mêmes, sur une terre nourricière, près d'un paysage fondateur, dans la vibration d'une culture particulière, ce retour, ce cheminement tiennent d'une féerie en même temps qu'ils signent une douleur. Comment, en effet, ne pas éprouver d'émotion, ne pas ressentir en son tréfonds que ce sol que nous foulons, cette ville dans laquelle nous nous immergeons, nous habitent de l'intérieur de la même façon qu'un sentiment nous étreints et nous porte parfois à témoigner, mais dans la confidence, l'intimité. Dans ces moments précieux où l'unité de notre être se révèle, rassemblant en un même creuset les fragments épars de notre existence, l'oreille d'un ami est toujours une aide précieuse. Car seulement celui, celle dont nous avons gagné la confiance pourront recueillir la pure gemme ourlant nos lèvres éblouies. C'est bien d'un éblouissement dont il s'agit, dont nous devons rendre compte, à nous-mêmes, d'abord, à l'ami ensuite, afin qu'une trace mémorielle subsiste après que l'événement sera passé.

  Tout individu, au cours de sa vie, a foulé quantité de sols, multiplié les rencontres, s'est ouvert à nombre d'expériences multiples et variées. L'existence comme un puzzle, le corps comme une diaspora. Tout nous sommes des êtres de partage, des êtres éparpillés en des milliers de menus hasards, des êtres livrés à un constant égarement. Alors nous cherchons comment sortir de cette condition schizophrénique, comment relier les parties éparses, trouver le miroir dans lequel notre vue pourra s'affairer à la synthèse, rassembler le divers afin que l'unité retrouvée, nous puissions nous remettre en chemin.

  C'est toujours en vue de rassemblement sur soi des significations que nous entreprenons ce retour vers la terre de nos ancêtres qui est aussi la nôtre, le lieu de notre enracinement, l'aire de nidification originaire où les conditions furent réunies qui participèrent à notre propre éclosion au monde. Car renier sa terre constitutive reviendrait à  saper les structures qui concourent à notre propre édification. Jamais l'abri ne saurait tenir sans ses fondations, jamais l'arbre croître sans la nappe rhizomatique qui l'assure d'un lieu, d'une assise, d'une parole s'ouvrant dans l'éther. Sans doute la métaphore de l'arbre, par sa riche symbolique, est-elle la mieux fondée à nous introduire à la compréhension de ce que nos événements premiers ont imprimé en nous de force, d'énergie, de volonté de paraître selon notre singularité. Car le-sol-pour-toi n'est jamais le-sol-pour-moi. Il y a certes des confluences, des parties communes, des participations  à la même poussière mais le trajet de la sève est unique qui pousse notre être à réaliser son essence.

  Ainsi, notre quête est-elle toujours reliée au paysage, au chemin qu'on parcourut autrefois, au brin d'herbe dans le creux du fossé, au caillou, à la fontaine que cache un tapis de verdure. Nous avons besoin de cette présence modeste mais nécessaire à la configuration de notre présence actuelle. Toute remontée vers la source - nous sommes des saumons -, s'inquiète d'une telle quête dont la chose ramassée sur le chemin d'enfance témoignera, faisant ses gerbes étoilées lorsque l'ennui surgira ou bien la détresse, laquelle, en dernière analyse, n'est que la perte de nos polarités essentielles. Sans amulette, sans encrier qui, jadis, nous servit à poser les premiers mots sur le papier, sans objet investi d'une aire magique, nous flottons infiniment dans les vêtures trop grandes du destin, nous nous égarons parmi la multitude identiquement au gyroscope fou.

  Afin de coïncider à la quadrature du monde, c'est à la nôtre qu'il nous est intimement ordonné de consacrer une partie de ce temps précieux, seulement justifiable à l'aune d'une urgence à nous y retrouver parmi la grande dérive existentielle. Les mémoires, journaux et autres biographies n'ont d'autre objet que de doter celui qui écrit d'une nécessaire boussole ontologique. Car de l'être, il ne saurait y en avoir qu'à la mesure d'une entente avec le monde, avec nous-mêmes en premier lieu. Ce premier lieu de notre naissance dont nous croyons toujours nous éloigner alors que nous sommes toujours en orbite autour de ce qui fut l'étincelle première par laquelle une clarté put paraître et que, toujours, nous recherchons.

 

 

 

La Semaine Sainte.

 

 

  L'approche de la Semaine Sainte, celle qui vibre dans le cœur de tous les Andalous, c'est cette espèce de fièvre qui s'empare de Séville et alors la ville entière devient le lieu du vacarme, du tapage, de l'agitation, des mouvements colorés et chacun se sent appartenir à cet étrange hourvari, et chacun se fond dans le courant impétueux qui, jour et nuit, s'écoule dans les ruelles, les places, les avenues. Des camelots par dizaines, des enfants, des hommes et des femmes de tous âges vendent des ballons, des cigarettes à la pièce, des billets de loterie, des images saintes, et ce fleuve humain est à l'image des antiques caravansérails où la vision devient vite floue, où l'on n'a plus de repères, où l'on se perdrait pour ne plus jamais se retrouver et Ramon semble un peu étourdi et ravi à la fois de ce joyeux tumulte dont il est, lui, devenu partie intégrante. Puis, bientôt, le Sierpès, la rue étroite et sinueuse qui se fraie un passage entre la campana et la Plaza San Francisco. C'est le lieu incontournable de Séville, là où l'âme espagnole se révèle au grand jour, où elle livre ses multiples facettes, depuis les flamencos, sombreros gris perle que les anciens toreros portent fièrement au-dessus de chemises blanches éclatantes aux cols empesés, jusqu'aux amples mantilles noires arborées fièrement par les Sévillanes aux longues robes de velours.

  De jour comme de nuit, cette rue est vivante, elle bat au rythme de la Semaine Sainte et de la Féria qui approchent, elle parle dans les cafés, les tavernes, les "cervezas" où les bières coulent des fontaines en longs rubans couleur de miel et d'opale; elle s'agite dans les remous de la foule; elle fait sonner les hauts talons des femmes, les sabots ferrés des bourricots, elle éclaire les visages de lueurs festives.

  Bellonte et moi, sentons que l'influence de la cité andalouse commence à se diffuser chez Sarias, qu'elle remonte les fibres de sa chair, coule dans ses veines, glisse sous sa peau, allume dans ses yeux d'étranges lueurs, et cette amplitude qui s'installe en lui, qui l'amène à connaître son entièreté, nous en voyons l'illustration vivante alors que nous gravissons l'immense minaret de la Giralda où la ville se déploie à la façon d'un large éventail, livrant sa multitude de clochers, de couvents et d'églises, sa Plaza de Toros où, le dimanche de Pâques, seront estoqués les six premiers taureaux de l'année et, tout en bas, entre les tours et les clochetons ouvragés, le Patio des orangers à l'ordonnancement régulier avec les touffes brillantes de ses arbres, sa fontaine circulaire entourée de quatre ifs, hautes et frêles chandelles plantées dans la brume solaire.  

  Puis, soudain, nous passons sans transition, de ce tourbillon de lumière à un autre tourbillon, celui de la foule des curieux et des croyants qui a envahi les rues de la ville pendant la nuit du Jeudi au Vendredi saint. C'est une sorte de vertige qui s'est emparé des sévillans et qu'ils nous transmettent de toute la force de leur mystique, de leur passion, de leur sens de l'évènement, de la tragédie aussi, sans doute. Bellonte, Ramon et moi faisons maintenant partie de ce grand corps qui ondule tout au long du Sierpès, cherchant à voir les statues qui, bientôt, vont quitter leurs églises paroissiales. C'est la Esperanza qui sort la première, puis Jesus Nazareno escorté de sa confrérie étrangement silencieuse puis Jesus du Grand Poder. La foule se presse alors que la déesse des Gitans se dirige vers le pont du Guadalquivir, accompagnée de son Messie.   

  Plus tard, dans la nuit, ce sera le tour du Christ de la Salud et, enfin, le Crucifié de la confrérie du Christ au Calvaire. Puis le char étincelant de la Esperanza franchit le pont Isabel II et la foule est dense et les milliers de têtes sont une marée humaine, et les milliers de cous sont tendus et les yeux grand ouverts pour essayer d'entrevoir un peu de la lumière d'Esperanza, la Reine de la nuit. Nous ne savons pas si Ramon, par delà le temps, a retrouvé la terre de ses ancêtres et ce que nous savons, en tout cas, c'est qu'il a été envahi par le silence, mais ce silence était-il un aveu, la rencontre d'une vérité ou l'expression muette face à l'évènement inattendu ? Sans doute Sarias serait-il incapable, lui-même, de formuler ce qui, intérieurement, l'a habité, l'espace de cette nuit sainte.

 

 

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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 07:40

 

Hors de soi : l'Ecriture.

 

md 

 Source : Le Monde - 30 Juillet 2012.


 

 Le texte d'Eléa Mannel :

  

   "Marguerite Duras est sans doute pour moi la source de mon inspiration. Elle n'aurait pas aimé que je dise cela. Elle aurait levé les yeux au ciel et rallumé une cigarette. J'entends sa voix. Quand j'écris. Elle lit, pour moi, les mots que je dessine et je dessine, pour elle, les femmes que je ne suis pas. Evidemment, je ne serai jamais elle et elle ne voudrait pas que je le sois. Ecrire, c'est son propre silence en peinture. Les tableaux qu'on accroche à nos vies, fantomatiques et qui nous suivent. Ecrire, c'est cette solitude confortable dans laquelle je m'assois. Elle n'a rien à envier. Elle n'est dédiée qu'à moi. On ne devrait jamais écrire pour les autres. C'est plein de mensonges et de révérences honteuses. 

 "On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi."  (C'est moi qui souligne.)

  Rien ne nous définit vraiment.
Je vois les vides mieux que les choses. J'habille les non-dits, fais parler le mépris. J'essaie de mettre en évidence les nuances mieux que les couleurs. J'écris l’innommable, l'insondable, les vérités que l'on médit.
J'écris encore et encore même mal, même bien. J'écris parce que c'est ce que je sais faire... Parler de moi sans en avoir l'air. 
Faire parler le silence, c'est ça l'écriture."


      Le texte de Marguerite Duras - "Ecrire".

    (cité en référence par Eléa Mannell).

 

  "Il faut toujours une séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit des livres. C'est une solitude. C'est la solitude de l'auteur, celle de l'écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c'était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l'on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu'elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit. Je ne parlais de ça à personne. Dans cette période-là de ma première solitude j'avais déjà découvert que c'était écrire qu'il fallait que je fasse. J'en avais déjà été confirmée par Raymond Queneau. Le seul jugement de Raymond Queneau, cette phrase-là : " Ne faites rien d'autre que ça, écrivez."

 

  En tant que commentaire :

 

 Deux thèmes récurrents, aussi bien chez Duras que chez Eléa Mannell : le silencela solitude. Comme un leitmotiv ancré au centre du corps, une mélancolique antienne qui viendrait dire la difficulté, sinon l'impossibilité d'écrire.

  "Écrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire, on ne peut pas. Et on écrit."

                                                                                                  Duras - Ecrire.

 Habiter la solitude c'est habiter le silence. Habiter le silence, c'est écrire. Ecrire, c'est exister. Car, comment sortir de cette manière de logique infernale, sinon par la folie ? Renoncer à l'écriture, c'est accepter de renoncer à soi, c'est annexer le langage et en faire un fragment du corps comme peut l'être un membre, un viscère, une aire de peau. C'est amener l'écriture à n'être plus séparée, autonome, à n'être plus signe. Car le corps est un suaire pour toute parole qui s'y abîme. Car le corps est un marécage où les mots se dissolvent : simples rhizomes dans la mangrove où pullule la vie glauque, aquatique. Rien n'y est lisible sinon la confusion, l'égarement.

  Et, pourtant, le corps est toujours en question, il est le tremplin à partir duquel quelque chose se met à signifier. Simple perception, mince sensation au début, mais cela suffit. La solitudele silence, comment en faire l'expérience, sinon par le biais de l'anatomie, de la physiologie ? Il y faut un métabolisme, un remuement intérieur, une angoisse. Jamais le silencela solitude, ne pourront s'adresser à nous en tant que concept, idée, élaboration mentale. Non, ces états existentiels sont des abîmes, des girations, des gouffres qui creusent et, en creusant le corps, appellent. Appellent surtout. Car penser la solitude est d'abord un événement vécu du dedans, qui, par la suite, peut trouver dans la langue un naturel exutoire.

 "Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit."

                                                                                           Duras - Ecrire.

   Mais comment s'opère ce pur mystère, ce passage de l'aire somatique à l'aire du langage ? Certes, le corps est pourvu de zones affectées à telle ou telle fonction, - articuler, moduler -, mais toutes ces aires ne sont que des projections du langage. Elles ne sont pas DU langage. Le langage, l'écriture sont au-dehors,  là où brillent les mirages absolus, là où l'homme est appelé à témoigner, créer, sortir de la banalité qui le cerne de toutes parts. L'appel du langage nous dépasse toujours. Nous nous inscrivons dans son essence et non l'inverse. C'est le langage qui est premier. L'homme ne fait que parler, écrire, à sa suite. Tout ce qui sera écrit, il faudra aller le chercher au-dehors :

"Il faut toujours une séparation d'avec les autres…"

                  Duras - Ecrire.

  Il faut toujours une séparation d'avec soi afin que le langage puisse être rejoint. C'est pour cela la douleur. C'est pour cela le silencela solitude. C'est pour cela l'inatteignable. Comment être soi et ne l'être plus ? Comment être dans le silence et déjà écrire ? Comment éprouver la solitude et être entouré de mots, de phrases, de sens ? Il faut toujours une séparation d'avec soi. D'avec son corps. Être en apesanteur. Se détacher du réel. D'avec son identité, cette effigie qui vous assigne une place parmi les Existants. Il faut cesser d'être Marguerite Donnadieu pour devenir Marguerite Duras.

 "…écrirec’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie."

                                                                            Marguerite Duras - Ecrire.

  Oui, c'est bien cela, cette "autre personne" n'est que l'écrivain lui-même, cet être possédé par le langage au point de se confondre avec lui, au point de le rendre plus réel que le réel, de le confondre avec une totale liberté :

"On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi." 
                                                                                     
Eléa Mannel.

  Merveilleuse formulation qui emprunte l'anaphore comme redoublement d'une certitude. Mais "l'hypothétique hypothèse de soi", n'est rien d'autre que le soi reconduit à ce que, depuis toujours, il cherche, cet absolu de l'écriture par lequel exister autrement que par son corps, autrement que par la quotidienneté. Incroyable liberté dans laquelle s'accomplit tout acte créatif vrai.

 "Rien ne nous définit vraiment."

                 Eléa Mannel

  Ceci veut simplement dire que les contingences ne vous atteignent plus, qu'on est enfin arrivé hors-de-soi, dans le plein de l'écriture, dans la pure signification, autrement dit : dans l'art. Mais le "hors-de-soi", n'est jamais donné d'emblée, à la façon dont vos yeux sont verts; le "hors-de-soi" nécessite une ascèse, une irréductible volonté de connaître le langage du-dedans, la seule dimension dont il puisse être doté afin qu'il transcende le réel et puisse prétendre rayonner à sa juste mesure. Car l'erreur consisterait à vouloir écrire un roman, à raconter une histoire, à créer des personnages pour, en définitive, retomber dans l'anecdote. Connaître le langage du-dedans, veut dire devenir soi-mêmeen quelque sorte langage, le faire se produire hors du corps afin qu'il acquière une dimension universelle, seule contrée de l'art :

"Les mots bondissent en moi, ils veulent jaillir de tous mes orifices et recouvrir l'espace."

                                   JMG. Le Clézio - Haï.

 Cette phrase résume, à elle seule, comment s'accomplit l'œuvre. Issu du corps, le langage du-dedans bondit hors-de-soi dans l'espace ouvert de l'écriture, devenant par cette seule conquête, liberté débouchant sur une transcendance. Ce que les mots couchés sur le papier doivent devenir afin de pouvoir prétendre être "écriture". S'ils ne le peuvent, ils se destinent à n'être que bavardage. Ce passage de l'espace du-dedans à celui du hors-de-soi a été une quête constante de l'humanité : des poètes, des peintres, des artistes de toutes sortes. Selon les époques, cet appel en direction du  passage s'appelait "absinthe", "mescaline", "alcool". Bien entendu il ne s'agissait que de subterfuges. La vérité était ailleurs, dans une recherche obstinée d'une esthétique à atteindre, donc d'une éthique, en définitive. L'écriture n'est que cela : être hors-de-soi vers une transcendance.

  C'est sans doute ce que voulait exprimer Marguerite Duras qui voyait dans "Le ravissement de Lol V.Stein"un tournant :

"J'ai l'impression quelquefois que j'ai commencé à écrire avec ça, avec Le ravissement de Lol V.Stein…"

                                                     Les lieux de Marguerite Duras.  Editions de Minuit.

 

  Et encore, dans "Marguerite Duras à Montréal" - Editions Spirales :

 "L'écriture du Ravissement : Je suis dans l'impossibilité totale de vous dire comment ça s'est fait, ça s'est passé. Mais quand je (…) relis, je suis étonnée, je me dis : "Qu'est-ce qui m'est arrivé ? " Je ne comprends pas très bien. C'est comme ça, écrire. "

  Extraordinaire coïncidence, tout de même, que Duras ait eu l'impression de "commencer à écrire" avec le Ravissement. Mais qu'est-ce donc qu'un "ravissement", sinon un transport hors-de-soi, une extase, une transgression de ses propres frontières ? Et, proposant cette interprétation nous ne croyons nullement outrepasser l'événement dont l'écrivain avait été saisie. Mais que lui est-il donc arrivé ? Sinon ce surgissement dans l'espace immense de l'art dont parlait Le Clézio ? Le surgissement dans l'écriture majuscule dont la modernité étonne encore. Ecrire, c'est peut-être ne pas comprendre ce qui vous arrive. Et écrire quand même. Envers et contre tout.

 

 "On ne devrait écrire que pour la liberté d'être soi, pour l'hypothétique hypothèse de soi. "

 En épilogue, qu'il nous soit permis de citer à nouveau cette étonnante formulation d'Eléa Mannell, laquelle, sans doute nous en dit plus sur l'écriture que sa forme sibylline ne pourrait le laisser supposer!

 

 

 

 

                                          

 

  

                                                     

 

                      

 

 

                                                                                  

 

 

 

                                                                        

 

 

 


                                                                             

 

 

 

                                                                              

 

  

 

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 12:16

 

  Entre l'excès de racines - du point de vue de l'appartenance à un sol -, et son absence, il y a un moyen terme dont on pourrait s'inspirer de façon à habiter correctement sa peau. Pour autant, il ne saurait être question d'encourager à quelque nationalisme étroit, à prôner le particularisme local comme mode d'exister. La tendance est à la mondialisation, laquelle tend à aplanir les différences, à raboter tout ce qui pourrait dépasser et affecter un bel unanimisme. Si nul ne peut s'inscrire en faux contre le progrès qui consiste à bâtit un "village mondial", rien ne serait plus contreproductif que de considérer cette belle confluence comme garante de la paix des peuples et facteur d'harmonisation, sociale, culturelle. La mondialisation, en matière d'égalitarisme, est, le plus souvent de la poudre aux yeux. Encore une utopie qui a la peau dure. Comme toujours, ce sont les mieux lotis, ceux dont la lucidité est éveillée et la réplique facile qui s'en tirent le mieux, laissant sur le bas côté tous les malchanceux de la vie.

  Ceci étant considéré, le chemin est à poursuivre qui fera se rencontrer les hommes, disparaître les frontières, faciliter la communication - A quand la mise sur pied réelle d'une vraie langue universelle, genre d'espéranto qui cimentera les peuples en les dotant d'une expression unique ? - Mais, pour l'heure, il est souhaitable d'encourager toute initiative participant, de près ou de loin, à l'édification d'une conscience commune de la politique, de la vie sociale, du partage. Cependant il serait naïf de penser qu'une telle fusion des intérêts ne pourrait résulter que de décisions collectives ou de lois contraignantes. Il y va de l'intérêt de chacun d'assumer son propre destin dans le labyrinthe de ce fameux "village mondial". Une autre erreur de jugement consisterait à considérer que l'uniformisation des comportements, des conduites, serait la meilleure voie à emprunter pour faire se rencontrer et faire se fondre dans un même creuset la mosaïque des populations.

  C'est en partant de son propre sol spécifique, en en connaissant les incidentes culturelles, en cherchant à approfondir une spécificité que nous pourrons d'autant mieux aller vers la pratique d'une altérité et d'une synthèse des savoirs. C'est en prenant appui sur ses propres ressources que celles des autres s'ouvrent à nous. La pire des situations serait de renier ses fondements dans le but de rejoindre au plus vite ce qui, rapidement, ne s'illustrerait qu'à titre d'illusion. D'où la mise en acte de la fameuse sentence socratique : "Connais-toi toi-même", meilleure façon de cingler vers celui qui, toujours nous fait face, sans que nous prenions toujours conscience de sa singularité.

 

 

 

 

L'oubli des racines.

 

  Sarias, Ramon Sarias, vous aurez pigé, juste au nom, que ce n'est ni un belge ni un letton, pas plus qu'un polonais et que ses racines elles viennent plutôt côté Méditerranée, au Sud, là où les hommes ont la peau tannée par le soleil, où leur sang est mêlé à celui des musulmans et des Maures. Sarias, sa famille, du moins, elle vient, je crois, du côté d'Aguilas, quelque part sur la côte entre Carthagène et Alméria. Et c'est tout à fait étrange comme Ramon est amnésique dans cette direction, je veux dire du côté de sa provenance, de son origine, de la terre où ses ancêtres plongeaient leurs racines.

  D'accord, il est immigré de deuxième génération et ses parents ont débarqué en France il y a bien longtemps, et il né à Ouche, Ramon, mais c'est tout de même pas une raison suffisante pour occulter la terre des siens et c'est quand même pas une tare d'arriver un jour d'Andalousie, c'est ce qu'on dit au "Club des 7", c'est quand même pas un péché originel de poser son balluchon sur un sol étranger, d'y trouver refuge, d'y faire son nid et de se fondre un peu dans la masse, même si on cause parfois de travers, si les mots de votre langue maternelle se pointent sans crier gare, même vous en êtes confus, tellement confus que votre ancien "dialecte", celui de votre généalogie, vous faites tout pour l'oublier, et il résonne à vos oreilles à la façon d'un intrus et vous devenez sourd à ces mots venus d'au-delà des Pyrénées, et vous devenez aveugle à toutes les contrées ibériques, et les mots comme "Léon", "Castille", "Navarre", "Aragon", "Catalogne" ne sont plus que consonnes et voyelles anonymes, sans contours précis et "Estramadure", "Andalousie" viennent de si loin derrière les brumes de chaleur que c'est comme un mirage, comme un lointain et énigmatique palmier qui agiterait ses lames vertes et son tronc couleur de boue au milieu des tornades de sable et plus rien alors n'est visible et plus rien alors ne fait signe vers votre passé.

  Pour tout vous dire, Ramon, on le comprend bien, il a voulu éviter d'être "le cul entre deux chaises", comme le dit souvent Garcin et il a choisi de camper sur l'assise gauloise, quelque part entre Aginnum, Lactora et Divona, de se tremper dans la potion magique de Panoramix et de n'avoir pour horizon que les limites des collines d'Ouche qui, pour lui, devaient jouer à la façon des fortifications d'Alésia. Oui, Ramon, on saisit bien ce qui a fait qu'il ait bâti une sorte de "muraille de Chine" tout au long des Pyrénées, et Ramon, sans doute, quand il était gamin a du subir les railleries, les quolibets de ses petits copains, on est pas particulièrement tendre à cet âge-là et même les moqueries des adultes, du style, "vous gênez pas, venez donc manger le pain des Français; venez nous piquer le boulot, après on vous regardera travailler assis à la terrasse du Bureau de Chômage", on peut imaginer tout ça, les gentillesses chauvines, les remarques franchouillardes en forme de "beaufitude" et ça nous désole un peu, nous ses véritables amis, et ça nous dispose un brin à l'indulgence, à la mansuétude et surtout à la vraie fraternité et le "Club des 6", on se couperait en 4 pour que Ramon, le 7° de la Compagnie, il puisse l'assumer totalement sa "francitude" et même ça nous gêne aucunement qu'il se vive "plus Français que Français", "plus blanc que blanc", c'est sa manière à lui de conjurer un sort qui lui est apparu sous la figure de la dureté, de l'indésirable, et il se souvient de son Père, maçon, des difficiles fins de mois, du froid qui régnait dans la maison, des lessives que sa Mère devait faire au lavoir, par tous les temps, des brouets noirs en guise de repas et tout ça, finalement, ça valait encore mieux que de creuser des sillons dans la terre aride et rude du côté d'Aguilas où l'on ne récoltait guère que sable et poussière et tout juste assez de pesetas pour pas crever de faim.

  Des fois, avec Bellonte, quand Sarias fait une entorse aux rendez-vous ou qu'il arrive plus tard que prévu, on essaie, juste par l'imaginaire et la parole de le relier à son passé, au pays de ses ancêtres, là où encore le sol a dû conserver son empreinte - ça a de la mémoire le sol -, et on se dit que Ramon peut pas seulement exister en nous empruntant des morceaux de vêture, un morceau de Pittacci par-ci, un moreau de Calestrel par-là et encore un autre de Simonet et, à la fin, ça lui fait un habit d'Arlequin et y a rien à lui dans cette sorte de mascarade et ce qu'on veut, Bellonte et moi, c'est le dépouiller de cet accoutrement de comédie, lui faire retrouver au-dessous, ses frusques d'enfant andalou, peut être même le mettre à nu et que sa peau soit modelée par l'eau et le vent, le sable et la poussière, les embruns de la mer, les galets des rivières; que sa peau s'imprègne de la si belle langue de ses origines, chantante, pleine de soleil et d'oliviers, pleine de cailloux qui roulent, de mots si beaux et magiques comme "Aguadulce", "Sierra Nevada", "Guadalquivir".

 

 

 

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11 juillet 2013 4 11 /07 /juillet /2013 10:48

 

  Après la plénitude, parler de l'incomplétude c'est un peu aride, ça fait dans le métaphysique, parfois même dans le tragique à la façon des joyeusetés du Cioran, mais dites-moi, la vie, ou plutôt l'existence pour parler philosophique, ça coule toujours de source, ça fait ses petites ritournelles, ça s'habille comme au "Club Med" avec ses corolles de fleurs autour du cou et son chapeau plein de vents alizés ? Ça fait tout ça et aussi plein d'autres choses pas bien sympathiques avec plein de tracasseries partout. Et Sarias, l'incomplétude, il l'a chevillée au corps, pareillement à une verrue qu'il serait né avec et il y pourrait rien. Entre nous, vous y pouvez quelque chose à votre mètre soixante et à vos ratiches qui tremblent, à vos oreilles décollées, à votre nez camus ? Vous y pouvez RIEN. Et c'est que justice. Parce que, tout comme moi, si on y pouvait quelque chose on serait tous beaux comme Adonis et intelligents comme Einstein.

  Car, je vous le dis, le genre humain - vous, moi, pour faire plus précis - on est comme des enfants gâtés : y en a jamais assez dans le sabot du Père Noël. On veut TOUT et ça s'appelle la plénitude. Et parfois on a RIEN, ou presque, et ça s'appelle l'incomplétude.

  Oui, d'accord, pour la plupart on est à peu près arrivés à la ligne de flottaison. Au-dessus y a encore beaucoup de place pour du bonheur tout vrai et, au-dessous pour du malheur bien tassé. Le problème - il y a toujours des problèmes avec l'existence - c'est qu'on n'est jamais satisfaits des cadeaux et on se plaint d'avoir été si mal considérés. Il paraît que ça s'appelle de l'égoïsme, de l'égocentrisme ou quelque chose dans ce goût-là. En tout cas, c'est pas une vertu!

  Mais des fois, à choisir, je parie que vous, aussi bien que moi, chez l'Epicière à moustaches du Village, dans la petite Epicerie d'antan qui sentait bon la naphtaline, l'huile rance et la sardine de baril, eh bien, tout modestes qu'on est, dans la pochette surprise, ce qu'on aurait bien voulu y piocher, c'était la bonne grosse plénitude avec du caramel qui vous dégouline sur les doigts. Pour ce qui est de l'incomplétude qui vous refile de la guimauve plein les paumes, vous pouvez plus vous en dépêtrer; entre nous, vous auriez pas  été un peu prêts à la refiler aux copains, des fois, la guimauve vous auriez pas ? Et généreux, avec ça !

 

 

L'incomplétude.

 

 

  Le problème de l'INCOMPLETUDE, pour Sarias, c'est tout juste le contraire, à savoir que l'eau de la source tarit souvent, que son absence ouvre à l'intérieur de lui de grands territoires désolés, des étendues d'argile craquelées comme dans les déserts, des surfaces de salines burinées par le soleil, des crevasses, des érosions, et son épiderme n'est plus qu'une peau calcaire parcourue d'avens et de dolines où se perd la pluie et ses membres deviennent secs comme les bois des steppes et son visage est durci comme du parchemin et son souffle est pareil au gravier usé des grottes et parfois ça s'éclaire en lui, on lui parle, on l'écoute, on le rassure et toutes ces paroles bienfaisantes font comme des filets d'eau qui coulent au-dedans et les filets se réunissent en minuscules lacs barrés par des moraines et les lacs se regroupent en rivières souterraines et parfois il y a des résurgences et Sarias laisse passer entre ses lèvres une infinité de gouttelettes, et c'est parfois des perles, des billes, des calots et il s'empresse de les offrir à ses amis ses précieux calots avant que leurs sources ne tarissent, avant que leurs linéaments couleur d'émeraude de rubis et de jade ne retournent à leur état d'avant la parole, avant qu'ils ne redeviennent sourds et muets et c'est pour cela que Sarias, quand il a montré ses trésors à ceux qui veulent bien les regarder, il n'a de cesse de les reprendre, de les serrer contre lui, il sait bien qu'ils ne sont pas éternels, ses calots, qu'ils s'épuisent vite, qu'il faut les réintégrer précieusement dans la grotte intime où ils vivront de leur propre éclat assourdi, c'est comme cela que ça fonctionne chez Sarias et il le sait si bien, et ça entaille tellement son âme qu'il ne peut rien en dire de tout ça, qu'il peut seulement compter sur ses proches, sur leur indulgence, après tout c'est bien fait pour ça les proches sinon il n'y aurait plus que du lointain et alors il n'y aurait plus d'espoir et ça c'est vraiment pas possible parce que...

  Alors, maintenant, je suis sûr, vous comprenez mieux Bellonte, alias "Blanchette", vous comprenez mieux Sarias et vous êtes au clair avec leurs différences. Et même les quelques idées tordues qui vous avaient un moment effleuré, du style, "c'est quand même pas moral, le comportement de Sarias, c'est un brin égocentrique, pour pas dire égoïste, c'est purement de l'opportunisme", " et dites donc, au fait, vous en connaissez, vous, des "pas-opportunistes ?" . Moi, pas ! Et, pour revenir aux deux distributeurs de calots, eh bien, ils reflètent, ni plus, ni moins que la variété des hommes, de leurs comportements, de leurs attitudes, et personne n'a le droit de juger en raison du simple fait que nul n'est constitué du même bois, que l'essence de l'érable n'est pas la même que celle de l'eucalyptus, qui n'est pas identique à celle du cèdre ou du bouleau et les arbres, dans la grande forêt humaine, ils sont tous complémentaires et ils poussent tous sur le même humus, et ils sont bercés par le même vent et ils meurent tous un jour de leur "belle" mort et c'est ça qui est bien, pas la "belle mort", les différences et c'est pour ça que le "Club des 7" tient le coup, parce que, malgré les similitudes, les affinités, chacun a ses valeurs, ses normes, ses points de vue et c'est juste pour cela que le bateau continue à avancer et que, moi-même, Jules qui vous parle et "sa bande de branquignols", comme elle dit Henriette, on veut encore faire un bout de chemin ensemble et on tire fort sur les avirons d'un seul et même élan parce que notre devise à nous, vous vous rappelez, c'est comme celle de Paris "SES FLUCTUAT NEC MERGITUR" ("Il flotte et ne sombre pas"), et qu'on sera toujours bien à temps de sombrer quand notre tour sera venu et qu'il y a même des abrutis qui sont là tous les jours pour nous le rappeler qu'il est pas loin le moment de la grande culbute, qu'il approche et même qu'on y fait pas gaffe, mais ces abrutis, d'abord qui leur donne le droit de prononcer de telles âneries; ils l'ont au moins expérimenté, eux, "le grand saut", avant d'en faire des gorges chaudes ?, ils l'ont au moins tutoyé l'abîme depuis la corde de funambule qu'est tendue au-dessus ?, alors, ces empêcheurs de tourner en rond, ils feraient mieux de faire comme nous, le "Club des 7", de faire des réunions où on parle de TOUT et de RIEN, parce que, si ça peut juste arriver au niveau de leurs neurones fatigués, le TOUT et le RIEN, en MAJUSCULES, ça veut tout simplement dire le NEANT et L'INFINI, alors qu'ils viennent pas nous donner des leçons, sinon, nous tous, Sarias, Garcin, Bellonte, Pittacci, Calestrel, Simonet et moi, un de ces jours, on va faire un genre de Tribunal sur la Place du Marché et ça risque de leur coûter cher à ces oiseaux de mauvais augure, ça risque de leur coûter cher...!

  Je m'emballais tellement avec ces pauvres types qui font que nous dire que c'est bientôt la FIN (les politiciens, les curés, les économistes, les voyants, les sectes, les millénaristes, les prédicateurs, les prévisionnistes, les instituts de sondage, les mecs des pompes funèbres, les fossoyeurs, les riches, les militaires, les généticiens, les statisticiens, les futurologues, les médiums, les guérisseurs, les épidémiologistes, les instituts de dépistage, les mécaniciens, les pharmaciens, les chroniqueurs, les téléviseurs, les tenanciers de casinos, les types du CAC 40, la bourse, les actionnaires, les grands manitous de l'Oréal et de Procter et Gamble, Poutine, Ben Laden, les intégristes, les séminaristes, les sécessionnistes, les révisionnistes et plein encore de joyeusetés du même genre), donc la FIN, comme au cinéma quand le grand rideau rouge à plis se referme sur l'écran; je piaffais tellement en me disant qu'encore si c'était le NEANT LUI-MÊME qui s'adressait à nous, on pourrait l'écouter avec respect et même circonspection, mais ces pauvres types qui déblatèrent et crachent leur fiel, je vous jure, et j'en oubliais presque ce bon Sarias et, au fait, je m'aperçois que je vous ai parlé de lui surtout en le comparant à Bellonte; Sarias, même s'il est un peu collé à l'altérité comme une bernique à son rocher, il peut bien se définir un peu par lui-même, il est bien un poil autonome et ce n'est que justice si, maintenant, je brosse son portrait; je suis sûr il m'en serait reconnaissant s'il le savait et il saurait, que pour lui, c'est encore une manière d'exister que quelqu'un, surtout un copain, prenne la peine de le reconstruire avec des mots.

 

 

 

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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 08:03

 

  C 'est ainsi, certains êtres semblent avoir été élus afin de témoigner de la beauté du monde, de son inépuisable disposition au ressourcement. C'est un peu comme s'ils s'étaient introduits dans la peau de Jésus et avaient procédé à la multiplication des pains. Métaphoriquement, ces pains auraient figuré tout ce qui vient à l'encontre, aussi bien les autres hommes, aussi bien les animaux, les plantes, les choses du quotidien, aussi bien les œuvres d'art ou bien les sentiments. Car ces individus singuliers "font feu de tout bois". Le vol de la libellule leur est prétexte à ravissement. Le verre de l'amitié, une ambroisie qui gonfle leur âme. Le livre une ouverture de l'esprit aux merveilles de l'intellect. Toute une panoplie toujours disponible, une généreuse corne d'abondance diffusant son inépuisable prodigalité. La pluie, le vent, la courbure du galet, la poignée de main, tout fait également sens dans une manière d'accomplissement qui apparaît comme une fin en soi. Et, ces personnes naturellement inclinées vers la profusion, on ne les jalouse pas, on ne les critique pas, pas plus qu'on se mettrait en devoir de les juger. Ils nous étonnent, tout simplement et, souvent, devant ce très  estimable don de la nature, on reste bouche bée. Car aucun langage ne pourrait être proféré afin de rendre compte de la merveille. Le monde coule en eux comme la brise travers les branches noueuses de l'olivier : un pur événement situé en dehors de toute logique. Bien évidemment, jouant en contrepoint de cette amplitude, apparaît toujours celui  affecté de manque, constamment insatisfait, ne figurant parmi les hommes qu'à titre d'absence. Tellement absents, y compris à eux-mêmes, qu'on finit par les oublier. Par contraste, le sentiment de plénitude paraît doué de surprenantes virtualités. Jamais l'homme porteur d'une telle faveur ne passe inaperçu. Pour le plus grand bonheur de ceux qui ont le privilège de les côtoyer. Ils sont, en quelque sorte, des parangons de comportements existentiels. Les moindres de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs actes sont des manières de propédeutiques dont, toujours, nous cherchons à saisir la signification, sans toujours y parvenir.

 

 

La plénitude.

 

  Alors, je sais, énoncé de cette façon, ça a l'air de rien mais c'est un problème de nature "existentielle", et pour faire court, il suffit de dire que Bellonte il est du côté de la PLENITUDE, alors que Sarias, il penche vers l'INCOMPLETUDE. Oui, c'est vrai, dès qu'on cause sérieux, c'est un peu difficile de les éviter les terminaisons en "TUDE", et vaut mieux faire avec que se demander le pourquoi d'une telle chose.

  Le problème de la PLENITUDE, avec Bellonte, c'est précisément, qu'il n'y a pas de problème. Pour lui, exister, c'est évident, c'est comme respirer, boire, dormir, c'est une fonction naturelle, ça vient de très loin et ça va très loin mais ne l'affecte pas, ne le trouble pas, c'est seulement quelque chose qui glisse le long de l'horizon, tout juste sur le trait entre le ciel et la mer, là où les lignes sont courbes et muettes, là où elles sont assignées au recueillement, à la vue immense qui parcourt le monde et Bellonte est comme la ligne d'horizon, il suit la terre d'un bout à l'autre de ses immenses étendues et il ne se lasse jamais et son regard est toujours lumineux et il écoute la respiration des planètes, le vol des oiseaux, le déferlement de l'écume sur les plages de galets; il écoute le chant du sable, le glissement des dunes et son corps est ouvert à la façon d'une conque et le mouvement incessant, le grand flux de la multitude travers son corps : les fleurs, les arbres, la chute des feuilles, le voyage du pollen, l'eau des cataractes, celle des lagunes froissées par le vent, l'eau de la pluie comme un rideau de perles, les voix des hommes, des femmes qui pilent le mil, les palabres sous le grand figuier, les pneus sur l'asphalte, le cinglement des voiliers sous les alizés, les moulins à huile qui broient les olives, tous les bruits qui peuplent la terre, tous les silences, toutes les rumeurs et ça voyage longtemps en lui et parfois ça arrive à son acmé et alors ça court sous sa peau en ondes multiples, ça éclaire ses yeux gris, ça gonfle juste en arrière de ses lèvres, ça les étire en un sourire qui en dit long, ça anime son larynx, ça tend ses cordes vocales, ça déplisse ses alvéoles, et Bellonte se met à parler et son langage est constellé d'une cascade de sons et de mots, de volutes, d'arabesques, de flexions, de retournements, de rebonds et c'est comme une longue coulée de calots qui sort de ses lèvres, une émission sans fin, une longue mélopée qui ne tarit pas, une sorte de mouvement perpétuel, et cette PLENITUDE, Bellonte n'a pas à la soutenir, à la porter, à la contraindre, elle sort de lui à tout moment, il en fait l'offrande à ses voisins, à ses amis, à tous les peuples de la terre, comme cela, sans effort, comme l'eau d'une source qu'alimenterait un glacier éternel.

 

 

 

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