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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 15:04

La vie que je mène depuis quelque temps m’a plongé dans un état d’esprit bien particulier. J’ose à peine évoquer ma vie professionnelle, qui se résume maintenant à peu de chose : l’écriture d’un interminable feuilleton radiophonique, Les aventures de Louis XVII. Comme les programmes ne changent guère à Radio-Mundial, je m’imagine au cours des prochaines années, ajoutant encore de nouveaux épisodes aux Aventures de Louis XVII. Voilà pour l’avenir. Mais ce soir-là, à mon retour du café Rosal, j’ai allumé la radio. C’était l’heure, justement, où Carlos Sirvent entamait au micro l’une des multiples aventures de Louis XVII, telles que je les avais imaginées après son évasion du Temple. La tombée du soir, le silence, la voix de Sirvent qui lisait mon feuilleton en langue espagnole pour d’hypothétiques auditeurs égarés du côté de Tétouan, de Gibraltar ou d’Algésiras — un autre speaker aurait pu aussi bien le lire en français, en anglais ou en italien puisque des émissions en toutes ces langues existent à Radio-Mundial —, la voix de plus en plus feutrée de Sirvent qu’étouffaient des parasites, oui tout cela ce soir-là m’a entraîné — chose dont je n’ai pas l’habitude — à la réflexion.

Je continuerai d’écrire Les aventures de Louis XVII, tant qu’ils en voudront, à Radio-Mundial. Elles me rapportent un peu d’argent et j’ai ainsi le sentiment de n’être pas tout à fait un oisif. D’un point de vue littéraire, cela ne vaut rien et je reconnaîtrais volontiers que la traduction espagnole de mon texte français rend le style encore plus morne, si ma préoccupation présente était le style : le secrétaire de Sirvent, chargé de traduire au fur et à mesure ce Louis XVII, ne m’a-t-il pas avoué qu’il coupe des phrases et change les mots, non par goût de la perfection mais pour en finir au plus vite? Je sais que la chaleur est quelquefois accablante dans les bureaux de Radio-Mundial, surtout quand on tape à la machine, et je lui pardonne de ne pas respecter ma prose. J’ai écrit jadis des livres dont le tissu était moins lâche et d’une meilleure qualité. Mais, ce soir-là, en écoutant Carlos Sirvent raconter en espagnol Les aventures de Louis XVII, je ne pouvais m’empêcher de penser combien ce thème que j’ai galvaudé dans un feuilleton me touche plus qu’un autre.

C’est le thème de la survie des personnes disparues, l’espoir de retrouver un jour ceux qu’on a perdus dans le passé. L’irréparable n’a pas eu lieu, tout va recommencer comme avant. « Louis XVII n’est pas mort. Il est planteur à la Jamaïque et nous allons vous raconter son histoire.» Cette phrase, Sirvent la prononce chaque soir, au début du feuilleton, et l’on entend le ressac de la mer en bruit de fond, et quelques soupirs d’harmonica. Il est affalé devant son micro, le col de sa chemise bleue grand ouvert, et il profite des intermèdes pour boire, au goulot, cette eau minérale dont il ne se sépare jamais, aussi lourde et aussi indigeste que du mercure.

On la sert dans de minuscules carafons, au Rosal. Une eau des sources de l’arrière-pays. Tout à l’heure, au début de l’après-midi, j’étais assis sur l’une des banquettes de moleskine du Rosal — moleskine rouge qui contraste avec le bois sombre du bar, des petites tables, et des murs. D’habitude, à cette heure-là il n’y a aucun client. Ils font la sieste. Et les touristes ne fréquentent pas le Rosal. Quand je l’ai aperçue, assise près de la grille en fer ouvragé qui sépare le café de la salle de billard, je n’ai pas tout de suite distingué les traits de son visage. Dehors, la lumière du soleil est si forte qu’en pénétrant au Rosal, vous plongez dans le noir.

La tache claire de son sac de paille. Et ses bras nus. Son visage est sorti de l’ombre. Elle ne devait pas avoir plus de vingt ans. Elle ne me prêtait aucune attention. Elle fouillait dans le sac posé à côté d’elle sur la banquette, et de temps en temps, les bracelets de ses poignets cliquetaient dans le silence. Le barman s’est dirigé vers elle, tenant des deux mains le plateau de cuivre avec une carafe d’eau et un verre.

Elle a rempli le verre presque jusqu’à ras bord. Je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu la mettre en garde contre le goût très particulier de cette eau minérale et la sensation désagréable que l’on éprouve quand on l’avale pour la première fois comme l’enfant qui aspire sa première bouffée de cigarette. Mais elle n’aurait peut-être pas aimé qu’un inconnu se mêle de ce qui ne le regardait pas et lui donne la leçon. Elle a porté le verre à ses lèvres et l’a bu, d’un seul trait, avec le plus grand naturel et elle n’a pas eu le moindre froncement de sourcils.

 

                                                                                                                Source : Incipit - Extraits.

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:55

 

Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. A droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée: « Qui est là. — C’est moi. » Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans  un centre de transit: «Je suis revenu, je suis a l’hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles. Il en revient tout de même. Il n’est pas un cas particulier. Il n’y a pas de raison particulière pour qu’il ne revienne pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il revienne. Il est possible qu’il revienne. Il sonnerait: «Qui est là. — C’est moi.» Il y a bien d’autres choses qui arrivent dans ce même domaine. Ils ont fini par franchir le Rhin. La charnière d’Avranches a fini par sauter. Ils ont fini par reculer. J’ai fini par vivre jusqu’à la fin de la guerre. Il faut que je fasse attention : ça ne serait pas extraordinaire s’il revenait. Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne pas en faire un événement qui relève de l’extraordinaire. L’extraordinaire est inattendu. Il faut que je sois raisonnable : j’attends Robert L. qui doit revenir.

 

                                                                                                               Source : Incipit - Extraits.

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:52

 

J’ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château.

Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit.

Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l’aurais-je écrit, en quelle année, à quelle heure du jour, dans quelle maison? Je ne sais plus rien.

Ce qui est sûr, évident, c’est que ce texte-là, il ne me semble pas pensable de l’avoir écrit pendant l’attente de Robert L.

Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m’épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver.

La première fois que je m’en soucie, c’est à partir d’une demande que me fait la revue Sorcières d’un texte de jeunesse.

La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot« écrit» ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte.

 

                                                                                                               Source : Incipit - Extraits.

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:39

La voici encore, près du tennis, sur une chaise longue blanche. Il y a d’autres chaises longues blanches vides pour la plupart, vides, naufragées face à face, en cercle, seules.

C’est après la sieste qu’il la perd de vue. Du balcon il la regarde. Elle dort. Elle est grande, ainsi morte,   légèrement cassée à la charnière des reins. Elle est mince, maigre.

Le tennis est désert à cette heure-là. On n’a pas le droit d’en faire pendant la sieste. Il reprend vers quatre heures, jusqu’au crépuscule.

Septième jour. Mais dans la torpeur de la sieste une voix d’homme éclate, vive, presque brutale.

Personne ne répond. On a parlé seul.

Personne ne se réveille.

Il n’y a qu’elle qui se tienne aussi près des tennis. Les autres sont plus loin, soit à l’abri des haies soit sur les pelouses, au soleil.

La voix qui vient de parler résonne dans l’écho du parc.

 

                                                                                                                        Source : Incipit - Extraits.

 


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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:24
LETTRE XXXVI.
Lyon, 7 avril, VI.

Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu’emporte le ruisseau silencieux ! que seriez-vous à l’homme, si vous ne lui parliez point des autres hommes ? La nature serait muette, s’ils n’étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes ? La nature sentie n’est que dans les rapports humains, et l’éloquence des choses n’est rien que l’éloquence de l’homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu’une expression des rapports que nos cœurs produisent et contiennent.

Convenance entière ; amitié des anciens ! Quand celui qui possédait l’affection sans bornes recevait des tablettes où il voyait les traits de la main d’un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d’un site, ou les dimensions d’un glacier ? Mais les relations de la vie humaine sont multipliées ; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts ; l’amitié antique est toujours loin de nos cœurs ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes entre l’espoir et  les précautions, entre les délices que l’on attend et l’amertume qu’on éprouve. L’intimité elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L’homme vieillit, et son cœur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu’il peut aimer est dans l’homme, tout ce qu’il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là, et par une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu’il n’espère reste un peu éloigné de l’homme. Les choses mortes sont moins puissantes ; mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons ; mais nous sommes plus assurés d’y trouver, à notre choix, les choses qu’elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés, mais certains. La passion cherche l’homme, quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s’est formé un lien puissant de l’homme avec cet ami de l’homme, pris hors de son espèce, et qui lui convient tant, parce qu’il est moins que nous, et qu’il est plus que les choses insensibles. S’il fallait que l’homme prît au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l’espèce des chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.

Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert, mais dans celle de l’isolement ; quand ces êtres faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d’être malheureux et si peu d’être satisfaits, qui n’ont que des instants pour jouir et qu’un jour pour vivre ; quand le père et sa femme, quand la mère et ses filles n’ont point de condescendance, n’ont point d’union, qu’ils ne veulent pas aimer les mêmes choses, qu’ils ne savent pas se soumettre aux mêmes misères, et soutenir ensemble, à distances égales, la chaîne des douleurs ; quand, par égoïsme ou par humeur, chacun, refusant ses forces, la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon où germent, avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent tous : O hommes ! qu’êtes-vous donc pour l’homme ?

Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence qui glace... nature universelle ! tu l’as fait ainsi pour que la vertu fût grande, et que le cœur de l’homme devînt meilleur encore et plus résigné sous le poids qui l’écrase.

 

                                                                                                                       Source : Wikisource.

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:11

 

 

 

LETTRE XXX.
Paris, 7 mars, III.

Il faisait sombre et un peu froid ; j’étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d’appui. Une jonquille était fleurie. C’est la plus forte expression du désir : c’était le premier parfum de l’année. Je sentis tout le bonheur destiné à l’homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout  entier dans moi ; jamais je n’éprouvai quelque chose de plus grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l’expression, l’élégance, l’attitude d’une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d’aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n’exprimera ; cette forme que rien ne contiendra ; cette idée d’un monde meilleur, que l’on sent et que la nature n’aurait pas fait ; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n’est qu’une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.

Mais cette ombre, cette image embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l’inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos cœurs opprimés, quel homme a pu l’entrevoir une fois seulement, et l’oublier jamais ?

Quand la résistance, quand l’inertie d’une puissance morte, brute, immonde, nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient plongés dans les incertitudes, les dégoûts, les puérilités, les folies imbéciles ou cruelles ; quand on ne sait rien, quand on ne possède rien ; quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d’un songe odieux et ridicule ; qui réprimera dans nos cœurs le besoin d’un autre ordre, d’une autre nature ?

Cette lumière ne serait-elle qu’une lueur fantastique ? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s’y attache, on la suit : si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrase. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d’ordre, d’union, de justice, où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu laperception des délices inaltérables et permanentes ; quand on a imaginé la candeur de la volupté, combien les soins, les vœux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables ! Tout est froid, tout est vide ; on végète dans un lieu d’exil, et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce cœur chargé d’ennuis. Tout ce qui l’occupe ici, tout ce qui l’arrête n’est plus qu’une chaîne avilissante : on rirait de pitié, si l’on n’était accablé de douleur. Et lorsque l’imagination reportée vers ces lieux meilleurs compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l’on ne sait plus si cette grande conception n’est qu’une idée heureuse, et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n’est pas elle-même une longue distraction.

 

                                                                                                                 Source : Wikisource.

 

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:02

Marcel Proust

À la recherche du temps perdu

Gallimard, 1946-47 (1, pp. 255-296).


  Certes le « petit noyau » n’avait aucun rapport avec la société où fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n’était pas la peine d’y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les femmes, qu’à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de l’aristocratie et où elles n’avaient plus rien eu à lui apprendre, il n’avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d’échange, de lettre de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de s’improviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie. Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant exempt dans l’habitude de la vie (bien que ce fût lui sans doute qui autrefois l’avait dirigé vers cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en matière d’art à conseiller les dames de la société dans leurs achats de tableaux et pour l’ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont il s’était épris, d’une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n’impliquait pas. Il le désirait surtout si l’inconnue était d’humble condition. De même que ce n’est pas à un autre homme intelligent qu’un homme intelligent aura peur de paraître bête, ce n’est pas par un grand seigneur, c’est par un rustre qu’un homme élégant craindra de voir son élégance méconnue. Les trois quarts des frais d’esprit et des mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu’ils ne faisaient que diminuer, l’ont été pour des inférieurs. Et Swann, qui était simple et négligent avec une duchesse, tremblait d’être méprisé, posait, quand il était devant une femme de chambre.

 

                                                                                       (Source : Wikisource).

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:01

 

Friedrich Nietzsche

Opinions et Sentences mêlées
(Humain, trop humain, tome II)

traduction Henri Albert

 

 

1. À ceux que la philosophie a déçus. — Si jusqu’à présent vous avez cru à la valeur supérieure de la vie et si vous vous voyez déçus maintenant, faut-il donc vous débarrasser de la vie au plus vil prix ?

2. Être gâté. — On peut aussi être gâté pour ce qui concerne la clarté des idées. Combien vous dégoûtent alors les rapports avec ces gens obscurs et nébuleux, qui aspirent et qui pressentent ! Combien paraît ridicule, sans être réjouissant, leur éternel papillonnement, leur chasse perpétuelle, sans qu’ils parviennent véritablement à voler et à attraper quelque chose !

3. Les prétendants de la réalité. — Celui qui finit par s’apercevoir combien et combien longtemps il a été dupé, embrasse, par dépit, la réalité même la plus laide : en sorte que, si l’on considère le monde dans son ensemble, c’est à la réalité que sont échus au cours des siècles les meilleurs prétendants, — car ce sont les meilleurs qui ont été dupés le mieux et le plus longtemps. 

                                                                                       (Source : Wikisource).

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:00

 

Louis-Sébastien Mercier

 

(1786)

 

L’An deux mille quatre cent quarante

 

Epître dédicatoire et Avant-propos

 

 

AVANT-PROPOS

 

Désirer que tout soit bien est le vœu du philosophe. J’entends par ce mot, dont on a sans doute abusé, l’être vertueux et sensible qui veut le bonheur général, parce qu’il a des idées précises d’ordre et d’harmonie. Le mal fatigue les regards du sage, il s’en plaint ; on soupçonne qu’il a de l’humeur ; on a tort. Le sage sait que le mal abonde sur la terre ; mais en même tems il a toujours présente à l’esprit cette perfection  si belle et si touchante, qui peut et qui doit même être l’ouvrage de l’homme raisonnable.

En effet, pourquoi nous seroit-il défendu d’espérer qu’après avoir décrit ce cercle extravagant de sottises autour duquel l’égarent ses passions, l’homme ennuyé reviendra à la lumière pure de l’entendement ? Pourquoi le genre humain ne seroit-il pas semblable à l’individu ? Emporté, violent, étourdi dans son jeune âge ; sage, doux, modéré dans sa vieillesse. L’homme qui pense ainsi, s’impose à lui-même le devoir d’être juste.

Mais savons-nous ce que c’est que perfection ? Peut-elle être le partage d’un être foible et borné ? Ce grand secret n’est-il pas caché sous celui de la vie ? Et ne faudra-t-il pas dépouiller notre vêtement mortel pour percer cette sublime énigme ?

En attendant tâchons de rendre les choses passables, ou, si c’est encore trop, rêvons du moins qu’elles le sont. Pour moi, concentré avec Platon, je rêve comme lui. Ô mes chers concitoyens ! Vous que j’ai vu gémir si fréquemment sur cette foule d’abus dont on est las de se plaindre, quand verrons-nous nos grands projets, quand verrons-nous nos songes se réaliser ! Dormir, voilà donc notre félicité.

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 13:59

 

Jean de La Fontaine

 775px-Chauveau_-_Fables_de_La_Fontaine_-_01-11.png

L’homme, & ſon Image.

Pour M. L. D. D. L. R.


Un homme qui s’aimoit ſans avoir de rivaux,
Paſſoit dans ſon eſprit pour le plus beau du monde.
Il accuſoit toûjours les miroirs d’eſtre faux,
Vivant plus que content dans ſon erreur profonde.
Afin de le guérir, le ſort officieux
    Preſentoit par tout à ſes yeux
Les Conſeillers muets dont ſe ſervent nos Dames ;
Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,
    Miroirs aux poches des galands,
    Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait noſtre Narciſſe ? Il ſe va confiner
Aux lieux les plus cachez qu’il peut s’imaginer,
N’oſant plus des miroirs éprouver l’avanture :
Mais un canal formé par une ſource pure
    Se trouve en ces lieux écartez.
Il s’y void, il ſe fâche ; & ſes yeux irritez
Penſent appercevoir une chimere vaine.
Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau.
    Mais quoy, le canal eſt ſi beau,
    Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
    On voit bien où je veux venir.
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
Eſt un mal que chacun ſe plaiſt d’entretenir.
Noſtre ame c’eſt cet Homme amoureux de luy-meſme.
Tant de Miroirs ce ſont les ſottiſes d’autruy ;
Miroirs de nos défauts les Peintres legitimes.
    Et quant au Canal, c’eſt celuy
Que chacun ſçait, le Livre des Maximes.

 

 

 

 

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