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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 14:24

 

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A14

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:28

 

EPILOGUE

 

 

    C’est cette même nuit, dit-on, qu’au sommet de l’Olympe où il vit retiré, Apollon, bandant son arc d’argent, décocha une flèche qui atteignit Dionysos en plein cœur. Le jeune Dieu succomba à ses blessures mais ressuscita en regagnant l’Olympe. L’union d’Apollon et de Dionysos, le Dieu androgyne, fut célébrée sous les auspices de Vénus, Déesse de l’Amour. De cette rencontre sacrée naquit un fils ailé et joufflu, qu’on désigne du nom d’Eros.

 

  Bien sûr, vous l’aurez compris, cette union « contre nature » n’est qu’une fable, une fantaisie mythologique qui cherche à brouiller les pistes, à stimuler l’imaginaire, à poser des interrogations. Peut-être n’est-elle que le prétexte à l’unique question : Qui suis-je ?

 

  Qui sommes-nous, en effet : une infime partie de la nature, de la glaise modelée par Dieu, un fragment de la poussière universelle, une combinaison d’atomes, un écho du big-bang, un sujet, un objet, une monade, un ça, un surmoi, une conscience, une liberté, une idée, un singe évolué, un primate rétrograde, un avatar de l’australopithèque, de l’homo-habilis-erectus, de Neandertal, de l’homo sapiens, un mythe inventé par les habitants de l’Olympe, un désir, un simple désir tendu entre deux pôles, une âme incarnée, une incarnation dépourvue d’âme, une émanation du souffle divin, la simple rencontre de deux chromosomes antagonistes mais finalement complémentaires, un compromis entre les deux, une seule question posée à elle-même dans le vide sidéral ?

 

  Face à ce choix infini, faisons le pari de la sagesse grecque. Eros y tenait une place importante sur le plan religieux, dans la vie sociale, l’art et la littérature. Attentif aux cosmogonies orphiques, considérons cette divinité comme une puissance primordiale, fondatrice du monde, sans père, ni mère:

Eros = Un =l’Origine.

  Faisons de cette question un problème nous concernant. Vous ne le savez pas, mais Eros, cet enfant de l’Amour, tourne autour de vous, comme le papillon autour de la fleur, sans jamais y faire halte. Parlant à votre oreille, dans le plus grand secret, il est le Présent, l’inapparent. Ni vos mains, ni vos yeux, ne peuvent le saisir. Il fuit au devant du jour, au devant de la nuit. Les flèches qu’il décoche n’ont jamais de repos. Elles portent en elles les jours de votre enfance, traversent votre vie à la vitesse de l’éclair, s’enfuient vers votre avenir. Elles sont les traces de votre passé, du manque, de l’absence; elles portent, au travers de votre présence, vos désirs, votre tension vers le futur. Du rien à la finitude, elles dessinent l’origine de toutes choses, la course rapide du destin, unissent le masculin et le féminin, les principes opposés, l’un et le multiple, Apollon et Dionysos.

 

 Vous ne le savez pas, mais peut-être ne s’agit-il que du temps qui passe, du souffle du vent, d’une idée, d’un battement d’aile, d’une musique, d’une plaie, d’un souvenir du corps, d’une blessure de votre peau ?

 

 Vous ne le savez pas, mais peut-être ne s’agit-il que de VOUS ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:24

 

APOLLON

 

 

  Profitant d’un repos temporaire des Faunes vaincus par un carrousel endiablé, -Suzy dort sur des coussins de lichen; Floriane se love au creux d’une doline; Adeline abandonne ses rondeurs à la maternité d’une dune - les Nymphes faussent compagnie à la horde festive, confondant leurs ombres avec celles des pins centenaires. Un chant mélodieux, attirant comme celui des sirènes, me parvient bientôt. Rassemblées sous mon balcon, les déesses terrestres poursuivent leurs mélopées qui ont la force d’un message, ressemblent aux notes secrètes d’une initiation, d’un rite. La musique, maintenant, semble venir du ciel; elle emplit sa voûte, résonne aux quatre coins de l’horizon. Elle semble issue d’une mystérieuse harpe dont je cherche l’origine au milieu du clignotement des dernières étoiles.

  Soudain, les hauteurs de Beaulieu s’illuminent d’étranges clartés. Consentant à descendre de l’Olympe, Apollon lui-même apparaît sur son char, couronné de cornes de bœufs, jouant de la lyre, arborant fièrement les insignes du corbeau, du cygne, du coq et du loup. Son visage est orné d’une barbe à la teinte d’écume. Sa main droite porte une bague ronde dont le chaton resplendit. Il tire d’un cigare couleur de terre de longues volutes de fumée qui se mêlent aux boucles de ses longs cheveux. Les larges roues de bois creusent dans la glaise des ornières royales où les belles jeunes femmes impriment leurs pas légers. Leurs doigts aériens pincent les cordes des luths et des cithares.

  La musique ouvre dans la colline, un chemin de lumière où glisse le cortège. Sur un geste d’Apollon, le silence s’installe. Le Dieu protecteur des troupeaux tire de son carquois une tige aux reflets de métal. Bandant son arc d’argent il décoche une flèche qui troue la nuée, dévoilant le Temple de Delphes. Il interroge l’Oracle sur la direction à emprunter. Ce dernier, d’un geste ample et auguste encourage la poursuite de la marche en direction des profondeurs de la Leyre.

  De la lyre divine s’égrènent à nouveau des myriades de sons qui ouvrent les jeux apollinaires. Chaque Nymphe imprime de son sceau la Nature indomptée:

  Les Naïades réveillent l’ancienne source qui reprend son cours au flanc de la colline blanche. L’eau claire cascade sur les galets, se fraie un chemin au milieu des touffes de cresson. Des vasques s’ouvrent où flottent des tapis de lentilles d’eau. La haie de lilas fait, au dessus du ruisseau, une arche mauve traversée de soleil.

  Les Océanides, réfugiées au creux de la source, redonnent vie au petit peuple caché sous le miroir des eaux. L’onde s’anime de la course rapide des têtards, du saut des grenouilles, de la fuite des tritons.

  Les Néréides parcourent la surface de la Leyre de vagues souples et amples qui tissent les rives d’argile douce, lissent les berges, se hissent dans le tube effilé des joncs.

  Les Hyades, Aésylé, Ambrosia, Cleia, Coronis, Eudore, Phaeo et Phaesylé tombent du ciel en gouttes drues qui restituent à la rivière ses eaux vives d’antan, ses courants, ses remous où cascadent perches, carpes et goujons.

  Les Oréades, en compagnie d’Artémis, courent sur la falaise qui s’orne de reflets lunaires.

  Les Dryades peuplent les chênes, illustrent les peupliers de feuilles neuves, redonnent aux saules leur chevelure d’eau.

  Apollon tire une salve de flèches en direction des nuages. Des masses cotonneuses de cumulus deviennent, au contact du sol, de jeunes moutons au dos laineux, qui font de la jungle un tapis d’herbe douce parsemé de coussins de mousse et de lichen.

 

  Je regarde, ébloui, le retour aux sources des paysages de mon enfance. La Leyre est redevenue une rivière tranquille qui sinue lentement au milieu des prés à l’herbe rase. Les broussailles qui envahissaient la peupleraie se sont évanouies, comme par enchantement, laissant place à l’ordonnancement régulier des troncs couleur d’argent. La falaise, à nouveau, resplendit sous une lumière neuve au dessus du moulin dont les rouages chantent sous la poussée de l’eau. Le Chemin du Ciel s’orne de la voûte régulière des noisetiers, le sol pavé de pierres plates est longé de liserés de mousse, les ornières près de la source ont été comblées, laissant la place à des galets polis qui brillent au soleil.

  Ce retour à une nature sereine, calme, animée en quelque sorte de « l’esprit de géométrie » me fait soudainement parcourir à rebours les stations de l’histoire de l’art. A défaut d’y retrouver l’équilibre et la beauté plastique propres au Quattrocento italien, - qu’on pense à la perfection du « Printemps » ou de « La Naissance de Vénus » de Botticelli - le ressourcement de mes territoires originels dans une sorte d’évidente harmonie me fait penser à l’œuvre de Matisse, « La Joie de Vivre », dont la composition, inspirée d’Ingres, les couleurs à la Gauguin, s’accordent à une sorte de vision idyllique de la nature dont mon enfance fut dépositaire.

 

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:23

 

EXUVIE ? EXUVIE !

 

 

  Abandonnant mes divinités à leur affairement, - elles n’en sont encore qu’à l’une des phases de la « Grande Transformation » - je tire les rideaux, m’allonge sur le divan où Morphée, portée par des ailes de papillon, ne tarde pas à venir me visiter.

  - Céleste, reprenons tout au début, si vous le voulez bien.

  - Au début ?

  - Oui, depuis vos plaies, vos cicatrices…

  - Ce n’étaient que des exemples généraux, théoriques, en un sens.

  - Certainement, mais vous savez comme moi, que « théorie » vient du grec « theoria » qui désignait « contemplation du monde », or, c’est bien connu des sciences humaines, nous ne faisons tous que contempler notre petit égo.

  La voix est grave, modulée, chaleureuse, avec une touche un rien dogmatique, professorale. Je reconnais, assis sur le fauteuil, derrière le divan où je suis allongé, la silhouette hiératique du Docteur Simon, Analyste, fines lunettes cerclées d’argent, barbe blanche taillée au carré, bague ronde à l’annulaire de la main droite, index et majeur tachés de nicotine.

  - Ces exemples n’étaient donc que des projections de mon inconscient ?

  - Certainement, et ces projections n’étaient elles-mêmes qu’une résurgence du réel. Mais, imaginez, nous sommes tous un peu amnésiques.

  - Donc, ces plaies…

  - Enfant, déjà, vous adoriez offrir des fleurs à votre mère. Un jour, dans les prés bordant la Leyre, vous avez cueilli quelques fritillaires que vous avez réunis au moyen d’une feuille d’iris.

  - De là mon entaille au pouce !

  - Plus tard, accompagnant votre grand-père à la pêche, vous avez glissé sur la plage de galets qui bordait la rivière.

  - Je crois, en effet, me souvenir d’une entorse à la cheville. Mon grand-père l’avait entourée de son mouchoir. C’était le seul moyen de contention dont il disposait.

  - Toujours la même année, au printemps, votre promenade au bord de l’eau, torse nu, s’est soldée par une brûlure au premier degré.

  - C’est vrai, je me souviens maintenant. Mais ces plaies sont anciennes et superficielles.

  - Le croyez-vous vraiment ?

  - …

  - Certes ces menus incidents n’ont été que des traumatismes physiques mineurs. La preuve en est que votre mémoire les a effacés. La peau n’en a gardé que d’infimes traces, l’âme au contraire…

  - Docteur, ne croyez-vous pas que la réalité est plus simple, l’âme trop abstraite, hors d’atteinte, en quelque manière ?

  - Non, Céleste. La peau est, d’une certaine façon, l’âme visible, matérielle, celle que le monde observe. Les traces y sont un langage qu’il faut savoir interpréter. L’entaille du pouce, le bleu à la cheville, les auréoles de la brûlure sont comme vos lignes de force, vos "lieux existentiels". Ils vous appartiennent en propre. On peut partager des souvenirs avec des amis, des projets, on ne partage pas sa peau. Elle est comme un parchemin sur lequel s’inscrivent les signes de notre propre vie, nos expériences intimes, nos plaisirs et aussi nos douleurs. La peau est unique en ce sens ! Observez un visage de vieillard, ses rides, ses incisions, ses sutures. Vous y lirez une géographie de la vie, des peines , des joies, des souffrances, des espérances déçues.

  - Pourtant, cette peau, je l’ai oubliée !

  - Peut-être. Mais elle, elle ne vous a pas oublié. Elle est, si vous me permettez ce jeu de mots « à fleur de peau », comme tapie dans l’ombre, aux aguets.

  - A la façon d’un lézard au fond de son trou ?

  - Oui. D’ailleurs j’allais y venir. Quand votre femme, Floriane, a fait allusion à vos « peaux de bête », en parlant de vos blousons, le saurien qui sommeillait en vous en a profité pour bondir, pour vous obliger à régresser, à vous préparer à votre voyage initiatique vers les territoires de votre enfance. En fait, il ne s’agissait pour vous que d’un voyage à rebours, d’une métamorphose inversée, d’une mue rétrograde vous permettant, par paliers successifs, de réintégrer vos peaux anciennes, de revenir à cette peau originaire, meurtrie, entaillée, bleuie, mais pour vous essentielle puisque fondatrice d’une existence en devenir.

  - Oui, j’ai été victime d’une hallucination, comme si un gouffre s’était ouvert sous mes pieds

  - En fait, vous avez souffert, pendant cette sorte de « descente aux enfers », d’un genre de décompensation qui est toujours attachée aux manifestations aiguës du Complexe d’Exuvie.

  - Du Complexe de…?

  - Je m’explique. C’est à la suite de nombreuses recherches personnelles et de l’analyse systématique de milliers de cas cliniques que j’ai pu mettre en évidence ce Complexe, aussi important que le Complexe d’Œdipe. J’ai écrit, sur ce sujet, une importante communication qui a longtemps retenu l’attention de mes Collègues de l’Académie de Médecine et qui fait encore autorité, ma modestie dût-elle en souffrir !

  - J’aimerais connaître…

  - Je comprends votre impatience mais toute réalité psychologique est "complexe", c’est le cas de le dire, et chacune de ses composantes ne se livre au regard qu’avec d’infinies précautions. On désigne par le terme « d’exuvie », le phénomène par lequel une larve d’insecte, ou un reptile, lézard par exemple, rejette sa vieille peau pendant la période d’accroissement ou de mue. Etudiant la riche symptomatologie de mes patients, j’ai bâti l’hypothèse suivante :                                                                                                                                     

 

  Toute réalisation existentielle de l’individu ne peut aboutir à l’équilibre que par un travail de deuil de ses mutations ou exuvies successives, la résolution ultime de cette démarche étant toutefois conditionnée par la mise en évidence, et le dépassement, d’une peau, que j’ai qualifiée « d’originelle » ou de « primitive », celle qui renferme le plus de sens, le plus d’informations, le plus de réalité pour l’individu concerné.

 

 - Un travail « classique » de psychanalyse, si je comprends bien. Un retour aux sources, à la « peau primitive ». La conscience claire de cette dernière permet d’éliminer les pulsions obscures et incontrôlées de notre inconscient.

  - Oui. Tout le problème est de trouver la « bonne » peau !

  - La méthode ?

  - Votre terminologie est juste. Il faut encore faire référence à l’étymologie. En grec, « méthodos » signifie « route, direction vers un but ». Route, direction, chemin. Ne cherchez nulle part ailleurs que dans l’étymologie, c'est-à-dire, comme vous le précisiez précédemment, dans le retour aux sources, la voie de votre vérité intime. Etre en thérapie, c’est être en chemin vers une direction, un sens, une valeur, une connaissance de soi. A chaque fois le chemin est unique.

  - Mon évocation du « Chemin du Ciel » était-il une métaphore de cette recherche ?

  - Bien évidemment. Ce chemin est celui de votre enfance qui, lui aussi, a subi ses mues successives. A tel point que vous ne le reconnaissez plus.

  - Comment puis-je retrouver sa peau originelle ?

  - Faites sa psychanalyse !

  - Docteur Simon, sauf votre respect, ne seriez-vous pas en train d’halluciner ?

  - Aucunement.

  - La méthode ?

  - L’imaginaire, bien sûr !

  - C'est-à-dire ?

  - Revenez, par l’imagination, au Chemin du Ciel. Redonnez-lui ses peaux primitives, qui sont aussi les vôtres. Et surtout, ne le foulez plus que par la pensée. Le seul chemin d’accès à l’exuvie inaugurale !

  - Oui, mais admettons que l’imaginaire ne veuille pas emprunter le bon chemin !

  - Alors laissez-vous aller à la voie royale vers l’inconscient.

  - La voix royale… Vous voulez dire le rêve, je suppose ?

  - Bonne supposition. A défaut les associations libres. Quant à l’hypnose, elle n’est plus tellement à la mode par les temps qui courent, sauf dans quelques cabarets désuets !

  Sur ces bonnes paroles, le Docteur Simon prend congé, allume son Havane et s’esquive dans un nuage de fumée. Je reste un moment immobile, yeux grands ouverts, méditant les paroles de l’éminent thérapeute, cherchant, dans les ombres du plafond, les prémisses à un cheminement onirique, lequel ne tarde pas à se manifester.

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:22

 

 DIONYSOS

 

              Floriane et moi regagnons notre chambre, celle avec balcon qui donne sur le parc, sur les crêtes des arbres bordant la Leyre, sur l’immense château des Térieux entouré de barrières blanches. Des lits jumeaux séparés. Floriane dans celui de droite, ne tarde pas à sombrer dans le sommeil. Elle prononce parfois des mots tissés de rêve qui ressemblent à : épicéa, chêne, érable, charme, cèdre, yucca, pivoine, agave, écrêter, planter, bouturer… D’heureuses litanies lexicales, ponctuées de temps à autre d’un soupir de bien-être, de plénitude, de sérénité. Je m’assois sur le fauteuil derrière le lit de gauche. Je choisis distraitement un magazine dans le porte-revues. « L’Ami des Parcs ». Je le repose. En prends un autre, au hasard, « Les Plantes de A à Z ». Je ne persiste ni ne signe. J’ouvre la porte-fenêtre. L’air est doux. La lune brille sur les aiguilles des cèdres, sur les feuilles blanches des bouleaux. J’allume une cigarette. Je repense à mon expédition vespérale : un remède contre la nostalgie. Demain le jour se lèvera tôt. Je me convertirai sans doute aux joies du jardinage. Après tout Adeline y a bien survécu !

              Une douce clarté coule dans la chambre. Je m’allonge sur le divan. Mon esprit dérive entre passé et présent, entre Leyre et collines de Beaulieu. Bientôt, bercé par le souffle du vent printanier, par la respiration calme et régulière de Floriane, je glisse tout au bord du sommeil. Léger, fluctuant, comme un flottement entre deux eaux. Brèves incursions, parfois, sur le balcon où la lumière joue entre les lames de bois. Le parc, lui aussi, est animé d’ombres mouvantes, de bruissements, de courses rapides. La pleine lune y creuse des puits de clarté, des gouffres d’ombre. La fumée de ma "Bridge", aspirée par le ciel, fait, devant mes yeux, comme un écran où apparaissent d’évanescentes silhouettes. Les traces du songe habillent encore mes paupières. Je m’assois sur un coussin à même le sol, j’observe dans une espèce de rêve éveillé, les frondaisons du parc, le déchaînement végétal initié par les deux vénus arboricoles. Lesquelles ont d’ailleurs repris leur tâche ! J’ai peine à y croire, à cette heure si précoce. Mes pupilles dilatées ne sont aucunement victimes d’une illusion.

 

              C’est sur le fond d’une conscience nette, claire, que s’illustrent maintenant satyres et faunes dont Terre Blanche constitue le domaine, la terre d’élection. Abritées sous des corps velus, pourvues de longues oreilles pointues, affublées de cornes et de pieds de chèvre, Suzy, Floriane, Adeline, sous les attributs  des divinités champêtres, se disposent, en secret, aux orgies dionysiaques. Sous leur accoutrement, chacune est reconnaissable à quelque signe particulier. Floriane mène le bal avec l’entrain qui lui est coutumier. Ses sabots, animés d’une gigue endiablée, arrachent aux silex des gerbes d’étincelles. Elle a orné ses cornes d’une guirlande de fleurs où se mêlent angélique, belles de nuit, campanules, chèvrefeuille; autour de ses poignets s’épanouissent en bracelets floraux des boutons d’or, des églantines et quelques gueules de loup; ses chevilles à la longue houppelande blanche, s’agrémentent d’hysope, de jasmin et de myosotis.

              Adeline la suit, les cornes auréolées du plaisir de la fête. Elle a accroché à ses oreilles velues de larges créoles d’argent où danse la lumière. Autour du cou, sous sa barbiche blanche, une rivière de glands cascade vers sa taille ceinturée d’une couronne de lierre. Quelques boules de gale du chêne font à ses longues pattes des grelots qui résonnent au rythme de la sarabande.

              Enfin, Suzy clôture le bal dans une sorte de carmagnole au rythme soutenu. Ecorces sur la tête, brindilles tissées dans la toison de la poitrine, bracelets de tiges, feuilles de bouleau, de tilleul, d’érable en guise de ceinture; longue liane illuminée de fruits de la passion qui court de l’aine aux chevilles; éclatantes fleurs de pissenlit insérées dans la fente des sabots dont le rythme effréné soulève des vagues de poussière.

              Je suis l’unique spectateur d’une scène où l’amour s’habille de fleurs, où le vin coule à flots, où le raisin célèbre le Printemps. Les arbres centenaires, les calices des fleurs, le tranchant des feuilles vibrent au son de la flûte de Pan. Ce ne sont que mouvements lascifs des herbes, chatoiement des frondaisons, dilatation des gouttes de rosée. Le parc est devenu une chair vivante, palpitante, sensuelle, pareille aux battements lents d’une anémone de mer, au flottement des algues dans les courants marins, au gonflement de la nacre au fond des conques abyssales. Des chants naissent de la terre, s’enroulent autour des lianes, vibrent dans le lierre, tissent des ondes, des nappes sonores qui parcourent le sol, creusent les sillons de glaise, pénètrent les fentes des écorces, forent les galeries souterraines, se lovent dans les nids de brindilles, se glissent dans les abris des insectes.

            La Nature, conviée à la fête, convoque dans une folle sarabande, le Vent, le Soleil et les Nuages.

            Aquilon, Zéphyr, Tramontane, Sirocco, gonflant leurs joues, investissent les arbres d’une douce mélodie.

            Phaéton, Amon, Râ, Osiris, Horus, tressent aux corolles des fleurs des rayons de lumière.

            Cumulus, Stratus, Nimbus, déposent à la cime des herbes de duveteux flocons de neige.

            Soudain, de belles jeunes femmes à demi dévêtues, venues d’on ne sait où, se mêlent à la fête.

            Leur beauté éblouit, leur grâce séduit, leur agilité est sans pareille. Le soleil levant les nimbe d’une auréole de clarté. L’apparition de ces belles inconnues me remplit d’admiration. J’ai beau chercher dans mes souvenirs, aucune apparition ne m’a jamais habité avec une telle intensité, une telle fascination. Une si subtile perfection ne peut simplement être humaine, il doit s’agir de divinités attirées par le renouveau de la Nature, la joie, l’allégresse de la saison nouvelle.

              Me reviennent alors en mémoire les fêtes antiques célébrées par les Grecs à l’arrivée du Printemps. Des hordes de jeunes gens, filles et garçons, habillés de fleurs, visages fardés, sillonnaient la campagne, essaimant sur leur chemin, chants, danses, ritournelles d’amour. Des cortèges parcouraient les villes, récitant des poésies, incitant les citoyens à se grimer, à revêtir les traits des satyres, des faunes, des nymphes. Chacun devenait alors, pour un instant, fils et fille de Dionysos, oubliait sa condition, sa solitude. Plus rien ne comptait que la joie, la possession des insignes de la Royauté, le commerce des Dieux.

              J’assiste donc, ébloui, sur mon modeste balcon de Terre Blanche, à la reconstitution, grandeur nature, d’une scène d’une religion immémoriale, sublime cadeau de mes Vénus arboricoles, où les belles inconnues m’apparaissent maintenant comme les Déesses de la Nature, les Nymphes elles-mêmes.

              Bientôt s’anime sous mes yeux étonnés, une grande farandole parcourue des ondes mélodieuses de la flûte de Pan. Les notes me parviennent, claires, égrillardes, avec une touche grivoise et libertine, à la façon d’une sardane licencieuse, pointes des sabots effleurant le sol, claquement des cornes, frottement des glands, tintement des grelots, claquement des tambourins sous les doigts agiles des divinités de la Terre. Cela fait comme une grande corolle qui tourne sur elle-même, se nourrit de sa propre ivresse, sans qu’il soit possible de connaître le terme du mouvement, sa logique propre.    Soudain, sur un signe de Floriane, - elle doit certainement présider aux destinées des Faunes et autres satyres - , la fleur se défait, libère ses pétales qui voltigent dans le parc sous l’effet de la brise printanière. Les Nymphes-pétales semblent investies d’une mission particulière. Sous leurs doigts agiles s’accomplit la métamorphose du parc : multitude de lignes et de formes, entrelacs du végétal, du minéral, de l’aquatique, élévations d’architectures arborées, lexique complexe de creux et de bosses, de tumulus et de dépressions, de dolines ovales et de collines rondes, de gorges, de ravines, de mesas, de corniches, de strates, de surplombs, de fosses, de ruissellements, d’excroissances, de failles, de promontoires, de caps, de dunes, de golfes, de criques, d’archipels, d’estuaires, de confluents, de deltas, de chaînes, de pics , de sommets, de ballons, de défilés, de lacs, de marais, de savanes, de toundras, de brèches, de cirques, de cavernes, de grottes, de combes, de fissures, de fractures, de marmites, de roches, de troncs, de souches, d’écorces, de rhizomes, de bulbes, de lobes, de calices, de pétales, de pistils, d’étamines, de sève, de lymphe, de pétioles, d’écailles, de duvets, de vrilles, de membranes, de gousses, de capsules, de racines, de radicelles, de fibrilles, de chutes, de cascades, de cataractes, de sources, de fontaines, de mares, de flaques, de pluie, de rosée, de brume, de vapeur, de gouttes, de gouttelettes, de remous, de bouillons, de tunnels, de galeries, de catacombes, de cryptes, de tranchées, de puits, de puisards, de citernes…

              En peu de temps, Terre Blanche devient le microcosme qui reflète le macrocosme, sorte de modèle réduit de l’Univers où l’Un reflète le Tout, où la profusion est la loi, sorte de ressourcement inépuisable, cycle de l’Eternel Retour où la mort est la condition même de la vie éternelle, métaphore de Dionysos perdant son sang fécond et renaissant de ses blessures, comme Osiris, comme Jésus ressuscitant. Je deviens le témoin involontaire du mystère profond de l’existence, du cycle de la vie et de la mort, de l’alternance sans fin d’Eros et de Thanatos. Je m’interroge sur le sens de ma propre vie, de ma relation à Floriane. Celle-ci est-elle détentrice d’un pouvoir démiurgique, est-elle la réincarnation d’une déité, ou seulement l’archétype du métabolisme universel ? Assujetti au doute, je laisse mon regard planer un instant sur le vaste poème dithyrambique que m’offre la nouvelle configuration du parc.

            

              J’ai l’impression, en quelques instants, d’avoir parcouru, au travers des métamorphoses naturelles, des pans entiers de l’histoire de l’Art : classicisme de la peinture grecque, foisonnement de la Renaissance, Maniérisme et Caravagisme des compositions Arcimboldiennes, exhibitionnisme du Baroque, exubérance du Rococo, mysticisme Romantique, Impressionnisme à la Monet, Expressionnisme et vision panthéiste selon Franz Marc ou vision dramatique à la Soutine, Primitivisme du Douanier rousseau, Surréalisme des paysages à la Max Ernst.

              Je jetai un dernier coup d’œil sur l’exubérance de Terre Blanche, pensant à la Nature comme à un objet modelable sur lequel nous pouvions projeter notre propre idée du réel aussi bien que celle de la finitude, de l’absence : Floriane par l’action et l’accomplissement, alors que ma démarche s’inscrivait dans le rêve et l’utopie. Une conception temporelle diamétralement opposée nous divisait. Elle s’appuyait sur le futur, alors que je recherchais le passé. Satyres, Faunes et Nymphes avaient irrémédiablement changé les règles du jeu, du côté de Floriane, la puissance en réserve dans le fonds naturel s’était réalisée. Dont acte !

 

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:20

 

LE CHEMIN DU CIEL

 

 

  Malgré le soleil, l’air était encore frais au dehors, ce qui m’autorisait, malgré la remarque de Floriane, à revêtir mes deux blousons, à enfiler une paire de bottes, - les bords de la Leyre devaient être humides en ce début de printemps - , à m’équiper de mon appareil photo et à rejoindre ce domaine qui m’était devenu étranger. La dernière visite à la rivière de mon enfance, je l’avais faite, il y a de cela quatre décennies environ, pendant les vacances de Noël. Avec Floriane nous faisions des études à Paris. L’hiver était rigoureux cette année-là. Nous en avions eu une conscience aiguë, lors de notre trajet Paris-Beaulieu, voyageant à bord d’une 4 CV dont le chauffage n’était qu’une hypothèse d’école. Douze heures de voyage, un difficile passage sur les routes du Limousin encombrées de congères. Nous avions beau pratiquer la méthode Coué, évoquer les chauds rivages de la Méditerranée en été, notre arrivée au terme du périple avait des allures de traversée de banquise. Le lendemain, quelques plaques de neige rythmant encore le paysage, j’avais pris mon appareil photo, étais descendu au bord de la Leyre, telle qu’en elle-même, réalisant quelques clichés que j’avais précieusement conservés, comme de vivants témoins d’une époque révolue.

  C’est donc avec l’idée d’une sorte de permanence du réel, de la pérennité des images, de la récurrence de leur formes que j’entrepris ce que Floriane avait qualifié de « pèlerinage ». La petite gare, désaffectée depuis longtemps, bâtisse haute et étroite, entourée d’un jardin clôturé de grilles rouillées, avait toujours son aspect désuet et solitaire. Sur la façade, un panneau d’agence portait la laconique mention « A VENDRE », suivie d’un numéro de téléphone. Quelques herbes, folle avoine, carottes sauvages, avaient envahi le terre-plein, n’affectant en rien l’allure générale du lieu qui s’accommodait fort bien de ce relatif état d’abandon réservé habituellement aux terrains des proches banlieues et aux bâtiments marginaux, lesquels finissent toujours par se confondre avec le paysage environnant. La clôture contournée, armé de la certitude que, finalement, rien ne changeait jamais, sauf notre vision des choses et des événements, je m’engageai sur le sentier longeant l’ancienne voie ferrée, ronces et liserons y avaient poussé, dans une anarchie contenue cependant, et j’anticipais mon plaisir de retrouver bientôt la Leyre et les vagabondages heureux de mon enfance.

  A ma droite, légèrement en contrebas, le Chemin du Ciel sinuait toujours au milieu d’une voûte de noisetiers au feuillage tendre que le soleil traversait, jonchant le sol d’ocelles claires. Une sorte de bonheur léger et juvénile m’envahit : j’aurais pu inscrire, dans chaque rond de lumière, une histoire, un souvenir précis, y imprimer des visages familiers, des moments rares, des découvertes, des émotions adolescentes, y retrouver des projets, y poursuivre d’anciennes aventures, y réveiller des rêves si lointains et si proches à la fois.

 

  Il y a, dans la permanence des choses, ce plaisir simple du chemin cent fois parcouru, cette familiarité de l’insignifiant, du caillou blanc au milieu du gué, de l’ornière remplie de feuilles, de la source jaillissant des coussins de mousse. On peut fermer les yeux, se laisser guider par l’intuition des pas, la déclivité de la pente, le murmure de l’eau. Il y a une sorte d’ivresse à se fondre dans le paysage, à vibrer sous le chant des herbes, à tutoyer les frondaisons, à écouter le bruissement des abeilles, à deviner, sous le pied, la texture du pont de bois, son oscillation, le lisse de la main-courante. On devient alors extralucide, on avance dans le secret, comme dans un songe, on est devenu herbe, vent, vibration, éclat de lumière. La lumière intérieure suffit, elle guide, rassure, murmure à l’oreille, étonne. Elle est plus forte que le soleil qui brûle les yeux. Mais elle n’a pas ses excès. Elle est apaisante. Elle pousse ses ondes dans tous les membres, elle tisse des chants dans le trajet des veines, elle éclaire les doigts, elle sort par les pores, comme une lente sudation qui veut dire les galets, les écorces, l’argile blanche, l’herbe bleue, les nappes d’air. Elle rythme le souffle, le cœur bat très lentement, on marche sans peine, comme sur un nuage, on flotte sur une barque de roseaux, l’écume effleure nos lèvres, l’air coule comme du miel, les bruits s’estompent, légers comme des plumes, ils nous disent la beauté du monde, le calme des rivières, le miroir des eaux. On glisse infiniment, on est la vie habillée d’un corps docile, souple, nos gestes sont lents comme ceux des danseurs, ils dessinent des cercles, des ailes de papillon, des mots très doux qui font à nos bouches une rosée subtile. Parfois le murmure s’amplifie, vous n’y prêtez guère attention. Vous continuez de progresser sur votre fil de soie, funambule attentif à vos pas, bien arrimé à votre perche, à votre équilibre fragile. Vous sentez sous vos pieds, une tension, une inquiétude. Le globe de vos yeux dans un mouvement-caméléon, se porte vers la gauche, un liseré s’ouvre dans l’écran de vos paupières. Vous percevez, soudain, une étrangeté, une touffe d’herbe inopportune, un moutonnement de broussailles, une ornière profonde dans les plis de la glaise. Vous réfutez. Vous opposez votre incrédulité. Vous pestez intérieurement. Non, ne refermez pas vos paupières. Le mal est déjà fait. Le réel, en vous, s’est épanché à la vitesse de la marée lors des vives eaux. Votre rêve a reflué, il est devenu une ombre vague logée au creux de votre inconscient. Vous n’êtes plus que constatation, désapprobation, opposition muette.

 

 Oui, c’est bien cela, sur ma gauche, le Chemin du Ciel ne m’offre plus qu’une parodie, une pantomime, un faux-semblant. De hautes herbes l’ont envahi, il n’est plus guère visible dans le foisonnement végétal. De larges traces de roues - sans doute de tracteur et de remorque - , attestent son glissement vers une sorte de jungle inextricable. Il ressort de ce déplacement, une manière de non-lieu, de magma argilo-chlorophyllien où mes bottes ont du mal à trouver une assise stable. Sous ce maelstrom, j’ai peine à imaginer le sentier empierré de mon enfance, ses berges moussues, sa source à mi-pente recueillie dans la conque des pierres blanches, le fossé rempli de lentilles d’eau et de cresson, la haie de lilas, le pré à l’herbe rase où paissaient les moutons.

  Je suis envahi d’un sentiment étrange fait de dépit, de frustration, d’impuissance. Bien sûr, mon appareil photo n’enregistrera pas ce constat de désolation. Ma mémoire y pourvoira amplement ! En guise de pèlerinage, il s’agit plutôt d’un chemin de croix aux multiples stations . De Charybde en Scylla ! Au bord de la Leyre, les peupliers ont poussé, les ronciers aussi : la falaise de Beaulieu que je photographiais jadis aux premières heures du levant, n’est plus guère perceptible qu’au travers de rares trouées de la végétation. Le moulin sur la rivière est cerné de nombreuses clôtures; le niveau de l’eau est à son étiage; les berges croulent; les prés, envahis autrefois par les campanules mauves des fritillaires-couronnes, - je pensais toujours au tableau de Van Gogh - , n’abrite plus que de rares joncs; leurs étendues sont traversées de drains où courent de longs tuyaux jaunes percés de trous; un lac a été aménagé dont la digue coupe la perspective des rares haies qui subsistent; du pont de bois qui permettait l’accès au Château des Térieux ne restent plus que quelques planches usées émergeant des rives boueuses. Je m’assois un moment sur une souche, - geste de renoncement et de lassitude - , et j’imagine l’enfant que j’étais il y a un demi siècle déjà, insouciant, heureux de découvrir cette nature généreuse, intacte, propice à tous les rêves. Robinson sur mon île, les prés de la Leyre étaient mon lieu de prédilection; ils m’appartenaient comme je leur appartenais, dans une fidélité réciproque, un pacte sans faille, une promesse de bonheur partagé.

  Ce printemps est chaud, éprouvant pour la nature, pour les hommes aussi, pour ma mémoire qui n’aura plus d’autre chemin à accomplir que celui du deuil. Je me relève. Mes bottes alourdies de boue. Je marche lentement sur le chemin fantôme, sans me retourner. Je sais, maintenant, que cette visite à la Leyre est la dernière. Qu’un jour aussi, le trajet vers Beaulieu, vers Terre Blanche, ne sera plus qu’un souvenir, la trace d’une buée sur une vitre claire. Tout cela aura-t-il existé, vraiment ? Je franchis, tout au bout du chemin, la voûte des noisetiers qui fait comme un portique.

 

  Ce dernier m’apparaît alors dans son évidence symbolique comme le lieu de partage du temps, un peu à la façon d’une ligne de partage des eaux dont les versants s’opposent : l’un réservé au long souffle océanique, au calme, à la limpidité; l’autre tourné vers les excès des vents du sud, vers l’exubérance du sol et du climat. Je sens un en deçà du portique tourné vers le passé, les souvenirs, les territoires de l’enfance; et un au-delà faisant signe vers le futur, les projets, la jungle de la vie adulte au milieu de laquelle j'essaie d'inscrire mon cheminement laborieux de fourmi.  Toute mon existence, soumise à une tension permanente, oscille entre ces deux rives. Je n’ai d’autre choix, d’autre posture que ce grand écart au-dessus d’une ligne de fracture, que ce vertige du franchissement de l’abîme. Souvent, le bruit, l’activité, la distraction obturent provisoirement la faille, rapprochent les bords de la plaie. Mon avancée  devient alors cicatricielle, ma mémoire oublieuse de la fracture des chairs. Surviennent un silence, une pause, une interrogation, alors la suture devient manifeste, la douleur palpable, le présent tranchant comme une lame.

 

  Je marche maintenant dans la rue principale qui sépare le village en deux. Le côté Leyre avec sa falaise, ses maisons anciennes , - certaines à colombages - , son église, son monument aux morts, son lavoir, son moulin aux rouages blanchis de farine. Le côté collines avec ses champs cultivés, ses maisons restaurées, ses lotissements, ses quelques commerces, l’école, la mairie, la chaussée refaite à neuf avec ses lampadaires modernes imitant l’ancien. Je gravis le chemin de castine qui conduit au parc. Je contourne le massif de forsythia où crépitent les fleurs jaunes. J’ai soudain l’impression d’un brusque retour en arrière.  Le spectacle de dévastation que m’offre Terre Blanche est en tout point comparable à l’anarchie des bords de la Leyre. Sous le regard vaguement songeur de ma mère , - mais à quoi peut-elle penser après neuf décades d’existence ?  - , les deux muses sylvestres, répliques d’une composition d’Arcimboldo, cheveux ornés de feuilles, de mousses, de lichen, s’affairent au milieu d’un labyrinthe de branches, d’écorces, de pommes de pin, de lianes enchevêtrées, de ronces aux épines acérées, de nids anciens tombés des arbres, de flocons cotonneux des chenilles processionnaires. Le sol jonché d’outils , - sécateurs, échenilloir, bêche, binette, râteau, tondeuse, égoïne - , rivalise d’harmonie avec les excès botaniques.

On s’étonne de mon retour si tardif, on suppute de magnifiques photos qui diront, bientôt, sous des cadres de verre, la beauté de la nature, sa virginité, son innocence, son indéfectible fidélité; on se plaint de courbatures et d’ampoules, Adeline surtout; on n’a qu’une hâte : manger frugalement, une douche, le réconfort du lit. Une bonne nuit de sommeil. Un lever matinal. Le bonheur de retrouver le parc de Terre Blanche, sa générosité, le dense de sa végétation, le chantier à poursuivre, les innovations, les créations, les modifications sans fin, le lyrisme du végétal.

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:19

 

COMME UN LEZARD

 

 

  Ma femme avait « visé juste » en mettant en évidence ma manie de superposer des blousons, des vieux de préférence, ce qu’elle interprétait volontiers comme un attachement au passé, comme l’interposition d’une frontière tangible destinée au reflux ou tout au moins à une mise à distance du présent et, a fortiori, du futur. Une recherche de l’immuable en somme ! Je ne sais pourquoi, - peut-être simplement la poursuite d’une méditation sur les métamorphoses lacertiennes - , mais sa réflexion m’avait soudainement fait froid dans le dos, et j’avais senti, bizarrement, le long de ma colonne vertébrale, comme le hérissement d’une épine dorsale. Quant à la partie antérieure de mon corps, c’était une sensation identique de fraîcheur intense, comme si mon sang s’était figé dans mes veines à la suite d’une brusque hypothermie, créant des zones différenciées sur mon cou, ma poitrine, mes cuisses, zones vaguement arrondies, à la façon d’écailles, alors que mes mains et mes pieds étaient en proie au même engourdissement générant un durcissement et un rétrécissement de mes ongles qui, en même temps, se recourbaient à la façon de griffes. Ce profond vécu interne, ce chamboulement métabolique, irradiait dans toutes les directions, altérant mon ouïe, troublant ma vision qui se décomposait en une myriade de facettes. Envahi par l’étrange sentiment d’une métamorphose ou d’une dissociation de la personnalité, j’ouvris la portière de la voiture dans une sorte de tremblement parkinsonien, me hissai difficilement sur le siège. Sans doute était-ce la nouvelle morphologie de mon corps qui donnait à ma progression une démarche quasiment rampante. Fortement angoissé à l’idée de constater l’étendue des dégâts, je sentais déjà un durcissement de ma peau, une dilatation de mes globes oculaires, un effacement du pavillon de mes oreilles au bénéfice de deux simples trous latéraux, un raccourcissement très net de mon nez qui avait subi une altération identique à celle de mes oreilles et dont je ne percevais plus que deux orifices étroits et palpitants. Ma position assise était malcommode, - j’avais pourtant repoussé au maximum vers l’arrière le siège du passager - , mais quelque chose de diffus, d’indéfinissable,  semblait prolonger ma colonne vertébrale, sorte d’éminence crantée, crénelée, qui avait du mal à trouver une position qui lui convînt. Je compris, il n’y avait désormais plus l’ombre d’un doute, j’étais devenu AUTRE, j’étais devenu un SAURIEN, et plus rien, maintenant, ne pourrait arrêter la métamorphose qui embrumait mon cerveau devenu reptilien, siège essentiel des émotions, de l’instinct à l’état pur. Le peu de conscience qui me restait, j’en usai l’énergie résiduelle pour constater avec stupeur la facilité du passage de l’humanité à l’animalité, me posant même la question de la prochaine étape qui me conduirait peut-être à la simple matérialité d’une excroissance tellurique, sorte de sillon d’argile parcourant la croûte terrestre.

  C’est dans cet état d’esprit, qu’au prix d’un effort surhumain, - mais que restait-il d’humain dans cette aporie ? - , je parvins à faire basculer le miroir de courtoisie fixé au pare-soleil et dans lequel je m’attendais à la brusque révélation qu’avait eue Grégor Samsa s’éveillant un matin, changé en un énorme cancrelat. L’imaginaire kafkaïen m’apparut à cet instant comme le réel lui-même, la scène quotidienne sur laquelle nous dansions cette sorte de pantomime grimaçante où, tous, nous portions des masques que nous ne voulions pas ôter, où, tous, nous étions revêtus de peaux multiples dont nous ne pouvions nous débarrasser. Cette « sauriennité » n’était donc qu’un effet du réel qui me concernait ici et maintenant, dans la plus compacte des réalités qui fût et qu’il faudrait désormais que j’assume.

  Portait-elle encore, en elle-même, une trace de l’homme que j’avais été ? Existait-il un cycle temporel propre à ce processus dont j’étais la victime, une sorte d’Eternel Retour qui me permettrait un jour de me retrouver sous les traits d’une humaine condition ? Fallait-il qu’Eros succombe à Thanatos pour créer les conditions d’une véritable métensomatose ? Pourrais-je, en un mot, retrouver mon corps, y demeurer d’une façon stable, en faire le lieu d’une fête à laquelle seraient conviés mes amis, scellant ainsi le bonheur d’une alliance nouvelle ? C’est dans cet état d’esprit décadent, pris dans le tourbillon de questions sans fin et sous l’effet d’une faible et mourante agitation neuronale que je me disposai, tant bien que mal, au choc que ma nouvelle forme ne manquerait pas d’imprimer à ma conscience, cherchant même, dans l’extinction progressive de cette dernière, la force de mon renoncement à figurer parmi les hommes.

La manœuvre du basculement du miroir constitua une épreuve autant physique que morale, une résistance mécanique s’opposait à mes gestes, sans doute aussi primitifs que la physiologie de l’arc réflexe chez les batraciens. Le déplacement lent du miroir, sous l’effet du soleil, renvoyait de faibles rayons vers le plafond gris anthracite, puis une lumière plus vive me frappa en plein visage, m’obligeant à cligner des yeux, regardant par l’interstice des paupières, apercevant le spectre que je redoutais,

 un visage, ou plutôt une sorte d’ectoplasme fugace, d’une nature indéfinie, zoo-    

 anthropomorphe, nimbé d’un brouillard qui paraissait immuable. L’état cataleptique  

 dans lequel je me trouvais aurait pu me figer pour l’éternité, me transformer en fossile, mais la chaleur qui filtrait au travers des vitres contribua peu à peu à me faire sortir de mon état d’hibernation, à retrouver un semblant de vigilance, à déciller mes paupières, à aiguiser mon sens de la vision, m’apercevant enfin que la buée qui s’était déposée sur la surface du miroir avait dû abuser mes sens, à la manière d’une hallucination, réalisant une anamorphose, une illusion, une amplification de mon imaginaire, créant une manière de bestiaire allégorique dont j’étais devenu, pour un instant, la figure monstrueuse et emblématique. Ce fut comme une vraie renaissance, une illumination des sens succédant aux ténèbres, à la torpeur et à l’inquiétude. Je sentis une énergie nouvelle parcourir mes veines, mobiliser mes muscles, amplifier ma respiration.

 

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:16

 

TERRE BLANCHE

 

 

    Avons-nous une prescience des choses, des événements, l’avenir peut-il parfois se dessiner à l’orée de notre conscience, y imprimer par anticipation quelques signes dont nous pourrions déchiffrer le sens ? Nous n’avons aucune certitude à ce sujet, seulement une vague intuition. Saisissant une large feuille d’iris pour en faire un lien autour d’un bouquet de fleurs champêtres, nous nous entaillons le pouce et un peu de sang en surgit que nous étanchons en suçant notre doigt. Voulant franchir le ruisseau à gué, nous posons notre pied sur d’accueillants galets dont l’invisible limon nous a surpris, bleuissant notre cheville. Souhaitant profiter des premiers rayons du soleil, nous exposons notre fragile peau hivernale aux assauts de la lumière printanière, notre épiderme s’auréolant bientôt des irisations de la brûlure.

  L’entaille du pouce, le bleu à la cheville, les auréoles de la brûlure, nous les portions déjà en nous, nous le savions, comme des plaies latentes qui attendaient de s’actualiser. Des plaies minimes, bien sûr, qui, sans doute, ne laisseraient que peu de traces, que nous aurions pu éviter. Mais nous avions le pressentiment qu’elles étaient, en quelque sorte, inéluctables, qu’elles devaient advenir, qu’elles faisaient partie de notre propre règle du jeu. Nous n’avons pas cherché à les éviter, souhaitant même qu’elles adviennent, à la façon d’un courant d’air, d’un tourbillon dans l’eau, quelque chose sans importance, que nous feignions d’ignorer, mais dont nous savions que les légères variations s’infiltreraient dans les replis de la mémoire, toujours prêts à resurgir, à sortir de l’ombre. Nous étions alors semblables à un animal tapi au creux de la terre, un lézard peut-être, en attente du réchauffement de l’air, d’un signal pour vivre au plein jour, faire palpiter notre gorge an contact des pierres tièdes, absorber la lumière par tous les ocelles de notre corps, nous débarrasser de notre ancienne peau, commencer enfin la métamorphose. La peau réelle, nous la laissions derrière nous, comme une guenille embarrassante porteuse de traces, de plaies, de sutures. Nous savions cependant qu’elle deviendrait bientôt peau imaginaire, qu’elle serait notre double, notre ombre portée sur les choses, qu’elle ferait écho à nos actes, modulerait nos gestes, influerait sur nos pensées.

 

    C’est dans cette sorte de vague pressentiment de l’avenir immédiat, dans un genre d’attitude reptilienne préparatoire à sa propre mue, à son dépouillement, que je décidai, par ce bel après-midi de printemps, de rejoindre « Terre Blanche », ma maison d’enfance, à Beaulieu-la-Leyre. Ma mère y vivait, en compagnie d’Adeline, sa confidente, la gardienne du logis, en charge du ménage et de la cuisine, - qu’elle confectionnait toujours avec beaucoup d’attention - , s’occupant également des menus travaux, surtout d’intérieur, affichant peu d’inclinations pour les activités à l’extérieur, notamment pour le jardinage.

  Passionnée par la botanique, Floriane, ma femme, était le portrait symétriquement inversé d’Adeline. Elle m’avait accompagné à Terre Blanche pour y effectuer, dans le grand parc attenant à la maison, ce qu’elle appelait, par une étrange habitude, des « saisonnements » — elle était familière de ces néologismes, dont je sus bientôt qu’ils résultaient d’une forme contractée de « saison » et « d’événement », ou, par paronymie, « d’avènement », et qui signifiait, ce qui, par la saison, arrive ou advient. Dans son esprit, cet avènement au sein de la nature, n’avait rien de messianique mais était le reflet d’une fête païenne et dionysiaque dont sa philosophie de l’instant était la plus pure illustration. Son dynamisme permanent, son matérialisme heureux, se traduisaient par ce contact simple avec les choses, par un émerveillement jamais altéré du spectacle continûment renouvelé du monde végétal auquel elle vouait une sorte de culte, puisant les sources de son inspiration quasiment liturgique dans « L’Encyclopédie du Jardinage », « Le Manuel de la Taille et des Boutures », « Le Guide de la Culture Ecologique ». De ses « mains vertes » naissaient des profusions de créations florales, herbacées, feuillues, des superpositions de mousses et de lichens, des tresses d’herbe, des enlacements de lianes, des liaisons d’écorces, des mobiles de branches, des éclatements de corolles, des éventails d’étamines, des tableaux d’écailles, des tournoiements de vrilles, des chapelets de capsules, des compositions épuisant la gamme des variétés végétales, céréalières, frugifères, oléagineuses, aromatiques, textiles, tinctoriales, médicinales, forestières, ornementales, fourragères, tout ceci dans une étonnante variété de formes, arborescentes, bulbeuses, ciliées, duveteuses, exotiques, géminées, grimpantes, lancéolées, lobées, naines, géantes, operculées, pubescentes, rampantes, tubéreuses, vivipares, zoocarpées. Prodigalité sans cesse renouvelée, à la façon d’une corne d’abondance, symbole de la diversité, du foisonnement inépuisable, du ressourcement continu, du cycle de la croissance, de la multiplication des espèces, générations spontanées, spirale sans fin des changements, des transformations, des transfigurations.

 

  Située au lieu géométrique de cet étrange sabbat du végétal, Floriane apparaissait sous les traits emblématiques d’une nature brouillonne et enthousiaste, cette impétuosité la reliant, par son style, son tempérament, au-delà de la logique génétique, à notre fils Olivier, qui semblait avoir hérité de sa mère cette inclination au protéiforme, au déchaînement matériel; ils étaient l’illustration du passage de la puissance à l’acte, sous les traits d’une perpétuelle éclosion dont ils figuraient, selon la formule de Claude Simon, "les fragiles, turgescents et impérieux bourgeons."

  Adeline, d’un naturel dévoué, toujours prête à rendre service, vivait cependant à son rythme, fait d’une alternance de périodes d’activité et de longs moments de pause qu’elle consacrait le plus souvent au tricot, se laissant divertir par l’ambiance lénifiante de longs après-midi télévisés; attentive à ma mère qui ne bougeait guère de son fauteuil et à laquelle elle servait quotidiennement, vers seize heures, une infusion de tilleul agrémentée de savoureuses madeleines qu’elle confectionnait elle-même et dont elle ne picorait habituellement que quelques miettes, soucieuse d’éviter un embonpoint qui commençait à faire de ses vêtements des tuniques martyrisées aux coutures distendues. Elle se rendait parfaitement compte de cette manière d’enlisement sournois qui la guettait, mais la seule compagnie de ma mère, dont l’accomplissement nonagénaire était proche, ne suffisait pas à éveiller en elle le sursaut d’activité dont elle aurait eu besoin.

Depuis la mort de mon père, nous venions régulièrement, Floriane et moi, entretenir le jardin d’agrément, le potager, tondre l’immense pelouse et soigner les arbres séculaires affectés des diverses blessures du temps.

  Au début, Adeline prétextait du ménage à finir, du repassage en retard, une pâtisserie à mettre en route pour le dîner. Nous n’étions pas dupes de son manque d’intérêt pour les travaux agricoles et arboricoles et nous ne lui en tenions pas rigueur, conscients que sa tâche essentielle était de tenir la maison en ordre, de s’occuper du cadre de vie et, bien sûr, d’apporter à ma mère toute l’affection et les soins dont cette dernière pouvait avoir besoin. Elle s’acquittait de ses différentes charges avec aisance et naturel, témoignant pour son hôtesse des plus charmantes prévenances.

  S’ennuyait-elle parfois, dans sa fonction de dame de compagnie ? Elle était une sorte de Pénélope recommençant sans cesse son éternel ouvrage, seulement distraite par les images et le son de la télévision, par les questions épisodiques, souvent réitérées et toujours les mêmes, que ma mère, perdant la mémoire et l’audition, lui posait sans même écouter ou entendre la réponse.

  Toujours est-il que, les jours passant, au fur et à mesure des semaines qui étaient comme des jalons du temps dont les points de repère avaient pour noms : débroussaillage, élagage, taille, greffe, boutures, tuteurs, Adeline commença d’abord à venir voir les mutations du parc, à s’y intéresser, à ramasser quelques branches éparses sur le gazon, à les disposer sur le tas de feuilles à faire brûler, à nous demander quel était notre prochain projet concernant l’entretien du parc et du jardin. Il y avait eu, chez elle, au début du printemps, comme un léger frémissement dans son attitude, l’amorce même d’une curiosité et une implication physique, laquelle dans son esprit, - c’était une supposition de notre part -, lui permettrait d’effacer les « outrages du temps », d’amoindrir les rondeurs qui la menaçaient. Notre hypothèse se révéla juste; elle perdit du poids, retrouva une silhouette plus conforme à sa morphologie, « aidée » en cela par la reprise assidue d’un régime tabagique qu’elle avait interrompu, mais pour un temps seulement, et dont nous n’avions pas à juger, d’autant plus qu’elle ne fumait jamais dans la maison, mais dans le parc, toujours au pied du même arbre, un peu à la façon d’un rituel. Quelle que fût sa motivation, elle participait depuis peu à l’entretien de l’environnement de Terre Blanche, s’en trouvait bien et, pendant que ma mère rêvassait à l’ombre du tilleul, égrenant son passé comme on égrène un chapelet, nous maintenions, tant bien que mal, l’important patrimoine arboré du parc. Tout cela contribuait à une sorte d’harmonie, sinon de communion bénéfique pour tous, recréant de la sorte, sur le domaine de Terre Blanche, une communauté de vie à laquelle ma mère n’était pas insensible mais dont elle se détachait visiblement peu à peu, comme désinvestissant le quotidien à la faveur d’une trilogie existentielle se résumant à boire, manger, dormir. Sans doute s’agissait-il là d’une des astuces dont la vie disposait pour lui faire intégrer progressivement d’inévitables processus de deuil.

  Arrivés à Terre Blanche dès la fin du déjeuner, nous avions trouvé Adeline adossée à son arbre favori, entourée des volutes de fumée de ses "Svenson", longues cigarettes américaines qu’elle affectionnait particulièrement. Entre deux longues aspirations, ayant précisé que Suzy, - elle avait pris l’habitude d’appeler ma mère par un diminutif dont cette dernière était porteuse depuis sa plus tendre enfance, son vrai prénom étant Suzanne -, se reposait sur la méridienne du salon, elle nous proposa de participer à l’entretien du parc. Floriane et moi, nous nous doutions qu’Adeline commençait à y prendre goût. Floriane accepta avec empressement, plus à la joie d’initier un nouveau disciple à l’art de la nature qu’au fait de disposer du renfort d’une « petite main ». Je n’avais pas très bien compris ce qui, dans l’esprit de ma femme, liait le jardinage à la couture. Peut-être la coupe et la taille étaient-ils à l’origine de cette étrange association, à moins que ce ne fût le rapport nature-culture.

  Floriane précisa à Adeline, non sans une pointe d’humour et d’ironie, que notre trio habituel allait rétrécir comme peau de chagrin pour se limiter à un duo, pour la simple raison que j'avais  opté pour un « pèlerinage » sur les terres de mon enfance. Le « sexe faible » se chargerait donc de présider à la destinée des arbres du parc. Avant que la discussion ne dégénère de la simple critique à une sévère remise en question, je saluai les deux déesses en charge du domaine sylvestre et me dirigeai vers la voiture pour y prendre l’appareil photo qui me servirait à immortaliser les paysages de ma jeunesse.

Hâtant le pas, le trajet ne dura pas longtemps, mais suffisamment toutefois pour que Floriane, spontanéité aidant, y glissât une réflexion sur le mode mi protecteur, mi satirique : "Céleste, n’oublie pas de prendre tes peaux de bête, il doit faire frais au bord de la Leyre !"

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:12

     

 VOYAGE EN EXUVIE

 

 

 

 

           Prologue.

 

    1)       Terre Blanche.

 

                   2)       Comme un lézard.

 

                   3)       Le Chemin du Ciel.

 

                   4)       Dionysos.

 

                   5)       Exuvie ?  Exuvie !

 

                   6)       Apollon.

 

                   7)       Adret et Ubac.

 

                   8)       La Voie Royale.

                  

                   9)       Epilogue.

 

 

******************

 

 

 

 

 

                                    « Tout était écrit. Tout était lisible, là, sur

                                   cette peau, comme sur la peau du monde ! »

                                                  J.M.G. Le Clézio . « Terra Amata »

 

 

PROLOGUE

 

 

 

  Le Passager s’assit, regarda l’immense plaine qui s’étendait à ses pieds. Une sorte de poudroiement lui fit cligner les yeux. Il porta sa main en visière au-dessus de son front. La lumière trop vive l’obligea à fermer les paupières. Il essaya, par la pensée, de reconstituer les détails du paysage, les lignes de fuite, la perspective. Rien ne s’imprimait sur le fond de sa conscience.

  Il rouvrit les yeux, pivota sur lui-même. La lumière, maintenant, était latérale, basse. Elle faisait apparaître les sillons de la terre, les rides de poussière, les crevasses, les fissures qui entaillaient la mesa de terre rouge. Un sourire éclaira le visage de l’homme qui, lui aussi, était marqué de lignes, de coupures, d’anciennes cicatrices. Il promena ses doigts sur sa peau meurtrie, sur les picots de barbe qui commençaient à hérisser ses joues. Il fut heureux de reconnaître les stigmates qui faisaient comme une signature à la surface de son épiderme.

  Tout au bout de la mesa, des arbres griffaient le ciel de leurs branches aiguës. Il se leva, se dirigea vers eux. Il n’en voyait que les silhouettes, semblables à des personnages hagards sur une scène de théâtre.

  C’étaient des baobabs, immenses, accrochés au ciel par des branches pareilles à des racines, arrimés à la terre par leurs énormes fûts. Sorte de pachydermes antédiluviens. Il palpa leurs troncs, leurs rugosités, leurs callosités, - il pensa à ses propres mains meurtries par les outils -, il effleura des plaies remplies de sève, il souleva des écailles, contourna des tavelures, découvrit des fentes, des meurtrissures, des trous d’insectes.

  Le Passager s’assit, s’appuya au tronc d’un baobab. La lumière déclina. Il fut soudain enveloppé d’une nuit fraîche, obscure. La faible clarté des étoiles ne lui permettait plus de voir l’étendue plate de la mesa, l’architecture immobile des baobabs. Il passa à nouveau la main sur son visage, en éprouva la rugosité, les fractures, le discontinu. Il s’aperçut que ses doigts avaient, en même temps, conservé la mémoire des empreintes du sol d’argile, des scarifications de l’arbre géant.

  La certitude fut en lui que tout cela était identique : sa peau, la terre, l’arbre. Ils étaient faits de la même chair vivante sur laquelle s’étaient imprimées les lignes de l’existence comme autant de marques uniques et indélébiles. Une sorte de cartographie, semblable à des empreintes digitales, à des parchemins portant des signes, à des tablettes d’argile incisées au calame.

  Lui, le Passager, était donc une écriture qui témoignait, par sa conscience, d’une grande calligraphie terrestre et universelle. Celle portée par la glaise, les arbres, les frontons des temples, les livres, les graffiti des murs, les pierres tombales, les actes de naissance, les lézardes des trottoirs, les fissures des routes, les failles des carrières, les fêlures sous-marines, les tatouages, les gribouillis des enfants, le dessin du givre sur les vitres, la fumée des feux de camps, le clignotements des fanaux, les sillages des cargos, le vol rapide des mouettes, les écharpes de brume, les sillons des vallées, les éclats de silex, les pierres levées, les zigzags des frontières, l’empreinte des pneus, les traces dans la neige, la buée dans le froid de l’hiver, le rythme des moraines, la dérive des glaciers, la braise des cigarettes, les fards à paupières, le rouge des lèvres, la blancheur des os, les nervures des feuilles, le déplacement des voitures, les pensées, les rêves, la fuite des jours…

  Tout cela était donc pareil : lui, la courbure du vent, la course des astres, le flux, le reflux des marées, les saignées de bitume à la face de la terre, la translation des fourmis, la lente dérive des péniches, l’irisation des arcs-en-ciel, la rotation des écluses, le clignotement des feux, les traits de vapeur des avions, l’éclat des barres de néon, la rumeur des affiches, la lueur bleue des postes de télévision, les carrés de lumière des immeubles, des tours, le sifflement des percolateurs, les mouvements des draisines, les torches des bateaux-mouches, les rires, les mots chuchotés, l’éclat des dents blanches, les gorges déployées. Tout était vraiment pareil. Des multitudes de signes qui témoignaient. Equivalents, interchangeables. Tous fuyants, intemporels, toujours renouvelés. Signes imprimés à la face de l’eau, mobiles, fragiles, fugaces, solubles. Infiniment solubles.

                                                                                                                                                                                                     Qu’avait-il, lui, l’anonyme Passager, à rajouter à cette marée, à ce trop-plein, à ce maelstrom qui s’enfuyait continuellement par le trou d’une bonde sans fin ? Quoi donc qui pût flotter à la surface des choses ? Un cri, des mots, une écriture, des gesticulations? Non, ceci était simplement dérisoire.

Qu’avait-il à dire qui lui permît de se distinguer de toutes ces manifestations mort-nées?

Une seule chose à confronter à son propre regard, à celui des autres : sa PEAU, avec ses blessures, ses entailles, ses traumatismes, ses excroissances, sa peau avec ses cicatrices, semblable à celle des lézards, à leurs fourreaux d’écailles qu’ils abandonnent lors de leurs mues successives. Seulement cela pour témoigner, pour dire les signes de la vie à même la chair vivante, le pathos épidermique.

Témoigner avec les marques visibles de sa souffrance, de sa douleur, tant qu’il est temps, tant que les vergetures, les incisions, les sutures, les excoriations, les meurtrissures n’ont pas basculé dans la poussière, dans l’ultime refuge du non-dit, du néant.

  Sur la mesa, le vent s’est levé. Le Passager s’est réfugié dans l’ombre des baobabs. Il s’est couvert d’une toile. Dans son sac il a pris un livre, a allumé son briquet. Il fume sous les étoiles, rejetant dans l’air pur de longs signaux de fumée. Il tourne les pages d’un livre qu’un aveugle inconnu lui a offert. De ses doigts il parcourt les picots de l’écriture Braille.

Sur le maroquin, d’abord, dont les stigmates sont comme les cicatrices de la peau. Il déchiffre le nom du poète : Hölderlin ; le titre de l’ouvrage « Pain et Vin ». Il tourne les pages, interroge le saillant des mots. Le poète y parle de l’homme en général, de la situation fondamentale qui est aujourd’hui la sienne. Il le définit, l'homme,  comme éloigné de sa propre essence, exilé dans un pays étranger, sans que cet exil apparaisse de façon claire à sa conscience :

 

« Un signe, nous sommes, mais privé du sens ».

 

L’homme referme le livre, parcourt songeusement la peau vivante du livre, le message des graphies en relief. Il pose l’ouvrage sur sa poitrine, sur des blessures anciennes, signes contre signes. Il s’endort sous les étoiles qui font, dans le ciel, des points de lumière semblables aux signes secrets du livre, au chant du poète dans le secret des pages.

 

 

                                                        **********

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 17:21

 

LETTRE II.
Lausanne, 9 juillet, I.

J’arrivai de nuit à Genève : j’y logeai dans une assez triste auberge, où mes fenêtres donnaient sur une cour ; je n’en fus point fâché. Entrant dans une aussi belle contrée, je me ménageais volontiers l’espèce de surprise d’un spectacle nouveau ; je la réservais pour la plus belle heure du jour ; je la voulais avoir dans sa plénitude, et sans affaiblir l’impression en l’éprouvant par degrés.

En sortant de Genève, je me mis en route, seul, libre, sans but déterminé, sans autre guide qu’une carte assez bonne, que je porte sur moi.

J’entrais dans l’indépendance. J’allais vivre dans le seul pays peut-être de l’Europe où, dans un climat assez favorable, on trouve encore les sévères beautés des sites naturels. Devenu calme par l’effet même de l’énergie que les circonstances de mon départ avaient éveillée en moi, content de posséder mon être pour la première fois de mes jours si vains, cherchant des jouissances simples et grandes avec l’avidité d’un cœur jeune, et cette sensibilité, fruit amer et précieux de mes longs ennuis, j’étais ardent et paisible. Je fus heureux sous le beau ciel de Genève (B), lorsque le soleil, paraissant au-dessus des hautes neiges, éclaira à mes yeux cette terre admirable. C’est près de Coppet que je vis l’aurore, non pas inutilement belle comme je l’avais vue tant de fois, mais d’une beauté sublime et assez grande pour ramener le voile des illusions sur mes yeux découragés.

Vous n’avez point vu cette terre à laquelle Tavernier ne trouvait comparable qu’un seul lieu dans l’Orient. Vous ne vous en ferez pas une idée juste ; les grands effets de la nature ne s’imaginent point tels qu’ils sont. Si j’avais moins senti la grandeur et l’harmonie de l’ensemble, si la pureté de l’air n’y ajoutait pas une expression que les mots ne sauraient rendre, si j’étais un autre, j’essayerais de vous peindre ces monts neigeux et embrasés, ces vallées vaporeuses ; les noirs escarpements de la côte de Savoie ; les collines de la Vaux et du Jorat[1] peut-être trop riantes, mais surmontées par les Alpes de Gruyère et d’Ormont ; et les vastes eaux du Léman, et le mouvement de ses vagues, et sa paix mesurée. Peut-être mon état intérieur ajouta-t-il au prestige de ces lieux ; peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé à leur aspect tout ce que j’ai senti[2].

C’est le propre d’une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l’opinion d’elle-même que de ses jouissances positives : celles-ci laissent apercevoir leurs bornes ; mais celles que promettent ce sentiment d’une puissance illimitée sont immenses comme elle, et semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je n’oserais décider que l’homme dont l’habitude des douleurs a navré le cœur n’ait point reçu  de ses misères mêmes une aptitude à des plaisirs inconnus des heureux, et ayant sur les leurs l’avantage d’une plus grande indépendance et d’une durée qui soutient la vieillesse elle-même. Pour moi, j’ai éprouvé, dans ce moment auquel il n’a manqué qu’un autre cœur qui sentît avec le mien, comment une heure de vie peut valoir une année d’existence, combien tout est relatif dans nous et hors de nous, et comment nos misères viennent surtout de notre déplacement dans l’ordre des choses.

La grande route de Genève à Lausanne est partout agréable ; elle suit généralement les rives du lac, et elle me conduisait vers les montagnes : je ne pensai point à la quitter. Je ne m’arrêtai qu’auprès de Lausanne, sur une pente d’où l’on n’apercevait pas la ville, et où j’attendis la fin du jour.

Les soirées sont désagréables dans les auberges, excepté lorsque le feu et la nuit aident à attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut éviter cette heure d’ennui qu’en évitant aussi de voyager pendant la chaleur : c’est précisément ce que je ne fais point. Depuis mes courses au Forez, j’ai pris l’usage d’aller à pied si la campagne est intéressante ; et quand je marche, une sorte d’impatience ne me permet de m’arrêter que lorsque je suis presque arrivé. Les voitures sont nécessaires pour se débarrasser promptement de la poussière des grandes routes et des ornières boueuses des plaines, mais, lorsqu’on est sans affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir la poste, et je trouve qu’on est trop dépendant si l’on va avec ses chevaux. J’avoue qu’en arrivant à pied l’on est moins bien reçu d’abord dans les auberges ; mais il ne faut que quelques minutes à un aubergiste qui sait son métier pour s’apercevoir que, s’il y a de la poussière sur les souliers, il n’y a pas de paquet sur l’épaule, et qu’ainsi l’on peut être en état de le faire gagner assez pour qu’il ôte son chapeau d’une certaine manière. Vous verrez bientôt les servantes vous dire tout comme à un autre : Monsieur a-t-il déjà donné ses ordres ?

J’étais sous les pins du Jorat : la soirée était belle, les bois silencieux, l’air calme, le couchant vaporeux, mais sans nuages. Tout paraissait fixe, éclairé, immobile ; et dans un moment où je levai les yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur la mousse qui me portait, j’eus une illusion imposante que mon état de rêverie prolongea. La pente rapide qui s’étendait jusqu’au lac se trouvait cachée pour moi sur le tertre où j’étais assis ; et la surface du lac très-inclinée semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoie confondues avec elles et revêtues des mêmes teintes. La lumière du couchant et le vague de l’air dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables ; et leur colosse sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et comme invisible, ne me parut qu’un amas de nuées orageuses suspendues dans l’espace : il n’était plus d’autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l’immensité.

Ce moment-là fut digne de la première journée d’une vie nouvelle : j’en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main : les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient l’éloigner ; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j’ai mieux senti.

Près de Nyon j’ai vu le mont Blanc assez à découvert, et depuis ses bases apparentes ; mais l’heure n’était point favorable, il était mal éclairé.

 

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