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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:15

Café El Patio

 

 Venu des plaines d’herbe, le vent souffle continuellement depuis plusieurs jours. Un vent blanc, acide, qui balaie les grandes dalles de ciment de la Cité Autan, use la peau, clôt les lèvres, oblige à cligner des paupières. On se terre dans les cubes de béton, serrés autour des poêles et les conversations rougeoient faiblement, comme des braises sous la cendre. Sur le grand parvis de gravier, des chiens errants et faméliques glissent à côté de leurs ombres, marchant de guingois, comme s’ils se méfiaient d’eux-mêmes. Un peu de vie encore du côté des entrepôts où les flèches des grues oscillent en grinçant. Puis le ronronnement circulaire des bétonnières, la chute sourde du sable coulant des bennes. A intervalles réguliers, le claquement des portes de tôle de la cité, quelques bribes de conversations, le choc des boulets de coke dans les seaux de zinc. Puis le silence à nouveau, lourd, plombé, arc-bouté sous la meute assidue des rafales. Plus loin, vers la Bastide, le Terrain vague est parcouru de longues ondulations, sortes de sillons d’écume qui glissent entre les roulottes, faisant des remous de poussière et de feuilles et le ciel se couvre de rouille et l’air se tisse de lames aussi drues que des voiles.

 

 

Ce qu’il n’accepte pas, ce sont les regards qui le fuient, les mains qui l’évitent, tous les faux-fuyants, les faux-semblants, les dérobades de ceux de la Cité Autan, les attitudes hautaines des habitants de la Bastide, le peu d’intérêt des employeurs à son égard. Alors le chômage enfonce son coin au centre de sa tête, la faim vrille son ventre, l’angoisse fige ses muscles et les journées sont longues et grises à tourner au centre du cercle des caravanes, sous l’œil invisible de la conscience tsigane. Dans la chute lente et oblique des jours, les heures sont des lames acérées, les minutes des aiguilles chauffées à blanc. Et tout se met à vivre autour de Djamil avec la sombre attirance du vide, les roulottes, les falaises blanches, les entrepôts, les murs d’argile de la Bastide, la barrière des saules et des bouleaux à l’horizon et la vie n’est plus que cette infime palpitation au creux de l’ennui, cette étincelle si légère que la moindre brise pourrait l’éteindre.

 

 

 Dans le grand coffre, sous le lit du couple, Kalia sort, à la façon de précieuses reliques, le doba de Dezso, le père de Djamil. Sa peau est tendue comme la lame d’un curi, ses cymbales étonnamment brillantes sous la blancheur de la lampe. Sans que personne ne le lui demande,Lyubina se lève, se saisit du doba, fait ricocher ses doigts sur la membrane qui se met à vibrer, à résonner dans l’enceinte de planches et de tôles, alors que la voix aussi douce qu’une flûte indienne s’élève de sa mince poitrine, et c’est une liane qui se déploie dans l’espace, projette ses ramures, enroule ses vrilles et bientôt il n’y a plus que cela, au milieu des roulottes du Terrain vague, cette seule et unique voix qui se hisse, traverse la mince paroi du toit, se dilue dans la nuit bleue comme si elle était une germination, une pousse minérale, une concrétion de la conscience tsigane.

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:11

 

 

 

Chez Céline l'argot n'est, à l'évidence, ni une fin en soi, ni la poursuite d'une visée esthétique, mais le lieu chargé de sens d'un langage dont l'obsession, la révolte, la marginalité, vise à conduire l'homme au "bout de sa propre nuit", celle de sa déréliction, de sa vocation à l'unique déliquescence. Pour autant le style n'est nullement superfétatoire. Il constitue l'assise d'une philosophie, d'une vision du monde exacerbée, cernée de violence, tissée de désespérance.

 

 

Le Voyage est la chair-même du pathos, son écriture vibrante, mordante, qui cherche à saigner le lecteur à blanc, à le laisser sans voix, sans possibilité de refuge à partir duquel pourrait s'élever un langage rassurant, où les mots seraient ronds, sans aspérités, lénifiants comme des baumes, apaisants tels des onctions, enveloppants à la façon d'une douce matrice originelle. Rien de cela chez Bardamu, l'écorché-vif du XXe siècle qui chemine dans la nuit, à la manière des héros de Victor Hugo dans lesMisérables traînant leurs destins en forme de boulet; semblable aux personnages de Zola pliant sous le fardeau de la misère sociale et morale. La guerre, elle aussi, a produit son langage singulier, celui des Poilus, populaire et argotique, langage de l'obus et de la mitraille dont le dénuement, l'aridité rejaillissaient sur leurs narrateurs, à la façon des grenades qui explosaient dans les boyaux des tranchées, sombres métaphores de vies détruites avant même d'être accomplies.

 

 

 

Si, en 1932, date de la parution du Voyage, une telle langue faisait figure de parent pauvre, plus même, d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires, aujourd'hui elle en fait partie intégrante. La fécondité de la langue n'est jamais mieux servie que lorsqu'elle est plurielle, mouvante, protéiforme. Cependant son caractère d'abri de la multitude, de la diversité ne suffit pas à lui seul à assurer son rayonnement. Il lui faut la profondeur nécessaire à l'accomplissement du sens. Nul doute que Céline y soit parvenu avec une rare maîtrise !

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:06

 

 

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

 

 

 

 

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

 

 

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

 

 

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

 

 

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 15:20

 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 16:44

 

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 09:14

 

Fragments, Notules et Commentaires.

 

 

   Que saisit-on d'un livre, sinon quelques nervures, quelques lignes de fuite ? Peut-être, lire, n'est-ce jamais que cela, saisir une vastitude et n'en retenir que quelques émergences qui, pour nous, ont pu faire sens et s'imprimer à l'orée de notre conscience. Être en accord avec un texte c'est d'abord éprouver à son endroit des affinités électives, les recueillir et en faire le lieu d'une possible efflorescence.

  Fragments remarquables doublés, comme en écho à la proposition de l'Auteur, de commentaires façonnés par une vision subjective du monde car c'est d'abord en tant que sujet singulier que nous prenons acte des réflexions qui sont soumises à notre jugement.

  Suivent une série de Notules, brèves assertions de l'Ecrivain qui paraissent vouloir dire l'essentiel d'une parole dont, trop souvent, nous perdons le fil.

  Jamais il ne s'agit du résumé d'une œuvre, lequel ne fait qu'initier un inévitablement redoublement de l'écriture. Plutôt inciser les choses, y apposer une empreinte afin que ces dernières, les choses,  puissent s'ouvrir selon une inclination particulière.

 

 

 

Fragments, Notules et Commentaires.

 

Michel Onfray.

 

"Théorie du voyage"

Poétique de la géographie

Biblio-essais - Livre de Poche

 

   

     Quatrième de couverture.

 

 "Partir, emboîter le pas des bergers, c'est expérimenter un genre de panthéisme extrêmement païen et retrouver la trace des dieux anciens [...]. L'élection de la planète tout entière pour son périple vaut condamnation de ce qui ferme et asservit : le Travail, la Famille et la Patrie, du moins pour les entraves les plus visibles (...). Asocial, insociable, irrécupérable, le nomade ignore l'horloge et fonctionne au soleil ou aux étoiles, il s'instruit des constellations et de la course de l'astre dans le ciel, il n'a pas de montre, mais un œil d'animal exercé à distinguer les aubes, les aurores, les orages, les éclaircies, les crépuscules, les éclipses, les comètes, les scintillements stellaires, il sait lire la matière des nuages et déchiffrer leurs promesses, il interprète les vents et connaît leurs habitudes. Le caprice gouverne ses projets."

 

 

     Commentaires.

L'Existant de la postmodernité est toujours, bien qu'il en soit rarement informé avec clarté, à la recherche d'une manière de "Paradis perdu". Immergé à longueur de jours et d'années dans des tâches diverses, souvent harassantes, presque toujours  pourvues d'un sens non clairement perceptible, son désir est grand, bien qu'inavoué, de rejoindre par la pensée une arche temporelle archaïque où les choses se révélaient avec une manière de spontanéité, de candeur. Ainsi la vie pastorale, bucolique qui traversait, en filigrane, les œuvres s'abreuvant  à la source d'une nature généreuse au sein de laquelle pouvaient éclore, avec harmonie et simplicité, les bourgeons existentiels. Rousseau  participait de cette conception panthéiste au sein de laquelle le destin de l'homme reposait comme dans un écrin rassurant, de même que son disciple, Bernardin de Saint-Pierre, chantre d'un univers idyllique et nostalgique dont il s'émerveille :

     

"J’aime à me représenter ces premiers temps du monde, où les hommes voyageaient sur la terre avec leurs troupeaux, en mettant à contribution tout le règne végétal… Quel spectacle dut offrir la terre à ses premiers habitants, lorsque tout y était à sa place, et qu’elle n’avait point encore été dégradée par les travaux imprudents ou par les fureurs de l’homme!" 

 

 Et, au centre de ces paysages, comment ne pas s'émerveiller de la légendaire figure du nomade, de sa vie libre, de sa fusion parmi les éléments ?

  Le nomade est une eau qui, partout,  multiplie ses racines, étale ses rhizomes, répand ses filaments. Eau qui cascade et chante parmi les galets, ruisselle et rebondit sur la roche polie qui lui offre le tremplin propice  à son éploiement. Jamais une eau enclose qui se contenterait de la platitude de la lagune, de la géométrie du bassin, du cercle de la doline. Il lui faut le bondissement, la cascade, la résurgence, le jaillissement, le crépitement, la longue fuite de la pluie, son éclatement en une infinité de gouttes parcourant les lézardes du sol. En elle se loge, comme une faveur, la grâce du mouvement perpétuel, l'urgence à connaître de nouveaux territoires.

  Le nomade est air, pure translation du vent glissant sous le ventre des nuages, fluide épousant les courbures du ciel, rémige ouverte sur le dôme d'azur infini. Nulle halte dans la course bénie des dieux. Car le nomade, figure mouvante d'un éther insaisissable, tutoie l'empyrée comme la flèche la courbure de l'arc. Il est libre respiration, souffle invisible, brise accordée à un rythme séculaire semblable à la marche cadencée du dromadaire. Jamais d'apnée qui entraverait la course d'une voilure tendue aux confins de l'invisible ouranien. Jamais de pause faisant s'écrouler la Babel aérienne où naissent les langages pluriels des peuples migrateurs. Une seule voix portant l'étendue de la conscience jusqu'à l'extrême limite de sa dilatation, de sa plénitude. Une manière de vérité naissant de sa propre existence.

  Le nomade est terre, mais terre vierge, légère, pareille à la silice, aux minuscules fragments des dunes glissant sous le vent en faisant leur chant d'outre-terre, en essaimant leur complainte muette que seuls peuvent percevoir les bergers, les errants, les chercheurs d'infini. Terre balayée par les têtes souples des palmiers, parcourue du chant profond des secrètes oasis, abreuvée des sources qui se perdent parmi le silence de l'argile. Mais aussi terre sauvage, indomptée, mobile, steppe balayée par l'urgence de la liberté, là où les crinières des chevaux claquent sous la toile infiniment tendue du ciel. Mais aussi terre des hauts plateaux andins, amoncellement de cubes d'adobe et de pisé, constructions tellement aériennes, tellement traversées d'air et de lumière qu'elles semblent flotter au-dessus du réel avec l'insistance du songe, la mobilité des mirages. Mais encore terre des tourbières, terre  gonflée d'eau, gorgée de brouillard,  qui se confond avec la brume cotonneuse, comme aspirée par ses volutes d'écume. Terre impalpable à force d'évanescence, de légèreté, comme l'empreinte d'un départ toujours imminent, d'une fusion dans la nature aux mille ressources, aux mille effusions.

  Le nomade est feu. Ses yeux sont des braises forant la nuit, là où l'obscurité recèle encore sa part d'énigme, sa réserve inépuisable d'être. Sa langue, un foyer rubescent par où s'écoulent les mystérieux et volubiles dialectes de la connaissance. Sa peau un parchemin igné, une vivante mappemonde parcourue du signe des étoiles, de la brillante translation des comètes. Sa poitrine, une forge où fondent, comme dans un creuset, les peurs tapies au sein de la ténèbre. Son ventre un athanor livré à la sublime alchimie des incessants et toujours renouvelés nutriments dont ses rencontres sont la quotidienne mise en scène. Le nomade est scintillement, feu de Bengale, gerbes d'étincelles dont son erratique destin est la figure la plus visible.

  Il est l'héritier de l'espace agrandi, du temps étréci aux dimensions de son corps, de la nature logée dans le moindre recoin de sa chair, de l'histoire dont il dévide quotidiennement l'écheveau, tissant sa toile à mesure de ses amples respirations. L'art le visite sous les auspices des aubes singulières; de l'immense étoile blanche au zénith; des feux assombris du crépuscule; du gonflement de la nuit sous le dard des étoiles. Son langage est arc-en-ciel : palpitation de gorge bleue du caméléon, craquement des fissures de terre, raclement du seau dans la gorge des puits, déchirure du ciel sous la lame de l'éclair. Sa conscience palpite au rythme d'Altaïr et de Bételgeuse. Sa boussole est inscrite quelque part entre un balancement immémorial et une esthétique du lieu. Son destin, frappé au coin de l'errance, est d'être partout et nulle part, dans l'instant qui survient.  Ce qui, dans ses projets, - mais un vrai nomade, par définition ne saurait se mouvoir dans une souveraine anticipation - pourrait apparaître comme l'effet d'un caprice, ou d'une pure fantaisie n'est que l'ombre portée de ce qui, en lui, constitue son essence, à savoir l'exercice d'une pleine liberté. Pour nous, hommes sédentaires rivés à de bien aliénantes pierres angulaires, ceci est difficile à entrevoir, quand bien même, sous l'angle du seul concept, nous souhaiterions nous "mettre à la place de l'autre", ce nomade qui, ne possédant aucun lieu, par là même, les possède tous !

 

     Extrait page 9

 

  "Au commencement, bien avant tout geste, toute initiative et toute volonté délibérée de voyager, le corps travaille, à la manière des métaux sous la morsure du soleil. Dans l’évidence des éléments, il bouge, se dilate, se tend, se détend et modifie ses volumes. Toute généalogie se perd dans les eaux tièdes d’un liquide amniotique, ce bain stellaire primitif où scintillent les étoiles avec lesquelles, plus tard, se fabriquent des cartes du ciel, puis des topographies lumineuses où se pointe et repère l’étoile du berger — que mon père le premier m’apprit — parmi les constellations diverses. Le désir de voyage prend confusément sa source dans cette eau lustrale, tiède, il se nourrit bizarrement de cette nappe métaphysique et de cette ontologie germinative. On ne devient nomade impénitent qu’instruit dans sa chair aux heures du ventre maternel arrondi comme un globe, une mappemonde. Le reste développe un parchemin déjà écrit."

 

       Commentaires.

Le livre de Michel Onfray débute par cette ode magnifique, par l'évocation tout en finesse de cette statuaire humaine doucement lovée dans l'incision maternelle, genre de concrétion à nulle autre pareille s'alimentant aux eaux primordiales, afin qu'infusée par elles, commencent à s'étoiler au firmament de l'Existant les myriades de constellations que seront les infinies significations  de l'être-au-monde. Déjà, en filigrane, au-dessus de la fontanelle imaginaire, s'inscrivent  les premiers tracés qui diront à l'homme en devenir son appartenance à l'immense et toujours renouvelée cartographie anthropologique. Déjà, se dessinent à l'orée du front, les lignes de force de la Terre et du Ciel, tropiques et méridiens, planètes et nébuleuses, zénith et nadir, contrées boréales et  terres australes, toute une quadrature ontologique prenant déjà forme dans la magie des eaux lustrales.

   Cependant si ces topologies imaginaires peuvent se projeter sur l'arche ombilicale maternelle, elles ne s'y impriment à titre de mappemonde qu'à l'aune d'une métaphysique sous- jacente, non par rapport à une homologie formelle. Le dôme dont l'Existant amniotique reçoit le don s'apparente plus à un ténébreux mystère qu'à une pure physique dont il suffirait de tracer sur un planisphère les coordonnées géométriques. L'être-en-devenir est encore situé en-deçà de la terre, dans une dimension purement océanique, virginale, aux confins de l'origine dont il est, à son corps inconscient, l'image reflétée, le tremblement spéculaire.

  Si voyage il y a à partir du lieu amniotique - et gageons qu'il en soit ainsi - , il n'est encore qu'assemblage de fragments divers, morcellement, archipel dispersé parmi la multitude des eaux. La péninsule est encore loin qui assemblera en une unité lisible ses territoires épars. Les signes sont encore mêlés aux eaux premières, parole enclose dans sa gangue, babil hésitant, balbutiement avant que ne déferle le grand poème du monde. L'enveloppe maternelle est une peau tendue sur laquelle ricochent les bruits et les rumeurs de l'existence. Le somptueux langage en parcourt l'aire désirante, seule façon pour l'humain, de dire la singularité de son chiffre, de sa trace ouverte parmi les hiéroglyphes du vivant.

 

     Notules.

 

* "On ne choisit pas ses lieux de prédilection, on est requis par eux." (p 20)

* "Il existe toujours une géographie qui correspond à un tempérament. Reste à la trouver. (p 21)

* "...le désir de voyage se nourrit mieux de fantasmes littéraires que de propositions indigentes par trop de semblances avec une réalité sommaire." (p 23)

* "Entre le monde et soi, on intercalera prioritairement les mots." (p 23)

* "Le voyage commence dans une bibliothèque. Ou dans une librairie." (p 25)

* "Sur une carte, on effectue son premier voyage, le plus magique, certaineent, le plus mystérieux, sûrement." (p 26)

* "Certes l'atlas dit l'essentiel, mais pas tout. Il manque à son parti pris conceptuel une chair ajotée par la littérature et la poésie." (p 30)

* "Tout voyage voile et dévoile une réminiscence." (p 32)

* "En effaçant les calculs, les machines à mesurer le temps, les horloges (...) le corps va vers sa vérité profonde et viscérale, animale." (p41)

* "Mais si la solitude contraint effectivement à la certitude de vivre en permanence avec soi-même, le groupe, lui, empêche de ne jamais jouir de soi." (p 45)

* Il (le corps) se trouve moins englué dans le détail du journalier que soumis à l'épreuve phénoménologique : immergé dans le réel, il connaît par le jeu de l'intentionnalité et de la conscience, il expérimente l'être contraint à surgir comme événement et le néant où se trouvent relégués les déchets de la décision."

* " (...) il existe une demi-mesure : elle suppose un art de voyager inspiré par le perspectivisme nietzschéen : pas de vérités absolues, mais des vérités relatives, pas de mètre étalon idéologique, métaphysique ou ontologique pour mesurer les autres civilisations (...) " (p 60)

* "On sait depuis Montaigne que «nous appelons barbarie ce qui n'est pas de notre fait » (...)" (p61)

* "La compréhension d'un pays ne s'obtient pas en vertu d'un long investissement temporel mais selon l'ordre irrationnel et instinctif, parfois bref et fulgurant, de la pure subjectivité immergée dans l'aléatoire désiré." (p 63 - 64)

* "L'oeil instinctif de l'artiste vaut mieux que l'intelligence cérébrale des laborieux concepts." (p64)

* " (...) le nomade-artiste pratique ce qu'en des catégories spinozistes on pourrait appeler la connaissance du troisième genre, celle qui se nourrit d'intuitions et de la pénétration immédiate de l'essence des choses." (p 65)

* "On ne se sépare pas de son être, qui nous habite et nous hante à la manière d'une ombre inséparable." (p67)

* "De Stevenson à Lacarrière, il existe toujours de farouches défenseurs de la mesure du temps au pas animal ou humain, et tant mieux." (p 77)

* "Soi, voilà la grande affaire du voyage. Soi et rien d'autre." (p 81)

* "Au centre du voyage, on ne repère rien d'autre que le moi. Montaigne fournit un exemple explicite de cet égotisme du nomade : à Lucques ou à Rome, à Lorette et à Venise, à Augsbourg ou à Constance, le philosophe reste au centre de lui-même, en insistance impossible à déraciner." (p 85)

* "Loin d'être une thérapie, le voyage définit une ontologie, un art de l'être, une poétique de soi." (p 85 - 86)

* "Pour son essence, l'être du monde procède de l'être qui le regarde." (p86)

* "Aller d'un point à un autre (...) relève moins de l'expérience historique ou géographique quantifiable (...) que de l'expérience ontologique et métaphysique mesurable par les philosophes, les poètes et les artistes." (p90)

* " (...) les retrouvailles avec le domicile donnent un sens, son sens, au nomadisme (...) L'alternance de départs et de retours permet une véritable définition de l'habiter cher à Heidegger." (p 94)

* "L'enracinement justifie le nomadisme, et vice versa." (p 101)

* "Désormais le réel apparaît sous sa seule modalité présente, dans l'instant pur, sans racines ni prolongements." (p 107)

* "En fait l'expérience procède du vieux rêve mallarméen : faire aboutir le réel à du texte, transformer la vie en expériences à même de déboucher dans un livre." (p 110)

* (...) enfanter une poétique d'un genre présocratique ou bachelardien : (...) en appeler à une rhétorique des éléments, à une métaphysique de la terre et du feu, à une ontologie de l'air et de l'éther, à une logique des matières et des flux, en un mot, à une esthétique." (p 114)

* "car le poème du monde appelle sans cesse des propositions de déchiffrements."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

   

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 14:53

 

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 14:39

 

By this art you may contemplate the variation of the 23 letters…

The Anatomy of Melancholy, part 2, sect. II, mem. IV.

 

L’univers (que d’autres appellent la bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L’un permet de dormir debout ; l’autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l’escalier en colimaçon, qui s’abîme et s’élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie ; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ?

Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l’infini et pour le promettre… Des sortes de puits sphériques appelés lampes assurent l’éclairage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante. Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j’ai voyagé dans ma jeunesse ; j’ai effectué des pèlerinages à la recherche d’un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capables de déchiffrer ce que j’écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l’hexagone où je naquis. Mort, il ne manquera pas de mains pieuses pour me jeter par-dessus la balustrade : mon tombeau sera l’air insondable ; mon corps s’enfoncera longuement, se corrompra, se dissoudra dans le vent engendré par la chute, qui est infinie. Car j’affirme que la bibliothèque est interminable. Pour les idéalistes, les salles hexagonales sont une forme nécessaire de l’espace absolu, ou du moins de notre intuition de l’espace ; ils estiment qu’une salle triangulaire ou pentagonale serait inconcevable. Quant aux mystiques, ils prétendent que l’extase leur révèle une chambre circulaire avec un grand livre également circulaire à dos continu, qui fait le tour complet des murs ; mais leur témoignage est suspect, leurs paroles obscures : ce livre cyclique, c’est Dieu… Qu’il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique : la Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible.

Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagères ; chaque étagère comprend trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre a quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne, environ quatre-vingts caractères noirs. Il y a aussi des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n’indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais, a parfois paru mystérieuse. Avant de résumer la solution (dont la découverte, malgré ses tragiques projections, est peut-être le fait capital de l’histoire) je veux rappeler quelques axiomes.

Premier axiome : la Bibliothèque existe ab aeterno. De cette vérité dont le corollaire immédiat est l’éternité future du monde, aucun esprit raisonnable ne peut douter. Il se peut que l’homme, que l’imparfait Bibliothécaire, soit l’œuvre du hasard ou de démiurges malveillants ; l’univers, avec son élégante provision d’étagères, de tomes énigmatiques, d’infatigables escaliers pour le voyageur et de latrines pour le bibliothécaire assis, ne peut être que l’œuvre d’un dieu. Pour mesurer la distance qui sépare le divin de l’humain, il suffit de comparer ces symboles frustes et vacillants que ma faillible main va griffonnant sur la couverture d’un livre, avec les lettres organiques de l’intérieur, ponctuelles, délicates, d’un noir profond, inimitablement symétriques.

Deuxième axiome : le nombre des symboles orthographiques est vingt-cinq. Ce fut cette observation qui permit, il y a quelque trois cents ans, de formuler une théorie générale de la Bibliothèque, et de résoudre de façon satisfaisante le problème que nulle conjecture n’avait pu déchiffrer : la nature informe et chaotique de presque tous les livres. L’un de ceux-ci, que mon père découvrit dans un hexagone du circuit quinze quatre-vingt-quatorze, comprenait les seules lettres M C V perversement répétées de la première ligne à la dernière. Un autre (très consulté dans ma zone) est un pur labyrinthe de lettres, mais à l’avant-dernière page on trouve cette phrase : O temps tes pyramides. Il n’est plus permis de l’ignorer : pour une ligne raisonnable, pour un renseignement exact, il y a des lieues et des lieues de cacophonies insensées, de galimatias et d’incohérences. (Je connais un district barbare où les bibliothécaires répudient comme superstitieuse et vaine l’habitude de chercher aux livres un sens quelconque, et la comparent à celle d’interroger les rêves ou les lignes chaotiques de la main… Ils admettent que les inventeurs de l’écriture ont imité les vingt-cinq symboles naturels, mais ils soutiennent que cette application est occasionnelle et que les livres ne veulent rien dire par eux-mêmes. Cette opinion, nous le verrons, n’est pas absolument fallacieuse.)

 

                                                                                                                      Source : Incipit - Extraits.

 

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