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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 09:52
Quel visage de vous ?

 

« Femme avec fleur »

Barbara Kroll

 

***

 

 

   Quel visage de vous souhaitez-vous donc m’adresser ? Vous êtes si mystérieuse, assise là, dans ce genre d’équinoxe qui nous visite avec sa vêture de vent, ses assauts de pluie, son haleine froide qui est encore celle de l’hiver proche. C’est dans la salle immense d’un Musée que je vous aperçois, immobile, sans doute située bien au-delà de vous, votre air du lointain en tout cas m’incline à de telles pensées. Certes vagues, certes erratiques mais comment, en ce monde chamboulé, avoir la moindre idée claire ? Les épidémies traversent la planète, faisant le siège des Existants qui essaient de parer les coups mais ne parviennent guère qu’à mieux s’exposer au fléau du virus, à ses attaques mortelles. Le monde entier a été confiné dans de grandes salles aseptisées, branché à d’étranges machines qui lui servent de poumons, les siens si atteints qu’ils ne paraissent plus qu’à la manière de lucioles bien près de s’éteindre.

    C’est une veille de fin du monde, le dernier coup de bélier d’un cataclysme depuis longtemps annoncé. Mais les hommes, toujours insouciants, caracolaient, fleur à la boutonnière, l’air de « séraphins en pleurs », mais pleurs de joie tellement leur foi était grande en eux-mêmes, tellement leur croyance en une éternité était fichée au centre de leur chair, telle la stalagmite qui rayonne au milieu de son palais de calcite. L’inconscience, voyez-vous, a bien des mérites, elle nous abrite de connaître notre mortelle condition jusqu’au jour où la pression de l’eau trop forte, le barrage cède et emporte tout sur son passage.

   Mais, me direz-vous, pourquoi épiloguer sur des Existants dont seulement le nom demeure, non la réalité, pliés qu’ils sont au fond de leur immense et irrémissible abîme ? Ceci parait si invraisemblable : nous sommes DEUX AU MONDE et pas un de plus puisque ceux qui encore ont une vue, une ouïe, ne sont assurés de leurs sens que pour quelques heures, tout au plus. Ainsi cette fin, cette bruyante eschatologie qui avait été claironnée sur la face des cinq continents, n’est-ce pas VOUS qui en avez réalisé la soudaine apparition ? N’est-ce pas MOI qui l’ai provoquée, la poussant dans le dos d’une légère et naïve pichenette, mais chamarrée d’une sourde intentionnalité ? Vous vouliez rester au monde. Je voulais qu’il en fût ainsi. Nous étions comme deux amants d’une antique tragédie qui avaient congédié leurs serviteurs, leurs confidents, jusqu’à leurs plus fidèles amis, jusqu’aux puissants afin que, demeurant SEULS, leur amour pût trouver un paysage à la mesure de sa sublimité.

   Je peux vous observer tout à ma guise, faire l’inventaire de qui vous êtes puisque, nul sur terre, ne viendra faire barrage à mon entreprise qui, je l’avoue, paraît assez semblable au souci de l’archéologue, assemblant ici et là les tessons de terre cuite qui lui permettront de retracer la figure ancienne de quelque civilisation perdue. A cette différence près que vous n’êtes, pour moi, nullement « perdue » et que j’ai tout le loisir, au contraire, de vous dévisager, de vous observer, de vous archiver dans les dossiers grand ouverts de ma conscience. Je dois dire, c’est un rare privilège que ce soit VOUS, uniquement VOUS qui demeuriez face à MOI, dans cette attitude toute d’élégance, de distinction et je présume que cet aspect, que je qualifierai de « nobiliaire », même si le prédicat peut prêter à sourire, se donne comme le gage d’une félicité se dressant à l’orée de notre rencontre.

   Combien votre visage est beau, taillé à même une précieuse matière, un marbre, une gemme ou bien un pur albâtre qui laisseraient remonter à leur surface, les lumières douces de votre âme. Certes, si je prends soin de m’incliner afin de faire varier les esquisses de vous que vous m’offrez, je devine quelque tentation à la mélancolie, une teinte de Colombine lunaire en quête de son Pierrot. Mais ne vous inquiétez donc nullement, je serai votre Pierrot pour l’éternité. Et ce demi visage semé d’un vert glacis agrandit en vous l’immense lucidité dont, à coup sûr, vous êtes la bienheureuse hôtesse. Et votre cou, cette tresse légèrement parcheminée, à la climatique de pêche, combien elle semble l’invite à de plus osées investigations.

   Auriez-vous quelque chose de diabolique fiché dans votre massif de chair que vous dissimuleriez sous de charmants, de plaisants atours ? Non, ne vous fâchez pas, ce n’est que la palme d’un doux vertige qui me fait un peu délirer. Il faut dire, notre situation est si paradoxale, empreinte d’une aventure dont, jamais, ni l’un ni l’autre, n’aurions pu tracer le portrait avant que cette épidémie, ô combien salutaire, ne pointât le bout de son nez !

    Vous avez, assurément, un goût hors du commun. Que votre robe couleur de chair fasse, à mes yeux, de votre corps le lieu d’un divin supplice, est pure évidence. Seriez-vous, en filigrane, l’ordonnatrice de fêtes dionysiaques dont vous seriez la grande papesse, vous réjouissant, par avance, d’enduire mon anatomie du suc de la vigne, de le badigeonner des feuilles roussies d’automne, d’enrubanner mon sexe des pampres et des vrilles d’un fastueux plaisir ?

   Je vous crois assez inventive pour ceci, assez voluptueuse pour vous imaginer très agitée sous des dehors calmes, très inquisitrice sous une apparence plus que réservée. Quelqu’un, avant la grande marée, l’envahissante et glorieuse pandémie, avait-il au moins eu la prévenance de tracer de vous un portrait à sa hauteur ? Les hommes sont si distraits en cette matière, se laissant facilement emporter par le flux de leur désir plutôt que de procéder à quelque mise en scène dont toute amante est en demande, ne le manifestât-elle nullement.

   Et cette main gantée de rouge, du plus bel effet, un brin disproportionnée, si vous me permettez l’audacieuse remarque, mais ne dit-elle l’habileté qui est la vôtre à vous saisir, j’allais dire de vos « proies », combien cet acte d’amour qui ne saurait être longtemps différé altère mon esprit, enflamme la dague de mon plaisir. A votre corps défendant, à moins qu’il ne soit consentant, ceci est mon vœu le plus cher, et comment ne serait-il exaucé puisque si l’Amour doit encore avoir lieu en cette terre de perdition, il ne sera célébré que par VOUS, par MOI, les deux seules effigies dont le divin Eros dispose pour décocher ses flèches. Oui, vous me tenez en émoi, suspendu au-dessus de ma vie par un fil qui, à tout instant, menacerait de se rompre.

   Je suis, irrémédiablement en votre pouvoir, fasciné par votre insoutenable charme, réduit à votre merci, votre serviteur à jamais en cette heure qui meurt de n’être point célébrée. Mais je vois, sur la banquette qui reçoit la belle cambrure de vos reins, un bouquet de fleurs, écarlate je crois, pivoines, roses, que m’importe puisqu’en son langage symbolique il est acte de déclaration à mon endroit, il profère des « Je t’aime » à l’infini qui résonnent sous les amples plafonds du Musée, multipliant le timbre cuivré de votre voix, portant au centuple les harmoniques de joie qui y sont entremêlés.

   Nous nous sommes insensiblement rapprochés, comme si ce geste, envisagé de toute éternité devait, en ce temps, en ce lieu, trouver le motif de son singulier accomplissement. Je vous sens toute fébrile, tout comme je suis secoué par des manières de vagues intérieures. Serait-ce le virus qui aurait franchi les portes du Musée, nous clouant pour toujours à notre dernière demeure ? Serait-ce l’amour qui vibrionnerait, ferait ses arabesques de délices, ses susurrements de félicité ?  Je vous sens de bien étrange nature, là au point de fusion où nos corps, encore séparés, sont deux domaines étrangers, alors que, très bientôt, ils n’en feront plus qu’un, l’on croira alors à un pur miracle, à quelque événement insensé surgissant de la nuit profonde et angoissée du temps.

   Voici que vous dévêtez, que votre corps m’apparaît dans une gloire de lumière. Je vois l’aréole brune de vos seins, deux taches impressionnistes, deux giclures pointillistes qui criblent mes yeux de la douleur de l’attente. Je vois le minuscule aven de votre nombril. Il vogue en cadence, il fluctue au rythme du rituel qui vous anime. Je vois la fente de votre sexe, sa broussaille brune à l’entour, les sombres éclairs qui en tapissent les parois. Je vois, éclatant sur le dôme de votre ventre, ce superbe tatouage, un monde bleu, glacé, comme sous une banquise, une sphère en son centre, un genre d’oursin déployant ses vénéneux piquants, des sortes de bulbes en couronnent la terminaison. Je vois, sur le sommet de votre Mont de Vénus, votre nom gravé en lettres de feu :

 

CORONA

 

Corona-mon-amour, mon dernier amour…

 

 

   

  

     

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 09:50
 Le roman d’une Veuve Noire

                           Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

« L’aube d’une absence », avais-je pensé, vous apercevant dans le demi-deuil de cette terrasse ombreuse. C’était curieux cette forme de vous que vous adressiez au monde. Jamais, dans ma vie semée d’aventures, je n’avais vu pareille esquisse si proche de la disparition. La lumière n’était nullement lumière mais traînée fuligineuse, sans doute semblable à ces « Ames mortes », à cette sombre représentation de l’enfer existentiel décrit par Gogol. Etiez-vous réellement en enfer ? Pour quel péché, quelle faute que vous ne sembliez pouvoir expier ? Mon âme romantique eut tôt fait de dresser à votre intention une haute dramaturgie. Vous ne pouviez être qu’en proie au doute, au questionnement sans fin, peut-être abandonnée par votre Amant, manière de feuille morte bousculée par le vent.

   C’était surtout votre immobilité qui m’atteignait, comme si l’espace soudain étréci vous avait enveloppée dans une étroite tunique, une camisole pour tout dire, votre destin paraissant figé dans une manifeste impossibilité de vous affranchir de sa pesante diction. Tout autour de vous, rien ne pouvait figurer que le vide. Je pensais alors, d’une manière métaphorique, à ces taches d’huile irisées qui chassent au loin tout liquide, toute eau voulant s’inscrire dans leur mystérieux domaine. Aussi, à l’image de deux aimants de pôles identiques qui créent un irrépressible champ de répulsion. Tout le contraire de ces fameuses « affinités électives » qui rapprochent étrangement les êtres à leur insu, sans qu’aucune hypothèse rationnelle ne puisse se déduire de cette attraction passionnée. Une pure effervescence de deux cheminements appelés à confluer, à ne plus connaître leurs propres limites, à se fondre l’un dans l’autre comme s’il en avait été décidé ainsi de toute éternité.

   L’espace n’était nullement l’espace. Cloué qu’il était en ce lieu d’étonnante sidération. Une intime et profonde réflexion m’invitait à me tenir sur mes gardes, à ne nullement franchir la limite de votre domaine comme si un invisible magnétisme m’eût soudain placé sous votre domination sans qu’il me fût possible de jamais m’en affranchir. Et, du reste, tous mes essais de rationalisation, de logique, échouaient au rivage du cercle dans lequel vous étiez confinée. Insecte pris dans son bloc de résine, vous n’offriez au monde que cette forme glacée, hors de toute vision ordinaire, pareille à ces origamis japonais, pliure d’une figure de soi sur soi jusqu’au terme d’une déconcertante incompréhension. C’était bien ceci, vous étiez un genre de barbacane à l’angle de quelque forteresse, une tour ronde dont on aurait occlus les fines meurtrières, il ne demeurait que cette sourde puissance, cette énergie interne dont, parfois, je devinais l’impatience, comme un murmure qui enflait et devait se presser tout au bord de votre peau sans pouvoir en franchir l’écran opaque, sans doute douloureux. Nul n’aurait pu demeurer en cet état d’affliction qu’au risque de sa propre perte. En raison de ceci, je vous croyais personnage de fiction, un de ceux qu’à longueur de journée distillait mon cerveau embrumé, ce réseau illisible, y compris pour ma propre pensée.

   Mais n’étais-je en train de bâtir, de toutes pièces, une scène dont les tréteaux de fragile constitution ne pourraient longtemps soutenir l’épreuve à laquelle ils étaient soumis ? Il faut dire, mon champ de vision était si étréci et quoique m’étant hissé sur une chaise, la perspective que m’offrait la tabatière débordant à peine du toit, infligeait à mes yeux l’image d’un paysage tronqué, pareil à ces décors en trompe-l’œil d’un théâtre de chambre. Tout au plus s’agissait-il d’une réalité fragmentée, laquelle, chacun le sait, ouvre tout grand les portes de l’imaginaire et des fantasmes qui en sont les habituelles fascinations. Cependant, afin de rétablir en moi quelque sérénité et créer les conditions d’une vision plus apaisée, sinon exacte des choses, j’avais regagné ma table de travail dans ce galetas éclairé d’un jour sévère. Pour mon séjour à C., je n’avais guère trouvé à me loger que dans cette sorte de mansarde, certes poétique et rêveuse, mais refermée sur l’habituel spectacle du monde.

   Chaque jour qui passait me voyait penché sur le clavier de ma machine, gravant dans le papier, à coups répétés de fins caractères, une histoire qui semblait plutôt dépendre d’un simple hasard que d’une volonté qui aurait été mienne, soutenue par la nécessité de quelque raison. Comme au sein d’un somptueux mystère, les mots se déposaient sur la page blanche un peu à la façon dont un grésil voltige dans le blizzard ne sachant ni le lieu de sa provenance, ni celui de son étonnant périple, pas plus que de sa fin, sans doute une chute dans quelque ornière vêtue de rien. Autrement dit mon existence, ici, sous les toits emplis de brume, ressemblait davantage aux rivages incertains d’un songe qu’à l’accomplissement d’une tâche inscrite dans le chiffre impérieux du destin. Je dois avouer, j’aimais cette manière de subtil flottement, entre deux airs, entre deux eaux, ne sachant, à vrai dire, quelle terre recevrait l’empreinte de mes pas et si même, un jour improbable, il m’était donné de fouler cette argile dont mes pieds ne conservaient même plus le souvenir, juste une lointaine saveur perdue dans l’antique corridor de la mémoire.

   Mais que je vous dise, vous l’Enigmatique, vous l’Etrangère, vous la Mystérieuse, je crois bien que je commence à cerner vos traits, à deviner vos manigances, à saisir les desseins que vous poursuivez tout en feignant de paraître cette Touriste égarée attendant sur le quai de quelque gare le train qui la conduira en direction de son curieux et complexe futur. Mais, bien plutôt que de développer un discours allusif, elliptique, laissez-moi donc vous dire qui vous êtes, comment votre présence s’adresse à moi sur un mode que je pourrais qualifier de « fantastique », tant votre conduite tutoie le bizarre, l’inconséquent, le paradoxal. Voyez bien ceci : je suis assis derrière la table qui supporte ma machine à écrire, un cercle de lumière nappe les feuilles couleur de neige, les feuilles semées de fins signes noirs, tels des insectes portant dans leur logis les brindilles amassées. Parfois ma vue se trouble-t-elle de fixer ces minces errances, ces bribes de mots qui dessinent une curieuse Tour de Babel typographique.

   Maintenant, dans une manière de déplacement subreptice, à peine la translation d’une lame d’air dans le silence d’un corridor, vous voici derrière moi, je sens la vibration de votre corps, je devine la froideur de votre haleine, je perçois le moindre de vos mouvements, à la façon dont l’araignée est alertée de la présence d’un insecte pris dans les mailles de sa toile. Alors que je venais tout juste de taper, sur ma Remington, la phrase suivante :

   « Magda, au faîte de sa jouissance, exaltée du plein et beau sentiment d’exister, lissait sa peau souple du plat de sa main soyeuse, s’étirait longuement dans le jour qui naissait, trouvait mille raisons de se réjouir de qui elle était, de vivre intensément chaque instant qui passait, de transformer toute chose, fût-elle infime, en un événement hors du commun qui, désormais, métamorphoserait sa vie en un pur éclat, soleil d’une gemme dans la nuit du monde ».

   Alors donc que je m’apprêtais à inscrire quelque autre sentiment d’exaltation et de bonheur simple éprouvés par mon Héroïne, je te vis approcher, vêtue de cette sombre robe à carreaux verts et noirs, on aurait dit un vitrail ancien, je te vis encore poser tes mains jaunes aux longs doigts, des serres pareilles à celles des rapaces de haut vol, les ongles peints de rouge rubis, éclats de sang dans la pénombre de ma « garçonnière », poser tes doigts sur mes poignets afin d’en immobiliser la course, je ne pouvais plus frapper quelque signe que ce soit, je vis le compas de tes jambes s’ouvrir grandement, enserrer le contour de ma taille, ta robe s’écartant, j’apercevais la broussaille de ton sexe, j’y devinais tes lèvres humides et désirantes - Magda était bien loin, perdue dans sa mer de signes -, je vis l’antre de ton plaisir pris de sombres et étranges convulsions, tu ne disais mot, tes gestes suffisaient à te décrire telle celle que tu étais, cette Ombre habitant le clair-obscur des choses, peut-être leur unique émanation, à peine une vibration à l’entour du silence, je te vis saisissant ce verre d’absinthe jaune, couleur de soufre, je te vis y tremper le double arc de tes lèvres - était-il mauve, ou bien n’était-ce qu’un reflet, la teinte d’une éternelle affliction ? -, je te vis boire longuement ton breuvage, m’invitant à imiter ta libation, je vis, sur ma table transformée en guéridon pareil à une chair épanouie, un étui à cigarettes ouvert que jouxtait une boîte d’allumettes, tu saisis entre les brindilles raides de tes doigts une longue « Bridge » au filtre de liège que tu allumas, tirant de son tabac odorant de souples volutes de fumée, nous fumions alternativement et mes lèvres rejoignaient les tiennes, au travers de l’empreinte de ton rouge posé sur le mince cylindre de papier, je te vis entière ou presque, je vis le gouffre béant de ton sexe, tumeur arachnide, peut-être Damon Diadema au corps plat et triangulaire, peut-être Argiope Bruennichi à l’abdomen rayé de jaune et de noir, je te vis dans l’entièreté de ta monstruosité, incapable de faire le moindre geste pour me soustraire à ta gluante emprise.

Je pensais à Magda, à l’une de ses répliques les plus « brillantes » dans le livre que j’écrivais : « Les femmes te tueront, ce sera le prix de ta fascination pour les Veuves Noires ».

   En effet, mon Héros de papier était dans une quête permanente, quasi-obsessionnelle de ces femmes d’âge mûr, mais encore pleines de charmes, pleines d’attraits, ces femmes d’expérience qui font de leur sombre désir un violon d’Ingres, de leur rubescent plaisir une manière d’œuvre d’art. Boris, en effet, hantait les salles glauques des casinos où ces Belles jouaient à la roulette, comme elles jouaient leurs propres vies, misant tout sur le Rouge (l’Amour) ou bien le Noir (la Mort) car ces « Belles de nuit » étaient à la recherche d’un absolu qui les comblât, ce à quoi n’avaient pu les conduire leurs défunts maris. Plus d’une avait été soupçonnée, soit d’avoir fait ingurgiter une boisson léthale à son ancien compagnon, soit de l’avoir précipité dans le vide, lorsque, tel « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », distrait du monde et des choses, il devenait soudain si facile, à l’aune d’une simple impulsion de l’index, de le conduire à trépas. Invariablement toutes les enquêtes avaient conclu à des empoisonnements volontaires des victimes, un suicide donc, ou à un vertige fatal qui aurait attiré sa proie, car en plus d’un vice fiché au plein du corps, ces Aventurières étaient douées d’une intelligence hors du commun.    

   Cette faculté tout entière, elles la destinaient à l’accomplissement de leur vice qui, somme toute, n’était que l’envers de leur vertu, de leur piété car, il n’était nullement rare qu’au détour de quelque forfait sanglant, ces Pieuses Destinées n’allassent prier dans quelque église ou sanctuaire à l’ombre desquels elles faisaient pénitence, leur acte de contrition le plus habituel consistant, dans le silence du lieu, à boire de longues rasades de Chartreuse ou bien à feuilleter quelque revue coquine où elles prélevaient les détails scénographiques dont elles s’inspireraient afin d’honorer dignement leu prochain martyr.

   Je te vis, mais te voyais-je encore, seulement le tour bleu de tes lèvres qui ressemblait étrangement aux plis ourlés de ta vulve, je te vis donc habitée d’un sourire qui en disait long sur la qualité de ta pulpeuse jouissance, tes chairs s’animaient d’étranges convulsions, ton regard de braise me touchait en plein cœur, je me débattais dans ton antre libidineux mais plus je m’agitais, plus je sombrais en de ténébreuses conques abyssales. Il y avait comme de curieux et doucereux flagelles qui butinaient mon corps, parfois je sentais la succion insistance d’une ventouse, parfois l’enroulement, autour de mon sexe, de filaments que j’imaginais être ceux d’une maléfique hydre commise à ma fin. J’avais beau me débattre, essayer de crier, les sons de ma voix, comme dans les mauvais rêves, éclataient sur mes lèvres telles de risibles bulles crevant l’eau lourde des marais.

   Oh, oui, alors, ma Geôlière devait bien s’amuser, se repaître de mon désarroi, jouir pleinement de la puissance terrible qu’elle déployait à mon encontre. Je me savais en sursis, mais, comme tout condamné à mort, tant que ma tête reposait sur le billot, qu’elle n’était pas tranchée, j’espérais quelque miracle qui m’ôterait des griffes de mon bourreau. Conservant encore un brin de lucidité, je me demandais pourquoi « bourreau » était du genre masculin. En l’occurrence le féminin remplissait son office à merveille. Je m’enfonçais doucement dans la grotte primitive, éprouvais des sensations évidemment inverses à celles ressenties par un nouveau-né. Je retournais à un lieu originel qui, peut-être, me dirait son mystère. Ce serait la contrepartie des douleurs qui m’étaient infligées.

   Bien près de disparaître de la surface du monde et des choses, dans un ultime élan d’énergie, pensant sauver ma peau du désastre, je m’entendis articuler haut et distinctement cette tragique supplique :

« Magda, je t’en prie, tire-moi donc de ce mauvais pas. Je te le rendrai au centuple ».

   Au-dessus du gouffre qui me retenait prisonnier, le visage hilare de Magda m’apparut, armé d’un sourire grinçant :

   « Boris, je te l’avais toujours dit que les femmes te perdraient. C’est bien toi, écrivain indigent qui m’as métamorphosée en Veuve Noire, le seul destin que tu aies remis entre mes mains tel le plus précieux des dons. Boris, ta fin est venue avant même que tu ne mettes un point final à ton roman. Le titre que tu cherchais vainement, le long de tes nuits blanches, le voici, je te l’offre en guise de viatique : « Douce sera ma mort ». Oui, Boris, tu as joué, tu as perdu ! Je fleurirai ta tombe au Père Lachaise. Un bouquet d’immortelles, Boris. D’immortelles, m’entends-tu ? »

 

 

 

 

 

 

 

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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 08:44
Le partage du ciel

                                    Plage de Calais

                        Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   Le partage du ciel, t’avais-je dit, cette étrange bande rose qui traverse les choses et tout, alentour, se dispose à en recevoir la visible trace. Puis le silence s’en était suivi, comme si, l’horizon demeurant vacant, il eût existé une faille par où se perdait la parole. Sachez bien ceci : certains mots ne peuvent être suivis d’autres mots. Non qu’ils recèlent en eux quelque dimension d’infini et ceci clôturerait leur être, non, c’est simplement d’existence dont il s’agit avec ses cohérences, ses exactitudes parfois, suivies de désaccords, de déraisons qui ne se pourraient expliquer. Un genre de vacuité s’installerait, de suspens, comme devant la figure de l’irrémissible Destin. Cette boule informe venant de notre passé, devenu flou à force d’amnésie, cette nébuleuse fonçant en direction de notre avenir incertain et notre présent serait cet indéfinissable intervalle en attente d’être, dispersé, toujours à construire, manière de kaléidoscope aux fragments épars, dirigés selon les lois d’énigmatiques mouvements.

   Le partage du ciel, avais-je pensé en mon for intérieur car il semblait que cette énonciation s’épuisât à même sa brève formulation. Tu avançais sur la dalle dure de la grève, prenant plaisir à tracer de la pointe de tes orteils de menus sillons qui s’étoilaient en tous sens. Je savais que j’avais instillé, en toi, dans la partie la plus vulnérable de ta psyché, au creux de ton âme, les brumes d’un ineffable doute. Mais quelle était donc cette bande couleur de corail, sinon la flaque d’un dernier soleil que, bientôt, le crépuscule ferait rutiler avant que la nuit n’efface son chemin de lumière ? Y avait-il un autre sens sous-jacent à cette réalité de la fin du jour ? Y avait-il sujet à métaphore ou bien prétexte à allégorie dont nos communes vies auraient pu tirer quelque enseignement ? Et puis, était-ce bien sérieux que de vouloir toujours trouver sens à tout, aussi bien à la chute d’une première pluie, à la raison de ce sentier qui fuyait, là-bas, en dehors même de notre perception, à ce vent léger qui, peut-être, nous disait notre passage, notre éphéméride, ce simple vestige dans la suite des jours  qu’était notre condition, la plus commune qui fût ?

   Etait-ce simplement par jeu, ou bien à l’aune d’une remarque teintée d’ironie, que tu avais formulé la seconde question : la semence bleue des nuages…, et, volontairement, tout comme moi d’ailleurs, ta remarque, bien que plus étoffée,  était demeurée ouverte, ce qui ne laissait de me maintenir dans un état de constante inquiétude. Qu’en était-il, en effet, de cette semence ? Annonçait-elle l’orage ? L’orage du ciel ? L’orage entre nous ? Depuis longtemps il grondait, faisait ses sombres amas pareils à des congères qu’une faible clarté eût métamorphosées en des menaces qui, un jour, deviendraient peut-être de simples invectives, des reproches ou bien dessineraient la ligne de partage passant entre nous, confirmant cette idée de séparation qui, au fil du temps, bourdonnait comme une triste antienne au large de nos corps ? 

    Nous avancions dans le temps avec le rythme léger, pris de lenteur, associé à toute mélancolie. Nous ne savions nullement où nous allions, si même notre marche avait un but, si elle n’était seulement un dérivatif occupant nos chairs, libérant momentanément nos esprits. Alors, plutôt que de demeurer en arrière de toi, tu me décrivais ce réel dont tu avais coutume de dire qu’il n’était que « poudre aux yeux », fallacieuse présence, apparence qui abusait nos yeux. Tu me disais ce ciel de neige, très haut, ses altitudes himalayennes, l’éblouissement dont il était le centre, qu’on ne pouvait longtemps fixer, il était trop brillant, un peu à la manière d’une vérité, prenais-tu le soin d’ajouter. Oui, tes mots étaient d’airain et de platine. Je n’en pouvais éviter l’urticante brûlure. Quelle était donc notre propre vérité dont, jamais, nous ne pouvions soutenir longtemps la parole vive, éprouver l’éclat d’une lame tout contre la nuit de notre inconscient ?

   Tu me disais la brillante plaque d’eau, ses reflets de métal poli, le miroir qu’elle était pour l’infinie multiplicité du ciel. Tu me disais la pure magie de ces cabines de bain dont on ne percevait que le dos. Quel était leur visage que nous ne connaîtrions nullement ? Y avait-il des portes ? Etaient-elles ouvertes ou fermées ? Tu me disais : fermées et nul espoir de connaître. Ouvertes et la possibilité d’y loger un rapide amour, là tout contre le paysage ceint de beauté, un régal pour des peintres réalistes, rajoutais-tu. Tu me disais encore ce sol pareil à une lave échouée au bord de l’eau, sa teinte si rassurante, la poussière de terre dont elle était l’écho. Tu me disais : la terre de mon enfance dans un pays maintenant effacé de ton souvenir. Alors je t’imaginais, toi la métissée aux yeux en amande, aux pommettes de cuivre, sur quelque plage seulement connue de toi avec le flux incessant, blanc et noir,  des paille-en-queues virevoltant au-dessus du feuillage vert-de-gris des filaos.

   Toi la fille venue du plus loin de l’océan, qu’étais-tu venue chercher ici ? La beauté d’une nature que tu ne connaissais point ? L’amour en ma propre personne et en quelques autres ? L’espace d’un renouveau où s’épanouirait ta conscience ? C’était si difficile, si périlleux de bâtir des hypothèses de sable, elles s’écroulaient tels les châteaux dressés par des enfants espiègles tout contre l’avancée de l’eau.

   Le partage du ciel, t’avais-je dit, cette étrange bande rose qui traverse les choses et tout, alentour, se dispose à en recevoir la visible trace. Nous avions progressé sur ce sol d’incertitude jusqu’à son engloutissement dans les premiers voiles nocturnes. Je crois que nous n’avions plus de questions à poser sauf à nous interroger sur les motifs de notre venue en ce bout de pays qui trouvait sa fin au bord de ce rivage, s’évanouissant dans un songe impalpable. Au-delà de ce sable, de ces cabines, de la plaque d’eau, de la bande rose, du moutonnement bleu des nuages, de l’étendue pareille à une neige immaculée, au-delà de nous, existait-il autre chose dont jamais nous n’apercevrions la silhouette ? Nous étions en attente de comprendre. La présence de la terre. La nôtre qui grésillait tel un phosphore sur le point de s’éteindre.

 

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4 juillet 2019 4 04 /07 /juillet /2019 07:57
Dans l’insu du jour

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Comprends-tu combien il est heureux que tu sois absente de mes jours ? Je veux dire ton image réfractée sur le fil tendu de ma conscience. Serais-tu là, à mes côtés, œuvre de chair finie, troublante présence, que j’existerais à peine. Comment peut-on résister à tant de beauté ? Comment ne pas être tenté de cueillir, dans l’odorant calice, la fleur immense du plaisir ? Souvent je te disais le doux contentement de l’heure. Je te disais l’infini qui parfois nous visitait et nous laissait sur le bord de la couche avec des étoiles dans les yeux. Voici dix ans que je ne te vois plus, sinon dans la margelle étroite de mes songes. As-tu changé ? Tes yeux sont-ils toujours aussi profonds ? Une mer à eux seuls, une turquoise posée sur le bord de l’heure et les passants qui chavirent à simplement les regarder. Sais-tu combien il est délicieux, pour moi, de rouler entre mes doigts la soie pure de ton image ? C’est une grâce qui jamais ne se termine et demande qu’elle soit toujours reconduite.

   Parfois le matin, au bord du jour, mes yeux s’embrument et ne s’allument plus guère que dans le flou. T’ai-je déjà dit la baisse de ma vision, les altérations, les étoiles qui filent au ras des yeux, y traçant de rapides et illusoires comètes ? Parmi celles-ci, c’est bien toi la plus brillante. Tes longs cheveux d’argent n’en finissent de mourir dans l’aube qui crépite et me trouvent seul abandonné au rivage de mon lit. Mon lit qui, chaque jour davantage, devient refuge et recueil d’une sourde mélancolie. T’en souvient-il de nos longues promenades au bord du lac baigné de blancheur ? Nos vies étaient alors diaphanes, s’alimentaient à cette claire eau de source dont je ne connais même plus le goût salvateur. Seulement une vague sapidité qui voile mon palais et me dit, parfois, ce plaisir commun que nous avions éprouvé à croquer une baie ou bien à échanger un rapide baiser. Tu seras sous doute alertée de cet insaisissable vague à l’âme qui me définit mieux que jamais. Tu t’amusais, taquine que tu étais, à en faire le contour, à en tracer les ailes de soie sur ces feuilles de papier qui, toujours, t’accompagnaient, sur lesquelles tu écrivais les destins du jour.

   Je ne cherche nullement à t’émouvoir. A quoi tout ceci servirait-il puisque nos existences ont divergé au point de ne plus jamais pouvoir se rejoindre ? Cependant combien ce trouble du non-revoir est délicieux. Il fait son tintement cristallin quelque part au creux du corps, il rejoue indéfiniment ces journées solaires qui furent le cadre d’amours consommées avant que d’être découvertes. Ou peu s’en faut. Mais qu’est-ce donc que l’espace de quelques nuits brûlantes dans le cours des événements ? Un point qui brille, là-bas, loin dans le temps qui fut et fait signe depuis son illisible forme. Que reste-t-il donc d’une eau de source lorsqu’elle visite la faille qui l’attire et, peut-être, jamais n’en ressort ? Quel est l’avenir pour une telle résurgence ? Espérée tout au moins, mais la lucidité est grande qui détruit ce qu’elle construit dans le surgissement de l’instant.

   Souvent nous nous promenions sur ces collines nimbées d’un frais soleil de la garrigue méditerranéenne. Tu en aimais la sombre rigueur. Tu en appréciais la belle et entêtante senteur florale. Parfois tu piquais ton corsage d’un rameau trouvé au hasard et ta peau tressaillait au contact du végétal. J’ai conservé une photographie de l’un de « ces minces riens », comme tu aimais à les nommer. Je t’écris aujourd’hui avec cette manière de vrille aux tons sépia, parfois apparente, parfois floue, qui illumine ma table de travail. Elle te ressemblait en quelque sorte, toi-la-fuyante, toi-la-captatrice. Car tu jouais sur ces deux modes de l’approche et du retrait. En réalité une manière féline d’être, de jouer avec sa proie, de lui accorder une brève liberté reprise l’instant d’après.

   Je crois bien t’avoir affublée du sobriquet qui ressemblait à ta fantaisie mais aujourd’hui il m’échappe et c’est tant mieux. Je voudrais tout sauf emprisonner l’image que j’ai de toi dans un stupide bloc de résine. Tu mérites mieux que cette immobilité à jamais, cet éternel présent dont tu te méfiais, ce passé qui t’accablait, ce futur qui traînait dans de fuligineuses promesses. Tu étais cette fille d’un temps inavoué qui te comblait, un temps d’incertitude en quelque sorte. Un temps de surprise et d’improvisation. Alors, en effet, pourquoi aurais-tu revendiqué une poussiéreuse mémoire ? Pourquoi te serais-tu projetée en ces jours du lointain, ils seraient toujours à temps d’arriver. Le temps, cet autre soi, t’affectait comme il venait et tu ne lui demandais guère de te rendre des comptes, seulement de distiller ses moments selon l’heureuse pente de la surprise.

   Sans doute n’ai-je été que ton « jouet » l’espace d’un été. Une seconde dans le massif dense des heures. Et quand bien même ! C’était ta manière singulière d’imprimer à ta féminité le sceau d’une incroyable liberté. Celui que tu aimais un jour, t’était sinon indifférent le lendemain, du moins sa présence ne s’annonçait-elle que de surcroît, à la manière d’un inutile colifichet. Pour autant tu n’étais nullement une séductrice. Il fallait que les hommes te « fassent la cour » (stupide expression),  et te conquièrent par la délicatesse de leur esprit. C’est du moins l’impression que tes « conquêtes » avaient imprimé en moi mais il est possible que ma mémoire ne me trompe et que le cours des choses n’ait été différent. Mais quelle importance en ce jour que voici ? Je ne conserve plus que cette adresse à laquelle j’envoie ma lettre. Peut-être as-tu déménagé ? Peut-être es-tu dans un lointain pays ? Comment pourrais-je savoir ?  

   L’image dont je te parlais, je te la fais parvenir. Puisse-t-elle te rappeler des jours heureux ! Pour moi ils le furent. Que sont-ils devenus ? Le temps est un curieux alchimiste. Il est celui de la métamorphose, celui d’un cycle solaire qui résume le Grand Œuvre : Soleil Noir qui sort de l’ombre où il demeurait occulté, puis vient le Blanc de la naissance, le Jaune de la puissance, enfin le Rouge de la passion. Où sommes-nous arrivés, nous les voyageurs d’une saison ? L’amour est un bizarre arc-en-ciel. Jamais l’on ne peut deviner la teinte qu’il nous destine. Peut-être n’en a-t-il pas ! Serait-ce  seulement le prisme de notre esprit qui ferait naître ces sublimes couleurs ? Ai-je au moins existé le temps de cette transfiguration ? Ou bien n’ai-je été seulement l’automate qui a projeté sur l’écran de sa conscience les désirs qui étaient les siens ? Si tu as jamais existé un jour, je sais que tu me répondras. Oui, tu me répondras. Ne le ferais-tu, ce serait au risque de ma propre folie ! Je t’attends, sais-tu, je t’attends !

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3 juillet 2019 3 03 /07 /juillet /2019 10:13
LUNELLA

    Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Ici, l’on disait, elle s’appelle Lunelle. D’autres disaient, non, Lunella. D’ailleurs les noms féminins se terminent par « A », soutenait-on. Et l’on disait Eva, Amanda, Gloria et l’on rajoutait Laura, Clara. Mais la liste était infinie qui, jamais, n’aurait trouvé son épilogue. Ici, dans la Ville, on disait aussi qu’il s’agissait de Lucile, à cause du début qui appelait « lux » et disait le nom de la lumière. De tout ceci l’on n’était guère sûr et, pourtant, l’on défendait son idée avec une belle ardeur. On ne cherchait nullement à étayer ses jugements, à les argumenter, on se fiait à son flair comme d’autres font confiance à leur infaillible goût vestimentaire. Certes il est plus facile d’avoir des opinions que des idées et puis cela n’empêche pas le monde de tourner.

   Voyez-vous, dans cette Ville du bord de mer, l’humeur n’était pas chagrine et les croyances alternaient au rythme des marées. Si l’on ne faisait dans la nuance, cependant l’on s’accordait tous sur un point : il y avait quelque chose de mystérieux qui se produisait, chaque nuit, sur le sable déserté de la Plage. Imaginez ceci : la Lune fait son disque blanc très haut, au-delà des corps, au-delà des yeux. Quelques nuages légers - on dirait la brume dans les pupilles de l’Aimée -, la rendent si attirante, la Lune,  en raison même de sa presque dissimulation. C’est étrange, tout de même, cette fascination de cela même qui se retire et nous convoque dans l’immédiat d’un désir dont nous  ne saurions différer la présence.  La Belle que l’on aperçoit tous les jours, juchée sur son vélo, cheveux au vent, large robe faseyant à sa suite, nous finissons par ne même plus la remarquer. Elle fait partie de nos habitudes, elle tisse notre quotidien si bien qu’elle devient invisible. Un événement soudain surviendrait-il, qui la soustrairait à notre vue, et nous serions dans l’esseulement de nous, au bord de quelque vertige.

   Mais voici que la toile du ciel est immense, amarrée à l’horizon, juste une ligne grise, une ligne de flottaison, un souple tremplin pour nos songes les plus fous. Nous nous y perdons volontiers comme si cette lumière assourdie était un baume dont nous tirerions une félicité sans pareille. La mer est noire. Les vagues sont noires. Elles se posent sur la clarté de nos yeux et les éteignent le temps d’un rapide voyage. En-deçà de l’aire où l’eau finit sa course, il y a des zébrures d’argent, des zigzags de platine, des fissures pareilles à l’étain. C’est un reste de conscience du gonflement liquide, c’est encore un peu de raison dans la longue ténèbre de l’inconscient, c’est l’espoir qui se fait jour, parfois, lorsque les nuées s’amassent à l’horizon de l’être et menacent d’en biffer l’étrange silhouette.

   De temps à autre,  dans la dérive nocturne, entend-on des bruits étouffés. Ils viennent de la Ville. Ils viennent des chambres où les corps exténués de chaleur cherchent un peu de fraîcheur sur la plaine de neige des draps. C’est Lunelle, vous dis-je. Non, Lunella, c’est mieux, cela sonne mieux aux oreilles. Tous avez tort, c’est Lucille, c’est Lumière et c’est pourquoi la nuit se rend visible, autrement elle ne serait qu’un immense cauchemar dont, jamais, nous ne sortirions.

   Oui, dans leur divagation sur les lits de fortune ou bien d’infortune - flux et reflux de l’exister -, ils ont tous raison ceux qui, naviguant loin d’eux-mêmes, jouent à la Grande Loterie de la nomination. Oui, c’est Lunelle, conjonction de Lune et de Elle, celle que jamais on ne peut approcher, seulement voir qui badigeonne l’astre des nuits, le saupoudre de talc ou bien d’albâtre. Puis c’est aussi Lunella pour le simple plaisir de l’oreille. Lunelle se clôt trop tôt sur sa finale alors que Lunella ouvre en grand la demeure de l’espoir. C’est comme si ce beau nom ne pouvait trouver sa fin, croire seulement en son destin d’immortelle.

   Puis Lu-ci-le, ces trois consonnes si bien détachées, si envoûtantes, fermeture, ouverture, fermeture, clignotement du jour en son inépuisable ressource. C’est à nommer les choses, les êtres, que nous les connaissons. C’est à les confier à notre imaginaire ensuite que nous nous affairons afin que, prononcés, ils puissent gagner de l’épaisseur et, qui sait, peut être surgir dans notre réel. Alors peu importe qui sonnera à notre porte de Lunelle, Lunella, Lucile. Ce sera toujours un intense moment de bonheur car rien ne serait plus terrible que l’effacement des noms. Plus rien n’aurait de présence. Tout sombrerait dans une étrange confusion.

   Parfois, tard, aux terrasses des cafés de la Ville, l’on entend des éclats de voix, suivis de rires soudains que quelque chuchotement vient clouer de son aile de suie. Les yeux sont dilatés. Ils boivent la lumière. Ils goûtent l’ivresse jusqu’au tréfonds de leur âme. Oui, les yeux ont une âme, ils n’en sont pas uniquement la porte. Dans la nuit qui plane et s’alanguit vers le jour, c’est un étrange ballet qui se donne à voir. De ses doigts de fée, Lunelle peint les vagues, y dépose le brillant d’une glaçure pareille aux flancs luisants des céladons. Lunella, de son pinceau de cendre, lisse l’infinie beauté du paysage. Cendre sur cendre telle l’idée de la perfection. Lucile sort à peine de l’eau. Son corps est celui d’une Sirène et sa queue fouette l’écume, la teintant de blanc, faisant ainsi l’épreuve de la virginité, de la vérité lorsque, encore, rien ne s’est décidé dans le monde, que les choses restent vacantes, que l’avenir est immensément ouvert aux hommes attentifs et justes.

   C’est ainsi, il n’y a pas d’autre mystère que celui d’une Plage que les visiteurs ont désertée, d’une Ville où pèse la lourde chape de l’inconscient. Ces deux univers ne sont nullement conciliables sauf à être reliés par la belle et infinie passerelle des mots. Parlez, Lunelle, Lunella, Lucille. Rêvez, vous les tisseurs de songes. C’est la texture même de cet inconnu où dérivent les étoiles. Alcyone, la plus brillante des Pléiades. Sélène qui se laisse voir dans la constellation du Taureau. Gemma, la Perle de la Couronne. Lunelle, Lunella, Lucile, ne serait-ce pas le nom des étoiles, vous les rêveurs d’impossible, vous les tireurs de plans sur la comète ?

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 09:58
Eloge du Simple

                                            Le Tibet

                                 Source : Caravaniers

 

***

 

 

   « Il est des lieux où souffle l’esprit », nous dit Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ».  Souvent ces derniers sont investis de cette « grâce » pour des motifs religieux ou, à tout le moins, sont touchés par une manière de mystique, de légèreté qui les soustrait à la pesanteur terrestre. Ces lieux sont magnétiques, ces lieux nous enchantent et nous transportent dans l’aire libre du songe. Aussi ne les quittons-nous qu’à regret avec la lame de la nostalgie glissée au plein de la conscience. Décalons la formule barrésienne et attribuons-lui une valeur équivalente dans le domaine de l’esthétique : « Il est des lieux où brille la beauté ». Oui, tous nous avons fait l’épreuve de la beauté, du saisissement dont nous sommes l’objet lorsque, au hasard des chemins, elle surgit avec la belle amplitude d’une vérité. Car toute beauté est vraie, n’est-ce pas ? C’est même ce qui constitue son essence, la raison pour laquelle elle nous fascine. La beauté serait-elle fausse, grimée, travestie, nous n’aurions de cesse de la fuir et de l’oublier sitôt entrevue.

   Beauté que celle, immense, lisse, ouverte, du Plateau Tibétain couché au pied du majestueux Himalaya. Les noms qui résonnent ici sont déjà de purs enchantements : « Népal », « Bhutan », « Mont Kailash » et cette sublime nomination de « Toit du Monde ». Comment ne pas être atteint par un sentiment de plénitude identique à celui qui se fait entendre en écho aux émerveillements des « Routes de la soie », voyage imaginaire en compagnie de Marco Polo dont les péripéties illuminent son étonnant « Devisement du monde » ? Mais demeurons au Tibet, ce plateau le plus élevé de la planète qui tutoie en permanence les cinq mille mètres. L’altitude, déjà, est prodigieuse qui dit l’exception de vivre en ces hauts lieux désolés, arides, souvent austères. Voyons les hommes et les femmes qui habitent ce site si près des nuages, si près du ciel où planent les grands rapaces, ces seigneurs des hauteurs, ces voltigeurs d’infini, ces libertés absolues qui, jamais, ne connaissent de limites.

   Les populations autochtones semblent en avoir tiré la quintessence qui tisse leur être et les dispose à un agrandissement de leur horizon, démultiplie leur vision. Rien ne trouble, ici, qui serait de l’ordre d’une occupation mondaine ou bien consumériste. On vit au plus près de la Nature, au plus près de Soi avec cet étrange sentiment d’être comme en sustentation, de planer entre les strates d’air, de voguer dans le limpide et l’accompli. Mais, ici, il n’est nullement question d’effacer la rigueur de l’existence de ces nomades courageux sous les atours d’une poétique qui en atténuerait les effets. Rude est la vie sous ces latitudes où l’oxygène se fait rare, la nourriture chère à acquérir, le climat âpre qui lacère les visages, y creuse de profonds sillons. Mais rien ne servirait de s’attrister sur des destins qui, de toute façon, ne pourraient se dérouler ailleurs que sous la vastitude de ces ciels, sur l’aire déployée de ces terres parcourues d’herbes sauvages avec, en toile de fond, ces pics majestueux coiffés d’une couronne de neige éternelle.

   Aujourd’hui, sur le plateau, l’herbe se fait rare, les moutons ont faim qui tremblent sous leur meute de laine. Il faut trouver une nouvelle pâture, assurer la nourriture du troupeau, faute de quoi il y aura des pertes et les mères n’ont pas suffisamment de lait pour subvenir aux besoins de leurs agneaux. Yonten, le berger, est debout devant le lac Namtso, à côté du rocher du Tashido où des drapeaux de prière flottent sous la poussée du vent. Le berger met sa main en visière afin que, ses yeux protégés, puissent apercevoir l’essaim des îles où pousse une herbe neuve, drue, celle-là même que les animaux attendent afin de combler le vide qui les étreint et menace de les terrasser. Il fait froid au bord de l’eau et un premier gel atteint les rives qui s’ourlent de blanc. Dawa, la femme de Yonten, vient le rejoindre. Tous les deux ils savent qu’il faut attendre les premières vagues de la nuit, patienter le temps que la glace se forme et durcisse sur la surface liquide.

   Dès que le jour a basculé, que la ligne d’horizon n’est plus qu’une vague lueur violette, que la neige est phosphorescente sur les montagnes, eux et les autres nomades, une dizaine de personnes en tout, transporteront dans des seaux de métal la précieuse cendre qu’ils répandront sur la glace de manière à assurer leur propre progression et celle du troupeau, demain dès l’aube, avant que le soleil ne radoucisse l’atmosphère, que les cristaux serrés ne se transforment en eau. Beaux sont leurs yeux qui brillent à la façon de braises. Belles leurs mains tannées par l’astre du jour. Belle leur peau pareille aux vases antiques, basanée, tirant sur le bois dans ses teintes les plus foncées. Belle leur témérité, leur confiance en un avenir proche qui portera la palme d’une satisfaction immédiate. Combien sont éloignés les soucis des égarés sur terre, ceux qui ne jurent que conquêtes, biens matériels, jouissances faciles, avoirs succédant aux avoirs ! C’est la grande félicité de ce peuple que de se contenter de peu, de respecter le rythme de la Nature, d’éprouver une joie à la seule vue d’un sourire ami. C’est ainsi, le dénuement est leur bien le plus précieux, eux qui ne connaissent que l’herbe couchée devant eux, la plaque immobile de l’eau, l’ardeur du soleil dans son éblouissante couronne blanche.

   Voici, l’île nourricière a été atteinte. Non sans danger toutefois. Les glissades sont fréquentes, celles des hommes, mais aussi des animaux qu’il faut aider dans leur hésitante progression. Le troupeau a tôt fait de s’égailler parmi la courte savane, de brouter avec délice cette herbe qui les nourrit et les maintient en vie. A l’aide d’une pierre, Dawa brise une aire de glace afin que les moutons puissent s’y abreuver. Aujourd’hui le temps est calme, le vent dissimulé derrière la paroi de la montagne. Un soleil pâle est levé, il éclaire les hommes et plaque leur image sombre au sol. Yonten a cueilli quelques branches mortes, quelques brindilles qu’il assemble en fagot. Il fait tourner la molette de son briquet, une flamme en jaillit qui, bientôt, allume un mince brasier. Hommes, femmes, ils sont une dizaine en tout à se presser autour du feu, à tendre leurs mains roides vers la chaleur qui régénère, réconforte et leur dit la joie immobile qui les étreint et parfois les déborde sans qu’ils n’en laissent rien paraître d’autre qu’une mimique intérieure de satisfaction. Car, ici, sous le ciel immense dont on est les témoins quotidiens, rien ne compte plus que cette naturelle pudeur qui est leur empreinte légère sur le monde. La félicité qu’ils éprouvent au sein de leurs corps est communicative et les autres membres du groupe en perçoivent les battements subtils, la parole silencieuse qui fait son poème tout contre la toile libre du jour.

   C’est l’heure de midi et le soleil au zénith fait son étrangement gonflement. Les nomades s’assoient en cercle autour des braises qui crépitent. De leurs besaces ils sortent des boules de tsampa, cette sorte de porridge à base de farine d’orge grillée. Ils en mastiquent lentement la pâte consistante. Parfois ils intercalent quelques morceaux de fromage de brebis. Tout ceci ils en savourent la simplicité tout comme ils apprécient les gorgées de thé au beurre de yack qui les désaltère bien mieux que ne le ferait un alcool ou bien un vin. A la fin du repas, quelques hommes jouent à lancer des pierres plates qui ricochent sur la glace du lac en faisant des gerbes d’éclaboussures blanches. Les femmes, elles, parlent entre elles. De leurs enfants qui grandissent et deviendront bergers. Du tissage qu’elles pratiqueront à la saison froide. Des menus travaux qu’il faudra effectuer dans les maisons, chauler les murs, tendre une pièce de tissu dans l’unique pièce, repriser des vêtements.

   Le jour tombe vite, la lumière baisse. Le troupeau est rassasié, il faut le reconduire sur la rive. On marche sur la glace avec précaution, prenant soin d’inscrire ses pas dans la cendre qui trace son chemin gris. Le ciel vire au sombre, la montagne, derrière soi, s’ourle de teintes violettes que la couronne d’écume claire souligne avec force. On sait toute cette beauté : celle du froid, celle des fins nuages qui flottent pareils à de grands oiseaux, celle du plateau couché dans ses couleurs de cuir, les collines avec leurs croupes pareilles aux dunes du désert. On ne s’habitue pas à la beauté du simple, à la force de l’essentiel. Toute beauté est toujours surprise, étonnement, ouverture au plus profond de soi d’abysses où flottent les bannières d’un secret intime constamment  à déflorer, à conquérir, à abriter au plus sûr d’une justesse d’exister qui, jamais, ne pourra avoir d’équivalent. La beauté du simple est ce bien singulier qui habite chacun au plein de son être pour peu qu’il décille ses yeux et prenne le soin de regarder le monde en son inégalable unicité.

   On a regagné le lieu qui est accueil et certitude d’occuper une place exacte sur la terre. Les moutons, en file indienne, regagnent leur enclos tissé de branches. Bientôt ils ne seront plus qu’un peuple laineux en attente de son repos. On referme la porte faite de planches de bois. Les chiens dormiront devant, tâchant de flairer les traces des prédateurs : les loups, les panthères des neiges qui, parfois, rôdent aux alentours. La nuit recouvrira de son étole noire les dormeurs, la montagne au loin, le lac étincelant sous sa couverture de givre. Ici, se seront accomplis dans la simplicité, autrement dit dans la vérité, une partie de la vie des nomades, un fragment de la longue marche de l’humanité en direction de son destin. Ce jour, cette heure n’auront plus lieu que dans l’imaginaire des hommes. Puissent-t-ils admirer la vertu de ce qui vient à la présence avec modestie et beauté ! Sans doute n’existe-t-il plus belle possession.

 

 

 

 

 

 

 

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 10:36
SILENZIA

             Œuvre (détail) : André Maynet

 

*

« Pour celui qui est très solitaire,

le bruit est déjà une consolation ».

 

« Œuvres posthumes » - Friedrich Nietzsche.

 

***

 

    Silenzia était son nom. Son nom de plénitude et de sérénité. Ce qu’aimait Silenzia, s’enfermer dans sa chambre et se pelotonner sur le moindre bruit qui se manifestait. Les bruits et elle c’était comme la chair et l’ongle, la brume et le lac, l’automne et la feuille rouillée. En réalité, il y avait une telle osmose que le corps de Silenzia se donnait à entendre tel le coffre du clavecin, les cordes de la harpe, la flute traversière où coulait toute l’harmonie du monde. L’on passait à côté d’elle et l’on entendait l’air triste de la fugue, la plainte de l’adagio ou bien les notes discrètes d’un luth baroque. Et nul ne s’interrogeait à ce sujet. S’étonne-t-on de la fuite du vent sur la courbe de la colline, du jeu insouciant de l’enfant, des cabrioles gracieuses du papillon dans l’air qui vibre de clarté ? Non, tout ceci est si naturel, aérien, tissé de juste mesure. L’on ne s’inquiète jamais que des choses qui font leurs aspérités et déchirent la toile lisse du réel.

   Jamais personne ne s’immisçait dans la solitude de Silenzia. Jamais personne ne la distrayait dans l’écoute des sons qui la traversaient et la portaient au plein de son être. Il y avait une telle concordance, une telle effusion, un jeu si subtil de vases communicants. Silenzia ne s’éloignait de son corps que dans la proximité car les bruits l’habitaient de l’intérieur et ceux du dehors étaient des voix blanches, des vols de phalènes, des pliures de soie dans l’air exténué de beauté. Sa beauté à elle était tout intérieure, pareille à la chair couleur de corail qui dormait dans la conque d’une nacre et ne souhaitait que ceci, être disponible au flottement infini des choses.

   Mais, ici, il faut dire la vérité de Silenzia en son phénomène le plus approché. Qu’elle ressemble aux murmures discrets qui animent sa chair, nul ne pourra en douter un seul instant. Ainsi le cuivre de ses cheveux est-il l’écho des notes claires qui se logent dans l’écrin discret de sa tête. Ainsi le teint vide de son visage ressemble-t-il à l’empreinte de pas sur un sol semé de givre. Ainsi le rose qui poudre ses joues est-il semblable à la chute des fleurs de cerisiers au Pays du Soleil-Levant. Ainsi la prunelle verte de ses yeux est-elle le souci émeraude qui susurre près des mares d’eau. Ainsi le pli de ses deux lèvres reflète-t-il la douleur améthyste qui, parfois, se laisse entendre lorsque les jours chutent, que la lumière baisse, que l’hiver s’annonce avec son étole de neige, ses glaçons suspendus aux rameaux. 

   Parfois, Silenzia, à l’affût du moindre son qui pourrait surgir au sein de sa retraite, se confie-t-elle au seul battement d’un métronome. Celui-ci, en son rythme alterné, lui dit-il le bourdonnement du jour, le chuchotement de la nuit ; le crépitement de la joie, le gémissement de l’affliction ; le babillement des heures claires, la plainte des heures tristes ; la mélodie de la beauté, le feulement de la laideur. Parfois, Silenzia laisse-t-elle s’échapper d’elle, aux alentours immédiats de son corps fluet, le babil à peine affirmé du vide, le pépiement léger du rien, le ramage impalpable du néant. Oui, ceci paraît tellement inconcevable, pour Silenzia rien n’existe hors de Silenzia. Rien n’existe que ce langage intérieur qui la parcourt à la manière dont un clair ruisseau se dissimule aux yeux à l’aune de son parcours sous les ramures des grands saules. Quelque fois le tintement de quelques gouttes mais que l’eau reprend en son sein tel le bien le plus précieux.

 Vous, qui lisez et vous questionnez nécessairement sur le sens du monde, le sens des choses, votre sens intime, faites donc l’expérience d’une plongée au sein même du site de votre chair. Cherchez à y percevoir le bruit rouge du sang, cette artère de vie ; le bruit bleu de la respiration, cette longue liane qui vous relie au rivage du ciel ; le bruit blanc des os, il est l’ossuaire définitif au gré duquel vous tenez debout et affirmez l’indéfectible levée de la condition humaine au-dessus des herbes de la savane originelle. Oui, nous sommes peuplés de bruits dont nous ne percevons plus exactement la signification. Provisoirement il faut se dépouiller de son intellect, ôter toute tentative de nommer les perceptions, plonger en apnée dans le derme vif des sensations et mener une vie instinctive, une vie d’amibe seulement préoccupée de ses propres mouvements, de son unique métabolisme. Déserter, en quelque sorte, la posture verticale et adopter celle horizontale, de la joue contre le sol, cette attitude des anciens Indiens qui auscultaient la terre pour en sentir l’intense énergie, pour assimiler quelques bribes de sa puissance, profiter de l’oblativité du sol qui nous attend comme l’un de ses multiples enfants.

   Le mot de Nietzsche qui dit le bruit, la consolation de la solitude qu’il réalise est un mot non seulement de bon sens mais d’expérience profonde de ce qui vient à la rencontre de celui, celle qui n’existent qu’à demeurer enclos dans leur être. Peut-être, alors, est-ce simplement le bruit de soi que l’on perçoit, qui serait le début du bruit du monde ? Tout bruit, en soi, est ébauche de parole, pour cette raison il entame la glace de la solitude qu’il métamorphose en esquisse de relation. Même l’autiste en son abyssal dénuement perçoit au moins une once d’altérité. Les mots qu’il répète en écholalie, ce langage cybernétique qui paraît totalement dénué de sens est, forcément, humainement, éprouvé comme une amorce d’un lien avec le l’univers hostile qui s’annonce à l’horizon. Nul ne peut endurer le silence total sauf au risque de la folie. Ecoutons nos propres bruits, écoutons ceux du monde. Ils se reflètent et disent, selon une multitude d’échos, notre présence, ici et maintenant, dont nous ne serons jamais assurés qu’à être des émetteurs de langage. Silenzia, confions-lui les mots que nous destinons à sa reconnaissance. Seule cette dernière autorisera la nôtre. C’est de cette gratitude polyphonique que naît cette inaltérable essence dont nous tissons l’autre, dont l’autre nous tisse en sa plus exacte manifestation. Bruits contre bruits.

  

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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 09:47
Une barque à la dérive

                          Delta de L’Ebre

                   Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. Ceci nous le savions depuis le bourgeon de notre naissance. Mais nous faisions semblant de croire, pour ce qui le concerne, à une possible éternité. Fallait-il que nous fussions naïfs ou bien saisis d’un vif idéalisme ! Toute chose meurt qui, un jour, est née. Regarde donc la plante, te disais-je, sommes-nous si différents d’elle ? Elle croît, fait pousser la sève dans sa tunique verte, lance au loin ses rameaux et ses tiges, se couronne de pétales où reposent les étamines, où brille le pollen de la vie. Puis la chute est là qui reconduit tout au néant. Nous tenions un identique discours et pourtant nous étions deux êtres séparés que le hasard avait réunis afin que quelque chose soit dit d’une rencontre, d’une pullulation des sentiments, de la rougeur d’une braise, des cendres qui suivraient dont nous soupesions toute la gravité.

   L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. En ce printemps qui se cherchait et ne savait guère les contours de son être - le ciel était d’ardoise, les collines, au loin, mouraient dans leur étole d’ombre -, nous errions à même nos âmes sans bien savoir le terme de notre cheminement. Avions-nous, au moins, un but à atteindre, une œuvre à réaliser en commun qui eût constitué une seule et unique nervure ? Je savais, en mon fond, la solitude des anges et l’étrange « présence » d’un « deus absconditus ». Nietzsche n’avait-il décrété la mort de Dieu ? Ainsi toute force s’épuisait et son déclin ouvrait grandes les portes du nihilisme. Pouvions-nous, nous-mêmes, survivre à cette aporie ? L’idée de Dieu est si grande et nous sommes d’illisibles et d’illusoires images. Tu  t’étonnais de ces mots, pesant comme du plomb, dans la bouche d’un agnostique. Mais, en ces temps de lourde incroyance, pouvait-on encore espérer quelque chose qui fût autre que la corde vibrante du désespoir ? Tout fuyait à l’infini dans de si longs corridors, on n’en percevait que les ténébreuses enfilades et la peur mugissait à tous les carrefours.

   Nous marchions le long de ce delta de l’Ebre, en longions les touffes de roseaux que battait le vent venu de la mer. Entre nous, parfois, une « intermittence du cœur », une brève réminiscence proustienne, la perle d’une confidence puis le bruit continu des oiseaux disséminés au ras de l’eau, les cris aigus de l’aigrette, la fuite rapide du martin-pêcheur, sa tache d’émeraude dans le ciel pâle cerné de gris. Qu’y avait-il d’autre à faire que de marcher le long de nos vies respectives, de tâcher d’en deviner la perspective de soie, parfois une beauté surgissant face aux yeux, parfois le dais d’une tristesse, une nuée à l’horizon dans laquelle nous lisions l’écartèlement de nos destins, la perte du jour dans la nuit qui venait ?

   Là, parmi l’eau plombée du delta, là sous le ciel qui souffrait de n’avoir nulle attache, - il filait si vite vers l’horizon -, là au creux de nos existences qui se divisaient tels les affluents qui ne savaient le lieu de leur perte, tu m’as donné un dernier baiser. Il ressemblait étrangement à ceux des jeunes amants sur le quai d’une gare qu’un train rapide, bientôt, placera à des distances insoutenables, le cœur n’est illimité qui peut s’accroître indéfiniment. Toujours le possible surgissement d’une trahison. Toujours le possible d’une étreinte nouvelle, différente, qui effacera les anciennes, les relèguera dans un coin inaperçu de la mémoire. L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. Nous en éprouvions la légère ivresse dont le crépuscule paraissait être l’ordonnateur. Ta silhouette fuyait déjà loin de toi-même si ton corps se donnait comme cette belle statuaire antique qui brillait tout contre le miroir de l’eau. Demain arriverait avec son lot de brumes. Le printemps, soudain, ressemblerait à un automne. Les feuilles joncheraient le sol qu’il faudrait pousser du bout du pied. En aurions-nos la force ? Les gestes, parfois, sont si lourds à accomplir !

 

 

 

 

 

 

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1 mars 2019 5 01 /03 /mars /2019 17:48
Petit Prince et la Beauté

" Ici, tout s'arrête et tout recommence "

 

« Grande marée, la semaine dernière

flux et reflux

la mer a disparu

flux et reflux

c'est l'étal, le vent s'est tu

flux et reflux

ici, tout s'arrête et tout recommence... »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Comme chacun le sait, Petit Prince vivait sur une étrange planète nommée « l'astéroïde B 612 », laquelle planète n’était guère plus grande qu’une modeste maison.

   Comme chacun le sait, Petit Prince passait ses journées à ramoner la cheminée des volcans et à faire la guerre aux baobabs qui menaçaient de tout envahir.

   Comme chacun le sait, Petit Prince décida un jour de quitter sa planète et d’aller vers les étoiles en quête d’amis. Il découvrit la Terre, le serpent qui ne s’exprime que par énigmes, une fleur « à trois pétales ».

   Mais ce que nul ne sait, c’est le lieu de sa présence et la tâche qui lui était affectée afin que, Terrien devenu, rien ne lui parût plus naturel que le paysage qui l’accueillait comme l’un des siens.

   « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». Voici la première parole que le nouveau venu entendit sur ce sol si étrange que nul, encore, ne semblait en avoir éprouvé la multiple dimension. Chacun pensera, sans doute à bon droit, qu’un étranger venu de si loin ne connaît rien à la beauté, pas plus qu’il n’est familier des choses de l’art ou bien des aventures du bon goût. Eh bien, que les chicaneurs retiennent leur langue aussi bien que leur pensée, quand on est Petit Prince, venu de si loin, on possède un savoir qui dépasse de plusieurs coudées le peuple des novices et l’on ne rêve que de choses simples mais belles.

    « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». La voix venait de loin, mystérieuse, un peu tremblante car la Beauté est si impressionnante que, toujours, elle oblige ceux qui la veulent voir à ciller des yeux, sa lumière est si brillante.

   Dans son sac de voyage Petit Prince avait pris soin d’emmener quelques pierres de chez lui, deux ou trois brins d’écorce de baobabs mais aussi des pinceaux et de la couleur car il aimait peindre ce qu’il voyait de manière à en conserver le souvenir. Après avoir entendu l’étonnante demande de nouveau réitérée, Petit Prince fit accomplir à ses yeux un cercle parfait dans lequel ne s’inscrivirent qu’un genre de plaine basse et une eau qui filait à l’horizon. Ceci, pour ne pas le contrarier, ne le satisfaisait qu’à demi et c’est alors qu’il se mit en devoir de dresser la beauté telle qu’il l’envisageait, c'est-à-dire le bien le plus précieux qui se pût concevoir.

   Le ciel, tout d’abord, il le représenta tel un voile léger, dans des teintes de bleu qui allaient du denim à l’électrique, dans une manière de vibration que seules peuvent avoir les choses irréelles. Juste au-dessous il posa une touche de glacis, un jaune rosé proche du safran (cela évoquait la cheminée des volcans lorsqu’elle s’éteignait), puis, prenant un brin de recul, se décida pour faire de la ligne d’horizon ce ton plus soutenu qui disait le sérieux des préoccupations de la Terre. Il aimait par-dessus tout cette bande nette, ce genre d’application muette de la couleur qui évoquait le silence de ces lieux déserts.

   Puis, trempant sa brosse dans l’eau du ciel qu’il venait de peindre, la chargeant de pigments marron à la belle couleur d’argile cuite au feu, il traça des aires foncées que traversaient des nuances plus claires, plus lumineuses (elles ressemblaient à l’atmosphère qui tournait autour de son astéroïde), c’étaient des genres de minces lacs ou bien d’étendues de lagune où la clarté de l’espace imprimait son chemin lumineux (il se dit que la Terre était aussi belle que les troncs de ses baobabs), puis, au bas de son tableau, il appliqua une couche épaisse de terre de Sienne qu’animaient des empâtements plus légers et termina enfin par une plaine bleue qui imitait celle, immensément étendue, du ciel (il pensa à ses observations de l’éther au-dessus de B 612 à l’aide de la longue vue qui, jamais, ne le quittait).

   Satisfait de son œuvre, sans pour autant en tirer quelque vanité, il se plaisait à découvrir ce coin de mer qui jouait avec les bancs de sable et de gravier. Chez lui, c’était si étroit que ne pouvaient nullement se loger un océan avec ses côtes, ses marées, les allées et venues des belles vagues aux crêtes frangées d’écume. Aussi rêvait-il depuis longtemps à ce que, en cet instant précis, il découvrait avec bonheur, cette étendue sans fin de l’aire maritime, les bancs de sable qui bougeaient continuellement, pareils à des squales joyeux qui auraient trouvé le jeu idéal les assurant de leur félicité.

   « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». Cette phrase revenait avec l’insistance d’une ritournelle et il ne savait toujours pas qui la prononçait ainsi sur un ton qui, loin d’être autoritaire, se donnait avec calme, ourlé d’une persuasion qui le rendait plaisant. On aurait dit la grâce d’une comptine pour enfants qu’auraient entonnée, tour à tour, le ciel, l’eau, la terre et le battement incessant des vagues. Petit Prince s’assit tout au bord de l’eau. De minces ondes léchaient la plante de ses pieds et il frissonnait de plaisir. Oui, là-bas, chez lui, c’était plus sec, plus minéral, mais ceci ne le dérangeait nullement car il aimait toutes sortes de pierres et de métaux. C’était vraiment une expérience nouvelle qu’il faisait ici et il en sentait l’insigne faveur jusque dans les plis de sa chair. Puis, gagné par une douce somnolence, il s’endormit alors que l’eau commençait à gagner la terre ferme. Il se réveilla soudain et se mit à gambader joyeusement parmi les éclaboussures et les jaillissements primesautiers des gouttelettes. C’étai bien d’être là avec le luxe du silence et l’immensité de l’espace tout autour !

  « S’il te plaît, dessine-moi la Beauté ». Il entendait cette petite antienne qui voltigeait autour de sa tête tel un essaim d’abeilles. Ce qu’il ne pouvait savoir, c’est qu’il s’agissait de la voix de sa conscience. Toujours la beauté nous concerne mais nous n’en ressentons, le plus souvent, qu’un vague mouvement interne. Cependant elle habite tout homme comme la lumière habite le ciel, tout comme Petit Prince habite la forêt de nos têtes depuis la nuit des temps. Beauté est immortelle. Beauté est éternité. Petit Prince en est l’un des dispensateurs. Remercions-le d’avoir fait un si long voyage !

 

 

 

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 20:17
« Jeanne au pain sec »

                     « Sortie de prison »

 

                   Œuvre : André Maynet

 

***

 

« Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;

Je ne me ferai plus griffer par le minet. »

 

« L’art d’être grand-père »

Victor Hugo

 

**

 

   Pour seul péché, Jeanne n’avait que sa nudité, sa naïveté et, pour tout dire, une franchise à toute épreuve.

 

Vraie, elle l’était bien au-delà d’une commune mesure

Vraie, elle l’était jusqu’à se dépouiller de toute vêture

Vraie, elle vivait sa vie auprès de la nature

  

   Mais c’est ainsi, les Fâcheux, les Thuriféraires et les Dévots ont tôt fait de vouer aux gémonies tous ceux qui, déviants, n’empruntent les mêmes sentiers qu’eux. Jeanne avait l’âme chevillée au corps, l’esprit arrimé à l’ouverture et sa conduite, en toute occasion, montrait la vertu d’une belle équanimité. Jugée par les Vilains, elle n’en poursuivait pas moins son entreprise, cueillir un frais myosotis ou bien un bouton de rose, dans le plus simple appareil qui se pût imaginer. Aux rues bruyantes des villes elle préférait volontiers l’ombrage d’un frais ruisseau, un chemin de campagne, le rebord d’une fontaine où se laissait entendre la chanson de l’eau. Il n’était nullement rare qu’un oiseau ami - geai des jardins ou bien pic-vert -, vînt se poser sur son épaule, pensant, peut-être, qu’elle était une statue destinée à servir de perchoir. Alors, combien de ses cruels Détracteurs se fussent attendris - du moins le supputât-on ! -, de voir un tableau si touchant.

 

L’oiseau en sa confiance

La jeune Vie en son innocence

 

   Mais, pour leur plus grand malheur, ou peut-être simplement leur confort douillet, les Trublions possédaient des yeux que la cataracte voilait, si bien que plutôt que de voir la beauté, ils n’en percevaient que l’envers. Ce faisant, leur libre-arbitre, entaché d’illucidité, les conduisait à ne considérer que leur propre personne, au titre de quoi l’enflure de leur ego n’avait d’égale que l’attitude des orgueilleux et des sots à se croire uniques, inclination dont on sait qu’elle est leur vice le plus commun. Cependant Jeanne n’avait cure de ces jugements qui, en réalité, n’étaient que le signe d’une insuffisance et d’une limitation de leur pensée. Elle se livrait à ses jeux favoris, cueillir une grappe d’air, suivre la course du ruisseau telle la libellule, saisir un rayon de soleil, enduire son corps d’un miel d’automne ou bien d’un vert printanier.

   Tout ceci, elle aurait pu en poursuivre la quête sans être inquiétée plus avant, si un Béotien, un jour, trouvant ses activités proches d’un acte de sorcellerie, ne s’était ingénié à attirer la Malheureuse dans un piège dont les mailles, inévitablement, conduisaient au sombre goulet d’une geôle. A dire vrai, la Belle Enfant ne s’étonna guère d’être ainsi traitée, le comportement de ses Commensaux, malgré sa candeur naturelle, lui était apparu souvent brodé des intentions les plus viles. Donc, des jours et des nuits durant, elle s’accommoda de ses privations, grignotant quelque croûte de pain sec, buvant à petites gorgées une eau saumâtre. Jamais elle ne voyait ses Cerbères, ses maigres provendes lui étaient livrées au travers d’un guichet, lequel se refermait avec un bruit sec dès la livraison effectuée. Seulement, ce que ne savaient nullement ses Oppresseurs, c’est qu’une âme droite, bien inspirée, a tôt fait de changer le plomb en or et, bientôt, ce qui était le plus sordide, les murs sales et étroits, la noirceur ambiante, l’aspect sinistre des lieux, tout  se métamorphosa en un lieu doué des plus beaux raffinements.

   Se moquant de ses Inquisiteurs épisodiques, les prenant pour ce qu’ils étaient, des Censeurs à la morale étroite, Jeanne au plus haut de sa poésie, se hissa sur le rebord d’une cloison en tout point semblable à une blanche falaise, dans la posture abandonnée mais nullement provocatrice d’une Jeune Fille aux mœurs pures, aux désirs apaisés, aux intentions les plus pacifiques.

 

Vis-à-vis de ses Contempteurs

Elle n’éprouvait ni rancune

Ni sentiment de vengeance

C’eût été leur faire trop d’honneur

De leur offrir telle lacune

Pareille à une intempérance

 

   On ne déteste jamais que ceux que l’on a trop aimés, ainsi ne pouvait-elle éprouver à leur égard nulle compassion. Son nouveau cadre de vie, tout à son image, se dévoilait sous la manière d’une teinte uniforme, telle celle que l’on aperçoit au travers des murs de papier huilé des maisons de thé. Sa tête était logée dans l’ovale d’un fichu blanc. On eût dit la figure d’une première communiante, sauf qu’elle ne partageait aucun dogme avec quelque religion ou secte que ce fût. En quelque sorte elle était, elle-même, sa propre source d’inspiration et les autres et le monde ne se donnaient que dans un genre de nébuleuse semblable aux anneaux de poussière et de glace qui entourent les planètes. Jeanne était une parenthèse de l’espace et du temps, un pur phénomène qui dépassait l’entendement, un génie issu de la cornue d’un savant fou. Cependant elle n’avait nullement l’esprit du Malin, pas plus que le sourire séraphique de l’ange. Elle était humaine plus qu’humaine au titre de ses multiples vertus. Elle était humaine moins qu’humaine en raison de son retrait du monde et de ses habituelles affèteries. Hors de la multitude des Curieux et des Vindicatifs, elle n’était occupée que de vivre en harmonie avec le cadre qu’elle avait créé à la seule hauteur de son imaginaire. Car, au rebours de ses Détracteurs, ses facultés étaient grandes qui faisaient du réel le plus ordinaire, l’espace d’une entière félicité.

 

N’avait nul besoin de se sustenter

Un nuage d’air suffisait à assurer sa satiété

N’avait nul besoin d’être regardée

 

   Le sentiment de sa conscience intime la comblait au plus haut point. L’effacement de ses aréoles, la modestie de son sexe, qu’une main chaste dissimulait, disaient son peu d’attrait pour la chose d’Eros. Ses jambes sagement croisées signaient le retrait, la modestie, l’accueil du simple et de l’à peine proféré. Elle était une sorte de Fée du silence et de l’accord, si bien que rien ne troublait l’harmonie dont elle était, tout à la fois, le centre et la périphérie. Cependant, que nul n’aille en déduire que Jeanne tutoyait quelque figure céleste de Sainte ou bien de Vierge annonciatrice des Temps Nouveaux. Elle n’avait nulle vocation de Prophète, nulle intention de faire bouger quoi que ce fût dans l’ordonnancement des choses.

   Ce qu’elle demandait, la faveur qu’elle attendait de l’existence, être selon elle et n’avoir à référer à personne de qui elle était en son fond. Sa nudité, que certains Quinteux tenaient pour pure perversité, n’était que la face de sincérité qu’elle tendait  aux autres sans affectation ou calcul, simplement une naturalité au sens strict, l’émanation de la Nature dont elle était l’exacte donation. Les deux colonnes de style dorique - le plus simple des trois ordres grecs -, qui soutenaient un invisible plafond se donnaient tel le symbole du dépouillement, de même que cette flûte de vin de Champagne s’annonçait tel le breuvage des dieux. Et cette échelle dont elle dominait le dernier barreau, fallait-il faire preuve d’une cécité intellectuelle pour ne pas l’entendre comme un sommet atteint, une hiérarchie accomplie qui ne pouvait déboucher que dans l’orbe du Souverain Bien ou de l’octroi d’une grâce. Ses Censeurs, plutôt que de l’avoir recluse dans un lieu de perdition, avaient créé les conditions mêmes de sa propre assomption. Libre des autres, du monde, elle rayonnait, ici, au centre du calme et du silence, telle la Reine des abeilles au sein de la ruche où coule une merveilleuse clarté. Elle n’entendait ni ne voyait les scènes de la « Comédie Humaine ». Elle méditait longuement sur les stances du temps que les Pressés parcouraient en tous sens sans bien en percevoir la « douceur de soie ». Peut-être, n’y avait-il que ceci à découvrir, là dans le recueil d’une existence : « la douceur de Soi » ! Le reste, plausiblement, n’était-il qu’illusion !

 

 

 

 

 

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