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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 16:31
Anicet le gemmeur

Source : Landes -Terres des possibles

 

***

 

   Anicet est un homme dans la force de l’âge, il va vers ses cinquante ans. C’est un habitant typique de ces belles Landes de Gascogne, un habitué des bois, un familier des clairières et des étangs, des sols sablonneux qui s’étendent à l’infini, un amoureux du peuple des arbres, ces hauts pins maritimes ou pins de Corte aux troncs semés d’écailles qui vont de l’amarante au vert de gris, ces géants aux fûts qui montent haut vers le ciel, leurs aiguilles bougent sous le vent venu du proche Océan. Anicet, à l’exception de quelques escapades en ville, n’a jamais connu que cette terre de bruyères et de fougères, cette terre si douce et rassurante, sorte d’asile ondulant sous sa marée verte. Ici, rares sont les passants, parfois quelques égarés sortis de leur sentier, et bien plutôt des renards, des fouines, des chevreuils et des sangliers. C’est ceci qu’aime Anicet, cette vie si près de la nature, cette vie certes rude, rustique, un brin ascétique mais la seule qui, pour lui, soit recevable. On n’a pas vécu un demi-siècle au milieu des grumes et des odeurs de résine sans en porter, gravée dans la chair, cette sensation presque amoureuse, en tout cas cette empreinte indéfinissable qui vous détermine tout autant que la couleur de vos yeux ou la teinte de votre peau.

    Le Landais habite dans une modeste maison, sa taille fait penser à une cabane plutôt qu’à ces vastes demeures qui occupent habituellement le centre d’un airial. C’est sa maison natale et l’héritage de ses parents, ceci explique sans doute son attachement à ce bien qui est le seul qu’il possède. Il n’a pas de voiture, seulement une vieille bicyclette avec laquelle il se rend parfois au village voisin pour y effectuer quelques emplettes. « La Blanche » - c’est le nom affectueux qu’il a donné à son logis -, possède un toit de tuiles roses, une façade à colombages blanchie à la chaux, des fenêtres étroites, un grenier de petite taille. En dehors d’un appentis où le gemmeur range ses outils, ses récipients, son milieu de vie est constitué d’une pièce unique, à la fois cuisine, chambre, pièce d’eau. Il possède une cuisinière à bois en fonte émaillée, une cheminée, une table en pin, deux bancs. Une étagère porte quelques livres et revues anciennes, la lecture étant le seul loisir qu’il s’octroie en dehors de son travail de forestier. Son territoire fait penser à une île. Une lagune de forme ovale s’étend devant sa maison, entourée d’une clairière semée de hautes herbes jaunes pareilles à celles des savanes, quelques chênes, des châtaigniers, des pins parasols constituent un horizon dont, chaque jour, ses yeux s’abreuvent avec plaisir. Peut-être n’existe-t-il guère de satisfaction plus complète que de se contenter du simple et d’y trouver les ressources les plus vives.

    Une journée dans la vie d’Anicet

 

   L’automne vient d’arriver. Un automne généreux comme on les aime dans cette belle région de Gascogne. Lumineux avec, parfois, surtout le matin, de fines nappes de brouillard qui voilent la cime des grands pins. L’air est frais, cristallin, il sonne à la manière d’un joyeux carillon, il vient dire aux hommes l’heure de se lever, de plonger dans l’eau matinale du jour, de s’immerger dans la libre venue des choses. Joie de l’éveil qui précède et annonce celle du labeur familier qui attend, là-bas dans le pli muet de l’heure. Sur son tapis de fougère et de toile, Landia, la chienne griffon bleu surveille d’un œil le dernier sommeil de son maître. A la manière d’un sixième sens, peut-être au frémissement du simple déplissement de l’air, elle sait que l’heure approche de quitter la couche, de sortir gambader sur le sol devant la maison. Landia ne s’y est pas trompée, bientôt Anicet s’étire et son grand corps mince et nerveux fait grincer le sommier. Le gemmeur est à peine levé que la chienne vient chercher une première caresse. Maintenant la porte est ouverte par laquelle entre une longue coulée d’air frais, vivifiant. Landia est sortie, sans doute flaire-t-elle la trace de quelque gibier passé par ici pendant la nuit.

    Anicet a versé le contenu d’un pichet d’eau dans la vasque en céramique. Il a humecté son visage du bout des doigts. Il a saisi la grosse pierre de savon noir sur laquelle il fait ondoyer son blaireau en des mouvements aussi souples que précis. Il aime ces gestes simples mille fois recommencés. Ils sont pareils à une clepsydre qui compterait, tout au long de l’écoulement de ses gouttes, le passage du temps humain, ce temps si mystérieux, indescriptible, sauf à être inclus dans ces petits riens qui en façonnent la pâte ductile, lui attribuent une forme si singulière. Par petites touches successives, le blaireau dépose sa mousse sur le visage, lui donne toute son onctuosité. Première attention à soi qui inaugure le mouvement d’une nouvelle journée. La lame de rasoir crisse sur la toile de la peau. Dans son miroir taché de chiures de mouche, Anicet suit la progression du rasage, palpe des doigts les zones encore traversées d’ombres nocturnes, manières de courtes broussailles qui s’effacent bientôt.

   Landia est revenue de son inspection matinale. Elle fait de rapides allers et retours dans la pièce, impatiente de prendre son premier repas. Rituel immuable auquel se consacre Anicet, dans une grande écuelle en émail, il verse la pâtée préparée la veille. La chienne remercie et lape sa bouillie avec entrain. Anicet a allumé un feu de bois qui crépite dans la cuisinière. Il dépose deux grosses tranches de pain sur les cercles de fonte, une odeur caramélisée se répand dans la pièce qui se mêle à la senteur torréfiée du café noir. Il mange lentement les tartines qu’il a recouvertes du miel qu’il produit, un miel de caractère à la teinte ambrée, à l’odeur forte, à la saveur boisée, amère, corsée. Ce miel, c’est un peu de lui-même, une faveur que la nature lui a accordée par l’entremise du peuple des abeilles, par les arbres centenaires qui ont fait le don de leurs fleurs. Cette existence, où l’homme est si proche des éléments qui l’entourent, cette prodigalité du vivant à son endroit, le Landais en connaît tout le prix et lorsque le miel touche son palais, y déploie son arôme puissant, c’est un peu comme si l’énergie de la terre pénétrait en lui pour lui dire la beauté d’être ici, si peu séparé des choses, leur naturel prolongement en somme.

   Cette impression d’être relié à son terroir, déjà enfant il en avait ressenti les ondes au centre même de son corps lorsqu’il partait pêcher les grenouilles parmi les nénuphars des étangs ou bien qu’il essayait d’attraper des libellules au corps de verre dans de grands filets. C’est de cette manière lente que se sédimentent, au sein de l’âme, ces mille souvenirs qui, plus tard, seront l’architecture d’une vie d’homme consacrée à faire corps avec ce qui lui est le plus proche, ce pays qui l’a vu naître, qui l’a porté dans ses brumes au printemps, l’a installé parmi les étoiles de givre en hiver. Il n’y a guère sentiment plus exaltant que de se sentir enclos dans sa terre, d’en faire partie, de n’éprouver nulle différence de soi avec le mauve des bruyères, la vibration de l’air, la vitre des étangs où se reflète la courbe immense du ciel.

   Maintenant il est l’heure de s’occuper des pins qu’on nomme ici « arbres d’or », en raison de la couleur qu’ils prennent au crépuscule sous la douce caresse des rayons du soleil, mais aussi, mais surtout parce qu’ils sont la source de revenus essentielle, celle grâce à laquelle le Résinier vit, complétant son ordinaire de quelques travaux d’abattage de grumes qu’achète la scierie voisine. Dans son appentis, Anicet prend ses outils, suivi de près par Landia qui est comme son ombre, une présence précieuse pour qui vit seul au milieu de la forêt. Sans un animal de compagnie l’existence serait bien trop sombre, sans écho du vivant, privée des mouvements joyeux de celle qui est devenue, au fil des jours, son amie, sa confidente. Anicet pose ses outils au pied des grands arbres. Il les regarde longuement avant de les « blesser » comme on dit ici. La blessure est nécessaire afin d’extraire la sève mais elle n’est nullement agressive, Anicet aime trop ces géants des sables dont les touffes d’aiguilles se perdent dans la mare liquide du ciel. Il doit entailler les arbres à bonne hauteur. Il dresse contre un tronc le pitèir, genre d’échelle à un seul montant grossièrement entaillée de marches sur laquelle il doit tenir en équilibre.

    A l’aide d’une lame tranchante Anicet prépare la carre, il enlève l’écorce à coups réguliers, prenant soin de ne pas entamer l’aubier. A chaque entaille, la lame fait un bruit sourd, onctueux qu’on penserait presque affectueux. C’est ceci l’art du geste artisan, effleurer les choses avec amour et précision, ne jamais excéder la mesure, demeurer dans l’exactitude qui, seule, assure la tâche vraie, fixe la loi native du jour. Tous les gestes ultérieurs ne seront que des prolongements, des déclinaisons des premiers. En ce domaine, bien plus que la hâte, c’est la précision, le méthodique qui conduisent le bras, la main à l’endroit même de leur plus noble mission. N’importe qui serait capable de retirer l’écorce, peu en vérité l’accompliraient dans les règles de l’art. Grâce à une incision courbe, le Gemmeur introduit le crampon en zinc qui recueillera la résine, il fixe au-dessous le pot en terre cuite vernissée. A l’aide du hapchòt, genre de hache effilée, à l’extrémité recourbée, il pique l’aubier qui se déplie en gemmelles, fins copeaux qui chutent au sol, pareils à un silencieux grésil. Parfois Landia s’ébroue, en chasse quelque fragment échoué au milieu de son épaisse toison.

   Puis, après avoir piqué plusieurs arbres, il décroche des pots pleins de résine, en verse le contenu dans de grandes caisses en bois qu’ensuite il transvasera dans des bidons en zinc destinés à la distillation. A intervalles réguliers, Anicet boit de longs traits d’eau fraîche à même le goulot d’une gourde en peau. Landia est attentive aux faits et gestes de son maître. Elle connaît tout le lexique selon lequel s’enchaînent les fragments du jour qui s’assemblent pour donner lieu au temps concret qui se déploie ici à la lumière des tâches forestières. C’est un peu comme d’avoir une horloge interne, d’éprouver le subtil cliquetis de leurs rouages, d’avancer dans l’heure avec la certitude d’être à l’endroit irremplaçable de son être.

    Midi a sonné au clocher du village voisin. Le vent de l’Océan apporte le son avec lui, parfois net, parfois plus distant, comme enveloppé de brumes. Depuis le mystère de son instinct animal, Landia a compris qu’il était l’heure de rejoindre « La Blanche », d’y grappiller quelques miettes du repas préparé par Anicet. Le gemmeur a chargé ses outils sur son épaule gauche. De la main droite il ramène une caisse emplie du précieux liquide, des gouttes perlent sur le bord du bois, telles les larmes gélatineuses d’un cierge. Dans le carré de terre entouré d’une clôture de lames de bois, son jardin, Anicet choisit une belle salade pommée, cueille des pommes à la peau lumineuse, un peu flétrie par endroits. Il est uniquement végétarien, par vocation, par respect aussi de la vie sous toutes ses formes. Certes, ici le gibier n’est pas rare et il lui suffirait de tendre quelques collets pour attraper des lapins, des lièvres, mais son sens de la liberté est bien trop immergé en lui pour qu’il en trahisse le serment.

 

Lui, Anicet est libre.

 Elle, Landia est libre.

Eux, les animaux de la forêt,

 il les veut libres,

totalement libres.

Souvent, le soir, lorsque le crépuscule approche, que les ombres se font longues, il glisse un œil derrière sa longue-vue et se réjouit du spectacle d’un chevreuil venant s’abreuver à l’étang, de l’image d’un perdreau picorant des graines, du glissement brun et blanc d’une belette en maraude. Et les animaux qu’il ne peut surprendre sur-le-champ, il en débusque les empreintes dans le limon autour du point d’eau : les cinq doigts griffus du ragondin, les traces légères des petits campagnols, les coussins réguliers des renards, les deux lunules profondes des sabots du sanglier. C’est toute cette topologie anatomique des espèces sauvages qu’Anicet porte en lui à la manière d’un sceau singulier, d’un répertoire dont il aime la somptueuse rhétorique, une manière de symphonie du monde dissimulé aux yeux des Distraits et des Pressés. Vivre dans le simple, ceci : avancer au rythme souple du brin d’herbe, respirer l’illisible fragrance du minuscule lotier corniculé, du liseron des dunes, débusquer, sous le revers de la feuille, tout un univers microscopique qui est le privilège de ceux qui, tel Jean-Jacques, herborisent, tel Jean-Henri Fabre tiennent en eux le grand livre secret des insectes et des modestes qui peuplent les mousses et autres lichens.

   Pendant qu’Anicet prépare son repas, Landia se couche au soleil, toujours au même endroit, à la lisière de l’ombre portée de l’avant-toit, tout contre la peau douce de la façade. Le Résinier écoute les nouvelles à la radio. Il aime bien son vieux poste aux gros boutons noirs, Sa grille en bakélite blanche, son cadran de verre qui porte le nom des stations, l’aiguille phosphorescente qui se déplace à la recherche des émissions, son nom en relief tout en bas du cadre

G  R  U  N  D  I  G

   Parfois, d’une oreille inattentive, il laisse venir le bruit de fond d’un monde si éloigné, si indistinct qu’il croirait en avoir créé la forme au simple motif d’un rêve. Parfois, les informations sont si éreintantes avec leurs lots de crimes, de viols, leurs guerres, leurs folies en tous genres, les bonheurs sont si rares qui atténuent la vision d’ensemble !

   Landia, attirée par la bonne odeur des pommes de terre sous la cendre, est entrée dans la maison, dans l’espoir de pouvoir chaparder, de temps en temps, un peu de la nourriture de son maître. Le soleil entre généreusement par la porte ouverte. L’automne est radieux qui diffuse sa belle palette, le ciel est pur, seulement traversé de temps à autre par le vol rapide d’un essaim de passereaux. Anicet mange lentement, tout attentif à ne nullement déranger l’harmonie, l’enchaînement des secondes. C’est un luxe inouï, ce souple accord des Landes de Gascogne avec le déroulé de l’instant, chaque instant venu au moment de sa pleine présence, ni en avance, ni en retard, ajusté ce qu’il faut, approprié à ce qui vient comme l’est un enfant au jeu qui l’occupe et qui est la totalité d’un monde, un sens à l’infini qui ne demande rien d’autre que d’être là, isolé parmi la multitude, calme au milieu de la tempête mondaine. Oui, c’est bien la figure d’une vie de retraite, au bord de quelque refuge monastique, mais comment échapper au battement rapide des choses sinon en choisissant le retiré, le naturel, ce qui n’existe qu’à être découvert au plein de l’âme, au centre même de sa chair ?

 

    [INCISE – Alors, au milieu de cette vie limpide, assurée d’elle-même, droite en son avancée, qu’en est-il du simple ? Quel est le lieu singulier qui l’anime ? Quels sont les ingrédients qui concourent à poser son être dans la certitude ? Les Landes, la Gascogne, viennent-elles par hasard ou bien existe-t-il un motif plus profond de leur évocation ? Ce que ces Landes apportent, les degrés essentiels au gré desquels le translucide apparaît dans sa dimension la plus exacte. L’air est pur qui vient du vaste Océan. L’eau de l’étang est claire, semée de quelques feuilles, des courants s’y impriment qui sont d’agréables arabesques, on les dirait dessinées par la main d’un artiste. « La Blanche » est là, campée dans sa clairière, unique répondant de la virginité, du silence partout posé pareil à une neige, à une écume. Silence réverbéré par celui d’Anicet dont la parole n’est qu’un long monologue intérieur. Landia, dans sa fidélité, est l’empreinte de la clarté, de l’innocence.

   Et le pin maritime, cet arbre au tronc si droit, aux écailles si précises, il s’élève à l’infini, sa touffe sommitale plonge dans l’eau immaculée du ciel, ses racines s’abreuvent à l’humus (humus = homme = humilité, même dérivation d’une racine commune qui signifie « terre »), et cette identique étymologie n’est nullement dépourvue de signification, bien au contraire elle sous-entend que tout homme, en son fond, provient de la terre, qu’il doit demeurer dans l’humilité de sa provenance, n’en nullement déborder sous peine de chuter dans l’arrogance, la suffisance, toutes inclinations qui s’écartent de la vérité à laquelle son être doit s’abreuver. Ce pin, donc, est éminemment symbolique, symbolisme que renforce encore la présence, en lui, de la précieuse gemme. Cette pierre vive qui est l’essence même en sa plus belle efflorescence. Tout, ici, est lexique du simple, rayonnement de l’unique en son intime faveur : air, eau, maison, clairière, silence, solitude, pin, gemme, racine, les plus simples dénominateurs communs d’un réel porté à l’acmé de son sens. Entre ces éléments s’établissent des courants secrets, des relations invisibles, se tissent des affinités qui sont les constellations de ceci même qui se donne dans sa plus efficiente immédiateté. Rien ne brise ni ne sépare, tout conflue à la manière dont les flancs d’une jarre assemblent les gouttes d’eau pour en faire ce liquide dont l’homme se désaltèrera, instillant au plein de sa chair cette source de vie, ce filet nourrissant les fibres de ses tissus. C’est la vie en son impalpable mouvement qui fait ses pas de deux à l’abri des regards, c’est la vie qui bat, tout comme la diastole-systole du monde vibre à notre insu et soutient qui nous sommes en notre plus exacte innocence.

   Mais, maintenant, il faut creuser le simple, lui donner ses assises, lui conférer une ampleur qui le détermine en son fond mais n’apparaît nullement, recouvert qu’il est par des strates multiples mondaines qui en obèrent la juste perception.  Le simple est-il si simple qu’il y parait ? Le simple n’est pas la simplicité mais au contraire la complexité. Mais une complexité signifiante, non un écheveau embrouillé de signes où plus nul indice n’apparaît mais seulement la confusion, le désordre, le chaos. Si, évoquant le pin avec un œil juste, tel qu’il se donne dans la lumière de la clairière, je fais venir à moi, dans la plus grande clarté, la géométrie de ses écailles, la netteté de ses aiguilles, les perles ovales de ses gemmes, le cheminement de ses blanches racines, alors non seulement le pin m’apparaît dans toute sa dimension apophantique, c’est-à-dire  dans sa posture qui consiste à « briller, clarifier, montrer », mais, en même temps, c’est son essence qui m’est donnée, autrement formulé, son être rencontre le mien ce qui, aussi, peut porter le beau nom « d’amour ». Je suis en amour du pin qui me le rend au centuple. Lui et moi, en quelque sorte, sommes dans une identique posture existentielle, à la seule différence que je suis doué de pensée, que lui, le pin, est doué de croissance, de vitalité, de bourgeonnement. L’homologie, bien évidemment, se limite au symbole.

   La complexité du simple se dévoile si l’on porte attention à ceci : de l’air à l’eau, de la clairière au silence, de la solitude au pin, de la gemme à la racine, tout ceci considéré dans une manière de rationalité rigoureuse, méthodique (laquelle n’empêche nullement la souplesse d’une intuition, la tonalité d’un sentiment), toute chose se dévoile en soi dans la sincérité de son être, toute chose joue avec la totalité des autres et ceci dessine l’architecture d’une rectitude qui fonde le réel en sa saisie la plus conforme. Ce qui vient à moi, depuis l’espace de la forêt, ce sont les choses mêmes, sans détour, sans apprêt, les choses en tant que choses. Les choses à découvert, les choses offertes à une vue qui s’y applique avec intérêt et discernement. C’est à peu près ce qu’exprime Descartes dans « Dioptrique » :

   « La vision distincte est celle en laquelle les parties les plus subtiles de la chose se manifestent et se présentent à la vue... La vision forte ou claire se produit lorsque la chose est vue dans une grande lumière. »

   Oui, je crois que le grand secret c’est bien de voir les choses « dans une grande lumière », l’image et la fonction ouvrante de la clairière y correspondent avec une joie pleine et entière. Voir justement est sans doute l’un des plus grands motifs de satisfaction de la destinée humaine.

   Ce qui est à repérer comme l’un des fondements essentiels du simple, c’est sa source originaire, son coefficient de production à l’infini. Tout part de lui. Parce que, origine, en lui se dessine toute généalogie, en lui s’inscrivent tous les possibles. A contrario, ce qui est déjà venu à soi avec l’altération que suppose toute avancée temporelle, est comme affligé de tellement de prédicats divers que toute liberté en a été évacuée, forme illisible parmi les autres formes illisibles.  Seul le simple peut déployer à l’infini ses puissances, ses virtualités. Cette maison, cette racine, cette eau qui vivent leur vie au cœur de la lande, ne sont affectées par rien, ne sont polluées par rien, ne sont distraites par rien, elles reposent dans le calme même de leur profonde nature, elles sont libres de leur essor qu’elles peuvent orienter de telle ou de telle manière dans ce microcosme étroit qui garantit la justesse de leur propre étendue.

   Autre détermination et non des moindres, c’est grâce à la solitude, solitude d’Anicet, de la clairière, du logis, du pin que tout ceci peut s’illustrer de si belle façon. C’est dans l’absolue singularité de sa solitude que l’être se laisse atteindre à la hauteur de ce qu’il est. Solitude de l’être humain, solitude des choses. C’est seulement après s’être atteint dans cette insularité que la recherche des autres, des différents, peut se donner en tant que certitude de l’esquisse qu’ils me tendent, du visage que je leur adresse. Egos en miroir où se décline la précieuse présence de l’autre. L’autre, je ne peux jamais l’atteindre qu’après m’être atteint moi-même au plein de qui je suis. Passage obligé par le solipsisme, l’égoïté, le soi en soi en sa plus effective réalité. Il me faut combler mon propre réel pour atteindre le réel de l’autre. Grande leçon paradigmatique de l’acquisition des connaissances, partir du connu pour gagner l’inconnu.

   Anicet part de lui et non d’une mystérieuse entité pour parvenir à l’arbre. Et ainsi pour chaque chose qui se lève dans le monde. Pour le pin dressé au centre de la clairière, la clairière n’est ce qu’elle est qu’à l’entourer, lui, le pin, à le définir tel son proche environnement et ainsi réciproquement pour toute chose, l’eau joue par rapport au ciel, à la forêt, à la maison, à la touffe de bruyère. Que les choses aient conscience ou non de ces relations, peu importe, c’est pour le Gemmeur Anicet que tout rayonne et fait sens. C’est lui le vrai médiateur de tout ce qui l’entoure et c’est, de l’endroit même de sa solitude qu’il provoque son univers à être ce qu’il est. Serait-il entouré du peuple des bavards ordinaires et alors son attention, dissoute au milieu des affairements, des bruissements divers, des digressions, perdrait la trace de ceci même qui est à découvrir, l’essentialité d’un monde qui se voile et ne se montre plus que dans l’approximation, l’approche circonspecte, jamais dans sa vérité établie en son fond.

   C’est du silence du Résinier, de celui de Landia, de celui qui atteint les arbres, l’étang, les hauts pins, les animaux en maraude, le vent océanique, que nait toute parole sincère, claire, non contaminée par les palabres à l’infini qui obscurcissent toujours le discours humain, le rendent inaudible. Dire le simple de cette manière est seulement l’approcher, en deviner les lignes de force, en supputer la puissance. Il faudrait encore davantage approfondir et, au terme de la réflexion, dévisager le simple dans un genre de face à face qui nous le rendrait compréhensible. Pour l’instant contentons-nous de suivre Anicet, de deviner dans la trace de son parcours les signes les plus apparents du bonheur.]

   L’heure est venue de la pause méridienne, de la connaissance du milieu de l’heure, du point fixe qui s’élève au plus haut du jour, de la lumière zénithale qui aveugle, certes, fait les ombres verticales mais invite au clair repos, celui livré à l’unique d’une méditation, d’une dérive doucement, longuement pensive. Anicet est assis maintenant sur une chaise rustique tout contre le mur blanc de sa maison. La fidèle Landia est couchée à ses pieds. Elle ne dort qu’en apparence, attentive à chaque mouvement de son maître. Elle ne vit que par lui, pour lui. Elle est son prolongement. Le Gemmeur laisse une sorte de sérénité l’envahir, livré aux sensations primaires du soleil sur la peau, du vent léger sur les mains, de l’écoute du chant de l’oiseau dans la touffe ébouriffée des pins. L’homme ne fait pas de sieste, du moins ce que l’on entend par ce mot dans l’usage courant. C’est bien plutôt un rêve éveillé qui le visite, l’installe au plein de ce qui pourrait être sa vérité intime. Il aime cette souveraine autonomie, cette douce divagation sans entrave aucune, ce geste primesautier pareil au vol erratique et gracieux du papillon. Une idée en appelle une autre, une pensée se coule dans une autre pensée, un mouvement interne s’associe à une perception interne comme s’il n’y avait nul hiatus entre le dehors, le dedans. L’image du microcosme qui surgit inévitablement au contact de la clairière, trouve ici son effectuation la plus réelle. C’est comme s’il y avait des cercles concentriques, des emboîtements d’œufs gigognes, la dimension de l’universel, de l’éloigné, de l’obscur, du sibyllin,  puis une colonie  régionale au-delà de la voûte verte des pins s’illuminant peu à peu, puis un territoire local de haute lumière se reflétant dans les eux claires de l’étang, puis enfin un site infiniment singulier, propre, étincelant, immédiatement intelligible, un soi révélé au feu de la conscience, un soi en sa certitude intime, un soi rayonnant depuis le lieu de lui seul connu, une graine, un germe, mesure si étroite mais si spacieuse tout à la fois, flamme d’une liberté. Mais les mots échouent à en dresser le portrait. Peut-on jamais décrire l’irisation de la peau à la rencontre de l’aimée, le frisson dans la chair lorsque le poème se donne comme votre propre miroir ?

   La halte méridienne passée, Anicet gagne son appentis pour y exécuter de menus travaux. C’est d’abord sur son hapchòt qu’il fait porter toute son attention. C’est lui qui constitue l’emblème de son métier. C’est par lui que l’aubier est incisé, que se laissent apercevoir les gouttes opalescentes de la résine, que les revenus sont assurés et la vie, ici, certaine de trouver ses assises, de prolonger un destin qui se veut au plus près de la nature, de sa spontanéité. Anicet aime son outil, sa forme qui rappelle celle d’une arme sans en posséder les pouvoirs de nuisance. Anicet aime son tranchant, son contrepoids en triangle, son manche en noisetier qui porte l’empreinte de ses mains. Il saisit la pierre à aiguiser, elle a l’allure d’un fuseau. Elle brille sous les rayons de clarté. Sa matière est belle, couleur acier, ce gris si doux qui dit l’amitié au contact de la lame. Anicet procède par gestes souples, onctueux, amoureux. Il décrit des sortes d’ellipses en forme de huit. C’est à peine s’il effleure le tranchant. Le bruit du polissage est feutré.

 

Il appelle le pin.

 Il appelle l’aubier.

Il appelle la sève.

 

   Il est un chant mélodieux à l’oreille du Résinier. Il est un hymne à la terre, à l’arbre, au ciel. Il est un geste originaire qui se relie aux premiers travaux des hommes, loin dans le temps qui bourgeonne à l’horizon des choses. Anicet est bercé par cette complainte si simple, par cette note tantôt grave, tantôt aiguë selon l’inclinaison de la pierre, sa pression sur le métal. Landia, couchée à même le sol semble se laisser aller au rythme de cette mélopée qui ressemble au battement de la pluie contre les vitres, au vent parmi les aiguilles des pins, aux rumeurs du vaste Océan étalé bien au-delà des monticules des dunes. Le tranchant est un fil de rasoir, une ligne brillante où s’anime le vif de la lumière.

   La lumière avance dans le ciel et, bientôt, elle jette ses derniers feux. Il est l’heure de rejoindre « La Blanche », d’allumer la cheminée. Anicet prend son repas du soir, frugal comme toujours. Landia lape joyeusement son écuelle. La maison baigne dans un paisible clair-obscur. La lune s’est levée qui fait sa traînée grise. C’est l’heure du retour sur soi, du recueil. C’est l’heure dernière qui précède le sommeil, se teinte déjà des ombres du rêve. C’est l’heure de la lecture. Sans lire, Anicet aurait bien du mal à trouver le sommeil. Il lui faut cette rencontre avec l’imaginaire, cette évasion hors du champ des choses communes. C’est un genre d’onirisme qui en précède un autre. Le Résinier s’est assis sur la banquette qui jouxte la cheminée. Sur une étagère, un recueil de poésies de Théophile Gautier intitulé « Espana ». Les poèmes qu’il abrite, il les a lus mille fois, ils passent et repassent dans sa tête avec la même obstination que met son hapchòt à entailler l’aubier. Il a besoin de cette permanence, de cet « éternel retour du même », de ce ressourcement même de l’eau à sa propre origine. Il lit le poème « Le pin des Landes » avec minutie, sans doute avec gourmandise. Chaque mot est une bouffée d’air qui dilate ses alvéoles. Chaque mot est un battement de son sang. Chaque mot est un frisson qui fait lever sa peau.

 

« On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

 

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa sève qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

 

Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au coeur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! »

 

   Anicet a bien compris la valeur allégorique de cette « fable » au travers de laquelle Gautier désigne le Pin-Poète sous une seule et identique personne. Pin-Poète en souffrance, chacun ne délivre « ses divines larmes d’or » qu’au prix d’un sacrifice. Sacrifice de l’arbre. Sacrifice de l’homme. L’art est à ce prix qui réclame la douleur. Aussi bien l’art du Résinier qui est ascèse de vie, blessure éprouvée jusqu’au plein de sa chair, blessure qui médiatise l’accès au réel le plus profond des choses. Plaie de l’homme qui joue en écho avec la plaie de l’arbre. Cette métaphore est belle qui dit dans l’exactitude de l’être incisé jusqu’en son âme la nécessité de « mourir debout », avec la même énergie que met le héros à assumer son intime tragédie. Vivre jusqu’au bout de soi est prendre le risque de sa mort.

 

Le Poète meurt.

Le Pin meurt.

L’Homme meurt.

 Seul le Poème demeure.

Il a dépassé sa propre douleur

pour être une « étoile au ciel du monde ».

 

 

 

 

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 10:24
A mi-chemin de soi

« Demi-teinte »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   A la mi-été

 

   Dans l’air, pareille à une sourde menace, il y avait comme une hésitation des choses à connaître leur propre destin. Mes promenades quotidiennes sur le Causse se teintaient de cette étrange ambiance d’inachevé. Les chênes n’étaient ce qu’ils étaient qu’à être des troncs, des racines le plus souvent apparentes, des feuilles sèches que le vent battait sans cesse, des chutes de glands sur le sol de pierre. En réalité, les chênes étaient bien là, réels, plantés dans la terre calcaire, mais ils n’étaient arbres qu’à moitié, en quête d’un mystère qui les eût accomplis, mais le mystère s’absentait et la question demeurait entière d’une forme qui se faisait attendre et ne traçait que d’évanescents contours. L’été lui-même semblait avoir calqué son comportement sur le dénuement des arbres. Quelques jours, de-ci, de-là, allumaient dans le ciel une rapide flamme solaire. Alors, la nuit, les grillons chantaient, alors, tout au long du jour, les cigales cymbalisaient avec ardeur et l’on aurait pensé la Provence entière sise, ici, sur les aiguilles des genévriers, accrochée aux touffes de thym, liée aux pétales jaunes des hélianthèmes.

    L’été ne « battait son plein » qu’avec une étonnante parcimonie, si bien qu’on eût pensé à l’automne arrivé avant l’heure. Le plus souvent, en fin de matinée, de lourds nuages gris envahissaient l’horizon, un vent frais se levait entraînant des tourbillons de feuilles, des écharpes de pluie naissaient à l’ouest, traversaient tout le pays qui courbait l’échine sous le faix. Les orages succédaient aux orages. Nul ne sortait de chez soi, sauf les plus téméraires qui bravaient le ciel avec des regards bas et des échines pliées semblables à celles, fuyantes, des hyènes. Il y avait, dans l’air, comme une vague de ressentiment. Les âmes des Caussenards s’insurgeaient, ne trouvant plus le lieu d’un possible habiter.

  

   A la mi-automne

 

   La nouvelle saison venue, désireux de troquer cet été mutilé contre un automne que je souhaitais plus radieux, je louais un modeste gite à Alcange, en arrière des dunes, à quelques encablures de l’Océan. Rares étaient les curieux qui avaient tenté une aventure identique à la mienne. Au cas où un temps capricieux se montrerait, j’avais emporté avec moi quelques livres, un bloc de feuilles et des stylos. Un grand lac s’étendait devant mon logis, un lac semé de bruyères roses aux confins de la forêt de pins. C’était, en une certaine manière, un havre de paix et, en quelque sorte, la réplique de mon Causse. Cependant les pins sylvestres avaient remplacé les chênes, le sable se donnait à la place des pierres calcaires. Un même ciel teinté de gris unissait mon pays et ce pays nouveau dont, chaque jour, je découvrais le charme des chemins, ses touffes accueillantes de fougères, ses massifs d’ajoncs, ses buissons de genets à balais. Je me familiarisais avec ce monde nouveau et je crois bien que j’essayais d’y trouver des correspondances avec mon environnement coutumier. Les premiers jours furent solaires, lumineux, la brume matinale se levait vite qui laissait la place à un paysage ouvert, lequel incitait à la promenade, à la rêverie au bord des lagunes et des étangs semés d’herbes jaunes tout le long de la lande humide.

   Puis, soudain, le temps changea, se métamorphosa en une sorte d’hiver précoce. Je passais le plus clair de mes journées à alimenter le poêle avec de grosses bûches, à fumer, à poser des notes sur le papier. J’avais le motif de plusieurs articles en tête, j’en brossais le rapide canevas. Mais voici que l’ennui s’insinuait insidieusement en mon âme, faisant basculer mon séjour dans une mélancolie dont je savais, par expérience, qu’elle serait longue à partir. Je me distrayais en lisant de longs textes d’une anthologie sur « Les Romantiques allemands », passant des « Fragments des Grains de pollen » de Novalis : « partout nous cherchons l’Absolu et jamais nous ne trouvons que des objets », à la belle poésie plaintive de Friedrich Hölderlin dans « A Diotima » : « Les clairs chemins, les brousses rases et les sables/Où se posaient nos pas », aux vers polyphoniques de Jean-Paul : « Soudain, au ciel, on vit sourdre une petite étoile qui lançait des éclairs aigus - elle s’appelait l’Aurore -, un instant, la mer où j’étais s’ouvrit, comme de plaisir ». « L’Absolu » ne se présentait que dans un relatif qui traînait en longueur, les « clairs chemins » suivaient une pente obscure, quant aux étoiles elles se perdaient dans un ciel envahi de sombres nuées. L’automne, cette saison que je chérissais entre toutes, n’était qu’un demi-automne, bien plutôt un temps se perdant déjà, dans les rigueurs hivernales.

 

   A mi-chemin

 

   Un soir, alors que j’étais tout occupé à la lecture, parcourant un texte de Friedrich Gottlob Wetzel tiré des « Feuilles de Bonaventura » :

   « C’était une de ces troubles nuits, où dans une succession rapide et chargée de mystère, alternaient les lueurs et l’opacité. Au ciel, les nuages volaient en figures géantes, emportées par le vent dans une énorme chevauchée ; et la lune en un perpétuel changement apparaissait et disparaissait sans cesse… »

    …j’étais à ce point immergé dans la fiction, m’y retrouvant bien plus que dans le réel qui m’entourait, au point que mon gîte, volant soudain en plein ciel, il ne m’eût guère étonné que je pusse saisir un bouquet d’étoiles et en humer la saveur cosmétique. Un soir donc, on tambourina discrètement à ma porte, un genre de grêle douce comme mêlée de pluie. Je me levai sans faire de bruit, ne voulant effrayer qui passait là en cette nuit qui venait. Ma porte entrouverte laissa glisser dans l’ombre un triangle de clarté. Dans ce triangle se tenait une Inconnue dont l’étonnante allure ne cessa de me questionner. Devant moi, dans une posture semi-inclinée paraissait, à la manière d’un conte fantastique, un personnage d’allure indéfinissable, femme dont l’âge se dirigeait approximativement vers la maturité. Elle était silencieuse, son corps tissé du même secret qui laissait ses lèvres closes. Je m’attendais à une demande, concernant peut-être un lieu dont elle était en quête, de gens qu’elle recherchait ou bien d’un service à demander. Cependant nul son ne sortait de sa bouche, genre d’incantation muette que ses yeux, sans doute, proféraient, mais de longs cils en cachaient l’accès et les traits du visage, si effacés, se fondaient dans la poudre blanche du maquillage pareil à celui d’une geisha.

   Ses pieds, que je n’osais regarder, je les imaginais chaussés de « geta », ces socques de bois traditionnels aux brides colorées. Elle était vêtue d’un manteau en astrakan glacé, il imitait à la perfection ces kimonos et déjà, il me semblait voir, au plein du dos, s’épanouir la large ceinture obi attachée en nœud de tambour. Mais il convenait que je misse mon imaginaire au repos et que je fusse attentif à ceci même qui me visitait de si étrange manière. Cette « Demi-teinte », ainsi la nommais-je d’instinct, était de l’ordre d’une apparition et j’étais presque sur le point de croire à un rêve éveillé lorsque l’Inconnue, franchissant le seuil de la maison, alla s’assoir sans autre manière sur un vieux fauteuil défraîchi qui faisait face au mien, près de l’âtre où grésillaient encore quelques brandons tachés de jaune et de rouge. A la hâte, je confectionnai un thé fort dont j’avais le secret, ce breuvage aiguillonnait mon esprit et stimulait mon écriture.

   Après quelques tentatives de communication, je me résolvais au silence moi aussi, pensant qu’un mutisme pouvait nous réunir bien mieux que ne l’eussent fait des paroles somme toute en voie de constitution entre deux étrangers posés tels des chiens de faïence, réduits au simple motif de leur propre intimité. Mon interlocutrice muette buvait sa boisson à petits coups de langue comme le font les chats. Je voyais sa poitrine menue palpiter sous la peau d’agneau lustré. Mon regard n’osait guère s’aventurer plus bas que son « kimono », mais j’apercevais ses longues jambes polies, identiques à la douce lumière montant d’un céladon. J’éprouvais une sorte de frémissement intérieur, je sentais progresser en moi, à bas bruit, les ondes d’une sourde volupté. Ce que la « discrétion » de son langage m’ôtait, sa posture me le renvoyait immensément réfracté, comme l’eussent fait mille miroirs d’une galerie des glaces.

   A chaque instant j’imaginais mon vis-à-vis sous la figure d’une ballerine d’apparat dont je remontais le mécanisme régulièrement, sa ronde cristalline sur le plateau qui animait son mouvement la disposait selon mon regard et les caprices de mes désirs. Elle n’était libre qu’à la mesure de mon propre vouloir et ce pouvoir me grisait car elle n’était qu’une sorte de jouet dont je détenais le code secret. Je n’en tirais ni honte, ni vanité car cette situation, sur le bord de quelque onirisme, s’inscrivait si bien dans l’orbe de mon constant romantisme. Ce n’était nul hasard si je lisais, tout le jour durant, « Les Élixirs du Diable » d’E.T.A Hoffmann ou « Amour et Magie » de Ludvig Tieck. Si j’étais « romantique » ce n’était nullement à la façon dont un tempérament hyperesthésique eût été à la recherche du succédané narcotique d’une existence en perte de sens. Bien plus, j’adhérais totalement à la belle vision d’Armel Guerne développée dans « Le Verbe nu :Méditation pour la fin des temps » :

   « Le phénomène romantique (…) ce n’est pas un mouvement, mais une insurrection de l’esprit lui-même (…), l’homme est appelé à se réaliser sur le chemin secret qui le conduit aux sources vives de son intériorité. » (C’est moi qui souligne).

   C’était bien ceci que je vivais en moi, et j’espérais secrètement que « Demi-teinte » vînt me rejoindre dans le « mi-chemin » d’exister qui était le mien, tout comme il est le lot de tout Existant sur terre. Par définition, nous sommes des inapaisés, des inassouvis, des fragmentaires toujours à la recherche de notre être qui est, sans cesse, soit en avant de nous, soit en arrière de nous. Jamais nous ne coïncidons avec qui nous sommes. Notre vie est astigmate, constant dédoublement des formes. Nous voulons découvrir notre image dans le tain du miroir mais notre tentative narcissique se réduit toujours à n’apercevoir qu’une fuyante silhouette en voie de constitution, nullement constituée. « appelée à se réaliser » nous précise le Poète. A preuve, à peine avons-nous quitté le miroir que, déjà, nous n’avons plus le souvenir de notre propre visage. La couleur de nos yeux, nous n’en connaissons plus la situation sur l’échelle des tons. Cette fossette au milieu du menton, est-elle réelle ou bien imaginée ? Ce rictus, ce clignement de paupière, cette mimique qui nous caractérisent, n’en avons-nous simplement dessiné la forme sur l’écran de nos visions intérieures ? Et, du reste, avons-nous quelque réalité en dehors de notre univers mental, de notre dramaturgie personnelle, du monde que nous nous créons à mesure que nous avançons, en modifiant à chaque instant la texture, en altérant la trame, en aliénant jusqu’à la possibilité même d’être, de devenir, de s’inscrire en une destinée singulière ? Les choses sont si dispersées tout autour de nous. Les choses sont si fuyantes et notre course pour les rattraper est une tentative de saisir les nuages,

 

ils sont trop haut,

ils sont trop loin,

ils sont trop irréels !

 

    C’est tout ceci qui a traversé mon esprit alors que mon Hôtesse lapait délicatement son thé, toujours silencieuse à souhait. Maintenant j’appréciais, je savourais la touffeur de son silence, les espaces libres qu’elle ménageait afin que mon esprit, rendu à sa liberté, pût à sa guise voler ici ou là, sans la moindre contrainte, la faire elle, l’Inconnue, telle que je la souhaitais, me faire moi, tel qu’en moi-même je m’attendais. Peut-être un simple contour entourant un vide, mais c’était mieux, cette vacuité, qu’un doute permanent qui m’ôtait toute certitude d’être ici et maintenant, cette personne pouvant s’actualiser, rencontrer un semblable, dire l’exister en son possible. Méditant, c’est à peine si j’avais remarqué cette rose incarnat que « Demi-teinte » portait à la hauteur de sa taille, qu’elle semblait fixer avec un air proche d’une hypnose.

 

Sa main droite coulait le long de son corps,

pareille à un gant inutile.

Signifiait-elle le monde

en sa configuration non-préhensible ?

 Un geste de lassitude ?

Le renoncement à une affirmation de soi ?

 

   Tout ceci était si troublant. Dehors le vent s’était levé, déchirant la toile des nuages. Par les intervalles scintillaient quelques étoiles. Parfois, le croissant de la lune se montrait et sa lueur blafarde, visage de Pierrot ou de Colombine, était si semblable à l’épiphanie blanche de la Geisha.

    Soudain quelque chose m’alerta, comme une dilatation des grains d’air autour de sa bouche, comme une pluie de sable, comme la chute d’un grésil dans l’air poudré de blancheur. Ses lèvres semblaient articuler quelque chose, mais dans le silence, mais dans la méditation. J’étais fasciné par le mouvement léger des lèvres de « Demi-teinte », un genre de grésillement léger, le passage d’un vent, la dilatation imperceptible d’une brume. Mes oreilles ne percevaient rien. Seuls mes yeux étaient témoins de paroles à vrai dire insensées en cette heure, en cet endroit, entre deux être inconnus qui n’étaient même pas en possession d’eux-mêmes. Des mots se détachaient pareils à des gouttes d’eau tombant de la margelle d’un puits, faisant leur écho, tout en bas, contre l’eau cristalline. Ces mots étaient magiques, manières de prière dont je ne savais plus très bien si c’était elle qui les émettait, si c’était moi qui en éprouvais l’étrange sonorité comme venue du plus loin de la mémoire :

 

« La rose est sans pourquoi ;

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a souci d'elle-même,

ne cherche pas si on la voit. »

 

   A mesure que les mots s’enlevaient de la bouche de « Demi-teinte », les pétales de sa rose chutaient au sol dans un drôle de bruit d’écume. Ils se posaient sur le carrelage, tels d’éphémères papillons qui seraient venus mourir, ici, dans la lumière déclinante, près des lagunes, près de l’océan dont on entendait, au loin, le sourd battement. Bientôt il ne demeura que la tige, le souvenir du bouton, quelques feuilles se perdant dans les plis de la nuit. Sans que j’en fusse averti en quelque manière que ce soit, mon Hôtesse se leva et, dans un mouvement léger, prit congé. Par la porte restée ouverte je percevais le glissement de la lune dans le ciel, le balancement de l’océan, la chute des grains de sable sur la dune proche. Alors, dans mon esprit, comme en surimpression au distique d’Angelus Silesius dans « Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières », d’autres paroles se donnèrent à moi pareilles au décryptage d’un profond mystère :

 

« Demi-teinte est sans pourquoi

Elle vit parce qu’elle vit

N’a souci d’elle-même

Ne cherche pas si on la voit. »

 

   Oui, tout semblait vraiment « sans pourquoi ». Les choses étaient les choses sans autre motif qu’être des choses. L’Inconnue avait apporté la réponse à mes incessantes et aporétiques questions. Les hommes étaient « sans pourquoi », ils vivaient parce qu’ils vivaient. Il n’y avait nulle raison qui justifiât leur présence ici ou là. Il fallait donc avancer dans la vie tels des somnambules. Il fallait ce détachement de toute chose. Cette manière de dénuement absolu. Ce renoncement à soi. Là seulement était l’empreinte humaine : un cheminement d’égarés parmi le concert du vivant. Oui, c’est ceci qui était la vérité ultime. Toute autre posture était pure affabulation.

   Le matin vient de se lever sur la lagune proche. Au sol, une jonchée de pétales de rose, une trace de pas sur le seuil de la porte. Tout ce qu’il reste d’un rêve ou bien d’une réalité évanouie. Quelle différence puisque, maintenant, je me retrouve face à moi avec les paroles du Mystique qui résonnent dans ma tête, font leur gigue qui n’aura de cesse que je n’aie pris mon papier, y traçant les lettres présentes, elles sont mon seul recours contre l’ennui, l’angoisse, sans doute la folie.

 

« La rose est sans pourquoi »

« La rose est sans »

« La rose est »

« La rose »

« La »

«  »

 

 

 

 

 

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30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 10:39
Kirsten du Jutland

Juelsminde

Source : Expedia

 

***

 

   ‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’, voici la phrase lancinante qui me poursuit depuis mon départ de Juelsminde. Parfois faut-il être distrait pour ne s’apercevoir de certaines choses qu’à l’instant où on les a quittées. Il faut dire, je diverge souvent  de qui je suis, je ne parviens nullement à coïncider avec mon être et ceci me joue bien des tours. Ai-je appris quelque chose de toutes mes déconvenues ? Je crois bien que non. Il y a des trajets personnels dont on ne peut dévier la route, ils n’en font décidemment qu’à leur tête et l’on a beau s’ingénier à en modifier le cours, c’est toujours la même voie qui est choisie si bien que l’on pense son destin fixé une bonne fois pour toutes. Que me servirait-il de m’insurger contre ceci ? Autant pester contre le temps qu’il fait, reprocher au ciel d’être trop haut, juger le vert de la nature inopportun. Alors on suit la trace de ses propres pas, alors on demande à la vie d’être bonne, alors on se contente, la plupart du temps, de n’avoir encore jamais chuté de Charybde en Scylla.

    Mais plutôt que de m’engager plus avant dans mon récit et afin de ne nullement laisser le Lecteur, la Lectrice dans une cruelle indétermination, je me dois d’être plus précis et contraint de tracer quelques traits vite esquissés de ma biographie. Je m’appelle Jacques Angelgan. Je viens d’avoir 48 ans. Je suis journaliste pour le compte de ‘Méridien’, une revue essentiellement consacrée au tourisme et à la nature. Je vis à Paris, Quai aux fleurs. Je suis indépendant et sentimentalement libre. J’aime la littérature, la poésie et pratique la photographie, presqu’exclusivement en noir et blanc. Volontiers méditatif, il m’arrive de passer de longues heures sur quelque rivage sauvage en bord de mer et de suivre des yeux le mouvement incessant des vagues, le trajet libre des oiseaux, le voyage illisible d’un nuage, de deviner, dans le vent, une odeur venue d’ailleurs qui me sert parfois à écrire un poème. Voici, en quelques lignes, dressé le cadre simple de mon existence.

   Retour à Paris - En ce moment je roule en voiture entre Brême et Dortmund, la route est un long ruban gris bordé de champs labourés, de forêts de conifères, parfois de maisons qui se regroupent en essaims, en villages, en villes que je traverse sans bien en observer la banale réalité. Je viens tout juste de réaliser un long reportage sur cette belle région danoise du Jutland et rentre à Paris afin de reprendre mes notes, classer mes images, mettre un point final à tout ce travail de longue haleine qui ne m’a laissé que peu de temps à consacrer à mes loisirs. Mais il me faut revenir à mon départ pour le Danemark et éclairer quelques épisodes saillants de mon périple.

   Paris - Ce matin je quitte Paris sous un ciel gris ardoise. Comment pourrait-il en être autrement ? Le gris est la couleur de Paris, son âme, une manière de gorge de pigeon sur laquelle, parfois, ricochent quelques irisations colorées. Milieu du printemps avec les grappes blanches de ses fleurs, haies piquetées d’étoiles, parfum léger de l’air, à peine une subtile fragrance pareille à l’exhalaison d’une fleur secrète, à la douceur féminine à contre-jour du ciel. Pour la durée de mon séjour, j’ai loué une petite habitation de bois aux teintes brunes, simplement soulignée de blanc le long du faîte du toit, aux encadrements des fenêtres, pourvue d’une couverture dont la teinte d’ardoise se confond avec le ciel. Tout ce gris aux multiples déclinaisons, d’Acier à Perle en passant par Argile est un peu comme un lien qui me relie à Paris, si bien qu’observant la mer à deux pas de chez moi, je ne serais guère surpris, un matin au réveil, de voir glisser sur l’eau les mêmes péniches que celles qui longent le Quai de Bourbon, tout juste sous mes fenêtres, près de l’Île Saint-Louis.

   A peine ai-je posé pied à terre que Kirsten, mon hôtesse, vient à ma rencontre. C’est une belle jeune femme épanouie, autour de la quarantaine, cintrée dans un beau tailleur de flanelle, visage clair, souriant, teint lumineux, cheveux coupés à la garçonne, la vie en son éclat le plus joyeux. Ensemble nous visitons mon nouveau logis. Tout est en ordre. Tout est prêt. Il ne me reste plus qu’à être journaliste, à me consacrer corps et bien à ma tâche. Vous avouerais-je, d’emblée, la réelle émotion que j’ai eue à découvrir ‘mon’ hôtesse ? Certes, je crois bien mon attention éveillée lors de notre première rencontre, sans excès cependant, juste un léger trouble à l’entour de l’âme, comme un frisson puis, plus rien, un ris de vent est passé qui ne laissera nulle trace sur le sable.

   Mais je m’aperçois maintenant combien ce subit détachement est vain, combien déjà la mince comptine joue en écho son murmure prophétique, oraculaire, ‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’. Comme si cette ritournelle insistante, incessante, venue du plus loin du temps avait fait retour jusqu’à moi, prémonition de cette blessure infligée au plein de ma chair. Voyez-vous, il est des rencontres dont jamais l’on ne revient ! Peut-on faire le deuil d’un amour, surtout d’un amour qui n’a existé qu’à l’aune de l’imaginaire, un genre d’esquisse au graphite sur un papier Vergé, qu’un trait de fusain peut effacer sitôt le crayon levé ? En quelque sorte un amour métaphorique, une image au large de soi, une buée sur une vitre, une représentation lagunaire, des eaux plombées que ponce un ciel infiniment soucieux de tout noyer dans une même note neutre, infiniment peu assurée d’elle-même.

   Les Nielsen, mes hôtes donc, habitent de l’autre côté de la haie qui sépare nos habitations respectives, dans une grande maison couleur sanguine, au large toit de chaume dont le faîte armorié supporte une imposante cheminée de ciment.  Parfois un nuage indistinct s’en échappe dont je suppute qu’un foyer central, dans la salle de séjour, est à l’origine de sa dispersion dans l’air taché de brume. Olaf, le mari de Kirsten est très largement plus âgé qu’elle, tempes déjà poudrées de blanc, légère calvitie traçant son golfe sur le haut de la tête. Olaf est un architecte en renom qui, chaque jour regagne Aarhus, à quatre-vingts kilomètres, là où se trouve son cabinet. Tous ces détails, je les tiens des quelques rares contacts que nous avons eus, Kirsten et moi, au hasard de nos promenades ou bien dans nos brèves rencontres dans les rues du village.

   Bien que très ouverte, Kirsten me paraît énigmatique, réservée, sans doute introvertie. Nos échanges se déroulent en français dont elle maîtrise très correctement la langue, ses études de Lettres l’ayant pourvue d’un bagage plus qu’honorable. Je dois avouer mon interrogation presqu’immédiate sur la nature du couple Olaf/Kirsten. Bien étrange différence d’âge. Sur laquelle je ne peux manquer de m’interroger. Certes, je ne suis qu’un étranger de passage dont la vie ne posera nulle empreinte sur ce couple qui s’effacera tout comme s’effacent les traits sur une ardoise magique.

   J’imagine sans peine Kirsten à vingt ans, Olaf à cinquante. En fait une union enviable. Elle, belle, dans la fleur native de l’âge, lui au zénith, auréolé de tout son prestige de grand architecte. Ici, la différence n’a nulle importance, elle est même signe de distinction, une jeune âme s’est éprise d’un destin hors du commun. Mais qui donc pourrait s’étonner de ceci ? Mais le temps qui passe accroît la distance, creuse un fossé qui s’élargit, se métamorphose en douve dont nul ne saurait évaluer correctement la profondeur. Alors, de ceci, de cette passion sans doute réciproque des débuts, que reste-t-il que l’habitude aurait émoussée ? Une tendresse filiale ? Une estime réciproque ? Une existence toute faite d’apparences et de conventions sociales ? Que reste-t-il qui paraît embrumer les yeux de Kirsten, la plonger dans une manière de tristesse qui semblerait hors de portée ? Car sous l’aspect joyeux, souriant, se dissimule une blessure qui transparaît malgré le fard du sourire, le maquillage d’un visage lisse qui se donne comme abrité de toute contrainte, de toute lassitude.

   Ce que je vous confie là, je ne l’ai nullement inventé pour les besoins du récit. C’est Kirsten elle-même qui m’en a révélé la teneur, certes à demi-mots, sous le voile de la pudeur, un jour où nous étions assis tous les deux près d’une touffe d’oyats, en bord du Sandbjerg Vig, ce bras de la Baltique qui longe la côte occidentale du Danemark. Ce jour-là, le plafond était plus bas qu’à l’accoutumée, des mouettes criaillaient sous les nuages et allaient se perdre dans l’illisible trait de l’horizon, le vent soufflait par rafales intermittentes, si bien que la parole de mon interlocutrice me parvenait à la façon d’un morse, une suite de points et de tirets. Peut-être le sens profond de ce qu’elle me disait reposait-il dans les intervalles, tout comme il pouvait s’inscrire dans celui qui affectait maintenant les anciens amants, Olaf dans l’âge déclinant, Kirsten dans l’irrésistible ascension vers sa maturité.

   Certes, de son attitude, de ses silences, de ses hésitations je déduisais le trouble de son continent intérieur, je fabriquais de mes mains la boule d’argile de son existence, j’y insufflais un air qui ne pouvait être que celui d’une infinie dérive dont Kirsten était affectée dont, sans doute, elle ne ressortirait jamais ou bien au prix d’une perte d’elle-même dans un autre qui ne manquerait de surgir pour combler l’abîme. Je dois avouer qu’en mon fond, au pli le plus secret de mon être, une morsure naissait qui ne pouvait avoir pour nom que ‘jalousie’, dont cependant je ne voulais reconnaître la nature. Bien évidemment, Kirsten, pour moi était simplement l’hôtesse qui m’hébergeait l’espace de quelques jours, bientôt un étranger prendrait ma place dont la venue gommerait tout, simple encre sympathique se diluant dans les mailles du temps.

   Au fur et à mesure que le temps passait, je me consacrais à mon travail de journaliste avec assiduité, parfois diverti de ma tâche par l’irruption, le plus souvent soudaine, de l’image de Kirsten devant le paysage de quelque colline que je photographiais, d’un bras de mer que je voulais fixer sur du papier, d’une œuvre d’art dont je souhaitais qu’elle symbolisât cette belle région du Jutland. Oui, maintenant, avec le recul et l’éloignement dans l’espace, la signification de cette simple formule routinière, prosaïque, ‘Je n’ai pas compris à temps’, me parle avec toute l’intensité d’un regret dont, jamais, je ne pourrai enrayer la sombre venue, une taie d’ombre posée sur mes yeux et la vue désormais en clair-obscur dont mon existence est devenue l’étonnante allégorie. Savez-vous, il y a des rencontres qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir connues, l’âme y gagnerait une équanimité dont elle se désespère de ne plus connaître la touche d’immédiate félicité.

   Ce qui, maintenant surgit, dans mon séjour redevenu parisien, ce sont de brusques images pareilles à la soudaine clarté de l’éclair parmi le peuple des nuages. Si je voulais résumer les points saillants de mon séjour danois, je les inscrirais dans l’enceinte de trois mots simples, cependant lourds de signification : ‘solitude’ ; ‘amour’ ; ‘passion’. Oui, écrivant ceci j’ai bien le sentiment étrange de ne citer que des lieux communs, de flirter avec quelque bluette, d’inventer une histoire pour ‘jeunes filles en fleur’. Et pourtant, la réalité est bien plus profonde, bien plus incisive, parfois marquée au sceau d’événements d’irrémédiable perte. Mais enfin que me sert-il de broder sur des événements dont le halo s’estompe dans la brume des jours ?

    Lorsque je revenais de mes longs périples photographiques, dans un petit vase de porcelaine blanche, à peu près chaque jour qui passait, je découvrais deux ou trois roses en bouton à peine épanouies, de teinte jaune miel, qui contrastaient heureusement avec le vert soutenu des feuilles. Mais comment donc mon hôtesse avait-elle deviné mon attrait pour ces fleurs aussi modestes qu’envoûtantes, leur parfum flottait dans la pièce pareille à la délicatesse d’un safran, identique à l’écume irisée nageant à la surface d’un lac ? Je m’étonnais de ces attentions mais n’y souhaitais attacher qu’un souci domestique, une intention décorative. Jusqu’ici nos échanges n’avaient été que de courtoisie et, chaque fois que mes propos avaient été plus ‘libres’, Kirsten y avait réagi avec une certaine brusquerie que l’instant suivant s’ingéniait à corriger au gré de ce sourire dont elle avait le secret.

   Je tâchais de m’investir au mieux dans mon travail de journaliste, n’omettant nul détail qui fût à même de mettre le Jutland en valeur et les motifs étaient multiples, paysages, habitants affables, teinte pastel du ciel, cris rauques des oiseaux, dont je tissais la trame de mes articles. Si bien occupé par mon activité que Kirsten semblait se dissoudre à même mon agitation, surgissant cependant à l’improviste lorsque, m’accordant une pause, fumant rêveusement au bord du Sandbjerg Vig, sa présence se donnait avec autant d’éclat que le vol du goéland sous la lourde taie du ciel du septentrion. Comment aurais-je pu différer plus avant l’aveu qui montait à ma conscience : j’étais amoureux, certes le plus désespérant des amours puisqu’en toute certitude, il demeurerait sans lendemain. Ce qui, toutefois ne manquait de m’étonner, c’était la valeur insigne que j’accordais à cet amour inexaucé, ce que son absence autorisait m’était rendu au centuple par son lustre particulier, il avait la saveur à nulle autre pareille du ‘fruit défendu’ dont je pensais, en ces instants de grâce, qu’il était la chose du monde la plus précieuse. Se tenir au bord de son désir, en observer la braise, lui accorder ce dont toujours il était en recherche mais qui s’accomplissait si rarement, l’éclat d’une joie devant le jour qui se lève. Je vivais en une sorte de sustentation, à mi-distance de la terre et du ciel, dans une lumière qui bourgeonnait tout autour de mon corps, pareille à une invisible mais rayonnante aura. Parfois le bonheur n’a-t-il d’autre mot ?

   Si un calme précaire pouvait s’installer en moi à mesure que mon séjour avançait, quelques événements dont je jugeais au départ l’innocuité, ne manquèrent de m’alerter. Seulement je demeurais dans une zone étrange, ambiguë, n’accordant à mes interprétations successives qu’un crédit des plus limités. Je savais pertinemment que les sentiments érodaient la raison, la rendaient si friable qu’à peine l’on pouvait en reconnaître l’habituel mérite. Avançant dans mes découvertes, voici que s’installait en moi cette ‘ère du soupçon’ dont le Nouveau Roman, en son temps, se fit le glorieux chantre. Chaque nouvelle pensée se trouvait remise en question par la suivante, si bien que je ne parvenais plus guère à faire le tri de ce qui appartenait à la réalité, de ce qui ressortissait du pur imaginaire. J’avais confié à Kirsten plusieurs recueils de nouvelles, la sachant friande d’histoires brèves dont elle semblait apprécier le fait que la chute du récit survenait dans une manière de surprise dont, visiblement, elle s’enchantait.

   Ces recueils, vite lus, elle les posait sur ma table de travail lorsque j’étais à l’extérieur pour mes reportages. Rien ne me dérangeait dans le fait que Kirsten vînt en mon absence, je n’avais nul secret à cacher et ses visites, loin de me contrarier, m’apparaissaient tels de rapides baisers qu’elle aurait déposés sur ma joue à mon insu mais avec l’enjouement d’une gamine comptant sur un effet de surprise. L’équilibre de mon âme se fût accompli en silence si, au dos des marque-pages qu’elle ‘oubliait’ dans les livres, n’avaient figuré, en une écriture lisible mais non moins fiévreuse, quelques citations d’auteurs dont le contenu me paraissait des plus équivoques. Ces quelques phrases d’anthologie, Lecteur, Lectrice, je les soumets à votre sagacité, espérant bien, soit que vous me confirmerez dans mes doutes, soit que vous les lèverez au gré de ce ‘bon sens’ qui semble si loin de moi en ces temps d’agitation sentimentale.

   Donc sur l’envers de ces marque-pages, à la manière d’une ‘bouteille jetée à la mer’, ces mots qui semblaient griffonnés à la hâte :

 

« Solitude : la double solitude où sont tous les amants. » - Anna de Noailles

« L'amour est une étoffe tissée par la nature et brodée par l'imagination. » - Voltaire

« La passion s’accroît en raison des obstacles qu’on lui oppose. » - William Shakespeare

  

   Pour moi, les motifs qui traversaient ces phrases se lisaient dans la transparence et, sauf à penser que l’esprit de raison s’était éloigné de moi, je ne pouvais plus me faire d’illusion sur le contenu ce cet « amour » naissant (je le mettais en quelque sorte « entre guillemets ») qui fleurissait entre mon hôtesse et l’hôte que j’étais, qui s’impatientait d’en connaître l’épilogue. Un des derniers matins de ma présence à Juelsminde, voulant ‘tirer l’affaire au clair’, je sors de chez moi, emportant dans la poche de mon blouson les trois signets portant l’écriture de Kirsten. Connaissant bien ses habitudes, je ne tarde à la rencontrer sur le sentier qui longe le rivage. Kirsten paraît contente de me voir. Elle m’interroge sur l’avancée de mon travail. Elle me dit le vent frais de ce jour, elle me dit ce ciel balafré de coulures sombres, elle me dit le bonheur qu’il y a à vivre, ici, sous cette latitude où les choses sont si pures, si exactes.

   Je lui dis la beauté de l’heure, le signal blanc de la mouette, la voile du bateau à l’horizon, je lui dis l’heure du départ qui approche. Je lui dis son ‘oubli’ des marque-pages dans les recueils de nouvelles. Elle me dit sa constante distraction, son étourderie, sa façon à elle d’être décalée d’elle-même. Je lui tends les signets qu’elle prend le temps de lire lentement, avec une certaine application. Nul trouble ne traverse son regard. Nul frisson ne soulève sa peau. Nulle émotion n’empourpre l’image de ses joues. Uniquement une longue sérénité qui contrarie mes plans les plus audacieux. Je pense en mon for intérieur à l’invention de cet ‘amour’ que j’ai tissé de toutes pièces, m’accrochant à la moindre navette soi-disant empreinte de signification, ourdissant une toile qui n’a de consistance qu’un rêve d’enfant éveillé.

   Juelsminde - Soir - Je viens de terminer mon reportage. Demain, retour à Paris. Je mets un peu d’ordre dans mes notes, je range mes livres, prépare mes bagages. Je sors devant la maison, m’assois sur une chaise. Une brise marine s’est levée qui rencontre la terre, apportant avec elle une brume fine, légère, presque inconsistante. L’heure est silencieuse, irréelle, comme si elle n’existait nullement pour les hommes mais pour elle-même, pour le temps qui passe et s’enfonce loin au-delà des yeux dans la fente improbable d’un lointain horizon. Il y a dans l’air une touche d’aigue marine, la fragrance d’un ‘je-ne-se-sais-quoi’, la vibration d’une sourde harmonie reposant sur les choses. C’est étonnant l’essence des sentiments, leur inclination à faire se dresser des analogies, à bâtir des correspondances entre un ici-présent et un jadis-déjà-passé, à relier un état d’âme à un autre état d’âme. Ce qui se joue, en cet instant d’une révélation, c’est le phénomène confondant d’une extase du moment qui m’affecte en propre et rejoint cet autre moment qui lui répond en écho. Même lueur éteinte du ciel. Même longueur du jour à venir. Même indécision de l’être à sortir de soi, à se donner à l’autre, à le connaître, à initier l’événement de l’altérité.

   Kirsten et moi sommes assis près de cette touffe d’oyants qui est le témoin discret de nos émotions mêlées. Nous parlons simplement du temps qu’il fait, de l’été à venir, d’une nuée d’oiseaux que le ciel confond dans une tache de gris sans nuance. Comme tous les moments qui se donnent dans le rare, celui-ci est suspendu, il attend, il veille, il se campe sur le bord du sommeil, prêt à surgir au cas où quelque chose surviendrait, voulant marquer les destins des stigmates d’une joie future.

   Paris - Quai aux Fleurs - Maintenant, installé dans la plus sûre des lucidités, je revois cette séquence avec Kirsten. Je revois nos mains qui se frôlent, moi lui offrant du feu, elle le recevant dans la conque de ses doigts. Je revois cette lueur bleue inquiète au fond de ses yeux, ce léger vacillement de l’âme, ce trouble de l’esprit qui appelle et ne reçoit nulle réponse. Je revois mon propre émoi comme un mirage se reflétant dans le miroir de sa peau. L’un et l’autre, nous sommes au bord de l’abîme et le savons depuis le plus sûr degré de notre intuition. Nous voulons et ne voulons pas, d’un même mouvement, nous ouvrir au risque de l’amour, il y a trop de choses à gagner, trop de choses à perdre. Nous sommes deux vols hauturiers en perdition d’eux-mêmes. Nous sommes dans l’ici tangible, l’infiniment réel et dans l’ailleurs aux impalpables desseins. Nous sommes en nous, nous sommes en l’autre, nous sommes en partage et n’en pouvons supporter l’épreuve. Tout aurait pu basculer, des meurtrières s’ouvrir au gré desquelles nous serions sortis de nous, aurions rencontré l’unique voie en laquelle cheminer jusqu’au bout de soi, au bout de l’autre. Aimer est un péril bien plus grand que ne pas aimer. Il oblige. Il fixe ses règles. Il aliène en quelque sorte et c’est la liberté qui se sent menacée et c’est le soi en son intime qui est bouleversé jusqu’en son tréfonds le plus essentiel.

   Alors, comment en cette déchirure de la conscience qu’est toute prise de décision qui engage, comment donner sens à cette antienne qui fait son point fixe à proximité et efface tout autre message : ‘Je n’ai pas compris à temps’. Mais que n’ai-je nullement compris ? L’amour ? Et puis quel « à temps » ? La temporalité qui est notre substance même, celle qui nous permet de faire fond sur le néant de l’angoisse, quelle valeur pouvons-nous lui attribuer qui ne soit celle du constant réaménagement des formes de qui nous sommes car il ne saurait y avoir de fixité, d’absolu qui nous assurerait de notre être, en déterminerait les contours, le porterait dans le feu d’une certitude tranquille. Voyez-vous, c’est la belle idée du ‘kairos’ des Anciens Grecs qui vient à moi et me fait me retourner sur les événements de la rencontre, sous l’éclairage subtil du ‘moment décisif’. Dans la radicalité de la pensée, chaque instant est décisif au motif qu’il ne saurait y avoir de hiérarchie dans l’événementiel qui structure notre destin et l’incline de telle ou de telle manière.

 

L’amour est décisif.

La beauté est décisive.

Parfois aussi,

le tragique est décisif.

 

   Le ‘décisif’ n’est jamais que notre propre empreinte intérieure que nous projetons sur les choses, que nous colorons à notre façon, qui est unique. Quel aurait été le ‘décisif’ de Kirsten ? Se séparer de son mari, venir me rejoindre à Paris ? Quel aurait été mon ‘décisif’, abandonner mon travail, venir vivre ici dans le Jutland, devenir sculpteur, tourneur d’argile ? Le problème du ‘décisif, lorsque déjà une vie est longuement entamée, c’est bien la force de dévastation qu’il introduit dans le cours somme toute tranquille des jours. C’est bien la raison pour laquelle nous nous gardons, le plus souvent, de ‘franchir le Rubicon’, lui préférant une volte qui nous assure d’une possible tranquillité.

   Bien évidemment, ces rationalisations, je les pose maintenant, au calme, sur mon balcon qui donne sur la Seine, alors que les péripéties sur lesquelles elles se fondent se sont diluées dans le temps et l’espace. Il semble bien que nul ne puisse s’opposer à la puissance d’aimantation de la passion, que le courant du fleuve soit trop fort, qu’une volonté silencieuse parvienne à nous surplomber qui décide de nous plutôt que nous ne décidons nous-mêmes.

   Mais avait-on au moins été touchés par la passion ? Ce terme n’est-il pas excessif qui majore une intrigue quotidienne somme toute ordinaire, ne portant en elle que des sèmes anodins bien impuissants à bouleverser quoi que ce soit. Mille intrigues chaque jour mettent en présence de possibles amants qui ne le sont qu’en théorie. Et puis, toute rencontre d’un homme et d’une femme, fût-elle la plus désintéressée, ne porte-t-elle en germe une dette amoureuse à l’archaïque figure qui dépose en nous, sans doute dans le clair-obscur de notre inconscient, la possibilité d’une aventure amoureuse et peut-être plus ? Je crois qu’à tout amour déclaré en tant que tel, il faut ce soubassement intuitif, faute de quoi il ne demeure qu’une terre infertile.

  

  

   Juelsminde - Matin du départ

 

   Le ciel est une soie qui étend jusqu’à l’horizon la mesure libre de son être. J’aime ceci infiniment, que les choses puissent flotter longuement entre rêve et réalité sans qu’aucune question contingente n’en fasse dévier le cours. Tout monte dans le ciel gris avec facilité. La brume légère cingle le visage avec une belle élégance. Les formes, mais quelles formes ? Sont-elles au moins humaines ces hésitations existentielles dans le diaphane de l’heure ? On dirait de minces effigies pareilles à ces touchants personnages inclus dans les boules de verre de Noël, ils se confondent avec les giboulées, les aiguilles cendrées des mélèzes, ils viennent à nous dans le retrait d’eux-mêmes. Ils se donnent dans une étrange présence/absence qui semble constitutive de la condition humaine. Toujours nous sommes entre deux clignotements, entre deux taches de lumière, entre deux oscillations du temps. C’est pour ceci que nous passons soudain de la joie à la tristesse sans bien en éprouver le subtil fondement.

   Kirsten sort tout juste de sa maison rouge et grise. Elle est vêtue d’une robe seyante qui cache son corps tout en en dévoilant la délicate harmonie. Ses longues jambes sont gainées de soie, son buste est haut placé qui oscille selon le balancement de sa marche. Cette fille est superbe qui porte en soi, sans même en être alertée, le masque tragique de la beauté. Se sait-elle belle au moins ? A-t-elle conscience de son haut pouvoir de séduction ? Et ces yeux, à la fois si profonds et si près des choses. Et cette progression de fée sur ses ballerines blanches. Kirsten m’a demandé la permission de m’accompagner sur mon chemin de retour jusqu’au parc où elle va aller faire une promenade. Sans doute méditative. Sans doute à l’orée de sa propre forme tellement elle porte en soi cette distance à elle qui la rend si attachante, si irrésistiblement magnétique. La portière est largement ouverte qui accueille Kirsten. Notre dernier voyage à la lisière de l’amour. Notre ultime rencontre avant la séparation.

   La voiture trace son sentier parmi le peuple des hauts sapins noirs. Un peu à la manière de noces qui seraient celles du deuil réciproque des amants. Mais ceci, ‘amants’ l’avons-nous été en dehors de mon incorrigible posture romantique ? Je demeurerai sur ce doute qui sera la dernière image qui me sera donnée de ce court séjour à Juelsminde. Nous parlons de tout et de rien, nous emplissons le cruel néant de mots qui en suturent la plaie. Sommes-nous tristes ? Ma question n’a guère de sens car, alors, il faudrait définir la tristesse, lui donner visage et contenu. Nous sommes, simplement, et déjà ceci suffit à nous occuper. Parfois vivre est une telle peine que, souvent, redouble une joie. Que reste-t-il au bout du compte si ce n’est une terrible marge d’indécision, une parenthèse ouverte sur le vide ? Le parc approche, on commence à en apercevoir la haute clairière semée d’essences rares. Et voici que la mince ritournelle vient se loger dans la plaine oublieuse de ma tête, j’avais presque fini par renoncer à en soutenir le chant si léger mais si insistant : ‘Je n’ai pas compris à temps’.

    Je gare la voiture sur le côté de la route. Un instant nous demeurons silencieux. Ici, je sais que tout encore pourrait s’infléchir en une autre direction. Mais sommes-nous, Kirsten aussi bien que moi-même, maîtres de nos destins ? N’y a-t-il pas, dans ces moments non reproductibles du ‘kairos’, quelque chose qui nous dépasse infiniment, comme si tout avait déjà été inscrit dans le vif même de nos âmes ? Seuls quelques oiseaux de proie trouent le silence au milieu du ciel. La tête des sapins s’agite sous la poussée amicale du vent. Quelques pignes chutent au sol dans un bruit de coton.

   Je crois que nous ne savons nullement la conduite à adopter afin de nous séparer. Entre nous, entre nos corps noués, je sens une tension. Comme si des fils invisibles nous reliaient dont, cependant, il nous eût été impossible, soit de les tirer, soit de les couper, seulement demeurer dans cette attitude dolente, dans cet écart de nous-mêmes qui nous exile et nous intime l’ordre de métamorphoser l’étincelle de l’instant en une possible éternité. Afin de meubler le vide, j’ai allumé la radio. Une musique mélancolique, du genre d’un adagio, coule lentement des haut-parleurs. C’est Kirsten qui initie le geste de la séparation. Elle se penche soudain vers moi. Je vois sa poitrine palpiter lentement, identique à celle d’un oiseau blessé. Je vois ses longues jambes haut croisées qui sont un pur miracle. Je vois le profond de ses yeux, deux braises qui dorment sous la cendre. Je vois ses belles lèvres carminées qui semblent chuchoter des mots que je n’entends pas. Je sens la tiédeur fiévreuse de sa bouche collée à la mienne. Je sens un délicieux vertige qui me conduit au plus haut d’un poème, au plus vif d’une chair en proie à la conquête de l’exister, je sens ce qui se donne dans la plénitude enfin accomplie.  Je vois ses ballerines blanches qui tournent le coin d’une haie. Je vois sa longue absence bien mieux que n’était visible sa présence même.

 

‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 15:16
Perdue dans le miroir de soi.

Photographie : Katia Chausheva

***

   Tellement de choses à voir dans le creuset du jour, sous l'arborescence à peine visible de la lumière, dans les reflets blancs du vent. Et toujours ce ciel si bas, si près des hommes qu'il les recouvrait de sa taie d'ennui. Il y avait si peu d'espace et la conscience faisait son tintement de braise à l'abri des murs. L'horizon n'avait aucune ligne où reposer sa tremblante esquisse. Partout des meutes de brouillard, des cubes levés de tourbe, des arbres décharnés pliant leurs ramures dans le vide. Parfois, dans l'absence du jour, l'unique émergence d'un ilot au loin, derrière les tiges étiques des joncs. Un massif de plantes maigres, la silhouette de trois chevaux, le hasard de quelques pierres se hissant au-dessus de l'eau. C'était cela l'existence sur cette terre aux confins du monde. La laine grise des moutons derrière leurs enclos de branches, le vol de l'oiseau comme un long trait de plumes, le bruit de l'air dans l'élévation des cairns. Et presque pas de présence, presque pas d'hommes, sinon le soufflet d'un vieil accordéon faisant sa plainte dans la fumée d'une salle obscure, le cliquetis des verres, la rumeur de la bière et ses bulles éteintes. Le temps comme un écheveau déroulant ses fibres dans le rouet obséquieux des jours.

   La maison était basse, gris-blanc, au toit de d'herbe, dans laquelle tu avais trouvé abri. Un chemin de terre, quelques taches de clarté posées sur la poussière, la silhouette tremblante de deux collines, au loin, et le silence pareil à l'eau étale de la lagune. Ce miroir ancien, où donc l'avais-tu trouvé, toi la passante du rien, la recluse dans son linceul de peau ? C'était si étonnant de voir celle que tu étais - parfois ta porte demeurait entr'ouverte -, dans l'attitude du recueil, tête inclinée dans la perte de la mémoire, à moins que ce ne fût dans le doute d'exister. Quel souvenir te hantait donc ? A quelle feuillaison de tes fables intimes ton globe de chair était-il occupé ? Et ce haut dénudé de ton corps, était-il le signe d'une vérité à laquelle tu destinais ta quête ? Et cette indistincte lumière de l'ampoule voulait-elle s'approcher du clair-obscur d'une âme torturée ? A t'observer à la dérobée - parfois des gamins aux cheveux roux, aux visages tachés de son venaient se poster dans l'embrasure de tes volets -, à essayer de te cerner, ne risquait-on pas de se perdre soi-même ?

   Comment pouvais-tu demeurer ainsi, lovée en toi, alors que, tout autour, le ciel bougeait avec ses lourds nuages gris, que le fer des chevaux battait le pavé, les vagues s'enroulaient sur les galets avec des monceaux de gouttes blanches ? Des heures, ainsi, immobiles, à simplement te regarder, les hommes auraient pu rester dans le détachement du monde, dans la recherche de toi, levée comme l'énigme dans le froid du réel. Car tout semblait s'arrêter et demeurer dans ce vœu sédentaire, dans cette possible perdition aux limites de soi. C'est si fascinant de voir l'invisible, cette ligne sous les eaux et des flottements de glace bleue alors que tout s'agite alentour avec la force des passions. Mais, ici, les passions étaient de simples rumeurs géologiques, des glissements de terre brune dans les eaux sourdes des lacs, des accumulations de roches sous la poussée du vent. Cela, cette force minérale de la contrée, on la ressentait de l'intérieur, à la façon dont une lave fait avancer son fleuve lent, reptation sur le bord d'une parole. Proférer un langage audible, dialoguer sur les plaines lisses parmi l'agitation des herbes, héler celui, celle qui passaient dans les corridors de brume, combien ceci aurait été inconvenant, genre de mise à mort de cette méditation de neige qui recouvrait tout et ne laissait plus rien de vacant. Il fallait le retirement derrière les ogives d'un cloître, la presque disparition dans une cellule de pierre, la fuite longue parmi les racines des heures. Il n'y avait pas d'autre secret que ceci : respirer longuement face au miroir de l'eau, effleurer la pierre de ses doigts distraits, briser dans ses mains les mottes grasses de tourbe, lisser la crinière de vent du cheval, serrer dans ses poings la chope d'écume, demeurer dans la lumière grise, tresser les sons de l'accordéon dans l'antre de ses oreilles, guetter, au travers de la vitre dépolie, les nervures de l'être. Simplement ceci et, surtout, faire silence jusqu'à cette mutité qui était dans l'ordre des choses.

   Ici, il fallait apprendre à demeurer dans sa propre enceinte, à faire de ses pensées des manières de feux-follets inquiets, à étoiler son imaginaire de la pureté du cristal, à livrer sa mémoire à une immédiate réclusion dans les limbes du présent. Si le pays avait la longue réminiscence des pierres, les hommes étaient assignés à ne voir que l'instant présent, comme une flamme vacillante derrière son écran de verre. C'était si étroit, ce refuge de l'exister dans les mailles de la nécessité. L'on était constamment livrés à la démesure, au vent possible de la folie, aux meutes incessantes des lames d'air, au vertige de vivre. Il fallait s'amarrer à la certitude du sol, enfoncer le pieu de sa volonté dans la faille de la roche, s'agripper aux racines des bruyères, coller son anatomie à la plaine lisse de l'eau, à l'exactitude des glaces. C'était cela que tu étais venue dire à ce peuple égaré : l'urgence à s'immoler et disparaître dans les plis de la terre, à faire de son corps le lieu d'un sacrifice. Car l'on ne lutte ni contre le vent, ni contre l'eau pas plus qu'on ne se dresse contre soi. Soi, on ne l'est qu'à se hisser du sol et à élever dans l'espace son menhir de chair. Et à le maintenir comme l'effigie la plus haute. Cela, cette empreinte du paysage faisant sa flamme à l'encontre du ciel, c'était la raison de ta présence parmi nous. Afin que ce génie du lieu nous pénétrant nous pussions demeurer et habiter. Au revers de ta maison blanche, sur le mur teinté de chaux, les quatre lettres de la quadrature qui te fixaient parmi la cohorte des existants :

Perdue dans le miroir de soi.

   Il n'y avait pas d'autre continent où habiter que cette demeure étroite du temps, que cette féérie de brume de l'espace. Nos corps le savaient mais nos esprits l'avaient oublié, alors que nos âmes flottaient infiniment à la recherche de ce qui nous ressourcerait. Nous étions enfin parvenus au foyer de ce qui nous hantait depuis notre lointaine enfance. Nous pouvions faire halte ! Pour toujours.

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 16:39
En voyage vers soi

    Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Toujours en fugue, en exil de soi, ceci Utgående (traduisez « en partance »), le savait au creux le plus intime de son être. De cette déchirante réalité du « passage » elle était traversée depuis sa plus tendre enfance. Il y a bien longtemps, alors que sa mère Gunhild l’appelait par son diminutif « Utgå », déjà elle savait que toute existence est coupure à vif dans la chair, que la peau n’était qu’une outre emplie d’un vent qui, un jour, s’en échappera. Cependant, sur quelque latitude que ce soit, jamais l’enfant n’est triste, seulement occupé de questions qui outrepassent son entendement. Certes, en son univers intérieur, il ressent parfois la montée de sourdes vagues et il n’est pas rare que des chapelets de larmes ne se hissent jusque dans les globes des yeux, larmes qu’il retient parce que la pudeur lui dicte qu’il ne faut porter à l’extérieur les motifs de son propre désarroi. Ce qui dessine le profil de l’enfance se reproduit à l’identique lors des convulsions adolescentes qui ne sont jamais que les résurgences de la période de latence au cours de laquelle tout devait être tu dans les mailles d’un corps asexué. Seulement voilà, plus on dissimule le sexe, plus il demande à se manifester. Soit dans la mesure outrancière de l’indécence, soit dans la forme du retrait qui, le plus souvent, n’est que l’image d’une malice ayant retourné sa peau.

   Chez Gående (son sobriquet d’adolescente), rien de ceci ne s’informait qui eût fait signe en direction de quelque vice dissimulé. Non, Gående était droite, authentique à souhait, ce dont sa belle physionomie témoignait avec une belle constance. Son profond regard bleu-acier était sincère, sans nuages qui vinssent en ternir le brillant. L’ovale parfait de son visage - il faisait penser à une manière d’œuf originel -, était, en quelque sorte, le signe même de la perfection. La lanière de ses cheveux roux se partageait en deux lames dont celle de droite était plus ample que celle de gauche ce qui, étonnamment, n’entraînait nulle dissymétrie. C’est le privilège des âmes  loyales que de métamorphoser tout chaos en cosmos. Son cou, pareil à une fragile porcelaine, donnait accès à la plaine neigeuse du buste qu’éclairaient les deux billes rouge pâle des timides aréoles. De ce beau paysage se dégageait une impression de sérénité qui confinait à l’idée que l’on peut se faire de l’éternité si seulement cette abstraction parvient à se rendre symbolisable.

   Mais il faut d’abord dire la blancheur. Utgående (« en partance » donc, ne partait d’elle que pour y mieux retourner), habitait ce pays de légende du Grand Nord, aux abords de la ville de Skulsfjord, dans un de ces superbes petits chalets peints en rouge, tout au bout d’un chenal aux eaux limpides où se reflétaient des collines d’herbe, la courbe lumineuse du ciel et, au fond, des montagnes qui se perdaient dans les mouchetures du silence. Ce qu’elle aimait par-dessus tout dans ce pays du froid, c’étaient les longues et claires journées d’hiver où tout se noyait dans une indistincte nappe blanche. Les bras d’eau gelaient, les collines semblaient de gros éléphants de mer échoués sur le rivage ; quant aux montagnes, leurs crêtes scintillaient au soleil telles les facettes d’un diamant. Des journées durant, sur des raquettes en peau, elle parcourait ce vaste domaine où rien ne vivait qu’un dais immense de solitude. D’Utgående à la nature il n’y avait nulle distance. Une blancheur sur une autre dont nul n’eût pu percevoir où commençait l’une, où finissait l’autre.

   Plus qu’un faible, elle avait une véritable adoration des oiseaux, ces faucilles qui surgissaient du ciel tels des éclairs et s’y fondaient l’instant d’après comme s’ils n’avaient été que de rapides visions dont nul n’aurait pu dire la provenance, pas plus que la mystérieuse destination. Des heures durant, accroupie sur le moignon d’une souche qu’elle recouvrait d’un tapis de mousse, elle observait le blanc trajet des mouettes, admirait leur belle chorégraphie lorsque du bout du bec, dans un jaillissement de gouttes, elles prélevaient un peu d’eau pour étancher leur soif. Elle suivait du regard le ballet des sternes, leurs rémiges qu’allumait la lumière. Elle se réjouissait de voir les boules de plumes des bruants des neiges, l’œil de jais du lagopède, leurs pattes chaussées de fourreaux, leur bec telle une épine foncée.

   Tous ces oiseaux blancs n’étaient que des déclinaisons de la neige et de la glace, des variations de congères et des reflets de névés. Sans doute s’’identifiait-elle, en son for intérieur, à ces icônes de talc qui portaient en elles l’idée même de la pureté, de la virginité. Cependant, que l’on n’aille en déduire un juste apaisement résultant de ces rassurantes observations. Car si Utgående paraissait aussi innocente que le jeune bourgeon, elle n’en possédait pas moins une vive lucidité dont, sans doute, son regard bleu de glacier témoignait avec une belle acuité. Ce qu’elle savait, à la façon d’une claire certitude, c’est que ces habitants des contrées célestes n’étaient que des formes de passage, autrement dit du temps qui fondait comme les flocons au printemps, du temps qui s’envolait comme la feuille d’automne chassée par les vifs courants du blizzard. Oui, tout ceci fuyait, toutes ces secondes s’écroulaient à la manière de châteaux de cartes. Ce n’était pas triste. C’était un genre de surnaturel, de brume sans origine, sans explication. Cela poissait les yeux, cela engourdissait les mains, cela alourdissait la marche et les raquettes crissaient dans la neige comme si elles étaient les harmoniques de la marche de l’étrange condition humaine.

   Utgående, « en partance », était cette médiatrice du moment qui portait en sa doublure le moment suivant, mais aussi la mémoire du temps antécédent. Utgående était un être du flux et peut-être sa situation, tout en haut du globe, au-dessus du Cercle Polaire, tout près du ciel où fulguraient les eaux vertes et souples des aurores boréales, peut-être sa position donc était-elle augmentée de cette proximité avec quelque chose d’essentiel. Ici, sous la rudesse du climat, sous la mesure étroite du jour, l’on ne pouvait tricher. Tout se donnait dans l’austérité et le vagabond qui se fût aventuré sur ces chemins du silence éternel l’eût payé de sa vie. Jamais nul égaré ici, sauf le lièvre des pôles dont la fourrure est un fragment de nature, non un monde extérieur qui viendrait y plaquer l’audace de vivre. Car il faut respecter les délibérations du vivant, n’en point contrecarrer les desseins. Nous, les « hommes de bonne volonté » qui croyons être « maîtres et possesseurs » de tout ce qui bouge et tremble sous l’horizon, offrons-nous un peu de modestie, ceci est la meilleure façon de nous entendre avec l’univers fourmillant les choses.

   Quand l’hiver enfin consentait à retirer son linceul blanc, que les touffes d’herbe montraient leurs tiges jaunes, que la montagne à l’horizon s’égouttait lentement, Utgående éprouvait comme un sentiment de douce mélancolie. Le blanc au gré duquel son existence paraissait calquée, se dissolvait lentement, mettant à nu les territoires qui avaient longuement hiberné. Sans doute une nouvelle liberté allait-elle surgir qui tirerait des couleurs une possibilité de ressourcement. Seulement, ce qui ne laissait d’inquiéter la jeune fille, c’était la lourde caravane d’oiseaux noirs qui poudraient le ciel de leur vol funeste. On aurait dit la sombre galaxie hitchcockienne. Il y avait les cormorans qui cinglaient l’air dans le genre de coutres acérés. Il y avait les labbes, certes un peu de blanc demeurait accroché à leur poitrail, mais combien les voiles de leurs ailes largement éployées disaient la violence de leur vol, les taches diffusant sur le bleu. Il y avait les corneilles dont les plastrons d’obsidienne luisaient tel le malheur. Il y avait les cris des freux qui vrillaient les tympans, ils semblaient de sombres épouvantails surgis d’une veine de charbon. Il y avait beaucoup de signes qui balafraient l’air, le déchiraient, le scindant en minces bandelettes, cela faisait penser aux antiques momies.

   De tout ceci Utgående ne s’offusquait nullement. S’insurge-t-on d’une loi divine ? Car toute vie en son essence est sacrée, fût-elle teintée d’athéisme et frappée d’incroyance. C’est uniquement pour cette raison qu’elle vaut la peine d’être expérimentée. Utgående, tout comme nous, est un être de l’entre-deux, un simple photophore qui vacille dans son enceinte ouvragée, sa dentelle de métal ou de terre. Elle n’est même pas lampe-tempête dont la vitre la protègerait des vents mauvais. Elle est toujours déjà disponible à l’effervescence de l’être tout comme à l’effacement du non-être. Une simple silhouette grise qui chancelle et palpite entre le blanc de la joie, le noir de l’inquiétant. Tous les Vivants sur la Terre sont ces métronomes qui battent l’air de leurs mouvements syncopés. Ils n’ont qu’une crainte, que le balancement ne s’arrête, que ne s’installe le repos. La vie est au milieu qui fait son modeste rougeoiement. Il faut s’y consacrer corps et âme. Devant nous, toute l’étendue du temps, le blanc lumineux des jours, le noir étincelant de la nuit. Toujours nous sommes des êtres de l’entre-deux !

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 16:58
Longtemps habité de vous.

Photographie : Katia Chausheva.

 

   Deux longs jours à errer dans cette ville sans âme. Deux jours à demeurer en soi sans possibilité aucune d'en sortir. Décidément, toutes ces stations thermales étaient tristement semblables, images d'Epinal interchangeables jusqu'à la démesure. Décors de carton-pâte : la place ronde avec son jet d'eau, le kiosque à musique peint en blanc avec sa lyre en médaillon, le grand bâtiment des soins et ses baies ouvertes sur l'horizon, les allées bordées de palmiers, les belles collines vertes, le restaurant victorien avec sa terrasse sur la rivière, le casino, la meute des villas prétentieuses, un rien désuètes. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un pareil non-lieu et demeurer sain d'esprit ? Ces deux jours, je les avais donc passés dans une manière de flânerie sans but, sinon d'inventaire à dresser sans qu'un seul fait saillant en atténuât la monotonie. Le soir était arrivé, glissant parmi les brumes, faisant sur la rivière ses feux éteints. Je longeais la Biève sur des pontons de bois aux passerelles de ciment imitant les écorces. Quelques rares passants abritaient leur vue derrière des verres noirs. Des curistes au loin, dans leurs peignoirs blancs, suivaient des coursives aux allures de brume. Il ne restait rien dans la trame du regard sitôt les images abandonnées. Comme un vin frelaté ne laisse au palais ni goût ni souvenir et s'enfuit sans laisser d'empreinte. J'avais dîné, de bonne heure, dans un petit café sans caractère comme on en trouve aux abords des gares.

Je projetais de regagner mon hôtel pour y feuilleter une revue lorsque j'aperçus une affiche sur une colonne Morris. Ce soir, au théâtre de la ville, on donnait "La ville dont le prince est un enfant" de Montherlant. Je m'étonnais fort de la programmation d'une telle œuvre dans un contexte si suranné. Comment une population, somme toute conservatrice, pouvait-elle assurer la réception de la thèse subversive d'amitiés, sinon d'amours "particulières" ? Sans doute le programmateur de la pièce avait-il manqué de discernement ! Situé au fond d'une avenue bordée d'arbres centenaires, le théâtre, tout de pierres blanches, avec son escalier à double révolution et sa façade à encorbellements était du plus pur style baroque. J'avais à peine franchi les deux étages habillés de moquette grenat que les lumières s'éteignirent et le brigadier frappait les trois coups. Depuis le balcon j'apercevais la salle dans la pénombre. Un public assidu et nombreux avait gagné la totalité des sièges. Il fallait bien trouver un dérivatif à l'ennui ! Mon séjour à Bajac-les-Bains avait été d'une telle banalité que je crus m'endormir. La lumière de l'entracte me tira d'un rêve qui débutait. Le parterre s'était vidé d'une partie de son public. Je laissai errer ma vue au hasard, du rideau de scène aux projecteurs.

Les loges, au-dessous, étaient partiellement remplies. Vous étiez la seule occupante d'une d'entre elles, votre silhouette en demi-teinte dans un jour incertain. Je ne sais pourquoi un léger sentiment de malaise m'envahit, comme celui qu'éprouve, sans doute, un voyeur surpris dans son geste de possession. Votre tête, doucement inclinée, ne révélait nullement la couleur de votre chevelure, pas plus qu'elle n'en indiquait la nature. Etait-ce un chignon relevé, une coupe courte, mi-longue ? Mais qu'importait la façon dont vous étiez coiffée. Cela qui demeurerait de vous, sûrement, ce pur dessin de l'oreille, l'aplat de la joue pareil à la lumière de l'aube, ce cou gracile - il faisait penser à l'écume du cygne -, ce bras gauche qui semblait surgir des ténèbres, porté avec discrétion et beauté au-devant de la pulpe de vos lèvres que je ne pouvais apercevoir mais supputais de nacre. Cet autre bras surgissant dans sa blancheur de la nuit de votre vêture qui paraissait de soie, ample, souple, aux plis voluptueux, que l'on devinait drapant votre épaule dans un inégalable et inimitable luxe. Simplement vous apercevoir entourée de pénombre confinait au bonheur et je souhaitais que, jamais, la lumière de s'éteignît. Elle eût ôté cette plénitude dont vous étiez le réceptacle en même temps que la dispensatrice.

Cela coulait en moi comme du miel, cela faisait ses mille irisations, cela gonflait la gemme du désir, cela portait à l'incandescence et à la volupté le corridor des jours qui n'avaient été qu'ennui et mélancolie. Cela me déposait bien au-delà de ce théâtre, de cette scène, de cette sombre dramaturgie qui, bientôt, inclineraient les existences à la suie et au doute. Je vous imaginais, volontiers, sous les traits d'une Jeanne Hébuterne, muse dont, incidemment, je devenais le peintre maudit, Modigliani vous tenant sous l'effleurement de mon tremblant pinceau, alors que l'œuvre de chair, la magique apparition submergeait tout, aussi bien l'esprit, aussi bien le corps. Comment dire, là, dans la peinture fondatrice, dans l'événement surgissant, la juste mesure de l'homme, son empan de compréhension, la demeure infiniment ouverte du sens, de son déploiement ? Parfois il y a danger à tutoyer tant de sublime poésie et n'en pouvoir saisir que la fragilité de cristal. Toujours une perte, une fuite sous l'horizon. La lumière n'est plus qu'un mince filet et la paupière du jour se clôt sur la densité de la nuit. Ne reste plus que l'insaisissable rêve et ses sibyllins filaments. Et l'on fouette l'air des songes et l'on presse l'inconcevable de ses doigts usés et l'on initie le vertige comme dernière demeure où habiter avant que tout ne finisse et ne s'éteigne. Où l'étincelle, où la braise sur lesquelles souffler et alors tout resplendit jusqu'à l'indicible ? Où ?

Des mouvements, en bas, dans le parterre, le balcon qui s'anime de passages, quelques loges que l'on regagne à la hâte. Des luminaires que l'on éteint, un rideau qui s'ouvre, une scène qui s'éclaire, des acteurs qui surgissent d'un passé antérieur. Tout se joue, là, dans ce rectangle de clarté, tout se focalise et le monde autour n'est plus qu'une feuille jouée dans le vent. Il y a si peu de réalité, soudain, même la vôtre, fluide, comme si vous n'existiez pas. Vous êtes si peu visible dans la trame des choses, vous êtes claire fontaine sous une voûte d'arbres, frêle bruissement, clapotis au fond d'une conque marine. Sur scène, on parle, on s'agite, on parcourt les allées du praticable, on invente une fable. Dehors, la nuit fait son lac de silence. La Biève luit sous les ponts que détoure la lune. Le ciel est haut, perdu dans sa rivière d'étoiles. Le vent a regagné les fissures lentes de la glaise. Quelques fenêtres seulement avec des signes de présence. Ailleurs on dort dans la grande dérive nocturne.

Il est temps de me lever, moi le passant anonyme, l'amoureux des formes sans nom, des visages sans contours, des corps sans attaches. Temps de regagner d'autres rives, de glisser sous d'autres horizons. Je me lève sans faire de bruit, frôlant des genoux attentifs, des épaules courbées, des âmes occupées à faire leur inventaire. Déjà, dans votre loge pareille à un désir incarné, rubescent, vous n'êtes plus que cette ombre en partance pour elle-même, cette perte d'eau dans le gisant de la terre, cette racine plongeant dans la touffeur des mystères. Comme il est urgent de m'éloigner de vous afin que vous demeuriez présente, que mon désir de vous rougeoie dans l'antre de ma chair, que vous occupiez la surface vacante de mon imaginaire, que vous fassiez halte parmi l'outre dilatée des perditions, que vous lanciez vos ramures à l'assaut de cette liberté que je chéris alors que je ne m'ingénie qu'à la maudire. Combien j'aurais aimé être votre esclave dans une de ces grandes demeures de pierres blanches et d'ardoises que votre singulière beauté doit habiter! Combien mon bonheur eût connu son comble à vous aimer de loin, derrière quelque paravent, votre corps en ombre chinoise, la forêt de votre sexe moussant dans l'inconnaissance et l'inatteignable ! Combien ma mort eût été douce, là, à vos pieds, dans la perte du jour. Je ne suis plus là, physiquement je veux dire, je ne suis plus qu'une idée au ciel du monde, l'efflorescence d'une pensée folle, l'extension d'une immémoriale lutte qui, un jour, vous inventa, afin de ne pas demeurer dans la solitude. Vous êtes là, tout au bout de mes doigts de brume et je ne vous atteins pas. Que l'on éteigne la lumière. Que l'on démonte la scène. Que l'on jette tous ces automates au néant. Il fait si froid lorsque les yeux ne voient plus, que les mains saisissent le vide, que la pensée s'effeuille. Il fait si froid !

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 10:34

 

   Rien ne m’était plus agréable, en ce début d’automne, que d’attendre les brumes enveloppant toutes choses, les nimbant d’un mystérieux halo. C’était comme de commencer une vie nouvelle, de découvrir le pays des ombres, de pénétrer dans la caverne des songes. De nature essentiellement romantique, il fallait à mon âme ce genre de floculation, de grésil chutant du ciel, nappant la terre d’un impalpable glacis. Dès le premier bleu-marine badigeonnant la fin du jour, je me vêtais d’une laine chaude et parcourais les chemins de la garrigue. Les odeurs, que la nuit déployait, répandaient leurs douces fragrances et j’aurais pu demeurer dans la senteur du romarin ou du serpolet, de longues heures, sous leur lente puissance narcotique. Mais il fallait à mes sens une palette plus ample. Par exemple entendre l’ululement mélancolique d’une dame-blanche, saisir le glougloutis d’une source, sursauter à la chute des glands sur le sol durci par la première fraîcheur. C’est bien là la beauté avant-courrière des ténèbres que de nous donner, dans un dernier éclat, la ramure de l’arbre à l’horizon, le glissement gris d’un chat au ras d’un trottoir, l’étrave luisante d’un bateau fendant l’onde, la rumeur d’un baiser entre l’Amant et l’Amante, dernière empreinte visible au seuil de l’invisible.

   J’avais longuement marché parmi les carrés vert-de-gris des pâturages, traversé des haies aux feuilles d’argent, aperçu, au loin, la dalle fuyante de la mer, parfois trébuché sur une pierre de calcaire. J’avais allumé une lampe acétylène qui, parfois, crachait dans le vent, lançait des éclats pareils aux étoiles du magnésium. Dans la vallée, tout en bas, les maisons du hameau se serraient les unes contre les autres. Un filet de fumée s’élevait des cheminées que l’air frais dissolvait rapidement. Je voulais aller jusqu’à la ‘Croix de Seillan’, ce haut sémaphore d’où je pouvais découvrir un large panorama, la courbe lente de la côte, le poudroiement des lumières des villes, le tournoiement régulier des éoliennes, la ligne de la frontière et les premiers rochers  derrière lesquels les villages espagnols s’abritaient du vent. Soudain, arrivé au détour d’un chemin qui, après un dernier lacet se lançait en direction de la ‘Croix’, sur une colline toute proche du sommet, une vision s’imposa à moi sans que je puisse, en un premier instant, décider de ses contours. Il me semblait bien qu’il s’agissait d’une silhouette frêle, peut-être celle d’une toute Jeune Fille, mais l’hypothèse était si invraisemblable que je pensais être victime d’une hallucination ou bien d’un tour que m’aurait joué mon imaginaire.

   Cependant, ayant emporté avec moi une longue-vue et un trépied pour la fixer, je fis halte sur un petit promontoire, installai le système optique et commençai à balayer l’espace qui ne comportait guère de point de repère, sinon le ‘Plateau de Seillan’, la structure de fer de sa ‘Croix’ jetée en plein ciel et, ici et là, quelques levées de pierre qui balisaient le terrain. Au début, je ne découvrais guère que de vastes zones nocturnes, le feu lointain de quelques étoiles et, surtout, le disque plein de la Lune qu’entourait un vibrant contour de lumière. Enfin, au terme de mes investigations, s’inscrivit dans le cercle de ma lunette d’observation, le spectacle le plus étonnant qui fût. Un genre d’elfe se tenait là, dans l’illisible matière de l’éther. Comment aurais-je pu nommer différemment cette forme indistincte et fluette qui s’inscrivait dans le champ de ma vision ? Sans doute l’effet de fantastique était-il amplifié par les lentilles qui m’en restituaient l’étonnante figure. Mais oui, il s’agissait bien de ceci : Celle qu’instinctivement je nommais aussitôt  ‘Alba de la Nuit’, dansait à contre-jour de la Lune et sa chorégraphie était si grâcieuse, si aérienne, qu’en comparaison le vol du martinet eût paru emprunté comme si une glu en entravait les arabesques.

   A n’en pas douter j’étais bien en présence d’un pur mystère. Ici, en ces terres désolées uniquement parcourues par le fleuve blanc des moutons, sillonnées par quelques rares Bergers, nul ne vivait dans ces hameaux de pierre à l’écart du monde. Je n’étais guère loin de penser qu’il s’agissait d’une ‘Pierre de Lune’ détachée du plein de son astre, une sorte de neigeuse météorite venue dire aux Terrestres la souveraine beauté de l’espace, les aérolithes du songe dont sa vastitude était habitée, tant il y avait d’étrangeté dès que l’on s’éloignait du sol qui accueillait nos hasardeuses marches. J’avais lu, avec avidité, les belles et étranges pages de Gérard de Nerval dans ‘Les Filles du feu’, où il mettait en scène une étonnante Octavia, être toute de grâce, blonde, élancée, aussi à l’aise dans l’eau qu’une sirène. D’Alba à Octavia, il y avait une sourde parenté. Ce que l’une tirait de l’onde, l’autre le tenait des espaces célestes. Ainsi, je demeurais un long moment à observer la pure magie, comme un enfant fasciné par la chute d’une neige dans ces boules de verre simulant un paysage de Noël.

   Cependant, je ne pouvais passer le reste de la nuit à admirer une Etoile. Il me fallait, coûte que coûte, gagner la ‘Croix de Seillan’. Je souhaitais y découvrir, depuis son haut sommet, l’une des vues les plus admirables qui soient. Je poursuivis donc mon ascension, ne quittant que très rarement des yeux la Constellation nocturne qui avait chauffé mon âme à blanc. Je la vis, soudain, abandonner sa lumineuse danse. Elle adopta une posture des plus simples, sinon des plus farouches, comme si elle avait deviné mon intrigante curiosité. Boudait-elle ? Était-elle contrariée au motif que je paraissais ne plus m’intéresser à elle ? La danse l’avait-elle fatiguée ? Je savais bien que toutes mes conjectures n’étaient que de fragiles châteaux de sable et je décidai de ne plus m’encombrer l’esprit de ces élucubrations de songe-creux. Comment vous dire alors le sentiment ému qui s’empara de moi en la voyant si menue, si chétive ? Maintenant elle était assise à même le sol, nue entièrement, casque de cheveux auburn que pâlissaient les rayons de la Lune, une sorte de cendre, bras arrondis en arceaux qui emprisonnaient les tiges des jambes, corps tellement exposé à tous les dangers que je craignais devoir le perdre au moindre souffle de vent.

   J’étais parvenu sur le large Plateau qui s’ouvrait sur tous les horizons. Une légère brise soufflait qui couchait les herbes jaunes, on aurait dit la belle texture d’une savane. Ma lunette fixée sous la « Croix », je parcourais ce que j’étais venu chercher : un immédiat fragment de la puissante beauté du monde. L’essaim d’îles mauves bourdonnait sur le brillant de la plaque d’eau. Des bateaux de pêcheurs glissaient lentement, suivis des cercles éblouissants de leurs lamparos. Alba était toujours là, étonnamment clouée dans cette pose hiératique comme si elle s’adonnait à quelque rite secret, seulement connu d’elle. Peut-être communiait-elle avec des êtres de la nuit, des funambules du rien, des esprits si arachnéens qu’on n’en pouvait percevoir que la vibration, le corps astral en quelque sorte, l’aura de lumière noire. Les villes, sur la côte, faisaient leur traînée de Voie Lactée, des guirlandes de lumière dessinaient la ligne flexueuse du rivage, une manière d’infini qui aimantait mon regard.

   Maintenant Alba s’est légèrement tournée, si bien que nous regardons, tous les deux, les mêmes choses, sans distance, sans différence. Je suis un peu en Alba, tout comme Alba est en moi. J’en sens le doux palpitement et il s’en faudrait de peu que je ne saisisse son spectre diaphane dans la nacelle de mes bras. Voyez-vous, c’est un songe qui se réalise, un vœu qui prend effet, un souhait qui rayonne au plus haut de sa destinée. Il n’y a plus rien sur Terre que cet écho bleu qui nous sépare en même temps qu’il nous unit. Deux en un. Sans césure aucune.

Le vent parcourt la plaine de nos corps, on dirait le vol des demoiselles. Le ciel, pointillé d’étoiles, se reflète sur la nacre de nos peaux.

   Soudain, je m’aperçois dévêtu, identique à un miroir qui reflèterait la courbe du firmament. Une musique monte de la mer, on y reconnaît le souffle continu, modulé, de la flûte, les coups d’archet du violon, la percussion des cymbales. Ce sont de laineux effleurements, de soyeux attouchements. On est si légers, pareils à des flocons dansant dans la clarté verte des aurores boréales. On est si unis dans l’écume nocturne. On est si heureux, privés d’attaches, dépourvus de monde. Il y a des abysses profonds, oui, mais ce sont les lacs de nos yeux qui se réverbèrent. Il y a des bruits qui s’élèvent, mais c’est l’accord de nos souffles apaisés. Il y a des éblouissements, mais ce sont les glacis de nos peaux qui boivent l’eau indolente des comètes. Il y a des paroles, mais ce sont les alphabets de l’amour. Il y a des surgissements de couleurs, mais c’est le rose aux joues, la teinte du bonheur.

   Il y a eu une grande déchirure dans le ciel. De fins nuages sont apparus. Ils venaient de l’Espagne proche, remontaient en direction du nord. J’ai relevé le col de ma pelisse. Un air frais s’élevait de la mer. Il portait quelques brumes. Les villes étaient encore dans leur étoffe native. Peu de mouvements, hormis, là-bas, à l’horizon, la lente giration des éoliennes. Nul bruit, sauf, parfois, le gazouillis d’un oiseau s’éveillant, le son d’un seau que l’on remontait de la gorge d’un puits. Voulant me lever, j’ai pris appui sur le sol. J’avais dormi à même l’herbe jaune qui portait encore la trace de mon sommeil.

   J’ai senti, sous la paume de ma main droite, une consistance de papier glacé. C’était une photographie de taille réduite. Dans un flou que je dirais savant, dans une pose d’intime recueillement, Celle qui m’accompagna tout au long de cette nuit. Elle est belle de simplicité, élégante dans son dénuement. On dirait une friandise, peut-être une dragée dont la saveur fond tout contre le palais avec un chuchotement de source. Une manière de commencement, si vous voulez. Au dos de la photographie quelques arabesques sans doute tracées de sa main : Alba de la Nuit. Je suis heureux, mon intuition ne m’avait pas trompé. Je savais que c’était Elle. Que son heure était venue. Que notre rencontre était le but. Que notre séparation était la fin. Maintenant il me va falloir apprendre à vivre SEUL. Jamais ce mot n’a résonné dans ma tête avec tant de douleur vacante, mais aussi avec la certitude d’avoir connu la Beauté en son ineffable réserve, en son inépuisable ressourcement. Ma solitude sera habitée. Lors des longues soirées d’hiver, sous la pesée de mon toit de lauzes, sous le regard des étoiles, plus haut que la ‘Croix de Seillac’, bien au-delà de la chute des Albères dans la mer, je saurai ce que peut être nul ne sait : que la joie est à portée de main. Oui, à portée et je m’endormirai sous la veillée de Jupiter, d’Antarès, de la Lune au plus haut du ciel !  

  

 

 

 

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 09:36
Dedans la maison grise.

Photographie : Blanc-Seing.

C’était un matin de lumineux printemps que rien ne semblait devoir divertir d’un destin heureux, ouvert sur le bonheur du monde. Je m’étais levé tôt, tout à la fête de cette journée de liberté. L’hiver, long et rigoureux, avait eu raison de mes dernières défenses et, au fond de moi, il y avait cette demande d’existence, cette impulsion vers ce qui croissait, aussi bien la végétation que les hommes et l’aventure qui, toujours, pouvait surgir à l’improviste. D’un pollen faisant sa tache de soufre, du grésillement d’une libellule au-dessus du miroir de l’eau, d’une silhouette aperçue dans le fourmillement des arbres. Il y avait tant de douceur à vivre, simplement, à se laisser flotter dans l’évidence du jour. C’est sans doute l’essence du printemps que de nous disposer à une subtile efflorescence et, ce jour-là, la certitude d’être primait sur toute autre considération. Rien de fâcheux ne pouvait survenir. Rien ne pouvait entraver le déroulement du voyage, la disposition des choses à figurer selon une manière de plénitude.

L’air est encore bleu, avec des filets de brume et les vallons émergent à peine de l’ombre que des collines surplombent d’un poudroiement léger. Si belle fraîcheur qui glisse le long du corps, engourdit le massif des jambes, donne aux doigts cette pesanteur, ce léger tremblement dans la levée de l’heure. Comme pour dire l’instant rare entre tous avant que l’unité ne se disperse en mille fragments colorés, pareils au vertige des kaléidoscopes. Ou bien à l’éblouissement des yeux lorsque, au spectacle, dans la salle obscure, soudain se rallument les feux de la rampe. Alors on s’étire comme le félin, alors les pupilles se dissimulent derrière une fente étroite. On était si bien dans le luxe du corps, dans l’engourdissement de l’esprit, au milieu des souples balancements de l’imaginaire. Il y a, soudain, comme un dépliement de l’ombilic, la montée en spirale d’une cochlée s’éveillant au murmure du monde. C’est tellement lové en soi, tellement fécond à l’intérieur de la nacelle de peau, tellement semblable à la pure intimité avant que la graine ne germe. Il faut lutter contre soi, forer sa carapace de tortue, consentir à porter au-dehors cette chair molle qui est comme notre âme mise à nu. C’est une déchirure à laquelle il faut bien se résoudre puisque l’exister est aussi devant soi, dans l’arbre, la feuille, l’air qui vibre dans la clarté des choses.

La route sinue le long de la vallée, parmi le rythme des peupliers et la mare verte des aulnes. La feuillaison est là et l’air est empli d’une odeur de résine alors que les derniers bourgeons s’ouvrent en crissant. Le soleil commence sa lente ascension et la lumière est souple, rose au ras du sol, blanche au-dessus, avec une décoloration du bleu vers le zénith. Un genre de camaïeu voulant dire la douceur des choses, ici, tout près de la Gèvre qui fait ses glissements inaperçus sur un lit de galets, parmi les ilots semés de roselières, entourés de lentilles crépusculaires. J’y ai trouvé une halte sur une berge sablonneuse, tout près de l’eau que ne trouble, parfois, que le glissement des cygnes avec son sillage pareil à la corolle du lys. Alors, ici, dans l’éclosion de la nature, comment ne pas penser aux rêveries solitaires du cher Jean-Jacques, aux voyages empreints de mélancolie d’Oberman, à la si belle prose de Senancour que, plus tard, Proust revendiquera en un certain sens, affirmant : « Senancour, c'est moi ». Ceci voulant signifier que l’auteur de « La Recherche » avait trouvé un lieu où être. « Trouver un lieu où être » : le magique espace qui, nous attachant à une terre, un village, une rivière, un arbre, nous enracine en nous avec l’assurance d’une fusion, d’une croissance en harmonie, tout comme le fin rhizome tapisse la glaise en y disparaissant.

Je reste longtemps à regarder la Gèvre, son scintillement, les reflets des arches claires du pont qui l’enjambe, le mystère du château sur la colline en face, son air absent dans le paysage qui semble passer sans lui. Tout près de la rivière, des champs envahis des nappes jaunes des pissenlits, des vergers en fleurs qu’ornent des bouquets de grappes blanches et, plus loin, dans le fourmillement de la vision, la silhouette d’une grande maison, ses murs de crépi gris, sa haute cheminée de tuileaux, son large toit d’ardoises si semblable à la lueur éteinte des galets lorsque l’eau s’en est retirée. Je ne sais pourquoi cette maison m’attire. Le souvenir d’une demeure oubliée, la projection d’un simple fantasme ou bien, tout simplement, une naturelle curiosité qui me pousse à la mieux connaître ? Comme on le ferait au hasard d’une rencontre et alors on interroge la personne croisée dans la rue, et alors on veut connaître sa biographie, quelques détails de cette existence qui vient à notre rencontre.

Soudain, sans bien savoir pourquoi - est-ce la douceur de l’air, l’apparition de cette demeure étrange ? -, je sens le désir de m’en approcher, comme s’il y avait un mystère à résoudre, peut-être une énigme enchanteresse et j’avance, presque malgré moi, à sa rencontre, dans l’éblouissement jaune des fleurs. De près, la bâtisse est encore plus intimidante qu’aperçue depuis les rives de la Gèvre. Elle a un aspect imposant, un caractère bourgeois, une humeur qu’on dirait même aristocratique, tant le contraste est fort entre son emprise sur le paysage et la modestie des champs qui l’entourent. Quelques lourds volets de bois sont plaqués sur la falaise des murs. A l’étage, une porte-fenêtre est ouverte sur le moutonnement des vergers. J’emprunte l’escalier que longent de blanches ferrures. Bientôt un palier, une porte sertie de vitraux anciens, un heurtoir de bronze en forme de poisson avec une étrange queue recourbée comme celle d’un caméléon. Vous dire la raison pour laquelle, en un éclair, je saisis le heurtoir, le laisse retomber dans une pluie de grelots sonores, je ne saurais en expliquer la raison. Un bruit, pareil à celui d’une chute d’eau dans la conque d’un puits, envahit un moment le vestibule. Puis, plus rien que le léger grésillement des insectes dans l’air qui commence à tiédir. Je pousse la porte qui grince. Un genre de corridor sombre avec une console d’ébène, une antique poterie qui en rehausse le ton, des appliques en forme de flammes à l’intérieur desquelles brille un mince filament de clarté. Un escalier de bois sombre, à l’odeur d’encaustique, un papier peint ancien avec des chamarrures à moitié éteintes, quelques portraits dans des cadres ovales, des miniatures orientales. Un air d’autrefois, à la consistance de cuir, que la lumière rehausse de quelques éclats. Puis une pièce en clair-obscur que lisse l’atmosphère printanière. Un bureau avec ses murs couverts de livres - les maroquins s’y allument faiblement dans le luxe des peaux et les dorures à l’or fin -, des feuilles éparses sur lesquelles court une écriture fine, légèrement penchée, des ratures nombreuses, des renvois, des gribouillis, de fines annotations dans les marges surchargées. Un manuscrit d’écrivain, il ne peut s’agir que de cela, une œuvre en train d’éclore dans le luxe du jour. Un titre sur la première feuille : « Les eaux multiples » et un sous-titre : « Quelques déclinaisons de l’âme ». La flaque ronde de l’opaline, qui est demeurée allumée, jette sur l’écriture son regard inquiet. Je me résous à ne pas lire plus avant, mon imaginaire se chargera de poursuivre la tâche.

Dedans la maison grise.

La mariée à l’éventail.

Marc Chagall.

Source : Eternels Eclairs.

Au mur, une belle reproduction d’une toile que je reconnais : « La mariée à l’éventail » de Chagall, ce peintre de la pure transcendance, de l’élévation des êtres dans le luxe d’une esthétique céleste. L’attitude du modèle y est recueillie dans l’attente cérémonielle. Le regard absent, les traits à peine esquissés dans un retrait en soi, une profonde méditation où trouver de quoi se ressourcer et paraître au monde avec quelque certitude. Le voile qui descend vers l’aval est si semblable à l’eau de la fontaine avec, à la cimaise, le semis blanc de fleurs à peine apparentes. Et cet éventail devant soi comme pour dire le recueillement avant le tumulte du jour, la longue procession des invités, le sourire à éclairer, le bonheur à porter devant soi à la manière d’une icône alors que l’âme est inquiète du destin qui se profile et ne dit jamais ce que sera l’épilogue, le dernier mot de la fable. Longtemps, je suis resté dans cette approche mystérieuse de celle que vous étiez, longtemps à vous regarder, longtemps à laisser courir sur les pages couvertes d’une écriture fine, serrée - un reflet de vous, sans doute, l’hôte de cette demeure dont je ne doutais pas que vous fussiez une femme -, une éternité presque à interroger le lien qui pouvait unir l’image aux mots. Etiez-vous cette « mariée » aux multiples et ambiguës « déclinaisons de l’âme » qui rêvait de l’amour - cet insaisissable - au seuil d’une écriture qui était censée vous porter au-delà de vous dans cette œuvre à peine entamée ? Et toutes ces ratures, ces bifurcations, ces retours en arrière, ne témoignaient-ils pas de votre doute, de votre fragilité, de votre posture pareille à une infime vibration de l’air alors qu’avril se profilait avec, encore dans ses plis, le frimas de l’hiver ? Une dernière fois j’ai laissé errer ma vue sur ce confort douillet qu’entamait la lame de l’interrogation. Mais, exister, n’est-ce pas cela, d’abord, se sentir vivre dans la volupté avec un pied au-dessus de l’abîme ? N’est-ce pas uniquement cela ? Un couperet dont on reporte toujours, au loin, la sentence définitive ?

J’ai redescendu l’escalier, ai longé le verger avec ses vagues de coton, son sol où courait le clapotis solaire des pissenlits. La Gèvre, dans le jour qui baissait, faisait ses lunules brillantes sur le fond d’une eau qui, déjà, bleuissait dans les ombres, s’ornait de reflets d’or dans les clairières. Sur un mince ilot les aulnes commençaient à incliner vers des teintes de cendre. Quelques cygnes flottaient comme des jouets. J’ai repris ma voiture. Sur le perron donnant accès à votre maison une ombre flottait, pareille à une mariée attendant l’heure d’être aimée, un éventail à la main ou, peut-être des feuilles blanches semées de mots et de longues patiences. J’ai remonté la vitre. L’atmosphère fraîchissait. Toujours une trace d’hiver dans les premiers jours du printemps. Déjà, la Gèvre n’était plus qu’un souvenir dans la dimension irrésolue du temps. Il était l’heure de rentrer !

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 08:03

   Comment choisit-on le lieu d’un voyage, pour quelle destination, pour quels motifs ? Ceci est bien mystérieux et, la plupart du temps, nous ne connaissons les raisons qui nous ont incliné à choisir cette terre, plutôt que cette mer ou bien ce merveilleux paysage de montagne. Mon année avait été fertile. Mes articles pour mon Journal nombreux et je venais de mettre une dernière main à mon livre de poésie ‘Cingler au large de soi’. J’avais emporté avec moi quelques épreuves à corriger au cas où mon séjour en Italie m’en laisserait le temps. J’avais opté pour une escapade d’une semaine en direction de cette belle région de Ligurie, ‘Çinque Taere’, autrement dit les ‘Cinq Terres’, ce mince territoire tout au bord de la Grande Bleue. J’avais lu, dans un roman dont j’ai oublié le nom, une fiction se déroulant dans cette région. Les descriptions m’avaient plu, les noms des villages, Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola, Riomaggiore, m’avaient fait rêver. C’est étrange ce magnétisme des noms. On les prononce dans sa tête avec le bel accent chantant italien et c’est comme si la Ligurie elle-même vous visitait avant même votre voyage.

   J’étais parti de Paris au milieu d’écharpes de brumes. Déjà les feuilles des platanes faisaient leurs larges étoiles dorées sur les trottoirs. Déjà les premières fraîcheurs matinales en cette mi-Octobre. J’avais délibérément choisi l’automne, souhaitant éviter la cohue. Je n’allais nullement en Ligurie pour des rencontres, seulement pour y chercher un ciel bleu, y faire des promenades, y prendre un bain de mer de temps en temps et surtout du repos avant qu’une nouvelle année de travail ne débute. J’étais arrivé à Sanremo d’où un train dans le style Belle Epoque partait en direction de Gênes, faisant plusieurs haltes au cours du voyage. J’avais décidé que je m’arrêterais pour une nuit dans le village de Riomaggiore, souhaitant repartir le lendemain jusqu’à La Spezia où je devais rencontrer un confrère puis, de nouveau, revenir sur les ‘Çinque Taere’, Là était le but réel de mon voyage. Le train, quant à lui, continuait son périple côtier jusqu’à Naples. Les cabines étaient réservées pour deux passagers. Je ne savais avec qui je voyagerais. J’espérais seulement qu’il ne s’agirait pas d’un Méditerranéen à l’inépuisable faconde. Hormis cette restriction, je dois dire que je me souciais assez peu de tracer, par l’imaginaire, le portrait-robot de mon accompagnateur.

   Le trajet jusqu’à Gênes, je le fis seul. Le train ménageait régulièrement de longues pauses afin que les voyageurs pussent visiter les villes. Un long moment j’avais déambulé dans la vieille ville, surtout dans le lacis de ruelles étroites où les maisons à hautes façades paraissaient presque se toucher, une ribambelle de linge séchait sur des fils les reliant les unes aux autres, manières de fils d’Ariane avec lesquels le soleil jouait. Je regagnai le train après une première impression favorable. J’avais été ravi d’entendre les gens parler cette belle langue si rythmée, si tonique. Je montai dans le ‘Belle Epoque’ à la suite de voyageurs qui, tout comme moi, avaient flâné ici et là à la recherche d’un quartier pittoresque ou en quête de quelques achats. Tout au bout du quai, dans des rais de soleil qui l’illuminaient, j’aperçus une Jeune Femme grande, mince, vêtue d’un tailleur de soie grège. Elle me faisait irrésistiblement penser à ces silhouettes de la période précédant la Guerre de 1914, à cette société à l’aise dans ses  mouvements et ses conduites que les historiens nommaient « bourgeoisie citadine triomphante ». Cependant elle était vêtue de plus court, de plus moderne mais son allure me semblait pouvoir coïncider avec l’Epoque dont le train voulait montrer l’emblème. De prime abord, je dois reconnaître que cette Voyageuse m’intriguait. D’où venait-elle ? De Gênes certainement. Je la voyais bien épouse d’un industriel ou d’un grand bourgeois, prenant quelques jours pour une villégiature sur la côte Ligure.  Où allait-elle ?  Un des villages des ‘Çinque Taere’, ou bien plus loin, curieuse de découvrir Naples, ses quartiers bigarrés, peut-être de voir le Vésuve et l’espoir d’y discerner de tremblantes fumeroles tachant l’azur du ciel ?

   A peine terminais-je de broder mes méditations qu’on frappa à la vitre de la cabine. La Dame au tailleur de soie grège, apparemment, était ma compagne de voyage. Je me levai et la saluai amicalement. Elle répondit à mon bonjour avec un : « Buongiono signore. È il compartimento "Art Nouveau" ? » Comme j’acquiesçais, elle répondit : « Quindi sono il tuo passeggero ». Je crois bien que j’étais ravi qu’elle se désignât comme ‘Ma Passagère’. Ce sentiment de soudaine ‘allégeance’ me plaisait. Certes je n’étais nullement venu en Ligurie pour y faire des rencontres, mais à bien y réfléchir… ‘Ma Passagère’, donc, posa sur la banquette son sac de voyage. Manifestement il était de ‘classe supérieure’. Elle en sortit un livre dont aussitôt, je reconnus le titre, étonnamment en français ‘L’enfant de la volupté’ de Gabriele D'Annunzio. Je revis, en un éclair, la situation romanesque de ce livre, je revis Andrea Sperelli, cet artiste raffiné poursuivant un amour double, sensuel, celui de la brûlante Eléna, en même temps qu’un amour plus spirituel, poétique, en direction de Maria.

   Tous deux, ces amours, voués à l’échec au simple motif que sensualité et spiritualité vivent sur deux voies séparées, qu’il est donc impossible de les faire se rejoindre. Mais que cherchait donc ‘Ma Passagère’ dans ce livre passionné : l’ivresse des sens, le trouble irisé de la mystique ? Déjà je brodais ce qui pouvait être la trame d’un futur roman. Assurément il fallait que je me méfie au plus haut point des embardées de mon imaginaire. Pour un peu, j’aurais cru vivre une fiction dont j’aurais été le narrateur passionné, ‘Ma Passagère’ le personnage dont je ne doutais nullement qu’elle eût pu occuper une position privilégiée. Confidente, sûrement. Amie, possiblement. Amante, pourquoi pas ? Mais roman et réalité, pour l’instant, ne pouvaient se fondre dans le même creuset.

   Je m’entendis questionner :

   « Excusez-moi, vous parlez français ? Votre livre… »

   « Oui, quelques mots ici et là. Quelques souvenirs de mes études.

   « Mais pour lire un livre, tout de même ! »

   « Parfois, je brode un peu… »

   Tout ceci, elle l’avait prononcé avec une belle voix grave, légèrement voilée, sensuelle. Elle devait fumer. Mes réflexions à peine terminées, elle sortit de son sac un paquet de cigarettes, m’en tendit une. Elle alluma son briquet, embrasa ma cigarette et la sienne. Dans ses yeux profonds, presque teintés de noir, j’avais cru percevoir la lumière du félin, en même temps que l’assurance de celle dont la volonté ne saurait être contournée. Je compris que j’avais affaire à une personne de caractère. Qu’avec elle rien ne servait de jouer. Mais aussi rien ne permettait d’anticiper quoi que ce fût. Apparemment elle voulait, en toutes circonstances, être la maîtresse du jeu. Moi qui avais cru, un instant, déceler dans son approche une manière d’allégeance, je devenais, dans la moiteur du temps qui passait, un simple personnage de roman, elle la romancière qui déciderait du sort qu’elle réservait à ‘SA’ fiction. J’étais prévenu. Je n’avais aucune initiative à prendre, seulement attendre que le sort, en réalité Tania (je devais apprendre son prénom par la suite) oriente elle-même nos destinées. Peut-être une simple rencontre au hasard d’une cabine ? Peut-être le début d’une idylle ? Peut-être le flamboiement d’un amour de vacances ? Prévoir au-delà de ces quelques hypothèses eût tenu de la pure fabulation ou bien d’un genre de mythomanie dont, pourtant, je ne me croyais nullement atteint.

   Cependant le voyage avançait. Nous découvrions avec plaisir et curiosité ces villages des ‘Çinque Taere’ perchés sur leurs rochers sombres au-dessus de l’eau bleue de la Mer de Ligurie, leurs terrasses plantées de vignes, leurs maisons au hautes façades colorées de rouge, de jaune, de vert, leur étroites fenêtres pour filtrer un soleil généreux. Notre discussion n’était guère ponctuée que de brèves exclamations d’étonnement, de plaisir, de découverte spontanée autant que commune et, je crois, teintées d’un bel enthousiasme. Notre ‘roman’ s’écrivait sur le mode des onomatopées. Je pensais qu’à ce rythme il aurait été préférable que je retinsse mon voyage jusqu’à Naples. Nous ne faisions que bégayer ! Il nous fallait trouver une cadence qui nous convînt. Seulement je craignais que dans notre commun voyage, l’un des passagers ne distanciât l’autre. Peut-être même l’abandonnant en rase campagne.

   Le lecteur, la lectrice avertis auront compris que je redoutais de demeurer sur le bord de la voie, de voir un autre monter à bord à ma place pour y vivre en quelque sorte un événement de la ’Belle Epoque’. Je commençais à devenir jaloux avant même que j’aie pu entreprendre quoi que soit de sérieux avec Tania qui, peut-être, était à cent lieues de coïncider avec mes désirantes pensées. Peut-être, après tout, ne cherchait-elle qu’un genre de délassement que lui procureraient les rues animées des villages, la boisson ici d’un vin généreux, une recette ligure, là, sous les frais ombrages d’une auberge ? J’étais toujours trop prompt à m’emballer, tel un cheval fougueux refusant qu’on lui tînt la bride. Sans doute, s’écrivait dans ma tête fertile entraînée à faire se mouvoir les rouages de la fiction, un simple ‘roman de gare’ dont je redoutais par avance qu’il ne fût qu’une comptine à l’eau de rose dont nul n’eût voulu lire la moindre ligne, le premier chapitre contenant à lui seul et l’entièreté de l’histoire et la trop évidente conclusion.

   Cependant que, serpentant paresseusement, notre train s’approchait de la délicieuse bourgade de Riomaggiore dont nous pouvions voir les premières bâtisses construites en encorbellement au-dessus du vide de la mer, je me surprenais à faire un inventaire discret de Tania, profitant de son intérêt en direction du paysage. Elle pouvait avoir dans les quarante ans environ. Elle était racée, certainement sportive. Son corps en témoignait qui se parait des formes là où elles étaient nécessaires. Etrangement, pour une Italienne, elle portait des cheveux courts, blonds platine. Elle avait un nez discret, légèrement retroussé, qu’on pouvait dire ‘mutin’. Ses lèvres étaient pulpeuses mais sans excès. Elle était en somme une bourgeoise moderne, peut-être même une aristocrate qui dissimulait son rang sous une apparence qu’elle souhaitait modeste. Bien évidemment, en mon for intérieur, je la pensais féline, dissimulant sa vraie nature afin de mieux tromper ses prétendants et les faire aller là où elle voulait qu’ils fussent. Sans y prêter attention, je dressais d’elle le portrait d’une intrigante.

   Mais peut-être, était-ce ainsi que mon désir la peignait à mes yeux, moi qui ne demandais pas mieux que d’être sa victime consentante. Je commençais à être dangereusement envoûté. Je priais que notre ‘aventure’ pût se résoudre dans un terme assez court, il en allait de mon fragile équilibre. Entre deux coups d’œil sur les façades rouges et ocres badigeonnées de soleil, mon regard parcourait sa somptueuse géographie, collines et valons, lacs des yeux où brillait une flamme. Elle avait croisé haut ses jambes, si bien qu’un tableau exquis m’était livré, sans doute en toute innocence. Je voyais l’attache de ses bas de nylon. Je voyais l’isthme étroit d’une peau de soie. Je voyais la marque du sous-vêtement, la buée d’un songe pour dire vrai. Les cahots du train faisaient balloter une poitrine que je ne pouvais que juger généreuse, deux globes infiniment mobiles que la respiration, à chaque sursaut, livrait à mes yeux éblouis. J’aurais pu rester là des heures à contempler.

   « Riomaggiore, scendono tutti! ». Ainsi nous étions invités à descendre. Je demeurais en plein ciel, sur mon nuage. Déjà Tania, tout heureuse, arpentait le quai. Je descendis à sa suite. « On visite le village ensemble ? Après j’offre le restaurant ! », me dit-elle sur un ton enjoué. Je ne pouvais espérer mieux. Cependant je me rendais compte avec un bonheur mêlé de crainte qu’elle m’avait amené au creux de ses mains et que, tel un moineau discipliné, je commençais à becqueter les graines que Tania y avait mises. Dans quel but ? Là était la question, toute la question ! La réponse, cependant n’allait tarder à arriver. Il y aurait le repas. Il y aurait l’hôtel. Il y aurait la nuit. Et puis, était-ce bien convenable d’accepter l’invitation de cette dame inconnue ? N’aurais-je dû inverser les rôles ? La galanterie n’était plus ce qu’elle était. Peut-être avais-je tout à y gagner !

  Nous avons longuement arpenté le long ruban de ciment qui longeait la mer depuis le haut de la falaise. Quelques barques bleues et blanches animaient les flots. Parfois des goélands nous frôlaient de leurs ailes grand ouvertes. Ils criaient dans l’air sec et lâchaient des fientes qui tombaient dans l’eau en faisant plein d’éclaboussures. Tania riait spontanément, aussi bien des oiseaux blancs, aussi bien des jeunes enfants qui déboulaient dans nos jambes. Elle était la vie même et son élégance s’accommodait de cette grâce naturelle d’une simplicité vivifiante. A un moment, nous nous sommes assis sur un banc qui donnait sur une petite place. Face à nous la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, un vaisseau de pierres grises dont la façade portait des sculptures blanches, sans doute des figurations de saints. Curieuse de tout, rieuse comme un jeune enfant, Tania voulait tout voir, tout toucher, tout expérimenter comme si la seconde qu’elle vivait était la dernière. Sortant de l’église, face au miroir de la Mer de Ligurie qui se teintait de pourpre, saisissant ma main :

    « Regarde comme c’est beau. Je reviendrai à Riomaggiore, pas toi ? »

   Devais-je m’étonner de ce tutoiement soudain ? Avait-il une autre signification que celle liée à l’excitation de la visite, à la vivacité d’eau de source qui semblait être sa marque de fabrique la plus apparente ? Et puis cette main épousant la mienne. Certes elle n’y était restée que le temps d’une brève illumination. Il n’y avait eu nul signe qui pût me faire espérer quoi que ce fût. Tania mettait mes nerfs à rude épreuve. S’en apercevait-elle ? Etait-ce simplement un jeu ? Du chat et de la souris, comme dans les cours d’école ? IL m’était assez facile de deviner qui était le chat, qui était la souris. Je devais reconnaître que je n’en tirais nulle amertume. Je pensais même en avoir quelque gratification. C’était comme une énigme dont je ne possédais la première lettre du Sésame qui en devait ouvrir la porte secrète. La patience n’était pas ma vertu première. J’avais là tous les ingrédients pour une future nouvelle. Peut-être même pour un livre entier. Tout s’imprimait dans ma tête avec la précision d’une aiguille lisant les sillons d’un microsillon sur les disques de vinyle d’autrefois.

   Après avoir longuement musardé au hasard des rues et des places, nous être étonnés d’une volée d’escaliers, avoir admiré le fer patiné d’une rampe, les bouquets de pins d’Alep, de chênes lièges et de châtaigniers qui couraient sur les collines, nous nous sommes mis en quête d’un restaurant. Tania devait choisir, c’était dans l’ordre des choses. J’étais une souris obéissante ! Nous nous assîmes sur la terrasse du ‘Ristorante Ripa del Sole’. La vue était superbe qui ouvrait sur le grand large. Nous apercevions les taches foncées d’îles au loin, parfois la trace d’un bateau de tourisme, son sillage d’écume. Nous parlions de tout et de rien, heureux comme des collégiens en vacances. L’un comme l’autre ne souhaitions qu’aborder des sujets anodins. A peine nous étions-nous livrés quelques informations relatives à notre quotidien. Le mari de Tania était un homme d’âge déjà avancé qui était dans le milieu des affaires à Gênes. Le couple n’avait pas d’enfants. Tania, de temps en temps, s’offrait une escapade sur la côte, parfois jusqu’en Sicile. Elle lisait beaucoup mais semblait vivre au jour le jour, visitant un musée, fréquentant une bibliothèque, flânant dans les rues, regardant les jets d’eau faire leurs arcs-en-ciel dans les squares et les jardins publics.

   Nous avons dîné de spécialités régionales, d’un délicieux pesto sous lequel perçait l’arôme généreux du basilic, le goût du pecorino au lait de brebis, l’huile des pignons. Tania aimait tout sans exception. Elle adorait les spaghettis à la sauce pesto généreusement arrosés du ‘Vermentino’, ce vin blanc sec à l’agréable fraîcheur. Je crois bien qu’entre tous ces mets délicieux, nos remarques sur le paysage, sur le temps, ‘Ma Passagère’ s’était aperçue que son charme ne me laissait nullement indifférent. Pareil à un gamin, je profitais de l’arrivée de convives ou bien du passage du serveur, pour jeter, à la dérobée, un œil sur l’échancrure de son chemisier, sur le brillant de ses bas, sur cette peau nacrée, si troublante qu’elle laissait à ma naturelle curiosité sans paraître s’en offusquer le moins du monde. Peut-être s’en amusait-elle intérieurement ? Le repas touchait à sa fin. Pour moi, c’était un peu comme la tension avant l’orage. Quelque chose allait bientôt se déchirer qui me libèrerait ou bien m’en chaînerait.

   « Quel hôtel as-tu choisi pour ce soir ? »

A vrai dire, je ne savais plus. Je fouillai dans ma poche, retrouvai le nom :

   « Hôtel Marina Piccola.»

   « Tiens, comme c’est curieux, comme moi. Indique-moi le chemin, je te suis ! »

Le chemin me semblait un itinéraire sans fin. Je ne parlais guère, déjà tout à la suite. Je sentais Tania un peu inquiète aussi, mais peut-être n’était-ce qu’une illusion ?

   « On nous a peut-être donné la même chambre ! »

   Je crois que Tania s’amusait beaucoup. Etait-ce un simple jeu gratuit, n’y avait-il quelque perversité sous sa question ?

   Non, nous n’avions pas la même chambre, mais des chambres peu distantes. La sienne au-dessus de la mienne. Nous pourrions toujours jouer à Roméo et Juliette d’un balcon à l’autre. Nous avons remis nos bons à la réception. Nous avons gravi l’escalier qui conduisait aux étages. Je me suis arrêté devant le numéro de ma chambre. Je ne sais ce que j’attendais réellement, mais j’attendais. Alors Tania m’entoure de ses deux bras, me serre fort contre sa poitrine, applique ses lèvres sur les miennes :

   « Bonsoir, mon Roméo, la suite à demain ! »

   Tania monte les quelques marches qui séparent nos deux chambres. Elle est joliment galbée dans son tailleur de soie grège, le jeu de ses jambes est un tableau vénitien.

   « A demain, ma Juliette. »

   Je m’entends lui faire cette réponse stupide. Je crois bien en cet instant que j’en pleurerais de dépit. La nuit sera longue à fumer sur mon balcon. Oui, la nuit sera longue !

  

   Matin - Notes de Tania sur son calepin

 

    La cloche de l’église vient de sonner six coups. Le soleil n’est encore qu’une vague lueur derrière le gonflement de la mer. Le plus clair de ma nuit, je l’ai passé à fumer sur le balcon, à regarder l’essaim des lumières de Riomaggiore, les reflets de la Lune sur le métal luisant de l’eau. Marc fumait lui aussi. Nos braises se répondaient, nous unissaient en quelque sorte. Bien sûr, hier soir, nous aurions pu faire chambre commune, unir nos désirs. J’avais vraiment une folle envie de faire l’amour avec lui, mais j’ai voulu dépasser l’horizon charnel, ouvrir plutôt un possible espace à la littérature. Je n’en ai pas parlé à Marc, mais je suis écrivain, je publie romans et nouvelles. L’histoire de Marc et la mienne, mes lecteurs la retrouveront au hasard de mes pages futures. Sans doute le ‘Passager’ du ‘Belle Epoque’ fera-t-il de même ? Ainsi notre amour s’échangera-t-il par livres interposés. Une manière de transcender le désir, de le déposer dans les mots, de lui donner un essor qu’il n’aurait jamais connu dans une étreinte physique. Certes on désire violemment, certes on aime tout aussi pris de fureur puis les corps au repos, exténués de cette violence, demeurent en leur immense solitude. Comment pourrait-il en être autrement ? Séparés nous sommes vides. Réunis, nous ne faisons que craindre le moment tragique de la séparation. Je viens de descendre à l’étage inférieur. Doucement j’ai poussé la porte de la chambre de Marc. Curieusement elle n’était pas fermée à clé. Attendait-il que je vienne le rejoindre ? Marc dormait profondément. Je me suis approché de lui, l’ai regardé longuement puis j’ai posé mes lèvres sur son épaule, l’ai embrassé. Il a bougé un peu et j’ai cru avoir affaire à un enfant qui flottait immensément dans la bannière cosmique de ses songes. J’ai posé un mot sur son chevet.

   ‘Adieu Marc, toi que j’ai aimé si fort l’espace de notre rencontre. Je pars pour Naples. Je ne te réveillerai pas. Je sais que tu ne pourras prendre le train, il sera trop tard lorsque tu émergeras de ton lourd sommeil.  Mais peut-être est-ce mieux ainsi ? Aucune explication de type logique n’aurait convenu à notre séparation. Notre amour aura flambé dans nos têtes à défaut de réunir nos corps. Qu’en auraient-ils retenu, hormis une gerbe d’étincelles, puis plus rien ? Je t’embrasse et te souhaite le meilleur.  Tania’

  

   Matin - 8 heures

  

   Je m’éveille, m’étire longuement. Par la fenêtre le soleil jette ses premiers rayons, une pluie de fleurs roses qui demeure en suspension dans l’air. Je suis à demi conscient, encore plongé dans les corridors ténébreux de la nuit. Parfois, il est si pénible d’abandonner ses rêves, de sauter dans ce réel qui éblouit et déchire. Je fais quelques pas dans la chambre puis sors sur le balcon. Mes yeux se portent sur celui de la chambre de Tania. J’espère y deviner sa belle silhouette. Aura-telle, encore aujourd’hui, revêtu son tailleur de soie grège ? IL lui va si bien ! Tout en bas, montant de la gare, le glissement d’un train sur les rails. Je regarde ma montre. En un instant je réalise que le ‘Belle Epoque’ emporte son lot de passagers, que sans doute, Tania fait partie d’eux, que mon espoir de la revoir s’écroule à la manière des châteaux de sable battus par les vagues. Je vois le mot de Tania sur la table de chevet. Je lis ses mots fiévreusement, comme si ma vie entière dépendait de ces quelques traces sur la plaine immaculée du papier. Je dois dire ma vive déception, mais aussi ma compréhension de ces mots sensés, mon acceptation d’une aventure qui ne pouvait certainement trouver son lieu que dans le cadre d’un roman. Chair métamorphosée en mots. Peut-être n’est-ce que ceci la littérature, des fragments de nos corps que nous jetons en plein vent, qui se dispersent à l’infini, que de mystérieux lecteurs inconnus reconstituent à la manière d’un puzzle ?

   Demain j’irai rendre visite à mon ami Luigi Marini à La Spezia. Je lui ferai passer le manuscrit de mon dernier livre de poésie. Il a l’intention de le traduire en italien, aussi devons-nous nous rencontrer pour échanger nos points de vue. Puis je rentrerai à Riomaggiore. Depuis l’Hôtel Marina Piccola je ferai des promenades en bord de côte, puis au milieu de ces vignes en terrasse qui sont vraiment l’âme du lieu, qui reflètent l’ardeur infatigable des hommes d’ici à façonner la nature, à imprimer leur âme dans le moindre muret de pierres sèches, dans les soins méticuleux qu’ils portent à leurs ceps tortueux. C’est un peu d’eux-mêmes qu’ils déposent dans ce bois ligneux, lequel témoignera de leur passage bien après qu’ils auront achevé de les élever. Je prendrai plaisir aussi à refaire le trajet que nous avons fait avec Tania. La longue montée vers le village avec la mer en toile de fond, je me reposerai un instant sur le banc face à la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, j’irai dîner au ‘Ristorante Ripa del Sole’, je boirai un Vermentino très frais, la bouteille suera dans les derniers rayons de soleil. Sur la table de la terrasse, celle où nous étions attablés, je noterai quelques pistes pour mon futur roman. Plein d’idée fourmillent déjà dans ma tête. Je dédicacerai la page de garde : ‘A Tania, à son tailleur de soie grège qui est comme ma seconde peau’. Nul ne comprendra le sens énigmatique de ma dédicace. Mais combien pour moi elle sera précieuse !

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4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 09:05
Un amour de Løkken

                                                                    Paris, Quai aux fleurs - 11 Août 2019

 

 

                          Chère Karen Nielsen,

 

   Vous ne me connaissez pas, aussi vous étonnerez-vous de cette lettre qui vous paraîtra celle d’un être original, d’un mythomane ou, pire, d’un exilé à la recherche d’un lieu que, jamais, il ne pourra trouver. Un ‘paumé’, en quelque sorte. Combien je vous comprendrai, tellement ma démarche paraît hors des sentiers communs. Mais que je vous dise quelques mots de mon aventure. J’espère que mes explications lèveront un peu le voile du mystère et, qu’à défaut de m’aimer, vous éprouverez au moins, en ma direction, d’affectueuses pensées. Mais plutôt que de m’engager dans de longs développements, je vous livre ci-après les notes prises dans mon ‘Journal’ lors de mon séjour récent dans votre beau pays du Danemark, en cette terre bordée d’eau grise, le septentrion est proche et les rêves l’accompagnent, et l’imaginaire brode ses inépuisables festons sans qu’en aucune manière on puisse en faire l’économie, et d’ailleurs le souhaiterait-on ?

  

   Jeudi 1° Août

  

   Venant de Hambourg, je traverse une grande partie du pays, sans presque ménager de halte. Juste un arrêt dans le port d’Aarhus, le temps d’y admirer les coques blanches des cargos amarrés le long des quais. Puis je gagne Aalborg, franchis le Limfjord, cet étonnant bras de mer qui coupe le Jutland en deux, enfin je rejoins la côte occidentale jusqu’à Løkken où j’ai loué, pour une semaine, un gîte charmant qui donne sur la mer. Pour un milieu d’été l’air est plutôt frais, le ciel bas, traversé de nuages couleur d’ardoise. Il y a peu de monde sur cette côte sauvage, dépouillée, ou les chalets de bois rouge et noir jouent à cache-cache parmi le lacis des dunes. Le vent souffle en permanence, faisant se coucher les tiges des oyats, leurs ondulations semblent jouer en écho avec celles de la Mer du Nord toute proche. J’aime ce ciel infini parcouru de sinueuses lames d’air, clair le matin, nébuleux à midi, plus sombre le soir. Parfois l’horizon est une simple ligne blanche qui jette d’un côté la haute armature des nuages, de l’autre saupoudre les dunes d’un sable qui ressemble à une neige, à un fin grésil venant d’on ne sait où, peut-être du pays des elfes et des fées, des génies de la forêt, ou bien s’agit-il de ces bizarres Trolls, ces créatures inamicales et un brin monstrueuses qui traversent les légendes de la mythologie scandinave ?

 

   2, 3, 4 Août

 

   Tous les jours, de bonne heure, un peu après que le jour a décoloré la mer, lissé les dunes, fondu en une seule unité les belles facettes du paysage, vêtu d’un chaud blouson qui me protège du vent, je fais de longues promenades sur la dalle de sable qui longe la mer, elle a la consistance et la couleur du ciment. Un peu à la manière d’un rituel, je vais m’asseoir entre deux lèvres de dunes où l’air est calme et je passe de longs moments à rêver tout contre la claire réverbération du ciel, l’immense plaque d’eau parcourue de longs frissons. C’est l’instant du repos, du ressourcement. J’ai laissé à Paris tous mes dossiers de presse, tous mes articles en instance de publication. Je n’ai emporté que quelques rares livres. Je picore, ici et là, le soir, quelques passages de ‘La Maison dans la dune’ de Maxence Van der Meersch, cette histoire de contrebandiers et de douaniers qui cache une intrigue amoureuse en réalité. Une histoire simple dans laquelle un ancien boxeur, Sylvain, tombe amoureux de Pascaline sur fond de trafic frontalier. Un paysage romanesque se superpose à un paysage naturel. Parfois, lorsque de minces tempêtes de sable brouillent ma vue, il me semble apercevoir, dans le repli entre deux dunes, l’auberge perdue qui sera l’écrin offert à l’amour des deux protagonistes.

   Matin du 2 Août, c’est le premier instant où je vous découvre, vous ‘l’Inconnue des sables’ qui, tout comme moi, arpentez la plage avant même que les premiers oiseaux ne raient le ciel de leur vol blanc, un fin liseré imperceptible, si bien que l’on ne sait si on a inventé l’oiseau, s’il a surgi d’un rêve, s’il n’est une simple réminiscence d’une vision passée, perdue dans les sombres dédales de la mémoire. Vous êtes cette claire et mince silhouette, ce genre de griserie qui flotte à mi-distance du songe et de la réalité. Je dois accommoder mon regard sur vous, le régler, afin de ne nullement vous perdre parmi les voiles du brouillard marin. Vous pourriez aussi bien disparaître d’un instant à l’autre et, alors, je serais un peu dépossédé de moi-même. Savez-vous combien il est heureux de disposer, dans ces espaces infinis, d’un point d’ancrage pour la vue, d’un amer pour les sensations, d’un sémaphore pour les sentiments. Je ne sais si c’est la diaphanéité d’ici, ces heures qui coulent dans le jour avec la discrétion d’une source qui me rendent précieux les premiers moments de votre apparition. J’ai parfois l’impression que nous ne sommes que deux sur Terre, éloignés l’un de l’autre comme le sont deux frêles esquifs dans l’immensité océanique, mais que nous sommes alertés en notre fond de ce que cette situation contient d’admirable, de non reproductible dans le déroulement de l’existence.

   3 Août - C’est aujourd’hui seulement, après une nuit de sommeil agité, que je commence à prendre conscience de cette mystérieuse concrétion que vous êtes, qui fascinez mon regard, aimantez les tiges de mes doigts qui aimeraient tant vous frôler, vous qui faites soulever mon ombilic, il souhaiterait tant vous rejoindre par-delà les tracas du monde, les multiples complexités qui le rendent insaisissable. Vous êtes vêtue d’un pantalon et d’un haut gris anthracite, si bien que votre silhouette contraste avec le fond de la mer sur lequel vous vous détachez. Vous dépliez un trépied, y posez un appareil photographique que je devine, à sa taille, être celui d’une professionnelle. Vous faites quelques réglages, vissez votre œil à l’œilleton, fixez quelque chose dont je ne saurais dessiner la présence, tout est si flou dans la toile agrandie de l’espace !

   A dire vrai, je crois que vous photographiez l’invisible à la manière dont un cœur radiographie la texture fluide des sentiments. C’est ceci qui paraît vous intéresser, saisir le vol de l’âme, reporter sur une hypothétique ‘Carte de Tendre’ les trajets évanescents de ce qui ne saurait se dire, se manifester dans les traits de l’être qu’au titre d’une perte, d’une immobile absence. Cette esthétique du peu, du rien, doit être une telle joie, une telle braise logée au pli même de la conscience. De la dune où je suis, votre immobile geste, j’essaie, apercevant le trajet élégant d’une aigrette, la fuite d’une avocette de neige et d’encre, la boule grise d’une bécassine des marais, son long bec la précédant dans la brume, j’essaie donc d’imaginer votre monde en sa blancheur native, ces touches à fleuret moucheté que vous posez sur le réel, comme la goutte d’eau poudre au matin levant les fils ténus de la Vierge. Je présume que vous êtes vous-même tissée de ces fils aériens, de ses subtiles fragrances que ne peuvent rencontrer que les poètes et les faiseurs d’art, les magiciens, les alchimistes. Voyez-vous, là, au point où j’en suis de votre connaissance intime, mon prochain roman pourrait bien s’intituler ‘Un amour de Løkken’, il aurait la consistance d’une fleur de coton, la transparence d’une diatomée.

  

   2, 3, 4 Août - Crépuscule

 

   Si je suis un être de l’aube, ce que je crois, vous êtes celui du crépuscule. Autrement dit, celui des basses lumières, du bourgeonnement discret des choses, des attouchements subtils de la nature. Tous les soirs, après que j’ai perdu votre trace parmi les dunes et ai renoncé à vous rencontrer plus avant, après avoir lu quelques pages du roman de Van der Meersch, je me dirige vers cette modeste auberge du nom délicieux de ‘Nordlige klitter’, ‘Dunes du Nord’, comme si ces dernières avaient quelque chose de spécifique que ne possèderaient les autres, peut-être un sortilège serait-il attaché à leur fluctuante présence ? Je m’installe toujours à la même table, dans un angle de la salle, face à l’immense poème fluide de la mer. Vous aussi avez vos habitudes, cette table juponnée d’une toile blanche, près de la porte d’entrée, si bien que, la plupart du temps, je ne peux vous voir que de dos, imaginer votre visage, y deviner ses secrètes et ténébreuses mimiques. Mais savez-vous, c’est certainement mieux ainsi, on ne s’attache jamais autant qu’à ce qui est distant, inconnu. Tout rapprochement est déjà début d’une perte, souvent d’un renoncement.

   Lorsque vous entrez dans l’auberge, vous êtes en beauté et votre allure tranche avec celle bien plus modeste, ‘utilitaire’ j’oserais dire qui est la vôtre sur les rivages où vous posez l’œil inquiet de votre appareil photographique. Alors, combien je prends plaisir à vous décrire, à tenter de percevoir qui se cache sous ces subites métamorphoses : chrysalide discrète le matin, papillon somptueux le soir. Votre tête est coiffée d’une large capeline bleu-marine qui se prolonge, à ce que je crois, d’une plume d’autruche, flottante, vaporeuse. Votre visage que, parfois vous retournant, vous ne faites que me livrer à votre corps défendant est cette légère touche d’ivoire que rehausse un attouchement de couleur chair, cuisse de nymphe en maints endroits. Deux larges boucles de cheveux acajou s’échappent de votre capeline. Vos yeux sont immenses (de voir l’infini spectacle de la mer ?) et d’autant plus profonds, soustraits à toute sorte de curiosité. Je crois parfois y deviner le passage d’un héron cendré dont la tache persiste, comme si elle renonçait à s’effacer complètement. Persistance de la mémoire qui retient un temps de grâce et de douce faveur ? Jamais l’on ne se soustrait à la beauté. Toujours, autour de notre passion, elle tresse ses boucles, déroule ses anneaux de platine, illumine la falaise de nos fronts. Votre bouche est très délicatement purpurine : une aurore naissant au jour de sa propre énigme. Un très long collier de perles, sans doute de bois, descend depuis votre cou jusqu’à l’encolure d’une chemisier vaporeux. Une veste de lin blanc termine ce portrait tout en finesse, tout en poésie. Décidemment, vous êtes une bien curieuse personne. Vous tenez, à la fois, de ces élégantes fréquentant les toiles de Watteau et aussi de ces jeunes femmes vigoureuses, naturelles, de ces créatures du Grand Nord, de ces génies des forêts de bouleaux qui se confondent avec le cuir blanc des écorces.

   Chaque soir est la reproduction à l’identique d’un genre de liturgie, tant vous semblez absente à vous-même, imprégnée d’un climat qui pourrait bien confiner à quelque mysticisme. En attendant que l’on vienne vous servir les plats, et de même entre les plats, lorsque le temps étire sa vacuité, vous posez sur la nappe claire de votre table un emboîtage qui contient le  volumineux ouvrage de ‘La recherche du temps perdu’. Vous l’extrayez avec une manifeste douceur de son étui de carton, le posez face à vous dans une manière de geste sacré. Puis, ôtant un marque-pages parcheminé, vous poursuivez sans doute une lecture entreprise de longue date. Une fois, longeant votre table pour rejoindre la mienne, alors que vous étiez arrivée la première, je pus constater avec un vif et étonnant plaisir que l’édition que vous lisiez était en français. Cette découverte vous plaçait en quelque sorte de mon côté, si je puis dire en toute modestie. Un frisson d’aise se mit à vibrer le long de mon dos. Si je voulais vous parler, une communication était possible, cependant je pensais, sans doute à raison, que le temps d’un échange n’était encore nullement venu. Jamais quiconque ne décide de l’Amour, c’est l’Amour qui décide pour vous et ceci est bien heureux qui place les sentiments profonds bien au-dessus des hommes. Ne le ferait-il, que les hommes, aussi bien les femmes en abuseraient et la passion s’effondrerait tel un risible château de cartes.

   Cependant que votre dîner avance je vous observe à la dérobée, tachant d’établir une manière de portrait de vous, de sonder vos secrets, de deviner vos impatiences, d’anticiper tel mouvement qui dirait le vif d’une émotion, la hâte à voir se résoudre une situation, le souhait d’une suspension du temps. Vous savez, cette étonnante hésitation de l’heure, ce possible renouveau dont deux amants peuvent tirer le plus grand profit dans l’ordonnancement d’une vie trop bien réglée, faisant la part belle à la routine et à l’ennui qui ne manquent jamais de s’y installer. Mon jeu favori (oui car il y a du ludique là-dedans, du pari, des dés jetés au hasard qui traceraient la voie d’un singulier destin), mon jeu, deviner ce qui, en vous, Lectrice de Proust, fait son sillage de feu. Quiconque lit ‘La Recherche’ s’adonne au loisir bien ingénu des identifications. Quels lieux étaient les vôtres ? Le côté de Méséglise, son aspect ouvert, ses haies d’aubépines à l’entêtante fragrance, cette mare de Monjouvain dont le narrateur désespère de ne jamais pouvoir en tracer le signe particulier par la parole ? Ou bien le côté de Guermantes, les facettes brillantes de la vie mondaine, l’exploration des myriades colorées des sensations, votre farouche volonté d’y inscrire quelque clocher de Martinville dont la seule évocation, pour vous, revivifie d’anciennes amours, de vieilles promesses évanouies dans le linceul monotone du temps ?

   De temps en temps, afin de m’évader de vous, de ne devenir comme ces fumeurs d’opium qui, sans leurs pipes chargées du précieux poison, ne sont que des momies, des automates sans grande consistance, je dépasse votre studieuse forme, mon regard se perdant au loin, dans les vapeurs mauves de la Mer du Nord. Mais j’ai beau chercher à me distraire de vous, tout m’y ramène et, pareillement à l’aiguille d’une boussole un instant déroutée de son chemin par un orage magnétique, j’oscille jusqu’à retrouver le chemin du Nord, le seul que je peux emprunter rationnellement pour essayer de vous connaître. Le cercle des questions recommence, se focalisant, cette fois, sur le personnage du roman avec lequel vous pouvez coïncider. Etes-vous une Albertine devenant la maîtresse du narrateur ? Une Odette de Crécy, cette ‘cocotte’ n’épousant Charles Swann qu’afin de gravir les échelons de l’ascension sociale ? Ou bien encore une Oriane de Guermantes dont la beauté et l’élégance charment l’âme du futur écrivain ? Bien évidemment, j’incline pour Oriane mais rien ne peut m’orienter que mon intuition et chacun sait bien ce qu’il advient de cette vertu capricieuse, tantôt elle dit le vrai, tantôt la faux et, le plus souvent ni l’un ni l’autre mais ne délivre qu’un genre de rêve somnambulique dont on ne peut guère rien tirer qu’une légère impression d’ivresse.

  

   Matin du 5 Août

 

   J’ai lu tard dans la nuit. Les images brouillaient mon cerveau. Des manières de télescopages où se croisaient indifféremment les douaniers, les contrebandiers, Odette de Crécy, des chiens harnachés de sacoches emplies de tabac odorant, Charles Swann, Vous, dont encore je ne connaissais le nom, l’enchevêtrement des dunes, le portrait de Proust avec ses moustaches gominées, les chalets rouges et noirs des dunes de Løkken, des caravanes de lourds nuages abrasant la tôle grise de la mer. Ce matin j’ai décidé de partir plus tard faire mon périple quotidien au milieu des sables et des cheveux fous des oyats tressés par le vent du Nord. Depuis la terrasse de l’auberge où je me rends parfois en journée pour y boire un thé, j’ai pu suivre des yeux votre trajet. Vous remontez la plage, longez de lourds blocs de granit qui protègent le chemin des fortes marées. Vous arrivez sur le vaste plateau qui domine la mer. Vous y habitez une maison de pierre qui regarde au loin, bien après les itinéraires des natifs du lieu.

   J’ai attendu de vous voir passer, sacoche en bandoulière, tenant à votre main droite le trépied, à la main gauche l’appareil photographique muni d’une très longue focale. Qu’allez-vous donc saisir tout au bout de cet œil magique, sinon votre propre énigme ? Tous nous naviguons sur des eaux au bout desquelles nous ne rencontrons que notre image solitaire réverbérée par les flots gris du temps. Quand, à la limite de ma vue, je n’ai plus aperçu que la fuite de votre esquisse appuyée sur le vent, j’ai quitté l’auberge, ai gravi le raidillon, suis arrivé devant votre maison. Afin de n’alerter personne, je feignais de m’intéresser au paysage, d’en tracer de rapides croquis sur un bloc de papier que j’avais emporté. Nul ne faisait attention à moi, si ce n’étaient les grands goëlands qui passaient au-dessus de ma tête en criant, leurs voix éraillées aussitôt effacées par les remous du vent. Je crois que l’endroit où vous habitez vous ressemble. Pur, ne se livrant qu’à la puissance des éléments, aux assauts de la lumière, à l’amplitude des vagues qui, là-bas, rabotent inlassablement le socle de la terre. A droite de votre porte d’entrée, une plaque professionnelle discrète : ‘Karen Nielsen Fotograf’ - Je n’ai guère de mal à traduire. Du reste j’avais deviné votre profession, vous portiez avec vous les attributs dont on ne pouvait douter de la destination. J’ai contourné votre maison sur la droite. Une vitrine tout en largeur où sont exposées quelques unes de vos œuvres.

   Je pourrais, d’instinct, leur donner un sous-titre ‘Eloge du Simple’, tellement elles sont dépouillées, linéaires, parfois de simples lignes blanches, des spirales grises, des effervescences médiatrices de rien, des ponctuations, des signes énigmatiques, des hiéroglyphes interrogeant le plus haut du ciel, le plus lisse de la mer, le plus caché de la terre. En somme une ‘Recherche de l’absolu’ pour parodier le titre du roman de Balzac. Recherche qui rejoint, en une même intention, celle de Proust. Ce que voulaient ces deux écrivains, transcender le réel, se détacher de la pesanteur terrestre, nager en plein ciel là où l’écriture est une parole de cristal, un pur diamant vivant de sa propre lueur. Êtes-vous, vous aussi, une âme abreuvée de pluie céleste, un esprit aux aguets des feux de Saint-Elme de la passion créatrice, une pure coïncidence avec ce qui se nomme ‘Être’ et jamais ne trouve de repos qu’à être infiniment nommé comme la plus haute valeur ? Non celle du Dieu des religions, pas plus que celle des dieux polythéistes de l’Antiquité, pas plus que les idoles de plâtre et de carton de nos sociétés contemporaines.  

   Non, l’Art pour l’Art en sa plus haute manifestation. Une seule page de ‘La Recherche’, peu importe qu’il s’agisse de celle-ci, plutôt que de telle autre, pourvu qu’elle soit essentielle, qu’elle écrive en lettres de feu la hauteur à laquelle la condition humaine devrait toujours tendre à défaut de ne jamais pouvoir l’atteindre. Le chemin est déjà le but et il faut travailler sans relâche à en tracer le sillon pour plus loin que ne voient nos yeux perclus de cécité. Voyez-vous, Karen, en un seul empan de la vision je vous ai trouvée plus que mille ans de recherches laborieuses ne l’auraient permis. C’est bien là la vertu de l’art que de mettre en relation deux esprits, de les confier l’un à l’autre afin que de leur jonction naisse un sens qui les féconde tous les deux. Bien sûr, vous ne me connaissez pas, peut-être même ne m’avez-vous jamais aperçu glissant parmi le tunnel des dunes à la manière d’un renard des sables, jamais vu derrière le cercle de ma table de l’Auberge où pourtant je suis pareil à une vigie en haut de sa hune cherchant à apprivoiser les invisibles ressources de la mer, peut-être à voir surgir une Sirène des flots, dans des gerbes d’écume et des frétillements de pure félicité.

 

   6 - 7 Août

 

   Je ne fais que ceci, arpenter la longue plaine de sable, essayer de repérer dans le ciel les traces que vous y cherchez, la courbe d’un nuage, la fuite cendrée d’un héron, y deviner le passage discret de la bergeronnette grise, y trouver cette ligne de fuite de l’horizon qui mêle en une seule parole presque muette la tache ouverte du ciel, l’oscillation liquide de l’eau. C’est à la jonction de tout ceci que vous existez Karen. Vous avez la consistance éphémère d’une fugue musicale, la belle mélancolie d’un adagio, la fluidité d’une complainte qui se dissout dans la matière même de ses mots. Je vous connais bien plus que si les hasards de l’Histoire nous avaient réunis dans une même nacelle existentielle, flottant de-ci, de-là, avec bonheur, n’ayant nul besoin de chercher le refuge d’un port, notre navigation hauturière se serait nourrie d’une expérience commune, d’une ambroisie identique à laquelle nous aurions confié nos lèvres.

   Ici et maintenant, rien ne saurait mieux nous réunir que ce gris du ciel qui est notre abri commun, que cette immense course de l’eau qui nous invite à de lustrales libations, que cette distance qui est le lieu où le sens se pose comme la goutte de rosée sur le pétale qui l’attend et s’en trouve agrandie, multipliée, portée en dehors du lieu, remise à une sorte d’éternité qui rougeoie et appelle à la somptueuse fête d’être soi plus que soi dans l’irisation inouïe des sensations intérieures, ces sources inépuisables, souvent nous n’en éprouvons que le tarissement alors qu’elles sont plurielles, infiniment renouvelables. Jamais eau essentielle ne s’épuise, c’est nous qui ne savons la cueillir au creux de nos mains et la laissons fuir par inadvertance, inattention, distraction de soi, le vice le plus fécond dont nous pouvons témoigner.

 

   8 août - Matin

  

  J’ai mis les bagages dans la voiture. J’ai fumé longuement, rêveusement. ‘Un amour de Løkken’, tel sera bien le titre de mon prochain roman. Il s’écrira tout seul, en une certaine manière, puisque le livre a déjà été ensemencé par le bonheur de la rencontre. Certes à distance, mais il faut le redire, d’autant plus précieuse. Le voyage du retour est la bobine d’un film qui tourne à l’envers et remonte le temps. Je quitte Løkken dans un genre de brume grise qui ressemble au ciel de Paris en automne. Tout est couleur de zinc et le ciel repose sur la terre pareil à un immense plaid qui voudrait la protéger des caprices du climat. J’ai traversé le Limfjord sous les premiers rayons du soleil, un soleil timide ourlé de blanc, un genre de laitance s’en échappe, de longues larmes de résine coulent, faisant du sol un étrange glacis, presque une patinoire. Etrange beauté de ce Nord qui recule et se perd dans de laineuses résilles.

   A Aarhus, la ville est animée. Je traverse ses faubourgs de briques sombres. Beaucoup de vélos que montent fièrement de blondes amazones. Elles sourient de toute la blancheur de leurs dents. Toujours cette spontanéité du septentrion, cette plasticité naturelle m’ont étonné. Plus on approche des pôles, plus les masques tombent, moins on triche avec soi, avec les autres. Je contourne l’immense dédale de Hambourg, son expansion tentaculaire, puis, depuis le nord de l’Allemagne jusqu’à Karlsruhe, le long fleuve de béton de l’autoroute. Je passe la nuit à Strasbourg dans un hôtel qui donne sur l’Ill, près des ponts couverts, de ses rives si joliment fleuries. Observant l’eau plombée, paresseuse de la rivière, je suis en même temps à Løkken, près du lac immense de la mer, dans les creux des dunes, avec Karen, parmi les rémiges claires des oiseaux, la ligne indistincte de l’horizon, les nuages qui appuient amicalement sur ce paysage encore si préservé de la meute bruyante, agitée des prédateurs.

 

    9 -10 Août

 

   Je viens tout juste de jeter l’ancre chez moi, Quai aux Fleurs. Je suis le plus souvent assis sur mon balcon à observer les allées et venues des péniches sur le cours limoneux de la Seine. Regardant les lourdes cargaisons se diriger vers l’aval du fleuve, en direction de Rouen puis gagnant la Manche à Honfleur, je ne peux faire l’économie d’un songe qui me conduit à Løkken, lieu de mon dernier amour. Petit à petit le roman s’écrit dans ma tête, des levées de sable y apparaissent, des blocs de granit y surgissent, une maison aux lourdes pierres s’y précise avec sa vitrine ouverte sur la mer, avec ses photographies en noir et blanc, la trace de ses oiseaux, le trait courbe de son horizon, les notes claires que dessine dans le ciel la grande beauté du lieu. Puis, comme en filigrane sur un billet de haute race, une effigie qui ne dit son nom qu’à la mesure d’une absence, ‘Karen Nielsen Fotograf’, le vif emblème d’une errance, la mienne qui cherche à tutoyer la sienne à s’y plonger comme au sein d’une virginale écume. Oserais-je écrire, pour clore mon bref journal de voyage, la formule magique qu’habituellement les amants tracent sur les troncs d’arbres, dans le troublant liseré d’un cœur mis à nu : ‘Karen, je t’aime’ ? Oserais-je ? Oui, je sais, les amateurs de sensations fortes resteront sur leur faim. Alors ce qu’il faut leur dire, ici, cette belle et parfois cruelle vérité : l’Amour ne brille jamais mieux qu’à être mis à distance, le désir qu’à être différé, la volupté qu’à se tenir en un lieu, en un temps indéterminés. La Lune n’est jamais aussi belle que dissimulée derrière le nuage, le soleil précieux qu’à disparaître lors de l’éclipse. Jamais il n’est plus brillant !

 

   11 Août - Lettre, suite et fin

 

   Karen, me revoici donc après cette escapade dans mon ‘journal’ dont j’espère qu’il ne vous aura pas trop ennuyée. Je vais écrire un roman sur l’absence, la fuite, la rencontre qui, sans doute, n’aura jamais lieu. Je changerai votre prénom ainsi que votre nom. Je garderai le paysage, le beau nom de Løkken, les promenades dans les dunes, Vous en photographe, vous en capeline lisant Proust, moi en Etranger faisant, tel le milan, ses cercles au-dessus de l’inquiétude des hommes, scrutant le moindre de leurs tressaillements, le plus minuscule de leurs frissons. Tous les deux, nous serons les héros d’une ‘Recherche’ qui, bien entendu, ne sera que celle que nous ferons de nos propres pas de deux sur cette Terre qui nous accueille et nous demande de répondre à l’appel, autrement dit à l’appel de l’Amour. Karen, comment mieux vous dire que ceci : ‘Je suis en Amour de Vous’, aussi loin que mes yeux porteront mon oblique curiosité. Oui, je suis curieux de vous comme l’astronome est curieux des étoiles. Dormez et illuminez mes nuits. Je veillerai jusqu’à vous reconnaître parmi le fourmillement des constellations, leurs nuées emplies de pétales d’écume. Oui, je veillerai !

                                       

Vous êtes un mot posé sur l’azur.

 

 

 

 

 

  

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