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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 09:13
 Votre songeuse présence

 

Auguste Renoir – Alphonsine Fournaise,

1879, musée d’Orsay, Paris

Source : Si l’art était conté…

 

***

 

   Voyez-vous, parfois, on regarde une forme au loin, un oiseau au large du vent, une statue immergée dans un fin brouillard, une haute demeure à la façade usée et l’on ne sait vraiment ce qui vient à nous, ce que ces choses ont à nous dire, si du reste elles peuvent prétendre nous parler et, la plupart du temps, elles s’évanouissent et ne demeure dans notre mémoire qu’une vague trace que nulle volonté ne ranimera jamais. C’est là le sort du passager, du fuyant, de l’illisible s’écrivant en lettres de cendre tout contre l’évanescence d’un grésil. Une manière d’hiver arrive qui recouvre l’automne et n’annonce encore un timide printemps.

   Mais, plutôt que d’aller plus avant, que je vous dise ce qui motive ma lente dérive ici, dans la pente déclive de l’illusion. C’est bien vous, l’Inconnue, la Mystérieuse, qui m’avez cloué à cette place et nulle part ailleurs, genre de scarabée allongé pour l’éternité sur la plaque de liège de l’entomologiste. Savez-vous, écrivant ceci, me voici replongé dans mes souvenirs d’enfance. Je suis dans la grande pièce obscure et un brin désuète de ces salles de cinéma improvisées - l’arrière-boutique d’un café, un corridor entre deux portes faisaient autrefois l’affaire -, et je fixe de mes yeux curieux ce grand linge blanc où flottent des images, où grésillent les minuscules gribouillis de la pellicule. Ce que je vois, qui me fascine, c’est le film « Monsieur Fabre », cette vie passionnée d’un chercheur d’impossible.

Son impossible : découvrir toujours plus sur la vie de ses chers insectes.

Mon impossible : découvrir un peu de votre vie et la faire mienne

la grâce d’un instant, ne soit-il nullement reproductible.

   Je vous vois et ne me voyez pas. Combien ce trouble de l’observation discrète est délicieux. En quelque manière vous êtes ma proie et je suis votre prédateur. Oh, rassurez-vous, je suis tellement pris à votre charme, à l’aura que vous dégagez naturellement, que je ne vous ferai aucun mal. Comment pourrais-je en vouloir à ceci qui me tient en haleine et me laisse sur le bord d’un troublant vertige ?

A l’amour naissant, il faut toujours la distance.

A l’effusion des sentiments, une juste parenthèse.

A la déclaration, la pensée mille fois retournée

qui, peut-être, jamais ne verra le jour.

   Et, sans doute, est-ce mieux ainsi ! Se tenir au chevet de l’amour, en observer les mille voltes, en découvrir le charme de sous-bois et rester dans la clairière de son être afin de n’offusquer ce qui pourrait avoir lieu, qui ferait sombrer dans la plus concrète et éprouvante contingence une histoire en train de naître.

   N’est-ce pas sur le bord des choses que ces dernières nous paraissent les plus lumineuses, les plus tentantes ? Un instant nous cédons au caprice de tendre nos mains que nous replions l’instant d’après dans le secret de leur venue au monde. Être là, dans l’immobile attente et sonder son âme au feu de quelque inquiétude.

Soyez donc heureuse de me plaire,

je serai heureux de vous perdre.

  Certes mon énoncé sonne à la façon d’un bien étrange paradoxe : désirer et repousser à la fois. N’est-ce pas là sentiment de quelque dandy en mal de sensations narcissiques ? N’est-ce pas attitude infantile qui veut et ne veut plus le moment d’après ?

   Vous ferais-je une confidence, Vous l’Eloignée, Vous l’Immatérielle présence ? Je suis comme le peintre au bord de sa toile. Le blanc l’attire, le fascine et il se tient sur le bord du cadre pareil à un cumulus dérivant au ciel, qui n’aurait encore décidé de sa direction. Un flottement à l’infini et des heures grises qui n’en finissent d’égrener leurs pulsations, on dirait les grains serrés d’un chapelet et d’invisibles mains qui en voudraient connaître le sens intime.

   C’est le plus souvent l’avant-scène des choses qui nous attire, ce genre de coursive étroite avant que de rejoindre sa cabine. Le boudoir, que bientôt nous visiterons avec une sorte de recueillement, voici qu’il affalera son secret telles les voiles d’une frégate qui s’écroulent sur le bois du pont et la peine nous envahira de ne plus pouvoir les porter dans notre imaginaire, ce boudoir, cette chambre des secrets, cette pliure inégalable du mystère. Comprenez-vous combien il faut longuement savoir perdre avant que de posséder et même, ayons la certitude que ce qui s’annonce comme absence - ce que nous désirons -, n’est jamais mieux présent qu’au rythme de sa fuite, bien au-delà de qui nous sommes.

   Certes, je peux dire celle que vous êtes, le mode subtil de votre apparition. Vous êtes assise sur une chaise au bois blond, peut-être un bois fruitier encore odorant des fragrances qui furent les siennes. Votre tête est coiffée d’une sorte de canotier à la teinte de capucine. Votre teint est si frais ! On dirait la grâce d’une toute jeune fille et pourtant vous êtes une femme dans sa belle maturité, rayonnante, confiante, ouverte à demain. Votre robe est de myosotis et de pervenche, une touche discrète de couleur qui rehausse votre teint et vous pose dans un médaillon identique à celui des miniatures de la Renaissance.

   Dire que vous paraissez nonchalante, heureuse, serait trop vous reconduire à cette réalité à laquelle vous échappez à l’aune de votre grâce. Un vague sourire aux lèvres. Mais est-ce bien un sourire ? Ou bien plutôt l’esquisse d’une plénitude ? Oui, je pense encore à Jean-Henri Fabre en filigrane, à ses merveilleux insectes. Je vous vois abeille, non ouvrière, mais Reine dans l’intimité luxueuse de sa ruche. Comment votre destin pourrait-il différer de ceci ? Non, je n’invente rien. Non mon romantisme n’est nullement exacerbé. J’énonce simplement une réalité qui, en même temps, est vérité. Nul ne pourrait s’inscrire en faux contre ce rayonnement qui émane de vous : un miel, un nectar, un long poudroiement jaune qui n’en finissent de tomber, sans doute jamais ne toucheront-ils le sol.

   Me verriez-vous occupé à faire votre portrait avec tant d’émotion au bord de l’âme, probablement seriez-vous inquiète ou bien émue, ou bien troublée. La conscience des êtres est un tel kaléidoscope, une telle polyphonie et rien n’est jamais prévisible et ceci est heureux car il n’y a pire mal que l’ennui. Une carafe de cristal est posée à l’ombre de votre avant-bras. J’y devine une douce ambroisie, une liqueur divine que nous aurions pu boire pour fêter notre rencontre. Derrière vous une rivière parsemée de mousse verte, parcourue des larges feuilles des nymphéas, une lumière d’émeraude en frôle les arabesques endormies. Un canot sur l’eau qui eût pu nous emporter vers Cythère, rivage de la belle Aphrodite, ou plus prosaïquement vers la chambre mansardée que, sans doute, vous possédez, si près du ciel, sous le vol aigu des hirondelles, sous le murmure des étoiles la nuit venue. Sachez, Vous-la-Lointaine, que je vous y rejoindrai en pensée lors des jours venteux et de longue mélancolie.

Ma présence ne sera qu’absence.

Votre absence ne sera que présence.

   Soyez au moins informée que je vous aurai aimée l’intervalle d’une écriture. Oui, aimée ! Rien ne s’efface jamais qui, un jour, a été écrit !

  

 

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 08:20
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 12:15
Gaëlle du vent

Source : PAJU – RTS

 

***

 

   Ici, dans ce pays de vent et de roches brunes, dans ce pays que nul ne semble habiter, dans ce pays de légendes et de brumes grises, vit une petite fille du nom de Gaëlle. En réalité, on ne sait si c’est son nom réel, si du reste elle en a un, si elle est pure invention, chimère flottant au large de l’imaginaire. Certains disent qu’elle est née de la brume, d’autres qu’elle est née du granit et de la lave, d’autres encore prétendent qu’elle est fille de Poésie et qu’il ne sert donc à rien d’en vouloir saisir l’image. Elle est parce qu’elle est, comme « la rose est sans pourquoi » et parfois convient-il de laisser aux choses et aux personnes leur aura de mystère, ainsi peut naître le rêve qui, seul, peut nous aider à vivre et à oublier les corridors étroits de nos soucis.

   Disons que nul ne l’a aperçue mais qu’elle existe tout comme existe le menhir planté dans le ciel, la caravane de nuages au loin, le demi-cercle de l’arc-en-ciel qui pose sa ligne de couleur sur le bord du monde. Gaëlle, donc, doit devenir une simple évidence, un genre de concrétion du paysage, un bourgeonnement au-dessus des flots, peut-être une musique aérienne au plus haut de l’espace. Ce que fait Gaëlle, tout au long de ses journées qui, jamais, ne semblent commencer ni finir, c’est tout simplement de vivre au gré du temps qui passe, au rythme du vent, dans le grésillement des abeilles, dans les flocons de lumière qui essaiment l’azur de si belles taches blanches.

   Gaëlle-du-matin, la voici qui se confond avec tout ce bleu sombre, ce bleu-marine qui envahit le ciel, se lève de la mer, peint tout dans une seule et unique teinte pareille à une mélancolie heureuse, à une tristesse gaie, à un lumineux désespoir. Car il en est ainsi de toute vie qu’elle se pare, parfois, de l’étrange clair-obscur de l’oxymore : une vive et éclatante lumière que recouvre le dais d’un vague à l’âme, que ternit le gris d’une lointaine réminiscence. Mais c’est précisément parce qu’il y a de l’ennui qu’il y a aussi de la gaieté. Tout ceci joue en duo la belle mélodie de l’exister.

   Gaëlle s’assoit sur ses pieds, le dos légèrement cambré, ses yeux sont deux minces fentes par où le monde se donne à elle dans une manière d’étrange beauté. Gaëlle voit les amas de gros rochers, on dirait des animaux antédiluviens, elle voit la longue clôture de pierres sèches, un plateau d’herbe couché sous le vent, une maison de granit au toit qui descend au ras du sol, quelques bâtiments épars moutonnent tout autour. Puis le bord déchiqueté du rivage, une île au loin émergeant de la brume, d’énormes vagues blanches qui se lancent à l’assaut d’un cap, puis explosent en milliers de fines gouttelettes.

   Gaëlle-de-midi semble se dissoudre à même la lumière de l’heure méridienne. Elle est fascinée par les mouvements qui ont lieu ici, qui vivent de leur belle énergie, jamais ne se renouvelleront et c’est en ça qu’ils sont précieux, et c’est pour ceci que Gaëlle vit avec eux, tout contre eux. Parfois elle sent cette meute d’agitations vriller l’intérieur de son corps et elle rayonne de beauté longtemps contenue, et elle sent les pliures de la joie l’envahir, faire gonfler des larmes tout au bord de ses paupières. Elle regarde le lent ballet des goélands. Dans leurs fortins de plumes ils paraissent hors de tout danger, maîtres de l’eau comme ils sont maîtres de l’air. Parfois ils la frôlent et alors elle voit leur grand bec orangé, leurs yeux clairs dilatés percés en leur centre d’une lueur d’obsidienne.

   Elle aime ces oiseaux, seigneurs de l’espace. Des fois il lui arrive de les chevaucher, de monter très haut dans l’air qui claque et fouette son visage. Alors son regard porte au loin, plus loin que la terre, plus loin que l’ennui des hommes et elle voit l’envers des choses, la fulgurance de quelque vérité, le long fanal de l’amour qui scintille en d’inatteignables contrées. D’autres fois elle suit de ses mains les joyeuses figures des fulmars, leurs cercles au-dessus de l’eau, leurs cris de gorge pareils à des claquements, à des voix rauques qui déchirent l’air, l’entaillent, en font des lambeaux qui, toujours, tardent à retomber.

   Gaëlle-du-soir aime à sa camper dans une posture toute méditative, tout en haut du plateau noir qui surplombe le vide. Là, le vent tourbillonne en longues rafales, il claque dans le genre d’une fronde lançant son projectile, il hurle parfois et ce sont ces longues plaintes qui lui plaisent le plus, qui scindent son corps, en font une sorte de presqu’île à la dérive. C’est bien de se sentir en partage avec le monde, d’en être une parcelle qui vibre à l’unisson, alors on n’est plus séparée, alors on communie dans un sentiment de plénitude. La lumière baisse maintenant, elle murmure au-dessus du gonflement de la mer, elle devient noire dans les grandes fosses marines. Elle est l’âme des choses, elle palpite tout contre l’étrave de la conscience, elle parle son langage de rapidité ou bien de lenteur.

   Gaëlle est entièrement à son être et rien ne pourrait la distraire d’elle-même. Quelques nuages bleu-gris, effilochés, traversent la plaine du ciel. L’eau s’est soudain assagie, comme pour gagner la nuit qui l’attend. L’immense rocher qu’elle nomme « Géant à la bouche ouverte » semble bien près de s’assoupir, seule maintenant, dans le jour qui décline, la fente qui le traverse, on dirait qu’il profère un secret avant même de sombrer dans un lourd sommeil. Le crépuscule bascule, encore quelques traînées couleur de lilas sur l’immense plaque d’eau. Les rochers se fondent dans la toile du ciel, ils s’évanouissent et seuls les yeux de Gaëlle brillent dans l’ombre à la manière de deux billes d’étain. Quelques étoiles s’allument au firmament qui viennent dire aux hommes l’heure de leur retraite, de leur parenthèse. Le temps d’une nuit ils n’existeront plus vraiment. Gaëlle s’enveloppe dans une houppelande de laine qui sent encore le suint des moutons. Elle se met en chien de fusil. Les étoiles allument sur son front quelques douces braises. Elle va dormir là, tout contre le vent, sous la bannière du ciel, face aux rochers ses amis, sous la veille des grands oiseaux blancs qui partagent l’écume céleste et lui ouvrent grand les portes du rêve. Oui, du rêve !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:22
L’Arbre-Soleil.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

 

 

 

   Luxe d’une patine ancienne.

 

   Ou bien la nuit. Ou bien le jour. Hélias, enfant d’à peine neuf ans, n’aimait nullement cette alternative qui ne faisait paraître que l’ombre et la lumière et rien d’autre qui eût pu les réunir. Avant toute chose, Hélias était forme de passage, glissement entre deux rais de clarté, deux pans de ténèbres qui plongeaient dans l’inconnu. Depuis son plus jeune âge il avait toujours éprouvé une vraie dilection pour ce qui jouait dans le clair-obscur, dans le demi révélé, dans la forme émergeant à peine d’elle-même à la seule force de son intime déploiement. Aussi le voyait-on hanter les rues du village de pierres brunes, de préférence au lever du jour ou lorsque le crépuscule teintait le paysage du beau luxe d’une patine ancienne.

 

   Le fourmillement bleu de l’infini.

 

   Et rien n’aurait été sans doute plus exact que l’idée qui aurait fait du jeune Hélias un être déjà acquis à cette qualité de la lumière depuis l’antre du ventre maternel. Ce dernier, on aurait pu l’imaginer à la façon d’un dôme opalescent, d’un doux gonflement de résine, avec, en son centre, le germe d’une existence visitée par la qualité du rare, du précieux pour la simple raison qu’ouvrir ses yeux aux secrets du monde n’est guère réservé qu’à des explorateurs de beauté. En effet, comment dire l’évidence heureuse, la délicatesse d’un plateau semé d’herbe jaune, parcouru du moutonnement d’or des arbres, certains encore habités d’une coloration vert d’eau alors que dans les lointains cernés de brumes la vue s’égare dans le fourmillement bleu de l’infini ? Jamais le zénith, avec son candélabre blanc pendu dans le ciel, goutte aveuglante, ne révèle avec tant de sublime spontanéité la douceur des choses.

 

   Qu’il était le fils du Vent.

 

   Son âme, il faut la laisser voguer parmi les volutes de l’imaginaire, la confier aux ondoiements de la rêverie. C’est surtout à ceci que se livrait le Jeune Inconnu car nul ne savait d’où il venait, quel était son destin, le terme de son cheminement. Certains prétendaient qu’il était fils du Vent. D’autres, plus malicieux, disaient qu’il était l’invention de quelque Sorcière. Il faut dire qu’en ce pays de pierres sombres, de vallées ombreuses, d’âtres noirs de suie, les divagations n’étaient pas rares dans de pauvres têtes dévastées des atteintes du temps. D’autres supputaient qu’il était un astre tombé du ciel un soir de pluie d’étoiles filantes. Enfin les plus rustiques d’entre eux ne croyaient nullement à toutes ces balivernes et allaient se coucher sur leurs taies brodées d’ennui avec la résignation d’une racine à habiter son lopin de terre pour l’éternité. Aucun, cependant n’avait songé qu’il pouvait être la simple continuité d’un Arbre, ces vénérables habitants de la Terre perdus dans le silence des confluences mondaines, ces réservoirs d’énergie et de sagesse que fécondaient les rayons du soleil.

 

   Les corridors à perte de vue du temps.

 

   Quoi qu’il en fût de ces fables aussi fantaisistes que dénuées de fondement, Hélias qui n’était en réalité qu’une image tirée du vaste livre du monde, se levait au moment où la nuit commençait à basculer - il en sentait le singulier grésillement quelque part entre l’ombilic et la voûte du diaphragme -, s’habillait d’un rien et quittait les pages de sa hutte de branches bien avant que les villageois ne se hissent de leurs rêves d’étoupe. Il empruntait le sentier qui gravissait en lacets la pente de la montagne que coiffait, en son sommet, les robes brunes des vaches. Parfois il musardait au milieu des tubes rouges des joubarbes au bout desquelles s’étoilaient les fleurs roses. Parfois il jouait avec les corolles jaunes des saxifrages, minces étincelles qui se reflétaient sur son front nimbé de lumière. Au loin, dans une brume diaphane, les hauts sommets dentelés, les plaques des névés resplendissant dans l’air cristallin et, parfois, dans une ronde de cercles joyeux, le vol des aigles royaux qui semblait dire les franges inaccessibles de l’espace, les corridors à perte de vue du temps.

 

   L’illimité des choses inaperçues.

 

   Voici, Hélias est arrivé tout en haut des collines herbeuses d’où se laisse découvrir l’entièreté de l’horizon, immense courbe qui semble ne vouloir jamais en finir de faire son étonnante géométrie. Dans les creux, les lentilles d’eau des lacs font leurs yeux dilatés. De loin en loin, des troupeaux de rochers à la laine grise. Des haies, des boqueteaux pareils à des mousses qui seraient nées seulement pour rythmer le paysage, lui donner sens. Ici est une clairière entourée d’essences multiples, ces entités volatiles qui traversent le corps du Chemineau comme une idée se fraie un chemin dans les belles avenues de l’intellect. Les arbres vénérables habitent cet Enfant de la nature à l’intérieur même du fortin de sa chair. Ils le dilatent. Ils le portent en avant comme s’ils étaient un langage vivant cherchant à s’éployer dans la tête des hommes puis, au-delà, vers l’illimité des choses inaperçues. Symphonie de chênes verts au feuillage clair, d’aulnes et de bouleaux au ramures délicates, larges palmes des cèdres où l’air repose sa course, fins cônes des cyprès plantés dans le derme de l’éther, triangles foncés des épicéas, boules régulières des érables, cierges solitaires des mélèzes aux aiguilles couleur de miel.

 

   L’écume douce de l’intuition.

 

   C’est une aube de pure lumière, grise et blanche - ces déclinaisons de la délicatesse -, avant que la rumeur du ciel ne se teinte du corail de l’aurore. Attendre la coloration trop affirmée, c’est différer de soi, c’est sortir du poème pour déjà se ruer dans la prose assourdissante du monde. Le Jeune Chercheur sait la nécessité de la pause, du repos, du recueillement en soi. Il s’assoit sur un tumulus de pierres à la lisière du cercle d’arbres. Au centre exact du dessin sylvestre, Celui par qui, l’Arbre-Soleil, il connaît le bonheur d’être parmi le simple et le directement accessible. Il suffit d’ouvrir la meurtrière de ses yeux, de regarder à la manière du lynx, avec les flancs qui palpitent, l’écume au bord des lèvres, l’abdomen arqué comme pour un rituel sacré. On respire à peine. On laisse venir à soi l’écume douce de l’intuition. On sent sur la nappe de sa peau l’étoilement du jour, la douce insistance des grains de lumière qui font comme un léger cliquetis, une fugue en sourdine, la chute d’une eau dans le bassin alangui d’une doline. Ce qui fascine et cloue le corps au mystère de l’être, c’est surtout ce merveilleux Arbre hissé à la force de son tronc dans la vague claire de l’heure. Le temps s’est arrêté. En bas, dans le village, les Hommes sont encore au repos et on dirait des gisants dans le silence d’un sépulcre. Dans la fontaine, sur la place aux ombres bleues, le jet d’eau est un « cristal qui songe », une éphéméride qui marque le pas, une chute en suspens dont on ne perçoit ni début, ni fin. Dans la savane des prés, les troupeaux sont figés, seuls leurs naseaux fument en cadence mais le rythme est si lent qu’il pourrait aussi bien s’arrêter et ne plus jamais paraître. Sur le dos des boqueteaux une étole de rosée se pare de teintes si évanescentes qu’on les croirait de cendre ou bien pareilles au feu éteint des galets.

 

   Doux rayonnement d’un sfumato.

 

   C’est une joie presque irréelle d’être, ici et maintenant, au-devant de ce qui fait signe avec autant d’humble majesté. La boule blanche du Soleil est à l’orient, œil cyclopéen mais tellement paré des intentions les plus pacifiques, des projets les plus sublimes. Comme s’il s’agissait d’assister à la naissance d’un chef-d’œuvre, une toile de Léonard de Vinci, par exemple, avec le doux rayonnement de son sfumato. Qui est autant émanation de l’âme, de la lumière, qu’arrangement ingénieux d’un pigment sur le support. Aube blanche qui transfigure l’espace, reconduit l’éternité à l’instant dans un si mince feuillet qu’il semblerait issu d’un conte des Mille et Une Nuits. A peine l’épaisseur d’un amour d’Orient. Un filet de liquide odorant coulant d’une aiguière dans la fraîcheur d’un patio. Tout autour de l’Arbre, un ciel légèrement voilé de teintes de feuilles et d’humus. L’horizon tel un fleuve lumineux qui semble s’écouler aux confins de l’imaginaire, là où le rêve poudroie et se métamorphose en une infinité de fuyantes particules. Plus près, la terre pareille à un tissage serré avec le rythme lent de sillons à peine apparents. Une ligne foncée traverse l’entière zone de visibilité traçant une frontière discrète entre ce réel qui nous visite de sa lame tranchante et cet irréel lointain qui semble être le territoire d’Hélias, cet Enfant de l’Arbre-Soleil dont on ne sait l’origine, dont on ne peut prévoir la marche vers demain. Ce que l’on perçoit de lui, seulement cette fuite éternelle, là, face à ce microcosme si mystérieux qu’un jour il pourrait bien y disparaître tel le nuage dans le ciel qui le reprend en son sein. La vision est si belle qui conduit de soi à soi. De soi à l’Arbre-Soleil, cet archétype fondateur des assises humaines. Axe du monde, vie dans son élévation, passerelle en direction du ciel, métaphore d’une inépuisable puissance. Epiphanie ouranienne si proche de l’idée de la divinité avec son rayonnement spirituel, source de lumière, cette parole qui féconde le tout du monde et le rend possible.

 

   L’Arbre-Soleil est orphelin.

 

   En bas le village s’éveille. Les vieux Hommes étirent leurs membres engourdis par le froid de la nuit. Un feu dressé à la hâte dans l’âtre fait voler ses escarbilles dans l’ombre des demeures de pierre. On revient à la vie petit à petit. Après être passés si près du néant qu’on en porte encore les stigmates dans les rides du front, les nœuds serrés des mains, les plis des yeux qui ont du mal à se distendre. Là-haut, tout là-haut le ciel vire au rose puis au jaune, les teintes s’unifient, se dissolvent, noyant l’espace dans la même note hautement lisible. Les arbres sont des arbres, les haies des haies et le réel plante partout son impérieuse dague. Soudain quelque chose a disparu comme si on avait retiré une pièce de l’axe du monde, et qu’il ait cessé son harmonieux mouvement de rotation. Comme un hoquet, un soubresaut, un grincement consécutif à la projection de grains de sable dans les rouages. Quelque chose manque et, maintenant on le sait depuis son cœur de pierre dans les masures où le feu crépite et fait ses détonations. L’Enfant du mystère, l’Enfant venu d’on ne sait où a disparu et l’Arbre-Soleil est orphelin de son regard appliqué. Renaîtra-t-il la prochaine aube ? Renaîtra-t-il ? Grande serait la désolation si nul ne considérait poétiquement cet événement aussi exceptionnel que cyclique du lever du jour qui est aussi lever de l’homme, lever de la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:42
La nuit attentive.

Photographie : Katia Chausheva.

J'habite quai des Fleurs depuis six mois. Tout y paraît familier en même temps que lointain. Lorsque j'écris, souvent mon regard embrasse le paysage, depuis la sombre Tour Montparnasse jusqu'à l'Hôtel de Ville qui semble en être le lointain écho, le gris de ses ardoises fondu dans le ciel de Paris. Ma vie sans vous, d'abord, seul le cliquetis de la machine dans la rumeur des frondaisons et ces falaises blanches des façades, comme une limite à ne pas franchir, un point de non-retour. Quels mystères dissimulent donc les hôtels particuliers de Saint-Louis derrière leur austère froideur ? C'est si anonyme ces élévations de pierre que dissimule aux regards le cercle des arbres. Un retirement du monde, sans doute de hauts plafonds armoriés, des cheminées de marbre, des escaliers couverts d'épais tapis. Et un éternel silence opposé aux agitations mondaines.

C'était il y a une semaine, un soir, dans la montée des brumes. Je fumais dans le déclin du jour, ma vue flottant sur l'eau étale de la Seine que troublait, parfois, le passage lent d'une péniche. Il y avait si peu de bruit et l'on se serait cru dans la douceur d'une clairière sous la levée d'une lumière neuve. La lune commençait à briller dans la discrétion. Je ne sais comment votre présence s'est révélée, vous étiez si peu perceptible dans la pénombre. A peine une parole, un murmure à l'orée de l'aube. Vous étiez assise à la proue de l'île, sur un banc de pierre, dans l'attitude d'une danseuse se reposant d'une arabesque. C'était si troublant de vous découvrir à la mesure d'un éloignement, de ne percevoir de vous qu'une manière de presqu'île, d'horizon bleu et noir dans la densité des choses. Le haut de votre corps était douce phosphorescence qui s'abîmait dans la touffeur d'une vêture sombre, sans doute une jupe courte laissant libre cours à vos mouvements à peine ébauchés. Vous étiez quasiment immobile, sauf parfois la tension d'un bras, la cambrure légèrement accentuée de la jambe, le glissement d'un pied sur la dalle de calcaire. Il y avait comme le cercle d'un projecteur, un rond de lumière faisant de votre genou une colline lissée d'une onde souple, de votre bras une rivière avançant dans le doute de ses rives. Etiez-vous une solitaire venue se ressourcer dans la fraîcheur nocturne ? Ou bien une mystique méditant, poursuivant quelque idéal inatteignable ? Ou bien encore une romantique à la recherche d'un lieu qui la distrairait des autres, peut-être d'elle-même ? Vous, dans cette pose si élégante, tellement inclinée à la rêverie, je vous imaginais l'héroïne d'un tableau, par exemple "Femme sur la terrasse" de Carl Gustav Carus, dans l'attitude songeuse de celle qui cherche, dans la brume d'un paysage équivoque, sa propre parution sur la scène du monde. Mais pourquoi donc ce retrait dans les limites de l'exister, cette réserve dans l'encre avancée d'après le crépuscule ?

La nuit attentive.

"Femme sur la terrasse"

Carl Gustav Carus.

Source : Ellen And Jim Have A Blog, Two.

Cette vigie que vous figuriez, là, sur l'étrave de l'île, avait-elle vertu métaphorique ? Était-elle la pointe avancée de votre destin que vous vouliez confier à la divination des eaux, à leur vision songeuse de la vie, manière d'aruspice vous guidant au-delà même de vos pensées, peut-être dans les arcanes d'une utopie ? Et puis, comment dans cette époque de vitesse en proie aux convulsions des foules, pouviez-vous vous abstraire à ce point de la marche en avant du siècle ? A tout le moins il y fallait le décret souverain d'une âme bien forgée ou le retrait en soi alloué à quelque contemplation. C'était si bien, depuis le refuge de ma fenêtre, d'assister à ce qui, pour être le contraire de la sublime métamorphose, en constituait peut-être les prémices. Mais quelle chrysalide étiez-vous donc pour retarder ainsi votre surgissement dans l'imago aux luxuriants chatoiements. Quelle Uranie ? Quelle Belle de Nuit ? Je ne pouvais même pas vous dessiner sous les traits de l'Aimée attendant son Amant. Il y avait une telle intériorité autour de laquelle vous dressiez les images apaisées des certitudes ou bien des révélations. Vous étiez sur ce quai de pierres, comme inatteignable, retirée des agitations et des tremblements, si proche d'une amplitude de la conscience qu'un feu discret entretenait dans le silence de votre corps. Ainsi, la première nuit avait coulé avec la lenteur d'un glacier, avec les lueurs bleues qui, toujours, sont les reflets de l'âme. Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour que vous avez abandonné votre assise, dans un mouvement si naturel qu'il paraissait naître des eaux et rejoindre le bouquet d'arbres dans une pure efflorescence. Un instant, vous avez longé le quai de pierres grises, vous fondant dans l'anonymat de ses teintes d'argile. Puis votre silhouette sur le quai de Bourbon alors que la nuit finissait de diluer son encre. Vous avez disparu dans le secret d'une porte cochère, dérobant à mes yeux le mystère par lequel vous vous étiez annoncée. Peu de temps après, dans l'échancrure ménagée entre les arbres, l'éclat d'une lumière au travers d'une croisée. Malgré la distance, j'y reconnaissais le gris-bleu de votre chemisier, la tache sombre de votre jupe, l'effusion claire de vos bras dans le jour naissant.

Je ne sais alors quel sentiment de terrible lassitude m'a envahi, peut-être la fatigue d'une nuit sans sommeil. Je me suis allongé sur le canapé, faisant monter vers le plafond de longues volutes de fumée. Vous y étiez entièrement contenue dans une manière d'étrange chorégraphie, lente comme les draperies boréales de ce Grand Nord qui me fascinait tant. Mais quelle danse aviez-vous donc introduit dans mes pensées, quelle magie de Sylphide pour être possédé à ce point de votre image ? Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la négation de toute autre réalité. Il n'y avait plus, sur Terre, que ce pas de deux que nous exécutions avec l'arc tendu de nos corps alors que les hommes avaient rétrocédé dans une condition originelle, simples eaux faisant leurs clapotis à l'entour des marais. Chaque soir, à la manière d'un rituel, vous avez gagné votre scène au bord du quai, moi ma fenêtre dans l'attitude du guetteur. Il y a, entre nous, la marche inavouée d'un amour naissant. Je sais, depuis la braise de mon intuition, que vous ne vous postez là qu'à attirer mon regard. De chaque côté de l'eau, depuis nos rives désirantes, nous avons jeté cette belle arche qui, toujours, brillera. Notre éloignement, notre inaccessibilité seront les pierres de touche de ce beau sentiment nocturne, de cette infinie poésie qui, jamais, ne s'éteindra ! Il sera temps de dormir lorsque le jour pointera. Dans l'éclatement blanc de la lumière. Il y aura encore d'autres nuits, d'autres rêves. Nos mains n'attendent que de s'en saisir !

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:23
Le pays des ombres grises.

Photographie : Katia Chausheva.

Je ne sais quel hasard, ce jour de passage à Bruxelles, m'amena au pied de l'Atomium. Sans doute un désœuvrement ou bien une irrésolution. Bien évidemment, il y avait la file des visiteurs et vous, Grise, que je ne connaissais pas encore, parmi les curieux. Vous étiez juste devant moi et, je ne sais quelle faute d'équilibre - sans doute vos hauts talons -, vous fit chuter dans mes bras. Décontenancée vous ne pouviez que l'être, moi aussi qui ne m'attendais pas à ressentir un contact aussi soudain qu'inattendu. J'éprouvai la souplesse étonnante de votre corps mais constatai aussi, ce teint si pâle, cette glace dont vos doigts semblaient atteints. Vous vous êtes excusée et votre naturelle confusion, un instant, ramena un peu de rose sur vos joues. Nous avons voyagé ensemble dans ces étranges boules de chrome puis sommes allés prendre un café. Une boisson vous ferait du bien. Vous fumiez de longues cigarettes à l'odeur de miel, regardant, au travers des vitres, les arbres dans leur mousse verte. Vous sembliez ailleurs qu'en vous-même, dans d'énigmatiques contrées dont je pensais que nul autre que vous ne pouvait y aborder. Un instant je me suis levé, allant chercher une brioche qui vous réconforterait. Vous l'avez grignotée du bout des lèvres, comme une enfant qui aurait voulu faire durer sa friandise. La bascule du jour teintait le paysage de lueurs d'aquarium. Je vous ai proposé de dîner en ma compagnie mais vous aviez un train à prendre. Je vous ai accompagnée jusqu'à la gare. Les voitures étaient à quai qui, bientôt quitteraient la Belgique en direction de la lointaine Corogne. De votre fenêtre vous m'avez salué, votre mouchoir blanc agité du bout des doigts. De retour dans ma chambre d'hôtel je sentais encore votre troublante présence, cette discrète odeur boisée dont je n'arrivais pas à définir s'il s'agissait de santal ou bien de cèdre. En tout cas une trace ineffaçable demeurait de vous. Je devais, bientôt, m'en apercevoir.

Je me suis couché tard dans la nuit. Sur la Chaussée de Vilvorde quelques voitures faisaient leur bruit d'éponge. Un réverbère perçait le brouillard naissant. A cette heure avancée il n'y avait plus de piéton pour marquer la présence humaine. Il me fallait consentir à dormir ! Nuit pareille à la nuit d'orage avec des grondements, au loin, et les lueurs blafardes dans le ciel noir. Au réveil, ma tête était emplie de songes et vous y occupiez la presque totalité de l'espace. Quel charme m'aviez-vous jeté pour que je fusse, ainsi, attaché à votre image avec la force d'une dette ? Mon petit déjeuner, face à la nuée des arbres, fut pareil à l'errance infinie lorsque le jour est dépourvu de but. J'avais du mal à écrire mes articles et le moindre mouvement sur Vilvorde me tirait à lui avec l'insistance de l'événement soudain, incontournable. J'ai enfilé ma veste, suis descendu sur le quai. La fraîcheur était déjà là, sur octobre naissant. J'ai pris mon paquet de cigarettes, mon briquet. Un rectangle de papier blanc est tombé qui l'accompagnait. Il portait une écriture serrée, un simple numéro de téléphone. Il avait cette odeur de cèdre ou de santal, en tout cas la vôtre, à n'en pas douter. J'ai aussitôt compris que vous aviez profité de mon absence - le trajet pour aller chercher la brioche - pour glisser cette courte missive dans ma poche. Mais quelle intention vous avait poussée à faire ce geste qui m'apparaissait incompréhensible ? Vous paraissiez tellement éloignée des préoccupations du monde. Je suis remonté dans ma chambre. J'ai composé les numéros. Longtemps une sonnerie a retenti dans le vide. J'étais porté à ma périphérie comme si, désormais, rien ne me permettrait de réintégrer celui que j'avais toujours été, à savoir un homme certes sensible à la beauté, mais situé en dehors des intrigues amoureuses. Une semaine durant, tous les jours, cette même sonnerie et mon absence au réel qui ne cessait de m'inquiéter. Enfin, un soir, presque à la limite de la nuit, vous décrochez. Je reconnais votre voix un peu grave, voilée sans doute par le tabac. Je m'inquiète de votre santé, vous demande de vos nouvelles, projette de venir vous voir. "No venga, es la tierra de tonos grises !" Décontenancé par votre réponse, je traduis avec les quelques bribes d'espagnol que je possède encore : "Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Puis un silence qui devait durer éternellement. Heureusement, au verso de votre carte, votre adresse.

La voiture roule vite sur les routes désertes du petit matin. Un long temps à conduire avec de brèves haltes. J'arrive tard dans la nuit dans ce petit port près de La Corogne où vous résidez. La brume de mer s'est levée, une brume blanche qui suinte sur les vitres, poisse le regard. Tout se présente dans l'indistinction, comme dans un mauvais rêve. Sans doute la fatigue et la hâte d'en finir avec cette énigme que vous êtes. Les rues sont étroites, plutôt des gorges entre les falaises blanches des maisons. Les boules des réverbères sont des yeux de baudroies qui regardent la nuit avec hébétude. Il n'y a pas de bruit. Ou, plutôt, les bruits sont étouffés comme s'ils traversaient une étoupe dense. Il est si difficile de respirer dans toute cette ouate qui ne cesse de s'effilocher. De longues nappes coulent de chaque côté de la carrosserie avec un chuintement proche de l'abrasion. Les dalles des rues coulent lentement vers la mer avec d'étranges reptations. Sur la plage, les galets se choquent et cognent contre les pierres du quai. Mais on ne les voit pas, on les devine seulement. Et toujours ce brouillard compact qui soustrait au regard quoi que ce soit de visible, de compréhensible. Sur la droite, la silhouette fantomatique d'une grande bâtisse de craie. Les ouvertures en paraissent ébréchées comme celles des ruines des châteaux d'Écosse. Des rideaux de soie nagent aux fenêtres, poussés par un vent intérieur, certains déchirés. La toiture, trouée par endroits, se soulève comme prise de halètements. Par intermittences, des ombres grises sortent du rez-de-chaussée, à travers les grandes baies vitrées. Parfois des éclats de musique venant sans doute d'une cave. On dirait des figures ossuaires illisibles sortant d'une boîte de nuit. Parfois leur frôlement est si proche. On sent leur haleine avinée, formolée, imprégnée de vapeurs de nicotine. Des dents claquent, des cris de jouissance s'étranglent sous la levée du demi-jour. On se dissimule, on se tasse sur les sièges de cuir, on serre le volant. Les mains sont moites, les jambes prises de frayeur. On est là, tout contre les ombres grises, elles entourent la voiture, on sent leur frôlement de chauve-souris, on entend leur souffle acide de rhinolophe. On devine les ailes membraneuses, les oreilles pointues, on écoute leur urine faire ses rigoles jaunes, on perçoit leurs sexes flasques enduits de résine, de gemme lourde. Les accouplements ont lieu, là, contre les plats-bords des baies et des ruisseaux de sanies se perdent entre les pavés. On est tout près du lieu livide de la mort. La mort, la fête, la collusion des corps, les orgasmes purulents, tout ceci est si proche, tellement imbriqué dans cette poix de l'exister. Les ombres agitent la dentelle de leur ultime perdition et leur râle ponce infiniment les pierres noires, use les galets, rogne le bois des barques, desquame les enduits des façades. Et toujours cette danse macabre des ombres. Grises, à la consistance de fumée, si proches de l'évanouissement, de la toile onirique, de la résille de l'imaginaire. Alors on ne sait plus Bruxelles, ses boules de chrome levées dans le ciel, on ne sait plus les quais de Vilvorde, le glissement inconnu des péniches, on ne sait plus vous, Grise, dans votre perte, dans la chute qu'un inconnu recueillit dans l'aire confiante de ses bras. Ceci est si loin dans les mailles dissoutes du temps. Alors on ne sait plus soi, ses propres limites, on connaît son occlusion aux heures, ses reniements de l'espace. Alors on sort du cocon d'acier comme un nageur le ferait, remontant de l'eau des abysses. Alors on se fraie un chemin parmi les ombres grises, les nervures fuligineuses, les remugles des catacombes. On entre dans le grand palais blanc de l'outre-vie, on chaloupe entre des corps meurtris, des tables bancales, des chopes écumantes, des vêtements perdus, des plâtras. On monte les marches disloquées, au milieu des éclats de brume, des monceaux d'incompréhension et on s'assoit sur la margelle du doute, si près de vous, Grise, que vous en êtes comme absente. Grand praticable dont il ne reste plus que quelques étiques tréteaux, une vague toile de scène usée, des brigadiers ne frappant plus les trois coups de la représentation. Grise, vous êtes là, sur le bord d'un parapet, chevauchant le vide, renversée comme pour le geste de l'amour, sexe effacé, os du bassin saillants, vos seins menus posés sur la cage d'os de vos côtes, sur les bourrelets de votre sternum, sous l'attache hautement visible de vos clavicules, les cordes de votre cou infiniment tendues, l'enclume du menton accrochant un peu de lumière, la pince de vos lèvres serrée sur le secret de votre parution, les trous du nez pareils à des orbites vides, les diamants de vos yeux forant déjà la mine grise de votre crâne, le front taché de pâleur, le massif de vos cheveux rongé par l'acide de l'oubli. Grise, vous êtes morte. Grise vous êtes au-delà de vous-même, dans l'abolition de vous, dans l'extinction de celui que j'étais. Grise, nous ne sommes plus que des ombres en partance pour une oublieuse mémoire. Grise, combien vous aviez raison, alors que nous étions vivants tous les deux de lancer votre cri : "No venga, es la tierra de tonos grises !". Oui, Grise, nous sommes morts tous les deux de n'avoir pas su nous aimer alors qu'il en était encore temps !

"Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Que les hommes de bonne volonté inscrivent ceci à la cimaise de leurs temples. Le Pays des ombres grises, c'est celui de l'amour que l'on n'a pas connu. Jamais nous n'en ressortons indemnes. Jamais !

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:47
 Celle de la Montagne Blanche.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était la première fois que l'homme du Nord que j'étais se retrouvait à de pareilles latitudes. Berval, passionné de volcanologie, m'avait tellement vanté la sombre beauté de Lanzarote. J'avais débarqué un soir d'Octobre à Arrecife, vêtu d'une simple chemise et d'un pantalon de toile, chaussé de mocassins de cuir. Le temps était incroyablement doux et cela me changeait des humeurs maussades d'Ostende ou bien de Copenhague. Toute cette blancheur inhabituelle me faisait cligner des yeux et je dissimulais ma vue derrière des vitres noires. L'hôtel était situé à Charco de San Ginés, petit port de maisons claires et de barques de pêche à l'étrave bleue et rouge, usée par l'eau de mer. Le lendemain de mon arrivée, je laissai les rivages étincelants de lumière pour gagner l'intérieur des terres, du côté de la Montagne Blanche. Je ne saurai dire d'où lui venait son nom, le sombre massif qu'elle offrait au regard inclinant vers des teintes de croûte brûlée que des murets d'obsidienne noire délimitaient à sa base, traçant une géométrie de champs monochromes. Ce paysage était sublime de rigueur et de retrait dans un anonymat qui confinait à la mutité. L'agitation des grandes cités était si loin. Du haut du volcan la perspective était étonnante, depuis les cercles de pierre où les ceps de vigne s'abritaient du vent, jusqu'à la côte qu'on devinait au loin, immense flaque bleue contre le moutonnement des maisons blanches. Ce lieu était si fascinant que je décidai de circonscrire ma quête autour des pentes du cratère, parfois près de l'ancienne caldera dont les flancs étaient tapissés d'euphorbes claires. Il y avait peu d'habitations, quelques maisons basses adossées à la pente, que coiffaient des bouquets de pins parasols.

Un soir, redescendant du sommet, j'aperçus une maison dont je pensais qu'elle résumait à elle seule l'âme des Canaries. Murs à la couleur de chaux, toit en terrasse, volets teintés de vert pâle, pareils à une eau éteinte. Une porte à claire-voie était restée entr'ouverte sur la densité de l' ombre. Je m'approchai dans l'intention de fixer sur la pellicule un document qui, un jour peut-être, illustrerait un article. Là, dans la nuit intérieure, légèrement en retrait des lointaines rumeurs des pierres, se tenait, dans une posture étrangement sculpturale, une jeune femme au corps de jarre étroite, sa peau lustrée de la douceur d'un clair-obscur. Les pieds cambrés touchaient à peine le sol d'argile, les jambes étaient longues qui ne semblaient jamais finir, le fuseau des cuisses faisait penser à la douce carnation des tableaux de la Renaissance, la hanche était un arc de clarté incliné vers le mystère de l'ombilic, la poitrine menue, couronnée de deux boutons de jais alors que le visage perdu dans la touffeur de remous gris ne disait rien qui fût perceptible. Celle de la Montagne était dans l'immobilité, assise sur ce qui semblait être un canapé recouvert d'une taie couleur de terre profonde et, à l'arrière-plan, luisaient dans une coupe semblable à un vase en raku, quelques oranges à l'étrange présence. Ces fruits me faisaient inévitablement penser à ceux peints par Cézanne, à leur plénitude de chair parmi les boiseries anciennes aux teintes si proches des ténèbres.

Je suis demeuré un instant dans l'hésitation, ne sachant si je devais rester dans l'attitude du guetteur ou bien continuer mon chemin et me distraire au plus vite de cette étonnante vision. Mais il est une temporalité propre au saisissement qui vous laisse dans l'embarras, désemparé et vous fige dans une attitude d'attente, comme si votre destin entier en dépendait. Alors que le soir avançait, couvrant de pénombre le haut de la montagne, baignant la côte dans des eaux violettes et que rien ne m'attendait nulle part, je me suis assis sur un rocher, légèrement de biais afin de ne pas être remarqué. Vous étiez si démesurément disposée au suspens, à l'éternelle disposition de vous au regard du monde. Alors ce fut le carrousel des questions. Étiez-vous un modèle attendant la venue du peintre qui vous coucherait sur la toile ? Étiez-vous un marbre antique qu'un sculpteur avait momentanément abandonné ? Étiez-vous un mannequin de mode attendant qu'une robe longue la revêtit des apparats d'une soirée mondaine ? Ou bien une belle de jour qu'un notable de la ville allait rejoindre ? Ou bien, plus simplement, une îlienne à la plastique parfaite qui s'offrait aux regards sans l'ombre d'une arrière pensée ? Les pensées faisaient leurs feux de Bengale, leurs arcs-en-ciel incessants; les idées entonnaient leurs mélodies polyphoniques et c'était comme d'entendre un chant grégorien résonner dans l'enceinte de quelque lieu sacré. Il y avait tellement de joie à être ainsi, sur le bord d'une révélation, penché sur le cercle infini du rêve, dans les mailles souples de l'imaginaire. Depuis votre multiple silhouette, vous instilliez en moi des gerbes de lumière, des fragments de cristal, des clartés de gemme. Je vous habitais mieux que vous n'auriez pu le faire vous-même. J'étais votre tête soudée aux nuages noirs, j'étais vos yeux remplis de larmes silencieuses, l'étrave de votre nez humant la poudre de pierre, j'étais le lisse de vos joues visitées par les derniers rayons du soir, la pulpe de votre bouche mâchant longuement les fruits du désir, votre menton et votre cou, le haut de votre buste, énigmatique promontoire sur lequel naissaient les filaments du poème, j'étais les dunes menues de vos seins happant de leurs noires aréoles le vol des oiseaux, j'étais votre flanc à la chute vertigineuse, la forêt dense de votre mont de Vénus, la doline claire de vos fesses pareilles au lac sous le glissement de la lune, j'étais l'amphore de vos cuisses, l'arrondi de vos genoux, le vertige de vos jambes, l'étonnement de vos chevilles, l'arc tendu de vos pieds sur la dalle étroite et limoneuse du sol. J'étais surtout celui qui supposait tout mais ne savait rien. J'étais celui qui était libre. De soi, de l'autre, du monde, de tout ce qui palpitait sur terre ou demeurait terré dans les mailles serrées de l'indicible.

Vous dire que mon détachement de vous fut difficile, pour ne pas dire un arrachement, ceci est une simple euphémisation du violent sentiment qui me submergea. Le retour à l'hôtel, je le fis dans une manière d'hébétude, comme au bord de l'ivresse, avec le feu des étoiles au-dessus de ma tête et la glace de l'imprécation fichée dans le tube des os. Oui, c'était un genre de malédiction que d'être obligé de rejoindre le corridor fangeux de la réalité. Comment, après avoir tutoyé tant de beauté, comment poser son vol d'albatros sur le rugueux des pierres et demeurer vivant, les ailes soudées à la gangue de son corps ? Comment ? Comment ne plus planer infiniment sur les cercles d'air blanc, s'élevant toujours plus haut, là où le regard dilaté s'éploie à la mesure du vent lui-même, dans l'orbe de la lumière, sa puissance sans limites ? Comment rester simplement homme et ne pas chuter ? C'est ceci que je pensais avec la dague de la vérité enfoncée dans la plaine des omoplates, alors que l'avion, prenant de l'altitude, dans un jet de vapeur compacte, faisait son virage au-dessus des cratères. Je voyais tout jusqu'à l'infime. Les pentes charbonneuses du volcan, son enceinte tachée d'euphorbes, le sentier qui descendait parmi les pierres, le carré de votre maison blanche, sa terrasse, l'eau claire des volets. Et ceci que j'apercevais dans la fente étroite du jour levant, dans la brume indistincte des songes, était-ce vous, Celle de la Montagne Blanche, Celle qui toujours m'interrogerait sous tous les cieux du monde ? Ou bien n'aviez-vous été que le temps d'une illusion, un cruel éblouissement, la perte d'une eau limpide dans la faille vite refermée du sol ? Quand je me suis éveillé, le brouillard recouvrait tout de sa taie blanche. Bientôt l'avion se poserait sur l'aire invisible de cette Flandre si mystérieuse dont j'avait fait mon séjour. Mystère contre mystère. Lanzarote contre Zeebrugge. Il me faudrait du temps pour reprendre pied ! Le temps de la mémoire.

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 07:15
Source de soi.

« Balancement délicat ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

Edmond le Sourcier aimait bien, lorsqu’il en avait le loisir, aller chercher cette jeune aventure qu’il nommait Sauvageonne, se rendre dans quelque pli du paysage - l’épaulement d’une colline, le frais d’un vallon, la profondeur d’une gorge secrète -, et, muni de sa baguette de coudrier, se mettre en quête de ce qu’il savait « impossible », un mystère à porter au jour. Dans toute la contrée on reconnaissait ses dons et il n’était pas rare qu’il découvrît, ici un filon d’eau dissimulé dans son silence, là une résurgence si discrète que même l’oreille la plus attentive n’aurait pu en déceler le subtil murmure. Suivi par l’évanescente silhouette de la Jeune Fille, il prenait un malin plaisir à faire émerger du rien ce qui en faisait la saveur, à savoir débusquer l’invisible et le rendre évident, préhensible, aussi concret que peut l’être le rocher garni de mousse ou bien l’arbre dressé contre l’azur. Sauvageonne emboîtait ses pas avec discrétion, non sans qu’une curiosité certaine ou bien même une fascination émergeât de sa quête d’étonnement. En elle, se dessinait, à mesure de ses affinités avec l’habile Sourcier, une manière de panthéisme heureux, comme si, de toute chose rencontrée dans sa vérité, pouvait surgir, à tout instant, un chant, une musique, pouvait se manifester une lumière, paraître l’onde d’une spiritualité. Elle savait que, depuis la plus haute Antiquité, cette baguette somme toute modeste avait servi à interroger les dieux et que les alchimistes lui attribuaient des vertus magiques.

Mais ce que Sauvageonne préférait à la tige de noisetier, c’était le pendule en métal ancien, terni par des années d’usage, cette forme de goutte qui semblait imiter la larme ou bien encore la toupie dont les jeunes enfants jouaient dans le vertige de l’ivresse. Combien, en effet, il était envoûtant de fixer son regard sur une giration infinie ou un balancement qui semblait n’avoir ni origine ni fin et ne paraissait s’alimenter qu’à sa propre source. Oui, à sa propre SOURCE ! Un jour d’automne, alors que le soleil tapissait les choses de cette merveilleuse couleur de résine, près d’un chemin semé de saules, sur la pente d’une terre limoneuse, Edmond avait mis au jour un filet d’eau si cristalline qu’il semblait venir tout droit d’un conte des Mille et Une Nuits. L’eau, sinuant entre les graviers gris, faisait sa mélodie de bluette, comme si elle avait voulu livrer, dans ce mince refrain, tous les secrets dissimulés à l’intérieur de la terre. Certes la découverte elle-même avait ravi la Rêveuse, mais ce qui la captivait surtout, c’était cette oscillation pendulaire, ce mouvement d’éternel recommencement qui faisait signe vers une durée toujours renouvelée, presque un sentiment d’éternité. Elle aurait pu demeurer ainsi, immobile, telle une statue de sel, le reste de sa vie, qu’elle ne s’en fût point offusquée, reliant son existence à ce mouvement qui en aurait constitué le point focal.

Mais, maintenant, il faut dire en quoi consistait cet irrésistible attrait pour cette animation pendulaire qu’Edmond savait entretenir tout comme l’homme préhistorique le faisait du feu nourricier. Simplement du bout des doigts, le vieux Chercheur était relié aux choses secrètes qui sourdaient du limon dans un genre de nécessité venant dire aux hommes l’attention à porter à tout ce qui vivait dans l’ombre et ne venait à la clarté qu’à l’aune d’un regard exercé, d’une longue patience, d’une saine curiosité. Le plus souvent les gens étaient distraits et ne se laissaient rencontrer que par le luxe et la brillance, l’apparence et la manifestation colorée, bavarde. Il y avait bien mieux à faire : percevoir la rosée au bout du brin d’herbe, les cornes noires du lucane cerf-volant, la touffe de lichen pareille à une éponge lissée par le temps. Parfois Edmond confiait le précieux pendule à celle que, maintenant, il appelait Source. Alors la jeune impétrante s’amusait à débusquer tout ce qui voulait bien se détacher du réel pour venir jusqu’à elle. Une tresse de gouttes d’eau, le réseau complexe de feuilles mortes, des lentilles vertes comme celles des mares anciennes.

Mais ce qui venait à elle, surtout, avec application, mesure, justesse rhétorique, c’était une infinie succession d’allers et retours, de battements presque imperceptibles, de légers remous circulaires, d’oscillations qui faisaient sens à seulement être des passages, des seuils, des portes d’entrée vers le domaine des gestes immémoriaux de l’univers. A seulement se confier aux palpitations du pendule et elle devenait, tout à la fois, le rythme alterné du jour et de la nuit, la ligne de partage entre la froidure hivernale et le dépliement printanier, l’inclination sentimentale de l’Amant à l’Aimée, la ligne de crête séparant l’adret de l’ubac, le clignotement du jour sur le dôme de la nuit, l’éveil de l’aube naissant de l’ombre, l’esquisse projetée sur le néant de la toile, le premier mot balbutié par le jeune enfant, l’essor du flamant rose au-dessus du fil crépusculaire, le flux et le reflux du vaste océan, le cycle continu des années, l’étirement du temps tellement semblable à l’imperceptible brume flottant sur la lagune.

De cette rencontre avec l’infinitésimal, l’alternance inaperçue, le bercement existentiel, Sauvageonne devenait soudain source d’elle-même, sorte de tour de Babel s’élevant de ses propres fondations, langage premier gravé dans le corps tels les signes d’une tablette sumérienne, elle en percevait la fluence souveraine dans les mailles de sa chair, le gonflement dans sa nasse de peau, la plénitude jusque dans la toison d’or de ses cheveux. Son visage d’albâtre, fécondé, illuminé de l’intérieur, était semblable à ces fragiles biscuits, à ces terres si blanches et virginales qu’on les croirait en attente d’être, sur le bord d’une parution. Les yeux si clairs disaient la richesse de la vie intérieure. Les taches de son sur sa peau étaient comme les généreux stigmates d’un tellurisme intime. La rose de la bouche prononçait en des teintes douces l’émotion qui la vivifiait dans la moindre cellule de son esquisse enfin révélée. Elle était directement reliée aux choses, tout comme les choses naissaient de sa présence. Elle n’avait plus le souvenir d’une semence initiale, pas plus que du réceptacle qui l’avait abritée en des temps qui se dissolvaient dans les lointains. Elle naissait d’elle-même, elle entretenait son propre feu, oscillations, nutations, ondoiements par lesquels elle venait à l’être plus sûrement que ne l’y auraient conduite d’incessantes divagations sur les chemins du monde. C’était cela être source de soi, se confier avec sérénité à ces flux, ces alternances, ces successions saisonnières, ces équinoxes, ces solstices qui n’étaient que les rythmes, les harmonies dont l’homme était pénétré en son fond sans qu’il en perçoive toujours la richesse. Arrêter le pendule, c’était suspendre la vie, donner libre cours à la corruption qui ensevelissait les germes du futur, ouvrir en grand les battants de la porte dont le Néant faisait son habituel commerce afin que soit réduite à la nullité la prétention d’exister.

Maintenant, Edmond le Sourcier a posé définitivement sa baguette de coudrier, son pendule en forme de goutte, comme une dernière larme versée sur le versant du monde. Source l’a remplacé. On la voit dans la demi-teinte de l’aube ou bien aux heures grises du crépuscule, parmi l’égarement des champs et les boqueteaux d’arbustes, pendule à la main, sérieuse, concentrée sur sa tâche, à la recherche de la moindre trace d’eau, de la goutte la plus infime. De ses doigts naissent ainsi des milliers de ruisselets qui essaiment au fil des jours le beau poème de la durée. Source d’elle-même, symboliquement, elle est aussi source de ce que nous sommes, des êtres toujours en recherche d’eux-mêmes mais ne le sachant pas nécessairement. Le pendule est là qui nous appelle et nous enjoint d’être, à notre tour des sourciers. Ainsi passe le temps qui n’est qu’une infinie et toujours renouvelée vibration, une ineffable pulsation. Nous n’avons guère d’autre moyen d’en éprouver la réalité, d’en connaître la texture que de nous mettre au diapason de cette mobilité qui nous traverse et nous interroge. A tout bien considérer, nous ne sommes source que de ceci en quoi nous nous mettons en quête, qui est toujours question. Oui, question ! Et nulle autre chose.

 

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 09:24
Presqu’île lusitanienne.

Portugal, dans la vallée du Douro.

Source : Géo.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, autrefois …

 

   Severino ne se souvient plus très bien de son arrivée en France. Il y a si longtemps et la mémoire devient capricieuse, mince filet de fumée se diluant dans la toile unie du temps. Juste quelques images, juste de rapides éclairs faisant leur bruit de comète lointaine. C’est dans le temps d’autrefois alors qu’on émigre en masse pour fuir la misère, les travaux durs qui usent le corps et font le siège de l’âme, la taraudent et alors l’existence devient un fardeau, un boulet que l’on traîne derrière soi.  Le paysage du Douro est si beau avec ses collines bleues à l’horizon, ses terrasses qui gravissent la pente en direction d’un ciel si clair que même les oiseaux de mer s’y perdent, simples pointillés que l’air dissout dans une nuée de poussière. « Les travaux et les jours » pareils à une suite de douleurs, de souffrances. D’espérance aussi en des heures meilleures. La course du soleil est au zénith, la lumière flamboie et les yeux disent la peine de se tenir là, tout contre la pente du destin, sur les grandes marches qui escaladent le paysage. Les dieux, au moins, voient-ils la douleur des hommes ? Ont-ils quelque compassion ? Ou bien ne sont-ils que ces personnages mythiques créés par l’homme afin de loger dans l’imaginaire la fenêtre de quelque espoir, ouvrir un huis par lequel échapper à sa condition, devenir libre enfin ? Libre de se lever dès l’aube. De manger à sa faim. De boire à la régalade de longs traits de porto s’écoulant de la calebasse usée, patinée, qui sert de gourde. D’aimer, de trouver une compagne, d’avoir des enfants joyeux de vivre et de gagner leur vie d’une manière enfin devenue réalité. De demeurer sur Terre avec la certitude d’y trouver sa place, d’y creuser le sillon de ses exigences, fussent-elle modestes, humbles.

  

   L’exil.

 

   Quatre heures du matin. Toute la nuit a été agitée. De grandes rafales de vent glissaient le long de la façade, s’insinuaient par les interstices. Les poutres craquaient comme la carène d’un vieux bateau malmené par la violence des flots. Les parents ne dormaient pas. Severino ne dormait pas. Peut-on trouver le sommeil quand on est sur le point de quitter ses racines, de s’abstraire du sol qui vous a fait naître ici, tout près des vignes du Douro, dans la beauté verticale du lieu ? Cela fait de grandes déchirures, cela ouvre de profondes entailles à l’intérieur même du corps et l’on sent comme un étrange battement du côté du cœur et les mares de sang s’agitent comme pour dire la tragédie de l’homme se séparant de son abri originel.

   Maintenant on est levés. Les yeux gonflés de sommeil. L’esprit encombré d’une foule d’images. La plage, tout en bas, avec ses galets noirs si beaux, cette pureté d’obsidienne. La place devant la maison. Ses pavés usés qui brillent dans le matin avec de sourds éclats d’étain. La fontaine de pierre sombre, gonflée de bulles, qui chante sous le ruissellement de l’eau. Au bas de l’escalier, dans une presqu’île de clarté, des valises de cuir bouilli sanglées de ceintures. Quelques ballots illisibles. Toute une maigre fortune assemblée dans la tristesse du jour à venir. Tout baigne dans un étrange clair-obscur, tout se révèle entre la vérité et le mensonge. Vérité de se détacher d’un lieu fondateur, mensonge, sans doute, de celui qui se propose comme un substitut, genre de figure tutélaire dont on n’ose même pas évoquer le visage, de peur de s’y perdre, de ne jamais pouvoir s’y retrouver comme celui qu’on est. Longue dérive dans le temps qui tarde à paraître.

   L’autobus à l’émail vert, écaillé, serpente parmi les vignes. Des arrêts ici et là pour recueillir des Egarés qui rêvent sinon d’un Eldorado, du moins d’une terre à découvrir qui pansera les plaies, déposera sur les mains calleuses la douceur des jours futurs. Les parents sont assis sur le siège devant celui de Severino. Ils sont silencieux. Leurs faces sont graves, usées d’avoir trop longtemps espéré. Chacun regarde le paysage, archive dans sa mémoire ce qui peut encore y trouver accueil : la perspective d’une terrasse, le toit d’un chai de tuiles rouges, la trace d’une fumée, l’eau argentée du Douro qui fuit, là-bas, dans la première brume. A l’intérieur de sa main fermée, un galet noir que Severino serre, vestige de la plage, souvenir des ricochets qu’il s’amusait à faire, sur la crête souple des vagues. Long voyage entrecoupé de réveils puis de subits endormissements. Parfois les rues encombrées d’une ville, le dos d’une colline, une vallée riante où le soleil dépose ses lumineux ocelles. Puis la Capitale, l’immense ville aux mailles serrées, étouffantes. Un garrot. Puis le bidonville de banlieue où l’on s’entasse, tant bien que mal, dans des cabanes de planches, dans de vieux fourgons transformés en logis. Prétendument provisoires, mais qui durent, tant que la cupidité des Bâtisseurs feint encore d’ignorer cette zone laissée à l’écart du monde.

 

   Presqu’île lusitanienne, ici et maintenant.

 

   Severino est un vieil homme, maintenant. Presque arrivé au terme de la course et le sachant. Parfois, s’éveillant au milieu des siestes quotidiennes, l’illumination de brefs éclairs. Le portrait des parents. Leurs travaux pénibles. Le père maçon usant ses mains sur des chantiers ouverts par de malins spéculateurs. La mère, femme de ménage aux horaires impossibles, au salaire si étroit qu’il faut encore cultiver ses légumes, en faire l’ordinaire et économiser ce que l’on peut en prévision de coups durs. Qui jamais ne manquent d’arriver. Qui rôdent à la manière d’un chien sauvage a l’entour des villes où sont les hommes.

   Puis son départ à lui, Severino, pour cette lointaine province du Sud où, au moins, la lumière généreuse du soleil remplace la brume du Nord, son éternelle froidure. Courageux, robuste, le jeune homme trouvera à se faire embaucher facilement dans une briqueterie où l’on fabrique toutes sortes de carrelages, mais aussi des motifs de décoration, quelques fantaisies devant égayer le quotidien. Parfois il évoque ce qu’il n’a guère connu qu’au travers de reproductions dans des livres, ces beaux azulejos qui, autrefois décoraient les palais du Portugal.

   Son pays, jamais il ne l’a revu. Peut-être ne l’a-t-il pas souhaité. Qu’aurait-il trouvé de ses traces d’enfance, de ses jeux innocents sur les monceaux de gravier noir qui s’évanouissaient dans la blancheur de l’eau ? Qu’aurait-il reconnu de son ancienne maison dont ses parents s’étaient séparés de manière à améliorer un peu le quotidien, sinon un spectre, sans doute bien autre chose que ce qu’elle avait représenté dans une tête d’enfant ? Le Portugal, ce  pays si attachant, subsistait en lui à titre de trace légère, d’empreinte dans une cire devenue amnésique à force d’oubli.

   Dans le genre de cabane où , maintenant il s’est retiré - écho du logis parental dans le bidonville -, il a punaisé sur les cloisons de planches, de vieilles photographies : les rives du Douro, les cultures en terrasses, toute une fantasmagorie personnelle, mais aussi des paysages que jamais il ne connaîtra, la belle campagne de l’Alentejo, ses champs de blé blond, ses chênes-lièges à l’écorce couleur de sanguine, ses vignes aux ceps noueux, ses oliviers séculaires, tortueux, traversés par un air pur et léger. Mais aussi les vertigineuses falaises brunes au nord du Cap Saint Vincent, en Algarve, à partir desquelles l’océan laisse percevoir son immensité bleue, promesse d’une infinie liberté pour un regard contemplatif. Parfois, au milieu d’un rêve, surgit cette langue incroyablement chantante, rythmée, joyeuse comme une farandole d’enfants primesautiers. Il en a davantage conservé la mélodie plutôt que l’exercice rigoureux dont se trament les discours. Quelques refrains dans l’antre de la tête. Parfois cette obsessionnelle saudade qui n’en finissait pas de faire ses motifs mélancoliques comme si un vibrant appel se faisait entendre du plus loin de l’espace, du plus étrange du temps. La saudade, ce « manque habité », tel qu’un musicien l’a nommée avec une belle intuition de ce que signifie un état d’âme. Cette chose qui fuit continuellement, identique à une eau de source dont on perçoit le bruit sans jamais pouvoir en identifier l’origine.

   Est-ce cela, cette sorte de mal incurable dont le « Lusitanien » est aujourd’hui affecté alors que, seul dans son abri de planches (il n’a eu ni compagne, ni enfant), parfois le vertige d’être le prend et qu’il ne sait plus très bien quelle est sa place sur Terre, si du moins il en possède une, si son statut de perpétuel exilé ne le déporte hors de soi dans un ailleurs innommé dont la forme lui échappe à mesure qu’il essaie d’en saisir les fondements. Il est devenu Celui qui erre continuellement dans son outre de peau devenue inutile, trop grande, pareille à une voile faseyant continuellement sous le vent de l’ennui. Alors il comble les vides. Alors il emplit les failles que les jours, continûment, ouvrent sous ses pieds de marcheur de l’impossible.

   Seul, il ne l’est pas totalement. Il a son chien, ce vieux bâtard à la robe grise qui se confond avec le sol de poussière. Fidèle, certes, mais un peu sourd et d’aucune inutilité si, un jour un maraudeur s’essaie à pénétrer dans la minuscule enceinte que rien ne délimite vraiment : un vieux portail rapiécé, une clôture presque factice, un logis qui, pour peu, pourrait s’ouvrir à tous les vents. Non, pas seul. Des poules aussi dans un enclos de grillage de sa fabrication. Symbolique fermeture qui n’effraierait nul renard en manque de gibier. Non, pas seul. Des voisins pas très loin. Un bonjour parfois. Une remarque sur le temps qu’il fait. Jamais sur le temps de la finitude. Le destin est bien assez lourd à porter sans s’inventer des complications supplémentaires.

   Grâce à  son travail à la tuilerie, à sa vie modeste, quelques économies aidant, il avait pu acheter une maison modeste, cube de ciment blanc aux parements de brique. Mais, maintenant, elle est devenue trop grande, difficile à entretenir, à chauffer. Alors Severino s’est replié dans cet abri qui, autrefois, lui servait d’atelier. Il l’a emménagé sommairement. Un lit, une table de bois blanc, un fourneau, une cheminée qui lui sert à se chauffer, parfois à faire étuver des pommes de terre sous la cendre. Une télévision, seule concession faite à la modernité. Les actualités. Des reportages sur des pays. Combien il est ému lorsque le hasard l’oriente vers ce Portugal devenu mythique à force d’éloignement, de temps décoloré, de mémoire poncée jusqu’à la trame. Verrait-il son village natal qu’il ne le reconnaîtrait pas. Serait ému seulement au simple énoncé de son nom. L’histoire est trop ancienne qui ne s’écrit plus qu’à la façon d’un palimpseste raturé, illisible. Seule en demeure la texture, la forme générale, un nom, un refrain, quelques mots pareils à une comptine d’enfants.

   Seul, non, des passants et passantes sur l’ancienne voie ferrée qui longe son terrain, à deux pas de son abri. Les jours de soleil la « Voie Verte » est animée. Severino assis sur un banc à claire-voie regarde les marcheurs, les salue, sourit intérieurement lorsqu’on lui adresse un petit signe de la main. Un jour, une inconnue est venue le voir. Elle avait remarqué des guirlandes de calebasses accrochées sous un toit de tôles. Elle cherchait de la graine, mais aussi des fruits secs afin de les graver, d’y inscrire des motifs. Severino s’est empressé de lui en offrir. C’était un peu un fragment de lui-même dont il faisait l’offrande. Le soleil des kakis brillait dans le vieux plaqueminier au milieu du jardin. Severino est allé chercher une poche, l’a tendue à la passante pour qu’elle en fasse provision. Ce qu’il a à donner ? Ceci : quelques fruits, des calebasses si anciennes qu’elles imitent le bois, parfois la pierre ou bien l’étain. Rien d’autre mais c’est comme s’il offrait cette manière d’enclave lusitanienne dont il est le Robinson alors que les jours coulent sans faire de bruit, que la lumière décroît à l’approche de l’hiver.

   Maintenant l’abri de planches et de tôles est fermé. Un filet de fumée monte tout droit dans le crépuscule qui étend sa toile, recouvre la ville de son tissage serré. L’hiver promet d’être rude. Il fera bon, tout contre la cheminée, le chien gris à côté de l’âtre alors que la radio diffusera en sourdine, cette mélancolique saudade, rythme immémorial de la Lusitanie dans sa dérive terrestre. Oui, on sera bien !  Plus rien ne manquera que le rêve qui, bientôt dépliera ses membranes tout contre le front du vieil homme avant que le sommeil ne vienne l’habiter. Quelques étincelles brasillent encore dans l’âtre. La ville est silencieuse. Vénus est tout juste levée qui fait sa braise atténué dans le mystère du ciel.

 

 

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 09:31
El Passatger.

 

     Photographie : François Jorge.

 

« La vie c'est comme une passerelle »

 

                          FJ.

 

 

 

 

   El Passatger.

 

   Pour voir El Passatger, il fallait ne pas craindre de se lever tôt. Il fallait longer les rues cernées d’ombres bleues, glisser le long des trottoirs de ciment et se diriger vers la brume légère qui flottait sur l’étang. Tout était si calme qu’on aurait pu croire la Terre déserte. L’heure est si étonnante avec son suspens, son silence, ses choses qui émergent à peine de la nuit. Coiffées de blanc, les dernières maisons du village paraissent reposer sous des toits de chaume, semblables aux huttes des gardians de Camargue. Ce pourrait aussi bien être un paysage de delta avec ses bouquets de roseaux, les robes noires des taureaux, les hérons perchés dans l’attitude de la pêche. Ici et là sont des assemblées de filets qui attendent leur obole d’argent et de suie, loups et soles, anguilles et muges, tout ce peuple aquatique dissimulé, quelque part, dans l’anse de la rive ou bien près des pontons ou dort la flottille des barques de planches.

   Donc, Lève-tôt, vous apercevez une haute silhouette, mince comme la bise, le dos légèrement voûté par l’âge (on se dirige vers les 80 ans), alerte, l’œil aux aguets, une sempiternelle casquette juchée sur le haut du front, mégot attaché à la lippe, à l’extrémité d’une passerelle de bois qui, bientôt, disparaît sous la vitre de l’eau. Eh bien, Lève-tôt, vous aurez rencontré celui, qu’ici, on nomme El Passatger. La raison de ce sobriquet ? Nul ne la connaît, si ce n’est l’intéressé lui-même. En réalité El Passatger n’était qu’une manière de nomination fantaisiste, de boutade, lui l’indigène qui n’avait guère déserté son lopin de terre que pour se rendre au conseil de révision à la ville voisine et sous les drapeaux dans le brouillard du Nord. Les exceptions confirmant la règle, plus jamais il n’avait émigré en quelque endroit éloigné de plus de dix kilomètres du lieu de sa naissance. Il était à la fois un homme de la garrigue semée de vent et de pierres et aussi un homme des étangs, là où le regard se perdait dans la lumière vive de la Méditerranée.

 

   Vie-passerelle.

 

   Vous regardez cette vie anonyme, cette existence sans doute si éloignée de la vôtre et vous vous interrogez. Que peut bien venir chercher cet inconnu à cette heure ensommeillée ? Un rêve ? Le reflet de quelque réalité ? Peut-être l’aile blanche d’un voilier au loin ? Peut-être une ambiance si neutre qu’elle est un repos pour l’âme ? Peut-être l’écume d’un souvenir faisant son pas léger à la surface de l’onde ? Peut-être le tout à la fois. C’est si complexe une vie, si emmêlé, on croirait les filets des pêcheurs où s’enroulent les flocons des algues. Si étonnant ce prodige qui fait se confondre en un même creuset, joies et peines, éclats de rires et sentiments tragiques, moments d’irrésistible bonheur et parfois de découragement quand les instants virent au gris et que de sombres nuées plaquent contre le ciel leur ténébreuse présence.

   Souvent, posé tout au bout du rythme de planches, El Passatger songe à toute cette symbolique qui irrigue la pensée de tout homme en quête de soi. Un constant bouleversement, la terre du corps constamment retournée par la lame de l’esprit, le luxe des chairs que taraude le fait d’être, ici et maintenant, dans cette peau qui, bientôt, ne sera que guenille retournant au Néant.

   La longue passerelle dont la fin se confond avec l’eau et la brume : signe avant-coureur de la finitude qui fait son bruit de bourdon dans le réduit de la conscience.

   Les cordes tendues, les liens de la socialité, les affinités, parfois les ruptures et il ne demeure qu’un fragment de chanvre pour dire la relation ancienne.

   Les pieux de bois, sémaphores de ce qui est ou bien a été, que l’on peut encore saisir entre ses doigts ou à la lumière de sa lucidité, parfois simples spectres dans le flou de la vision, dans l’incertitude du souvenir.

   L’eau étale qui dit le lexique de l’humain avec ce qui se montre, avec ce qui se dissimule et souvent trahit. Être El Passatger, ce n’est nullement différer de soi en conquérant l’espace. C’est, bien au contraire, s’accorder à son propre rythme, là, tout contre le rugueux de l’épiderme, là où brûle l’ombilic, là où les pieds bosselés conservent la trace immémoriale de l’argile fondatrice. Être là, si près de cette aventure humaine en ses dernières échappées, c’est entrer en lui, comme on le ferait dans une antique forteresse, jeter un œil par la meurtrière et découvrir l’entièreté d’un monde. Faire l’inventaire de quelques pieux et y reconnaître quelques unes des formes qui furent les points d’ancrage d’un parcours, les braises vives d’un ressenti, les émotions d’une rencontre, les volutes de l’amour lorsqu’elles frôlaient de leur palme la tête jeune et insouciante du conquérant qu’il avait été. La jeunesse est sans désarroi et porte en elle la confiance à la manière d’un étendard. Nul poids trop lourd de la mémoire qui viendrait troubler le chemin d’une jeune destinée.

 

   Premier amer : une terre qui chante et nourrit.

 

   Fixant l’un des pieux qui émergent, El Passatger est parti loin, en direction des rives heureuses de l’enfance. Pure félicité d’être sur le versant accueillant du monde. Les choses se déclinent avec naturel. L’oiseau plane dans le ciel avec la grâce du cerf-volant. Les feuilles du chêne bruissent sous la caresse du vent. Au loin sont des sillages de bateaux qui font leur ligne claire. Devant soi, sur des terrasses que délimitent des murs de pierres, les rangées d’amandiers, les coques vert-de-gris des fruits, l’architecture torturée des vieux oliviers (on lui a appris à les tailler de manière à ce que le vol de l’oiseau les traverse d’un seul coup d’aile), les ceps de vigne où s’accrochent les grappes noires au grain serré. Tout cela qui a constitué le lexique du quotidien est en lui, aujourd’hui, à la façon d’un ressourcement inépuisable. Il possède tout au creux de l’intime. L’amertume de l’amande verte, la sûreté tortueuse de la vigne, le filet d’huile verte qui coule du pressoir. Jamais on ne le dépossèdera de ces faveurs qui le font tenir debout. Jamais, la mort elle-même s’y emploierait-elle avec son habituelle alacrité. Jamais.

 

   Second amer : son double à venir.

 

   Réminiscence sublime logée au plein de l’affectivité, pierre angulaire sur laquelle se construit la présence de l’autre comme présence à soi. Àngela, son aimée de toujours. Celle par qui il advint à lui comme la brume s’élève de l’étang qui la féconde et la reprend toujours en son sein. Osmose, contiguïté des affects, ressentis pluriels en même temps que communs. Long travail du temps pareil à celui qui, de la goutte cristalline dans le silence de la grotte, fait s’élever la stalagmite translucide dans son infinie croissance. On n’en a jamais fini avec l’amour. Il est cette lumière qui s’abreuve à même son scintillement et disperse toujours la nuit dans ses illisibles ornières. El Passatger, Àngela, deux noms séparés pour dire, en réalité, une même et unique persistance comme une fusion dans la glace du miroir. El Passatger, son seul exil véritable : elle son double à venir. Nulle autre terre qui eût égaré, eût troublé car toute affection profonde jamais ne s’épuise. La source est toujours présente avec cette rumeur singulière qui est la marque de la pureté. La voix ne s’éteint pas. Identique à celle de la nature qui vibre toujours sous la tunique brune de l’écorce, dans le sillon de limon, entre les yeux distraits des feuilles.

 

   Troisième amer : Joaquim, le fils au loin.

 

   Qui donc pourrait prétendre que la distance gomme les sentiments, érode l’intérêt, use la douce fraternité ? Oui, fraternité. Père, fils comme deux frères jumeaux qui seraient l’un pour l’autre, des fac-similés, des doublons heureux de l’être. Don du père qui transparaît dans la voix du fils, dans sa façon de marcher, de fumer, d’aimer sans doute aussi. Jamais une chair ne diffère de sa provenance. Ceci ne veut en rien dire privation de liberté. Non. Seulement une façon identique de s’inscrire dans le concert du monde, d’en éprouver la touche de soie, mais aussi le rugueux du roc lorsque le vent acide en balaie la surface. Regardez El Passatger, puis regardez Joaquim, ce fils parti pour d’autres horizons, quelque part du côté de la terre brulée des Canaries. Même allure. Même rire franc. Même relation à la terre. Toujours un amandier, un olivier, un cep de vigne dans l’accent, dans la considération des événements, le recul par rapport aux mouvements de la mode. Si près d’un terroir, donc d’une vérité. Où, mieux que dans le sol natal retrouver un bonheur de vivre ? Où mieux que dans le toit de tuiles brunes qui a bercé votre enfance ? Où mieux que dans le susurrement de la fontaine qui recevait le caillou jeté par une main innocente ? Jamais de voyage plus révélateur de soi que celui qui circonscrit le premier regard et le porte pour toujours vers l’avenir comme le sceau premier qu’il imprime au paysage, à l’homme dans l’amitié, à la femme qui deviendra la compagne du long voyage. Rien !

 

   Quatrième amer : la Primaire.

 

   Dans les souvenirs du vieil homme quelque chose brillait à la manière d’une luciole dans la nuit d’été. Cette chose, c’était le temps de l’école primaire, si loin déjà, si proche encore. A seulement l’évoquer, là sur la passerelle mouillée d’embruns et tout un pan de sa vie revenait. Les matins d’hiver et le poêle en tôle qu’il fallait allumer. Les leçons de morale écrites à la craie sur le large tableau. La cour de récréation et les jeux d’épervier, ceux de billes aussi dans lesquels il se révélait être un redoutable concurrent. Parfois, dans le calme du matin, isolé du monde sur son ponton de bois, comme une parole élue qui venait dire le bonheur d’autrefois dans la salle de classe aux vitres blanchies à mi-hauteur. C’était une manière de murmure, une voix venue du plus loin de l’espace, c’était peut-être la sienne récitant un texte d’Ernest Pérochon dans « Les Creux-de-Maisons » :

 

   « Il y avait en effet une lourde gelée blanche : les petites feuilles dures demeurées aux ronces scintillaient et les herbes craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large commençait à monter dans le ciel pâle… »

 

   Puis le son s’exténuait pris dans les mailles serrées de l’air.

 

   Cinquième amer : de tout un peu.

 

   El Passatger se sentait relié, immensément relié à l’archipel qu’avait été sa vie. Depuis son point fixe, ici, dans la première approche du jour, il lançait de multiples grappins qui s’accrochaient ici à une éclisse d’eau sur le dos de la mer, là à une algue flottant dans le mystère de l’étang, là encore au pied torse d’une vigne ou bien aux cailloux blancs qui moutonnaient sur la garrigue au milieu des touffes de serpolet. Puis, évidemment, quantité de sémaphores attachés au bonheur des rencontres successives et une galaxie de portraits dont il symbolisait le centre, toile d’araignée qui déroulait ses invisibles fils en direction de ce qui, maintenant, n’était le plus souvent qu’une fumée se dissolvant dans les strates du temps.

 

   Sixième amer : le retour.

 

   Le chemin du retour est, en lui-même, l’une des figures de proue de cette généalogie existentielle. Quelle joie pour El Passatger d’avoir été, ne serait-ce que quelques impalpables secondes, ce voyageur immobile parcourant les avenues de sa vie. Images limpides disant l’exception d’un parcours avec ses haltes, ses clignotements, ses itinéraires pressés, ses fascinations parfois. Tout ceci est une brume qui cercle sa tête d’un continuel enchantement. Combien vit dans la félicité l’homme simple qui s’alimente à la source inépuisable des souvenirs. Seule richesse toujours disponible, aux mille reflets, aux mille chatoiements.

   Oui, vous les Attentifs, avez suivi cette aventure humaine jusqu’en ses pas ultimes qui signent le retour au foyer. Vous l’avez reconnue, c’est Àngela qui est sur le seuil de la porte, tout sourire dans la neige immaculée de ses cheveux. Mais entrez donc à la suite du Passatger, prenez avec lui le verre de l’amitié, et trinquez à la santé de vos hôtes. Ils seront tellement comblés de votre visite. Ainsi, peut-être, deviendrez-vous le Septième amer, celui par lequel le visiteur de l’étang, demain, commencera sa plongée dans les eaux fécondes de la mémoire. Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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