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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:42
La nuit attentive.

Photographie : Katia Chausheva.

J'habite quai des Fleurs depuis six mois. Tout y paraît familier en même temps que lointain. Lorsque j'écris, souvent mon regard embrasse le paysage, depuis la sombre Tour Montparnasse jusqu'à l'Hôtel de Ville qui semble en être le lointain écho, le gris de ses ardoises fondu dans le ciel de Paris. Ma vie sans vous, d'abord, seul le cliquetis de la machine dans la rumeur des frondaisons et ces falaises blanches des façades, comme une limite à ne pas franchir, un point de non-retour. Quels mystères dissimulent donc les hôtels particuliers de Saint-Louis derrière leur austère froideur ? C'est si anonyme ces élévations de pierre que dissimule aux regards le cercle des arbres. Un retirement du monde, sans doute de hauts plafonds armoriés, des cheminées de marbre, des escaliers couverts d'épais tapis. Et un éternel silence opposé aux agitations mondaines.

C'était il y a une semaine, un soir, dans la montée des brumes. Je fumais dans le déclin du jour, ma vue flottant sur l'eau étale de la Seine que troublait, parfois, le passage lent d'une péniche. Il y avait si peu de bruit et l'on se serait cru dans la douceur d'une clairière sous la levée d'une lumière neuve. La lune commençait à briller dans la discrétion. Je ne sais comment votre présence s'est révélée, vous étiez si peu perceptible dans la pénombre. A peine une parole, un murmure à l'orée de l'aube. Vous étiez assise à la proue de l'île, sur un banc de pierre, dans l'attitude d'une danseuse se reposant d'une arabesque. C'était si troublant de vous découvrir à la mesure d'un éloignement, de ne percevoir de vous qu'une manière de presqu'île, d'horizon bleu et noir dans la densité des choses. Le haut de votre corps était douce phosphorescence qui s'abîmait dans la touffeur d'une vêture sombre, sans doute une jupe courte laissant libre cours à vos mouvements à peine ébauchés. Vous étiez quasiment immobile, sauf parfois la tension d'un bras, la cambrure légèrement accentuée de la jambe, le glissement d'un pied sur la dalle de calcaire. Il y avait comme le cercle d'un projecteur, un rond de lumière faisant de votre genou une colline lissée d'une onde souple, de votre bras une rivière avançant dans le doute de ses rives. Etiez-vous une solitaire venue se ressourcer dans la fraîcheur nocturne ? Ou bien une mystique méditant, poursuivant quelque idéal inatteignable ? Ou bien encore une romantique à la recherche d'un lieu qui la distrairait des autres, peut-être d'elle-même ? Vous, dans cette pose si élégante, tellement inclinée à la rêverie, je vous imaginais l'héroïne d'un tableau, par exemple "Femme sur la terrasse" de Carl Gustav Carus, dans l'attitude songeuse de celle qui cherche, dans la brume d'un paysage équivoque, sa propre parution sur la scène du monde. Mais pourquoi donc ce retrait dans les limites de l'exister, cette réserve dans l'encre avancée d'après le crépuscule ?

La nuit attentive.

"Femme sur la terrasse"

Carl Gustav Carus.

Source : Ellen And Jim Have A Blog, Two.

Cette vigie que vous figuriez, là, sur l'étrave de l'île, avait-elle vertu métaphorique ? Était-elle la pointe avancée de votre destin que vous vouliez confier à la divination des eaux, à leur vision songeuse de la vie, manière d'aruspice vous guidant au-delà même de vos pensées, peut-être dans les arcanes d'une utopie ? Et puis, comment dans cette époque de vitesse en proie aux convulsions des foules, pouviez-vous vous abstraire à ce point de la marche en avant du siècle ? A tout le moins il y fallait le décret souverain d'une âme bien forgée ou le retrait en soi alloué à quelque contemplation. C'était si bien, depuis le refuge de ma fenêtre, d'assister à ce qui, pour être le contraire de la sublime métamorphose, en constituait peut-être les prémices. Mais quelle chrysalide étiez-vous donc pour retarder ainsi votre surgissement dans l'imago aux luxuriants chatoiements. Quelle Uranie ? Quelle Belle de Nuit ? Je ne pouvais même pas vous dessiner sous les traits de l'Aimée attendant son Amant. Il y avait une telle intériorité autour de laquelle vous dressiez les images apaisées des certitudes ou bien des révélations. Vous étiez sur ce quai de pierres, comme inatteignable, retirée des agitations et des tremblements, si proche d'une amplitude de la conscience qu'un feu discret entretenait dans le silence de votre corps. Ainsi, la première nuit avait coulé avec la lenteur d'un glacier, avec les lueurs bleues qui, toujours, sont les reflets de l'âme. Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour que vous avez abandonné votre assise, dans un mouvement si naturel qu'il paraissait naître des eaux et rejoindre le bouquet d'arbres dans une pure efflorescence. Un instant, vous avez longé le quai de pierres grises, vous fondant dans l'anonymat de ses teintes d'argile. Puis votre silhouette sur le quai de Bourbon alors que la nuit finissait de diluer son encre. Vous avez disparu dans le secret d'une porte cochère, dérobant à mes yeux le mystère par lequel vous vous étiez annoncée. Peu de temps après, dans l'échancrure ménagée entre les arbres, l'éclat d'une lumière au travers d'une croisée. Malgré la distance, j'y reconnaissais le gris-bleu de votre chemisier, la tache sombre de votre jupe, l'effusion claire de vos bras dans le jour naissant.

Je ne sais alors quel sentiment de terrible lassitude m'a envahi, peut-être la fatigue d'une nuit sans sommeil. Je me suis allongé sur le canapé, faisant monter vers le plafond de longues volutes de fumée. Vous y étiez entièrement contenue dans une manière d'étrange chorégraphie, lente comme les draperies boréales de ce Grand Nord qui me fascinait tant. Mais quelle danse aviez-vous donc introduit dans mes pensées, quelle magie de Sylphide pour être possédé à ce point de votre image ? Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la négation de toute autre réalité. Il n'y avait plus, sur Terre, que ce pas de deux que nous exécutions avec l'arc tendu de nos corps alors que les hommes avaient rétrocédé dans une condition originelle, simples eaux faisant leurs clapotis à l'entour des marais. Chaque soir, à la manière d'un rituel, vous avez gagné votre scène au bord du quai, moi ma fenêtre dans l'attitude du guetteur. Il y a, entre nous, la marche inavouée d'un amour naissant. Je sais, depuis la braise de mon intuition, que vous ne vous postez là qu'à attirer mon regard. De chaque côté de l'eau, depuis nos rives désirantes, nous avons jeté cette belle arche qui, toujours, brillera. Notre éloignement, notre inaccessibilité seront les pierres de touche de ce beau sentiment nocturne, de cette infinie poésie qui, jamais, ne s'éteindra ! Il sera temps de dormir lorsque le jour pointera. Dans l'éclatement blanc de la lumière. Il y aura encore d'autres nuits, d'autres rêves. Nos mains n'attendent que de s'en saisir !

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:23
Le pays des ombres grises.

Photographie : Katia Chausheva.

Je ne sais quel hasard, ce jour de passage à Bruxelles, m'amena au pied de l'Atomium. Sans doute un désœuvrement ou bien une irrésolution. Bien évidemment, il y avait la file des visiteurs et vous, Grise, que je ne connaissais pas encore, parmi les curieux. Vous étiez juste devant moi et, je ne sais quelle faute d'équilibre - sans doute vos hauts talons -, vous fit chuter dans mes bras. Décontenancée vous ne pouviez que l'être, moi aussi qui ne m'attendais pas à ressentir un contact aussi soudain qu'inattendu. J'éprouvai la souplesse étonnante de votre corps mais constatai aussi, ce teint si pâle, cette glace dont vos doigts semblaient atteints. Vous vous êtes excusée et votre naturelle confusion, un instant, ramena un peu de rose sur vos joues. Nous avons voyagé ensemble dans ces étranges boules de chrome puis sommes allés prendre un café. Une boisson vous ferait du bien. Vous fumiez de longues cigarettes à l'odeur de miel, regardant, au travers des vitres, les arbres dans leur mousse verte. Vous sembliez ailleurs qu'en vous-même, dans d'énigmatiques contrées dont je pensais que nul autre que vous ne pouvait y aborder. Un instant je me suis levé, allant chercher une brioche qui vous réconforterait. Vous l'avez grignotée du bout des lèvres, comme une enfant qui aurait voulu faire durer sa friandise. La bascule du jour teintait le paysage de lueurs d'aquarium. Je vous ai proposé de dîner en ma compagnie mais vous aviez un train à prendre. Je vous ai accompagnée jusqu'à la gare. Les voitures étaient à quai qui, bientôt quitteraient la Belgique en direction de la lointaine Corogne. De votre fenêtre vous m'avez salué, votre mouchoir blanc agité du bout des doigts. De retour dans ma chambre d'hôtel je sentais encore votre troublante présence, cette discrète odeur boisée dont je n'arrivais pas à définir s'il s'agissait de santal ou bien de cèdre. En tout cas une trace ineffaçable demeurait de vous. Je devais, bientôt, m'en apercevoir.

Je me suis couché tard dans la nuit. Sur la Chaussée de Vilvorde quelques voitures faisaient leur bruit d'éponge. Un réverbère perçait le brouillard naissant. A cette heure avancée il n'y avait plus de piéton pour marquer la présence humaine. Il me fallait consentir à dormir ! Nuit pareille à la nuit d'orage avec des grondements, au loin, et les lueurs blafardes dans le ciel noir. Au réveil, ma tête était emplie de songes et vous y occupiez la presque totalité de l'espace. Quel charme m'aviez-vous jeté pour que je fusse, ainsi, attaché à votre image avec la force d'une dette ? Mon petit déjeuner, face à la nuée des arbres, fut pareil à l'errance infinie lorsque le jour est dépourvu de but. J'avais du mal à écrire mes articles et le moindre mouvement sur Vilvorde me tirait à lui avec l'insistance de l'événement soudain, incontournable. J'ai enfilé ma veste, suis descendu sur le quai. La fraîcheur était déjà là, sur octobre naissant. J'ai pris mon paquet de cigarettes, mon briquet. Un rectangle de papier blanc est tombé qui l'accompagnait. Il portait une écriture serrée, un simple numéro de téléphone. Il avait cette odeur de cèdre ou de santal, en tout cas la vôtre, à n'en pas douter. J'ai aussitôt compris que vous aviez profité de mon absence - le trajet pour aller chercher la brioche - pour glisser cette courte missive dans ma poche. Mais quelle intention vous avait poussée à faire ce geste qui m'apparaissait incompréhensible ? Vous paraissiez tellement éloignée des préoccupations du monde. Je suis remonté dans ma chambre. J'ai composé les numéros. Longtemps une sonnerie a retenti dans le vide. J'étais porté à ma périphérie comme si, désormais, rien ne me permettrait de réintégrer celui que j'avais toujours été, à savoir un homme certes sensible à la beauté, mais situé en dehors des intrigues amoureuses. Une semaine durant, tous les jours, cette même sonnerie et mon absence au réel qui ne cessait de m'inquiéter. Enfin, un soir, presque à la limite de la nuit, vous décrochez. Je reconnais votre voix un peu grave, voilée sans doute par le tabac. Je m'inquiète de votre santé, vous demande de vos nouvelles, projette de venir vous voir. "No venga, es la tierra de tonos grises !" Décontenancé par votre réponse, je traduis avec les quelques bribes d'espagnol que je possède encore : "Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Puis un silence qui devait durer éternellement. Heureusement, au verso de votre carte, votre adresse.

La voiture roule vite sur les routes désertes du petit matin. Un long temps à conduire avec de brèves haltes. J'arrive tard dans la nuit dans ce petit port près de La Corogne où vous résidez. La brume de mer s'est levée, une brume blanche qui suinte sur les vitres, poisse le regard. Tout se présente dans l'indistinction, comme dans un mauvais rêve. Sans doute la fatigue et la hâte d'en finir avec cette énigme que vous êtes. Les rues sont étroites, plutôt des gorges entre les falaises blanches des maisons. Les boules des réverbères sont des yeux de baudroies qui regardent la nuit avec hébétude. Il n'y a pas de bruit. Ou, plutôt, les bruits sont étouffés comme s'ils traversaient une étoupe dense. Il est si difficile de respirer dans toute cette ouate qui ne cesse de s'effilocher. De longues nappes coulent de chaque côté de la carrosserie avec un chuintement proche de l'abrasion. Les dalles des rues coulent lentement vers la mer avec d'étranges reptations. Sur la plage, les galets se choquent et cognent contre les pierres du quai. Mais on ne les voit pas, on les devine seulement. Et toujours ce brouillard compact qui soustrait au regard quoi que ce soit de visible, de compréhensible. Sur la droite, la silhouette fantomatique d'une grande bâtisse de craie. Les ouvertures en paraissent ébréchées comme celles des ruines des châteaux d'Écosse. Des rideaux de soie nagent aux fenêtres, poussés par un vent intérieur, certains déchirés. La toiture, trouée par endroits, se soulève comme prise de halètements. Par intermittences, des ombres grises sortent du rez-de-chaussée, à travers les grandes baies vitrées. Parfois des éclats de musique venant sans doute d'une cave. On dirait des figures ossuaires illisibles sortant d'une boîte de nuit. Parfois leur frôlement est si proche. On sent leur haleine avinée, formolée, imprégnée de vapeurs de nicotine. Des dents claquent, des cris de jouissance s'étranglent sous la levée du demi-jour. On se dissimule, on se tasse sur les sièges de cuir, on serre le volant. Les mains sont moites, les jambes prises de frayeur. On est là, tout contre les ombres grises, elles entourent la voiture, on sent leur frôlement de chauve-souris, on entend leur souffle acide de rhinolophe. On devine les ailes membraneuses, les oreilles pointues, on écoute leur urine faire ses rigoles jaunes, on perçoit leurs sexes flasques enduits de résine, de gemme lourde. Les accouplements ont lieu, là, contre les plats-bords des baies et des ruisseaux de sanies se perdent entre les pavés. On est tout près du lieu livide de la mort. La mort, la fête, la collusion des corps, les orgasmes purulents, tout ceci est si proche, tellement imbriqué dans cette poix de l'exister. Les ombres agitent la dentelle de leur ultime perdition et leur râle ponce infiniment les pierres noires, use les galets, rogne le bois des barques, desquame les enduits des façades. Et toujours cette danse macabre des ombres. Grises, à la consistance de fumée, si proches de l'évanouissement, de la toile onirique, de la résille de l'imaginaire. Alors on ne sait plus Bruxelles, ses boules de chrome levées dans le ciel, on ne sait plus les quais de Vilvorde, le glissement inconnu des péniches, on ne sait plus vous, Grise, dans votre perte, dans la chute qu'un inconnu recueillit dans l'aire confiante de ses bras. Ceci est si loin dans les mailles dissoutes du temps. Alors on ne sait plus soi, ses propres limites, on connaît son occlusion aux heures, ses reniements de l'espace. Alors on sort du cocon d'acier comme un nageur le ferait, remontant de l'eau des abysses. Alors on se fraie un chemin parmi les ombres grises, les nervures fuligineuses, les remugles des catacombes. On entre dans le grand palais blanc de l'outre-vie, on chaloupe entre des corps meurtris, des tables bancales, des chopes écumantes, des vêtements perdus, des plâtras. On monte les marches disloquées, au milieu des éclats de brume, des monceaux d'incompréhension et on s'assoit sur la margelle du doute, si près de vous, Grise, que vous en êtes comme absente. Grand praticable dont il ne reste plus que quelques étiques tréteaux, une vague toile de scène usée, des brigadiers ne frappant plus les trois coups de la représentation. Grise, vous êtes là, sur le bord d'un parapet, chevauchant le vide, renversée comme pour le geste de l'amour, sexe effacé, os du bassin saillants, vos seins menus posés sur la cage d'os de vos côtes, sur les bourrelets de votre sternum, sous l'attache hautement visible de vos clavicules, les cordes de votre cou infiniment tendues, l'enclume du menton accrochant un peu de lumière, la pince de vos lèvres serrée sur le secret de votre parution, les trous du nez pareils à des orbites vides, les diamants de vos yeux forant déjà la mine grise de votre crâne, le front taché de pâleur, le massif de vos cheveux rongé par l'acide de l'oubli. Grise, vous êtes morte. Grise vous êtes au-delà de vous-même, dans l'abolition de vous, dans l'extinction de celui que j'étais. Grise, nous ne sommes plus que des ombres en partance pour une oublieuse mémoire. Grise, combien vous aviez raison, alors que nous étions vivants tous les deux de lancer votre cri : "No venga, es la tierra de tonos grises !". Oui, Grise, nous sommes morts tous les deux de n'avoir pas su nous aimer alors qu'il en était encore temps !

"Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Que les hommes de bonne volonté inscrivent ceci à la cimaise de leurs temples. Le Pays des ombres grises, c'est celui de l'amour que l'on n'a pas connu. Jamais nous n'en ressortons indemnes. Jamais !

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:47
 Celle de la Montagne Blanche.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était la première fois que l'homme du Nord que j'étais se retrouvait à de pareilles latitudes. Berval, passionné de volcanologie, m'avait tellement vanté la sombre beauté de Lanzarote. J'avais débarqué un soir d'Octobre à Arrecife, vêtu d'une simple chemise et d'un pantalon de toile, chaussé de mocassins de cuir. Le temps était incroyablement doux et cela me changeait des humeurs maussades d'Ostende ou bien de Copenhague. Toute cette blancheur inhabituelle me faisait cligner des yeux et je dissimulais ma vue derrière des vitres noires. L'hôtel était situé à Charco de San Ginés, petit port de maisons claires et de barques de pêche à l'étrave bleue et rouge, usée par l'eau de mer. Le lendemain de mon arrivée, je laissai les rivages étincelants de lumière pour gagner l'intérieur des terres, du côté de la Montagne Blanche. Je ne saurai dire d'où lui venait son nom, le sombre massif qu'elle offrait au regard inclinant vers des teintes de croûte brûlée que des murets d'obsidienne noire délimitaient à sa base, traçant une géométrie de champs monochromes. Ce paysage était sublime de rigueur et de retrait dans un anonymat qui confinait à la mutité. L'agitation des grandes cités était si loin. Du haut du volcan la perspective était étonnante, depuis les cercles de pierre où les ceps de vigne s'abritaient du vent, jusqu'à la côte qu'on devinait au loin, immense flaque bleue contre le moutonnement des maisons blanches. Ce lieu était si fascinant que je décidai de circonscrire ma quête autour des pentes du cratère, parfois près de l'ancienne caldera dont les flancs étaient tapissés d'euphorbes claires. Il y avait peu d'habitations, quelques maisons basses adossées à la pente, que coiffaient des bouquets de pins parasols.

Un soir, redescendant du sommet, j'aperçus une maison dont je pensais qu'elle résumait à elle seule l'âme des Canaries. Murs à la couleur de chaux, toit en terrasse, volets teintés de vert pâle, pareils à une eau éteinte. Une porte à claire-voie était restée entr'ouverte sur la densité de l' ombre. Je m'approchai dans l'intention de fixer sur la pellicule un document qui, un jour peut-être, illustrerait un article. Là, dans la nuit intérieure, légèrement en retrait des lointaines rumeurs des pierres, se tenait, dans une posture étrangement sculpturale, une jeune femme au corps de jarre étroite, sa peau lustrée de la douceur d'un clair-obscur. Les pieds cambrés touchaient à peine le sol d'argile, les jambes étaient longues qui ne semblaient jamais finir, le fuseau des cuisses faisait penser à la douce carnation des tableaux de la Renaissance, la hanche était un arc de clarté incliné vers le mystère de l'ombilic, la poitrine menue, couronnée de deux boutons de jais alors que le visage perdu dans la touffeur de remous gris ne disait rien qui fût perceptible. Celle de la Montagne était dans l'immobilité, assise sur ce qui semblait être un canapé recouvert d'une taie couleur de terre profonde et, à l'arrière-plan, luisaient dans une coupe semblable à un vase en raku, quelques oranges à l'étrange présence. Ces fruits me faisaient inévitablement penser à ceux peints par Cézanne, à leur plénitude de chair parmi les boiseries anciennes aux teintes si proches des ténèbres.

Je suis demeuré un instant dans l'hésitation, ne sachant si je devais rester dans l'attitude du guetteur ou bien continuer mon chemin et me distraire au plus vite de cette étonnante vision. Mais il est une temporalité propre au saisissement qui vous laisse dans l'embarras, désemparé et vous fige dans une attitude d'attente, comme si votre destin entier en dépendait. Alors que le soir avançait, couvrant de pénombre le haut de la montagne, baignant la côte dans des eaux violettes et que rien ne m'attendait nulle part, je me suis assis sur un rocher, légèrement de biais afin de ne pas être remarqué. Vous étiez si démesurément disposée au suspens, à l'éternelle disposition de vous au regard du monde. Alors ce fut le carrousel des questions. Étiez-vous un modèle attendant la venue du peintre qui vous coucherait sur la toile ? Étiez-vous un marbre antique qu'un sculpteur avait momentanément abandonné ? Étiez-vous un mannequin de mode attendant qu'une robe longue la revêtit des apparats d'une soirée mondaine ? Ou bien une belle de jour qu'un notable de la ville allait rejoindre ? Ou bien, plus simplement, une îlienne à la plastique parfaite qui s'offrait aux regards sans l'ombre d'une arrière pensée ? Les pensées faisaient leurs feux de Bengale, leurs arcs-en-ciel incessants; les idées entonnaient leurs mélodies polyphoniques et c'était comme d'entendre un chant grégorien résonner dans l'enceinte de quelque lieu sacré. Il y avait tellement de joie à être ainsi, sur le bord d'une révélation, penché sur le cercle infini du rêve, dans les mailles souples de l'imaginaire. Depuis votre multiple silhouette, vous instilliez en moi des gerbes de lumière, des fragments de cristal, des clartés de gemme. Je vous habitais mieux que vous n'auriez pu le faire vous-même. J'étais votre tête soudée aux nuages noirs, j'étais vos yeux remplis de larmes silencieuses, l'étrave de votre nez humant la poudre de pierre, j'étais le lisse de vos joues visitées par les derniers rayons du soir, la pulpe de votre bouche mâchant longuement les fruits du désir, votre menton et votre cou, le haut de votre buste, énigmatique promontoire sur lequel naissaient les filaments du poème, j'étais les dunes menues de vos seins happant de leurs noires aréoles le vol des oiseaux, j'étais votre flanc à la chute vertigineuse, la forêt dense de votre mont de Vénus, la doline claire de vos fesses pareilles au lac sous le glissement de la lune, j'étais l'amphore de vos cuisses, l'arrondi de vos genoux, le vertige de vos jambes, l'étonnement de vos chevilles, l'arc tendu de vos pieds sur la dalle étroite et limoneuse du sol. J'étais surtout celui qui supposait tout mais ne savait rien. J'étais celui qui était libre. De soi, de l'autre, du monde, de tout ce qui palpitait sur terre ou demeurait terré dans les mailles serrées de l'indicible.

Vous dire que mon détachement de vous fut difficile, pour ne pas dire un arrachement, ceci est une simple euphémisation du violent sentiment qui me submergea. Le retour à l'hôtel, je le fis dans une manière d'hébétude, comme au bord de l'ivresse, avec le feu des étoiles au-dessus de ma tête et la glace de l'imprécation fichée dans le tube des os. Oui, c'était un genre de malédiction que d'être obligé de rejoindre le corridor fangeux de la réalité. Comment, après avoir tutoyé tant de beauté, comment poser son vol d'albatros sur le rugueux des pierres et demeurer vivant, les ailes soudées à la gangue de son corps ? Comment ? Comment ne plus planer infiniment sur les cercles d'air blanc, s'élevant toujours plus haut, là où le regard dilaté s'éploie à la mesure du vent lui-même, dans l'orbe de la lumière, sa puissance sans limites ? Comment rester simplement homme et ne pas chuter ? C'est ceci que je pensais avec la dague de la vérité enfoncée dans la plaine des omoplates, alors que l'avion, prenant de l'altitude, dans un jet de vapeur compacte, faisait son virage au-dessus des cratères. Je voyais tout jusqu'à l'infime. Les pentes charbonneuses du volcan, son enceinte tachée d'euphorbes, le sentier qui descendait parmi les pierres, le carré de votre maison blanche, sa terrasse, l'eau claire des volets. Et ceci que j'apercevais dans la fente étroite du jour levant, dans la brume indistincte des songes, était-ce vous, Celle de la Montagne Blanche, Celle qui toujours m'interrogerait sous tous les cieux du monde ? Ou bien n'aviez-vous été que le temps d'une illusion, un cruel éblouissement, la perte d'une eau limpide dans la faille vite refermée du sol ? Quand je me suis éveillé, le brouillard recouvrait tout de sa taie blanche. Bientôt l'avion se poserait sur l'aire invisible de cette Flandre si mystérieuse dont j'avait fait mon séjour. Mystère contre mystère. Lanzarote contre Zeebrugge. Il me faudrait du temps pour reprendre pied ! Le temps de la mémoire.

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 07:15
Source de soi.

« Balancement délicat ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

Edmond le Sourcier aimait bien, lorsqu’il en avait le loisir, aller chercher cette jeune aventure qu’il nommait Sauvageonne, se rendre dans quelque pli du paysage - l’épaulement d’une colline, le frais d’un vallon, la profondeur d’une gorge secrète -, et, muni de sa baguette de coudrier, se mettre en quête de ce qu’il savait « impossible », un mystère à porter au jour. Dans toute la contrée on reconnaissait ses dons et il n’était pas rare qu’il découvrît, ici un filon d’eau dissimulé dans son silence, là une résurgence si discrète que même l’oreille la plus attentive n’aurait pu en déceler le subtil murmure. Suivi par l’évanescente silhouette de la Jeune Fille, il prenait un malin plaisir à faire émerger du rien ce qui en faisait la saveur, à savoir débusquer l’invisible et le rendre évident, préhensible, aussi concret que peut l’être le rocher garni de mousse ou bien l’arbre dressé contre l’azur. Sauvageonne emboîtait ses pas avec discrétion, non sans qu’une curiosité certaine ou bien même une fascination émergeât de sa quête d’étonnement. En elle, se dessinait, à mesure de ses affinités avec l’habile Sourcier, une manière de panthéisme heureux, comme si, de toute chose rencontrée dans sa vérité, pouvait surgir, à tout instant, un chant, une musique, pouvait se manifester une lumière, paraître l’onde d’une spiritualité. Elle savait que, depuis la plus haute Antiquité, cette baguette somme toute modeste avait servi à interroger les dieux et que les alchimistes lui attribuaient des vertus magiques.

Mais ce que Sauvageonne préférait à la tige de noisetier, c’était le pendule en métal ancien, terni par des années d’usage, cette forme de goutte qui semblait imiter la larme ou bien encore la toupie dont les jeunes enfants jouaient dans le vertige de l’ivresse. Combien, en effet, il était envoûtant de fixer son regard sur une giration infinie ou un balancement qui semblait n’avoir ni origine ni fin et ne paraissait s’alimenter qu’à sa propre source. Oui, à sa propre SOURCE ! Un jour d’automne, alors que le soleil tapissait les choses de cette merveilleuse couleur de résine, près d’un chemin semé de saules, sur la pente d’une terre limoneuse, Edmond avait mis au jour un filet d’eau si cristalline qu’il semblait venir tout droit d’un conte des Mille et Une Nuits. L’eau, sinuant entre les graviers gris, faisait sa mélodie de bluette, comme si elle avait voulu livrer, dans ce mince refrain, tous les secrets dissimulés à l’intérieur de la terre. Certes la découverte elle-même avait ravi la Rêveuse, mais ce qui la captivait surtout, c’était cette oscillation pendulaire, ce mouvement d’éternel recommencement qui faisait signe vers une durée toujours renouvelée, presque un sentiment d’éternité. Elle aurait pu demeurer ainsi, immobile, telle une statue de sel, le reste de sa vie, qu’elle ne s’en fût point offusquée, reliant son existence à ce mouvement qui en aurait constitué le point focal.

Mais, maintenant, il faut dire en quoi consistait cet irrésistible attrait pour cette animation pendulaire qu’Edmond savait entretenir tout comme l’homme préhistorique le faisait du feu nourricier. Simplement du bout des doigts, le vieux Chercheur était relié aux choses secrètes qui sourdaient du limon dans un genre de nécessité venant dire aux hommes l’attention à porter à tout ce qui vivait dans l’ombre et ne venait à la clarté qu’à l’aune d’un regard exercé, d’une longue patience, d’une saine curiosité. Le plus souvent les gens étaient distraits et ne se laissaient rencontrer que par le luxe et la brillance, l’apparence et la manifestation colorée, bavarde. Il y avait bien mieux à faire : percevoir la rosée au bout du brin d’herbe, les cornes noires du lucane cerf-volant, la touffe de lichen pareille à une éponge lissée par le temps. Parfois Edmond confiait le précieux pendule à celle que, maintenant, il appelait Source. Alors la jeune impétrante s’amusait à débusquer tout ce qui voulait bien se détacher du réel pour venir jusqu’à elle. Une tresse de gouttes d’eau, le réseau complexe de feuilles mortes, des lentilles vertes comme celles des mares anciennes.

Mais ce qui venait à elle, surtout, avec application, mesure, justesse rhétorique, c’était une infinie succession d’allers et retours, de battements presque imperceptibles, de légers remous circulaires, d’oscillations qui faisaient sens à seulement être des passages, des seuils, des portes d’entrée vers le domaine des gestes immémoriaux de l’univers. A seulement se confier aux palpitations du pendule et elle devenait, tout à la fois, le rythme alterné du jour et de la nuit, la ligne de partage entre la froidure hivernale et le dépliement printanier, l’inclination sentimentale de l’Amant à l’Aimée, la ligne de crête séparant l’adret de l’ubac, le clignotement du jour sur le dôme de la nuit, l’éveil de l’aube naissant de l’ombre, l’esquisse projetée sur le néant de la toile, le premier mot balbutié par le jeune enfant, l’essor du flamant rose au-dessus du fil crépusculaire, le flux et le reflux du vaste océan, le cycle continu des années, l’étirement du temps tellement semblable à l’imperceptible brume flottant sur la lagune.

De cette rencontre avec l’infinitésimal, l’alternance inaperçue, le bercement existentiel, Sauvageonne devenait soudain source d’elle-même, sorte de tour de Babel s’élevant de ses propres fondations, langage premier gravé dans le corps tels les signes d’une tablette sumérienne, elle en percevait la fluence souveraine dans les mailles de sa chair, le gonflement dans sa nasse de peau, la plénitude jusque dans la toison d’or de ses cheveux. Son visage d’albâtre, fécondé, illuminé de l’intérieur, était semblable à ces fragiles biscuits, à ces terres si blanches et virginales qu’on les croirait en attente d’être, sur le bord d’une parution. Les yeux si clairs disaient la richesse de la vie intérieure. Les taches de son sur sa peau étaient comme les généreux stigmates d’un tellurisme intime. La rose de la bouche prononçait en des teintes douces l’émotion qui la vivifiait dans la moindre cellule de son esquisse enfin révélée. Elle était directement reliée aux choses, tout comme les choses naissaient de sa présence. Elle n’avait plus le souvenir d’une semence initiale, pas plus que du réceptacle qui l’avait abritée en des temps qui se dissolvaient dans les lointains. Elle naissait d’elle-même, elle entretenait son propre feu, oscillations, nutations, ondoiements par lesquels elle venait à l’être plus sûrement que ne l’y auraient conduite d’incessantes divagations sur les chemins du monde. C’était cela être source de soi, se confier avec sérénité à ces flux, ces alternances, ces successions saisonnières, ces équinoxes, ces solstices qui n’étaient que les rythmes, les harmonies dont l’homme était pénétré en son fond sans qu’il en perçoive toujours la richesse. Arrêter le pendule, c’était suspendre la vie, donner libre cours à la corruption qui ensevelissait les germes du futur, ouvrir en grand les battants de la porte dont le Néant faisait son habituel commerce afin que soit réduite à la nullité la prétention d’exister.

Maintenant, Edmond le Sourcier a posé définitivement sa baguette de coudrier, son pendule en forme de goutte, comme une dernière larme versée sur le versant du monde. Source l’a remplacé. On la voit dans la demi-teinte de l’aube ou bien aux heures grises du crépuscule, parmi l’égarement des champs et les boqueteaux d’arbustes, pendule à la main, sérieuse, concentrée sur sa tâche, à la recherche de la moindre trace d’eau, de la goutte la plus infime. De ses doigts naissent ainsi des milliers de ruisselets qui essaiment au fil des jours le beau poème de la durée. Source d’elle-même, symboliquement, elle est aussi source de ce que nous sommes, des êtres toujours en recherche d’eux-mêmes mais ne le sachant pas nécessairement. Le pendule est là qui nous appelle et nous enjoint d’être, à notre tour des sourciers. Ainsi passe le temps qui n’est qu’une infinie et toujours renouvelée vibration, une ineffable pulsation. Nous n’avons guère d’autre moyen d’en éprouver la réalité, d’en connaître la texture que de nous mettre au diapason de cette mobilité qui nous traverse et nous interroge. A tout bien considérer, nous ne sommes source que de ceci en quoi nous nous mettons en quête, qui est toujours question. Oui, question ! Et nulle autre chose.

 

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 09:24
Presqu’île lusitanienne.

Portugal, dans la vallée du Douro.

Source : Géo.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, autrefois …

 

   Severino ne se souvient plus très bien de son arrivée en France. Il y a si longtemps et la mémoire devient capricieuse, mince filet de fumée se diluant dans la toile unie du temps. Juste quelques images, juste de rapides éclairs faisant leur bruit de comète lointaine. C’est dans le temps d’autrefois alors qu’on émigre en masse pour fuir la misère, les travaux durs qui usent le corps et font le siège de l’âme, la taraudent et alors l’existence devient un fardeau, un boulet que l’on traîne derrière soi.  Le paysage du Douro est si beau avec ses collines bleues à l’horizon, ses terrasses qui gravissent la pente en direction d’un ciel si clair que même les oiseaux de mer s’y perdent, simples pointillés que l’air dissout dans une nuée de poussière. « Les travaux et les jours » pareils à une suite de douleurs, de souffrances. D’espérance aussi en des heures meilleures. La course du soleil est au zénith, la lumière flamboie et les yeux disent la peine de se tenir là, tout contre la pente du destin, sur les grandes marches qui escaladent le paysage. Les dieux, au moins, voient-ils la douleur des hommes ? Ont-ils quelque compassion ? Ou bien ne sont-ils que ces personnages mythiques créés par l’homme afin de loger dans l’imaginaire la fenêtre de quelque espoir, ouvrir un huis par lequel échapper à sa condition, devenir libre enfin ? Libre de se lever dès l’aube. De manger à sa faim. De boire à la régalade de longs traits de porto s’écoulant de la calebasse usée, patinée, qui sert de gourde. D’aimer, de trouver une compagne, d’avoir des enfants joyeux de vivre et de gagner leur vie d’une manière enfin devenue réalité. De demeurer sur Terre avec la certitude d’y trouver sa place, d’y creuser le sillon de ses exigences, fussent-elle modestes, humbles.

  

   L’exil.

 

   Quatre heures du matin. Toute la nuit a été agitée. De grandes rafales de vent glissaient le long de la façade, s’insinuaient par les interstices. Les poutres craquaient comme la carène d’un vieux bateau malmené par la violence des flots. Les parents ne dormaient pas. Severino ne dormait pas. Peut-on trouver le sommeil quand on est sur le point de quitter ses racines, de s’abstraire du sol qui vous a fait naître ici, tout près des vignes du Douro, dans la beauté verticale du lieu ? Cela fait de grandes déchirures, cela ouvre de profondes entailles à l’intérieur même du corps et l’on sent comme un étrange battement du côté du cœur et les mares de sang s’agitent comme pour dire la tragédie de l’homme se séparant de son abri originel.

   Maintenant on est levés. Les yeux gonflés de sommeil. L’esprit encombré d’une foule d’images. La plage, tout en bas, avec ses galets noirs si beaux, cette pureté d’obsidienne. La place devant la maison. Ses pavés usés qui brillent dans le matin avec de sourds éclats d’étain. La fontaine de pierre sombre, gonflée de bulles, qui chante sous le ruissellement de l’eau. Au bas de l’escalier, dans une presqu’île de clarté, des valises de cuir bouilli sanglées de ceintures. Quelques ballots illisibles. Toute une maigre fortune assemblée dans la tristesse du jour à venir. Tout baigne dans un étrange clair-obscur, tout se révèle entre la vérité et le mensonge. Vérité de se détacher d’un lieu fondateur, mensonge, sans doute, de celui qui se propose comme un substitut, genre de figure tutélaire dont on n’ose même pas évoquer le visage, de peur de s’y perdre, de ne jamais pouvoir s’y retrouver comme celui qu’on est. Longue dérive dans le temps qui tarde à paraître.

   L’autobus à l’émail vert, écaillé, serpente parmi les vignes. Des arrêts ici et là pour recueillir des Egarés qui rêvent sinon d’un Eldorado, du moins d’une terre à découvrir qui pansera les plaies, déposera sur les mains calleuses la douceur des jours futurs. Les parents sont assis sur le siège devant celui de Severino. Ils sont silencieux. Leurs faces sont graves, usées d’avoir trop longtemps espéré. Chacun regarde le paysage, archive dans sa mémoire ce qui peut encore y trouver accueil : la perspective d’une terrasse, le toit d’un chai de tuiles rouges, la trace d’une fumée, l’eau argentée du Douro qui fuit, là-bas, dans la première brume. A l’intérieur de sa main fermée, un galet noir que Severino serre, vestige de la plage, souvenir des ricochets qu’il s’amusait à faire, sur la crête souple des vagues. Long voyage entrecoupé de réveils puis de subits endormissements. Parfois les rues encombrées d’une ville, le dos d’une colline, une vallée riante où le soleil dépose ses lumineux ocelles. Puis la Capitale, l’immense ville aux mailles serrées, étouffantes. Un garrot. Puis le bidonville de banlieue où l’on s’entasse, tant bien que mal, dans des cabanes de planches, dans de vieux fourgons transformés en logis. Prétendument provisoires, mais qui durent, tant que la cupidité des Bâtisseurs feint encore d’ignorer cette zone laissée à l’écart du monde.

 

   Presqu’île lusitanienne, ici et maintenant.

 

   Severino est un vieil homme, maintenant. Presque arrivé au terme de la course et le sachant. Parfois, s’éveillant au milieu des siestes quotidiennes, l’illumination de brefs éclairs. Le portrait des parents. Leurs travaux pénibles. Le père maçon usant ses mains sur des chantiers ouverts par de malins spéculateurs. La mère, femme de ménage aux horaires impossibles, au salaire si étroit qu’il faut encore cultiver ses légumes, en faire l’ordinaire et économiser ce que l’on peut en prévision de coups durs. Qui jamais ne manquent d’arriver. Qui rôdent à la manière d’un chien sauvage a l’entour des villes où sont les hommes.

   Puis son départ à lui, Severino, pour cette lointaine province du Sud où, au moins, la lumière généreuse du soleil remplace la brume du Nord, son éternelle froidure. Courageux, robuste, le jeune homme trouvera à se faire embaucher facilement dans une briqueterie où l’on fabrique toutes sortes de carrelages, mais aussi des motifs de décoration, quelques fantaisies devant égayer le quotidien. Parfois il évoque ce qu’il n’a guère connu qu’au travers de reproductions dans des livres, ces beaux azulejos qui, autrefois décoraient les palais du Portugal.

   Son pays, jamais il ne l’a revu. Peut-être ne l’a-t-il pas souhaité. Qu’aurait-il trouvé de ses traces d’enfance, de ses jeux innocents sur les monceaux de gravier noir qui s’évanouissaient dans la blancheur de l’eau ? Qu’aurait-il reconnu de son ancienne maison dont ses parents s’étaient séparés de manière à améliorer un peu le quotidien, sinon un spectre, sans doute bien autre chose que ce qu’elle avait représenté dans une tête d’enfant ? Le Portugal, ce  pays si attachant, subsistait en lui à titre de trace légère, d’empreinte dans une cire devenue amnésique à force d’oubli.

   Dans le genre de cabane où , maintenant il s’est retiré - écho du logis parental dans le bidonville -, il a punaisé sur les cloisons de planches, de vieilles photographies : les rives du Douro, les cultures en terrasses, toute une fantasmagorie personnelle, mais aussi des paysages que jamais il ne connaîtra, la belle campagne de l’Alentejo, ses champs de blé blond, ses chênes-lièges à l’écorce couleur de sanguine, ses vignes aux ceps noueux, ses oliviers séculaires, tortueux, traversés par un air pur et léger. Mais aussi les vertigineuses falaises brunes au nord du Cap Saint Vincent, en Algarve, à partir desquelles l’océan laisse percevoir son immensité bleue, promesse d’une infinie liberté pour un regard contemplatif. Parfois, au milieu d’un rêve, surgit cette langue incroyablement chantante, rythmée, joyeuse comme une farandole d’enfants primesautiers. Il en a davantage conservé la mélodie plutôt que l’exercice rigoureux dont se trament les discours. Quelques refrains dans l’antre de la tête. Parfois cette obsessionnelle saudade qui n’en finissait pas de faire ses motifs mélancoliques comme si un vibrant appel se faisait entendre du plus loin de l’espace, du plus étrange du temps. La saudade, ce « manque habité », tel qu’un musicien l’a nommée avec une belle intuition de ce que signifie un état d’âme. Cette chose qui fuit continuellement, identique à une eau de source dont on perçoit le bruit sans jamais pouvoir en identifier l’origine.

   Est-ce cela, cette sorte de mal incurable dont le « Lusitanien » est aujourd’hui affecté alors que, seul dans son abri de planches (il n’a eu ni compagne, ni enfant), parfois le vertige d’être le prend et qu’il ne sait plus très bien quelle est sa place sur Terre, si du moins il en possède une, si son statut de perpétuel exilé ne le déporte hors de soi dans un ailleurs innommé dont la forme lui échappe à mesure qu’il essaie d’en saisir les fondements. Il est devenu Celui qui erre continuellement dans son outre de peau devenue inutile, trop grande, pareille à une voile faseyant continuellement sous le vent de l’ennui. Alors il comble les vides. Alors il emplit les failles que les jours, continûment, ouvrent sous ses pieds de marcheur de l’impossible.

   Seul, il ne l’est pas totalement. Il a son chien, ce vieux bâtard à la robe grise qui se confond avec le sol de poussière. Fidèle, certes, mais un peu sourd et d’aucune inutilité si, un jour un maraudeur s’essaie à pénétrer dans la minuscule enceinte que rien ne délimite vraiment : un vieux portail rapiécé, une clôture presque factice, un logis qui, pour peu, pourrait s’ouvrir à tous les vents. Non, pas seul. Des poules aussi dans un enclos de grillage de sa fabrication. Symbolique fermeture qui n’effraierait nul renard en manque de gibier. Non, pas seul. Des voisins pas très loin. Un bonjour parfois. Une remarque sur le temps qu’il fait. Jamais sur le temps de la finitude. Le destin est bien assez lourd à porter sans s’inventer des complications supplémentaires.

   Grâce à  son travail à la tuilerie, à sa vie modeste, quelques économies aidant, il avait pu acheter une maison modeste, cube de ciment blanc aux parements de brique. Mais, maintenant, elle est devenue trop grande, difficile à entretenir, à chauffer. Alors Severino s’est replié dans cet abri qui, autrefois, lui servait d’atelier. Il l’a emménagé sommairement. Un lit, une table de bois blanc, un fourneau, une cheminée qui lui sert à se chauffer, parfois à faire étuver des pommes de terre sous la cendre. Une télévision, seule concession faite à la modernité. Les actualités. Des reportages sur des pays. Combien il est ému lorsque le hasard l’oriente vers ce Portugal devenu mythique à force d’éloignement, de temps décoloré, de mémoire poncée jusqu’à la trame. Verrait-il son village natal qu’il ne le reconnaîtrait pas. Serait ému seulement au simple énoncé de son nom. L’histoire est trop ancienne qui ne s’écrit plus qu’à la façon d’un palimpseste raturé, illisible. Seule en demeure la texture, la forme générale, un nom, un refrain, quelques mots pareils à une comptine d’enfants.

   Seul, non, des passants et passantes sur l’ancienne voie ferrée qui longe son terrain, à deux pas de son abri. Les jours de soleil la « Voie Verte » est animée. Severino assis sur un banc à claire-voie regarde les marcheurs, les salue, sourit intérieurement lorsqu’on lui adresse un petit signe de la main. Un jour, une inconnue est venue le voir. Elle avait remarqué des guirlandes de calebasses accrochées sous un toit de tôles. Elle cherchait de la graine, mais aussi des fruits secs afin de les graver, d’y inscrire des motifs. Severino s’est empressé de lui en offrir. C’était un peu un fragment de lui-même dont il faisait l’offrande. Le soleil des kakis brillait dans le vieux plaqueminier au milieu du jardin. Severino est allé chercher une poche, l’a tendue à la passante pour qu’elle en fasse provision. Ce qu’il a à donner ? Ceci : quelques fruits, des calebasses si anciennes qu’elles imitent le bois, parfois la pierre ou bien l’étain. Rien d’autre mais c’est comme s’il offrait cette manière d’enclave lusitanienne dont il est le Robinson alors que les jours coulent sans faire de bruit, que la lumière décroît à l’approche de l’hiver.

   Maintenant l’abri de planches et de tôles est fermé. Un filet de fumée monte tout droit dans le crépuscule qui étend sa toile, recouvre la ville de son tissage serré. L’hiver promet d’être rude. Il fera bon, tout contre la cheminée, le chien gris à côté de l’âtre alors que la radio diffusera en sourdine, cette mélancolique saudade, rythme immémorial de la Lusitanie dans sa dérive terrestre. Oui, on sera bien !  Plus rien ne manquera que le rêve qui, bientôt dépliera ses membranes tout contre le front du vieil homme avant que le sommeil ne vienne l’habiter. Quelques étincelles brasillent encore dans l’âtre. La ville est silencieuse. Vénus est tout juste levée qui fait sa braise atténué dans le mystère du ciel.

 

 

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 09:31
El Passatger.

 

     Photographie : François Jorge.

 

« La vie c'est comme une passerelle »

 

                          FJ.

 

 

 

 

   El Passatger.

 

   Pour voir El Passatger, il fallait ne pas craindre de se lever tôt. Il fallait longer les rues cernées d’ombres bleues, glisser le long des trottoirs de ciment et se diriger vers la brume légère qui flottait sur l’étang. Tout était si calme qu’on aurait pu croire la Terre déserte. L’heure est si étonnante avec son suspens, son silence, ses choses qui émergent à peine de la nuit. Coiffées de blanc, les dernières maisons du village paraissent reposer sous des toits de chaume, semblables aux huttes des gardians de Camargue. Ce pourrait aussi bien être un paysage de delta avec ses bouquets de roseaux, les robes noires des taureaux, les hérons perchés dans l’attitude de la pêche. Ici et là sont des assemblées de filets qui attendent leur obole d’argent et de suie, loups et soles, anguilles et muges, tout ce peuple aquatique dissimulé, quelque part, dans l’anse de la rive ou bien près des pontons ou dort la flottille des barques de planches.

   Donc, Lève-tôt, vous apercevez une haute silhouette, mince comme la bise, le dos légèrement voûté par l’âge (on se dirige vers les 80 ans), alerte, l’œil aux aguets, une sempiternelle casquette juchée sur le haut du front, mégot attaché à la lippe, à l’extrémité d’une passerelle de bois qui, bientôt, disparaît sous la vitre de l’eau. Eh bien, Lève-tôt, vous aurez rencontré celui, qu’ici, on nomme El Passatger. La raison de ce sobriquet ? Nul ne la connaît, si ce n’est l’intéressé lui-même. En réalité El Passatger n’était qu’une manière de nomination fantaisiste, de boutade, lui l’indigène qui n’avait guère déserté son lopin de terre que pour se rendre au conseil de révision à la ville voisine et sous les drapeaux dans le brouillard du Nord. Les exceptions confirmant la règle, plus jamais il n’avait émigré en quelque endroit éloigné de plus de dix kilomètres du lieu de sa naissance. Il était à la fois un homme de la garrigue semée de vent et de pierres et aussi un homme des étangs, là où le regard se perdait dans la lumière vive de la Méditerranée.

 

   Vie-passerelle.

 

   Vous regardez cette vie anonyme, cette existence sans doute si éloignée de la vôtre et vous vous interrogez. Que peut bien venir chercher cet inconnu à cette heure ensommeillée ? Un rêve ? Le reflet de quelque réalité ? Peut-être l’aile blanche d’un voilier au loin ? Peut-être une ambiance si neutre qu’elle est un repos pour l’âme ? Peut-être l’écume d’un souvenir faisant son pas léger à la surface de l’onde ? Peut-être le tout à la fois. C’est si complexe une vie, si emmêlé, on croirait les filets des pêcheurs où s’enroulent les flocons des algues. Si étonnant ce prodige qui fait se confondre en un même creuset, joies et peines, éclats de rires et sentiments tragiques, moments d’irrésistible bonheur et parfois de découragement quand les instants virent au gris et que de sombres nuées plaquent contre le ciel leur ténébreuse présence.

   Souvent, posé tout au bout du rythme de planches, El Passatger songe à toute cette symbolique qui irrigue la pensée de tout homme en quête de soi. Un constant bouleversement, la terre du corps constamment retournée par la lame de l’esprit, le luxe des chairs que taraude le fait d’être, ici et maintenant, dans cette peau qui, bientôt, ne sera que guenille retournant au Néant.

   La longue passerelle dont la fin se confond avec l’eau et la brume : signe avant-coureur de la finitude qui fait son bruit de bourdon dans le réduit de la conscience.

   Les cordes tendues, les liens de la socialité, les affinités, parfois les ruptures et il ne demeure qu’un fragment de chanvre pour dire la relation ancienne.

   Les pieux de bois, sémaphores de ce qui est ou bien a été, que l’on peut encore saisir entre ses doigts ou à la lumière de sa lucidité, parfois simples spectres dans le flou de la vision, dans l’incertitude du souvenir.

   L’eau étale qui dit le lexique de l’humain avec ce qui se montre, avec ce qui se dissimule et souvent trahit. Être El Passatger, ce n’est nullement différer de soi en conquérant l’espace. C’est, bien au contraire, s’accorder à son propre rythme, là, tout contre le rugueux de l’épiderme, là où brûle l’ombilic, là où les pieds bosselés conservent la trace immémoriale de l’argile fondatrice. Être là, si près de cette aventure humaine en ses dernières échappées, c’est entrer en lui, comme on le ferait dans une antique forteresse, jeter un œil par la meurtrière et découvrir l’entièreté d’un monde. Faire l’inventaire de quelques pieux et y reconnaître quelques unes des formes qui furent les points d’ancrage d’un parcours, les braises vives d’un ressenti, les émotions d’une rencontre, les volutes de l’amour lorsqu’elles frôlaient de leur palme la tête jeune et insouciante du conquérant qu’il avait été. La jeunesse est sans désarroi et porte en elle la confiance à la manière d’un étendard. Nul poids trop lourd de la mémoire qui viendrait troubler le chemin d’une jeune destinée.

 

   Premier amer : une terre qui chante et nourrit.

 

   Fixant l’un des pieux qui émergent, El Passatger est parti loin, en direction des rives heureuses de l’enfance. Pure félicité d’être sur le versant accueillant du monde. Les choses se déclinent avec naturel. L’oiseau plane dans le ciel avec la grâce du cerf-volant. Les feuilles du chêne bruissent sous la caresse du vent. Au loin sont des sillages de bateaux qui font leur ligne claire. Devant soi, sur des terrasses que délimitent des murs de pierres, les rangées d’amandiers, les coques vert-de-gris des fruits, l’architecture torturée des vieux oliviers (on lui a appris à les tailler de manière à ce que le vol de l’oiseau les traverse d’un seul coup d’aile), les ceps de vigne où s’accrochent les grappes noires au grain serré. Tout cela qui a constitué le lexique du quotidien est en lui, aujourd’hui, à la façon d’un ressourcement inépuisable. Il possède tout au creux de l’intime. L’amertume de l’amande verte, la sûreté tortueuse de la vigne, le filet d’huile verte qui coule du pressoir. Jamais on ne le dépossèdera de ces faveurs qui le font tenir debout. Jamais, la mort elle-même s’y emploierait-elle avec son habituelle alacrité. Jamais.

 

   Second amer : son double à venir.

 

   Réminiscence sublime logée au plein de l’affectivité, pierre angulaire sur laquelle se construit la présence de l’autre comme présence à soi. Àngela, son aimée de toujours. Celle par qui il advint à lui comme la brume s’élève de l’étang qui la féconde et la reprend toujours en son sein. Osmose, contiguïté des affects, ressentis pluriels en même temps que communs. Long travail du temps pareil à celui qui, de la goutte cristalline dans le silence de la grotte, fait s’élever la stalagmite translucide dans son infinie croissance. On n’en a jamais fini avec l’amour. Il est cette lumière qui s’abreuve à même son scintillement et disperse toujours la nuit dans ses illisibles ornières. El Passatger, Àngela, deux noms séparés pour dire, en réalité, une même et unique persistance comme une fusion dans la glace du miroir. El Passatger, son seul exil véritable : elle son double à venir. Nulle autre terre qui eût égaré, eût troublé car toute affection profonde jamais ne s’épuise. La source est toujours présente avec cette rumeur singulière qui est la marque de la pureté. La voix ne s’éteint pas. Identique à celle de la nature qui vibre toujours sous la tunique brune de l’écorce, dans le sillon de limon, entre les yeux distraits des feuilles.

 

   Troisième amer : Joaquim, le fils au loin.

 

   Qui donc pourrait prétendre que la distance gomme les sentiments, érode l’intérêt, use la douce fraternité ? Oui, fraternité. Père, fils comme deux frères jumeaux qui seraient l’un pour l’autre, des fac-similés, des doublons heureux de l’être. Don du père qui transparaît dans la voix du fils, dans sa façon de marcher, de fumer, d’aimer sans doute aussi. Jamais une chair ne diffère de sa provenance. Ceci ne veut en rien dire privation de liberté. Non. Seulement une façon identique de s’inscrire dans le concert du monde, d’en éprouver la touche de soie, mais aussi le rugueux du roc lorsque le vent acide en balaie la surface. Regardez El Passatger, puis regardez Joaquim, ce fils parti pour d’autres horizons, quelque part du côté de la terre brulée des Canaries. Même allure. Même rire franc. Même relation à la terre. Toujours un amandier, un olivier, un cep de vigne dans l’accent, dans la considération des événements, le recul par rapport aux mouvements de la mode. Si près d’un terroir, donc d’une vérité. Où, mieux que dans le sol natal retrouver un bonheur de vivre ? Où mieux que dans le toit de tuiles brunes qui a bercé votre enfance ? Où mieux que dans le susurrement de la fontaine qui recevait le caillou jeté par une main innocente ? Jamais de voyage plus révélateur de soi que celui qui circonscrit le premier regard et le porte pour toujours vers l’avenir comme le sceau premier qu’il imprime au paysage, à l’homme dans l’amitié, à la femme qui deviendra la compagne du long voyage. Rien !

 

   Quatrième amer : la Primaire.

 

   Dans les souvenirs du vieil homme quelque chose brillait à la manière d’une luciole dans la nuit d’été. Cette chose, c’était le temps de l’école primaire, si loin déjà, si proche encore. A seulement l’évoquer, là sur la passerelle mouillée d’embruns et tout un pan de sa vie revenait. Les matins d’hiver et le poêle en tôle qu’il fallait allumer. Les leçons de morale écrites à la craie sur le large tableau. La cour de récréation et les jeux d’épervier, ceux de billes aussi dans lesquels il se révélait être un redoutable concurrent. Parfois, dans le calme du matin, isolé du monde sur son ponton de bois, comme une parole élue qui venait dire le bonheur d’autrefois dans la salle de classe aux vitres blanchies à mi-hauteur. C’était une manière de murmure, une voix venue du plus loin de l’espace, c’était peut-être la sienne récitant un texte d’Ernest Pérochon dans « Les Creux-de-Maisons » :

 

   « Il y avait en effet une lourde gelée blanche : les petites feuilles dures demeurées aux ronces scintillaient et les herbes craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large commençait à monter dans le ciel pâle… »

 

   Puis le son s’exténuait pris dans les mailles serrées de l’air.

 

   Cinquième amer : de tout un peu.

 

   El Passatger se sentait relié, immensément relié à l’archipel qu’avait été sa vie. Depuis son point fixe, ici, dans la première approche du jour, il lançait de multiples grappins qui s’accrochaient ici à une éclisse d’eau sur le dos de la mer, là à une algue flottant dans le mystère de l’étang, là encore au pied torse d’une vigne ou bien aux cailloux blancs qui moutonnaient sur la garrigue au milieu des touffes de serpolet. Puis, évidemment, quantité de sémaphores attachés au bonheur des rencontres successives et une galaxie de portraits dont il symbolisait le centre, toile d’araignée qui déroulait ses invisibles fils en direction de ce qui, maintenant, n’était le plus souvent qu’une fumée se dissolvant dans les strates du temps.

 

   Sixième amer : le retour.

 

   Le chemin du retour est, en lui-même, l’une des figures de proue de cette généalogie existentielle. Quelle joie pour El Passatger d’avoir été, ne serait-ce que quelques impalpables secondes, ce voyageur immobile parcourant les avenues de sa vie. Images limpides disant l’exception d’un parcours avec ses haltes, ses clignotements, ses itinéraires pressés, ses fascinations parfois. Tout ceci est une brume qui cercle sa tête d’un continuel enchantement. Combien vit dans la félicité l’homme simple qui s’alimente à la source inépuisable des souvenirs. Seule richesse toujours disponible, aux mille reflets, aux mille chatoiements.

   Oui, vous les Attentifs, avez suivi cette aventure humaine jusqu’en ses pas ultimes qui signent le retour au foyer. Vous l’avez reconnue, c’est Àngela qui est sur le seuil de la porte, tout sourire dans la neige immaculée de ses cheveux. Mais entrez donc à la suite du Passatger, prenez avec lui le verre de l’amitié, et trinquez à la santé de vos hôtes. Ils seront tellement comblés de votre visite. Ainsi, peut-être, deviendrez-vous le Septième amer, celui par lequel le visiteur de l’étang, demain, commencera sa plongée dans les eaux fécondes de la mémoire. Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 10:51
Celle qui se voulait nocturne.

"Pasolini".

Photographie : Katia Chausheva.

Quel hasard l'avait donc fait vivre seule dans cette immense maison dont elle n'arrivait même pas à connaître toutes les pièces ? Elle se cantonnait à ce salon aux grandes fenêtres que cloisonnaient des carreaux aux surfaces dépolies. Ses repas - elle picorait seulement - pris sur un haut tabouret face au mur de faïence rouge. La lumière entrait par une sorte d'imposte. Une lumière sourde, proche d'une extinction. Nul ne savait depuis combien de temps cette existence de recluse s'était offerte à elle. Elle sortait si peu. Ses occupations : des jeux de solitaire, la lecture de vieux livres aux maroquins usés, l'écriture, sur un carnet, de ce qui ressemblait à un journal intime. Le village des Pouilles, à côté, elle n'y allait qu'à l'aube, longeant les murs de pierres vives, pour y faire quelques emplettes : des légumes, du pain, des pâtes. Rarement autre chose. Elle était vêtue de robes sombres, un grand châle noir couvrant sa tête. Seul le visage, patiné à la façon d'un vieux bois, en émergeait mais dans la discrétion, peut-être même dans la stupeur d'être connu. C'est si terrible d'être dévisagé lorsque l'on n'est personne ! Dans la journée, jamais on ne la voyait, longeant un chemin de campagne ou partant pour la ville proche. Elle était née dans le mystère et l'alimentait, à son insu, seulement à être absente parmi les hommes. Dans le pays, on disait qu'elle était la bâtarde d'un notable qui l'avait cachée dans cette bâtisse du bout du monde afin de ne pas en subir le déshonneur. On disait aussi que, pendant la guerre, sa mère avait failli avec l'ennemi, rejetée par sa propre famille, exposée nue, le crâne rasé, sur une place aux yeux d'une foule qui avait failli la lyncher. On disait encore qu'elle était le produit d'une idiote et d'un chemineau et que sa folie était, simplement, cet enfermement dans lequel elle semblait avoir sombré. On disait tout cela et, en réalité, on ne disait rien qui correspondît à la réalité, pour la simple raison qu'elle était une inconnue, un genre de théorème dont personne ne résoudrait jamais l'équation. Cependant elle avançait dans la vie avec la précaution d'un funambule tutoyant le vide. Longtemps ses années s'étaient confondues avec ce passage dans les ténèbres, sans faire plus de bruit que le grésil sur le sol poudré de neige. Un glissement hors de tout, une avancée sur la pointe des pieds, un simple frémissement de marais dans le silence des tourbières.

Ceci aurait pu durer une éternité. Mais c'était sans compter sur cette passion qui, au-dedans d'elle, faisait ses tourbillons, allumait ses flammes alors que la surface demeurait dans un infini silence. Parfois, délaissant ses patiences ou bien marquant sa page d'un signet, elle se levait, comme dans l'urgence, dévalait le large perron de pierres, traversait l'aire d'herbe rase et allait se poster en arrière des grilles ouvragées. Elle y était si inapparente : le vol de l'hirondelle dans le ciel d'orage. Nul n'aurait même songé à risquer un regard derrière le lourd portail de fer. Pour le monde, elle n'existait pas plus que ces religieuses cloîtrées derrière de hautes enceintes. Sur la route de pierres blanches qui longeait sa retraite les passages étaient rares. Quelques paysans se rendant aux champs, des écoliers rentrant chez eux, le facteur, un marchand ambulant. Quelques animaux en maraude. Ici, c'était si retiré, comme une île en plein océan et le vent qui dissolvait tout dans une même monotonie. C'est tout juste au sortir de l'adolescence - elle était si jeune - que les premiers signes s'étaient manifestés. Des braises dans les reins, une fournaise dans le ventre, des flux et des reflux dans le creux des hanches, des vrilles de feu forant l'ombilic. Ses nuits étaient si agitées que ses draps devenaient le site tumultueux d'un océan et la lune la voyait sur le perron, dans la lumière bleue des nuits, ses yeux étrangement phosphorescents, la falaise de son front ruisselant de clarté. Parfois, elle semblait aimantée par quelque vision fantastique, courait jusqu'à la grille à laquelle elle demeurait attachée jusqu'à ce que, la fatigue ayant raison d'elle, elle consentît à regagner le domaine silencieux de sa chambre. Alors, des heures durant, une lampe restait allumée au contre-jour de laquelle sa frêle silhouette s'imprimait, ne se dissolvant que dans les premières lueurs de l'aube.

Cependant, au village, ses curieuses allées et venues avaient fini par être remarquées et ses sorties nocturnes allouées à quelque vice dont elle semblait atteinte. On la disait prise de folie, animée d'une sombre volupté qui la livrait au premier venu et la déposait au seuil du jour, terrassée, sur sa couche nymphomane. On cloitrait les maris, on enfermait les adolescents à double tour et l'on ne sortait plus des logis qu'avec d'impérieuses raisons. Mais tout ceci, ces sulfureuses allégations, n'étaient que le produit de têtes inoccupées que la première théorie comblait. Ce pays caillouteux et aride, cette insolence du soleil au zénith, cette vie rude amenuisait les consciences, les amenait au bord d'une urticante démence. Partout rôdait la peur qui aiguisait les pensées délétères. Partout le venin s'instillait dans les pores, enténébrait les massifs de chair, assombrissait les visions. Les légendes étaient multiples qui soudaient les hommes aux humeurs de la pierre, à l'acidité du sol, à l'étroite armature des racines. On était pris dans la résille d'une histoire sans horizon, dans les rets d'un imaginaire étroit; on était, sur terre, sans demeure où habiter. Alors on vivait de menues rapines, de faciles inventions, on s'inventait une plausible généalogie. Celle des autres, on l'édifiait de toutes pièces à la seule condition qu'elle parût vraisemblable. Et vraisemblable, la piètre existence de l'esseulée eût pu en recevoir le prédicat, sauf que le réel était tout autre et que le drame remontait bien au-delà de sa propre chair, dans une chair qu'elle n'avait jamais connue et qu'elle ne pouvait qu'halluciner. Des heures durant, alors que le village sombrait dans son sommeil de gemme, la solitaire feuilletait un album photographique qu'elle avait découvert dans un vieux coffre. Les images y étaient si altérées - les visages, quelqu'un avait pris soin de les effacer -, qu'elles apparaissaient davantage sous la forme de spectres que d'existences dont on avait voulu témoigner, les imprimant sur la surface glacée du temps. Privée de ses racines, déposée sur une terre qu'elle ne connaissait pas, l'Illisible n'avait d'autre choix que de se fondre dans ce paysage qui érodait l'âme, usait l'esprit, délitait le corps. Elle avait choisi de vivre dans les plis d'ombre, d'ignorer la lumière, sa possible vérité. La douleur était en elle qui, les nuits durant, la laissait hagarde. N'ayant personne à qui s'attacher, elle noircissait les pages de ses cahiers d'écoliers, avec application, minutie. Elle pensait, qu'à défaut d'ascendance, un jour, quelqu'un découvrirait la vie qu'elle s'était inventée de toute pièce, qu'un livre en résulterait. Enfin lue, elle serait reconnue et éviterait de sombrer dans ces fosses, ces abîmes qui émaillaient ses journées, les dissimulant sous un ennui sans fin. Les vices qu'on lui prêtait n'étaient que l'envers facile d'un désespoir qui confinait à la disparition. Ô combien elle eût aimé être atteinte d'une perversion l'inclinant à débusquer un partenaire quel qu'il fût. Au moins sa solitude eût-elle été partagée le temps d'un soupir ! Mais non, rien de cela ne se produirait jamais. Seule elle était, seule elle demeurerait sur cette terre cernée de désarroi. La lumière n'avait pas voulu la visiter, elle se vouerait à l'ombre de sa grande demeure, espérant y trouver un peu de quiétude.

De longues années passèrent ainsi, dans un genre d'hébétude, tôt levée pour les rares courses au village, tard couchée à griffonner des notes presque illisibles, des cahiers succédant aux cahiers. Et toujours la quête d'introuvables racines, et toujours la recherche de soi comme au bord d'un aven et de son cercle de calcaire grand ouvert sur une bouche d'ombre. C'est tout à fait par hasard si l'un de ses manuscrits est arrivé entre mes mains. Trouvé chez un antiquaire qui avait dû débarrasser la maison vidée à la mort de son occupante. Par recoupements, j'ai réussi à assembler les fragments, à la manière de tessons de poterie. A la faveur d'un voyage dans cette belle et sauvage terre des Pouilles j'ai pu retrouver le village, faire le tour de l'immense demeure maintenant livrée aux usures du temps. Pendant mon trajet en train, j'avais emporté "Obermann" de Senancour, lisant une lettre par-ci, par-là, soulignant un passage qui me paraissait pertinent. Maintenant, avec le recul du temps, relisant mes notes, je comprends pourquoi, sur le chemin du retour, j'avais glissé un marque-pages à la Lettre IV, entourant ces quelques lignes qu'aurait pu écrire la Solitaire des Pouilles :

"Là, dans la paix de la nuit, j’interrogeai ma destinée incertaine, mon cœur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses, semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je donc ? me disais-je. Quel triste mélange d’affection universelle et d’indifférence pour tous les objets de la vie positive ! "

Senancour, écrivant ceci, depuis Thiel, le 19 Juillet, an I, avait tracé, sans le savoir, le chemin de vérité - cette perte de soi dans l'oubli des hommes -, que, sa vie durant, suivrait la Solitaire des Pouilles, dans la constance du plus profond des désarrois qui se pût imaginer. Parfois, la littérature préfigure-t-elle ce que l'existence offre aux hommes dans un inconcevable dénuement. Pour cela elle est infiniment précieuse, comme l'est toute conscience appliquée à sonder les énigmes de l'âme humaine. Plus tard, quand la mémoire aura conduit son travail d'oubli, je reviendrai dans cette contrée désolée des Pouilles. Peut-être y trouverai-je cette trace déposée sur le sol de poussière qu'une inconnue, un jour, y déposa dans l'espoir de vivre enfin ? Peut-être !

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 10:17
Vous, ma rémission bleue

Barbara Kroll

 

***

 

 

Quelque part, en quelque heure, sur Terre, avant la fin du monde.

 

 

   Vous, ma Rémission Bleue, vous qui m’êtes apparue en songe dans la casemate abîmée de ma tête, il me plait de m’adresser à vous dans la forme épistolaire, cette forme si prisée au XVIII° siècle dont, sans doute, « La Nouvelle Héloïse » de Rousseau fut le type le plus accompli. Donc ce sera sur le mode de la confidence que je vous livrerai quelques esquisses d’un être fantasque, celui que je serai à jamais puisque, aussi bien, nul ne change, vieillit seulement, se métamorphose à petits pas en cette figure dont le miroir ne renvoie plus qu’une image altérée de celui qu’il fut, dont la silhouette meurt de ne plus recevoir du monde qu’une faible lumière, étique pour tout dire. Vieilli, certes, mais heureux d’habiter en plein Paris, cette grise mansarde bordée de zinc, une lucarne s’y découpe au travers de laquelle se livre un vaste panorama. C’est un peu comme si j’étais une vigie perchée en haut de son mât, rendant compte, pour la navigation hauturière des Existants, des mouvements divers de la foule, des fusions amoureuses, des attentes vaines sur un banc peint du vert de l’ennui, cette imitation de la Nature qui n’est qu’une piètre mascarade.

   Voyez-vous, Rémission, tout comme je vois l’immense désolation d’un monde saisi à la gorge, marchant sur le bord d’un précipice ? Un vent mauvais souffle, venu dont ne sait où, qui menace de faire chuter quiconque s’aventurerait dehors dans les coulisses d’un Enfer sans fin. Oui, j’ai bien dit « Enfer » et je crois même que ce bon Dante rit sous cape que ce mot, en quelque sorte si banal, retrouve dans les circonstances actuelles quelques couleurs qu’il avait perdues pour n’être devenu qu’un irréel parmi tant d’autres. Rémission, jugez donc notre mortelle condition, taxez-là de légère, attribuez-lui tous les prédicats les plus péjoratifs que vous pourrez imaginer, vous serez encore quelques crans au-dessous de la cruelle réalité.

   Longtemps les Hommes, mes Semblables, ont flirté avec tout ce qu’ils rencontraient, le pollen solaire d’une fleur, l’écaille d’une feuille au sol, un rayon de clarté, le sexe d’une Compagne, la mousse blonde d’un verre de Champagne. Vous me direz, « il n’y a pas péril en la demeure », et certes vous aurez raison. Loin de moi l’idée de m’ériger en Procureur, en Moraliste qui tracerait au cordeau les lignes selon lesquelles avancer dans la vie, se doter d’une éthique. Non, les choses sont beaucoup plus simples. Je suis seulement le Spectateur amusé de la giration du monde, j’en déplie méticuleusement la longue farandole, j’en examine les subtils mouvements, je regarde mes Coreligionnaires à la loupe, je les place sous l’optique de mon microscope et alors, quel émerveillement, quel étonnant feu d’artifice, quelle généreuse donation de l’altérité à mon endroit !

   Oh, parfois, la langue chatouille, le verbe fulmine, les idées se font critiques qui voudraient supprimer les contradictions, raboter les excroissances de l’irrationnel, poncer les aspérités des opinions et alors le Bien de la Terre serait assemblé en un seul et unique endroit, comme si les humains, pris d’une juste et louable frénésie, avaient consenti à se fondre en un même creuset où ne s’écriraient, en tubes de néon, comme autrefois dans les fêtes foraines, que les volutes de l’amitié, les spires de la rencontre, les pampres de l’amour. Oui, je sais, Rémission, combien il est utopique, sinon benêt de proférer de telles perspectives. Autant construire une Tour de Babel à la Brueghel, y loger tous les bons sentiments, réserver un étage à l’Altruisme, un autre à l’Humanisme, un autre au Beau, à la Paix, à la Justice et à bien d’autres universaux qui, à la seule force de leur magnétisme, dissoudraient tout ce qui contrarie le destin des hommes et les pousse, le plus souvent, à la faute.

   Oui, le MAL est arrivé sur Terre. Oui le MAL gagne du terrain, il fait tache d’huile que nul barrage ne saurait arrêter, dont nulle imprécation ne saurait venir à bout, y compris celles venant des Puissants de ce Monde. Le MAL n’a cure de toutes ces agitations aussi vaines que risibles. Le MAL a affûté ses dents, a aiguisé ses griffes, le MAL est une bogue d’oursin dont chaque piquant est une lance emplie de venin qui frappe au hasard et moissonne tous ceux qui s’aventurent dans les rues. J’ai chaussé mes yeux de fortes jumelles et je peux observer la Capitale sous toutes les coutures. Rien, il n’y a rien et pas une seule victime couchée au sol. Le pire est bien ceci : le RIEN et nulle autre chose alentour. Le Champ de Mars est vide. Le Trocadéro est vide. La Place du Tertre est vide. Saint-Germain-des-Prés est vide. Les Quais de Seine : vides.

   Non, Rémission ne crois pas que je souhaiterais des tombereaux de victimes comme lors des épidémies de peste au Moyen Âge. Ne crois nullement qu’il faudrait des morts ou des blessés afin que mon compte de réel soit assuré. Non, j’aurais voulu simplement voir mes Semblables sillonner les rues, non en groupes, c’est interdit, mais seuls, même horriblement seuls et c’eût été une consolation suffisante. Au lieu de ceci, un désert avec le moutonnement de ses dunes à l’infini, la vibration de ses mirages, le feu de l’Harmattan brûlant tout de son haleine ininterrompue, insupportable, avec les poignées de sable qui cinglent le visage, poncent les corps, ruinent l’âme.

   L’immeuble au haut duquel gît ma mansarde est pareil à une ruche que les abeilles auraient fuie pour suivre leur Reine dans un pays inconnu, peut-être une autre planète au large de la Terre. Certes, Rémission, tu ne me connais pas, tu m’habites, présence onirique sans substance, halo de lumière, silence à l’entour des yeux éteints des aveugles, tu m’habites mais sans épaisseur, dans la transparence, la fuite, pareille au grain de brume dans l’illisible de l’aube. Sache, cependant, que tu m’aides à vivre, que tu es le souffle qui anime mes poumons, le battement par lequel mon cœur s’anime, le sang qui irrigue mes veines.

   Tu t’en es sans doute aperçue, mon vouvoiement s’est transformé en tutoiement. Plus que le glissement sémantique d’une politesse, c’est seulement pour me sentir proche de toi, pour partager avec toi ce sentiment d’effroi qui m’étreint depuis que je sais que je suis SEUL au Monde, SEUL sans qu’aucun retour en arrière ne soit possible, sans que la moindre alternative ne puisse se profiler à l’horizon qui ferait se lever l’AUTRE, celui par lequel je vis, dont l’absence éternelle est signe de ma propre mort. J’ai toujours été un solitaire, mais un solitaire relié toutefois, une manière de presqu’île choisissant la qualité de ses Amis. Voici que, maintenant, je suis cet Insulaire qui n’a plus pour horizon que son propre rivage, ce cercle qui se referme sur lui et menace de devenir un nœud coulant.

   Il n’y a plus d’altérité, ce miroir où faire soi-même écho, que le bruit d’une porte qui grince, le cliquetis d’un robinet mal fermé, le glissement en bas, dans la rue, d’une feuille de journal le long du caniveau. Percevoir ceci est encore exister mais a minima, être sur le bord du vide, attendre que plus aucun son ne paraisse que celui de son propre corps qui avale la salive, une jointure qui craque, un ligament qui s’étire, un éternuement qui ne se retient plus et se donne comme l’ultime dialogue de Soi avec ce qui n’est pas Soi. Jusqu’ici, je n’avais nullement remarqué, les animaux aussi ont été évincés de la grande fête mondaine. Le chat de la Concierge, appelé communément « chat de gouttière », ne vient plus s’encadrer dans la vitre de ma mansarde. Autrefois il faisait ses longs et soyeux étirements tout contre le zinc chauffé par le soleil, sa présence était un divertissement, son départ un léger pincement au cœur.

   Jadis, avant que le MAL ne surgisse, je n’avais même pas à descendre les sept étages qui me séparent de la terre ferme pour faire des rencontres et me distraire de ce qui passait, me réconfortait, comme si chaque être croisé tressait en moi les fils indicibles de l’exister, ce creux au centre de soi, cette souple et soyeuse doline recevant la pluie bienfaisante du ciel, les échos de la terre, les passages des Autres en leur irremplaçables présences. Mon immeuble est étroit, haut monté sur pattes, situé à l’angle des rues de Tolbiac, Avenue de Choisy, Avenue d’Ivry, un genre de sémaphore d’où tout se donne dans la visibilité. Le carrefour est l’endroit des restaurants chinois avec sa foule bariolée, joyeuse, en constant mouvement. Une minuscule place abrite le peuple des vélos en location. A peine l’un d’entre eux se libère-t-il que le voilà repris dans une manière d’éblouissant carrousel.

   Je me souviens d’un jour de pluie, un orage d’été avait soudain éclaté et je m’étais réjoui du ballet des parapluies multicolores qui jouaient avec les bandes horizontales des passages piétons. Du haut de ma mansarde j’avais pris quelques photographies pour immortaliser la scène. Parfois, lorsque le temps se fait lourd, que les vagues de mélancolie ne menacent de tout envahir, j’affiche sur l’écran de mon ordinateur ces images d’un bonheur passé. Que reste-t-il aujourd’hui de ces lumières, de ces bruits, de cette gaieté qui coulait à la façon d’un miel sortant de ses rayons ?

   Que reste-t-il sinon cette immense désolation qui annonce la Fin des Temps. Voici que les Devins d’une eschatologie meurtrière, si décriés dans l’histoire de nos sociétés contemporaines, avaient raison et que le tout du monde se délite peu à peu à la manière d’une termitière que des eaux diluviennes réduiraient peu à peu à merci. Hier encore, des Passants sillonnaient les rues, masques sur le visage, pressés sans doute de rejoindre la sécurité de leurs logis. Oui, même masqués, même fantomatiques, combien ces silhouettes étaient rassurantes, combien leur lointaine fuite sur les trottoirs de ciment était un baume au cœur !

   Vois-tu Rémission, la seule qui sois maintenant en ma possession, il va me falloir vivre le restant de mes jours dans l’intervalle de MOI, dans la proximité de MOI, MOI au centre de MOI, quelle terrible épreuve que celle-ci, quel tragique affrontement ! L’altérité nous sauve de nous, nous apporte cette distance fondatrice de joie, cette unique réverbération qui la situe en tant que différence, écart, variété. Un site où respirer, ne demeurer à l’étroit dans la prison de sa peau, faire effusion dans l’en-dehors, se détourner d’une immobilité qui deviendrait vite étouffante, mortifère.

   Rémission Bleue, notre moi n’est vivable qu’à connaître un autre moi, à en faire l’épreuve, à se déprendre de soi, à opérer une transitivité, à initier un passage qui, nous distanciant de notre propre conscience, nous ouvre à une autre conscience, nous fasse, en quelque sorte, des « sans-limites », des arpenteurs d’espace, des explorateurs de temps autre que celui qui, d’habitude, nous étreint et nous fait croire qu’il est le seul à exister, l’unique en soi, l’irremplaçable. Sais-tu combien mon naturel travers resurgit en ces temps d’absurde radicalité, nécessité de philosopher, de trouver justification à tout, d’argumenter sans fin sur le sexe des diatomées et l’intime conviction des virus. Ceci, au moins, me sauvera-t-il de moi à défaut de me sauver des autres qui ne sont plus que buée à l’horizon du souvenir ? Je sais ta consistance diaphane, ton évanescence, ta perte prochaine lorsque mon rêve touchera à sa fin, que le réel me sautera au visage telle une grenade ravageant celui du Combattant.

   Mais, laisse-moi donc te décrire avant que tu ne t’absentes définitivement de la scène sans doute abusée de ma tête. Je suis un théâtre sans acteurs autres que moi, sans Spectateurs, sans Souffleur dans son trou pour me susurrer le texte de l’exister, ce texte à trous, ce texte à faille, ce texte-abîme. Ton corps est long. Ton corps est bleu. Tu es allongée sur un sofa. La pièce est grise, neutre, couleur de vide et d’abandon. Ton bras droit repose sur le haut du sofa, comme fatigué de lui-même, comme abandonné à la lourde tâche de gésir et de ne se savoir qu’en ceci, cette pesanteur sans limite. Ta main gauche repose sur ta cuisse. Tes jambes sont légèrement soulevées, tes pieds dans leur prolongement.

   Tu es totalement nue, seulement vêtue du bleu de ta peau. Quelle belle et étrange couleur tout de même ! Es-tu une espèce mutante ou bien cette teinte qui tapisse ta peau est-elle celle d’un déclin à jamais, d’un effacement à la face des choses, d’une disposition à connaître le rien du néant ? Sur le mur quelques motifs de tapisserie. On dirait des arbres dépouillés de leurs feuilles, des êtres étranges situés à la fin de l’automne en attente d’un hiver qui les réduira à leur simple expression, peut-être à l’extinction définitive de cette belle sève qui les parcourt et ne reconnaîtra plus le signe de leur destin, devenu totalement illisible.

   Demeure donc en toi aussi longtemps que ta consistance de rêve le permettra, Rémission, je ne suis moi qu’à ce prix, peut-être d’une illusion. Mais mon illusion est mon altérité, elle me maintient debout dans ce temps qui se dissout. Ne bouge pas, Rémission, je ferme la fenêtre, le froid est vif en cette saison qui bascule. Qui bascule et se retire à pas de velours de cet éternel retour du même qui la portait au-devant d’elle afin que les Hommes en soient agrandis. Les Hommes…

 

 

 

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17 mars 2020 2 17 /03 /mars /2020 16:30

 

L'Enfant de la Dune.

 

 

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                                      Photographie : Thierry Chiès.                                             

 

  On le voyait souvent, à contre-jour du ciel, sa frêle silhouette se découpant sur la colline aux mille remous. Parfois un cerf-volant glissait sous le ventre des nuages avec son trait  noir pareil à une liane. On disait de Neptune - tel était son nom - qu'il était né de la rencontre du sable et de l'eau. Enfant de la Dune, héritier de l'Océan, il en avait les caractères mêlés. Toujours prêt à se fondre dans le premier pli de sable, à plonger dans l'écume blanche de l'eau. C'était un enfant de neuf ou dix ans, au visage taillé à vif dans quelque ébène, les yeux pleins d'étincelles, cheveux léonins brillant au soleil. On n'en savait guère plus de lui que cette esquisse se dissolvant dans la brume. Personne ne l'avait jamais approché. Comme les lézards il disparaissait derrière la première vague venue et ne reparaissait que bien plus tard, à un endroit où on ne l'attendait pas.

  Ses journées, il les passait à graver au canif  des bois éoliens, à cueillir sur la plage des plumes de goéland ou bien des écorces qu'il faisait brûler dans un cercle de pierre. La nuit, les bateaux croisant au large apercevaient ces tremblants sémaphores, la trace de fumée légère aspirée par les étoiles. Il vivait dans un creux de la dune, entre deux falaises de mica. Son refuge était fait de quelques branches blanchies par les flots, de touffes de varech, de cheveux d'oyats tressés. Il se nourrissait de peu : quelques moules pêchées dans le trou des rochers, des patelles à la consistance de cuir, des algues brunes qu'il mâchonnait longuement, des pignons de pin huileux qu'il cueillait dans la forêt.

  Le temps semblait glisser sur lui sans jamais l'affecter : il demeurait un éternel enfant, une brise, une onde, un simple écoulement de sablier. Il regardait le paysage comme le paysage le regardait et il semblait qu'une manière d'équilibre s'était établi. Intangible, non aisément perceptible. Mais c'était cela qui faisait son prix, sa singularité. Jamais on n'aurait pu envisager la Dune sans aussitôt ménager un abri pour Neptune; jamais l'enfant n'aurait pu apparaître longtemps sans son écrin de vent, d'air et d'eau. En quelque sorte, inclus dans cette nature sauvage, indépendante, il en constituait le pendant humain, la nécessaire conscience, la présence indéfectible. Il vivait au rythme des marées, la course du soleil était son constant éphéméride, les caprices du sable imprimaient sur sa peau le rouage des heures. Ce que Neptune aimait le plus, c'était courir sur l'aire de poussière, dévaler les pentes en s'enfonçant à mi-jambe et, enfin, se laisser choir sur la plage, puis plonger dans un éblouissement de bulles.

  Ce qu'il aimait, surtout, c'était la constante métamorphose de la Dune, son aspect si différent selon l'heure du jour, la saison, les variations du climat. Oui, la Dune"sa Dune", était pareille à un caméléon, suite alternée de teintes grises, blanches, marron. Couleur de terre, de cendre, de lave, de feuille morte, de céramique ancienne. Et, au loin, les reflets métalliques de l'eau, ses longues zébrures, ses écarts, ses confluences. On aurait dit de la limaille de fer, avec ses spirales, ses brusques aimantations, ses divisions, ses éclaboussures. Parfois, le matin, sur la plaque de mercure, glissait un long tanker garni de cubes multicolores, rouges, bleus, verts, argentés. Neptune ne se lassait de regarder ces myriades de mouvements, ces longues fuites vers la courbe de l'horizon, ces histoires qu'écrivaient les hommes à la force de leurs trajets.

 

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  Mais, ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était imprimer des signes à la face des choses. Il ramassait un bout de bâton et gravait, sur le lisse du sable, les lettres maladroites de

N e P T U n E.

  Et personne n'aurait pu dire comment cet enfant sauvage avait appris à graver son nom. Sans doute avait-il un don, une ressource omnisciente qui lui permettait, ainsi, naturellement, d'être au contact des choses. Il était presque le seul à voir son écriture trembler sur les grains de silice alors que le soleil faisait sa course immobile dans le ciel. Parfois, de son œil perçant, une mouette rieuse dévisageait ces inscriptions qui semblaient avoir existé de toute éternité. Parfois un lézard y superposait-il son empreinte comme pour dire l'harmonie du monde, ici, sous les rafales de vent surgi de nulle part.

                                               

                       bbb                                        

 

  Parfois, sur les traces laissées par les hommes, il dessinait des contours, hachurait des parties, faisait des suites de tirets et cela voulait dire son appartenance à la communauté du monde, mais de loin, comme si tout cela avait été regardé au travers d'une longue vue. Car Neptune voulait cet éloignement, cette distance et s'il avait su l'écrire, sans doute aurait-il gravé, du bout d'un bâton, simplement, un des plus beaux mots de la Terre :

 

L i B e r T é

 

  Sa façon à lui, de dire les beaux mots secrets que les hommes cachaient au fond d'eux, c'était de marcher dans la frange d'écume, de bondir dans le vent, de dormir sous l'aile des nuages.

 

ccc       

 

 

  Parfois il dessinait l'ombre portée d'une plume d'un  grand oiseau blanc et cela voulait dire le vol au-dessus du cordon des dunes, à la lisière verte de la forêt, ou bien le tumulte infini de l'eau, la pluie oblique, les marées d'équinoxe et les grands icebergs d'écume fouettant le sable, la brume comme un songe lointain, les paroles des hommes dans les villes au-delà des montagnes de sable.

 

 

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  Souvent, il s'amusait à suivre les ruisselets d'eau lors du reflux, faisant de minuscules barrages aves ses pieds, puis relâchant soudainement la pellicule liquide qui imprimait de longs rhizomes dans la croûte du sol. C'était cela que Neptune aimait. Cette infinie disposition des choses  à se recomposer, à signifier, à déposer sur la peau l'empreinte du soleil, la caresse du vent, la vitesse de l'embrun, la croissance lente du temps, la démesure de l'espace. Tout s'ouvrait, brillait se répercutait en écho sur la courbure du ciel, tout paraissait dans la simplicité, comme si le monde était un arbre et qu'il suffisait de tendre la main pour en cueillir les fruits lourds, généreux, gonflés de sève. Neptune vivait, sans même s'en apercevoir, alors que les Existants, dans les termitières des villes, étaient à la peine, constamment livrés à leurs occupations multiples, à leur désarroi. C'étai là qu'il fallait vivre, sous le ciel, près des nuages, au contact de l'eau, entouré de brume et de lumière.

  Parfois, le soir, le ciel se teintait d'indigo, la lagune faisait son miroir argenté, l'horizon s'éclairait de feux lointains. Il y avait partout, sur la grande colline minérale, près de l'Océan apaisé, le long des rochers couleur d'encre, les signes d'une paix immédiate, saisissable, si réelle qu'on aurait pu en dresser la figure pareille aux grands totems immémoriaux. Tout alors était si calme. Les grands bateaux qui dérivaient au large, tout près de l'horizon courbe, apercevant la silhouette de Neptune, lançaient leurs signes amicaux. Longtemps leur corne de brume retentissait entre eau et ciel, jusqu'aux confins des étoiles, alors que l'Enfant de la Dune, plié dans son rêve, se fondait dans l'éther. Bientôt les étoiles repliaient  leur longs rayons. Le jour n'était pas loin de paraître.  

 

(Les petites vignettes illustrées

sont de l'Auteur.)

    

 

  

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 21:43
Fille des eaux.

Photographie : Katia Chausheva.

Cet automne était radieux, avec ses teintes fauves, sa lumière inclinée, ses nappes de brume, le matin sur les collines, le soir sur l'eau lisse de la Nive. Comme une arrière-saison de la vie et le prodige de la mémoire assemblant tout dans un même lieu. C'était si près d'un songe, d'un flottement imprécis pareil aux rivages d'un lac perdu dans le bleu des montagnes. Je me levais de bonne heure pour profiter de la première clarté, déambulais dans le grand parc aux teintes aquatiques. Les ifs taillés étaient immobiles et les éventails des palmiers tremblaient à peine sous la levée du jour. Sur les grandes jarres de terre cuite, l'œil glissait, n'en saisissant que la chute vernissée. De rares promeneurs apparaissaient au détour d'un massif, puis s'évanouissaient sans laisser plus de trace que le grésil dans le cristal d'hiver.

Une semaine déjà dans cette aimable station thermale du sud et rien ne s'était produit que de très banal. Une simple léthargie dans laquelle dissoudre quelque mal de vivre. Mais pourquoi donc le Docteur Carlson m'avait-il envoyé faire cette cure de remise en forme ? Certes mes nombreux voyages aux confins du monde, près des volcans éteints et des forêts de bouleaux m'avaient conduit, un moment, près d'une lassitude qui semblait ne vouloir jamais s'éteindre. Les paysages infusaient-ils, dans l'âme, une mélancolie dont ils étaient atteints depuis la nuit des temps ? Ici, dans cette nature lisse et lénifiante, sans doute le repos était-il assuré mais avec son inévitable lot de monotonie. La langueur pouvait-elle se résoudre à simplement côtoyer ce temps suspendu ?

Un matin, vous êtes apparue à la manière d'un vent léger, élégante dans votre peignoir blanc, genre d'élévation de neige si peu consciente d'elle-même. Votre déplacement devait avoir lieu à la mesure de celle que vous sembliez être, une pure distraction du temps que rien ne semblait atteindre. Vous vous êtes assise dans l'attitude de la méditation, le buste droit, les yeux à demi- ouverts, les mains pliées sur le linge immaculé. On aurait pu croire à une religieuse en prière ou bien à un modèle posant pour un peintre, déjà installée dans la juste mesure de l'œuvre à venir. Nous avons gagné deux cabines contiguës, presque simultanément. Il y régnait la vapeur caractéristique des eaux chaudes, une vague odeur de soufre et l'ambiance brumeuse du hammam. Alors que les premières ablutions commençaient, je vous imaginais dans cette belle posture marmoréenne, livrée aux mains de votre hôtesse. Je vous voyais sur cet écran blanc, allongée sur la table de soins, à la manière d'une déesse qu'on aurait apprêtée pour quelque cérémonie. Vous étiez couchée sur le ventre, une serviette nappant vos reins d'une écume blanche. Des mains brunes, fines comme des lianes, enduites d'huile, glissaient le long de votre nuque, pianotaient sur vos vertèbres, s'imprimaient sur l'amphore tendue de vos hanches, effleuraient la double colline de vos fesses, marquaient une pause puis entouraient le fuseau de vos mollets, finissant par l'arrondi des chevilles avec un geste si semblable à celui de l'envol d'un oiseau. Votre respiration était une simple brume posée sur l'étang et votre cœur battait avec calme, pareil à une eau de lagune.

Bientôt, je vous voyais, avec des yeux de somnambule, nébuleuse, inatteignable, hors du monde commun des regardants. Vous aviez fait, sur la dalle blanche, une simple rotation qui, vous dévoilant, vous livrait entièrement nue à celle qui prenait soin de vous. Sous la lumière rare de l'imposte, vous n'étiez qu'une ébauche à peine visible, l'écho d'un clair-obscur, une manière d'argile souple qu'un sculpteur se serait mis en devoir de façonner. Votre visage, abandonné au jour avec confiance semblait le recueil d'une heureuse plénitude, peut-être même, le signe avant-coureur d'une pure jouissance. Sur votre cou de faïence, la clarté faisait ses rumeurs presqu'inaperçues. Votre poitrine était le double événement d'une nature morte, deux grains de raisin opalescents que visitait la rosée. Votre ventre, une douce plaine versant en direction de la doline sombre de votre ombilic. Votre mont de Vénus, buisson étale sous les nuées de vapeur, se métamorphosait en une pluie soucieuse d'elle-même. Simple ruissellement de joie que la faille de votre sexe dissimulait bientôt au regard. Il y avait danger à scruter l'intérieur de cette œuvre en voie d'accomplissement. La plaine des cuisses s'éployait sous le vent d'un désir immédiat et vos genoux figuraient les récipients destinés à contenir la faveur de ce don. Les jambes se perdaient dans une cendre lumineuse que le rubis de vos ongles ponctuait à la manière de braises dans la nuit. Voilà l'apparition que vous étiez, que mon imaginaire fécondait pour mon plus grand désarroi. Comment être si près de la beauté - une simple cloison de verre opaque nous séparait -, et ne pas en être brûlé longuement ? C'était une telle démesure que de camper sur le bord d'une joie et de n'en pas saisir le mystère !

Mais, bientôt, le bruit décroissait, la vapeur se faisait simple buée; le verre livrant de vous, la forme indécise d'un paysage pris dans la brume d'automne. Quelques bruits légers, puis votre sortie, que ne tarderait guère à suivre la mienne. Dans l'atrium inondé de clarté, sous les bruissements d'une fontaine, vous glissiez, enveloppée d'un châle sombre, en direction de la salle de repos, suivie par la silhouette étroite de votre hôtesse. Fallait-il que vous fussiez au moins une reine pour être entourée de soins si empressés ! Vous vous installiez sur un fauteuil de velours rouge, votre bras gauche soutenant la chute de votre chevelure. Là, dans cette posture souveraine, vous sembliez à mille lieues des événements du monde, votre accompagnatrice veillant sur votre repos. J'étais à quelques coudées de vous, feignant de sombrer dans un demi-sommeil, alors qu'à la manière des félins, mon regard s'immisçait dans la fente étrécie de mes paupières. Un rêve digne des Mille et Une Nuits, trop bref. Un instant j'étais admis dans l'intimité de votre sérail, genre d'eunuque commis à vous servir de loin dans une passion qui me condamnait à un évident platonisme. Mais y avait-il mieux à espérer que cette vision du réel que l'imaginaire portait à son incandescence ? Peut-être n'étiez-vous qu'une personne ordinaire venue chercher quelque repos ? Il m'était si facile de me livrer corps et âme à ces sortes d'illuminations qui me visitaient avec la force des aurores boréales. Pure disposition au fantastique dont il faudrait bien, qu'un jour, je revienne. Mais c'était si agréable de se laisser aller à son penchant, de déguiser en princesse la première jeune femme rencontrée, de lui bâtir un palais de songe dont elle ne ressortirait pas, prisonnière d'une cellule de verre. Mais vous paraissiez tellement libre, en harmonie avec ce qui vous entourait. Céladon posé dans le bleu naissant de l'aube. C'est ainsi qu'il fallait que je vous imagine, sous la forme d'un objet rare naissant à la confluence des heures, sublime concrétion du temps. A vous halluciner, l'éternité apparaissait avec son tremblement de luciole, l'instant faisait son étincelle brillante, le passé se dissolvait dans les replis de la mémoire, l'avenir s'annonçait, dans le lointain, pareil à la flamme de la chandelle. Du temps, tout était dépouillé, sauf le présent qui vibrait comme la lueur du cristal. Mais, à bien y réfléchir, votre accompagnatrice ne m'avait-elle abusé ? N'étiez-vous pas, seulement, le reflet dans le miroir qu'une habile photographe avait cherché à immortaliser ? N'étiez-vous pas image et rien d'autre qu'un pur fantasme de papier ?

Demain, je reprendrais la route vers le nord, en direction de Bruges-la-flamande ou bien de Copenhague-la-danoise, peut-être d'Oslo-la-norvégienne. Mes maîtresses pour la vie. Décidemment, j'étais un homme du septentrion qu'un rien égarait dans les doutes et les approximations d'un réel flou. Il me fallait les paysages de lagune, le tremblement gris du bouleau, la fuite du renne dans les taillis de mélèzes. La route du sud était trop empreinte de sortilèges, de contes orientaux. J'irais voir Carlson. Ensuite un hammam, une immersion rapide dans les eaux du fjord. Ce serait une façon de renaître, de reprendre pied sur la terre ferme. A cette heure-ci on fermait les dernières cabines sur des rêves d'absolus. Un jour, peut-être, je reviendrais dans le pays des princesses orientales. Un jour … peut-être.

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