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18 juin 2026 4 18 /06 /juin /2026 07:06
L’éclat ? : Vous qui venez à moi

 

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

      Voyez-vous, la Pensive (je vous nommai ainsi d’emblée, instinctivement), je crois que si je ne vous avais aperçue au travers d’une fenêtre (certes une apparition bien fugitive), mon séjour à Vienne aurait eu la couleur de l’automne, cette teinte de rouille traversée d’une lueur de plomb. J’étais arrivé la veille, avais pris quelques points de repère afin de pouvoir bâtir mon article sur votre si belle ville dédiée à la culture, à la musique, au théâtre, à l’opéra, tout ceci occupant l’avant-scène européenne pour ce qui est à voir, à entendre dans l’éblouissant domaine de l’art. J’avais longuement longé les quais du Danube puis avais gagné le très contemporain ‘Mumok’ dédié à l’art moderne. Y figuraient, entre autres, des œuvres de Picasso, Klee, Mondrian. Mais une toile avait tout particulièrement retenu mon attention. Il s’agissait d’une huile de moyen format, intitulée : ‘ Famille Schonberg’. Elle datait de 1908 et était dûe au talent de Richard Gerstl, un des maîtres de l’expressionnisme autrichien. Dans un fouillis de pleines pâtes aux couleurs primaires qu’atténuaient quelques touches pastel, quatre personnages, sans doute les parents avec leurs deux enfants, semblaient fixer le Peintre de leurs yeux éteints. Le violent expressionnisme en avait gommé pupilles et iris et il ne demeurait guère que des orbites vides qu’une seule pointe de bleu-marine renforçait.

  

   Dans l’attitude de ces personnages si étranges (on les aurait crus tout droit venus d’un monde en formation non encore arrivé au terme de sa genèse), rien ne semblait faire sens qu’un genre de stupéfaction, de pétrification se donnant immédiatement dans la glaise des jours. Je ne sais pourquoi, en cet instant de ma contemplation, un mot me revint en mémoire d’une récente lecture, ‘magnificence’. C’était dans ‘Les Natchez’, une remarque de Chateaubriand ayant trait à la beauté : « Sur les côtés du lac, la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. » Était-ce ce tableau que j’avais devant les yeux, qui avait agi en contrepoint, dans son exact contraire, le terme de ‘magnificence’ si connoté de significations diverses dont celle de ‘splendeur’, ‘d’éclat’, de ‘somptueux’ ? Or la ‘ Famille Schonberg’, c’était un genre de truisme que de le formuler, surgissait de la toile avec une sorte ‘d’effrayante beauté’. Nul n’aurait pu énoncer que cette œuvre était raffinée, luxueuse ou bien élégante. Elle paraissait même une insulte au bon goût, une provocation esthétique, la mise en exergue d’un nihilisme dont les teintes tapageuses, violentes, ne pouvaient qu’inquiéter les Visiteurs du Musée. Tout ceci reposait l’éternelle question du bon goût (cette ‘bouteille à l’encre’), du beau (cette notion si subjective qu’elle se déclinait différemment selon chaque individu) et personne, pas même le plus avisé des esthéticiens n’eût pu fournir une réponse qui réconfortât l’esprit. C’était une manière de quadrature du cercle et si l’on m’avait, dans l’instant, demandé de produire un article sur cette perspective expressionniste, je dois avouer que grand aurait été mon embarras !

  

   ‘Magnificence’, ce simple mot résonnait encore dans ma tête bien après que j’avais quitté le ‘Mumok’. Cependant, sans doute, poursuivait-il sa rengaine en sourdine et tout ce que je voyais dans la ville, une jeune femme, une voiture, une vitrine, un bibelot, tout ce réel devait faire l’objet d’un regard proprement orienté par le sens de cette ‘magnificence’ qui se faisait si discrète dans les ternes allées du quotidien. Après ma longue déambulation parmi le dédale des rues, j’éprouvais le besoin de découvrir un peu de nature. Le hasard de mes pas me porta à proximité du Vieux Danube, près de ce bras d’eau de ‘l'Obere Mühlwasser’, paradis des pêcheurs à la ligne, des oiseaux, sans doute des amoureux et des artistes dont je pus déduire bientôt que vous faisiez partie de ces derniers personnages qui ne s’abreuvent qu’aux rivages de l’Art.

  

   Je m’étais engagé dans une rue étroite bordée d’arbres d’agrément. De basses clôtures séparaient les maisons les unes des autres. La maison, la vôtre, était une modeste demeure crépie d’une enduit rose-thé, volets et fenêtres rehaussées de tons gris entre l’ardoise et le fer. Il y avait une réelle harmonie et de tout ceci émanait un air de tranquillité et de confiance heureuses. Face à votre maison était installé un banc de bois qui donnait sur un petit square attenant. Je m’y assis pour consigner quelques notes pour mon futur article. Les choses s’annonçaient plutôt bien et il suffirait encore de quelques flâneries dans Vienne, du côté de ces beaux passages ‘Art Déco’ dont on m’avait dit le rare, près de ces reproductions des antiques fiacres, carrosseries noires, roues cerclées de rouge que deux chevaux blancs tiraient, puis terminer par le splendide panorama se laissant voir depuis le pré ‘Am Himmel’.

  

   Tout occupé à mes projets, je n’avais nullement aperçu, au travers de feuillages clairsemés, cette troublante silhouette que, bientôt, je ne reconnus pas pour la vôtre mais qui était votre simple reflet dans un miroir. Vous teniez dans la main droite une brosse enduite de couleur que vous posiez par touches successives rapides sur une toile dont je percevais clairement l’image. Cette vision était excitante au plus haut point au motif que je ne pouvais vous découvrir qu’au travers de ce double mystère : un simulacre sur le poli de la glace, quelques formes colorées dont je pouvais saisir qu’il s’agissait de votre autoportrait. Alors, comme une source jaillit du sol aux yeux du sourcier étonné, le magique mot de ‘magnificence’ refit son apparition (en réalité il s’était dissimulé mais n’avait point disparu), et, dès lors, ne me quitta plus d’un pouce. Ce que je voyais là, posé sur la toile, associé à la silhouette se levant du miroir était bien ce que je cherchais depuis au moins une éternité, la mise en forme du lexique qui me questionnait depuis que j’avais quitté les murs du ‘Mumok’. Oui, cette double mise en scène, de la toile, du miroir, que vous complétiez dans un sublime effacement, cette scène donc était le visage accompli de cette ‘magnificence’ qui, toujours, se nichait dans un endroit où on ne l’attendait pas.  La ‘Famille Schonberg’ faisait grise mine, loin là-bas entre ses murs de béton. Combien votre beauté, certes si abstraite, lui était infiniment supérieure ! Je pensais que la splendeur des choses vient bien plutôt de la lumière que l’on projette sur elles que de leur nature propre. Comment dire ? J’étais en amour de vous, de votre reflet, de votre esquisse. J’étais situé au point focal de leur rencontre, j’étais, en quelque sorte, leur émanation. Oui, c’était dans la simple et immédiate donation des événements que quelque chose comme un éclat pouvait se montrer, faire son bel étoilement, scintiller à la manière des constellations dans la limpidité d’une nuit d’hiver. Il y avait tant de joie, pour moi, à me glisser dans votre ombre portée, à vous connaître depuis mon cône de silence, sur ce banc qui devenait un reposoir pour mon esprit. J’étais apaisé, en accord avec moi-même et ce miracle je vous le devais et vous n’en saviez rien. Confluence de deux êtres que tout sépare. J’étais heureux de cette situation paradoxale. Il y a une heure encore, je ne vous connaissais pas, vous n’étiez qu’une possibilité au large de mon être, une tremblante hypothèse que nul hasard ne viendrait m’apporter de façon à combler ma solitude

  

   Oui, ma solitude, car mon souci de la ‘magnificence’ m’avait laissé en rase campagne et mon esprit bien trop romantique pour se ressaisir seulement à la vue d’un carrosse, d’un canal, du Danube ou bien des hôtels luxueux logeant les avenues, languissait de ne plus jamais pouvoir trouver son envol. Selon la formule convenue, j’errais comme ‘une âme en peine’, désespérant de ne jamais pouvoir retrouver entrain et goût de vivre. C’était seulement vous qui m’aviez replacé sur le chemin d’une lumineuse trajectoire. C’était bien ceci, maintenant j’en étais entièrement persuadé, le caractère ‘magnifique’ des choses tenait au curieux phénomène de la rencontre, non à un quelque don inné dont serait atteint un être qu’un heureux destin aurait favorisé. Ainsi, la ‘magnificence’ n’émanait ni de vous, ni de moi, ni du tableau que vous étiez en train de peindre, ni de l’image reflétée par le miroir, pas plus que des rues et belles maisons de Vienne, bien plutôt elle se situait à ce carrefour des choses qu’une liaison fortuite avait assemblés en un point particulier, en une heure singulière du monde. ‘Magnificence’ était relation, jeu de miroirs où tout mon séjour en Autriche se reflétait, auquel vous preniez part au seul fait de votre présence.

  

   Et je crois que le moment est venu d’éclairer le Lecteur, la Lectrice des motifs picturaux qui traversent votre toile, vous en l’occurrence puisque vous êtes projection sur le linge blanc qui vous accueille et vous révèle telle que vous êtes en votre mutation. ‘Pensive’ donc en votre heure venue. Avant même que la forme ne vous saisisse en ses limites et vous fixe dans un destin trop étroit. La forêt de vos cheveux est noire, pareille à une pierre de tourmaline. Une mèche descend, qui tutoie votre sourcil. Votre visage a la douce consistance d’une poudre de riz, un genre de masque à la Colombine qui vous sied parfaitement. Sur le lisse de votre joue, l’ombre est verte, un vert d’eau qui se tient comme en réserve. Vos lèvres sont un étrange ruban noir que nulle parole ne vient franchir. Oui, vous êtes dans la méditation, peut-être un geste d’introspection qui vous hèle au sein de votre propre abîme. Car, vous, comme moi, sommes bien des abîmes puisque le jour viendra où plus rien de nous ne paraîtra qu’un souvenir vite halluciné au chapitre de la conscience des Existants. Un ‘aura été’ placé en fin de registre, après il n’y a plus que le souffle violet du Néant. Mais je reviens à vous dans votre rapide gloire, mais je reviens à moi afin que, de vous, subsiste plus qu’un songe, une réalité que j’emporterai avec moi, que je regarderai les jours d’infinie tristesse. Votre corps est semblable à la feuille tombée sur la pellicule d’eau, une fuite que nulle mémoire ne fixera. Cette robe, mais est-elle vraiment une robe ?, papillonne dans le vide avec des airs d’insecte ivre. Une mousse. Une soie. Une écume qui vient, sans doute, dire votre fragilité, la vacuité du temps qui passe, les remous de l’heure, la mouvance souple de l’espace. Tout en bas, dans une approche discrète, vos deux jambes sagement croisées, l’élégance d’un oiseau sur la branche, un mince effleurement du jour.

   Et, voyez-vous, au point où je suis parvenu de ma compréhension de qui vous êtes, c’est un autre mot qui vient jouer avec ‘magnificence’, une rime approximativement riche, une désinence qui, aussi bien pourrait ressembler à ‘présence’, mais qui joue avec le temps en mode de souvenance. Je veux dire ‘réminiscence’. Je crois, qu’en une période plus lointaine, lorsque ayant regagné Paris, j’observerai la lente progression des péniches depuis mon balcon du ‘Quai aux Fleurs’, je reviendrai jusqu’à vous, au gré de ma fantaisie, de mon imaginaire. Je vous retrouverai, je le sais, une intuition. Alors ‘réminiscence’, ‘magnificence’ seront assemblées d’une manière indissoluble.  Ne croyez-vous pas ? Bien sûr, vous ne pouvez me répondre, cependant vous savez mon souci pour vous. Je n’aurais pu vivre un moment si intense pour qu’il n’en restât rien ! Je reviendrai dans ce beau quartier semé d’eau de ‘l'Obere Mühlwasser’. Vous apercevrai-je au moins ? Aurez-vous mis une dernière main à votre toile ou bien serez-vous toujours dans cette souveraine indécision de votre être ? Le flottement vous va si bien !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 juin 2026 4 11 /06 /juin /2026 07:40

   Afaw, il s’appelle Afaw. Son nom veut dire ‘Le Lumineux’. C’est bien de se nommer ainsi. On a le soleil sur la peau, les étoiles dans les yeux, la clarté de l’amitié inscrite au plein du cœur. On se nomme Afaw et l’on est bien, logé au creux de son âge. Quel âge a-t-on, ici, sous le ciel libre du Haut-Atlas, sous la meute des vents chauds d’été, de ceux glacés d’hiver ? On ne sait plus très bien. La vie ne se compte nullement en années mais plutôt au nombre de ses transhumances avec le troupeau de moutons et de brebis de race sardi, ces ovins à la laine épaisse, blanche et beige, aux cornes torsadées. Transhumances ?  Une bonne quarantaine, depuis l’âge de dix ans lorsqu’Afaw était capable de tenir un bâton, de siffler avec ses doigts glissés contre sa langue, de commander aux chiens, de connaître les pâtures où amener les bêtes.    

   Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Berger est dans la maturité de l’âge, au zénith, là où il peut se pencher sur son enfance, la voir briller telle une émouvante et fragile braise, là où il peut se projeter en direction de sa vieillesse, un long repos après une existence totalement consacrée au labeur. Ce qu’il pense, secrètement, en lui, c’est qu’il possède la force calme du crépuscule, celle qui flamboie une dernière fois avant qu’elle ne s’éteigne. Il a de nombreuses années encore devant lui, mais les transhumances se feront plus rares et il devra désigner celui qui poursuivra sa tâche, celui qui deviendra le Guide du troupeau.

   Il est tôt le matin en ce début de printemps. Le soleil est encore un gros disque rouge qui émerge à peine des collines à l’horizon. Il ne chauffe pas encore, il se repose de la nuit et se prépare à lancer ses rayons dans l’air qui, bientôt, sera tendu telle la corde d’un arc. Afaw aime bien cette heure immobile, cette heure qui ne semble avoir pris aucune décision. Le Berger est dans sa maison de pisé et de graviers rouges. Il se restaure de peu, quelques dattes au goût de miel, une galette de pain cuite au feu de bois, un thé à la menthe qu’il verse dans un verre cerclé de métal ajouré. Il boit par petites lapées, comme le fait un chat, évitant que le liquide bouillant ne lui brûle la langue. Une mousse abondante s’irise de la couleur des murs, elle ferait penser à la teinte de la groseille. C’est une onde bienfaisante qui parcourt son corps, le fait frissonner, le dispose à la venue du jour. Ce sentiment qu’il éprouve de menu bonheur, il ne le ressent que depuis son âge adulte, enfant ou même adolescent, il était trop pressé de vivre, d’expérimenter tout ce qui se présentait à lui dans l’immédiateté, il ne faisait nullement attention à ses propres sensations, en une certaine manière elles glissaient sous la toile de la peau sans que rien ne paraisse de ce flux à la fois si lénifiant, si tonique, un éveil joyeux au monde, une inaltérable présence à soi.

   Dans la bergerie le troupeau s’impatiente. Il a senti le dépliement des strates d’air sous la poussée du soleil, il a senti l’odeur de la menthe, il a entendu résonner les grosses chaussures du Berger sur les carrelages de terre qui courent sous l’auvent, juste devant les trois fenêtres en ogive ouvertes sur l’infinie beauté de l’Atlas. Ouvrir ses yeux, fixer de toute son âme le paysage ami, voilà bien un sentiment qu’Afaw éprouve, qui a mûri au fil des ans. Jadis, il ne prenait même pas la peine d’apercevoir le moutonnement des montagnes violettes, le lac dans son écrin bleu, les rangées de peupliers telles des flammes vertes montant dans l’azur, les taches d’herbe ponctuant le sol de cailloux de leur empreinte légère.

   Maintenant, Afaw a ôté la barrière de planches, a libéré les moutons et les brebis qui font entendre leurs voix chevrotantes, le martèlement de leurs sabots sur le sol de terre battue et de cailloux. Cela fait un rythme pareil au murmure d’une fête. Les bêtes sont impatientes d’entamer leur prochaine transhumance, leur cœur porte l’empreinte nomade, non celle de la fixité, de la sédentarité. C’est inscrit au centre même de leurs gènes, cela sinue dans l’épaisseur de leur laine, cela s’enroule autour des volutes arborescentes de leurs cornes. C’est ceci, l’instinct animal, une onde qui glisse à bas bruit dans le réseau de nerfs, s’étoile dans les fibres de chair, pulse dans les cavités ombreuses, gronde dans la corne des sabots, fuse dans l’air des naseaux. Il faut être un Berger accompli pour percevoir ces signaux subliminaux, un Apprenti Berger ne saurait en décrypter la force, en deviner, parfois, le brusque débordement. Cela s’apprend, la fougue animale, cela se canalise, cela s’éduque mais il faut des années de longue patience pour en maîtriser le flot souvent impétueux.

   Il y a, ici, mille sentiers qui sillonnent l’Atlas, mille choix dont un seul est le bon car, même en cette terre de souveraine liberté, existe une logique du parcours. Il faut connaître le chemin qui serpente au milieu des épines des genévriers, des bouquets d’aubépines, des massifs de lauriers-roses. Il faut connaître les éboulis de pierres, les chaos de rochers, les éviter afin que le troupeau ne se blesse pas, que sa progression soit harmonieuse, sûre. Il faut connaître les puits où faire s’abreuver les bêtes, choisir l’endroit de leur repos nocturne, une aire accueillante protégée du vent, propice à la halte, où installer le campement du Berger. Tout ceci est affaire d’une longue habitude, le Novice, le plus souvent, n’en perçoit que les indices les plus visibles, laissant dans l’ombre ce qui, peut-être, aurait affirmé la qualité d’une transhumance imaginée, chaque détail participant à l’équilibre du tout. 

  Le repas de midi est pris à l’ombre d’une haute dalle de roches, ces étendues ombreuses, poncées par la lumière, usées par le soleil, lissées de vent, sont la seule ressource pour faire halte. La végétation est rare et il serait impossible de se réfugier sous les raquettes hérissées de piquants des figuiers de Barbarie, ce serait comme demeurer en plein soleil. Il ne faut pas traîner car il s’agira, bientôt, de reprendre la marche en direction du puits où les bêtes pourront étancher leur soif. Ce rythme à trouver ne se décrète ni dans un mode d’emploi, ni sur une carte sur laquelle seraient inscrites les bornes d’un rafraîchissement. C’est en soi que tout ceci infuse depuis de longues années, c’est un atavisme logé au centre du corps, une lente alchimie qui doit traverser des épreuves, connaître le noir, sa recherche à tâtons ; le blanc et ses illuminations ; le jaune avec ses ors fascinants, ses promesses d’avenir ; enfin le rouge où la passion flamboie sous le signe ascendant du Soleil.

    Longue maturation, patiente métamorphose, laborieux métabolisme au terme desquels se livrent les secrets de la vie pastorale. Dans chaque ride de son front, dans les cals de ses mains, dans les ligaments de ses articulations, tout ceci est gravé, cette quête incessante de ce qui doit advenir afin de posséder la pratique, de savoir lire la moindre éminence de terrain, la plus mince faille où trouver un filet d’eau bordé d’une herbe maigre, mais d’une herbe tout de même. Savoir donner des ordres à ses chiens, savoir pousser ces gris de gorge, ces ‘arrgh’, ‘ouirggh’, d’un son guttural qui touche les animaux au plus près de leur état primitif, de leur nature qui est encore si proche de la touffe d’épineux, de la lézarde du sol, de la pluie lorsqu’elle fouette les museaux et mouille les manteaux de laine. Pour conduire des moutons, il faut être un peu mouton soi-même, être fait de la même chair, pouvoir dormir en boule au pied d’une roche, sur un lit couleur de sanguine. Mais ceci ne saurait s’improviser, il faut une attention de quelques décades pour que le métier se colle à vous, pénètre votre peau comme le ferait un tatouage. S’y incruste à demeure, en tapisse jusqu’à la plus étroite cellule.

   Arrivé au puits, le troupeau se précipite pour boire. Leur mufle écarte la feuille d’eau, y projette un essaim de bulles, certains se fraient un chemin en poussant la laine de leurs compagnons de route. Les flancs des moutons se gonflent tels des ballons de baudruche. Ils quittent l’aire du puits en titubant, comme s’ils étaient ivres d’avoir trop bu. Au bout d’un moment, Afaw sait qu’ils ont eu leur ration, que la nuit sera fraîche, qu’ils auront fait provision jusqu’à la prochaine halte, demain, aux environs du crépuscule. C’est le soir, le soleil décline lentement, il est un gros disque vermeil qui glisse derrière les montagnes soudain gagnées d’étranges brumes. On ne sait plus si ce sont les dernières vagues de chaleur ou bien les premiers remous de fraîcheur nocturne.

   Afaw a conduit son troupeau sur un large plateau semé d’une herbe rare mais riche en vertus apéritives. Les ovins en broutent consciencieusement le tapis, on les entend ruminer et cela fait penser à un bruit de râpe. Le Berger allume un feu de brindilles, fait cuire sur une grille, quelques légumes, qu’il mangera sans assaisonnement, puis un bout de fromage, une galette de pain cuite la veille, des fruits, un thé bouillant qui fume dans la première fraîcheur. Le Berbère a choisi la place de son repos, une anfractuosité dans un bloc de rocher. Il sera à l’abri du vent, protégé du froid par une épaisse couverture en laine de mouton. Quelques animaux mangent encore au loin, puis se rapprochent, leur instinct grégaire les rassemblant à l’orée de la nuit. Des brebis viennent se blottir contre les pieds du Berger. Les chiens montent la garde pour éloigner ls rôdeurs. Afaw, parfois, les guide de la voix. Ils y répondent par de courts aboiements et l’Homme comprend ce langage, l’interprète et sait alors la position de ses gardiens et, au ton de leurs cris, apprécie un éventuel danger, la présence de quelque chose de caché qui pourrait être inquiétant.

   Au-dessus du peuple de la transhumance, les constellations piquent le ciel de leurs pointes de métal. Ce qu’Afaw voit depuis la science qui est la sienne, depuis son âge crépusculaire, ceci : le losange tracé par Vierge, le long lacet d’Hydre, le chariot de Grande Ourse, le point brillant de Régulus, mais ce qu’il voit surtout, c’est l’immense fourmillement du monde parmi lequel il a choisi la route singulière, unique de son destin. Qui se poursuivra encore quelques années puis il passera sans doute le témoin à son fils le plus âgé, Mouloud. Souvent ce dernier l’a accompagné lors de précédentes transhumances. Ce qu’Afaw a appris à Mouloud : à tailler un bâton de marche, à façonner son pain, à le faire cuire, à faire chauffer le thé dans la théière cabossée qui a parcouru tous les chemins ; ce qu’il lui a appris, à panser la blessure d’un mouton, à reconnaître son cri de détresse, à s’orienter vers la bouche d’ombre d’un puits, à trouver l’aire d’une pâture, à débusquer le refuge pour un sommeil qui atténuera les plaies trop vives de la lumière.

   Ce qu’il lui a communiqué, surtout, l’amour de l’Atlas, ce pays de haute stature, ce pays de soleil et de vent, ce pays de roches brûlées, de lacs bleus où se reflètent les écus jaunes des peupliers en automne. Ce qu’il lui a appris, à devenir homme parmi les hommes, à devenir jeune Berger succédant à celui âgé qui, bientôt, se retirera dans sa maison de boue rouge. Ce qu’il lui a appris, à connaître un destin de l’Aube qui se substituera à celui du Crépuscule, ainsi va la vie qui institue le cycle immémorial des âges, remplace le savoir par une autre quête de savoir. Ainsi il n’y a nulle rupture, ainsi transhume le temps dans ses vêtures multiples. Ainsi se donne le sens des choses, pareil à la chute du sable dans la gorge étroite du sablier.

 

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6 juin 2026 6 06 /06 /juin /2026 06:41
Vous, la nuitamment venue

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

                                                                 Paris, Quai aux Fleurs en ce début d’automne

 

 

 

                                        A vous qui n’existez qu’à être nommée

 

 

    Sachez, vous, ‘La Nuitamment Venue’, l’épine aiguë que vous avez plantée dans ma chair sans qu’il me soit aucunement possible d’en retirer le feu, d’en adoucir l’incision. Lorsque, parmi mes multiples voyages autour de la planète, tel le Petit Poucet, je balisais mon parcours de petits cailloux blancs, eh bien votre rencontre s’illustra sous la forme d’un caillou noir, un onyx dont l’œil perçait la nuit à la manière dont un aigle traverse le ciel de son vol rapide. Oh, certes, il n’y a aucune cicatrice visible et ma peau demeure lisse comme au premier jour. C’est bien plutôt mon âme qui en porte la trace, un souci continuel qui me place constamment hors de moi ou bien à l’illisible frontière qui me constitue.  Pour vous je ne saurais exister puisque, jamais, vous ne m’avez vu. D’ailleurs comment auriez-vous pu m’apercevoir, vous la Nocturne Présence ? La nuit était votre domaine. La nuit était la cape dont vous revêtiez votre corps. Je supputais, que par un naturel contraste, il devait avoir la teinte d’une falaise blanche. Juste les grains marrons des aréoles. Juste la tache buissonnante du sexe. Me trouverez-vous irrévérencieux, offensant ce que votre nudité a de privé ? Non, vous ne le ferez pas au simple motif que votre corps est une simple hallucination qui fait l’épreuve de mon esprit, le siège de qui je suis, bruit du vent parmi le lent voyage du monde. Le but de ma lettre ? Témoigner seulement, vous dire le plein de mon admiration. N’est nullement ‘Femme de la Nuit’ qui veut. Il faut avoir, à ceci, une réelle force de caractère. Il faut accepter l’ascèse d’une existence nocturne. Il faut renoncer à la partie diurne de soi, s’effacer en quelque sorte de la scène des Existants. Ceci est assez rare pour que cela se fût inscrit dans ma mémoire avec la vivacité de la flamme.

  

   Mais, maintenant, il est essentiel que je sorte de ces considérations métaphysiques, que je donne droit de cité au réel, qu’il me revienne en boucle pour témoigner que je n’ai nullement rêvé, pour apporter l’image de qui vous avez été, l’intervalle de quelques jours. Mais le temps ne s’est pas refermé sur cette parenthèse, il court encore en moi et place en ma tête mille questions aussi oiseuses les unes que les autres. Mais voici, je vais vous parler de ce présent de l’été dernier qui papillonne et fait ses mille feux dans la première fraîcheur d’automne. Je viens tout juste d’arriver à Capo Falcone, ce charmant petit village de Sardaigne occidentale où vous résidez. J’ai retenu une chambre à la ‘Pensione alla fine del mondo’. Cette appellation m’amuse. Je me crois un explorateur de terres nouvelles, peut-être un aventurier en quête d’un Eldorado. Certes ‘le bout du monde‘ est un excès de langage qui illustre bien la faconde des gens d’ici, leur tendance à tout magnifier. C’est vrai, l’étendue bleue de la Mer Tyrrhénienne est si vaste, elle pourrait contenir mille Odyssées !

  

   Mon quotidien est ceci : aller photographier les vieux villages, entrer dans une bibliothèque, y feuilleter un livre sur la région, y dénicher une tradition, y trouver une anecdote. Les lecteurs de mon Journal raffolent de ce pittoresque à portée de main, de cette vie immédiate racontée sans détours. Je possède assez bien la langue italienne pour parvenir à bout de mes recherches, questionner des autochtones, lier conversation avec une personne rencontrée au hasard, un pêcheur, un touriste, un quidam en mal de parole. Le soir, quand la fraîcheur succède à la canicule, je rejoins le bord de mer, près d’une curieuse balise maritime, blanche  rayée de rouge, que surmonte un feu vert clignotant. Sur une stèle, à ma gauche, la statue en bronze de Christophe Colomb scrute le vaste horizon, sans doute en quête de ce ‘nouveau monde’ qui rime avec le nom de ma Pension.

 

    C’est le premier soir où je vous aperçois. Vous êtes vêtue d’une manière de longue robe blanche qui cerne votre corps de façon précise. On y devine une anatomie discrète proche de celle de la liane. De longues jambes en fuseau, une mince poitrine, des hanches pareilles à la courbe délicate d’une amphore. Vous êtes sans doute une Déesse venue du profond de la nuit, peut-être d’une grotte, d’un lac foisonnant d’algues, d’une demeure en forme de bouteille où flottent les voiles blanches d’une goélette. En tout cas vous n’êtes nullement ordinaire, votre démarche élégante, souplement balancée, trahit une personne de haute naissance. Quelqu’un vous connaît-il au moins ici ? Un Villageois a-t-il aperçu votre silhouette en plein jour ? Un pêcheur vous a-t-il hallucinée au travers des mailles de son filet ? Je sens bien que ces interrogations sont sans réponse, qu’elles tombent à vide, qu’elles sont inopportunes. Demande-t-on à un enfant de peindre la couleur de ses rêves, à une maîtresse de dire la couleur de sa passion, à un astronome de dessiner le poudroiement de la Voie Lactée ? Non, il vaudrait mieux que je tire des plans sur la comète, que je me projette dans l’imaginaire, que je trace les lettres d’un poème. Car vous êtes de ces singuliers personnages dont on ne peut ni décrire la forme, ni ébaucher l’esquisse. Tout s’efface, s’annule de soi dès que l’on tente de vous approcher.

  

   Mais voici que la Lune est montée au ciel. Mais voici qu’elle répand une douce clarté sur les cordons de végétation du littoral, qu’elle lisse d’argent l’eau immobile de la lagune, traverse l’isthme de sable, se jette au plus loin sur la mer dans un miroitement d’étincelles. J’ai jeté au loin ma cigarette de manière à ce que la braise ne vous signale ma présence. L’heure est si ouverte aux belles sensations, elle se creuse en elle-même, elle porte les doux parfums de l’iode et du varech. Je suis à quelque distance de vous. Suffisamment près pour que tous vos gestes puissent s’inscrire dans mes yeux, suffisamment loin pour ne pas vous troubler. Vous marchez lentement et un sillage d’écume floconne vos pas. Vous êtes si légère, un genre de plume qui aurait trouvé le rythme de sa chute, à savoir un infini flottement qui, jamais, ne parviendrait à dire son être, un signe avant-coureur d’une manifestation, un mystère planant au plus haut de son prestige. Hormis nous deux, hormis le souffle d’une brume légère, seulement le bruit léger de la mer, son oscillation régulière, son murmure un peu voilé par la délicatesse de l’instant.

  

   Je me suis accroupi derrière un pli de sable. J’ai lentement ouvert les yeux sur la beauté des choses. La Lune dans sa course éthérée, le silence partout répandu, le reste d’une clarté accrochée au ciel. De Calpo Falcone proviennent quelques voix, mais si discrètes, si évanescentes, on penserait que notre esprit leur a donné naissance. Doucement, un nuage gris-bleu a glissé devant la Lune. Une ombre s’est répandue au sol, vous ôtant brusquement de ma vue. C’était comme si, immédiatement, j’étais devenu orphelin, cherchant parmi la cendre de la nuit une main qui ne viendrait pas. Il y a eu quelques passages nébuleux, quelques hésitations du ciel. Puis, comme après une éclipse, la lumière de l’Astre des Nuits s’est agrandie, a brillé au plus haut de l’azur teinté d’encre. Je vous avais perdu de vue, voici que je vous retrouvais mais métamorphosée, chrysalide devenue papillon aux mille splendeurs.

  

   Soudain, comme pour un rituel, vous vous êtes dévêtue, livrant à mes yeux éblouis cette belle et infinie carnation d’ivoire. On aurait pu penser à une statue antique sortie du cercle sacré de son temple, venue au bord des flots pour admirer le prodige de la Nature. Vous avez entouré le haut de votre corps de l’ovale de vos bras. Un de vos pieds a quitté le sol. Vous étiez dans l’attitude de l’envol et je demeurais aux aguets, inquiet sans doute de vous perdre pour toujours et c’est ce qui arriva. Vous êtes entrée dans une étrange colonne de lumière qui vibrait jusqu’à moi. Votre corps est devenu diaphane et je ne pouvais m’empêcher de penser à une bizarre réalité séraphique, genre d’entité astrale contre laquelle vous aviez échangé votre chair ordinaire. Du reste cette dernière était pure émanation de soi, naissait en soi et pour soi à la façon dont un jet d’eau s’élève et ne semble surgir que de son propre ressourcement. Je levai, en un instant précis, les yeux au ciel afin de mieux suivre votre trajectoire. Vous n’étiez plus maintenant qu’une poussière d’étoile, une eau de lagune sous les orages célestes, sous le profond insondable de l’univers cosmique. La Lune, vous l’avez frôlée à la façon scintillante d’un astéroïde. Baleine, vous l’avez contournée. Des rayons fusaient depuis la lame jointe de vos pieds. Des éclats surgissaient du métal de vos hanches. La lactescence de vos seins était pur cristal, pur diamant. Vous vous êtes attardée un moment devant Verseau. Vous avez caressé la toison grise de Bélier. C’est Poissons qui a reçu l’éblouissement de votre voyage. Il paraissait parvenu à son terme. Désormais, je ne verrai plus qu’un ciel étoilé et la trace illisible de votre absence. Un long moment je suis demeuré au bord de la lagune à fumer distraitement, seulement occupé de vous.

 

    L’aube est proche et les premiers bruits viennent du village. Quelques barques de pêcheur troublent l’onde. J’entends les coups réguliers de leurs moteurs frapper l’eau puis s’éloigner vers l’horizon. Je me suis approché du lieu de votre disparition, le cœur tremblant, les mains moites. J’ai ramassé l’écume de vos vêtements. Votre odeur y est encore inscrite, un délicat lilas dont les volutes entourent mes doigts. Voici ce qui me reste : une fragrance légère, une robe de lin, une mélancolie qui tourne tout autour de moi dont j’aurai bien du mal à venir à bout. Je vais devant votre maison, j’en connais l’emplacement pour vous avoir vue sortir avant que vous n’ayez rejoint le rivage. C’est une maison en angle. Son coin de mur ressemble à une étrave de bateau. Pour quel voyage, je vous le demande, la Fiancée du Ciel, la Passante des nuages ? Vos volets sont peints en vert bouteille. Ils ont des fentes ménagées en leur partie supérieure, dans le genre des persiennes. Ils ne sont pas fermés, tirés seulement. Sur le rebord de pierre, je dépose avec délicatesse ce qui a recueilli votre chair. Je ne peux m’empêcher de déposer sur la toile de lin un baiser des plus pieux, mais aussi, sans doute, des plus passionnés qu’il m’ait été donner d’offrir. Je pars rejoindre ma Pension du ‘Bout du monde’, non sans avoir pris soin de photographier votre demeure sous tous ses angles. Les regardant, tous ces clichés volés, j’espère qu’ils m’apporteront un peu de réconfort. Savez-vous, Princesse de la Nuit, rien n’est plus douloureux pour un amant que de voir, tel Orphée, son Eurydice disparaître pour le sombre et cruel Tartare. Oui, je crois bien que c’est ceci que j’ai vécu, dont l’état de déshérence m’habite longuement. Je ne sais, Être de la Nuit, si vous consentirez à revenir sur la Terre. Si vous revenez, voici mon adresse, 108 Quai aux Fleurs, Paris 4°. Peut-être m’écrirez-vous ? Peut-être pourrais-je vous rejoindre sur cette belle terre de Sardaigne. On la dit livrée à mille sortilèges, on la dit terre de contes et de légendes. Dites-moi, rassurez-moi, vous n’êtes pas seulement un pur produit de mon imaginaire ? Il me serait si cruel de vous perdre définitivement !

 

  

 

 

 

 

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4 juin 2026 4 04 /06 /juin /2026 06:43
La ligne de tes yeux.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

     Absente aux choses.

 

   C’était ainsi que tu m’étais apparue, vêtue d’un sobre tailleur gris, à la limite de toi tellement tu paraissais absente aux choses. Y avait-il au moins, au monde, quelque chose qui retînt ton attention, la chute lente d’une feuille, le bruit du vent glissant sur le sable, la trace de l’hirondelle sur la vitre immuable du ciel ? C’est un tel bonheur, vois-tu, que de se disposer au simple, à l’immédiat, le plus souvent de n’en rien savoir et d’aller par les chemins de fortune, ici sur le versant ombreux de la colline, là sous le couvert des grands eucalyptus, là-bas encore près des étangs qui brillent à la manière d’une savante illusion. Ceci, tu le sais, cette impermanence de ce qui ne se montre qu’à mieux nous échapper, à fuir le long de la première perspective, à vibrer dans le mystérieux cristal du silence. Tu le sais mais jamais, au grand jamais, tu ne voudrais en fournir le début d’une présence en toi, en dévoiler le frisson originel, désigner la peau qui se hérisse des picots d’une urgence à être.

   

   Être et tout est dit.

 

   ÊTRE, le Grand Mot que tout le monde prononce sans même en sentir la noble provenance, la dignité à nulle autre pareille, le réseau dense des significations qu’il porte avec lui dans les replis de son sens manifeste. ÊTRE et tout est dit de soi, de l’autre, du monde et l’on pourrait regagner le site de sa première venue sur la scène de l’exister en ayant fait l’expérience de l’essentiel. Mais voici que je m’égare et rien ne se dit à l’aune de ces généralités qui nous bernent. Seul le langage de l’en-soi, seule la mince ritournelle qui fait sa braise au centre du corps, qui demande et exulte à bas bruit. Une faible complainte, une étrange sourdine nous rappelant à elle comme si, enfants indociles, nous nous étions soustraits à l’accueil d’une niche, au ressourcement d’une grotte, au pli ombreux d’une faille, à la matrice qui ne s’éployait qu’à recevoir cet ÊTRE précisément, cet impalpable don dont jamais on ne voit la pupille aiguë puisque l’œil qui le reçoit est clignotement continuel, myopie congénitale qui semblerait tout enfouir dans l’immémoriale nasse du Néant.

 

  Le droit de te penser.

  

 Mais voici que je tiens, tout haut, une méditation dont tu aurais pu être l’Initiatrice, que s’insurge en moi cet inaccessible dont tu aurais pu faire ton emblème. Car tu es bien en fuite perpétuelle et nul ne pourrait s’arroger le droit de te penser - je suis dans la transgression, cela va de soi et quelle jubilation de me poster à l’angle de ton habiter sur Terre, d’essayer d’apercevoir quelques desseins, quelques esquisses, la vibration d’un sentiment suspendu à la manière d’une goute de pluie dans le ciel qui s’attriste de ne point te posséder ! -, oui, j’en conviens, la tirade est lyrique à telle enseigne qu’on croirait avoir affaire au héros cornélien en personne déclamant face au vide l’écheveau complexe de son lyrisme, de son héroïsme, de son goût pour une rhétorique baroque. Je disais à l’instant « le droit de te penser ». Combien cette formule paraît étrange sinon alambiquée mais comment pourrait-il en être autrement ? Jamais on ne saisit mieux une énigme qu’à feindre de l’ignorer, à la frôler de l’extrémité de sa pensée, précisément, à l’inventer depuis la brume de son imaginaire.

  

   Tracer l’intraçable.

 

   Ici, il me faut prendre à témoin le lecteur. Comment cerner ce qui ne saurait l’être ? Comment faire s’élever un chant lorsque les notes sont fluides et s’égouttent entre les doigts ? Comment rendre compte d’un lieu, en dresser une carte vraisemblable dès l’instant où les lignes qui sont censées en délimiter le territoire sont en constant réaménagement, éphémères, fugaces, fluctuantes ? Et tous les prédicats du monde échoueraient à nommer l’innommable, à tracer l’intraçable, à dire l’indicible. Parfois vaut-il mieux renoncer à ses songes, à ses caprices d’enfant ! Et vaquer à ses occupations, fût-ce au prix d’une irrémissible mort en l’âme.

 

     Ce chemin du rien.

 

    Le lieu de notre rencontre fut cette immatérielle lagune, cet événement de nulle part, ce passage du temps dans sa propre irrésolution, cet emboîtement de visions doubles, cette irisation de gestes, tous commencés, aucun ne finissant jamais. Tu avançais sur ce que, plus tard, tu devais nommer ce « chemin du rien », cette apparition entre deux eaux - des mouettes, souvent, s’y inscrivaient le temps d’un vol rapide pareil à une chute -, cette empreinte si légère d’une parole aérienne - aucun bruit ne s’y déposait, seul le vent à l’infinie droiture, seule la brume en sa mémoire floue -, tu y figurais à la façon d’une invisible actrice évoluant sur un praticable d’ombre. Mais que faisais-tu donc, ici, dans cette tenue de ville, ce tailleur qui dévoilait mieux tes hanches qui si elles avaient été dénudées, ces hauts escarpins noirs qui, parfois, te forçaient à une marche hésitante - voulais-tu imiter l’avancée élégante des grues cendrées ? -, tes jambes fuselées, si longues qu’elles semblaient ne jamais vouloir finir, poursuivre leur étonnante chorégraphie dont le gris ambiant semblait vouloir signer le cheminement dans cette contrée du vide.

 

   Ciel poncé à blanc.

 

   Le paysage était partout semé à l’identique de touffes de joncs qui pliaient sous le vent du large, la lumière des flaques, parfois leur éblouissement lorsque le ciel s’ouvrait, large plaine parcourue de piquets de bois érodés, étranges excroissances noires, seul lexique qui montait du sol comme pour dire l’histoire ancienne, l’entaille de l’érosion, l’usure des heures dans ce décor de perdition et de non-retour. La présence des hommes y paraissait si ancienne que, tous deux, devions penser en être les uniques hôtes. Deux solitudes n’en faisant qu’une seule. Deux solitudes se sont-elles jamais associées pour dire, d’une seule voix, la polyphonie du monde, l’aire de la rencontre, le battement du diapason en tant qu’harmonie, le chant surgi du plus secret de soi, de l’autre ? Une fusion, alors, était-elle prévisible, nous qui errions aux limites du possible sans en transgresser l’impitoyable loi ? Chacun en soi, lové au foyer de sa propre intimité dans un univers si forclos que rien n’y paraissait pénétrer que le doute et le vol hauturier des grands oiseaux mélancoliques. Une bannière flottant au plus haut de l’éther dans cette irrémédiable perte du ciel poncé à blanc, immense dissolution des êtres et des choses.

 

   Des vols de colombe.

 

  Cette photographie que tu m’as donnée de toi, je l’ai épinglée au mur de ma chambre, cette cellule monastique, ce refuge pour anachorète, cette moisson d’intellectuel triste, il ne demeure que les tiges d’un chaume et quelques épis épars qui disent la persistance de ce qui est alors que les secondes crépitent contre la vitre anonyme du sablier. Seuls quelques livres de poésie, des manuels semés de cartes marines, ces si beaux portulans qui m’emportent partout où la beauté se manifeste en son unique. Oui, il y a encore, sur Terre, quelques havres de paix, des glissements de colombes dans un ciel d’azur, des éclairs de colibris aux vols si stationnaires qu’on n’en perçoit même plus la subtile vibration.

 

   Ruissellement infini de clarté. 

 

  Dans le mince filet noir qui encadre le moment de ton surgissement, voici ce qui a lieu : tes cheveux sont ce ressourcement infini, ce clair cycle de l’eau dont ils semblent être le poème, cette résurgence de toi dans l’ombre de ton visage. Cette lumière ! Et tes yeux, ces deux mystères gris-bleu qui se perdent dans l’ovale qui les accueille, cette joie intime de soi, cette pliure qui ne se lit que sur l’envers des paupières. Tout secret est cela, le dedans que le dehors ne saurait pénétrer. Sinon il y aurait effraction. Sinon il y aurait viol. Et ton front, ce ruissellement infini de clarté qui n’en finit de s’écouler, de faire sa colline translucide, les idées s’y abritent de tout regard, les pensées s’y dissimulent dans une oblativité qui joue en écho avec ta propre intériorité, ta propre ferveur. Seuls ceux dont la conscience s’orne de cécité pourraient y voir la dilatation de l’ego, le seul souci de soi. Mais combien ces remarques seraient erronées, ces visées fausses, ces hypothèses empreintes du laborieux galimatias des parures, ces apparences qui se donnent pour la vérité alors qu’elles ne sont qu’une amusante commedia dell’arte. Non, tes pensées sont trop précieuses pour les dilapider à tout vent. Seulement les garder dans le creuset de la conscience et veiller à ce que les braises ne s’éteignent.

  

   Céladons. 

 

   Et les deux traits de cendre de tes sourcils, si mouvants, si expressifs, à ton insu, il me faut bien le reconnaître. Toi, la si secrète qui pourrais traverser une foule et personne ne s’en serait aperçu. Pas même un remous, une scintillation, le creusement de quelque stupeur. Une fluidité, un long écoulement, le trajet inaperçu d’un layon de sable parmi les grands arbres qui vivent dans l’empyrée. Et ce nez si droit, ce fanal du sentir juste, cet à peine effleurement des choses  et des êtres, mais dans la touche subtile, mais dans l’évanescence, le contact avec un encens qui n’aurait ni lieu ni temps. Et ces joues immobiles, ces clartés de céladon que frôlent la coulure des jours. Et cette bouche ornée de lèvres si discrètes, le baiser d’un zéphyr, la caresse d’une plume, l’insistance d’un flocon teinté de parme dans l’air qui frémit. Et cet ovale si exact du menton, inscrit dans la justesse du dire, dans la profération à nulle autre pareille de ton inimitable géométrie.

  

   Douceur de l’oubli.

 

  Mais voici que tout s’estompe, se dilue et que les murs de mon refuge se teintent de la douceur de l’oubli. Sans doute demeurera-t-il une empreinte quelque part dans la densité de la chair. Toujours les sentiments les plus forts finissent dans ce tombeau de l’être, cette crypte sourde, ce palimpseste raturé et saturé de tous les bruits du monde. Reste ton esquif qui flotte sur les eaux agitées du songe, dans l’inextricable labyrinthe de la mémoire. Quel temps fait-il maintenant en Finlande, ce pays de lacs et de forêts ? L’équinoxe d’automne est passé. Je présume que chez toi, du côté de Jyväskylä, sur cette terre parsemée d’eau et de plantes aquatiques, de forêts de bouleaux et d’épicéas, de rochers semés de mousse et de lichen - te rappellent-ils cette lagune qui fut la nôtre l’espace d’un rêve commun ? -, je présume donc les journées courtes, les nuits longues dans lesquelles plongent les racines du souvenir. Qu’y trouves-tu que nous avons éprouvé ensemble ? Y reste-t-il au moins le vestige d’une rencontre, le sillage d’une émotion ?

 

   Juste le trait d’un refrain.

 

 Mais voici que surgit en moi, comme venu du plus loin du temps, ce refrain que chantait Charles Aznavour - as-tu entendu parler de lui ?, je t’en dédie les paroles. Puissent-elles raviver, dans la nuit polaire, ces gerbes d’étincelles par lesquelles nous sommes au monde. Seulement méditer et le ciel s’éclaire et le firmament est une voûte accueillante pour tous les solitaires du monde :

 

« Tous les bonheurs sont à ta porte

Comme des roses à cueillir

Le vent du passé les rapporte

Sur les ailes du souvenir

Ferme les yeux, ouvre ton âme

Tu trouveras au fond de toi

Sous la cendre chaude des flammes

Le goût perdu d’anciens émois… »

 

 

   Quelque part, loin là-bas, sous le ciel que, bientôt, la neige atteindra, tu fredonneras cette romance. J’en ferai de même et nous vivrons à l’unisson. Aurions-nous quelque chose de mieux à faire ?

 

   En vertu de ce qui fut.

 

   Mais voici que l’heure a tourné, que le crépuscule s’annonce à l’ouest, au-dessus de la lagune qui commence à scintiller sous son manteau de givre. Ici l’hiver est précoce, un genre de Petite Finlande. Quelques minutes avant d’arriver à cette anonyme boîte aux lettres, seul lien désormais qui puisse faire signe en vertu de ce qui fut. Prends soin de toi. Longues seront les heures dans l’interminable poème hivernal !

 

  


  

 

 

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2 juin 2026 2 02 /06 /juin /2026 06:47

    Vois-tu, souvent l’on m’a parlé de toi, on m’a vanté tes nombreux mérites, ta silhouette si changeante selon les saisons, parfois tes caprices, tes sombres humeurs, tes joies aussi, la lumière que tu émets, la chanson que tu pousses qui se mêle au bruissement des feuilles, aux rumeurs de la ville. Avant de t’avoir aperçue, je pensais que tes zélateurs exagéraient, qu’ils étaient amoureux de toi, aveuglés par ton étrange beauté. Depuis peu de temps me voici installé dans un appartement du Quai aux Fleurs, face à l’étrave de l’Île Saint-Louis. Depuis mon balcon j’ai le loisir de t’admirer. A l’aube, lorsque l’air est un à peine dépliement bleu, au grand midi dans les assauts de la verticale lumière, au crépuscule quand ton visage prend les reflets du cuivre. Les Naïfs me demanderaient à quelle heure je suis le plus ébloui par ta présence. Mais il ne s’agit nullement d’un moment particulier. Est-on plus amoureux sous la poudrée du printemps, dans la rutilance d’été, la mélancolie de l’automne, la rigueur de l’hiver ? Combien ces questions sont oisives qui ramènent les sentiments aux motifs du temps qui passe ! Tu le sais, l’amour est éternel, il n’a ni temps, ni espace particulier, mais il embrasse tous les temps, tous les espaces. Il est cette ritournelle qui monte d’une rue étroite, ce carillon qui fait ses trilles au loin, là-bas, ce simple mot posé sur l’écorce vert-de-gris des platanes. Un cœur y fleurit qui enferme tous les secrets des gens simples et heureux.

   Sais-tu, je t’observe en silence, je prends des notes, je les consigne dans un carnet recouvert de cuir fauve. Un genre de manie de collectionneur, d’esthétique de graphomane, de passion qui ne rutile que de sa propre clarté. Je te dessine aussi et la pointe de graphite crisse sur la feuille comme pour signifier l’imprononçable nom qui est le tien, ta fluente figure, elle fuit à mesure que l’on s’approche de toi. Mais laisse-moi donc tracer ton portrait, sans m’interrompre, tu pourras amender mes impressions à la fin, comme bon te semblera. A simplement te regarder, aux premiers jours de mon installation si près de toi, je me trouvais dans une confusion bien compréhensible. J’avais quelque difficulté à te saisir. Je dois dire, tout au début, je te trouvais farouche, fantasque, sans doute indomptable. Tu t’inscris en permanence sous le signe de la métamorphose. Tes longs cheveux, on dirait des fils d’argent ou d’or, parfois se teintent de la note sourde de la cendre ou bien du plomb, ou encore du zinc, ce métal si parisien, il jette au ciel ses lueurs qu’on penserait perdues pour toujours. Que dire de ton visage, sinon qu’il est pareil à une terre semée d’ombres en cet instant, puis en un autre instant, inondée de soleil, où glisse, par intermittences, le grésil de fins nuages ? Un genre de présence jamais mieux affirmée qu’à l’aune d’une constante fuite. Je crois pouvoir fixer ton image, mais comme dans un bain révélateur photographique, voici qu’elle s’auréole de gris, se déforme, se développe selon des traits qui se fondent à seulement paraître. Ceci, cette inconstance, te rend d’autant plus précieuse. On n’aime jamais tant que ce qui menace de se perdre. On visse son œil à la margelle du puits et l’on ne sait si ce reflet d’argent, en bas, on ne l’a inventé à la force de son imaginaire. Mais on veut encore le voir et éprouver ce si radieux prestige.

   Certes, tes cheveux sont flous, ton visage le creuset d’une énigme, mais ton corps, est-il au moins plus réel, incarné, si bien qu’on pourrait l’effleurer des doigts, ressentir dans la pulpe de sa chair un trouble délicieux de cette approche à fleurets mouchetés ? Je n’ose y penser, puisque te penser est déjà, en quelque manière, te détruire. On fixe, on essaie de tracer une topologie, mais c’est une infinie dissolution des choses qui s’annonce et reporte toujours à plus tard la floraison d’une connaissance. Ton corps ? Il est long, fluet, pareil au flottement d’une liane dans la touffeur d’une forêt pluviale. Je le fixe en moi, comme on fixe une feuille de papier sur un mur, les punaises font une guirlande dorée. Mais voici que ton corps grossit, comme s’il était atteint de bouillonnements internes, sans doute un grand désordre. De mince qu’il était, le voici devenu cette nappe étincelante qui semble n’avoir point de limites. Cependant je crois que je me refuse à comprendre les motifs qui animent ta peau, l’étirent, comme les teinturiers le font de cuir qu’ils veulent tendre. C’est un mystère d’autant plus grand que quelques jours suffisent pour que tu retrouves ta forme initiale, cette longue sagesse que je préfère à cette subite expansion, à ce débordement, à cette fluence qui se perd sous l’horizon des êtres et des choses !

   Ce qui, en tout cas, est évident, c’est cette infinie mobilité qui te traverse, elle ressemble à une impatience, à un attrait pour le nomadisme. N’es-tu pas bien, ici, longeant les flancs de cette si belle Île ? Souvent des amoureux enlacés sur un banc viennent t’admirer. Ils te saluent de toute la gaieté dont la jeunesse est capable. Ils font des vœux et soufflent dans leurs mains afin qu’ils te rejoignent, ces vœux, que tu les prennes en ton sein, y apportes tout le soin dont tu es capable. Sans doute pensent-ils que tu pourras les exaucer. As-tu de réels pouvoirs ? Nombreux sont ceux, celles, qui paraissent rechercher ta compagnie. Ton anatomie brillante sous le ciel de plomb est-elle un miroir dans lequel, leur image se reflétant, ils en tireraient un assuré bonheur ? Parfois, en automne, je m’amuse à regarder les longs convois de feuilles mortes qui escortent ton voyage. Ils font des genres de tresses du plus bel effet dont tu ne sembles prendre nul ombrage. Oui, tu es bien Mystérieuse, Toi que parfois je nomme ‘La Passante du Sans-Souci’, pensant au beau roman de Joseph Kessel. Tu sais, le Narrateur depuis le bistrot du ‘Sans-Souci’ à Montmartre, voit passer une belle Inconnue qui semble être égarée. Il est comme fasciné par cette image, tout comme je le suis par la tienne qui s’imprime sur mes rétines avec la force des rencontres soudaines qui mettent le cœur en émoi.

   Ne sois pas surprise par mon trouble. Nombre de mes amis m’ont dit la vie tumultueuse qui a été la tienne bien avant que je ne te connaisse ou essaie d’y parvenir. Tu fus, jadis, on me l’a affirmé, la Muse, sinon la Maîtresse des peintres impressionnistes, au nombre desquels on ne compta pas moins que les prestigieux Monet, Renoir, Sisley, Pissaro. Excuse du peu ! Mais les arts plastiques ne semblaient te suffire, tu élargissais tes subtiles ondes aux grands noms de la littérature, Balzac, Flaubert, Apollinaire, Aragon. Fallait-il que ton charme ait eu des échos, ton talent de profondeur, tes atours d’attraits ! Je m’égarerais presque à épeler tous ces noms, à faire l’inventaire de tous ces Prétendants. Je pourrais même être jaloux, te taxer d’infidèle, moi qui te fais, tous les jours qui passent, une cour silencieuse mais non moins assidue ! Je pourrais même abandonner le Quai aux Fleurs et aller me perdre en quelque coin de nature, peut-être sur le Plateau de Langres, les collines de la Brie et méditer sur l’infidélité, tâcher d’en percer la nature, d’en deviner les motifs.

   Quelques uns de mes plus sincères Amis m’ont assuré qu’ils t’avaient vue, étincelante, une parure d’or ceignant ton cou,  depuis la ruine du Château-Gaillard aux Andelys ; d’autres qu’ils t’avaient surprise, lascive, voluptueuse, épousant les méandres aux alentours d’Elbeuf ; d’autres encore t’ont observée depuis les tours de la Cathédrale de Rouen, partie pour de bien étranges pérégrinations qui n’avaient nullement la piété pour but ; à d’autres enfin tu dévoilas ta plus exacte nudité, dans le rayonnement de lumière de l’estuaire à Honfleur. Mais j’arrêterai ici ce qui pourrait bien te faire croire qu’il s’agit d’une enquête policière, de la filature d’un détective ou bien, plus simplement, de la conduite d’un Amant éconduit en proie à quelque vengeance. Crois-moi, je ne suis rien qui pourrait m’approcher de ces sombres et mystérieux personnages. Je suis tout simplement fasciné par les mille visages qui sont les tiens au fil de l’espace et du temps, fasciné par ton beau corps qu’on croirait fluvial telle la belle Ophélie dérivant dans sa robe de brume au fil des eaux. Et, pour me faire pardonner ces pensées flottantes ne reposant sur à peu près rien de stable, voici que je t’offre le beau poème de Guillaume Apollinaire, cet amoureux de Paris dont il connaissait le moindre recoin. Peut-être t’y reconnaîtras-tu ? Peut-être, un jour, depuis mon balcon du Quai aux Fleurs, me diras-tu ton secret ? Je t’embrasse, tel le Marinier les flots qui le portent.

 

‘Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure’

 

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

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24 mai 2026 7 24 /05 /mai /2026 07:22
La Terre n’était plus la Terre

"Voici des fruits des fleurs..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

   La Terre n’était plus la Terre

 

   Partout où portait le regard, ce n’était que désolation. Ceci, cette physionomie dont on désespérait, on savait depuis longtemps, qu’un jour, elle ferait signe à la manière d’un chant dernier. Du cygne, précisément. L’inconscience avait été reine qui avait essaimé au grand jour les spores de la tristesse. Les arbres pleuraient, mais pleuraient vraiment. Les grands pins n’étaient que larmes de résine qui emplissaient le creux des vallons. Les hauts eucalyptus laissaient choir leurs feuilles à la manière d’étiques flocons qui ne connaissaient la raison de leur soudain dénuement. Le sommet des montagnes, poncé par le vent, faisait penser à la solitude du Mont Chauve. Les cônes des volcans crachaient leur soufre tels d’impétueux dragons. Les océans gonflaient leurs dos, on aurait dit d’immenses cachalots flottant, immobiles, à la surface liquide. Les forêts avaient étréci sous les coups de boutoir des flammes et il n’en demeurait, le plus souvent, que des troncs calcinés qui fumaient dans les rougeurs du crépuscule. Des caravanes de nuages fuligineux couraient d’un ciel à l’autre, obscurcissant tout, noyant le jour dans une sombre étole. Les rivières n’étaient plus que de minces filets d’eau cherchant le lieu de leur fuite parmi les meutes de boue sèche et les racines pareilles à des membres tors. Les clairières s’étaient agrandies à la taille d’immenses cirques dont la rare végétation ornait le cercle à la manière d’une couronne d’épines.

 

   Les Hommes n’étaient plus les Hommes

 

   Pris dans les remous de la Terre qu’ils avaient eux-mêmes provoqués, dont ils avaient été les insouciants pourvoyeurs, les hommes erraient comme des âmes en peine à l’ombre de rues qui avaient l’allure de décors de cinéma, chancelantes façades que retenaient de tomber une forêt d’étais et de poutres enchevêtrées. Le langage n’avait plus guère cours, sinon de minces grognements qui faisaient penser aux premières vocalisations des hominidés. On marchait le long des chemins, dos voûté, tête basse et lourde, sans bien savoir où l’on allait car le sens du monde avait déserté ses amers et de longues processions hagardes peuplaient les places labourées par le vent de la folie. Entre les vivants, il n’y avait plus aucun indice de politesse au bien de reconnaissance mutuelle. Chacun empruntait son sillon au mépris des autres car l’égoïsme avait hissé haut le pavillon de sa domination et plus rien n’importait que l’ego qu’il fallait faire briller à tout prix avant que l’extinction de l’espèce ne lui règle son compte de manière définitive. Que l’humain, en ces temps d’incompréhension, ressemblât à un archaïque tubercule, ceci était amplement confirmé par toutes ces silhouettes arbustives qui hantaient le creux des caniveaux, la nuit venue.

 

   Les choses n’étaient plus les choses

 

   Les choses, en ce temps d’impérieuse décadence, on les avait trop portées à l’insigne valeur d’une essence, ce qui avait eu, pour corollaire, une atténuation corrélative du caractère humain. Autrement dit, à force d’être sous le registre d’une fascination à leur égard, les existants étaient devenus choses eux-mêmes, à tel point que les dernières inventions de la technique étaient devenues leur naturel prolongement. Untel, au bout des doigts, avait vu bourgeonner une étrange boîte où s’allumaient de rapides images, où sortaient des sons comme pris de démence. Chez tel autre, un bizarre bouton métallique s’était greffé dans le pavillon de l’oreille, si bien que son hôte ne s’entendait plus lui-même, seulement  d’étranges mélopées scandées par des voix dont on ne pouvait connaître la provenance. D’autres encore, sous la tyrannie d’utopiques machines, couraient d’un bout à l’autre de la terre sans que cette course effrénée ne pût recevoir la moindre justification. Pour dire les choses simplement, il y avait eu comme une lente et insidieuse métamorphose qui avait inversé l’ordre des relations et les significations s’étaient évaporées, diluées dans le sombre lac des approximations et plongées dans l’obscur des forêts de l’impéritie.

 

   Uniment assemblée

 

   Dans tout ce concert dissonant, en quelque coin mystérieux qui, par miracle, avait échappé à la danse de saint Guy mondaine, autrement dénommée « chorée de Sydenham », se trouvait pour le plaisir des yeux et les convenances de la raison, une toute jeune femme aussi virginale que dénuée de quelque prétention que ce fût à étendre son empire sur la terre, les hommes ou encore les choses. Uniment-Assemblée, tel était son étrange nom, il faut en convenir, reposait sur une couche tissée de bonheur immédiat et d’évidence à être dans la plus belle esthétique qui se pût concevoir. Combien le regard du voyeur trouvait à se ressourcer au contact de cette manière de nymphe qui semblait posséder une nature si irréelle qu’on eût pu supputer qu’elle était pure production de l’imaginaire. Cependant son effectivité était bien réelle, il suffisait de lui adresser un indice discret de la main pour qu’elle manifestât sa joie d’être là, au monde, d’une façon si naturelle que les questions s’effaçaient sitôt sur les lèvres des curieux. Du reste il n’y avait nullement à interroger. Se questionne-t-on sur la présence du papillon dans l’air qui chante, du perce-neige dans son écrin d’herbe verte, du sourire primesautier de l’enfant encore dans l’innocence de l’âge ?

   C’était pur bonheur que d’en parcourir, par la pensée, la singulière présence ! Le fourré de ses cheveux, bien plutôt que d’être désordonné, était savante mise en scène de la beauté. L’ovale blanc du visage laissait venir au jour, telle l’esquisse délicate d’un fusain, les deux prunelles noires des yeux - des baies sauvages -, la courbe évanescente du nez et le pli de la bouche se fondaient dans l’écrin des lèvres qu’un léger appui des doigts portait à la vision pour mieux en suggérer le rare, l’accompli. Le buste était pareil à une plaine vaguement neigeuse que trouaient les deux éminences de larges aréoles, le grain du nombril émergeait à peine dans la lumière si discrète du corps, le dôme du ventre s’inclinait avec précaution pour donner sa place ineffable au mont de Vénus qu’ourlait avec délicatesse une toison claire alors que la fente du sexe glissait, presque par effraction, dans le triangle des cuisses. Là était le miroir d’une beauté qui se disait sur la pointe des pieds, qui susurrait pareille à l’eau d’une fontaine. Tout ceci était si rassurant, si gracieusement humain que l’on ne se serait lassé d’en admirer la figure parfaite. Avec Verlaine nous aurions pu lui dédicacer la quatrain suivant :

 

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête

Et que je dorme un peu puisque vous reposez »

 

   …là encore nous aurions été sur le bord d’une confidence, dans le premier geste de notre pensée. Nous aurions eu nombre de choses à lui dire de la plus grande profondeur, à savoir que terre, hommes, choses, devraient, sur elle, prendre exemple. Il y a encore place pour la sagesse et lieu pour la raison. Merci, Uniment-Assemblée, de nous montrer ainsi le chemin vers nous-mêmes, nous en avons si grand besoin !

 

 

 

 

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 07:25
Fille des lisières

 

« Sur le mur du fond »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Hemmelighed, son nom voulait dire « secret », avait toujours été une fille des lisières. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, la lumière à peine levée, un fin liseré sur le bord des choses, les mots à peine chuchotés, le vent à sa naissance, le filet d’eau parmi les étoiles des mousses, le chant de l’oiseau filtrant des douces plumes du nid. Toute petite déjà - parfois inquiétait-elle ses parents par son apparente sauvagerie -, elle n’avait de cesse de parcourir les sentiers qui couraient sur la lande, d’y trouver refuge, souvent à l’abri d’une touffe de fougères ou dans le creux ménagé dans la tourbe que les hommes prélevaient pour leur chauffage. Elle était à l’image de ce pays de pierres et de vent, de chevaux à la crinière bondissante, de ces enfants aux visages tachés de son, aux cheveux roux, ils détalaient sitôt qu’on les abordait. Elle était pareille à ces cairns dressés contre le ciel, pure énigme dont le nom était illisible et, bien que déchiffré parfois, imprononçable.

   Hemmelighed n’avait nul effort à faire pour entretenir cette tremblante aura qui poudrait son visage. Sauvageonne, elle n’avait nullement décidé de l’être, cette disposition d’âme coulait en elle comme l’eau glissait contre la toile grise du ciel. En quelque manière, sa disposition au farouche, à l’éloigné, au distant, naissait en elle et trouvait sa naturelle efflorescence selon la pente des jours, la cendre de l’heure.

 

Tirait-elle profit de ceci ?

 L’oiseau s’étonne-t-il de voler ?

 

   Non Hemmelighed vivait sa vie selon la nature et ne cherchait rien d’autre que ce souple mouvement de soi au monde qui, en réalité, le plus souvent, ne s’affirmait que de soi à soi comme si sa solitude se suffisait à elle-même. Parfois, elle partait pour de longues heures d’errance, sautait de rocher en rocher, longeant l’eau couleur de métal de la grève. Il lui arrivait de s’asseoir sur une large pierre plate, ses pieds nus posés au centre de l’eau immobile, seulement attentive à la longue dérive de l’air, au passage au ras de l’onde des grands oiseaux de mer, ils criaient et déchiraient la pellicule lisse du ciel. Elle n’avait d’autre exigence que d’assumer son immense liberté, là à l’écart des foules, là au plein de qui elle était. Elle était, tout à la fois son propre monde et celui, bien plus loin, qui vibrait de sa permanente agitation. Quiconque aurait pensé Hemmelighed atteinte d’ennui, touchée d’angoisse, se serait lourdement fourvoyé. « Fille des lisières » n’avait guère d’autre préoccupation que de se sentir vivre au jour le jour, sous la bannière d’écume des nuages, dans cet infini silence qui déposait en elle la certitude d’une joie.

   L’essentiel de son cheminement, regarder longuement le paysage, tutoyer l’immensité de l’espace, contempler le détail inapparent aux yeux distraits, s’immerger au plus profond de son être pour en saisir quelque chose d’essentiel. C’était comme un chant qui naissait en elle, comme une souple rumeur qui ondoyait sur sa peau, comme une musique intime se frayant un passage dans le tapis de sa chair. Rarement Hemmelighed était allée en ville. Son sentiment, au contact de toutes ces allées et venues, à l’écoute des conciliabules qui montaient des bouches, au rythme têtu des talons qui percutaient les trottoirs, son ressenti donc, une manière d’étrange vertige, comme si un alcool fort avait troublé sa tête, poncé sa conscience, amoindrissant la palette de ses sensations. Pour elle, la ville était synonyme d’aliénation et elle n’aurait jamais pu envisager son avenir urbain qu’à l’aune d’une perte. Elle se posait la question de savoir pourquoi la vie sur terre était si agitée, parfois elle en voyait l’illustration dans ce trait blanc qui rayait le ciel, un avion trouait le silence avec la grappe de ses passagers, accrochés à sa carlingue d’acier.  

   Le destin d’Hemmelighed eût été des plus compromis si elle n’avait possédé en elle, au plus profond de qui elle était, gravé en lettres de graphite, ce don inouï pour le dessin. Après des études qui, pour n’avoir été nullement brillantes, avaient cependant suffi à lui communiquer le savoir dont elle avait besoin, elle avait passé de longues journées à griffonner de grandes feuilles de papier, à tracer ce qui, de toute évidence, était sa propre projection sur la page vierge du subjectile. Entre le papier et qui elle était, il y avait une manière d’osmose, de fusion. Le papier était son miroir. Elle était celle qui, par son dessin, donnait vie au papier. Parvenue à l’âge adulte, elle avait loué une modeste maison, plutôt cabane par sa simplicité, simple abri par destination.  

 

De l’amour elle n’avait rien connu.

De l’amitié elle n’était nullement en peine.

 De l’absence de relations elle ne souffrait nullement.

 

   La page blanche était ce par quoi elle venait au monde. Le crayon était ce qui traçait la sémantique de son existence. Ce qui aurait pu paraître tel un manque - la profusion des choses, les relations multiples, les loisirs -, voici que tout ceci naissait au bout de la magie de ses doigts. Chaque trait de crayon était un objet, un lieu, un personnage du monde, aussi son univers était-il complet, identique à celui de ses pairs qui hantaient les corridors bruyants des villes. Hemmelighed, à elle seule, constituait un univers dont nul ne se fût hasardé à rompre l’harmonie.

   Sur une planche à dessin qui faisait face à sa table de travail, elle avait punaisé son propre portrait. Il était, en quelque sorte, sa réverbération, sa société, la personne amie avec qui elle communiquait. Certes l’on pourrait se questionner sur ce qui apparaîtrait inclination à l’autisme. Seulement cette supposition serait en pure perte pour la simple raison que la jeune femme jouissait d’un bel équilibre, qu’elle ne considérait nullement le monde comme son ennemi, qu’elle reconnaissait l’altérité comme fondatrice de son propre soi, qu’elle n’avait choisi cette vie érémitique, ascétique qu’au motif de n’installer, entre elle et l’art, que la plus mince cloison qui soit, un peu à la manière des parois huilées des maisons de thé. D’elle à l’œuvre, le sans-distance. De l’oeuvre à qui elle était, un lien immédiat, clair, net sans l’immixtion de quelque ombre que ce fût. En quelque sorte une manière d’absolu. On aura aisément deviné la haute exigence que dissimulait une apparence réservée, retirée, ne proférant qu’à demi-mots.

   Mais revenons au portrait d’Hemmelighed, il est l’épiphanie de qui elle est en son fond, un être des lisières qui cherche ses propres limites, qui est en quête de son territoire singulier, de sa façon de se présenter au monde. Le front est haut, dégagé, que frôle une douce lumière. Ce front nous dit l’intelligence à fleur de peau, la sensibilité qui rayonne depuis l’intérieur, cherche à rejoindre ce qui, au-delà d’elle, se donne comme pur mystère. Car, oui, le mystère, pense-t-elle, se situe bien plus au-dehors qu’au-dedans. Le monde est si complexe en ses multiples ramifications, les gens sont si insaisissables qui fuient dès qu’on les approche.

   Les sourcils, deux traits estompés, deux parenthèses qui abritent les gemmes des yeux. Les yeux sont effacés, couleur d’opale, couleur d’eau de mer, pareille à celle qui bat les rochers de la crique devant sa maison. Les yeux s’éloignent, trouvent le profond de l’être, interrogent le domaine intérieur, cherchent à décrypter le secret qui dit le choix de l’exister plutôt que de confier son destin au néant. Les yeux paraissent cette simple effusion originaire, celle qui creuse loin, rétrocède vers le lieu de la naissance et peut-être bien plus avant, avant même l’étincelle de vie, avant même l’instauration du cosmos, dans la zone magmatique, indéterminée, abyssale où se perdent les conjectures des humains, où sombrent les hypothèses des savants, où s’abîme la réflexion de qui nous sommes dans une manière de sombre galimatias.

   C’est tout ceci que disent les yeux d’Hemmelighed, ils sont, en la matière, les yeux universels, les yeux de tous les hommes qui interrogent le visible, en quête de cet invisible que, jamais, ils ne trouveront qu’au lieu même de leur propre finitude. Peut-être faut-il avoir dépassé la lisière de soi pour connaître l’inconnaissable, Dieu, la cohorte des dieux de l’Olympe, le secret des formules magiques, le contenu enfin décrypté des grimoires sur lesquels s’inscrivent, en lettres celées, ce qui est notre sort commun, une longue dérive aux confins de l’univers, un rébus pareil au mur compact des hiéroglyphes, une charade dont le tout est plus que les parties ; pour connaître aussi la composition des philtres d’amour, la nature des anges et leurs sexes, la manière étonnante dont les mots s’assemblent pour donner lieu au poème.

   Le nez de « Fille des lisières » est l’exactitude même, le signe de la probité, de la rectitude du sens, il fait signe en direction de ce qui est droit, de ce qui jamais ne trompe, de ce qui est donné dans la justesse. Et combien ce nez nous touche malgré sa visible austérité. Il est traversé, sur toute sa hauteur, par une bandelette identique à celle qu’arboraient les momies au fond de leur reposoir d’ébène, incrusté d’ivoire. Celle qui reçoit de tels attributs est précieuse, de haute lignée, princesse éternelle par-delà la mort. On imagine, sous ces bandelettes, des amulettes rares, sans doute d’or et de platine avec des rehauts de lapis lazuli, elles escortent l’âme et l’assurent de vivre dans l’au-delà. Hemmelighed, se représentant de cette manière, n’est-elle à la recherche d’une possible immortalité, d’une éternité qui la consolerait de cette vie terrestre ployant sous le poids des contingences ?

    La bouche est discrète, à peine un trait inapparent de sanguine qui maintient le langage en état de repos. A observer la double ligne scellée des lèvres, on est soi-même consigné au plein du silence. Peut-être est-ce là le viatique au gré duquel nous nous interrogerons sur nous-même, sur l’autre en son énigme. En effet, rien ne peut partir que du silence qui veut forer en profondeur le peuple infini des significations. Nous, les humains, sommes trop bavards, trop souvent réfugiés dans le mode du « on », ce langage qui n’en est pas un, qui se contente de vagues généralités, d’opinions toutes faites, d’assertions pareilles à des images d’Epinal, de « pensées » qui n’ont guère cours que dans une bruyante « cour des miracles » où la persistance des rumeurs se donne pour la forme de la vérité.

   Oui, bien des discours tournent à vide, ne déploient que d’étiques bannières que le vent disperse sans en garder quelque souvenir que ce soit. Si Hemmelighed a mis un tel soin à dessiner les lèvres, à les faire se retenir sur le bord d’une parole, c’est parce que, avertie de l’importance des mots, elle a voulu les sauvegarder dans un avant-dire seul fondateur d’une énonciation étayée en raison. La prétendue « sauvagerie » de la jeune femme, ne serait-elle, en réalité, que l’émergence d’une profonde sagesse ? Sûrement, il faut être sage, être destiné à confronter les grandes interrogations pour demeurer ainsi dans cette posture si humble, se confronter au silence, s’immerger en soi pour y trouver une façon d’exister qui ne soit nullement une compromission, un comportement à la mode, mais une réelle attitude reflétant l’humaine condition en son essence. Seules les grandes âmes le peuvent qui savent vivre dans le dénuement et tirer, de leur simplicité, la force nécessaire afin d’affronter la seule question qui vaille, être homme, être femme jusqu’au bout de soi, en l’entièreté de son être.

   Cette brève méditation sur une belle œuvre d’André Maynet nous a permis de poser, au travers du personnage fictif d’Hemmelighed, ce qui en soi devrait nous alerter en tant qu’humains dans notre marche en avant. Tous, autant que nous sommes, apparaissons en tant qu’êtres des lisières, ce qui veut dire que, la plupart du temps, sinon toujours, nous n’avançons que dans l’ombre portée de qui nous sommes, nous contentant de cette lumière de faible fanal, satisfaits de côtoyer des demi-vérités ou, pire, des non-vérités que nous prenons pour argent comptant, pensant que la vie, telle la pièce de monnaie, peut se lire indifféremment selon son avers porteur de son effigie, ou bien son revers où se donne son chiffre, sa valeur faciale. Bien évidemment il n’y a de vérité que de l’épiphanie d’un visage, autrement dit la manifestation de son essence, son envers n’exhibant jamais qu’une existence soumise aux aléas et accidents de toutes sortes.

 

Nous aimons Hemmelighed

comme nous aimons un beau paysage,

une montagne sublime,

 un lac aux eaux profondes,

le nectar de vérité qui se lève d’un beau fruit.

Oui, de ceci nous avons soif !

Oui de ceci nous voulons nous abreuver !

Nous voulons la douce

et exacte ambroisie du monde.

 Elle seule en son immédiate saveur.

 

 

 

 

 

 

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9 mai 2026 6 09 /05 /mai /2026 08:13
                             Le tout du monde depuis ma fenêtre

***

 

      Depuis plusieurs années déjà je vis au Danemark, dans sa partie septentrionale, celle qui jouxte la Mer du Nord et la Baltique, le Jutland. Je suis correspondant de ‘Meridiens’, mon Journal sis à Paris. C’est bien là mon choix de solitaire que d’avoir élu domicile dans le ‘Råbjerg Mile’, autrement dénommé ‘ Désert du Danemark’, étendue sablonneuse située entre Skagen et Frederikshavn. Et non seulement la destination est osée, mais elle est portée au centuple en raison même de l’habitat qui m’accueille : un ancien phare maritime dont l’optique a été déposée, ce qui vaut au lanterneau d’avoir été élu pièce d’observation, celle où je passe le plus clair de mes journées lorsque mes articles sont bouclés, mes livres lus et que mon imaginaire se dispose à connaître les plus folles aventures qui soient. J’ai installé, dans la cage de verre, une longue-vue puissante qui me permet de découvrir tout ce qui s’illustre ici, sous le ciel changeant de cette contrée nordique devenue, en quelque manière, mon double, la muse à laquelle je confie mes états d’âme. Ma fenêtre est donc cette lumineuse coupole qu’armorient de discrets losanges, bâtis métalliques dans lesquels sont enchâssés les panneaux des vitres. Tout autour le balcon de veille entouré d’un garde-fou pareil à une dentelle. Vous dire le prodige de la vision ? Le presque tout du monde à portée de la main, à portée du regard.

   Le phare qui, autrefois, était dressé en bord de mer, s’est trouvé reporté à l’intérieur des dunes en raison de la mobilité de ces dernières que le vent du Nord ne finit de drosser, de faire reculer, sorte de lutte de Titans dont les collines de sable sont les constantes victimes. Ici, rien ne résiste au vent. Il souffle en maître, décide de la position des éléments naturels, de la vie des hommes aussi qui tâchent de s’en protéger. Il faut vivre avec lui, plutôt que contre lui. Aujourd’hui est jour de relâche pour moi, aussi ai-je décidé de contempler ce qui m’est offert avec une belle générosité. La Nature est prodigue lorsqu’on sait en saisir les multiples donations, en apprécier les minces événements, ici la chute d’une feuille, là une montagne de sable qui poudre le ciel de légère semence. Le temps, comme souvent ici, est très variable. De lourds nuages couleur de neige et de cendre flottent là-bas, sur la plaine liquide de la Mer du Nord. Quelques cargos se découpent sur l’horizon, jouets d’enfant oubliés parmi la rumeur des vagues. La marée basse a découvert l’immense territoire de l’estran. Des bulles s’en échappent, des cortèges de bernard-l’hermite escaladent les monticules de boue, des vers font leurs délicats tortillons, des mollusques émergent à peine des vasières. Des barges à queue noire picorent inlassablement de leurs longs becs toute la surface qui brille comme un miroir. Le contre-jour discret en révèle la beauté simple, la marche syncopée, une sorte d’hésitation à poser son empreinte sur le sol du monde.

   Tant de délicatesse, tant de pure venue à soi que nul ne voit, les hommes sont trop loin, abrités dans la ruche étroite des villes. Je demeure un long moment à regarder le long poème maritime, à contempler la danse des cheveux des oyats, la fine résille de sable qui court le long des crêtes, un genre de fiançailles de la Terre et du Ciel. C’est si émouvant d’être le témoin de cette vie plurielle, de cette respiration des éléments, de cette pulsation presque inaperçue de la Nature. Des prodiges à chaque seconde, des rayonnements, des éclats pareils à un étain, des bruits semblables à des paroles d’amour, des clignotements, des surgissements d’étincelles, des lueurs solaires presqu’éteintes qui nous disent la fragilité de nos êtres en cet ici et maintenant qui nous envahit du flux continu de ses sensations. Souvent les événements sont partis et nous n’en avons même pas perçu le précieux, le non-reproductible, le don inestimable. C’est ainsi, nous sommes des êtres de la fuite et de l’impatience, des genres de feux-follets s’épuisant à la contingence de leurs propres flammes. La beauté s’en est allée et nous l’attendons comme si elle était un dû. Mais il faut aller la chercher la beauté, la convoquer, la poser au creux de ses pupilles, l’inviter à visiter notre peau, lui confier la conque de nos oreilles, le tumulte de notre chair, se faire recueil attentif dans la levée du jour.

   La lumière, la belle lumière escalade patiemment les marches du ciel. Elle fait ses dégradés, ses points brillants, ses faisceaux de rayons qui, parfois, traversent les nuages, le fécondent et c’est un subit gonflement depuis leurs ourlets qui claquent dans l’air gris, s’auréolent d’étranges présences. On dirait des elfes venus les taquiner, peut-être jouer à saute-moutons. En effet, ils sont identiques à leurs frères terrestres, ces beaux animaux laineux qui parsèment la lande de leur lenteur blanche. Ils sont le contrepoint de la mer agitée, violente, ils sont image de paix que rien ne semblerait pouvoir altérer. J’aime leur douceur, l’application qu’ils mettent à cueillir des bouquets d’herbe, à en mâchonner consciencieusement le suc sans doute savoureux. Ils sont de calmes esprits de ces lieux reculés, ils sont à eux seuls une pastorale, ils disent la vie au ras du sol, la longue patience, ils disent les bergers silencieux aux silhouettes fuyantes effacés par la brume venue de la mer, ils ressemblent à des spectres dressés par l’imaginaire des hommes.

   C’était l’heure de la mer, voici venue l’heure de la terre. Je fais pivoter ma lunette. Je parcours les cimes de la forêt primaire, j’y rencontre la rareté de leurs essences multiples, les grands hêtres aériens aux feuilles claires, les immenses ramures des chênes, le sombre, presque nocturne des conifères, les majestueux érables, leurs feuilles sont de cuivre et d’or dans la splendeur automnale. J’observe patiemment. Je dispose en mes yeux des formes connues. J’en anticipe avec plaisir et émotion la venue qui ne saurait tarder. C’est d’abord la flamme d’un renard au ras du sol, sa queue tachée de blanc, sa disparition dans un fourré. Bientôt c’est une harde de daims qui montre, dans le clair-obscur d’un sous-bois, les grandes palmures des mâles, ces solitaires qui ne rejoignent le groupe des femelles qu’à la période du rut. Les daims sont rassemblés. Ils ressemblent à des peluches pour enfants avec leurs pelages biscuités semés de points blancs, leurs écussons clairs sur les fessiers, les lignes noires qui les cernent, leurs queues en perpétuel mouvement, balanciers du temps animal.

   Plus loin, dans une clairière, une laie couchée sur le flanc allaite ses marcassins. Ceux-ci sont gloutons qui se précipitent avec une belle ardeur sur les mamelles de la mère. Combien son calme est étonnant chez cette race fougueuse, volontiers agressive. Voyez-vous, combien il est heureux de se plonger dans cette vie naturelle que rythme seulement la nécessité de s’alimenter, de se reposer ou de dormir. Les observer est déjà substantiel repos. Ici, je ne pense plus à rien. Ni aux soucis épileptiques du monde, ni aux discords des peuples et mes manuscrits peuvent dormir en paix sur ma table de travail, c’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé. Ils vivent en dehors de moi, dans une zone d’ombre, ils sont aussi discrets que le vol du faucon parmi les flocons du vent. Plus tard, lorsque le crépuscule aura teinté de gris la toile du jour, ce seront les cerfs qui seront les maîtres du territoire, leurs bois claqueront contre les tiges des taillis, peut-être feront-ils entendre leur étonnant brame si la saison des amours est venue. Parfois, accoudé à mon balcon de veille, j’écoute cette sourde rumeur surgir des entrailles des bêtes. Je pense alors que leurs cris si puissants nous ramènent aux motifs archaïques qui habitèrent nos ancêtres de la préhistoire. Quelle devait être leur frayeur dans ces consciences qui n’étaient encore venues à elles-mêmes, de simples réflexes de fuite au profond des cavernes !

   Instinctivement j’ai fait pivoter la longue-vue. Je ne peux rester longtemps sans me replonger dans la sphère marine, sans en percevoir les effluves, sans en distinguer cette profusion de vie qui l’anime et la rend si fascinante. Sur la grève, une colonie de phoques s’ébroue lourdement. Les plus jeunes s’affrontent dans des luttes amicales. Ils sont touchants, gênés par leur naturelle maladresse, ils évoquent des culbutos qui auraient chuté et ne sauraient se relever. Sur un ilot, un groupe de cormorans bavards façonne un nid de branchages et d’algues. Les taches grises, floconneuses, des oies bernaches, têtes noires que traverse un golfe blanc, avancent à pas mesurés, suivies de leurs poussins, boules de plumes claires presqu’inapparentes dans l’air qui bleuit et se tache de parme par endroits. Maintenant c’est un vol éblouissant d’étourneaux qui balaie le ciel de sa somptueuse chorégraphie. Etonnant tout de même ce ballet si bien réglé ! Comme si une seule et même conscience reliait entre elles ces existences séparées, comme si un lien invisible commandait leurs mouvements, les synchronisait. Un grand moment j’admire leur spectacle, scrute leurs infinies draperies, essaie de deviner leur prochaine figure. Mais la troupe est si prompte à réagir qui gravit les degrés du ciel et les redescend à la vitesse d’un fouet lacérant l’air.

   Le vent fraîchit. La lumière baisse. Elle est un falot au ras du sol. Elle tache les bruyères d’une teinte indistincte, illisible. Je pousse le losange de verre de la fenêtre. J’entends la houle de la mer qui remonte et recouvre l’estran d’une écume lumineuse. J’entends le vent qui cogne aux vitres. J’entends le sable crépiter contre l’arrondi du lanterneau. La tête emplie d’images, le cœur léger, je descends les degrés de l’escalier qui me conduisent à la pièce unique, circulaire, qui me sert tout à la fois de lieu de vie, de cuisine, de bureau. Mes documents, mes livres veillent sur ma table dans la douceur de la pénombre. Je vais dîner de peu, lire quelques pages d’un livre en cours. Lorsque je serai couché dans mon lit étroit, je sais que je verrai le cercle blanc de la Lune s’encadrer dans le rectangle de mon étroite fenêtre. Je sais le bonheur qui sera le mien de regarder, depuis mon balcon circulaire, le vol d’une aigrette, d’entendre le roulis de la mer, d’écouter la chanson de la forêt, là-bas, dans son événement de feuilles toujours nouvelles, toujours ressourcées à leur prodigieux pouvoir. Je sais que le sommeil viendra « sur des pattes de colombe » comme disait le Philosophe. La nuit sera féconde, une ombre traversée de lumière.

  

 

 

 

 

 

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4 mai 2026 1 04 /05 /mai /2026 07:58
Filature de nuit

Béatrice (1895)

Marie Spartali Stillman

 

Source : Wikipédia

 

***

 

   J’avais quitté le ‘Quai aux fleurs’ à Paris dans une sorte d’été indien, les gelées n’avaient pas encore fait leur apparition et l’hiver était loin qui grésillait à la façon d’un insecte perdu parmi les hautes tiges des chaumes. Je n’avais emporté que quelques notes, quelques livres au titre desquels figuraient en bonne place, aussi bien ‘René’ de Chateaubriand, que ‘Les Nuits’ d’Alfred de Musset et ‘Méditations’ de Lamartine, car vous l’aurez compris, c’est le romantisme (ou du moins ce qu’il en restait en notre époque prosaïque) qui occupait le plus clair de mes journées. J’écrivais un genre de synthèse de ces ouvrages avec, pour fil rouge, le thème de l’émotion qui les traversait à la façon d’un leitmotiv. Parallèlement, je mettais une dernière main à un roman que, bientôt, je confierais à mon éditeur. Je n’avais encore choisi son titre définitif. J’hésitais entre ‘La Fille nocturne’ et ‘Filature de nuit’. J’espérais que mon séjour en Sicile m’inspirerait, que le calme que j’y trouverais en cette basse saison d’automne serait propice à faire émerger, aussi bien en moi qu’en mes personnages, cette nostalgie d’un temps passé dont le foyer était l’exaltation des sentiments, la noblesse d’une âme tout orientée vers l’amour de la Nature, tout encline à la rêverie et aux méditations.

   J’avais choisi, comme lieu de mon séjour, la petite ville de Milazzo bâtie sur un promontoire entre deux baies. Je logeais dans un hôtel situé au centre de la bourgade, sur la ‘Piazza Caio Duilio’. J’aimais bien son air baroque, ses alignements de façades roses qui contrastaient avec le blanc ivoire de ses immeubles classiques, sa fontaine de marbre clair où jouaient, avec la lumière, ses personnages et animaux Renaissants. Je me levais tôt chaque jour, bien résolu à m’installer à ma tâche dès les premières heures, réservant le reste de la journée aux flâneries diverses et autres variations imaginaires. Il me fallait ce genre de tension entre travail assidu et temps librement investi pour donner cours, lors de mes périodes de repos, à des genres de recueillements où se profilaient les esquisses de mes ouvrages futurs.

    Invariablement, l’après-midi, après avoir déambulé dans le lacis des vielles ruelles, avoir photographié quelque porte rustique, une façade colorée de teintes saturées, quelque détail architectural, j’empruntais un chemin de dalles de schiste, portant le nom de ‘Spiaggia Baia Del Tono’. Il descendait en pente douve vers la mer. Il sinuait entre deux murailles de pierres sèches sur lesquelles s’épanouissait la belle végétation méditerranéenne : bouquets de houx, têtes hirsutes des palmiers, agaves aux larges raquettes semées de piquants. Je débouchais sur une étroite plage de graviers qu’entouraient de hauts rochers tapissés de plantes. Deux ou trois maisons contemporaines de béton gis, désertes à cette saison. La plupart du temps j’y étais seul, en compagnie de quelques goélands qui jouaient avec l’eau. Cette longue et heureuse monotonie était le lieu favorable à ma méditation. Les heures s’écoulaient avec le bruit de gouttes chutant d’une clepsydre. J’aurais pu être le Dernier Homme sur Terre que rien ne se serait présenté différemment. Ma présence en cet endroit déserté était ponctuée de longues réflexions, parfois de brèves lectures des ouvrages de Chateaubriand, de notes prises à la hâte et, surtout, de regards qui planaient sur la plaine de la mer que, parfois, hérissait un vent venu du large.

   A certains instants, me retournant pour cueillir une pierre que je jetais dans l’eau pour y faire des ricochets (c’était l’un de mes jeux d’enfance préférés), il me semblait apercevoir, au milieu des orchidées et des touffes de genêts, l’éclair d’un visage sombre qui, aussitôt qu’aperçu, disparaissait. De nature imaginative, je n’attribuais ces rapides impressions qu’à une manière de persistance rétinienne dont ma mémoire devait être affectée. Mais, bien que persuadé du surgissement d’une illusion, ces ‘apparitions’ ne laissaient de m’inquiéter. Il fallait que je m’assure que personne ne se dissimulait en cet endroit sauvage, loin de toute vie. C’était moins la peur qui m’habitait que le sentiment étrange que quelqu’un aurait pu m’observer à mon insu.

   Cependant, il suffisait du passage d’une barque de pêche au large, du bruit d’un clapotis, d’une rumeur venue de Milazzo pour que le réel me reprenne dans son évidence et Celui ou Celle qui, un instant, avaient accaparé mon attention se dispersaient comme la brume sous le rayonnement solaire. Alors, après un substantiel repos, je gravissais en sens inverse le chemin de dalles pour regagner le village. Le soleil, hissé à la verticale, dessinait tout autour de moi un cercle d’ombres qui me faisait penser à une étrange présence, comme si les hallucinations qui m’avaient récemment visitées (cet homme supposé, cette femme imaginée) pouvaient à loisir trouver refuge dans la manière de clair-obscur qui ne se détachait nullement de mon corps, qui en était une sorte de halo.

   Avant de regagner ma chambre d’hôtel, j’avais établi un rituel, itinéraire parmi les ‘curiosités’ de la ville. Je passais à côté du château médiéval, observais avec un vif intérêt l’immense bâtisse de pierres grises, ses tours circulaires, puis je gagnais le site de la Villa Vaccarino, en admirais la manière Art Nouveau, la façade à colonnes et larges balustres de pierre blanche, l’imposante clôture de fer forgé style Liberty, les frondaisons du grand parc. Je terminais invariablement par une rapide visite à la Cathédrale : son haut campanile à la couleur de talc m’impressionnait par la pureté de sa ligne. Il ne s’agissait nullement d’un parcours ‘touristique’ mais bien plutôt d’un prélude à l’écriture. Et je dois avouer que, si mon attention se portait sur l’architecture de ces monuments, elle ne cessait d’être troublée. Je me sentais suivi par une ombre, sans doute épié et il n’était pas rare que je me retourne pour apercevoir l’intrus. Sans doute me prenait-il de vitesse car je ne pouvais guère surprendre que le lisse des pavés luisant de soleil, l’immense plaine du parvis, les barbacanes et les machicoulis de la forteresse. J’aurais pu m’inquiéter au sujet de ma santé mais j’étais bien trop absorbé par l’écriture de mon dernier roman pour prendre le temps de consulter un médecin. De toute manière les symptômes étaient davantage de nature imaginaire qu’ils n’auraient pu être liés à une quelconque maladie.

   Cela fait une semaine que je suis arrivé à Milazzo et mon roman est sur le point de trouver son point final. Je dispose donc de quelques loisirs dont mes flâneries sont l’expression. J’aime beaucoup me perdre au hasard des ruelles, y faire la rencontre de visiteurs, y découvrir une curiosité architecturale que nul Guide Touristique ne m’aurait indiquée. Ce soir j’ai dîné sur la terrasse de l’Hôtel, face à la mer, en compagnie d’un délicieux vin blanc. Ici la vigne est une seconde nature. Je parcours la ville et me grise de ces si beaux noms italiens : ‘Via Tre Monti’, ‘Via Giuseppe Piaggia, ‘Via Ipazia’. Les façades sont vives, gaies, colorées, aux larges balcons de fer. Une joie immédiate se donne à déambuler ici sans autre contrainte que de voir, de sentir, de s’éprouver vivant parmi les vivants. Les réverbères se sont allumés, ils diffusent une lumière d’aigue marine, ils grésillent doucement dans la nuit qui monte. Des gerbes d’étoiles courent dans le ciel, jouant avec la traîne blanche de la Voie Lactée. Je marche longtemps puis décide de gagner le quartier du Port. Les rues sont étroites, elles me font penser à un dédale dont, peut-être, je ne pourrais jamais sortir. Il suffirait d’un mauvais sort, d’une décision trouble du destin, de la perte de la mémoire et je tournerais longuement autour de moi sans en pouvoir retrouver le chemin.

   Quelques magasins d’alimentation sont encore ouverts. Les enseignes lumineuses des bars clignotent, barres de néon rouges et vertes. Je croise quelques passants, sans doute des habitués du quartier. Il me semble qu’ils s’étonnent de ma présence. Il faut dire les touristes sont partis et il ne demeure guère que des autochtones qui regagnent leur logis. Ça y est, cette impression d’être suivi se manifeste à nouveau, si bien que je me retourne vivement pour tenter d’apercevoir quelque individu en maraude, sans doute intéressé par l’argent que je suis supposé emporter avec moi. On me suit. On me surveille. On écoute le bruit de mes pas sur le trottoir. On devine le prochain de mes gestes. On anticipe mon futur trajet. Et toujours cette OMBRE qui fuit, se dissimule sous la première porte cochère, la moindre encoignure des murs.

   Oui, je le sais, l’ombre est là qui ne me lâchera plus. Au bout de la rue, une flaque de lumière mauve. Un bar. Quelques attardés sirotent un alcool. J’entre. Des têtes se tournent vers moi, m’interrogent silencieusement. Que vient faire cet Inconnu en ce lieu, à cette heure ? Je m’assois à une table, commande un ‘Campari’. L’ombre s’assoit face à moi, à la même table. L’Ombre est la nuit. Suis-je le jour ? L’Ombre est muette mais je ne parle guère non plus. Et puis, me viendrait-il à l’idée de parler à une Ombre ? Que feriez-vous à ma place, sinon consommer le plus vite possible, payer, partir dans la rue à la manière d’un prisonnier qui fuit sa geôle ?

   Mais je sens bien, dans le plomb de mes jambes, que ma fuite n’est qu’un rêve, mon refuge ailleurs l’utopie d’un enfant gâté. Ce à quoi m’accote mon destin : demeurer dans ma nasse de chair, faire face à l’Ombre, ne nullement chercher à m’esquiver. De toute façon on est toujours rattrapé par sa propre existence, cloué au pilori de ses propres jours, emmuré dans cette peau qui n’est qu’une guenille existentielle dont on ne se défera que mort. Alors autant se disposer à ce qui va advenir avec la certitude que tout ceci est inévitable, que tout ceci est gravé en vous tout comme les ex-voto sont gravés sur les pierres levées qui regardent la mer, là où ont péri tant d’infortunés marins. Les hommes du bar ont-ils aperçu l’Ombre ? Non. Sont-ils inquiets à propos de quoi que ce soit ? Non. Regardent-ils en la direction de l’Etranger ? Non. Ils boivent, simplement, leurs yeux rivés sur leurs verres, leurs cercles sont les limites de leurs propres vies d’égarés.

   L’Ombre : « Je te suis depuis si longtemps. Depuis l’aurore de ta naissance, si tu veux savoir. Et tu ne sembles m’apercevoir que maintenant, ici, dans ce bar paumé de ce quartier interlope du Port. Serais-tu distrait par hasard ? Ou bien tes sens seraient-ils à ce point usés que tu n’apercevrais des choses que leur silhouette, non leur contenu ? »

   Moi : « Mais qui es-tu pour t’adresser à moi de cette manière si cavalière ? Et quels sont les motifs de ta poursuite incessante ? Te crois-tu le Veneur d’une chasse à courre ? Je serais le cerf à abattre sous la meute de l’hallali, les sons des cors viennent jusqu’à moi qui percent mes tympans. Mais au nom de quelle loi t’arroges-tu le droit d’empiéter ainsi sur mon présent, d’en détricoter les mailles ? Faut-il que tu soies d’une engeance bien peu ordinaire ! »

   L’Ombre : « Mais pérore donc à ta guise, de toute façon tu ne pourras incliner en rien ton sort peu enviable. Dès l’instant où tu es, je suis et de façon immarcescible ! Tu vois, je manie le registre élevé aussi bien que toi et j’ai en réserve encore une infinité d’autres formules frappées au coin du rare et de l’infiniment reproductible. Alors je te conseille de ne pas jouer au malin ; ‘A malin, malin et demi !’ »

   Moi : « Donc je ne saurai rien de toi et puisque tu prétends que nos existences sont siamoises, je ne saurai rien de moi. Sais-tu, au moins, qu’il s’agit là de la douleur la plus vive auprès de laquelle le ‘supplice de la goutte d’eau qui chute sur le front du condamné’ est pur plaisir ? Le sais-tu, au moins ? « 

   L’Ombre : « Rassure-toi, je ne vais nullement te laisser désespérer plus longtemps, mais ta souffrance ne sera qu’amplifiée lorsque tu sauras la solution de l’énigme. Il est des vérités bien pires que des doutes. Leur acide te ronge consciencieusement, c’est le prix à payer de la lucidité. Celle-ci, habituellement, passe pour une vertu. Elle sera ton vice le plus ardent, elle constituera chaque station de ton Chemin de Croix ! Eh bien puisque ta supplique muette parle mieux que tu ne saurais le faire, écoute bien : JE SUIS TON OMBRE ! Es-tu vraiment satisfait d’entendre ceci ? Ou bien vas-tu te jeter la tête la première dans les eaux noires du Port ? Elles n’attendent que toi. Elles sont le reflet de ta propre nuit ! »

    Moi : « Chacun traîne derrière soi son ombre, chacun porte en soi sa part d’ombre. Qu’y a-t-il de condamnable à ceci ? L’ombre serait-elle écho de l’Enfer ? »

   Mon Ombre : « Oh, rien de bien répréhensible, sinon le fait que l’ignorance de ta part nocturne est coupable. Tu fais le fier, tu places ton visage dans le rayonnement de la lumière, mais tu trompes tous tes commensaux, d’ailleurs à commencer par toi. Tu es un Janus bifrons, tu es un Existant à deux faces, l’une de clarté, l’autre de ténèbres. S’assumer en totalité, c’est reconnaître cette réalité-là, sinon tu n’es que ce bouffon de la commedia dell’arte, un Brighella, lui qui affirme sans ambages, « Je suis un homme fameux pour les fourberies et les plus belles, c’est moi qui les ai inventées. » Mais serais-tu donc fier de développer de telles assertions ? Les livrant au Monde, tu crois en ton génie alors que tu n’es qu’un imposteur qui mériterait le cachot le plus sombre qui soit ! »

   Moi : « Mais cesse donc de moraliser, de te prendre pour la Vertu même. De qui tiens-tu cette morgue, quel démiurge t’a insufflé tant d’orgueil ? Te penses-tu souverain, bien au-dessus de la condition des hommes ? »

   Mon Ombre : « Ne ruse pas. Ne te défile pas. Tes esquives sont mortelles. Reconnais-toi en qui tu es vraiment et nous pourrons naviguer de conserve, sinon dans la plus évidente gloire, du moins dans une proximité permissive, tolérante. Accepte donc la part de noirceur que le Destin t’a allouée et tu verras les choses avec bien plus de sagacité. Et puis, crois-moi, moi Ton Ombre, je ne possède pas que des inconvénients, je peux même t’aider à progresser, à franchir des étapes. Sans les épines, la fabuleuse rose ne serait qui elle est, cette exception de la généreuse Nature. Mais, à partir d’ici, je vais te proposer un jeu. Toi qui te prétends Ecrivain, et non des moindres, pourrais-tu au moins me citer quelques noms célèbres, j’y ajouterai mon ‘grain de sel’ et tu comprendras que tout Poète dissimule en son Ombre les motifs les plus précieux qui soient, Celles qui veillent dans l’obscur, ces Muses sans lesquelles ils ne seraient, tes frères Ecrivains ainsi que toi-même, qu’un épouvantail dont les passereaux se moqueraient, les prenant pour des balourds. »

   Moi : « Dante. »

   Mon Ombre : « Béatrice. »

   Moi : « Pétrarque. »

   Mon Ombre : « Laure. »

   Moi : « Ronsard. »

   Mon Ombre : « Hélène. »

   Moi : « Racine. »

   Mon Ombre : « Mademoiselle Du Parc. »

   Moi : « Molière. »

   Mon Ombre : « Armande Béjart. »

   Moi : « Rousseau. »

   Mon Ombre : « Thérèse Levasseur. »

   Moi : « Chateaubriand. »

   Mon Ombre : « Madame Récamier. »

   Moi : « Hugo. »

   Mon Ombre : « Juliette Drouet. »

   Moi : « Baudelaire. »

   Mon Ombre : « Jeanne Duval. »

   Moi : « Apollinaire. »

   Mon Ombre : « Marie Laurencin. »

   Moi : « Aragon. »

   Mon Ombre : « Elsa Triolet. »

      Je dois dire qu’après l’évocation de tous ces Ecrivains illustres dans le secret obscur desquels s’abritaient leurs Muses, je commençais à mieux comprendre la valeur de l’Ombre en général, de la mienne en particulier, lui trouvant même les mérites les plus hauts que l’on peut accorder aux événements. En quelque manière l’Ombre se donnait à moi comme Lumière et j’aurais presque ri de ce curieux oxymore mais je préférais cacher mon contentement pour des raisons de fierté. Je n’osais avouer à mon Ombre que, jusqu’ici, je n’en avais perçu que les esquisses négatives. En réalité, il y avait tant à connaître de tout ce qui se dissimulait et ne rêvait que d’être porté à la révélation du plein jour.

   Cependant qu’avec Mon Ombre nous devisions, les habitués du bar avaient bu nombre de canons, si bien que, grisés, dans le petit jour qui se levait, Mon Ombre et Moi ne devions être pour eux, que des genres de falots brumeux se mêlant aux vapeurs de l’aube. Je percevais l’impatience de mon vis-à-vis à me révéler d’autres mystères.

   Moi : « Parle donc, je te sens prêt à me révéler quantité d’informations intéressantes. Quitte à avoir une Ombre, au moins que j’en tire quelque profit ! »

   Encouragé par mon attitude d’ouverture, Mon Ombre assura son assise, se campant confortablement sur son siège de bois :

   « Ecoute-moi bien Celui-par-qui-je-suis. En réalité je suis la part que tu as oubliée sans même que tu t’aperçoives de cette perte. Je suis aussi bien ton inconscient que tes rêves, je suis ta mémoire profonde, celle que tu as abandonnée aux caprices du temps comme l’on se débarrasse d’une babiole encombrante. Je suis le réservoir de tes souvenirs, le vase où reposent les images de tes jours les plus fastes. Tu en es amnésique et c’est bien ceci qui ourdit ta peine, tresse les mailles de ton affliction. Rester vivant, c’est assumer sa part d’ombre mais à condition d’y introduire un lumignon qui, sans dissiper les ténèbres, les métamorphose en clair-obscur. Sais-tu la valeur immense du clair-obscur ? C’est la zone de passage du mensonge à la vérité, c’est le lieu de la vie qui s’oppose à la mort, c’est le site de la connaissance qui fait reculer la sinistre inconnaissance. »

   Je ne voulais interrompre le flot de paroles de mon Cicérone. Il paraissait parti pour pérorer durant des heures. Dans le bar qui se teintait des eaux bleues de l’aube, les Buveurs s’étaient arrêté de boire, fascinés par les propos que tenait mon interlocuteur. Sans doute espéraient-ils dévoiler quelque chose d’importance dans ceci même qui se disait avec tant de belle ardeur, tant d’enthousiasme. On n’est nullement porté si haut hors de soi pour rien !

   Moi : « Mais qu’as-tu donc à me communiquer qui pourrait changer le cours de ma vie ? Je t’écoute, mais, de grâce, sois bref ! »

   Mon Ombre : « Depuis la nuit relative dans laquelle je me trouve et te surveille, je vois bien mieux que tu ne pourrais voir toi-même. C’est à partir des ténèbres que le jour peut délivrer ses secrets. Tu es toujours dans la lumière, comment pourrais-tu discerner lumière sur lumière ? Non, il faut des contrastes, des oppositions de valeurs, des noirs et des blancs afin que de leur différence surgisse quelque évidence. Mais je vais rendre mon discours plus clair, plus concret. Sais-tu, au moins, pour quelle raison tu as tant d’affinités avec le Romantisme, d’où te vient cet intérêt ? Non, ne cherche nullement à me tromper. Sur toi je connais bien plus de choses que tu ne pourrais en découvrir. Je m’explique. Les Romantiques, dont tu parais être une lointaine survivance, sont positivement fascinés par tout ce qui touche au thème de la nuit dont l’ombre est la composante la plus réelle. Pense par exemple au peintre romantique Caspar David Friedrich dont je sais que tu admires les œuvres. Il a peint nombre de ‘nocturnes’ remarquables par la faible clarté lunaire qui nimbe les paysages d’une touche aussi poétique que mélancolique. Un peu à sa manière, Carl Gustav Carus nous livre de sublimes ruines gothiques empreintes de mysticisme. Et toi qui te targues d’être un fin connaisseur de la littérature, tu ne saurais ignorer le culte rendu à l’ombre (à moi-même si tu veux bien excuser ma vanité) par les grands poètes et écrivains du XIX° et du XX° siècle. Mais je vais te rafraîchir la mémoire en te citant quelque pièce d’anthologie :

  

   De Hugo, ‘La légende des siècles’ :

 

« L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

 

   Du ‘Journal’ d’Amiel :

 

   « Sortir de son cadre est une convoitise ; sauter hors de notre ombre nous tente les uns et les autres comme la plus délicieuse des espiègleries à faire à notre destinée. (...) on rêve l'impossible. »

 

   Des ‘Contemplations’, Hugo de nouveau :

 

« Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible. »

 

   Ici, tu saisiras bien en quoi moi, Ton Ombre, suis ton indéfectible double, en quoi je te complète, en quoi mon absence serait bien pire que ma présence dont je suppute à l’instant, que tu commences à être lassé. Pour te débarrasser de mon encombrante existence, tu pourrais prétexter une grave maladie m’affectant. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Mais vois-tu, d’un seul coup tu perdrais le ‘nuptial’, ‘l’auguste’ et le ‘solennel’ et je crains fort que tu ne survivrais à un tel événement. Et puis, je te conseille surtout de méditer la belle réflexion d’Amiel. Tu pourrais toujours tenter de sauter hors de qui je suis, pensant ainsi te libérer de tes fers. Mais cherchant l’impossible ton destin aurait tôt fait de te rattraper, te mettant face à ta propre nuit. Il n’y a nul jour qui puisse faire l’économie de sa nuit. Il n’y a nul Existant qui puisse renier son Ombre. »

   Ceci sonnait comme une ‘Fin de partie’ à la manière de Beckett. Le rideau descendait sur la scène qui s’emplissait d’ombres. Les Buveurs sortirent à la queue leu-leu sans mot dire. Mon Ombre sortit et je la suivis. C’était la première fois que je voyais ceci. J’avais soudain trouvé le titre de mon roman : ‘Je SUIS mon Ombre’. Ce qui voulait dire, d’une façon polysémique, que je la SUIVAIS, elle qui maintenant me précédait, en même temps que j’ETAIS elle, Mon Ombre !

   J’ai regagné mon hôtel le cœur en joie, marchant avec la grâce d’une ballerine sur le lisse du parquet. Un air doux embaume, venu de la mer. Les oiseaux s’éveillent et s’essaient à leurs premiers trilles. Je viens de passer une nuit blanche (ce qui ne m’était arrivé depuis fort longtemps) et je n’éprouve le besoin de nul sommeil. Je prends mon manuscrit qui jonche, telles des feuilles mortes, la surface de ma table. Tracées en belles lettres calligraphiées, sur la page de garde, le titre a le charme d’une évidence :

 

Je suis mon Ombre

 

   Le téléphone sonne. Je décroche. C’est mon éditeur qui s’inquiète de l’avancement de mon dernier roman. Je le rassure : « Vous savez quoi Bermont ? Je viens de trouver le titre ! » Un long blanc au téléphone. J’y devine la perplexité de mon interlocuteur. « Oui, et c’est quoi votre fameux titre ? », reprend Bermont avec une certaine ironie dans la voix. « Interrogez donc votre Ombre, Bermont, elle en sait bien plus long que vous ! » On raccroche au bout du fil. Je vous dis, certaines évidences demeurent des mystères pour qui n’en a éprouvé l’étrange profondeur ! Oui, des mystères !

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 avril 2026 1 20 /04 /avril /2026 08:16
Tout ira bien

« Everything will be alright 

Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

   « Tout ira bien », c’était ceci, cette phrase courte et simple que tu aimais à prononcer dans tes moments de confidence. Trois mots seulement qui résonnaient et faisaient leurs ronds à la manière de pierres qui auraient chuté dans l’eau. Longtemps ils prolongeaient leur mince clapotis et il n’en fallait pas plus pour que ma journée soit baignée d’une ineffable lumière. Vois-tu comme il est facile d’enluminer une page sombre où n’étaient présents que des signes noirs pareils à de funestes présages. Certes, tu avais saisi mon caractère inquiet que tu modelais à ta guise, renversant une affliction en pur bonheur. Souvent je t’appelais « Magicienne », « Fée », « Illusionniste » et tu riais de ces sobriquets comme tu l’aurais fait d’une fantaisie d’enfant posée à même le visage triste du monde. Oui, le monde est triste. Ce ne sont que les humeurs des hommes qui le tempèrent et l’amènent à la beauté. Une montagne n’est belle que regardée et fêtée comme il se doit dans le respect de son être.

   « Tout ira bien », j’ai encore en moi, en quelque pli de l’âme, ces trois emblèmes de ta candeur. Souvent, lors des journées d’automne - quelques lambeaux d’été subsistent -, alors que décroît la lumière, ils vibrent en moi et c’est comme si une ruche joyeuse habitait le plein de ma chair. Marchant sur un sentier, il n’est pas rare que je m’arrête, ménageant une pause propice à leur accueil. Ne crois-tu pas qu’il faille, parfois, suspendre le temps afin que, isolés, quelques phénomènes émergent du tissage dense des manifestations ? Continuellement nous sommes distraits, facilement égarés par un mouvement, une couleur, un bruit et les choses coulent autour de nous et en nous sans que nous puissions arrêter leur flux incessant. Que reste-t-il au terme d’une journée, si ce n’est une impression confuse de moments emmêlés dont aucun n’émerge avec suffisamment d’autorité pour que nous nous attachions à en décrypter le sens ? Nous sommes des êtres du flux et du reflux incessants. Jamais de pause qui soit réparatrice. Seulement quelques haltes qui ressemblent plus à des syncopes qu’à des ressourcements.

   « Tout ira bien », c’est ce que je me dis en ce moment même sur ce rivage de l’Océan qui, à marée basse, ressemble à un destin qui se regarderait passer. Tout est si calme et l’on penserait volontiers avoir trouvé un lieu où poser ses errances de nomade et bivouaquer longuement. Comprendras-tu que ce paysage de solitude me convoque auprès de toi, fasse revivre une image ternie par de si longues années ? Ces rides brunes dans le sable, ces pieux noirs fichés dans la vase, les touffes serrées de spartine, les ilots de salicornes, la ligne grise de l’horizon, le ciel si léger, tout ceci est tellement accolé à une figure de sérénité, celle-là même que tu m’offrais lorsque nos deux existences n’en faisaient qu’une. Deux voix qui proféraient un identique chant. Il est devenu sourdine mais combien elle habite mon corps, meuble mon esprit ! Parfois un long frisson parcourt mon échine, m’électrise et mon dos n’est alors qu’une longue plaine de souvenance semée des stigmates d’un enchantement qui ne saurait avoir de limite.

   « Tout ira bien », et, parlant de mon dos parcouru de tes ondes, voici le tien  qui sourd de la brume du passé. Il est d’un ton si singulier que je peine à en cerner la si noble matière. Il est à mi-chemin de la rose-thé et du champagne qui pétille dans sa flûte, une nacre si onctueuse, on dirait l’intérieur d’un fragile coquillage. « Tout ira bien » et voici la motte de tes cheveux, ce chignon aux reflets cendrés sur du brou de noix mâtiné de cachou. Quelques mèches s’éparpillent ici et là dans l’air teinté de bleu. « Tout ira bien » et cette robe si ample, ce calice dont tu émergeais à la façon d’une fleur de lotus, cette nymphe s’extrayant de sa chrysalide. Mais ta naissance n’était nullement douloureuse, une attente avant que la délicatesse n’éclose.

   « Tout ira bien », cette formule magique tu ne la proférais jamais que dos face à moi, comme s’il y avait eu impudeur à en énoncer la venue. C’est vrai, afficher son ravissement dans ce monde d’afflictions paraît ressortir à une manière de défi. Jamais l’on ne peut montrer le visage de la jouissance, dévoiler les arcanes de la volupté. Ceci est tellement ambigu, si proche d’un état de souffrance. Toujours il faut demeurer sur son quant-à-soi (ce que tu réussissais à merveille), se réfugier derrière quelque prétexte, attendre que le trouble soit passé qui rosit les joues. Ce « Tout ira bien » s’accroissait de cette gêne, de cette réserve qui faisaient de ton dos le paravent de tes sentiments. Jamais tu n’étais plus expansive, hors de ta chair, qu’à proférer cette assertion à la face de ce qui, encore, se nommait inconnu puisque tu convoquais le futur et lui attribuais le prédicat d’heures lumineuses. Tout ceci résonne encore en moi avec la fascination dont est témoin celui qui regarde la pellicule d’argent au fond d’un puits, des gouttes claires se détachent de la margelle et chaque chute ressemble au marteau d’un clavecin frappant les cordes. Toujours on entend la dernière, toujours on attend la suivante comme celle qui portera à son comble le délice d’entendre.

   Longtemps, après notre séparation, j’ai attendu une lettre de toi avec, en exergue, ces trois mots dont j’avais fait mon mantra. Il agissait dans le genre d’un rite initiatique et me portait au plus haut de la conscience que j’avais de ma propre condition. Que reste-t-il aujourd’hui de ce charme qui décupla mon désir de vivre ? Ta lettre n’est pas venue mais des feuilles d’automne tachées de rouille et semées de terre font leur étrange carrousel dans la coursive de mes rêves. L’une s’orne de « Tout », l’autre de « ira », la dernière de « bien ». C’est ceci qui sonne dans le massif de ma tête alors que la marée remonte, envahissant petit à petit la plaine de sable, les bosquets de graminées, les pliures de sable. Dans les premières flaques qui s’annoncent, lacs en miniature, est-ce ton portrait qui paraît avec tes yeux frangés de noir, tes pommettes saillantes, le rubis de tes lèvres ? Je ne crois pas. S’il en était ainsi, face à moi, tu n’articulerais nullement les mots que j’attends. Or ils ne peuvent que se montrer. Sinon quel sens aurait ma vie ? Un désert sous le ciel gris.

 

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