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21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:55
Une aile au-dessus du silence.

Photographie : Gilles Molinier

Etude - 2014

***

 Hiver. Solstice d’hiver. Le jour est un pli à peine visible sur l’arête du temps. Une simple vibration dans les mailles de l’air et la respiration des hommes une buée en partance pour l’inconnu. Lorsque les heures basculent, que les ombres gagnent, l’ombilic s’étrécit sur sa gemme de glace. Il y a si peu d’espace et la parole est réfugiée dans sa cellule native, longue germination en attente d’être. L’ennui est là, planant au ras du sol avec ses larges membranes et le feu rougeoie dans l’âtre avec un drôle de crépitement : trille d’insecte dans le silence du bois. Maintenant la peur est là qui clouerait définitivement les existants entre leurs quatre murs de terre si leur envie n’était grande de connaître. Oui, les habitants veulent sortir à l’air libre, dans la toile tendue comme une voile et se rassembler. Meute soudée afin de disperser l’effroi, ouvrir ce qui peut l’être et s’éployer à la dimension de ce qui, du dehors, pourrait faire sens, pousser un volet sur l’horizon clos, oser une faille de clarté.

 Les maisons basses, toits de chaume et de bruyère, murs de torchis, portes étroites, flottent sur une nappe de brouillard. Les tourbières sont tellement denses, gorgées d’eau et de certitudes étroites comme la feuille de l’arbre prise de gel. Les godillots, sur le sol durci, font leur bruit de gong, leur percussion géologique. Comme pour dire l’enracinement, les longs rhizomes qui glissent sous la terre et s’invaginent jusque dans les anatomies avec leurs bouquets de sang blanc. Pures arborescences venues dire aux indigènes la nécessité de demeurer dans l’orbe de soi, de pas se distraire dans des occupations infécondes. Rien que le modeste. Rien que le nécessaire. Grappiller quelques images, les manduquer longuement entre ses gencives étiques, puis rentrer au logis et penser longuement près de l’âtre plein d’étincelles et de cendres grises.

 Le hameau, quelques bâtisses indistinctes, est posé sur une petite éminence du sol. A peine lisible parmi la laine noire qui court à ras de la végétation, au milieu des écoulements et des remous de soie des sphaignes qu’agite un faible vent. La nuit est profonde, sans fin ni commencement, étoiles piquées aux haies de buissons noirs, lune au croissant inapparent dans le ciel océanique à l’immense reflux. La Salle, bâtisse d’argile et de ciment mêlés, on la devine plus qu’on ne l’aperçoit, avec ses volets dégondés, sa lèpre vert de gris, ses desquamations qui font penser au cuir usé d’un mammifère marin. Les pas martèlent le chemin de poussière, les mains gourdes se logent dans les geôles des gants, les langues se taisent dans le massif de la bouche où, parfois, fuse le givre en longues coulées blanches. Dans la boule de la tête, dans les ramures étroites du cerveau, les idées font leurs petites translations de luciole, leur léger feu follet. Trois petits tours et puis s’en vont.

 La porte de la Salle est poussée dans un grincement de ses pentures usées. Air à peine moins vif qu’au dehors. Juste un poêle de tôle qui fait brûler ses mottes de tourbe avec de minces explosions. On s’assoit sur le rythme des bancs clairs, on y serre son corps étroit contre le corps contigu. Sardines dans le fer blanc. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Devant les bouches sont les nappes des haleines, genre de coton qui flotte sans jamais retomber. Derrière, tout au fond de la Salle, le projecteur à la Méliès, étrange insecte monté sur d’étroites échasses : une manière de mante religieuse attendant d’officier, pattes replies en prie-Dieu. L’opérateur a placé les bobines sur les bras. Le film fait son trajet compliqué parmi les roues, pignons et ressorts de renvoi. La lumière s’éteint. Le film commence. Le silence est grand qui envahit les poitrines, sustente les esprits, rive les âmes à la magie qui, bientôt, va se produire. Sur le linge livide, le grand suaire qui habille le mur du fond, ce sont d’abord des spirales semblables à de fins végétaux, des scintillements, des étoilements, de brusques déflagrations pareilles au craquement du givre. Puis, bientôt, les premières images tressautant, syncopées, des trilles d’images se percutant, s’emmêlant, se dispersant dans une étrange diaspora comme pour dire l’impossibilité d’entrer dans le songe, de fuir le réel. Les yeux des muets se creusent, les pupilles se dilatent, sur les sclérotiques de faïence nagent les phosphènes avec leur vitesse de feux de Bengale. Les voyeurs, soudain dépouillés de leurs vêtures noires, celle qui recouvre l’indigence des jours, les voyeurs deviennent translucides, éclairés de l’intérieur, manières de cierges laissant couler leurs larmes de stéarine. Car le froid les fait pleurer. Car la beauté avive des larmes trop longtemps retenues dans les architectures de peau.

Une aile au-dessus du silence.

 Alors on voit ce que l’on n’a jamais vu. Alors on voit l’invisible et son chant lointain comme celui des sirènes. On n’a plus guère de corps dans l’avenue rectiligne du froid. On ne sent plus les choses qu’avec, dans les membres, une manière d’engourdissement. On connaît, soudain, ce que jamais l’on n’a connu. A l’intérieur de l’outre de peau, c’est comme la naissance d’un vent, la tension d’une corde et le monde blanc s’installe, comme chez les Tarahumaras, fumeurs de peyotl. Cela fait ses confluences et ses brusques séparations, cela flotte infiniment au-dessus du pays incisé de mille signes, cela ouvre le regard à la manière de celui de l’aigle et l’entièreté de l’horizon est à soi dans le même cercle infini, dans la même ivresse, l’identique giration. Ce que l’on n’avait jamais vu, ces stalagmites blanches montant dans l’air tissé de bleu, ces étranges écorces pareilles à des peaux usées, à des ivoires de morses, ce ciel éteint aux lueurs de banquise, ces fins rameaux veinés de noir comme ceux qui colonisent les cathédrales de glace, cette lumière irréelle s’échappant du sol de neige, tout ceci se révèle avec la force de la poésie, avec son curieux destin d’outre-monde. Car on n’est plus ici ou bien là, avec sa peau pour toucher le vent, ses mains pour agripper la terre, ses pieds pour avancer sur le sol d’éponge et d’eau. On est ailleurs, là où rien ne se passe que ce qui a lieu dans la plus pure des évidences : celle de la beauté. On devient voyant. On devient poète, on devient Rimbaud et alors par un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens » on « arrive à l’inconnu », là où s’ouvre la majesté d’un monde, là où la parole se fait source vive afin que nous atteigne cette aile au-dessus du silence dont nous sommes habités mais qu’il faut porter au-delà de nous afin qu’elle paraisse.

 Dehors, la nuit est profonde, portée à son acmé. Rien n’y paraît que le cri d’une dame blanche dans les lointains et la terre semble déserte, livrée à soi dans la plus confondante des solitudes. Dans la Salle, les respirations sont comme suspendues sur les dernières images qui clignotent, colonnes de basalte gris, chaussée des géants, élévations minérales dans la toile serrée de l’air. Quelques tortillons, quelques virgules, quelques zigzags rapides disent la scarification de la pellicule, son impossibilité à davantage proférer. La lanterne de Méliès s’éteint dans un dernier bruit de crécelle, les lourdes bobines demeurent immobiles alors que revient la lumière. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Alors on hisse les lourdes anatomies, alors on fait craquer les charpentes de buis ancien, on y entendrait presque les chapelets odorants, lustrés, commis aux offices. Alors on emprunte le boyau tordu par lequel on quitte les bancs clairs, la toile blanche, les images en suspension dans l’air. Le froid est vif qui sème des engelures sur les oreilles dentelées. Le froid est coupant qui serre les vêtements autour des corps soudés. On se plie sur son centre comme pour s’y réfugier, on s’amenuise à la densité de son ombilic. Il reste encore quelques traces de voyance, quelques incisions du regard qui transgressent les massifs de chair. En soi, dans la grotte d’obsidienne occluse, au plein des replis ombreux, s’illuminent des lueurs de calcite, de vibrants cristaux, des myriades d’étincelles comme sur l’écran plein de mystères et de révélations.

 Ici, dans ce pays de tourbe et d’eau, sous l’horizon du jour, dans les rets de la lumière grise rien ne paraît bien longtemps alors qu’un fin brouillard noie tout dans une identique mutité. Rares arbres dépouillés que le vent ponce jusqu’à l’âme, bois aériens perdus dans l’air immobile, troncs sans ramures, tiges orphelines que le givre éteint. Pays de pierres et de longs murs, pays de chevaux à la crinière hirsute, pays d’alcool et d’accordéon, le soir, quand l’âme chavire sous la poussée du blizzard. Maintenant, on est rentrés dans les maisons sombres, tout près des arbrisseaux où se réfugient les ondes mystérieuses de la nuit. Maintenant on a allumé un feu dans l’âtre. On réchauffe ses doigts gourds, de vrais bâtons de granit, tout contre les braises rouges. Au travers de la vitre, dans les linéaments du verre, parmi les étoiles du givre, la lune fait sa trace blanche. Les yeux traversent la vitre sans s’y arrêter. Les yeux ne sentent plus la douleur d’être enfermés en eux-mêmes, d’être repliés sur cette cécité qui habite le sol de la lande. Au loin, vers les plages de galets que lustre la clarté des étoiles, l’agitation légère d’un tamaris. Un tremblement comme sur la grande toile de la Salle, là où sont les rêves avec les cliquetis des bobines, les images tressautant, la magie de la lumière avec le rythme serré des grands arbres majestueux, leur perte vers le ciel teinté de cendre. Bientôt le sommeil sera là et l’on entendra le bruit du silence. Une aile à venir dans la longue solitude des hommes.

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23 avril 2023 7 23 /04 /avril /2023 12:11
Vous m’attendiez en noir.

Janvier 2014© Nadège Costa

Tous droits réservés

***

  Etait-ce pour cela, votre rencontre un jour, que j’avais décidé de fixer ma vie nomade Quai aux fleurs, en plein Paris, face à l’Île Saint-Louis, cette manière de terre perdue dans les mouvances de la ville ? De ma fenêtre, lorsque les éclipses de mon écriture m’en laissaient le loisir, ma vue planait parfois longuement parmi l’écume verte des arbres au travers de laquelle le bout de l’Île se laissait apercevoir, proue fendant les eaux grises de la Seine. Il n’était pas rare, qu’empruntant le Pont Saint-Louis, une longue déambulation me conduisît, au hasard, dans les diverses coursives de ce bateau échoué. De ce « bateau ivre », pensais-je, tellement mes errances évoquaient celles de Rimbaud. Une recherche de soi que ne comblait guère une marche sans but, une avancée dans la brume grise, laquelle mettait en fuite les orients qui eussent pu se montrer comme les possibles justifications d’une existence entièrement consacrée à l’exploration de la littérature, à la connaissance intime de son continent onirique. Au détour des rues, dans la clameur solaire ou bien la brume hivernale, des silhouettes surgissaient qui avaient élu domicile sur cette éclisse de pierre, le visage tragique de Baudelaire, le regard d’un Francis Carco tout empreint de ce romantisme plaintif dont il se réclamait, que les « rues obscures, des bars, des ports » attiraient vers un possible ailleurs. N’était-on le locataire de ce bout de ville qu’à songer à un exil, à être en partance pour ce qui, hors de soi, rêve ou bien poème, constituait l’essence du voyage, non cette Terre Promise par les pages glacées des magazines ?

  Un soir d’octobre sonnant l’épilogue d’un roman entrepris depuis longtemps, flânant le long des façades de pierres claires du Quai d’Orléans, derrière la vitre du restaurant « Les Belles Manières », clin d’œil à l’auteur de Jésus-la-Caille, j’aperçus votre silhouette, tout de noir vêtue, à laquelle il ne manquait plus qu’une résille sombre dissimulant le haut du visage pour que vous apparaissiez comme le mystère même. J’étais allé m’installer sur le banc situé tout au bout des pavés du Quai Bourbon lorsque votre discrète présence s’est annoncée dans le froissement de votre vêture. Alors, comme pris d’une brusque illumination, peut-être d’un espoir ou d’une audace irraisonnée, je vous invitai à vous asseoir ici, tout près, sur les lattes de bois vert afin qu’une rencontre pût avoir lieu. Nous avons bavardé jusqu’à une heure avancée de la nuit. De l’autre côté du ruban d’eau, les façades du Quai aux Fleurs s’éteignaient progressivement, seules quelques fenêtres ponctuant la nuit d’une lumière irréelle. Je désignai l’emplacement de mon appartement qu’un éclairage oublié mentionnait à la façon d’un sémaphore qu’une aube estomperait bientôt. Je ne sais pourquoi ma fenêtre paraissait vous attirer, simple curiosité ou bien désir d’en savoir plus sur la vie de cet inconnu que j’étais, qui vous avait abordée avec une sorte d’impudeur qui semblait vous piquer au vif.

  Nous avons longé la coursive de pierre. Sur l’eau noire flottaient, telles de rapides comètes, les lueurs des lampadaires. Personne à cette heure perdue sinon un chat fuyant au ras des trottoirs de ciment. Nous avons monté les trois étages sans parler, juste nos souffles réunis par une même angoisse. Qu’allions-nous faire de cette étrange rencontre qui ne ressemblât nullement à un naufrage ? Je vous ai invitée à vous asseoir sur la bergère de cuir mais vous avez préféré le divan sous prétexte d’un peu de repos. Nous avons bu un café en fumant. De l’autre côté, sur l’Île, le banc solitaire qui avait scellé un pacte commun. Vous m’avez demandé de lire quelques passages de mon dernier roman. J’acceptai bien volontiers.

  Vous étiez ma première lectrice ou, plutôt, auditrice. Je me suis assis sur la bergère face au lit et j’ai lu quelques fragments, au hasard. Vous avez d’abord ôté votre veste puis vous êtes installée dans une pose demi-allongée qui vous donnait cet air de nonchalance que l’on adopte après une longue veillée alors qu’apparaît la première fatigue. Il commençait à faire frais et, tout en continuant ma lecture, j’ai allumé le chauffage. Etait-ce la soudaine chaleur, la quiétude de l’atmosphère, bientôt je vous aperçus - je n’osai regarder trop longuement -, le haut dénudé que recouvrait seulement une dentelle noire autour de votre gorge aussi blanche que l’écume. Votre paire de lunettes, vous faisiez mine de jouer avec, pareille à une collégienne primesautière et un brin provocante. Je dois avouer que j’avais un peu de mal à me concentrer sur ma lecture. Je crois qu’à cet instant j’ai songé à « La Lectrice » de Raymond Jean, ce livre qui m’avait plu tellement le rôle de Marie-Constance paraissait ambigu. Ingénue libertine, passionnée de Maupassant, Duras ou bien Sade, décrypteuse de littérature en même temps qu’elle mettait à jour les fantasmes des ses auditeurs, les siens propres aussi, évidemment. Votre jupe ne tarda guère à rejoindre le tapis de laine blanche sur lequel il fit son nuage sombre. Tout ceci, je l’entrevoyais plutôt que je n’en avais une claire conscience. Il est si difficile de faire face à une Inconnue surtout lorsqu’elle s’ingénie à semer dans votre esprit un vent de folie.

  Tour à tour mon regard déchiffrait chaque ligne avec assiduité, tour à tour il effeuillait votre présence avec l’espoir que celle-ci n’eût point de fin. Bientôt vous seriez dans le plus simple appareil. Bientôt je serai au cœur d’une énigme à résoudre. Dans le jour qui poudrait les fenêtres, ce blanc discret comme une fugue, vous étiez cette belle note noire qui semblait toujours vouloir demeurer, cet harmonique qui vibrait jusque dans les feuillages du Quai d’Orléans. Vous aviez de longs bas noirs qu’un jonc affirmé longeait sur toute la longueur de la cuisse, donnant à votre chair de nacre le somptueux des choses à demi-révélées. Votre jambe gauche prenait appui sur le sol dans une attitude de sublime désinvolture alors que la droite, remontée comme pour une ultime défense, dissimulait votre lingerie intime que je supputais être des plus minces, un genre de brume légère où s’abandonnait le luxe du temps, la douceur d’un recueillement. Je ne doutais pas un instant que, dans un très proche avenir, vous seriez nue entre mes bras, frissonnant au rythme des phrases. Alors que je ne m’y attendais guère, le livre, MON livre dont je lisais des passages avec autant de peine que de ravissement contenu fut votre objet en même temps que je devins le vôtre, auditeur que ma propre prose atteignait à peine, que je ne reconnaissais qu’au rythme syncopé que vous lui imprimiez, à la passion que vous lui instilliez. Du temps je n’avais plus la notion. L’espace s’était singulièrement étréci à la coquille de noix de ma garçonnière. De la littérature même, ma nourriture quotidienne, mon nutriment existentiel, je ne percevais plus qu’une manière de gelée mêlant aussi bien le classique d’un Maupassant, la modernité de Duras, l’audace crue de Sade. Tout tournoyait et dans le jour qui se levait avec son cortège de pluie bleue et la chute de ses feuilles d’or j’étais comme un somnambule qu’une liqueur trop forte aurait abusé ou bien qu’une soudaine volupté aurait porté bien au-delà de lui.

  Alors, lentement, comme en un subtil cérémonial, vous vous êtes levée, avez remis vos vêtements l’un après l’autre, genre de chorégraphie dans le deuil d’une aube nouvelle. Hypnotisé, ne sachant plus où commençaient, où s’arrêtaient mes propres limites, je vous ai aidée à enfiler votre veste. Une odeur troublante diffusait son encens autour de vous, celle que l’on trouve dans les pages d’un livre ou bien d’un ancien parchemin, mêlée à une troublante fragrance faite de sensualité et d’épices rares. Vous saisissant de mon livre et faisant mine de l’emporter, posant une question à peine audible tellement la réponse en était assurée d’avance :

« Je peux… ? »

« Bien sûr, vous pouvez … mais je ne connais même pas votre prénom … »

« Marie-Constance » avez-vous dit dans un souffle qui, en même temps, sonnait comme une évidence.

Je vous accompagnai sur le palier du troisième étage que vous étiez déjà en bas de l’immeuble, Quai aux fleurs. Parmi la fuite des feuilles votre silhouette dessinait la consistance d’une ombre parmi le caprice des heures. Vous reverrai-je un jour, Marie-Constance ?

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8 avril 2023 6 08 /04 /avril /2023 15:13
Y a-t-il quelqu’un sur Terre ?

« Rancœur en novembre ». avec Alice

Œuvre : André Maynet

***

 Eenzaam, tel était son nom, pareil à un sortilège. Eenzaam, comme on aurait dit le vent de l’aube, le visage blême de la Lune ou bien la dispersion des étoiles dans le songe de la Voie Lactée. Eenzaam, seule prononçait son nom puisque personne d’autre qu’elle ne pouvait le loger au creux du palais pour le faire résonner sur les chemins de terre. Son nom, à proprement parler, était imprononçable et, simplement l’évoquer, ceci n’aurait pu se faire qu’à le reconduire dans une manière d’incompréhension. Eenzaam était une jeune fille fluette dont on ne savait pas très bien si elle appartenait encore à l’enfance ou bien se dirigeait vers la préadolescence. Elle avait la grâce qu’ont les araignées d’eau à glisser à la face des lacs sans même en toucher le miroitement, juste quelques cercles à l’entour des pattes et un parcours sur l’onde pareil à l’archet effleurant une corde. C’était à peine si elle laissait, derrière elle, la trace d’une fumée ou bien d’une vapeur se fondant dans le calice des heures. Elle était une simple scansion du temps, une imperceptible dilatation de l’espace, si menue que les oiseaux eux-mêmes ne pouvaient rivaliser avec tant de légèreté, si ce n’est le facétieux colibri. Ce qui étonnait, surtout, c’était son attitude hiératique, empreinte de gravité, ses yeux à la fixité de glace, l’abandon noir de ses cheveux, l’étroitesse du cou, les sarments des clavicules, les grains de café de la poitrine, les baguettes des bras semblables à des tiges de sureau, le cratère profond de l’ombilic, les mains en crochet, les pieux des jambes identiques à ceux auxquels s’amarrent les bateaux dans les estuaires de vase et de limon. Et ce qui était le plus étonnant, le buisson noir de son sexe -, on aurait dit une femme accomplie -, noirceur la portant dans une manière de maturité que l’ensemble de sa géographie démentait, s’inscrivant, bien au contraire, dans un renoncement à la sensualité. D’Eenzaam, il en était comme des mantes religieuses, on la croyait fragile alors qu’elle pouvait, peut-être, manduquer son géniteur avec la même conscience que met un habile artisan à élaborer son chef-d’œuvre.

 Mais ce sont là considérations bien oiseuses et la suite de la fable apportera les apaisements que les lecteurs sont en droit d’attendre d’une fiction qui n’est que pure fantaisie. Eenzaam, si l’on ôte l’ambiguïté qui pourrait résulter d’un affrontement de l’innocence et de la perversité, Eenzaam donc nous apparaîtra sous les traits de cet âge pré-nubile dont on ne peut décider s’il choisira de pencher vers le futur ou bien de rétrocéder en direction du passé, peut-être même dans une sorte de retour à l’origine, elle si dissimulée avec le fond dont elle semble provenir. On pourrait facilement l’imaginer au bord de quelque fontaine, seulement vêtue de perles d’eau, sous de frais ombrages alors que l’heure bleue cernerait son front d’un éternel diadème. Le temps serait suspendu comme le cristal d’un lustre. Les libellules feraient leur vibration couleur de turquoise. Les taupes sortiraient à peine de leur robe de nuit avec les yeux cernés de rêves. Les oiseaux dans les arbres gonfleraient leurs flocons de plumes que ne troublerait nullement la respiration de la première brise. Il y aurait comme une infinie hésitation, celle-là même que met le jeune enfant à poser sur le sol les premiers pas de la marche.

 Mais décrire Eezaam ne suffit pas. Il faut parler de ses longues errances dans tous les corridors du monde. Eezaam est si farouche, si désireuse de se confondre avec sa propre silhouette qu’elle ne fréquente que les lisières, les sentes abandonnées, les cercles des clairières, les rivages lorsque le reflux en dessine les golfes si doux qu’on les croirait tout droit sortis d’un conte des « Mille et Une Nuits ». C’est ceci qu’aime faire Eezaam, se vêtir d’un caraco étroit, une seconde peau, mettre le voile d’une culotte translucide, une écaille, un écran invisible, une buée dont elle fait la nacelle de sa liberté. Car cette presque innommée ne vit qu’à figurer dans le flux à peine perceptible, sorte d’haleine exsudant de la peau, genre d’essence portant en elle l’empreinte de ce qu’elle est, le début et le fin d’une fuite, la présence discrète, l’existence sur les pointes, l’illisible chorégraphie des émotions, le trajet de l’âme sur les vers du poème.

 Vous qui lisez, imaginez maintenant Eenzaam dans ses continuelles pérégrinations. D’abord elle est sur ce plateau libre de l’Altiplano, très haut dans l’air si pur qu’il fait son chant de flûte. Le ciel est si intense, si profond qu’il glisse sur le lac de sel sans même le toucher. Son altitude illisible est aux confins du monde. L’herbe est courte, couchée sous les pattes des lamas. Au loin des tumulus couleur de cendre que coiffe le dôme blanc d’un ancien volcan. Eenzaam est si bien, si proche de la nature qu’elle pourrait aussi bien se perdre dans la laine du lama que se fondre dans la flaque d’eau où se réverbèrent les nuages. Puis, elle qui aime la liberté, vous la retrouverez sous les latitudes boréales, là où le torrent aux eaux claires traverse les cônes bleus des épicéas, si près des étoiles métalliques des gentianes, du peuple des rochers que tapisse une rare neige chassée par les morsures du blizzard. Mais aussi, parfois, elle s’insinue jusqu’au creux des déserts, se dissimule derrière les hanches des dunes, se faufile parmi les ondulations du sable, regarde à l’infini le miroitement de l’air, les creux d’ombre, la tête des palmiers que traverse le vent avec sa caresse de feu.

 C’est cela qu’aime Eenzamm, être pareille à la vibration, au grésillement, à la perte de l’eau dans la faille de poussière. C’est cela qu’elle veut, être l’inaperçue qui fait du monde un étrange linceul, un reposoir où passer pareille à la poussière de grésil dans le ciel de novembre. Il y a tant de bonheur à exister dans le halo blanc de la flamme, à sentir son corps léger dans les plis de l’air, à flotter infiniment sur quelque idée gracieuse qui fait ses boucles à l’entour du visage et y imprime l’empreinte du rare, du précieux qui s’éloignent dès l’instant où l’on y prête trop attention. Conscience intime de soi qui résonne jusqu’au centre du corps et l’habite d’un miel, le revêt d’un nectar. Parfois, Eenzaam, lorsque le temps vire au gris, que les nuages poussent leur lourde caravane vers les portes de l’hiver, que la mélancolie tresse ses urticantes cordes, la pré-nubile met ses mains en porte-voix et, faisant se hisser depuis le grain de son ombilic sa voix pareille au clapotis de l’eau dans la gorge d’un puits. « Y a-t-il quelqu’un sur Terre … Y a-t-il quelqu’un sur Terre ? » Sa parole s’élève haut dans le ciel, ricoche sur la peau des arbres, les flancs des rochers, la plaque lisse de la mer. Sa parole revient jusqu’à elle et l’inonde de clarté, la baigne de beauté. Car, en cet instant sublime, il n’y a sur Terre ni l’ombre d’un animal, ni la silhouette d’une présence humaine. Eenzaam est SEULE au monde et ceci lui suffit pour éprouver en soi l’immense plénitude, la joie sans limite d’une fusion avec le vaste univers. Nulle présence qui viendrait la troubler, qui contribuerait à l’éloigner d’elle, à faire son grésillement entêtant de bourdon. Être Eenzaam sur la courbure d’argile, sous le ciel immensément ouvert, c’est éprouver du-dedans de soi cet étrange et beau « sentiment océanique », cette ivresse sans équivalent, ce retour à soi de l’ensemble des significations. Alors tous les dolmens du monde qui dormaient au creux d’une lourde inconscience, toutes les pierres scellées sur leur être, tous les plateaux de latérite et les anticlinaux se sont levés, se sont dressés, incroyables menhirs portant haut dans le ciel la braise de leur désir de paraître et de témoigner de leur pure présence alors que les hommes, peut-être n’existeront jamais. Les hommes ne sont peut-être qu’une conséquence de notre imaginaire, de nécessaires vis-à-vis institués en face de soi afin de peupler son silence d’une fable mondaine.

 C’est ainsi que vit Eenzaam, dans cette nudité originelle qui la fait l’égale d’une âme infiniment libre, dépouillée des avoirs et indifférente aux atours du monde. Eenzaam, c’est ainsi que nous t’aimons, belle image d’une infinie disponibilité à faire sens sous de multiples et toujours renouvelées esquisses. Ta virginité nous assure de tous les prédicats dont, plus tard, peut-être, tu consentiras à te revêtir. Nous sommes dans l’éblouissement de toi. Nous sommes en attente. Pardonne-nous, Eenzaam, de passer autour de ton bras et de ta jambe ce lien si étroit. Il n’est rien que notre volonté de demeurer liés à toi dans la meute polyphonique des heures. Oui, Eenzaam, nous te voulons telle que tu es. Nous te voulons !

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7 avril 2023 5 07 /04 /avril /2023 13:32
Dans l’ombre de Thérèse.

Photographie : Blanc-Seing

***

Octobre mourait dans un sursaut de lumière et novembre arrivait tout chargé de brume et de mystère. Ce que j’étais venu faire, ici, sur cette terre sans attaches, si loin du monde, nul ne le savait, à commencer par moi. J’avais seulement emporté un carnet de croquis, quelques couleurs, un cahier d’écolier et un stylo. Les premiers jours à errer, à découvrir les collines proches, la ligne éteinte des peupliers, le ruisseau à sec semé de galets. Parfois le passage des moutons dans des tourbillons de poussière, le cri rauque des bergers, le chant d’un coq déchirant l’air. Entre ces remous du temps, les heures longues, étalées comme le rivage infini d’un lac. Puis, un jour, au hasard d’une carte, la découverte de Graloup, minuscule village noyé parmi le feu des vignes, les échardes vertes des cyprès, les talus de terre blanche. Personne dans ce bourg, sauf quelques chiens faméliques, la fuite d’un chat, l’envol de courlis dans les taillis. Quelques maisons rassemblées autour d’une place, volets fermés, enduits de chaux teintée qui les rendaient presque invisibles sur l’aire dévastée de la terre. La route finissait là, sur cette surface de bitume enserrée entre des murs vides. Et voilà que, par une étrange association d’idées, me revenaient en mémoire quelques phrases de Thérèse Desqueyroux :

Dans l’ombre de Thérèse.

Source : Le Monde de NoA

***

 « Argelouse est réellement une extrémité de la terre ; un de ces lieux au-delà desquels il est impossible d'avancer, ce qu'on appelle ici un quartier : quelques métairies sans église, ni mairie ni cimetière, disséminées autour d'un champ de seigle, à dix kilomètres du bourg de Saint-Clair, auquel les relie une seule route défoncée. Ce chemin plein d'ornières et de trous se mue, au-delà d'Argelouse, en sentiers sablonneux ; et jusqu'à l'Océan il n'y a plus rien que quatre-vingts kilomètres de marécages, de lagunes, de pins grêles, de landes où à la fin de l'hiver les brebis ont la couleur de la cendre. »

 Ici aussi, tout avait « la couleur de la cendre », de la lave éteinte, comme si des scories s’étaient abattues sur ce coin de terre, minuscule Pompéi disparaissant sous le dais d’un ennui sans fin. Vraiment, il y avait si peu à voir et rien ne paraissait devoir troubler cette lourdeur de sarcophage. Cependant, une maison attirait mon attention, sans doute par sa modestie, son emplacement au milieu du bourg, son caractère d’ancienne carte postale. A l’angle de la façade un arbre avait conservé ses feuilles, des buis taillés, une porte verte, des volets fermés. Quelqu’un devait habiter là, qui avait dû s’absenter pour quelques jours. J’ai fait le tour de la maison. L’arrière comportait un petit jardin entouré d’une clôture de grillage, quelques massifs de plantes sèches, des bouquets de thym, de rares tournesols, la braise de pétales de géraniums dans l’ombre qui avançait.

 « Du côté de la grand-place les volets en sont toujours clos ; mais, à gauche, une grille livre aux regards le jardin embrasé d'héliotropes, de géraniums... »

 Et voilà que surgissait, à nouveau, l’ombre de Thérèse, son installation à Saint-Clair, jeune mariée, dans la maison de ses beaux-parents, sa première expérience de vie auprès de son mari, Bernard, qu’un jour elle tenterait d’empoisonner, son destin basculant alors dans de bien sombres ornières. Soudain, malgré moi, je me retrouve plongé dans mes lectures adolescentes, dans la petite chambre qui donne sur la Leyre. Il y a aussi, à l’horizon, les hampes claires des peupliers, les tertres de terre blanche, et, autour, le village perché sur sa falaise, comme endormi, attendant du ciel qu’il vienne le délivrer d’une longue torpeur. Alors, je ne sais par quel sentiment bizarre, par quelle émergeante puissance du regard, je vous vois, vous, l’inconnue, calfeutrée dans le silence de votre maison, à l’abri derrière le bois de vos volets, protégée par cette porte scellée sur le jour dans une teinte d’eau claire. A n’en pas douter vous êtes un genre de Thérèse que l’existence a clouée dans la densité des murs afin que votre faute, un jour, pût connaître son expiation.

 « … Thérèse, jusqu'aux approches de sa délivrance, n'avait plus quitté Argelouse. Elle en connut vraiment le silence, durant ces nuits démesurées de novembre. »

 « Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Des tisons vivaient encore sous la cendre. Elle ne bougeait pas. Du fond de sa mémoire, surgissaient, maintenant qu'il était trop tard, des lambeaux de cette confession préparée durant le voyage… »

 Oui, vous êtes cloîtrée dans cette maison muette, sous les assauts de novembre alors que les freux, dans le ciel chargé de stupeur, lancent leurs cris lugubres. Mais qu’avez-vous donc fait pour avoir accepté ou bien décidé cette longue réclusion dans ce pays si semblable aux landes et aux lagunes qui se perdent, là-bas, vers le gris de l’océan, son étendue invisible ? Avez-vous au moins été mariée, peut-être humiliée, forcée de vous soumettre alors qu’une volonté farouche de liberté vous animait ? Avez-vous manié la dague, concocté des potions noires, lancé des sorts en direction de celui qui vous oppressait ? Vous avez été démasquée, c’est cela, traînée devant la justice des hommes, puis répudiée par la société, condamnée, le reste de vos jours, à mesurer l’infinie tension qui fait s’éloigner, dans une intenable fureur, la grâce du péché. Le lieu de votre supplice est ceci : cet insupportable écartèlement qui vous installe dans un suspens définitif. Si la pureté vous habitait, sans doute même un sentiment chrétien de don de soi en Dieu, non en l’homme, vous n’en étiez pas moins envahie par le désir planté dans le siècle comme le ver dans le fruit. Oui, je vous vois, près de l’âtre où se consument les derniers feux de la foi - car vous êtes irrémédiablement perdue pour quelque cause religieuse, entièrement livrée aux flammes qui dévorent votre âme, vos sentiments et, bien sûr, jusqu’au cratère incandescent de votre sexe -, je vous vois regardant fixement les tisons qui agonisent, non dans le désespoir ou la crainte, mais seulement dans l’hallucination de vous, dans le dépassement de cette chair qui ne vous tourmente plus qu’à l’aune des supplices qui s’y inscrivent à la lueur de la réclusion. Les girations, parfois, dans votre tête dévastée sont si réelles que le sol lui-même est pris de vertige. Il ne vous reste plus que cela, ce genre d’ivresse semblable aux perditions éthyliques et, alors, des voix vous parviennent comme au travers d’un écran de brume.

 « Vous devriez écrire tout ce qui se passe en vous. Nous publierons ce journal d'une femme d'aujourd'hui dans notre revue. »

 Ce qui se passait en vous, ce qui se passait en Thérèse, c’était une seule et unique pensée que le journaliste voulait recueillir pour en donner la primeur à ses lectrices. C’eût été si étonnant de livrer aux garçonnes de la Belle Epoque - cheveux courts, cigarettes, pantalons -, tous ces attributs masculins, une image de la femme libérée, assumant ses gestes aussi bien que ses actes, d’affirmer ce genre de rébellion qui souhaitait se constituer en fait social, en certitude d’être selon soi, de ne jamais s’absenter de ses envies, de ne jamais se dérober à ses pulsions, fussent-elles les plus secrètes. Et les phrases de Mauriac, je les fais vôtres car je sais que ce sont elles qui vous animent, braises vives couvant sous la cendre, et les phrases je vous en fais le don car elles seules constituent votre langage ramené à une seule chose : l’amour que toujours vous avez souhaité à défaut de l’obtenir. Le vivre seulement par procuration, celle de votre amie Anne, à laquelle vous ôtiez, en pensée, en désir, son amant, Jean Azévédo, en faisant le vôtre, symbolique, mais bien réel. C’est à cette possession mythique que l’écrivain faisait allusion, notant :

 « Ce corps contre son corps, aussi léger qu'il fût, l'empêchait de respirer ; mais elle aimait mieux perdre le souffle que l'éloigner. (Et Thérèse fait le geste d'étreindre, et de sa main droite serre son épaule gauche et les ongles de sa main gauche s'enfoncent dans son épaule droite.) Elle se lève, pieds nus ; ouvre la fenêtre ; les ténèbres ne sont pas froides ; mais comment imaginer qu'il puisse un jour ne plus pleuvoir ? Il pleuvra jusqu'à la fin du monde. Si elle avait de l'argent, elle se sauverait à Paris, irait droit chez Jean Azévédo, se confierait à lui ; il saurait lui procurer du travail. Etre une femme seule dans Paris, qui gagne sa vie, qui ne dépend de personne... Etre sans famille ! »

 Je vous aperçois dans ce même geste de possession pathétique, n’étreignant dans vos bras que votre propre corps dénué d’amour, déserté de caresses, nullement habité du verbe de l’amant, de sa passion, celle qui aurait semé des colliers de fleurs, auréolé votre pudeur des fragrances du désir. Vous vous êtes brûlée à votre propre flamme, ensemencée de vos propres larmes, érodée à la démesure de votre chagrin. C’est cela l’intersection fatale du péché et de la grâce, cet abîme qui vous installe toujours dans la dépossession de vous. Vous n’habitez plus qu’une steppe, une toundra semée de vent blanc et de la mince agitation des bouleaux. Mais qui donc viendra vous délivrer, vous faire sortir de cette retraite qui, en réalité, est simple désertion de votre frêle silhouette, de ce que vous avez été, de celle que vous auriez voulu être, de celle que vous ne serez jamais puisque le présent est une simple fuite des jours, un écoulement sans fin, une perte. C’est si douloureux cette solitude rivée à l’absence d’une personne aimée qui jamais ne viendra ! Mais, vous, ombre de Thérèse, que rêvez-vous de Paris, de cette ville hautaine réservée aux artistes, aux bourgeois, à la faune interlope de ceux qui aiment longer les lisières, à Vincennes, à Boulogne, puis disparaître dans le mystère insondable de la ville ? Mais pourquoi donc cet attrait, cette aimantation pour cette inconnue dont vous semblez faire le lieu de votre délivrance ? Jamais on ne se délivre de soi. Jamais on ne se dérobe à son destin. Il n’existe pas d’éthique des lieux et aucune ville n’est le médiateur d’une possible rédemption. Saint-Clair vous accueille du bout des lèvres ; Argelouse vous condamne à errer indéfiniment dans un questionnement dont, jamais, vous ne trouverez la clé. Et ce que, ni Saint-Clair, ni Argelouse ne sont parvenus à faire, Paris ne s’y emploiera avec plus de succès. Pas plus que Graloup, cette terre ingrate au-delà de tout, enclose dans le rythme étroit de ses ruelles sans nom. D’ailleurs, peut-être ce village demeure-t-il innommé, seule hallucination d’un esprit vagabond. Le mien rejoignant le vôtre dans les mailles denses d’une incompréhension. Nous percevant, l’un dans le miroir de l’autre, en abyme, comme s’il ne devait jamais y avoir de fin à cette indéchiffrable contemplation, nous n’avons fait que dessiner, l’espace d’une brève rencontre, ce que Mauriac faisait émerger de son beau roman, le tragique de la condition humaine. Au-delà de ceci, comment pourrait-on encore proférer ?

 La route est sinueuse, glissant entre les rangs de vignes, les pierres levées aux angles des champs, les touffes perdues des romarins. Thérèse, je ne l’ai nullement laissée à son destin, enfermée dans sa prison de Graloup. Je sens sa présence à mes côtés, cette subtile palpitation de la chair, cette respiration pareille à une brise nocturne, ce sang rouge qui fait ses longs rhizomes sous la peau, cet esprit qui vibre comme un cristal de quartz, cette âme se livrant tout entière à son étrange combustion. Je l’emmènerai à Paris, chez moi, Quai aux fleurs, face à la Seine qui fait couler sa sève jaune. Des péniches passeront, chargées de pierre et de ciment. Des bateaux-mouches aussi qui balaieront les façades de leur nappe de lumière blanche. Des touristes seront à bord, si semblables à des essaims d’abeille. Certains nous salueront d’un geste amical de la main. Saurons-nous au moins y reconnaître, parmi l’emmêlement des silhouettes, les effigies de carton-pâte, les figures de Bernard, d’Anne, de Jean Avézédo et la vôtre Thérèse. Saurons-nous ?

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9 novembre 2021 2 09 /11 /novembre /2021 10:47
En amour de vous

tomber... (amoureux)

Image : André maynet

 

***

 

   Voyez-vous, je ne sais plus très bien où votre image m’était apparue la première fois : dans les pages glacées d’une revue ou bien sur la planche à dessin d’un Artiste habile à façonner des êtres de rêve dont, sans doute, nul ne pouvait jamais revenir après les avoir aperçus ? Mais c’est une sorte de bonheur, sinon d’ivresse de vivre ainsi dans le flou, dans l’approche permanente des choses sans parvenir à trouver le lieu de leur source, leur surgissement premier au monde.

 

Le trop exact tue le songe.

 Le trop précis bride l’intellect.

Le trop affiné glace les sentiments.

 

   Il faut au monde cette marge d’indécision, cette lisière tremblante, cette onde à peine posée sur le mirage du lac. C’est de cette manière que l’imaginaire connaît son éclosion et assure son destin. Or, la vie, n’est-elle seulement imaginée, hallucinée, bien plutôt que reposant sur de fermes assises ?

   Je crois, Chère Image Fondatrice de mon doux vertige, que j’ai grand besoin de cette zone de vacillation, de cette buée, de cette brume qui s’enlèvent de vous et vous remettent entre mes mains bien mieux que ne l’eût fait un réel amarré au môle des certitudes. Mon approche de vous est pur éloignement et ceci est heureuse circonstance pour la simple raison que, si je vous avais élue hôtesse en mon logis, votre présence se fût dissoute parmi les mailles habituelles du quotidien, vous ramenant au simple statut d’objet, peut-être ce vase en céramique luisant faiblement dans l’ombre d’une étagère.

   C’est curieux, ce matin je me suis levé avec la tête emplie d’ouate, peut-être la persistance d’un mauvais rêve qui faisait, tout autour de moi, son lancinant pas de deux. Si, comme je viens de le préciser à l’instant, je ne cherche nullement qu’une exacte logique s’applique à ma tâche d’exister, pour autant une certaine visée exacte des choses m’agrée et me place au sein de mon être, plutôt qu’à ma périphérie. Peut-être le seul moyen de m’y retrouver consiste-t-il à établir un moyen terme entre le dehors et le dedans ? Seulement cette position constitue une sorte d’aporie fondamentale. Lorsque je suis à l’intérieur de ma citadelle, je n’ai de cesse de me trouver à l’extérieur et une identique raison anime le mouvement inverse, l’extérieur me remettant à l’intérieur sans délai. Mais enfin rien ne sert de lutter contre ses inclinations.

   Donc, ce matin, dès mon lever, pareil à un essaim d’abeilles dorées qui m’aurait poursuivi de ses assiduités de nectar et de pollen, UN MOT, un unique mot tourbillonnait dans le pavillon de ma tête si bien que je croyais avoir perdu la clé du langage. Donc ce mot, qui envahissait l’entièreté de ma conscience était celui, simple, familier, répété mille fois par mille bouches dans la quotidienneté, un verbe usuel :

 

TOMBER

 

    Pourquoi « tomber » et non pas « voler » ou bien « chanter » eh bien ceci est un mystère que je vais m’employer maintenant à éclaircir. A peine ce mot s’était-il levé dans l’horizon de ma pensée que mille formules les plus usitées surgirent dans ma tête au point de n’y laisser paraître nulle autre forme d’expression. La mince litanie lexicale se déclinait de cette manière un peu folle :

 

Tomber des mains

Tomber dans l’oreille

de quelqu’un

Tomber des cordes

Tomber en extase

Tomber en feu

Tomber en pierre

Tomber dru

Tomber à verse

Tomber en chute libre

Tomber sur son séant

Tomber raide mort

Tomber fou

Tomber en extase

 

   Le lecteur attentif aura remarqué que ce verbe s’appliquait tantôt à des formes de mouvements, à des événements météorologiques, à des états de sidération ou bien, à l’inverse, à des manières d’envolées lyriques, tantôt on y repérait la trace insolente de la finitude, tantôt enfin c’est la folie elle-même qui menaçait de s’offrir comme unique don. Lecteur, Lectrice, il ne vous aura nullement échappé que l’expression si souvent ressassée, si souvent émise tel le salut dernier de la condition humaine,

 

« tomber amoureux »

 

était étrangement absente de mon travail d’évocation, sans doute un bien étonnant lapsus au regard de la psychanalyse.

   Eh bien, oui, je dois avouer ma propre stupéfaction quant à cet accablant constat. L’amour, qui aurait dû se présenter au premier rang, était le dernier élève de la classe, celui qui se fait tout petit afin qu’on l’ignore et l’abandonne à sa propre naïveté. En étais-je pour autant affligé ? Je ne saurais le dire, sans doute mon « état second » expliquait-il ce manquement au devoir de l’amour. Je décidai, sur-le-champ, qu’il fallait que cette situation s’inversât, qu’elle pût enfin trouver de plus nobles assises. Seuls les Distraits peuvent, précisément, « se distraire » de l’amour. Sans amour, la flèche de l’exister manque sa cible et poursuit sa route aveugle vers quelque infini qu’elle n’atteindra jamais.

   C’est alors que j’ai retrouvé le lieu exact de ma sensation primitive. L’image de vous qui s’était égarée dans les coursives ombreuses de ma tête, voici qu’elle réapparaissait sous son jour le plus lumineux. Voici que mon parcours d’égaré parmi toutes les occurrences du mot TOMBER se faisait plus clair, qu’un but lui était attribué, qu’un regard plus exact lui conférait une valeur nouvelle. Si, précédemment, en réalité, je n’étais « tombé que de Charybde en Scylla », présentement je me hissais des sombres abysses pour connaître des motifs bien plus joyeux. A examiner de plus près Votre Très Chère Image, je n’y pouvais découvrir, en toute hypothèse, qu’une manière d’attachement, sinon de fascination qui me reliait, corps et âme, à la Radieuse Présence qui y figurait. Vous étiez, en quelque sorte, une Lumineuse Egérie dont je ne pouvais plus faire l’économie. Mon écriture ne dépendant plus que de vous. Oui, autant vous l’avouer sans détour,

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Aussi, n’avais-je plus guère d’autre motif que de vous décrire longuement, de folâtrer tout autour de vous à la façon d’un papillon ivre, par avance, du nectar qu’il va butiner. Vous êtes installée en votre être d’une manière si sublime que vous raconter est déjà prendre le risque de vous hypostasier, de tomber dans la pure immanence, mais pour autant, je ne saurais me résoudre au silence. Sur ce fond de givre et de glace douces, vous êtes posée indolemment en cette belle langueur qui vous affecte mais ne soustrait rien à votre aura, posée dans le genre d’une blanche porcelaine, éclairée de l’intérieur, comme ces vases d’albâtre qui révèlent leur âme en même temps que leur contour.

   Votre chevelure à la garçonne, qui aurait bien pu vous donner un air espiègle, si elle avait misé sur quelque apparence à la mode, voici que sa patine, son élégance - cette cendre semée de fils gris -, manifestent beauté et discrétion dont seules les personnes de haute lignée sont atteintes. Et ce teint de pure nacre. Et les parenthèses si peu affirmées de vos sourcils, à peine un souffle dans le jour qui passe. Et la frange de vos cils, elle protège l’amande des yeux, les laisse au repos, comme au bord du sommeil ou bien d’un rêve éveillé. Et la touche délicate de votre nez, un frimas parmi la respiration boréale des grands bouleaux. Et vos joues, ces collines apaisées visitées d’une aube hivernale, la plus belle des aubes qui soit. Et le pli à peine affirmé de vos lèvres, une braise qui couve et demeure en retrait, un secret qui se retient de paraître.

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Amour de votre cou si fragile qu’un simple zéphyr pourrait emporter. Amour de vos épaules, elles chutent vers l’aval de votre destin avec la même perfection que met un tisserin à assembler avec ferveur les crins de son nid. Amour de votre gorge, elle palpite en silence pareille au fruit d’une lente lactation. Amour du paradoxe qui vous vêt et vous rend encore plus mystérieuse, encore plus attirante. Ce que le haut de votre corps maintient dans une réserve tissée de distance, le bas le déploie dans une manière d’élégante volupté. De hauts bas noirs ceignent vos jambes comme des bijoux qu’il faut dissimuler au regard. Un linge d’une belle couleur, jouant de corail à capucine avec cette belle touche de potiron automnal, un linge donc à l’érotisme retenu cèle tout ce que votre chair pourrait dévoiler d’indécence mais qui se retient au bord d’une parole improférée. Certes il y a l’éclair rapide de la peau duveteuse de votre cuisse, certes il y a le chemin de votre plaisir mais que dissimule un bras savamment alangui, comme pour dire le chemin à poursuivre, la halte à ne nullement prolonger.

 

Voyez-vous, à cheminer à vos côtés,

je vais finir par devenir un éternel nomade,

un égaré sans feu ni lieu,

une feuille jouée par le vent,

une étincelle reprise

dans le linceul nocturne,

un oiseau de passage

dans un ciel vide. Un enfant prodigue

ne rêvant que d’une chose,

 

tomber à vos genoux

et y demeurer pour l’éternité.

 

 

 

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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 16:31
Anicet le gemmeur

Source : Landes -Terres des possibles

 

***

 

   Anicet est un homme dans la force de l’âge, il va vers ses cinquante ans. C’est un habitant typique de ces belles Landes de Gascogne, un habitué des bois, un familier des clairières et des étangs, des sols sablonneux qui s’étendent à l’infini, un amoureux du peuple des arbres, ces hauts pins maritimes ou pins de Corte aux troncs semés d’écailles qui vont de l’amarante au vert de gris, ces géants aux fûts qui montent haut vers le ciel, leurs aiguilles bougent sous le vent venu du proche Océan. Anicet, à l’exception de quelques escapades en ville, n’a jamais connu que cette terre de bruyères et de fougères, cette terre si douce et rassurante, sorte d’asile ondulant sous sa marée verte. Ici, rares sont les passants, parfois quelques égarés sortis de leur sentier, et bien plutôt des renards, des fouines, des chevreuils et des sangliers. C’est ceci qu’aime Anicet, cette vie si près de la nature, cette vie certes rude, rustique, un brin ascétique mais la seule qui, pour lui, soit recevable. On n’a pas vécu un demi-siècle au milieu des grumes et des odeurs de résine sans en porter, gravée dans la chair, cette sensation presque amoureuse, en tout cas cette empreinte indéfinissable qui vous détermine tout autant que la couleur de vos yeux ou la teinte de votre peau.

    Le Landais habite dans une modeste maison, sa taille fait penser à une cabane plutôt qu’à ces vastes demeures qui occupent habituellement le centre d’un airial. C’est sa maison natale et l’héritage de ses parents, ceci explique sans doute son attachement à ce bien qui est le seul qu’il possède. Il n’a pas de voiture, seulement une vieille bicyclette avec laquelle il se rend parfois au village voisin pour y effectuer quelques emplettes. « La Blanche » - c’est le nom affectueux qu’il a donné à son logis -, possède un toit de tuiles roses, une façade à colombages blanchie à la chaux, des fenêtres étroites, un grenier de petite taille. En dehors d’un appentis où le gemmeur range ses outils, ses récipients, son milieu de vie est constitué d’une pièce unique, à la fois cuisine, chambre, pièce d’eau. Il possède une cuisinière à bois en fonte émaillée, une cheminée, une table en pin, deux bancs. Une étagère porte quelques livres et revues anciennes, la lecture étant le seul loisir qu’il s’octroie en dehors de son travail de forestier. Son territoire fait penser à une île. Une lagune de forme ovale s’étend devant sa maison, entourée d’une clairière semée de hautes herbes jaunes pareilles à celles des savanes, quelques chênes, des châtaigniers, des pins parasols constituent un horizon dont, chaque jour, ses yeux s’abreuvent avec plaisir. Peut-être n’existe-t-il guère de satisfaction plus complète que de se contenter du simple et d’y trouver les ressources les plus vives.

    Une journée dans la vie d’Anicet

 

   L’automne vient d’arriver. Un automne généreux comme on les aime dans cette belle région de Gascogne. Lumineux avec, parfois, surtout le matin, de fines nappes de brouillard qui voilent la cime des grands pins. L’air est frais, cristallin, il sonne à la manière d’un joyeux carillon, il vient dire aux hommes l’heure de se lever, de plonger dans l’eau matinale du jour, de s’immerger dans la libre venue des choses. Joie de l’éveil qui précède et annonce celle du labeur familier qui attend, là-bas dans le pli muet de l’heure. Sur son tapis de fougère et de toile, Landia, la chienne griffon bleu surveille d’un œil le dernier sommeil de son maître. A la manière d’un sixième sens, peut-être au frémissement du simple déplissement de l’air, elle sait que l’heure approche de quitter la couche, de sortir gambader sur le sol devant la maison. Landia ne s’y est pas trompée, bientôt Anicet s’étire et son grand corps mince et nerveux fait grincer le sommier. Le gemmeur est à peine levé que la chienne vient chercher une première caresse. Maintenant la porte est ouverte par laquelle entre une longue coulée d’air frais, vivifiant. Landia est sortie, sans doute flaire-t-elle la trace de quelque gibier passé par ici pendant la nuit.

    Anicet a versé le contenu d’un pichet d’eau dans la vasque en céramique. Il a humecté son visage du bout des doigts. Il a saisi la grosse pierre de savon noir sur laquelle il fait ondoyer son blaireau en des mouvements aussi souples que précis. Il aime ces gestes simples mille fois recommencés. Ils sont pareils à une clepsydre qui compterait, tout au long de l’écoulement de ses gouttes, le passage du temps humain, ce temps si mystérieux, indescriptible, sauf à être inclus dans ces petits riens qui en façonnent la pâte ductile, lui attribuent une forme si singulière. Par petites touches successives, le blaireau dépose sa mousse sur le visage, lui donne toute son onctuosité. Première attention à soi qui inaugure le mouvement d’une nouvelle journée. La lame de rasoir crisse sur la toile de la peau. Dans son miroir taché de chiures de mouche, Anicet suit la progression du rasage, palpe des doigts les zones encore traversées d’ombres nocturnes, manières de courtes broussailles qui s’effacent bientôt.

   Landia est revenue de son inspection matinale. Elle fait de rapides allers et retours dans la pièce, impatiente de prendre son premier repas. Rituel immuable auquel se consacre Anicet, dans une grande écuelle en émail, il verse la pâtée préparée la veille. La chienne remercie et lape sa bouillie avec entrain. Anicet a allumé un feu de bois qui crépite dans la cuisinière. Il dépose deux grosses tranches de pain sur les cercles de fonte, une odeur caramélisée se répand dans la pièce qui se mêle à la senteur torréfiée du café noir. Il mange lentement les tartines qu’il a recouvertes du miel qu’il produit, un miel de caractère à la teinte ambrée, à l’odeur forte, à la saveur boisée, amère, corsée. Ce miel, c’est un peu de lui-même, une faveur que la nature lui a accordée par l’entremise du peuple des abeilles, par les arbres centenaires qui ont fait le don de leurs fleurs. Cette existence, où l’homme est si proche des éléments qui l’entourent, cette prodigalité du vivant à son endroit, le Landais en connaît tout le prix et lorsque le miel touche son palais, y déploie son arôme puissant, c’est un peu comme si l’énergie de la terre pénétrait en lui pour lui dire la beauté d’être ici, si peu séparé des choses, leur naturel prolongement en somme.

   Cette impression d’être relié à son terroir, déjà enfant il en avait ressenti les ondes au centre même de son corps lorsqu’il partait pêcher les grenouilles parmi les nénuphars des étangs ou bien qu’il essayait d’attraper des libellules au corps de verre dans de grands filets. C’est de cette manière lente que se sédimentent, au sein de l’âme, ces mille souvenirs qui, plus tard, seront l’architecture d’une vie d’homme consacrée à faire corps avec ce qui lui est le plus proche, ce pays qui l’a vu naître, qui l’a porté dans ses brumes au printemps, l’a installé parmi les étoiles de givre en hiver. Il n’y a guère sentiment plus exaltant que de se sentir enclos dans sa terre, d’en faire partie, de n’éprouver nulle différence de soi avec le mauve des bruyères, la vibration de l’air, la vitre des étangs où se reflète la courbe immense du ciel.

   Maintenant il est l’heure de s’occuper des pins qu’on nomme ici « arbres d’or », en raison de la couleur qu’ils prennent au crépuscule sous la douce caresse des rayons du soleil, mais aussi, mais surtout parce qu’ils sont la source de revenus essentielle, celle grâce à laquelle le Résinier vit, complétant son ordinaire de quelques travaux d’abattage de grumes qu’achète la scierie voisine. Dans son appentis, Anicet prend ses outils, suivi de près par Landia qui est comme son ombre, une présence précieuse pour qui vit seul au milieu de la forêt. Sans un animal de compagnie l’existence serait bien trop sombre, sans écho du vivant, privée des mouvements joyeux de celle qui est devenue, au fil des jours, son amie, sa confidente. Anicet pose ses outils au pied des grands arbres. Il les regarde longuement avant de les « blesser » comme on dit ici. La blessure est nécessaire afin d’extraire la sève mais elle n’est nullement agressive, Anicet aime trop ces géants des sables dont les touffes d’aiguilles se perdent dans la mare liquide du ciel. Il doit entailler les arbres à bonne hauteur. Il dresse contre un tronc le pitèir, genre d’échelle à un seul montant grossièrement entaillée de marches sur laquelle il doit tenir en équilibre.

    A l’aide d’une lame tranchante Anicet prépare la carre, il enlève l’écorce à coups réguliers, prenant soin de ne pas entamer l’aubier. A chaque entaille, la lame fait un bruit sourd, onctueux qu’on penserait presque affectueux. C’est ceci l’art du geste artisan, effleurer les choses avec amour et précision, ne jamais excéder la mesure, demeurer dans l’exactitude qui, seule, assure la tâche vraie, fixe la loi native du jour. Tous les gestes ultérieurs ne seront que des prolongements, des déclinaisons des premiers. En ce domaine, bien plus que la hâte, c’est la précision, le méthodique qui conduisent le bras, la main à l’endroit même de leur plus noble mission. N’importe qui serait capable de retirer l’écorce, peu en vérité l’accompliraient dans les règles de l’art. Grâce à une incision courbe, le Gemmeur introduit le crampon en zinc qui recueillera la résine, il fixe au-dessous le pot en terre cuite vernissée. A l’aide du hapchòt, genre de hache effilée, à l’extrémité recourbée, il pique l’aubier qui se déplie en gemmelles, fins copeaux qui chutent au sol, pareils à un silencieux grésil. Parfois Landia s’ébroue, en chasse quelque fragment échoué au milieu de son épaisse toison.

   Puis, après avoir piqué plusieurs arbres, il décroche des pots pleins de résine, en verse le contenu dans de grandes caisses en bois qu’ensuite il transvasera dans des bidons en zinc destinés à la distillation. A intervalles réguliers, Anicet boit de longs traits d’eau fraîche à même le goulot d’une gourde en peau. Landia est attentive aux faits et gestes de son maître. Elle connaît tout le lexique selon lequel s’enchaînent les fragments du jour qui s’assemblent pour donner lieu au temps concret qui se déploie ici à la lumière des tâches forestières. C’est un peu comme d’avoir une horloge interne, d’éprouver le subtil cliquetis de leurs rouages, d’avancer dans l’heure avec la certitude d’être à l’endroit irremplaçable de son être.

    Midi a sonné au clocher du village voisin. Le vent de l’Océan apporte le son avec lui, parfois net, parfois plus distant, comme enveloppé de brumes. Depuis le mystère de son instinct animal, Landia a compris qu’il était l’heure de rejoindre « La Blanche », d’y grappiller quelques miettes du repas préparé par Anicet. Le gemmeur a chargé ses outils sur son épaule gauche. De la main droite il ramène une caisse emplie du précieux liquide, des gouttes perlent sur le bord du bois, telles les larmes gélatineuses d’un cierge. Dans le carré de terre entouré d’une clôture de lames de bois, son jardin, Anicet choisit une belle salade pommée, cueille des pommes à la peau lumineuse, un peu flétrie par endroits. Il est uniquement végétarien, par vocation, par respect aussi de la vie sous toutes ses formes. Certes, ici le gibier n’est pas rare et il lui suffirait de tendre quelques collets pour attraper des lapins, des lièvres, mais son sens de la liberté est bien trop immergé en lui pour qu’il en trahisse le serment.

 

Lui, Anicet est libre.

 Elle, Landia est libre.

Eux, les animaux de la forêt,

 il les veut libres,

totalement libres.

Souvent, le soir, lorsque le crépuscule approche, que les ombres se font longues, il glisse un œil derrière sa longue-vue et se réjouit du spectacle d’un chevreuil venant s’abreuver à l’étang, de l’image d’un perdreau picorant des graines, du glissement brun et blanc d’une belette en maraude. Et les animaux qu’il ne peut surprendre sur-le-champ, il en débusque les empreintes dans le limon autour du point d’eau : les cinq doigts griffus du ragondin, les traces légères des petits campagnols, les coussins réguliers des renards, les deux lunules profondes des sabots du sanglier. C’est toute cette topologie anatomique des espèces sauvages qu’Anicet porte en lui à la manière d’un sceau singulier, d’un répertoire dont il aime la somptueuse rhétorique, une manière de symphonie du monde dissimulé aux yeux des Distraits et des Pressés. Vivre dans le simple, ceci : avancer au rythme souple du brin d’herbe, respirer l’illisible fragrance du minuscule lotier corniculé, du liseron des dunes, débusquer, sous le revers de la feuille, tout un univers microscopique qui est le privilège de ceux qui, tel Jean-Jacques, herborisent, tel Jean-Henri Fabre tiennent en eux le grand livre secret des insectes et des modestes qui peuplent les mousses et autres lichens.

   Pendant qu’Anicet prépare son repas, Landia se couche au soleil, toujours au même endroit, à la lisière de l’ombre portée de l’avant-toit, tout contre la peau douce de la façade. Le Résinier écoute les nouvelles à la radio. Il aime bien son vieux poste aux gros boutons noirs, Sa grille en bakélite blanche, son cadran de verre qui porte le nom des stations, l’aiguille phosphorescente qui se déplace à la recherche des émissions, son nom en relief tout en bas du cadre

G  R  U  N  D  I  G

   Parfois, d’une oreille inattentive, il laisse venir le bruit de fond d’un monde si éloigné, si indistinct qu’il croirait en avoir créé la forme au simple motif d’un rêve. Parfois, les informations sont si éreintantes avec leurs lots de crimes, de viols, leurs guerres, leurs folies en tous genres, les bonheurs sont si rares qui atténuent la vision d’ensemble !

   Landia, attirée par la bonne odeur des pommes de terre sous la cendre, est entrée dans la maison, dans l’espoir de pouvoir chaparder, de temps en temps, un peu de la nourriture de son maître. Le soleil entre généreusement par la porte ouverte. L’automne est radieux qui diffuse sa belle palette, le ciel est pur, seulement traversé de temps à autre par le vol rapide d’un essaim de passereaux. Anicet mange lentement, tout attentif à ne nullement déranger l’harmonie, l’enchaînement des secondes. C’est un luxe inouï, ce souple accord des Landes de Gascogne avec le déroulé de l’instant, chaque instant venu au moment de sa pleine présence, ni en avance, ni en retard, ajusté ce qu’il faut, approprié à ce qui vient comme l’est un enfant au jeu qui l’occupe et qui est la totalité d’un monde, un sens à l’infini qui ne demande rien d’autre que d’être là, isolé parmi la multitude, calme au milieu de la tempête mondaine. Oui, c’est bien la figure d’une vie de retraite, au bord de quelque refuge monastique, mais comment échapper au battement rapide des choses sinon en choisissant le retiré, le naturel, ce qui n’existe qu’à être découvert au plein de l’âme, au centre même de sa chair ?

 

    [INCISE – Alors, au milieu de cette vie limpide, assurée d’elle-même, droite en son avancée, qu’en est-il du simple ? Quel est le lieu singulier qui l’anime ? Quels sont les ingrédients qui concourent à poser son être dans la certitude ? Les Landes, la Gascogne, viennent-elles par hasard ou bien existe-t-il un motif plus profond de leur évocation ? Ce que ces Landes apportent, les degrés essentiels au gré desquels le translucide apparaît dans sa dimension la plus exacte. L’air est pur qui vient du vaste Océan. L’eau de l’étang est claire, semée de quelques feuilles, des courants s’y impriment qui sont d’agréables arabesques, on les dirait dessinées par la main d’un artiste. « La Blanche » est là, campée dans sa clairière, unique répondant de la virginité, du silence partout posé pareil à une neige, à une écume. Silence réverbéré par celui d’Anicet dont la parole n’est qu’un long monologue intérieur. Landia, dans sa fidélité, est l’empreinte de la clarté, de l’innocence.

   Et le pin maritime, cet arbre au tronc si droit, aux écailles si précises, il s’élève à l’infini, sa touffe sommitale plonge dans l’eau immaculée du ciel, ses racines s’abreuvent à l’humus (humus = homme = humilité, même dérivation d’une racine commune qui signifie « terre »), et cette identique étymologie n’est nullement dépourvue de signification, bien au contraire elle sous-entend que tout homme, en son fond, provient de la terre, qu’il doit demeurer dans l’humilité de sa provenance, n’en nullement déborder sous peine de chuter dans l’arrogance, la suffisance, toutes inclinations qui s’écartent de la vérité à laquelle son être doit s’abreuver. Ce pin, donc, est éminemment symbolique, symbolisme que renforce encore la présence, en lui, de la précieuse gemme. Cette pierre vive qui est l’essence même en sa plus belle efflorescence. Tout, ici, est lexique du simple, rayonnement de l’unique en son intime faveur : air, eau, maison, clairière, silence, solitude, pin, gemme, racine, les plus simples dénominateurs communs d’un réel porté à l’acmé de son sens. Entre ces éléments s’établissent des courants secrets, des relations invisibles, se tissent des affinités qui sont les constellations de ceci même qui se donne dans sa plus efficiente immédiateté. Rien ne brise ni ne sépare, tout conflue à la manière dont les flancs d’une jarre assemblent les gouttes d’eau pour en faire ce liquide dont l’homme se désaltèrera, instillant au plein de sa chair cette source de vie, ce filet nourrissant les fibres de ses tissus. C’est la vie en son impalpable mouvement qui fait ses pas de deux à l’abri des regards, c’est la vie qui bat, tout comme la diastole-systole du monde vibre à notre insu et soutient qui nous sommes en notre plus exacte innocence.

   Mais, maintenant, il faut creuser le simple, lui donner ses assises, lui conférer une ampleur qui le détermine en son fond mais n’apparaît nullement, recouvert qu’il est par des strates multiples mondaines qui en obèrent la juste perception.  Le simple est-il si simple qu’il y parait ? Le simple n’est pas la simplicité mais au contraire la complexité. Mais une complexité signifiante, non un écheveau embrouillé de signes où plus nul indice n’apparaît mais seulement la confusion, le désordre, le chaos. Si, évoquant le pin avec un œil juste, tel qu’il se donne dans la lumière de la clairière, je fais venir à moi, dans la plus grande clarté, la géométrie de ses écailles, la netteté de ses aiguilles, les perles ovales de ses gemmes, le cheminement de ses blanches racines, alors non seulement le pin m’apparaît dans toute sa dimension apophantique, c’est-à-dire  dans sa posture qui consiste à « briller, clarifier, montrer », mais, en même temps, c’est son essence qui m’est donnée, autrement formulé, son être rencontre le mien ce qui, aussi, peut porter le beau nom « d’amour ». Je suis en amour du pin qui me le rend au centuple. Lui et moi, en quelque sorte, sommes dans une identique posture existentielle, à la seule différence que je suis doué de pensée, que lui, le pin, est doué de croissance, de vitalité, de bourgeonnement. L’homologie, bien évidemment, se limite au symbole.

   La complexité du simple se dévoile si l’on porte attention à ceci : de l’air à l’eau, de la clairière au silence, de la solitude au pin, de la gemme à la racine, tout ceci considéré dans une manière de rationalité rigoureuse, méthodique (laquelle n’empêche nullement la souplesse d’une intuition, la tonalité d’un sentiment), toute chose se dévoile en soi dans la sincérité de son être, toute chose joue avec la totalité des autres et ceci dessine l’architecture d’une rectitude qui fonde le réel en sa saisie la plus conforme. Ce qui vient à moi, depuis l’espace de la forêt, ce sont les choses mêmes, sans détour, sans apprêt, les choses en tant que choses. Les choses à découvert, les choses offertes à une vue qui s’y applique avec intérêt et discernement. C’est à peu près ce qu’exprime Descartes dans « Dioptrique » :

   « La vision distincte est celle en laquelle les parties les plus subtiles de la chose se manifestent et se présentent à la vue... La vision forte ou claire se produit lorsque la chose est vue dans une grande lumière. »

   Oui, je crois que le grand secret c’est bien de voir les choses « dans une grande lumière », l’image et la fonction ouvrante de la clairière y correspondent avec une joie pleine et entière. Voir justement est sans doute l’un des plus grands motifs de satisfaction de la destinée humaine.

   Ce qui est à repérer comme l’un des fondements essentiels du simple, c’est sa source originaire, son coefficient de production à l’infini. Tout part de lui. Parce que, origine, en lui se dessine toute généalogie, en lui s’inscrivent tous les possibles. A contrario, ce qui est déjà venu à soi avec l’altération que suppose toute avancée temporelle, est comme affligé de tellement de prédicats divers que toute liberté en a été évacuée, forme illisible parmi les autres formes illisibles.  Seul le simple peut déployer à l’infini ses puissances, ses virtualités. Cette maison, cette racine, cette eau qui vivent leur vie au cœur de la lande, ne sont affectées par rien, ne sont polluées par rien, ne sont distraites par rien, elles reposent dans le calme même de leur profonde nature, elles sont libres de leur essor qu’elles peuvent orienter de telle ou de telle manière dans ce microcosme étroit qui garantit la justesse de leur propre étendue.

   Autre détermination et non des moindres, c’est grâce à la solitude, solitude d’Anicet, de la clairière, du logis, du pin que tout ceci peut s’illustrer de si belle façon. C’est dans l’absolue singularité de sa solitude que l’être se laisse atteindre à la hauteur de ce qu’il est. Solitude de l’être humain, solitude des choses. C’est seulement après s’être atteint dans cette insularité que la recherche des autres, des différents, peut se donner en tant que certitude de l’esquisse qu’ils me tendent, du visage que je leur adresse. Egos en miroir où se décline la précieuse présence de l’autre. L’autre, je ne peux jamais l’atteindre qu’après m’être atteint moi-même au plein de qui je suis. Passage obligé par le solipsisme, l’égoïté, le soi en soi en sa plus effective réalité. Il me faut combler mon propre réel pour atteindre le réel de l’autre. Grande leçon paradigmatique de l’acquisition des connaissances, partir du connu pour gagner l’inconnu.

   Anicet part de lui et non d’une mystérieuse entité pour parvenir à l’arbre. Et ainsi pour chaque chose qui se lève dans le monde. Pour le pin dressé au centre de la clairière, la clairière n’est ce qu’elle est qu’à l’entourer, lui, le pin, à le définir tel son proche environnement et ainsi réciproquement pour toute chose, l’eau joue par rapport au ciel, à la forêt, à la maison, à la touffe de bruyère. Que les choses aient conscience ou non de ces relations, peu importe, c’est pour le Gemmeur Anicet que tout rayonne et fait sens. C’est lui le vrai médiateur de tout ce qui l’entoure et c’est, de l’endroit même de sa solitude qu’il provoque son univers à être ce qu’il est. Serait-il entouré du peuple des bavards ordinaires et alors son attention, dissoute au milieu des affairements, des bruissements divers, des digressions, perdrait la trace de ceci même qui est à découvrir, l’essentialité d’un monde qui se voile et ne se montre plus que dans l’approximation, l’approche circonspecte, jamais dans sa vérité établie en son fond.

   C’est du silence du Résinier, de celui de Landia, de celui qui atteint les arbres, l’étang, les hauts pins, les animaux en maraude, le vent océanique, que nait toute parole sincère, claire, non contaminée par les palabres à l’infini qui obscurcissent toujours le discours humain, le rendent inaudible. Dire le simple de cette manière est seulement l’approcher, en deviner les lignes de force, en supputer la puissance. Il faudrait encore davantage approfondir et, au terme de la réflexion, dévisager le simple dans un genre de face à face qui nous le rendrait compréhensible. Pour l’instant contentons-nous de suivre Anicet, de deviner dans la trace de son parcours les signes les plus apparents du bonheur.]

   L’heure est venue de la pause méridienne, de la connaissance du milieu de l’heure, du point fixe qui s’élève au plus haut du jour, de la lumière zénithale qui aveugle, certes, fait les ombres verticales mais invite au clair repos, celui livré à l’unique d’une méditation, d’une dérive doucement, longuement pensive. Anicet est assis maintenant sur une chaise rustique tout contre le mur blanc de sa maison. La fidèle Landia est couchée à ses pieds. Elle ne dort qu’en apparence, attentive à chaque mouvement de son maître. Elle ne vit que par lui, pour lui. Elle est son prolongement. Le Gemmeur laisse une sorte de sérénité l’envahir, livré aux sensations primaires du soleil sur la peau, du vent léger sur les mains, de l’écoute du chant de l’oiseau dans la touffe ébouriffée des pins. L’homme ne fait pas de sieste, du moins ce que l’on entend par ce mot dans l’usage courant. C’est bien plutôt un rêve éveillé qui le visite, l’installe au plein de ce qui pourrait être sa vérité intime. Il aime cette souveraine autonomie, cette douce divagation sans entrave aucune, ce geste primesautier pareil au vol erratique et gracieux du papillon. Une idée en appelle une autre, une pensée se coule dans une autre pensée, un mouvement interne s’associe à une perception interne comme s’il n’y avait nul hiatus entre le dehors, le dedans. L’image du microcosme qui surgit inévitablement au contact de la clairière, trouve ici son effectuation la plus réelle. C’est comme s’il y avait des cercles concentriques, des emboîtements d’œufs gigognes, la dimension de l’universel, de l’éloigné, de l’obscur, du sibyllin,  puis une colonie  régionale au-delà de la voûte verte des pins s’illuminant peu à peu, puis un territoire local de haute lumière se reflétant dans les eux claires de l’étang, puis enfin un site infiniment singulier, propre, étincelant, immédiatement intelligible, un soi révélé au feu de la conscience, un soi en sa certitude intime, un soi rayonnant depuis le lieu de lui seul connu, une graine, un germe, mesure si étroite mais si spacieuse tout à la fois, flamme d’une liberté. Mais les mots échouent à en dresser le portrait. Peut-on jamais décrire l’irisation de la peau à la rencontre de l’aimée, le frisson dans la chair lorsque le poème se donne comme votre propre miroir ?

   La halte méridienne passée, Anicet gagne son appentis pour y exécuter de menus travaux. C’est d’abord sur son hapchòt qu’il fait porter toute son attention. C’est lui qui constitue l’emblème de son métier. C’est par lui que l’aubier est incisé, que se laissent apercevoir les gouttes opalescentes de la résine, que les revenus sont assurés et la vie, ici, certaine de trouver ses assises, de prolonger un destin qui se veut au plus près de la nature, de sa spontanéité. Anicet aime son outil, sa forme qui rappelle celle d’une arme sans en posséder les pouvoirs de nuisance. Anicet aime son tranchant, son contrepoids en triangle, son manche en noisetier qui porte l’empreinte de ses mains. Il saisit la pierre à aiguiser, elle a l’allure d’un fuseau. Elle brille sous les rayons de clarté. Sa matière est belle, couleur acier, ce gris si doux qui dit l’amitié au contact de la lame. Anicet procède par gestes souples, onctueux, amoureux. Il décrit des sortes d’ellipses en forme de huit. C’est à peine s’il effleure le tranchant. Le bruit du polissage est feutré.

 

Il appelle le pin.

 Il appelle l’aubier.

Il appelle la sève.

 

   Il est un chant mélodieux à l’oreille du Résinier. Il est un hymne à la terre, à l’arbre, au ciel. Il est un geste originaire qui se relie aux premiers travaux des hommes, loin dans le temps qui bourgeonne à l’horizon des choses. Anicet est bercé par cette complainte si simple, par cette note tantôt grave, tantôt aiguë selon l’inclinaison de la pierre, sa pression sur le métal. Landia, couchée à même le sol semble se laisser aller au rythme de cette mélopée qui ressemble au battement de la pluie contre les vitres, au vent parmi les aiguilles des pins, aux rumeurs du vaste Océan étalé bien au-delà des monticules des dunes. Le tranchant est un fil de rasoir, une ligne brillante où s’anime le vif de la lumière.

   La lumière avance dans le ciel et, bientôt, elle jette ses derniers feux. Il est l’heure de rejoindre « La Blanche », d’allumer la cheminée. Anicet prend son repas du soir, frugal comme toujours. Landia lape joyeusement son écuelle. La maison baigne dans un paisible clair-obscur. La lune s’est levée qui fait sa traînée grise. C’est l’heure du retour sur soi, du recueil. C’est l’heure dernière qui précède le sommeil, se teinte déjà des ombres du rêve. C’est l’heure de la lecture. Sans lire, Anicet aurait bien du mal à trouver le sommeil. Il lui faut cette rencontre avec l’imaginaire, cette évasion hors du champ des choses communes. C’est un genre d’onirisme qui en précède un autre. Le Résinier s’est assis sur la banquette qui jouxte la cheminée. Sur une étagère, un recueil de poésies de Théophile Gautier intitulé « Espana ». Les poèmes qu’il abrite, il les a lus mille fois, ils passent et repassent dans sa tête avec la même obstination que met son hapchòt à entailler l’aubier. Il a besoin de cette permanence, de cet « éternel retour du même », de ce ressourcement même de l’eau à sa propre origine. Il lit le poème « Le pin des Landes » avec minutie, sans doute avec gourmandise. Chaque mot est une bouffée d’air qui dilate ses alvéoles. Chaque mot est un battement de son sang. Chaque mot est un frisson qui fait lever sa peau.

 

« On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

 

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa sève qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

 

Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au coeur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! »

 

   Anicet a bien compris la valeur allégorique de cette « fable » au travers de laquelle Gautier désigne le Pin-Poète sous une seule et identique personne. Pin-Poète en souffrance, chacun ne délivre « ses divines larmes d’or » qu’au prix d’un sacrifice. Sacrifice de l’arbre. Sacrifice de l’homme. L’art est à ce prix qui réclame la douleur. Aussi bien l’art du Résinier qui est ascèse de vie, blessure éprouvée jusqu’au plein de sa chair, blessure qui médiatise l’accès au réel le plus profond des choses. Plaie de l’homme qui joue en écho avec la plaie de l’arbre. Cette métaphore est belle qui dit dans l’exactitude de l’être incisé jusqu’en son âme la nécessité de « mourir debout », avec la même énergie que met le héros à assumer son intime tragédie. Vivre jusqu’au bout de soi est prendre le risque de sa mort.

 

Le Poète meurt.

Le Pin meurt.

L’Homme meurt.

 Seul le Poème demeure.

Il a dépassé sa propre douleur

pour être une « étoile au ciel du monde ».

 

 

 

 

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 10:24
A mi-chemin de soi

« Demi-teinte »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   A la mi-été

 

   Dans l’air, pareille à une sourde menace, il y avait comme une hésitation des choses à connaître leur propre destin. Mes promenades quotidiennes sur le Causse se teintaient de cette étrange ambiance d’inachevé. Les chênes n’étaient ce qu’ils étaient qu’à être des troncs, des racines le plus souvent apparentes, des feuilles sèches que le vent battait sans cesse, des chutes de glands sur le sol de pierre. En réalité, les chênes étaient bien là, réels, plantés dans la terre calcaire, mais ils n’étaient arbres qu’à moitié, en quête d’un mystère qui les eût accomplis, mais le mystère s’absentait et la question demeurait entière d’une forme qui se faisait attendre et ne traçait que d’évanescents contours. L’été lui-même semblait avoir calqué son comportement sur le dénuement des arbres. Quelques jours, de-ci, de-là, allumaient dans le ciel une rapide flamme solaire. Alors, la nuit, les grillons chantaient, alors, tout au long du jour, les cigales cymbalisaient avec ardeur et l’on aurait pensé la Provence entière sise, ici, sur les aiguilles des genévriers, accrochée aux touffes de thym, liée aux pétales jaunes des hélianthèmes.

    L’été ne « battait son plein » qu’avec une étonnante parcimonie, si bien qu’on eût pensé à l’automne arrivé avant l’heure. Le plus souvent, en fin de matinée, de lourds nuages gris envahissaient l’horizon, un vent frais se levait entraînant des tourbillons de feuilles, des écharpes de pluie naissaient à l’ouest, traversaient tout le pays qui courbait l’échine sous le faix. Les orages succédaient aux orages. Nul ne sortait de chez soi, sauf les plus téméraires qui bravaient le ciel avec des regards bas et des échines pliées semblables à celles, fuyantes, des hyènes. Il y avait, dans l’air, comme une vague de ressentiment. Les âmes des Caussenards s’insurgeaient, ne trouvant plus le lieu d’un possible habiter.

  

   A la mi-automne

 

   La nouvelle saison venue, désireux de troquer cet été mutilé contre un automne que je souhaitais plus radieux, je louais un modeste gite à Alcange, en arrière des dunes, à quelques encablures de l’Océan. Rares étaient les curieux qui avaient tenté une aventure identique à la mienne. Au cas où un temps capricieux se montrerait, j’avais emporté avec moi quelques livres, un bloc de feuilles et des stylos. Un grand lac s’étendait devant mon logis, un lac semé de bruyères roses aux confins de la forêt de pins. C’était, en une certaine manière, un havre de paix et, en quelque sorte, la réplique de mon Causse. Cependant les pins sylvestres avaient remplacé les chênes, le sable se donnait à la place des pierres calcaires. Un même ciel teinté de gris unissait mon pays et ce pays nouveau dont, chaque jour, je découvrais le charme des chemins, ses touffes accueillantes de fougères, ses massifs d’ajoncs, ses buissons de genets à balais. Je me familiarisais avec ce monde nouveau et je crois bien que j’essayais d’y trouver des correspondances avec mon environnement coutumier. Les premiers jours furent solaires, lumineux, la brume matinale se levait vite qui laissait la place à un paysage ouvert, lequel incitait à la promenade, à la rêverie au bord des lagunes et des étangs semés d’herbes jaunes tout le long de la lande humide.

   Puis, soudain, le temps changea, se métamorphosa en une sorte d’hiver précoce. Je passais le plus clair de mes journées à alimenter le poêle avec de grosses bûches, à fumer, à poser des notes sur le papier. J’avais le motif de plusieurs articles en tête, j’en brossais le rapide canevas. Mais voici que l’ennui s’insinuait insidieusement en mon âme, faisant basculer mon séjour dans une mélancolie dont je savais, par expérience, qu’elle serait longue à partir. Je me distrayais en lisant de longs textes d’une anthologie sur « Les Romantiques allemands », passant des « Fragments des Grains de pollen » de Novalis : « partout nous cherchons l’Absolu et jamais nous ne trouvons que des objets », à la belle poésie plaintive de Friedrich Hölderlin dans « A Diotima » : « Les clairs chemins, les brousses rases et les sables/Où se posaient nos pas », aux vers polyphoniques de Jean-Paul : « Soudain, au ciel, on vit sourdre une petite étoile qui lançait des éclairs aigus - elle s’appelait l’Aurore -, un instant, la mer où j’étais s’ouvrit, comme de plaisir ». « L’Absolu » ne se présentait que dans un relatif qui traînait en longueur, les « clairs chemins » suivaient une pente obscure, quant aux étoiles elles se perdaient dans un ciel envahi de sombres nuées. L’automne, cette saison que je chérissais entre toutes, n’était qu’un demi-automne, bien plutôt un temps se perdant déjà, dans les rigueurs hivernales.

 

   A mi-chemin

 

   Un soir, alors que j’étais tout occupé à la lecture, parcourant un texte de Friedrich Gottlob Wetzel tiré des « Feuilles de Bonaventura » :

   « C’était une de ces troubles nuits, où dans une succession rapide et chargée de mystère, alternaient les lueurs et l’opacité. Au ciel, les nuages volaient en figures géantes, emportées par le vent dans une énorme chevauchée ; et la lune en un perpétuel changement apparaissait et disparaissait sans cesse… »

    …j’étais à ce point immergé dans la fiction, m’y retrouvant bien plus que dans le réel qui m’entourait, au point que mon gîte, volant soudain en plein ciel, il ne m’eût guère étonné que je pusse saisir un bouquet d’étoiles et en humer la saveur cosmétique. Un soir donc, on tambourina discrètement à ma porte, un genre de grêle douce comme mêlée de pluie. Je me levai sans faire de bruit, ne voulant effrayer qui passait là en cette nuit qui venait. Ma porte entrouverte laissa glisser dans l’ombre un triangle de clarté. Dans ce triangle se tenait une Inconnue dont l’étonnante allure ne cessa de me questionner. Devant moi, dans une posture semi-inclinée paraissait, à la manière d’un conte fantastique, un personnage d’allure indéfinissable, femme dont l’âge se dirigeait approximativement vers la maturité. Elle était silencieuse, son corps tissé du même secret qui laissait ses lèvres closes. Je m’attendais à une demande, concernant peut-être un lieu dont elle était en quête, de gens qu’elle recherchait ou bien d’un service à demander. Cependant nul son ne sortait de sa bouche, genre d’incantation muette que ses yeux, sans doute, proféraient, mais de longs cils en cachaient l’accès et les traits du visage, si effacés, se fondaient dans la poudre blanche du maquillage pareil à celui d’une geisha.

   Ses pieds, que je n’osais regarder, je les imaginais chaussés de « geta », ces socques de bois traditionnels aux brides colorées. Elle était vêtue d’un manteau en astrakan glacé, il imitait à la perfection ces kimonos et déjà, il me semblait voir, au plein du dos, s’épanouir la large ceinture obi attachée en nœud de tambour. Mais il convenait que je misse mon imaginaire au repos et que je fusse attentif à ceci même qui me visitait de si étrange manière. Cette « Demi-teinte », ainsi la nommais-je d’instinct, était de l’ordre d’une apparition et j’étais presque sur le point de croire à un rêve éveillé lorsque l’Inconnue, franchissant le seuil de la maison, alla s’assoir sans autre manière sur un vieux fauteuil défraîchi qui faisait face au mien, près de l’âtre où grésillaient encore quelques brandons tachés de jaune et de rouge. A la hâte, je confectionnai un thé fort dont j’avais le secret, ce breuvage aiguillonnait mon esprit et stimulait mon écriture.

   Après quelques tentatives de communication, je me résolvais au silence moi aussi, pensant qu’un mutisme pouvait nous réunir bien mieux que ne l’eussent fait des paroles somme toute en voie de constitution entre deux étrangers posés tels des chiens de faïence, réduits au simple motif de leur propre intimité. Mon interlocutrice muette buvait sa boisson à petits coups de langue comme le font les chats. Je voyais sa poitrine menue palpiter sous la peau d’agneau lustré. Mon regard n’osait guère s’aventurer plus bas que son « kimono », mais j’apercevais ses longues jambes polies, identiques à la douce lumière montant d’un céladon. J’éprouvais une sorte de frémissement intérieur, je sentais progresser en moi, à bas bruit, les ondes d’une sourde volupté. Ce que la « discrétion » de son langage m’ôtait, sa posture me le renvoyait immensément réfracté, comme l’eussent fait mille miroirs d’une galerie des glaces.

   A chaque instant j’imaginais mon vis-à-vis sous la figure d’une ballerine d’apparat dont je remontais le mécanisme régulièrement, sa ronde cristalline sur le plateau qui animait son mouvement la disposait selon mon regard et les caprices de mes désirs. Elle n’était libre qu’à la mesure de mon propre vouloir et ce pouvoir me grisait car elle n’était qu’une sorte de jouet dont je détenais le code secret. Je n’en tirais ni honte, ni vanité car cette situation, sur le bord de quelque onirisme, s’inscrivait si bien dans l’orbe de mon constant romantisme. Ce n’était nul hasard si je lisais, tout le jour durant, « Les Élixirs du Diable » d’E.T.A Hoffmann ou « Amour et Magie » de Ludvig Tieck. Si j’étais « romantique » ce n’était nullement à la façon dont un tempérament hyperesthésique eût été à la recherche du succédané narcotique d’une existence en perte de sens. Bien plus, j’adhérais totalement à la belle vision d’Armel Guerne développée dans « Le Verbe nu :Méditation pour la fin des temps » :

   « Le phénomène romantique (…) ce n’est pas un mouvement, mais une insurrection de l’esprit lui-même (…), l’homme est appelé à se réaliser sur le chemin secret qui le conduit aux sources vives de son intériorité. » (C’est moi qui souligne).

   C’était bien ceci que je vivais en moi, et j’espérais secrètement que « Demi-teinte » vînt me rejoindre dans le « mi-chemin » d’exister qui était le mien, tout comme il est le lot de tout Existant sur terre. Par définition, nous sommes des inapaisés, des inassouvis, des fragmentaires toujours à la recherche de notre être qui est, sans cesse, soit en avant de nous, soit en arrière de nous. Jamais nous ne coïncidons avec qui nous sommes. Notre vie est astigmate, constant dédoublement des formes. Nous voulons découvrir notre image dans le tain du miroir mais notre tentative narcissique se réduit toujours à n’apercevoir qu’une fuyante silhouette en voie de constitution, nullement constituée. « appelée à se réaliser » nous précise le Poète. A preuve, à peine avons-nous quitté le miroir que, déjà, nous n’avons plus le souvenir de notre propre visage. La couleur de nos yeux, nous n’en connaissons plus la situation sur l’échelle des tons. Cette fossette au milieu du menton, est-elle réelle ou bien imaginée ? Ce rictus, ce clignement de paupière, cette mimique qui nous caractérisent, n’en avons-nous simplement dessiné la forme sur l’écran de nos visions intérieures ? Et, du reste, avons-nous quelque réalité en dehors de notre univers mental, de notre dramaturgie personnelle, du monde que nous nous créons à mesure que nous avançons, en modifiant à chaque instant la texture, en altérant la trame, en aliénant jusqu’à la possibilité même d’être, de devenir, de s’inscrire en une destinée singulière ? Les choses sont si dispersées tout autour de nous. Les choses sont si fuyantes et notre course pour les rattraper est une tentative de saisir les nuages,

 

ils sont trop haut,

ils sont trop loin,

ils sont trop irréels !

 

    C’est tout ceci qui a traversé mon esprit alors que mon Hôtesse lapait délicatement son thé, toujours silencieuse à souhait. Maintenant j’appréciais, je savourais la touffeur de son silence, les espaces libres qu’elle ménageait afin que mon esprit, rendu à sa liberté, pût à sa guise voler ici ou là, sans la moindre contrainte, la faire elle, l’Inconnue, telle que je la souhaitais, me faire moi, tel qu’en moi-même je m’attendais. Peut-être un simple contour entourant un vide, mais c’était mieux, cette vacuité, qu’un doute permanent qui m’ôtait toute certitude d’être ici et maintenant, cette personne pouvant s’actualiser, rencontrer un semblable, dire l’exister en son possible. Méditant, c’est à peine si j’avais remarqué cette rose incarnat que « Demi-teinte » portait à la hauteur de sa taille, qu’elle semblait fixer avec un air proche d’une hypnose.

 

Sa main droite coulait le long de son corps,

pareille à un gant inutile.

Signifiait-elle le monde

en sa configuration non-préhensible ?

 Un geste de lassitude ?

Le renoncement à une affirmation de soi ?

 

   Tout ceci était si troublant. Dehors le vent s’était levé, déchirant la toile des nuages. Par les intervalles scintillaient quelques étoiles. Parfois, le croissant de la lune se montrait et sa lueur blafarde, visage de Pierrot ou de Colombine, était si semblable à l’épiphanie blanche de la Geisha.

    Soudain quelque chose m’alerta, comme une dilatation des grains d’air autour de sa bouche, comme une pluie de sable, comme la chute d’un grésil dans l’air poudré de blancheur. Ses lèvres semblaient articuler quelque chose, mais dans le silence, mais dans la méditation. J’étais fasciné par le mouvement léger des lèvres de « Demi-teinte », un genre de grésillement léger, le passage d’un vent, la dilatation imperceptible d’une brume. Mes oreilles ne percevaient rien. Seuls mes yeux étaient témoins de paroles à vrai dire insensées en cette heure, en cet endroit, entre deux être inconnus qui n’étaient même pas en possession d’eux-mêmes. Des mots se détachaient pareils à des gouttes d’eau tombant de la margelle d’un puits, faisant leur écho, tout en bas, contre l’eau cristalline. Ces mots étaient magiques, manières de prière dont je ne savais plus très bien si c’était elle qui les émettait, si c’était moi qui en éprouvais l’étrange sonorité comme venue du plus loin de la mémoire :

 

« La rose est sans pourquoi ;

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a souci d'elle-même,

ne cherche pas si on la voit. »

 

   A mesure que les mots s’enlevaient de la bouche de « Demi-teinte », les pétales de sa rose chutaient au sol dans un drôle de bruit d’écume. Ils se posaient sur le carrelage, tels d’éphémères papillons qui seraient venus mourir, ici, dans la lumière déclinante, près des lagunes, près de l’océan dont on entendait, au loin, le sourd battement. Bientôt il ne demeura que la tige, le souvenir du bouton, quelques feuilles se perdant dans les plis de la nuit. Sans que j’en fusse averti en quelque manière que ce soit, mon Hôtesse se leva et, dans un mouvement léger, prit congé. Par la porte restée ouverte je percevais le glissement de la lune dans le ciel, le balancement de l’océan, la chute des grains de sable sur la dune proche. Alors, dans mon esprit, comme en surimpression au distique d’Angelus Silesius dans « Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières », d’autres paroles se donnèrent à moi pareilles au décryptage d’un profond mystère :

 

« Demi-teinte est sans pourquoi

Elle vit parce qu’elle vit

N’a souci d’elle-même

Ne cherche pas si on la voit. »

 

   Oui, tout semblait vraiment « sans pourquoi ». Les choses étaient les choses sans autre motif qu’être des choses. L’Inconnue avait apporté la réponse à mes incessantes et aporétiques questions. Les hommes étaient « sans pourquoi », ils vivaient parce qu’ils vivaient. Il n’y avait nulle raison qui justifiât leur présence ici ou là. Il fallait donc avancer dans la vie tels des somnambules. Il fallait ce détachement de toute chose. Cette manière de dénuement absolu. Ce renoncement à soi. Là seulement était l’empreinte humaine : un cheminement d’égarés parmi le concert du vivant. Oui, c’est ceci qui était la vérité ultime. Toute autre posture était pure affabulation.

   Le matin vient de se lever sur la lagune proche. Au sol, une jonchée de pétales de rose, une trace de pas sur le seuil de la porte. Tout ce qu’il reste d’un rêve ou bien d’une réalité évanouie. Quelle différence puisque, maintenant, je me retrouve face à moi avec les paroles du Mystique qui résonnent dans ma tête, font leur gigue qui n’aura de cesse que je n’aie pris mon papier, y traçant les lettres présentes, elles sont mon seul recours contre l’ennui, l’angoisse, sans doute la folie.

 

« La rose est sans pourquoi »

« La rose est sans »

« La rose est »

« La rose »

« La »

«  »

 

 

 

 

 

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30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 10:39
Kirsten du Jutland

Juelsminde

Source : Expedia

 

***

 

   ‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’, voici la phrase lancinante qui me poursuit depuis mon départ de Juelsminde. Parfois faut-il être distrait pour ne s’apercevoir de certaines choses qu’à l’instant où on les a quittées. Il faut dire, je diverge souvent  de qui je suis, je ne parviens nullement à coïncider avec mon être et ceci me joue bien des tours. Ai-je appris quelque chose de toutes mes déconvenues ? Je crois bien que non. Il y a des trajets personnels dont on ne peut dévier la route, ils n’en font décidemment qu’à leur tête et l’on a beau s’ingénier à en modifier le cours, c’est toujours la même voie qui est choisie si bien que l’on pense son destin fixé une bonne fois pour toutes. Que me servirait-il de m’insurger contre ceci ? Autant pester contre le temps qu’il fait, reprocher au ciel d’être trop haut, juger le vert de la nature inopportun. Alors on suit la trace de ses propres pas, alors on demande à la vie d’être bonne, alors on se contente, la plupart du temps, de n’avoir encore jamais chuté de Charybde en Scylla.

    Mais plutôt que de m’engager plus avant dans mon récit et afin de ne nullement laisser le Lecteur, la Lectrice dans une cruelle indétermination, je me dois d’être plus précis et contraint de tracer quelques traits vite esquissés de ma biographie. Je m’appelle Jacques Angelgan. Je viens d’avoir 48 ans. Je suis journaliste pour le compte de ‘Méridien’, une revue essentiellement consacrée au tourisme et à la nature. Je vis à Paris, Quai aux fleurs. Je suis indépendant et sentimentalement libre. J’aime la littérature, la poésie et pratique la photographie, presqu’exclusivement en noir et blanc. Volontiers méditatif, il m’arrive de passer de longues heures sur quelque rivage sauvage en bord de mer et de suivre des yeux le mouvement incessant des vagues, le trajet libre des oiseaux, le voyage illisible d’un nuage, de deviner, dans le vent, une odeur venue d’ailleurs qui me sert parfois à écrire un poème. Voici, en quelques lignes, dressé le cadre simple de mon existence.

   Retour à Paris - En ce moment je roule en voiture entre Brême et Dortmund, la route est un long ruban gris bordé de champs labourés, de forêts de conifères, parfois de maisons qui se regroupent en essaims, en villages, en villes que je traverse sans bien en observer la banale réalité. Je viens tout juste de réaliser un long reportage sur cette belle région danoise du Jutland et rentre à Paris afin de reprendre mes notes, classer mes images, mettre un point final à tout ce travail de longue haleine qui ne m’a laissé que peu de temps à consacrer à mes loisirs. Mais il me faut revenir à mon départ pour le Danemark et éclairer quelques épisodes saillants de mon périple.

   Paris - Ce matin je quitte Paris sous un ciel gris ardoise. Comment pourrait-il en être autrement ? Le gris est la couleur de Paris, son âme, une manière de gorge de pigeon sur laquelle, parfois, ricochent quelques irisations colorées. Milieu du printemps avec les grappes blanches de ses fleurs, haies piquetées d’étoiles, parfum léger de l’air, à peine une subtile fragrance pareille à l’exhalaison d’une fleur secrète, à la douceur féminine à contre-jour du ciel. Pour la durée de mon séjour, j’ai loué une petite habitation de bois aux teintes brunes, simplement soulignée de blanc le long du faîte du toit, aux encadrements des fenêtres, pourvue d’une couverture dont la teinte d’ardoise se confond avec le ciel. Tout ce gris aux multiples déclinaisons, d’Acier à Perle en passant par Argile est un peu comme un lien qui me relie à Paris, si bien qu’observant la mer à deux pas de chez moi, je ne serais guère surpris, un matin au réveil, de voir glisser sur l’eau les mêmes péniches que celles qui longent le Quai de Bourbon, tout juste sous mes fenêtres, près de l’Île Saint-Louis.

   A peine ai-je posé pied à terre que Kirsten, mon hôtesse, vient à ma rencontre. C’est une belle jeune femme épanouie, autour de la quarantaine, cintrée dans un beau tailleur de flanelle, visage clair, souriant, teint lumineux, cheveux coupés à la garçonne, la vie en son éclat le plus joyeux. Ensemble nous visitons mon nouveau logis. Tout est en ordre. Tout est prêt. Il ne me reste plus qu’à être journaliste, à me consacrer corps et bien à ma tâche. Vous avouerais-je, d’emblée, la réelle émotion que j’ai eue à découvrir ‘mon’ hôtesse ? Certes, je crois bien mon attention éveillée lors de notre première rencontre, sans excès cependant, juste un léger trouble à l’entour de l’âme, comme un frisson puis, plus rien, un ris de vent est passé qui ne laissera nulle trace sur le sable.

   Mais je m’aperçois maintenant combien ce subit détachement est vain, combien déjà la mince comptine joue en écho son murmure prophétique, oraculaire, ‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’. Comme si cette ritournelle insistante, incessante, venue du plus loin du temps avait fait retour jusqu’à moi, prémonition de cette blessure infligée au plein de ma chair. Voyez-vous, il est des rencontres dont jamais l’on ne revient ! Peut-on faire le deuil d’un amour, surtout d’un amour qui n’a existé qu’à l’aune de l’imaginaire, un genre d’esquisse au graphite sur un papier Vergé, qu’un trait de fusain peut effacer sitôt le crayon levé ? En quelque sorte un amour métaphorique, une image au large de soi, une buée sur une vitre, une représentation lagunaire, des eaux plombées que ponce un ciel infiniment soucieux de tout noyer dans une même note neutre, infiniment peu assurée d’elle-même.

   Les Nielsen, mes hôtes donc, habitent de l’autre côté de la haie qui sépare nos habitations respectives, dans une grande maison couleur sanguine, au large toit de chaume dont le faîte armorié supporte une imposante cheminée de ciment.  Parfois un nuage indistinct s’en échappe dont je suppute qu’un foyer central, dans la salle de séjour, est à l’origine de sa dispersion dans l’air taché de brume. Olaf, le mari de Kirsten est très largement plus âgé qu’elle, tempes déjà poudrées de blanc, légère calvitie traçant son golfe sur le haut de la tête. Olaf est un architecte en renom qui, chaque jour regagne Aarhus, à quatre-vingts kilomètres, là où se trouve son cabinet. Tous ces détails, je les tiens des quelques rares contacts que nous avons eus, Kirsten et moi, au hasard de nos promenades ou bien dans nos brèves rencontres dans les rues du village.

   Bien que très ouverte, Kirsten me paraît énigmatique, réservée, sans doute introvertie. Nos échanges se déroulent en français dont elle maîtrise très correctement la langue, ses études de Lettres l’ayant pourvue d’un bagage plus qu’honorable. Je dois avouer mon interrogation presqu’immédiate sur la nature du couple Olaf/Kirsten. Bien étrange différence d’âge. Sur laquelle je ne peux manquer de m’interroger. Certes, je ne suis qu’un étranger de passage dont la vie ne posera nulle empreinte sur ce couple qui s’effacera tout comme s’effacent les traits sur une ardoise magique.

   J’imagine sans peine Kirsten à vingt ans, Olaf à cinquante. En fait une union enviable. Elle, belle, dans la fleur native de l’âge, lui au zénith, auréolé de tout son prestige de grand architecte. Ici, la différence n’a nulle importance, elle est même signe de distinction, une jeune âme s’est éprise d’un destin hors du commun. Mais qui donc pourrait s’étonner de ceci ? Mais le temps qui passe accroît la distance, creuse un fossé qui s’élargit, se métamorphose en douve dont nul ne saurait évaluer correctement la profondeur. Alors, de ceci, de cette passion sans doute réciproque des débuts, que reste-t-il que l’habitude aurait émoussée ? Une tendresse filiale ? Une estime réciproque ? Une existence toute faite d’apparences et de conventions sociales ? Que reste-t-il qui paraît embrumer les yeux de Kirsten, la plonger dans une manière de tristesse qui semblerait hors de portée ? Car sous l’aspect joyeux, souriant, se dissimule une blessure qui transparaît malgré le fard du sourire, le maquillage d’un visage lisse qui se donne comme abrité de toute contrainte, de toute lassitude.

   Ce que je vous confie là, je ne l’ai nullement inventé pour les besoins du récit. C’est Kirsten elle-même qui m’en a révélé la teneur, certes à demi-mots, sous le voile de la pudeur, un jour où nous étions assis tous les deux près d’une touffe d’oyats, en bord du Sandbjerg Vig, ce bras de la Baltique qui longe la côte occidentale du Danemark. Ce jour-là, le plafond était plus bas qu’à l’accoutumée, des mouettes criaillaient sous les nuages et allaient se perdre dans l’illisible trait de l’horizon, le vent soufflait par rafales intermittentes, si bien que la parole de mon interlocutrice me parvenait à la façon d’un morse, une suite de points et de tirets. Peut-être le sens profond de ce qu’elle me disait reposait-il dans les intervalles, tout comme il pouvait s’inscrire dans celui qui affectait maintenant les anciens amants, Olaf dans l’âge déclinant, Kirsten dans l’irrésistible ascension vers sa maturité.

   Certes, de son attitude, de ses silences, de ses hésitations je déduisais le trouble de son continent intérieur, je fabriquais de mes mains la boule d’argile de son existence, j’y insufflais un air qui ne pouvait être que celui d’une infinie dérive dont Kirsten était affectée dont, sans doute, elle ne ressortirait jamais ou bien au prix d’une perte d’elle-même dans un autre qui ne manquerait de surgir pour combler l’abîme. Je dois avouer qu’en mon fond, au pli le plus secret de mon être, une morsure naissait qui ne pouvait avoir pour nom que ‘jalousie’, dont cependant je ne voulais reconnaître la nature. Bien évidemment, Kirsten, pour moi était simplement l’hôtesse qui m’hébergeait l’espace de quelques jours, bientôt un étranger prendrait ma place dont la venue gommerait tout, simple encre sympathique se diluant dans les mailles du temps.

   Au fur et à mesure que le temps passait, je me consacrais à mon travail de journaliste avec assiduité, parfois diverti de ma tâche par l’irruption, le plus souvent soudaine, de l’image de Kirsten devant le paysage de quelque colline que je photographiais, d’un bras de mer que je voulais fixer sur du papier, d’une œuvre d’art dont je souhaitais qu’elle symbolisât cette belle région du Jutland. Oui, maintenant, avec le recul et l’éloignement dans l’espace, la signification de cette simple formule routinière, prosaïque, ‘Je n’ai pas compris à temps’, me parle avec toute l’intensité d’un regret dont, jamais, je ne pourrai enrayer la sombre venue, une taie d’ombre posée sur mes yeux et la vue désormais en clair-obscur dont mon existence est devenue l’étonnante allégorie. Savez-vous, il y a des rencontres qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir connues, l’âme y gagnerait une équanimité dont elle se désespère de ne plus connaître la touche d’immédiate félicité.

   Ce qui, maintenant surgit, dans mon séjour redevenu parisien, ce sont de brusques images pareilles à la soudaine clarté de l’éclair parmi le peuple des nuages. Si je voulais résumer les points saillants de mon séjour danois, je les inscrirais dans l’enceinte de trois mots simples, cependant lourds de signification : ‘solitude’ ; ‘amour’ ; ‘passion’. Oui, écrivant ceci j’ai bien le sentiment étrange de ne citer que des lieux communs, de flirter avec quelque bluette, d’inventer une histoire pour ‘jeunes filles en fleur’. Et pourtant, la réalité est bien plus profonde, bien plus incisive, parfois marquée au sceau d’événements d’irrémédiable perte. Mais enfin que me sert-il de broder sur des événements dont le halo s’estompe dans la brume des jours ?

    Lorsque je revenais de mes longs périples photographiques, dans un petit vase de porcelaine blanche, à peu près chaque jour qui passait, je découvrais deux ou trois roses en bouton à peine épanouies, de teinte jaune miel, qui contrastaient heureusement avec le vert soutenu des feuilles. Mais comment donc mon hôtesse avait-elle deviné mon attrait pour ces fleurs aussi modestes qu’envoûtantes, leur parfum flottait dans la pièce pareille à la délicatesse d’un safran, identique à l’écume irisée nageant à la surface d’un lac ? Je m’étonnais de ces attentions mais n’y souhaitais attacher qu’un souci domestique, une intention décorative. Jusqu’ici nos échanges n’avaient été que de courtoisie et, chaque fois que mes propos avaient été plus ‘libres’, Kirsten y avait réagi avec une certaine brusquerie que l’instant suivant s’ingéniait à corriger au gré de ce sourire dont elle avait le secret.

   Je tâchais de m’investir au mieux dans mon travail de journaliste, n’omettant nul détail qui fût à même de mettre le Jutland en valeur et les motifs étaient multiples, paysages, habitants affables, teinte pastel du ciel, cris rauques des oiseaux, dont je tissais la trame de mes articles. Si bien occupé par mon activité que Kirsten semblait se dissoudre à même mon agitation, surgissant cependant à l’improviste lorsque, m’accordant une pause, fumant rêveusement au bord du Sandbjerg Vig, sa présence se donnait avec autant d’éclat que le vol du goéland sous la lourde taie du ciel du septentrion. Comment aurais-je pu différer plus avant l’aveu qui montait à ma conscience : j’étais amoureux, certes le plus désespérant des amours puisqu’en toute certitude, il demeurerait sans lendemain. Ce qui, toutefois ne manquait de m’étonner, c’était la valeur insigne que j’accordais à cet amour inexaucé, ce que son absence autorisait m’était rendu au centuple par son lustre particulier, il avait la saveur à nulle autre pareille du ‘fruit défendu’ dont je pensais, en ces instants de grâce, qu’il était la chose du monde la plus précieuse. Se tenir au bord de son désir, en observer la braise, lui accorder ce dont toujours il était en recherche mais qui s’accomplissait si rarement, l’éclat d’une joie devant le jour qui se lève. Je vivais en une sorte de sustentation, à mi-distance de la terre et du ciel, dans une lumière qui bourgeonnait tout autour de mon corps, pareille à une invisible mais rayonnante aura. Parfois le bonheur n’a-t-il d’autre mot ?

   Si un calme précaire pouvait s’installer en moi à mesure que mon séjour avançait, quelques événements dont je jugeais au départ l’innocuité, ne manquèrent de m’alerter. Seulement je demeurais dans une zone étrange, ambiguë, n’accordant à mes interprétations successives qu’un crédit des plus limités. Je savais pertinemment que les sentiments érodaient la raison, la rendaient si friable qu’à peine l’on pouvait en reconnaître l’habituel mérite. Avançant dans mes découvertes, voici que s’installait en moi cette ‘ère du soupçon’ dont le Nouveau Roman, en son temps, se fit le glorieux chantre. Chaque nouvelle pensée se trouvait remise en question par la suivante, si bien que je ne parvenais plus guère à faire le tri de ce qui appartenait à la réalité, de ce qui ressortissait du pur imaginaire. J’avais confié à Kirsten plusieurs recueils de nouvelles, la sachant friande d’histoires brèves dont elle semblait apprécier le fait que la chute du récit survenait dans une manière de surprise dont, visiblement, elle s’enchantait.

   Ces recueils, vite lus, elle les posait sur ma table de travail lorsque j’étais à l’extérieur pour mes reportages. Rien ne me dérangeait dans le fait que Kirsten vînt en mon absence, je n’avais nul secret à cacher et ses visites, loin de me contrarier, m’apparaissaient tels de rapides baisers qu’elle aurait déposés sur ma joue à mon insu mais avec l’enjouement d’une gamine comptant sur un effet de surprise. L’équilibre de mon âme se fût accompli en silence si, au dos des marque-pages qu’elle ‘oubliait’ dans les livres, n’avaient figuré, en une écriture lisible mais non moins fiévreuse, quelques citations d’auteurs dont le contenu me paraissait des plus équivoques. Ces quelques phrases d’anthologie, Lecteur, Lectrice, je les soumets à votre sagacité, espérant bien, soit que vous me confirmerez dans mes doutes, soit que vous les lèverez au gré de ce ‘bon sens’ qui semble si loin de moi en ces temps d’agitation sentimentale.

   Donc sur l’envers de ces marque-pages, à la manière d’une ‘bouteille jetée à la mer’, ces mots qui semblaient griffonnés à la hâte :

 

« Solitude : la double solitude où sont tous les amants. » - Anna de Noailles

« L'amour est une étoffe tissée par la nature et brodée par l'imagination. » - Voltaire

« La passion s’accroît en raison des obstacles qu’on lui oppose. » - William Shakespeare

  

   Pour moi, les motifs qui traversaient ces phrases se lisaient dans la transparence et, sauf à penser que l’esprit de raison s’était éloigné de moi, je ne pouvais plus me faire d’illusion sur le contenu ce cet « amour » naissant (je le mettais en quelque sorte « entre guillemets ») qui fleurissait entre mon hôtesse et l’hôte que j’étais, qui s’impatientait d’en connaître l’épilogue. Un des derniers matins de ma présence à Juelsminde, voulant ‘tirer l’affaire au clair’, je sors de chez moi, emportant dans la poche de mon blouson les trois signets portant l’écriture de Kirsten. Connaissant bien ses habitudes, je ne tarde à la rencontrer sur le sentier qui longe le rivage. Kirsten paraît contente de me voir. Elle m’interroge sur l’avancée de mon travail. Elle me dit le vent frais de ce jour, elle me dit ce ciel balafré de coulures sombres, elle me dit le bonheur qu’il y a à vivre, ici, sous cette latitude où les choses sont si pures, si exactes.

   Je lui dis la beauté de l’heure, le signal blanc de la mouette, la voile du bateau à l’horizon, je lui dis l’heure du départ qui approche. Je lui dis son ‘oubli’ des marque-pages dans les recueils de nouvelles. Elle me dit sa constante distraction, son étourderie, sa façon à elle d’être décalée d’elle-même. Je lui tends les signets qu’elle prend le temps de lire lentement, avec une certaine application. Nul trouble ne traverse son regard. Nul frisson ne soulève sa peau. Nulle émotion n’empourpre l’image de ses joues. Uniquement une longue sérénité qui contrarie mes plans les plus audacieux. Je pense en mon for intérieur à l’invention de cet ‘amour’ que j’ai tissé de toutes pièces, m’accrochant à la moindre navette soi-disant empreinte de signification, ourdissant une toile qui n’a de consistance qu’un rêve d’enfant éveillé.

   Juelsminde - Soir - Je viens de terminer mon reportage. Demain, retour à Paris. Je mets un peu d’ordre dans mes notes, je range mes livres, prépare mes bagages. Je sors devant la maison, m’assois sur une chaise. Une brise marine s’est levée qui rencontre la terre, apportant avec elle une brume fine, légère, presque inconsistante. L’heure est silencieuse, irréelle, comme si elle n’existait nullement pour les hommes mais pour elle-même, pour le temps qui passe et s’enfonce loin au-delà des yeux dans la fente improbable d’un lointain horizon. Il y a dans l’air une touche d’aigue marine, la fragrance d’un ‘je-ne-se-sais-quoi’, la vibration d’une sourde harmonie reposant sur les choses. C’est étonnant l’essence des sentiments, leur inclination à faire se dresser des analogies, à bâtir des correspondances entre un ici-présent et un jadis-déjà-passé, à relier un état d’âme à un autre état d’âme. Ce qui se joue, en cet instant d’une révélation, c’est le phénomène confondant d’une extase du moment qui m’affecte en propre et rejoint cet autre moment qui lui répond en écho. Même lueur éteinte du ciel. Même longueur du jour à venir. Même indécision de l’être à sortir de soi, à se donner à l’autre, à le connaître, à initier l’événement de l’altérité.

   Kirsten et moi sommes assis près de cette touffe d’oyants qui est le témoin discret de nos émotions mêlées. Nous parlons simplement du temps qu’il fait, de l’été à venir, d’une nuée d’oiseaux que le ciel confond dans une tache de gris sans nuance. Comme tous les moments qui se donnent dans le rare, celui-ci est suspendu, il attend, il veille, il se campe sur le bord du sommeil, prêt à surgir au cas où quelque chose surviendrait, voulant marquer les destins des stigmates d’une joie future.

   Paris - Quai aux Fleurs - Maintenant, installé dans la plus sûre des lucidités, je revois cette séquence avec Kirsten. Je revois nos mains qui se frôlent, moi lui offrant du feu, elle le recevant dans la conque de ses doigts. Je revois cette lueur bleue inquiète au fond de ses yeux, ce léger vacillement de l’âme, ce trouble de l’esprit qui appelle et ne reçoit nulle réponse. Je revois mon propre émoi comme un mirage se reflétant dans le miroir de sa peau. L’un et l’autre, nous sommes au bord de l’abîme et le savons depuis le plus sûr degré de notre intuition. Nous voulons et ne voulons pas, d’un même mouvement, nous ouvrir au risque de l’amour, il y a trop de choses à gagner, trop de choses à perdre. Nous sommes deux vols hauturiers en perdition d’eux-mêmes. Nous sommes dans l’ici tangible, l’infiniment réel et dans l’ailleurs aux impalpables desseins. Nous sommes en nous, nous sommes en l’autre, nous sommes en partage et n’en pouvons supporter l’épreuve. Tout aurait pu basculer, des meurtrières s’ouvrir au gré desquelles nous serions sortis de nous, aurions rencontré l’unique voie en laquelle cheminer jusqu’au bout de soi, au bout de l’autre. Aimer est un péril bien plus grand que ne pas aimer. Il oblige. Il fixe ses règles. Il aliène en quelque sorte et c’est la liberté qui se sent menacée et c’est le soi en son intime qui est bouleversé jusqu’en son tréfonds le plus essentiel.

   Alors, comment en cette déchirure de la conscience qu’est toute prise de décision qui engage, comment donner sens à cette antienne qui fait son point fixe à proximité et efface tout autre message : ‘Je n’ai pas compris à temps’. Mais que n’ai-je nullement compris ? L’amour ? Et puis quel « à temps » ? La temporalité qui est notre substance même, celle qui nous permet de faire fond sur le néant de l’angoisse, quelle valeur pouvons-nous lui attribuer qui ne soit celle du constant réaménagement des formes de qui nous sommes car il ne saurait y avoir de fixité, d’absolu qui nous assurerait de notre être, en déterminerait les contours, le porterait dans le feu d’une certitude tranquille. Voyez-vous, c’est la belle idée du ‘kairos’ des Anciens Grecs qui vient à moi et me fait me retourner sur les événements de la rencontre, sous l’éclairage subtil du ‘moment décisif’. Dans la radicalité de la pensée, chaque instant est décisif au motif qu’il ne saurait y avoir de hiérarchie dans l’événementiel qui structure notre destin et l’incline de telle ou de telle manière.

 

L’amour est décisif.

La beauté est décisive.

Parfois aussi,

le tragique est décisif.

 

   Le ‘décisif’ n’est jamais que notre propre empreinte intérieure que nous projetons sur les choses, que nous colorons à notre façon, qui est unique. Quel aurait été le ‘décisif’ de Kirsten ? Se séparer de son mari, venir me rejoindre à Paris ? Quel aurait été mon ‘décisif’, abandonner mon travail, venir vivre ici dans le Jutland, devenir sculpteur, tourneur d’argile ? Le problème du ‘décisif, lorsque déjà une vie est longuement entamée, c’est bien la force de dévastation qu’il introduit dans le cours somme toute tranquille des jours. C’est bien la raison pour laquelle nous nous gardons, le plus souvent, de ‘franchir le Rubicon’, lui préférant une volte qui nous assure d’une possible tranquillité.

   Bien évidemment, ces rationalisations, je les pose maintenant, au calme, sur mon balcon qui donne sur la Seine, alors que les péripéties sur lesquelles elles se fondent se sont diluées dans le temps et l’espace. Il semble bien que nul ne puisse s’opposer à la puissance d’aimantation de la passion, que le courant du fleuve soit trop fort, qu’une volonté silencieuse parvienne à nous surplomber qui décide de nous plutôt que nous ne décidons nous-mêmes.

   Mais avait-on au moins été touchés par la passion ? Ce terme n’est-il pas excessif qui majore une intrigue quotidienne somme toute ordinaire, ne portant en elle que des sèmes anodins bien impuissants à bouleverser quoi que ce soit. Mille intrigues chaque jour mettent en présence de possibles amants qui ne le sont qu’en théorie. Et puis, toute rencontre d’un homme et d’une femme, fût-elle la plus désintéressée, ne porte-t-elle en germe une dette amoureuse à l’archaïque figure qui dépose en nous, sans doute dans le clair-obscur de notre inconscient, la possibilité d’une aventure amoureuse et peut-être plus ? Je crois qu’à tout amour déclaré en tant que tel, il faut ce soubassement intuitif, faute de quoi il ne demeure qu’une terre infertile.

  

  

   Juelsminde - Matin du départ

 

   Le ciel est une soie qui étend jusqu’à l’horizon la mesure libre de son être. J’aime ceci infiniment, que les choses puissent flotter longuement entre rêve et réalité sans qu’aucune question contingente n’en fasse dévier le cours. Tout monte dans le ciel gris avec facilité. La brume légère cingle le visage avec une belle élégance. Les formes, mais quelles formes ? Sont-elles au moins humaines ces hésitations existentielles dans le diaphane de l’heure ? On dirait de minces effigies pareilles à ces touchants personnages inclus dans les boules de verre de Noël, ils se confondent avec les giboulées, les aiguilles cendrées des mélèzes, ils viennent à nous dans le retrait d’eux-mêmes. Ils se donnent dans une étrange présence/absence qui semble constitutive de la condition humaine. Toujours nous sommes entre deux clignotements, entre deux taches de lumière, entre deux oscillations du temps. C’est pour ceci que nous passons soudain de la joie à la tristesse sans bien en éprouver le subtil fondement.

   Kirsten sort tout juste de sa maison rouge et grise. Elle est vêtue d’une robe seyante qui cache son corps tout en en dévoilant la délicate harmonie. Ses longues jambes sont gainées de soie, son buste est haut placé qui oscille selon le balancement de sa marche. Cette fille est superbe qui porte en soi, sans même en être alertée, le masque tragique de la beauté. Se sait-elle belle au moins ? A-t-elle conscience de son haut pouvoir de séduction ? Et ces yeux, à la fois si profonds et si près des choses. Et cette progression de fée sur ses ballerines blanches. Kirsten m’a demandé la permission de m’accompagner sur mon chemin de retour jusqu’au parc où elle va aller faire une promenade. Sans doute méditative. Sans doute à l’orée de sa propre forme tellement elle porte en soi cette distance à elle qui la rend si attachante, si irrésistiblement magnétique. La portière est largement ouverte qui accueille Kirsten. Notre dernier voyage à la lisière de l’amour. Notre ultime rencontre avant la séparation.

   La voiture trace son sentier parmi le peuple des hauts sapins noirs. Un peu à la manière de noces qui seraient celles du deuil réciproque des amants. Mais ceci, ‘amants’ l’avons-nous été en dehors de mon incorrigible posture romantique ? Je demeurerai sur ce doute qui sera la dernière image qui me sera donnée de ce court séjour à Juelsminde. Nous parlons de tout et de rien, nous emplissons le cruel néant de mots qui en suturent la plaie. Sommes-nous tristes ? Ma question n’a guère de sens car, alors, il faudrait définir la tristesse, lui donner visage et contenu. Nous sommes, simplement, et déjà ceci suffit à nous occuper. Parfois vivre est une telle peine que, souvent, redouble une joie. Que reste-t-il au bout du compte si ce n’est une terrible marge d’indécision, une parenthèse ouverte sur le vide ? Le parc approche, on commence à en apercevoir la haute clairière semée d’essences rares. Et voici que la mince ritournelle vient se loger dans la plaine oublieuse de ma tête, j’avais presque fini par renoncer à en soutenir le chant si léger mais si insistant : ‘Je n’ai pas compris à temps’.

    Je gare la voiture sur le côté de la route. Un instant nous demeurons silencieux. Ici, je sais que tout encore pourrait s’infléchir en une autre direction. Mais sommes-nous, Kirsten aussi bien que moi-même, maîtres de nos destins ? N’y a-t-il pas, dans ces moments non reproductibles du ‘kairos’, quelque chose qui nous dépasse infiniment, comme si tout avait déjà été inscrit dans le vif même de nos âmes ? Seuls quelques oiseaux de proie trouent le silence au milieu du ciel. La tête des sapins s’agite sous la poussée amicale du vent. Quelques pignes chutent au sol dans un bruit de coton.

   Je crois que nous ne savons nullement la conduite à adopter afin de nous séparer. Entre nous, entre nos corps noués, je sens une tension. Comme si des fils invisibles nous reliaient dont, cependant, il nous eût été impossible, soit de les tirer, soit de les couper, seulement demeurer dans cette attitude dolente, dans cet écart de nous-mêmes qui nous exile et nous intime l’ordre de métamorphoser l’étincelle de l’instant en une possible éternité. Afin de meubler le vide, j’ai allumé la radio. Une musique mélancolique, du genre d’un adagio, coule lentement des haut-parleurs. C’est Kirsten qui initie le geste de la séparation. Elle se penche soudain vers moi. Je vois sa poitrine palpiter lentement, identique à celle d’un oiseau blessé. Je vois ses longues jambes haut croisées qui sont un pur miracle. Je vois le profond de ses yeux, deux braises qui dorment sous la cendre. Je vois ses belles lèvres carminées qui semblent chuchoter des mots que je n’entends pas. Je sens la tiédeur fiévreuse de sa bouche collée à la mienne. Je sens un délicieux vertige qui me conduit au plus haut d’un poème, au plus vif d’une chair en proie à la conquête de l’exister, je sens ce qui se donne dans la plénitude enfin accomplie.  Je vois ses ballerines blanches qui tournent le coin d’une haie. Je vois sa longue absence bien mieux que n’était visible sa présence même.

 

‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 15:16
Perdue dans le miroir de soi.

Photographie : Katia Chausheva

***

   Tellement de choses à voir dans le creuset du jour, sous l'arborescence à peine visible de la lumière, dans les reflets blancs du vent. Et toujours ce ciel si bas, si près des hommes qu'il les recouvrait de sa taie d'ennui. Il y avait si peu d'espace et la conscience faisait son tintement de braise à l'abri des murs. L'horizon n'avait aucune ligne où reposer sa tremblante esquisse. Partout des meutes de brouillard, des cubes levés de tourbe, des arbres décharnés pliant leurs ramures dans le vide. Parfois, dans l'absence du jour, l'unique émergence d'un ilot au loin, derrière les tiges étiques des joncs. Un massif de plantes maigres, la silhouette de trois chevaux, le hasard de quelques pierres se hissant au-dessus de l'eau. C'était cela l'existence sur cette terre aux confins du monde. La laine grise des moutons derrière leurs enclos de branches, le vol de l'oiseau comme un long trait de plumes, le bruit de l'air dans l'élévation des cairns. Et presque pas de présence, presque pas d'hommes, sinon le soufflet d'un vieil accordéon faisant sa plainte dans la fumée d'une salle obscure, le cliquetis des verres, la rumeur de la bière et ses bulles éteintes. Le temps comme un écheveau déroulant ses fibres dans le rouet obséquieux des jours.

   La maison était basse, gris-blanc, au toit de d'herbe, dans laquelle tu avais trouvé abri. Un chemin de terre, quelques taches de clarté posées sur la poussière, la silhouette tremblante de deux collines, au loin, et le silence pareil à l'eau étale de la lagune. Ce miroir ancien, où donc l'avais-tu trouvé, toi la passante du rien, la recluse dans son linceul de peau ? C'était si étonnant de voir celle que tu étais - parfois ta porte demeurait entr'ouverte -, dans l'attitude du recueil, tête inclinée dans la perte de la mémoire, à moins que ce ne fût dans le doute d'exister. Quel souvenir te hantait donc ? A quelle feuillaison de tes fables intimes ton globe de chair était-il occupé ? Et ce haut dénudé de ton corps, était-il le signe d'une vérité à laquelle tu destinais ta quête ? Et cette indistincte lumière de l'ampoule voulait-elle s'approcher du clair-obscur d'une âme torturée ? A t'observer à la dérobée - parfois des gamins aux cheveux roux, aux visages tachés de son venaient se poster dans l'embrasure de tes volets -, à essayer de te cerner, ne risquait-on pas de se perdre soi-même ?

   Comment pouvais-tu demeurer ainsi, lovée en toi, alors que, tout autour, le ciel bougeait avec ses lourds nuages gris, que le fer des chevaux battait le pavé, les vagues s'enroulaient sur les galets avec des monceaux de gouttes blanches ? Des heures, ainsi, immobiles, à simplement te regarder, les hommes auraient pu rester dans le détachement du monde, dans la recherche de toi, levée comme l'énigme dans le froid du réel. Car tout semblait s'arrêter et demeurer dans ce vœu sédentaire, dans cette possible perdition aux limites de soi. C'est si fascinant de voir l'invisible, cette ligne sous les eaux et des flottements de glace bleue alors que tout s'agite alentour avec la force des passions. Mais, ici, les passions étaient de simples rumeurs géologiques, des glissements de terre brune dans les eaux sourdes des lacs, des accumulations de roches sous la poussée du vent. Cela, cette force minérale de la contrée, on la ressentait de l'intérieur, à la façon dont une lave fait avancer son fleuve lent, reptation sur le bord d'une parole. Proférer un langage audible, dialoguer sur les plaines lisses parmi l'agitation des herbes, héler celui, celle qui passaient dans les corridors de brume, combien ceci aurait été inconvenant, genre de mise à mort de cette méditation de neige qui recouvrait tout et ne laissait plus rien de vacant. Il fallait le retirement derrière les ogives d'un cloître, la presque disparition dans une cellule de pierre, la fuite longue parmi les racines des heures. Il n'y avait pas d'autre secret que ceci : respirer longuement face au miroir de l'eau, effleurer la pierre de ses doigts distraits, briser dans ses mains les mottes grasses de tourbe, lisser la crinière de vent du cheval, serrer dans ses poings la chope d'écume, demeurer dans la lumière grise, tresser les sons de l'accordéon dans l'antre de ses oreilles, guetter, au travers de la vitre dépolie, les nervures de l'être. Simplement ceci et, surtout, faire silence jusqu'à cette mutité qui était dans l'ordre des choses.

   Ici, il fallait apprendre à demeurer dans sa propre enceinte, à faire de ses pensées des manières de feux-follets inquiets, à étoiler son imaginaire de la pureté du cristal, à livrer sa mémoire à une immédiate réclusion dans les limbes du présent. Si le pays avait la longue réminiscence des pierres, les hommes étaient assignés à ne voir que l'instant présent, comme une flamme vacillante derrière son écran de verre. C'était si étroit, ce refuge de l'exister dans les mailles de la nécessité. L'on était constamment livrés à la démesure, au vent possible de la folie, aux meutes incessantes des lames d'air, au vertige de vivre. Il fallait s'amarrer à la certitude du sol, enfoncer le pieu de sa volonté dans la faille de la roche, s'agripper aux racines des bruyères, coller son anatomie à la plaine lisse de l'eau, à l'exactitude des glaces. C'était cela que tu étais venue dire à ce peuple égaré : l'urgence à s'immoler et disparaître dans les plis de la terre, à faire de son corps le lieu d'un sacrifice. Car l'on ne lutte ni contre le vent, ni contre l'eau pas plus qu'on ne se dresse contre soi. Soi, on ne l'est qu'à se hisser du sol et à élever dans l'espace son menhir de chair. Et à le maintenir comme l'effigie la plus haute. Cela, cette empreinte du paysage faisant sa flamme à l'encontre du ciel, c'était la raison de ta présence parmi nous. Afin que ce génie du lieu nous pénétrant nous pussions demeurer et habiter. Au revers de ta maison blanche, sur le mur teinté de chaux, les quatre lettres de la quadrature qui te fixaient parmi la cohorte des existants :

Perdue dans le miroir de soi.

   Il n'y avait pas d'autre continent où habiter que cette demeure étroite du temps, que cette féérie de brume de l'espace. Nos corps le savaient mais nos esprits l'avaient oublié, alors que nos âmes flottaient infiniment à la recherche de ce qui nous ressourcerait. Nous étions enfin parvenus au foyer de ce qui nous hantait depuis notre lointaine enfance. Nous pouvions faire halte ! Pour toujours.

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 16:39
En voyage vers soi

    Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Toujours en fugue, en exil de soi, ceci Utgående (traduisez « en partance »), le savait au creux le plus intime de son être. De cette déchirante réalité du « passage » elle était traversée depuis sa plus tendre enfance. Il y a bien longtemps, alors que sa mère Gunhild l’appelait par son diminutif « Utgå », déjà elle savait que toute existence est coupure à vif dans la chair, que la peau n’était qu’une outre emplie d’un vent qui, un jour, s’en échappera. Cependant, sur quelque latitude que ce soit, jamais l’enfant n’est triste, seulement occupé de questions qui outrepassent son entendement. Certes, en son univers intérieur, il ressent parfois la montée de sourdes vagues et il n’est pas rare que des chapelets de larmes ne se hissent jusque dans les globes des yeux, larmes qu’il retient parce que la pudeur lui dicte qu’il ne faut porter à l’extérieur les motifs de son propre désarroi. Ce qui dessine le profil de l’enfance se reproduit à l’identique lors des convulsions adolescentes qui ne sont jamais que les résurgences de la période de latence au cours de laquelle tout devait être tu dans les mailles d’un corps asexué. Seulement voilà, plus on dissimule le sexe, plus il demande à se manifester. Soit dans la mesure outrancière de l’indécence, soit dans la forme du retrait qui, le plus souvent, n’est que l’image d’une malice ayant retourné sa peau.

   Chez Gående (son sobriquet d’adolescente), rien de ceci ne s’informait qui eût fait signe en direction de quelque vice dissimulé. Non, Gående était droite, authentique à souhait, ce dont sa belle physionomie témoignait avec une belle constance. Son profond regard bleu-acier était sincère, sans nuages qui vinssent en ternir le brillant. L’ovale parfait de son visage - il faisait penser à une manière d’œuf originel -, était, en quelque sorte, le signe même de la perfection. La lanière de ses cheveux roux se partageait en deux lames dont celle de droite était plus ample que celle de gauche ce qui, étonnamment, n’entraînait nulle dissymétrie. C’est le privilège des âmes  loyales que de métamorphoser tout chaos en cosmos. Son cou, pareil à une fragile porcelaine, donnait accès à la plaine neigeuse du buste qu’éclairaient les deux billes rouge pâle des timides aréoles. De ce beau paysage se dégageait une impression de sérénité qui confinait à l’idée que l’on peut se faire de l’éternité si seulement cette abstraction parvient à se rendre symbolisable.

   Mais il faut d’abord dire la blancheur. Utgående (« en partance » donc, ne partait d’elle que pour y mieux retourner), habitait ce pays de légende du Grand Nord, aux abords de la ville de Skulsfjord, dans un de ces superbes petits chalets peints en rouge, tout au bout d’un chenal aux eaux limpides où se reflétaient des collines d’herbe, la courbe lumineuse du ciel et, au fond, des montagnes qui se perdaient dans les mouchetures du silence. Ce qu’elle aimait par-dessus tout dans ce pays du froid, c’étaient les longues et claires journées d’hiver où tout se noyait dans une indistincte nappe blanche. Les bras d’eau gelaient, les collines semblaient de gros éléphants de mer échoués sur le rivage ; quant aux montagnes, leurs crêtes scintillaient au soleil telles les facettes d’un diamant. Des journées durant, sur des raquettes en peau, elle parcourait ce vaste domaine où rien ne vivait qu’un dais immense de solitude. D’Utgående à la nature il n’y avait nulle distance. Une blancheur sur une autre dont nul n’eût pu percevoir où commençait l’une, où finissait l’autre.

   Plus qu’un faible, elle avait une véritable adoration des oiseaux, ces faucilles qui surgissaient du ciel tels des éclairs et s’y fondaient l’instant d’après comme s’ils n’avaient été que de rapides visions dont nul n’aurait pu dire la provenance, pas plus que la mystérieuse destination. Des heures durant, accroupie sur le moignon d’une souche qu’elle recouvrait d’un tapis de mousse, elle observait le blanc trajet des mouettes, admirait leur belle chorégraphie lorsque du bout du bec, dans un jaillissement de gouttes, elles prélevaient un peu d’eau pour étancher leur soif. Elle suivait du regard le ballet des sternes, leurs rémiges qu’allumait la lumière. Elle se réjouissait de voir les boules de plumes des bruants des neiges, l’œil de jais du lagopède, leurs pattes chaussées de fourreaux, leur bec telle une épine foncée.

   Tous ces oiseaux blancs n’étaient que des déclinaisons de la neige et de la glace, des variations de congères et des reflets de névés. Sans doute s’’identifiait-elle, en son for intérieur, à ces icônes de talc qui portaient en elles l’idée même de la pureté, de la virginité. Cependant, que l’on n’aille en déduire un juste apaisement résultant de ces rassurantes observations. Car si Utgående paraissait aussi innocente que le jeune bourgeon, elle n’en possédait pas moins une vive lucidité dont, sans doute, son regard bleu de glacier témoignait avec une belle acuité. Ce qu’elle savait, à la façon d’une claire certitude, c’est que ces habitants des contrées célestes n’étaient que des formes de passage, autrement dit du temps qui fondait comme les flocons au printemps, du temps qui s’envolait comme la feuille d’automne chassée par les vifs courants du blizzard. Oui, tout ceci fuyait, toutes ces secondes s’écroulaient à la manière de châteaux de cartes. Ce n’était pas triste. C’était un genre de surnaturel, de brume sans origine, sans explication. Cela poissait les yeux, cela engourdissait les mains, cela alourdissait la marche et les raquettes crissaient dans la neige comme si elles étaient les harmoniques de la marche de l’étrange condition humaine.

   Utgående, « en partance », était cette médiatrice du moment qui portait en sa doublure le moment suivant, mais aussi la mémoire du temps antécédent. Utgående était un être du flux et peut-être sa situation, tout en haut du globe, au-dessus du Cercle Polaire, tout près du ciel où fulguraient les eaux vertes et souples des aurores boréales, peut-être sa position donc était-elle augmentée de cette proximité avec quelque chose d’essentiel. Ici, sous la rudesse du climat, sous la mesure étroite du jour, l’on ne pouvait tricher. Tout se donnait dans l’austérité et le vagabond qui se fût aventuré sur ces chemins du silence éternel l’eût payé de sa vie. Jamais nul égaré ici, sauf le lièvre des pôles dont la fourrure est un fragment de nature, non un monde extérieur qui viendrait y plaquer l’audace de vivre. Car il faut respecter les délibérations du vivant, n’en point contrecarrer les desseins. Nous, les « hommes de bonne volonté » qui croyons être « maîtres et possesseurs » de tout ce qui bouge et tremble sous l’horizon, offrons-nous un peu de modestie, ceci est la meilleure façon de nous entendre avec l’univers fourmillant les choses.

   Quand l’hiver enfin consentait à retirer son linceul blanc, que les touffes d’herbe montraient leurs tiges jaunes, que la montagne à l’horizon s’égouttait lentement, Utgående éprouvait comme un sentiment de douce mélancolie. Le blanc au gré duquel son existence paraissait calquée, se dissolvait lentement, mettant à nu les territoires qui avaient longuement hiberné. Sans doute une nouvelle liberté allait-elle surgir qui tirerait des couleurs une possibilité de ressourcement. Seulement, ce qui ne laissait d’inquiéter la jeune fille, c’était la lourde caravane d’oiseaux noirs qui poudraient le ciel de leur vol funeste. On aurait dit la sombre galaxie hitchcockienne. Il y avait les cormorans qui cinglaient l’air dans le genre de coutres acérés. Il y avait les labbes, certes un peu de blanc demeurait accroché à leur poitrail, mais combien les voiles de leurs ailes largement éployées disaient la violence de leur vol, les taches diffusant sur le bleu. Il y avait les corneilles dont les plastrons d’obsidienne luisaient tel le malheur. Il y avait les cris des freux qui vrillaient les tympans, ils semblaient de sombres épouvantails surgis d’une veine de charbon. Il y avait beaucoup de signes qui balafraient l’air, le déchiraient, le scindant en minces bandelettes, cela faisait penser aux antiques momies.

   De tout ceci Utgående ne s’offusquait nullement. S’insurge-t-on d’une loi divine ? Car toute vie en son essence est sacrée, fût-elle teintée d’athéisme et frappée d’incroyance. C’est uniquement pour cette raison qu’elle vaut la peine d’être expérimentée. Utgående, tout comme nous, est un être de l’entre-deux, un simple photophore qui vacille dans son enceinte ouvragée, sa dentelle de métal ou de terre. Elle n’est même pas lampe-tempête dont la vitre la protègerait des vents mauvais. Elle est toujours déjà disponible à l’effervescence de l’être tout comme à l’effacement du non-être. Une simple silhouette grise qui chancelle et palpite entre le blanc de la joie, le noir de l’inquiétant. Tous les Vivants sur la Terre sont ces métronomes qui battent l’air de leurs mouvements syncopés. Ils n’ont qu’une crainte, que le balancement ne s’arrête, que ne s’installe le repos. La vie est au milieu qui fait son modeste rougeoiement. Il faut s’y consacrer corps et âme. Devant nous, toute l’étendue du temps, le blanc lumineux des jours, le noir étincelant de la nuit. Toujours nous sommes des êtres de l’entre-deux !

 

 

 

 

 

 

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