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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 08:14
Dessous la lumière verte.

                                          Photographie : Katia Chausheva

 

   Le compartiment était semblable à un minuscule boudoir, avec ses rideaux aux fenêtres et ses broderies sur la pourpre des sièges. Nous étions deux dans cet espace étroit. La lumière verte du plafonnier diffusait une douceur d'aquarium. Je vous apercevais dans votre tache d'ombre, seulement effleurée par la clarté, pareille à la silhouette fuyante d'un rêve. Vous bougiez si peu, sauf parfois pour remonter une mèche rebelle ou bien croiser vos jambes que je supputais longues et gainées de soie. L'express glissait dans un bruit de neige au milieu des bouleaux. Il y avait comme une phosphorescence et, au plafond, filaient de rapides étoiles. Le mouvement continu du train, sa scansion régulière faisaient penser à une manière de rythme immémorial, à moins que ce ne fût au balancement même de l'amour. C'était troublant, en tout cas, que de progresser vers son destin dans cette eau trouble, vibrante comme le désir. A en juger par votre pose alanguie, vous deviez être installée dans une naturelle volupté et je jouais à vous imaginer par la pensée. Grande, élancée, avec de belles hanches en amphore, un bassin large comme le jour, des cuisses musclées en même temps que sveltes, des mollets doucement inclinés vers les attaches de vos chevilles. Seul votre visage demeurait inconnu, tellement il semblait vouloir se dissimuler dans une écorce fuligineuse. Mais comment m'empêcher de lui donner forme et courbure, élan et vivacité, présence et absence ? Assurément vos cheveux avaient la couleur du platine, votre front celui de l'albâtre, vos lèvres doucement gonflées l'ardeur de la fraîche cerise, votre menton la fuite claire du galet. Quant à vos yeux, ils ne pouvaient être qu'identiques aux feuilles des arbres dans leur tremblement léger, eau de source se dispersant dans la perte de la lumière.

De temps en temps je jetais un regard sur le paysage, sur cette incroyable nuit boréale qui brillait pareille à une gemme. Une lueur à ras du sol glissait sur les troncs des bouleaux et nous en recevions l'écho affaibli, sémaphore venant dire là l'instant unique. Ce qui me plaisait, surtout, les variations de cette faible lumière, les passages plus clairs dans les gares, comme de rapides fanaux s'effaçant dans le silence. Alors, penchant la tête vers le carré de broderie, me laissant aller à un facile onirisme, tout inclinait à devenir symbole aussitôt qu'évoqué. Je pensais à la douceur, à la paix et une colombe m'effleurait de son vol blanc. Je pensais à la beauté et la mer gonflait son dôme bleu. Je pensais à la vérité et l'iceberg dressait son stalactite de glace dans les eaux pures des fjords. Je pensais au bien et le soleil faisait sa boule blanche au-dessus de l'horizon. Tout se dirigeait vers la métaphore avec souplesse, facilité. Alors, qu'en serait-il si je pensais à vous, étonnante et discrète voyageuse perdue dans la pénombre de son corps ? Y verrais-je quelque secret ? Y verrais-je l'amour faire ses singuliers aveux ? Je pensais à vous, forme indistincte dans la dérive nocturne et je vous voyais nue, soudain, allongée sur une couverture aux plissements de vague. Votre visage demeurait une énigme, dissimulé dans une avancée d'ombre. Votre bras gauche descendait vers le sol dans un genre d'abandon, alors que votre main droite, en coupe, protégeait une poitrine que je devinais menue, une aréole sombre comme la baie du genièvre. C'était votre hanche, votre bassin qui recevaient le plus de lumière alors que l'ascension de votre jambe disparaissait dans une invisible taie grise.

C'était incroyable ce grain de peau, ce givre éteint. Et, pourtant, je vous sentais si passionnée. Dissimulée à mieux vous dévoiler. Etait-ce la taïga qui faisait sur moi ses reflets troublants ? Comme une ivresse née du silence. Et ce face à face muet qui semblait n'avoir pas de fin. Longtemps j'ai erré sur la colline de vos genoux. Puis la chute fut fatale. Pareille à un éblouissement. Il y avait le ventre bombé, le léger foisonnement d'une végétation silencieuse. Une douce rosée en éclairait le mystère. Puis une mince faille par où se devinait le secret que vous portiez dans le recel de vous. Une clairière y faisait son ajour avec, au milieu, la hampe blanche de votre désir. Dressée vers le ciel à la manière du discret bouleau, une à peine vibration dans le vent d'hiver. C'était étonnant cette souplesse de l'air qui vous animait de l'intérieur, ce nectar qui gonflait et faisait ses infinies efflorescences avec la beauté de cela qui se dissimule et ne parle qu'un langage crypté, écrivant dans la chair les hiéroglyphes de l'attente. Car, ici, dans ce dépliement pareil à celui de l'anémone dans la pureté des eaux, c'était d'une grâce naturelle dont tout était atteint. Comme si la rumeur boréale, ses aurores de verre avaient gagné votre demeure afin d'y déposer l'arche d'une poésie. C'était si bien de flotter entre deux eaux, entre deux chairs, dans la pure élégance d'une parole infiniment muette. Être là, parmi vous, à demeure et ne souhaiter rien d'autre que cette lente immersion. Et, d'ailleurs, était-il possible d'en jamais ressortir ? Il y avait des balancements, de légers bruits de conque marine, de sourdes reptations. Combien il était heureux d'éprouver cette certitude d'être dans la simple vérité charnelle avec la demande d'y rester. Au-dessus du dôme du ventre, c'était tout l'espace libre de la taïga qui se posait sur votre ombilic, y déposant le vent, la lumière bleue, la courbure du ciel, le clignotement des étoiles, la douce lactation de la Lune. Il n'y avait plus rien dans cet express qui filait d'un bout à l'autre de l'horizon, que vous, dans l'attente de l'événement, que moi, dans le pli même de ceci qui se produisait et tenait du prodige. Le monde, au loin, n'était qu'une simple distraction, la perte d'une eau dans une faille innommée. Mes yeux étaient fermés, mes paupières jointes sur la porcelaine de la sclérotique, mes pupilles explorant l'en-dedans comme si la perdition de toute chose avait eu lieu. Nous étions quelque part dans une dérive hauturière sans lieu ni temps.

Un bruit de chute, pareil à de lourds flocons heurtant le sol de terre gelée. Puis, plus rien que le vide. Le compartiment était désert, rideaux battant la vitre sous l'effet d'un simple courant d'air. Je me suis levé avec le poids du doute et les arrière-pensées du songe. Le quai, sous ces latitudes septentrionales, était semblable à une banquise dérivant au milieu des eaux froides. Le train était immobilisé dans un espace gris, tout contre une butée de bois. Quelques voitures y étaient accrochées, toutes identiques, architectures fuyantes que la brume effaçait. Une gare qui semblait désaffectée, quelques rondins de bouleaux empilés, un antique signal, l'ossature d'une ancienne barrière, des monceaux de traverses rongées par le temps. J'errais, mon maroquin au bout du bras, comme aux confins d'une vie inutile et dérisoire. Par terre, sur une dalle de ciment usée, une couverture de bure marron. Le blizzard qui s'était levé y imprimait quelques rapides vagues. Ce linge perdu, je l'ai ramassé, l'ai serré contre ma poitrine afin de me protéger du froid naissant. Bizarre, tout de même, comme cette étoffe paraissait vivante, encore habitée d'odeurs. Un parfum discret, de rose ancienne, montait lentement dans la décroissance du jour. Je me suis assis sur un banc de planches disjointes. Dans les ramures froides de l'air, venant d'un impossible horizon, il me semblait entendre le glissement d'un express en route pour ce bout du monde. Longue serait l'attente, dans cette ambiance hivernale, sans réelle demeure où habiter !

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18 janvier 2025 6 18 /01 /janvier /2025 08:48
Elle qui regardait au loin

« Soutenir l’été »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Elle qui regardait au loin, pouvait-on la nommer autrement que « Vision » ? Quiconque la voyait pour la première fois en demeurait atteint au profond de l’âme pour l’entièreté de son existence. C’est ainsi, les vies de haute destinée qui s’abritent sous le discret, se donnent sous le silence, instillent en nous quelque tonalité affective indéfinissable mais non absente cependant de quelque souci. Les êtres que nous croisons au hasard des routes, les hautes statures burinées par le vent, entaillées de balafres de soleil, érodées par les longues marches, nous en oublions aussitôt la forme, simples esquisses diluées dans l’air du temps. Ce sont bien plutôt les invisibles épiphanies, les passages éphémères, les glissements furtifs de ballerine qui retiennent notre attention et nous questionnent incessamment, comme s’il y allait de notre propre prétention à poursuivre notre hasardeuse progression.

   Le Fort, le Sûr de lui, le Prétentieux effacent d’eux-mêmes, à la hauteur de leur insolence, la silhouette dont nous aurions pu faire le centre de notre joie, un lieu privilégié d’observation. Ce que leur certitude leur apporte, notre jugement le leur ôte. Les « vérités » par trop affirmées nous fatiguent et nous n’avons de cesse de les reléguer à l’arrière-plan, dans une zone d’indécision. Nous avons toujours mieux à faire que d’aller sur quelque champ de foire pour y applaudir les camelots et les bateleurs de toutes sortes. De toute manière, ils n’ont nul besoin de nous, ils se suffisent à eux-mêmes. Mais ils nous ont assez occupés. Nous bifurquons en direction de plus apaisantes figures.

   Donc Vision telle qu’en elle-même. Comment pourrions-nous la décrire ? Et, du reste, cette tâche n’est-elle vouée au simple échec, elle qui ne se dit que dans le retrait, l’absence, le suspens de qui elle est ? Comment proférer ce qui demeure coi ? Comment dessiner une forme qui est tout juste une esquisse ?  Comment donner site à une couleur qui se situe à mi-chemin entre la pâleur de l’aube et l’à peine insistance du crépuscule ? Peut-on mettre en mots le pointillé des étoiles parmi la lactescence du ciel ? Quels mots peut-on jeter sur la page blanche pour essayer de traduire le vol blanc, précisément, de l’oiseau de mer, sa perte soudaine dans les remous invisibles de l’air ? La grâce, la légèreté, l’ineffable disposent-ils d’un lexique pour apparaître ? Ne convient-il plutôt de les laisser à leurs motifs hiéroglyphiques, à leur évanescent trajet ? Mais trop questionner est évitement et rencontre différée. Or nous voulons rencontrer. Or nous voulons percer le mystère, soulever un pan du voile d’Isis.

   Vision s’est originellement révélée au monde un jour de lumineux printemps. L’air exultait. Les papillons battaient joyeusement des ailes, un arc-en-ciel découpé dans la toile du jour. Le pollen ruisselait des fleurs. Le nectar poudrait de jaune tout ce qui venait au monde. De joyeux babils montaient des terrasses de café. Des écumes de joies solaires sortaient des bouches. Des gorges se déployaient tout contre les globes dilatés des yeux. Il y avait comme un perpétuel ressourcement des choses, une manière de résurgence continue de ce que l’hiver avait biffé aux yeux des hommes.

   La seconde venue à elle, parmi les saisons de son jeune âge, l’été en sa rayonnante splendeur. D’abord elle avait été surprise par le soudain gonflement des volutes d’air, par leur assiduité à former tout autour du corps une gangue chaude, rassurante, qui paraissait vouloir dire la plus haute valeur de l’heure, son infini coefficient de radiance, son éploiement qui fardait les yeux de mille couleurs pareilles aux queues des cerfs-volants en quête de plein ciel, en recherche d’ivresse. L’été était le centre d’une telle clameur, on n’en pouvait ressortir que le corps fourbu, l’esprit en déroute, l’humeur joyeuse car, en cette saison solaire, tout semblait se donner dans la facilité, s’ouvrir dans le tissu plein et entier de la félicité. Parfois, se réveillant dans l’aube déjà tissée de chaleur, Vision sentait surgir en elle, dans quelque mystérieuse amygdale céphalique, une étonnante formule dont elle ne pouvait décider de l’origine :

 

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Ceci se disait sur le ton d’une douce injonction, ceci s’allumait derrière le cercle du front avec des airs de supplique silencieuse, comme si le pseudo impératif, trois fois émis, ne la concernait, qu’elle Vision, en son bourgeonnement originel. Jamais elle ne s’était ouverte à personne - son tempérament discret la disposait peu aux confidences -, de ces « pensées » saugrenues dont elle estimait qu’elle devait être seule à posséder le secret, comme si, de divulguer ce dernier, pouvait remettre en cause son fragile équilibre.

    Automne était venu sans prévenir, des écharpes de brume subites, les premiers froids, les premiers frimas sur le versoir des charrues des paysans qui retournaient la glèbe avant qu’elle ne se dispose au repos. Vision aimait bien cette saison avec ses feuilles jaunes d’or, ses feuilles couleur de sanguine, ses feuilles que trouait le passage invisible du temps. Oh, bien sûr, parfois, lors des froidures hâtives, persistait-elle à chanter, en silence, la petite comptine pareille à des rêves d’enfant :

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   De ceci, de cette sorte de complainte intérieure, rien ne demeurait qu’un air d’égarement parfois, identique à celui de dormeurs brusquement tirés de leurs rêves par un bruit venu du profond de la maison, une charpente qui craque, une bûche de bois qui éclate sous l’assaut des flammes.

   Quant à l’hiver, il n’avait été qu’une succession de coups de blizzard - on pensait aux latitudes boréales -, de bourrasques de neige - on se serait crus dans quelque proche Laponie -, de rivières gelées qui n’étaient sans évoquer une étrange Volga ayant changé son cours et le lieu de sa destination. Le plus clair du temps, dessinant des paysages sur de larges feuilles blanches ou plongeant ses yeux dans les pages duveteuses d’un livre, Vision s’employait à dissoudre les aiguilles de givre dans les replis de son imaginaire. Et, comme chacun s’en doutera, le petit refrain reprenait de plus belle à mesure que le froid dépliait ses tentacules de bruine :

  

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Cette itération au plein de sa tête, loin de l’effrayer, lui apportait bien plutôt un air de douce sérénité qui traçait à l’entour de son visage une étincelante aura, laquelle contrastait avec la pâleur naturelle de son visage. Vision, on l’eût dite fardée de blanc, en partance pour quelque bal masqué, peut-être dans l’un de ces palais vénitiens aux charmes mystérieux que n’hantent que des personnages de fiction tout droit sortis de l’imaginaire d’un écrivain hissant du fantastique des êtres de coton et de dentelles. Telle qu’elle était la plupart du temps, un genre de nymphe à peine sortie de sa chrysalide, une essence diluée dans la transparence du jour, une feuille de glace flottant à la surface d’un lac. Souvent elle s’abritait, lisant sur un banc au bord d’une large forêt, sous la toile d’un parasol rayé de gris, dont la teinte délavée le portait à la limite de l’invisibilité. Son corps menu, il inclinait vers la douceur et la pureté d’un calice de lotus, était à peine voilé d’un body de soie grège retenu aux épaules par deux invisibles lanières. Sous son tissu léger on devinait une poitrine si fluette qu’elle en devenait inapparente, comme si, abritée sous sa vêture, elle se fût efforcée de se rendre invisible au monde.

   Avançant en âge, peu à peu le refrain de jeunesse avait décliné puis s’était effacé sous le poids de sa propre inutilité. Et ce fait ne tenait de nul prodige, comme s’il avait été décidé par le mouvement des choses elles-mêmes. Non, l’explication était bien plus simple. En réalité, Vision ne s’était jamais sentie vraiment en affinité avec quelque saison que ce fût et son attrait pour l’exubérance estivale n’avait été qu’un genre de toquade, un reste de caprice infantile, une survivance de quelque croyance en un Eden terrestre. Jamais aucune saison ne pouvait se « soutenir », tout était irrémédiablement en chute de soi, réaménagement permanent, genre de retour vers quelque origine, du moins cette impression se donnait-elle à la manière, sinon d’une certitude, du moins d’une croyance fichée au plein de l’âme.

   Maintenant que Vision était parvenue à l’accomplissement de son âge, sa vue du monde avait changé, elle était devenue plus distante mais aussi plus réaliste. Elle n’était plus polluée par des opinions primitives qui, en leur temps, l’avaient bernée. Dorénavant, elle s’assumait en qui elle était, cette Jeune Femme pareille à ces brumes qui flottent au-dessus des lagunes, les prédestinent en propre, peignent la complexité de leur état d’âme, un perpétuel réaménagement de leur être car il ne saurait y avoir de certitude à exister que pour ceux dont la vue est trop étroite, dont l’esprit est trop occupé d’eux-mêmes.

   Vision avait conscience de sa propre vulnérabilité. Elle savait définitivement qu’elle ne « soutiendrait nul été » pas plus qu’elle ne commanderait aux autres saisons, aux autres Existants, au temps lui-même en sa fuite plurielle. Celui qui déjà n’était plus, celui qui fuyait au-devant du regard, celui de l’instant qui s’écroulait à chaque seconde tel un château de sable. La vérité, la seule vérité de Vision et celle de ses commensaux, le passage, la métamorphose constante, le réaménagement de soi en qui l’on serait dont, encore, on ne connaît nullement l’être, les troublantes facettes de cristal, les chapes de plomb parfois, les fêlures, les brisures, les éclairs de pur bonheur aussi. Tous, nous étions construits sur de la lave, édifiés sur des sols mouvants, livrés aux caprices de la durée.

   Son air d’étrange apparition, cet air tout à la fois d’être ici et ailleurs, Vision le tenait de sa situation sur les marécages du temps. Les saisons passaient, le printemps radieux cédait la place à l’été intensément lumineux, puis l’automne et ses feuilles languissantes, puis l’hiver en sa blanche rigueur. Rien ne demeurait vraiment qu’une sorte de néant entre deux pleins. Quiconque eût été interrogé sur cette façon d’aporie de l’existence l’eût aussitôt imputée à ces vides, à ces non-sens s’intercalant dans la matière dense du réel. Certes, telle était la logique qui adoubait l’immensément visible, l’immédiatement préhensible au détriment de tout ce qui était absent, dont l’être ne leur eût paru que tressé de rien. Mais l’existence en sa plénière avancée n’est nullement logique, ce qu’elle édifie d’une main, elle le détruit constamment de l’autre.

   Vision, en son for intérieur, avait bien saisi cette dimension d’irrémédiable fuite, cet écart qui mettaient chaque chose à distance de l’autre, cette béance qui, parfois, la projetait hors d’elle en quelque monde mystérieux dont elle craignait qu’il ne devînt le dernier dont elle pût faire l’expérience, comme si sa lucidité, quant au cours irrépressible de la vie, la condamnait par avance à n’être qu’un vague fétu de paille balloté par les flots. Mais ce dont Vision n’était nullement consciente, c’était bien de ceci : elle n’était elle, Vision, qu’à éprouver en elle ce balancement unique du temps, à sentir au plus intime de soi la pliure entre deux formes, deux états, à se situer sur la lisière entre la nuit et le jour, à éprouver telle une belle rencontre le poudroiement du brouillard entre ciel et terre, à s’immiscer dans la faille qui s’ouvrait entre deux saisonnements.

   Ce en quoi consistait sa présence : n’être que l’intervalle entre deux mots, n’être que la césure entre deux paroles, n’être qu’un liseré entre le silence et le bruit. C’étaient là les méridiens les plus effectifs selon lesquels s’y retrouver avec soi, c’étaient là ses polarités essentielles : une chose était, une chose n’était plus, seuls le milieu, la transition, le glissement étaient les motifs au gré desquels sa vie prenait sens, s’instauraient les harmoniques déterminant sa temporalité. Elle était elle, Vision, à l’aune de ce constant égarement de soi, de cet ondoiement, de ce chatoiement. Au cours de sa progression tout ceci se donnait à bas bruit. D’elle, Vision, émanait une étrange et magnétique sérénité dont chaque personne qui la croisait s’interrogeait sur sa nature sans en pouvoir préciser l’origine aussi bien que les limites. Le secret de Vision : se situer au foyer de son propre temps sans avoir d’autre effort à fournir que de se laisser aller à ses intuitions, de glisser parmi les confluences du jour, de passer du crépuscule à l’aube en se confiant aux doux soins de ses songes, ces médiateurs qui la déposaient sur le rivage heureux d’une clairière alors que tout autour le clair-obscur de la forêt faisait son chant d’ombre et d’énigme.

   Elle était, en quelque sorte, une Passante de l’indicible, une Intermittence de la mémoire et du cœur, une simple Transition entre deux états. Elle ne se fixait sur rien, ce qui expliquait cette énigme, cette perte de la vision bien au-delà de soi en un territoire dont elle eût été bien en peine de tracer les frontières. Elle était pareille aux scansions des aiguilles sur le cadran de l’horloge, pareille à l’hésitation des grains de matière dans la gorgé étroite du sablier, pareille aux gouttes de la clepsydre en leur indécise chute. Elle était regard se scrutant lui-même, initiant un retour sur soi qui n’était, en toute réalité, qu’une recherche aux motifs infinis se perdant dans les lointains bleus du ciel. Or le ciel est immense, or la vue plane loin, bien au-delà du souci des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 janvier 2025 2 14 /01 /janvier /2025 18:11
Tout au bout du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau

 

   Dans l’étroite chambre aux murs enduits de chaux, Jeanloup s’éveille bien avant que le jour ne paraisse. En lui, déjà, dans le plissement intime de son corps, il sent les battements de la mer, son halètement pareil au songe d’une bête qui serait de l’autre côté des choses, dans un pays d’outre-vie. Un mystère ne se disant que du bout des lèvres. Dans la haute bâtisse qui donne sur la place il n’y a guère que le soulèvement lent des poitrines. Par la pensée, Jeanloup s’essaie à deviner le souffle long de Jo, son arrivée, bientôt, sur la grève où pâlissent les rêves dans la montée du jour. Sur les allées, en contrebas, seul le bruit de quelques meutes de poussière et le pépiement étouffé d’un oiseau. Le sol de tomettes s’éclaire d’un léger clair-obscur, de quelques lignes tombant des persiennes. Que le jour vienne, que l’espoir de voir l’inaperçu surgisse enfin, il est si long d’attendre lorsque la joie est toute proche, dans les heures bleues qui s’annoncent. De l’autre côté de la cloison, il y a eu comme un grincement, un imperceptible mouvement. Puis des coups frappés à la porte et la voix chaude, rassurante de Jo qui ouvre la conque de l’imaginaire : « C’est l’heure du bout du monde, Jeanloup. Le trésor, on ne le découvre jamais dans la blancheur des draps, seulement à la proue de la barque ! ».

   Bien mystérieuses paroles pour cette jeune vie - douze ans tout juste -, qui incline davantage vers la naïveté de l’enfance que vers l’ombre sérieuse de l’âge adulte. Jeanloup s’habille à la hâte alors que Jo est déjà installé dans la cuisine, disposant quelques tranches de pain et des anchois tout juste sortis de la saumure. C’est cela, être pêcheur, se lever à l’aube, dans le doute du jour, se sustenter de peu et se dépêcher de rejoindre le port avant que ne s’y illustrent les allées et venues des badauds. L’eau est si fraîche qui calme les aspérités du sel, sa saveur fortement iodée. Un avant-goût de la mer, de son large plateau où le soleil laisse tomber sa lumière aveuglante. Alors surgissent les odeurs du varech, du goémon, du poisson qu’on pêche à la ligne. Les rues de la ville sont vides et les pas résonnent sur les murs de lave, aux angles des trottoirs. L’escalier de pierres usées qui descend vers le quai. L’alignement des barques de pêche, leurs oscillations sur les clapotis de l’eau. La rivière a une étrange couleur, comme si elle était un long ruban de zinc qu’une machine aurait déroulé sous l’étrave des embarcations. Jo soulève le capot du moteur, donne quelques tours de manivelles. Soudain, quelques explosions lâchent leurs ondes, comme des coups de gongs frappant les quais, rebondissant sur les façades aveugles des maisons. De chaque côté de la coque, deux haubans de bois sont tendus, au bout desquels sont les lignes et les appâts. Bientôt, dans la caisse habillée d’algues, les ventres argentés de quelques poissons. La barque glisse sur l’eau pareille à un miroir. A la proue, un sillage part en triangle, fouette le rivage semé de roselières, fait ses minces vagues sur les rides de sable. Le cri d’un héron, parfois, puis le silence que percent seulement les battements du moteur, les paroles de l’enfant, rares, les répliques de Jo, claires dans le jour qui vient.

   Maintenant on est arrivés au bout de la rivière, on longe les digues de pierre, on aperçoit les feux qui signalent la passe vers l’embouchure, le port, la ville surplombée de sa cathédrale, vaisseau noir qu’encadre le moutonnement des maisons aux toits de tuiles sombres. Le soleil qui monte, trace son sillage de feu, resplendit jusqu’au dôme du ciel et la lumière est une longue fête venant dire aux hommes la plénitude de vivre, là, tout au bord de l’eau, si près de la liberté ouverte de la mer. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui de voguer un jour d’été, dans le dépliement lent des heures, tout contre l’immensité de l’eau, l’immensité du ciel. Tout se rejoint autour de soi à la manière d’une outre fécondant les yeux, d’une palme caressant le corps, d’une musique infiltrant chaque pore de la peau. Alors, dans cette pure sensation d’être, on est parvenu à l’extrême pointe de soi, genre d’archipel ne se distinguant plus de la brume qui l’enveloppe. On cherche à s’extraire des pesanteurs du monde pour pénétrer dans une nouvelle dimension. On dilate à l’extrême le mince canal de ses pupilles et on laisse entrer tout ce qui veut bien se présenter, aussi bien le vol courbe de la mouette, son criaillement perçant, les gerbes d’étincelles, le brouillard des gouttes d’eau, les écharpes de vapeur qui montent au loin, là où le regard se perd dans la confusion du monde.

   Oui, c’est cela que fait Jeanloup dans l’innocence de l’âge, dans la demande d’exister qui tend sa peau comme une voile, dans le vertige qui creuse sa jeune conscience et cherche à s’éployer, bien en dehors de lui, en direction de tout ce qui vibre et signifie sous le ciel et les étoiles. Jo ne dit rien, conscient du genre de raz-de-marée qui envahit cette jeune vie et la marquera au fer rouge de la signification. Plus tard, lorsque l’âge adulte sera venu, puis la vieillesse étendant ses ramures, c’est cette image qui s’imprimera sur l’écran tendu de la mémoire, sur la corde de la sensibilité. Jeanloup devenu vieux, ce seront ces brusques illuminations qui l’habiteront l’espace d’un souvenir, l’éclair d’une réminiscence. Il reviendra là, au lieu où les choses lui sont apparues avec clarté, évidence.

Tout au bout du monde.

Ce qu’il verra : Les sombres ondulations de la mer encore chargée d’algues et de nuit, leur enroulement comme des signes, des lettres, des hiéroglyphes venant annoncer ce qui sera, plus tard, et qui aura pris naissance, ici, dans l’éclatement du jour à venir. Ce qu’il verra : une nappe de cendre, pareille à celle des nuées des volcans, une écharpe grise montant de l’obscur pour gagner la lumière. Des projections encore, des scories, des lignes fuligineuses. L’obscurité n’abandonne pas si facilement le combat, la polémique violente qui l’affronte aux paroles des hommes, aux rumeurs, aux ardeurs solaires. Ce qu’il verra : un voile d’or resplendissant, un riche tapis d’orient que traverseront les éclats argentés des reflets, les minces explosions des mots qui surgissent des abysses, veulent porter au grand jour ce qui, d’ordinaire, demeure secret, occulté aux yeux des hommes. Ce qu’il verra : un genre de rivière bleue flottant tout en haut de la mer comme pour dire la persistance de l’eau, sa permanence à la face de la Terre, la vie qu’elle a déployée en des temps anciens afin que nous paraissions et puissions témoigner. Ce qu’il verra : une ligne blanche comme l’écume tenant lieu d’horizon - il faut bien une limite, quelque part, une naturelle césure entre les éléments -, une lueur si vive que le regard en sera comme fasciné, attiré par cette infime meurtrière, où, d’aventure, pourrait s’apercevoir ce qu’il y a au-delà de la vision, que jamais les hommes ne pourront nommer. Il n’y a pas de mots pour le silence, le mystère, le chant intemporel de la poésie, le murmure inaperçu de l’art, le vol de l’âme dans les contrées de l’univers. Rien qu’une mutité et la dilatation de soi jusqu’à cette perte, cette chute qui en sont, toujours, l’étonnant épilogue. Ce qu’il verra : ces nuages à l’horizon, pareils à des taches d’encre, à de la neige maculée du souci et de l’angoisse des hommes et alors il n’y a plus ni langage, ni rêve, ni imaginaire qui puisse porter témoignage de cela qui se produit et s’estompe alors même que nous tâchons de demeurer.

Ce qu’il verra, enfin, parvenu à son propre crépuscule, ce sera Jo relevant les filets rutilants de poissons, maquereaux aux ventres bleus, sardines d’argent, mulets aux reflets verts. Ce qu’il verra, le saucisson, la tranche de pain souple à la croûte odorante, la bouteille de vin rosé que traversent les rayons de soleil. Il verra cette collation, sur la barque bleue, parmi le silence, le clapot des vagues, le sourire ouvert de Jo, ce passeur d’âmes qui l’a conduit, un matin d’été, avec naturel et insouciance, tout près du bord du monde, à cet endroit de soi où couve, sous la cendre, le feu de connaître, la passion de se fondre avec tout ce qui brille, éclaire et porte les yeux au merveilleux discernement, à l’agrandissement qui métamorphose l’instant en éternité. C’est cela, que l’enfant devenu vieux, verra. Comme une promesse de futur après la mort. Pourquoi, après tout, après que le dernier souffle aura été rendu, que le corps se sera volatilisé, que l’âme flottera et gagnera avec facilité les lieux inouïs, pourquoi donc Jeanloup, comme tout homme sur Terre -, ne verrait-il pas ce qui se trouve derrière la courbe de l’horizon, et, plus loin encore, derrière les nébuleuses, la Voie Lactée, les étoiles ? Pourquoi ? C’est, en tout cas, ce que croit le vieil homme, tout juste derrière son front chenu et il y a beaucoup à apprendre de ses yeux tristes et gris, du tremblement de ses mains, de la sagesse de ses rides qui disent l’aventure d’être, ici, parmi la multitude. Il y a une chose dont l’enfant devenu vieux est sûr, c’est que la flamme allumée, il y a longtemps, sur une barque, dans le silence du jour, sous la semence infinie de la lumière, cette flamme, jamais ne s’éteindra. Jamais !

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23 octobre 2023 1 23 /10 /octobre /2023 17:11
Alba et le jour

            « Bonjour le jour...» – à Peyriac-de-Mer

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Alba était le genre de petite fille qui passait inaperçue. Il faut dire, elle était mince telle la lame du couteau et ne faisait pas plus de bruit qu’une libellule volant dans la transparence de l’air. Elle était si discrète qu’elle ne différait guère de la feuille argentée du bouleau ou bien des fils de la vierge qui parsemaient le contour de l’étang. Quelqu’un se mettait-il en quête de l’apercevoir qu’elle était loin déjà, pareille au flottement de la brume dans une matinée d’automne. Pourtant elle n’était ni un rêve, ni une hallucination et vivait dans une petite maison du pêcheur perchée sur un promontoire de terre d’où l’horizon laissait découvrir sa belle et douce courbure.

Avait-elle des parents ?  Nul ne le savait.

Allait-elle à l’école ? Personne n’aurait pu en témoigner.

A quoi passait-elle ses journées ? Il était impossible de le dire.

Peut-on décrire le vol blanc de la mouette dans l’indicible de l’heure ?

Peut-on évoquer la couleur du ciel lorsqu’il se confond avec la cendre ?

 

 Cependant Alba ne se souciait guère ni de la parlotte des gens, ni du temps qu’il faisait, pas plus que des rumeurs qui se répandaient dans les rues des villes que l’on apercevait au loin, nimbées de lumière lorsque le soir venait. Parfois, au plein de la nuit, vissant sur ses yeux une paire de jumelles trouvée sur le sable d’une plage, elle scrutait les milliers de points brillants qui festonnaient les contours de la côte telle une guirlande. Jamais elle ne s’aventurait sur les places où s’agitaient les hommes, jamais elle ne fréquentait les rues du village au milieu des rires et des éclats de voix.

 

Elle était une fille des passages.

De la nuit au jour dans le bleuissement de l’aube.

Du jour à la nuit dans le cuivre du crépuscule.

 

   Son occupation ? Engranger les mille et une  visions du monde dans un coin de sa tête. Puis les convoquer dans les marges du rêve ou bien dans le coloriage, activité qu’elle aimait par-dessus tout. Elle était une manière d’archiviste du temps et de l’espace dont elle consignait les infinis événements sur des feuilles blanches qu’elle caressait de la pulpe des doigts avec une manière de ravissement.

   L’hiver touche à sa fin. Parfois une blancheur sur les rives de l’étang, un fin liseré qui en cerne le contour. Parfois une journée plus chaude, estivale - elle aperçoit les hommes en chemise, les femmes en robes claires attablés aux terrasses des cafés -, et elle se risque à la limite du bruit et du mouvement, juste pour en éprouver la vive démangeaison, elle qui ne rêve que de lieux libres et sauvages, laissés au simple accroissement de leur être. Ce matin la clarté est haut levée qui fait ses ondes et ses balancements mais dans l’approche seulement et c’est le sentiment de l’immobile qui domine, l’impression d’une paix étendue sur les choses sans que nulle limite ne puisse l’atteindre. Assise en tailleur sur une touffe de laisses de mer, un livre posé sur ses genoux, Alba dessine. Ce qu’elle voit, qui est son domaine, celui aussi des gravelots à collier avec leur plumage à la teinte de plomb, leur œil vif si noir, celui des alouettes lulu et leurs plumes striées, leurs poitrines semées de points noirs.

   Alba dessine et colorie le fin duvet du ciel qui ressemble au plumage des flamants roses. Son crayon court sur la feuille avec un léger grésillement. Elle aime bien ce genre de voix qui accompagne son geste. C’est comme une présence mais qui ne troublerait pas, serait là dans une attentive disposition. Parfois, du gras du pouce, la petite fille estompe une couleur trop vive qui pourrait déchirer le jour, sa venue d’organsin, ces fils si ténus qu’ils ne vivent qu’à être regardés, non touchés, effleurés et l’on pense à la chute de la feuille sur le sol de mousse. A la mine de plomb, que rehaussent quelques touches de crayon bleu, elle trace la ligne des collines, on dirait quelque enfant espiègle venu poser là un trouble dont il tirerait une secrète jouissance. Mais non, tout se fond et c’est comme un camaïeu de couleurs voisines, une diction sur le bout des lèvres, une effusion qui se retient au bord de sa parution.

   De temps à autre, des bruits indistincts viennent du village. Ils sont de minces clapotis, le premier poème du jour qui vient. Ils ponctuent le temps, en scandent le rythme, ne l’altèrent pas. Ils sont identiques à un genre de contrepoint jouant en sourdine, donnant le ton de la scène, s’y superposant afin d’y correspondre, d’en rejoindre la félicité. Sur la grande nappe blanche qui traduit le miroitement de l’eau, Alba pose les cubes de cabanes lacustres, leurs reflets irisés, elle dessine le câble qui les relie à leur ancre, loin, là-bas dans le fond de vase où glissent les noires anguilles. Elle dessine des ribambelles de cormorans aux ailes déployées aux rémiges que la lumière traverse, ils ressemblent à des éventails. Elle dessine, sans presque s’arrêter, tout ce bonheur qui surgit et décline son nom selon de minces vibrations, de légers glissements, d’à peine frissonnements qui sont la nourriture du corps, l’ambroisie de l’âme. Alba ne sent rien que cette joie immédiate de créer. Elle n’a ni faim, ni soif. Elle est comme ces grands oiseaux qui planent longuement sans donner de coups d’ailes. Tout dans la facilité. Tout dans la netteté. Tout dans l’intelligibilité du réel, sa venue à soi tirée d’elle-même. Nul besoin d’un complément, d’une fioriture censés en accroître la dimension. Des fois, croisant ses doigts, les étirant, les faisant craquer, la jeune dessinatrice reprend conscience d’elle-même, sollicite son corps avant qu’il ne se fonde et ne disparaisse dans le paysage qui est son double, son écho, le seul interlocuteur avec lequel elle entretient un dialogue. Le bas de l’image, elle y applique un ton plus soutenu car il indique les profondeurs proches, le mystère de ces eaux où ne règnent qu’ombres et ténèbres. Voici, Alba vient d’accomplir le rituel au terme duquel s’amorcent ses journées. Le reste du temps, elle le consacrera à quelques retouches et, surtout, à de longues promenades songeuses tout autour de l’étang. Elle en connaît les moindres buttes, les plus minces recoins, les anses et les golfes qu’envahissent les tapis de santolines avec les grains jaunes de leurs fleurs. Le soir, lorsque le jour décline, que les ombres allongent leurs ailes sur les collines, que l’eau vire au violet, debout sur son promontoire, telle une vigie ou bien un génie tutélaire, Alba jette un dernier regard sur le territoire qui l’accueille comme l’une de ses filles. Puis elle entre dans son étroite maison badigeonnée à la chaux. Elle s’allonge sur sa natte. La lune est dans le ciel qui fait son lumineux croissant. Ses rayons caressent le doux visage de la petite fille. Le rêve est là, déjà, il porte sur le front, les lèvres, cette douce onction qui se nomme sommeil, ouvre les portes brillantes de l’imaginaire. Chut, Alba dort !

 

 

 

 

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25 septembre 2023 1 25 /09 /septembre /2023 10:42
Destin de la lumière.

" Une demi-heure avant l'éternité ".

Photo 24.

Exposition : « Parler d'ici (pour parler de mes Ailleurs …) ».

"Une demi heure avant l'éternité je regarderai encore ton lever et, pour toujours, je m'écouterai respirer..."

 

Voilà ce que j'écrivais, à la maison, à mon retour de la « plage » :

 

   « Les Hemmes, près de Calais, début février...Une demi-heure avant le lever du soleil. Il fait extrêmement froid. Je me suis levé très tôt, comme à l'accoutumée. Je suis arrivé sur la plage. Personne, pas de vent, les oiseaux doivent encore dormir, je ne veux pas les déranger. C'est marée basse. La mer est vraiment très très loin… J'avance lentement. Il reste encore environ vingt centimètres d'eau sur "la plage ". J'essaie de rester concentré pour ne pas glisser dans l'eau glacée. J'avance. J'évite de me poser les questions habituelles : qu'es-tu venu faire dans cette immensité déserte? N'es-tu pas un peu givré ? J'avance et je me retourne. Je me dis que ces minutes valent bien une éternité. Je me dis que cette beauté, je l'ai bien méritée. Pourquoi restons-nous dans certains moments, dans certains endroits de nos vies comme « plantés là » ? Pourquoi, qui que nous soyons, nous faut-il comme redémarrer vers autre chose, un ailleurs dont nous ignorons l'identité ? La Beauté nous aide-t-elle à nous échapper de notre matérialité, de ce que nous vivons tous ici ? À ne point nous lasser de nous ? » Je profite de l'instant… Je prends cette photo. Je ne me dis même pas que cela fait un peu cliché. Je continue lentement jusqu'à la Mer du Nord, qui m'attend, c'est sûr...Déjà, dans une semi pénombre, j'entends le bruit réconfortant des vagues. J'aperçois, dans le Détroit, les navires aux lumières encore allumées. Je salue, au passage, mon si cher Phare de Walde. Je me retourne et je remercie le soleil que je vois se lever. Encore une journée...Le soleil se lève encore et encore...Et, loin du chaos du monde, ces instants, j'ai envie de les partager...Dans une faible lumière, intime, je comprends mon amour de la photographie. »

                                                                              A. B.

 

***

   Cela vient de loin, cela appelle, fait sa petite symphonie et l’oreille est éblouie. On ne sait pas depuis combien de temps elle voyage, d’où elle vient, où elle va. Ce qui appelle : la lumière. Oui, la lumière appelle comme le ferait un enfant dans la nuit et la mère invisible, égarée. Car la lumière a besoin des hommes, car la lumière a besoin de témoins. Jamais la beauté ne peut signifier de l’intérieur d’elle-même, depuis le germe qui l’habite. Ce sont les consciences qui procèdent au déploiement, à la survenue du prodige. Elles se munissent d’un pinceau, d’une plume, d’un appareil photographique et, sur le subjectile, elles fixent le purement insaisissable, l’esthétique du monde en son incomparable devenir. Alors le bonheur se révèle si palpable, la joie munie de tels contours qu’on pourrait en modeler les formes dans un morceau de cire ou bien d’argile.

   Il est encore tôt dans la nuit d’hiver, dans le ciel noir qu’habitent les étoiles. Le vent n’est pas levé et les oiseaux reposent dans leurs boules de plumes. Dans leurs sanctuaires de briques, les hommes-marmottes dérivent dans d’inconnaissables rêves, museaux humides, pattes repliées en signe de retrait. Parfois, dans leur ciel, l’apparition d’une belle demeure, peut-être un château, le brillant de chromes automobiles et leurs yeux s’emplissent de larmes et leurs ventres gougloutent d’envie. Jusqu’au réveil qui les prive de leurs images. De leurs songes il ne reste plus que quelques filaments, des écharpes de brume qui glissent entre leurs griffes vides. Et ils errent longuement au hasard des rues, pattes collées à quelque vitrine où bien déambulent dans Hyperpolis, la cité aux mille mirages. Mais lorsqu’arrive le soir, les agoras se vident et les marmottes retournent dans leur terrier avec la faim au ventre et le désespoir collé à l’âme, en attente du prochain rêve, de la prochaine illusion.

   Les chaussures crissent sur le sol gelé, sur le sol de carton encore pris de terreurs nocturnes. Si dur d’être le sol dans le grand hiver, d’étrécir à la taille du ciron et d’attendre que le soleil vienne vous faire sortir de votre torpeur. Si dur. Sur sa croûte durcie par le froid on sent l’appui d’une marche, mais une percussion légère, comme s’il y avait danger à trop insister, à faire s’ouvrir brusquement le tremblement de l’heure. L’heure hésite entre le bleu profond de la nuit, la nappe de lumière corail qui, bientôt, dira la venue du jour, ce prodige du temps aussi mystérieux que l’écoulement de l’eau en direction des abysses. On respire à peine. Le souffle est une buée blanche qui demeure en suspens dans l’air coupant comme le couteau. Les yeux sont voilés, suspendus à ceci qui va venir et s’annonce dans la simplicité.

   Si beau balancement du nycthémère, lente décroissance de la nuit alors que l’aube teintée de bleu vire à l’aurore, que la lumière est une fête. Tout près de soi, le sol gorgé d’eau est un lac infini traversé de courants sombres, animé par endroits de bulles comme si, de l’intérieur, se préparait le gonflement de la lumière, son éclatement, sa dispersion de l’horizon au zénith. Plus loin, là-bas, vers la mer retirée en son silence, le plateau liquide commence à luire d’une étrange lueur, métal chauffé, gemmes en fusion, lave commençant son lent glissement vers la terre des hommes. Puis une bande argentée pareille à un zinc ou bien à une ardoise. Puis une barre horizontale plus foncée, refuge des marmottes au lourd sommeil, abris des soucis avant que le réel n’aiguise son scalpel.

   Heure ouverte à l’espoir en même temps que refuge de l’ultime inquiétude. Tout le destin des hommes semble recueilli là, condensé dans cette étroite bande de terre prise entre le passé, le révolu et ce qui va s’accomplir et porter l’existence au-delà de son maintenant. Tout est encore permis dans cette parenthèse. Le travail de la mémoire, le jeu subtil des réminiscences, le retour à ce qui a été, mais aussi la folie du projet libre, l’élévation verticale des chimères, le glissement, à l’infini, des miroirs de l’utopie. Hommes-dolmens en attente de devenir hommes-menhirs, consciences levées, émergences vers une possible transcendance, tremplins vers les sommets de l’art.

Juste au-dessus de l’espace humain, dans le domaine ouvert des oiseaux aux plumes blanches, dans le site immense du vent, dans l’aire vacante des éléments, comme une boule en train de se former, œil cyclopéen, éclat sans pareil, miracle des millions de phosphènes qui, bientôt, feront basculer les couleurs natives en direction des gammes révélées, plus claires, apaisées, portant le jour dans sa demeure hivernale. Alors voici que les hommes se lèvent, loin au-delà du rêve ici réalisé, devant cette profusion liquide basculant dans la pliure de l’instant.

   Les hommes affairés qui n’auront vu ni la naissance du monde, ni les premiers pas du jour mais qui espèreront, croiront à demain, célèbreront hier, vivront au présent avec la belle innocence des enfants alors que l’heure en fuite s’écoulera de leurs pattes étonnées et que les secondes feront résonner leur carillon muet. Le destin de la lumière est de dire aux hommes le temps qui passe, toujours s’efface, toujours renaît. Ceci, nous avons à le regarder comme une vérité, à en déchiffrer le hiéroglyphe. Nous sommes enfin prêts. Peut-être !

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21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:55
Une aile au-dessus du silence.

Photographie : Gilles Molinier

Etude - 2014

***

 Hiver. Solstice d’hiver. Le jour est un pli à peine visible sur l’arête du temps. Une simple vibration dans les mailles de l’air et la respiration des hommes une buée en partance pour l’inconnu. Lorsque les heures basculent, que les ombres gagnent, l’ombilic s’étrécit sur sa gemme de glace. Il y a si peu d’espace et la parole est réfugiée dans sa cellule native, longue germination en attente d’être. L’ennui est là, planant au ras du sol avec ses larges membranes et le feu rougeoie dans l’âtre avec un drôle de crépitement : trille d’insecte dans le silence du bois. Maintenant la peur est là qui clouerait définitivement les existants entre leurs quatre murs de terre si leur envie n’était grande de connaître. Oui, les habitants veulent sortir à l’air libre, dans la toile tendue comme une voile et se rassembler. Meute soudée afin de disperser l’effroi, ouvrir ce qui peut l’être et s’éployer à la dimension de ce qui, du dehors, pourrait faire sens, pousser un volet sur l’horizon clos, oser une faille de clarté.

 Les maisons basses, toits de chaume et de bruyère, murs de torchis, portes étroites, flottent sur une nappe de brouillard. Les tourbières sont tellement denses, gorgées d’eau et de certitudes étroites comme la feuille de l’arbre prise de gel. Les godillots, sur le sol durci, font leur bruit de gong, leur percussion géologique. Comme pour dire l’enracinement, les longs rhizomes qui glissent sous la terre et s’invaginent jusque dans les anatomies avec leurs bouquets de sang blanc. Pures arborescences venues dire aux indigènes la nécessité de demeurer dans l’orbe de soi, de pas se distraire dans des occupations infécondes. Rien que le modeste. Rien que le nécessaire. Grappiller quelques images, les manduquer longuement entre ses gencives étiques, puis rentrer au logis et penser longuement près de l’âtre plein d’étincelles et de cendres grises.

 Le hameau, quelques bâtisses indistinctes, est posé sur une petite éminence du sol. A peine lisible parmi la laine noire qui court à ras de la végétation, au milieu des écoulements et des remous de soie des sphaignes qu’agite un faible vent. La nuit est profonde, sans fin ni commencement, étoiles piquées aux haies de buissons noirs, lune au croissant inapparent dans le ciel océanique à l’immense reflux. La Salle, bâtisse d’argile et de ciment mêlés, on la devine plus qu’on ne l’aperçoit, avec ses volets dégondés, sa lèpre vert de gris, ses desquamations qui font penser au cuir usé d’un mammifère marin. Les pas martèlent le chemin de poussière, les mains gourdes se logent dans les geôles des gants, les langues se taisent dans le massif de la bouche où, parfois, fuse le givre en longues coulées blanches. Dans la boule de la tête, dans les ramures étroites du cerveau, les idées font leurs petites translations de luciole, leur léger feu follet. Trois petits tours et puis s’en vont.

 La porte de la Salle est poussée dans un grincement de ses pentures usées. Air à peine moins vif qu’au dehors. Juste un poêle de tôle qui fait brûler ses mottes de tourbe avec de minces explosions. On s’assoit sur le rythme des bancs clairs, on y serre son corps étroit contre le corps contigu. Sardines dans le fer blanc. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Devant les bouches sont les nappes des haleines, genre de coton qui flotte sans jamais retomber. Derrière, tout au fond de la Salle, le projecteur à la Méliès, étrange insecte monté sur d’étroites échasses : une manière de mante religieuse attendant d’officier, pattes replies en prie-Dieu. L’opérateur a placé les bobines sur les bras. Le film fait son trajet compliqué parmi les roues, pignons et ressorts de renvoi. La lumière s’éteint. Le film commence. Le silence est grand qui envahit les poitrines, sustente les esprits, rive les âmes à la magie qui, bientôt, va se produire. Sur le linge livide, le grand suaire qui habille le mur du fond, ce sont d’abord des spirales semblables à de fins végétaux, des scintillements, des étoilements, de brusques déflagrations pareilles au craquement du givre. Puis, bientôt, les premières images tressautant, syncopées, des trilles d’images se percutant, s’emmêlant, se dispersant dans une étrange diaspora comme pour dire l’impossibilité d’entrer dans le songe, de fuir le réel. Les yeux des muets se creusent, les pupilles se dilatent, sur les sclérotiques de faïence nagent les phosphènes avec leur vitesse de feux de Bengale. Les voyeurs, soudain dépouillés de leurs vêtures noires, celle qui recouvre l’indigence des jours, les voyeurs deviennent translucides, éclairés de l’intérieur, manières de cierges laissant couler leurs larmes de stéarine. Car le froid les fait pleurer. Car la beauté avive des larmes trop longtemps retenues dans les architectures de peau.

Une aile au-dessus du silence.

 Alors on voit ce que l’on n’a jamais vu. Alors on voit l’invisible et son chant lointain comme celui des sirènes. On n’a plus guère de corps dans l’avenue rectiligne du froid. On ne sent plus les choses qu’avec, dans les membres, une manière d’engourdissement. On connaît, soudain, ce que jamais l’on n’a connu. A l’intérieur de l’outre de peau, c’est comme la naissance d’un vent, la tension d’une corde et le monde blanc s’installe, comme chez les Tarahumaras, fumeurs de peyotl. Cela fait ses confluences et ses brusques séparations, cela flotte infiniment au-dessus du pays incisé de mille signes, cela ouvre le regard à la manière de celui de l’aigle et l’entièreté de l’horizon est à soi dans le même cercle infini, dans la même ivresse, l’identique giration. Ce que l’on n’avait jamais vu, ces stalagmites blanches montant dans l’air tissé de bleu, ces étranges écorces pareilles à des peaux usées, à des ivoires de morses, ce ciel éteint aux lueurs de banquise, ces fins rameaux veinés de noir comme ceux qui colonisent les cathédrales de glace, cette lumière irréelle s’échappant du sol de neige, tout ceci se révèle avec la force de la poésie, avec son curieux destin d’outre-monde. Car on n’est plus ici ou bien là, avec sa peau pour toucher le vent, ses mains pour agripper la terre, ses pieds pour avancer sur le sol d’éponge et d’eau. On est ailleurs, là où rien ne se passe que ce qui a lieu dans la plus pure des évidences : celle de la beauté. On devient voyant. On devient poète, on devient Rimbaud et alors par un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens » on « arrive à l’inconnu », là où s’ouvre la majesté d’un monde, là où la parole se fait source vive afin que nous atteigne cette aile au-dessus du silence dont nous sommes habités mais qu’il faut porter au-delà de nous afin qu’elle paraisse.

 Dehors, la nuit est profonde, portée à son acmé. Rien n’y paraît que le cri d’une dame blanche dans les lointains et la terre semble déserte, livrée à soi dans la plus confondante des solitudes. Dans la Salle, les respirations sont comme suspendues sur les dernières images qui clignotent, colonnes de basalte gris, chaussée des géants, élévations minérales dans la toile serrée de l’air. Quelques tortillons, quelques virgules, quelques zigzags rapides disent la scarification de la pellicule, son impossibilité à davantage proférer. La lanterne de Méliès s’éteint dans un dernier bruit de crécelle, les lourdes bobines demeurent immobiles alors que revient la lumière. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Alors on hisse les lourdes anatomies, alors on fait craquer les charpentes de buis ancien, on y entendrait presque les chapelets odorants, lustrés, commis aux offices. Alors on emprunte le boyau tordu par lequel on quitte les bancs clairs, la toile blanche, les images en suspension dans l’air. Le froid est vif qui sème des engelures sur les oreilles dentelées. Le froid est coupant qui serre les vêtements autour des corps soudés. On se plie sur son centre comme pour s’y réfugier, on s’amenuise à la densité de son ombilic. Il reste encore quelques traces de voyance, quelques incisions du regard qui transgressent les massifs de chair. En soi, dans la grotte d’obsidienne occluse, au plein des replis ombreux, s’illuminent des lueurs de calcite, de vibrants cristaux, des myriades d’étincelles comme sur l’écran plein de mystères et de révélations.

 Ici, dans ce pays de tourbe et d’eau, sous l’horizon du jour, dans les rets de la lumière grise rien ne paraît bien longtemps alors qu’un fin brouillard noie tout dans une identique mutité. Rares arbres dépouillés que le vent ponce jusqu’à l’âme, bois aériens perdus dans l’air immobile, troncs sans ramures, tiges orphelines que le givre éteint. Pays de pierres et de longs murs, pays de chevaux à la crinière hirsute, pays d’alcool et d’accordéon, le soir, quand l’âme chavire sous la poussée du blizzard. Maintenant, on est rentrés dans les maisons sombres, tout près des arbrisseaux où se réfugient les ondes mystérieuses de la nuit. Maintenant on a allumé un feu dans l’âtre. On réchauffe ses doigts gourds, de vrais bâtons de granit, tout contre les braises rouges. Au travers de la vitre, dans les linéaments du verre, parmi les étoiles du givre, la lune fait sa trace blanche. Les yeux traversent la vitre sans s’y arrêter. Les yeux ne sentent plus la douleur d’être enfermés en eux-mêmes, d’être repliés sur cette cécité qui habite le sol de la lande. Au loin, vers les plages de galets que lustre la clarté des étoiles, l’agitation légère d’un tamaris. Un tremblement comme sur la grande toile de la Salle, là où sont les rêves avec les cliquetis des bobines, les images tressautant, la magie de la lumière avec le rythme serré des grands arbres majestueux, leur perte vers le ciel teinté de cendre. Bientôt le sommeil sera là et l’on entendra le bruit du silence. Une aile à venir dans la longue solitude des hommes.

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23 avril 2023 7 23 /04 /avril /2023 12:11
Vous m’attendiez en noir.

Janvier 2014© Nadège Costa

Tous droits réservés

***

  Etait-ce pour cela, votre rencontre un jour, que j’avais décidé de fixer ma vie nomade Quai aux fleurs, en plein Paris, face à l’Île Saint-Louis, cette manière de terre perdue dans les mouvances de la ville ? De ma fenêtre, lorsque les éclipses de mon écriture m’en laissaient le loisir, ma vue planait parfois longuement parmi l’écume verte des arbres au travers de laquelle le bout de l’Île se laissait apercevoir, proue fendant les eaux grises de la Seine. Il n’était pas rare, qu’empruntant le Pont Saint-Louis, une longue déambulation me conduisît, au hasard, dans les diverses coursives de ce bateau échoué. De ce « bateau ivre », pensais-je, tellement mes errances évoquaient celles de Rimbaud. Une recherche de soi que ne comblait guère une marche sans but, une avancée dans la brume grise, laquelle mettait en fuite les orients qui eussent pu se montrer comme les possibles justifications d’une existence entièrement consacrée à l’exploration de la littérature, à la connaissance intime de son continent onirique. Au détour des rues, dans la clameur solaire ou bien la brume hivernale, des silhouettes surgissaient qui avaient élu domicile sur cette éclisse de pierre, le visage tragique de Baudelaire, le regard d’un Francis Carco tout empreint de ce romantisme plaintif dont il se réclamait, que les « rues obscures, des bars, des ports » attiraient vers un possible ailleurs. N’était-on le locataire de ce bout de ville qu’à songer à un exil, à être en partance pour ce qui, hors de soi, rêve ou bien poème, constituait l’essence du voyage, non cette Terre Promise par les pages glacées des magazines ?

  Un soir d’octobre sonnant l’épilogue d’un roman entrepris depuis longtemps, flânant le long des façades de pierres claires du Quai d’Orléans, derrière la vitre du restaurant « Les Belles Manières », clin d’œil à l’auteur de Jésus-la-Caille, j’aperçus votre silhouette, tout de noir vêtue, à laquelle il ne manquait plus qu’une résille sombre dissimulant le haut du visage pour que vous apparaissiez comme le mystère même. J’étais allé m’installer sur le banc situé tout au bout des pavés du Quai Bourbon lorsque votre discrète présence s’est annoncée dans le froissement de votre vêture. Alors, comme pris d’une brusque illumination, peut-être d’un espoir ou d’une audace irraisonnée, je vous invitai à vous asseoir ici, tout près, sur les lattes de bois vert afin qu’une rencontre pût avoir lieu. Nous avons bavardé jusqu’à une heure avancée de la nuit. De l’autre côté du ruban d’eau, les façades du Quai aux Fleurs s’éteignaient progressivement, seules quelques fenêtres ponctuant la nuit d’une lumière irréelle. Je désignai l’emplacement de mon appartement qu’un éclairage oublié mentionnait à la façon d’un sémaphore qu’une aube estomperait bientôt. Je ne sais pourquoi ma fenêtre paraissait vous attirer, simple curiosité ou bien désir d’en savoir plus sur la vie de cet inconnu que j’étais, qui vous avait abordée avec une sorte d’impudeur qui semblait vous piquer au vif.

  Nous avons longé la coursive de pierre. Sur l’eau noire flottaient, telles de rapides comètes, les lueurs des lampadaires. Personne à cette heure perdue sinon un chat fuyant au ras des trottoirs de ciment. Nous avons monté les trois étages sans parler, juste nos souffles réunis par une même angoisse. Qu’allions-nous faire de cette étrange rencontre qui ne ressemblât nullement à un naufrage ? Je vous ai invitée à vous asseoir sur la bergère de cuir mais vous avez préféré le divan sous prétexte d’un peu de repos. Nous avons bu un café en fumant. De l’autre côté, sur l’Île, le banc solitaire qui avait scellé un pacte commun. Vous m’avez demandé de lire quelques passages de mon dernier roman. J’acceptai bien volontiers.

  Vous étiez ma première lectrice ou, plutôt, auditrice. Je me suis assis sur la bergère face au lit et j’ai lu quelques fragments, au hasard. Vous avez d’abord ôté votre veste puis vous êtes installée dans une pose demi-allongée qui vous donnait cet air de nonchalance que l’on adopte après une longue veillée alors qu’apparaît la première fatigue. Il commençait à faire frais et, tout en continuant ma lecture, j’ai allumé le chauffage. Etait-ce la soudaine chaleur, la quiétude de l’atmosphère, bientôt je vous aperçus - je n’osai regarder trop longuement -, le haut dénudé que recouvrait seulement une dentelle noire autour de votre gorge aussi blanche que l’écume. Votre paire de lunettes, vous faisiez mine de jouer avec, pareille à une collégienne primesautière et un brin provocante. Je dois avouer que j’avais un peu de mal à me concentrer sur ma lecture. Je crois qu’à cet instant j’ai songé à « La Lectrice » de Raymond Jean, ce livre qui m’avait plu tellement le rôle de Marie-Constance paraissait ambigu. Ingénue libertine, passionnée de Maupassant, Duras ou bien Sade, décrypteuse de littérature en même temps qu’elle mettait à jour les fantasmes des ses auditeurs, les siens propres aussi, évidemment. Votre jupe ne tarda guère à rejoindre le tapis de laine blanche sur lequel il fit son nuage sombre. Tout ceci, je l’entrevoyais plutôt que je n’en avais une claire conscience. Il est si difficile de faire face à une Inconnue surtout lorsqu’elle s’ingénie à semer dans votre esprit un vent de folie.

  Tour à tour mon regard déchiffrait chaque ligne avec assiduité, tour à tour il effeuillait votre présence avec l’espoir que celle-ci n’eût point de fin. Bientôt vous seriez dans le plus simple appareil. Bientôt je serai au cœur d’une énigme à résoudre. Dans le jour qui poudrait les fenêtres, ce blanc discret comme une fugue, vous étiez cette belle note noire qui semblait toujours vouloir demeurer, cet harmonique qui vibrait jusque dans les feuillages du Quai d’Orléans. Vous aviez de longs bas noirs qu’un jonc affirmé longeait sur toute la longueur de la cuisse, donnant à votre chair de nacre le somptueux des choses à demi-révélées. Votre jambe gauche prenait appui sur le sol dans une attitude de sublime désinvolture alors que la droite, remontée comme pour une ultime défense, dissimulait votre lingerie intime que je supputais être des plus minces, un genre de brume légère où s’abandonnait le luxe du temps, la douceur d’un recueillement. Je ne doutais pas un instant que, dans un très proche avenir, vous seriez nue entre mes bras, frissonnant au rythme des phrases. Alors que je ne m’y attendais guère, le livre, MON livre dont je lisais des passages avec autant de peine que de ravissement contenu fut votre objet en même temps que je devins le vôtre, auditeur que ma propre prose atteignait à peine, que je ne reconnaissais qu’au rythme syncopé que vous lui imprimiez, à la passion que vous lui instilliez. Du temps je n’avais plus la notion. L’espace s’était singulièrement étréci à la coquille de noix de ma garçonnière. De la littérature même, ma nourriture quotidienne, mon nutriment existentiel, je ne percevais plus qu’une manière de gelée mêlant aussi bien le classique d’un Maupassant, la modernité de Duras, l’audace crue de Sade. Tout tournoyait et dans le jour qui se levait avec son cortège de pluie bleue et la chute de ses feuilles d’or j’étais comme un somnambule qu’une liqueur trop forte aurait abusé ou bien qu’une soudaine volupté aurait porté bien au-delà de lui.

  Alors, lentement, comme en un subtil cérémonial, vous vous êtes levée, avez remis vos vêtements l’un après l’autre, genre de chorégraphie dans le deuil d’une aube nouvelle. Hypnotisé, ne sachant plus où commençaient, où s’arrêtaient mes propres limites, je vous ai aidée à enfiler votre veste. Une odeur troublante diffusait son encens autour de vous, celle que l’on trouve dans les pages d’un livre ou bien d’un ancien parchemin, mêlée à une troublante fragrance faite de sensualité et d’épices rares. Vous saisissant de mon livre et faisant mine de l’emporter, posant une question à peine audible tellement la réponse en était assurée d’avance :

« Je peux… ? »

« Bien sûr, vous pouvez … mais je ne connais même pas votre prénom … »

« Marie-Constance » avez-vous dit dans un souffle qui, en même temps, sonnait comme une évidence.

Je vous accompagnai sur le palier du troisième étage que vous étiez déjà en bas de l’immeuble, Quai aux fleurs. Parmi la fuite des feuilles votre silhouette dessinait la consistance d’une ombre parmi le caprice des heures. Vous reverrai-je un jour, Marie-Constance ?

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8 avril 2023 6 08 /04 /avril /2023 15:13
Y a-t-il quelqu’un sur Terre ?

« Rancœur en novembre ». avec Alice

Œuvre : André Maynet

***

 Eenzaam, tel était son nom, pareil à un sortilège. Eenzaam, comme on aurait dit le vent de l’aube, le visage blême de la Lune ou bien la dispersion des étoiles dans le songe de la Voie Lactée. Eenzaam, seule prononçait son nom puisque personne d’autre qu’elle ne pouvait le loger au creux du palais pour le faire résonner sur les chemins de terre. Son nom, à proprement parler, était imprononçable et, simplement l’évoquer, ceci n’aurait pu se faire qu’à le reconduire dans une manière d’incompréhension. Eenzaam était une jeune fille fluette dont on ne savait pas très bien si elle appartenait encore à l’enfance ou bien se dirigeait vers la préadolescence. Elle avait la grâce qu’ont les araignées d’eau à glisser à la face des lacs sans même en toucher le miroitement, juste quelques cercles à l’entour des pattes et un parcours sur l’onde pareil à l’archet effleurant une corde. C’était à peine si elle laissait, derrière elle, la trace d’une fumée ou bien d’une vapeur se fondant dans le calice des heures. Elle était une simple scansion du temps, une imperceptible dilatation de l’espace, si menue que les oiseaux eux-mêmes ne pouvaient rivaliser avec tant de légèreté, si ce n’est le facétieux colibri. Ce qui étonnait, surtout, c’était son attitude hiératique, empreinte de gravité, ses yeux à la fixité de glace, l’abandon noir de ses cheveux, l’étroitesse du cou, les sarments des clavicules, les grains de café de la poitrine, les baguettes des bras semblables à des tiges de sureau, le cratère profond de l’ombilic, les mains en crochet, les pieux des jambes identiques à ceux auxquels s’amarrent les bateaux dans les estuaires de vase et de limon. Et ce qui était le plus étonnant, le buisson noir de son sexe -, on aurait dit une femme accomplie -, noirceur la portant dans une manière de maturité que l’ensemble de sa géographie démentait, s’inscrivant, bien au contraire, dans un renoncement à la sensualité. D’Eenzaam, il en était comme des mantes religieuses, on la croyait fragile alors qu’elle pouvait, peut-être, manduquer son géniteur avec la même conscience que met un habile artisan à élaborer son chef-d’œuvre.

 Mais ce sont là considérations bien oiseuses et la suite de la fable apportera les apaisements que les lecteurs sont en droit d’attendre d’une fiction qui n’est que pure fantaisie. Eenzaam, si l’on ôte l’ambiguïté qui pourrait résulter d’un affrontement de l’innocence et de la perversité, Eenzaam donc nous apparaîtra sous les traits de cet âge pré-nubile dont on ne peut décider s’il choisira de pencher vers le futur ou bien de rétrocéder en direction du passé, peut-être même dans une sorte de retour à l’origine, elle si dissimulée avec le fond dont elle semble provenir. On pourrait facilement l’imaginer au bord de quelque fontaine, seulement vêtue de perles d’eau, sous de frais ombrages alors que l’heure bleue cernerait son front d’un éternel diadème. Le temps serait suspendu comme le cristal d’un lustre. Les libellules feraient leur vibration couleur de turquoise. Les taupes sortiraient à peine de leur robe de nuit avec les yeux cernés de rêves. Les oiseaux dans les arbres gonfleraient leurs flocons de plumes que ne troublerait nullement la respiration de la première brise. Il y aurait comme une infinie hésitation, celle-là même que met le jeune enfant à poser sur le sol les premiers pas de la marche.

 Mais décrire Eezaam ne suffit pas. Il faut parler de ses longues errances dans tous les corridors du monde. Eezaam est si farouche, si désireuse de se confondre avec sa propre silhouette qu’elle ne fréquente que les lisières, les sentes abandonnées, les cercles des clairières, les rivages lorsque le reflux en dessine les golfes si doux qu’on les croirait tout droit sortis d’un conte des « Mille et Une Nuits ». C’est ceci qu’aime faire Eezaam, se vêtir d’un caraco étroit, une seconde peau, mettre le voile d’une culotte translucide, une écaille, un écran invisible, une buée dont elle fait la nacelle de sa liberté. Car cette presque innommée ne vit qu’à figurer dans le flux à peine perceptible, sorte d’haleine exsudant de la peau, genre d’essence portant en elle l’empreinte de ce qu’elle est, le début et le fin d’une fuite, la présence discrète, l’existence sur les pointes, l’illisible chorégraphie des émotions, le trajet de l’âme sur les vers du poème.

 Vous qui lisez, imaginez maintenant Eenzaam dans ses continuelles pérégrinations. D’abord elle est sur ce plateau libre de l’Altiplano, très haut dans l’air si pur qu’il fait son chant de flûte. Le ciel est si intense, si profond qu’il glisse sur le lac de sel sans même le toucher. Son altitude illisible est aux confins du monde. L’herbe est courte, couchée sous les pattes des lamas. Au loin des tumulus couleur de cendre que coiffe le dôme blanc d’un ancien volcan. Eenzaam est si bien, si proche de la nature qu’elle pourrait aussi bien se perdre dans la laine du lama que se fondre dans la flaque d’eau où se réverbèrent les nuages. Puis, elle qui aime la liberté, vous la retrouverez sous les latitudes boréales, là où le torrent aux eaux claires traverse les cônes bleus des épicéas, si près des étoiles métalliques des gentianes, du peuple des rochers que tapisse une rare neige chassée par les morsures du blizzard. Mais aussi, parfois, elle s’insinue jusqu’au creux des déserts, se dissimule derrière les hanches des dunes, se faufile parmi les ondulations du sable, regarde à l’infini le miroitement de l’air, les creux d’ombre, la tête des palmiers que traverse le vent avec sa caresse de feu.

 C’est cela qu’aime Eenzamm, être pareille à la vibration, au grésillement, à la perte de l’eau dans la faille de poussière. C’est cela qu’elle veut, être l’inaperçue qui fait du monde un étrange linceul, un reposoir où passer pareille à la poussière de grésil dans le ciel de novembre. Il y a tant de bonheur à exister dans le halo blanc de la flamme, à sentir son corps léger dans les plis de l’air, à flotter infiniment sur quelque idée gracieuse qui fait ses boucles à l’entour du visage et y imprime l’empreinte du rare, du précieux qui s’éloignent dès l’instant où l’on y prête trop attention. Conscience intime de soi qui résonne jusqu’au centre du corps et l’habite d’un miel, le revêt d’un nectar. Parfois, Eenzaam, lorsque le temps vire au gris, que les nuages poussent leur lourde caravane vers les portes de l’hiver, que la mélancolie tresse ses urticantes cordes, la pré-nubile met ses mains en porte-voix et, faisant se hisser depuis le grain de son ombilic sa voix pareille au clapotis de l’eau dans la gorge d’un puits. « Y a-t-il quelqu’un sur Terre … Y a-t-il quelqu’un sur Terre ? » Sa parole s’élève haut dans le ciel, ricoche sur la peau des arbres, les flancs des rochers, la plaque lisse de la mer. Sa parole revient jusqu’à elle et l’inonde de clarté, la baigne de beauté. Car, en cet instant sublime, il n’y a sur Terre ni l’ombre d’un animal, ni la silhouette d’une présence humaine. Eenzaam est SEULE au monde et ceci lui suffit pour éprouver en soi l’immense plénitude, la joie sans limite d’une fusion avec le vaste univers. Nulle présence qui viendrait la troubler, qui contribuerait à l’éloigner d’elle, à faire son grésillement entêtant de bourdon. Être Eenzaam sur la courbure d’argile, sous le ciel immensément ouvert, c’est éprouver du-dedans de soi cet étrange et beau « sentiment océanique », cette ivresse sans équivalent, ce retour à soi de l’ensemble des significations. Alors tous les dolmens du monde qui dormaient au creux d’une lourde inconscience, toutes les pierres scellées sur leur être, tous les plateaux de latérite et les anticlinaux se sont levés, se sont dressés, incroyables menhirs portant haut dans le ciel la braise de leur désir de paraître et de témoigner de leur pure présence alors que les hommes, peut-être n’existeront jamais. Les hommes ne sont peut-être qu’une conséquence de notre imaginaire, de nécessaires vis-à-vis institués en face de soi afin de peupler son silence d’une fable mondaine.

 C’est ainsi que vit Eenzaam, dans cette nudité originelle qui la fait l’égale d’une âme infiniment libre, dépouillée des avoirs et indifférente aux atours du monde. Eenzaam, c’est ainsi que nous t’aimons, belle image d’une infinie disponibilité à faire sens sous de multiples et toujours renouvelées esquisses. Ta virginité nous assure de tous les prédicats dont, plus tard, peut-être, tu consentiras à te revêtir. Nous sommes dans l’éblouissement de toi. Nous sommes en attente. Pardonne-nous, Eenzaam, de passer autour de ton bras et de ta jambe ce lien si étroit. Il n’est rien que notre volonté de demeurer liés à toi dans la meute polyphonique des heures. Oui, Eenzaam, nous te voulons telle que tu es. Nous te voulons !

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7 avril 2023 5 07 /04 /avril /2023 13:32
Dans l’ombre de Thérèse.

Photographie : Blanc-Seing

***

Octobre mourait dans un sursaut de lumière et novembre arrivait tout chargé de brume et de mystère. Ce que j’étais venu faire, ici, sur cette terre sans attaches, si loin du monde, nul ne le savait, à commencer par moi. J’avais seulement emporté un carnet de croquis, quelques couleurs, un cahier d’écolier et un stylo. Les premiers jours à errer, à découvrir les collines proches, la ligne éteinte des peupliers, le ruisseau à sec semé de galets. Parfois le passage des moutons dans des tourbillons de poussière, le cri rauque des bergers, le chant d’un coq déchirant l’air. Entre ces remous du temps, les heures longues, étalées comme le rivage infini d’un lac. Puis, un jour, au hasard d’une carte, la découverte de Graloup, minuscule village noyé parmi le feu des vignes, les échardes vertes des cyprès, les talus de terre blanche. Personne dans ce bourg, sauf quelques chiens faméliques, la fuite d’un chat, l’envol de courlis dans les taillis. Quelques maisons rassemblées autour d’une place, volets fermés, enduits de chaux teintée qui les rendaient presque invisibles sur l’aire dévastée de la terre. La route finissait là, sur cette surface de bitume enserrée entre des murs vides. Et voilà que, par une étrange association d’idées, me revenaient en mémoire quelques phrases de Thérèse Desqueyroux :

Dans l’ombre de Thérèse.

Source : Le Monde de NoA

***

 « Argelouse est réellement une extrémité de la terre ; un de ces lieux au-delà desquels il est impossible d'avancer, ce qu'on appelle ici un quartier : quelques métairies sans église, ni mairie ni cimetière, disséminées autour d'un champ de seigle, à dix kilomètres du bourg de Saint-Clair, auquel les relie une seule route défoncée. Ce chemin plein d'ornières et de trous se mue, au-delà d'Argelouse, en sentiers sablonneux ; et jusqu'à l'Océan il n'y a plus rien que quatre-vingts kilomètres de marécages, de lagunes, de pins grêles, de landes où à la fin de l'hiver les brebis ont la couleur de la cendre. »

 Ici aussi, tout avait « la couleur de la cendre », de la lave éteinte, comme si des scories s’étaient abattues sur ce coin de terre, minuscule Pompéi disparaissant sous le dais d’un ennui sans fin. Vraiment, il y avait si peu à voir et rien ne paraissait devoir troubler cette lourdeur de sarcophage. Cependant, une maison attirait mon attention, sans doute par sa modestie, son emplacement au milieu du bourg, son caractère d’ancienne carte postale. A l’angle de la façade un arbre avait conservé ses feuilles, des buis taillés, une porte verte, des volets fermés. Quelqu’un devait habiter là, qui avait dû s’absenter pour quelques jours. J’ai fait le tour de la maison. L’arrière comportait un petit jardin entouré d’une clôture de grillage, quelques massifs de plantes sèches, des bouquets de thym, de rares tournesols, la braise de pétales de géraniums dans l’ombre qui avançait.

 « Du côté de la grand-place les volets en sont toujours clos ; mais, à gauche, une grille livre aux regards le jardin embrasé d'héliotropes, de géraniums... »

 Et voilà que surgissait, à nouveau, l’ombre de Thérèse, son installation à Saint-Clair, jeune mariée, dans la maison de ses beaux-parents, sa première expérience de vie auprès de son mari, Bernard, qu’un jour elle tenterait d’empoisonner, son destin basculant alors dans de bien sombres ornières. Soudain, malgré moi, je me retrouve plongé dans mes lectures adolescentes, dans la petite chambre qui donne sur la Leyre. Il y a aussi, à l’horizon, les hampes claires des peupliers, les tertres de terre blanche, et, autour, le village perché sur sa falaise, comme endormi, attendant du ciel qu’il vienne le délivrer d’une longue torpeur. Alors, je ne sais par quel sentiment bizarre, par quelle émergeante puissance du regard, je vous vois, vous, l’inconnue, calfeutrée dans le silence de votre maison, à l’abri derrière le bois de vos volets, protégée par cette porte scellée sur le jour dans une teinte d’eau claire. A n’en pas douter vous êtes un genre de Thérèse que l’existence a clouée dans la densité des murs afin que votre faute, un jour, pût connaître son expiation.

 « … Thérèse, jusqu'aux approches de sa délivrance, n'avait plus quitté Argelouse. Elle en connut vraiment le silence, durant ces nuits démesurées de novembre. »

 « Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Des tisons vivaient encore sous la cendre. Elle ne bougeait pas. Du fond de sa mémoire, surgissaient, maintenant qu'il était trop tard, des lambeaux de cette confession préparée durant le voyage… »

 Oui, vous êtes cloîtrée dans cette maison muette, sous les assauts de novembre alors que les freux, dans le ciel chargé de stupeur, lancent leurs cris lugubres. Mais qu’avez-vous donc fait pour avoir accepté ou bien décidé cette longue réclusion dans ce pays si semblable aux landes et aux lagunes qui se perdent, là-bas, vers le gris de l’océan, son étendue invisible ? Avez-vous au moins été mariée, peut-être humiliée, forcée de vous soumettre alors qu’une volonté farouche de liberté vous animait ? Avez-vous manié la dague, concocté des potions noires, lancé des sorts en direction de celui qui vous oppressait ? Vous avez été démasquée, c’est cela, traînée devant la justice des hommes, puis répudiée par la société, condamnée, le reste de vos jours, à mesurer l’infinie tension qui fait s’éloigner, dans une intenable fureur, la grâce du péché. Le lieu de votre supplice est ceci : cet insupportable écartèlement qui vous installe dans un suspens définitif. Si la pureté vous habitait, sans doute même un sentiment chrétien de don de soi en Dieu, non en l’homme, vous n’en étiez pas moins envahie par le désir planté dans le siècle comme le ver dans le fruit. Oui, je vous vois, près de l’âtre où se consument les derniers feux de la foi - car vous êtes irrémédiablement perdue pour quelque cause religieuse, entièrement livrée aux flammes qui dévorent votre âme, vos sentiments et, bien sûr, jusqu’au cratère incandescent de votre sexe -, je vous vois regardant fixement les tisons qui agonisent, non dans le désespoir ou la crainte, mais seulement dans l’hallucination de vous, dans le dépassement de cette chair qui ne vous tourmente plus qu’à l’aune des supplices qui s’y inscrivent à la lueur de la réclusion. Les girations, parfois, dans votre tête dévastée sont si réelles que le sol lui-même est pris de vertige. Il ne vous reste plus que cela, ce genre d’ivresse semblable aux perditions éthyliques et, alors, des voix vous parviennent comme au travers d’un écran de brume.

 « Vous devriez écrire tout ce qui se passe en vous. Nous publierons ce journal d'une femme d'aujourd'hui dans notre revue. »

 Ce qui se passait en vous, ce qui se passait en Thérèse, c’était une seule et unique pensée que le journaliste voulait recueillir pour en donner la primeur à ses lectrices. C’eût été si étonnant de livrer aux garçonnes de la Belle Epoque - cheveux courts, cigarettes, pantalons -, tous ces attributs masculins, une image de la femme libérée, assumant ses gestes aussi bien que ses actes, d’affirmer ce genre de rébellion qui souhaitait se constituer en fait social, en certitude d’être selon soi, de ne jamais s’absenter de ses envies, de ne jamais se dérober à ses pulsions, fussent-elles les plus secrètes. Et les phrases de Mauriac, je les fais vôtres car je sais que ce sont elles qui vous animent, braises vives couvant sous la cendre, et les phrases je vous en fais le don car elles seules constituent votre langage ramené à une seule chose : l’amour que toujours vous avez souhaité à défaut de l’obtenir. Le vivre seulement par procuration, celle de votre amie Anne, à laquelle vous ôtiez, en pensée, en désir, son amant, Jean Azévédo, en faisant le vôtre, symbolique, mais bien réel. C’est à cette possession mythique que l’écrivain faisait allusion, notant :

 « Ce corps contre son corps, aussi léger qu'il fût, l'empêchait de respirer ; mais elle aimait mieux perdre le souffle que l'éloigner. (Et Thérèse fait le geste d'étreindre, et de sa main droite serre son épaule gauche et les ongles de sa main gauche s'enfoncent dans son épaule droite.) Elle se lève, pieds nus ; ouvre la fenêtre ; les ténèbres ne sont pas froides ; mais comment imaginer qu'il puisse un jour ne plus pleuvoir ? Il pleuvra jusqu'à la fin du monde. Si elle avait de l'argent, elle se sauverait à Paris, irait droit chez Jean Azévédo, se confierait à lui ; il saurait lui procurer du travail. Etre une femme seule dans Paris, qui gagne sa vie, qui ne dépend de personne... Etre sans famille ! »

 Je vous aperçois dans ce même geste de possession pathétique, n’étreignant dans vos bras que votre propre corps dénué d’amour, déserté de caresses, nullement habité du verbe de l’amant, de sa passion, celle qui aurait semé des colliers de fleurs, auréolé votre pudeur des fragrances du désir. Vous vous êtes brûlée à votre propre flamme, ensemencée de vos propres larmes, érodée à la démesure de votre chagrin. C’est cela l’intersection fatale du péché et de la grâce, cet abîme qui vous installe toujours dans la dépossession de vous. Vous n’habitez plus qu’une steppe, une toundra semée de vent blanc et de la mince agitation des bouleaux. Mais qui donc viendra vous délivrer, vous faire sortir de cette retraite qui, en réalité, est simple désertion de votre frêle silhouette, de ce que vous avez été, de celle que vous auriez voulu être, de celle que vous ne serez jamais puisque le présent est une simple fuite des jours, un écoulement sans fin, une perte. C’est si douloureux cette solitude rivée à l’absence d’une personne aimée qui jamais ne viendra ! Mais, vous, ombre de Thérèse, que rêvez-vous de Paris, de cette ville hautaine réservée aux artistes, aux bourgeois, à la faune interlope de ceux qui aiment longer les lisières, à Vincennes, à Boulogne, puis disparaître dans le mystère insondable de la ville ? Mais pourquoi donc cet attrait, cette aimantation pour cette inconnue dont vous semblez faire le lieu de votre délivrance ? Jamais on ne se délivre de soi. Jamais on ne se dérobe à son destin. Il n’existe pas d’éthique des lieux et aucune ville n’est le médiateur d’une possible rédemption. Saint-Clair vous accueille du bout des lèvres ; Argelouse vous condamne à errer indéfiniment dans un questionnement dont, jamais, vous ne trouverez la clé. Et ce que, ni Saint-Clair, ni Argelouse ne sont parvenus à faire, Paris ne s’y emploiera avec plus de succès. Pas plus que Graloup, cette terre ingrate au-delà de tout, enclose dans le rythme étroit de ses ruelles sans nom. D’ailleurs, peut-être ce village demeure-t-il innommé, seule hallucination d’un esprit vagabond. Le mien rejoignant le vôtre dans les mailles denses d’une incompréhension. Nous percevant, l’un dans le miroir de l’autre, en abyme, comme s’il ne devait jamais y avoir de fin à cette indéchiffrable contemplation, nous n’avons fait que dessiner, l’espace d’une brève rencontre, ce que Mauriac faisait émerger de son beau roman, le tragique de la condition humaine. Au-delà de ceci, comment pourrait-on encore proférer ?

 La route est sinueuse, glissant entre les rangs de vignes, les pierres levées aux angles des champs, les touffes perdues des romarins. Thérèse, je ne l’ai nullement laissée à son destin, enfermée dans sa prison de Graloup. Je sens sa présence à mes côtés, cette subtile palpitation de la chair, cette respiration pareille à une brise nocturne, ce sang rouge qui fait ses longs rhizomes sous la peau, cet esprit qui vibre comme un cristal de quartz, cette âme se livrant tout entière à son étrange combustion. Je l’emmènerai à Paris, chez moi, Quai aux fleurs, face à la Seine qui fait couler sa sève jaune. Des péniches passeront, chargées de pierre et de ciment. Des bateaux-mouches aussi qui balaieront les façades de leur nappe de lumière blanche. Des touristes seront à bord, si semblables à des essaims d’abeille. Certains nous salueront d’un geste amical de la main. Saurons-nous au moins y reconnaître, parmi l’emmêlement des silhouettes, les effigies de carton-pâte, les figures de Bernard, d’Anne, de Jean Avézédo et la vôtre Thérèse. Saurons-nous ?

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9 novembre 2021 2 09 /11 /novembre /2021 10:47
En amour de vous

tomber... (amoureux)

Image : André maynet

 

***

 

   Voyez-vous, je ne sais plus très bien où votre image m’était apparue la première fois : dans les pages glacées d’une revue ou bien sur la planche à dessin d’un Artiste habile à façonner des êtres de rêve dont, sans doute, nul ne pouvait jamais revenir après les avoir aperçus ? Mais c’est une sorte de bonheur, sinon d’ivresse de vivre ainsi dans le flou, dans l’approche permanente des choses sans parvenir à trouver le lieu de leur source, leur surgissement premier au monde.

 

Le trop exact tue le songe.

 Le trop précis bride l’intellect.

Le trop affiné glace les sentiments.

 

   Il faut au monde cette marge d’indécision, cette lisière tremblante, cette onde à peine posée sur le mirage du lac. C’est de cette manière que l’imaginaire connaît son éclosion et assure son destin. Or, la vie, n’est-elle seulement imaginée, hallucinée, bien plutôt que reposant sur de fermes assises ?

   Je crois, Chère Image Fondatrice de mon doux vertige, que j’ai grand besoin de cette zone de vacillation, de cette buée, de cette brume qui s’enlèvent de vous et vous remettent entre mes mains bien mieux que ne l’eût fait un réel amarré au môle des certitudes. Mon approche de vous est pur éloignement et ceci est heureuse circonstance pour la simple raison que, si je vous avais élue hôtesse en mon logis, votre présence se fût dissoute parmi les mailles habituelles du quotidien, vous ramenant au simple statut d’objet, peut-être ce vase en céramique luisant faiblement dans l’ombre d’une étagère.

   C’est curieux, ce matin je me suis levé avec la tête emplie d’ouate, peut-être la persistance d’un mauvais rêve qui faisait, tout autour de moi, son lancinant pas de deux. Si, comme je viens de le préciser à l’instant, je ne cherche nullement qu’une exacte logique s’applique à ma tâche d’exister, pour autant une certaine visée exacte des choses m’agrée et me place au sein de mon être, plutôt qu’à ma périphérie. Peut-être le seul moyen de m’y retrouver consiste-t-il à établir un moyen terme entre le dehors et le dedans ? Seulement cette position constitue une sorte d’aporie fondamentale. Lorsque je suis à l’intérieur de ma citadelle, je n’ai de cesse de me trouver à l’extérieur et une identique raison anime le mouvement inverse, l’extérieur me remettant à l’intérieur sans délai. Mais enfin rien ne sert de lutter contre ses inclinations.

   Donc, ce matin, dès mon lever, pareil à un essaim d’abeilles dorées qui m’aurait poursuivi de ses assiduités de nectar et de pollen, UN MOT, un unique mot tourbillonnait dans le pavillon de ma tête si bien que je croyais avoir perdu la clé du langage. Donc ce mot, qui envahissait l’entièreté de ma conscience était celui, simple, familier, répété mille fois par mille bouches dans la quotidienneté, un verbe usuel :

 

TOMBER

 

    Pourquoi « tomber » et non pas « voler » ou bien « chanter » eh bien ceci est un mystère que je vais m’employer maintenant à éclaircir. A peine ce mot s’était-il levé dans l’horizon de ma pensée que mille formules les plus usitées surgirent dans ma tête au point de n’y laisser paraître nulle autre forme d’expression. La mince litanie lexicale se déclinait de cette manière un peu folle :

 

Tomber des mains

Tomber dans l’oreille

de quelqu’un

Tomber des cordes

Tomber en extase

Tomber en feu

Tomber en pierre

Tomber dru

Tomber à verse

Tomber en chute libre

Tomber sur son séant

Tomber raide mort

Tomber fou

Tomber en extase

 

   Le lecteur attentif aura remarqué que ce verbe s’appliquait tantôt à des formes de mouvements, à des événements météorologiques, à des états de sidération ou bien, à l’inverse, à des manières d’envolées lyriques, tantôt on y repérait la trace insolente de la finitude, tantôt enfin c’est la folie elle-même qui menaçait de s’offrir comme unique don. Lecteur, Lectrice, il ne vous aura nullement échappé que l’expression si souvent ressassée, si souvent émise tel le salut dernier de la condition humaine,

 

« tomber amoureux »

 

était étrangement absente de mon travail d’évocation, sans doute un bien étonnant lapsus au regard de la psychanalyse.

   Eh bien, oui, je dois avouer ma propre stupéfaction quant à cet accablant constat. L’amour, qui aurait dû se présenter au premier rang, était le dernier élève de la classe, celui qui se fait tout petit afin qu’on l’ignore et l’abandonne à sa propre naïveté. En étais-je pour autant affligé ? Je ne saurais le dire, sans doute mon « état second » expliquait-il ce manquement au devoir de l’amour. Je décidai, sur-le-champ, qu’il fallait que cette situation s’inversât, qu’elle pût enfin trouver de plus nobles assises. Seuls les Distraits peuvent, précisément, « se distraire » de l’amour. Sans amour, la flèche de l’exister manque sa cible et poursuit sa route aveugle vers quelque infini qu’elle n’atteindra jamais.

   C’est alors que j’ai retrouvé le lieu exact de ma sensation primitive. L’image de vous qui s’était égarée dans les coursives ombreuses de ma tête, voici qu’elle réapparaissait sous son jour le plus lumineux. Voici que mon parcours d’égaré parmi toutes les occurrences du mot TOMBER se faisait plus clair, qu’un but lui était attribué, qu’un regard plus exact lui conférait une valeur nouvelle. Si, précédemment, en réalité, je n’étais « tombé que de Charybde en Scylla », présentement je me hissais des sombres abysses pour connaître des motifs bien plus joyeux. A examiner de plus près Votre Très Chère Image, je n’y pouvais découvrir, en toute hypothèse, qu’une manière d’attachement, sinon de fascination qui me reliait, corps et âme, à la Radieuse Présence qui y figurait. Vous étiez, en quelque sorte, une Lumineuse Egérie dont je ne pouvais plus faire l’économie. Mon écriture ne dépendant plus que de vous. Oui, autant vous l’avouer sans détour,

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Aussi, n’avais-je plus guère d’autre motif que de vous décrire longuement, de folâtrer tout autour de vous à la façon d’un papillon ivre, par avance, du nectar qu’il va butiner. Vous êtes installée en votre être d’une manière si sublime que vous raconter est déjà prendre le risque de vous hypostasier, de tomber dans la pure immanence, mais pour autant, je ne saurais me résoudre au silence. Sur ce fond de givre et de glace douces, vous êtes posée indolemment en cette belle langueur qui vous affecte mais ne soustrait rien à votre aura, posée dans le genre d’une blanche porcelaine, éclairée de l’intérieur, comme ces vases d’albâtre qui révèlent leur âme en même temps que leur contour.

   Votre chevelure à la garçonne, qui aurait bien pu vous donner un air espiègle, si elle avait misé sur quelque apparence à la mode, voici que sa patine, son élégance - cette cendre semée de fils gris -, manifestent beauté et discrétion dont seules les personnes de haute lignée sont atteintes. Et ce teint de pure nacre. Et les parenthèses si peu affirmées de vos sourcils, à peine un souffle dans le jour qui passe. Et la frange de vos cils, elle protège l’amande des yeux, les laisse au repos, comme au bord du sommeil ou bien d’un rêve éveillé. Et la touche délicate de votre nez, un frimas parmi la respiration boréale des grands bouleaux. Et vos joues, ces collines apaisées visitées d’une aube hivernale, la plus belle des aubes qui soit. Et le pli à peine affirmé de vos lèvres, une braise qui couve et demeure en retrait, un secret qui se retient de paraître.

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Amour de votre cou si fragile qu’un simple zéphyr pourrait emporter. Amour de vos épaules, elles chutent vers l’aval de votre destin avec la même perfection que met un tisserin à assembler avec ferveur les crins de son nid. Amour de votre gorge, elle palpite en silence pareille au fruit d’une lente lactation. Amour du paradoxe qui vous vêt et vous rend encore plus mystérieuse, encore plus attirante. Ce que le haut de votre corps maintient dans une réserve tissée de distance, le bas le déploie dans une manière d’élégante volupté. De hauts bas noirs ceignent vos jambes comme des bijoux qu’il faut dissimuler au regard. Un linge d’une belle couleur, jouant de corail à capucine avec cette belle touche de potiron automnal, un linge donc à l’érotisme retenu cèle tout ce que votre chair pourrait dévoiler d’indécence mais qui se retient au bord d’une parole improférée. Certes il y a l’éclair rapide de la peau duveteuse de votre cuisse, certes il y a le chemin de votre plaisir mais que dissimule un bras savamment alangui, comme pour dire le chemin à poursuivre, la halte à ne nullement prolonger.

 

Voyez-vous, à cheminer à vos côtés,

je vais finir par devenir un éternel nomade,

un égaré sans feu ni lieu,

une feuille jouée par le vent,

une étincelle reprise

dans le linceul nocturne,

un oiseau de passage

dans un ciel vide. Un enfant prodigue

ne rêvant que d’une chose,

 

tomber à vos genoux

et y demeurer pour l’éternité.

 

 

 

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