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1 août 2020 6 01 /08 /août /2020 12:32

   Prologue - Cette histoire remonte à mon enfance, il y a bien longtemps déjà. J’avais alors dix ans et étais en classe de Cours Moyen 2° année. Mon instituteur, Charles Carrier, était un maître aussi consciencieux qu’aimé dans toute la commune de Beaulieu. Il était conforme aux idées de son époque : beaucoup de rigueur dans son travail, un esprit laïque chevillé au corps, un profond respect de l’autre, une foi inébranlable en sa mission éducative. Aller à l’école, bien loin d’être une contrainte, constituait l’un des plus vifs plaisirs de mon enfance. J’avais découvert, grâce à mon Maître, la joie d’apprendre et celle, ô combien subtile, d’entrer dans ce merveilleux monde de la littérature. Nous avions un manuel, le ‘Souché’, intitulé ‘‘La lecture littéraire et le Français’’ dont je dévorais littéralement les pages, passant de Zola à Victor Hugo, de Maupassant à Rousseau. Å l’heure où j’écris cet article, ce compagnon de jeunesse est près de moi avec sa couverture mauve un brin défraîchie, avec ses illustrations en noir et blanc, ses pages jaunies à la typographie parfois incertaine. M’en séparer serait pour moi une perte irréparable. Pour cette raison je lui ai attribué une place insigne parmi les piles de livres de ma bibliothèque.

 

   Mardi 12 Octobre 1954 - Matin

 

   Après trois longs mois de vacances, nous voici de nouveau sur les bancs de l’école. Les vendanges viennent tout juste de se terminer, les terres sont labourées de frais, les premiers coups de fusil signalent la présence des chasseurs occupés à traquer le gibier. Les matinées sont fraîches déjà et il n’est pas rare que l’aube ne se lève parfois à la limite de la gelée blanche. Il faut se couvrir et les manteaux sont de sortie annonçant un hiver qui promet d’être rude. Les ‘grands’ de la classe de Fin d’Etudes apprennent aujourd’hui une poésie de Lamartine, tirée de ‘‘Milly ou la terre natale’’. Je suis attentif à ce qui se passe dans la rangée de pupitres à côté et j’écoute avec attention les explications de Monsieur Carrier sur la célèbre phrase ‘‘Objets inanimés, avez-vous donc une âme’’.

    Je crois bien me souvenir des commentaires badins de mes camarades de classe, lors de la récréation qui suit. Pour eux, seuls les hommes et les animaux ont des âmes, tout le reste n’est que fantaisie et poudre aux yeux. Ce que je dois m’avouer, à ce moment-là, c’est que je suis troublé profondément par cette question de savoir si les choses vivent d’une manière autonome, si elles possèdent un genre de conscience, si elles peuvent réfléchir, ressentir, enfin si on peut définir le statut des objets en dehors de leur pure matérialité, de leur apparente inertie ? Ce que je crois, en réalité, c’est que le monde inanimé vit sa propre vie, à notre insu. Un arbre éprouve-t-il des sentiments ? Un ruisseau qui coule vers l’aval, a-t-il conscience de la durée ? Un artichaut dont on savoure les feuilles, ressent-il de la douleur ? C’est là une de mes préoccupations de ce temps voué aux découvertes de tous ordres. Il s’agit d’apporter une réponse à cette troublants question. Un problème non résolu est toujours source de soucis et de nuits blanches, autant les éviter !

   

    Fin d’après-midi

 

   La classe vient tout juste de se terminer et chacun s’égaille dans le village, heureux de retrouver la liberté offerte par la rue tranquille de Beaulieu, par ses champs immédiatement accessibles. Ici la nature est généreuse qui offre tout ce qu’elle a, sans arrière-pensée. Charles Carrier m’a demandé de rester un moment après l’heure de la sortie afin de me confier les clés de l’école et de me préciser ses dernières directives. Il me demande d’arriver le lendemain aussi tôt que possible. C’est moi qui suis de ‘service’. Ma tâche consiste à ouvrir les volets, à ôter les cendres du poêle, à y mettre du petit bois, à préparer un feu pour radoucir les premières heures de notre présence en classe. J’apprécie le fait d’être de ‘service’. J’aime ces minces responsabilités. J’aime cette solitude entre les quatre murs de l’école. J’aime ce moment suspendu qui ne semble pas constitué de temps, seulement une manière de flottement infini avant que le monde ne s’éveille, que la rumeur n’enfle et n’envahisse les maisons et les champs.

 

   Soir-Nuit

 

   Etant de ‘service’, j’indique à mes parents que, demain, j’aurai à me lever tôt pour m’acquitter de la tâche qui m’a été confiée par le Maître. Je gagne donc mon lit de bonne heure, ai du mal à trouver le sommeil. Ces ‘‘objets inanimés’’ plus que de m’interroger, me tracassent. Il me faut tirer l’affaire au clair, faute de quoi les soucis vont inutilement faire mon siège. Il est à peine plus de minuit passé lorsque je décide de me lever. J’évite de faire le moindre bruit. Je passe devant la chambre de mes parents. J’entends le souffle alterné de leur respiration. Je sais qu’ils dorment. Je sais aussi que le premier sommeil est de plomb et que je ne risque rien à m’absenter. En moins d’un quart d’heure j’aurai vu ce que je souhaite voir. Vêtu d’un chaud blouson et d’un pantalon long, me voici dans la rue. Quelques centaines de mètres à faire et je serai à l’endroit où le mystère doit être éclairci. Bien sûr, la rue du village est vide.

   Je pousse le portail de la cour qui grince sur ses gongs en pivotant. J’ouvre le volet et la porte qui donne accès à la salle de classe. Côté rue, les fenêtres sont dépourvues de volet, elles sont rendues opaques au blanc d’Espagne, à mi-hauteur. Un réverbère situé à l’angle de l’école laisse couler dans la pièce une clarté laiteuse qui a peine à dissoudre les ombres. Un genre de clair-obscur qui fait penser à une nuit de pleine lune. Puisque je suis là, aiguillonné par ma curiosité, autant que j’accomplisse d’abord ma mission. Une fois le poêle garni, il ne restera plus, demain de bonne heure, qu’à craquer une allumette, je m’assieds à la place la plus éloignée de l’estrade et du tableau. Un instant je regarde fixement le mobilier, les globes au plafond, la grille noire qui entoure le poêle. Rien ne se passe qui pourrait m’alerter.

   Å gauche du tableau une carte ‘Vidal-Lablache’ avec les reliefs des montagnes, les vastes étendues des plaines, le réseau bleu des fleuves. Å droite, une gravure de grande dimension représentant une scène des ‘‘Misérables’’. On y aperçoit la tête hirsute de Gavroche qui s’inscrit dans l’ouverture pratiquée dans l’ossature de bois et de plâtre de l’éléphant qui a été installé par la volonté de Napoléon Ier sur la place de la Bastille. Je dois avouer que je suis fasciné par cette histoire si bien écrite par Victor Hugo, par ses multiples rebondissements. Cent fois j’en ai lu les aventures dans le ‘Souché’, cent fois j’ai rêvé à leur suite. Cent fois j’ai découvert, à chaque nouvelle lecture, un monde différent plein d’attraits et de mystère.

 

   ‘‘Objets inanimés’’

 

   Je conforte mon assise sur le banc de bois. J’examine la salle de classe avec toute l’acuité dont mes jeunes yeux ont le secret. Je suis bien, là, en dehors du monde, en dehors de toute inquiétude. J’aime par-dessus tout la fin de la nuit, les premières lueurs bleues de l’aube. Je ne sais si je me suis endormi mais il me semble que beaucoup de temps a passé depuis que je me suis occupé du poêle, y ai disposé le fagot auquel, tout à l’heure, je mettrai le feu et tous les yeux seront tournés vers les sursauts de la flamme, les crépitements des étincelles. Ce sera l’heure des retrouvailles, l’heure du deuil de la solitude. C’est curieux cette manière de double joie paradoxale qui dit le bonheur de la compagnie, le bonheur aussi de la solitude, leur subite confluence dans le cours d’un mince ruisseau. Je crois que, déjà, je vis l’existence sur le mode de la division, de la césure en même temps que sur celui de la rencontre. Rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, toujours les choses s’annoncent dans le gris de la médiation.

   « Oh, Mômignard, qu’attends-tu pour me rejoindre ? »

   Puis un long silence qui a pour effet de glacer mon sang. Oui, à n’en pas douter, quelqu’un a parlé. Il ne s’agit nullement d’une voix familière mais de quelque chose d’étrange, pareil à un paysage inouï dont on ne peut dire le nom ni lui attribuer quelque emplacement.

   « Es-tu sourd, Marmot, je ne veux pas m’égosiller et il faut que tu m’entendes ! »

   Je lève insensiblement la tête. La carte ‘Vidal-Lablache’ est toujours au même endroit avec ses montagnes et ses fleuves qui s’étalent paresseusement. Mon regard glisse sur la forêt du tableau vert que ponctuent quelques traits blancs, quelques jambages, pleins et déliés mi effacés, témoins d’une récente écriture dont la brosse de feutre a supprimé la plupart des signes. Ma vue s’est maintenant portée sur la gravure des ‘‘Misérables’’. Oui, je ne rêve pas, c’est bien l’éléphant de la Place de la Bastille que je vois distinctement avec ses flancs de plâtre que traversent en maints endroits les quadrillages de fer rouillé qui lui servent d’armature. Au milieu d’une crevasse d’ombre, qui est l’ouverture pour entrer dans le ventre du pachyderme, un visage hilare, des cheveux en broussaille, un air narquois en même temps qu’accueillant, je pourrais dire resplendissant.

   « Å la bonne heure, Pierre, je croyais que tu ne voulais pas me voir, que ma présence te dérangeait, à moins que ça soit la carcasse de mon éléphant qui te pose un problème ? »

   Je m’entends répondre avec le naturel qui sied aux situations ordinaires, banales :

   « Mais, Gavroche, comment pourrais-je t’en vouloir, toi qui occupes mes pensées, avec qui je m’endors le plus souvent ? Il faudrait que je sois bien ingrat pour ne pas t’accorder la moindre attention ! »

   « Je me doutais bien », reprend Gavroche, avec le ton enjoué de celui qui sait que la partie est bien engagée et qu’il ne tardera pas à être le vainqueur du jeu qui s’annonce.

   Maintenant une corde se déploie depuis le trou obscur, parvient au sol avec un bruit sec. Adoptant une vue panoramique, je m’aperçois que l’éléphant de Gavroche a colonisé l’entièreté de la classe. Sa tête tutoie le plafond et se détache sur fond de solives enfumées. Ses pattes sont largement étalées, si bien que l’espace devant le pupitre du Maître est totalement occupé. Je me demande bien où Monsieur Carrier pourra trouver place, coincé qu’il sera entre le tableau et les flancs rebondis de cet animal qui n’a d’éléphant que le nom, tant sa facture est grossière, entamée par les ans. Et je dois dire que l’être que je suis à l’accoutumée, discipliné, aimant rien tant que l’ordre et l’harmonie, eh bien mon être ne se trouble point et ressent même en son sein une étrange griserie.

   « Viens donc me rejoindre, m’invite Gavroche d’une voix tout enjouée. Plus on est de fous, plus on rigole ! »

   J’approuve sans réserve cette spontanéité, cette attitude nauqoise dont ce bon Monsieur Carrier nous trace régulièrement le portrait dans ses ‘Leçons de Morale’, désignant ce genre de comportement espiègle de ‘grossier’ et de ‘rustre’. Je crois que, parfois, notre Maître exagère un peu afin que la leçon inculquée dans nos jeunes têtes y demeure un peu plus longtemps que ne dure la ‘Leçon de Morale’.

   Comme je dispose de bonnes aptitudes pour le grimper de corde, me voici en quelques secondes si près du visage de Gavroche que j’en distingue le moindre détail. Å ma surprise, sa figure, qui au premier abord peut paraître un brin hostile, semble des plus enclines à une prompte amitié. Nous sommes assis tous les deux sur le bord de l’orifice de plâtre, pareils à des spéléologues sortant d’un boyau étroit sous terre et se retrouvant en plein jour. Depuis le sommet de l’éléphant, les choses, en bas, me paraissent minuscules. Les tables des élèves sont de petits rectangles clairs. Le poêle est un jouet d’enfant. La rue, au-dessus du voile au blanc d’Espagne, ressemble au monde en réduction de Lilliput. Si des gens y passaient, ils ne pourraient qu’être des nains.

   « Viens, Pierre, que je te présente les deux Moutards que j’ai recueillis. Ils n’avaient rien à manger et tremblaient de froid. Qu’aurais-tu fait à ma place ? »

   Convaincu de la justesse de ma réponse, Gavroche continue sans même prendre le temps de connaître ma pensée.

   « Tu vois, ces Momignards, je ne les connais même pas. Je ne connais ni leurs prénoms ni leur âge. Je ne sais même pas s’ils ont des parents. Mais c’est égal, est-ce qu’on peut laisser ainsi dans le froid de la rue des Marmots grelotter sous les coups de la bise ? Il faut bien avoir un peu de cœur parfois. Ah, certes, c’est pas chez les Bourgeois qu’on peut trouver des bras ouverts, pas plus que chez les Grands de ce monde ! Ils ne pensent qu’à eux et pourvu que leur panse soit pleine, ils estiment que tout va bien. On est vite d’accord aves soi, ne crois-tu pas ? »

   Cependant Gavroche m’avait fait avancer dans le ventre sombre et encombré de sa demeure de bois et de plâtre. Il tenait un rat-de-cave à la main, qui fumait plus qu’il n’éclairait.

   « Méfie-toi des trous, me conseille Gavroche, tu pourrais retomber dans le monde d’en bas et ses tracasseries. N’es-tu pas bien ici avec notre Père Victor, avec Hugo notre bienfaiteur, lui l’Ecrivain des pauvres et des sans-grades ? Oui, bien sûr, ici, il y a les Thénardier et leur sombre bêtise, le sinistre policier Javert qui traque Jean Valjean, il y a surtout la misère partout répandue, comme il y a le peuple des rats dans les égouts. Mais, Pierre, tu le sais, ici on est dans une histoire ‘morale’ comme dirait votre bon Monsieur Carrier. C’est une histoire pour faire réfléchir et donner aux gens un peu plus d’espoir, peut-être un peu plus de bonté. Ça s’apprend tout ça. Il faut juste de la bonne volonté ! »

   Tout au bout de notre périple dans les ténèbres, il y a comme une lucarne qui s’ouvre sur le jour. C’est là la chambre secrète ou Gavroche trouve refuge lors des longues nuits d’hiver. Alors me revient brusquement en mémoire un court passage des ‘‘Misérables’’, lu de nombreuses fois dans le ‘Souché’ :

   ‘’ Le lit de Gavroche était complet : c'est-à-dire qu’il y avait un matelas, une couverture et une alcôve avec rideaux.

   Le matelas était une natte de paille, la couverture, un vaste pagne de grosse laine grise fort chaude et presque neuve. Voici ce que c’était que l’alcôve : le lit de Garoche était sous un grillage de fil de laiton comme dans une cage ; l’ensemble ressemblait à une tente d’Esquimau ; c’est ce grillage qui tenait lieu de rideaux. ‘’

   Me voici donc en pleine féérie. Est-ce qu’hier encore j’aurais pu imaginer une seule seconde que je me retrouverais, aujourd’hui, en compagnie de Gavroche et de ses deux hôtes, dans le ventre obscur de cet éléphant de cirque ? Oh combien les choses sont étonnantes. Parfois elles dépassent même l’imagination !

   « Plutôt que de rêver, Monsieur, tu ferais mieux de rejoindre le lit et de tâcher de dormir un peu en notre compagnie, je te trouve bien fatigué, bien ailleurs », ajoute Gavroche à mon intention, sur un ton un brin sentencieux.

   Que feriez-vous à ma place ? Tourneboulé comme je le suis par cette aventure sans pareille il ne me reste qu’à gagner le profond de l’alcôve, à me blottir tout contre mes nouveaux amis. Ce Gavroche est un copain épatant, ses petits réfugiés sont si touchants, si gentils.

   Encore quelques phrases viennent à moi depuis le lointain des ‘‘Misérables’’ :

   ‘’Les deux enfants se serrèrent l’un contre l’autre. Gavroche acheva de les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu’aux oreilles, puis répéta pour la troisième fois : ‘pioncez !’ et il souffla le lumignon.’’

   Je m’amuse un instant des paroles délurées de Gavroche. Oh, combien j’aurais aimé que ce bon Victor Hugo parle de moi, signale ma présence ! Mais il ne pouvait le faire puisque je suis né bien après que sa vie a été accomplie.

   A peine cette idée effleure-t-elle ma tête embrumée et déjà je m’endors dans les dernières fumées du rat-de-cave.

 

   Mercredi 13 octobre - 7 heures du matin

 

   « Pierre, Pierre, lève-toi, je crois que tu as manqué l’heure et, en plus tu es de service ! Que va penser Monsieur Carrier ? Allons presse-toi ! »

   Maman est entrée dans ma chambre, un peu inquiète de me savoir en retard. J’ai du mal à me réveiller et mes idées sont floues, pareilles aux nappes de brouillard de l’automne qui commence. Je m’entends prononcer cette phrase incompréhensible pour Maman :

   « Mais où est passé Gavroche ? Et l’éléphant, tout de même, il ne peut pas avoir disparu ! »

   « Pierre, je te l’ai souvent dit, arrête de lire tes histoires le soir au coucher. Tu en rêves la nuit et au matin tu en as encore de bons restes ! »

   J’avale un rapide petit-déjeuner. Je suis dans la rue. Je suis devant la porte de l’école. Je suis dans la salle de classe, le cœur tremblant mais empli de joie à l’idée de retrouver mes nouveaux amis. La porte tourne en grinçant. Au sol, sur le parquet, quatre empreintes de poussière blanche. Quatre empreintes d’énormes pattes. Je dois m’en remettre à la réalité, l’éléphant a dû rejoindre la Place de la Bastille et avec lui s’envolent tous mes rêves d’enfance. Deux couvertures traînent au sol. Je les reconnais. Ce sont celles que Gavroche a récupérées au Jardin des Plantes. Surgissent à nouveau quelques passages du Souché :

   ‘’Gavroche fixa un œil attendri sur la couverture. ‘C’est du Jardin des Plantes, dit-il. J’ai pris ça aux singes.’

   Et montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta :

   ‘Ça c’était à la girafe.’

   Après une pause, il poursuivit : ‘Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit :’C’est pour l’éléphant’ ‘’

  

   7 heures 45

 

    Les premiers élèves ne vont pas tarder à arriver. Je me dépêche de faire disparaître les deux couvertures dans le cagibi à côté de l’école, il sert de fourre-tout. Je ne veux pas qu’il y ait la moindre trace du passage des personnages de Victor Hugo pour la simple raison que mes camarades me traiteraient de fou ou bien de grand rêveur, pour eux c’est du pareil au même.    Alors que je craque une allumette pour démarrer le feu dans le poêle, la porte d’entrée s’ouvre. C’est Touguy qui arrive le premier. Il me salue rapidement et va faire ce qui lui a demandé Charles Carrier.

   Sur le tableau, à l’aide d’une craie, il écrit :

 

Rédaction :

Dites ce que vous pensez de la phrase de Lamartine :  

‘Objets inanimés avez-vous donc une âme ?’

Donnez des exemples pour préciser votre pensée.

  

   « Vous avez de la chance, en Fin d’Etudes, d’avoir un sujet pareil ! »

   « Tu penses, répond Touguy un brin contrarié. Tu y crois, toi, à ces histoires de fous, que les objets ont une âme ? Comme si, tout à coup, Gavroche en personne pouvait descendre de la gravure là-bas, à côté du tableau, et venir jouer aux billes avec nous dans la cour ! »

   « Oui, les objets ont une âme, je réplique, d’ailleurs pas plus tard que la nuit dernière j’ai dormi avec Gavroche et ses deux petits protégés ! »

   Je ne sais pourquoi mais, soudain, j’ai osé l’impossible. Peut-être par simple provocation.

   « Bien sûr rétorque Touguy avec de l’ironie dans la voix. C’est même ce bon Victor Hugo qui vous a bercés, je pense ? »

   « Comment as-tu deviné ? dis-je. »

   Les premiers enfants arrivent dans la cour. Monsieur Carrier entre dans la salle de classe, nous salue. « Å la bonne heure, il fait bon. Merci Touguy d’avoir écrit le sujet de la rédaction. Je compte sur vous, les grands de Fin d’Etudes, pour faire vivre les objets et vos textes aussi par la même occasion ! Ça changera de l’ordinaire ! »

   Au travers des vitres le soleil pose sur le parquet ses premières flaques de clarté. Le brouillard se dissipe peu à peu. Le feu crépite dans le gros Godin gris. Les plumes Sergent-Major des grands dessinent leurs premières arabesques sur les pages blanches. « Objets inanimés … ». Sans doute, depuis les feuilles anciennes du ‘Souché’, Gavroche nous observe-t-il en silence. C’est si mystérieux les choses, c’est si troublant ! Ne trouvez-vous pas ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 12:11
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 08:28

Simples buées.

 

   Deux longues heures se sont écoulées où alternaient la vision des vers de Rimbaud, la vôtre aussi pareille à des feux de Bengale diffusant dans la nuit leur gerbe de clarté, leur bouquet d’étincelles. Jamais, pendant cette éternité, vous n’avez levé les yeux de votre ouvrage. Les Autres paraissaient de simples buées perdues dans les mailles de l’invisible, le monde une pure abstraction. La séquence aurait pu durer aussi longtemps que le jour brillait si, en un soudain envol, quittant votre chaise, vous n’aviez décidé d’interrompre votre lecture, laissant sur place les pages esseulées, traversant de ce pas décidé la salle - quelques lecteurs suivirent votre trajet -, votre robe noire flottait derrière vous à la façon d’une traîne endeuillée. Mais quel événement donc vous attendait qui vous avait fait quitter si brusquement le lieu de votre contemplation ?

  

   L’empreinte de vote corps.

 

   Avais-je alors d’autre solution que de me lever, de gagner la place que vous occupiez il y a peu - elle portait encore votre odeur subtile, l’empreinte douce de votre corps, de vos doigts qui s’étaient imprimés à même le bois -, d’autre alternative donc que de découvrir le secret de votre lecture qui, nul doute, serait à même de révéler une partie de votre énigme, le luxe d’une intimité toujours en fuite d’elle-même ? Le livre est ouvert sur la dernière page que vous avez lue. Son titre : « Les cahiers de Malte Laurids Brigge » de Rainer Maria Rilke. C’est curieux cette étrange coïncidence, cette intuition qui trouve sa confirmation, là, dans ces signes noirs qui courent sur la neige des pages. Cette confluence des idées, le fragile d’une supposition et l’étonnement qu’est la poésie car tous vers portés à l’incandescence, toute prose qui s’élève hors des contingences naviguent de conserve avec la philosophie. Jamais les mots du poème ne sont gratuits, donnés à voir tel l’objet immanent posé sur la table dans sa navrante ustensilité. Être objet pour un usage défini : y aurait-il figure de l’aliénation plus affirmée, destin commis à sa ruine dès sa venue au monde ? Loin de ce statut s’éclaire le poème ou bien la somptueuse prose qui brille à la cimaise de l’art.

  

   Chercheur de sens.

 

   Oui, combien ce pur hasard est heureux qui vous relie à cette sensation immédiate de l’être des choses qu’est l’intuition. Vous paraissez si bien vous harmoniser avec la teinte singulière des écrits de Rilke, si bien endosser la vêture de Malte, ce jeune intellectuel à la santé fragile - ne serait-ce, ici, la double empreinte de l’intellectuel, du poète qui médite sur la vanité des choses ? -, ce chercheur de sens vivant en solitaire à Paris, dans un dénuement total, souvent obligé de garder la chambre afin d’y mettre à l’abri sa complexion chétive en même temps que sa quête ardente de ce qui voudrait bien se montrer qui éclairerait un destin souvent empli de teintes grises, assourdies, saturniennes tel les toits de la ville dans leur rumeur de zinc, sous un ciel souvent si bas qu’il paraîtrait se confondre avec le poudroiement presque invisible du sol.

 

  Fuyante présence.

 

   Est-ce le choix que vous avez fait d’être au voisinage du Canal, dans cette demi-lumière propice aux états d’âme changeants, à la fluence inaperçue de la mélancolie, aux attachements à un passé de brume, à un avenir situé au-delà des limites dont les yeux « humains trop humains » ne peuvent faire qu’un inventaire par défaut, nullement s’assurer d’une vérité qui comblerait le vide de l’existence, emplirait l’ombre de toute vacuité ? Est-ce cela que vous êtes venue chercher dans ce fourmillement de la ville car je vous imagine Etrangère. Etrangère à vous-même. Etrangère à ce monde dont vous ne semblez guère faire de cas, sinon y frapper au poinçon de vos talons la marque d’une fuyante présence. Il me plaît de vous imaginer austro-hongroise, tel l’Auteur, cependant suffisamment au fait de notre langue pour pouvoir parcourir les phrases d’un livre avec une compréhension adéquate. Le thème de l’exil est si disposé à accueilli cet éternel flottement, ce déracinement, cette position à cheval sur une manière de rien dont le souci est lisible chez tout expatrié, au plus profond de sa détresse.

  

   Poème du monde.

 

   Détresse. En êtes-vous la forme la plus subtile qui soit puisque nul caractère n’en paraît que cette constante réserve, ce luxe affirmé dans la discrétion, cette progression à bas bruit dans la souffrance du monde ? Les jours sans couleur, ceux où, retenu au Journal par quelque tâche urgente, la félicité de vous suivre seulement m’est déniée, voici à quoi j’attache mes pensées. Tout comme votre double, ce paradoxal Malte Laurids Brigge - son nom si complexe est déjà signe vers une constante préoccupation, un réseau de difficultés inhérentes au réel, un faisceau de contradictions qui scinde le poème du monde en cet incompréhensible sabir qu’est tout destin en son habituelle profération -, tout comme Malte je vous aperçois forme errante au hasard des rues de la Capitale, chaque chose rencontrée devenant le lieu d’un questionnement : une fissure du trottoir, la croisée d’une fenêtre ouverte sur l’incompréhensible hiéroglyphe d’une chambre, une main courante descendant vers les quais de Seine, un anneau d’amarrage dont aucune péniche ne semble vouloir faire le motif d’une halte. Oui, combien est précieuse cette flânerie absente des alentours, cette immense liberté qui ouvre sa gerbe parmi la diversité éployante du réel. Et une multitude d’enchaînements, de liaisons, d’associations d’idées dont un heureux vertige est le tribut le plus apparent.

  

   Le bonheur, cette coquille vide.

 

   Oui l’ivresse est ceci qui nous livre tout entier au miracle de l’être, à sa profusion, à sa générosité. Quand on a connu cela, l’esprit s’affranchit de toutes contraintes, vole en toutes directions de l’espace, en toutes circonstances du temps. Cependant il serait naïf et même insensé de croire que cette disposition à se situer dans l’immédiateté des choses constitue le tremplin sans reste d’un bonheur. Le bonheur, cette coquille vide que chacun habille des oripeaux de la facilité. Je suis sûr, à vous observer, que vous avez la profondeur requise, l’exigence de dépasser l’advenu pour vous inscrire dans cette belle pensée de ce qui se manifeste à en sonder l’abîme, à en retourner la peau afin que l’intérieur, la pulpe se révèlent en tant qu’essentialité de ce qu’il y a à connaître.

  

   Chant joyeux d’une eau vive.

 

   « Les Cahiers » : voici nommée la lecture de mon adolescence, de ma jeune vie d’adulte. Ce n’était nul bréviaire, je suis trop affranchi pour suivre quelque précepte que ce soit. Uniquement un fil à suivre, une inclination de l’âme à expérimenter, le prétexte à mille songeries émaillées de l’abîme d’une réflexion. Quoi de plus beau que de découvrir, au hasard des lignes, tel ou tel événement qui joue en écho, non seulement avec ce que vous avez fait, mais avec ceci même que vous êtes en votre fond. Alors tout se met à couler vers l’aval  avec le chant joyeux d’une eau vive. Quelle subtil plaisir que de résonner avec une conscience dont l’enjeu, le questionnement, un jour, ont été comme la réverbération de cette subite révélation, de ce flux de beauté qui vous a envahi au gré d’une rencontre, dans l’éprouvé d’une sensation, dans le sillage d’un pas dans lequel vous inscrivez le vôtre.

  

   Péché d’amour.

 

   Oui, vous l’Innommée, avez-vous déjà éprouvé le vertige de suivre la trace d’un quidam, de vous lier à son aventure, de faire sourdre à même la rencontre ce que je nommais souvent « un péché d’amour », avez-vous éprouvé l’étrange force d’aimantation, la gratuité d’un geste se limitant à sa propre forme, suivre en tant que cette action se justifie à seulement être poursuivie sans but, sans finalité. Marcher en duo, sans que l’Autre soit aucunement inquiété de votre présence. L’autre vous tire dans son ombre. L’Autre vous reçoit comme son double. L’Autre vous fait place et accueil dans la rêverie première qu’il tend au monde. Alors on devient la partie immergée de son chiffre, la case manquante dont il fallait s’assurer pour que le mot croisé ne demeure en suspens, le  verbe dont la phrase était en attente afin de connaître la sublime unité.

  

   Douces pluies.

 

   Je vous imagine le plus facilement du monde, tel Rilke, tel moi-même, dans une manière d’emboîtements multiples, de dispositions gigognes, de déambulations en abîme par lesquelles tous nous  rejoindre dans le sein de la grande tribu humaine, toujours en quête de l’Autre - ce mystère, cet inatteignable et seulement ceci autorise la poursuite de l’errance -, je vous perçois affairée, tout comme lui, tout comme moi, à vous inscrire dans les premiers pas venus, à en suivre la capricieuse trace, à en deviner les changements de direction, les sautes d’humeur, les orages, les douces pluies, les coups de blizzard, les brumes soudaines. Toute une météorologie de l’inconnu, du fortuit, toute une climatique des affects, tout un saisonnement des décisions sans délai, des retraits, des sauts de carpe, des retours en arrière, des quant-à-soi, des changements de bord, des navigations hauturières.

  

   Cette allure qui vous jette en dehors de vous.

 

   Mais que je vous dise l’aventure qui est la mienne, qui pourrait être celle de n’importe quel individu sommé de ramener au terme de son expédition quelques indices, quelques trouvailles qu’il pourra confier à son carnet de bord afin qu’instruit de certaines choses, sa prochaine sortie fût couronnée de succès, peut-être une route à deux sur les flots qui sommeillent encore. Mais quel prodigieux dédoublement de soi que cette allure franche qui vous jette en dehors de vous, vous contraint à votre corps défendant à emboîter le pas de telle Inconnue, d’en éprouver la juste harmonie, parfois au contraire la discorde - quelque chose résiste, se brise de l’intérieur qu’il faudra réparer -, à esquiver tel passant, tantôt à forcer l’allure, tantôt à ralentir, étrange pas de deux vécu à distance, un seul des danseurs possédant le livret, un seul s’accordant aux mouvements que l’autre lui impose sans avoir conscience de ce qui, dans son dos, se trame. Mais ce n’est nulle surveillance, un accord discret, un cheminement en écho, deux vies qui s’ignorent - du moins la vôtre ne connaissait-elle la mienne -, l’essai d’une improbable rencontre, la fuite de deux fleuves en direction d’un estuaire qu’ils n’atteindront jamais. Ceci fait toute la richesse de l’épreuve : savoir que le jeu se poursuit en tant que jeu l’espace de quelques places, de quelques rues, de quelques boutiques.

  

 

 

   Bergamote flottant.

 

   Vous l’Innommée du Canal, aussi bien que toutes les Innommées du monde, voilà la façon dont je m’inscris dans vos itinéraires. Vous suivre au détour d’une ruelle, faillir de glisser sur les pavés, se dissimuler parfois derrière l’écran d’un arbuste, jongler parmi la marée des hommes, s’arrêter devant la vitrine d’une galerie, feindre de regarder une toile, Vous êtes entrée, sans doute pour un renseignement, je cueille la beauté de vos gestes, ces arabesques qui sont l’écriture de votre âme, j’épie l’ombre rapide qui glisse sur votre visage, un désagrément passager, la lumière d’un contentement soudain, Vous de nouveau dans la rue traversée du rire des enfants, cernée du bruit des conversations, Vous voilà dans une librairie occupée à feuilleter un livre, je suis à l’unisson, essaie de deviner quel ouvrage retient ainsi votre attention, vous êtes si sérieuse, si concentrée, un pli au front, quelques rides à l’angle des paupières, Vous sortez munie d’un sac en papier, je crains de vous perdre, la foule est si dense, ici, dans le maelstrom incessant, les flux et reflux des gens pressés, Vous dans ce silencieux salon de thé buvant à petites gorgées ce capiteux Darjeeling qui vient jusqu’à moi par effluves, comme si votre être dissous connaissait la liberté aérienne, en profitait pour butiner, ici une fleur, là l’arrondi d’une tasse, encore plus loin le fumet d’une odeur amie, une Bergamote flottant le long des poutres armoriées du plafond.

 

   Passager clandestin.

 

   Oui, j’en conviens, combien ce long voyage onirique  peut être fastidieux, sujet à tous les rebondissements de l’imaginaire, à toutes les fantaisies de l’esprit. Il me faut revenir à de plus justes considérations, éprouver davantage de réalité, vous serrer au plus près grâce aux rares indices qui sont en ma possession. Je suis rentré dans mon appartement et regarde les convois de péniches faire leurs longues processions sur le tapis jaune de la Seine. Une péniche suivant l’autre. Ont-elles, les péniches, le sentiment qu’on les suit, qu’on veut en connaître le trajet, voguer avec elles en direction du grand large où doit s’éprouver le lieu d’une liberté sans limite ?  Souvent je me surprends à monter à bord, à m’asseoir à la poupe, sorte de passager clandestin qui ne dira ni son nom, ni le but de son voyage. Voyager pour voyager, tout simplement. Une manière d’auto-accomplissement, de « servitude volontaire », de trajet sans complaisance, libre de lui, juste un clin d’œil, une ouverture pratiquée dans la vêture de l’Autre, le don d’une Solitude à une autre Solitude. Mais les mathématiques existentielles ne sont-elles de pures abstractions qui n’additionnent rien, qui juxtaposent seulement : une Solitude + une Solitude = une double Solitude, non une présence à deux, non un seul être  sphérique, mais deux  boules  s’accomplissant l’une à l’abri de l’autre, chacune roulant sur les rails de son destin. Jamais les destins ne sont miscibles qui, toujours, divergent, se perdent dans un illisible chaos.

  

   Hier fondant dans aujourd’hui.

 

   Je viens de retrouver mes vieux « Cahiers de Malte » de ma jeunesse. Certes un peu défraîchis, jaunis, quelques pages cornées. Mais combien l’air d’autrefois y fait souffler son étonnante présence. Je parcours les pages, sans doute à la recherche de signes amis. Ma propre image ? La vôtre ? Celle de la littérature ? Les trois ensemble. Bientôt un passage entouré au crayon. Je suis familier de cette accentuation du sens et, adolescent, j’encadrais sans cesse des extraits, des sentences, des citations dont, sans doute, je souhaitais faire quelques règles de vie. Voici, le passé rejoint le présent. Le passé afflue en boules compactes, en flèches de poix, en insectes de soie qui bourdonnent dans l’azur. Tout hier fondant dans aujourd’hui. N’est-il pas étrange, tout de même que Nous, les deux Inconnus du Canal ayons reconnu le même passage - vous y aviez apposé le mordant de vos ongles pour en souligner la force incomparable des affinités, des confluences, des vérités faisant leur bruit de source -, le même passage, à tel point qu’’il nous confond dans une identique figure. Serions-nous des jumeaux qui s’ignorent ? Deux entités superposables ? Ou bien, alors, plus troublant, serions-nous une seule et même personne, une dualité existentielle se rejoignant dans une unité ontologique ? C’est si étrange de penser à cet éclatement de l’être en ses multiples fragments indifférenciés ! Peut-être n’y a-t-il qu’une seule présence au monde qu’éclairent mille feux divergents, ouvrant la dimension confondante de l’illusion ? Etait-ce cela vivre ? Est-ce cela vivre ? Vivre sera-t-il cela ?

  

   Soi, l’Autre, le Monde.

 

   Voici ce que disaient en des temps différents, en des lieux séparés, en des personnes singulières, Rilke, Vous, Moi, voici ce que disait cette inaudible voix, ce concert unitaire de sentiments, cette confluence de ressentis, cette convergence des vécus :

 

   « J'apprends à voir.

Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu'ici, cela prenait toujours fin.

J'ai un intérieur que j'ignorais.

Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s'y passe ».

 

   Toujours nous apprenons à voir. En nous, en dehors de nous. Dans l’espace qui s’installe entre Nous et un autre Nous.

   Tout pénètre en Nous plus profondément, Soi, l’Autre, le Monde car jamais il n’y a de séparation entre les choses sauf la volonté de l’homme d’établir des clivages, des lignes de partage, des catégories, boîtes où ranger l’être selon la Raison.

   Tous nous avons un intérieur que nous ignorons le plus souvent.

   Tout y va désormais, Soi, l’autre, le Monde car toujours il faut proférer et proférer à nouveau afin de donner aux choses le site de leur Vérité.

   Nul ne sait ce qui s’y passe. Pour ceci nous cherchons toujours en Nous, en l’Autre, dans le Monde la figure pleine et entière de notre Destin.

   Parfois y parvenons-nous. Parfois !

   Vous, demeurez donc hors de Moi afin qu’esseulé ma quête m’exile de Moi, seule façon de vous connaître. Oui, de Vous connaître.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 08:28
Etait-ce cela vivre ? (2° Partie)

Source : Pinterest.

  

  

   S’atteint-on jamais ?

  

   Un public assez clairsemé en ce milieu d’après-midi. Quelques habitués que je reconnais. Quelques signes de connivence puis l’attention à ce qui est sur les murs : l’Art en son rayonnement. Un long moment je m’absorbe dans la vision du tableau de Jawlensky, « Le châle rouge », essaie d’y deviner de quelle urgence il s’agit donc. Urgence de chercher à voir en soi ? Le Modèle a les yeux fermés, comme plongé dans une attitude méditative, sans doute une lente et longue exploration de cet univers interne si mystérieux qu’il semble échapper à celle qui le porte et paraît soucieuse d’en connaître les arcanes. S’atteint-on jamais ? Sans doute seule cette interrogation mériterait d’être posée. Une large capeline rouge coiffe la tête, semble l’isoler d’influences qui, peut-être, seraient néfastes.

 

   Demeurer en soi.

 

    Il faut demeurer en soi, voici le message le plus apparent que paraît formuler cette toile. Et cette cape, cette sorte de muleta derrière laquelle cette femme semble vouloir protéger sa vertu, n’est-elle la métaphore pourpre d’un désir qui convoite, d’un désir qui est convoité, contre lesquels il convient de dresser le rempart de la pudeur ? Céder à la confluence des désirs et voici que s’ouvre la dimension tragique au gré de laquelle la Condition Humaine chemine de Charybde en Scylla, de réel en existence mythique, d’Eros en Thanatos, double image rayonnante-mortifère telle que la culture l’a forgée en nos âmes. Car aimer est toujours se distraire de soi et porter l’objet de son amour au comble de la présence, autrement dit consentir à s’effacer, à se perdre en l’Autre, à faire don de sa personne. La vie redoublant la vie par l’amour puis renonçant à davantage paraître car la persistance à être ne ferait que signer la dissolution de cet amour. Tension extrême dont les Amants font l’épreuve à leur corps défendant car, dans l’Amour, il n’y a de place que dans l’Unique et toute autre présence est nécessairement atteinte de nullité. Dans la trilogie Amant-Aimée-Amour, seule une relation entre deux peut s’établir : Amant-Amour ; Aimée-Amour, le troisième terme est toujours de trop puisqu’il y a effacement de l’un des protagonistes au profit de l’autre. Etrange annulation de l’Acteur, de l’Actrice dont le rôle prend fin à même la première parole. « Je t’aime » veut dire « Je disparais », J’annule mon JE, je le biffe ».  « Tu demeureras seule avec mon Amour ».

  

   Différer de soi.

 

   Egaré dans mes propres pensées - l’Art est de cette nature qu’il fait différer de soi -, je ne vous ai pas devinée, vous, ici dans la salle aux mille reflets. C’est tout juste si, observant le corps blanc et massif proposé par Rouault dans « Au miroir », cherchant à en démêler le lourd lexique, j’ai pu percevoir ce discret martèlement du sol que vos escarpins impriment à la façon d’un bruit qui serait venu d’ailleurs, une espèce de signal lointain, de morse faisant son crépitement régulier. Sans doute un message à votre propre destination : Vous et l’Amour puis le vaste monde au-delà perdu dans le tourbillon des heures. Vous regardez avec la plus grande attention chaque œuvre. Puis une station bien plus longue que les autres devant la toile de Munch au titre si troublant : «Femme aimante ou femme dans le moment de l'amour».

Etait-ce cela vivre ? (2° Partie)

Source : Pinterest.

 

   Combien, alors, il devient « urgent » pour moi d’accoler les deux images, la vôtre et celle de « Femme aimante », de les fusionner en quelque sorte, tellement les analogies sont troublantes.   Êtes-vous cette femme qui se donne se dérobant, cette inaccessible Déesse n’admettant que la cour idéale, abstraite, utopique de l’Amour que l’Amant lui-même aurait désertée afin de mieux vous servir, de mieux vous isoler dans ce palais de cristal qui paraît être le vôtre ? Est-ce là votre vraie nature, cette fusion en vous, ce ressourcement continu à qui vous êtes comme le seul Destin possible dont vous puissiez suivre le cours ? Vous paraissez si absente, là dans la lumière discrète de la salle, attentive à ne pas diverger de votre silhouette noire - la même longue robe que l’autre jour-, concentrée sur le moindre indice qui pourrait vous poser en tant que cette forme originaire dont vous semblez être en quête. Comme s’il vous fallait toujours nager à contre-courant, annuler le moindre désir de rejoindre l’aval, là où se pourrait diluer votre précieuse essence.

  

   Centre intime.

 

   Bien des personnes présentes ont dû vous contourner, patienter, attendre que « Femme aimante » leur soit enfin rendue. Etonnant cet instinct de possession entière, de rapt de ce qui est, d’enfouissement au creux de votre corps, sans doute aussi de votre conscience. Mais je crois que je divague, que votre manque d’égard à qui je suis - vous n’avez pas daigné m’accorder un seul regard -, m’isolant en moi-même me désarme et me désespère. Mais peut-on parler de rapt quand sa propre attention n’est portée que sur soi, fixée sur son roc de chair, ses pensées tourbillonnant autour de ce centre intime que nul ne saurait voir, approcher, dont nul ne pourrait tracer la moindre esquisse ? Certes bien des Distraits pourraient vous vêtir de prédicats aussi fâcheux qu’inexacts : « égoïste, égocentrique, égotiste », que sais-je, tellement grand est le domaine des approximations, des supputations gratuites, des projections incohérentes.

    

   Jardins insondés de l’amour.

 

   Non, vous ne voulez venir à vous qu’en raison d’une énigme à déchiffrer. Peut-être alors, au clair avec votre propre lieu, pourrez-vous migrer, connaître l’Autre, l’accueillir dans le précieux qui vous marque comme la trace de votre indélébile présence ? Peut-être ? Mais me voici maintenant devant l’œuvre qui vous avait tant interrogée. Déjà vous êtes à d’autres peintures, à d’autres significations dont, intérieurement, vous devez sentir la secrète injonction. Je vous observe à la dérobée entre deux questionnements dont la toile de Munch est l’immédiat tremplin. Ô combien j’aurais aimé bâtir, en votre présence, l’architecture d’un possible sens émergeant de cette Abandonnée à ses plus troubles sentiments, en même temps, sans doute, que les plus radieux. Mais, ce faisant, je me serais immiscé dans votre citadelle secrète pour la simple raison qu’un calque aurait pu être posé sur « Femme aimante » que l’on pourrait aussitôt rabattre sur votre propre esquisse en tant qu’une terrible sœur siamoise, une jumelle en destin, une marcheuse de conserve sur les chemins inexplorés de la psyché qui ne sont jamais que les  jardins insondés de l’amour. Mais ne bougez pas, mais demeurez dans la ligne de ma visée de manière à ce que je mette en perspective votre pliure existentielle avec celle de ce Modèle à « l’inquiétante étrangeté ».

  

   Ce feu qui vous traverse.

 

   Vous, (Elle), c’est bien d’abandon dont il s’agit, d’état à la limite d’une perte de conscience, d’un trouble copernicien qui vous tourneboule et vous ôte votre être pour y faire surgir quelque prodigieux événement, la palme généreuse d’une révélation, un état si proche d’une expérience mystique ? Est-ce bien de ceci dont il est question, de ce feu qui vous traverse et vous porte au flamboiement, de cette libre avenue traçant dans l’espace la voie royale d’une naissance à neuf, d’une métamorphose ? C’est bien l’image d’une volupté triste, d’un désir ambigu de vous dépasser tout en vous possédant, en demeurant rivée à votre meute de chair alors que l’extase s’annonce comme le moment prodigieux qui précède la Grande Mort alors que votre état est celui de la Petite Mort, cette fusion de l’Amant et de l’Aimée en l’unité irremplaçable de l’Amour. Amant - Aimée - Amour : « A »,  lettre initiale triplement Majuscule pour dire l’exception d’un soudain passage du contingent à une forme d’absolu dont, sans doute, vous ne reviendrez jamais. Mais quelqu’un sur Terre est-il déjà parvenu à accomplir cette révolution autour de sa propre planète ? Planète toujours en errance, en quête de soi et l’univers est immense qui court au-devant sans attendre la réponse au questionnement.

  

   Enigmes peintes.

 

   Mais voici que la lumière baisse, que quelques spots s’éteignent plongeant dans l’ombre toutes ces Enigmes peintes qui ne profèreront plus qu’entre elles, leurs êtres de toile, leurs traces de suie dans la ténèbre qui vient. Sans doute sommes-nous les deux derniers Voyeurs à partir ? Un long moment je suis le flottement de votre robe noire pareille à un oiseau de nuit se confondant avec le deuil de mes pensées. Je n’ai rien résolu qui eût pu m’éclairer. Vous n’êtes plus qu’une vague pensée dans le jour qui s’écroule. Tout au bout de la Rue des Récollets votre image se confond avec les pierres sombres des quais, le miroir noir de l’eau.

 

   Lundi 16 Octobre -

 

   Beaucoup de travail au Journal en cette rentrée littéraire. Une infinité de livres à lire dont beaucoup ne se nourrissent que de mode, de verbiage dans l’air du temps, de considérations obsolètes sur les relations amoureuses, le hasard des rencontres, les sentiments postmodernes. Parfois l’éclat d’une perle dans les eaux des abysses et le contentement, la joie, le cèdent à une morne impression de vau-l’eau, de perdition du langage dans  des contrées qui ne devraient jamais être les siennes.

 

   Brouillon maculé des rêves.

 

   Une semaine sans vous voir. Sauf dans l’agitation des nuits, le brouillon maculé des rêves. Mais pourquoi donc faut-il que votre image m’obsède si violemment, torture mon esprit, assèche mon inspiration parfois ?  A tel point que me voici contraint de relire d’anciens articles pour y retrouver les traces ouvertes du sens, l’envol libre des phrases, quelques formules pesées au trébuchet de la raison, quelques envolées lyriques qui, paraît-il, signent mon écriture aussi bien que ma façon d’être. Mais croyez-moi, rien ne vaut la spontanéité, la source vive, l’écoulement naturel des mots, un murmure, le chant des abeilles, le bruissement des feuilles d’automne sur un quai, au bord d’un Canal. Les feuilles bruissent-elles Quai de Jemmapes, devant votre modeste logis qui assure mes nuits de bien étranges visions ? Je vous ai perdue « Femme aimante », comment donc vous retrouverais-je, Vous la Solitaire au long fourreau noir, Vous l’Esthète seulement appliquée à sonder votre reflet dans une toile, Vous dont je dis beaucoup mais dont je ne sais rien ? Et puis, retrouver quelqu’un c’est l’avoir déjà trouvé, en connaître quelques traits, en avoir écouté certaines rumeurs, avoir éprouvé à son endroit un sentiment, un bonheur, une peine. Je vous connais si peu dans cet automne finissant. Bientôt sera l’hiver, ses courtes journées, les causeries au coin du feu, les photographies jaunies sur lesquelles on laissera broder sa mémoire, peut-être inventer un futur.

  

   Donner lieu corps et chair.

 

   Quelques heures devant moi. Comment pourrais-je éviter de me rendre à « La Fabrique » ? Parfois la naïveté est sans limites. Ainsi sont les amoureux transis qui font les cents pas sur le trottoir où ils ont rencontré l’espace de leur rêve - une Belle Fille que le songe a encore enrichie -, martelant assidument le pavé, s’obstinant à faire surgir tout au bout de leurs yeux attentifs, de la volonté de leur pur désir cette hallucination dont ils pensent qu’elle est sur le point de s’incarner, là, dans la seconde qui suit et qu’ainsi leur âme apaisée ils pourront enfin vivre. Est-ce cela vivre ? Est-ce donner lieu, corps et chair à ce qui ne saurait en avoir, un bref passage, la survenue d’un éclair, un vertige fiché, là, au milieu de nulle part et l’on persiste à errer sans cesse autour de soi et l’on n’a plus de répit que ne survienne le miracle de la manifestation.

  

   Être en fuite du monde.

 

   L’air a fraîchi ce matin, une brume rampe à ras du sol et les feuilles mortes ne sont plus qu’un anonyme tapis, une lourde pâte recouvrant le réel de sa consistance d’ennui. Je pense aux complexités du sol, aux « Messes de terre » de Dubuffet, à cet impénétrable des choses, cette inconnaissable texture que nous longeons sans jamais la connaître vraiment, nous poser de questions au sujet de ce qui s’effondre et périt, là, sous nos yeux. Au moins en percevrions-nous l’éclairante allégorie, cet être en fuite du monde qui s’écoule à notre insu, et nous aurions fait un pas de plus en notre direction avec, en guise de viatique, la perdurance d’un savoir, une clarté s’éclairant du dedans, nous rendant le dehors plus visible donc nous guidant sur la voie d’une possible sagesse. Mais non, notre obstination d’homme nous talonne, nous aiguillonne, nous pousse toujours plus avant alors que bien des vérités sont foulées au pied dont nous aurions pu tirer quelque leçon sur la manière de nous accorder avec le proche et, par voie de conséquence, avec le lointain. Mais à l’ouverture des yeux, à la disposition de l’esprit forant la jungle où nous progressons, nous préférons le glissement de la taupe dans son fourreau de terre sombre, aveugle.

  

   Malinement, tout près, tout près.

 

   Et voici que, logé dans la geôle d’une méditation confuse, assis maintenant  dans la grande salle grise et blanche qui sert de bibliothèque, je n’avais nullement été attentif au glissement discret de votre présence. Nous sommes peut-être une dizaine de lecteurs occupés à feuilleter magazines et ouvrages. Certains prennent des notes, sans doute des étudiants préparant un exposé, un compte-rendu ou s’essayant au difficile exercice de synthèse des documents en vue d’une thèse. Nous sommes, l’un et l’autre, disposés dans la diagonale de la salle, Vous près des rayonnages du fond destinés à la littérature étrangère, moi au rayon poésie avec, posé sur ma table, un exemplaire d’un recueil de Rimbaud ouvert au plus pur des hasards sur « Comédie en trois baisers » dont je savourais les deux premiers quatrains :

 

« Elle était fort déshabillée,

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres penchaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

 

Assise sur ma grande chaise,

Mi-nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d’aise

Ses petits pieds si fins, si fins. »

 

   Je ne sais ce qui me troublait le plus, cette Apparition poétique caressée par la feuillée des grands arbres, vous dont j’imaginais les pieds si fins, vous assise sur votre grande chaise dans la position studieuse d’une écolière. Il ne vous manquait que deux tresses sagement ramenées de chaque côté du visage et l’illusion eût été parfaite. Je voyais vos mains agiles tourner régulièrement les pages, puis un arrêt, long, inspiré, me semblait-il, l’air un brin égaré comme si le livre dont vous saisissiez les mots était le lieu d’une révélation. Le plus souvent vos gestes demeuraient en suspens et votre pose était celle d’une gamine arrêtée au bord d’un coffre à trésors. Parfois votre halte prenait l’allure d’un saut en dehors de la « vraie vie », clouée en plein ciel par quelque « illumination ». Ainsi, en pensée, me rejoigniez-vous dans le site immense de la poésie et cette simple divagation de l’imaginaire suffisait à combler mes angoisses, à dissiper toute tristesse, peut-être à faire se lever la flamme de quelque espérance.

  

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24 juillet 2020 5 24 /07 /juillet /2020 07:52
Etait-ce cela vivre ?  (1° Partie).

« Vivre ».

Photographie : Katia Chausheva.

 

 

 

 

  

   Un imprenable ciel.

  

   Souvent, le soir, après avoir bouclé mon dernier article, j’allais flâner du côté du Canal Saint-Martin, cette artère verte dans le gris damier des jours. Rien ne m’y attirait plus que le calme, l’indolence d’une marche au hasard des rues, parfois une incursion dans des quartiers qui, vers Gare de l’Est, ne laissaient voir que la lèpre des murs, quelques immeubles anciens de tuileaux rouges coiffés de zinc. La lumière y faisait ses infinies coulées le long d’un imprenable ciel. J’avais besoin de cette ville anonyme désertée par ses habitants, de ces trottoirs semés du jaune fuyant des feuilles, de ces chats sauvages qui, surpris, couraient se réfugier dans la trappe obscure d’un soupirail.

 

   Cette poudre des jours.

 

   La plupart du temps je me contentais de fumer rêveusement, la tête égarée parmi le lacis de mille idées toutes les plus irrésolues les unes que les autres, une manière de me soustraire aux mors assidus du temps. Je n’aimais guère que cet infini flottement, cette poudre des jours, cette limaille brillante que nul aimant n’attirait plus qu’à la force pâlissante de l’heure. Il me fallait le crépuscule, ses teintes de fin du monde, ce frémissement impressionniste qui me soustrayait aux tâches parfois si nébuleuses du quotidien. Il n’était pas rare que, muni d’un bloc-notes, je n’entreprenne de consigner quelque idée dont, plus tard, je tirerai un texte. C’était étonnant cette liberté, là au bord du Canal, ce seul souci d’énoncer le monde selon mon humeur, de rendre gracieux ce qui ne l’était pas, d’enrober d’optimisme une vue qui, habituellement, ne se déclinait le plus souvent qu’à l’aune d’images ternes, moroses. La fantaisie d’un dessin, le luxe d’un croquis, quelques traits de crayon fixant sur le blanc le passage d’une pensée, l’effleurement d’une intuition.

 

   Etincelles du désir.

 

   Mes haltes privilégiaient tel banc de bois verdissant, tel appui de façade, telle main courante qui longeait l’eau du rythme rassurant de ses balustres. Le plus souvent, ma terre d’élection était ce bord du quai que longeait un chemin de halage. L’autre rive n’était bordée que d’immeubles de bureaux déserts à cette heure tardive. Parfois l’éclat d’une lumière. Sans doute du personnel d’entretien occupé à emplir cette trêve d’une laborieuse présence. Existait-il un endroit dans la grande ville qui fût plus calme, plus retiré de la vie, plus à l’abri des mouvements, des fureurs citadines, des étincelles du désir, des agitations consuméristes ? Parfois plus d’une heure s’écoulait avant que la rumeur d’un moteur ne vînt troubler cette délicieuse quiétude. Des vélos fuyaient dans les plis avancés de la nuit. Des trilles d’oiseaux s’élevaient avant d’être dissoutes dans on ne sait quel mystère.

 

   Ces cendres sur le papier.

 

   Un soir d’automne, me voici occupé à tracer les grandes lignes d’un article sur les tendances stylistiques du roman contemporain. Tout à mes délibérations intérieures rien ne m’indique votre passage, vous l’Enigmatique qui, sans doute, demeurerez cette simple vibration à la surface d’un lac, un étrange remuement, un sillage flamboyant dans le tissu si terne de la cité.   Et, aujourd’hui, semant ces cendres sur le papier, combien je me rends compte de l’étrangeté de votre nature, de la difficulté que j’ai à vous fixer dans une catégorie qui reflète votre personnalité, tant l’ambiguïté, l’indécision, le variable semblent coller à votre personnage, genre d’effeuillement continu faisant un jour apparaître ce que le suivant recouvre d’un illisible glacis. Tantôt cette belle lumière diffusant sa longue éclaircie, tantôt ce demi-jour, cette lueur au ras du sol comme sur la terre usée d’Irlande. Une fugace impression, un genre de sautillement sur place, une disparition. Mais connaît-on jamais l’altérité autrement qu’à l’effleurer et la perdre, les doigts fussent-ils habiles à la préhension, l’esprit adéquat à saisir la plus évanescente des subtilités ?

 

   Longue robe noire.

 

   Alors que mes notes se sont suffisamment étoffées, que mon âme s’est ressourcée au contact du libre et du fluide, m’apprêtant à quitter le lieu de ma méditation, voici qu’un bruit de pas me tire de ma léthargie. Qui donc si tard dans la nuit qui vient ? Les boules des lampadaires se sont vêtues d’une coque de brouillard, les quais ne se distinguent guère plus de la nappe d’eau, la ville est dans le gris, ensommeillée, prête à franchir le rideau d’ombre. Une longue robe noire, un fuseau dans lequel votre corps doit être bien mince, un alexandrin non encore parvenu à sa césure, les prémices d’une histoire, mais courte, incisive, sans doute une nouvelle. Etonnante cette façon de marcher dans la légèreté - on croirait le glissement de la grue cendrée le long de la lagune -, étonnant le crépitement de vos hauts talons qui percutent le temps, y installent le sceau d’une infaillible volonté. Vous devez avoir du tempérament, peut-être diffuser une volubile fougue, vous imposer avec assurance et distinction, ce qui est le signe d’une généreuse présence, d’une vérité à l’œuvre.

 

 

 

   Meute libre du visage. 

 

   En cette heure tardive, c’est comme si nous étions deux naufragés parmi les flottements, ici et là, les éboulis de l’heure, les confluences de poussières, les tourbillons de vent, la chute des feuilles près des hommes pliés dans leurs corps de momies. Mais qui donc n’a jamais rêvé d’être seul au monde avec une Aimée à la pointe la plus avancée du désir, au sommet d’un violent surgissement, l’éclat d’une passion, le rougeoiement de sentiments posés sur la meute libre du visage ? Qui donc ? Mais me voici me surprenant à parler à voix haute dans la densité de la brume, à tresser dans le vide les cordes d’une étonnante incantation, à humer l’air, à y deviner l’empreinte de Celle que vous êtes. Serais-je donc amoureux à la seule mesure du flottement de cette robe, au seul martèlement du ciment que vos escarpins délivrent à la façon de quelque chose d’impérieux, cependant sans autre contour que cette récurrence obsessionnelle, cette assiduité pareille à la chanson épileptique d’un être à vif qui se désespère de ne vivre que dans la faille d’ombre où votre absence de regard la relègue ? Faut-il que ma complexion soit fantasque, mon humeur égarée, ma raison atteinte d’un grain de folie pour que, déjà, s’élabore la trame d’une histoire qui n’a nullement commencé. Qui, sans doute, n’aura nul lieu où s’accomplir.

 

   Figure écarlate du vide.

 

   Etait-ce cela vivre, pour vous qui étiez lointaine, pour moi qui n’étais présent qu’en pointillés, en points de suspension, en parenthèses avec, au milieu, la figure écarlate du vide, l’empreinte de soufre du néant ? Etait-ce cela vivre ? Voici que je me pose ces questions hors-champ, dans l’aire dévastée de ma vision puisque, au moment où ces lignes s’écrivent, vous n’êtes plus que cet être de passage, cet étrange migrateur qui a habité mon ciel l’espace d’un vol puis, soudain …

  

   Une fleur noire.

 

   Oui, combien je revois avec une cruelle précision - les images sont fixes qui ne tremblent nullement -, cette belle métamorphose dans la fuite nécessaire de l’heure, dans la chair des secondes que sonde la dague du réel. Mais il n’en sort jamais qu’un sang diffus pareil à la résine de la lymphe, au gonflement blanc des larmes dans l’intervalle des paupières. Je me souviens de votre entrée - dois-je dire « majestueuse » tellement elle semblait irréelle, hors-sol, votre robe flottant autour de vous, pareille à la corolle d’une fleur noire si mystérieuse ? -, de votre entrée donc dans ce modeste immeuble - rez-de-chaussée, un étage, couleurs éteintes, un ocre pâle, un bleu délavé -, la porte se referma sur une Déesse. Bientôt, à l’étage, une pièce s’éclaira qui vous révéla à mes yeux bien mieux que ne fussent parvenus à le faire ces romans qui tressaient la cohorte de mes heures.

  

   Profération silencieuse.

 

   Dans le clair-obscur que semblait diffuser une applique c’était une manière d’étrange chorégraphie, quelques mouvements souples tel les rameaux d’un saule pris dans une brise printanière. A quel rituel vous livriez-vous donc ? A quelle étrange icône adressiez-vous cette si étonnante posture qu’elle me faisait penser à quelque danse orientale lascive à souhait en même temps qu’empreinte de profondeur, peut-être même d’un hiératisme qui faisait de vous cette forme unique émergeant à peine du silence des lieux. Chute de vos longs cheveux pareils à une eau, front bombé que glace la lumière, tête légèrement inclinée, parfois quelques rotations, les rameaux clairs de vos bras docilement plaqués le long d’un corps s’évanouissant dans le noir. Noir de votre vêture qui recouvre un autre noir, ce fond dont vous semblez la déroutante profération silencieuse.

  

   Feuillure dans le pli de l’âme.

 

   Je venais chaque soir me tapir dans la calme fuite des quais, Voyeur attentif mais discret, mais parfois inquiet de sa propre présence, de l’effraction que constituait l’insatiable avidité de mes yeux, un sentiment mitigé, un numéro d’équilibriste sur la corde infiniment tendue du funambule. Certes le spectacle que vous me donniez, à votre insu, n’était en rien obscène ni provocateur. D’ailleurs comment eût-il pu l’être puisque, pour vous, je n’existais pas, étais une simple hypothèse à la confluence des hasards, une attention que le premier vent emporterait dans les mailles illisibles du quotidien. Il me fallait seulement apprendre à demeurer, à ne pas me figer dans cette pose qui eût risqué de devenir définitive, à ne pas me perdre dans mes propres méandres. Il était si facile de laisser se confondre sa propre silhouette avec le passage inaperçu de l’être qui n’était que temps, de jouer avec le temps précisément, cette obscure partition au gré de laquelle plus aucune différence ne s’établirait entre un présent si dense, un avenir si fluide. Jamais on n’arrivait au bout des choses, un effleurement simplement, un battement d’ailes, une feuillure dans un pli de l’âme.

  

   Silence à jamais.

 

   Ce dont il me fallait tenir compte, ce à quoi il me fallait me résoudre dans la douleur, cette séparation, ce fossé, cet abîme dont je faisais la cruelle expérience. Sans doute votre voix serait-elle un silence à jamais. Ce que la parole tait, le corps le dit. Observer vos mouvements, épier le moindre de vos déplacements, tel était mon sort, étrange messager de la nuit, observateur à demi-aveugle de la perte d’une eau dans une faille de terre. Cependant, je n’aurais su me contenter de demeurer là, en retrait, pareil à un Marinier qui aurait laissé passer les péniches pour un voyage dont il demeurerait orphelin. Afin de ne désespérer sur le quai, il m’arrivait, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, de flâner le matin au sortir de la brume, l’après-midi lorsque le soleil faisait ses longues avenues sur le Canal. Parfois, remontant la Rue des Récollets, longeant les frondaisons rousses du Jardin Villemin, il m’arrivait de faire de longues haltes à « La Fabrique », cette ancienne filature qu’on avait transformée en centre culturel. Le lieu était accueillant et s’annonçait à la manière d’une réalisation concrète de mes utopies, centre géométrique de mes affinités. J’aimais cette ambiance de confort contemporain, cette architecture ancienne que des matériaux modernes venaient enrichir  de leur netteté, larges baies vitrées, dalles de béton gris, chaudes boiseries qui rehaussaient les hauts murs de plâtre en partie écaillés. Ce qui m’attirait le plus, la bibliothèque et ses milliers de volumes aux maroquins fauves, les salles d’art contemporain, l’exacte beauté de ses grandes toiles, enfin le café qui était le point à partir duquel s’ordonnaient les autres surfaces.

 

   Un souvenir perdu.

 

   Et voici qu’aujourd’hui, alors que votre présence n’est plus qu’un souvenir perdu dans le tumulte du passé, je feuillette ce carnet de moleskine au hasard duquel se trouvent rassemblés un fatras de notes concernant le roman, quelques croquis, de rapides dessins et, surtout, ce genre de Journal qui accueille mes réflexions, décrit quelques situations. En voici quelques extraits :

  

 

   Lundi 9 Octobre -

 

   Le temps est lumineux, solaire. L’été se prolonge, projette sur l’arrière-saison des feux qui, jamais, ne sembleraient vouloir s’éteindre. Une accalmie ce matin, mes derniers articles sont partis pour l’impression. A l’affiche de « La Fabrique » une exposition intitulée « De l’urgence d’être femme ». Une exposition d’art moderne qui regroupe quelques grands noms de la peinture, Jawlensky, Munch, Rouault, Delvaux, Bellmer. Comment résister à tant de magique présence ? Et puis ce titre si provocateur, comme si la femme n’était pas encore arrivée à elle, ne connaissait sa propre essence, ignorait le surgissement de la vérité la révélant ce qu’elle est, une exception d’être. Comment le considérer autrement ? Et puis quel besoin d’établir des catégories, d’installer des différences, de créer des divisions : les Hommes d’un côté, les Femmes de l’autre ? Le réel est plus simple qui regroupe le vivant en une seule et même entité, un monde unique. Encore l’un des excès des Lumières, cette irrésistible force de la Raison qui tire tout au concept, à la froide argumentation, à la nervure alors que la feuille est si belle, si généreuse en sa totalité !

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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 08:01

Dans la région, il y avait de bien étranges légendes qui circulaient, auxquelles tout le monde voulait croire de manière à loger un peu de rêve au creux du réel. Avec mon camarade François, à l’époque, nous avions à tous les deux pas plus d’une vingtaine d’années, l’âge de tous les mystères, de toutes les croyances, de tous les espoirs. Parfois, François confiant à mon oreille : « Tu sais, Michel, je crois qu’un de ces jours nous ferons une incroyable découverte. Je le sens en moi, c’est comme quelque chose qui me parle la nuit, une voix qui voudrait me guider jusqu’en un endroit secret. » Et moi de répliquer : « Il est où cet endroit ? » Et François de reprendre avec le ton de quelqu’un qui sait : « Du côté de la Mouline, tu sais ce vieux moulin à eau abandonné sur la Leyre, personne n’y met plus jamais les pieds. » « Tu veux dire qu’on pourrait y aller, qu’on pourrait y découvrir un mystère ? » « Oui, c’est ce que je dis, mais tu n’as pas l’air de me croire ! » « Si, je ne demande pas mieux que de te croire, mais il est comment ton mystère ? » « Tu n’as qu’à me suivre, un mystère on ne peut pas le décrire, il faut le voir ! »

    Je m’étonnais de l’aplomb de mon ami, je doutais de ses certitudes, on racontait tellement d’histoires invraisemblables, le soir au coin de l’âtre, quand le crépuscule se teintait de vermeil, que la fatigue gagnait les têtes, que les verres de vin chaud donnaient aux châtaignes des ailes invisibles dont on n’entendait que le froissement tout contre les murs chaulés à blanc des masures. Des ‘masures’, oui car le pays était pauvre en biens, riche seulement en parlottes qui s’éternisaient jusqu’à la nuit venue lorsque la bougie posée sur la table en lourds madriers n’était plus qu’un quinquet vacillant à peine plus lumineux qu’un ver luisant dans les chaumes d’été. Souvent, lors des longues soirées d’hiver, écoutant mes parents dévider l’écheveau de leurs histoires, il m’arrivait d’être distrait, plongeant parfois dans des sommes rapides, des genres de clignotements qui passaient sans intermède de la lumière pâle de la veillée à celle plus semblable à une brume des songes qui s’étiraient au loin avec une curieuse consistance d’écume. Certains mots traversaient ma conscience avec des effets de feux de Bengale…’Château des Terrieux’…’ruine’…’souterrain’…’lac’…’échelle de fer’… ‘Château de Formentier’…, il n’en restait jamais que quelques sons incompréhensibles et j’avais beau, durant la nuit, essayer de reconstituer la trame de ce qui s’était dit, rien d’autre ne subsistait que cette étrange comptine à trous qui hantait longtemps ma tête, posant plus de problèmes qu’elle n’en pouvait résoudre. Cependant je me contentais de ces fragments, jouais avec, comme un jeune chiot l’aurait fait avec des bouts d’os, les abandonnant bientôt sur un chemin de poussière.

   En ce matin d’automne d’autrefois, parmi le tumulte joyeux des feuilles soulevées par un vent capricieux, François et moi nous rejoignons devant la serre où d’habitude nous jouons, genre de maison vitrée badigeonnée de chaux qui nous abrite aussi bien du froid que de la chaleur. Sur le sol de terre battue, avec des triangles de lames de faucheuses, nous traçons les sentiers de nos aventures ordinaires, y faisons rouler des modèles réduits de voitures ou de tracteurs, y traçons les itinéraires complexes que doivent suivre nos billes en terre cuite ou nos calots de verre bariolé. Sur un bout de papier que François me tend, au premier abord, je ne saisis qu’un bizarre rébus avec des lignes tracées au crayon, avec des flèches, des pointillés, des genres de friselis qui semblent indiquer la présence de l’eau, comme dans notre livre de géographie. Je dois avouer que je ne comprends rien aux hiéroglyphes qui figurent sur la feuille et interroge mon vis-à-vis qui me précise : « Tu sais, Michel, c’est le dessin du mystère. Je t’en parlais l’autre jour. Maintenant il faut aller voir ! » Devant le ton péremptoire de François il ne me reste plus qu’à le suivre, espérant qu’enfin quelque chose s’éclaircisse.

   Dans une sacoche de toile il me montre les instruments supposés résoudre le mystère : une très longue pelote de fil, une bougie avec des allumettes, une lampe acétylène emplie de blocs de carbure, une vieille boussole, une faucille, un piochon à manche court, un Opinel à la lame ébréchée, un marteau de maçon. M’étonnant devant cet inventaire à la Prévert, il me fait signe de le suivre, estimant sans doute qu’il possède entre ses mains les clés qui vont déchiffrer l’énigme. Je me résous à ne plus poser de question. François est ainsi fait qu’il n’aime guère que l’on s’oppose à ses projets. De toute manière je verrai bien de quoi il retourne. Nous dépassons les dernières maisons du village, en réalité des tas de pierres branlantes plutôt que des logis accueillants. Ici, il n’y a plus que d’antiques ruines du Moyen-âge avec leurs façades en torchis, leurs poutres en encorbellement, leurs toits envahis de mousse et de lichen. Nous longeons l’ancienne boulangerie, des moellons usés envahis de ronces. Enfin nous arrivons au Moulin à eau qui enjambe un petit canal de dérivation, lequel provient de la Leyre, cette modeste rivière qui, autrefois, accueillait des pêcheurs, mais maintenant plus personne n’en longe le cours encombré de taillis épais, d’herbes d’eau, les rives boueuses semées de nombreux trous. Les habitants du lieu : des grenouilles qui coassent sans cesse, des couleuvres à collier qui filent parmi les cannes des roseaux, des ragondins qui creusent les rives et les font parfois s’écrouler.

   « On va aller explorer La Mouline. Je passe devant, tu n’as qu’à me suivre. »

   François saisit la faucille et se met en devoir de dégager le bouquet de ronces qui obstruent l’entrée. J’ai protégé mes mains de gants et enlève au fur et à mesure tiges et feuilles. Bientôt nous atteignons la porte qui s’ouvre en grinçant. François craque une allumette. Le bec de la lampe acétylène fuse en un drôle de bruit de succion. La flamme jaillit avec de brusques avancées et des retraits. Il suffit de régler le débit d’eau, ensuite la lumière est blanche, presque éblouissante. Les ombres reculent devant elle, de grands pans se dévoilent à la manière d’un théâtre magique, d’une scène fantastique. Sur les parois emplies de poussière, voilées de toiles d’araignées, la clarté danse, crépite, crée de minces hallucinations. Etrangement nous n’avons pas peur, trop occupés à découvrir ce domaine secret déserté depuis des temps sans mémoire. Des machines bizarres surgissent des ténèbres, de longues courroies de cuir se balancent sous la poussée d’un vent léger, des pignons et des engrenages figurent des créatures fabuleuses telles que révélées par nos rêves les plus sinueux, les plus cryptés. J’ai pris soin de dévider la longue pelote de ficelle dont j’amarre l’extrémité à la porte en bois : ce seul fil d’Ariane nous relie au monde extérieur dont il nous faudra bien retrouver la voie à l’issue de notre exploration.

   Dans le moulin, d’étranges bassins aux eaux jaune-vert, couleur d’aquarium. Parfois de gros poissons aux yeux éteints s’y illustrent le temps d’une rapide vision. François, toujours sur le qui-vive dès qu’il s’agit de commettre une bêtise, actionne un lourd volant de fonte. Une vanne de fer remonte dans une glissière libérant des trombes d’eau qui se mettent à actionner les machines reliées les unes aux autres. C’est à la fois fascinant et inquiétant car nous ne connaissons pas les conséquences que peuvent avoir nos gestes un peu inconscients. Nous ne sommes pas trop de deux pour actionner à nouveau le volant, apaiser les flots. Nous attendons que tout soit rentré dans l’ordre avant de continuer notre progression. Nous empruntons une échelle de fer bringuebalante qui longe d’imposantes trémies. Cela sent la farine, le vieux grain moisi, il y a une odeur de graisse qui se mêle au froment et c’est comme un étrange cocktail qui nous fait tourner la tête, nous énivre. Tout en haut de l’échelle, pareille à une tache noire, une cavité dont l’ouverture est obstruée par des végétaux. Patiemment nous enlevons les décombres, dégageons ce qui se montre tel un étroit chenal. Nous activons la flamme de la lampe. A l’aide du marteau, nous faisons céder de vielles planches qui s’éboulent, l’écho du bruit se répand au milieu du désordre du vieux moulin. Cela nous fait penser à des fantômes que nous aurions tirés de leur lourd sommeil.

   Maintenant c’est un genre de mince boyau qui chemine tout en longueur, en pente douce et dont nous n’avons guère d’idée quant à l’endroit de sa destination. C’est cela un secret, ne pas savoir où l’on va, ce que l’on va découvrir et, parfois, on a l’impression de n’être même plus soi, d’être devenu autre, d’avoir un nouveau corps, un nouvel esprit. Nous progressons un peu difficilement et nos bottes de caoutchouc glissent parfois sur des nappes d’argile humide. Nous n’avançons pas très vite, seulement au rythme des ombres qui nous précèdent, projetant sur nos corps d’enfants de fuyants spectres. Quelques chauves-souris affolées traversent le faisceau de la lampe. Nous entendons le bruit froissé de leurs ailes de carton, nous devinons leurs oreilles pointues, nous imaginons leur gueule grimaçante, leurs petites dents aiguës, leurs cris stridents ricochent sur les parois de calcaire. Dans des flaques d’eau claire, s’agitent des sangsues au corps noir, strié, dont nous savons, pour en avoir entendu parler, que ce sont des suceuses de sang dont nous devons nous protéger si nous voulons ressortir à l’air libre sans dommage.

   « Il va jusqu’où ton secret ? », c’est la question que je pose à François et ma voix résonne comme si elle provenait d’une crypte ou bien surgissait d’abysses habités par une inquiétante faune marine. Sa réponse ne se fait guère attendre : « Je n’en sais rien, il faut marcher plutôt que de poser des questions ! »

   Je renchéris, ne m’avouant nullement vaincu : « L’autre nuit j’ai rêvé à des choses que mes parents avaient racontées aux voisins pendant une veillée. Ils disaient qu’ici, dans le village de Barsac, autrefois, certainement au Moyen-Âge, les seigneurs des châteaux aux alentours avaient fait construire des souterrains qui communiquaient les uns avec les autres pour pouvoir fuir en cas d’état de siège. Qu’est-ce que tu en penses ? »

   « Rien, ce ne sont que des sornettes pour amuser les enfants avant qu’ils aillent dormir. Tu ne vas tout de même pas croire à de telles bêtises ! Mais aide-moi plutôt à ranimer la flamme. Nous aurons l’air malins si, tout à coup, on se retrouve dans le noir ! »

   Maintenant le chemin s’élève comme s’il suivait la pente d’une colline qui le surplomberait. Sur notre gauche, une ouverture. Nous nous arrêtons, tendons l’oreille. Il y a un bruit de ruissellement, de chute d’eau. Nous nous glissons dans la fente de rocher, pareils à des spéléologues expérimentés. Je suis en tête et François me suit à peu de distance, portant le sac avec les outils. Soudain je sens un courant d’air qui fait vaciller la flamme. Une clarté, là-bas tout au bout, qui fait son cercle régulier. Nous continuons d’avancer en retenant notre souffle. Peut-être, bientôt, la solution à notre problème. Au milieu de ce goulet, une sorte de canal où court une eau vive, joyeuse, bondissante à cause des barrages de cailloux qui parfois en contrarient le cours. Me voici parvenu à l’extrémité de notre périple à étapes multiples. Je suis obligé de mettre ma main en visière devant mes yeux afin de ne pas être aveuglé. Mes pupilles forent l’espace étroit entre mes doigts. Mes pupilles découvrent, dans une manière d’émerveillement, un mince paysage qui m’est familier, qui, en quelque sorte, fait partie de mon univers intime. Je ne peux retenir ma joie ainsi que mon heureuse surprise : « François, tu sais où on est ? » « Pas la moindre idée », rétorque-t-il avec un brin de mauvaise humeur, comme s’il était vexé de n’être que le second de notre aventureuse cordée. « On est au Turon ! » « Au Turon ? Pourquoi au Paradis tant que tu y es ? » A l’évidence il ne me croit pas. Je me déplace un peu afin qu’il puisse accéder à l’échancrure dans la roche. Avec ses yeux de jais et sa peau tannée il ressemble à une fouine surprise dans son sommeil. « Pas possible, pas possible, Michel, on a fait une découverte géniale. On va en boucher un coin aux copains de l’école ! ». En effet, on est bien ici parvenus à ce genre de microcosme que les gens nomment ‘Le Turon’, résurgence surgie des entrailles de la terre pour continuer sa course dans le lavoir communal (toutes les femmes du village viennent y laver draps et linge), puis, par un fossé herbeux habité d’orties, rejoint le cours de la Leyre près du pont qui enjambe la rivière.

   Nous demeurons, un instant, muets comme on pourrait l’être face à un crépuscule d’automne flamboyant. Nous sommes fiers et heureux d’avoir fait cette découverte. Longtemps nous en parlerons à nos copains d’école puis, plus tard, aux adultes que nous croiserons aux hasards de la vie. Le jour est encore haut dans le ciel mais nous n’avons pas bouclé notre périple et nous nous préparons à repartir, quand la lumière de la lampe faiblit puis, brusquement, s’éteint. Le bec est sans doute bouché par quelque saleté. Comme par miracle, le fond de ma poche recèle quelques trésors : des billes, un bout de chiffon, un câble à vélo que j’utilise, le plus souvent, pour ligaturer des branches lorsque nous construisons des cabanes dans les bois autour du village. J’en défais patiemment la trame et m’en sers pour nettoyer le bec de la lampe qui reprend son service à notre plus grande satisfaction. « Tu t’imagines, si on n’avait eu que la bougie pour nous éclairer ? Il nous aurait fallu faire demi-tour et renoncer à découvrir notre mystère » J’acquiesce à la sagacité de François et nous repartons bientôt en sens inverse.

   Nous avons rejoint le boyau par lequel nous étions arrivés. Sur le sol, au milieu de filets d’eau qui s’écoulent, la surface est un peu usée mais il nous semble que des marches ont été taillées dans le sol de calcaire. Parfois il nous faut éviter un éboulement, parfois nous recevons sur le visage une pluie de gouttes tièdes qui suintent lentement jusqu’au bout de notre menton. Cette fois-ci, c’est sûr, c’est bien un genre d’escalier qui s’élève, sur lequel nous posons nos pieds avec prudence afin de ne pas chuter. Tout en haut de la volée de marches nous débouchons sur un espace en forme de cercle, en réalité une rotonde taillée à l’évidence par la main de l’homme. Au sommet, une pierre ovale grossière tient lieu de clef de voûte. Nous sommes à une croisée de galeries disposées en étoile. La rotonde est donc le moyeu autour duquel s’ordonnent, à la manière des rayons d’un chariot, ces étranges corridors qui nous trouvent muets, interdits. Le voudrions-nous que nous ne parviendrions à énoncer quelque parole que ce soit. Je présume que nos visages éclairés par le faisceau blanc de la lampe doivent refléter, en une seule et unique expression, joie de la découverte et inquiétude de cette même découverte. Quel mystère se cache donc dans ce monde souterrain habité, à chaque pas, d’une nouvelle surprise ?

   Nous faisons lentement le tour de la rotonde. Nous éprouvons de la main le bâti régulier des moellons de pierre, leur architecture exacte. Mais qui donc étaient les hommes qui avaient longuement oeuvré en des siècles passés, dans quel but, pour quelle vaine gloire, pour aboutir où ? Je saisis le chiffon qui est roulé en boule au fond de ma poche et, comme au gré d’une subite intuition, je m’approche de l’une des galeries. J’ai allumé la bougie pendant que François inventorie d’autres endroits à l’aide de la lampe. Au départ de l’un des couloirs j’ai repéré une pierre plate portant une inscription illisible. C’est une ardoise qui paraît avoir été gravée avec un outil rudimentaire. J’essuie toute la surface avec application. Petit à petit, quelques caractères se dévoilent, laissant bientôt la place à un nom, ‘JOUVENEL’, dont nous savons bien qu’il correspond à celui d’un vieux château en partie ruiné, situé à quelques kilomètres de Barsac. François et moi ne revenons pas de cette surprise. Alors, au comble de l’exaltation, nous nous mettons en quête des autres plaques qui, d’une manière identique, indiquent le départ de chaque tunnel. Et, successivement, voici que se livrent à nous d’autres noms magiques : ‘LA CALITIE’, ‘SAINTE FELICIE’, ‘FORMENTIER’, ‘LES TERRIEUX’. Mais tous ces noms sont ceux des châteaux médiévaux qui entourent notre village, dont les mystères sont évoqués lors des longues soirées hivernales, tout contre l’âtre où flambe un feu généreux. On y retrace, le plus souvent, des batailles entre seigneurs rivaux, des pillages, des incendies, des oubliettes où sont jetés vivants ceux qui sont considérés comme des ennemis. Les gens d’ici racontent tout ceci avec une évidente jubilation et celle-ci s’accroît de la présence de jeunes âmes qui s’effraient d’entendre les forfaits de ces princes nocturnes dont jamais ils n’auraient pu soupçonner l’existence. Ces événements, ils les pensaient inventés, seulement dignes de figurer dans leurs livres d’Histoire, à la façon de lointaines légendes sans grande réalité.

   Tout au long de notre exploration l’heure a tourné et il nous faut sans doute nous résoudre à renoncer à poursuivre notre quête, demeurant ainsi sur un demi-succès. Alors je propose à François de prendre au hasard l’une de ces galeries afin de savoir où elle conduit. Nous montons le long d’un boyau en pente douce. L’eau suinte sur les parois. La roche est claire, brillante, qu’éclaire le feu de la lampe. Plus loin, à quelques centaines de mètres de l’endroit où nous sommes, il y a comme une tache blanche qui semble vibrer dans l’ombre. Au fur et à mesure que nous nous en approchons, cette dernière s’élargit et nous devons bientôt abriter nos yeux en raison d’une vive lumière. Au-dessus de nos têtes, le plafond de la galerie comporte une cavité de dimension moyenne qui est obturée par de lourds madriers de bois que nous identifierons bientôt comme ces traverses de chemin de fer recouvrant le ‘Trou du Diable’, c’est du moins le nom que les habitants de Barsac ont donné à ce genre de puits qui s’enfonce dans l’obscurité de la terre, près du Bosquet de Vignals. Ce puits qui a fait l’objet de tous les racontars. Et pourtant l’une de ces fables disait vrai. Elle disait qu’à la fin du Moyen-Âge les seigneurs des châteaux environnants, avaient décidé, d’un commun accord, de créer un réseau souterrain de galeries qui leur permettrait, en cas d’attaque, de passer d’un château à l’autre et ainsi de sauver tout ce qui pourrait l’être.

   Ainsi, François et moi apportions notre involontaire caution à ce que certains qualifiaient de ‘ragots’, lesquels, en fait, reposaient sur une véritable réalité historique. Nous étions donc devenus, l’espace d’une journée, des inventeurs heureux qui avaient tourné quelques centaines de pages d’Histoire poussiéreuses. Le ‘Moulin Perdu’ était devenu le lieu d’une merveilleuse aventure. Ceci, il nous faudrait en persuader les habitants de Barsac, jeunes et vieux, mais la tâche qui était la plus rude était celle qui consistait à convaincre nos copains d’école, sans doute croiraient-ils à une blague !

  

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 09:53

Parfois faut-il remonter loin dans le souvenir afin qu’il révèle toute sa saveur. Un peu à la façon de la petite madeleine proustienne qu’on aurait archivée au fond de la mémoire et qu’un événement fortuit ferait remonter à la surface. Je ne suis allé qu’une fois dans cette belle région d’Andalousie, il y a de cela de très nombreuses années et, parfois ce voyage se fait si flou, si évanescent que je le penserais simple invention de mon esprit. Et pourtant, sur ma table de travail, à portée de main, des photographies de paysages, de villages, des portraits de mon correspondant espagnol Pedro. Souvent j’ai eu la tentation de retourner en cette contrée qui fait le lien entre l’Europe et l’Afrique. Mais c’est mon travail de journaliste qui a été prioritaire et de rapides incursions en Espagne ne m’ont jamais permis de renouveler cette expérience ancienne.

   1975 - Cela fait deux ans que je pratique ce beau métier de l’information. Déjà beaucoup de voyages à l’étranger, des cahiers pleins de notes, des croquis et esquisses à la gouache, des bobines de films innombrables. Depuis mon arrivée à Paris, je vis dans un appartement du Quai aux Fleurs, face à l’Île Saint-Louis. C’est un lieu plaisant, calme, bien situé. Un lieu ouvert où ruisselle la lumière. Parfois, entre deux écritures, je m’installe sur mon balcon pour fumer une cigarette. J’observe le va-et-vient continuel des péniches. De temps en temps je fais signe à un enfant de marinier qui agite son bras en ma direction.

   Mois de Mai. Je viens de recevoir une lettre de Pedro dont je n’avais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Il m’invite à venir passer une dizaine de jours à Alméria où il réside. De là nous visiterons quelques villages d’Andalousie. Pedro, depuis longtemps, cultive de projet de me faire découvrir cette Espagne profonde, si belle, parfois si mystérieuse. Comment pourrais-je refuser un tel cadeau ? Je prendrai mes congés début Juillet et ferai le périple à bord de ma rutilante 2 CV à la teinte bleu de France. Certes le voyage est long et je prévois quatre jours pour effectuer l’aller-retour. Je présume que le trajet me réservera de belles surprises.

   Début Juillet. Je me suis levé très tôt. J’ai embarqué mes affaires dans la voiture. Paris dort. Paris fait silence. A part des noctambules égarés, je traverse la ville sans rencontrer âme qui vive. Il faut dire à quatre heures du matin les visiteurs sont rares. Je traverse la France sans problème. Première halte à Figueras, non loin de la frontière.  Deuxième jour, arrivée dans le charmant petit port de Dénia. Je loge dans un hôtel de style ancien, baroque, faux-marbre, miroirs au tain piqué de chiures de mouche. Les robinets fermés laissent couler un mince filet d’eau. Mais ceci n’est guère important, c’est l’Espagne d’antan et c’est surtout le point de vue qui s’ouvre à partir de mon balcon qui est remarquable. La mer est un lac au bleu intense qui scintille sous les derniers feux du soleil. Il a fait très chaud aujourd’hui et une sorte de brume vibre au-dessus du bitume, fait osciller le ciment des trottoirs, se perd dans la tête ébouriffée des palmiers. Je remonte la ‘Carrer Major’ bordée d’immeubles aux façades colorées, aux fenêtres grillagées de fer forgé, de longs balcons courent devant les portes-fenêtres du premier étage. Des personnes âgées sont assises sur le seuil des maisons, en quête d’un peu ‘d’air frais’. Une légère brise s’est levée qui vient de la mer, balaie les rues, amenant avec elle un brin de quiétude. Je fais une longue promenade en bord de mer qui dessine une anse bordée de palmiers. Là-bas, au loin, dans une nuée mauve, la Montagne du Montgó se donne comme un lieu inaccessible.

    Je quitte Dénia, de bonne heure, comme à mon habitude. Je suis un voyageur du matin. Au-dessus du village, un autre village. Il se nomme Javea. De lourds moulins à vent se détachent sur la crête des rochers. J’ai découvert la 2 CV, roulé sa toile vers l’arrière. C’est si agréable de voyager ainsi, tête au vent, corps parcouru des étincelles du premier soleil. Bientôt Elche, son étonnante palmeraie, une des plus grandes du monde dont l’Afrique elle-même pourrait être jalouse. Ici se ressent la proximité du Continent Noir, son influence sur le paysage, mais aussi sur l’habitat, la religion, l’alimentation. Je dépasse Murcie. La chaleur commence à s’accentuer. Je fais halte à Véra sur la promenade plantée d’arbres de la ‘Calle Mayor’. Cela ne fait plus de doute, je suis bien en Espagne et je pourrais aussi bien être entré en Afrique sans même m’en apercevoir. Vers les seize heures le soleil est encore vertical, réverbéré par les hautes façades blanches ornées de fers ouvragés. Les habitants ont la peau tannée, ils sont volubiles et parlent autant avec leur physionomie qu’avec leurs voix, les mouvements de leurs mains les précédent et font une manière de halo derrière lequel ils paraissent s’abriter.

   Soudain la route plonge en direction du sud. J’aperçois les premiers moutonnements blancs et beiges des maisons d’Almeria, la haute fortification de l’Alcazaba, cette forteresse, ouvrage défensif, dont j’apprendrai plus tard, de la bouche de Pedro, qu’il a été édifié en 955, grâce au calife Abd al-Rahman III. Puis le port et son ferry à destination de l’enclave espagnole de Melilla. En cette fin de journée le climat n’est rien moins qu’une fournaise. J’ai remonté la toile de la 2 CV afin d’être abrité. Je regarde le plan que Pedro m’a envoyé. Il habite en plein centre ville, une petite rue commerçante, ‘Calle Las Nieves’, face à une pharmacie. Quelques boutiques dans la rue, coiffeur, bureau de tabac, café, épicerie. Pedro aime cette proximité d’une vie foisonnante, luxuriante.

    Il lui faut le bruit, l’animation, les mouvements incessants, un genre d’effervescence continue qui marque bien son appartenance à cette faune urbaine qui n’aurait d’autre lieu où habiter que ce genre de chaos permanent, de brouhaha, d’allées et venues polychromes. Devant le numéro 42, vêtu d’un simple bermuda, d’une chemisette, chaussé de tongs, Pedro me fait signe de me garer le long du trottoir. Quelques places sont encore disponibles. Mon correspondant m’accueille avec un large sourire. Il me serre dans ses bras et me lance un « Hola amigo, bienvenido a Almeria’ ». Je le reconnais bien là, à cette emphase ibérique, à cette inépuisable faconde dont je me suis toujours demandé à quelle source il pouvait puiser cette continuelle énergie. A quoi je réplique avec les quelques mots qui me restent de la langue espagnole « ¡Qué calor en Andalucía, amigo! ». Il me répond dans un français impeccable « Tu ne perds rien pour attendre. Demain sera pire qu’aujourd’hui ! »

   Je ne sais si je dois mettre cette dernière remarque sur le compte de l’humour de mon hôte ou bien si je dois la prendre pour argent comptant. Je me doute qu’en de telles latitudes, Juillet doit ruisseler de chaleur. Nous franchissons le porche du 42. Nous gravissons un escalier plutôt raide, genre échelle de meunier. Je pense « c’est bien dans l’esprit de Pédro ce genre de dénuement en même temps que de fantaisie. Un appartement au rez-de-chaussée avec de grandes baies vitrées, c’eût été trop simple ! » Les pièces sont de dimensions modestes, sauf le séjour que mon ami a transformé en ‘Académie Franco-Espagnole’ (c’est ici le terme consacré, certes un peu pompeux mais empli d’un beau souffle andalou). Pedro donne des cours de Français à des Espagnols, travailleurs saisonniers en France, à des cadres d’entreprises, à des commerciaux qui viennent régulièrement à Paris, Marseille ou bien Lyon. Son activité marche bien, lucrative suffisamment pour que Pedro s’en contente, lui l’amateur de voyages à l’intérieur de sa Province, l’amateur de livres et de nature. Nous grimpons sur la terrasse. Pedro est impatient de me faire découvrir ‘sa’ ville. Elle est un peu sa Fille, sa Mère, sans doute aussi sa Maîtresse. Avec elle il a une relation charnelle, voluptueuse, ancrée, sans doute dans la géographie même de ses gènes.

   Dix-huit heures. Le soleil est encore haut dans le ciel qui lance ses gerbes de clarté. J’abrite mes yeux fragiles derrières les verres teintés de mes lunettes. Un joli panorama s’offre à nous. Les hautes murailles de l’Alcazaba sont teintées de pourpre, la mer laisse voir ses eaux d’émeraude, les maisons du quartier gitan sont serrées les unes contre les autres, pareilles à des grappes de fruits mûrs. A l’horizon une brume de chaleur rend les choses indistinctes, a gommé l’horizon qui semble soudain s’être effacé, comme reporté dans une autre dimension de l’espace. Sur la terrasse de Pedro, sur les terrasses voisines, d’étranges cubes de métal dont je ne perçois guère la fonction. En réalité, ce sont des ballons d’eau chauffés par le soleil pour la toilette. Nous redescendons dans la cuisine. Nous mangeons des tranches de pastèques aux quartiers rouge sang, nous buvons du sirop d’orgeat dans de hauts verres qui transpirent. Ici, je perçois combien la notion de temps est relative à la courbe du soleil. Point besoin de montre. On se lève de bonne heure, au nadir quand l’air est encore frais. On fait la pause méridienne quand l’astre est au zénith. On attend à nouveau le nadir pour regagner les rues que rafraîchit doucement l’air venu de la mer.

   Vingt heures. Les ombres commencent à s’allonger du côté de l’Alcazaba qui fait sa rumeur sombre au-dessus des cubes colorés des maisons des Gitans, du côté de la mer aussi qui se vêt de couleurs mauves, légèrement abyssales avant que la nuit ne badigeonne tout en noir. Nous quittons le numéro 42. C’est pareil à un éblouissement. Les parebrises des voitures, les chromes étincellent, contrastant avec le clair-obscur qui commence à envahir le damier des ruelles étroites. Nous marchons du côté de l’ombre, évitons les flaques de trop vive lumière. Maintenant nous découvrons le quartier tsigane de ‘La Chanca’, son habitat groupé fait d’un étonnant bric-à-brac polychrome : des rouges éteints, amarante ; des jaunes soufre ; des blancs éclatants. Toute une palette à l’image du peuple bigarré qui y vit. Les grandes familles initiatrices du flamenco proviennent de ce genre de jungle. Pedro est volubile, intarissable sur cette culture musicale tumultueuse, sauvage, qui semble courir dans ses veines, tout comme les taureaux martèlent le sol de l’arène de leurs sabots fougueux. Regardant Pedro, l’écoutant, c’est un peu un condensé de l’Andalousie qui vient à moi, une manière d’anthologie dont il ne me reste plus qu’à feuilleter les surprenantes pages. Des hommes, des femmes sont assis sur le seuil des maisons, le plus souvent à califourchon sur une chaise, attirés par les images animées de la télévision. Certains se retournent, nous adressent un amical bonjour auquel nous répondons. A quelques larges sourires, je comprends que mon accompagnateur n’est nullement inconnu ici, qu’il doit y venir pour écouter les voix voilées, chaudes, mystérieuses, déclamer les ‘cantos’ que rythment les claquettes et le claquement des talons, entendre la ‘guitara flamenca’, au son clair, métallique, brillant comme une étoile au cœur de la nuit.

   A la limite de ‘La Chanca’, des grappes de cafés s’agglutinent dans les rues qui retrouvent un peu de calme sinon de fraîcheur. Les devantures, ici, sont peintes en vert soutenu, bouteille. Les vitrines sont encombrées d’affiches, de bibelots cosmopolites, de poteries locales, de rideaux de perles qui sont censés dissuader les mouches d’entrer. Une enseigne ancienne, en tôle peinte, ‘Al Rincon de Pepe’. Nous y entrons comme on entre dans un moulin ou plutôt dans une ruche. Il y a beaucoup de monde à l’heure des ‘tapas’. Ici l’on dit ‘tapear’, ce qui signifie faire le tour des bars pour y déguster une infinie variété de tapas : minces tranches de Jamón Ibérico ; Queso, plateau de fromages avec Manchego, Roncal, Mahón ; Olivas fourrées aux anchois ou aux poivrons ; Calamares frits dans de l’huile d’olive ; Calamares au crabe, aux crevettes, à la morue ; Chorizos et la liste serait encore longue de ces ‘mises en bouche’ puisque tout ceci n’est qu’un en-cas en attendant le vrai repas, mais bien plus tard lorsque la nuit aura avancé.

   De lourds et lents ventilateurs aux palmes culottées de chiures de mouches brassent un air épais, presque sirupeux. Mais l’air doit être comme ceci, une sorte de friture sinon l’on n’est pas dans un bar à tapas mais dans une vulgaire gargote qui n’offre que des menus frelatés, des cartes de restauration rapide. Avec Pedro nous trouvons deux places libres au bar (« Un miracle », me dit-il). Nous nous installons sur de hauts tabourets. Une belle Andalouse, brune à souhait, lourdes créoles amarrées aux oreilles, prend notre commande. Je me fie aux goûts de mon Cicérone dont je connais le naturel éclectisme. Successivement nous goûterons des Caracoles en su salsa, des Calamares aux crevettes, de belles tranches de Jamon, des Quesos venus de différentes régions. En guise d’accompagnement, Pedro me suggère que nous prenions deux verres de ‘Tio Pepe’, ici, c’est plus qu’un choix ou bien un rituel, c’est une véritable religion. Et que faire de mieux que de rapporter les impressions d’un sommelier ? Les voici résumées dans cette belle langue solaire, onctueuse, pétillante, savoureuse, lyrique, de quelque Brillat-Savarin ébloui par un merveilleux cépage :

 

"Le Soleil de l'Andalousie en bouteille »

  

   ‘TIO PEPE est plus qu'un vin. C'est un état d'esprit, une attitude envers la vie, c'est le soleil andalou illuminant les coins plus cachés de la planète. Il est élaboré à partir du cépage Palomino Fino, provenant de terroirs historiques que Gonzalez Byass possède depuis plus de 100 ans.

   Tio Pepe vieillit en fûts de chêne américain avec le très particulier système de criaderas et soleras. Son vieillissement sous voile lui donne son caractère très particulier. Nous recommandons de le servir froid.

   Notes de dégustation :

- Oeil : Tío Pepe a une Robe jaune pâle.

- Nez : arômes venant de son long vieillissement en bois sous le voile de fleurs, avec des notes de fleurs, de noix grillées et d'épices comme la vanille.

- Bouche : Attaque sèche mais très lisse. Une finale marquée par l'amertume qui laisse des souvenirs très agréables.

   Accords mets et vins : Tapas, Poisson et coquillages.’

 

   Oui, TIO PEPE a un goût inoubliable. Un goût d’Andalousie. Un goût de subtile ambroisie dégustée entre amis dans la salle enfumée er nébuleuse d’un Bar à Tapas. Oui, TIO PEPE, depuis ce temps déjà ancien de mon voyage habite encore mon palais. A la moindre dégustation tout s’y retrouve : les hautes murailles de l’Alcazaba, les ruelles du quartier gitan, le rythme profond et envoûtant du flamenco, de lourdes créoles, des visages entrevus qui sont les constellations des gens d’ici, des métaphores d’une vie qui se donne avec excès mais aussi délicatesse dans cette province à nulle autre pareille. Toujours, chez moi, une bouteille au frais, lieu d’une réminiscence, prétexte à agapes entre amateurs de Sud et ces inévitables tapas sans lesquelles le ‘Tio Pepe’ ne serait pas le ‘Tio Pepe’ ni l’Andalousie la terre singulière qu’elle est, ce bel enracinement entre deux cultures, l’européenne et l’africaine.

   Après ces plaisirs gustatifs, Pedro a tenu à m’entraîner dans les rues d’Alméria, à la rencontre de ses hôtes, de son ambiance, des signes les plus manifestes de sa personnalité. Nous allons jusqu’au port, admirons la belle rangée de palmiers qui le borde, apercevons entre les bâtiments portuaires les flaques bleues de la mer. Un vent s’est levé qui apporte un peu de douceur. Nous remontons le ‘Paséo’, cette institution radicalement hispanique sans laquelle l’Espagne n’existerait même pas. Imaginerait-on un seul Andalou capable de bouder cette heure bénie entre toutes, cette heure mauve, cette heure du repos mais aussi de l’animation due à la présence de nombreux cafés aux terrasses largement éployées jusqu’aux abords de l’Avenue ? Le ‘Paséo’ est une artère toute droite qui s'étend de la ‘Puerta de Purchena’ à la ‘Plaza Emilio Pérez’. Une artère vitale, la pulsation de la ville, sa respiration, son centre géométrique, le lieu de rassemblement de ses habitants. C’est ici que le ‘Tout Alméria’ déambule, mais sans distinctions de classe, seulement pour le plaisir de vivre, de goûter la fraîcheur après la tornade de chaleur, ses éclairs blancs, ses canifs qui déchirent le ciel de leurs lames aiguës. Nous ne goûterons plus d’autres tapas, ne boirons plus de ce vin généreux qui, d’abord, surprend par son côté diaboliquement sec puis s’étale souplement sur le palais, développant ses notes florales, imprévues, étonnantes. Longtemps en bouche demeure ce côté abrupt, cette manière de surprise. Jamais on n’aurait pu imaginer vin aussi marqué par un caractère étrange, puis le palais s’habitue, puis les papilles réclament cette source venue du plus loin des âges, ce côté aride, ascétique, ce dépouillement qui se vêt bientôt d’autres caractères plus suaves, plus onctueux par contraste.  

    Nous rentrons chez Pedro sur les dernières rémiges de chaleur diurnes, les nocturnes commenceront bientôt. La définition de la canicule repose sur des degrés presque aussi élevés la nuit que le jour. Mais, ici, peut-être faudrait-il inverser les valeurs, dire la nuit encore plus étouffante que le jour, trouver un autre lexique, peut-être dire le ‘fournocturne’ pour évoquer cette ambiance d’alambic chauffé à blanc sur fond d’un sombre que, déjà, ponce la première lumière, comme si elle ne s’était pas couchée, manière de jour permanent avec ses longues coursives incendiées de clartés assassines. Nous dînons d’un gaspacho glacé, de quelques tranches de pastèque, de fines lamelles de jambon que rehausse un vin rosé généreux, un vrai ‘soleil en bouteille’ comme l’affirme la note du sommelier. A peine suis-je couché, fenêtres grand ouvertes sur la nuit, qu’un groupe de noctambules festoie dans l’immeuble en face. Bruit des fourchettes qui touillent longuement la tortilla dans un bol que je suppute en métal. Rires qui fusent. Les Andalous ont une voix généreuse qui porte loin, résonne, fait le tour des ruelles, revient frapper mes tympans avec la douceur d’un frelon butinant les têtes ébouriffées de pollen. Un doux supplice en réalité qui accompagnera longtemps mon insomnie. Après la tortilla, la guitare, le flamenco, les chants, les claquettes, mais non sur le mode mezza voce, plutôt sur celui risoluto, sostenuto, enfin il faudrait inventer un néologisme du genre ‘diabolissimo’, sur tous les tons, toutes les mélodies, tous les arpèges. Je me demande bien comment l’on peut dormir dans ce beau pays si versé au pandémonium. C’est vrai, les Andalous ne se lèvent pas de bonne heure, raison pour laquelle ils peuvent festoyer jusqu’au bout de la nuit et parfois au-delà.

   Matin. Nuit presque sans sommeil, sauf quelques rares plongées, en apnée suivies de brusques remontées à la surface. Aujourd’hui je ferai cavalier seul car Pedro encadre un groupe de commerciaux dans son ‘Académie’, autrement dit dans la seule grande pièce qui jouxte ma chambre. J’ai demandé à mon Ami un conseil de visite, un village qui ne soit pas trop loin, une route pas trop éprouvante. Il a déplié une Carte Michelin, a pointé de son doigt une plage portant le doux nom d’Aguadulce, en réalité la plus proche d’Alméria. Je suis parti alors qu’arrivaient ses premiers stagiaires. J’ai emporté un casse-croûte qu’à improvisé Pedro. Il a même eu la délicatesse de me confier une glacière au milieu de laquelle trône une bouteille de ‘Tio Pepe’ « pour te remonter le moral », a-t-il rajouté avec un clin d’œil. Sans doute a-t-il supputé que ma nuit avait été blanche, qu’il me fallait un cordial pour me requinquer. La route pour Aguadulce est sinueuse, constituée de montées et de descentes presque ininterrompues. De nombreux cyclistes qui, déjà, suent à grosses gouttes sous la première ‘fraîcheur’ matinale. Je gare la 2 CV près de paillottes installées dans une anse que dessine le rivage. Pedro m’a confié un parasol au cas où. Je m’installe à l’écart de ce que je pense être un lieu trop animé. J’ai pris un livre dans la bibliothèque du francophone. Il s’agit de ‘La Petite Gitane’ de Miguel de Cervantès. Histoire d’une petite fille élevée par des gitans qui vit de subterfuges, jouer de la musique, chanter. Un noble s’entiche de cette jeune fille, partagera sa vie nomade. Tout ceci se terminera d’une manière tout à fait conventionnelle pour l’époque : un mariage réunira les deux amants. La lecture terminée, je décide d’aller me baigner afin de reprendre mes esprits. Quelques personnes sur la plage, mais des groupes encore clairsemés. Le sable est semé d’un étrange tapis pareil à une nappe de chiendent. Au loin, sur la mer décolorée par la chaleur, l’horizon disparaît derrière une vibration permanente qui me fait penser aux mirages qui visitent ceux qui s’égarent dans le désert.

    Mon impatience de fraîcheur me rend téméraire. Je plonge tête la première dans l’eau si bleue qu’on la croirait pure laque posée délicatement sur la surface. L’onde est glacée qui me saisit de la tête aux pieds. Je sens un long frisson envahir ma colonne vertébrale, l’électriser jusqu’au bout des orteils. Un peu l’impression de ce ‘fluide glacial’ qu’autrefois on versait délicatement sur l’assise d’une chaise afin que son occupant, surpris, bondissant, n’amusât la galerie. A vrai dire je ne suis amusé qu’à demi, transi, soudainement métamorphosé en un bloc de banquise flottant entre deux eaux. Je regagne la plage, m’allonge sur ma serviette, là, en plein soleil, sous le ruissellement écumeux des phosphènes. Je balaie des yeux l’horizon de la plage, puis celui de la mer. A mon grand étonnement, le premier est occupé, plusieurs personnes devisent à l’ombre des parasols, le second est désert, ce qui veut dire, qu’à part moi, nul n’a encore osé aller se baigner. J’apprendrait plus tard de la bouche de Pedro (il aurait pu m’avertir tout de même !) qu’ici les fonds marins plongent directement dans l’eau glaciale des abysses, que des courants remontent à la surface portant avec eux la rigueur de ces fonds. Ici, les gens viennent à la plage surtout pour deviser entre amis, bénéficier d’une éventuelle brise marine, pique-niquer puis ils regagnent la ville sans avoir pratiqué de bain, simplement avoir trempé les pieds dans le courant stimulant des vagues. Si je comprends bien, l’on se baigne peu et les plus courageux vont faire de la plongée du côté de ‘Cabo de Gata’, vêtus de combinaisons qui les protègent des assauts d’une mer gelée. En peu de temps je serai passé des Tropiques au Pôle, étrange Andalousie, terre des contrastes.

   Le jour suivant, Pedro libre de tout engagement, nous décidons, d’un commun accord, d’aller visiter ces fameux villages blancs qui sont l’une des plus belles signatures de ce sud de l’Espagne. Depuis longtemps déjà il me parle de ‘Blancos de la Sierra’ à la façon d’un mythe. Je sais les Andalous habiles à parler, à bonimenter avec d’infinis gestes des mains, à rajouter à la belle réalité l’éventail de leur inépuisable faconde. ‘Blancos de la Sierra’, comme si le nom de ce village venait tout droit du mystère des ‘Mille et Une Nuits’. Comme s’il n’était que l’étonnante résurgence d’une mythologie enfouie au plus profond de la mémoire. Nous quittons Almeria de bonne heure. La ville est déserte, témoin des festivités de la veille. Les Espagnols du Sud ont cette habitude de jeter à terre, mégots, serviettes en papier, mouchoirs, si bien que les rues paraissent décorées comme pour une jonchée de mariée. Je pense au ‘Ricon de Pepe’ qui, en cette heure native doit dormir, parcouru des odeurs musquées de Jamón Ibérico, de celles fermentées du Manchego, de celles boucanées des Calamares. Juste à évoquer ceci et c’est un vivant fragment d’Espagne qui se loge au creux du palais, demeurera longtemps telle une fragrance dans les archives du souvenir. Curieusement, il fait frais et nous avons laissé la capote de toile rabattue, il sera toujours temps de la déplier lorsque la température s’élèvera. Plus nous nous éloignons de la côte, plus le terrain devient accidenté, succession de rochers en encorbellement au-dessus d’étroites vallées, parfois on dirait des canyons envahis de nuit. Combien cette terre est belle ! Combien Pedro a de la chance de vivre ici, parmi cette nature généreuse, ces paysages sublimes parce que vrais, intacts, touchés par la main de l’homme juste ce qu’il faut pour lui donner ce caractère sauvage, indomptable sans doute. L’horizon qui s’ouvre devant nous est une rébellion contre la morne platitude des plaines sans âme. Tout ici est profondément sensuel, marqué au feu de la passion. Un peu comme si les collines de terre rouge, les rochers escarpés, les entailles des vallées étaient le reflet du rythme andalou tel qu’il se manifeste dans la culture ancestrale du flamenco : claquement vif des talons, robes à franges qui virevoltent, yeux des danseuses qui incendient les âmes des hommes et luisent étrangement dans le clair-obscur des tavernes.

   Nous approchons maintenant de ‘Blancos’. Nous traversons les damiers vert sombre des champs d’oliviers, le revers de leurs feuilles, plus clair, vibre au soleil, pareil aux ailes translucides des cigales. C’est une succession de collines que traverse la route sinueuse qui monte vers le village. L’air se défroisse et porte l’empreinte de la première chaleur qui est supportable car nous sommes en hauteur et une brise agréable vient nous apporter un peu de répit dans cet été caniculaire. Mais je crois que les Andalous ne connaissent pas le mot de ‘canicule’ auquel ils doivent substituer celui de ‘normal’ puisque tout mérite cet attribut, aussi bien le temps, que la beauté des paysages, que l’éclatante blancheur des villages entièrement badigeonnés à la chaux. Nous garons la voiture sur une petite place. Au centre, une fontaine coule avec son doux grésillement. Le ‘feu et la glace’, je pense. Là je comprends soudain l’infinie multiplication des patios, comme à Séville ou Grenade, ces enclaves de fraîcheur et de repos au sein des villes assiégées de chaleur. Je vois, en un éclair, comme en surimpression, ces genres de palais de briques aux fines colonnes de marbre qui soutiennent une galerie à arcades, je vois le feston des tuiles écrasé de chaleur, la réverbération à l’infini d’une nappe de clarté. Je vois un bassin d’eau claire, vert des reflets des massifs qui l’entourent. J’entends et sens le friselis de l’eau, l’égouttement continu d’un jet qui soutient le rythme lent, patient, de l’heure. Je crois même que je m’y prépare à une ablution symbolique, mes pieds trempant dans cette fontaine de jouvence. Mes joues en recevant la douce onction. Nous, les hommes, ne fonctionnons que sur des contrastes, sur des dialectiques. Ce n’est pas ce qui est présent que nous voulons. Ce que nous voulons c’est ce que dessine l’empreinte de l’absence : cette nourriture, cette femme, cette fraîcheur que nous élisons, pour un instant, comme nos indispensables compléments. Sans elles nous mourrons, avec elle nous assurons notre salut.

    ‘Blancos’ est un village étonnamment beau, autrement dit il se situe à cent lieues des images de cartes postales. Il est authentique et sa vérité est celle de notre regard qui le vise avec exactitude. Nul touriste ici. Pedro a bien pris soin de m’emmener dans cette contrée reculée où nul ne passe si ce ne sont les milans noirs qui balaient le ciel de leur incessant ballet ou bien les habitants, cordiaux, ouverts, ils ne connaissent nullement la fréquentation soutenue de la côte, ses cohortes de Visiteurs bruyants, ses chapelets curieux qui s’agglutinent devant les vitrines, font la queue devant le miracle consumériste des ‘Ventas’. S’il reste un lieu préservé, c’est bien ici, tout contre les rochers qui abritent les habitats troglodytes. Les maisons sont littéralement collées aux parois de pierre brune, elles en constituent des excroissances, des manières de bourgeonnements ou bien, au contraire, elles creusent leur voie en s’enfonçant dans les cavités naturelles, sinuent le long des boyaux qu’éclairent, le plus souvent des oculi, des puits de lumière. C’est un genre de féérie ordinaire, de suprême don de la nature. J’ai tant de peine à imaginer que ceci puisse exister, librement, tout comme l’air traverse le ciel sans se soucier de son cheminement, tout comme l’eau coule dans des acequias de pierre depuis les hauteurs de la Sierra Nevada pour rejoindre les champs de culture, loin dans la vallée, que moissonne une chaleur lourde, têtue, obstinée à brûler la terre des hommes.

   Les rues sont identiques à des voies escarpées, minces sentiers qui sinuent entre les falaises blanches des maisons. Les festons de leurs toits de tuiles claires se découpent sur les massifs sombres des rochers, sur le ciel bleu azur que commence à décolorer la montée rapide du jour. Nous croisons quelques habitants. Ils nous saluent joyeusement, nous adressent quelques mots en espagnol que, parfois, Pedro traduit pour moi si je n’en comprends pas immédiatement le sens. Il s’agit toujours de messages de bienvenue, de considérations sur le temps qu’il fait, de questions sur le lieu de notre provenance. Tout dans le calme d’une vie qui ne saurait se presser, il faut prendre le temps d’apprécier les choses, de les faire se déplier à la manière d’une secrète corne d’abondance. C’est ceci une culture, une âme, un corps liés à la pierre, au sol de terre, à la haute dérive du ciel, aux chants de la nature le soir, lorsque la lumière vire au mauve, que le vin sue dans des jarres, que les yeux se prennent d’amour, que les mains se serrent en signe d’amitié. Alors il n’y a rien d’autre à faire qu’à exister, à en écouter le bruit de fontaine au sein de son propre mystère. On se sent soudain rattaché à ce qui n’est pas soi mais le devient au rythme subtil des affinités.

   ‘Calle Cuevas de la Sombra’, sous une avancée de rochers, nous nous restaurons de quelques tapas arrosés d’un Vieux Xérès Fino à la robe couleur or pâle, aux fines saveurs d’amande. Je crois que Pedro veut parfaire ses dons de sommelier et multiplier les miens en tant qu’amateur. Longuement nous regardons le paysage. Un lac aux eaux vert turquoise s’étend en bas du village avec ses criques, ses ilots minuscules où tremblent des frondaisons légères, aériennes. Un quadrillage de champs cultivés, une palette de zones en camaïeu de jaunes subtils, paille, sable, safran, une à peine variation de la même teinte qui en réalise l’unité. Puis un massif dans les verts sombre, sans doute des chênes-lièges, puis, plus haut, des pics se détachent sur un ciel qui devient illisible, poncé par l’air de la haute altitude. Le voyage de retour, toile repliée sur le toit de la 2 CV, se fait dans la discrétion. Pedro et moi sommes encore trop envahis de ces images de beauté pour que nous consentions à quelque bavardage. Oui, les images de beauté, il faut les conserver longuement en soi comme on le ferait d’une eau précieuse, fossile, immergée depuis des millions d’années dans un pli secret de la terre. Il faut les laisser briller, ces images, doucement de leur propre lumière, leur permettre de se déployer, de faire leurs multiples efflorescences là où elles choisissent de les accomplir, là où elles décident de se révéler avec le naturel, l’harmonieux des choses rares.

   Nous avons regagné la ville aux dernières heures du jour. Déjà sur le ‘Paséo’, dans les rues attenantes, des groupes déambulent joyeusement, on dirait des adolescents en train de découvrir la vie, d’en déguster par avance les joies multiples, toujours reconduites lorsqu’on est jeune, que l’on sait que, pour soi encore, le soleil se lèvera un nombre illimité de fois. On dirait un monôme d’étudiants s’égaillant telle une volée de passereaux dès les examens terminés. L’Espagne est gaie, l’Espagne est festive mais il n’en faut nullement demeurer à cette première impression, l’Espagne est aussi tragique, elle qui livre le matador à la vindicte noire des taureaux, à la fureur écumante de ses naseaux, à la poussière maculée de sang de ses arènes. Les arènes ? Une moitié exposée à la lumière, une autre plongée dans l’ombre. La tristesse succédant à la joie, le principe de plaisir s’effaçant derrière celui de réalité. Toujours sous le rire pointe la douleur, l’excès de vivre mais aussi son envers. Mais, ce soir, en cet été qui rutile et incendie la meute des jours, tout semble gai, en une certaine manière dionysiaque. On se dispose aux agapes, on remise dans un coin secret, oublié de la mémoire, ses peines et ses soucis. On se vêt d’habits de lumière, on dissimule ceux du deuil dans des coffres que l’on sait inaccessibles, au moins le temps d’un rapide bonheur. Les filles sont vêtues de court, les garçons en beauté cintrés dans leurs chemises blanches, les vieux messieurs ont mis leurs belles toilettes, les vieilles dames sourient comme au temps béni de leur jeunesse. On se précipite aux terrasses des cafés, on festoie dans les tavernes où coule la douce ambroisie blonde, où crépitent les mets aux mille odeurs, aux mille saveurs.

   La suite de mon séjour Andalou consistera en cette série inoubliable de clignotements, d’atermoiements, de rencontres inattendues, de promenades sans but dans le long fleuve du ‘Paséo’ qui descend en pente douce vers la mer, vers ces ferries en partance pour ce bout d’Afrique qu’est Melilla. En une suite d’incursions sur la plage d’Aguadulce, un livre à la main, des lunettes de soleil et un parasol, en une suite de crépitements imaginaires où se mêleront, dans la fantaisie, les patios de Grenade baignés de fraîcheur ; La Giralda de Séville, la flamme blanche de son minaret s’élevant dans la toile bleue du ciel ; l’Hôtel de Ville de Cadix, cette sorte de temple blanc entouré des bouquets ébouriffés des palmiers. Une suite de mots de français scandés par les élèves studieux de l’Académie de Pedro, les éclats de rire de mon hôte, sa bonne humeur, sa spontanéité, son inévitable faconde poinçonnée de ‘si’, de ‘muy bien’, de ‘no’, à la façon d’une ponctuation rythmant la cadence existentielle de cette province ouverte à toutes les influences mais demeurant toujours en sa singularité, son originalité qui en est la marque essentielle. Ensuite, Pedro fera plusieurs séjours en France, me rejoignant à Paris, ‘Quai aux Fleurs’ et rayonnant, à partir de là, dans toutes les régions du pays. Hasards de la vie, caprices des rencontres et des cheminements personnels, je n’ai plus guère de contacts avec Pedro qu’épisodiques, téléphoniques. Le son de sa voix est demeuré le même, enjoué, enlevé, toujours ponctué de ‘si’ qui claquent comme des oriflammes au vent d’Andalousie. Ce soir, sur mon balcon, face aux quais de la Seine, aux promeneurs épars sur l’étrave de l’Île Saint-Louis, un verre de ‘Tio Pepe’ à la main, je trinquerai à la santé de Pedro, ‘si’, à celle de la merveilleuse Andalousie, ‘si’ !

 

  

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 08:18
Vœu de silence.

« Changer d’eau ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Il y avait beaucoup de bruit sur la Terre. Beaucoup de bruit compact qui collait au corps, faisait ses sombres ramures, parcheminait la peau qui se tendait sous la multiple clameur. Carrefour des paroles arbustives sur les agoras où s’affairaient les fallacieux Sophistes. Télescopage des voix dans les trains qui chaloupaient sur les nœuds ferroviaires. Cataracte des soupirs dans les loges d’amour. Persiflage des talons qui poinçonnaient de leur hargne les trottoirs des villes. Grincements des ascenseurs dans leurs cages de verre. Infinis cliquetis des Roues de la Fortune. Harangues volubiles des camelots sur les champs de foire du monde. Nulle part d’espace pour la respiration, nulle part de repos, de halte, de suspens. En ce temps pléthorique, il fallait ne point laisser d’aire disponible. Il était urgent de combler la moindre faille, d’abraser la plus infime vacuité qui se manifestait ici où là, entre deux portes, deux automobiles, deux amants enlacés. On avait peur du vide, de l’instant d’irrésolution, du silence qui pouvaient surgir à l’improviste et vous clouer face à votre angoisse. Manière de crucifixion dont les Postmodernes ne voulaient pas, affairés qu’ils étaient à leur constante combustion, jusqu’à l’escarbille dernière qui s’allumerait sur le bord de leur conscience mince comme le fil d’Ariane. C’était la grande frayeur, incompressible, irréductible, de se retrouver face à soi et de sombrer dans la folie tellement ce geste de Narcisse, cette confrontation spéculaire, la découverte de sa propre image dans le tain qui faisait face était tout simplement inconcevable. C’était déjà le début d’une altérité, l’adoption d’un prédicat particulier, le reflet d’une couleur qui différencierait, stigmatiserait, vous poserait au regard de l’univers comme original, déviant,  peut-être anarchiste. Il fallait que rien ne dépasse, que tout soit semblable à tout dans un genre d’égalitarisme sans fin, de silhouette formelle interchangeable.  Au fil des ans, dans la suite pressée des civilisations et des cultures l’on n’avait eu de cesse de poser ses pieds dans les traces qui vous précédaient, l’on avait pris soin de bêler à l’unisson des autres membres du troupeau, de faire de son instinct grégaire le point focal à partir duquel assumer son humanité et la porter à la façon d’un prestigieux trophée. La solitude était la pire des conditions qui se pût imaginer et condamner un Existant à se confier à sa verticalité revenait à inoculer dans l’âme un poison mortel, une ambroisie définitive dont, jamais l’on ne se relèverait. Pour le dire simplement, on était parvenus, à force de modes successives, de langages stéréotypés, de comportements mimétiques au statut confondant de mouton suivant le mouton qui précédait, précédant le mouton qui suivait. On était un seul et interminable troupeau, genre de chenilles processionnaires dont le but ultime, se réduire à une boule compacte et uniforme, indissociable, monochrome, monosémique, constituait l’horizon indépassable, l’aboutissement d’une esthétique, l’épilogue d’une éthique.  

   Cependant cette belle harmonie, cette infatigable uniformité souffrait une exception, une seule mais ô combien signifiante. Parmi le concert des rhétoriques bavardes, des confusions verbales et autres tracasseries mondaines, un silence se faisait entendre. Oui, le silence est un bruit, le silence est un CRI dès l’instant où il surgit parmi les clameurs partout répandues et y fore son puits de questionnement. Car, pour un peuple disert, se plier dans une non-parole est étrange, sinon suspect. Mais voici ce qu’il faut imaginer à défaut de pouvoir en prendre acte de ses propres yeux. Loin, là-bas, dans un pays de brume et de lumière impalpable se tenait, dans l’attitude approchée d’un flamant rose (existe-t-il des flamants blancs ?), une manière de silhouette androgyne (difficile était la nomination de son identité, à mi-chemin de l’éphèbe, à mi-chemin d’une pré-nubile), une concrétion blanche (Blanche était le prénom qui semblait le mieux lui convenir), visage oblong serti de pureté, lèvres purpurines à peine esquissées, lunule de cheveux cendrés, long corps semblant se dissoudre à même les volutes d’air. Mains identiques à des plumes d’oiseau, genoux émergeant à peine d’une eau qui semblait être son naturel prolongement. Partout, autour, des nappes d’air si légères qu’on aurait pensé à de minces conciliabules, à une féerie enfantine, à la cime impalpable de quelque merveilleux pour enfants dociles et inquiets. Flottant à côté d’elle, image d’une rêverie infinie ne disant point son nom, un bocal de verre abritant la forme presque indistincte d’un poisson à la teinte si dissimulée qu’il eût pu disparaître de la vue comme par l’effet d’une subtile magie. De cette belle vision naissait un souverain calme, se déployait la corolle souple d’un nymphéa, se donnait à voir ce qu’est le silence en son essence, cette efflorescence de la méditation, le dépliement de la contemplation, ces postures si élégantes, empreintes de grâce qu’on les croirait l’apparition de quelque Divinité de l’air ou de l’eau. Peut-être une Ondine en quête de sa propre présence. C’était un tel bonheur que de se laisser aller à ce flottement, à ce prestige d’un langage tout intérieur, à ces impressions à peine tactiles, à ces sensations de l’ordre du flocon, de l’écume, de la vibration du cristal dans l’espace infini du temps. Entre Blanche et son Poisson il y avait comme une supplication muette, une entente fragile mais sûre, les mailles d’une communication de conscience à conscience, cette parole dentellière qui vaut tous les bavardages du monde. Tout était ourlé de silence. Tout vibrait de la vertu des choses rares qu’il n’est nullement utile d’étaler aux yeux des Curieux et des Inconséquents.

   Combien, ici, dans cet infini dessiné par la lagune, dans cette heureuse communion des âmes, dans cette épiphanie de l’être à peine visible, toute chose hasardeuse, tout objet contingent, toute visée matérielle, intéressée, outrecuidante, trouvaient leur plus haute relativisation, pour ne pas dire leur rejet le plus incisif. Mais qu’avait donc le Peuple moutonnier des pressés et des éternels insatisfaits à se précipiter, d’un seul mouvement, d’une seule et urgente décision corporelle vers tous les feux qui brillaient de leurs vérités tronquées, de leurs simulacres aigus, de leurs rotations de miroirs aux alouettes ? C’était si bien d’être ainsi, dans la sublimité du jour, dans les plis du silence, cette ouate pour l’esprit, d’y demeurer et de faire de cette halte le foyer d’une immarcescible joie, d’une félicité qui s’abreuvait à sa propre source et bruissait avec sa discrétion de fontaine. Si bien !

 

 

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 08:09
Fortune de mer.

Fortune de mer.

avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Fortune, tel était son nom, n’était nullement navire amiral, cette Méduse allée s’échouer sur les sables du Banc d’Arguin, plutôt modeste brick aux deux mâts, lesquels ne demeuraient plus visibles, après le naufrage, qu’à l’aune d’un haut tabouret dont notre Héroïne avait fait le lieu de sa vigie, ainsi qu’un pieu criblé de vase sur lequel était posé un Goéland. Le paysage était modeste, il faut en convenir puisque, hormis ces deux rescapés, il n’y avait que la face immensément grise de l’eau, miroir sans fin reflétant, comme en écho, les images singulières de deux égarés parmi l’anonymat de l’onde et la perdition de l’air. Seule inscription affleurant de l’absence, deux énigmatiques lettres Iố , dont seule la mythologie, sans doute, avait gardé le souvenir sous les traits de cette infatigable nageuse qui avait traversé les mers d’Europe et d’Asie et finit par donner son nom à la mer Ionienne. Mais ici, il n’est question ni de mythologie, ni d’histoire merveilleuse, mais d’une réalité aussi simple que verticale dont deux personnages étaient les hérauts à leur corps défendant. Hérauts, certes, car il y avait un message qui transparaissait sous la ligne de flottaison si l’on peut se permettre cette métaphore aussi courte qu’indigente.

Ainsi, après que le naufrage avait été consommé, au large des côtes parsemées de rochers déchiquetés, où ils avaient dérivé, hauts murs de granit battus par le vent, tels qu’en mer d’Iroise, Fortune et Goéland étaient les seuls habitants visibles qui flottaient au gré des courants de marais, près des passes étroites semées d’écueils qui étaient la hantise des navigateurs de tous bords, fussent-ils aguerris à la façon d’Ulysse voguant en direction de Troie. Pour se sustenter ils n’avaient guère qu’étoiles de mer perdues sur le vaste océan, quelques filets de goémon et, parfois, les jours les plus fastes, des moules aux coquilles noires soudées au bouchot dont Goéland avait fait, sinon son aire d’envol (ses ailes étaient engourdies aussi bien que son esprit), du moins le reposoir sur lequel, entre deux tempêtes, il méditait sur le sort des goélands ses frères, ainsi que sur celui des Fortune du monde, ses sœurs. Le temps passait, empli d’heures insaisissables et la trille des secondes dont on eût aimé entendre le cliquetis se perdait, le plus souvent, dans la cataracte serrée des embruns et le claquement de la houle. Il y avait comme un sentiment d’infini qui planait, une impression d’éternité qui faisait sa mince symphonie d’un bout à l’autre de l’horizon.

Ce hiatus du présent aurait pu durer aussi longtemps que le monde si, entre Fortune et Goéland, ne s’était installé ce qui eût paru inconcevable même aux esprits les plus féconds à imaginer l’impossible. Nos deux aventuriers, à force d’avoir un destin commun, une existence identique, des perceptions semblables avaient fini, si l’on peut dire, par ne plus faire qu’un, une seule identité, une seule et même boule compacte comme si, malaxant deux sphères d’argile, on en avait fait un unique cosmos dans lequel chacun reflétait l’autre sans qu’on pût déceler où commençait l’oiseau où se terminait la femme. Les philosophes appelaient ce curieux phénomène participation de la même manière que les formes intelligibles participent les unes des autres dans le système platonicien. Ceci voulait simplement dire que, tour à tour Fortune était Goéland qui, à son tour, était Fortune. Alors, forts de cette belle ubiquité qui leur permettait, de mêler les prédicats de l’humain à ceux du genre animal, ils étaient tantôt forteresse de plumes dérivant dans les plis du vent, tantôt effigie de chair parlant la belle langue des hommes.

Ce que Goéland s’amusait à faire, c’était ceci : marcher sur le pont d’un ferry, par exemple, comme l’un de ses passagers, juste derrière les touristes agglutinés contre les grilles des pavois et leur souffler une phrase, une seule dont ils feraient leur énigme durant le voyage, ne percevant nullement où était située sa provenance, qui en avait été le mystérieux émetteur :

« Quand il n’obéit pas au gouvernail, le navire obéit à l’écueil. »

Bien évidemment, nul ne connaissait cette citation tirée de L’Île des Pingouins d’Anatole France, pas plus que le sens implicite qui y était contenu. Goéland était volontiers philosophe, mais comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, lui, Goéland tirait des plans sur la comète à son insu. Cependant ce qu’il retenait de cette brève assertion était tout simplement un mince précepte moral qu’il adressait à ses frères les hommes. Il fallait être maître de l’embarcation de son existence, faute de quoi un échouage surviendrait, mais alors il serait trop tard pour apercevoir l’écueil.

Prenant son envol (car maintenant qu’elle possédait cette belle faculté, rien ne la retenait plus à son siège océanique), Fortune montait haut dans l’air battu de pluie, haut, très haut, là où il n’y avait plus que le soleil et le vide et les oiseaux de feu qui bravaient les flammes célestes. Puis elle proférait la première chose qui lui venait à l’esprit :

« La parole doit être vêtue comme une déesse et s'élever comme un oiseau. »

Bien évidemment, les oiseaux du ciel, même les plus instruits, même les plus omniscients n’avaient jamais entendu ce proverbe tibétain. Oui, la parole humaine devait être une déesse, c’est à dire gagner les hauteurs de l’indicible, la vastitude de l’invisible et, à la manière des oiseaux royaux, l’aigle au bec recourbé, le gypaète à la barbe hirsute, le milan au plumage noir, gagner les hautes sphères, là où vibrait l’intelligence, où soufflait le vent de la poésie, où l’art éployait largement ses rémiges. L’homme, la femme devaient se faire oiseaux tout comme le poète devait se faire voyant selon la belle optique rimbaldienne. Les oiseaux n’étaient pas des oiseaux, de simples boules de plume que l’on pouvait considérer au même titre que la feuille égarée dans le vent ou bien le coussin de mousse à l’abri des ombrages. Les oiseaux étaient des éclats de transcendance, des fragments d’absolu, des écailles vives d’esprit. Il fallait être oiseau tel que celui de Braque, non seulement un être des nuages mais aussi, surtout, la mise en forme d’une idée, la révélation de ce que l’esprit peut percevoir dès l’instant où il a abandonné les pesanteurs terrestres pour gagner les sphères indivisibles, multiples de l’abstraction, là où la simplicité est synonyme de complexité, d’aperception de tout ce qui vient à l’encontre d’un seul et même mouvement de la pensée : le bleu de l’éther, le disque atténué du soleil pareil à un éclat lunaire lors des hautes eaux, une bouche happant le mystère de ce qui est inconnu et toujours interroge jusqu’à la dernière cellule du corps, un homme couché dans la position du repos qui est aussi celle du rêve, de la riche méditation, de la puissante contemplation qui voit derrière l’écran des choses, bien au-delà du voile de l’illusion, toute cette beauté en attente, toute cette splendeur que les yeux découvrent s’ils savent s’ouvrir à la mesure des choses essentielles. Il fallait être oiseau tel que celui de Picasso, cette sublime colombe, cet unique trait de crayon qui porte en lui toute l’amplitude d’une humanité riche de devenir dont la paix est, sans doute, comme la liberté, l’un des symboles les plus féconds que l’homme ait jamais imaginé. Quelques touches de couleur, quelques lignes suffisent à dire le tout de l’existence, la justification de toute vie dès l’instant où elle est comprise autrement qu’à la mesure d’un simple phénomène biologique, un processus de croissance. Il fallait être oiseau tel que celui de Chagall, cette Femme-oiseau de 1961 qui, à elle seule, redouble le propos de cette modeste fable et la porte à une manière d’accomplissement que ces quelques mots indigents auraient bien du mal à assurer, tellement le propos de l’art transcende l’objet du réel et le lance dans des espaces ouraniens si vastes que l’intellect a du mal, parfois, à en saisir la substance. Mais revenons un instant à la toile de Chagall et portons-là dans la seule vision qui lui convienne, l’onirique par laquelle, à la fois, être Fortune sur le sol de Terre et Goéland sur la courbe du Ciel. Disons, simplement en langage l’inflorescence de l’œuvre et, d’un seul empan, nous aurons la parole du rêve, la multiplication de l’imaginaire, la rhétorique infinie du symbole. Disons simplement par plaisir, comme l’enfant suce lentement son berlingot afin d’en savourer les saveurs anisées, les notes poivrées, celles mentholées qui, en définitive, ne sont que les perceptions exactes de l’innocence, celle dont l’homme devrait témoigner afin d’être au monde dans la seule vérité qui soit.

Fortune de mer.

La Femme-oiseau. Marc Chagall. Source : Vadim Alyoshin – Google images.

C’est le matin, c’est le soir, c’est le jour et la nuit, c’est l’obscur et la lumière. La ville est là qui dort dans son voile bleu, plongée dans le sommeil des hommes qui féconde la présence infinie des étoiles. Elles sont invisibles, les déesses de l’ombre, mais parlent le langage de la fleur et de l’abeille, elles font le bruit de la source et le murmure du vent. Elles sont piquées aux yeux des hommes, aux ventres des femmes, elles dessinent leur diamant dans l’ombilic, elles poudroient la hanche et rendent visibles les feuillaisons des sentiments. La ville est si calme dans le reposoir impalpable du temps. C’est une à peine vibration, la chute inaperçue d’une comète, la résille souple d’un feu dans la cage de verre d’un phare. Fleuve, pont, architecture de pierre et de fer dans un seul et même ondoiement, un recueil disant la fatigue des hommes, leur désir de porter à l’incandescence ce qui, en eux, sommeille mais s’agite sous la passion contenue à force d’abnégation, sans doute de renoncement. Alors voici que surgit la flamme d’un bouquet, que s’étoilent mille couleurs douces, si peu insistantes qu’elles pourraient, soudain, s’effacer pour ne plus paraître. Miracle du phénomène, de la donation alors que tout semblait touché d’évanouissement, sur le bord d’une disparition. Voici que le rêve est devenu Femme-Oiseau, Fortune-Goéland, cette sublime fusion en une même unité des visions humaines et du symbole infiniment libre de l’hôte céleste, celui qui est le médiateur, le messager qui, nous ôtant notre gangue d’argile nous remet dans l’entièreté de l’univers, seul lieu où toujours nous aurions dû être alors que nous creusons la terre et pleurons de la quitter. Ce que nous voulons être, hommes-oiseaux, femmes-oiseaux, cela nous l’espérons mais ne le savons pas ! Le vol est toujours pour demain.

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 08:20

J’étais venu en voyage en Irlande afin de voir ce qui, depuis longtemps, hantait mes rêves. Ces paysages teintés de gris, ces landes couchées sous le vent, ces étendues d’eau à l’infini, leur beau miroitement sous l’appui du ciel, ces grèves de galets sur lesquelles ricoche la lumière. Un genre de symphonie s’étendant jusqu’à l’origine des choses. Peut-être y percevait-on l’aube du monde, son initiale clarté ? Toujours j’avais été fasciné par ces paysages matinaux, sereins, modestes, qui, le plus souvent se donnaient dans une biblique blancheur. Je ne sais, il y avait comme un air sacré qui entourait, nimbait les collines, leur conférait une noble douceur en même temps qu’un genre de sévérité, de belle tenue. Rien ne pouvait altérer cette sensation de pure beauté. Ici, il fallait le souffle régulier du Noroît, les murs de pierres sèches à l’infini, les moutons à la laine hirsute, à la tête noire, on devinait à peine la prunelle brune de leurs yeux. Il fallait la touche à peine affirmée des nuages, plutôt une trainée de poudre au plus haut de la vision, un ciel lactescent, des monts au loin, presque invisibles, sur lesquels se détachait la silhouette décharnée d’une ligne d’arbres. Il fallait les touffes d’herbe rase, des affleurements de roches que l’air ponçait continûment.

   Ici, il fallait être en harmonie avec cette sauvage nature. Elle ne pouvait tolérer quelque écart que ce soit. En quelque manière il fallait être soi et en même temps cette Fillette au visage taché de son qui interrogeait le Passant, être ce calvaire où était cloué le Christ, un oiseau planait longuement au-dessus de la croix, décrivant de larges cercles. Être cet arbre mutilé, plié par la force du vent, il semblait dire le tragique de toute condition lorsqu’elle rejoint la mutité de la pierre, son harassante lourdeur. Être ces dalles quadrillées, trouées en maints endroits, elles rampent jusqu’au rivage d’un lac aux belles teintes d’argent. Il m’arrivait parfois, à la lueur d’un crépuscule de plomb, d’entrer dans un pub, d’y boire une Guinness, noire, chocolatée, à l’écume abondante, une amertume que voilait une grande douceur. Sans doute la pensais-je le simple reflet des personnages d’ici, des taciturnes, des mélancoliques oubliant leur peine parmi les nuages de tabac, les complaintes de l’accordéon, les plaintes du violon. Mais des hommes au grand cœur, à l’inentamable amitié. Ici l’on est contraint à la solidarité, sinon l’on meurt. Seul face à soi, l’on ne saurait relever le défi permanent de ce pays rude, austère qui met les nerfs et les cœurs à rude épreuve. Non, décidemment, je n’étais nullement de cette race de Vikings que rien n’effrayait, ni les travaux des champs, ni la consommation d’alcool, ni la lutte corps à corps si l’occasion d’une confrontation leur était offerte. Néanmoins je me sentais en confiance même si certaines mines rétives paraissaient m’examiner longuement avant d’entamer quelque relation.

   J’étais venu en voyage et étais resté une année pleine, louant une modeste bergerie au toit de chaume, aux murs de moellons blanchis à la chaux, à la porte étroite, aux croisées de modeste dimension. Ici il faut faire face à la violence des éléments, leur offrir le moins de prise possible. En réalité, je m’étais alloué une sorte d’année sabbatique. Je continuais à travailler à mes manuscrits, j’envoyais des articles régulièrement à mon Journal, j’en profitais pour relire ces magnifiques écrivains Irlandais, Joyce d’abord et ses ‘Gens de Dublin’, qu’il dépeint avec ironie et lucidité, sans complaisance aucune ; puis Beckett et ses fameux Vladimir et Estragon, les vagabonds de ‘En attendant Godot’, les deux paumés du Théâtre de l’Absurde. Rien ne m’était plus agréable alors que de parcourir ces livres, pipe bourrée d’un Amsterdamer à l’odeur de miel, âtre rougi par le feu des bûches. Parfois des rafales rabattaient les flammes et une senteur de bois vert envahissait la pièce. Je crois bien que tout ceci faisait partie d’une mince dramaturgie que j’avais bâtie tout autour de moi, non pour me protéger du climat rigoureux, mais pour m’abriter de moi-même et éviter que mes pensées n’errent sans fin.

   A l’exception du cabinet de toilettes qui était muni de cloisons, mon logis consistait en une seule pièce de dimensions modestes. En fait, je retrouvais à ma manière, laquelle était  poinçonnée d’urbanité, la vie rustique des bergers. Tout autour, la lande avec ses murets de pierres délimitant les parcelles, des cairns dressés ici ou là on ne sait par qui et pour quoi, une grève de galets, un genre de petite baie où venait battre l’eau de la mer. La maison la plus proche était située dans un hameau, à environ un bon kilomètre. Je ne voyais guère âme qui vive et il me fallait rejoindre Kilmurry pour y acheter mes provisions. Bien moins qu’un village il s’agissait d’une accumulation de granges et de bâtiments gris que traversait un chemin de poussière plutôt qu’une rue. Cependant j’y trouvais le nécessaire, y compris le pub que je visitais de temps à autre de façon à y faire des rencontres autour d’une ‘Murphy's’ ou d’une ‘Kilkenny’, ces bières au grand caractère qui revigorent et, parfois leur alcool semblerait dissiper les brumes qui, ici, sont tenaces.

   Finalement, après les quelques hésitations au début de mon installation - ici les tempéraments sont rudes, bien trempés, le climat rigoureux -, je m’étais accoutumé à ce genre de ‘ballade irlandaise’, j’y trouvais même des motifs de réjouissance au regard de cette manière de ‘solitude habitée’, l’oxymore disait, à lui seul, la joie et l’infinie tristesse attachées à ces nordiques contrées. C’est un genre de sentiment ineffable qui emplit le cœur et le déborderait presque et je crois bien que l’âpreté du climat y est pour quelque chose. C’est ainsi, souvent le plus grand bonheur est éprouvé, non aux contours de quelque joie mais, à l’opposé, à la rencontre d’une langueur, d’une tristesse qui, bien souvent, sont les attributs les plus vifs de ces zones interlopes des banlieues des grandes villes ou bien des campagnes lorsqu’elles paraissent vides et blanches, seulement traversées de lignes de cairns, de meutes de pierres usées, de lacs à la teinte de plomb, d’oiseaux noirs perdus en plein ciel. Alors, même si le vague à l’âme n’est nullement votre inclination naturelle, même si vous êtes constamment habité d’une belle ardeur, loin que votre cœur fonde comme neige au soleil, il battra la chamade en quelque sorte, peut-être à bas bruit, mais vous en serez alerté à l’aune de quelque signe discret, peut-être un battement de cil, peut-être une larme suspendue brillant tel le diamant dans l’air tendu comme une lame.

   Alors, comment connaître un sentiment plus plein que celui qui vous saisit, le soir au coin du feu, alors qu’un vent acide souffle, rugit parfois dans la cheminée, que la brume glace le toit de chaume, que vous imaginez, tout là-haut, dans un ciel blanchi de neige, les cercles noirs d’oiseaux perdus dans un lac translucide, leurs cris étouffés par les volutes d’air ? Ils vous arrivent telles des plaintes, telles des paroles serrées en pleine gorge, des cris qui disent l’infinie beauté de ces terres hauturières que ne connaissent que les poètes et les ‘peigneurs de comètes’. Alors, près de la cheminée, un ballet de flammes s’y anime, des braises y crépitent, quel bonheur, quelle ivresse de se sentir là, dans ce pays de pierres et de vent, visité par l’immuable douceur des choses. C’est comme un ventre souple et maternel, la caresse d’une main d’enfant sur la plaine du visage, la visitation d’un ange dans de fuligineuses ténèbres. On est là, plié autour de soi, immergé en soi, comme s’il n’y avait au monde de plus sûr refuge. L’âtre est la Mère, le feu le Père. On est le Fils qui vit, là, en confiance, si près d’une origine des choses. Tout le temps que durera la flamme, tout le temps du crépitement des braises, l’on sera un genre d’éternité, de temps immarcescible, de luxueuse parenthèse dans l’espace illisible, inaltérable du cosmos. On n’aura besoin de rien d’autre que de la flamme, du rougeoiement de l’âtre, du grésillent du feu.

   Ce sera comme de connaître un inextinguible sentiment de temps infini, d’espace dilaté, d’emplir ses yeux du foisonnement inouï des étoiles, de s’inscrire dans le sillage d’or des comètes. Oui, ce sera comme un chant lyrique, des voix cuivrées qui résonneront dans le cercle attentif des oreilles, de longs frissons courant sur la face de la peau. Tant et si bien que l’on évitera de bouger, de différer de soi, que l’on s’appliquera à demeurer en l’enceinte plénière de la chair multipliée par les lointains échos du monde. Un genre de caisse de résonance taillée à sa propre mesure. Un genre d’amande soudée au plus près de soi. Une semence enfouie superbement au centre de la glaise. Une feuille dans son bourgeon avant qu’elle ne se déplie. Un cristal de neige abrité au creux du froid. Une goutte de pluie en suspens au-dessus de la plaine des hommes.

   Oui, connaître un pays est ceci. S’y orienter depuis son pli le plus intime, le découvrir comme l’enfant le fait de sa pochette-surprise : les mains tremblent d’impatience, les yeux sont de cristal, la parole suspendue, en attente du jour, l’air magique qui se tend et attend. Quel immédiat bonheur alors que celui de la palpation qui hésite, tâche de deviner, progresse plus avant en direction de ce qui, encore, brille du secret longtemps contenu, du désir bridé qui ne saurait tarder à s’épanouir, à faire ses voltes, ses entrechats, ses sauts de carpe, ses divins saltos. Oui l’impatience est belle à voir lorsqu’elle s’anime d’une félicité anticipatrice. L’enfant se retient comme sur le bord d’un ravissement. Je me retiens aussi, l’adulte que je suis devenu, là tout au bord d’une désocclusion sublime des choses. Je suis soudain au passé, l’instant d’un rapide flamboiement, le petit garçon que j’étais il y a bien longtemps, celui-là même qui s’impatientait près de la crèche, sous le sapin où brillaient les mille feux du bonheur, la présence des parents aimés, leurs offrandes qui, bientôt, ne tarderaient à livrer leurs mystères. C’est cette même joie diffuse, belle, totale, que je ressens ici en cette terre d’Irlande, la même que celle de l’enfance qui, maintenant me rejoint, fait ses mille enchantements, ses pliures d’écume.

   Le feu, dans la cheminée se réduit, maintenant, à quelques tisons qui rougeoient. Le noroît s’est calmé. Il rugit encore parfois, traverse les brins de chaume, fait trembler la vieille charpente, on la dirait transie, repliée sur elle-même afin de rassembler ce qui lui reste de chaleur, du plus loin de sa longue mémoire. Je bourre une dernière pipe. Le fourneau est chaud, culotté, des senteurs d’Amsterdamer hantent encore ses parois. Les vrilles du tabac s’enroulent autour de mes doigts. J’en sens la belle consistance souple, mielleuse, disposée comme sait l’être une chose depuis le socle de son innocence. Du tisonnier, je saisis un brandon qui rougeoie faiblement, l’approche du tabac qui se déplie, s’enflamme, une fumée grise monte lentement vers les solives durcies de feux successifs qui les ont habitées depuis des générations et des générations.

   J’ai versé un peu de bière dans une chope irlandaise au verre épais, sur ses facettes brille la lumière du plafonnier. La mousse est odorante, généreuse qui fait deux traits d’écume sur le bord des lèvres. Je trinque en solitaire à cette terre celte qui m’attache paradoxalement à elle comme si j’était un natif d’ici, un descendant d’un lointain Viking qui voudrait rejoindre le lieu ancien de sa migration. C’est un peu comme si l’Irlande entière coulait dans mes veines, irriguait mon sang. En quelque endroit du corps, un fragment de roches millénaires, des étendues d’eau grise où se reflètent les nuages, ces montagnes noires qui plongent dans des lacs d’argent. Quelque part dans la tête, ces chemins qui serpentent et se perdent dans la lande, la géométrie régulière des briques de tourbe, les visages de ces hommes si appliqués à jouer de la flûte, à frapper le tambourin, à gratter les cordes de la harpe, à tirer sur le fourneau de leurs pipes recourbées. Quelque part, dans le souvenir, quelques vers du Poète William Butler Yeats. Ils disent, dans la simplicité, l’invitation à être au plus près de la terre, au plus près de l’eau infinie, de la tourbe séculaire, être soi, cet enfant qu’une fée accompagne afin que ses yeux désertés de larme puissent contempler la beauté éternelle du monde :

 

‘Viens, enfant des hommes, viens!

Vers le lac et vers la lande

En tenant la main d'une fée,

Car il y a plus de larmes au monde

Que tu ne peux le comprendre’

 

   Voici l’Irlande telle qu’en elle-même. Ma maison y est encore, dans le lointain du temps, dans le lointain de l’espace. Puissent les choses demeurer. Il y a tant à savoir du monde !

 

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