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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 08:01

Dans la région, il y avait de bien étranges légendes qui circulaient, auxquelles tout le monde voulait croire de manière à loger un peu de rêve au creux du réel. Avec mon camarade François, à l’époque, nous avions à tous les deux pas plus d’une vingtaine d’années, l’âge de tous les mystères, de toutes les croyances, de tous les espoirs. Parfois, François confiant à mon oreille : « Tu sais, Michel, je crois qu’un de ces jours nous ferons une incroyable découverte. Je le sens en moi, c’est comme quelque chose qui me parle la nuit, une voix qui voudrait me guider jusqu’en un endroit secret. » Et moi de répliquer : « Il est où cet endroit ? » Et François de reprendre avec le ton de quelqu’un qui sait : « Du côté de la Mouline, tu sais ce vieux moulin à eau abandonné sur la Leyre, personne n’y met plus jamais les pieds. » « Tu veux dire qu’on pourrait y aller, qu’on pourrait y découvrir un mystère ? » « Oui, c’est ce que je dis, mais tu n’as pas l’air de me croire ! » « Si, je ne demande pas mieux que de te croire, mais il est comment ton mystère ? » « Tu n’as qu’à me suivre, un mystère on ne peut pas le décrire, il faut le voir ! »

    Je m’étonnais de l’aplomb de mon ami, je doutais de ses certitudes, on racontait tellement d’histoires invraisemblables, le soir au coin de l’âtre, quand le crépuscule se teintait de vermeil, que la fatigue gagnait les têtes, que les verres de vin chaud donnaient aux châtaignes des ailes invisibles dont on n’entendait que le froissement tout contre les murs chaulés à blanc des masures. Des ‘masures’, oui car le pays était pauvre en biens, riche seulement en parlottes qui s’éternisaient jusqu’à la nuit venue lorsque la bougie posée sur la table en lourds madriers n’était plus qu’un quinquet vacillant à peine plus lumineux qu’un ver luisant dans les chaumes d’été. Souvent, lors des longues soirées d’hiver, écoutant mes parents dévider l’écheveau de leurs histoires, il m’arrivait d’être distrait, plongeant parfois dans des sommes rapides, des genres de clignotements qui passaient sans intermède de la lumière pâle de la veillée à celle plus semblable à une brume des songes qui s’étiraient au loin avec une curieuse consistance d’écume. Certains mots traversaient ma conscience avec des effets de feux de Bengale…’Château des Terrieux’…’ruine’…’souterrain’…’lac’…’échelle de fer’… ‘Château de Formentier’…, il n’en restait jamais que quelques sons incompréhensibles et j’avais beau, durant la nuit, essayer de reconstituer la trame de ce qui s’était dit, rien d’autre ne subsistait que cette étrange comptine à trous qui hantait longtemps ma tête, posant plus de problèmes qu’elle n’en pouvait résoudre. Cependant je me contentais de ces fragments, jouais avec, comme un jeune chiot l’aurait fait avec des bouts d’os, les abandonnant bientôt sur un chemin de poussière.

   En ce matin d’automne d’autrefois, parmi le tumulte joyeux des feuilles soulevées par un vent capricieux, François et moi nous rejoignons devant la serre où d’habitude nous jouons, genre de maison vitrée badigeonnée de chaux qui nous abrite aussi bien du froid que de la chaleur. Sur le sol de terre battue, avec des triangles de lames de faucheuses, nous traçons les sentiers de nos aventures ordinaires, y faisons rouler des modèles réduits de voitures ou de tracteurs, y traçons les itinéraires complexes que doivent suivre nos billes en terre cuite ou nos calots de verre bariolé. Sur un bout de papier que François me tend, au premier abord, je ne saisis qu’un bizarre rébus avec des lignes tracées au crayon, avec des flèches, des pointillés, des genres de friselis qui semblent indiquer la présence de l’eau, comme dans notre livre de géographie. Je dois avouer que je ne comprends rien aux hiéroglyphes qui figurent sur la feuille et interroge mon vis-à-vis qui me précise : « Tu sais, Michel, c’est le dessin du mystère. Je t’en parlais l’autre jour. Maintenant il faut aller voir ! » Devant le ton péremptoire de François il ne me reste plus qu’à le suivre, espérant qu’enfin quelque chose s’éclaircisse.

   Dans une sacoche de toile il me montre les instruments supposés résoudre le mystère : une très longue pelote de fil, une bougie avec des allumettes, une lampe acétylène emplie de blocs de carbure, une vieille boussole, une faucille, un piochon à manche court, un Opinel à la lame ébréchée, un marteau de maçon. M’étonnant devant cet inventaire à la Prévert, il me fait signe de le suivre, estimant sans doute qu’il possède entre ses mains les clés qui vont déchiffrer l’énigme. Je me résous à ne plus poser de question. François est ainsi fait qu’il n’aime guère que l’on s’oppose à ses projets. De toute manière je verrai bien de quoi il retourne. Nous dépassons les dernières maisons du village, en réalité des tas de pierres branlantes plutôt que des logis accueillants. Ici, il n’y a plus que d’antiques ruines du Moyen-âge avec leurs façades en torchis, leurs poutres en encorbellement, leurs toits envahis de mousse et de lichen. Nous longeons l’ancienne boulangerie, des moellons usés envahis de ronces. Enfin nous arrivons au Moulin à eau qui enjambe un petit canal de dérivation, lequel provient de la Leyre, cette modeste rivière qui, autrefois, accueillait des pêcheurs, mais maintenant plus personne n’en longe le cours encombré de taillis épais, d’herbes d’eau, les rives boueuses semées de nombreux trous. Les habitants du lieu : des grenouilles qui coassent sans cesse, des couleuvres à collier qui filent parmi les cannes des roseaux, des ragondins qui creusent les rives et les font parfois s’écrouler.

   « On va aller explorer La Mouline. Je passe devant, tu n’as qu’à me suivre. »

   François saisit la faucille et se met en devoir de dégager le bouquet de ronces qui obstruent l’entrée. J’ai protégé mes mains de gants et enlève au fur et à mesure tiges et feuilles. Bientôt nous atteignons la porte qui s’ouvre en grinçant. François craque une allumette. Le bec de la lampe acétylène fuse en un drôle de bruit de succion. La flamme jaillit avec de brusques avancées et des retraits. Il suffit de régler le débit d’eau, ensuite la lumière est blanche, presque éblouissante. Les ombres reculent devant elle, de grands pans se dévoilent à la manière d’un théâtre magique, d’une scène fantastique. Sur les parois emplies de poussière, voilées de toiles d’araignées, la clarté danse, crépite, crée de minces hallucinations. Etrangement nous n’avons pas peur, trop occupés à découvrir ce domaine secret déserté depuis des temps sans mémoire. Des machines bizarres surgissent des ténèbres, de longues courroies de cuir se balancent sous la poussée d’un vent léger, des pignons et des engrenages figurent des créatures fabuleuses telles que révélées par nos rêves les plus sinueux, les plus cryptés. J’ai pris soin de dévider la longue pelote de ficelle dont j’amarre l’extrémité à la porte en bois : ce seul fil d’Ariane nous relie au monde extérieur dont il nous faudra bien retrouver la voie à l’issue de notre exploration.

   Dans le moulin, d’étranges bassins aux eaux jaune-vert, couleur d’aquarium. Parfois de gros poissons aux yeux éteints s’y illustrent le temps d’une rapide vision. François, toujours sur le qui-vive dès qu’il s’agit de commettre une bêtise, actionne un lourd volant de fonte. Une vanne de fer remonte dans une glissière libérant des trombes d’eau qui se mettent à actionner les machines reliées les unes aux autres. C’est à la fois fascinant et inquiétant car nous ne connaissons pas les conséquences que peuvent avoir nos gestes un peu inconscients. Nous ne sommes pas trop de deux pour actionner à nouveau le volant, apaiser les flots. Nous attendons que tout soit rentré dans l’ordre avant de continuer notre progression. Nous empruntons une échelle de fer bringuebalante qui longe d’imposantes trémies. Cela sent la farine, le vieux grain moisi, il y a une odeur de graisse qui se mêle au froment et c’est comme un étrange cocktail qui nous fait tourner la tête, nous énivre. Tout en haut de l’échelle, pareille à une tache noire, une cavité dont l’ouverture est obstruée par des végétaux. Patiemment nous enlevons les décombres, dégageons ce qui se montre tel un étroit chenal. Nous activons la flamme de la lampe. A l’aide du marteau, nous faisons céder de vielles planches qui s’éboulent, l’écho du bruit se répand au milieu du désordre du vieux moulin. Cela nous fait penser à des fantômes que nous aurions tirés de leur lourd sommeil.

   Maintenant c’est un genre de mince boyau qui chemine tout en longueur, en pente douce et dont nous n’avons guère d’idée quant à l’endroit de sa destination. C’est cela un secret, ne pas savoir où l’on va, ce que l’on va découvrir et, parfois, on a l’impression de n’être même plus soi, d’être devenu autre, d’avoir un nouveau corps, un nouvel esprit. Nous progressons un peu difficilement et nos bottes de caoutchouc glissent parfois sur des nappes d’argile humide. Nous n’avançons pas très vite, seulement au rythme des ombres qui nous précèdent, projetant sur nos corps d’enfants de fuyants spectres. Quelques chauves-souris affolées traversent le faisceau de la lampe. Nous entendons le bruit froissé de leurs ailes de carton, nous devinons leurs oreilles pointues, nous imaginons leur gueule grimaçante, leurs petites dents aiguës, leurs cris stridents ricochent sur les parois de calcaire. Dans des flaques d’eau claire, s’agitent des sangsues au corps noir, strié, dont nous savons, pour en avoir entendu parler, que ce sont des suceuses de sang dont nous devons nous protéger si nous voulons ressortir à l’air libre sans dommage.

   « Il va jusqu’où ton secret ? », c’est la question que je pose à François et ma voix résonne comme si elle provenait d’une crypte ou bien surgissait d’abysses habités par une inquiétante faune marine. Sa réponse ne se fait guère attendre : « Je n’en sais rien, il faut marcher plutôt que de poser des questions ! »

   Je renchéris, ne m’avouant nullement vaincu : « L’autre nuit j’ai rêvé à des choses que mes parents avaient racontées aux voisins pendant une veillée. Ils disaient qu’ici, dans le village de Barsac, autrefois, certainement au Moyen-Âge, les seigneurs des châteaux aux alentours avaient fait construire des souterrains qui communiquaient les uns avec les autres pour pouvoir fuir en cas d’état de siège. Qu’est-ce que tu en penses ? »

   « Rien, ce ne sont que des sornettes pour amuser les enfants avant qu’ils aillent dormir. Tu ne vas tout de même pas croire à de telles bêtises ! Mais aide-moi plutôt à ranimer la flamme. Nous aurons l’air malins si, tout à coup, on se retrouve dans le noir ! »

   Maintenant le chemin s’élève comme s’il suivait la pente d’une colline qui le surplomberait. Sur notre gauche, une ouverture. Nous nous arrêtons, tendons l’oreille. Il y a un bruit de ruissellement, de chute d’eau. Nous nous glissons dans la fente de rocher, pareils à des spéléologues expérimentés. Je suis en tête et François me suit à peu de distance, portant le sac avec les outils. Soudain je sens un courant d’air qui fait vaciller la flamme. Une clarté, là-bas tout au bout, qui fait son cercle régulier. Nous continuons d’avancer en retenant notre souffle. Peut-être, bientôt, la solution à notre problème. Au milieu de ce goulet, une sorte de canal où court une eau vive, joyeuse, bondissante à cause des barrages de cailloux qui parfois en contrarient le cours. Me voici parvenu à l’extrémité de notre périple à étapes multiples. Je suis obligé de mettre ma main en visière devant mes yeux afin de ne pas être aveuglé. Mes pupilles forent l’espace étroit entre mes doigts. Mes pupilles découvrent, dans une manière d’émerveillement, un mince paysage qui m’est familier, qui, en quelque sorte, fait partie de mon univers intime. Je ne peux retenir ma joie ainsi que mon heureuse surprise : « François, tu sais où on est ? » « Pas la moindre idée », rétorque-t-il avec un brin de mauvaise humeur, comme s’il était vexé de n’être que le second de notre aventureuse cordée. « On est au Turon ! » « Au Turon ? Pourquoi au Paradis tant que tu y es ? » A l’évidence il ne me croit pas. Je me déplace un peu afin qu’il puisse accéder à l’échancrure dans la roche. Avec ses yeux de jais et sa peau tannée il ressemble à une fouine surprise dans son sommeil. « Pas possible, pas possible, Michel, on a fait une découverte géniale. On va en boucher un coin aux copains de l’école ! ». En effet, on est bien ici parvenus à ce genre de microcosme que les gens nomment ‘Le Turon’, résurgence surgie des entrailles de la terre pour continuer sa course dans le lavoir communal (toutes les femmes du village viennent y laver draps et linge), puis, par un fossé herbeux habité d’orties, rejoint le cours de la Leyre près du pont qui enjambe la rivière.

   Nous demeurons, un instant, muets comme on pourrait l’être face à un crépuscule d’automne flamboyant. Nous sommes fiers et heureux d’avoir fait cette découverte. Longtemps nous en parlerons à nos copains d’école puis, plus tard, aux adultes que nous croiserons aux hasards de la vie. Le jour est encore haut dans le ciel mais nous n’avons pas bouclé notre périple et nous nous préparons à repartir, quand la lumière de la lampe faiblit puis, brusquement, s’éteint. Le bec est sans doute bouché par quelque saleté. Comme par miracle, le fond de ma poche recèle quelques trésors : des billes, un bout de chiffon, un câble à vélo que j’utilise, le plus souvent, pour ligaturer des branches lorsque nous construisons des cabanes dans les bois autour du village. J’en défais patiemment la trame et m’en sers pour nettoyer le bec de la lampe qui reprend son service à notre plus grande satisfaction. « Tu t’imagines, si on n’avait eu que la bougie pour nous éclairer ? Il nous aurait fallu faire demi-tour et renoncer à découvrir notre mystère » J’acquiesce à la sagacité de François et nous repartons bientôt en sens inverse.

   Nous avons rejoint le boyau par lequel nous étions arrivés. Sur le sol, au milieu de filets d’eau qui s’écoulent, la surface est un peu usée mais il nous semble que des marches ont été taillées dans le sol de calcaire. Parfois il nous faut éviter un éboulement, parfois nous recevons sur le visage une pluie de gouttes tièdes qui suintent lentement jusqu’au bout de notre menton. Cette fois-ci, c’est sûr, c’est bien un genre d’escalier qui s’élève, sur lequel nous posons nos pieds avec prudence afin de ne pas chuter. Tout en haut de la volée de marches nous débouchons sur un espace en forme de cercle, en réalité une rotonde taillée à l’évidence par la main de l’homme. Au sommet, une pierre ovale grossière tient lieu de clef de voûte. Nous sommes à une croisée de galeries disposées en étoile. La rotonde est donc le moyeu autour duquel s’ordonnent, à la manière des rayons d’un chariot, ces étranges corridors qui nous trouvent muets, interdits. Le voudrions-nous que nous ne parviendrions à énoncer quelque parole que ce soit. Je présume que nos visages éclairés par le faisceau blanc de la lampe doivent refléter, en une seule et unique expression, joie de la découverte et inquiétude de cette même découverte. Quel mystère se cache donc dans ce monde souterrain habité, à chaque pas, d’une nouvelle surprise ?

   Nous faisons lentement le tour de la rotonde. Nous éprouvons de la main le bâti régulier des moellons de pierre, leur architecture exacte. Mais qui donc étaient les hommes qui avaient longuement oeuvré en des siècles passés, dans quel but, pour quelle vaine gloire, pour aboutir où ? Je saisis le chiffon qui est roulé en boule au fond de ma poche et, comme au gré d’une subite intuition, je m’approche de l’une des galeries. J’ai allumé la bougie pendant que François inventorie d’autres endroits à l’aide de la lampe. Au départ de l’un des couloirs j’ai repéré une pierre plate portant une inscription illisible. C’est une ardoise qui paraît avoir été gravée avec un outil rudimentaire. J’essuie toute la surface avec application. Petit à petit, quelques caractères se dévoilent, laissant bientôt la place à un nom, ‘JOUVENEL’, dont nous savons bien qu’il correspond à celui d’un vieux château en partie ruiné, situé à quelques kilomètres de Barsac. François et moi ne revenons pas de cette surprise. Alors, au comble de l’exaltation, nous nous mettons en quête des autres plaques qui, d’une manière identique, indiquent le départ de chaque tunnel. Et, successivement, voici que se livrent à nous d’autres noms magiques : ‘LA CALITIE’, ‘SAINTE FELICIE’, ‘FORMENTIER’, ‘LES TERRIEUX’. Mais tous ces noms sont ceux des châteaux médiévaux qui entourent notre village, dont les mystères sont évoqués lors des longues soirées hivernales, tout contre l’âtre où flambe un feu généreux. On y retrace, le plus souvent, des batailles entre seigneurs rivaux, des pillages, des incendies, des oubliettes où sont jetés vivants ceux qui sont considérés comme des ennemis. Les gens d’ici racontent tout ceci avec une évidente jubilation et celle-ci s’accroît de la présence de jeunes âmes qui s’effraient d’entendre les forfaits de ces princes nocturnes dont jamais ils n’auraient pu soupçonner l’existence. Ces événements, ils les pensaient inventés, seulement dignes de figurer dans leurs livres d’Histoire, à la façon de lointaines légendes sans grande réalité.

   Tout au long de notre exploration l’heure a tourné et il nous faut sans doute nous résoudre à renoncer à poursuivre notre quête, demeurant ainsi sur un demi-succès. Alors je propose à François de prendre au hasard l’une de ces galeries afin de savoir où elle conduit. Nous montons le long d’un boyau en pente douce. L’eau suinte sur les parois. La roche est claire, brillante, qu’éclaire le feu de la lampe. Plus loin, à quelques centaines de mètres de l’endroit où nous sommes, il y a comme une tache blanche qui semble vibrer dans l’ombre. Au fur et à mesure que nous nous en approchons, cette dernière s’élargit et nous devons bientôt abriter nos yeux en raison d’une vive lumière. Au-dessus de nos têtes, le plafond de la galerie comporte une cavité de dimension moyenne qui est obturée par de lourds madriers de bois que nous identifierons bientôt comme ces traverses de chemin de fer recouvrant le ‘Trou du Diable’, c’est du moins le nom que les habitants de Barsac ont donné à ce genre de puits qui s’enfonce dans l’obscurité de la terre, près du Bosquet de Vignals. Ce puits qui a fait l’objet de tous les racontars. Et pourtant l’une de ces fables disait vrai. Elle disait qu’à la fin du Moyen-Âge les seigneurs des châteaux environnants, avaient décidé, d’un commun accord, de créer un réseau souterrain de galeries qui leur permettrait, en cas d’attaque, de passer d’un château à l’autre et ainsi de sauver tout ce qui pourrait l’être.

   Ainsi, François et moi apportions notre involontaire caution à ce que certains qualifiaient de ‘ragots’, lesquels, en fait, reposaient sur une véritable réalité historique. Nous étions donc devenus, l’espace d’une journée, des inventeurs heureux qui avaient tourné quelques centaines de pages d’Histoire poussiéreuses. Le ‘Moulin Perdu’ était devenu le lieu d’une merveilleuse aventure. Ceci, il nous faudrait en persuader les habitants de Barsac, jeunes et vieux, mais la tâche qui était la plus rude était celle qui consistait à convaincre nos copains d’école, sans doute croiraient-ils à une blague !

  

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 09:53

Parfois faut-il remonter loin dans le souvenir afin qu’il révèle toute sa saveur. Un peu à la façon de la petite madeleine proustienne qu’on aurait archivée au fond de la mémoire et qu’un événement fortuit ferait remonter à la surface. Je ne suis allé qu’une fois dans cette belle région d’Andalousie, il y a de cela de très nombreuses années et, parfois ce voyage se fait si flou, si évanescent que je le penserais simple invention de mon esprit. Et pourtant, sur ma table de travail, à portée de main, des photographies de paysages, de villages, des portraits de mon correspondant espagnol Pedro. Souvent j’ai eu la tentation de retourner en cette contrée qui fait le lien entre l’Europe et l’Afrique. Mais c’est mon travail de journaliste qui a été prioritaire et de rapides incursions en Espagne ne m’ont jamais permis de renouveler cette expérience ancienne.

   1975 - Cela fait deux ans que je pratique ce beau métier de l’information. Déjà beaucoup de voyages à l’étranger, des cahiers pleins de notes, des croquis et esquisses à la gouache, des bobines de films innombrables. Depuis mon arrivée à Paris, je vis dans un appartement du Quai aux Fleurs, face à l’Île Saint-Louis. C’est un lieu plaisant, calme, bien situé. Un lieu ouvert où ruisselle la lumière. Parfois, entre deux écritures, je m’installe sur mon balcon pour fumer une cigarette. J’observe le va-et-vient continuel des péniches. De temps en temps je fais signe à un enfant de marinier qui agite son bras en ma direction.

   Mois de Mai. Je viens de recevoir une lettre de Pedro dont je n’avais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Il m’invite à venir passer une dizaine de jours à Alméria où il réside. De là nous visiterons quelques villages d’Andalousie. Pedro, depuis longtemps, cultive de projet de me faire découvrir cette Espagne profonde, si belle, parfois si mystérieuse. Comment pourrais-je refuser un tel cadeau ? Je prendrai mes congés début Juillet et ferai le périple à bord de ma rutilante 2 CV à la teinte bleu de France. Certes le voyage est long et je prévois quatre jours pour effectuer l’aller-retour. Je présume que le trajet me réservera de belles surprises.

   Début Juillet. Je me suis levé très tôt. J’ai embarqué mes affaires dans la voiture. Paris dort. Paris fait silence. A part des noctambules égarés, je traverse la ville sans rencontrer âme qui vive. Il faut dire à quatre heures du matin les visiteurs sont rares. Je traverse la France sans problème. Première halte à Figueras, non loin de la frontière.  Deuxième jour, arrivée dans le charmant petit port de Dénia. Je loge dans un hôtel de style ancien, baroque, faux-marbre, miroirs au tain piqué de chiures de mouche. Les robinets fermés laissent couler un mince filet d’eau. Mais ceci n’est guère important, c’est l’Espagne d’antan et c’est surtout le point de vue qui s’ouvre à partir de mon balcon qui est remarquable. La mer est un lac au bleu intense qui scintille sous les derniers feux du soleil. Il a fait très chaud aujourd’hui et une sorte de brume vibre au-dessus du bitume, fait osciller le ciment des trottoirs, se perd dans la tête ébouriffée des palmiers. Je remonte la ‘Carrer Major’ bordée d’immeubles aux façades colorées, aux fenêtres grillagées de fer forgé, de longs balcons courent devant les portes-fenêtres du premier étage. Des personnes âgées sont assises sur le seuil des maisons, en quête d’un peu ‘d’air frais’. Une légère brise s’est levée qui vient de la mer, balaie les rues, amenant avec elle un brin de quiétude. Je fais une longue promenade en bord de mer qui dessine une anse bordée de palmiers. Là-bas, au loin, dans une nuée mauve, la Montagne du Montgó se donne comme un lieu inaccessible.

    Je quitte Dénia, de bonne heure, comme à mon habitude. Je suis un voyageur du matin. Au-dessus du village, un autre village. Il se nomme Javea. De lourds moulins à vent se détachent sur la crête des rochers. J’ai découvert la 2 CV, roulé sa toile vers l’arrière. C’est si agréable de voyager ainsi, tête au vent, corps parcouru des étincelles du premier soleil. Bientôt Elche, son étonnante palmeraie, une des plus grandes du monde dont l’Afrique elle-même pourrait être jalouse. Ici se ressent la proximité du Continent Noir, son influence sur le paysage, mais aussi sur l’habitat, la religion, l’alimentation. Je dépasse Murcie. La chaleur commence à s’accentuer. Je fais halte à Véra sur la promenade plantée d’arbres de la ‘Calle Mayor’. Cela ne fait plus de doute, je suis bien en Espagne et je pourrais aussi bien être entré en Afrique sans même m’en apercevoir. Vers les seize heures le soleil est encore vertical, réverbéré par les hautes façades blanches ornées de fers ouvragés. Les habitants ont la peau tannée, ils sont volubiles et parlent autant avec leur physionomie qu’avec leurs voix, les mouvements de leurs mains les précédent et font une manière de halo derrière lequel ils paraissent s’abriter.

   Soudain la route plonge en direction du sud. J’aperçois les premiers moutonnements blancs et beiges des maisons d’Almeria, la haute fortification de l’Alcazaba, cette forteresse, ouvrage défensif, dont j’apprendrai plus tard, de la bouche de Pedro, qu’il a été édifié en 955, grâce au calife Abd al-Rahman III. Puis le port et son ferry à destination de l’enclave espagnole de Melilla. En cette fin de journée le climat n’est rien moins qu’une fournaise. J’ai remonté la toile de la 2 CV afin d’être abrité. Je regarde le plan que Pedro m’a envoyé. Il habite en plein centre ville, une petite rue commerçante, ‘Calle Las Nieves’, face à une pharmacie. Quelques boutiques dans la rue, coiffeur, bureau de tabac, café, épicerie. Pedro aime cette proximité d’une vie foisonnante, luxuriante.

    Il lui faut le bruit, l’animation, les mouvements incessants, un genre d’effervescence continue qui marque bien son appartenance à cette faune urbaine qui n’aurait d’autre lieu où habiter que ce genre de chaos permanent, de brouhaha, d’allées et venues polychromes. Devant le numéro 42, vêtu d’un simple bermuda, d’une chemisette, chaussé de tongs, Pedro me fait signe de me garer le long du trottoir. Quelques places sont encore disponibles. Mon correspondant m’accueille avec un large sourire. Il me serre dans ses bras et me lance un « Hola amigo, bienvenido a Almeria’ ». Je le reconnais bien là, à cette emphase ibérique, à cette inépuisable faconde dont je me suis toujours demandé à quelle source il pouvait puiser cette continuelle énergie. A quoi je réplique avec les quelques mots qui me restent de la langue espagnole « ¡Qué calor en Andalucía, amigo! ». Il me répond dans un français impeccable « Tu ne perds rien pour attendre. Demain sera pire qu’aujourd’hui ! »

   Je ne sais si je dois mettre cette dernière remarque sur le compte de l’humour de mon hôte ou bien si je dois la prendre pour argent comptant. Je me doute qu’en de telles latitudes, Juillet doit ruisseler de chaleur. Nous franchissons le porche du 42. Nous gravissons un escalier plutôt raide, genre échelle de meunier. Je pense « c’est bien dans l’esprit de Pédro ce genre de dénuement en même temps que de fantaisie. Un appartement au rez-de-chaussée avec de grandes baies vitrées, c’eût été trop simple ! » Les pièces sont de dimensions modestes, sauf le séjour que mon ami a transformé en ‘Académie Franco-Espagnole’ (c’est ici le terme consacré, certes un peu pompeux mais empli d’un beau souffle andalou). Pedro donne des cours de Français à des Espagnols, travailleurs saisonniers en France, à des cadres d’entreprises, à des commerciaux qui viennent régulièrement à Paris, Marseille ou bien Lyon. Son activité marche bien, lucrative suffisamment pour que Pedro s’en contente, lui l’amateur de voyages à l’intérieur de sa Province, l’amateur de livres et de nature. Nous grimpons sur la terrasse. Pedro est impatient de me faire découvrir ‘sa’ ville. Elle est un peu sa Fille, sa Mère, sans doute aussi sa Maîtresse. Avec elle il a une relation charnelle, voluptueuse, ancrée, sans doute dans la géographie même de ses gènes.

   Dix-huit heures. Le soleil est encore haut dans le ciel qui lance ses gerbes de clarté. J’abrite mes yeux fragiles derrières les verres teintés de mes lunettes. Un joli panorama s’offre à nous. Les hautes murailles de l’Alcazaba sont teintées de pourpre, la mer laisse voir ses eaux d’émeraude, les maisons du quartier gitan sont serrées les unes contre les autres, pareilles à des grappes de fruits mûrs. A l’horizon une brume de chaleur rend les choses indistinctes, a gommé l’horizon qui semble soudain s’être effacé, comme reporté dans une autre dimension de l’espace. Sur la terrasse de Pedro, sur les terrasses voisines, d’étranges cubes de métal dont je ne perçois guère la fonction. En réalité, ce sont des ballons d’eau chauffés par le soleil pour la toilette. Nous redescendons dans la cuisine. Nous mangeons des tranches de pastèques aux quartiers rouge sang, nous buvons du sirop d’orgeat dans de hauts verres qui transpirent. Ici, je perçois combien la notion de temps est relative à la courbe du soleil. Point besoin de montre. On se lève de bonne heure, au nadir quand l’air est encore frais. On fait la pause méridienne quand l’astre est au zénith. On attend à nouveau le nadir pour regagner les rues que rafraîchit doucement l’air venu de la mer.

   Vingt heures. Les ombres commencent à s’allonger du côté de l’Alcazaba qui fait sa rumeur sombre au-dessus des cubes colorés des maisons des Gitans, du côté de la mer aussi qui se vêt de couleurs mauves, légèrement abyssales avant que la nuit ne badigeonne tout en noir. Nous quittons le numéro 42. C’est pareil à un éblouissement. Les parebrises des voitures, les chromes étincellent, contrastant avec le clair-obscur qui commence à envahir le damier des ruelles étroites. Nous marchons du côté de l’ombre, évitons les flaques de trop vive lumière. Maintenant nous découvrons le quartier tsigane de ‘La Chanca’, son habitat groupé fait d’un étonnant bric-à-brac polychrome : des rouges éteints, amarante ; des jaunes soufre ; des blancs éclatants. Toute une palette à l’image du peuple bigarré qui y vit. Les grandes familles initiatrices du flamenco proviennent de ce genre de jungle. Pedro est volubile, intarissable sur cette culture musicale tumultueuse, sauvage, qui semble courir dans ses veines, tout comme les taureaux martèlent le sol de l’arène de leurs sabots fougueux. Regardant Pedro, l’écoutant, c’est un peu un condensé de l’Andalousie qui vient à moi, une manière d’anthologie dont il ne me reste plus qu’à feuilleter les surprenantes pages. Des hommes, des femmes sont assis sur le seuil des maisons, le plus souvent à califourchon sur une chaise, attirés par les images animées de la télévision. Certains se retournent, nous adressent un amical bonjour auquel nous répondons. A quelques larges sourires, je comprends que mon accompagnateur n’est nullement inconnu ici, qu’il doit y venir pour écouter les voix voilées, chaudes, mystérieuses, déclamer les ‘cantos’ que rythment les claquettes et le claquement des talons, entendre la ‘guitara flamenca’, au son clair, métallique, brillant comme une étoile au cœur de la nuit.

   A la limite de ‘La Chanca’, des grappes de cafés s’agglutinent dans les rues qui retrouvent un peu de calme sinon de fraîcheur. Les devantures, ici, sont peintes en vert soutenu, bouteille. Les vitrines sont encombrées d’affiches, de bibelots cosmopolites, de poteries locales, de rideaux de perles qui sont censés dissuader les mouches d’entrer. Une enseigne ancienne, en tôle peinte, ‘Al Rincon de Pepe’. Nous y entrons comme on entre dans un moulin ou plutôt dans une ruche. Il y a beaucoup de monde à l’heure des ‘tapas’. Ici l’on dit ‘tapear’, ce qui signifie faire le tour des bars pour y déguster une infinie variété de tapas : minces tranches de Jamón Ibérico ; Queso, plateau de fromages avec Manchego, Roncal, Mahón ; Olivas fourrées aux anchois ou aux poivrons ; Calamares frits dans de l’huile d’olive ; Calamares au crabe, aux crevettes, à la morue ; Chorizos et la liste serait encore longue de ces ‘mises en bouche’ puisque tout ceci n’est qu’un en-cas en attendant le vrai repas, mais bien plus tard lorsque la nuit aura avancé.

   De lourds et lents ventilateurs aux palmes culottées de chiures de mouches brassent un air épais, presque sirupeux. Mais l’air doit être comme ceci, une sorte de friture sinon l’on n’est pas dans un bar à tapas mais dans une vulgaire gargote qui n’offre que des menus frelatés, des cartes de restauration rapide. Avec Pedro nous trouvons deux places libres au bar (« Un miracle », me dit-il). Nous nous installons sur de hauts tabourets. Une belle Andalouse, brune à souhait, lourdes créoles amarrées aux oreilles, prend notre commande. Je me fie aux goûts de mon Cicérone dont je connais le naturel éclectisme. Successivement nous goûterons des Caracoles en su salsa, des Calamares aux crevettes, de belles tranches de Jamon, des Quesos venus de différentes régions. En guise d’accompagnement, Pedro me suggère que nous prenions deux verres de ‘Tio Pepe’, ici, c’est plus qu’un choix ou bien un rituel, c’est une véritable religion. Et que faire de mieux que de rapporter les impressions d’un sommelier ? Les voici résumées dans cette belle langue solaire, onctueuse, pétillante, savoureuse, lyrique, de quelque Brillat-Savarin ébloui par un merveilleux cépage :

 

"Le Soleil de l'Andalousie en bouteille »

  

   ‘TIO PEPE est plus qu'un vin. C'est un état d'esprit, une attitude envers la vie, c'est le soleil andalou illuminant les coins plus cachés de la planète. Il est élaboré à partir du cépage Palomino Fino, provenant de terroirs historiques que Gonzalez Byass possède depuis plus de 100 ans.

   Tio Pepe vieillit en fûts de chêne américain avec le très particulier système de criaderas et soleras. Son vieillissement sous voile lui donne son caractère très particulier. Nous recommandons de le servir froid.

   Notes de dégustation :

- Oeil : Tío Pepe a une Robe jaune pâle.

- Nez : arômes venant de son long vieillissement en bois sous le voile de fleurs, avec des notes de fleurs, de noix grillées et d'épices comme la vanille.

- Bouche : Attaque sèche mais très lisse. Une finale marquée par l'amertume qui laisse des souvenirs très agréables.

   Accords mets et vins : Tapas, Poisson et coquillages.’

 

   Oui, TIO PEPE a un goût inoubliable. Un goût d’Andalousie. Un goût de subtile ambroisie dégustée entre amis dans la salle enfumée er nébuleuse d’un Bar à Tapas. Oui, TIO PEPE, depuis ce temps déjà ancien de mon voyage habite encore mon palais. A la moindre dégustation tout s’y retrouve : les hautes murailles de l’Alcazaba, les ruelles du quartier gitan, le rythme profond et envoûtant du flamenco, de lourdes créoles, des visages entrevus qui sont les constellations des gens d’ici, des métaphores d’une vie qui se donne avec excès mais aussi délicatesse dans cette province à nulle autre pareille. Toujours, chez moi, une bouteille au frais, lieu d’une réminiscence, prétexte à agapes entre amateurs de Sud et ces inévitables tapas sans lesquelles le ‘Tio Pepe’ ne serait pas le ‘Tio Pepe’ ni l’Andalousie la terre singulière qu’elle est, ce bel enracinement entre deux cultures, l’européenne et l’africaine.

   Après ces plaisirs gustatifs, Pedro a tenu à m’entraîner dans les rues d’Alméria, à la rencontre de ses hôtes, de son ambiance, des signes les plus manifestes de sa personnalité. Nous allons jusqu’au port, admirons la belle rangée de palmiers qui le borde, apercevons entre les bâtiments portuaires les flaques bleues de la mer. Un vent s’est levé qui apporte un peu de douceur. Nous remontons le ‘Paséo’, cette institution radicalement hispanique sans laquelle l’Espagne n’existerait même pas. Imaginerait-on un seul Andalou capable de bouder cette heure bénie entre toutes, cette heure mauve, cette heure du repos mais aussi de l’animation due à la présence de nombreux cafés aux terrasses largement éployées jusqu’aux abords de l’Avenue ? Le ‘Paséo’ est une artère toute droite qui s'étend de la ‘Puerta de Purchena’ à la ‘Plaza Emilio Pérez’. Une artère vitale, la pulsation de la ville, sa respiration, son centre géométrique, le lieu de rassemblement de ses habitants. C’est ici que le ‘Tout Alméria’ déambule, mais sans distinctions de classe, seulement pour le plaisir de vivre, de goûter la fraîcheur après la tornade de chaleur, ses éclairs blancs, ses canifs qui déchirent le ciel de leurs lames aiguës. Nous ne goûterons plus d’autres tapas, ne boirons plus de ce vin généreux qui, d’abord, surprend par son côté diaboliquement sec puis s’étale souplement sur le palais, développant ses notes florales, imprévues, étonnantes. Longtemps en bouche demeure ce côté abrupt, cette manière de surprise. Jamais on n’aurait pu imaginer vin aussi marqué par un caractère étrange, puis le palais s’habitue, puis les papilles réclament cette source venue du plus loin des âges, ce côté aride, ascétique, ce dépouillement qui se vêt bientôt d’autres caractères plus suaves, plus onctueux par contraste.  

    Nous rentrons chez Pedro sur les dernières rémiges de chaleur diurnes, les nocturnes commenceront bientôt. La définition de la canicule repose sur des degrés presque aussi élevés la nuit que le jour. Mais, ici, peut-être faudrait-il inverser les valeurs, dire la nuit encore plus étouffante que le jour, trouver un autre lexique, peut-être dire le ‘fournocturne’ pour évoquer cette ambiance d’alambic chauffé à blanc sur fond d’un sombre que, déjà, ponce la première lumière, comme si elle ne s’était pas couchée, manière de jour permanent avec ses longues coursives incendiées de clartés assassines. Nous dînons d’un gaspacho glacé, de quelques tranches de pastèque, de fines lamelles de jambon que rehausse un vin rosé généreux, un vrai ‘soleil en bouteille’ comme l’affirme la note du sommelier. A peine suis-je couché, fenêtres grand ouvertes sur la nuit, qu’un groupe de noctambules festoie dans l’immeuble en face. Bruit des fourchettes qui touillent longuement la tortilla dans un bol que je suppute en métal. Rires qui fusent. Les Andalous ont une voix généreuse qui porte loin, résonne, fait le tour des ruelles, revient frapper mes tympans avec la douceur d’un frelon butinant les têtes ébouriffées de pollen. Un doux supplice en réalité qui accompagnera longtemps mon insomnie. Après la tortilla, la guitare, le flamenco, les chants, les claquettes, mais non sur le mode mezza voce, plutôt sur celui risoluto, sostenuto, enfin il faudrait inventer un néologisme du genre ‘diabolissimo’, sur tous les tons, toutes les mélodies, tous les arpèges. Je me demande bien comment l’on peut dormir dans ce beau pays si versé au pandémonium. C’est vrai, les Andalous ne se lèvent pas de bonne heure, raison pour laquelle ils peuvent festoyer jusqu’au bout de la nuit et parfois au-delà.

   Matin. Nuit presque sans sommeil, sauf quelques rares plongées, en apnée suivies de brusques remontées à la surface. Aujourd’hui je ferai cavalier seul car Pedro encadre un groupe de commerciaux dans son ‘Académie’, autrement dit dans la seule grande pièce qui jouxte ma chambre. J’ai demandé à mon Ami un conseil de visite, un village qui ne soit pas trop loin, une route pas trop éprouvante. Il a déplié une Carte Michelin, a pointé de son doigt une plage portant le doux nom d’Aguadulce, en réalité la plus proche d’Alméria. Je suis parti alors qu’arrivaient ses premiers stagiaires. J’ai emporté un casse-croûte qu’à improvisé Pedro. Il a même eu la délicatesse de me confier une glacière au milieu de laquelle trône une bouteille de ‘Tio Pepe’ « pour te remonter le moral », a-t-il rajouté avec un clin d’œil. Sans doute a-t-il supputé que ma nuit avait été blanche, qu’il me fallait un cordial pour me requinquer. La route pour Aguadulce est sinueuse, constituée de montées et de descentes presque ininterrompues. De nombreux cyclistes qui, déjà, suent à grosses gouttes sous la première ‘fraîcheur’ matinale. Je gare la 2 CV près de paillottes installées dans une anse que dessine le rivage. Pedro m’a confié un parasol au cas où. Je m’installe à l’écart de ce que je pense être un lieu trop animé. J’ai pris un livre dans la bibliothèque du francophone. Il s’agit de ‘La Petite Gitane’ de Miguel de Cervantès. Histoire d’une petite fille élevée par des gitans qui vit de subterfuges, jouer de la musique, chanter. Un noble s’entiche de cette jeune fille, partagera sa vie nomade. Tout ceci se terminera d’une manière tout à fait conventionnelle pour l’époque : un mariage réunira les deux amants. La lecture terminée, je décide d’aller me baigner afin de reprendre mes esprits. Quelques personnes sur la plage, mais des groupes encore clairsemés. Le sable est semé d’un étrange tapis pareil à une nappe de chiendent. Au loin, sur la mer décolorée par la chaleur, l’horizon disparaît derrière une vibration permanente qui me fait penser aux mirages qui visitent ceux qui s’égarent dans le désert.

    Mon impatience de fraîcheur me rend téméraire. Je plonge tête la première dans l’eau si bleue qu’on la croirait pure laque posée délicatement sur la surface. L’onde est glacée qui me saisit de la tête aux pieds. Je sens un long frisson envahir ma colonne vertébrale, l’électriser jusqu’au bout des orteils. Un peu l’impression de ce ‘fluide glacial’ qu’autrefois on versait délicatement sur l’assise d’une chaise afin que son occupant, surpris, bondissant, n’amusât la galerie. A vrai dire je ne suis amusé qu’à demi, transi, soudainement métamorphosé en un bloc de banquise flottant entre deux eaux. Je regagne la plage, m’allonge sur ma serviette, là, en plein soleil, sous le ruissellement écumeux des phosphènes. Je balaie des yeux l’horizon de la plage, puis celui de la mer. A mon grand étonnement, le premier est occupé, plusieurs personnes devisent à l’ombre des parasols, le second est désert, ce qui veut dire, qu’à part moi, nul n’a encore osé aller se baigner. J’apprendrait plus tard de la bouche de Pedro (il aurait pu m’avertir tout de même !) qu’ici les fonds marins plongent directement dans l’eau glaciale des abysses, que des courants remontent à la surface portant avec eux la rigueur de ces fonds. Ici, les gens viennent à la plage surtout pour deviser entre amis, bénéficier d’une éventuelle brise marine, pique-niquer puis ils regagnent la ville sans avoir pratiqué de bain, simplement avoir trempé les pieds dans le courant stimulant des vagues. Si je comprends bien, l’on se baigne peu et les plus courageux vont faire de la plongée du côté de ‘Cabo de Gata’, vêtus de combinaisons qui les protègent des assauts d’une mer gelée. En peu de temps je serai passé des Tropiques au Pôle, étrange Andalousie, terre des contrastes.

   Le jour suivant, Pedro libre de tout engagement, nous décidons, d’un commun accord, d’aller visiter ces fameux villages blancs qui sont l’une des plus belles signatures de ce sud de l’Espagne. Depuis longtemps déjà il me parle de ‘Blancos de la Sierra’ à la façon d’un mythe. Je sais les Andalous habiles à parler, à bonimenter avec d’infinis gestes des mains, à rajouter à la belle réalité l’éventail de leur inépuisable faconde. ‘Blancos de la Sierra’, comme si le nom de ce village venait tout droit du mystère des ‘Mille et Une Nuits’. Comme s’il n’était que l’étonnante résurgence d’une mythologie enfouie au plus profond de la mémoire. Nous quittons Almeria de bonne heure. La ville est déserte, témoin des festivités de la veille. Les Espagnols du Sud ont cette habitude de jeter à terre, mégots, serviettes en papier, mouchoirs, si bien que les rues paraissent décorées comme pour une jonchée de mariée. Je pense au ‘Ricon de Pepe’ qui, en cette heure native doit dormir, parcouru des odeurs musquées de Jamón Ibérico, de celles fermentées du Manchego, de celles boucanées des Calamares. Juste à évoquer ceci et c’est un vivant fragment d’Espagne qui se loge au creux du palais, demeurera longtemps telle une fragrance dans les archives du souvenir. Curieusement, il fait frais et nous avons laissé la capote de toile rabattue, il sera toujours temps de la déplier lorsque la température s’élèvera. Plus nous nous éloignons de la côte, plus le terrain devient accidenté, succession de rochers en encorbellement au-dessus d’étroites vallées, parfois on dirait des canyons envahis de nuit. Combien cette terre est belle ! Combien Pedro a de la chance de vivre ici, parmi cette nature généreuse, ces paysages sublimes parce que vrais, intacts, touchés par la main de l’homme juste ce qu’il faut pour lui donner ce caractère sauvage, indomptable sans doute. L’horizon qui s’ouvre devant nous est une rébellion contre la morne platitude des plaines sans âme. Tout ici est profondément sensuel, marqué au feu de la passion. Un peu comme si les collines de terre rouge, les rochers escarpés, les entailles des vallées étaient le reflet du rythme andalou tel qu’il se manifeste dans la culture ancestrale du flamenco : claquement vif des talons, robes à franges qui virevoltent, yeux des danseuses qui incendient les âmes des hommes et luisent étrangement dans le clair-obscur des tavernes.

   Nous approchons maintenant de ‘Blancos’. Nous traversons les damiers vert sombre des champs d’oliviers, le revers de leurs feuilles, plus clair, vibre au soleil, pareil aux ailes translucides des cigales. C’est une succession de collines que traverse la route sinueuse qui monte vers le village. L’air se défroisse et porte l’empreinte de la première chaleur qui est supportable car nous sommes en hauteur et une brise agréable vient nous apporter un peu de répit dans cet été caniculaire. Mais je crois que les Andalous ne connaissent pas le mot de ‘canicule’ auquel ils doivent substituer celui de ‘normal’ puisque tout mérite cet attribut, aussi bien le temps, que la beauté des paysages, que l’éclatante blancheur des villages entièrement badigeonnés à la chaux. Nous garons la voiture sur une petite place. Au centre, une fontaine coule avec son doux grésillement. Le ‘feu et la glace’, je pense. Là je comprends soudain l’infinie multiplication des patios, comme à Séville ou Grenade, ces enclaves de fraîcheur et de repos au sein des villes assiégées de chaleur. Je vois, en un éclair, comme en surimpression, ces genres de palais de briques aux fines colonnes de marbre qui soutiennent une galerie à arcades, je vois le feston des tuiles écrasé de chaleur, la réverbération à l’infini d’une nappe de clarté. Je vois un bassin d’eau claire, vert des reflets des massifs qui l’entourent. J’entends et sens le friselis de l’eau, l’égouttement continu d’un jet qui soutient le rythme lent, patient, de l’heure. Je crois même que je m’y prépare à une ablution symbolique, mes pieds trempant dans cette fontaine de jouvence. Mes joues en recevant la douce onction. Nous, les hommes, ne fonctionnons que sur des contrastes, sur des dialectiques. Ce n’est pas ce qui est présent que nous voulons. Ce que nous voulons c’est ce que dessine l’empreinte de l’absence : cette nourriture, cette femme, cette fraîcheur que nous élisons, pour un instant, comme nos indispensables compléments. Sans elles nous mourrons, avec elle nous assurons notre salut.

    ‘Blancos’ est un village étonnamment beau, autrement dit il se situe à cent lieues des images de cartes postales. Il est authentique et sa vérité est celle de notre regard qui le vise avec exactitude. Nul touriste ici. Pedro a bien pris soin de m’emmener dans cette contrée reculée où nul ne passe si ce ne sont les milans noirs qui balaient le ciel de leur incessant ballet ou bien les habitants, cordiaux, ouverts, ils ne connaissent nullement la fréquentation soutenue de la côte, ses cohortes de Visiteurs bruyants, ses chapelets curieux qui s’agglutinent devant les vitrines, font la queue devant le miracle consumériste des ‘Ventas’. S’il reste un lieu préservé, c’est bien ici, tout contre les rochers qui abritent les habitats troglodytes. Les maisons sont littéralement collées aux parois de pierre brune, elles en constituent des excroissances, des manières de bourgeonnements ou bien, au contraire, elles creusent leur voie en s’enfonçant dans les cavités naturelles, sinuent le long des boyaux qu’éclairent, le plus souvent des oculi, des puits de lumière. C’est un genre de féérie ordinaire, de suprême don de la nature. J’ai tant de peine à imaginer que ceci puisse exister, librement, tout comme l’air traverse le ciel sans se soucier de son cheminement, tout comme l’eau coule dans des acequias de pierre depuis les hauteurs de la Sierra Nevada pour rejoindre les champs de culture, loin dans la vallée, que moissonne une chaleur lourde, têtue, obstinée à brûler la terre des hommes.

   Les rues sont identiques à des voies escarpées, minces sentiers qui sinuent entre les falaises blanches des maisons. Les festons de leurs toits de tuiles claires se découpent sur les massifs sombres des rochers, sur le ciel bleu azur que commence à décolorer la montée rapide du jour. Nous croisons quelques habitants. Ils nous saluent joyeusement, nous adressent quelques mots en espagnol que, parfois, Pedro traduit pour moi si je n’en comprends pas immédiatement le sens. Il s’agit toujours de messages de bienvenue, de considérations sur le temps qu’il fait, de questions sur le lieu de notre provenance. Tout dans le calme d’une vie qui ne saurait se presser, il faut prendre le temps d’apprécier les choses, de les faire se déplier à la manière d’une secrète corne d’abondance. C’est ceci une culture, une âme, un corps liés à la pierre, au sol de terre, à la haute dérive du ciel, aux chants de la nature le soir, lorsque la lumière vire au mauve, que le vin sue dans des jarres, que les yeux se prennent d’amour, que les mains se serrent en signe d’amitié. Alors il n’y a rien d’autre à faire qu’à exister, à en écouter le bruit de fontaine au sein de son propre mystère. On se sent soudain rattaché à ce qui n’est pas soi mais le devient au rythme subtil des affinités.

   ‘Calle Cuevas de la Sombra’, sous une avancée de rochers, nous nous restaurons de quelques tapas arrosés d’un Vieux Xérès Fino à la robe couleur or pâle, aux fines saveurs d’amande. Je crois que Pedro veut parfaire ses dons de sommelier et multiplier les miens en tant qu’amateur. Longuement nous regardons le paysage. Un lac aux eaux vert turquoise s’étend en bas du village avec ses criques, ses ilots minuscules où tremblent des frondaisons légères, aériennes. Un quadrillage de champs cultivés, une palette de zones en camaïeu de jaunes subtils, paille, sable, safran, une à peine variation de la même teinte qui en réalise l’unité. Puis un massif dans les verts sombre, sans doute des chênes-lièges, puis, plus haut, des pics se détachent sur un ciel qui devient illisible, poncé par l’air de la haute altitude. Le voyage de retour, toile repliée sur le toit de la 2 CV, se fait dans la discrétion. Pedro et moi sommes encore trop envahis de ces images de beauté pour que nous consentions à quelque bavardage. Oui, les images de beauté, il faut les conserver longuement en soi comme on le ferait d’une eau précieuse, fossile, immergée depuis des millions d’années dans un pli secret de la terre. Il faut les laisser briller, ces images, doucement de leur propre lumière, leur permettre de se déployer, de faire leurs multiples efflorescences là où elles choisissent de les accomplir, là où elles décident de se révéler avec le naturel, l’harmonieux des choses rares.

   Nous avons regagné la ville aux dernières heures du jour. Déjà sur le ‘Paséo’, dans les rues attenantes, des groupes déambulent joyeusement, on dirait des adolescents en train de découvrir la vie, d’en déguster par avance les joies multiples, toujours reconduites lorsqu’on est jeune, que l’on sait que, pour soi encore, le soleil se lèvera un nombre illimité de fois. On dirait un monôme d’étudiants s’égaillant telle une volée de passereaux dès les examens terminés. L’Espagne est gaie, l’Espagne est festive mais il n’en faut nullement demeurer à cette première impression, l’Espagne est aussi tragique, elle qui livre le matador à la vindicte noire des taureaux, à la fureur écumante de ses naseaux, à la poussière maculée de sang de ses arènes. Les arènes ? Une moitié exposée à la lumière, une autre plongée dans l’ombre. La tristesse succédant à la joie, le principe de plaisir s’effaçant derrière celui de réalité. Toujours sous le rire pointe la douleur, l’excès de vivre mais aussi son envers. Mais, ce soir, en cet été qui rutile et incendie la meute des jours, tout semble gai, en une certaine manière dionysiaque. On se dispose aux agapes, on remise dans un coin secret, oublié de la mémoire, ses peines et ses soucis. On se vêt d’habits de lumière, on dissimule ceux du deuil dans des coffres que l’on sait inaccessibles, au moins le temps d’un rapide bonheur. Les filles sont vêtues de court, les garçons en beauté cintrés dans leurs chemises blanches, les vieux messieurs ont mis leurs belles toilettes, les vieilles dames sourient comme au temps béni de leur jeunesse. On se précipite aux terrasses des cafés, on festoie dans les tavernes où coule la douce ambroisie blonde, où crépitent les mets aux mille odeurs, aux mille saveurs.

   La suite de mon séjour Andalou consistera en cette série inoubliable de clignotements, d’atermoiements, de rencontres inattendues, de promenades sans but dans le long fleuve du ‘Paséo’ qui descend en pente douce vers la mer, vers ces ferries en partance pour ce bout d’Afrique qu’est Melilla. En une suite d’incursions sur la plage d’Aguadulce, un livre à la main, des lunettes de soleil et un parasol, en une suite de crépitements imaginaires où se mêleront, dans la fantaisie, les patios de Grenade baignés de fraîcheur ; La Giralda de Séville, la flamme blanche de son minaret s’élevant dans la toile bleue du ciel ; l’Hôtel de Ville de Cadix, cette sorte de temple blanc entouré des bouquets ébouriffés des palmiers. Une suite de mots de français scandés par les élèves studieux de l’Académie de Pedro, les éclats de rire de mon hôte, sa bonne humeur, sa spontanéité, son inévitable faconde poinçonnée de ‘si’, de ‘muy bien’, de ‘no’, à la façon d’une ponctuation rythmant la cadence existentielle de cette province ouverte à toutes les influences mais demeurant toujours en sa singularité, son originalité qui en est la marque essentielle. Ensuite, Pedro fera plusieurs séjours en France, me rejoignant à Paris, ‘Quai aux Fleurs’ et rayonnant, à partir de là, dans toutes les régions du pays. Hasards de la vie, caprices des rencontres et des cheminements personnels, je n’ai plus guère de contacts avec Pedro qu’épisodiques, téléphoniques. Le son de sa voix est demeuré le même, enjoué, enlevé, toujours ponctué de ‘si’ qui claquent comme des oriflammes au vent d’Andalousie. Ce soir, sur mon balcon, face aux quais de la Seine, aux promeneurs épars sur l’étrave de l’Île Saint-Louis, un verre de ‘Tio Pepe’ à la main, je trinquerai à la santé de Pedro, ‘si’, à celle de la merveilleuse Andalousie, ‘si’ !

 

  

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 08:18
Vœu de silence.

« Changer d’eau ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Il y avait beaucoup de bruit sur la Terre. Beaucoup de bruit compact qui collait au corps, faisait ses sombres ramures, parcheminait la peau qui se tendait sous la multiple clameur. Carrefour des paroles arbustives sur les agoras où s’affairaient les fallacieux Sophistes. Télescopage des voix dans les trains qui chaloupaient sur les nœuds ferroviaires. Cataracte des soupirs dans les loges d’amour. Persiflage des talons qui poinçonnaient de leur hargne les trottoirs des villes. Grincements des ascenseurs dans leurs cages de verre. Infinis cliquetis des Roues de la Fortune. Harangues volubiles des camelots sur les champs de foire du monde. Nulle part d’espace pour la respiration, nulle part de repos, de halte, de suspens. En ce temps pléthorique, il fallait ne point laisser d’aire disponible. Il était urgent de combler la moindre faille, d’abraser la plus infime vacuité qui se manifestait ici où là, entre deux portes, deux automobiles, deux amants enlacés. On avait peur du vide, de l’instant d’irrésolution, du silence qui pouvaient surgir à l’improviste et vous clouer face à votre angoisse. Manière de crucifixion dont les Postmodernes ne voulaient pas, affairés qu’ils étaient à leur constante combustion, jusqu’à l’escarbille dernière qui s’allumerait sur le bord de leur conscience mince comme le fil d’Ariane. C’était la grande frayeur, incompressible, irréductible, de se retrouver face à soi et de sombrer dans la folie tellement ce geste de Narcisse, cette confrontation spéculaire, la découverte de sa propre image dans le tain qui faisait face était tout simplement inconcevable. C’était déjà le début d’une altérité, l’adoption d’un prédicat particulier, le reflet d’une couleur qui différencierait, stigmatiserait, vous poserait au regard de l’univers comme original, déviant,  peut-être anarchiste. Il fallait que rien ne dépasse, que tout soit semblable à tout dans un genre d’égalitarisme sans fin, de silhouette formelle interchangeable.  Au fil des ans, dans la suite pressée des civilisations et des cultures l’on n’avait eu de cesse de poser ses pieds dans les traces qui vous précédaient, l’on avait pris soin de bêler à l’unisson des autres membres du troupeau, de faire de son instinct grégaire le point focal à partir duquel assumer son humanité et la porter à la façon d’un prestigieux trophée. La solitude était la pire des conditions qui se pût imaginer et condamner un Existant à se confier à sa verticalité revenait à inoculer dans l’âme un poison mortel, une ambroisie définitive dont, jamais l’on ne se relèverait. Pour le dire simplement, on était parvenus, à force de modes successives, de langages stéréotypés, de comportements mimétiques au statut confondant de mouton suivant le mouton qui précédait, précédant le mouton qui suivait. On était un seul et interminable troupeau, genre de chenilles processionnaires dont le but ultime, se réduire à une boule compacte et uniforme, indissociable, monochrome, monosémique, constituait l’horizon indépassable, l’aboutissement d’une esthétique, l’épilogue d’une éthique.  

   Cependant cette belle harmonie, cette infatigable uniformité souffrait une exception, une seule mais ô combien signifiante. Parmi le concert des rhétoriques bavardes, des confusions verbales et autres tracasseries mondaines, un silence se faisait entendre. Oui, le silence est un bruit, le silence est un CRI dès l’instant où il surgit parmi les clameurs partout répandues et y fore son puits de questionnement. Car, pour un peuple disert, se plier dans une non-parole est étrange, sinon suspect. Mais voici ce qu’il faut imaginer à défaut de pouvoir en prendre acte de ses propres yeux. Loin, là-bas, dans un pays de brume et de lumière impalpable se tenait, dans l’attitude approchée d’un flamant rose (existe-t-il des flamants blancs ?), une manière de silhouette androgyne (difficile était la nomination de son identité, à mi-chemin de l’éphèbe, à mi-chemin d’une pré-nubile), une concrétion blanche (Blanche était le prénom qui semblait le mieux lui convenir), visage oblong serti de pureté, lèvres purpurines à peine esquissées, lunule de cheveux cendrés, long corps semblant se dissoudre à même les volutes d’air. Mains identiques à des plumes d’oiseau, genoux émergeant à peine d’une eau qui semblait être son naturel prolongement. Partout, autour, des nappes d’air si légères qu’on aurait pensé à de minces conciliabules, à une féerie enfantine, à la cime impalpable de quelque merveilleux pour enfants dociles et inquiets. Flottant à côté d’elle, image d’une rêverie infinie ne disant point son nom, un bocal de verre abritant la forme presque indistincte d’un poisson à la teinte si dissimulée qu’il eût pu disparaître de la vue comme par l’effet d’une subtile magie. De cette belle vision naissait un souverain calme, se déployait la corolle souple d’un nymphéa, se donnait à voir ce qu’est le silence en son essence, cette efflorescence de la méditation, le dépliement de la contemplation, ces postures si élégantes, empreintes de grâce qu’on les croirait l’apparition de quelque Divinité de l’air ou de l’eau. Peut-être une Ondine en quête de sa propre présence. C’était un tel bonheur que de se laisser aller à ce flottement, à ce prestige d’un langage tout intérieur, à ces impressions à peine tactiles, à ces sensations de l’ordre du flocon, de l’écume, de la vibration du cristal dans l’espace infini du temps. Entre Blanche et son Poisson il y avait comme une supplication muette, une entente fragile mais sûre, les mailles d’une communication de conscience à conscience, cette parole dentellière qui vaut tous les bavardages du monde. Tout était ourlé de silence. Tout vibrait de la vertu des choses rares qu’il n’est nullement utile d’étaler aux yeux des Curieux et des Inconséquents.

   Combien, ici, dans cet infini dessiné par la lagune, dans cette heureuse communion des âmes, dans cette épiphanie de l’être à peine visible, toute chose hasardeuse, tout objet contingent, toute visée matérielle, intéressée, outrecuidante, trouvaient leur plus haute relativisation, pour ne pas dire leur rejet le plus incisif. Mais qu’avait donc le Peuple moutonnier des pressés et des éternels insatisfaits à se précipiter, d’un seul mouvement, d’une seule et urgente décision corporelle vers tous les feux qui brillaient de leurs vérités tronquées, de leurs simulacres aigus, de leurs rotations de miroirs aux alouettes ? C’était si bien d’être ainsi, dans la sublimité du jour, dans les plis du silence, cette ouate pour l’esprit, d’y demeurer et de faire de cette halte le foyer d’une immarcescible joie, d’une félicité qui s’abreuvait à sa propre source et bruissait avec sa discrétion de fontaine. Si bien !

 

 

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 08:09
Fortune de mer.

Fortune de mer.

avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Fortune, tel était son nom, n’était nullement navire amiral, cette Méduse allée s’échouer sur les sables du Banc d’Arguin, plutôt modeste brick aux deux mâts, lesquels ne demeuraient plus visibles, après le naufrage, qu’à l’aune d’un haut tabouret dont notre Héroïne avait fait le lieu de sa vigie, ainsi qu’un pieu criblé de vase sur lequel était posé un Goéland. Le paysage était modeste, il faut en convenir puisque, hormis ces deux rescapés, il n’y avait que la face immensément grise de l’eau, miroir sans fin reflétant, comme en écho, les images singulières de deux égarés parmi l’anonymat de l’onde et la perdition de l’air. Seule inscription affleurant de l’absence, deux énigmatiques lettres Iố , dont seule la mythologie, sans doute, avait gardé le souvenir sous les traits de cette infatigable nageuse qui avait traversé les mers d’Europe et d’Asie et finit par donner son nom à la mer Ionienne. Mais ici, il n’est question ni de mythologie, ni d’histoire merveilleuse, mais d’une réalité aussi simple que verticale dont deux personnages étaient les hérauts à leur corps défendant. Hérauts, certes, car il y avait un message qui transparaissait sous la ligne de flottaison si l’on peut se permettre cette métaphore aussi courte qu’indigente.

Ainsi, après que le naufrage avait été consommé, au large des côtes parsemées de rochers déchiquetés, où ils avaient dérivé, hauts murs de granit battus par le vent, tels qu’en mer d’Iroise, Fortune et Goéland étaient les seuls habitants visibles qui flottaient au gré des courants de marais, près des passes étroites semées d’écueils qui étaient la hantise des navigateurs de tous bords, fussent-ils aguerris à la façon d’Ulysse voguant en direction de Troie. Pour se sustenter ils n’avaient guère qu’étoiles de mer perdues sur le vaste océan, quelques filets de goémon et, parfois, les jours les plus fastes, des moules aux coquilles noires soudées au bouchot dont Goéland avait fait, sinon son aire d’envol (ses ailes étaient engourdies aussi bien que son esprit), du moins le reposoir sur lequel, entre deux tempêtes, il méditait sur le sort des goélands ses frères, ainsi que sur celui des Fortune du monde, ses sœurs. Le temps passait, empli d’heures insaisissables et la trille des secondes dont on eût aimé entendre le cliquetis se perdait, le plus souvent, dans la cataracte serrée des embruns et le claquement de la houle. Il y avait comme un sentiment d’infini qui planait, une impression d’éternité qui faisait sa mince symphonie d’un bout à l’autre de l’horizon.

Ce hiatus du présent aurait pu durer aussi longtemps que le monde si, entre Fortune et Goéland, ne s’était installé ce qui eût paru inconcevable même aux esprits les plus féconds à imaginer l’impossible. Nos deux aventuriers, à force d’avoir un destin commun, une existence identique, des perceptions semblables avaient fini, si l’on peut dire, par ne plus faire qu’un, une seule identité, une seule et même boule compacte comme si, malaxant deux sphères d’argile, on en avait fait un unique cosmos dans lequel chacun reflétait l’autre sans qu’on pût déceler où commençait l’oiseau où se terminait la femme. Les philosophes appelaient ce curieux phénomène participation de la même manière que les formes intelligibles participent les unes des autres dans le système platonicien. Ceci voulait simplement dire que, tour à tour Fortune était Goéland qui, à son tour, était Fortune. Alors, forts de cette belle ubiquité qui leur permettait, de mêler les prédicats de l’humain à ceux du genre animal, ils étaient tantôt forteresse de plumes dérivant dans les plis du vent, tantôt effigie de chair parlant la belle langue des hommes.

Ce que Goéland s’amusait à faire, c’était ceci : marcher sur le pont d’un ferry, par exemple, comme l’un de ses passagers, juste derrière les touristes agglutinés contre les grilles des pavois et leur souffler une phrase, une seule dont ils feraient leur énigme durant le voyage, ne percevant nullement où était située sa provenance, qui en avait été le mystérieux émetteur :

« Quand il n’obéit pas au gouvernail, le navire obéit à l’écueil. »

Bien évidemment, nul ne connaissait cette citation tirée de L’Île des Pingouins d’Anatole France, pas plus que le sens implicite qui y était contenu. Goéland était volontiers philosophe, mais comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, lui, Goéland tirait des plans sur la comète à son insu. Cependant ce qu’il retenait de cette brève assertion était tout simplement un mince précepte moral qu’il adressait à ses frères les hommes. Il fallait être maître de l’embarcation de son existence, faute de quoi un échouage surviendrait, mais alors il serait trop tard pour apercevoir l’écueil.

Prenant son envol (car maintenant qu’elle possédait cette belle faculté, rien ne la retenait plus à son siège océanique), Fortune montait haut dans l’air battu de pluie, haut, très haut, là où il n’y avait plus que le soleil et le vide et les oiseaux de feu qui bravaient les flammes célestes. Puis elle proférait la première chose qui lui venait à l’esprit :

« La parole doit être vêtue comme une déesse et s'élever comme un oiseau. »

Bien évidemment, les oiseaux du ciel, même les plus instruits, même les plus omniscients n’avaient jamais entendu ce proverbe tibétain. Oui, la parole humaine devait être une déesse, c’est à dire gagner les hauteurs de l’indicible, la vastitude de l’invisible et, à la manière des oiseaux royaux, l’aigle au bec recourbé, le gypaète à la barbe hirsute, le milan au plumage noir, gagner les hautes sphères, là où vibrait l’intelligence, où soufflait le vent de la poésie, où l’art éployait largement ses rémiges. L’homme, la femme devaient se faire oiseaux tout comme le poète devait se faire voyant selon la belle optique rimbaldienne. Les oiseaux n’étaient pas des oiseaux, de simples boules de plume que l’on pouvait considérer au même titre que la feuille égarée dans le vent ou bien le coussin de mousse à l’abri des ombrages. Les oiseaux étaient des éclats de transcendance, des fragments d’absolu, des écailles vives d’esprit. Il fallait être oiseau tel que celui de Braque, non seulement un être des nuages mais aussi, surtout, la mise en forme d’une idée, la révélation de ce que l’esprit peut percevoir dès l’instant où il a abandonné les pesanteurs terrestres pour gagner les sphères indivisibles, multiples de l’abstraction, là où la simplicité est synonyme de complexité, d’aperception de tout ce qui vient à l’encontre d’un seul et même mouvement de la pensée : le bleu de l’éther, le disque atténué du soleil pareil à un éclat lunaire lors des hautes eaux, une bouche happant le mystère de ce qui est inconnu et toujours interroge jusqu’à la dernière cellule du corps, un homme couché dans la position du repos qui est aussi celle du rêve, de la riche méditation, de la puissante contemplation qui voit derrière l’écran des choses, bien au-delà du voile de l’illusion, toute cette beauté en attente, toute cette splendeur que les yeux découvrent s’ils savent s’ouvrir à la mesure des choses essentielles. Il fallait être oiseau tel que celui de Picasso, cette sublime colombe, cet unique trait de crayon qui porte en lui toute l’amplitude d’une humanité riche de devenir dont la paix est, sans doute, comme la liberté, l’un des symboles les plus féconds que l’homme ait jamais imaginé. Quelques touches de couleur, quelques lignes suffisent à dire le tout de l’existence, la justification de toute vie dès l’instant où elle est comprise autrement qu’à la mesure d’un simple phénomène biologique, un processus de croissance. Il fallait être oiseau tel que celui de Chagall, cette Femme-oiseau de 1961 qui, à elle seule, redouble le propos de cette modeste fable et la porte à une manière d’accomplissement que ces quelques mots indigents auraient bien du mal à assurer, tellement le propos de l’art transcende l’objet du réel et le lance dans des espaces ouraniens si vastes que l’intellect a du mal, parfois, à en saisir la substance. Mais revenons un instant à la toile de Chagall et portons-là dans la seule vision qui lui convienne, l’onirique par laquelle, à la fois, être Fortune sur le sol de Terre et Goéland sur la courbe du Ciel. Disons, simplement en langage l’inflorescence de l’œuvre et, d’un seul empan, nous aurons la parole du rêve, la multiplication de l’imaginaire, la rhétorique infinie du symbole. Disons simplement par plaisir, comme l’enfant suce lentement son berlingot afin d’en savourer les saveurs anisées, les notes poivrées, celles mentholées qui, en définitive, ne sont que les perceptions exactes de l’innocence, celle dont l’homme devrait témoigner afin d’être au monde dans la seule vérité qui soit.

Fortune de mer.

La Femme-oiseau. Marc Chagall. Source : Vadim Alyoshin – Google images.

C’est le matin, c’est le soir, c’est le jour et la nuit, c’est l’obscur et la lumière. La ville est là qui dort dans son voile bleu, plongée dans le sommeil des hommes qui féconde la présence infinie des étoiles. Elles sont invisibles, les déesses de l’ombre, mais parlent le langage de la fleur et de l’abeille, elles font le bruit de la source et le murmure du vent. Elles sont piquées aux yeux des hommes, aux ventres des femmes, elles dessinent leur diamant dans l’ombilic, elles poudroient la hanche et rendent visibles les feuillaisons des sentiments. La ville est si calme dans le reposoir impalpable du temps. C’est une à peine vibration, la chute inaperçue d’une comète, la résille souple d’un feu dans la cage de verre d’un phare. Fleuve, pont, architecture de pierre et de fer dans un seul et même ondoiement, un recueil disant la fatigue des hommes, leur désir de porter à l’incandescence ce qui, en eux, sommeille mais s’agite sous la passion contenue à force d’abnégation, sans doute de renoncement. Alors voici que surgit la flamme d’un bouquet, que s’étoilent mille couleurs douces, si peu insistantes qu’elles pourraient, soudain, s’effacer pour ne plus paraître. Miracle du phénomène, de la donation alors que tout semblait touché d’évanouissement, sur le bord d’une disparition. Voici que le rêve est devenu Femme-Oiseau, Fortune-Goéland, cette sublime fusion en une même unité des visions humaines et du symbole infiniment libre de l’hôte céleste, celui qui est le médiateur, le messager qui, nous ôtant notre gangue d’argile nous remet dans l’entièreté de l’univers, seul lieu où toujours nous aurions dû être alors que nous creusons la terre et pleurons de la quitter. Ce que nous voulons être, hommes-oiseaux, femmes-oiseaux, cela nous l’espérons mais ne le savons pas ! Le vol est toujours pour demain.

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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 10:16

 

    Noir et cuivre, voici les simples termes au gré desquels je vous désignais. Comment nommer quelqu’un que l’on ne connaît pas, qui n’est que fugitive présence, simple feuille morte s’imprimant sur le flou de la mémoire ? Comment nommer quelqu’un sans le fixer à demeure dans une vêture qui, peut-être, ne lui convient pas ? Plutôt que d’user du langage à votre égard, peut-être eût-il mieux valu que je vous aie définie dans le vague d’une image qui n’aurait reçu pour contours que des esquisses fuyantes, une nouvelle silhouette effaçant l’ancienne, la remisant en quelque inaccessible archive du passé ? Mais, du reste, connaît-on vraiment jamais quelqu’un ? N’apercevons-nous des autres que quelques traits, quelques lignes vite dissoutes dans les mailles serrées de l’espace ? Et puis le temps, ce genre de pierre ponce qui abrase tout ce qui se manifeste, le réduit à néant, si bien que, parfois, évoquant Hélène ou bien Béatrice, ce ne sont que fantômes dont nous parlons, ils sont si éthérés, si loin de nous, au-delà d’une invisible frontière.

   J’avais loué une maison basse à la façade enduite de blanc, semblable à toutes les autres maisons du Quartier de L'Albaicín à Grenade, cet étonnant quadrillage de rues étroites qui domine la ville depuis la colline qui, autrefois, portait la cité antique d’Elvira. Comme à mon habitude, j’avais disposé sur ma table de travail les feuilles éparses maculées de notes, à partir desquelles je traçais, petit à petit, les ébauches des articles en cours. L’automne était arrivé, encore cerné des lueurs blanches d’un soleil qui semblait décidé à briller avec intensité aussi longtemps qu’il le pourrait. Tous les matins, de bonne heure, avant même d’entreprendre mon travail d’écriture, habillé de vêtements légers, je descendais la Rue Nevada encore plongée dans l’ombre, gagnais la minuscule Place de la Cruz de Piedra, passais devant son calvaire blanc, faisant résonner mes sandales de corde sur les galets polis par la lumière, puis remontais en direction du Jardín de los Adarves, y faisais une longue halte parmi les candélabres des ifs chandelles et les massifs aux feuilles lustrées couleur de bronze. Dans ce Jardin, cette manière d’oasis égarée parmi le tumulte de la ville, il me plaisait de me réfugier à l’abri d’une tonnelle, sous les bouquets blancs de jasmin étoilé. J’y lisais des poèmes de Federico García Lorca, imprimés dans une édition rare, m’attardant sur celui intitulé ‘La femme adultère’, dont les premiers vers me plaisaient pour leur charge d’énigme :

 

‘Je la pris près de la rivière

Car je la croyais sans mari

Tandis qu'elle était adultère

Ce fut la Saint-Jacques la nuit’

 

   Je pensais à cet enlèvement d’une femme dont on ne connaît à peu près rien, dont on ne sait même si elle possède un mari, si elle a des enfants, si elle aime la culture des roses ou bien lui préfère la lecture, les promenades romantiques, la méditation, l’amour sous l’aiguillon du démon de midi. J’étais perdu dans le labyrinthe de mon imaginaire, si bien que les premiers jours de votre apparition glissaient telles les gouttes d’eau sur les plumes lustrées des cygnes. Ce ne fut guère que le troisième ou le quatrième jour que je vous aperçus, sans doute alerté par un comportement qui ne laissait d’être étonnant.

   Toujours vous vous installiez sur les marches de marbre blanc d’une gloriette (elle me faisait penser à celle du Temple d'Apollon dans le parc de Nymphenbourg, à Munich), peut-être étiez vous séduite par ce temple à l’antique, propice au repos et à la poésie, dont l’époque baroque raffola, en édifiant à l’envi dans les moindres parcs et jardins ? Certes, ce n’était nullement un grand mystère que d’affectionner ces fantaisies architecturales et tout ceci aurait pu s’effacer immédiatement de ma mémoire si votre conduite ne s’était traduite par cette vêture pour le moins étrange qui vous plaçait, immanquablement, hors d’un monde commun, à tout le moins dans un cercle si restreint que nul autre que vous ne pouvait prétendre y habiter. Mais il me faut consentir à vous décrire, au cas où un Lecteur égaré viendrait lire la prose du ‘Journal Intime’ dont je noircis les pages depuis au moins une éternité.

   Votre chevelure est une abondante pluie rousse qui cascade le long de votre visage, sa course prenant fin sur le marbre blanc (tout comme la gloriette, effectivement) de vos épaules. La face que vous tendez aux autres (à moins qu’il ne s’agisse que de se soustraire aux regards), est blême, je pourrais dire presque livide, sans doute en raison de cette peau fragile qui est propre aux roux et aux rousses. Vos yeux sont abondamment charbonneux et le contraste est frappant par rapport à votre teint si discret, si proche d’une absence, d’une neige. Vos lèvres sont violemment badigeonnées d’un grenat soutenu qui vire au mystère nocturne. Vos bras sont frêles, pareils à ces sarments de vigne qui, ici, se dessèchent sous l’ardeur solaire. Votre bras droit et votre main sont gantés d’un long feutre noir dont votre bras gauche est dépourvu, ce qui, bien évidemment, accentue le feu de mes questions vous concernant. Votre robe enfin, est un fourreau étroit en lamé, vraisemblablement tissé de fils d’argent, qui laisse vos genoux à découvert. De hauts escarpins cerise sont le point final de votre silhouette. Votre démarche, lorsque quittant les marches de la gloriette, vous décidez de vous lever, se donne à la manière d’un curieux déhanchement. Je ne sais si vous en maîtrisez le rythme, s’il est voulu à la façon d’une provocation, s’il est naturel, accentué, s’il a une quelconque signification en dehors du fait qu’il vous appartient et, de ce fait, ne saurait être que singulier.

   Mes Lecteurs habituels le savent, l’un de mes jeux favoris est de me placer ici où là, de préférence dans une zone d’ombre, à l’angle d’une rue, dans le recoin d’un Jardin Public, sous un porche, le long d’un quai de gare et de découvrir ces mystérieuses ‘Voyageuses de l’Impossible’ auxquelles j’essaie de prêter une existence hypothétique, de bâtir sans doute une sorte de légende, demeurant toujours à distance, m’immisçant dans le sillage invisible qu’elles tracent lors de leurs déplacements. Rares sont celles qui surprennent mon manège (ou bien je fais mine d’entrer dans un bureau de tabac pour y faire provision de cigarettes ou acheter un journal) reprenant ensuite ma ‘filature’ avec aisance, naturel, faisant mine d’être attiré par le chant des oiseaux, le passage d’une voiture ou plongé dans les nouvelles du jour. Si bien que ne se sachant nullement suivies, mes Muses (oui, elles m’inspirent et on les retrouve parfois dans les pages de mes romans), déambulent avec spontanéité, se croyant seules au monde alors qu’en réalité, elles ‘m’appartiennent’, l’espace d’une déambulation, l’intervalle d’un rêve. Lorsque, tournant le coin d’une rue, elles disparaissent soudain dans la bouche d’ombre d’un immeuble, elles sont quittes de toute dette, elles sont libres d’elles tout come je le suis de moi ou bien le croyant puisque la plupart se retrouvent dans mes notes intimes et visitent parfois mes nuits sans sommeil.

   Bien sûr et ce n’est qu’activité ludique, gratuite, je m’essaie au jeu des significations multiples, au jeu des hasards, au jeu imaginaire qui lance ses lianes volubiles dans toutes les directions de l’espace, dans toutes les mesures du temps. Donc, d’une manière irrépressible, dénuée de toute logique, vous revêtez les habits successifs d’une Fille de Joie lasse de ses nuits blanches, d’une Bourgeoise que son mari trop occupé délaisserait, errant aux hasards de l’heure dans ce square, cette salle de cinéma obscure, cette terrasse de café bourdonnante des mille et un bruits d’une jeunesse libre dont, en conscience, vous aimeriez rejoindre les rives ruisselantes et escarpées, tissées de beauté. Mais il est trop tard, vous le savez, feignez d’ignorer votre âge, montrant vos genoux désirants à qui veut bien les voir. Mais qui donc les voit, à part vous, à part votre irréfragable envie de demeurer de ce côté-ci de l’âge, de vous y agripper tant que vos mains en supportent l’épreuve, que vos bras ne lâchent prise. Oui, en vous, d’une manière pathétique, toute cette lutte pour demeurer celle que vous avez été autrefois, aujourd’hui une image tachée de points jaunes sur le filigrane antique de quelque photographie.

   Parfois, c’est un vivant tableau dont vous occupez le centre, à la manière d’un Modèle dont le peintre aurait fixé les inaltérables traits dans l’épaisseur de la toile. Alors je pense à ce portrait un brin triste, nostalgique, ‘Femme rousse ‘, tracé par Modigliani en 1918. Je pense à une possible affliction, à quelqu’un de cher dont vous auriez perdu la trace, à un deuil dont vous subiriez la douloureuse épreuve. Je ne sais, de la femme libre de ses mouvements, de celle vivant dans l’effroi, laquelle pourrait le mieux convenir à votre silhouette. Parfois vous n’êtes pas sans évoquer cette huile de 1929, ‘Portrait de Madeleine Grey à la rose’, cette sorte d’infinie douceur mélancolique qui semble désespérément chercher au tréfonds d’elle-même les motifs d’une incoercible langueur, baudelairienne sans doute, tissée du mal de vivre. D’autres fois encore, comme au travers d’une vitre enduite de buée, c’est ce doux pastel de Paul-César Helleu qui vous représente, mi-allongée sur un sofa beige, votre bras gauche soutenant votre tête poudrée d’un fin bonheur, dans la force de l’âge, simplement soucieuse de plaire, aux autres, ces hommes qui vous font la cour, de vous plaire à vous-même d’abord puisque vous êtes au centre de la fête, cette Reine disposant, devant elle, de tout un royaume.

   Oui, vous êtes cette galerie aux cent miroirs dans laquelle votre image fuit comme au travers d’un curieux dédale. Je cherche à vous y rejoindre, mais vous avez toujours une distance qui vous sauve de moi, comme si d’invisibles parois de verre d’un labyrinthe effaçaient votre présence à mesure de ma progression. Vous voyez combien vous êtes polyphonique, un concert de voix multiples parmi lesquelles il ne m’est guère possible d’identifier la vôtre. Je la crois cuivrée, chaude, dissimulée par un voile qui, la rendant mystérieuse, vous fait d’autant plus précieuse, désirable, hors d’atteinte comme le sont les hautes pensées pour qui n’a jamais pris la peine de chercher à comprendre les concepts, à saisir les fascinantes idées.

   Vous venez tout juste de quitter, en ce jour de brume et de premiers frissons, les marches circulaires de la gloriette. Vous levant, votre robe en lamé s’est défroissée avec un bruit qui m’évoque l’envol de pigeons tout contre la lame sourde de l’air. Vos escarpins cerise résonnent à chaque pas comme ils le feraient sur les dalles d’une cathédrale. Une brise légère s’est levée qui fait flotter votre crinière rousse, elle vous suit à la manière d’une longue flamme. J’imagine vox yeux verts, couleur d’émeraude, afin que vous coïncidiez avec quelque réalité. Vous arpentez avec attention les pavés de la Place de la Cruz de Piedra.

   Vous remontez la rue bordée de maisons basses, la Rue Nevada, celle que j’habite provisoirement. Du fourreau noir de votre unique gant, vous extrayez une clé. Au bout pend un colifichet, peut-être une image de vous dans un médaillon d’argent. Vous ralentissez, je vous suis à distance pour ne nullement être repéré. Vous vous arrêtez tout juste devant ma maison. Un moment, vous faites semblant de regarder autour de vous. Vous introduisez votre clé dans la serrure de la porte qui grince de manière familière. Votre rousseur a disparu, avalée par la tâche d’ombre. Vous êtes entrée dans MA maison, je ne peux en douter. Que me reste-il d’autre à faire que d’emboîter votre pas et, sûrement, de vous demander des comptes ? Je franchis le seuil, les paumes de mes mains légèrement moites. Personne dans l’étroit couloir. Personne dans la pièce qui me sert de bureau.

   J’entre dans ma chambre. Juste le rayon d’une demi-clarté. Les persiennes laissent passer le jour avec discrétion. Quelques lignes claires sur les tomettes de tuiles rouges. Votre robe en lamé luit faiblement, abandonnée sur l’unique fauteuil. Vos escarpins cerise brillent dans l’ombre à la manière d’un désir qui n’attendrait que d’être rallumé. Votre corps est un talc avec deux brûlants sémaphores : le rougeoiement de votre chevelure, la toison plus cendrée de votre mont de Vénus. Vous feignez de dormir comme après une harassante épreuve. Je vois la braise de vos aréoles bouger doucement au rythme de votre attente. Mais, qui êtes-vous donc, Vous l’Inconnue pour vous être introduite CHEZ MOI avec tant de désinvolture, de calme assurance ? Qui êtes-vous ? Le saurais-je bientôt ?

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 08:20

J’étais venu en voyage en Irlande afin de voir ce qui, depuis longtemps, hantait mes rêves. Ces paysages teintés de gris, ces landes couchées sous le vent, ces étendues d’eau à l’infini, leur beau miroitement sous l’appui du ciel, ces grèves de galets sur lesquelles ricoche la lumière. Un genre de symphonie s’étendant jusqu’à l’origine des choses. Peut-être y percevait-on l’aube du monde, son initiale clarté ? Toujours j’avais été fasciné par ces paysages matinaux, sereins, modestes, qui, le plus souvent se donnaient dans une biblique blancheur. Je ne sais, il y avait comme un air sacré qui entourait, nimbait les collines, leur conférait une noble douceur en même temps qu’un genre de sévérité, de belle tenue. Rien ne pouvait altérer cette sensation de pure beauté. Ici, il fallait le souffle régulier du Noroît, les murs de pierres sèches à l’infini, les moutons à la laine hirsute, à la tête noire, on devinait à peine la prunelle brune de leurs yeux. Il fallait la touche à peine affirmée des nuages, plutôt une trainée de poudre au plus haut de la vision, un ciel lactescent, des monts au loin, presque invisibles, sur lesquels se détachait la silhouette décharnée d’une ligne d’arbres. Il fallait les touffes d’herbe rase, des affleurements de roches que l’air ponçait continûment.

   Ici, il fallait être en harmonie avec cette sauvage nature. Elle ne pouvait tolérer quelque écart que ce soit. En quelque manière il fallait être soi et en même temps cette Fillette au visage taché de son qui interrogeait le Passant, être ce calvaire où était cloué le Christ, un oiseau planait longuement au-dessus de la croix, décrivant de larges cercles. Être cet arbre mutilé, plié par la force du vent, il semblait dire le tragique de toute condition lorsqu’elle rejoint la mutité de la pierre, son harassante lourdeur. Être ces dalles quadrillées, trouées en maints endroits, elles rampent jusqu’au rivage d’un lac aux belles teintes d’argent. Il m’arrivait parfois, à la lueur d’un crépuscule de plomb, d’entrer dans un pub, d’y boire une Guinness, noire, chocolatée, à l’écume abondante, une amertume que voilait une grande douceur. Sans doute la pensais-je le simple reflet des personnages d’ici, des taciturnes, des mélancoliques oubliant leur peine parmi les nuages de tabac, les complaintes de l’accordéon, les plaintes du violon. Mais des hommes au grand cœur, à l’inentamable amitié. Ici l’on est contraint à la solidarité, sinon l’on meurt. Seul face à soi, l’on ne saurait relever le défi permanent de ce pays rude, austère qui met les nerfs et les cœurs à rude épreuve. Non, décidemment, je n’étais nullement de cette race de Vikings que rien n’effrayait, ni les travaux des champs, ni la consommation d’alcool, ni la lutte corps à corps si l’occasion d’une confrontation leur était offerte. Néanmoins je me sentais en confiance même si certaines mines rétives paraissaient m’examiner longuement avant d’entamer quelque relation.

   J’étais venu en voyage et étais resté une année pleine, louant une modeste bergerie au toit de chaume, aux murs de moellons blanchis à la chaux, à la porte étroite, aux croisées de modeste dimension. Ici il faut faire face à la violence des éléments, leur offrir le moins de prise possible. En réalité, je m’étais alloué une sorte d’année sabbatique. Je continuais à travailler à mes manuscrits, j’envoyais des articles régulièrement à mon Journal, j’en profitais pour relire ces magnifiques écrivains Irlandais, Joyce d’abord et ses ‘Gens de Dublin’, qu’il dépeint avec ironie et lucidité, sans complaisance aucune ; puis Beckett et ses fameux Vladimir et Estragon, les vagabonds de ‘En attendant Godot’, les deux paumés du Théâtre de l’Absurde. Rien ne m’était plus agréable alors que de parcourir ces livres, pipe bourrée d’un Amsterdamer à l’odeur de miel, âtre rougi par le feu des bûches. Parfois des rafales rabattaient les flammes et une senteur de bois vert envahissait la pièce. Je crois bien que tout ceci faisait partie d’une mince dramaturgie que j’avais bâtie tout autour de moi, non pour me protéger du climat rigoureux, mais pour m’abriter de moi-même et éviter que mes pensées n’errent sans fin.

   A l’exception du cabinet de toilettes qui était muni de cloisons, mon logis consistait en une seule pièce de dimensions modestes. En fait, je retrouvais à ma manière, laquelle était  poinçonnée d’urbanité, la vie rustique des bergers. Tout autour, la lande avec ses murets de pierres délimitant les parcelles, des cairns dressés ici ou là on ne sait par qui et pour quoi, une grève de galets, un genre de petite baie où venait battre l’eau de la mer. La maison la plus proche était située dans un hameau, à environ un bon kilomètre. Je ne voyais guère âme qui vive et il me fallait rejoindre Kilmurry pour y acheter mes provisions. Bien moins qu’un village il s’agissait d’une accumulation de granges et de bâtiments gris que traversait un chemin de poussière plutôt qu’une rue. Cependant j’y trouvais le nécessaire, y compris le pub que je visitais de temps à autre de façon à y faire des rencontres autour d’une ‘Murphy's’ ou d’une ‘Kilkenny’, ces bières au grand caractère qui revigorent et, parfois leur alcool semblerait dissiper les brumes qui, ici, sont tenaces.

   Finalement, après les quelques hésitations au début de mon installation - ici les tempéraments sont rudes, bien trempés, le climat rigoureux -, je m’étais accoutumé à ce genre de ‘ballade irlandaise’, j’y trouvais même des motifs de réjouissance au regard de cette manière de ‘solitude habitée’, l’oxymore disait, à lui seul, la joie et l’infinie tristesse attachées à ces nordiques contrées. C’est un genre de sentiment ineffable qui emplit le cœur et le déborderait presque et je crois bien que l’âpreté du climat y est pour quelque chose. C’est ainsi, souvent le plus grand bonheur est éprouvé, non aux contours de quelque joie mais, à l’opposé, à la rencontre d’une langueur, d’une tristesse qui, bien souvent, sont les attributs les plus vifs de ces zones interlopes des banlieues des grandes villes ou bien des campagnes lorsqu’elles paraissent vides et blanches, seulement traversées de lignes de cairns, de meutes de pierres usées, de lacs à la teinte de plomb, d’oiseaux noirs perdus en plein ciel. Alors, même si le vague à l’âme n’est nullement votre inclination naturelle, même si vous êtes constamment habité d’une belle ardeur, loin que votre cœur fonde comme neige au soleil, il battra la chamade en quelque sorte, peut-être à bas bruit, mais vous en serez alerté à l’aune de quelque signe discret, peut-être un battement de cil, peut-être une larme suspendue brillant tel le diamant dans l’air tendu comme une lame.

   Alors, comment connaître un sentiment plus plein que celui qui vous saisit, le soir au coin du feu, alors qu’un vent acide souffle, rugit parfois dans la cheminée, que la brume glace le toit de chaume, que vous imaginez, tout là-haut, dans un ciel blanchi de neige, les cercles noirs d’oiseaux perdus dans un lac translucide, leurs cris étouffés par les volutes d’air ? Ils vous arrivent telles des plaintes, telles des paroles serrées en pleine gorge, des cris qui disent l’infinie beauté de ces terres hauturières que ne connaissent que les poètes et les ‘peigneurs de comètes’. Alors, près de la cheminée, un ballet de flammes s’y anime, des braises y crépitent, quel bonheur, quelle ivresse de se sentir là, dans ce pays de pierres et de vent, visité par l’immuable douceur des choses. C’est comme un ventre souple et maternel, la caresse d’une main d’enfant sur la plaine du visage, la visitation d’un ange dans de fuligineuses ténèbres. On est là, plié autour de soi, immergé en soi, comme s’il n’y avait au monde de plus sûr refuge. L’âtre est la Mère, le feu le Père. On est le Fils qui vit, là, en confiance, si près d’une origine des choses. Tout le temps que durera la flamme, tout le temps du crépitement des braises, l’on sera un genre d’éternité, de temps immarcescible, de luxueuse parenthèse dans l’espace illisible, inaltérable du cosmos. On n’aura besoin de rien d’autre que de la flamme, du rougeoiement de l’âtre, du grésillent du feu.

   Ce sera comme de connaître un inextinguible sentiment de temps infini, d’espace dilaté, d’emplir ses yeux du foisonnement inouï des étoiles, de s’inscrire dans le sillage d’or des comètes. Oui, ce sera comme un chant lyrique, des voix cuivrées qui résonneront dans le cercle attentif des oreilles, de longs frissons courant sur la face de la peau. Tant et si bien que l’on évitera de bouger, de différer de soi, que l’on s’appliquera à demeurer en l’enceinte plénière de la chair multipliée par les lointains échos du monde. Un genre de caisse de résonance taillée à sa propre mesure. Un genre d’amande soudée au plus près de soi. Une semence enfouie superbement au centre de la glaise. Une feuille dans son bourgeon avant qu’elle ne se déplie. Un cristal de neige abrité au creux du froid. Une goutte de pluie en suspens au-dessus de la plaine des hommes.

   Oui, connaître un pays est ceci. S’y orienter depuis son pli le plus intime, le découvrir comme l’enfant le fait de sa pochette-surprise : les mains tremblent d’impatience, les yeux sont de cristal, la parole suspendue, en attente du jour, l’air magique qui se tend et attend. Quel immédiat bonheur alors que celui de la palpation qui hésite, tâche de deviner, progresse plus avant en direction de ce qui, encore, brille du secret longtemps contenu, du désir bridé qui ne saurait tarder à s’épanouir, à faire ses voltes, ses entrechats, ses sauts de carpe, ses divins saltos. Oui l’impatience est belle à voir lorsqu’elle s’anime d’une félicité anticipatrice. L’enfant se retient comme sur le bord d’un ravissement. Je me retiens aussi, l’adulte que je suis devenu, là tout au bord d’une désocclusion sublime des choses. Je suis soudain au passé, l’instant d’un rapide flamboiement, le petit garçon que j’étais il y a bien longtemps, celui-là même qui s’impatientait près de la crèche, sous le sapin où brillaient les mille feux du bonheur, la présence des parents aimés, leurs offrandes qui, bientôt, ne tarderaient à livrer leurs mystères. C’est cette même joie diffuse, belle, totale, que je ressens ici en cette terre d’Irlande, la même que celle de l’enfance qui, maintenant me rejoint, fait ses mille enchantements, ses pliures d’écume.

   Le feu, dans la cheminée se réduit, maintenant, à quelques tisons qui rougeoient. Le noroît s’est calmé. Il rugit encore parfois, traverse les brins de chaume, fait trembler la vieille charpente, on la dirait transie, repliée sur elle-même afin de rassembler ce qui lui reste de chaleur, du plus loin de sa longue mémoire. Je bourre une dernière pipe. Le fourneau est chaud, culotté, des senteurs d’Amsterdamer hantent encore ses parois. Les vrilles du tabac s’enroulent autour de mes doigts. J’en sens la belle consistance souple, mielleuse, disposée comme sait l’être une chose depuis le socle de son innocence. Du tisonnier, je saisis un brandon qui rougeoie faiblement, l’approche du tabac qui se déplie, s’enflamme, une fumée grise monte lentement vers les solives durcies de feux successifs qui les ont habitées depuis des générations et des générations.

   J’ai versé un peu de bière dans une chope irlandaise au verre épais, sur ses facettes brille la lumière du plafonnier. La mousse est odorante, généreuse qui fait deux traits d’écume sur le bord des lèvres. Je trinque en solitaire à cette terre celte qui m’attache paradoxalement à elle comme si j’était un natif d’ici, un descendant d’un lointain Viking qui voudrait rejoindre le lieu ancien de sa migration. C’est un peu comme si l’Irlande entière coulait dans mes veines, irriguait mon sang. En quelque endroit du corps, un fragment de roches millénaires, des étendues d’eau grise où se reflètent les nuages, ces montagnes noires qui plongent dans des lacs d’argent. Quelque part dans la tête, ces chemins qui serpentent et se perdent dans la lande, la géométrie régulière des briques de tourbe, les visages de ces hommes si appliqués à jouer de la flûte, à frapper le tambourin, à gratter les cordes de la harpe, à tirer sur le fourneau de leurs pipes recourbées. Quelque part, dans le souvenir, quelques vers du Poète William Butler Yeats. Ils disent, dans la simplicité, l’invitation à être au plus près de la terre, au plus près de l’eau infinie, de la tourbe séculaire, être soi, cet enfant qu’une fée accompagne afin que ses yeux désertés de larme puissent contempler la beauté éternelle du monde :

 

‘Viens, enfant des hommes, viens!

Vers le lac et vers la lande

En tenant la main d'une fée,

Car il y a plus de larmes au monde

Que tu ne peux le comprendre’

 

   Voici l’Irlande telle qu’en elle-même. Ma maison y est encore, dans le lointain du temps, dans le lointain de l’espace. Puissent les choses demeurer. Il y a tant à savoir du monde !

 

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:59
Charlie le chevrier

Source : ‘PAJU‘ – RTS

 

***

 

   Charlie est un enfant de la ville. Il a toujours vécu dans le labyrinthe des rues, parmi la circulation des voitures, au milieu des mouvements et des bruits divers. Un peu malgré lui, il faut bien l’avouer. Mais que peut-on faire d’autre que de subir cette existence urbaine lorsqu’on est le fils unique de parents fonctionnaires qui ne connaissent de la ruralité que quelques images d’Epinal ? Ses parents, en son for intérieur, il les nomme ‘ronds de cuir ‘, nullement d’une manière péjorative mais un peu à la façon de Courteline, avec humour et amusement. Lorsque, tout jeune enfant, Charlie le pouvait, il quittait la maison familiale et allait se promener au bord de la rivière, passant de longues heures à regarder le miroitement de l’eau, la chute des feuilles qui flottaient telles de minuscules embarcations. Parfois il bavardait avec un pêcheur qu’il connaissait, mais ce qu’il préférait c’était la solitude, la communion avec la nature. Il lui semblait alors que sa conscience s’emplissait de mille sensations qu’il pouvait archiver au creux de sa mémoire comme des biens précieux qu’il lui était loisible de ressortir, plus tard, quand il en éprouvait l’envie, afin d’en admirer le chatoiement.

   Charlie était, tout à la fois, un rêveur romantique et un garçon pragmatique qui ne dédaignait nullement de se servir de ses dix doigts et il n’était pas rare qu’il sculptât quelque branche de noisetier, il en découpait l’écorce en forme de spirale blanche, laquelle courait du haut en bas de ce qui deviendrait son bâton de marche. D’autres fois, d’une tige de sureau dont il évidait le cœur, il fabriquait un pipeau avec lequel il improvisait quelque romance. Charlie, on l’aura compris, était un cœur simple, au caractère limpide comme une eau de source, attiré par les choses sobres et immédiates, celles que l’on connaît avec le sentiment plutôt qu’avec la raison. Son enfance s’était déroulée avec une certaine facilité, il travaillait bien à l’école, ne s’y ennuyait nullement, mais souvent son regard s’échappait au travers des fenêtres, allant se nicher dans les frondaisons des tilleuls de la cour où il suivait, en imagination, le vol doré et erratique des abeilles.

   Sa vie aurait pu continuer ainsi, dans une espèce de nonchalance douce, auprès de parents aimés qui lui rendaient son affection au centuple, s’il n’avait eu connaissance, un jour, d’une proposition qui devait chambouler son existence, de manière très positive, heureuse. Ainsi s’annonçait un destin qui devint rapidement lumineux. Dans les feuilles du journal paternel, il avait trouvé une petite annonce d’une Association humanitaire qui cherchait de jeunes bénévoles à des fins de restauration d’un village de montagne abandonné de longue date. Un esprit aventureux, associé au besoin de se rendre utile, décida pour lui de l’orienter dans cette voie. Il fit trois séjours successifs, des chantiers d’été au cours desquels, en compagnie de jeunes de son âge, il rebâtit des murs, consolida des poutres, dressa des appuis de fenêtres, pava de larges dalles de schiste les perrons de vieilles maisons, lesquelles retrouvaient leur âme. Le vieux hameau d’Alasonne se dotait peu à peu du visage qu’il arborait fièrement antan, un groupe modeste d’habitats de pierres qui abritaient, essentiellement, une population de bergers. Si Charlie témoignait d’une belle ardeur quant au métier de bâtisseur, cependant elle ne parvenait nullement à occulter cette étrange passion qu’il avait vouée, depuis son plus jeune âge, aux animaux, chiens, moutons et autres chèvres dont, parfois la nuit, il rêvait.  Son réveil, toujours, le laissait troublé de ne plus pouvoir caresser les toisons bouclées, les robes soyeuses, les museaux luisants tels des fruits dans la rosée matinale.

   Trois ont passé et le vieux hameau vient de retrouver des couleurs. Des artisans s’y sont installés : un potier, un menuisier, un forgeron, une jeune femme qui crée des sacs en cuir. Il ne manquait plus que Charlie pour que la famille soit complète, un Charlie berger qui a sauté le pas, abandonné ses études. Ses parents l’ont compris et ils ont financé son installation ici, à Alasonne, ce village renaissant qui n’attend que les bonnes volontés. Charlie habite une maison qu’il a en partie reconstruite de ses mains. De dimensions modestes, certes, mais il est seul et jouit de suffisamment de place. Le toit est en lauzes grossières que surmonte le bâti d’une cheminée, les murs de belle épaisseur qui protègent du froid et de la chaleur. Attenante à la maison, une bergerie où vivent les chèvres, ces chèvres qu’il adore, il les trouve si amusantes, si capricieuses parfois, toujours taquines, prêtes à en découdre gentiment, tête baissée, cornes en avant, puis se ravisant, grimpant sur une clôture d’où elles peuvent brouter une ronce, attraper quelques baies sauvages, elles en raffolent. Face à cette si belle montagne, parmi le flux d’une vie sans accrocs, il fait bon se livrer à des occupations qui emplissent l’âme d’une félicité inentamable.

   Souvent, lorsque le Jeune Berger arpente les sentiers qui courent ici et là, son troupeau cabriolant et poussant de minces bêlements de satisfaction, il pense à ses camarades d’autrefois qui, aujourd’hui, doivent travailler dans des banques climatisées, des magasins éclairés en plein jour ; il pense à ceux qui s’entassent dans les rames de métro, à ceux qui sont pris dans les embouteillages, à la lisière des villes cernées d’un nuage de pollution. Bien évidemment, Charlie n’est nullement heureux à simplement établir ces différences avec ses commensaux, il est heureux en lui-même, au plus intime de ce qu’il est, ici, un peu au-delà du monde, une manière d’île entourée des flots verts des pâturages, des vagues rousses des peupliers, des flammes des érables, des écus d’or des bouleaux dans cet automne qui rutile et résiste autant qu’il le peut, l’hiver ne s’annonce pas encore, plié qu’il est sous les écorces, abrité par les mousses, couché sous la meute dense des tapis de bruyère.

   Souvent le soir, après la journée de travail, tous les habitants du hameau se regroupent, chacun apportant, comme dans une auberge espagnole, ce qu’il lui plaît d’offrir aux autres, un pain fait maison, un plat de pâtes, une salade composée, une bouteille de vin, des crêpes. On est joyeux autour de la table improvisée, on est installés dans une belle et fraternelle amitié. Ici, l’on ne s’embarrasse pas des problèmes de la ville, on ne disserte nullement sur la comète, on ne projette nul plan illusoire, on ne brode de perspective utopique. On vit au plus près de soi, de l’autre, de la nature. Il n’y a guère à réfléchir, à se composer un personnage, à se grimer, à se montrer sous son jour le plus favorable. Tout coule de source, tout se lève comme des épis à la première lueur du soleil. Tout se donne avec facilité. Seules les rumeurs de la ville, les complexités des liens sociaux, les calculs, faussent les rapports entre humains. Ils sont biaisés, ils sont dévoyés de leur nature propre qui devrait s’abstraire de tout intérêt, de toute recherche d’une satisfaction personnelle.

   Bientôt, quand l’hiver sera là, que le flanc de la montagne opposée se poudrera de blanc, que les arbres dévêtus ne seront plus que d’étiques ramures fouettant le gris du ciel, Charlie laissera les chèvres gambader en toute liberté. Elles ne craignent ni le froid ni les efforts à fournir pour déterrer des glands, ronger une racine puis entrer ensuite à la bergerie et y déguster orge et avoine ainsi que quelques fruits qui proviennent du verger. Derrière sa fenêtre où les vitres sont tachées de buée, le Berger se livre à son activité favorite. A l’aide de son couteau de sculpture à la lame incisive tel un rasoir, il taille dans un bois encore vert des formes qui, petit à petit, dessinent les traits de ses chers animaux. Puis, une fois le bois sec, il appliquera des couleurs à la gouache car il veut que ses créations soient réalistes, cheptel en miniature qu’il posera ensuite sur les étagères de sa cuisine, là où il a tout le loisir de les observer à sa guise. Ainsi son troupeau sera constitué de Poitevines reconnaissables à la longueur de leurs robes, de Pyrénéennes au corps massifs, de Roves de couleur rouge avec des mouchetures blanches, aux cornes généreuses. Sur les chèvres, Charlie est incollable, aussi bien les autochtones que les plus éloignées, aussi bien les espagnoles, que les grecques ou les roumaines. Aussi bien les nubiennes que les naines, ces dernières pour lesquelles il éprouve une grande affection. D’où lui vient cette grâce, cette disposition, cette affinité avec le monde caprin, nul ne saurait le dire, à commencer par Charlie lui-même ?

   Toutes les fins de semaine, après avoir confectionné ses fromages, ses ‘cabécous’ aux arômes délicats de fleurs de montagne rehaussés d’une touche de noisette, il fait la tournée des villages avec son antique fourgonnette, elle lui suffit bien pour ce périple, elle connaît tous les virages, et tous les gens d’ici l’entendent de loin. Il est bien rare qu’il ramène des ‘cabécous’ à la maison, ils sont si crémeux, fondant en bouche, si généreux consommés froids ou bien chauds, sur une tartine de pain grillée, en accompagnement d’une salade. Un bon vin du Sud, tanique, bien charpenté, à la couleur de brique, voici un accord parfait, un régal pour le palais. Parfois ses amis de la ville, ses anciens camarades d’école ou bien de lycée, viennent lui rendre visite à Alasonne et cela fait un peu d’animation dans le hameau où les enfants courent et se chamaillent pour rien, ivres de cet air de la montagne qui les surprend autant qu’il les ravit.

   Bien sûr, parfois, c’est avec un petit pincement au cœur qu’il voit ses hôtes s’égailler, remonter en voiture et agiter leurs mains au travers des vitres ouvertes. Mais le nuage se dissipe bien vite et Charlie, occupé à nettoyer la bergerie, à récurer des seaux, à remplir des auges, à flatter des doigts les belles toisons de ses chevreaux, oublie tout et s’oublierait lui-même, se perdant dans une activité sans fin si son estomac ne criait famine. Les journées sont longues encore et les tâches nombreuses qui émaillent le quotidien de l’aube au crépuscule. Et quel bonheur que de rentrer chez soi, de faire chauffer un ‘cabécou’ sur une tranche de pain maison, dans l’âtre brûlant, alors que la montagne s’enflamme des derniers rayons du soleil, que quelques chèvres gambadent devant la fenêtre, réclamant leur dû, un trognon de pomme ou un quignon de pain dur. Oui, assurément, cette vie est vraie, cette vie est bonne. Charlie ne l’échangerait contre quoi que ce soit, surtout pas pour ces objets à la mode qui courent les villes et attirent les foules. Surtout pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 08:01
Rocheleau

                         Cala Estreta

                Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   C’est une sorte d’enfant-fée, celui que l’on trouve dans les pages d’un livre. Un enfant né de la magie, qui y demeure avec la grâce qu’ont les choses innommées, les choses de rien. Comment l’appeler ? Baptise-t-on la brise qui court sur la garrigue et, jamais, ne s’arrête ? Attribue-t-on un nom à la lame d’eau claire qui sort d’une faille de terre ? La brume au-dessus de l’étang, quel prédicat lui donner sinon un genre de mot vide qui flotte entre deux temps, ne termine sa phrase que bien au-delà des habituelles proférations ? Autant dire l’impossible. Autant dire la couleur de l’amour. Autant dire la teinte de l’âme dans la lumière aurorale. C’est bien, c’est rassurant cette impression de flottement qui entoure les choses ou les gens de mystère et les soustrait aux incisives de la pure curiosité. Car, voyez-vous, il y a danger que la poésie elle-même ne s’effrite sous les coups de boutoir de l’indifférence ou bien les dangers de l’habituelle banalité.

   C’est un jour d’ouverture et de claire diffusion, un jour d’étendue. Tout part d’un lieu et y revient avec la certitude d’une vérité. Rien ne blesse, qui détruirait le corps, entaillerait l’esprit. Les choses sont couchées en elles-mêmes, sûres de leur parution. Il y a tant de beauté, ici et maintenant, et les soucis sont loin qui bourdonnent dans le ventre sourd des villes. La nature est entièrement à la nature et seule une existence discrète peut la visiter. Une arrivée sur la pointe des pieds, une chorégraphie légère, une ballerine qui effleurerait le sol, seulement, n’imprimant de son passage que ce sillage blanc pareil au vol de l’oiseau dans l’aire infinie du ciel.

   « Rocheleau », car ainsi est son nom, est un jeune garçon à l’âge indéfinissable, à l’habitat incertain, une manière de nomade océanique qui ne trouverait refuge qu’à l’intérieur de lui-même ou bien là, sur ce territoire qui n’est que son naturel prolongement. Sa peau infiniment basanée se confond avec la roche. Ses yeux immensément clairs trouvent leur prolongement dans le sombre éclat de l’eau qui bat le rivage, fait ses minces clapotis. Rocheleau, donc, est assis face au paysage. Il ne bouge pas. A-t-on besoin de s’agiter quand ce qui vient à vous se donne à la manière d’une offrande sans détour, sans calcul ? Ainsi : le don en tant que don. Le don en son essence plénière. Je te donne et tu reçois librement. Je te donne et le don est pure avenance de soi dans le jour qui paraît. Rocheleau, quel beau nom tout de même ! Qui unit la densité de la terre à la souplesse de l’eau. Ce nom, l’enfant l’a reçu en partage de la beauté. C’est la beauté qui, elle-même, du creux de sa chair, l’a nommé ainsi et pas autrement. La juste rencontre des éléments, leur fusion intime. Pouvait-il refuser ? Décline-t-on l’invitation aux épousailles du lac et de son reflet, du goéland et de son vol, de l’étoile et du drapé de la nuit ? Non, on s’accorde seulement, on unit en un même geste tout ce qui s’assemble et dit le jeu subtil de l’harmonie.

   Sur ce monde-ci, la lumière est à peine levée. Elle fait son murmure à l’horizon. Elle n’est qu’une ligne incertaine dont l’être tremble de ne pas être reconnu. Le silence est profond dans le genre d’une ouate noire qui, lentement, déplierait ses fibres. En lui, le ciel porte encore de lourds lambeaux de nuit, quelques secrets oubliés en ses plis, quelques songes effervescents qui voudraient dire le long voyage du sommeil, ses marges habitées d’inconscientes nuées. Il y a, parfois, tant de douleur à se hisser du rêve, à se glisser dans l’écoutille par laquelle le réel s’informe et dit le poids de sa nécessité ! La clarté glisse sur la peau satinée de Rocheleau, on dirait un bronze dans la lumière d’un clair-obscur, elle fait son imperceptible onction, elle gagne le centre du corps où s’allument les longs feux du plaisir.

   L’enfant de beauté regarde de l’entièreté de ses yeux innocents les grappes onctueuses des nuages, leur immobile avancée sur la chape céleste. L’enfant regarde l’ilot rocheux au large, on dirait un squale échoué qui aurait trouvé le lieu de son dernier repos. Mais cette pensée n’est nullement triste, elle s’inscrit seulement dans l’ordre des choses, elle assigne à la terre sa part de finitude. De part et d’autre du chenal aux eaux argentées, telles d’imposantes cariatides, les rochers sont là dans leur souveraine fixité, image d’une éternité qui, un jour, pourrait avoir lieu si l’enfant lui-même demeurait en son être et observait à l’infini le suprême jeu du temps. Il aime les failles, les vides, les lignes, les griffures  qui traversent ces blocs de pierre, lui donnent son rythme, lui confèrent le rare d’une esthétique accomplie.

   Si, quelque part, la perfection existait, nul doute qu’elle trouverait ici les fondements mêmes de son apparition. L’espace a soudain étréci à la taille du minuscule, le temps s’est assemblé en un germe qui semblerait retenir sa future éclosion. C’est ainsi, les moments d’immense félicité n’ont besoin de rien d’autre que d’eux-mêmes. Nulle effraction d’un temps qui serait de circonstances, d’événements particuliers, de menus faits d’un quotidien surchargé d’inutiles et oiseuses significations. De lois et de conventions qui fixeraient à demeure. Rien ne saurait faire signe vers une désespérance, mais plutôt son envers, l’attente d’une lumineuse clairière dans la carrière dense et parfois harassée des jours.

   Alors, quand Rocheleau a amassé assez d’images pour peupler son imaginaire diurne ou bien ses dérives nocturnes, ses voyages au long cours, il se lève, jette un dernier coup d’œil à cette minuscule scène du monde et part, sans se retourner, vers on ne sait où. Le sait-il lui-même ? Sans se retourner parce que, lorsque la vue est comblée, elle vit de ses propres images et porte loin le souvenir de ceci qui a été vu, destin imprescriptible de la rencontre.

 

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 07:59
Lucien du bocage

Source : Wikipédia

 

 

 

 

  

   Pré qui appelle

 

   De Lucien au bocage il n’y avait qu’une seule ligne, infiniment souple, docile, toujours disponible. Lucien était né dans le bocage. Lucien était fils de cette mosaïque d’herbe, héritier des haies qui parcouraient l’étendue libre, ami des boules sombres des arbres, intime, ici, de cette touffe de joncs, là, de cette doline d’eau qui vibrait sous la courbe du ciel. Il ne pouvait y avoir ni séparation, ni éloignement. Sans le bocage Lucien n’était pas. Sans Lucien le bocage n’était pas. Union singulière de l’Homme et de la Nature. Chant du pré qui appelle. Parole du berger qui lui répond. Hors de cette contrée amicale il n’y avait de sens, de compréhension, de justification possible d’une existence.

  

   Là, dans le paysage fondateur

 

   Il fallait être là, dans le paysage fondateur  de l’espace disant, être là en toute humilité, en toute présence. Sortir de l’abri, le matin, humer l’air bleu, frais, en sentir le trajet lumineux dans la chair encore endormie. Il fallait des sabots de bois à l’étrave recourbée, emplis de paille neuve. Il fallait la vareuse de toile, sa rustique découpe, son allure roturière, les crins des moutons qui y traçaient leur route plurielle. Il fallait cette allure de franche participation avec tout ce qui était, tout ce qui signait une union irréversible de l’être en relation avec cela même qui le désignait au monde comme cet homme-ci, non comme cette abstraction des villes ou les Existants n’étaient que des fantômes de brume, des silhouettes pressées dans les inquiétantes couleuvrines des rues, de vagues apparitions sur les vastes agoras où soufflait le vent de l’absence. Être un parmi la foule ne présageait jamais rien de bon. Sauf la dissolution, la perte, l’étrangeté à soi. Combien Lucien se tenait, par nature, à distance de ces agitations, ces bruits, ces mouvements pareils aux vortex dans lesquels s’engouffraient quantité de vies humaines. Une perdition à jamais de soi dans les mailles emmêlées du souci, de l’occupation qui, lentement, boulottaient le peuple des urbains sans qu’ils en sentent le vénéneux projet.  

  

   Amicalité

 

   Lucien était né, il y a longtemps - quatre vingts ans bientôt -, sur cette terre des Hauts qui ne vivait que d’élevage, d’air pur, d’horizons vastes, d’océan vert, cette herbe qui nourrissait animaux et hommes en un seul et même geste. Alors comment pouvait-on témoigner d’un attachement au sol ? Tout le lexique convenu - « osmose », « fusion », « accord » -, manquait sa cible. Il suffisait de parler d’un événement si simple et si prodigieux à la fois que les mots étaient des genres de coquilles vides, d’échos qui résonnaient dans une manière de vacuité. Parfois le langage était cette outre pleine  qui peinait à dire le frugal et le retenu. Quel lexique aurait mieux été adapté que celui d’amitié, peut-être d’amicalité, cette disposition de franche empathie aux choses posées devant soi dans l’humilité, le don immédiat, l’évidence de figurer au monde, de se disposer à toute venue qui s’annonce sous la figure du préservé, du confiant, du limpide. Sans doute la métaphore était-elle plus encline à témoigner de ce statut déconcertant en raison de son apparent dénuement. De l’Homme d’ici à la Nature qui l’accueille, comme le bruissement d’une source, d’une présence qui se donne, d’une eau qui féconde le ciel, irrigue la prairie, le tout dans une telle harmonie qu’il n’y a plus de partage et le ruisseau s’écoule vers l’aval avec la belle assurance d’une plénitude, d’un dessein accompli.

  

   Biographie

 

   Lucien avait donc toujours vécu  sur ce lopin de terre que délimitait seulement son amour pour le boqueteau, le fourré, la haie épineuse, le tapis rugueux de la prairie. A la mort de ses parents il avait hérité de cette petite ferme, du troupeau, du bâton, de la tondeuse, de quelques outils rudimentaires qui suffisaient à l’entretien du paysage. Seul son service militaire l’avait éloigné de « son pays ». Dans ses trente ans il « avait pris femme » et sa vie s’était déroulée sous les trois signes de l’amour. De l’épousée, du troupeau, du bocage dont il paraissait la pure émanation tant il y avait d’affinités réciproques. Son ambition limitée à une existence paisible s’était si aimablement accordée à ce rythme que tout avait coulé entre les rives du destin sans accroc, d’une façon heureuse. Il n’avait eu de désir que de se réaliser lui-même selon cette pente qui le portait en soi, en dehors de soi sans qu’aucune césure pût y introduire son étrange bourdonnement.

 

   Les Rois Mages

 

   Novembre a sonné et ses frimas blanchissent le bocage,  poudroiement dans l’enceinte lisse des jours. Ce matin de dimanche Lucien s’est levé alors que le jour bleuissait à peine les collines, que le bruit de la vie n’avait encore nullement essaimé ses grappes, jeté ses trilles sur la nature pliée dans un songe infini. Il a enfilé ses sabots. Il est sorti dans l’air qui crisse. Il est allé jusqu’à la bergerie saluer les trois moutons qui lui restent : Balthazar, Melchior et Gaspard, ses « rois mages » dont il espère qu’ils lui montreront le chemin d’une bonne étoile. Il passe sa main dans les fourrures endormies, il hume le suint, il tâte la peau à la douce chaleur, il parcourt les sentes de cela qui l’a constitué en tant que berger, qu’homme aussi. Pour lui les deux conditions sont tellement indissociables. Les Rois Mages bougent à peine enroulés dans leurs boucles de laine. Seulement le flux et le reflux de la respiration, cet apaisement, ce baume, cette confiance envers toute chose quand l’âme est au repos. Oui, l’âme, ces bêtes en sont pourvues et de belle manière. Quelle fidélité, quelle recherche de l’ami, du protecteur, de celui qui tient le bâton et siffle pour héler son chien, lui donner sa mission. Vénus est là, d’ailleurs, la « Belle Etoile », cette Pyrénéenne qui garde le troupeau, qui suit Lucien comme son ombre. C’est rudement présent un chien de berger. Si attentif à sa tâche, si dévoué, si justement accordé à la voix du maître, à ses déplacements, à sa respiration. Beau sentiment poétique de ce qui s’annonce comme la jonction de deux volontés, de deux missions que la nature révèle et amplifie.

  

   Loriane, l’Aimée

 

   Tellement de complicité entre eux. Tellement d’amour. Et combien cet amour vient combler un vide, une béance, Loriane, l’Aimée n’est plus, partie il y a peu au pays des songes. Seule une photographie jaunie dans un cadre de verre sur le buffet de la cuisine. Alors il faut occuper le long corridor du temps, le meubler, tailler une haie, clouer un fer au sabot, soigner les moutons, leur apporter une friandise, une touffe de luzerne, un boisseau de seigle, une pierre de sel. Ces gestes si minces sont une faveur, l’ombre légère d’une grâce, une étincelle pour le cœur dans la nuit de l’esseulement, le froid qui gagne le corps et la neige sera bientôt là qui fera son ineffable linceul blanc. Comme une traversée du désert avant que l’oasis aux verts ombrages ne soit rejointe. Prendre patience. Piocher dans les plis de la mémoire la pierre vive des souvenirs, les étraves lumineuses, les chemins de clarté : un jour de fiançailles, un repas au bord de la rivière avec l’incarnat du vin pour rire et chanter, une veillée au coin de l’âtre, le crépitement des châtaignes, leur odeur caramélisée, leur peau brûlée telle un charbon. Il faut archiver dans les feuillets du souvenir avant que les images ne s’éteignent, que les paroles ne s’enrobent de silence, que les gestes ne disparaissent dans cette inconsistance, loin là-bas, dans le film qui tressaute et  vacille, au bord d’un possible évanouissement.

 

   Charles, l’Ami de toujours

 

   Il commence à faire bon dans la pièce où brûle un feu de bois. La  cuisinière est prête qui, bientôt, recevra la tarte aux pommes. Ce que préfère Lucien. Ce que Loriane lui a appris parmi mille autres minces choses, coudre un bouton, repriser une chaussette, faire mijoter un civet. Il est bien aise, maintenant qu’il est seul, d’avoir appris cet alphabet si utile, si émouvant aussi quand il évoque les moments qui présidèrent à leur venue au jour. Mais à quoi bon regimber, se battre contre des moulins, se plaindre du gel ou bien de la chaleur d’été ? Sa vie, ou ce qu’il en reste, il en a assemblé les morceaux épars, un chiffon rouge ici, une dentelle là, un carré de Vichy ailleurs : un patchwork en somme dont il tente de faire tenir ensemble l’histoire un peu défaite, les fils un brin distendus. Heureusement, il lui reste Charles, l’Ami de toujours, le fidèle qui répond présent aussi bien dans les moments de joie que lors des abattements, des épreuves.

 

   Charles, Lucien

 

   Charles et Lucien, c’est une ancienne et longue fable qui déroule ses péripéties lors d’un temps dont l’origine est presque inatteignable. Cela devient si confus les événements qui se perdent au loin. Cependant quelques résurgences claires, quelques certitudes avec leur belle ineffaçable géographie. Toujours une avancée pareille à une cordée d’alpinistes sur le flanc escarpé de la montagne. Depuis la Communale un parcours parallèle avec des croisements, des éloignements parfois, mais mesurés, mais si proches malgré les bifurcations de la vie, si lisibles dans les effusions justes des retrouvailles, des colloques, des bavardages. Lucien était un garçon appliqué qui travaillait ses leçons en classe avec la même assiduité qu’il mettait à inciser, dans un bâton de noisetier, cette spirale blanche qui était sa marque de fabrique. Charles était certes sérieux mais plus enclin à se laisser divertir par le vol d’une mouche, le passage d’une fille plus tard, le refrain de quelque bal où il allait tourner la valse pour le grand bonheur de ses « cavalières ».

 

   Moirures de la joie

 

   C’est étonnant la divergence des chemins, le retournement des choses, les sauts de carpe de la logique. Lucien qui aurait dû devenir maître d’école avait choisi la voie du berger. Charles dont l’itinéraire supposé aurait dû être  celui d’un métier manuel, s’était retrouvé instituteur, travail qu’il avait accompli avec tant de passion que les palmes académiques lui avaient été décernées. Il en avait affiché la discrète présence sur le mur de son salon entre des rangées de livres studieux et de revues anciennes dont il était friand. Lui, le coureur de jupons, avait signé une charte qui l’avait lié à un célibat assidu que quelques trouées « coquettes » avaient ponctué de leur chant polyphonique. Voilà, maintenant il vivait en ville, dans un appartement modeste mais plutôt arrangé avec goût, parmi ses ouvrages  et ses collections de vieilles cartes. Il avait toujours éprouvé une véritable passion pour l’imprimé et les voyages. Ici se réunissaient, dans un même creuset, papier armorié et lointains horizons et ceci suffisait à son bonheur. Assez souvent il se rendait dans la cathédrale voisine, non en raison d’une foi, d’une croyance, seulement pour le calme qui régnait sous ses immenses voûtes, pour la lumière multicolore qui, traversant les vitraux, venait poser sur ses lectures les moirures du bonheur.

 

   Ce dimanche est paisible

 

   Lucien a verrouillé la porte. Les trois moutons sont dans le pré. Vénus en aura la garde pour la journée. La vieille Traction crachote dans le matin brumeux. La Traction, cette vénérable qui pourrait constituer l’archive d’une vie. Les grandes virées de la jeunesse avec Loriane en beauté, chemisier ouvert sur une gorge aussi délicate que laiteuse, un chapeau sur des boucles châtain, un peu de noir aux yeux, ces perles qui brillent encore dans l’obscurité. Son empreinte douce est encore ici sur l’accoudoir de tissu, là sur le pare-soleil, là dans le cercle noir du volant. C’est, pour Lucien, un bonheur traversé des larmes de la perte. Ce sont des trouées de soleil et des clignotements blancs dans la taie sombre des jours. Ainsi la mesure des choses, parfois l’écartèlement du temps, parfois un miel diffusant sa plénitude dans l’air embaumé de saveurs printanières. Mais à quoi bon servirait-il de ternir cette journée ? Charles attend et Lucien à mis dans sa musette une bouteille qui réjouira les cœurs, une tarte qui scellera, une fois encore, une amitié indéfectible. Ce dimanche est paisible comme tous les dimanches en ville. Les premiers  faubourgs, les scintillements de la rivière, les collines au loin où paissent les Rois Mages, où veille Vénus, où attend la demeure de pierres. Quelques personnes déambulent, d’autres attendent l’ouverture de ce Musée récemment ouvert qui attire beaucoup de curieux. Lucien n’est guère au fait des choses de l’art. Un questionnement seulement, un regard distrait puis la perte des œuvres dans le carrousel des heures.

 

  Jour de relâche

 

  Un jour cependant l’art s’était manifesté d’étrange façon. Il avait garé la Traction en contrebas du Musée, intrigué par ce vaisseau de métal rouillé aux impressionnants porte-à- faux, aux audaces architecturales qui l’interrogeaient, lui l’homme de la nature et de la prairie bocagère. Il s’était avancé sur la grande plateforme qui longeait le bâtiment. Quelques lumières dans le hall d’entrée. Il avait essayé d’apercevoir ce qui se trouvait à l’intérieur. Une jeune femme avait surpris cet homme qui, visiblement, cherchait à savoir quelque chose des œuvres. Elle avait ouvert la porte de verre, invité Lucien à entrer. C’était jour de relâche mais, si Lucien le souhaitait, elle l’autorisait à visiter les salles. Lucien avait accepté avec joie, ne sachant pas très bien ce qu’il allait découvrir.

    Tout dans le noir

 

   Tout était dans le sombre, tout dans le noir que ponctuaient seulement quelques faisceaux de lumière habilement dirigés sur les toiles. Il était SEUL, là face à l’Enigme. Les toiles, à l’exception de quelques unes traitées au brou de noix (ceci l’avait fait sourire, que l’on puisse faire de l’art avec si peu), les toiles étaient entièrement noires. Un peu comme une nuit sans étoiles. Ou plutôt, si, des trajets de comètes, leurs cheveux brillants griffant l’obscur à certains endroits, en ménageant d’autres qu’habitait la naturelle densité d’une teinte si mystérieuse, si clouée à son destin. Comme une fermeture et pourtant ces surfaces parlaient, témoignaient d’autre chose que d’une simple mutité. Sous le faisceau des projecteurs, des sillages naissaient  du noir, montaient du noir, se donnaient à voir dans toute la beauté de leur étrangeté. Lucien ne comprenait rien de ce qui se jouait là, dans le silence de la pièce, dans le sourd bruissement de l’art. Cependant, il devait se l’avouer, il était, en une certaine façon, « retourné », questionné par ce qui, de toute évidence, avait un sens que son ignorance des choses créées ne pouvait que soustraire à sa vue.

  

   Artiste du quotidien

 

   Oui, combien il aurait aimé entendre une personne avisée lui dire la valeur de la lumière, la signification de ces lignes qui entaillaient la matière, travaillaient la forme au corps, la métamorphosant en autre chose que ce qu’elle était, sans doute l’occasion d’une joie pour qui avait été initié à ses arcanes, introduit dans sa chair prolixe, inondé d’un savoir dont la saveur ne pouvait s’expliquer, seulement se sentir de l’intérieur, un peu comme on est dans le contact immédiat de la fleur du champ, des feuilles de la haie, de la laine du mouton, du travail du chien qui rassemble les égarés. Peut-être la tâche de l’art n’était-elle que ceci, partir d’un éparpillement des formes, les assembler, les amener à proférer et ceci était la mission belle et mystérieuse de l’artiste. Lui, Lucien, à sa manière, était un artiste du quotidien, du tout-venant, dresser une haie de telle ou de telle façon, tondre les moutons avec application, faire travailler Vénus et, surtout, peut-être, faire renaître dans sa vieille tête cabossée les lueurs d’autrefois, le sourire de Loriane, sa toilette de jeune mariée, son éclat sur le pré vert, son entente simple des choses, ce bonheur puisé à regarder le monde, à dresser une table, repasser une nappe brodée, faire un bouquet de quelques jonquilles des champs. Là, dans la discrétion du Musée, parmi tant d’oeuvres déroutantes, il s’était posé la question de savoir comment l’on pouvait estimer une création, la faire sienne, l’inclure dans le tissu serré de l’existence. Oui, il demanderait à Charles, lui qui furetait toute la journée dans ses bouquins, il devait savoir et puis c’était son rôle d’instituteur, sinon il aurait mieux fait d’être berger et de n’ouvrir que le livre de la nature.

 

   Bocage dans la cité

 

   Dans le dédale des rues tortueuses du Moyen Âge, maintenant. Les passages sont si étroits qu’il faut anticiper chaque virage, avancer prudemment, tirer sur le grand volant de bakélite. Heureusement, en ce dimanche, les passants sont rares. Parfois quelques badauds qui lèchent les vitrines, quelques enfants qui glissent sur leurs trottinettes le long des trottoirs. Sur la petite place, Lucien a trouvé un endroit où stationner. Presque devant chez Charles. C’est si calme, on croirait le bocage échoué en plein cœur de la cité. Parfois quelques feuilles qui s’envolent, le chant d’un oiseau, l’éclaboussement gris d’un pigeon dans l’eau étale du ciel. S’il osait, Lucien irait s’asseoir sur ce banc de la place qu’un arbre abrite de ses frondaisons. Ce serait un peu comme depuis la niche de Vénus, un observatoire des mouvements et des odeurs, des lumières, des passages des hommes, cette avancée sur les marches de l’existence. Et puis il aimerait voir les jupes en corolles, les tables animées des bistrots, les femmes sortant des boutiques, leur agitation gaie, telle des perruches.

  

   Musique au coeur

 

   Mais il faut sortir du rêve, regagner ce sens du réel au centre duquel Charles se trouve. Peut-être, impatient, regarde-t-il à la fenêtre, celle qui donne sur cet ilot au cœur de la ville. Entre une pharmacie et un magasin de lingerie, une porte cochère dans un renfoncement d’ombre. Un digicode sur lequel les doigts gourds de Lucien pianotent les chiffres qu’il a inscrits sur une feuille. Sa mémoire est si hésitante, imprécise, qui confond passé et présent, noms de personnes et de lieux. Il le sait, avant peu, dans le petit cercle grillagé il entendra la voix de l’Ami et ce sera déjà une fête comme autrefois au village en habits de dimanches et la musique au cœur. Cela hésite longuement et nul grésillement annonçant la parole. Lucien fait le code à nouveau. Peut-être Charles est-il occupé ? La musette pend à l’épaule lestée de la tarte - son odeur de pâte chaude encore -, alourdie de la bonne bouteille qui s’impatiente d’être débouchée. Un long moment ourlé de silence. Lucien, pour tromper le temps, lit les réclames dans la vitrine, un bon sirop pour la gorge, un baume pour panser des plaies, des lunettes de soleil pour abriter les yeux. Il n’ose se retourner pour regarder les froufrous, les dentelles, les petites buées dont les filles d’aujourd’hui vêtent leurs corps. C’était plus simple du temps de Loriane, les froufrous c’était juste pour les noces, le reste du temps c’était l’ordinaire mais il y avait tant de bonheur à la simplicité des choses !

  

   Eviter les trous

 

   Etrange tout de même. Charles, d’habitude, répond si vite à l’appel. Un peu perdu, Lucien fait tourner la clé de la voiture au bout d’une main qui tremble légèrement. Lui qui a mis son plus beau costume. Oui, un ancien, noir avec des rayures blanches. Tiens ça lui fait penser aux peintures de l’artiste du Musée. Que le monde est donc petit où tout se rejoint sous le même horizon. Non, Lucien de s’entêtera pas. A quoi bon, c’est comme pour son Aimée. Charles a dû oublier. Lourde la bouteille, pesante la tarte dont on ne sait plus rien, si ce n’est qu’il faudra faire midi avec Vénus en tête à tête et le bruit des moutons dans l’enclos. Ce ne sera pas un malheur, seulement une contrariété. Un dernier regard vers la vitre qu’occulte en partie un rideau de dentelles. Il n’y a plus rien à espérer que de poursuivre son chemin en évitant les trous, en contournant les flaques et les nids de poules.

 

   Attelage de concert

   

   La Traction a quelque peine à redémarrer. Faut dire elle doit, comme son propriétaire, avoir un peu d’arthrose. Si longtemps que l’attelage marche de concert. Sur le chemin du retour les immenses boîtes rouillées du Musée. Leur teinte si sombre, si bien accordée aux ciels d’hiver quand la lumière baisse, qu’il faut allumer la lampe, lui confier son visage inquiet. C’est étonnant tout de même ce pincement au cœur, on dirait qu’un bout de lui-même a été abandonné dans les grandes salles, tout près des œuvres noires. Mais voici bientôt la colline, les prés entourés de haies vives, la boîte aux lettres en bois avec sa pancarte « Peyriac », oui le pays des pierres et des prés, le pays du bocage et des landes où il fait si bon vivre. Vénus est là qui frétille suivie des trois larrons. Il faudra arriver à s’en dépêtrer. Ils sont si affectueux qu’ils n’ont pas de limites. Ça vaudrait la peine, sans doute, de leur faire un peu de place dans la cuisine, entre la cheminée et la cuisinière. Mais ça aurait vite fait de devenir cabotin, de réclamer son dû, et puis, si Loriane voyait ça, elle serait gentiment fâchée, alors…

  

 

    Qui chante de si loin

  

   La table des dimanches a été mise. Ça ne remplacera pas le rire de Charles, sa bonhommie, sa finesse quand il évoque les poésies de Victor Hugo, son Gavroche, sa Cosette. Et puis les pages qui fleurent bon le temps de la Primaire, avec les « Semailles en Beauce » d’Emile Zola, les « Chasseurs de casquettes » d’Alphonse Daudet, la « Sortie de l’école » des Goncourt, un « Intérieur de Campagne » d’André Theuriet. Tout un monde qui n’est plus, qui chante de si loin et c’est un écho assourdi, une comptine pour enfants, un sentier dans les brumes, une pluie d’automne parmi le tapis de feuilles jaunes. Oui, pour le dessert Vénus aura sa part de tarte et Lucien son verre de vin, ce rouge rubis où dansent les flammes, il trinquera à la santé du Charles, lui qui n’aime rien tant que de lever son verre à la santé des Anciens et des Modernes.

  

   Almanach Vermot

 

   Un agenda de moleskine noire posé sur le buffet. Lucien le feuillette un peu à la façon dont, autrefois, on tournait les pages de l’Almanach Vermot, on riait aux illustrations, aux blagues, on répétait un calembour, on s’étonnait de son esprit rustique et cocardier. A la page du jour, juste du blanc et aucune note. Page suivante, celle du lundi :

Invitation de Charles.

   Oui, voilà qui explique tout maintenant. Il pouvait toujours sonner le Lucien. Si ça se trouve, le Charles avec son antique Dauphine, il courrait les routes à la recherche d’un vieux journal, d’un manuel d’école avec les dessins d’autrefois, en noir et blanc, peut-être d’un livre de géographie avec ses cartes délavées, le tracé bleu de ses fleuves, les lignes noires de ses voies ferrées,  le jaune du Quercy et du Rouergue, le vert pâle de la Saintonge et de l’Aunis, le rouge brique des Pyrénées. C’était si beau cette évocation des paysages, ces noms qui voyageaient, ces seuils de Naurouze et du Poitou qui ouvraient toutes grandes les portes de l’aventure. De l’esprit, du corps, de l’imaginaire. Ah il fallait l’écouter le Charles quand il s’emballait sur une page d’Histoire et disait la Prise de la Bastille (il voyait rouge), Bernard Palissy brûlant ses meubles, du Serf au travail (de nouveau il voyait rouge), de Jeanne d’Arc gardant son troupeau (il voyait les Rois Mages, il voyait Vénus, il voyait Lucien sur sa colline que balayait le vent). Oui, combien il y avait de plénitude contenue entre ces feuillets jaunis, combien de connaissances immédiates, de douces irisations de l’âme, de poésie vacante à seulement dire la feuille d’automne, la source parmi les touffes de cresson, la miche de pain sur la table, la cruche qui suait en été, l’éclatement des fleurs blanches au printemps, la fête des battages, les pampres de la vigne que le soleil badigeonnait de vermeil à l’approche du couchant.

  

   Il aimera Charles

 

   Demain sera là, bientôt. Il faut prendre patience seulement. Faire le tour des prés avec Vénus dans ses pas, se mêler aux bêlements de Melchior, aux sauts imprévus de Balthasar, aux coups de museau amicaux de Gaspard. Il faut faire tremper une soupe avec des tranches de pain, un peu d’ail, un œuf blanchi, quelques grains de poivre, un feu dans la cheminée, le reste du vin de midi, la tarte qui fleure bon l’amitié si proche. Il faut enfermer les bêtes dans l’étable, caresser longuement la toison de Vénus, envoyer un sourire aux anges, penser à Loriane dans sa constellation d’étoiles. La nuit est là avec son cortège de points blancs. Quelques nuages au loin, mais simplement d’écume, une décoration qui flotte au-dessus de l’horizon. Il fait bon dans le lit de chêne sous la couette qui fait sa bosse amicale. Il n’y a pas de bruit, sauf, parfois, le hululement d’une dame blanche quelque part dans les plis d’ombre. Bientôt le sommeil sera là. Son repos. Son réconfort. Ses rêves où se mêleront passé, présent et futur en une illisible toile pareille aux œuvres de nuit de l’artiste (on ne se souvient plus du nom, seulement cette attirance du noir, ce magnétisme, cette rutilance au bord d’une félicité), ce temps identique aux illuminations qui traversent la chair et présentent, ici le bouquet de saules et sa pluie, le visage ouvert de l’amour, la tresse de cheveux, le souvenir d’école avec sa cour gravillonnée,  la couronne verte de son tilleul, le noir de son tableau. Le NOIR de son tableau.

  « Tiens, demain, il faut que je pense à lui demander au Charles si on pourrait aller ensemble au Musée. C’est bête, voyez-vous, mais voici que je l’écris toujours avec une Majuscule, comme j’écrivais autrefois, sur mon cahier d’école :

Poésie, Leçon de morale, Géographie

   Je crois que ça lui plairait. Et puis il connaît tant de choses, il pourrait m’expliquer. Ce NOIR, tout ce NOIR traversé d’éclairs de lumière, pareil aux soirs de lune pleine au-dessus de Peyriac.  Ça me fait penser à Loriane, à ses yeux noirs que visitait la clarté. C’est peut-être pour ça que je les aime ces tableaux. Oui, je les aime et je lui dirai au Charles. Je crois qu’il aimera aussi. Oui, il aimera ! De ceci je suis sûr. Ça sert à ça un Ami aussi, surtout, à aimer les mêmes choses que vous : une étoile perchée sur un brin d’herbe, la glace qui fait briller l’étang, la phrase qui chante joliment au creux de l’oreille. Oui, ça sert à ça !»

 

 

 

 

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 08:44
Agathaé-la-Noire

Fort de Brescou

 Source : Wikipédia

***

 

 

Entre deux reportages, je suis venu tout au sud de Lanzarote passer quelques jours de détente à Yaiza, charmant village de maisons blanches se détachant sur le fond bistre des montagnes. Ce matin, je suis allé au bord d’une lagune encadrée de roches noires. Ici tout est calme et rares sont ceux qui s’aventurent en cette contrée du bout du monde. J’ai emporté un livre, ‘Marelle ‘, de Julio Cortázar, que je lis au hasard des chapitres, comme indiqué par la volonté de son auteur. Quelques grands oiseaux de mer planent au loin, plongent parfois, traversent le miroir de l’eau dans un éblouissement blanc. La lumière est généreuse, ici, et j’ai dû mettre mes lunettes de soleil pour protéger mes yeux.

   Un vieux monsieur est venu s’asseoir discrètement sur un rocher à quelque distance de moi. Il m’a adressé un amical bonjour auquel j’ai répondu d’un signe de la main. Il a déplié son journal et a commencé de le lire avec attention. De tempérament solitaire, je suis néanmoins heureux de cette compagnie, d’autant plus qu’elle ne se fait guère plus remarquer que le glissement des nuages, tout là-haut, dans le bleu délavé du ciel. Je continue donc à lire et j’aurais bien pu oublier la présence de ce voisin silencieux si je ne m’étais avisé, soudain, comme alerté par quelque pressentiment, de le regarder d’une manière plus précise, ne le dévisageant nullement cependant, quelques rapides coups d’œil dont, sans doute, il n’est nullement alerté. D’emblée je lui ai affecté un prénom, Javier, c’est un genre de manie, peut-être une simple déformation professionnelle, mon métier de journaliste m’obligeant à ne rien laisser dans l’ombre. Javier, donc, est vêtu d’une façon sobre, pantalon gris, chandail anthracite à fermeture Eclair, une casquette marron coiffe sa tête. Son visage est hâlé, porteur d’un demi-sourire, ce qui me le rend immédiatement sympathique. Maintenant, il sort de sa poche une blague de tabac, prélève un peu de la précieuse herbe, la dépose dans une feuille qu’il roule avec délicatesse entre ses doigts. Il humecte la partie gommée d’un rapide coup de langue. Il frotte son briquet, le tabac grésille, s’enflamme. Il mouche de ses doigts l’extrémité de sa cigarette pour en ralentir la combustion. Il aspire longuement, rejette une fine tresse de fumée qui se dissipe dans l’air matinal avec cette odeur de goudron et de miel, cette odeur, oui…cette odeur…

   Je suis assis à la terrasse du ‘Café des Allées’, à Agathaé, sous la double rangée de platanes qui délimite l’aire dévolue aux déambulations des natifs auxquels se mêlent les premiers touristes attirés par la mer. Jo vient de frotter son briquet. Un nuage de fumée brouille son visage, il en dissipe les effluves de sa main gauche qu’il agite à la façon d’un éventail. Il sourit largement derrière son écran. Il est si convivial, il aime tant la compagnie. Il sirote à petites lampées son verre de Casa, jaune comme le canari, il met si peu d’eau et, du reste, c’est la coutume du pays, ici en cette terre méditerranéenne habitée par les pêcheurs et les vignerons. Jo et Gervaise, sa femme, sont des cousins de mes parents, je n’ai jamais su à quel degré, mais qu’importe ! C’est Gervaise qui tient le ‘Café des Allées’. Une matrone douée d’une inépuisable faconde. Elle fait la loi chez elle et n’hésite pas à éloigner un importun quand il ne respecte pas la loi tacite du lieu. Jo est à la retraite de longue date. Il était pêcheur professionnel et est devenu pêcheur occasionnel. Gervaise vend les poissons au marché après qu’elle a prélevé la part avec laquelle elle fera grillades et courts-bouillons. Combien, encore aujourd’hui, la saveur en inonde mon palais, combien la douce fragrance vient à ma rencontre avec le plus évident bonheur !

   Javier a terminé la lecture de son journal. Il le replie lentement. Il se lève, met sa main en visière, la lumière est si pure, si ruisselante, qui éblouit. Il m’adresse un au revoir de la main auquel je réponds. Il repart vers Yaiza. Je le suis de loin comme pour sceller une amitié neuve. Bientôt le village est en vue. Le port est là avec sa flottille de bateaux bleus. Ils tanguent lentement au gré des courants. Ils me font penser aux jouets d’enfants qu’autrefois je faisais naviguer sur l’eau du lavoir, pendant que ma mère tapait énergiquement le linge de son battoir. Javier m’a aperçu à quelque distance de lui. Il me fait signe de le rejoindre. Nous échangeons quelques mots d’espagnol, j’ai conservé, de cette belle langue, des notions suffisantes pour quelques échanges pratiques. Javier m’invite à monter  sur sa barque. Il va aller poser quelques filets dans la lagune, là où les eaux sont calmes et poissonneuses. Je grimpe à bord de la frêle embarcation qui tangue et gîte à l’envi. Il me tutoie gentiment. « Tiens-toi au pavois, me dit-il et ne le lâche pas avant qu’on ait pris la mer. »

   « Ne lâche pas le pavois », me dit Jo en riant, Marin d’eau douce ! » Ses yeux gris si rieurs s’embuent et il doit essuyer le verre de ses lunettes. Les branches, il les a rafistolées avec du sparadrap qui, maintenant est boucané, mais il n’a cure de ceci. Jo est nature, c’est, pourrait-on dire, sa marque de fabrique. Confectionné comme un vieil outil, d’un coup d’un seul, à la serpe,  dans une branche de coudrier. Le ‘Brescou ‘, c’est le nom de son rafiot, se fraie un passage dans les eaux de La Gardelle à coups réguliers lancés par son vieux moteur, on dirait le cœur d’un vieil animal cognant contre ses flancs. Nous avons déplié des lignes qui pêchent à la traîne alors que nous avançons en direction du large. Nous attrapons quelques mulets de bonne taille que Jo place sur un lit d’herbes au fond d’un panier d’osier. Bientôt nous arriverons près de la jetée. Derrière nous un sillage d’argent, des clapotis qui viennent battre les cannes des roseaux. Parfois des marins-pêcheurs raient l’espace de leurs livrées bleue et rousse. « Attrape donc la gaffe sur le pont et merci de me la passer, c’est pour ‘estanquer ‘ les filets. » J’apprendrai, plus tard, que ce beau mot ‘estanquer ‘ signifie simplement ‘ saisir ‘. 

   Nous sommes arrivés sur le lieu de pêche dans la lagune. « Philippe - le vieil homme m’appelle amicalement par mon prénom -, fais-moi passer la gaffe s’il te plaît ! » L’eau brille comme une lame de métal, un acier poncé, une feuille de chrome. Javier manie la gaffe avec adresse, remonte les filets un à un. Prises dans les mailles, des écailles par milliers font leurs reflets de verre, des centaines de poissons s’agitent en tous sens. C’est vraiment un spectacle féérique, un genre de chorégraphie qui, en même temps, dit une fois la vie, dit une fois la mort. Avec un plaisir évident, le pêcheur décline les noms qui constituent les trésors de notre prise, viejas, sardines, pagres, cerniers, badèches, grondins, rascasses. « Vois, ces grondins, ces rascasses, feront ‘una sartén de pescado’, une magnifique casserole de poissons ! »

   « Vois, ces grondins, ces rascasses, Gervaise va nous en faire une bonne bouillabaisse, je peux te le garantir ! » Jo est vraiment à son affaire et moi, l’enfant des terres, je suis aux anges, au seul motif d’entendre des mots si étranges et si beaux, des mots magiques en quelque sorte. Ma joie joue en écho avec celle de Jo. Nos joies réunies ruissellent pareilles à des névés dans la gloire solaire. Jo se roule une cigarette alors qu’il vient de me confier la barre du ‘Brescou ‘. Je n’ai pas encore dix ans mais je sais, dans ma conscience toute fraîche, que tout ceci se gravera avec le chiffre de ce qui est indestructible. Je crois bien qu’en cet instant où nous redescendons le cours de La Gardelle pour revenir au port, la brume de mes yeux rejoint celle de la rivière qui commence à se vêtir de son voile de nuit. Nous amarrons ‘Brescou‘ à son môle de pierre brune, une lave trouée qui est l’âme d’Agathaé.

   Nous remontons la ‘Rue des Joutes’, cernée de hautes maisons aux façades sombres. Ici, les fenêtres sont grillagées à cause des moustiques et cela me fait un peu drôle de penser que les gens sont comme en prison derrière leurs treillis métalliques. Gervaise, large sourire, nous attend sur le seuil du Café. Elle vient trinquer avec nous. Un Casa pour Jo, une bière pour Gervaise, un sirop de menthe pour moi. Jo fabrique une de ses cigarettes dont il a le secret, tordue, fine en son extrémité. Elle grésille et fait, comme d’habitude, sa résille blanche que Jo dissipe en riant. Sur l’écran de télévision derrière nous, des images dansent dans une manière de mélopée colorée. « Regarde comme c’est beau !», me dit Gervaise qui appuie contre moi ses jolis bras dodus, si doux, si maternels. Un beau paysage de pierres noires, un volcan éteint à l’horizon, une lagune avec sa plaque étincelante, un pêcheur y jette ses filets dans un beau mouvement circulaire, son nom gravé à la poupe de la barque ‘Javier ‘. Mes yeux d’enfant sont éblouis. Je m’entends dire à Jo et Gervaise qui m’écoutent attentivement : « Un jour j’irai, oui, j’irai ! C’est si beau ! »

   Sur les ‘Allées des Platanes’ les ampoules commencent à grésiller parmi les feuilles dures tel du carton. Des promeneurs en chemise. Des Natifs d’ici qui prennent l’air. Gervaise a installé un barbecue sur le goudron des Allées. Sur la petite table ronde, Jo a disposé les assiettes, les tranches de pain, une carafe de rosé dont les flancs transpirent, de minces ruisselets en constellent la surface. Les sardines grillent dans une belle odeur âcre, saturée d’herbes aromatiques. Nous commençons à dîner. Je suis si peu habile à dépiauter les poissons grillés. « Je vais te montrer, Marin d’eau douce, c’est comme ça qu’il faut faire ! » Joignant le geste à la parole, Jo saisit la sardine par ses deux extrémités, deux coups de dents et il ne reste que l’arête. Oui, j’ai encore beaucoup à apprendre. Gervaise sourit de mon air médusé en même temps qu’amusé. Le vin rosé danse dans les verres. J’ai même le droit d’en déguster un petit verre. Il est encore là aujourd’hui avec sa fraîcheur, sa surprise, le bonheur qui est attaché aux événements rares. Les derniers passants. Il fera bon dormir sous les étoiles. Demain, peut-être, une nouvelle sortie en mer. Il me semble avoir entendu Jo en confier le secret à Gervaise. Oui, sûrement une sortie. Je devrai l’oublier cette nuit si je ne veux pas qu’elle soit blanche. Il y a tant à espérer de la vie qui vient ! Oui, tant à espérer !

 

 

 

 

 

 

 

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