Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 09:56
Du creux de la Dune

         « Essaouira depuis les dunes de Diabat »

                    Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

  

   Flamme blanche

 

   Le soleil est haut dans le ciel, immense flamme blanche qui entame la vue, gerce les lèvres, incise la chair trop fragile. Il faut chausser ses yeux de verres noirs, longer les murs de chaux blanche, faire siennes les ombres décolorées, en vêtir son corps ourdi de chaleur. Mince ruissellement. L’eau est une immédiate aventure qui glace le dos, en fait une cohorte de fins ruisselets.

 

   Médina

 

  Médina en sa rutilante présence. Quelques hommes assis devant leurs échoppes. Rides profondes, solaires qui lézardent leurs fronts. Signes d’appartenance à la rudesse, à la verticalité, à la lumière qui envahit tout, déclôt tout ce qui se réfugie dans les recoins, les failles profondes entre les dalles de briques. Le Bleu monte des portes, fait ses clartés marines. Dures, abyssales, s’imposant aux regards fussent-ils les plus distraits. Murs d’ocre et de neige où crépite l’intense rumeur de l’heure.

    

   Mythiques contrées

 

  Tout autour la large enceinte de briques roses et de moellons gris, la plaque vert émeraude de la mer qui s’enfuit là-bas, loin, vers de mythiques contrées. Des pluies de goélands fous, des rafales de cris dans l’air qui file à la vitesse des comètes. Blanc vertige de ce qui se donne dans la joie, sans retenue aucune. Les yeux s’embrument, les lèvres sont humides, un fin brouillard colle contre les corps ses mains pareilles à un baume, à une dilution de l’angoisse dans les volutes infinies de ce qui est sans mesure.

 

   Flottille bleue

 

   Port. Eau tranquille. Abri. Flottille bleue aux étraves levées. Elles disent le pur bonheur de voguer sur les barres d’écume, de franchir le roulis, de gagner le large, là où frétillent les bancs d’argent des poissons. Lourds sont les filets où se débat le peuple multiple des nageoires, des queues brillantes, des dos semés d’écailles turquoise, les yeux sont de simples trous noirs. Des pertes que jamais l’on n’interroge. La mort donne la vie qui donne la mort. Eternel cycle des parutions/disparitions.

 

   Une grotte s’ouvre

 

   On est loin, maintenant, au grand large, sur les îles Purpuraires semis de rochers bruns flottant sur la dalle d’eau. Le vent souffle continûment, traverse les vêtements, fait sa petite musique sur la peau qui se hérisse de points illisibles. On est régénérés de l’intérieur. Une grotte s’ouvre avec son luxe de stalactites, de concrétions, de bourgeons de calcite. Ça y est. La lumière est entrée dans la nasse de chair. Elle fait son grésillement, elle ouvre ses ramifications, elle pullule tout contre le réseau du sang.

   Elle a déserté la couleur. Elle est monochrome, semis de noirs profonds, glacis de blancs duveteux, taches grises qui courent d’un bout à l’autre de la vision. Ce qui surgit alors : le mellah d’Essaouira dans les années usées d’un temps ancien. Des silhouettes fantomatiques, djellabas, murs lépreux, rigoles en pavés, fentes de lumière entre les abris de torchis. On n’est plus au présent. Seulement dans ce passé qui tutoie une origine. On se tait. Seul le silence. Murs éventrés. Colonnes supportant des ogives mauresques aux indéchiffrables motifs, fours de briques à la gueule largement ouverte.

 

   C’est un haschisch

 

   Là seulement on est prêts pour le grand voyage, celui qui, vers le Sud vous emporte au Pays des mirages et des somptueuses hallucinations. C’est un peyotl. C’est un haschisch. C’est un opium. Rien ne tient de ce que vous saviez. Peut-être êtes-vous-même étranger à votre propre existence ? Défenestré en quelque sorte.

 

Loin la mer

Loin les îles

Loin les mensonges

Des villes et des villages

Loin les affabulations

 

   Le réel est si loin qui fait son étrange clignotement. Ici une lentille noire, crépusculaire, qui dit le repos, énonce le silence, convoque la gratitude. Il est si heureux d’être là parmi le doux moutonnement des dunes, au creux de leur enveloppement maternel, cette quiétude qui se lève au centre de l’être pareille au déploiement d’une subtile corolle. Ici nul ennui qui ferait du temps une interminable hésitation au seuil du dire, nulle angoisse qui hisserait son dais devant la figure d’un imaginaire atterré.

  

 Lieu sans nom

 

   Le ciel est haut, infiniment gris, cette teinte qui aplanit, médiatise, unit dans la demeure féconde d’une harmonie. Jamais le désespoir ni l’angoisse ne sont gris. Noirs seulement. Inscrits dans une fosse de bitume, le sans fond d’une crypte, le sans fin d’une douleur. Au centre, une large île de clarté pareille à la promesse de l’Aimée : une aube se lève avec la venue du jour.  Autour est un cercle plus sombre, il délimite les bords d’une clairière et c’est en ceci, la proximité avec l’ouverture que cette ombre n’est nullement inquiétante. Seulement l’annonce de ce qui va venir, ici, depuis ce lieu sans nom, sans repère autre que celui de l’âme qui en contemple le site d’éclosion. A la limite de cet étonnant horizon fait de courbes et d’inclinaisons, d’ascensions et de chutes, la presque disparition de la Cité des Hommes, faible vibration toute d’extinction, d’exténuation, de silence. Parlent-ils les Hommes là-bas, les Invisibles ? Palabrent-ils ? Emettent-ils des serments ? Jurent-ils sur la tête de leurs enfants ? Tirent-ils des plans sur la comète ? Rusent-ils ?

  

   Immédiate liberté

 

   C’est une telle félicité d’en seulement songer, imaginer les actes. Ici, depuis l’éternel repos de ce monde minéral à l’infinie puissance, combien d’innocence, d’aimable puérilité à les placer, ces Lointains,  sur la scène de l’exister au simple motif d’un jeu, à la seule effervescence de l’imaginaire. Oui, voyez-vous, l’essence de ces espaces innommés - ces utopies -, c’est d’initier une immédiate liberté au terme de laquelle le relatif s’impose en contrepoint de l’absolu, du tenu pour sûr, du dogme érigé en principe. Là il n’y a lieu que d’être Soi, sans délai, sans tergiversation. Vérité que ce sable immaculé. Poésie directe que ce Simple de la dune aux blanches et grises déclinaisons. Sur ces monticules vierges, toute la belle cadence de la lumière pareille à une mélodie. Les rythmes s’y impriment avec la nécessité des choses exactes qui n’ont besoin que de leur propre présence : tout y est contenu dans l’évidence même. Rien à chercher qui serait dissimulé. Nul prédateur caché derrière un pli de terrain. Et puis, c’est si rassurant cette immobilité que le premier vent viendra métamorphoser afin que se dise sur un mode différé ce qui est à comprendre d’une Nature généreuse, infiniment renouvelée, cette inépuisable corne d’abondance.

  

   Lignes claires

 

   Beauté que ce croisement de lignes claires que viennent rencontrer d’autres lignes plus soutenues, mais toujours dans la concorde, nullement dans l’affrontement. Adret lumineux qui court d’un bord de la vision à l’autre. Une cimaise est là, en suspension, pour dire, sans doute, la proximité de quelque mouvement de cette matière qui n’est que pulsation retenue, hésitation avant que ne se dise une autre fable. Ici un cirque est creusé dans la blancheur qu’un cratère noir marque de sa curieuse ellipse. Infinies variations des clairs-obscurs, ces polyphonies lexicales en attente de profération.

 

   Devenir humains

 

   Jamais on ne quitte sans nostalgie l’épaulement de la dune, sa réserve de rêve, l’ineffable solitude dont elle couronne les êtres sensibles, les esthètes, les amoureux d’un univers livré à la seule royauté de cette Nature si généreuse dès l’instant où nul n’en entrave les généreux desseins. Laisser être les choses en leur naturelle propension à vivre selon la loi non encore écrite de cela même qui poudroie et se recueille dans l’invisible serment tacite dont nous les humains ferions bien de nous inspirer. La dune est là dans son immémoriale sagesse. Elle nous regarde « être humains », devenir humains en d’autres termes. Puissions-nous en imiter l’accomplie sérénité. De telles photographies nous y engagent. Qu’attendons-nous pour coïncider avec notre être ? Vraiment !

Partager cet article
Repost0
2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 11:26
A l’angle de l’image

Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

 

   A l’angle de l’image.

 

   Toujours il faut partir de là, de l’angle et y demeurer le plus longtemps possible. En retrait. En attente. Comme l’animal sauvage sur le seuil de son terrier qui se cache du prédateur et ne saurait sortir au plein jour qu’avec un luxe de précautions. On est sur son quant-à-soi, sur la lisière la plus étroite de son corps, sur la rumeur de l’esprit avant qu’il ne devienne incandescent. Plié dans l’angle avec la conscience que les choses ne se donnent qu’à partir de l’ombre, du noir, de l’inconnu dans sa densité première. Ne pas bouger surtout, faire de l’immobilité sa manière d’être au monde, de son silence un vœu de pauvreté, de sa solitude le fortin infrangible qui, seul, sera à même de révéler, de faire apparaître les phénomènes, de les apporter, plus tard, dans le scintillement dont, toujours, ils constituent le recel. Il n’y a de beauté que longuement attendue, dévoilée dans le secret de l’âme, là où de blancs tourbillons, des vagues d’écume naissent dans l’attente du jour qui n’est que Vérité, donation des choses en leur essentielle parution. Ceci il faut le savoir et le loger au plus précieux, dans le creux d’une main, dans la conque d’une oreille, dans le grain noir de la pupille mais aussi hors de soi qui n’en est que l’écho, dans la pliure nacrée du coquillage, dans le corail sublime de l’oursin, dans l’arborescence mauve de l’anémone de mer. Un seul trait d’union, mais fin, mais discret, un seul fil conducteur que la lumière grise prend en son sein sans même en avoir perçu l’intime vibration.

 

   Loin, au-delà d’ici

 

   Terre, figure de Janus aux deux visages. Un côté d’ombre, de failles emplies de noir, de sommets non encore apparus, de villes dans le deuil d’elles-mêmes. Un côté de lumière, de ruissellements, de paroles vives qui criblent l’espace, une face de vibrations, de mouvements, d’itinéraires sans fin sur les agoras où se déploie le chant du monde.

   Savane d’herbe de l’altiplano avec son jaune iridescent, de soufre, si proche des « Tournesols » de Vincent. Montagnes de métal au sommet desquelles court le lac éclatant des névés. Le plateau est vaste qu’inondent les vagues de clarté. L’œil n’a nul repos, l’œil court, bondit, s’essouffle à capter toute la présence dans son immense prodigalité. Saute de la laine brune des lamas à la toison blanche de l’alpaga, à la flaque d’eau qui recueille le miroir étincelant du ciel.

   Glaciers aveuglants des rizières de Ping'an au Guangxi, dans cette Chine entièrement de beauté. Le bas de la vallée est encore dans une brume bleue et la lumière gagne petit à petit les gradins où l’eau devient coupante telle une lame de rasoir. Il faut mettre ses mains en visière ou ne regarder qu’au travers de la herse des doigts. Il y a tellement de présence blanche, tellement de reflets, de bondissements, d’exultations, de verbes lançant dans le ciel la force ouvrante du jour, le flamboiement de l’heure.

   Altiplano, rizières sont des paroles de haute profération. On n’y peut faire face qu’entièrement dénudés, dépouillés de soi, transparents jusqu’à l’architecture ossuaire, aux réseaux violentés des nerfs, aux fibres de chair qui blêmissent sous les coups de boutoir de la vie en sa démesure. Ici, nulle possibilité de trouver refuge à l’angle de l’image, dans un abri au sein duquel on dissimulerait sa présence en attendant qu’un voilement ait lieu, qu’une ombre recouvre de son aile de suie toute cette profusion, cette exaltation.

 

   Ici, loin de la clameur.

 

   On est dans l’encoignure de l’image, en attente de l’événement. Loin sont les bruits, les faisceaux polyphoniques, les charivaris, les turbulences, les froissements. Cette image-ci se donne comme l’antidote des effusions mondaines, comme un onguent dont, depuis toujours, on attendait qu’il vienne calmer nos angoisses, raviver la source originelle de notre innocence, nous permettre de nous approprier des choses dans l’immédiateté d’une intuition. Cela vient doucement. Cela murmure.

   Cela fait sa bande noire tout en haut du ciel et c’est une « Petite musique de nuit » avec sa pulsation libre de menuet, ses notes liées, sa grâce, son élégance discrète, son évidence d’être dont l’âme ne peut tirer que son équanimité, sa souplesse, la rectitude de son souffle.

   Puis ces taches blanches, ces ponctuations des nuages qui sont un signe avant-coureur du jour, juste une irisation, un moirage venant dire aux hommes le texte de leur destin, la poésie de leur venue, la nécessité d’être dans la réserve, la méditation, le pas qui se retient avant de franchir toute limite, d’initier tout nouvel acte.

   Plus bas, dans la ganse grise des cumulus se laisse apercevoir une manière de bouche qui semble distiller un langage à mi-voix, conter peut-être une histoire ancienne, du temps où les hommes de nature vivaient dans la simplicité de leur être, sous la claire nomination du Ciel, sur la dalle fondatrice de la Terre, là, entre les dieux insaisissables, les mortels aux ténébreuses délibérations.

   De l’angle où l’on demeure tout se donne avec générosité, facilité. Il n’y a pas encore la meute solaire qui brûle tout, défigure tout - au sens d’enlever figure -, confondant en une identique hallucination, aussi bien les hommes, la nature, les choses et toute élévation de soi qui prétend faire sens mais, en réalité, se dissout dans l’essor même auquel est confiée la difficile tâche de devenir un signe séparé, un alphabet doué de quelque projet, de quelque fortune. Là où déjà une sorte de miracle se forme, au centre de l’image, dans son énonciation la plus essentielle, cette mince bande de terre qui porte habitats et hommes mêlés, la marque sans doute la plus éminente de ce que veut dire exister ici, en ce lieu, près de l’eau qui, étale, immensément posée, disponible, accomplit toute présence entre cette nuit qu’encore le ciel retient, ce jour dont la terre fait présent. Mais c’est comme avant la venue du monde à son image, une genèse suspendue, en attente d’un signal - est-il divin, humain, naturel ?, il y a tant de questions irrésolues qui font de nos attentes l’espace d’une joie. Saurions-nous et tout s’éteindrait, les arbres replieraient leurs frondaisons, les montagnes abandonneraient leur haute lutte, la mer s’assècherait faute d’avoir été questionnée -, mais c’est la désertion des hommes, leur non-venue dans la contrée ouverte qui clôt le débat puisque sans conscience, sans regard en prenant acte, l’univers est un objet errant dans l’infini.

   Et quelle merveille pour des yeux encore pris d’obscurité que de voir ce reflet d’argent qui module l’eau en profondeur, on n’en voit que le miroitement de surface, mais quel bonheur simple de s’éveiller à cette pure rencontre. Un homme en retrait, une nature qui sort de l’oubli. Comment pourrait-il y avoir meilleure amitié, émotion réciproque - oui la Nature éprouve, pleure, frissonne, sent la peur -, convergence des désirs ? Comment ?  Je suis dans l’ombre, cette confidente du doute, l’eau est dans son premier éveil, cette face encore glacée de l’inconscient et, tous deux, nous sommes en attente de l’autre, dans une identique quête de savoir, d’éprouver, de dérouler la spirale de la vie.

   Une frange d’écume semi-circulaire, brillant feston, fil lumineux, se donne à voir comme l’ultime parenthèse à partir de laquelle quelque chose va avoir lieu. Quelque chose, oui, d’indéterminé, d’insu, car nous ne savons rien du temps qui va nous échoir, dans la seconde qui suit, dans l’heure désocclusive qui fera de nous un être neuf, un ombilic dont toute germination est toujours en suspens, jamais donnée d’avance. 

   Puis la surface lisse de la plage, son dessein (qui est aussi dessin) d’aurore boréale, cette invite à déjà initier ses premiers pas sur le chemin où s’imprimeront les traces hasardeuses de notre histoire dont, chaque jour qui vient, nous traçons les tremblantes esquisses, un pas devant l’autre, une succession de clignotements, une note noire, une note blanche dans l’éveil singulier de notre être. Jamais nous n’aurions pu formuler tout ceci, cette divagation signifiante en lisière des choses, dans l’éclat sans partage des lumières de l’altiplano, dans les dagues brillantes des rizières de Ping'an. Jamais.

   La retenue de soi dans le retrait de l’image, la qualité fondamentale d’un clair-obscur, la discrétion et l’à peine esquisse de l’heure, voici les outils dont nos mains doivent se doter, dont notre regard doit être le recueil. Jamais de prise en compte de soi dans la turbulence du jour, jamais d’éclosion du rare dans les plaies vives d’une trop grande lumière. L’homme-pensant est un homme de l’aube et du crépuscule. Un homme de l’entre-deux. Un homme du passage. Nulle autre révélation qu’en ceci ! Nulle autre !

 

  

 

 

  

 

Partager cet article
Repost0
9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 15:43
Au Pays de Nostalgie.

                  Photographie : Céline Guiberteau.

 

 

 

 

 

« Derniers faits d'hiver

 

Avec réticence,

je laisse glisser le manteau de l’hiver…

Les nuits ont un goût différent,

elles tressaillent, se dénudent, se fondent en silence

dans une chambre alanguie.

C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde

en me faisant croire à son immobilité. »

 

CG.

 

 

 

 

     L’été, sa route flamboyante.

 

    L’été avait tracé sa route flamboyante, plantant ici ses dagues de feu, là ses canifs d’étincelles et nul habitant sur Terre n’était épargné, eût-il vécu dans les plus hautes latitudes du septentrion. Dès le matin l’air vibrait à la manière d’un bronze fondu, midi se donnait sous les flammes d’une aveuglante blancheur et le crépuscule dépliait ses spirales de cuivre sur la ligne violentée de l’horizon. Partout l’on se terrait. Partout l’on recherchait les recoins d’ombre, les sources claires, la fraîcheur bleue des frondaisons. On se rassemblait en grappes compactes, telles des chenilles processionnaires au faîte des grands pins, on se pressait sur les terrasses ombragées des cafés que de généreux brumisateurs tempéraient alors que des boissons polychromes faisaient, dans des verres givrés, leur chanson de gouttes vives et aériennes. On était en chemises, en dentelles, en minces vapeurs tellement la seule idée de se vêtir prenait aussitôt la couleur d’une irritante contrainte. On vaquait pieds nus sur les sols de tommettes, on déambulait plus qu’à demi-dévêtus en bordure de plage, on plongeait avidement dans la première flaque d’eau. On fondait littéralement sous les coups de boutoir de l’ardeur solaire et les nuits étaient des fournaises qui séparaient jusqu’aux corps des amoureux transis. Dans le corridor d’un parler immédiat on disait « c’est la faute au réchauffement », « c’est à cause de la bougeotte hum… », « c’est les hommes qui sont respon… » et les phrases mouraient d’incurie sur les lèvres dilatées des Terriens. Il n’y avait presque plus de langage et les anatomies flottaient dans un éternel bain de vapeur tels d’inutiles et pathétiques drapeaux de prière.

 

    Au faîte du désespoir.   

 

   C’est au faîte du désespoir des Existants que le temps avait choisi de retourner sa peau, d’entraîner le peuple hagard de Charybde en Scylla, de créer, d’un coup d’un seul, la plus incroyable métamorphose qui se pût imaginer. Les parasols colorés faisaient encore leurs corolles gaies au hasard des rues, les Filles déambulaient dans des tenues si légères qu’elles étaient quasiment invisibles, nullement leurs belles anatomies qui chaloupaient à la façon de goélettes, les monceaux de glace vanille-pistache faisaient, à l’angle des rues, leurs clins d’œil visqueux, les fontaines s’égouttaient lentement avec un bruit d’antique clepsydre.

  

   Arrivé un matin.

 

  C’était arrivé un matin, sans crier gare, alors que le peuple des Endormis, plus nus que la misère, râlaient sur leurs nattes d’ennui, pareils à des insectes cloués au cœur du Désert. Ça avait été comme un glissement au début, le déplacement de couches d’air stridulant sous l’effort ou bien le bruit d’une source se réveillant de sa torpeur, faisant se percuter ses molécules dans une manière de précipitation. On avait poussé prudemment ses volets sur la page du jour. D’étranges signes s’y inscrivaient, sortes d’illisibles hiéroglyphes qui semblaient vouloir dire la fragilité des hommes, leur terrible condition, l’entaille de la finitude surgissant dans l’alcôve jusqu’ici feutrée de la vie.

  

   Hiver le plus rude.

 

  Le ciel était violacé par endroits. De grandes plaques blanches à la consistance de banquise dérivaient à l’horizon et, au milieu de tout ce tumulte, de lourdes balafres de glace, des stalactites de givre, des floculations de grésil chutaient sur le sol  durci qui résonnait comme la peau d’un tam-tam. Par longues et sifflantes rafales le vent s’engouffrait par toutes les failles disponibles et il fallait bien se rendre à l’évidence : l’été, le bel été aux parures étincelantes le cédait, non à l’automne, mais à l’hiver le plus rude avec ses immenses faux qui hachaient l’air, avec ses hallebardes de cristaux qui coupaient et taillaient l’âme à vif. Sans parler des corps dont l’épaisseur existentielle se réduisait à la fluidité d’une mare dans l’immensité de la mangrove.

 

    Une lueur dans la nuit.

 

   Voyant ceci, cette porte ouverte sur l’Enfer, les Hommes n’avaient pas voulu reconnaître la pliure sauvage de la réalité. Ils avaient choisi de demeurer sur leurs couches, tels des grabataires condamnés à l’exil. Ils avaient choisi d’hiberner tels de frileux hérissons, de replier leurs piquants, de se mettre en boule, là, tout autour de ce qui leur restait comme chaleur, c'est-à-dire comme vie, comme espoir. Et, au centre même de leur mince braise, voici ce qui s’éclairait avec la belle douceur d’un songe, la palme lénifiante de quelque souvenir venu du plus loin de la mémoire :

 

   Un conte oriental.

 

   Le ciel était cette immense lumière unie, cette bannière sans début ni fin qui dépliait sa feuille d’or partout où le regard pouvait poser sa belle et vivace curiosité. Cette teinte était si belle qu’elle ne pouvait s’être échappée que d’un conte oriental, du luxe d’une pagode dorée, d’un stūpa qui se serait dressé, non dans un paysage naturel, mais dans celui, somptueux, de l’âme. Tout était si amplement donné que l’on aurait cru au chant d’un premier matin du monde, cet éveil du néant faisant ses belles circonvolutions au-dessus des ombres et des froideurs de la ténèbre.

   Cela ruisselait aux quatre horizons, cela fusait du ciel lui-même, cela sortait de l’eau de la mer, cela était vivant pollen et noble nectar, c’était un miel dont la substance était cette subtile ambroisie qui semblait à elle-même son propre ressourcement. Un air d’éternité dans lequel la temporalité ordinaire se diluait sans le moindre regret puisque la durée avait atteint en un seul empan de son être la totalité de son savoir, la pointe extrême de la connaissance. Tout en haut la lumière battait d’un rythme si souple qu’on n’en percevait plus le mouvement et ceci était si fluide qu’on aurait pu croire à une eau céleste, à une parole ouranienne celée dans son propre secret.

  

   Des sanguines et des bruns.

 

   Nul cependant n’était sorti de sa chambre. Nul ne s’était vêtu ni d’une mince flanelle, ni d’une soie qui se fût interposée entre Soi et la Merveille. La clarté nimbait les corps, les détourait d’une aura étincelante tel le diamant et les yeux étaient des pépites dans le creux prolixe des arcades, une manière de cratère d’où se levait le regard captateur de beauté. On ne se posait même pas la question de cet été brûlant dont nul automne n’avait pu résulter, pas plus que du terrible hiver qui en avait biffé l’immémoriale texture, ce bruissement de feuilles légères, ce tumulte de rouille et d’argent, ce jeu sans fin des sanguines et des bruns, des ocres et des nervures sépia, des limbes tabac que trouait déjà la fin d’une aventure.

  

   Union sacrée.

 

   Ciel posait sur Eau sa souple argile et c’était comme une union sacrée, une traîne nuptiale, une promesse de devenir, le glissement des formes l’une en l’autre, l’effacement de toute limite, la dissolution de toute césure, l’osmose portée à son plus bel éclat. Mais un éclat sourd, vivant du dedans le prodige de la présence. Comment les Hommes aux yeux de pierre et d’amadou avaient-ils pu demeurer insensibles à tant de magique donation des choses sans que leur esprit ne s’enflamme, leur enthousiasme ne combure dans un poème infini qui aurait dit le Monde en son unique ? Là, devant la plaque d’or et de platine, on ne proférait plus rien, on devenait mutique, mais c’est un langage intérieur qui faseyait au grand large de l’esprit, c’est une voile immense qui se déployait dans le territoire libre de l’imaginaire.

  

   Feuille de silence.

 

   La plaque de la Mer avançait en longues pliures blanches, en mosaïques presque noires, en isthmes et presqu’îles qui, constamment, se recouvraient, se chevauchaient, flux et reflux disant l’avancement de l’heure dans la longue pente du jour. C’était comme d’entendre une fugue mille fois parcourue à l’aune de la sensation, de se laisser envahir par les notes d’une symphonie venue du plus loin de soi, peut-être d’un lieu sans nom, d’un bord de l’être inapparent, d’une feuille de silence. Alors on était un peu ivres. On tanguait sur le rebord de sa fenêtre. Parfois même l’on prenait son envol, oiseau de mer aux ailes éployées, aux rémiges en éventail, aux plumes réceptrices de tout ce qui venait à soi dans la mesure singulière de l’instant. On pouvait demeurer de longues heures flottant telle une boule de palladium qui aurait reflété le langage à nul autre pareil de cette eau originelle, de ce ciel fondateur sans que, jamais, un ennui survînt, un doute s’immisçât dans la conque de chair.

  

   Belle clarté d’automne.

 

   C’était ainsi, on n’était plus Homme isolé entre des murs blanchis à la chaux, on n’était plus une errance en quête d’une Terre Promise, on n’était plus diaspora, faille, éclatement, on était intimement uni à tout ce qui, autrefois, recevait le nom d’altérité. On était Homme-Goéland-Ciel-Mer d’un seul battement d’aile et l’on flottait infiniment au centre des éléments, on était traversé par leurs flux, on était souffle de vent, pluie d’embruns. Loin était le brasier incandescent de l’été, l’hivernale congère avec ses griffes acérées, les lianes de ses froidures. On était là dans la belle clarté d’automne qui ne pouvait trouver de conclusion. Sauf dans un rêve connaissant son épilogue dans la blancheur de l’aube, sauf dans le poème chutant dans la prose anémique, sauf dans l’amour hypostasié en simple relation.

   L’heure est belle qui est encore à venir. Mais qu’y a-t-il donc de plus beau que ce crépitement, ce flamboiement avant que ne vienne la nuit ? La nuit de suie et d’incompréhension., d’interrogation et de vide autour de soi.  Qu’y a-t-il ?

 

« C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde »

 

Que proférer après ceci qui aurait encore un sens ?

Oui, UN SENS ?

Partager cet article
Repost0
7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 09:57
Un air d’attentive irrésolution.

           Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

 

  

   Êtres de l’énigme.

 

   Combien il était troublant de vous regarder, penchée à la fenêtre, dans cet air d’attentive irrésolution. Présence étrangement ambiguë qui vous approchait, tout en vous éloignant. En un même mouvement, vous étiez ici au bord de l’ombre de la chambre, là face au visage de la lumière. Vous en étiez la médiatrice, soit l’aube en son éveil, soit le crépuscule en sa chute. Les êtres de l’énigme ont-ils cette silhouette si fuyante que jamais on n’en saisit que l’inconstant passage, la dérive d’un oiseau dans le vide du ciel, la course du vent au sommet de la dune, un sourire que des lèvres biffent à même leur indocile ouverture ?

 

   Un espoir naissant ?

 

   Vous voir ou tenter de le faire ne pouvait avoir lieu que dans l’approche d’un dessin, la trace d’une estompe sur la feuille grise du jour. Il y avait ce fond lumineux, cette tache de clarté dont vous émergiez tel l’arbre de son fourreau de brume. Ce soudain surgissement signait-il la forme de quelque vérité dont vous auriez été en quête ? Ou bien était-il le signe d’un espoir naissant à la rencontre de ce qui, illisible pour moi, revêtait peut-être pour vous la trame d’une signification ? Qu’y avait-il au-delà de l’écran dont votre corps était la belle mise en scène ? Un vaste paysage tel celui de la Toscane avec ses collines adoucies, ses teintes d’herbe oscillant entre le grège, l’alezan avec quelques touches de fauve ? Parfois une ligne terre d’ombre ou de Sienne longeant un chemin blanc. Et, au loin, la pente de la montagne que le bleu gagne dans une si grande discrétion qu’on la croirait irréelle. Tout en haut, presque à la rencontre du ciel, la masse claire d’une bâtisse entourée d’oliviers, et ces inévitables chandelles des cyprès sans qui ce pays ne serait nullement ce qu’il est. Et puis, encore, l’arbre seul au sommet d’un coteau, contrepoint de cette indéfectible harmonie.

 

   Crete Senesi.

 

   Bien sûr j’aurais pu imaginer, au bas de votre fenêtre, une rue bruyante, des passants vêtus de clair, une ambiance de fête, le tumulte des corps, des odeurs d’été et d’huile solaire, des fragrances éblouissantes, le dépliement musqué d’une fleur de magnolia, la mer si proche avec le moutonnement de ses vagues. Mais, convenez avec moi que cette pléthore de mouvements, l’ambiance tendue d’une foule, les sons libres, les échos, les bondissements d’existences fougueuses n’eussent guère convenu à ce que, depuis votre lointain, vous offrez à mon regard. Voyez-vous, c’est inouï tout de même la force de l’imaginaire qui vous attache à un lieu, vous fait le don d’un horizon et vous y fixe tel l’incontournable événement dont vous témoignez à votre insu. A ce point de ma méditation, je ne puis plus vous envisager autrement qu’à l’orée d’un espace toscan, avec les souples ondulations des Crete Senesi parcourues  des touffes blanches des nuages.

 

   Cette nuit d’ébène.

 

   Question d’ambiance, sans doute, question de ton fondamental dont vous ne pourriez vous abstraire qu’au prix d’une réduction de votre liberté. Vous apparaissez là, en cet endroit si singulier, tout comme le faisait un Modèle de Rembrandt se détachant d’un clair-obscur ou bien de cette nuit d’ébène si caractéristique d’un Caravage. Tout un jeu d’ombre et de lumière. Toute une fugue entre présence et absence. C’est si romanesque cette pose, si cernée de doute cette attitude qui ne se donne que sur la pointe des pieds. Si questionnant ce visage se perdant dans le tremblement de clarté. Une presque transparence, des traits si fondus, l’à peine contour d’une oreille, le massif  enténébré des cheveux, l’attache fragile du cou, une lunule blanche y fait son apparition, la naissance discrète de la gorge que dissimule le noir de la robe, cette délicatesse du bras, cet effleurement du genou qui reçoit une indéchiffrable main, puis ces jambes croisées  disparaissant dans l’anonymat de la pièce.

 

   Illusoire géographie.

 

   Parlant de vous, de cette personne sans réelle identité, vous ai-je dépossédée de ce qui vous habite en votre for intérieur ? Vous ai-je simplement hallucinée et  ai-je créé de toutes pièces un espace d’inconnaissance, une illusoire géographie, tressé la chaîne imaginaire d’un être du passé, dressé la possibilité d’un futur, annulé le territoire toujours en fuite du présent ? Indéchiffrable temporalité à laquelle se superpose l’évanescente trame de l’humain en sa précaire condition. Voir dans le flou et l’approximation n’est pas seulement approcher l’altérité dans une manière d’indétermination, mais aussi, en quelque façon, participer à l’illisible interprétation du monde, de soi d’abord en son initiale présence. Sommes-nous si assurés de nous-mêmes que notre perception des choses puisse se décliner sous les auspices d’une certitude ? C’est bien parce que nous ne voyons pas clair en l’autre que nous avons tant de difficultés à circonscrire notre propre nature. Le réel dans sa perpétuelle mouvance, son constant effacement, dissocie les images qui viennent à nous, les métamorphose, les porte à la limite d’une visibilité si bien que, jamais, nous ne sommes sûrs de rien. Pas plus de l’arbre dans le paysage, du trajet éphémère de la feuille dans le vent, de l’amour qui se dissout dans les remous de la quotidienneté, de l’œuvre d’art qui, tantôt se dévoile sous un jour inaperçu que le lendemain vient recouvrir de son voile d’oubli.

 

  Vision d’un songe.

 

   « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. », disait Héraclite parlant de l’impermanence des choses. Vous verrais-je encore demain assise sur ce cadre de fenêtre qui s’annonce comme une toile avec son fond, sa forme, ce Sujet que vous figurez ? Et quand bien même vous verrais-je, ne serez-vous une Autre, ne serais-je un Autre ? Tellement de rêves se seront présentés, tellement de pensées auront été émises, de vœux exaucés ou bien éteints, d’images métabolisées qui auront présenté une autre réalité, modifié le socle d’une vérité. Serez-vous une simple fable sise dans une autre aventure sur le bord de la Mer Egée, près du cône fumant du Vésuve, dans la pierreuse nature d’Irlande ou bien dans cette chambre qui n’est peut-être que la vision d’un songe ? Comment savoir, la lumière est si basse, la limite du ciel et de la terre si indistincte, la mer si loin qui fait ses flux et ses reflux ? Oui, ses flux, ses reflux. Immémoriale entente du temps dans laquelle nous nous fondons tel le cristal dans un pli d’air.

 

 

Partager cet article
Repost0
6 septembre 2017 3 06 /09 /septembre /2017 09:32
Salle des Pas Perdus.

Photographie : Patricia Weibel.

« Fiat Lux ».

 

 

 

 

   Le cri des sternes.

 

   Ma première vison de vous, ç’avait été votre fière silhouette se découpant derrière la croisée de cette demeure néo-classique, façade de tuileaux roses et de pierres armoriées, de mansardes coiffées d’ardoise et d’épis de faîtages qui se fondaient dans le gris-bleu du ciel de Trouville. C’est votre élégance, d’abord, qui avait retenu mon attention, cette allure presque hautaine, ce corps svelte drapé dans ce fourreau de toile noire, cette écharpe blanche qui semblait voguer vers cette mer si proche, si lointaine. Parfois, entre les rumeurs du vent, ses bourrasques vite apaisées, le cri des sternes qui traversait l’air dans un déchirement de soie. C’était comme si, soudain, le réel s’était échappé par cette ouverture du ciel, annonçant la perte du temps dans le gris indéterminé des sentiments. Une vacance sans fin qui semblait n’avoir de but que sa propre rêverie.

 

     Fil d’Ariane.

  

   A la terrasse du « Vieux Gréement » - quel était donc le voyage qui y figurait en filigrane ? - je buvais des cafés brûlants, fumais nerveusement de longues cigarettes à l’odeur de résine.    L’automne venait tout juste de teinter de mélancolie la résille grise des rues et les passants hâtaient le pas dans l’air qui fraîchissait. J’étais seul, assis sur mon fauteuil de rotin, regardant passer le temps dans ses éternelles volutes de cendre. Bien peu se fixaient à ma solitude et je devais consentir à errer dans cette marée continuelle qui faisait ses flux et reflux, ses remous parfois, ses symphonies de bulles irisées à la fragilité de cristal.

   De temps en temps votre sortie énigmatique sur le balcon de grilles claires. Vous n’apparaissiez guère que dans quelque nuage de fumée pâle et je pensais que ces minces lignes capricieuses seraient à jamais le lien qui nous unirait par-delà l’espace et le temps. Un fil d’Ariane se perdant dans les complexités d’un labyrinthe. La vie n’était-elle que cela : croisements de venelles, imbrications de rues, emboîtements à l’infini d’impasses, de situations gigognes qui, le plus souvent, se vêtaient du destin irrésolu de la disparition ? Combien d’êtres croisés au hasard des rues qui ne seraient que de fuyants spectres, de rapides illusions, des courants contraires pareils aux feuilles bousculées par les sautes de vent ?

 

   Valeur d’un signifié.

 

   Je m’apprêtais à quitter la terrasse déserte lorsque, vêtue de cette robe si longue - vous protégeait-elle des autres ou bien était-elle un rempart contre vous-même ? -, vous avez descendu l’escalier à double révolution, suivie du flottement d’écume de votre foulard. A la main un simple bagage de cuir fauve. Qu’indiquait la modestie de votre accessoire ? Une course à effectuer en ville ? Un amant à rejoindre ? Une promenade au bord de la mer dans le soir qui se teintait de cuivre ? Mes questions étaient bien vaines. Décide-t-on du trajet d’un être à la seule vue d’un colifichet ? Et puis, toutes les passantes qui longeaient les trottoirs n’avaient-elles, elles aussi, qui un sac de toile, qui une pochette discrète ou bien un maroquin empli de tous les secrets du monde. Il fallait que je me débarrasse de cette fâcheuse tendance à vouloir attacher à chaque détail la valeur d’un irréfutable signifié.

 

   Illisible confusion.

 

   Vous avez descendu l’avenue en pente qui sinuait en direction de la mer. Je vous suivais d’assez loin pour ne pas être remarqué, d’assez près pour que votre fugue ne demeure inaccessible, privée de la résolution de son énigme. C’était un jeu. Du chat et de la souris. Je riais intérieurement d’un comportement si puéril. Le plus souvent, cette manière de filature policière - telle celle des mauvais romans -, m’avait laissé les mains vides et le cœur battant. Je pensais à ces feuilletons de gare qu’affectionnaient certains voyageurs souhaitant se distraire des événements prosaïques des trajets sans romance, sans surprise autre que celle de voir défiler, tout contre les vitres du train, le peuple anonyme des arbres et des taillis qui se perdaient dans une illisible confusion.

 

   Halo d’une lampe.

 

   Lorsque nous sommes arrivés à la gare, vous me précédiez de la distance qui sied aux convenances. Et, du reste, comment aurions-nous pu naviguer de concert puisque nous étions, l’un pour l’autre, des étrangers, deux îles que séparait le tumulte infini des flots ? Vous êtes arrivée sur le quai qui se colorait de mauve. Un panneau lumineux indiquait  ceci : « Destination Paris Saint-Lazare, départ imminent ». Bientôt les portes se refermeraient sur ce qui m’apparaîtrait comme une fuite, une façon de vous dérober à mon inutile et risible poursuite. Alors j’ai bondi à votre suite dans le convoi qui, déjà, s’ébranlait dans un bruit de métal. J’ai expliqué au contrôleur que je n’avais pas eu le temps de passer au guichet. Billet en poche je suis allé m’asseoir dans la voiture à contre-sens de la marche. Vous me faisiez face dans la diagonale du jour, visage dissimulé par une voilette noire dont je n’avais pas aperçu, jusqu’ici, l’énigmatique résille. Au travers, vos cils battaient régulièrement, pareils à de minces pattes d’insecte pris dans le halo d’une lampe.

 

   Palme de la mélancolie.

 

   Vous teniez un livre à la main que couvrait une housse de tissu imprimé. Aussi je ne pouvais en deviner ni le titre, ni l’auteur. Vous paraissiez si absorbée dans sa lecture et, par instants, vos lèvres semblaient scander quelques bouts de phrase, souligner peut-être une intonation ou bien vivre au rythme d’un alexandrin. Je vous observais à la dérobée, feignant de m’abîmer dans la lecture d’un journal que j’avais emporté. Je ne sais si vous aviez repéré mon manège. Parfois, au hasard des soubresauts du train, vous vous évadiez un moment de votre méditation, vos yeux perdus dans la toile grise du plafond comme pour y trouver refuge ou bien inspiration. Afin de m’occuper l’esprit, peut-être pour donner un gage à ma contemplation qui, pour n’être pas dépourvue d’objet, flottait infiniment, à la façon d’une brume, j’imaginais le titre de votre ouvrage dans lequel je pensais pouvoir puiser, sinon la justesse d’une vérité, du moins  le geste d’un caractère, le feu d’un tempérament, peut-être la palme dolente d’une mélancolie. Pêle-mêle, sans souci aucun d’un enchaînement dicté par la raison, surgissaient ainsi des noms d’œuvres qui, autrefois, tissaient le quotidien de mes soirées, souvent de mes nuits.

 

   Cette béance.

 

   Ainsi défilait, sur la scène magique d’un théâtre improvisé, un genre de ballet fantomatique qui appelait aussi bien « Gravitations » de Jules Supervielle, que « Moïra » de Julien Green ou bien « Paulina  1880 » de Pierre Jean Jouve. Des motifs apparemment disparates, qui mêlaient indifféremment, l’angoisse gravitationnelle de lieux toujours en fuite, les passions d’un jeune étudiant livré au hasard du destin, enfin l’être de contradiction qui hante tout chercheur d’une mystique ou d’une métaphysique. Sans doute cette évocation n’était-elle totalement gratuite puisque ces minces drames intimes m’habitaient depuis l’âge adolescent, cette béance qui, jamais, ne se referme. A seulement deviner la courbe de votre corps, à suivre avec attention le geste précis de vos mains, à supputer la géographie de votre visage que troublait le treillis qui en ôtait la saisie, je devais être votre cadet d’une bonne vingtaine d’années. Vous auriez pu être ma mère. C’est si étrange l’alchimie des attraits, l’aimantation des affinités, la puissance présidant à la rencontre, fut-elle ourdie des mailles lâches des conjectures !

 

   Salle des « Pas Perdus ».

 

   Quand nous sommes arrivés à Paris la nuit approchait et les lampadaires faisaient leurs boules blanches dans l’air chargé d’humidité. Vous êtes descendue sur le quai, toujours dans la même attitude de réserve que j’attribuais volontiers à une naturelle timidité ou bien à une distance que vous instauriez avec les choses. J’étais sur vos pas, dissimulé dans la foule qui était dense. Un moment, vous avez longé l’immense salle des « Pas Perdus ». Combien cette étrange nomination me paraissait soudain douée d’une cruelle réalité. Mes pas de suiveur devaient être affectés de cette fade vacuité qui conduit au bord du vertige. Que pouvais-je espérer de cette marche en retrait de votre ombre, ici, à cette heure qui ne tarderait guère à basculer, sous la lumière crue des verrières ? Y avait-il seulement la possibilité, sinon d’une aventure, au moins d’un échange de regard, d’un geste de connivence par lesquels, souvent, se trame une histoire, débute une liaison, se profile une amitié ? Non. Je savais par avance, par expérience, que de telles errances ne conduisaient qu’à une voie sans issue.

 

   Double voie brillante.

  

   Sortie de la gare, vous remontez la Rue de Rome, obliquez à droite, Rue Vivienne, puis vous vous  arrêtez un long moment le long de la balustrade qui surplombe les voies. Que cherchez-vous donc qui, peut-être, habite l’un de vos anciens voyages ? Vous fumez distraitement. La nuit gagne en présence, glace les traverses, noie le ballast dans un bitume compact. Ne demeure plus qu’une double voie brillante, une arborescence métallique qui se dédouble en de multiples autres ramifications, minces destins qui se perdent,  là-bas, dans un futur qui dessine son impalpable cécité. La fraîcheur, déjà, qui perce les vêtements et des picots se lèvent sur la chair qui attend. Eprouvez-vous, vous aussi, ce sentiment d’une urgence à combler, comme si le temps était compté qui ferait son cycle pressé tout contre la peau qui, parfois, se révulse, se cabre et n’accepte que le désir qui dresse sa herse pareille à une violente oriflamme ?

 

   Ombres longues.

 

   Puis vous repartez comme si un rituel avait opéré en vous une subite métamorphose. Vos pas sont plus rapides, plus assurés. Je peine à vous suivre malgré mon allure soutenue. Avez-vous perçu mon manège ? Rares sont les personnes à cette heure qui empruntent la Rue de Madrid. Bientôt la Rue du Rocher que nous ne sommes plus que deux à parcourir. Quelques rares lumières aux étages des immeubles haussmanniens. Les façades de pierre se colorent d’ombres longues. Non, je ne crois pas que vous m’ayez aperçu. Jamais vous ne vous êtes retournée, n’avez manifesté de quelconque signe d’inquiétude. Bientôt je fais halte pour allumer une nouvelle cigarette. La lueur de la flamme fait sa tache oblongue de clarté. J’aspire longuement jusqu’au bord de l’évanouissement. Il me faut cette venue soudaine de quelque chose qui n’est pas moi, qui me dise le dehors, la possible confluence, la main tendue, le cœur disponible. La solitude n’est jamais tenable qu’à la mesure du geste qui viendra en bouleverser le cheminement sauvage, l’errance absolue.

 

   Plus de sillage dans la nuit.

 

   Plus de chalands Rue du Rocher - Sisyphe serait-il en vue avec son jeu cruellement nihiliste ? -, plus de passants. Plus de sillage dans la nuit qui faisait sa trace d’espoir. Celle de Trouville s’est évanouie le temps que commence à se consumer une cigarette. La nuit est maintenant installée sur la ville avec sa chape de plomb. Tout est étrangement silencieux. Devant moi deux lampadaires  encadrent un porche de fer forgé. Une affiche du côté gauche de l’entrée. Le titre d’un spectacle en lettres noires sur fond rouge : « L’Etrangère de Trouville ». Une femme dans son fourreau noir, résille sur les yeux, un maroquin de cuir fauve à la main. J’aspire quelques goulées.

   La braise rougeoie au bout de la cigarette, pareille aux fers avec lesquels on marque les taureaux en Camargue. Signe de propriété, de possession. Jamais la fougue taurine ne sera partagée. La braise s’écrase contre la résille noire, en troue la tunique de papier. Cela fait un drôle de grésillement, tel le vol d’un bourdon dans le calice vierge d’une fleur. Voici que l’Etrangère portera le stigmate indélébile d’une passion qui aura duré le temps qu’un éphémère met à vivre sa courte vie. Les premiers spectateurs arrivent. Le théâtre Tristan-Bernard a allumé son enseigne. Quelque part, dans le secret d’une loge, une actrice se maquille qui essaie de dissimuler cette trace pareille à une brûlure. Dans moins d’une heure le train partira pour Trouville. Combien de pas encore à semer dans la salle des « Pas Perdus ». Combien ?

  

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 08:37
Venue du ciel.

        " Derrière nos nuages... "

               Les Hemmes

              près de Calais.

    Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

  

   Ce ciel, ces nuages, cette eau.

 

   Le paysage nous « dé-visage ». C'est-à-dire qu’il nous dépossède de cette face que nous tendons vers lui en attente d’un événement. A trop vouloir percer le mystère de la manifestation nous nous annulons à même notre demande de connaître. Nous sommes réduits à subir ce qui nous environne de sa toute-puissance, ce ciel, ces nuages, cette eau, à devenir simple hypostase de ce qui nous dépasse et, toujours, nous interroge. Quiconque ferait halte devant ce rayonnement céleste n’aurait de cesse de l’attribuer à la présence divine, à la clarté de l’ange, au souffle des dieux sis dans l’Olympe. Autrement dit à la dimension d’une spiritualité qui nous enverrait un signal d’un lieu tenu secret depuis l’origine du monde.

 

    De transcendance il n’y a que l’humaine.

 

   Mais la qualité de transcendance dont nous prédiquons ce visible, c’est NOUS qui en avons décidé l’existence. Elle ne s’est nullement annoncée d’elle-même comme la réalité qu’elle serait supposée être, la vérité qui découlerait d’une simple évidence, la conséquence d’un acte performatif posant sa finalité dans le geste même de sa profération. De transcendance il n’y a que l’humaine, à savoir s’échapper du néant, lancer au-devant de soi le filet du Projet, se confier au dépliement du Temps et de l’Espace, s’accomplir dans l’Histoire, porter son regard aux cimaises de l’Art. Tous ces vocables à l’initiale desquels figure une Majuscule sont les points saillants de l’être qui vient à notre encontre telle l’essentialité dont il est la figure de proue : autant de sauts hors de la contingence pour déboucher dans le site sans limite des valeurs. Parlant de ceci qui assure la dignité de l’homme, nous n’avons procédé qu’à une digression, à un contournement de ce terme trop connoté de « transcendance ». Nous avons placé l’Homme au seul lieu qui puisse lui échoir : celui de donner sens à tous les signes de la rencontre, de les métamorphoser en cette parole qui nous dit la juste mesure de l’exister. Il n’y a d’invisible que ce que le regard ignore ou ne saurait savoir faute d’en posséder le code qui en déchiffrerait les hiéroglyphes.

 

   Nos fragiles fontanelles.

 

   Cette belle image porte en elle la lumière. « En elle » veut dire que tous les éléments qui concourent à son architecture en proviennent directement, telle l’eau qui sourd de la terre à la seule force de sa volonté. Oui, « volonté » comme si les choses douées d’une infime conscience décidaient de leur sort. Bien évidemment il faut entendre ce mot dans sa dimension symbolique. A défaut de ceci, nous retomberions dans le travers que nous dénoncions il y a peu, ouvrant l’espace d’un panthéisme qui serait celui d’un Dieu perçant sous toutes les formes de la nature. D’une manière continue, juste au-dessus de nos fragiles fontanelles, flotte toujours un parfum attaché à l’arche du sacré, à l’ombre portée d’une déité, à la silhouette d’un démiurge. Se détacher de cette emprise, c’est convoquer la liberté d’une pensée qui ignore les dogmes et les professions de foi. A cette aune seulement nous pourrons discerner avec justesse ce que le réel a à nous dire que nous confierons au filtre de notre raison.

 

   Tout est lumière, tout est sens.

 

   La grande dalle de sable lisse est encore dans sa nuit, sans doute parcourue des songes lourds de la terre. En elle la lenteur des choses, l’obscurité dense, l’écoulement immémorial des réseaux lacustres et des filaments aquatiques dans le luxe inouï du silence. On imagine les infinies tresses des racines blanches qui serrent dans leurs étranges et complexes géométries des fragments de moraines, des tubercules diluviens, peut-être des sédiments ossuaires à la mémoire perdue.

   L’eau prisonnière dans sa geôle ovale semble animée d’un double flux de lumière. L’un venu de l’intérieur même de son étendue, l’autre simplement écho de cette énergie sans limite arrivée du plus loin du ciel. Eau irisée, semée de frissons, eau parlante située à l’exacte frontière du clair et de l’obscur comme si elle s’écoulait de la palette de Rembrandt d’Amsterdam ce génie de la lumière du septentrion que recouvre la nuit poétique d’où surgit toute œuvre. Puisque, en définitive, l’œuvre n’est que l’incarnation d’un songe, donc un simple battement entre jour et nuit, la figuration d’une aube, celle d’un crépuscule, l’intervalle entre deux mots, la pulsation entre la fermeture systolique, l’ouverture diastolique.  Existence en son éternel clignotement.

   L’horizon est ce mince fil, ce liseré de clarté assemblant en une même visibilité la légèreté du Ciel, l’épaisseur de la Terre. Médiateur des hommes au sommeil de plomb et des souplesses de l’air, de ses spirales discrètes, de ses volutes qui ne sont peut-être que des émanations des rêves éveillés de ceux qui dérivent bien au-delà de leurs corps dans l’avenue de l’immédiate beauté.

   Immense continent des nuages, splendide gonflement des cumulus dont une face, celle qui regarde la Terre est sombre, pareille à une cendre éteinte, l’autre tutoyant le vertige infini de l’éther est un blanc sillage d’écume, un immense éclat de rire, l’explosion de la joie, une symphonie qui fait vibrer ses cuivres et chanter ses cymbales. Que voit la face inconnue que nous ne discernons nullement si ce n’est le prodige de la grande étoile qui livre au cosmos la prodigalité des ses cataractes blanches ? Précieux phénomènes par lesquels nous éprouvons le bonheur simple et inappréciable de nous rendre visibles. Sans la démesure solaire nous serions aussi discrets que le ciron perdu sous l’empire de l’infiniment grand.

   Et le vertige maritime du ciel, sa couleur si changeante. Opale le matin, blanche sous les coups de gong du zénith, purpurine le soir lorsque les hommes fourbus regagnent leurs cubes de briques pour y goûter le repos qui adoucit, prépare l’avenue de la nuit. Et la nuit, la simple nuit étendue sous le dôme de suie et de glace, de laque et de bitume que trouent les yeux inquiets des étoiles. Oui, inquiets car elles sont les gardiennes du sommeil des Rêveurs, les génies tutélaires mettant en relation le cosmos humain et celui, universel, où bruit le souffle continu de l’absolu.

 

     Sous le signe de la verticalité.

  

   Tout, dans la longue nuit des hommes, se lit sous le signe de la verticalité. Menhirs dressés à la conquête d’un ciel qui les dépasse, les effraie et les attire également à la force de son étrange magnétisme. Hommes semblables à la surrection de pierre, à la draperie boréale qui déploie ses fastes quelque part dans le vaste univers sans que quiconque y prête attention. Tous ces phénomènes naturels, culturels sont les points d’ancrage au gré desquels se manifeste la transcendance humaine dont nous disions l’existence en guise de prologue.

   Cet exhaussement de soi trouve son effectuation réelle dans ces multiples donations que sont le grain de sable, la pellicule d’eau, la faille de l’horizon, les boules des nuages, les rais de lumière les traversant de leur dague acérée. Tout ceci nous dit en mode lexical le grand texte du monde. Il nous suffit de savoir en deviner les subtils arcanes pour assurer notre être des nervures qui le font tenir debout. Seulement ceci mérite le beau et énigmatique nom de « transcendance » ! « Venue du ciel », voici que s’éclaire sous un nouveau jour l’intrigue contenue dans le titre. Toujours une bogue à percer afin d’y trouver un corail. Toujours !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:07
Présence.

                          « Approche ».

                Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Perle de porcelaine.

 

  Là, devant soi, dans la lumière levante, le pur prodige de la rencontre. Présence est debout sur le seuil du jour, simple toile ceinturant les hanches, torse nu dans une teinte si douce, si éphémère qu’on croirait une perle de porcelaine, ruisseau noir des cheveux en suspens de son propre geste. Comme si le temps avait fait halte, ici, dans la savane d’herbes grises, contemplant le spectacle de la beauté. De la beauté pour la simple raison que les lignes esthétiques, dans leur simple évidence font signe vers ce qui est à voir dans cet incroyable mouvement d’une donation originaire.

  

   Tout à l’heure…

 

  Oui, nous sommes dans une origine, immergés dans une réconfortante innocence. La nature est dans le premier éveil qui précède son dépliement. Tout à l’heure, lorsque le ciel aura blanchi, que la morsure du soleil atteindra les arbres, que la clarté coulera au milieu des graminées, que la colline à l’horizon ne sera plus qu’un mince fil à peine visible, le luxe se sera éteint, les choses seront rentrées dans leur lourde contingence et il y aura beaucoup de mutité partout répandue. Le pré de regain sera vaincu qui regagnera sa part d’ombre dans  la haute dimension de la lumière.

  

    Tellement de sémaphores.

 

   Les chevaux, un blanc, un noir - serait-ce la mise en image hasardeuse du Bien et du Mal, de la Vérité et du Mensonge, de l’éclosion du Jour, de la longue parturition de la Nuit ? -, les chevaux donc sont dans la posture de l’étonnement, œil inquisiteur, toison de la queue immobilisée en plein vol. Il y a tant de symboles à décrypter partout, tant de signes qui clignotent sur la face de la Terre, tellement de sémaphores qui attirent la conscience jusqu’au bord du vide. Et le vertige naît de cette inconnaissance du monde, de cette situation sur la margelle du savoir et les questions fusent pareilles à des feux de Bengale qui s’éteindraient quelque part dans l’illisible cosmos.

  

   Nous nous tenons cois.

 

   Signe d’éternité que cet éblouissement qui nous retient à l’orée de l’image. Nous, les Voyeurs incrédules, demeurons enclos dans notre fortin de peau et nos yeux s’illuminent de curiosité, et nos mains se recueillent, prêtes à recevoir l’offrande de ce qui vient. Nous évitons surtout de bouger, nous nous tenons cois, emplis de crainte et de stupeur au cas où la vision viendrait à s’éteindre. Alors nous serions orphelins, nous errerions sans cesse à l’intérieur même de notre hébétude et nos bras seraient gourds le long du corps, pareils à des stalactites qu’une vive lumière hisserait, exilerait de leurs rêves nocturnes.

  

   Prémonition du paraître.

 

   Ceci qui se révèle devait advenir depuis la nuit des temps. Cette « approche » était requise quelque part dans le lexique du vivant, l’événement était en attente seulement, dans la prémonition du paraître. Cela flottait infiniment dans le corridor de l’espace, dans le cliquetis du temps. Cela se dissimulait et demandait, en même temps, la confluence, la jonction des affinités électives, l’ouverture de l’osmose par laquelle imprimer sur la toile de l’exister les signes qui portaient la mesure de la nécessité.

  

   Transcendance : seule de l’humain.

 

   Nécessité interne, autoréalisatrice de sa propre forme, parce que ceci devait paraître et laisser montrer son être. Nulle Transcendance, nulle causa sui d’un Dieu qui aurait insufflé dans l’âme la quadrature nécessaire d’une destinée. De transcendance il n’y a que celle de l’humain qui s’exonère du néant et se projette au-devant de lui, telle la marche silencieuse qu’il est. « A dessein de soi » selon l’heureuse formule d’Henri Maldiney, ce grand révélateur des esquisses et des aventures de l’art.

  

   Question de conscience.

 

  Présence dans sa si belle posture, c’est elle et elle seule qui donne lieu et temps à la manifestation. Question de conscience, question d’être qui porte les choses à leur éclosion. Ni les chevaux pris dans les rets de leur condition animale, ni le paysage  allongé dans sa passivité ne pourraient être les réalisateurs d’une telle prouesse. Seul le regard de Voyante en réalise les conditions de possibilité. Oui, Voyante, telle une poétesse qui féconde le réel à l’aune de son inspiration, en délivre les plus hautes valeurs de langage après lesquelles il n’y a plus rien que le convenu et le prosaïque.

  

 

   Illumination de la présence.

 

   Viser avec la braise des yeux, jusqu’à l’extinction s’il le faut, afin que l’avènement de soi coïncide avec celui du moutonnement de la colline au loin, avec le feuillage de l’arbre, la marée des herbes, les toisons immobiles, noire et blanche des chevaux, la perte du ciel dans sa propre clarté. Alors seulement pourra se dire « l’approche », alors seulement pourra s’énoncer la « rencontre ». A savoir cette invisible transcendance qui part d’un geste à peine esquissé de la pensée pour aboutir à l’illumination de la présence. Là est le Sens Majuscule dont il convient de se doter afin que notre chemin ne demeure pure errance mais joie en partage avec tout ce qui cherche et demande réponse. Oui : réponse ! Nous seuls pouvons la fournir. Nous seuls ! De l’approche à la rencontre l’espace inavouable d’un mystère. Seul l’indicible…

  

Partager cet article
Repost0
15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 09:39
Effacer le monde.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

« Immobile

comme autant d’instants

qui n’ont pu

n’ont su

non sus

ni chanceler

ni se départir

de nous ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Histoire d’une fascination.

 

   Nous ne pouvons regarder cette image comme si elle nous était indifférente. Comme si elle n’était qu’un lointain satellite faisant ses révolutions, loin là-bas, dans la touffeur illisible du cosmos. Cette image nous fascine tant et si bien que nous ne lui échappons pas. Servitude volontaire cependant car rien, après tout, ne nous contraint à demeurer sous son emprise. Nous pourrions nous en absenter, ne plus la viser, l’oublier. Mais cet oubli n’est-il pas seulement une posture de la pensée, nullement une réalité à laquelle nous sommes rivés alors que nous tentons de reprendre une autonomie, de gagner le champ ouvert d’une liberté ? Nous éloignant d’elle, nous ne faisons que nous éloigner de nous. La présence de la photographie nous en percevons les tourbillons gravés au centre de notre corps, cette cire portant en sa mémoire tous les sceaux de la rencontre. Surtout lorsque celle-ci rayonne du prestige de la beauté, de l’étonnement, de la découverte d’une affinité avec laquelle nous avons affaire afin d’en déclore la corolle signifiante. Car le sens, c’est de NOUS dont il dépend, non d’une altérité qui surgirait dans l’aire de la conscience avec la force de l’évidence. Si tel était le cas nous ne ferions que prendre acte de sa surprise et demeurerions en-deçà de notre propre présence, ce qui constituerait le tissu de l’absurde, la faille d’une aporie. Cette image ne flotte nullement dans un éther idéal d’où elle nous enverrait ses signaux, ses étranges clignotements, ses subtiles réverbérations. Sa saisie est d’abord le fait d’une conscience intentionnelle qui la vise en son essence afin que, décryptée, elle puisse tenir son langage, à savoir s’installer dans son propre monde alors même qu’elle nous dépose dans le nôtre. Connaître (« co-naître », « naître avec ») c’est toujours naviguer de concert, établir une relation, poser un objet en regard d’un sujet qui le vise et l’accueille comme le sens qu’il véhicule. Sujet dont l’activité synthétique s’empare de tous les fragments perceptifs, sensoriels, les assemble en une seule communauté d’intérêts, à savoir leur convergence en tant que saisie par l’intelligence. Nulle autre voie pour s’emparer des choses et les porter au seuil de leur révélation.

 

   Effacer le monde.

 

   La position exacte de l’image est celle-ci : la mise en relation d’une vision nette et d’une vision floue. Comme si, métaphoriquement, elle invitait à une lecture essentielle sous la forme d’une vérité s’opposant à une fausseté. Etrange dialectique qui, d’emblée, nous installe dans les deux registres conjoints d’une esthétique et d’une éthique. Car délibérer de vérité à propos d’une représentation fait toujours signe en direction d’une apparence, donc d’une esthétique, alors même que se présente, en filigrane, un jugement de valeur concernant le propos dont elle est le support, qui pourrait se manifester sous la catégorie du mensonge, donc l’appel à une éthique. Cette sorte de menhir au premier plan se présente en ce qu’il est, émergence des flots tumultueux en sa parfaite visibilité. Stature orthogonale assurant son assise sur ce néant dont la masse liquide semblerait atteinte comme de sa possibilité la plus tangible. Rocher surgi du rien, de l’abîme, concrétion qui profère son élévation hauturière à la manière de l’Homo Erectus portant son regard au-dessus des herbes de la savane afin de hisser sa conscience au degré de visibilité qu’elle exige en tant que seul lieu de l’existence. Coïncidence des opposés, cette illisibilité ourlée de mystère, confrontée à cette visibilité qui dit la présence à soi, au monde, de cette pierre levée en son incontournable présence.

 

   Un cogito compassionnel ?

 

   Effacer le monde afin de mieux le retrouver. C’est ceci qui nous occupe en son fond dès que nous avons établi une relation avec les significations latentes. D’abord il nous faut gommer tout ce qui paraît, reconduire le visible à sa nullité originelle. Oui, car tout phénomène ne peut faire sens qu’à surgir de son propre néant, tout comme le Modèle du Peintre s’enlève du fond par lequel il se libère de son silence. C’est seulement lorsqu’il s’est détaché de son anonymat qu’il commence à proférer et devient audible. Notre première confrontation à l’image nous reconduit en notre propre assise qui n’est que le moi en ses multiples constellations. Qu’il s’agisse de ce « moi haïssable » de Blaise Pascal, du moi de l’égotisme stendhalien qui brouille les lignes entre littérature et existence, de l’égocentrisme partout répandu qui satellise le monde, de l’égoïsme pléthorique qui renvoie dans l’ombre tout ce qui n’est pas sa propre lumière. Il faut avoir la modestie (à moins qu’il ne s’agisse de son exact contraire, cette boursouflure paranoïaque de l’ego, ce cogito compassionnel qui ne vibre qu’à sa propre fréquence), donc avoir l’humilité de considérer cette manifestation première de tout individu dans son rapport aux choses.

 

Nécessaire mienneté.

 

   La présence de ce qui est (aussi bien ce rocher, aussi bien cette eau), ne s’affirme qu’à se détacher de la gangue qui le retient prisonnier, à savoir notre regard qui l’aliène, le dépose au centre de notre propre subjectivité et le maintient en notre étrange pouvoir. Le monde est toujours en première instance monde-pour-nous. Ce n’est qu’à l’aune d’un saut qu’il redevient monde-pour-lui lorsque, le libérant des mors de notre propre possession, il redevient cette objectivité qu’un instant il avait perdue. Mais, ici, combien ce vocable « d’objectivité » est frappé de stupeur, poinçonné de nullité. Qu’en est-il de l’objet-image lorsque, visé par une infinité de consciences, il se démultiplie à l’infini selon une myriade d’esquisses aussi légitimes les unes que les autres ? Perte dans une irrémédiable multiplicité dont seule l’immuable fixité de l’Idée platonicienne pourrait le sauver en l’installant sous la cloche de verre d’une possible éternité. Avant d’être eau-pour-elle, rocher-pour-lui, nécessairement ces substances seront les miennes, blotties là au creux de mon corps, sous le feu de l’esprit, la vibration de l’imaginaire. Je ne les restituerai au monde qu’empreints de ces stigmates dont je les aurai affectés. Toujours ils seront pour moi cette exception d’une visée singulière, non reproductible, que nul fac-similé ne pourrait porter au jour qu’au titre de l’erreur. C’est ainsi, nous sommes des réalités monadiques où courent les vents de nos affinités, de nos affections, de nos afflictions, de nos joies. Ce rocher, cette eau en sont atteints comme d’un mince vernis qui les recouvrirait à la manière d’un voile de signification.

 

   Quelle vérité ?

 

   Alors, dans cette perspective, la vérité serait-elle la synthèse de tous les recouvrements opérés par les Voyants ? Ou bien y aurait-il dépassement dans une transcendance, dépôt dans un éther idéal qui en assurerait l’éternelle conformité en regard de son essence plénière ? Ici se montre le vertige de la pensée à partir du moment où elle est confrontée à ce qui la fait sortir d’elle pour la porter au-devant des choses qui la questionnent et la mettent en demeure de répondre. Comme si toute vérité ne pouvait être qu’intuitionnée, posée dans le silence, à l’orée d’une profération, réalité antéverbale, préconsciente, manière de songe éveillé arrêté sur la braise vive d’une sensation qui jamais ne pourrait s’actualiser, demeurer seulement dans la catégorie des hypothèses. Avant même que la raison raisonnante ne s’en empare et ne la dote des infinies virtualités des délibérations de l’intellect.

 

   Goutte au firmament.

 

   Notre posture, dans sa décision fondamentale, nous fait rester toujours au bord de l’image afin que nous ne nous y perdions pas. Commencer à sentir et s’enroule la roue polychrome du désir, et se dévide le fuseau des fils entremêlés qui tissent le réel de ses mailles serrés. Toujours nous sommes en voyage pour plus loin que nous. Etranges nomades qui ne rêvent que de sédentarité afin qu’une position fixe ait lieu sous le rayonnement de l’étoile directrice. Le voyage est long de nous à nous, de nous aux autres, de nous au monde qui nous enjoint d’être le même tout en devenant différent. Magnifique paradoxe de l’exister, sublime tension entre deux essences, deux infinis, comme si nous étions cette goutte suspendue au firmament qui, jamais, n’en finit de chuter ! Oui, nous voyageons loin, nous les hommes, nous les femmes qui avons archivé dans notre mémoire quantité de signes qui se télescopent, de dessins qui se recouvrent et s’oblitèrent à la manière des palimpsestes qui conservent les traces de ce que nous fumes, peut-être de ce que nous serons puisque, toujours, nous rajoutons une impression, traçons l’esquisse d’un possible, raturons les lettres, les biffons avec la finalité d’y faire apparaître de nouveaux projets, de nouvelles sensations, des perspectives dont, encore, nous ne percevons qu’elles en seront les retombées plurielles. Tous les signes, fussent-ils géologiques, lignes de clivages, failles tectoniques, fussent-ils typographiques, ces traits et ces points, fussent-ils psychologiques, ces rapides focalisations du sentiment, ces fulgurances de l’amitié ou de l’amour ne nous atteignent jamais qu’à nous métamorphoser en ce que nous ne sommes pas encore, que pourtant nous pressentons comme notre trace dans le sensible, une joie infinie, la pente d’une mélancolie, le surgissement d’une émotion. Pour cette raison et pour mille autres, nous sommes toujours en instance d’être, balançant entre d’impétueuses visions, placés face aux « Hasards heureux de l’escarpolette » de Fragonard, souhaitant, tout comme son commanditaire, voir l’invisible en son étrange et impalpable visibilité. Histoire d’une déchirure que celle de vivre.

 

   Comme l’oiseau le ciel.

 

   Aussi disons-nous, avec la Photographe, l’impossibilité de montrer ce qui toujours nous fuit, nous précède de son sourire narquois ou nous suit avec des habits chamarrés, cette succession « d’instants qui n’ont pu se départir de nous », que nous sentons, dont nous éprouvons parfois de rapides résurgences à défaut d’en saisir l’essence toujours fuyante car le temps nous traverse comme l’oiseau le ciel alors que le vol consommé, il ne reste plus qu’une pliure d’air et le songe qui l’a habité.

 

Partager cet article
Repost0
8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 09:19
Impression soleil couchant.

Plage de Collioure.

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

 

Impression soleil couchant.

 

Ici, chacun aura reconnu l’allusion non voilée à la célèbre toile de Monet au travers de laquelle se profile, en tant qu’origine, toute l’histoire de l’impressionnisme : « Impression soleil levant ». Mais, se couchant ou bien se levant, c’est toujours du Soleil dont il s’agit, de la belle Lumière dont il est l’étonnant fondement. Le Soleil, la Lumière sont-ils les autres noms pour la conscience, d’autres propositions lexicales afin que nous connaissions l’art et toute l’arche du visible avec sa sublime apparition ? Certes, si métaphoriquement, nos yeux s’illuminent intérieurement au feu de la conscience, ils ne le peuvent qu’en raison de ce phénomène médiateur des phosphènes rencontrant d’abord le puits infiniment ouvert de nos pupilles, ensuite faisant effraction à même le métabolisme de notre pensée. Comme si toute notre existence se trouvait au foyer de cette rencontre, à l’intersection d’une étincelle dont jaillirait la connaissance. Nuit jouant avec le jour la belle partition de la vie.

Mais il faut parler de l’image, de cette image qui semble posée devant nous à seulement nous inviter au voyage nocturne, à nous incliner à cette proche dérive onirique dont, bientôt, la falaise de notre front sera éclairée, tout comme la fière silhouette de la blanche Albion dans le demi-jour qui la porte au devant d’elle et en révèle la somptueuse esquisse. Oui, nos rêves sont éclairés, lumineux, pris d’une étrange écume, d’une manière de « griserie » dont le « gris », précisément, paraît être la symbolique l’installant dans cette position médiane entre l’ouverture pupillaire et la chute de l’esprit dans le noir, le chaos, dès l’instant où plus aucune lueur ne vient le visiter. Le langage aussi est lumière, gerbe étincelante, embrasement dont le massif ombreux de notre corps se sert pour signifier et adresser à ce qui vient à l’encontre le fanal d’une signification, le sémaphore d’une intellection.

Donc l’image. Quatre zones en délimitent la rhétorique. Un ciel encombré de nuages, les reliefs habités de la côte, le miroir de l’eau, la plage de galets. Comme une alternance d’ombre et de lumière, un étrange clignotement partant du zénith puis se perdant dans le nadir. Figures alternées du jour et de la nuit dont le temps est la résultante dans son apparition syncopée. Magnifique rythme dialectique du nycthémère qui donne à voir en même temps qu’à penser. Car cette vision n’est pas simplement formelle qui entraînerait à sa suite le seul thème esthétique. « Donne à penser » veut dire qu’en sa manifestation, sans doute dans un second plan non immédiatement saisissable, se dissimulent les signes latents d’une réflexion qui mérite d’être approfondie. Car les choses ne font sens qu’à naviguer de concert et à toujours faire écho au-delà de leur propre dévoilement. L’apparition première fait d’abord signe vers un indicible dont elle n’est que l’ébauche, le prélude qui annonce la suite et ouvre la scène sur laquelle le monde déroule son spectacle. Aussi cette photographie contient-elle, par un simple phénomène de réverbération, aussi bien la nuit que le jour, aussi bien l’impressionnisme que l’expressionnisme. C’est toujours grâce à une série d’emboîtements successifs, de parutions gigognes, de mise en abyme que se révèle le fond des choses, que se dévoile leur essence dans leur substance toujours originairement inaperçue. La clé de l’énigme paraîtrait-elle au plein jour et alors elle ne serait plus ce qu’elle est, à savoir le souci d’une compréhension, mais un simple entrechat sur la scène de quelque étrange commedia dell’arte.

 

Se confier à la nuit.

 

Le crépuscule est là. Bientôt le soleil basculera derrière la ligne des montagnes. Bientôt la surface de la mer ne sera plus qu’onde noire ouverte au seul papillonnement des étoiles, peut-être lustrée par les reflets d’une lune gibbeuse. Peut-être quelque promeneur attardé, quelque âme nostalgique, un couple romantique se perdront sur l’ombre bleue du rivage, quelque part du côté de la Plage des Elmes ou bien dans le Torrent du Duy que l’eau aura déserté pour gagner d’autres rivages plus lointains, inconnus, scellés sur leur propre mutisme ? Comment connaître la longue dérive des hommes, le lieu de leurs affinités, la langue de l’amour dont ils brodent leurs interminables cheminements sur les chemins de la Terre ? Oui, tout crépuscule est une ode à la nuit, une ouverture à la poésie, « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » disait Baudelaire. Tout crépuscule creuse aussi le lit de la philosophie, fait se gonfler l’oreiller dont la chouette de Minerve fait usage afin que la sagesse s’éploie et dise aux hommes le bonheur d’être lorsque la plénitude les visite et que, dans le fond des ténèbres, fuse le lumignon de la présence. La nuit est encore le domaine où l’écriture enveloppée des linges du silence, sous le cône de clarté de la lampe, les mots se délient, s’assemblent, s’enlacent pour dire la beauté vacante de toute chose. Ecoutons le sublime Mallarmé dans le calme de l’ombre alors que sa plume s’essaie à tracer dans la chair du papier ces invisibles paroles qui hanteront la conscience universelle bien après que les hommes auront disparu de tout horizon. Le titre : « Brise marine », comme si le Poète avait pu convoquer sa Muse, là, tout près de ce rivage se perdant, s’ensevelissant dans les plis du mystère :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature ! »

 

La nuit est une matrice originelle, une « jeune femme » dont l’enfant est le Poète s’allaitant aux mamelles de cette Muse qui l’inspire, sans laquelle il ne serait que ce steamer voguant sur des flots stériles, ne le confiant qu’à une prochaine perdition. Car le papier est un vide, une absence, une irréalité à laquelle il faut remédier coûte que coûte. L’existence poétique est à ce prix qui est la respiration vitale de l’Ecrivant, par laquelle le seul voyage à accomplir est celui en direction des mots de la langue, non pour cette illusoire et inefficiente destination que signifie en son fond le voyage « pour une exotique nature ». Car, s’il y a une « nature » et une seule, c’est bien celle dont se dote celui qui écrit pour se révéler et accomplir son être en totalité. Ne le ferait-il et il demeurerait scindé, incomplet, orphelin de lui-même et de cette mère nourricière dont il sollicite la divine ambroisie afin qu’advienne la poésie.

 

Impressionnisme - Expressionnisme.

 

Bien comprendre les différences essentielles qui constituent la ligne de partage entre ces deux modes picturaux qui inaugurent des manières fondatrices de considération du réel en même temps que des modes particuliers d’expression plastique, nécessite d’avoir recours au schème explicatif clivant les modalités particulières d’apparition du jour et de la nuit. Si, en effet, l’impressionnisme s’accorde volontiers de l’accueil nocturne, l’expressionnisme, lui, ne vit que de la clameur du jour, de l’énergie solaire qui en constitue le foyer rayonnant. La vigoureuse expression dont ce dernier est la manifestation se révèle à la lecture de deux phénomènes complémentaires, celui des lieux de son éclosion, celui de la flamboyance qu’il restitue aux yeux des Voyeurs avec un luxe apparenté à un culte solaire. Enoncer les lieux de son émergence revient à citer les endroits de villégiatures estivales prisés par des Artistes qui vont y chercher à la fois un divertissement, une source d’inspiration, une stimulation créatrice qui paraît presque infinie. Trois exemples suffiront à étayer cette thèse : Collioure, Céret, Vallauris.

Vallauris, tout d’abord, où Picasso posera sa besace à partir de 1946, créant dans la joyeuse énergie qui le caractérise, une quantité étonnante d’œuvres, notamment de céramiques en complicité avec Suzanne et Geoges Ramié entre les murs du désormais célèbre Atelier Madoura. Ensuite ce sera la sérénité du paysage de Céret qui constituera le théâtre de ce qu’il a été convenu de nommer « La Mecque du Cubisme ». S’y succèderont une pléiade de noms célèbres, Picasso, bien évidemment, Braque (dans une incroyable stimulation des talents qui assoiront les fondations de la modernité en peinture), Puis Masson, Gris, Herbin, Picabia, Chagall, la fine fleur de l’intelligentsia de cette époque. Puis viendra Soutine, comme un couronnement des inventions picturales qui aboutiront à ces toiles violemment colorées, torturées, véhémentes où le pinceau projette sur la toile cette « fureur de vivre » qui, en d’autres temps, en d’autres lieux, incisera l’âme des découvreurs d’un existentialisme cerné de tragique, de désespoir, de volonté de transcender les limites de la condition humaine.

Puis Collioure l’inévitable, elle qui, sous la dague de la lumière fait bourgeonner ses grappes lourdes des bougainvillées, fait flotter sur les plages de galets toute cette flottille bigarrée de barques pareilles à des oriflammes dans l’air tendu comme la lame. Matisse le coloriste et Derain le fauve jetteront sur le subjectile un vigoureux concentré de couleurs comme si la vie découverte sous le soleil généreux ne pouvait se traduire qu’à la hauteur de ses excès, de ses débordements. Puis Cadaqués-la-blanche n’est pas si loin qui referme la trilogie de la modernité avec les surréalistes compositions de Dali, les audaces d’un Duchamp. Etonnante époque effervescente où rien ne pouvait faire présence qu’à l’aune de cette violence extériorisée que contenait, jusqu’ici, les règles de la « bienséance » aussi bien éthique qu’esthétique. Ce qui caractérise toutes ces œuvres, depuis Picasso et les Cubistes jusqu’à Matisse et Derain, c’est cette turgescence de l’art que l’on qualifiera soit de « fauve », soit « d’expressionniste », termes homologues chargés de dire la même réalité. Et cette figuration du réel sans concession ne pouvait trouver à s’actualiser que sous les auspices de la lumière zénithale, la présence d’un jour cru, généreux jusqu’à en être pléthorique.

Alors, maintenant, en contrepoint, combien nous commençons à mieux comprendre la douceur impressionniste, sa recherche des ciels apaisés et des ambiances nordiques, les plages déroulant à l’infini leurs rivages de soie, le calme des jardins où reposent les subtils nymphéas, les teintes pastellisées d’un Renoir, la douce carnation des nus d’un Modigliani. Tout ceci s’abreuve nuitamment à des tempéraments qui ont besoin du refuge de la pénombre, de l’intimité des pergolas, des treillis à claire-voie, des villages de Bretagne qui, tels Pont-Aven, sont plus proches du gris de l’ardoise que de la tourmente solaire d’un sud violemment polychrome. L’impressionnisme est lunaire alors que l’expressionnisme est solaire. Confrontation de la source et du feu, du doux athanor de l’alchimie et du convertisseur hurlant des forges, des douceurs bleues des fragiles hortensias et des fulgurances jaunes des tournesols, cette fleur qui est plus un principe héliotrope qu’une simple efflorescence végétale.

 

La représentation de la nuit en peinture.

 

Représenter la nuit en peinture est toujours, en soi, problème. Comment, en effet, donner corps à ce qui n’en a pas et demeure irreprésentable en raison même de sa nature, cette obscurité souveraine qui la drape et la fait être ce qu’elle est à l’ombre de cette seule déclinaison. Introduire de la clarté dans une essence qui n’en possède pas est la faire sortir de son être, donc l’annuler, la reconduire à quelque néant. Mais les choses sont-elles si simples qu’il y paraît. Leur coefficient de réalité serait-il un tel absolu que la raison pourrait isoler, ici la lumière, là l’ombre, sans que n’intervienne, en quelque endroit leur mélange subtil, leur inévitable rencontre ? On aura d’emblée compris que, plutôt que de présenter une indépassable verticalité dialectique faisant des êtres nocturnes et diurnes d’éternels irréconciliables, la donation des choses se manifeste selon un mode dialogique, un échange continuel, un jeu d’écho dont notre vision prend toujours acte alors que notre pensée semble s’en exonérer.

Regarder adéquatement la représentation de la nuit en peinture revient à s’accorder à ce partage qui amène le jour dans l’ombre et la modèle comme la forme mystérieuse qu’elle est. Pas de nuit absolue. Pas de jour absolu. Seulement uns osmose des deux dont, sans nul doute, aube et crépuscule sont les modes de révélation. L’ombre totale comme la lumière totale n’ont pas de fondements ontologiques, seulement une réalité en termes paradigmatiques d’une saisie de ce qui fait phénomène et demeure, souvent, une énigme. L’appel aux catégories, la délimitation des choses dans l’ordre du concept sont des concessions faites à la raison, non la substance de cela qui nous questionne et semble nous mettre au défi de le comprendre. Mais un rapide survol historique de la picturalité nocturne nous renseignera mieux qu’un long discours. Voici donc comment la clarté fait toujours irruption dans cette mystérieuse nuit qui ne l’est qu’à être confrontée à ce vacillement du jour qui la parcourt en filigrane.

La Lune, ce magnifique candélabre placé au milieu du ciel est le point d’ordonnancement, de rayonnement de nombreuses toiles. Ainsi son œil inquiet dans « Bridge through a Cavern, Moonlight » de Joseph Wright of Derby. Ainsi sa présence dans la belle image architecturée que nous offre Carl Gustav Carus dans sa « Vue du Colisée la nuit ». Ainsi cette vieille bâtisse glacée de sa clarté dans « Paysage au clair de lune avec ruine » de Böcklin.

Parfois la lumière est apportée par la présence des personnages eux-mêmes et, sans doute, faut-il y deviner la mise en scène allégorique du rayonnement naturel de la raison, de l’effervescence de l’âme. Ainsi la figuration presque surréelle des deux officiers du centre de la composition et la petite fille en robe jaune dans « La Ronde de nuit » de Rembrandt. Ainsi la carnation lumineuse « d’Aurore » d’ Artemisia Gentileschi.

Parfois s’agit-il de l’effusion lumineuse de la pure spiritualité. Ainsi la focalisation sur le corps christique dans « Crucifixion » de Mathias Grünevald. Ainsi le corps quintessencié de « Sapho à Leucate » par Antoine-Jean Gros, dont le voile transparent est comme la mise en image de la poésie que cette déesse est censée incarner. Ainsi le surgissement au sein de la nuit de la céleste musique telle qu’évoquée dans l’œuvre « Les comédiens italiens » de Jean-Antoine Watteau.

Parfois c’est l’irruption d’un expressionnisme immanent venant obérer la douce présence d’un impressionnisme semblant se complaire dans une manière de transcendance éthérée. Ainsi la percussion des étoiles taraudant l’éther chez Edward Munch dans « Nuit étoilée ». Ainsi le ciel pris de folie, de vertige, sous l’assaut d’un sabbat des constellations chez Vincent Van Gogh dans sa célèbre « Nuit étoilée ». Ainsi la nuit poinçonnée d’étranges et vibrantes couleurs dans « Le Pont Neuf, la nuit » d’Albert Marquet.

Quelques autres œuvres, cependant, dans leur essai de sémantique nocturne sembleraient avoir échappé à « l’écueil » d’une irruption de la lumière dans un domaine qui, non seulement ne la demande nullement, mais semble, par essence, en exclure l’envahissante présence. Il s’agit en premier lieu de « Carré noir sur fond blanc » de Kasimir Malevitch. La toile est une surface semblable à la densité d’une suie de laquelle semblerait se soustraire tout essai d’effraction, serait-il à la mesure de la modeste étincelle. Mais, pour autant, peut-on dire qu’une lumière en est définitivement absente ou bien, alors, cette dernière est-elle simplement inapparente, se laissant seulement déduire à la mesure d’une intellection ? Mais poser la question revient à fournir la réponse. L’apparition de cette œuvre dans son contexte nous permettra d’en saisir les enjeux véritables. Exposée pour la première fois à Petrograd en 1915, la toile sera volontairement reléguée à une position non conventionnelle, en hauteur, situation identique à celle qu’occupaient, traditionnellement les icônes dans les maisons paysannes russes. Or qu’est-ce donc qu’une icône, si ce n’est la mise en exergue d’une spiritualité faisant apparaître une théophanie, c'est-à-dire le rayonnement du sacré. Pensons à ces images que l’or visite de sa royauté, de sa « supématie » pour faire écho au « suprématisme » de Malévitch dont il paraît constituer le pendant religieux d’une forme d’art infiniment conceptuelle : « Sainte Face » - « L’Ange aux cheveux d’or » - « La Vierge de Tolga » - « L'Archange Mikhaïl ».

Seconde forme plastique paraissant avoir résolu le problème du noir absolu, bien évidemment les beaux « Polyptiques » de Soulages, lexique du noir porté à son absoluité, à sa sublimité. Oui et ces deux derniers termes donnent, ici aussi, la clé de l’énigme. Ici il faut citer une partie d’un article paru dans « Esprits nomades », qui donne avec une belle acuité la nature de l’œuvre du grand Peintre dont la vie entière a été vouée à un véritable culte rendu au Noir et à ses infinies variations :

 

« Il faut voir, comme à Montpellier, trente ans de peinture étalés sous nos yeux, pour comprendre à quel point la démarche d’un peintre peut être parfois celle d’un démiurge. Soulages est à coup sûr de cette race puissante et hautaine qui sait partir de rien – en l’occurrence la surface blanche et le trait noir - pour en tirer un monde. Créateur d’espace, chasseur de lumière, il restait à cet aventurier du dedans à donner un sens plus profond et comme une justification à sa création ex nihilo. Non que sa peinture ait jamais été, même à ses débuts, un jeu formel et gratuit. Mais, depuis quelques années, elle se peuple de résonances et de voix nouvelles, elle devient une sorte de tragique dialogue entre la lumière et la nuit.

Et la nuit, souvent, sort triomphante de l’affrontement. »

 

Magnifique vision de ce qui, se dérobant au regard, ne s’en dispense qu’à mieux l’interroger et à porter devant la conscience qui en est le lieu d’incandescence la question de la parution du visible jouant toujours en contrepoint de ce que l’on pourrait nommer « métaréalité » désignée par Soulages en tant qu’ « outre-noir », cette matière invisible qui émane des stries des tableaux et porte le regard bien au-delà des horizons humains. L’art est de cette nature qu’il dépasse toujours ce qu’il porte à la vue pour, précisément, nous inviter au jeu de la sublime découverte.

 

Lumière dans le pli d’ombre.

 

Combien les créateurs savent cette nécessité de faire s’affronter dans l’orbe de leurs recherches passionnées, jour et nuit, ombre et lumière, écriture et page vierge, trace et subjectile neutre, phosphène et camera obscura, ce prodige à nul autre pareil qui, du néant tire un être, du chaos extrait un cosmos. Là est la subtile signification de ce qui vient à l’existence, que ce soit sur le mode naturel - la plante se hisse depuis son obscurité originaire vers le jour qui l’accueille, la fait croître et la révèle -, que ce soit dans les arcanes complexes de l’intellection humaine qui font émerger du rien ce tout qui nous enchante et nous intime l’ordre de sortir de nos propres doutes afin qu’une vérité éclaire les empreintes hasardeuses de nos pas dans la sourde densité du réel. Cette photographie dont il a été question ici porte en soi les mêmes contradictions, met en jeu les mêmes oppositions, suppose cette infinie tension vers une clarté qui nous happe et hausse nos racines dans la vivance du jour. Il n’y a guère d’autre lieu où être conscient de soi et du monde qui nous requiert. Le noir absolu est une illusion de l’esprit. Ce que nous dit avec une belle conviction, dans son « Eloge de la nuit » celle qui philosophe et poétise, Catherine Clément :

 

« Je n’aime pas le noir total. J’aime le clair-obscur. La flamme d’une bougie. La lueur d’un réverbère. La veilleuse dans une chambre d’enfant. Les phares d’une voiture sur une petite route. Les enseignes électriques sur les grands boulevards. Les points rouges au sommet des buildings. Pourquoi dormir quand le monde est si beau ? Il me faut votre calme et votre confusion ».

 

Être : liseré entre ombre et lumière.

 

Cet article prendra fin sur l’un de mes textes déjà publié aux Editions « Les Arènes » et en « Librio » dans « Paroles d’enfance » (souvenir des jeunes années, sens à trouver maintenant et autrefois, comme le faisait la célèbre réminiscence proustienne ?) Mais peu importe la motivation, le ressort sous jacent. Rien ne sert de sonder son âme. Ombre … Lumière … Ombre … Lumière, comme une dérive songeuse dans la pliure de l’heure :

 

« Le jour n’est pas encore levé. Juste une très légère blancheur qui précède l’aube. L’enfant se réveille, ouvre les yeux. Il reste un moment immobile, regarde le liseré plus clair qui commence à imprimer le contour des volets. Il se lève, pose ses pieds nus sur le plancher. Il aime sentir ce contact du bois un peu froid, les rainures qui séparent les lames. Il ouvre la fenêtre, pousse doucement les volets sur la fin de la nuit, évitant de faire grincer les gonds. Il se recouche, se tourne sur le côté gauche, face au rectangle plus clair ouvert dans le mur couleur de schiste. Au début, ses yeux ne perçoivent rien que cette légère variation de l’ombre, son lent glissement vers la lumière. Puis ses pupilles s’habituent, commencent à déchiffrer l’espace, à y repérer les premiers signes du jour. Il devine d’abord, dans le jardin, les branches du marronnier, comme de grands bras tendus vers le ciel, les feuilles ouvertes à la façon de doigts de géants. Puis le rythme régulier de la clôture de bois, la plage sombre de l’avant toit. L’enfant aime bien ce moment un peu mystérieux où le jour s’annonce à la façon d’un secret. Les grains de lumière sont encore peu visibles, gris-bleu, à peine plus clairs que la cendre des volcans. C’est cette heure couleur de cendre, couleur de lave qu’il préfère. Cette heure où les choses se confondent, cette heure arrêtée. On croirait parfois, tant cette immobilité est grande, que le temps pourrait s’inverser, la nuit reprenant en elle cette tentative du jour, une sorte de reflux vers le passé, la petite enfance, une généalogie à rebours qui le ferait régresser aux premiers temps de l’humanité, puis aux temps géologiques, puis à l’origine de toutes choses. C’est cela, souvent, que l’enfant met en scène au travers de ce combat de l’ombre et de la lumière. Il lui arrive même de souhaiter que le temps s’arrête là, tout simplement, dans cette indécision, dans ce choix non résolu. Alors les hommes seraient figés dans leurs attitudes, pour l’éternité. (…) Ce qu’il veut, c’est seulement cette hésitation, cette liberté, ce consentement mutuel de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit ».

 

Toujours nous sommes cette médiation, cette hésitation posée sur le bord d’une intime connaissance : étrange bascule, confondante oscillation d’une « impression soleil levant » à « une impression soleil couchant ».

 

Partager cet article
Repost0
1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 09:15
Paysage insulaire.

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Partout sur la Terre…

 

Partout sur la Terre, dans les villes et les villages, dans les hameaux où les maisons sont blotties sous la lame du jour, les corps sont marmoréens, rivés à leur couche d’ivoire. Tels des gisants dans le silence de quelque crypte. L’air est dense qui se relie aux arcanes nocturnes. Partout sont les fragments du songe qui s’assemblent en d’étranges puzzles. Partout sont les éclisses du rêve qui plantent leurs dards dans la meute grise de la dure-mère. On ne bouge pas et la respiration est si imperceptible qu’elle ne saurait imiter que le vol fixe du colibri, une invisible brume sur la pliure sombre de l’inconscient. C’est l’heure illisible où le rien se confond avec le tout, où la lumière est en réserve, où la nuit disperse ses haillons parmi les premières rumeurs de clarté. Le monde pourrait inverser le sens de sa giration que nul ne s’en apercevrait. Il en est ainsi des premiers instants de l’aube qu’ils sont quelque part en sustentation, bien au-delà des soucis des hommes, inaccessibles, hauturiers, pareils à un nuage, à un gaz, à une émanation d’un esprit en méditation. On croirait à l’installation de l’éternité, gouttes des heures suspendues au firmament avec leur gonflement discret, leur apparence de plénitude, leur silhouette de totalité irréversible. Comme si le destin des hommes, soudain parvenu à son acmé, s’immobilisait pour la suite des temps, manière d’Idée indépassable, d’infinie volonté se fondant dans l’éther, en épousant l’invisible sphère. Alors, il n’y aurait plus rien, ni en-deçà, ni au-delà qu’un vide sidéral avec, au milieu, ce point fixe pareil à la vibration d’une étoile dans la lointaine galaxie.

 

Longtemps on a marché…

 

Longtemps on a marché dans la soie fin de nuit avant d’arriver ici, dans ce lieu dont aucune cartographie ne parviendrait à fixer les limites, à établir les polarités, fût-ce sur une carte d’état-major avec ses taches brunes et vertes, ses courbes de niveau, ses points géodésiques. Car, voyez-vous, ici est le lieu infiniment reculé du paysage insulaire. Aucune route n’y mène. Aucun chemin n’en part. Tout autour la lumière est grise aux contours d’anthracite fuligineux. Les Inconnus qui habitent dans cette étrange contrée ont les yeux gonflés, soudés, pareils à ceux des nouveau-nés et leur pupille non encore éclose ne laisse nullement entrer l’illumination. La cécité est dense qui déplie ses membranes de suie et plonge la conscience dans un étonnant frimas, un confondant permafrost. Oui, en dehors de cette nacelle de verte lumière, rien n’existe que le néant et le vertige d’un vide infini. On n’est pas encore arrivés à l’exister. Les membres sont gourds, plaqués à la tunique du corps, compacte chrysalide ne pouvant encore proférer son nom. Les lèvres sont scellées, si bien que le langage est un sourd murmure dans l’espace étroit des anatomies. On est pris de stupeur. On demeure dans l’effroi. On attend que quelque chose se déplie, que la larve initie le premier stade par lequel on procèdera à sa propre métamorphose. On est en attente. On est sur le bord de quelque chose, on ne sait quoi. On en sent seulement la première trémulation, loin, là-bas, dans la gangue de chair, dans la cage d’os. Semblables à des momies serrées dans leurs linges d’outre-vie on végète, on se relie à l’hymne inaperçu du minéral, on est simple végétal que ne visite l’efflorescence qu’à titre de lointaine hypothèse. On est sans être, attendant de devenir enfin.

 

Le seul lieu du monde…

 

Le seul lieu du monde est ici, au centre de l’irradiante beauté. Le monde en dehors s’est effacé. L’univers s’est immobilisé afin que quelque chose comme un sens de l’être surgisse et initie, à nouveau, la marche des constellations. Oui, la beauté, toute beauté est cette sublime exigence qui cloue les choses à leur propre contingence, ne laissant émerger que cela qui s’en différencie et s’affirme comme rare, irremplaçable. Plus rien ne paraît alors que ce point focal, cette gemme de lumière, ce cristal infiniment turgescent qui tient le langage du prodige. Le temps n’est plus. L’espace n’est plus. On est, ici et maintenant, l’unique Voyeur dont l’univers s’est doté afin que la pure apparition ait lieu. C’est comme un mystère suspendu en plein ciel, une braise qui rougeoie depuis l’intérieur de la conscience et gagne toutes les directions de l’intellection, poudroie dans les mailles de la sensation, inonde le goût des choses d’un suc inimitable. Magnifique ambroisie qui rapproche des dieux et l’Olympe n’est guère loin qui fait son singulier scintillement. Et, peut-être, cette montagne couchée sous la taie translucide du ciel n’est-elle que l’illustration de la joie qui est celle liée à la rencontre avec le rare, l’en-dehors de l’événementiel, le surgissement de l’essentiel. Et, plus bas, cette neige bleue et blanche, n’est-elle la figuration d’une virginité, d’une origine si proche qu’on en sentirait encore l’écoulement de source, l’ébruitement identique à une parole fondatrice, le recueil du chant du monde ? On est si bien, ici, dans l’enclave belle, solitude face à une autre solitude. Car il ne saurait y avoir d’échappatoire, de diversion qui écarterait de la vision en train de s’accomplir. Toute chose rapportée serait de trop. Toute présence bavarde ferait s’écrouler le palais aux mille mirages. La beauté est cette exception qui ne peut avoir lieu que d’une conscience à une autre (oui, la beauté a une conscience, une indépassable conscience du prodige dont elle est le lieu unique), c’est pourquoi il faut assumer ce face à face comme on le ferait d’une vérité brillant comme le feu du phare sur le rivage pris de ténèbres. Un amer dans la nuit de l’inconnaissance. Et cette ligne d’arbre, cette sorte de cirque naturel qui s’embrase et flamboie tel les feux de mille bûchers, ne vient-elle à nous pour nous dire le beau spectacle auquel nous participons comme l’une des pièces du jeu d’échec ? Oui, du jeu d’échec. Car, face au lumineux paysage, nous ne sommes nullement passifs. Nous sommes animés, fécondés, transcendés de l’intérieur. Nous jouons. Intensément. Si le monde existe comme la réalité qu’il est, c’est bien notre conscience qui en réalise la synthèse et le porte à parution. Fermons les yeux seulement un instant et le monde s’écroule et la magie se retire dans son chapeau de feutre noir soudain pris de mutité.

 

Toujours l’homme est une exception.

 

Et combien cette prairie est belle qui joue en contrepoint avec la totalité du paysage. Là est le recueil de tout ce qui, dans sa verticalité, s’affirme précisément parce que quelque chose comme une fondation et un fondement en assurent l’élévation. C’est la loi de toute perspective que de s’affilier à ces deux plans dont chacun tire sa signification de l’autre. Pas de ciel sans terre. Pas de langage sans silence. Pas de marche sans l’immobilité du sol. Pas de montagne présente sans ce socle qui la porte en direction de l’espace infini. Les chevaux, c’est tout juste s’ils se détachent de l’ombre, s’ils émergent de cette marge de néant dont ils ne semblent s’arracher qu’à la mesure de leur volonté de paraître. Présence animale, certes, mais qui ne dérange rien, qui ne profère rien que cette silhouette discrète se confondant avec l’effacement d’une nature toute promise à son mystère. Au loin, à l’extrême limite de l’image, une façade blanche, un toit dont la figuration évoque, bien évidemment, la réalité de l’homme qui s’y inscrit en filigrane. Oui, à la manière d’une fragile dentelle, d’un ourlet, d’une passementerie venant orner le motif d’ensemble. Ineffable signature anthropologique venant dire, en mode de retrait, tout ce qu’il y a de luxe constamment disponible, d’offrande généreuse, de vision à inscrire dans le regard juste en quête de ceci qui mérite d’y figurer, la beauté qui, seule, joue le jeu vrai de ce qui doit rencontrer notre jugement. Nous ne sommes humains qu’à affirmer cette singularité qui nous fait tenir debout. Ni le rocher, ni l’arbre, ni l’animal ne peuvent viser les choses avec cette exactitude reconnaissante. Toujours l’homme est une exception ! Toujours il veut la beauté. Lorsqu’il ne la rencontre pas, c’est que son affairement parmi les sillons de l’exister l’en écartent contre son gré. Jamais la lumière ne peut se refuser ! Jamais la beauté ne peut s’absenter !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher