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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 09:41

 

Citoyens du monde.

 

NP1

@Naïade Plante/ www.naiadeplante.com 

 

  Cette image est belle. Nous pourrions nous contenter de dire cela et vaquer, sans plus, à nos occupations. Mais, alors, nous nous serions contentés d'un constat. Nous en serions restés à une simple émotion esthétique. Et, du reste, nous serions-nous demandé ce qui, de l'émotion ou bien de l'esthétique était essentiel ? Car, si cette image est belle - et, assurément, elle l'est - elle l'est pour bien des raisons que notre paresse naturelle répugne à évoquer. C'est ainsi, nous nous livrons toujours à une sorte de facilité dont nous ne percevons même plus qu'elle nous est coalescente, qu'elle délivre de nous une silhouette "d'homme pressé". Sans cesse nous butinons, nous sautons d'une chose à une autre, nous distrayons notre regard du monde, de sa configuration plurielle, de sa complexité.

  Cette image est belle. Il nous faut le répéter à la manière d'un leitmotiv afin que, de cette simple répétition, puisse naître un sens dont notre entendement n'aurait été suffisamment alerté. La décrire, d'abord, car de l'observation du réel naissent toujours quantité d'esquisses signifiantes. D'abord il nous faut dire l'évidente beauté plastique de cette Indienne anonyme, la tache blanche de son sourire, sa peau tannée de soleil, l'élégance des doigts où les bagues allument leurs éclats, le drapé du vêtement faisant ses vagues couleur de terre et de cendre, le geste flou de la main pareil à une volonté de protection, à une naturelle réserve - comme si le geste photographique était une offrande en soi, un genre de reconnaissance -, il nous faut dire la vivacité de la petite fille, son air espiègle ou bien simplement joueur, son empressement à trouver un refuge dans l'abritement maternel.

  Cette image est belle, tout simplement parce qu'elle est une image VRAIE. Certes l'esthétique y est présente, la grille blanche à l'arrière-plan y structure la scène, l'aire de ciment pose les limites du praticable, les sacs de jute y introduisent la présence vraisemblable de l'activité humaine, sans doute le fourmillement proche, les déambulations complexes des passants. Mail il y a plus. L'esthétique se double bien d'une émotion, d'un trouble et, bien évidemment, nul regard ne peut faire l'économie des incontournables accessoires de la pauvreté : la bouteille pour la soif, le carton où abriter de menus objets, la sébile ouverte à une toujours possible offrande. Et voilà que l'esthétique se double d'une éthique. Le regard porte, avec lui, la conscience du monde, du partage, de l'altérité, la nécessaire lucidité face à ce qui, parce qu'insoutenable, indicible, incompréhensible, nous questionne bien au-delà de notre égarement quotidien.

  Cette image est belle. Elle nous contraint à la mydriase, à l'ouverture de la conscience afin que tous "les Damnés de la terre" (voir le livre de Franz Fanon) ne fassent pas seulement phénomène à l'aune de simples documents anthropologiques, mais d'existants avec leur lot de souffrances, de demandes muettes, de rébellions tues en raison d'une impossibilité à extraire d'un corps affamé, la nécessaire révolte. Cette image nous invite à nous confronter au miroir des peuples pauvres. Elle le fait avec pudeur, sobriété, élégance. Elle le fait avec une remarquable économie de moyens. Elle reprend, en filigrane, la belle idée de Le Clézio selon laquelle "les peuples pauvres sont beaux". L'écrivain écrit dans "L'extase matérielle" : "Les pauvres m'émeuvent…" et, plus loin, à propos de leurs souffrances, il précise que ces dernières réactivent en lui "…toutes les vieilles angoisses de l'enfance, la peur du froid et de la faim, de l'inconnu, de la détresse physique…"

 La tristesse évoquée par l'image est étonnamment souriante, solaire et nous invite à réfléchir à nos obsessions de richesse, de consommation, à notre désir de paraître, de briller des feux d'une inconscience portée à son point d'acmé.

  Aujourd'hui, parmi les fléaux de toutes sortes, guerres, maladies, tornades et autres bouleversements climatiques existe un autre fléau, plus insidieux, évoluant à bas bruit, rongeant les consciences à la manière d'un acide, un fléau qui n'est autre qu'un égoïsme grandissant dont nous pouvons penser qu'il minera, petit à petit, les fondements des sociétés, les réduisant à n'être plus que d'étiques miroir ne reflétant plus qu'un genre d'immense vacuité.

   "Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles.", disait Paul Valéry. Peut-être ne le sont-elles qu'à la mesure de notre indifférence à la marche chaotique du monde. A sa manière, cette image contribue à en éclairer la question. C'est pourquoi nous disons : "Cette image est belle".

 

                                                                                     

 

  

 

 

     

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6 décembre 2015 7 06 /12 /décembre /2015 09:17

 

L'esquisse intemporelle.

 

np1.JPG

                                                                   @Naïade Plante/ www.naiadeplante.com     

  

 

  Mînâkshî était partie avant le jour alors que le village était endormi. Elle s'était vêtue d'un mince fourreau de toile, d'un léger chandail de laine rouge. Ses cheveux, elle les avait décorés d'un ruban de même couleur, avait attaché à ses oreilles une parure d'or et entouré ses poignets de cercles colorés. Ses ongles étaient peints d'un vernis sombre : deux éclats de braise dans le déclin de la nuit. Elle avait longé les rizières où l'aube déjà s'annonçait avec des teintes sourdes. Elle avait fait glisser ses pieds nus sur le chemin de poussière qui longeait les crêtes. Plus bas, le miroitement léger des lacs, le moutonnement des collines, les touffes plus sombres des arbres.

  Mînâkshî marchait vite. Elle voulait arriver au Temple avant que l'aurore ne pâlisse le ciel. Ses yeux couleur de terre brillaient, recouverts d'une rosée matinale. Au village, tout le monde l'appelait "Yeux de poisson", en souvenir d'une légende ancienne. Une déesse de ce nom avait existé autrefois, dont on avait perdu le souvenir pour ne garder d'elle que cette manière de regard voilé : une effigie de la conscience.

  Bientôt, au travers de voiles de brume, "Yeux de poisson" devina le massif du Temple, son aire immense, son édifice de pierres qui semblait s'étendre à l'infini. Bien que la vue en fût encore atténuée par une vibration de l'air, elle pouvait apercevoir les hauts gopurams où s'accrochaient les grappes de sculptures, les deux vimanas en forme de pyramide dont le sommet doré se confondait avec la lumière cuivrée qui commençait à couler du ciel en minces filaments. Mînâkshî s'accroupit, s'assit sur ses talons et se disposa à regarder ce qui lui apparaissait à la manière d'un palais magique dont, bientôt, elle prendrait possession.

  Puis il y eut soudain comme une pliure de la lumière, l'air devint plus dense, les quelques bruits qui émergeaient à peine du sol regagnèrent leur crypte. C'était comme un commencement du monde, une ouverture de ce qui, jusque là, n'avait parlé qu'à demi-mots et le murmure gonflait maintenant, se glissait dans la chair de la fillette qui s'étoilait de l'intérieur, longs rhizomes de clarté inondant son corps, fusant selon de mystérieuses ramifications. Alors que les lourdes portes du Temple demeuraient closes, que les sculptures dormaient dans leur gangue de pierre et les bassins d'eau emprisonnaient les poissons aux ventres prolixes, Mînâkshî se retrouva dans un lieu qu'elle ne put identifier, là où une étrange lumière faisait son bruit d'or et de safran, une tasse blanche dans la coupe refermée de sa main, alors que la braise des doigts faisait briller son diadème et que ses yeux s'éclairaient à la manière d'une merveilleuse lampe d'Aladin.

  La fillette but longuement le breuvage qui cascadait dans sa gorge avec la même insistance qu'un filet d'eau pure met à rebondir sur le poli des roches. Par la pensée elle pouvait suivre le luxueux déploiement de l'ambroisie alors qu'en elle naissait une musique aigrelette et primesautière qu'elle reconnut pour être celle du nâgasvaram, puis, entremêlées,  les percussions syncopées du tavil gagnant ses membres comme l'eût fait une fièvre généreuse et incontrôlable. Maintenant, le rythme de la danse était en elle, les talons frappaient le sol de terre durcie, les jambes faisaient leur ballet, la taille souple ondulait avec une grâce ophidienne, les bras s'enroulaient, faisaient leurs volutes d'écume, la flamme carmin du ruban apparaissait et disparaissait parmi le buisson noir des cheveux, les yeux brûlaient du dedans avec force, les pommettes lissées du premier soleil semblaient des névés. Des lèvres assombries naissait un chant pareil à une incantation, le stylet de la langue faisait son rapide mouvement de va-et-vient au milieu de la falaise étincelante des dents.

  Et tout ceci s'accomplissait naturellement, avec application et docilité, sans soumission cependant à quelque dieu, fût-il des plus vénérés; le mouvement était entièrement contenu dans sa frontière de peau, semblable à une respiration, une haleine, au battement du sang dans le tube des artères, simple flux d'énergie qui diffusait, s'éployait, allait à la rencontre de tout ce qui vivait alentour,  aussi bien monde minéral qu'animal ou bien humain, le déploiement étant à lui-même sa propre ressource, sa pleine justification, genre de transcendance spontanée, encore accrochée aux concrétions du corps, mais faisant ses efflorescences, ses boucles, ses ondoiements.

  Tout confluait, tout convergeait, tout s'immolait dans un présent immédiat, tout s'élevait et signifiait dans une esquisse intemporelle alors même que l'espace devenait diaphane, que la nature ne témoignait plus qu'à l'aune d'un approximatif contour. Les bruits du monde, pour autant, n'avaient pas disparu, ils s'étaient seulement vêtus différemment, ils glissaient au ras du sol, parfois s'élevaient, aspirations identiques à celles des cyclones et finissaient par chuter, au loin, dans quelque contrée qui, alors, se métamorphosait sous la poussée longtemps contenue.

   Mînâkshî non seulement entendait la symphonie des choses mais, aussi, voyait au travers d'elles, en elles. Cela faisait des girations et des lignes diaprées, des glissements de fragments colorés comme au fond d'un kaléidoscope, cela s'irisait sur la toile immense de la conscience. Les Prêtres du Temple, elle les voyait dans leurs vêtures dépouillées, torses nus, linge couleur safran posé sur l'épaule. Elle les suivait dans les quatre rituels qui rythmaient leur journée alors que le temps ne les effleurait guère plus que la brise d'air au-dessus du marais. Le bain sacré d'abord, les longues ablutions et l'eau purifiant les corps devenus soudain aussi brillants que l'étain. Puis le maquillage polychrome tellement semblable aux ailes éclatantes du paon de jour; puis le repas, frugal, méditatif, comme en sustentation; puis l'agitation des lampes, leur balancement de luciole, leur clarté à peine esquissée dans le clair-obscur à la consistance d'ombre. Et, au-dehors, la longue théorie des Pèlerins en saris noirs, mains jointes vers le ciel, yeux empreints de gravité. Puis, plus loin, au-delà des collines obliquement éclairées par le milieu du jour, le Village pareil à une métaphore ludique, avec ses maisons de boue séchée, ses toits de palmes, ses fenêtres ouvertes sur le vide.  

  Et le plus extraordinaire, - mais la fillette ne semblait guère en percevoir la dimension confondante - Mînâkshî se voyait elle-même, telle une effigie de plâtre ou bien d'albâtre, éclairée par cette troublante lueur de résine, comme si elle avait été une figurine prise dans un bloc translucide, douée de mobilité cependant, étonnamment libre malgré cette geôle de verre qui lançait ses mille feux de cristal. Il semblait que son destin lui avait été brusquement ravi, enfermé dans cette conque de pur absolu dont le rayonnement n'avait de commune mesure avec tout ce qui claudiquait parmi le monde, sur les agoras où l'on s'agitait dans d'itératifs conciliabules, dans les villages de pisé soudés de chaleur moite et jusqu'à l'infinie courbure de l'horizon dont les humains partageaient  la même limite terrestre.

  Ainsi les jours passaient avec leur lourdeur temporelle, leur lot d'afflictions, leur longue caravane toujours recommencée. Au village, les conciliabules s'échangeaient à la vitesse des météores, les langues se dépliaient afin de lancer à la face de l'oubli, les lueurs d'espoir que l'existence ne leur avait pas accordées. On disait, indifféremment :

 " Mînâkshî a été volée par un mendiant."

  "Elle s'est perdue dans les mailles des rizières."

  "Elle a disparu dans un lac maléfique."

  "Elle a fait une mauvaise rencontre."

  On disait tout cela, vite, entre ses dents resserrées, pour conjurer le mauvais sort, faire taire le vacarme des nuits sans sommeil, s'extraire, soi-même, des griffes urticantes de la pauvreté, faire naître un peu de lumière au fond des cubes d'argile où dormaient les nattes d'ennui. On disait tout cela mais on n'éprouvait nulle tristesse, on n'entretenait nul sentiment de vengeance.

  Depuis ce temps lointain devenu transparent à force d'irréalité, on dit volontiers que, les soirs de pleine lune, dans l'éclat assourdi des rizières, sur la courbe des collines ou bien au milieu des sculptures des gopurams, alors que s'élèvent les sons de grêle des tavils et que les navasgarams font leur bruit de vent, la silhouette gracieuse d'une danseuse vient animer le monde des existants alors que les rêves agitent les têtes chenues des aînés de multiples manières et que les enfants font, à la clarté des lampes, leurs bruits de bourdons.

  Mînâkshî, jamais on ne l'a revue, mais depuis le jour de son effacement des nervures serrées du visible, le Temple brille d'une étrange lumière, tout particulièrement dans la Salle des mille piliers, au milieu des sculptures de Rati, épouse de Cupidon, de Shiva habillé en mendiant errant, de Karthikeya et Ganesha. Chaque pilier frappé délivre une note singulière et plus particulièrement  l'un d'entre eux, où s'éclaire, au sein de deux lunules l'éclat de deux yeux de poisson que le temps jamais n'effleure.  

 

 

 

 


 

 

 

 

                                                                                                

 

 

                            

 

 

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 08:48
Si près du pôle.

Photographie : Gilles Molinier.

Finlande - Etude.

Voici ce qu'on avait fait. On était sorti de son lit de toile, ne sachant rien ni du jour ni de la nuit. Le silence était partout, posé comme l'aile d'un oiseau. Les rues des villes étaient désertes et, derrière leurs volets fermés, les hommes dérivaient dans un improbable destin. Les songes encore pliés dans l'étoupe de leurs cheveux. De leurs cerneaux pliés en boule, montaient des filets de fumée grise et, parfois, leurs cauchemars s'étoilaient, faisant leurs flammes blanches. Bientôt il faudrait renoncer à la tiédeur de l'ombre et plonger dans la froideur du jour. Cela aurait la douleur d'une vive tension, cela ferait des ruisseaux étincelants dans les membres étonnés, cela obligerait à se tenir debout et à ciller sous la vive lumière.

On était sorti de la zone où reposaient les hommes à la manière d'un lynx, avec de souples pliures d'échine, une marche inaperçue. C'était si fragile cette heure à mi-chemin du doute, à mi-chemin des certitudes. Bientôt, il n'y aurait plus la place pour dériver longuement au creux de soi et il faudrait surgir sur les agoras du monde avec l'exactitude d'une vérité. Cela blesserait, cela entaillerait, mais, en ce début de millénaire, c'était cela être homme, quitter l'ombre et dresser son corps contre la clarté, les mains en avant afin que la chute fût moins brutale. Le sentier montait, quittait le sol de poussière, s'élevait dans l'air pur comme le diamant. L'air était vif, à la morsure de lame et tout se retranchait dans la solitude des pierres. Les carabes à tunique verte repliaient leurs antennes; les calligraphes s'abritaient sous leurs meutes de points noirs, les lézards derrière leurs goitres d'écailles. Rien ne paraissait que le calme et l'immense solitude. Vers le nord, le pôle était si proche, on en sentait les sourdes aimantations, on percevait l'entonnoir par lequel se déversaient les vents solaires avec leurs lueurs vertes, ces aurores boréales qui vous pénétraient de leur densité jusqu'au centre des os. C'était cela être en Finlande, sur la limite du toit du monde et voir le jour se lever avec ses taches blanches et grises. Les seules couleurs métaphysiques qui soient avec le noir qui joue en contrepoint. Être là, à la pointe extrême du jour, c'était comme de dériver sur l'image première, de flotter tout près de l'origine alors que les grains de lumière sortaient de la touffeur du sol afin de dire l'urgence des choses à figurer.

Alors on demeurait ici, à la proue du navire, longtemps pris par cette vastitude, les yeux égarés sur tant de beauté surgissant de l'horizon. Tout là-haut, dans le ciel, les nuages faisaient leurs boules de mercure que le vent lissait de son infinie caresse. Il était un immense cerf-volant avec sa queue qui traînait sur le plateau de cailloux et, parfois, s'enroulait aux épines d'un résineux. Il emportait loin, en-dehors du regard des hommes, les oiseaux qui planaient si haut qu'on ne les apercevait pas, ou alors, un simple grésillement pareil à l'écoulement d'une eau dans une gorge de terre. Il y avait tant de légèreté, tant de netteté rassemblées en un seul point du globe et c'était une conscience qui se déployait et cherchait à connaître. Les hommes, les choses du sol, le vol de paille des insectes dans la levée du jour. On ne marchait pas, on respirait à peine, on faisait seulement la place à ces milliers d'images qui naissaient du paysage, se dilataient et s'en allaient, loin, féconder les yeux des poètes et émerveiller ceux des géographes. C'était comme si on était arrivé au bout des questions et que, bientôt, l'énigme cesserait. Celle de l'univers, celle des choses mutiques, celle des autres, et, surtout, celle de soi-même. On ne serait soudain plus soi, plus autre, différent, séparé, on serait dans la pluralité des choses, aussi bien eau, fleuve, aussi bien montagne ou plateau couché sous les vagues d'air bleu. Ou encore glacier aux arêtes de métal plongeant dans les eaux arctiques. C'était si proche et ces géants de glace parlaient la langue de la terre, la langue des yeux, la langue du corps. Leurs longues reptations, leurs craquements, on les entendait se propager et faire leurs ondes concentriques. Au-dedans de soi, mais aussi dans les fractures du rocher, les strates d'air, les courants translucides qui voguaient au loin. Comme si, soudain, l'on avait trouvé la clé qui nous installait dans la plénitude et nous y laisserait le temps d'en accomplir le cercle parfait. On se recueillait dans le creux de ses mains, on se faisait infinitésimal, simple diatomée incluse dans sa boule de verre et le monde devenait sphérique, panoramique, et le regard portait dans toutes les directions de l'espace. Depuis les plateaux andins jusqu'aux confins de l'Himalaya. Une infinie conquête de soi, mais aussi de tout ce qui, jusqu'ici, résistait, montrait les griffes, faisait sa réclusion dans les cryptes du non-savoir. C'était si troublant de voir cet espace immensément vacant et l'on mesurait alors sa taille de ciron, de minuscule virgule perdue dans le grand texte du monde.

Bientôt le soleil commençait à basculer et sa décroissance était rapide, les ombres teintant d'outre-mer la moindre faille, s'accrochant aux épines, aux limailles de roches, à leur poudre lente. Il était temps de regagner la terre des hommes. Un grand moment, l'on avait cru pouvoir être innommé, inapparent et se fondre à même sa propre transparence. Mais il fallait quitter le lieu immuable et donner visage aux choses, les porter au site d'une profération, d'un verbe aisément compréhensible. Le langage des dieux demeurait celui des nuages, des longues dérives aériennes, des horizons sans fin que les hommes regardaient à défaut de pouvoir les atteindre. Tout en bas, dans la vallée, la terre avait vieilli, les trottoirs de ciment étaient parcourus de profondes vergetures, les existants rentraient chez eux en courbant le dos sous les premiers assauts de la nuit. C'était donc cela, tutoyer le haut du monde, comme une empreinte d'infini qui se déposait dans l'intervalle des sourcils et y gravait son signe de feu : ce tilak que portent au front les indiennes et qui, en toute théorie, visait le monde jusqu'à l'ombilic. C'était cela. Il fallait se résigner à vivre !

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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 08:41
Le bonheur du jour qui vient.

Photographie : Gilles Molinier.

Finlande - Étude.

Il y a si peu d'être encore et le monde est en oubli de lui. La glaise de la nuit est immobile, couchée dans ses plis d'ombre. La conscience des hommes est une flamme éteinte en attente du jour. On n'entend ni le glissement des montagnes dans l'aire libre du ciel, ni le moutonnement de la mer et les brins d'herbe sont debout dans leur tunique étroite. Le gel est partout qui fait ses taches bleues et, au profond des vallées, les nappes de brouillard scintillent à l'abri des étoiles. Au fond du corps, à la lisière de la couche de toile, on sent de lentes reptations, de souples mouvements venus nous dire l'imminence de la lumière. Alors on se ramasse sur son ombilic, alors on soude son âme à la pliure des choses. C'est si douloureux le dépliement et la gangue des os crisse sous les coups de boutoir de la volonté. C'est toujours dans l'occlusion que tout surgit et prend sens. Jamais dans la pure ouverture comme révélation. Il faut une tension, il faut un étirement de soi jusqu'aux limites de peau, il faut le bord du précipice, les lèvres de l'abîme. On est là, cloué dans son imaginaire, on est là sur l'arc dilaté de l'intuition et on attend.

Quelque chose va venir, quelque chose va surgir et cela chante son bruit de source dans le corridor de la cochlée. Et cela fait sa clarté de porcelaine sur la boule de la sclérotique. Et cela tire sur les fibres de myéline jusqu'à l'extrême limite de la blancheur. C'est du-dedans de soi que tout part, tout rayonne. On est la réserve de la nuit, la plainte sourde de l'aube, le jour et sa promesse de plénitude. Cela on le sent comme donation ultime, indépassable et l'on se dispose à l'événement et l'on déroule sa langue et l'on fait sa courbure colorée aux yeux du monde. On est caméléon et les teintes d'argile et d'émeraude ricochent sur l'aire des écailles avec la patience de la source à paraître, avec la tranquillité de la fleur de lotus à déployer l'écume de sa corolle. Le noir est là, encore, on sent ses battements d'obsidienne juste au-dessous de l'horizon. Cela attire, cela convoque au passé, cela ouvre le puits des réminiscences. Mais on se refuse à errer dans le labyrinthe de la mémoire, mais on pousse dans la pénombre les griffes de la douleur, mais on dissimule dans les tiroirs du temps les bogues urticantes et les jets de lapillis. On est là, sur le point de renaître à soi, d'étendre ses rémiges, d'ouvrir son œil de rapace, de s'élancer au milieu des lames d'air et de planer longuement. Soudain, tout semble s'éteindre, tout semble renoncer à être, aussi bien les hommes, aussi bien les rivières et l'arrondi des collines. Mais le ciel réclame, mais les lourds nuages gris font leur bruit de râpe, mais l'arbre est planté comme une écharde dans l'encre marine et l'horizon fait son étrange lueur, son "inquiétante étrangeté". Tout serait-il commis à disparaître et plus rien ne serait ? Peur immémoriale des hommes, infinie trémulation plongeant ses racines, loin, dans l'aventure anthropologique. Grande frayeur de l'Homo erectus entendant le tonnerre, apercevant le ciel griffé d'éclairs. Mais nous avons perdu notre front hérissé de bourrelets, mais nous nous sommes redressés et notre tête s'incline sous le poids de l'intelligence et notre cimaise brille des feux de la conscience.

Alors nous partons de cette demeure inaperçue, là, tout en bas de la colline, nous gravissons la pente avec la certitude de l'arbre à s'élever dans l'espace, nous écartons les lèvres de la faille de rocher et de lichens et, bientôt, c'et la lumière qui se met à ruisseler, à pousser son hymne à la joie. Oui, nous venons de loin, de nous-mêmes d'abord, de nos lointains ancêtres qui craignaient aussi bien le jour que la nuit. Partout les pièges pouvaient s'ouvrir, partout le prédateur pouvait reconduire dans la glu mortifère, dans l'étroitesse des limbes. Nous, les hommes-debout, nous portons sur nos fronts, dans les paumes de nos mains, dans le germe de nos sexes, à la fois ce constant désarroi, à la fois l'arche ouverte de cela qui va advenir et ne le fait jamais qu'à l'aune de la lumière. La lumière, ce mot magique, cette empreinte de la raison dans la croûte malléable des choses, cette ouverture dans la nuit de la folie. Oui, la nuit est celle par qui tout advient, aussi bien le langage, aussi bien la poésie et le miracle de l'art. C'est parce qu'il y a le doute nocturne, la menace de l'ombre que nous nous mettons à proférer, à créer des poèmes, à tremper notre pinceau dans l'huile et l'encre afin que subsiste une trace de cet être que nous sommes dont nous souhaitons qu'il ne demeure simple hiéroglyphe scellé sur son secret. Posant ce beau et émouvant paysage devant nous, c'est à cette entreprise de surgissement du sens que nous nous attelons. C'est pourquoi l'image, plutôt que de la laisser à sa mutité originelle, il faut l'inciser et aller au-delà de sa surface têtue. Le monde est toujours cela, une roche compacte contre laquelle nous buttons, que, souvent, nous faisons rouler devant nous avec l'imperturbable énergie de Sisyphe. Mais à ne faire que cela, pousser la boule de basalte sur sa pente, avec obstination, nous usons notre patience, nous fermons ses possibilités de révélation.

Car ne s'ouvre jamais que cela que nous questionnons. Or cette photographie, outre son incontestable dimension esthétique, porte en elle, par sa nature même, par la dialectique qu'elle installe entre une perte et une parution, porte donc une question essentielle à laquelle nous ne pourrions nous dérober qu'à l'aune d'une inconnaissance de soi, de l'autre, de l'univers qui nous entoure. Rien mieux que l'aube ne pose la question de l'être-au-monde avec une telle acuité. Notre bonheur est d'en prendre acte et d'y demeurer ! De ceci nous serons capables tant que des "hommes de bonne volonté" porteront au-devant de notre regard la pertinence des images exactes, leur incomparable beauté, leur infinie disposition à la germination. Oui, nous serons ces hommes aux yeux ouverts qui scruterons la nuit afin d'y trouver la lumière, qui regarderons les nuées des étoiles et donnerons au jour l'amplitude qu'il mérite, à savoir de nous questionner afin que de cette inclination naisse ce qui toujours attend et jamais ne se dérobe, à savoir le pur bonheur d'exister !

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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 08:21

 

Guetteurs de beauté.

 

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                                                            Photographie de Thierry Chiès.

 

  Les Guetteurs de beauté, jamais on ne les voit. Nous voulons dire, directement, avec les globes de nos yeux, nos pupilles fussent-elles soumises à une volontaire mydriase. Parfois, aux heures indécises, fuyantes, à peine entrées dans la courbure du temps, nous les apercevons, évanescentes silhouettes glissant le long du fil de l'horizon. Un pur absentement d'eux-mêmes, de nous également, tellement il y a urgence à regarder avec le troisième œil, l'intérieur, le fameux  jnana chakshu des Indiens, cet œil de la connaissance qui ne saurait trouver écho sur quelque face de la Terre. Une singularité, une expérience rare, une esthétique à la limite d'un absolu.

  Ceci est tellement exigeant, hors du commun, étrange. C'est pour cette raison que les Guetteurs se fondent avec les choses qu'ils rencontrent. Avec la lisière du bois couleur de bruyère et de lichen, avec la courbe immense de la dune, tellement semblable à l'image tout en douceur de l'effigie féminine, avec le marais cerné de brumes et de tourbières, lissé de teinte argentée, de transparence pareille à la perle, à la nacre qu'on croirait purement immatérielles. Il y a tant d'évidence, de plénitude, d'immédiateté des choses à surgir de nulle part, comme si elles pouvaient résulter d'une révélation spontanée, se hisser dans l'éther à la seule force de leur propre éploiement, envahir  soudain le temps, parcourir l'espace selon une géométrie infinie, genres de polyèdres complexes révélant toujours de nouveaux fragments, de nouvelles faces selon l'inclinaison de la lumière.  Fusion matérielle, myriade d'impressions, fourmillement du réel, translation infinie des choses expliquant  la persistance du Guetteur à en extraire toujours plus que le regard lui-même ne saurait contenir.

  Car, à cela, se ployer à l'exacte dimension du paysage, en extraire un sentiment de solitude si près de ce que pourrait être une vraie liberté si, d'aventure, elle pouvait trouver à se réaliser;  à cela donc il faut une disposition particulière de l'âme, une inclination naturelle à faire spontanément phénomène avec la feuillela goutte d'eau, le vol erratique du martinet. Il faut, soi-même, s'extraire de ses attaches matérielles, consentir à être simple cerf-volant parmi les nuages, éclair sous les nuées, racine glissant dans  l'entrelacs des coulées de glaise.

  Car, le troisième œil, comme pourrait le laisser à penser notre rationalité occidentale, ne saurait être une simple vue de l'esprit, une hallucination, un jouet à l'intention des simples. Le troisième œil est cette aptitude fondamentale - qui s'exerce - à débusquer tout ce qui, par nature ou bien en raison d'une culture développée à son sujet, se révèle à nous comme une pure grâce, une donation essentielle dont la rencontre est aussi rare que précieuse. Et, immédiatement, nous pensons à la calligraphie chinoise, aux merveilleuses estampes de la période ukiyo-e au Japon, aux cerisiers en fleurs, à la cérémonie du thé, au teint d'ivoire de la geisha. Comme un orientalisme qui voudrait nous montrer la voie.

  Mais l'Occident ? Serait-il condamné à chercher indéfiniment ce que l'Orient, d'abord, aurait révélé à la manière d'un sommet inatteignable, un genre de Fuji-Yama transcendant le réel dans son ensemble ? Bien évidemment, non. L'Occident, lui aussi, mais d'une façon plus orientée vers une lecture "classique"  a apporté une  contribution essentielle à la connaissance du monde, au sentiment du paysage, à la révélation de la beauté. A savoir les œuvres  romantiques de Turner,"peintre de la lumière" et ses toiles brumeuses, vaporeuses comme situées dans les marges du rêve. Mais aussi les peintures de Constable, pensées selon les lois d'une "philosophie de la nature" dont la réalité picturale serait l'aboutissement, la concrétisation. Mais aussi les représentations des extraordinaires  paysages de la Baltique de Caspar David Friedrich, lequel affirmait :

 « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu'il voit en face de lui, mais aussi ce qu'il voit en lui. » 

 Car l'essentiel est bien là, dans ce que l'Artistele Guetteur de beauté voient en eux, image qui, non seulement leur révèle la nature selon une perspective encore non advenue, mais, surtout, les projette dans la connaissance intime de leur paysage intérieur. Or seule la rencontre avec le sublime peut engendrer une telle ouverture de l'acte contemplatif, seule elle peut projeter le sujet connaissant, à la fois hors de lui, dans les sphères de l'art et, d'une manière introspective, au sein du foyer des significations essentielles qui animent tout individu, cette dernière dimension demeurerait-elle inaperçue.

  Ainsi, le Photographe, pouvons-nous le saisir dans l'instant même où l'acte photographique, sur le point de se réaliser, le projette dans une contrée excédant de beaucoup cela qui fait phénomène devant ses yeux éblouis. Alors tout se démultiplie, tout fait sens bien au-delà de l'apparitionnel, aussi bien le long glissement de la loutre dans l'élément liquide, aussi bien le sautillement éclectique de la frêle araignée sur le miroir de l'eau, aussi bien le disque blanc du soleil faisant sa couronne blanche au-dessus de l'ilot d'arbres.

  Mais ce que les Guetteurs de beauté cherchent par-dessus tout, ce avec quoi ils ont rendez-vous, dont ils espèrent mieux qu'une connaissance approchée, c'est bien d'ouvrir leur propre territoire, de l'amener à une manière d'incandescence dont personne, ni le plus comblé des hommes, ni la plus épanouie des femmes, ne saurait réaliser l'économie, à savoir : faire coïncider sa propre beauté avec celle du monde. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                

 

 

   

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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 08:34

 

Le rouge et le noir.

 

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 Nadège Costa Photographe.

 

  Nous apprêtant à lire cette image, nous marquons un instant d'arrêt afin que le temps se dispose à dévoiler des nervures de sens que nous intuitionnons. Si cette forme nous interpelle, c'est qu'elle contient, pour nous, une matière dans laquelle puiser quelque affinité. Jamais de choix au hasard qui résulterait d'une volonté se situant à l'extérieur de nous. Dans notre relation au monde, c'est toujours depuis notre intérieur que nous projetons vers les choses, humaines ou bien simplement matérielles, la courbure de nos sensations. Tel calice de fleur qui nous enchante en laissera bien d'autres indifférents. Notre subjectivité est ainsi faite qu'elle ne cède en rien sa singularité afin que d'autres que nous puissent en faire leur mode de lecture. Nous lisons l'univers avec le cercle de nos yeux,  le lisse de nos paumes, les conques de nos oreilles ouvertes au bruissement particulier dont notre mémoire a gardé la subtile empreinte. Pour cette raison, lorsque par exemple nous regardons une photographie, il en va bien sûr de l'Artiste qui l'a mise en scène, de nous-mêmes qui l'accueillons et, surtout, de la synthèse de deux regards dont l'œuvre est la sublime résultante. Là, au croisement des consciences, s'installe un colloque singulier mettant en présence deux perceptions convergentes d'un même univers. L'osmose est ce principe qui recueille en un lieu unique des expériences sans doute divergentes, mais nécessairement confluentes dès l'instant où l'image révèle son rayonnement.

  Ce qui vient, ici, de recevoir le prédicat "d'osmose", aurait pu aussi bien se satisfaire de celui "d'amour"d'amour platonique, s'entend, où le Beau est la finalité à atteindre. Ainsi l'objet visé, ce qui se donne à voir sur la surface glacée du papier, s'installe comme l'espace de deux désirs complémentaires : celui de l'Artiste nous conviant en son intimité; celui que nous manifestons à l'égard de la proposition esthétique, et que nous plaçons au centre même de notre intérêt. Ici, à l'évidence, il est question de corps, mais de corps se donnant dans la réserve, juste à la limite de l'effraction qui le précipiterait dans une difficile contingence. Le visage, dissimulé par le cadre de l'image dit la donation dans la pudeur. La chair d'ivoire, dont on devine la soie, demeure dans une manière de demi-présence comme pour mieux dire le possible recouvrement, l'esquive à jamais possible, le retrait parlant toujours plus le langage de l'art que l'exposition qui appellerait l'idée peccamineuse et deviendrait simple allégorie religieuse et morale. Si "la pomme" existe, elle n'apparaît que dans l'esquisse, le sous-entendu, le filigrane de l'image. Le repliement du bras soutenant la vêture joue dans le même sens d'une parution sur le point de s'absenter. La partie inférieure du corps n'est qu'un genre de halo indistinct, d'évanescence, de refuge dans la densité de quelque mystérieux albâtre.

  Cette Jeune Femme, aussi bien, pourrait s'effacer de la scène de l'exister, être remplacée par son double de plâtre ou bien de pierre, devenir sculpture marmoréenne et nous n'en serions nullement affectés. Une manière de posture hiératique oblitérant sa propre matérialité à mesure que nous en prenons acte, ou bien "possession". Ce qui revient au même, puisque nous perdant en elle, dans sa contemplation nous devenons son objet. Retournement en chiasme de la situation esthétique où le Voyeur devient Celui-qui-est-VuLe Possédant-Possédé. Car, si cette image gravite en notre centre avec sa charge d'émotion, c'est seulement à l'aune d'une volonté de l'Artiste de nous toucher au plein de notre ressenti, donc de migrer dans notre chair, là où seulement l'œuvre trouve sa niche ontologique. Tant que cette effraction charnelle n'est pas réalisée, l'objet de la représentation demeure un satellite faisant ses révolutions autour de notre conscience. Attendant d'y être accueilli. C'est en ce sens que nous pouvons dire que l'œuvre est lieu de co-appartenance : la chair créatrice se fondant dans la chair réceptrice. Il ne saurait y avoir d'autre mystère que celui-ci, mettant en présence une intention donatrice et ce qui, nécessairement, doit jouer en miroir afin que la réception de l'œuvre puisse trouver son site.

  Mais revenons au début de cette thèse qui fait des deux Protagonistes de l'image des Passants marchant de concert.  Il convient d'abord de théoriser quelques perspectives, du point de vue du Regardant. Quelles sont donc les motivations qui ont arrêté son choix sur cette image ? Sans doute les couleurs ont-elles joué un rôle. Leur juste économie; ensuite leur affrontement, n'est sans doute pas étranger à une perception singulière du contenu. La collision est belle qui fait se rencontrer dans l'étroitesse voulue du cadre, la densité compacte du Noir, alors que le Blanc affirme sa joute neigeuse, son inclination à se relier à sa symbolique originelle. La chair est là, dans sa troublante écume, si près d'un fondement qu'elle pourrait aussi bien s'absenter à tout moment. Le Noir l'assiège comme pour dire sa prétention à ne résoudre la présente polémique qu'à l'ombre ténébreuse de la finitude.

  La tension exacerbée par la dialectique de ces deux valeurs extrêmes plonge le Voyant au cœur d'une condition tragique. La sienne, celle de l'Artiste ensuite, dont le parti pris était celui de ce violent affrontement. On ne peut y échapper qu'à renoncer à sa propre lucidité. Or l'art ne saurait permettre ce genre de dérobade. Nous sentons bien qu'il y a danger, qu'il est inscrit dans cette étrange partition que jouent, chacun pour leur part, les deux opposés de la gamme chromatique. Etrange balancement de l'aube blanche au crépuscule déjà pris de nuit. Blanc-Noir-Blanc-Noir, comme pour dire le rythme immémorial du nycthémère par lequel nous apparaît, toujours, notre temporalité humaine. Mais temporalité finie aussitôt que commencée. C'est cette certitude-là qui court tout au long de l'image; cette mesure de l'instant s'abolissant dans la prochaine mesure de l'instant. Si nous nous sommes arrêtés aussi longtemps devant l'icône, c'est pour mieux prolonger ce temps dont nous sentons bien qu'il nous tisse de ses nappes de fils existentiels. Nous en percevons l'éternel mouvement à défaut de pouvoir y imprimer notre volonté.

  Cependant nous n'éprouvons aucune tristesse, nulle mélancolie. Pourrait-on faire le reproche au temps de nous habiter comme notre ombre ? De nous conduire au-devant de notre destin avec l'assurance que ce dernier est irrémédiablement scellé ? Le temps succède au temps comme l'évidence qu'il est, dont nous faisons notre habiter quotidien. Parfois, dans sa trame illisible parce qu'attachée à nos pas, s'illumine la flamme atténuée d'un Rouge, la couleur du désir, de la vie, que vient renforcer l'éclair rubescent des lèvres. Il n'est placé là, tout au bord de l'image, qu'à la manière d'un ravissement proférant sa parole entre les rives du Blanc originel, du Noir clôturant. Ainsi tout langage est-il cette étincelle lancée contre les servitudes existentielles. Brillant le temps que la mutité des choses le reprenne en son sein. Rouge Noir : la Passion contre l'Absence. Notre contemplation en était la quintessence. De cela il nous faut faire une certitude !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 09:18

 

La traversée du miroir.

 

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 Sur l'album de

SARACHMET Photographe.

 

   L'Indécise est là, dans le frimas du jour. Seule dans la pièce que visite un troublant clair-obscur. Image à peine posée sur le tain de la glace et, déjà, nous sommes loin, dans l'estimation de ce que cette apparition pourrait être. C'est comme un fin brouillard qui glace nos yeux et nous sentons l'incertitude ceindre notre front étroit. Le doute a posé ses palmes sur notre regard, a foré le puits de nos pupilles comme pour dire l'interdit. Il y a vertige à s'aventurer dans la connaissance de ce qui, toujours, fait ses mystérieux cercles au-delà de nos propres corps.

  De nous-mêmes nous sommes si peu sûrs. Une silhouette à l'encontre de la lumière, le tremblement d'une lueur, l'étincelle de la luciole dans les herbes des hauts plateaux. Alors l'Autre que nous devinons à peine dans l'enclin de l'aube, émergeant tout juste de la nuit, que pouvons-nous en saisir qui soit différent de la chimère ? Nous planons dans le songe et la Citadelle dresse ses tours, affiche ses mystérieuses fenêtres qui se tapissent d'ombre. Intérieur inaccessible. L'être est toujours en retard sur son visible déploiement, pareil à l'esquisse qui annonce le dessin sans en accomplir sa propre forme. Un glissement, le début d'une métamorphose, le passage de l'ombre à la lumière dans une teinte médiane, un genre de gris seulement lisible depuis les rives d'une conscience que nous supposons éclairée mais qui, souvent, se dissimule derrière la lourde aporie de l'exister. Que reste-t-il sinon à bâtir quelque hypothèse hasardeuse, comme l'on jette les dés marqués de points sur le tapis vert éclairé par l'opaline du destin ? Que reste-t-il sinon la plus incertaine des conjectures à sortir de soi avec précaution : le rapt est proche qui peut réduire à néant nos tentatives d'effraction.

  Alors le doute s'empare de nous. Il devient la seule perspective sur laquelle fonder notre regard. Mais quel est donc le cogito qui présenterait assez d'assurance pour nous dire la certitude d'exister de telle ou telle manière ? "Je pense donc je suis" . "J'aime donc je suis""Je rêve donc je suis" ? Eternels promeneurs des demi-jours nous ne percevons que trop rarement ce qui se dit à la jointure de la lumière, - cette lucidité dont nous devrions davantage avoir souci - , et de l'ombre, ce néant dont nous exhaussons afin de paraître. A vivre dans un genre de radicalité qui nous expose soit à l'éclat du ciel dans son immensité, soit à la densité nocturne de la terre dans son retrait, nous ne percevons des choses que leur mutité, non le dire ouvert dont elles se tissent.

  Or, c'est bien dans ce dialogue infiniment en suspens, lequel ne s'instaure qu'à l'aune d'un balancement entre la Vie et la Mort, que se trouve la totalité des significations dont l'existence nous fait  continûment le don . Mais, comme nous sommes Hommes, nous sommes Femmes, nous campons toujours sur des versants escarpés qui nous distraient de nous-mêmes et nous excluent de la dialectique des genres. Il nous faut, symboliquement, apprendre l'androgynie, seule façon de restaurer la parole dans le registre dont elle n'aurait jamais dû être exclue, sa capacité infinie de nous dire le juste milieu par lequel nous sommes au monde. Ceci veut simplement dire que l'androgynie est ce mythe par quoi l'amour humain, rassemblant en un même lieu les principes éternels masculin et féminin, conduit l'être dans une totalité dont il peut faire émerger son identité propre, sa nature essentielle.

  Cela, cette possession de soi dans l'unité retrouvée, TousToutes nous en traçons les tremblantes lignes à défaut de savoir de quelle manière les rendre visibles. Le miroir est cette belle surface réfléchissante semée d'illusions narcissiques, ce reflet trompeur  dans lequel nous ne faisons que redoubler l'image que nous offrons au monde, donc conduire notre doute d'exister à son acmé. Toute image est d'un tel  ordre qu'elle ne nous installe qu'à l'intérieur de nos propres frontières, faisant l'économie du tremplin ontologique de l'altérité. Ce dont  l'Indécise fait l'expérience est seulement la duplication en écho de sa propre angoisse d'exister. L'illusion se présente à elle comme la manière adéquate d'assumer son essor.

  Or c'est du contraire dont il s'agit. La Forteresse demeure vide puisque non fécondée par le principe complémentaire qui demeure dans l'occlusion. Il suffirait de faire du miroir une surface non réfléchissante dont la liberté permettrait la rencontre signifiante. La traversée du miroir est cette décision grâce à laquelle la médiation des genres s'opère, mêlant dans une seule et même harmonie tous les objets du monde, toutes les singularités, toutes les différences. Creuset de la révélation de l'être en ses esquisses plurielles enfin rassemblées. La traversée est ce geste de pollinisation mettant en contact les étamines-mâles et les stigmates-femelles avant que ne se disperse à l'infini la profusion du vivant en quoi consiste l'être en son essence. Ceci, parfois, se nomme aussi AMOUR. Ce que, souvent, les Hommesles Femmes oublient dans leur cheminement laborieux sur les sentiers de l'exister, alors qu'ils ne souhaitent que ce passage d'eux à eux, d'eux à l'Autre. Ainsi en est-il sous les cieux, près de la terre où toute semence est l'allégorie d'une présence dont nous sommes porteurs, le sachant ou à notre insu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 08:58

 

La partie libre de l'être.

 

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 Photographie : Nadège Costa.

 

 

"Rien qu'un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule."


Louis Aragon 

 

incunable 

 Lancelot du Lac.

Incunable.

Source : Christie's.

   

Nous voulons connaître la femme, savoir en quoi consiste son existence, deviner ce qu'est son être, ce qu'il pourrait avoir à nous dire. De cette femme, nous regardons un portrait en pied. Devant nous se dévoile l'entièreté de la personne. Son effigie n'a rien à nous cacher. L'inventaire du réel est pareil à celui d'un objet, un livre par exemple dont nous pourrions dire le maroquin brun, les nervures du cuir, le signet marquant la page à lire, les tranches inclinant vers une couleur d'ancien parchemin. Certes, ce livre nous le possédons en quelque sorte, nous pensons en avoir saisi l'essentiel alors que l'intimité des pages blanches se dérobe toujours à notre regard. 

 

amphores 

 

  Nous voulons connaître une femme, nous observons son portrait limité à son visage. Nous le détaillons comme un archéologue le ferait d'une amphore tirée du ventre d'un ancien galion. Apparaissent les anses à la belle symétrie, le corps teinté d'antiques couleurs, de patines intemporelles. Nous voyons le renflement élégant de sa taille, la douce fuite vers l'aval de l'image comme pour signifier la fragilité de l'assise terrestre. Mais l'intérieur, l'espace soutenant les flancs de la poterie nous n'en percevons rien, sinon le jeu extérieur, l'écho du vide résonnant sur le plein de l'exister. Nous sentons que quelque chose nous échappe, qu'encore nous ne savons guère définir. Comme si nous avions la fuite de la feuille mais non le vent qui la transporte et la fait virevolter contre la paroi claire du ciel. Comme si nous avions l'iceberg bleu, cette incroyable élévation de glace translucide, ne percevant ni ce qui, de lui, se dissimule à notre regard, ni les courants d'eau froide en assurant la sustentation dans le tumulte blanc de l'Arctique.

  Toujours nous sommes au bord des choses, sur la corolle de leur être mais non au cœur de leur exister, dans la discrétion de l'étamine, là où se dissimule le secret du pollen, sa possibilité fécondante. Alors, ramenant ceci aux figures que nous offre habituellement la photographie, à savoir le portrait en piedla représentation du visage, ne nous sommes-nous pas égarés sur des sentiers aussi faciles que ne nous conduisant nulle part, du moins en ce qui concerne l'apparition d'une hypothétique essence ? Il nous faut revenir à la proposition plastique figurant à l'incipit et y chercher quelque vérité s'y illustrant, peut-être par défaut. Notre regard est souvent saisi de cette manière de dispersion dont la plus évidente stratégie est de demeurer plaqué au phénomène sans chercher à en apercevoir les fondements originaires. Regardons donc. Ce qui veut dire : perçons la vitre opaque du réel afin que de l'indicible se révèle.

 

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  Bien évidemment nous serons saisis, en premier lieu, par l'évidence de toute forme suffisamment lisible pour qu'elle autorise quelque interprétation immédiate. Nous dirons la virgule de cheveux faisant sa courbe vers la pulpe des lèvres - arc pourpre de Cupidon ou bien fruit rouge du désir -; nous dirons le bel incurvé, tel une porcelaine, de la joue neigeuse, sa fuite vers la colline inversée du menton; nous dirons l'ébène des cheveux posée là comme pour jouer une belle partition avec le teint tellement semblable à celui de la Geisha; enfin nous dirons la presque inaperçue ascension digitale que couronne une tache de rubis, alors que le gonflement de l'épaule s'installe comme dans le retrait, à la façon d'un langage commençant à être proféré et demeurant en suspens.

  Tout ceci nous l'aurons dit avec une belle assurance, sûrs de nos propres assises, de celles, aussi, de cette altérité nous faisant face, mais comme une donation tronquée, inaccomplie. Comme une invite à transgresser la cadre de l'image. Et si celle-ci, l'image, ne peut manquer d'en étonner beaucoup, cela tient au fait qu'elle s'auréole d'une belle singularité, dans sa figuration même, à savoir nous livrer simplement un fragment de la réalité. Geste de modernité qui, procédant par retraits successifs du réel, nous en livre une abstraction, donc une pure représentation intellectuelle de cette Existante dont nous sommes présentement occupés. Livrés à ceci qui dérobe à nos regards habituels la quadrature dont nous faisons la raison même de notre saisie du monde, nous sommes soudain conduits à voir différemment. Nos perceptions, nous devons les porter à un genre de dilatation, afin que quelque chose s'éclaire. Le réel est toujours une ténèbre compacte, un mur s'élevant au-devant de nous avec obstination, réel que nous devons nous efforcer de déconstruire de façon à nous distraire des contingences qui font notre siège.

  Alors, cette épiphanie minimaliste, limitée à l'estompe de quelques traits, nous invite à un autre voyage. Nous y voyons, non seulement une pure symétrie qui nous livrerait, trait pour trait, un double, un calque de l'apparitionnel, autrement dit des yeux jouant en écho, une identique chevelure faisant la parenthèse du visage, une main portée à l'autre épaule afin qu'un juste équilibre soit visible. Non seulement morphologique, mais destiné à assurer les assises de notre raison. La raison il faut la cantonner à ce fragment d'une forme signifiante  à laquelle, par nature, elle adhère. Quant à l'autre partie de l'être, celle qui se soustrait à nos sensations immédiates, il faut lui aménager un autre espace. Alors, ce que nous voyons, c'est ceci :

  Les cheveux sont une eau, de simples filaments ruisselant depuis la cimaise du ciel; le front une falaise de craie arquée, caressée de vents longs et océaniques pareils au chant d'un subtil violon, aux modulations d'une harpe; les joues couchent leurs champs de neige, le lisse de leur écume sous la pureté verticale du nez; dans la rosée des yeux se lit l'événement du jour, sa transparente beauté, sa parution étonnée parmi les mouvements du monde; les cils sont de vivants insectes avec leurs pattes si fines - on croirait de simples tiges de verre - ; dans la conque ouverte des oreilles glissent les sons subtils à la limite de leur propre effacement, ellipses tellement semblables au vol du goéland; la pulpe des lèvres s'ouvre en grenade - on penserait au premier soleil, à son effusion dans la douceur -; des dents s'élève une harmonie d'ivoire, un souffle si ténu qu'on le croirait venu du profond d'une jarre, conte immaculé habité d'un temps immémorial; l'éminence des joues est si discrète, taillée dans quelque gemme lumineuse surgie des veines inconnues de la glaise, là où les bruits ont le silence des éponges; le cercle du menton dépasse à peine d'un fin brouillard et l'on croirait à une demeure cernée d'irréalité; les longs doigts effilés, surmontés de la braise des ongles, font leur lente reptation dans la vallée dessinée par la ramure du cou et la dune souple des épaules et, alors, c'est comme si l'on avait, non seulement la mappemonde du visage avec son lacis de fleuves étincelants, ses meutes de massifs boisés, ses hauts plateaux battus de vent et ses eaux claires tournant au creux des dolines; mais c'est la femme dans sa totalité qui surgit avec son corps d'albâtre, ses seins en forme de proue, la perdition presque inaperçue du nombril - comme un brillant étoilant la peau infiniment tendue du ventre -, l'amphore des hanches bruissant de mille désirs, la mélodie des reins que poursuit l'arrondi-Callipyge, le fuseau infini des jambes, la tension hiératique des mollets, la cambrure du pied dans son élégante esquisse. Tout cela, nous l'avons si près de nous que nous n'en percevons même plus l'infini poème.

  Disant l'eau, la falaise blanche, les vents longs, le violon, la harpe, les champs de neige, l'écume, la rosée, les insectes de verre, le vol de l'oiseau, les grains de la grenade, la jarre et son gonflement, la ductile glaise, le fin brouillard, la dune à la si belle inclinaison, non seulement nous avons dit la femme, mais aussi, mais surtout, la belle liberté qui doit l'habiter à défaut de compromettre son essence, laquelle en dernier recueil est ressourcement du monde. On n'est pas jarre, amphore, conque, infinie courbure - donc langage à venir -,  à seulement paraître sur la scène  de l'exister dans la forme inaccomplie d'une source tarissant dans les plis de la terre. Disant cela qui fait de la femme, parfois,  une "illusion de jamais vu", donc la certitude  d'un toujours-vu, lequel se dissimule sous les traits de l'apparence, nous la reconduisons, grâce à une vision renouvelée de sa singularité à l'endroit des certitudes d'où, jamais elle n'aurait dû s'absenter. D'une simple considération  fragmentée de son anatomie - son visage à peine au quart de sa présence -, grâce à notre imaginaire, à nos dérives oniriques, à notre fantaisie, nous lui avons permis de reconquérir l'entièreté du territoire qu'elle avait perdu et qui ne résultait que de notre propre distraction à son égard.

 

 

Le Poète Aragon avait raison qui disait :

 

 

Il n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l'immense été
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d'air

Rien qu'un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s'appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m'a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers
Un tendre jardin
Dans l'herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l'ombre douce

Il n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

 

*****

 

La femme est toujours

cette "main nue"

qui prend la nôtre

et nous sauve

de notre propre dénuement.

Notre liberté est à ce prix.

En même temps que la sienne

qui révèle son être

au plein jour.

 

 ***

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:52

 

A l'encontre du jour.

 

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Photographie : Blanc-Seing.    

                                                                                                              

      Cette effigie humaine qui fait sa mince vibration à l'encontre du jour est-elle seulement affectée d'une réalité ?

Ne s'agirait-il pas d'une hallucination dont nos sens seraient atteints ?

D'une phénoménalité qui ne voudrait dire son nom ? Comme pour réserver au secret sa part d'ombre, sa mesure "d'inquiétante étrangeté".

Cela parle si peu dans le jour naissant.

Cela fuit tellement, juste sous  l'horizon de notre conscience, à la limite de nos yeux habités de mensonge et d'approximation. 

Cela se réserve et jamais ne fait signe avec la clarté de l'évidence.

  Mais qui est-elle donc, cette Passante que des murs abstraits, absents d'eux-mêmes, semblent vouloir attirer dans quelque abîme ?

A-t-elle seulement un projet ?

Son cheminement, un but ?

Ou bien est-elle tellement perdue parmi les hasards du monde qu'elle ne puisse jamais se retrouver ?

Fragments épars faisant sur la terre leur vibrante et tragique diaspora.

Dispersion infinie. Pareillement à l'éclatement autistique.

Giclure des mains.

Dislocation des membres.

Emiettement des idées.

Dissémination de la pensée.

Comme un étonnement d'exister, un éblouissement du vide, une sombre assomption vers un aveuglant vertige.

  Mais cette Oubliée parmi les morcellements infinis de la ville, cette erratique présence n'est-elle seulement là qu'à nous questionner, à nous jeter dans les fosses perdues du questionnement circulaire ? Genre d'herméneutique tournant à vide, questions et réponses affectées de la même vacuité, d'une identique perte, d'un doute infécond faisant ses voltes et ses revirements.

Nous sommes soudain reconduits à notre condition première, à nos fondements, acculés à notre origine, sommés de dire notre désertion de l'être, notre fascination pour l'absence de toute chose, comme un point fixe au milieu de l'absolu.

Cette dissolution, nous la voulons.

Cet effacement, nous l'appelons, alors même que, sollicités par les mouvements de tous ordres, nous croyons nous en échapper.

Mais notre essence est là qui veille, fait ses menus entrechats métaphysiques, ses ondulations ontologiques.

Nous disons "être" et ce vers quoi nous marchons renvoie le lancinant écho d'une occlusion, d'un ombilic tubéreux, racinaire, enfoui dans une confondante mutité.

A cela, à cette fermeture,  nous ne pouvons échapper que par un saut dans l'aliénation ou bien par un éclatement de la conscience vers les mailles serrées des certitudes logiques ou bien encore par une liberté dont l'art, parfois, veut bien nous faire l'offrande.

  Exister, s'immerger dans la lumière, tracer son chemin de comète, assurer à son parcours quelque scintillement de feu de Bengale revient toujours à se confronter à cela même qui offre son revers mortifère.

On ne s'exonère du tragique que provisoirement.

L'ouverture est là qu'il faut saisir à l'encontre du jour, dans cette clarté qui nous constitue en même temps qu'elle se retire de nous.

Nous n'apparaissons jamais que dans cet intervalle, celui-là même que, métaphoriquement, parcourt l'Oubliée de l'image en quête de son propre destin. 

 

 

                                                                             

 

 

                                                                

 

   

 

 

  

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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 08:23

 

L'instant d'avant la lumière.

 

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Brume sur le port.

Perron Astrid - Belgique.

 

Sur une page Facebook de Laura Calliope.

  

  L'encre de la nuit n'a pas encore dissipé sa tache bleu-marine et le jour n'est présent qu'à titre d'hypothèse. Les hommes, dans leurs chambres, sont dans l'étroit des songes et leurs corps dérivent longuement. Minces pliures que l'inconscient retient avant que ne surgissent les entailles de la lumière. Car il y a toujours danger à quitter la demeure nocturne et à s'inscrire sur la scène du monde. Là, dans le bouillonnement des draps, se recueille ce que nous avons été et ce qu'encore nous ne sommes pas. Ce sont comme des lianes, de longs tentacules venus du plus loin du temps qui nous cernent et nous inclinent à longuement dériver. Images souvent brouillées qui font leurs flux et reflux dans l'antre du cortex et dont nous ne saisissons le langage que sur le mode crypté, au mieux un balbutiement, sinon une manière d'incompréhensibles hiéroglyphes. Étranges gesticulations langagières, proférations de l'indicible, mots qui auraient perdu leurs formes pour ne paraître qu'à la mesure de coquilles vides, de conques marines que l'eau aurait désertées. Et pourtant, ces évanescences inquiètes d'elles-mêmes, ces abstractions qu'habille si peu de chair, ces effigies arrimées à de simples voiles de peau, nous y tenons, nous y soudons les nervures de notre âme comme s'il y allait de notre vie, du futur de notre conscience.

  Au-dehors, les mailles étroites du jour ne laissent place qu'à une aire circonscrite à un tremblement, à une irisation presque imperceptible, phosphènes assourdis, ombres secrètes, silhouettes adossées au mystère d'être. Ce ne sont que faibles parutions humaines, aventures existentielles retenues dans une ouate compacte, minces survenues à l'orée de ce qui pourrait se dire mais encore se retient comme au seuil d'une ultime cérémonie. Y aurait-il place pour quelque sacrifice inaperçu ? Une icône invisible demanderait-elle une prosternation ? Les dieux attendraient-ils qu'une libation ait lieu à titre de reconnaissance ? Non, il ne s'agit ni de mythologie, ni d'une quelconque adoration qui délivrerait d'une dette, d'un signe à adresser à plus grand que soi.

  Pour les hommes sur le port, dans l'orbe de leur nébulosité; ainsi que pour nous-mêmes allongés sur des nattes qui dérivons lentement vers la clarté, il  n'en est que d'une errance, d'une recherche de ce que nous sommes ici et maintenant alors que les choses semblent immobiles, dans le genre d'un arrêt du temps. Rien n'existe plus qu'un espace vide, un abîme suspendu au-dessus du néant. Minimale invitation à paraître qu'une neige, sur le port, semble suggérer; qu'une lumière nocturne est sur le point de dissoudre. Identique impression de vacuité dans le cube de la pièce où les hommes sont livrés à de spectrales destinées. Le portla chambre, comme deux pôles jouant en écho; deux voix aphones trouant le silence de leur cotonneuse abstinence. Il y a abandon du langage, en soi, d'abord, en l'homme ensuite comme une disparition de l'essence de la donation. Comment, en effet, porter sa vêture de carton-pâte au-devant du monde dès l'instant où la parole semble ne plus l'habiter ? Comment être simplement présents sans le gonflement intérieur qui dilate la conscience et la remet aux autres afin qu'exister puisse être simplement atteint ? Nous sentons bien cette impossibilité de tracer quelque esquisse signifiante. Seule la musique le pourrait, seul le poème en dirait la fugacité, seule la chorégraphie ou bien les cercles infinis dessinés par les Derviches  tourneurs en réaliseraient une approche, jamais cependant l'exacte réalité. Autant dire que le médium adéquat serait seulement de l'ordre de l'intellection, de la vibration de l'âme. Autant dire l'outre étroite des certitudes. Parfois les flancs du réel se rejoignent à tel point que nous sommes remis à une confondante étroitesse, à une perception de l'univers infinitésimale, le nôtre d'abord; celui d'une probable altérité ensuite;  mais aussi celui des choses à portée de la main.

  L'instant d'avant la lumière est ce temps spécifique, ce temps gris apparaissant comme médiation entre la nuit et le jourl'inconscient et le conscientle passé et le présent alors même que l'avenir a la consistance des nébuleuses glissant infiniment sur la toile de la Voie lactée. De ce temps, cependant, il faut bien que nous fassions quelque chose de plus qu'un simple abandon au flottement onirique, lequel pourrait aussi bien s'inscrire dans le rythme d'une éternité. Et ceci, notre essor, nous ne pouvons l'assurer qu'à prendre appui sur la plénitude poétique de la nuit, ce noir dense et habité, jamais identique à l'implacable ténèbre, remettant les paroles essentielles du poème à l'extrême pointe du jour par laquelle toute chose se révèle et ouvre l'arche sur laquelle nous progressons en direction de cet alter ego que toujours nous appelons de nos vœux et qui disparaît avant même que nous l'ayons saisi. Bientôt les murs de la chambre résonneront de paroles joyeuses et multiples. Bientôt les hommes du port seront enfin lisibles. Toute chose sera rentrée dans l'ordre comme le chaos s'organisant toujours en cosmos. Mais ce mouvement subtil, il ne tient qu'à nous de le rendre visible et donc compréhensible. A cette fin nous disposons de ce magnifique convertisseur qui a pour nom "conscience" à côté duquel nous vivons, que nous frôlons de notre distraction sans bien en percevoir les conditions de possibilité. Nous sommes d'éternels voyageurs de l'inconnu !

  Portant à nouveau notre regard sur cette belle photographie empreinte de sensibilité et de mystère, nous ne voyons pas seulement un paysage que nous pourrions enfermer dans des coordonnées, nous ne percevons pas uniquement une scène recevant sens et orientation grâce à un espace qui la définirait; nous sommes seulement face à une métaphore, la plus illisible qui soit, celle du temps réduit à l'instant, cette eau qui s'écoule depuis notre premier étoilement au ciel du monde et que nous essayons de saisir alors que nos doigts sont seulement habités de rosée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

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