Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 08:17
Dans le pli de la sensation

                   Mhamid, Ouarzazate, Morocco

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

            ⵜⴰⵔⴰⴳⴰ

 

 

   

   On est hagard

 

   Voici comment les choses doivent venir à soi dans cette contrée désertique où plus rien n’a lieu dans l’ordinaire, l’habituel, seulement la surprise, l’étonnement, souvent la magie. On est arrivé dans la grande exténuation de la chaleur, dans la lumière zénithale avec ses blanches hallebardes, une rigole de sueur dans le dos, des étoiles aux yeux, le grésillement de la clarté tout contre le cuir de la peau. On avance un peu au hasard dans les rues de boue sèche où l’ombre se réfugie tout contre le pan des murs, vague tache obsidionale que le jour condamne à n’être plus qu’une vague illusion. Peut-être la nuit n’est-elle plus ? Peut-être la fraîcheur a-t-elle disparu dans quelque puits à la gorge profonde où brille, tel un diamant, une eau fossile plus que millénaire ? En quelque sorte on est hagard, livré à une sorte d’errance sans objet, et l’impitoyable dureté des choses aurait tôt fait de vous métamorphoser en Rimbaud lui-même menant à Harar, cette contrée mystique enclose dans ses enceintes, une existence aventureuse, cernée des lueurs éteintes d’une poésie agonisante. La poésie peut-elle survivre à l’épreuve du désert ?

 

   Parole se perdant

  

   Dans une case de terre où coule un thé brûlant, la mousse légère, aérienne, flotte dans les verres, on a pris quelque repos avant que la chaleur ne tombe. On n’a plus guère la force de rêver, d’imaginer, les idées sont si lentes à se mouvoir dans la boule de la tête où la fournaise a bien du mal à se calmer. Alors on comprend pourquoi le si beau langage de « l’enfant terrible », de l’auteur « D’une saison en enfer » a connu son étiage poétique, comme si la violence du  climat avait rendu improductive toute tentative de poésie. Parole se perdant dans les sables tout proches.

 

   Porte du Sahara

 

   Le soir est arrivé maintenant avec son crépuscule rouge, les ombres s’allongent, quelques passants dans les ruelles. Enfin les yeux peuvent s’ouvrir sans ciller. Enfin la respiration n’est plus à la peine. A l’orée de Mhamid, identique à la dentelle d’un songe, un rempart de terre dans lequel se découpent les ferrures de la Porte du Sahara. Un battant en est ouvert comme pour inviter à l’aventure, peut-être à la retraite dans ces confins du monde peuplés de lézards, d’ergs à l’infini, de nuages de sable et de mirages disparaissant sitôt aperçus. On n’a emporté presque rien, quelques dattes, de l’eau, des biscuits, des oranges, un duvet pour la nuit, l’éventail ouvert de ses sensations surtout, le tremplin de son imaginaire. Les dunes à perte de vue, merveilleux moutonnement ocre-orangé si semblable à la croûte de pain longuement caressée par les flammes. Creux, dépressions emplies de mystères, crêtes se découpant sur le ciel de céladon, flux et reflux de sable, mer immensément minérale qui est la toute beauté des lieux rares et lointains. A l’espace remarquable, « sublime » diront certains, il faut la démesure, le temps dans sa focale géologique, la matière dans sa parution originelle.

 

   On est sans retrait

 

   Face à face de l’immémoriale Nature et de l’Homme au modeste destin. L’une jouant avec l’autre, l’une renforçant l’autre, chacune donnant sa juste mesure. Confrontation de deux énigmes. Nature-énigme ; Homme-énigme car l’une, l’autre, en leurs plis intimes, recèlent bien plus que ce qui se laisse montrer. Toute sémantique vraie est le  lieu de révélation de l’invisible. Toute sémantique en son fond est mise en œuvre d’une réserve qui s’alimente à une source poétique. La Nature est poème. L’Homme est poème. C’est à la jonction des deux que nait toute poésie en son effectivité. Dans ces lieux uniques, singuliers, sous la palme précieuse de la solitude, ce sont deux vérités qui se dévoilent l’une à l’autre. Vérité d’une Nature immaculée, Vérité d’un Homme remis à sa conscience sans fard, sans affèterie. Deux verticalités qui se conjuguent sous les mêmes vocables du Simple, du Nécessaire, du Plénier, de l’Accompli. Oui, toutes nominations Majuscules car l’on est sans retrait en tant que Sujet au regard de cette Majesté, cette Essentialité qui se donnent dans la bienveillance mais aussi l’exigence d’un regard juste, dégagé de ses miasmes habituels, de ses fausses perspectives, de ses théories approximatives.

    

   Relation directe

 

   Le Désert est une telle exigence qu’il demande la relation directe, sans intermédiaire, sans écran qui étrécirait la qualité fondamentale de toute vision : viser les choses en leur essence au travers de leur existence, de leur troublante phénoménalité. C’est un tel miracle que de pouvoir se confronter à la lumière du jour, à la dalle noire de la nuit, à la constellation dérivant aux confins de l’infini. Infini qu’un instant nous possédons au seul motif d’un regard dévoilé, désocculté de ses routinières aberrations. Si Rimbaud n’écrit plus en  Ethiopie, ce n’est nullement que cette contrée n’aurait touché sa sensibilité de poète. C’est parce que, déjà, il a tout dit, posé les bases d’une prodigieuse modernité et qu’il a renoncé à aller au-delà. En réalité il n’y a guère d’autre ascension possible quand on a tutoyé les plus hauts sommets, sauf à procéder à un rêve éveillé, à échafauder de ses mains un « Mont Analogue » d’inspiration daumalienne. Ce n’était nullement le choix d’Arthur qui voulait substituer la contingence la plus étroite aux aventures de la transcendance.

 

   « Se taire, comme lui »

 

   On a posé son duvet dans un creux entre deux rides de sable. On a placé sous sa tête un coussin afin que, soulevée sans effort, la nuque puisse bien se disposer, le regard s’orienter en direction du ciel. Immense est le silence qui fait ses orbes de vide dans le pavillon des oreilles. Loin sont les villes et leurs infinies turbulences. Loin sont les hommes et leurs constantes agitations. Ici, sous l’ampleur sans limite de la présence, on est au cœur de ce qui se donne immédiatement, sans partage, sans obligation autre que de demeurer en soi dans la plus pure des évidences qui soit, au cœur même de l’être vibrant à l’unisson de l’univers. Alors comment évoquer ce « sentiment océanique » qui vous envahit et vous porte bien au-delà de vous-même autrement qu’à redoubler cette phrase de Théodore Monod, ce prospecteur de l’âme humaine :

  

   « Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui, et lui rendre hommage non de nos vains bavardages mais de notre silence ? »

  

   Expérience vive de l’exister

 

   Disant ceci, on peut se laisser aller au vertige de la contemplation. Les constellations sont haut dans le ciel d’encre et d’eaux mêlées. Trajets pointillistes de Dragon, Cygne, Aigle, Scorpion. Et Jupiter, si bas, confondue avec la ligne d’horizon. L’éclat, ces étincelles bleutées venues du fond de l’espace, de Deneb, Altaïr, Aigle, et le jaune presque solaire d’Antarès et Scorpion. Comment donc ne pas sentir tout au fond de soi, sans doute sous le dôme du diaphragme, ce chant des étoiles, cette musique des sphères nous disant notre éphémère présence sur Terre, ici, dans ce lumignon de notre conscience, cette autre constellation qui nous fait humains à la mesure de « l’in-humain », à savoir ce qui depuis toujours nous dépasse et nous questionne dans notre errance existentielle.

    Oui, Sahara, Désert, parties libres du Monde nous interpellent quant à notre propre position dans la lointaine galaxie de l’être. Tout retirement des choses de la quotidienneté nous saisit en notre fond et nous remet à la tâche immense de se penser soi-même, de penser l’altérité dans laquelle nous ne sommes partie prenante qu’à en avoir un sentiment aigu, à en éprouver la dimension proprement abyssale. Tout trajet en soi, hors de soi, telle est l’aventure de la méditation, nous place dans une parenthèse spirituelle dont notre corps est le témoin premier, la note fondamentale qui vibre au rythme des harmoniques universels. En éprouver la texture de soie, ne serait-ce qu’une fois et l’existence acquiert subitement un autre centre de gravité dont la proximité avec les œuvres d’art est sans nul doute la métaphore à évoquer. Qui n’a jamais éprouvé l’intime frisson devant une grande création n’entrera nullement dans ce qui, ici, essaie de se dire dans la modestie et l’expérience vive de l’exister.

  

    Intime Voyeur

 

   Donc Soi et la nuit alentour. Soi avec Soi en quelque manière. Nulle tricherie. Nul écart. La levée d’un langage si exact qu’il est pure poésie. On est ici, immensément et on est ailleurs, partout où rayonne la beauté. On est si près de l’oasis avec les lames des palmiers qui vibrent dans l’air tissé de gris, si près des épis qui ondoient sous le souffle léger du vent. On est en vue des tours circulaires de la kasbah, de leurs réguliers entrelacements de briques d’adobe et l’on entend des voix d’hommes qui résonnent à l’intérieur des murs, des cris, peut-être des chants. On est au cœur du mouvement des dunes, sur le sable fin qui se disperse, vole, se répand pareil à une fumée sur les sœurs doucement inclinées vers leur éternel voyage, une histoire sans fin qui se nourrit de sa propre substance. On est l’intime Voyeur de cette Jeune Fille voilée d’un châle noir, une rangée de perles colorées entoure son gracieux visage, ce teint d’olive qui abrite deux yeux, deux perles de jais qui ouvrent le jour à l’espace du questionnement. L’air si énigmatique, au bord du mirage et, aussi bien tout pourrait soudain s’effacer comme dans un rêve. Cependant il en resterait cette secrète affection dont nulle explication ne pourrait révéler le chiffre secret.

 

   Tout si irréel

  

    Le jour commence à poindre. Disparaissent les points brillants des constellations. C’est maintenant un froid de givre qui a gagné le corps, le revêt d’une tunique glacée, écorce de lucane contre laquelle vient se heurter la première lueur. Tout est si irréel, magique, empreint d’une douce mélancolie. La nuit est partie qui abritait les rêves. Le temps  de germination est arrivé lequel, déjà, fait tourner ses premiers rouages. Des dunes devant soi, des sillons ondulant sous le lit du ciel, des camaïeux de gris, blanc, bleu pour dire toute la belle unité, l’harmonie dessinant ses étonnantes arabesques, des dessins d’aube, une géométrie de l’âme, un baume pour l’esprit. On ne sait s’il s’agit d’une esquisse sur une feuille de papier, d’une estompe qui aurait abaissé certains tons, en laissant émerger d’autres plus lumineux, à la consistance de cendre.

  

   Juste derrière un voile

 

   Tout en haut, loin, une tache blanche, une faible insurrection bien avant que ne se déchaîne la coulée impitoyable des phosphènes, que les yeux ne s’ourdissent de larmes, que la soif n’embrase la gorge. Bientôt il sera temps de rentrer, de ranger dans le coffre précieux des souvenirs les merveilles qui l’ont habité l’espace d’une nuit. Alors on se décide à inverser le temps, à réduire le cercle iridescent du désir, on se dispose à retrouver le principe de réalité, sa belle fougue parfois, ses coups de canifs aussi.  Voici, on a quitté son havre de paix. On a renoncé à sa vie d’ermite tel Charles Foucauld dans son cube de pierres du Plateau de l'Assekrem. Voici, on revient dans le domaine des hommes avec, gravé dans le profond de sa chair, le vol du sable, le silence nocturne, le trajet immobile de Jupiter, l’étrange lumière d’Antarès, on revient avec ce paysage issu de la nuit des temps. Il sera là, pour toujours, pareil à une eau dormant dans le profond de la terre. Jamais la beauté ne s’efface. Se dissimule seulement. Juste derrière un voile.

 

  

 

 

 

  

 

 

 

Partager cet article
Repost0
27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:39
Lumière, ce fanal de l’esprit.

 

                  " By night ".

 

          « Qu'allais tu faire là bas

            En plein milieu de nuit

              Que cherchais-tu ?

                De la lumière ?

                 Le sommeil ?

                   L 'oubli ?

Des rêves de nouveaux départs ?

Les âmes errantes des êtres chers et disparus ?

Ou tout simplement…un peu de fraîcheur ? »

 

                      A.B.

 

        Jetée de Calais.

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Lumière pariétale.

 

   Hommes de l’origine, ils se sont levés au-dessus de la savane, ils ont redressé leurs corps massif, ils ont porté leurs mains en visière sur leurs fronts bombés, ils ont dilaté l’humeur vitreuse de leurs yeux, ils ont découvert l’entaille blanche de la lumière, ils ont vu l’ébauche d’une vérité. Dès lors leur âme, leur esprit, fussent-il primitifs, seront marqués au fer rouge de la révélation. Ils n’auront plus de repos que leur regard n’ait embrassé la totalité du réel et aperçu les prismes réfractés des choses, la pluralité des sensations vibrant à la manière d’une brume solaire. Nul ne peut demeurer dans l’ombre et exister dans la plénitude de l’être. Il y a trop de courants qui sillonnent le monde, trop d’irisations à la face des marais, trop de beauté dans la pellicule d’eau, de joie dans la flamme qui éblouit en même temps qu’elle ravit. Et elle ravit à soi, condition première afin d’oublier sa cathédrale de chair et de découvrir ce qui la fait tenir debout, le sourire d’un visage, la lueur à la pointe de l’aube, la première ébauche de l’art dans la noire touffeur des grottes.

 

   Les signes de sa présence.

 

   Ça y est, l’homme a compris, ça y est l’homme a vibré sous les meutes de son infaillible instinct. Il s’est baissé, a saisi un fragment de charbon, un peu de terre sanguine, un brin de poussière de couleur ocre. Il a posé sur sa demeure pariétale les signes et les événements de sa présence. Il a gravé dans la pierre la figure de son humanité. Surgissent dans la matière ombreuse du devenir bisons et bouquetins, chevaux et aurochs, félins et mammouths, ramures paléolithiques et arbres-chamans, pointes de flèches et triangles vulvaires. Et, ici, il ne s’agit pas seulement de représentations qui mettent en scène le réel mais de témoignages qui en tracent l’émergence à même la paroi. Chaque signe est langage, chaque signe est lumière qui fait reculer la sourde nuit préhistorique.

 

   Lumière solsticiale.

 

   Mais la lumière ne naît pas seulement dans les boyaux de suie de la terre, elle rayonne également au centre des pierres bleues et des grès verts de Stonehenge alors que le soleil pénètre jusqu’au cœur du dédale de pierres lors du solstice d’été. Sans doute ne connaîtra-t-on jamais la destination de ce mystérieux édifice. Observatoire astronomique, culte solaire, temple dédié à des dieux lointains ? Notamment à la vénération d’Apollon dont Diodore de Sicile nous précise que « tous les dix-neuf, ans, quand le Soleil et la Lune retrouvent leur position l’un par rapport à l’autre, Apollon fait son entrée dans l’île ». Mais peu importe la vraisemblance de la mythologie, la valeur des légendes. Déjà élever ces mégalithes est une prouesse sans égale, un témoignage d’un accès à la transcendance dont on s’accordera à reconnaître qu’elle a quelque chose à voir avec la lumière, avec le cours infini des significations.

 

   Lumière zénithale.

 

   Cette belle lumière qui coule du zénith en larges bandes claires, en écharpes pareilles aux draperies boréales, combien elle a été vénérée par les Incas du haut du Machu Picchu, cette « vieille montagne » tutoyant les couches célestes de ses sommets érigés à six mille mètres d’altitude. Inti, le Soleil, y est vénéré en tant que divinité, mais aussi à titre d’ancêtre totémique. Ce Soleil adoré par l’ensemble de la tribu se reflète dans l’Inca lui-même qui en est comme le signe apparent sur Terre. Que font donc les prêtres chargés des rituels et des sacrifices sinon donner à la lumière l’aliment qu’elle réclame comme l’offrande la plus haute que lui font les habitants de la cité ? Leur âme en échange de la flamme céleste.

 

   La venue de l’homme à soi.

 

   Du pariétal au zénithal en passant par le solsticial, une seule ligne continue, une seule disposition des hommes au sacré et à ce qui les dépasse, qui les porte au-devant d’eux comme le ferait une parole surgie d’on ne sait où, annonce d’un Prophète qui dirait la venue de l’homme à soi, Zarathoustra retiré dans sa montagne, qui n’en sort que pour indiquer aux mortels la voie des vertus, du Surhomme, de l’éternel retour, des faibles et des forts, du bien et du mal, de l’exister en son étonnante pluralité. Toutes ces idées, toutes ces notions qui sont les points brillant dans la nuit sur lesquels l’homme devra méditer afin de devenir ce qu’il est, un être de savoir, de compréhension, un chercheur de sens parmi les enlacements du monde, ses nœuds de Moebius, ses arcanes multiples, ses cryptes muettes, ses chemins qui, parfois « ne mènent nulle part ».

 

   Lumière du fanal.

 

   Eté aves ses hallebardes blanches qui tombent du ciel. Eté et l’air se tisse de filasse, le corps exsude ses liquides, l’esprit se dilue dans la trame complexe de l’heure. Les idées sont lentes à se mouvoir, elles font leurs flaques dolentes, leurs minuscules marigots où même les sauriens sont ivres de peine et de sommeil. En ville les terrasses des cafés sont désertes, la poix qui tombe d’en haut est trop brûlante, pareille à une malédiction qui voudrait consigner les hommes à seulement dormir, à s’enliser dans les rets d’un songe aux ventouses adipeuses, aux buccinateurs suceurs d’énergie, aux trompes qui flagellent et assomment.

   On a de la peine à parler tant le massif de la langue est immobile, endolori.

   On a de la peine à entrouvrir les yeux que les éclairs de chaleur obturent et consignent à la cécité.

   On a de la peine à aimer tellement les rencontres sont impossibles qui assignent à résidence et les pales des ventilateurs ronronnent à la manière d’un félin épuisé par tant d’hostilité lourde, vacante, armée et l’arc est bandé qui n’attend que l’ordre de décocher la flèche inique qui décrira dans l’air épais la trajectoire, peut-être, d’un non-retour. Dans les cubes des chambres on invoque la fraîcheur, tout comme les Incas demandaient le bain salvateur de l’astre solaire. Le plâtre gonfle par endroits, les châssis des fenêtres se dilatent et gémissent, les gonds se vrillent sous la poussée du feu démentiel.

 

   Un drôle de chant.

 

   Soir. Soir d’été avec ses remugles de chaleur accrochés aux basques, ses aiguilles lancinantes forant le cuir des talons, ses mèches d’étoupe qui cirent le vestibule des oreilles, ses cordes de chanvre qui ligotent les mollets et alourdissent la marche. Cependant quelle libération déjà dans l’air qui crisse et vibre avec son bruit d’insecte. Se déplie en poussant devant soi les dernières volutes de tiédeur. Impression de mousson avec le claquement des premières gouttes d’eau sur la peau écarlate des trottoirs, les bubons noirs du bitume, les poussées d’acné des mottes de terre. Ce qui était dilaté se contracte et cela fait un drôle de chant pareil à une litanie qui se perdrait dans la touffeur des herbes.

 

   Scintille de sa pure présence.

 

   Là-bas, tout au bout du quai, pareil à un cierge planté dans la nuit, la hampe droite du phare qui scintille de sa pure présence. A simplement regarder son architecture de jouet d’enfant et déjà les alvéoles se déplissent et déjà le feu d’une joie couve sous la cendre du corps. Un mince lumignon, une braise discrète, un clapotis de source dans le silence cotonneux des grottes de calcaire. Dans sa cage de verre vit une lumière bleue si douce, si apaisante.

    Serait-ce une âme échappée de quelque vivant qui aurait trouvé sa nouvelle demeure ?

   Serait-ce la lumière de l’esprit qui perce la nuit de l’inconnaissance de son dard curieux, de sa flèche douée de savoir, de sa sagaie ornée d’une belle sapience ?

   Serait-ce simplement un geste d’amour qu’un Marin péri en mer enverrait à son ancienne compagne qui toujours l’attend sous le toit de tuiles brunes usées par le temps ?

 Serait-ce le début d’un poème qui déplierait ses subtils alexandrins, son majestueux symbolisme en direction des hommes, ces Terriens qui ne rêvent que de vastes océans, d’exil et qui demeurent rivés sur l’île originelle quelque part au centre du rocher de leur corps ?

  Serait-ce le témoignage de civilisations anciennes, la résurgence des populations paléolithiques occupées à sortir du cerne épais de l’obscurité ?

  Serait-ce la prière d’un Inca suspendue en plein ciel ? La complainte des adorateurs de l’astre solaire s’échappant des pierres levées de Stonehenge ?

  Serait-ce une parole levée au-dessus de l’horizon pour nous dire simplement la géographie de notre être toujours à la recherche d’un fanal pour la navigation, en quête des yeux des étoiles, des dessins exacts des constellations ?

  Tout ceci est di difficile à démêler dans l’écheveau embrouillé des perceptions, dans le tissage serré des sensations, dans la confluence des émotions. Si difficile et si exaltant à la fois. Nous n’existons qu’en raison de cela même : ouvrir les yeux et déchiffrer le monde. Oui, le déchiffrer ! Jusqu’à la dernière goutte de lumière.

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 08:23
Cette pyramide qui nous fascine

Fuji Film 4x5"

Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

कैलास

 

 

   C’est divin une montagne

 

   C’est majestueux, une montagne. C’est impressionnant, au sens premier, celui que nous donne le dictionnaire : « Qui frappe la sensibilité, l'imagination en inspirant un très vif sentiment de crainte, de respect ou d'étonnement ». C’est impressionnant au sens second comme on le dirait d’une plaque sensible photographique « impressionnée » par le flux des grains de lumière. « Impressionnée » veut dire qui en gardera la trace indélébile au creux même de sa mémoire de métal. Autrement dit expérience ineffable qui fera partie d’elle, la plaque, de la même manière que nous serons marqués au fer par l’étonnante vision de cette pyramide de matière qui nous toise du haut de son majestueux empyrée. C’est divin une montagne, cela renferme l’esprit du dieu, cela hante les hautes transcendances, cela survole le modeste habitat de l’humain sur Terre.

 

   Kailash

 

   Comment ne pas rêver, comment ne pas s’élever en direction du Ciel à seulement entendre le chant de ces espaces ouraniens ayant pour noms Fujiyama, Elbrouz, Sinaï, Thabor, Carmel, Kailash, Olympe ? Ces noms sont déjà de purs poèmes, des incantations, des chants tout disposés à la fugue de l’âme en son altière liberté. Entendre, par exemple, dans le beau mot de « Kailash », non seulement une harmonie phonétique, mais y faire surgir le sens de ce qui s’y inscrit à la façon d’une formule lapidaire au fronton d’un Temple. Mais d’abord écoutons les sons, jouons avec eux la subtile partition d’un savoir immédiat. [K] : vigoureux claquement de l’occlusive comme pour figurer en tant que prélude d’une attention à ouvrir, à rendre disponible ; quelque chose va paraître de l’ordre du rare, du précieux. [AI] (entendre « EY ») :

Pareil à un appel des cimes, à un écho qui vibrerait haut dans la chaîne transhimalayenne, près des lacs aux eaux translucides. [LA] ce début de lallation que l’on retrouve dans la bouche du jeune enfant pour désigner le lieu, l’espace qui s’ouvre à lui en tant que voie d’un destin à accomplir (Là). [SH] (entendre « CH »), cette belle chuintante qui se prolonge indéfiniment, image d’une vapeur qui se confondrait avec le rien de la nuée, le cristal de l’infini, la vibration de l’absolu. Oui, ici ne peut convenir qu’un langage de l’hyperbole, une hyperesthésie des sens, d’une dilatation de la pensée.

 

   Mont Méru

 

   Symboliquement, toute approche d’une montagne « impressionnante », nous fait faire un saut en direction de ce Kailash (कैलास) vénéré par les grandes religions orientales. Considérée comme le lieu du mythique Mont Méru, elle en aurait les hautes fonctions cosmiques, position éminemment axiale, séjour des dieux. Au-dessus sont les Cieux, au-dessous les Enfers, autour tout l’ensemble du monde visible. Le soleil tourne autour du Mont dans une sorte de rayonnement céleste. De ceci nous sommes imprégnés en la puissance des archétypes qui traversent notre conscience et en façonnent la forme à notre insu. Du reste, que ces images matricielles soient conscientes ou inconscientes importe peu. C’est l’empreinte qui se dépose à même nos corps qui en est la manifestation la plus singulière. La flamme qui percute notre chair, l’ayons-nous enfouie dans les plis de notre « oublieuse mémoire ».

 

   Géants de pierre

 

   C’est majestueux, une montagne. Alors on ne peut l’aborder que par paliers, par approches successives, en glissant, tel un Sioux, parmi les herbes des Grandes Plaines afin de se rendre discret, à la limite de l’inapparent. Puis gagner des hauteurs de sable, suivre le doux épaulement d’une dune, en épouser les sentes au milieu des touffes d’oyats et des buttes façonnées par le vent. Puis s’enhardir encore, gravir quelque pente plus abrupte, par exemple dans la chaîne des puys d’Auvergne, se mesurer au vaste paysage, observer ces monts érodés, ces cratères effondrés, en ressentir le sourd grondement, loin à l’intérieur, dans les fleuves de magma bouillonnant. Alors, à défaut d’être pris de vertige, l’altitude est si modeste ici, on vivra la démesure face au jaillissement de ses anciens feux, tout près des forges d’Héphaïstos, on entendra ses bruits d’enclume, on en éprouvera l’ancienne violence chtonienne, réponse, en quelque sorte, à la majesté Olympienne, au souffle de Zeus au foudre étincelant. Un voyage des dieux terrestres aux dieux célestes. Une indispensable transition avant que de se risquer à tutoyer ces géants de pierre qui nous dominent de toute la splendeur de leur immobile sagesse.

 

    Soulever des montagnes

 

   Mais alors, qu’en est-il de la belle photographie de Gilles Molinier après toutes ces digressions ? Où va-t-elle trouver à s’inscrire ? Eh bien, tout simplement, elle servira de lien entre ces anciens mouvements tectoniques, maintenant apaisés et le Kailash sacré autour duquel les pèlerins pratiquent leur étrange circumambulation, levés vers le Ciel, couchés à même la Terre et ainsi sans repos avant que le cercle ne soit refermé. Puissance de la Montagne infusant dans la foi des hommes. Et, ici, il n’est nullement question de porter un jugement sur des croyances, seulement de s’étonner du prodige de la foi. On dit, de cette dernière, qu’elle « peut soulever des montagnes ». C’est la vertu du symbolique que de métamorphoser le réel (la Montagne), d’en faire un objet de contemplation (pour la religion) et de le doter d’un possible pouvoir de magie, (la transcendance), de façon que les hommes pourvus d’un pouvoir quasiment céleste puissent s’exonérer un instant (la prière) des pesanteurs et des soucis de l’immanence.

 

   Voir l’essentiel

 

   Cette image si semblable au triangle du Mont Cervin (le Photographe n’en précise pas le nom) est douée d’un étrange pouvoir de fascination. Une description phénoménologique, à défaut d’en donner toutes les esquisses possibles, essaiera d’en expliciter le sens à partir de cette monstration en noir et blanc. Ce que le trilogue blanc-noir-gris nous donne immédiatement à entendre c’est, qu’ici, aucune distraction n’est possible, aucune évasion de l’imaginaire, lequel est toujours habile à se doter des ailes de la couleur pour fuir la dague aiguë du réel. La bichromie (le gris n’étant qu’une variation des deux tonalités fondamentales) a ceci de précieux, nous disposer à ne voir que l’essentiel. Cette réflexion ramenée à l’échelle des émotions esthétiques se traduira en un lexique simple : « Beau » - « Etonnement » - « Nécessité ». D’emblée seront évincées les considérations sous-jacentes, les valeurs atténuées vers lesquelles nous entraînent les notions « d’agréable », de  « goût », « d’impression ».

  

   Beau - Etonnement - Nécessité

 

   En effet cette composition est belle parce qu’elle nous place dans le domaine hors-sol d’une contemplation. Temps et espace y sont abolis pour l’Observateur qui, hors le cadre de l’image, ne perçoit rien du monde, sauf cette pointe qui s’élève vers le ciel.

   Cette composition convoque l’étonnement parce que le questionnement philosophique s’empare de nous à la manière de la belle formule de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Ceci n’est jamais le cas d’une image qui pêcherait par excès de bavardage, imprécision, motif futile.

   Cette composition appelle le concept de « Nécessité » pour la simple raison que rien ne peut lui être retiré ou ajouté sans que l’ensemble ne s’en trouve gravement affecté.

    Seul un Voyeur distrait pourrait en définir l’aspect agréable, le caractère de bon goût, la dimension de simple impression. On voit combien tous ces prédicats sont insuffisants à traduire la poétique du lieu, son traitement rigoureux, la perfection de ses formes.

 

   Dire la montagne

 

   On est là, sur le versant caillouteux de la montagne. Le silence est grand, presque assourdissant. On pourrait y deviner le bruit de carton froissé des rémiges du grand aigle royal flottant entre les volutes d’air. A l’angle de l’image des feuillées de schiste en suspension comme si, ici, les choses étaient arrêtées pour l’éternité. On devinerait presque le gel ancien de leurs lignes de clivage, le frottement immémorial des roches venant au jour du paraître. Ici et là, pareilles à des éclats solaires, quelques plaques de névé rythment la touche sévère du noir, ce deuil qui convient si bien à l’étrange, au retrait, à la crypte où le saint de pierre médite le temps dans le bel ambigu d’un clair-obscur. L’obscur est travaillé en sa profondeur par un levain qui fait encore gonfler la pâte de la roche, longue mémoire qui, jamais, ne s’éteint. Et cette si exacte géométrie qui déplie ses arêtes comme dans le miroir d’une eau cristalline. Là est le prodige du Deus absconditus, du démiurge façonnant les éléments premiers qui seront les paroles fondatrices de l’être-du-monde, la voix minérale au travers de laquelle faire entendre le chant ininterrompu de la Terre.

 

    Coutre humain

 

   Nous, les Modernes ne savons plus l’entendre. Nous qui la lacérons de nos outils tranchants. Nous ne sommes pas des dieux. Nous ne possédons pas le foudre de Zeus qui enflamme l’univers, le fait flamboyer, le rend immensément visible. Nous avons substitué au divin foudre le coutre humain qui creuse ses sillons dans la glaise. Geste d’exploration matricielle, de semence répandue, certes mais le geste originaire est perdu, mais la Terre est basse qui ne voit plus le Ciel. Mais la Terre est orpheline de sa lointaine pureté. Le triangle de cette Montagne est si parfait et l’on sait combien la géométrie était importante pour les peuples de l’Antiquité. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », telle était la devise inscrite au fronton de l’Académie de Platon.

  

   Géométrie musicienne

 

   Pour l’Auteur de « La République », la géométrie en son aspect d’abstraction permettait d’abandonner les sensations du monde sensible pour accéder aux Idées de l’intelligible, donc pour tâcher d’atteindre la Vérité et le Réel en son effectivité la plus pure. Mais ici il est nécessaire d’associer Géométrie et Musique pour avoir une claire perception de ces notions jugées complémentaires par les grands Philosophes Grecs. Déjà la conception pythagoricienne rapportait la musique à l’un des sommets d’un triangle dont les deux autres étaient assignés au cosmos et à l’architecture. Autrement dit à un Ordre du Monde. Cette dimension de cosmogenèse se retrouvait dans l’émission de la parole humaine conçue à la façon d’une vibration primordiale. Le cosmos apparaissait sous la forme d’une musique devenue visible.

  

   Le SENS

 

   Ce que cette pyramide sombre levée en plein ciel nous invite à connaître par sa belle exactitude, ce à quoi nous arrachent ses belles proportions, ce vers quoi nous appelle le rythme musical  de ses facettes multiples, tout ceci n’est rien moins que l’harmonie des sphères qui est celle du Monde, que nous devons nous efforcer d’entendre si nous ne voulons succomber aux atteintes de l’aporie. Le SENS n’est autre que cette perception des éléments qui s’enchaînent dans un langage enfin devenu compréhensible. S’y soustraire ou bien refuser de le voir et les yeux sont atteints de cécité. Mieux que cela, l’ouverture des yeux où s’inscrit avec un intense bonheur ce qui est à comprendre.

   Au dessus de la noire pyramide (les Egyptiens y sont présents en filigrane), les flocons des nuages qui font comme une cimaise, peut-être un écrin où recevoir un ineffable présent. Le don est toujours ceci qui se mérite. Seule une vision adéquate en déplie la majestueuse forme. Il suffit de regarder. Tout est offert qui dit le Simple et l’Essentiel.

  

 

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 09:14
Tout au bord des choses.

Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   Aigue-marine d’abord.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière. Puis un bleu électrique avec ses brisures vives d’acier. Puis un bleu céruléen déjà taché d’ombre, virant à autre chose que du bleu. Peut-être à un jaune avec sa luxuriante corolle de tournesol. Puis l’orangé et son rayonnement solaire. Puis la violence des rouges, crête de coq, coquelicot, brasier, flamme conduisant vers les blancs. Qui brasilleront une dernière fois avant de rejoindre l’ombre, sa mutité, sa singulière étrangeté.

 

   C’était le matin.

 

   C’était le matin et ses teintes d’aube, puis le milieu du jour avec son impitoyable flamboiement, puis ce sera l’inquiétude améthyste, puis à nouveau le bleu profond, outremer, impénétrable, puis le linceul noir, la suie, le reflet d’obsidienne contre lequel même la pensée la plus exercée s’étiolerait à décrire la dérive hauturière. Contre une pierre, une gemme lisse, le rayonnement d’un miroir, que peut-on sinon demeurer dans un état proche d’une cécité et attendre que le puits des pupilles soit à nouveau visité par le luxe inouï de la clarté ? Les hommes sont démunis. Leurs bras collés au corps tel des Cro-Magnon. Leurs lippes scellées qu’habite la surdité des mots. Leurs langues sont des excroissances de glaise collées au palais. Leur ombilic perclus d’immobilisme. Leur sexe un chiffon sec avec des larmes de résine blanche. Leurs pieds, des pieds-bots aux larges spatules, identiques à quelque manchot- empereur que les frimas polaires condamnent à l’hébétude depuis une éternité.

 

   Soir chape de plomb.

 

   C’était le matin, puis ce fut le midi et voici que le soir tombe à la façon d’une chape de plomb. On s’enroule dans les draps. On ressemble à des fantômes. On est chiens de fusil, boules de chenilles processionnaires, larves en attente de paraître. Longue est l’hibernation qui fait ses vrilles de congères autour des chevilles lacérées. On bouge si peu. Le noir est partout, serré autour des anatomies. On sent ses mâchoires. On sent son étau. On est aliénés mais on ne le sait nullement puisque la conscience est réduite à n’être plus qu’un mince quinquet dans les plis d’ombre. On meurt à petit feu. On s’immole à un dieu invisible. On s’offre en pâture à l’espace étroit du Rien. On accomplit le geste sacrificiel qui reconduit sa propre matière à la seule mesure de l’absence, à la présence insoutenable du vide, on se livre à l’aspiration délétère de la bouche édentée du Néant.

 

   Ça y est. Ça se déchire.

 

   Ça y est. Ça se déchire. On entend le linge de la nuit qui cède sous les coups de ciseaux de l’aube. Ça y est. Ça sort de l’ombre. Petit à petit, comme un escargot glisse hors de sa coquille avec des gestes baveux, infiniment précautionneux. Il faut atterrir en douceur. Déplier ses cornes avec une sorte de subtile délectation. Hisser le globe de ses yeux tout au bout de la hampe de la connaissance. Explorer. Prendre acte du jour qui vient. Le confier au creux de son hélice, là où ça parle, où ça susurre, où ça dit la douceur de vivre sous l’aile du jour. Ça va et vient, tel le geste immémorial de l’amour. Ça balance avec la prévenance de l’escarpolette. Ça souffle pareil à la brise s’élevant de la flûte andine au-dessus des herbes jaunes des hauts-plateaux.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère de la parution après les assauts mortels : gris-anthracite tout en haut du ciel, comme un puits de mine qui livrerait la fade lueur de son dénuement. Puis cela brille, puis cela fulgure soudain, on dirait le zigzag de l’éclair annonçant la tempête, on dirait la brusque illumination des Lumières en pleine obscurité médiévale, on dirait l’évidence de l’intelligence parmi la gangue serrée de l’hébétude. Au plein de son corps de gastéropode on en sent les singulières vibrations, les reptations en forme de félicité. Cela rayonne depuis la spire interne jusqu’aux bords émerveillés de la coquille. On étire son pied visqueux. On attrape tout ce qui passe à la portée : une éclisse de jour, une once de beauté, le grain serré d’une certitude.

 

   Ça voit encore…

 

   Ça voit encore : une haute zone noire qui joue en mode alterné, qui souligne la pliure de lumière, en accentue les effets donateurs de sens. On étend son corps spongieux d’un bord à l’autre de l’ombre, on lance ses antennes, on saisit deux lignes qui descendent vers l’aval avec la confiance de qui connaît sa destination. Cette fois-ci rien ne menace, rien ne distrait de soi, rien ne reconduit à l’ornière de l’incompréhension. On sait la demeure de la beauté, là, à portée du globe ébloui des yeux. Cela fulgure, cela répand son nectar à l’entour de la tache d’eau, cela s’élève du miroir que scinde en deux l’incroyable présence d’un clair-obscur, cette métaphore existentielle à mi-chemin de la lumière, de l’ombre, de la vie, de la mort. On glisse longuement sur sa limite entre adret prometteur et ubac spoliateur. Mais on n’en a cure. Tout est devant soi qui fait sa trace brillante. La vie est cette mare luisante aux contours incertains dans laquelle l’on s’abreuve jusqu’à plus soif. Or nous avons soif. Or nous voulons l’ivresse.

 

   Tout en bas la fin du périple…

 

   Tout en bas la fin du périple pareil au trajet signifiant d’une allégorie. On quitte la dalle d’argent. On se retourne à peine. On fait pivoter ses yeux montés sur rotule. Tout est loin maintenant derrière et l’on ne perçoit plus que la silhouette de trois arbres à l’horizon. En eux se laisse lire le triple événement temporel du passé-présent-futur, immense ligne seulement sécable à l’aune de notre besoin de rationalité. Bientôt il n’y aura plus qu’un mince clignotement, un feu assourdi de fanal dans la brume crépusculaire. Alors, tout repartira en son cycle nocturne, puis l’aube, puis le jour, puis le soir, infini sablier dont nous comptons les grains chaque jour qui passe.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière…

 

 

 

Partager cet article
Repost0
23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 12:47
L’heure crépusculaire.

" Le voilier du soir ".

Un soir d’été - Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

L’été : une mèche d’amadou qui avait longtemps brasillé. Le matin, déjà, la lueur éblouissante et les perles de sueur au coin des yeux. Au zénith une couronne blanche diffusant sa folie d’étoile incandescente et la fatigue ruisselant dans le creux des épaules. La chaleur clouait sur place, la chaleur crucifiait. On étendait ses bras à l’horizontale et les doigts étaient de simples battoirs égouttant leur inutile présence. Les toiles serraient les corps, les vitres noires emprisonnaient les yeux. On évitait de se regarder de peur d’y lire la démesure du jour, le temps ponçant à vif les chairs dolentes. On longeait le corridor des avenues dans l’angle d’ombre, évitant les entailles de la lumière. Partout étaient les lames de sabre, les rasoirs, les silex, les lacérations faisant leur sifflement d’aspic. Partout la geôle ignée fixant dans la demeure étrécie de peau. Partout l’impossibilité d’être. Il fallait se résoudre à vivre dans son enceinte, à l’étroit derrière la barbacane de muscles et de graisse et s’affaler sur la fraîcheur du sol avec la grâce d’un éléphant de mer. Pas d’autre choix que de végéter et d’attendre qu’une fraîcheur surgît de l’océan ou bien une pluie fît son apparition dans la pente grise du ciel.

C’était arrivé. Cela avait surgi à la façon d’une déflagration. Cela avait fait son langage d’orage et sa lumière d’outre-tombe. D’abord des lueurs vertes zébrant le ciel, des éclairs longs comme des désirs, de sombres nuées gonflées de suc mauve, des ondes magnétiques, des grondements sans fin glissant sous le dôme écartelé du ciel. La pluie tombait en écharpes obliques, en sagaies qui percutaient le sol, en aiguilles de cristal que buvait la poussière. Des mares d’abord, des marigots d’eau limoneuse, des flaques grandes comme des lacs, aux lueurs de métal, aux arêtes de zinc. Les rues transformées en torrents, les caniveaux diluviens, les caves où flottaient de dérisoires objets qui n’avaient plus de noms. On se terrait dans son antre de béton, on glissait des torchons sous les portes, on disposait le rare et le précieux sur de hautes tables, on lisait des romans policiers, on faisait l’amour, non pour la généalogie pas plus que pour le plaisir, seulement pour échapper au temps. On mangeait peu, on se sustentait de quelques miettes, on avait de lourdes insomnies et les cauchemars faisaient leurs incompréhensibles remparts autour des corps meurtris. On était attente de soi, longue et douloureuse parturition, on s’impatientait de se voir naître et porter au jour la gloire d’exister.

C’est le soir d’une ère nouvelle. Le bleu est partout. Dans les yeux des femmes, sur le bord des collines, dans la courbe des anses marines, l’âme apaisée des hommes. C’est une vibration qui vient de loin, qui part loin, peut-être au-delà des étoiles, dans un monde inconnu que les yeux ne voient pas. C’est une musique en sourdine, un à peine ébruitement du monde, une lueur de margelle, un reflet sur le plomb d’un vitrail, un souple ricochet sur la face immobile d’une lagune, l’amorce du temps inscrivant son hiéroglyphe sur l’échine d’un galet. C’est une lueur diffuse, un chant des abysses, une pliure d’algue dans la beauté intouchable des vagues, une écume marine vivant de sa pure présence, une caresse de gemme dans le secret de la terre. Partout l’encre a inscrit son règne, l’imaginaire déposé son sceau, le rêve imprimé la couleur de l’illimité. Plus rien n’existe que le bleu. La plage est bleue, l’eau est bleue, le ciel est bleu, l’esprit est bleu qui dérive dans l’espace infini. Partout où surgit le bleu, les choses s’effacent. Il n’y a plus la mer, il n’y a plus l’horizon, il n’y a plus les hommes. Partout est la couleur profonde, immatérielle, transparente, celle qui annexe les formes et les confond dans une même harmonie, un même langage tissé de poésie, si près du vide qu’on pourrait penser à une disparition de ce qui est. L’autre côté du miroir est là, devant soi, qui nous prend dans l’inaccessible et nous y dépose sans que nous y prenions garde. Fascination du bleu, infinité de déclinaisons : gorge du pigeon, plumes d’acier du paon, transparence de l’aigue-marine, densité du saphir, camaïeu du zircon, eau indolente de la turquoise. Dans le bleu on se perd, dans le bleu on disparaît en même temps que l’on s’accomplit. On n’a jamais été aussi près du vide alors même que se déploie un sentiment de plénitude jusque là inapproché.

Les hommes-oiseaux sont sur la plage touchant à peine la vitre d’eau de leurs pattes palmées. Ils sont sur de hautes échasses, immobiles, saisis par la densité du temps. Ils ne mangent pas, ils ne marchent pas, ils demeurent dans le bleu comme dans le refuge dernier d’une vérité. La mer est derrière eux, immense muraille d’eau faisant ses plis d’ombre et ses reflets tellement fondus qu’on ne les perçoit guère qu’à la façon d’un conte pour enfants, d’une fable venue des lointains du cosmos, peut-être une mémoire prenant corps afin que toute la beauté du monde soit dite d’une seule voix. Devant la toile du ciel tendue à la manière d’un décor, un poudroiement de nuage si discret qu’on le croirait irréel, le triangle blanc d’une voile, cette incision de la couleur qui est un amer pour notre vue, un phare pour la conscience, un repère énonçant la fragilité de l’être perdu dans l’immensité. Bientôt le blanc aura disparu. Le bleu s’ourlera de nuit, deviendra bitume lourd dans lequel disparaître l’espace d’un rêve. Alors, sur le sable pris de ténèbres, plus rien ne sera visible que l’espoir du jour prochain, de sa lumière plantée au zénith, de sa décroissance, de son entrée à nouveau dans le cycle des jours. Peut-être n’y a-t-il pas de plus belle espérance que de s’enfuir dans le bleu et d’y faire son infini voyage. Comment savoir alors que le bleu sonne aux oreilles et que le corps s’ouvre afin que l’illimité soit accueilli. Comment ?

Partager cet article
Repost0
14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:59
Sur la lisière de l’être.

 " The dark side ".

 

   Hier soir, à la tombée de la nuit,

   le Cap Blanc Nez, à l'horizon le Cap Gris Nez

   et...des nuages noirs...

 

   " Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ".

   Spleen et envie de printemps...

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   JOUR.

 

   On marche le long de la côte. On respire. On emplit ses yeux de la lumière des embruns. On enfonce ses semelles dans la croûte de sable. Parfois des Errants au loin avec leurs gestes de camelots, leurs cris pareils à ceux des freux. Avec leurs envols tels la pluie de rémiges des grands albatros. Clarté qui tombe du ciel en de longues cataractes. Bruits divers, ils glissent sous la lame d’eau. Le monde est agité. Le monde est pluriel qui déplie sa roue de paon. Polychrome, prolixe. On dirait le carrousel d’une fête foraine avec sa grande loterie, ses montagnes russes, ses pommes d’api nappées de caramel rutilant. On rit et chante aux terrasses des cafés. On aime dans les chambres où coule le jour en tresses liquides. On festoie partout, dans le ventre des tavernes, sur l’aire lisse des plages, sur les terrasses de pierre d’où se laisse voir la courbure immense des choses. Clameur pareille à des jeux dans une cour d’école. Certains lisent des romans de gare. D’autres boivent dans de grands verres du sirop d’orgeat couleur de néant. D’autres encore déclament les cantilènes de l’amour avec les yeux perdus au monde. Tout vit et prolifère sous la grande arche du cosmos sans que personne ne s’aperçoive du prodige de vivre. Ainsi vont les hommes embarqués sur un navire avec, à la proue, la trace scintillante du bonheur. Parfois du malheur. Mais on oublie. On boit. On aime.

 

   NUIT.

 

   Bruits qui se sont évanouis. On n’entend plus guère que le glissement continu, la rotation de la Terre, le chuintement de la mécanique céleste. Trajets de comètes avec leurs longues queues d’émeraude. Semis d’étoiles comme une nuée de sable poussée par le vent de la dune. Globe laiteux de la Lune qui rit aux anges et ne se préoccupe même pas du sort des Dormeurs abandonnés à leurs rêves d’écume. Les consciences sont au repos, cachées dans quelque pli du corps, inaccessibles. Les yeux sont vitreux comme ceux de momies antiques entourées du chant perdu de leurs étranges bandelettes. Les tiges des bras soudées au tronc du corps. Les pieds-tubercules enfoncés dans les nattes d’oubli. Respirations si inapparentes qu’on croirait avoir affaire à des gisants de pierre dans le jour avaricieux d’une crypte. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? En partance pour une île imaginaire ? A bord d’un Radeau de la Méduse avec sa cargaison d’âmes en perdition ? Sont-ils encore figures humaines ? Projets ? Mémoires ? Passions éteintes en attente d’une résurrection ? C’est si terrible d’être là, couchés dans cette nasse d’illisibilité dont nul archéologue ne parviendrait à déchiffrer les troublants hiéroglyphes ! Alors on renonce à soi. On plie le bivouac. On se prépare à faire le grand voyage vers l’au-delà où sont les rivières d’argent, les lacs scintillants de brume, les jardins semés d’oiseaux multicolores et de grands animaux à la courbe aimable. On se dispose et on attend.

 

   ENTRE-DEUX.

 

   Jour : ouverture de la lumière.

   Nuit : fermeture de l’ombre.

  Jour : choses en leur apparaître, peut-être dans leur illusoire réalité, leur trompeuse apparence. Mais on ne choisit pas. On regarde et on boit les images, toutes les images.

   Nuit : dissimulation, secret. Invite de l’imaginaire qui supplée au manque du réel. Amplitude du rêve qui mêle et métamorphose choses, individus, espaces, temps. Déflagration des images qui disent en mode de représentation ce que, jamais, l’esprit ne pourrait concevoir. Immense liberté de la divagation onirique, à moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, d’une aliénation. Pris dans la geôle des figues emmêlées l’être se dissout comme s’il était noyé dans un bain d’acide. Comment arriver à soi, se posséder, fût-ce de l’intérieur alors que les métaphores croisent leurs invisibles liens qui ligaturent les membres, cernent la tête des mailles étroites d’une folie à l’œuvre ?

Si belle la nuit qui diffuse sa mélodie invisible !

Si beau le jour qui revêt les choses d’un immatériel glacis ! Piège peut-être ? Oui, mais beau !

 Si beau l’entre-deux comme l’espace blanc qui sépare deux mots, deux notes de silence qui mettent en musique la symphonie du monde. Sans l’entre-deux, la césure, la pause, le retrait, le passage, la lisière, les phénomènes se dissoudraient à même leur apparence. Il n’y aurait plus de phrase, plus de texte, plus de langage et les hommes seraient des menhirs de pierre aux yeux vides, scrutant l’espace du Rien du fond de leur Néant.

   L’entre-deux : la forme sublime, l’opérateur qui fait passer du tout au rien, du rien au tout.

   L’entre-deux, le motif qui dessine l’être des choses en leur apparaître temporel.

   Le jour efface le temps dans la trop vive clarté.

   La nuit l’absorbe et le dissout dans le tumulte feutré de ses ténèbres.

   L’entre-deux hisse les choses de leur mutité à la force de son clair-obscur. Distance, différenciation qui isole et met en lumière les signifiants afin qu’ils parviennent au seul lieu où se puisse concevoir leur être, dans la plénitude de leur signifié. Faisant ceci, l’entre-deux opère la mutation de l’invisible en direction du visible. Tel mot qui demeurait inapparent, isolé dans sa consternante autarcie, voici qu’il se met à jouer en écho avec l’autre mot, son alter ego, qu’il résonne et commence à entonner le chant du langage. L’entre-deux se fait Artiste. Il prélève des teintes sur la palette : ici un noir profond, là un blanc étincelant. Il mélange et harmonise en une seule valeur de gris ce qui était illisible, inaudible. Et, miracle, voici que la toile se met à proférer, à initier le début d’une œuvre qui n’est encore qu’esquisse mais qui poursuivra sa belle sémantique à l’aune de la temporalité qui la traversera et la portera plus loin que n’auraient pu le faire deux notes isolées, ce noir mutique, ce blanc mutique semblables à des mimes sans parole sur la scène de la représentation humaine.

 

  LE DIT DE L’IMAGE.

 

   Cette belle photographie nous dit, précisément, cet entre-deux dont nous sommes en quête au seul motif de comprendre ce qui nous arrive, ici, en cet instant de notre traversée. Le « côté noir » tout en haut de l’image endeuille notre vision, la chasse de ce qui pourrait constituer une manière de lecture. Jamais on ne peut lire dans la chambre noire qu’annule l’obscurité. Alors on dirige la pointe de sa conscience ailleurs, là où un accueil voudra bien se montrer comme possible halte pour l’esprit. Nous voici au bas de l’image, sur cette grève qui ne dit son nom et nos pas s’égarent dans cette suie qui englue notre marche et nous rive au sol comme si notre cheminement n’avait plus de lieu où exercer sa volonté de conquête.

   Haut, bas de l’image : deux identiques apories dont nous pourrions ressortir exténués si nous demeurions en leur étrange pouvoir.

   Entre-deux de l’image : ici est la sublime déchirure du réel, la nappe de clarté, le rayonnement de la présence qui nous installe en un site d’immédiate saisie de ce qui se donne à voir. Une langue d’eau fait bouger son sillage d’argent depuis le rivage. Nous en suivons la douce modulation jusqu’au Cap Blanc Nez, puis, plus loin, dans le flou des brumes le Cap Gris Nez. Alors, combien nous sommes rassurés par ces polarités géographiques, ces noms que nous pouvons donner aux choses ! Combien s’éclaire le feu d’une joie intérieure !

 

Sur la lisière de l’être.

  Saint Jean-Baptiste à la fontaine.

  Le Caravage. 1610 ?

  Source : Wikipédia.

 

   Tout comme dans l’œuvre du Caravage, Saint Jean-Baptiste à la fontaine, le sens venait totalement du centre de l’image qu’encadraient deux zones d’ombre, ici, les deux Caps ne font signification qu’à être situés dans cet entre-deux qui les révèle en tant que ce qu’ils sont, une figuration qui tient parole et nous délivre des doutes et des incertitudes d’une vision obérée du monde. Là nous voyons clair. Là nous pouvons produire du langage. Là il nous est possible d’inscrire l’étincelle vive d’une poésie. Le poème n’est que ceci, le surgissement de l’éclair entre deux instances indigentes de la prose du quotidien.

   Alors nous pourrions dire la plaque de bitume de la mer où affleurent les écailles d’eau cernées de la phosphorescence des abysses.

   Dire la belle dérive continentale de ce Nez à la configuration humaine qui hume les fragrances des embruns.

   Dire la déchirure du ciel, cette eau en suspension, cette théorie des nuages pommelés qui, bientôt, basculeront pour que se poursuive l’éternel retour du même, eaux mêlées aux eaux dans un jeu circulaire infini.

   Dire l’obélisque dressant en direction du ciel sa flamme grise disant en mode oblique la douleur des hommes, leur étrange présence entre deux manifestations, l’une noire de deuil, l’autre blanche de naissance.

   Tout devient lisible dans cet intervalle. Aussi bien le génie de l’homme, sa couronne solaire, son flamboiement, aussi bien la tragédie de l’Histoire qui dresse souvent la stèle funeste de son impossibilité à être autrement que dans un confondant nihilisme agité par l’effondrement de toutes les valeurs.

   Dire sur ce site livré à la fureur du vent l’étreinte passionnée des Amants avant que ne les fauche le glaive du destin, ne les ramènent au néant les forceps de la nécessité.

   Dire notre désarroi lorsque, à la pluie mêlée de vent, se joint une infinie tristesse qui dissimule à nos yeux ce fragment de beauté dans lequel se projette la beauté du monde.

   Ce que le crépuscule donne à voir, cette incision du réel, l’aube la reprendra en son sein avant que le jour n’efface le mystère des choses. Notre mérite en tant qu’hommes, si cependant nous en avons un, c’est de nous questionner longuement sur cette faille de clarté qu’ourlent deux lèvres d’ombre. Comme si, allégoriquement, le paysage nous disait en termes contrastés, une note noire, une note blanche, le « côté noir » que toujours nous dépassons à glisser le coin de notre conscience dans la chair du réel. Peut-être n’y a-t-il plus beau voyage que celui-ci ?

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:21
Terre, eau, Eire.

                                 ... Ireland ...

                     Photographie : Gilles Molinier.

 

 

***

 

Eire - Eire - Eire

Trois fois élémentaire

Terre - Eau - Eire

Eire - Terre - Eau

Eau - Eire - Terre

Pure vivacité de ce qui est

Ton fondamental

Blanc - Noir - Gris

Seulement ces trois notes

Pour dire le grand écartèlement

De la vie

Le minéral en son origine

Le géologique en sa demeure

L’homme enraciné en sa pierre

Sous la multiple confluence des vents

Près des eaux aux larges estuaires

Dans l’extrême limite de soi

 

E.I.R.E

Dire en quatre lettres

La totalité des choses

Rien ici ne manque

Qu’un Feu ultime qui se déploie

Loin là-bas où ne sont plus les hommes

Le solaire est aboli

Qui entaillerait

Lacèrerait les yeux

Mordrait le fragile

Calcinerait la peau

 

Ici est le Pays du Clair-Obscur

Une fois la lumière

Une fois l’ombre

Rien entre les deux

Sauf le gris

Qui ponce

Médiatise

Unit en un seul et même mouvement

La pensive inquiétude des Êtres

Le bruit du rien sur la lande

La course folle du vent

Dans la crinière des chevaux

La rumeur de l’heure

Sur les visages criblés de son

Et le silence

Partout le silence

Qui vrille les tympans

Erode le socle de terre

Use la force du granit

 

Une étrangeté

 Une présence-absence

Une vacuité sans fin

Qui traverse l’onde

Ruisselle au ciel de nuages

Glisse dans la fente ouverte de l’horizon

Nul passage

Qui offenserait cet indicible

Nulle conscience que celle du paysage

Inapparente

Mais tellement donnée

Mais tellement intuitive

Pleine

Rien qui ne paraît sauf

L’immédiat de sa donation

Nulle mascarade

Nulle affèterie

Tout ici et là dans la pure évidence

De sa simple configuration

L’unique se donne en son entier

Sans réserve

Sans retenue

Sans regret

Dépliement du sens

En sa grâce originelle

Comme le lieu d’une

Vérité sans faille

Du mot à lui seul

Devenu phrase

Devenu texte

 

 

   L’anse des rochers est noire. Noire de suie. Noire de bitume. Noire de sa propre noirceur. Les pierres se sont soudées sur leur singulier mystère comme si, connaître les instances de la matière constituait une impensable effraction. Laisser reposer le présent infini dans le luxe de sa longue mutité. Donner aux choses l’espace libre de leur propre écho. Pourquoi chercher à sonder, pénétrer, forer lorsque tout est en paix, que l’évidence est cette lumière belle qui bourgeonne, cette densité de mercure, cette oscillation entre deux eaux, ce battement de la mémoire identique au dépliement des jours et des nuits depuis que le monde est monde ? Pourquoi ? L’initial chaos s’est assagi, est rentré dans l’ordre. La roche ne fond plus, la lave est éteinte dont les vagues refroidies sont ces étalements diluviens au centre desquels l’eau de cendre et de plomb vient étaler sa peau glacée que parcourent des sillages d’écume, cette neige qui fond et se reconstitue au gré des courants, des forces intérieures qui animent la matrice première, la travaillent tel un inconscient abandonné aux pulsions de ses primitifs instincts.

  

Le poème ici est toujours levé

Rien qui pourrait le distraire

De son chant crépusculaire

De sa fugue d’aube

De sa plénitude méridienne

Tout est toujours là

Dans la souplesse inventive

Du Temps

Dans l’accueil sans réserve

De l’Espace

Dans la fluide disponibilité

De l’estompe

Juste une note

Sur le cercle assoupi

D’une clairière

 

   L’Océan du ciel est gris, on le dirait à sa perte, enlisé dans sa propre finitude. Et, pourtant, jamais il n’a été aussi vivant, genre de corne d’abondance destinant à la plaine liquide le réseau dense de ses célestes navigations, de ses continuelles errances, des réaménagements de sa géographie de pluie et de brume, de songes et de réelle présence. Ciel qui façonne et médite la dense complexion de ces roches qui encore portent en elles le régime bouleversant de la parturition qui les a livrées au monde. L’eau en ses stigmates blancs est un reflet du ciel, une pure mouvance calquée sur le rythme des cumulus, les caprices des nimbus. Et ce rocher surgi de l’eau, cette masse brune si semblable à un antique animal marin, que serait-elle si elle était privée de cet étincellement gris, sourd, de cet éther qui le regarde et en appelle la nécessaire manifestation ?

 

  L’air, ou est-il l’air dont l’invisible demeure nous questionne en notre fond ? L’air cet inapparent qui ne se montre jamais qu’à l’aune du souffle de vent, de la courbure de la pierre, du mur qui est censé l’arrêter, de l’arbre décharné, usé par tant de passages assidus, l’air ou est-il lui qui incruste dans les visages des hommes les sillons de la joie, mais aussi du questionnement, de la souffrance ? L’air est médiation qui fait se rencontrer l’aire libre du Ciel, la lourde nécessité de la Terre. Rien, nulle part plus qu’ici, sur ce sol métaphysique d’EIRE, ne montre avec plus de pertinence la rencontre immémoriale des éléments, leur osmose. L’eau naît de la terre que le ciel restitue dans l’étrange parcours de son brouillard, dans cette pluie qui noie tout, maisons et hommes, animaux et objets en un unique chant triste, mélancolique mais  poétique, si infiniment poétique. Sans doute nul sol, nul ciel, nulle terre  ne sont plus apparentés à une si étrange mélodie inquiète du monde.  On regarde. Les yeux boivent la confondante fugue qui se joue en écho entre les parois occlusives du réel. Monde dans le monde avec ses propres lois, sa turbulente logique, sa fenaison d’impressions voilées, sa collation d’événements intimes. Closure du silence sur lequel ne peut avoir de prise que le silence lui-même. Entendrait-on une voix se lever ? Ce ne serait que la sienne que d’autres voix, sans doute, ici dans la basse chaumière blanche, près de l’âtre ; là dans la fumée grise du pub ; encore plus loin sur la meute d’herbe rase que paissent d’intangibles  moutons, ce ne seraient que paroles pliées dans d’autres paroles, boules de laine grise, germinations issues de leur propre mystère. Car, étrangement, en ce non-lieu, toute chose ne se rend jamais libre qu’à jouer en écho avec le semblable mais dans l’orbe du secret, la pliure du pudique, le non totalement révélé de ce qui est.

   Rien ne se lève de rien qui ne s’y est déjà accompli en quelque endroit. Rien ne peut être fragmenté, isolé, séparé sauf dans un effort conceptuel, une certitude de la Raison cherchant à enfermer, dans une élémentaire logique, la fluence de ce qui toujours advient à la manière d’une eau de source dont l’écoulement jusqu’à son estuaire, son évaporation, sa venue au nuage, sa dispersion en bouquets de pluie ne témoignent que du même être, de sa métamorphose, non d’entités multiples, séparées, entre lesquelles ne règnerait que l’injonction d’une limite. EIRE unitaire en sa belle moisson d’images. Pour cette raison d’un lien indissoluble des hommes, du paysage, seule la photographie en noir et blanc peut rendre compte de cette nécessité de relier entre eux les signes patents d’une harmonie. Rien ne saurait être ôté de ce qui est présent. Ni la tristesse infinie de l’homme qui fume au rythme de  l’accordéon, ni l’alcool qui incendie les veines, ni le mur de pierres qui court loin avec son troupeau de maisons basses, ni l’architecture violentée de l’arbre dans l’air coupant, ni ces ruines qui se hâtent docilement sur le dos harassé de la colline, ni ces herbes d’eau dans le prolongement desquelles est une île dans la blancheur du jour dont jamais on ne saura si notre esprit l’a inventée, si elle demeure là de toute éternité.

 

Le poème est levé

En cette belle terre

D’Irlande

Lui dénier

La vérité de sa manifestation

Serait nier sa propre présence

Sur cette Terre

Qu’il nous faut habiter

En Poète

La seule urgence

Qui soit

En L’Eire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 08:03
A l’orée de la vision.

  Photographie : Gilles Molinier

2016

***

 

Faibles nébulosités

 

   Là-bas, au fond de la vallée, ce ne sont encore que des écharpes de brume, de faibles nébulosités qui fondent le paysage dans  des demi-teintes d’ombre. Encore quelques passants qui frôlent les façades, têtes basses, mains dans les poches, leurs manteaux font d’étranges lueurs noires qui se hâtent au ras du sol. Le ciel est gris, plombé avec, de loin en loin, des échardes d’ardoise qui traversent la sourde hébétude des choses sidérées, closes en soi. Comme si, le crépuscule approchant, le temps hésitait à choisir sa destination, à faire tourner ses rouages dans un sens ou bien dans l’autre. Dans les maisons badigeonnées de blanc on fait chauffer ses mains à la lueur d’une dernière braise. On boit un café rude qui brûle le gosier et les doigts gourds font entendre leurs gémissements, une plainte longue que, bientôt, la lumière rampant à ras de terre aura tôt fait de serrer dans ses mailles étroites.

 

   Le lieu de leur habitation

 

   Maintenant  Nuit est levée. Seul le cercle laiteux de la Lune au-dessus des chaumières où se laisse entendre le bruit de râpe des souffles, le craquement des charpentes sous le poids du ciel. L’herbe rase est un tapis couleur de suie qui nage vers l’horizon, ce mince fil demeurant pour dire aux hommes le lieu de leur habitation. Tout est calme qui dit la poésie des espaces illimités. Des constellations dérivent vers l’orient, des yeux forent l’éther avant qu’un somme ne les reconduise à une nécessaire cécité. Oui, car il faut la fermeture, la densité d’une terre lourde, la touffeur d’une forêt pluviale afin que tout se ressource à sa propre essence. Nuit veut cela, cette marche discrète vers le primitif, le non-dévoilé, l’avant-parution du monde en sa pure naïveté. Seule la ténèbre permet cette régénération, seul l’obscur intime l’ordre d’une fête silencieuse, d’une prière discrète, d’une incantation faisant son lac tranquille dans la doline de la conscience.

 

   Ces Voyageurs de l’infini

 

  De ses bras d’ouate et de soie Nuit retient en son sein le peuple esseulé des arbres. Il faut les protéger de la trop vive lumière, il faut préserver la souplesse de l’écorce, ménager aux larges ramures une aire de repos, disposer la complexité des racines, leurs belles tuniques blanches aux songes de l’humus, à la sombre poésie des mondes souterrains, longue inconscience habitée de la clarté des archétypes, la seule qui soit à même de parler une langue compréhensible pour ces Voyageurs de l’infini. Oui, les arbres voguent à l’infini, cette mesure dont l’homme rêve continûment sans pouvoir jamais l’atteindre. L’espérer seulement, en happer quelques bribes, un fragment d’espace, une écharde de temps puis la perte cruelle dans la fonte des jours, le long égouttement des secondes, la déconvenue de l’instant dans l’éternité qui gronde et brouille le message de l’être. Comment vivre en soi une telle démesure alors que tout est hors de portée, que la mémoire même clignote constamment à l’aune des réminiscences qu’obture une lourde amnésie ? Comment ?

 

    Arbres sont infinis

 

    Arbres sont infinis en ce sens que leur mesure outrepasse la perception que, nous autres hommes, pouvons en avoir. Nous pensons le tronc d’un seul de ces géants débonnaires et vibrent à l’unisson une multitude d’autres, étranges et immenses cathédrales hissant dans l’éther leurs colonnes aux hautes destinées. Nous pensons leurs feuilles et des foules d’yeux d’argent et d’or se lèvent sous tous les horizons et ce sont eux, Arbres qui nous regardent et regardent le monde, pluralité de minces lucidités toisant la vanité des Existants, leur prétention à monopoliser la totalité de l’être.

  

   Nous, habitants de l’impossible

 

   Ils sont si touchants les Habitants de l’impossible dans leur cinglante naïveté, si pathétiques dans leur aveuglement à fouler les chemins de poussière sans même apercevoir l’ombre portée de leur silhouette, si modeste, si illisible dans le concert polyphonique du vivant. Nous pensons les tapis entremêlés des rhizomes, leurs vastes plaines, ici, juste sous nos pieds, et nous sommes saisis de vertige à imaginer cette texture qui emmaillote le néant dans une énergie dont nous ne comprenons ni la provenance ni la volonté qui en anime le continuel tissage. Métaphoriquement, le peuple du rhizome ne fait sens qu’à annihiler en permanence ce Rien dont il provient, contre lequel il dresse ses haies, réseau de fibrilles se déployant tout contre le dénuement qui, à tout moment, pourrait surgir et ne laisser que la royauté du vide.

 

   Vérité en abîme

 

   Le peuple des arbres est cette marée millénaire qui comble toute vacuité  afin que l’angoisse mortifère ne vienne taillader nos fragiles peaux, ne surgisse dans l’antre du cerveau et ne s’enlace au baiser de la Mort que constituerait la fuite éternelle de la présence. Arbres sont nos génies tutélaires, ceux qui font de leur ombre le lieu d’un rassurant séjour. Ils ceignent nos fronts impétueux du calme séculier dont ils sont les porte-empreinte depuis la nuit des temps. « Nuit des temps », formule si usée, si éculée qu’elle menacerait de ne plus rien nous dire si elle ne possédait la puissance d’une vérité ou bien la levée d’une pure évidence. Vérité en abîme en quelque sorte. Nuit protège Arbres qui protègent Hommes. Oui, Nuit, Arbres, Hommes dépourvus d’articles qui viendraient les définir comme ce qu’ils ne sont pas, à savoir de simples entités parmi les contingences de l’exister. Nuit, Arbres, Hommes sont des libertés qui se regardent en miroir.

  

   Allumant la clarté bleue de l’aube

  

   Arbre vient à lui depuis le lieu de son émergence inconditionnée,  Nuit l’entoure du mystère de sa provenance secrète dont Homme est l’un des maillons inexpliqués comme si le tout avait besoin de cette réserve d’obscur avant de surgir en pleine lumière, là où plus aucun voile ne dissimule la ténuité de l’apparaître. Avant d’être une chose qui se mette à dire son nom, tout essai d’exister à la face du monde est ce silence, cette touffeur qui enveloppe le réel de ses membranes opaques. Le décèlement n’est jamais que la déchirure que Jour impose à Nuit en allumant la clarté bleue de l’aube, première parole  offensant le mode discret de ce qui se confie au trouble de la manifestation. Bouche : toujours cette sombre caverne où se fomente la lumière du langage qui hissera d’une sourde incompréhension les motifs qui y figuraient à titre de virtualités, de possibles, de sèmes disponibles à une légende, une fable, un conte. Ce qui nous apparaît en tant que réel avec sa force incontournable, son irrésistible flux n’est tout d’abord qu’une ébauche sur le liseré de l’esprit, une fiction faisant son étrange bourdonnement  dans les couloirs  à perte de vue de l’imaginaire. Une ombre dissimulant l’être en ses infinies esquisses.

   

   Economie du visible

 

   C’est ceci que semble nous proposer cette belle photographie crépusculaire. En elle rien ne fait sens qu’à l’économie du visible, cette à peine insistance d’une forme qui s’ensevelit dans la contrée du mystère. Nuit fera son office, reprenant en sa sombre dramaturgie tous les signes qui auraient eu à craindre d’une trop vive lumière, des coups de canif d’une curiosité négatrice, des entailles de regards forant seulement superficiellement l’épiderme du sensible ou bien au contraire fouillant la chair en ses profondeurs, là où brûle la braise essentielle des significations ultimes, cette essence qui s’impatiente de se dire, mais dans la pudeur, la réserve,  et avance sur la pointe des pieds, à la limite de ce qui est, de ce qui n’est pas.

 

   Voyeurs au bord d’un abîme

  

   Ainsi sont les Voyeurs au bord d’un abîme dont le danger est double : celui de ne pas assez voir, celui de trop voir ! Mais il est encore temps de clore son regard, de le retourner contre soi, la seule posture qui convienne à une approche adéquate de l’œuvre en sa subtile donation. C’est en nous, seulement en nous que la magie aura lieu, en l’image aussi depuis son intériorité. Tout ce qui est hors est déjà duperie, tout ce qui diffère, simple erreur, ce qui s’écarte, mensonge dans l’approche du jour. Or nous voulons demeurer sur cette orée de la vision qui nous incline à la rêverie, cette dimension sans pareille qui nous est remise comme le bien le plus simple, donc le plus précieux !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 07:53
Ponctuations blanches.

A la manière de…

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

Eté - Automne.

 

   Cet été-là, il n’y avait guère eu de répit. Le matin déjà une brume flottait au-dessus des collines et des maisons. Venue de la nuit. Chaude, tissée de mailles lourdes, poisseuses, qui collait aux draps et les corps étaient des sueurs profuses avec leurs taches aux aisselles, et leurs étoilements dans la toison du pubis. L’air se plaquait aux anatomies, faisait autour de leur géographie des tuniques pareilles à celles des scarabées. On n’avait nul repos et changer de position sur sa couche n’était que transporter une douleur dans une autre. Oui, une douleur car l’on ne voyait nullement la fin du supplice. On espérait l’hiver. On attendait l’hiver avec ses frimas ramassés en boule et ses givres faisant leurs arabesques sur le ciel des vitres.

   Puis l’automne, mais sans transition, comme si la clameur estivale prolongeait la partie, faisait de cette belle saison l’arrière-cour des jours brûlants de juillet et août. Les terrasses des cafés bruissaient tels des essaims d’abeilles. Les corolles des robes étaient des soleils, des tournesols vibrant dans la clarté du jour. Les chemises étaient fleuries qui flottaient autour du luxe bronzé des Ephèbes. Dans les vignes le travail battait son plein et l’on buvait de longs traits d’eau pour calmer le feu de sa gorge. Le jus écarlate de la vendange moussait sous les ardeurs solaires et, le soir, autour des tables, l’on buvait un généreux vin blanc que l’on servait dans des carafes si fraîches qu’elles exsudaient, sur leur galbe de verre, de minces ruisselets. La fournaise ne cédait rien aux aubes déjà plus fraîches et dès les premières heures du jour la suffocation était le ressenti le plus ordinaire qu’il fût.

 

Hiver.

 

   Puis il y a eu comme un subit retournement des choses, un hiatus dans la succession du temps. D’abord ç’avait été de longues flammes blanches, des manières de déflagrations qui avaient envahi le ciel. Cela crépitait tout contre sa toile grise. Cela rayonnait dans toutes les directions de l’espace, cela fusait en longs feux de Bengale. Cela fuyait, poussé par un blizzard aux étonnantes morsures. On se vêtait de lourds manteaux, on entourait son cou de chaudes écharpes de laine, on dissimulait son visage derrière le rempart des cols. La neige, en interminables convois, était tout droit venue de Sibérie, portant avec elle toute la rigueur des aires septentrionales. Les chemins étaient longés des haies denses des congères. Les toits croulaient sous le tapis blanc et les fumées grises s’y frayaient un étroit passage, comme un goulet dans l’air serré, plié sur sa propre indigence. Nul ne s’aventurait dans les rues. On restait cloîtrés près de l’âtre, on habillait ses mains de mitaines afin que le livre que l’on tenait entre ses mains ne fût soudain abandonné en raison d’un subit engourdissement. On parlait peu. De la bouche s’élevait une haleine blanche pareille à une stalagmite de glace. On glissait, sous les couettes de rutilantes bassinoires ou bien des moines en forme de luge avec leur cassolette de braises. On hibernait. On prenait l’attitude de la marmotte dans son terrier. On s’enroulait sur soi avec l’espoir de recueillir un peu de chaleur qu’on disputait aux draps. On ne bougeait plus, tellement le moindre geste eût été la porte ouverte aux attaques du froid.

 

Deux ponctuations blanches.

 

   Voilà, l’hiver n’est, à l’infini, que cette longue plainte silencieuse. Voilà les hommes ne sont plus car lorsque le sang gèle dans la tunique des veines la vie se retire en son empyrée, quelque part, loin là-bas, bien au-delà de l’humaine nature. Voilà, sur la Terre dévastée ne restent plus que deux ponctuations blanches, simples réseaux de fines branches, troncs cerclés de noir et blanc, comme pour dire, en métaphore, l’étrange clignotement de l’apparition, de la disparition. Nul bruit à l’horizon qui annoncerait quelque présence, fût-elle celle aussi discrète que la fuite blanche de l’hermine dans le royaume qui est comme son écho. Le ciel est une nuée de cendres, la surface d’un lac dans la brume naissante. Un pré en pente, peut-être, mais tout fait phénomène dans l’orbe du doute, de l’indistinction native. Comme pour dire une origine, le possible commencement de quelque chose qui était en suspens dans l’espace et le temps. Parchemin immaculé du sol sur lequel tracer les signes de significations nouvelles. Peut-être dessiner l’espoir. Peut-être réaliser l’estompe heureuse de la paix. Peut-être ciseler la neige de la flèche de Cupidon et se retrouver instantanément sur les rives de l’amour. Ou bien, tel un enfant jouant, imprimer avec une brindille dans la plénitude des cristaux les nervures étranges de la beauté.

 

L’aire immensément libre du silence.

 

   Oui, c’est cela qui naît en filigrane de cette belle photographie. L’aire immensément libre du silence sur laquelle pourraient naître les harmoniques d’une belle parole, à savoir du poème en son inestimable présence. Mais aussi un chant pourrait se lever, un hymne d’harmonie universelle puisque, ici, l’unité blanche en permet la subtile émergence. Blanc : image du néant. Oui, mais d’un néant fondateur, riche de milliers de conditions de possibilités. Blanc : tremplin pour toutes les rhétoriques du monde. Rien ne peut paraître qu’à trouver son fondement dans l’absence, le simple, l’inaccompli, le discret, l’inapparent. Ce manteau de neige eût-il été maculé et alors l’Histoire se serait déjà mise en marche de telle ou de telle manière occultant toutes ses autres virtualités. Magnificence sémantique de la source originelle qui, encore abritée dans la conque de son surgissement est pleine d’une infinité de promesses. Beauté symbolique du seuil du temple dans lequel repose le dieu sans visage. En aurait-il et alors il perdrait ses attributs divins et ne serait plus qu’un existant parmi une foule d’autres.

 

Ces arbres sont « sans pourquoi ».

 

   Ces arbres ont déjà commencé le cercle de la parution, dira-t-on. Certes mais ils sont encore dans la pureté du paraître puisqu’il ne dépend que d’eux d’être ce qu’ils sont en leur essence. Ils sont plus de subtiles Formes (ces manifestations fondatrices de l’art) que des arbres contingents dont on attendrait que leur bois réchauffât l’âtre ou bien servît de poutres pour élever l’isba dans la solitude nordique. Ces bouleaux (c’est tout juste si nous pouvons les assurer d’un prédicat si modeste) vivent en autarcie, s’alimentent à leur propre sève, se hissent dans le ciel à la seule force de leurs ramures fines tel l’éther. Nulle explication rationnelle qui viendrait en justifier la présence. Nul enchaînement de causes et de conséquences concourant à remonter plus en amont que leur propre esquisse, redescendre vers l’aval de quelque finalité. Tout comme la rose d’Angélus Silésius, ces arbres sont « sans pourquoi », ne se questionnent ni sur leur passé, ni sur leur futur mais vivent dans l’incandescence de l’instant. Ce faisant ils sont intemporels, ils sont sans lieu qui les déterminerait à l’aune de coordonnées topographiques, d’un site, ici où là, au revers de quelque colline ou bien dans l’accueillante fraîcheur d’un vallon. Non, ils existent en eux, pour eux, sans que l’ombre d’une dépendance quelle qu’elle soit en atténue le souverain rayonnement. C’est toujours la grande force de ces représentations dépouillées, à la limite d’une abstraction, sur la lisière d’un concept, que de nous apparaître en leur nature même, sans fioritures qui, depuis l’extérieur, viendraient apposer sur leur pureté le sceau d’une qualité particulière, de stigmates qui s’essaieraient à en restreindre la liberté.

 

Oui, ces arbres sont libres.

 

   Oui, ces arbres sont libres. Oui cette image est libre. Oui cette neige est libre. Surgissements du réel dont chacun, depuis l’antre de sa subjectivité, pourra les féconder, ces libertés, selon sa manière qui est toujours singulière. Puissance de la photographie en noir et blanc, qui, libérant le représenté du carcan des couleurs, de leur inquiétante polysémie, la livre aux Regardeurs avec une sorte de naïveté, d’innocence qui est le gage d’une découverte empreinte de charme, de magie. Une esthétique à la limite d’une ascèse dont l’unité est en même temps l’expression d’une vérité. Seuls la prolifération, l’inextricable, le chaos sont porteurs de mensonges. Leur bavardage cache toujours ce qu’il y a d’essentiel à connaître des choses, le cœur qui les anime et les fait les heureux détenteurs d’une destinée claire, ouverte.

 

Suspension d’un souffle.

 

   Le titre de l’article « Ponctuations blanches » voudrait précisément attirer l’attention sur l’apparente modestie du propos qui n’est nullement un retrait mais, bien au contraire, le tremplin d’une plénitude. A savoir, orienter vers un sens immédiatement perceptible. Si la ponctuation se définit en tant que : «art et manière de marquer les repos dans le discours musical», il fait signe en direction du phrasé qui fait apparaître « les divisions, les périodes, les suspensions, les repos, analogues aux césures de la poésie ». Rimbaud utilisait habilement ces césures, autrement dit ces ponctuations, afin de produire des effets de sens dans ses poèmes : épanouissement ou lassitude, tension induite entre attachement et détachement, cocasserie parfois. La ponctuation n’est donc pas gratuite, elle est une respiration par laquelle attirer l’attention du Lecteur sur une signification qui y figure à titre d’implicite. L’homologie de cette photographie et du procédé stylistique de la ponctuation peut se lire dans la mesure où l’image, par le calme qu’elle évoque, par son silence, invite à une sustentation de l’esprit afin qu’apparaisse ce qui s’y dessine comme sa rhétorique la plus juste : nous incliner à faire halte, peut-être à faire retour sur nous-mêmes et nous interroger sur le destin de cette nature qui est notre interlocuteur toujours accessible. « Ponctuations blanches » figure donc à la manière d’une césure, de la suspension d’un souffle ouvert dans la trame compacte du réel, y glissant le coin d’une liberté dont nous ne serons comptables que vis-à-vis de nous-mêmes, de nos affinités, de nos sympathies, de nos désirs, de nos projections intimes. Ainsi va l’image qui ouvre lieu et temps pour la pensée.

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 07:52
Partir de l’eau.

« Prendre le dernier quart

qui ne dit pas

jusqu'où s'étend le gris ».

 

Photographie : Ela Suzan.

 

 

 

 

   Partir de l’eau.

 

   Il faut partir de l’eau après y avoir longuement séjourné. On a posé son corps d’aigrette sur la vitre liquide, une à peine distinction de ce qui est à l’entour. Une lueur blanche au ras des choses, un langage muet qui, proféré de l’intérieur, fait ses halos irisés, ses amas floconneux, ses pluies de rémiges dans le temps qui vient. Il vient de loin le temps avec ses ailes invisibles, ses orbes de silence, ses tablettes d’argile où s’inscrivent les signes de l’homme. Il est si discret qu’il nous traverse à notre insu, qu’il fuit en avant de nous, surgit à l’arrière avec de curieux bonds - les « intermittences de la mémoire » -, s’immisce dans la faille de notre corps pour y imprimer le chiffre de la présence.

  

   Le lisse d’une intuition.

 

   Alors on est cloués à l’heure, on attend le bruissement des secondes, on demeure en soi pour l’éprouver selon la guise d’une soie. C’est tout juste si l’on ne se confondrait avec le luxe de cette éternité qui plane dans l’instant à la manière d’un aigle survolant les corridors de l’existence. Être n’est qu’être temps. C’est pour cette raison d’une réalité sans épaisseur que nous ne pouvons en saisir la trame serrée. Il faudrait différer de soi, se décoller de sa membrane de peau, voguer loin, se doter d’un regard synoptique, explorer la moindre parcelle du corps, y dénicher ici le jour d’une contemplation, là le surgissement d’un éblouissement, là encore le lisse d’une intuition nous déposant au bord du monde avec la sublime conscience d’y être à la manière d’un illisible sablier qui fait couler ses gouttes de mica une à une, scansion de notre cheminement en son énigme.

 

   Âme de la Cité.

 

  Au loin, là où se dresse la flèche verticale d’un campanile, où gonfle sous le ciel le dôme d’une église, où flottent telles des virgules levées les proues des gondoles, le temps est ce continuel bourdonnement, cet ébruitement incessant qui entame les choses, érode les façades, glace l’eau des canaux de sa pellicule de plomb. Les ponts sont en dos d’âne qui se courbent vers le ciel pour laisser passer l’eau, donner site au clapotis, faire lieu au murmure liquide qui est l’âme de la cité.

 

    Urgence à …

 

   Partout sont les mouvements, les hululements, les voix qui ricochent sur l’ocre des façades, parfois le rose d’un palais saigne à la manière d’une égratignure. On entend les pas pressés, le cliquetis des talons, le poinçon des semelles sur la dalle usée des pavés. Il y a tellement d’urgence à connaître, à s’emparer du visible, à l’archiver dans les têtes brûlées de soleil, sous les fronts dévastés de hâte et la marée partout se répand dans les temples de la beauté. Flux et reflux, ondes incessantes, Les étraves fendent l’eau, l’écume bouillonne, les quais sont flagellés, le carrousel n’a aucun repos, la trêve n’aura pas lieu.

  

   Dans ce tumulte.

 

   Cela bourdonne aux terrasses des cafés, cela s’agite sur les places, cela irrigue les ruelles  de milliers d’erratiques trajets, cela se donne dans la confusion comme si, de ceci, l’égarement, devait naître la consistance d’une vérité, l’assurance d’une juste mesure des choses. La certitude que la vie ne peut faire effraction que dans ce tumulte, cette recherche fiévreuse, cette angoisse sans fondement qui taraude l’esprit et dissocie l’âme en mille gerbes multicolores.

 

  Digues de la beauté.  

  

   Depuis sa tunique d’oiseau blanc on a survolé longtemps le Peuple des Nombreux. On a vu leurs essaims, leurs grappes lourdes, leurs brindilles noires telles des armées de fourmis. On a vu le destin buccinateur de leurs bouches étroites. On a vu leurs flots tumultueux se dresser contre les digues de la beauté. On a vu leur dessin de limaille de fer qu’attirait l’aimant d’une irrésistible force. On a vu l’interminable pèlerinage prendre d’assaut les seuils des édifices, les porches des églises, les hautes ouvertures par lesquelles s’annonce le prodige des musées.

  

   Intimité de leur chair.

 

   On a vu ce qui ne pouvait être regardé qu’avec l’œil de la stupeur. La Cité des Doges croulait sous les lourdes tentures des hommes, sous les draperies rubescentes de la curiosité. De la « Sérénissime », on n’apercevait plus que la vertu outragée, les limbes après que la tornade est passée, on ne discernait plus que des briques mordues dans l’intimité de leur chair, de vagues errances qui se donnaient à voir en tant que saut dans l’incompréhensible.

  

   Portes en trompe-l’œil.

 

    On était delta de plumes plaqué contre l’éther et de cette condition on tirait un large empan de vision. Tout, compte fait, tout était question de regard. Aussi bien la figure bariolée du Carnaval, la danse anonyme des masques, la chorégraphie des cercles sautillants et animés des bergamasques. Comme une métaphore du saut sur place, des facéties de la commedia dell’arte, des diners aux chandelles dans les palais traversés d’agitations hauturières et de faux-semblants. Toute une vie de supercherie, d’illusions, de portes en trompe-l’œil, de coulisses au travers desquelles s’annonçait la marche de biais de l’humain. Toujours une action qui poussait l’autre. Toujours un désir qui  allumait un autre désir. Toujours une gigue qui prenait  la place d’un cheminement méditatif.

 

   Revenir à l’eau.

  

   Tout défile au-dessous des ailes déployées. Le paysage de la lagune file à toute vitesse et le Peuple laborieux des Occupés n’est plus qu’un lointain souvenir quelque part dans l’ombre d’une plume. Le vent s’est levé, une douce brise qui porte au-devant de soi, comme si l’on était soudain précédé par son destin. Le temps qui, l’espace d’un vol, avait été menacé de se réifier, de se durcir telle une ivoire, voici qu’il s’étale à la mesure des eaux d’étain qui dorment, loin, dans l’essaim de l’archipel.

 

   Contours d’une plénitude.

 

   Temps fluide, continu, temps de nidification et de réassurance. On regarde une chose, par exemple le vol de verre d’une libellule et le contentement va de soi et l’immédiat sentiment d’un bonheur sans partage s’installe dans le triangle de la tête. On regarde les cheveux rouges des salicornes, les étoiles roses des asters, les tapis hirsutes des lavandes de mer, leurs taches mauves et l’on est, à la fois, loin et proche de soi. Loin parce que la porte de l’imaginaire s’est ouverte qui fait ses merveilleuses efflorescences. Près en raison d’un sentiment intime qui dessine les contours d’une plénitude.

  

   Un si humble don.

 

   Rien ne sert de distraire son attention parmi les miroirs étincelants du monde, rien ne sert de se fondre dans le labyrinthe du réel qui n’est jamais que l’écho de ses propres rêves, que l’image tremblante mais impérieuse du feu de ses fantasmes. La vraie beauté est toujours à saisir dans le simple, dans le geste immédiat qui saisit la cruche et s’abreuve d’une eau limpide, dans la main qui recueille les flocons de brume et les tisse en d’arachnéennes pliures oniriques, dans la fleur qui n’étale le duvet de sa corolle qu’à nous ravir d’un si humble don.

 

   Nuit qui point.

  

   Alors quand le vol s’épuise, que le crépuscule teinte d’un vermeil adouci la résille claire des nuages, que le soleil n’est plus qu’un cercle de blancheur, que la Cité au loin se présente à la manière d’un rêve somptueux, que la terre est une illisible ligne noire, un trait de fusain, que l’eau bat insensiblement de son rythme immémorial, on se pose doucement sur la plaque qui oscille et tangue à la mesure de son repos, on dissimile sa tête d’écume au long bec noir sous l’abri de plumes et l’on se laisse aller au rythme de l’onde, ce subtil glissement qui nous reconduit à notre être, alors que dans le silence de la nuit qui point, s’allume le dard de la convoitise des hommes, cette incoercible braise, ce rougeoiement qui les tient en haleine le temps d’une sombre ardeur. Il est temps de dormir. Le songe est là qui frappe à la porte ! Peut-être saurons-nous « jusqu'où s'étend le gris », cette couleur qui n’en est pas une, cette teinte médiatrice qui nous installe entre nuit et jour, entre mensonge et vérité. Il ne nous restera plus qu’à prévoir le lieu de notre chute. Là sera notre domaine.

 

Partir de l’eau.

Mappa della laguna di Venezia.

 

Source : Aliexpress.

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher