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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 17:20
Arbre venu au jour

                       Route d'Aubrac -05-

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Tout est alangui. Rien ne bouge. Il y a là comme une immense vacuité qui chercherait le lieu d’un éternel repos. Tout pourrait demeurer ainsi jusqu’à la perte infinie du temps. Nul ne passerait ici que le vent, la pluie parfois, les giboulées au printemps, les feuilles d’automne dans leur parure de feu, l’empreinte du gel au carrefour de l’hiver, les ondes de chaleur au pic de l’été. Nul animal en maraude qui dérangerait le silence pareil à un plomb, à un couvercle de fonte qui aurait posé son immobile venue sur ce paysage d’au-delà des âges. Mais depuis quand donc est-il allongé dans cette manière d’irrépressible léthargie ? D’où vient-il, de quel pays de brume et de songe pour avoir ce calme absolu, cette longue sérénité que rien ne paraîtrait devoir entamer ? Comme une scène de théâtre sans acteurs, seulement un décor en gris et blanc qui dirait la perdurance de son être. Avouez, il y a de quoi rester silencieux, ne nullement se déplacer, prendre la place, là-bas, à l’horizon, de ce bosquet et ne vivre que du lourd sommeil des pierres, du mystère de l’onde couchée sous l’étain poli du ciel.  

   C’est heureux que de tels espaces libres  existent, on dirait presque aux confins du monde. On imagine. Il faudrait une longue marche, des jours durant, avoir franchi les boules des collines, avoir traversé des combes ombreuses, être passé au milieu d’épaisses frondaisons, s’être perdu à la croisée des chemins, avoir connu la crainte de l’égarement, s’être rasséréné au franchissement d’une clairière, avoir débouché, enfin, sur ce vaste plateau couru de rien, semé du bruit récurrent de nulle parole, haut lieu d’une immatérielle présence. Alors voici que tout s’éclaire, que tout s’illumine, que les choses s’ouvrent et invitent au secret de la parution. On est là, un peu surpris, un peu lunaire, tel un Pierrot blafard dans sa vêture flottante, vaporeuse, en attente de sa Colombine. On sait que quelque chose va venir, oh, tout doucement, sur la pointe des pieds, à la manière d’enfants insoucieux s’apprêtant à surprendre un compagnon de jeu au gré d’un simple saut, peut-être d’un cri. Mais tout juste proféré, dans l’amabilité, la complicité. C’est toujours étonnant la rencontre avec le rare et l’inconnu. Cela parle un nouveau langage, cela dit des mots de laine et de velours, parfois quelques piquants y sont logés, qui font sursauter. C’est la grâce de la découverte que de nous montrer ce à quoi nous n’étions nullement préparé, que nous n’attendions pas, dont peut-être nous pensions l’impossible venue.

    Alors, que reste-t-il à faire sinon regarder, combler sa vue du prodige qui s’annonce dans son inaltérable modestie ? Alors on dit le ciel taché d’un voile d’ombre, le bourgeonnement des nuages, leur effet de filé, parfois, à la limite d’une extinction. Alors on dit le surgissement de clarté, au-delà de la ligne des arbres, une manière de doux embrasement qui convoquerait, sinon à la lucidité, du moins à l’attention soutenue aux phénomènes qui, ici, tiennent leur exception de leur empreinte d’un prodigieux idéal. Comme si, du plein de notre activité fantasmatique, avait soudain surgi l’image que l’on bâtissait à l’intérieur de sa propre citadelle en tant qu’une réalité indépassable, qu’un songe lumineux trouvant soudain le lieu de sa propre éclosion. Alors on dit les plis et les bosses de la colline, leur infini et plaisant moutonnement, leur naturelle déclivité en direction de cette eau qui appelle et aimante, cette eau fascinante comme le seraient mille soleils éclairant de leurs rayons aigus le fond  ténébreux de la galaxie.

   Alors on dit la moirure de l’onde, sa teinte de métal poncé, la réverbération du ciel, ce miroir si haut que l’on ne parvient même pas à dire son nom, seulement une fuite infinie au-delà des communes passions humaines. Le ciel, nul ne peut le toiser. Il est trop loin, trop vaste, habité de l’illimitée puissance des dieux. Il faut demeurer humain, consentir à plier l’échine, à avancer dans son étroite rainure - elle s’appelle « destin » -, à renoncer à sa part de liberté, à cesser de rêver au vol d’Icare, de toute façon il n’est que le prologue d’une chute. La chute, cette faille de toute existence dont la borne est fixée par avance, une ambroisie nous est soustraire que nous pensions éternelle. Mais, ici, sous la bannière déployée du ciel, près de l’eau fascinante, de l’avancée de la colline, de la poudre des nuages, convient-il d’émettre ces pensées si tragiques ? Et si nous le faisons, quelles en sont les motivations souterraines dont notre conscience ne pourrait prendre acte, prise qu’elle est dans le filet des immédiates représentations ?

   En réalité, c’est un manque de sens qui se fait jour, qui plaque notre être tout contre l’écran de la manifestation. Nous n’avons nul recul pour jauger les choses, leur attribuer quelque prédicat qui viendrait en qualifier la subtile présence. Donner du sens à une chose, c’est se détacher d’elle, percevoir, dans sa matérialité têtue, les lignes de force qui en sous-tendent la vitalité, en libèrent l’énergie. Alors nous regardons à nouveau, sans effort, sans volonté de faire se distendre le réel, de le désoperculer afin qu’il ne nous laisse démuni par rapport à son silencieux face à face. Nous regardons dans le genre d’une sérénité, d’un abandon confiant au paysage, à son essence qui, nécessairement, va s’annoncer au terme de notre infinie exploration. Jusqu’ici nous étions livré au hasard de notre vue limitée, imparfaite, soucieuse de débusquer l’irreprésentable sans y parvenir jamais. C’est simplement notre curiosité, notre impatience qui obturaient l’accès à cette signification dont nous étions en quête, pareil à un prédateur dans l’inquiétude de ne nullement s’emparer de sa proie.

   A lire ce paysage dans une certaine adéquation quant à son fond, nous avions omis de considérer cet arbre émergeant des flots tel un cierge se levant dans le crépuscule d’une crypte. Soudain, il s’est mis à parler, à prononcer les mots qui le rendaient visible :

   « Arbre, je suis, dont les racines plongent dans les profondeurs illisibles de l’inconscient. J’y lis tes actes manqués, Etonnant Voyageur, mais aussi tes désirs de gloire, j’y décèle tes fantasmes les plus cachés, ils sont des flammes qui brûlent en toi, te donnent la force d’avancer. Oui, d’avancer, car sans ces valeurs hautement cathartiques, tu t’effondrerais ou prononcerais ton propre autodafé en moins de temps qu’il ne faut pour craquer une allumette et faire resplendir sa tête de phosphore.

   Arbre je suis, qui émerge de l’onde comme tu le fis en un temps lointain, quittant l’abri amniotique qui t’hébergea avant même que tu ne paraisses au monde. Tu en conserves une vivante nostalgie, preuve ta quête inassouvie de ces compagnes auxquelles tu demandes rien de moins que de recréer ce milieu anténatal qui était la marque d’une imprescriptible félicité.    

   Arbre je suis, au tronc qui s’élève dans l’azur, tout comme tu te projettes vers ton singulier avenir. Sur ma peau se lisent, comme en toi, des scarifications, des blessures, des larmes de sève, des dépliements et des retraits, parfois des excroissances que l’on nomme « loupes », qui concentrent en un endroit déterminé les sucs rassemblés de la vie : des joies, des peines, des émotions, des haines, des amours multiples, des réussites et des échecs.

   Arbre je suis qui s’élève au ciel, pensant tirer de ce tutoiement quelque allégresse inépuisable. Mais ceci est souvent pure perte de soi en des hauteurs nullement accessibles. Tu aurais voulu atteindre des sommets, toi aussi,  être ce grand artiste au goût infaillible, ce savant jonglant avec les concepts les plus avancés, cet amant pareil à un Casanova qu’auraient entouré des pléiades de jeunes vierges commises à n’assurer rien d’autre que ton possible bonheur. Combien je comprends ta déception, toi qui t’es toujours situé dans cet « infiniment moyen » qui est le lot de tout homme sur terre, dans cette étroite contingence dont le goulot resserré n’autorise guère la moindre fantaisie. Tu as assumé la part de destin qui t’était octroyée et eus espéré bien plus mais la réalité est là qui tient, au-dessus de ta tête, sa tranchante et cruelle épée de Damoclès.

 

Je suis arbre et ne peux t’offrir

que le déploiement triste

de mes branches dénudées.

Tu es homme et ne peux m’offrir

que la prodigalité de ta contemplation.

 

Nous sommes arbre-homme,

 homme-arbre,

deux destins réversibles,

 

chacun s’accroissant de la proximité de l’autre,

du don à accomplir pour être total,

ne nullement demeurer

dans le fragmentaire,

l’inaccompli.

 

Le SENS n’est rien d’autre

que cet éternel voyage,

 

cette passée

de toi à moi,

de moi à toi.

 

Demeure en silence,

toi mon compagnon de solitude.

Peut-être n’y a-t-il

rien de mieux à espérer

de nos cheminements de hasard !

Demeure !

 

 

 

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 15:16
Etendard de la joie

« Linge séchant 

Tiruvannamalaï, Inde

 

Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Etendard de la joie ». Y aurait-il autre chose à énoncer au sujet de cette photographie que de la placer sous l’insigne de la joie, cet état si difficile à atteindre ? Oui, car parler de la joie ne s’envisage guère que sous les auspices de la rencontre amoureuse, de la communion du sādhu se libérant des voiles de la māyā, se fondant dans le flux de la grande mer cosmique, de l’artiste connaissant la cimaise de son œuvre, du soufi dans l’ivresse infinie de sa giration. C’est une commune pensée de croire que la félicité ne peut jamais se donner que dans les perspectives d’états extrêmes de la conscience, à la limite d’une dissolution du réel. Ceci est pécher par omission de tout ce que le Simple recèle de beauté vacante dont, le plus souvent, nous nous exonérons, pour la simple raison que nous visons plus volontiers le macrocosme que le microcosme. C’est vrai, Saturne dans sa belle sphère ocre entourée de ses anneaux de poussière se rend bien davantage visible que la fragile diatomée, cette architecture de verre qui se dissoudrait à être simplement regardée.

   « Regarder », cette fonction éminemment humaine, voici la seule voie possible d’accéder à ce qui se montre dans l’évidence : le vol stationnaire du colibri, la belle métamorphose du caméléon, la pierre de lave couchée dans la cendre du volcan. « Linge séchant », le titre donné par le photographe à cette scène d’une limpide exactitude. Il va droit au but et se dote ainsi d’une valeur quasiment « performative » où l’action est entièrement contenue dans l’énonciation qui la fait surgir dans la présence. Dès lors l’œil est guidé, dès lors la pensée se focalise sur cet acte simple du séchage qui s’inscrit dans le mode même de son être. L’emploi du participe présent « séchant », lui confère la forme d’une durée. Immensément présent, ce linge se hisse tout au sommet de sa positivité, ce fait négativant tout ce qui n’est pas lui. A l’arrière-plan, la rivière et son ilot de boue ne se vêtent que de teintes plombées, sourdes, se détachant à peine d’une illisible matière. Le mur qui court derrière le sujet qui nous occupe ne livre de son apparence que le mince liseré de sa partie haute. Un vase, peut-être d’étain ou de métal ordinaire disparaît derrière son écran de pierres. Un autre linge est à terre dans l’abandon de soi. Quelques cailloux épars occupent le premier plan, sur lequel vient ricocher la lumière. Description simplement « clinique » d’une réalité qui se donne tel l’adjuvant entourant le nutriment essentiel dont notre esprit s’abreuvera comme de la chose essentielle à connaître.

   Beauté irradiante de ce tissu plissé que supporte le faisceau rayonnant d’une palme. On pourrait y lire le jeu de formes multiples : les traits d’un visage, les lignes de force d’une terre ridée, peut-être le masque de plâtre d’une tragédie antique attendant de rejoindre l’âme de son acteur. Mais, ici, rien ne nous avancerait de doter cette simple apparence de prédicats qui en justifieraient l’émergence. Le plus souvent, face à un phénomène qui paraît telle une énigme, nous sommes comme des enfants décryptant à force d’imaginaire toute une scène vivante dont nous voudrions peupler notre vision naïve, primaire, en quelque sorte. Alors nous inventerions tout un bestiaire fantastique qui, bientôt, alimenterait les rives brumeuses de nos songes. Mais il y a mieux à faire : soit demeurer dans une approche abstraite du lexique formel, n’y deviner qu’une simple factualité, le résultat d’un geste domestique. Un linge a servi à ôter l’eau d’une ablution corporelle. Ou bien il s’agit d’une toile commise à des usages variés comme on en trouve de nombreux dans le cycle des activités humaines.

   Quoi qu’il en soit, peu importe la destination de cela qui nous est montré. C’est surtout la force de persuasion de ce champ spatial qui nous émeut, son fort coefficient d’empreinte esthétique qui nous importe. Sa mise en lumière, son écriture de photons puisque, aussi bien, la photographie n’est que cela : harmonisation de la clarté, dégagement de lignes de force, jeu du noir et du blanc, dialectique des ombres et des zones claires, sémantique des avancées et des retraits, négations et présences, effacements et surgissements. A la limite, et c’est la grande beauté des images jouant sur la seule bichromie que vient médiatiser la valeur intermédiaire du gris, c’est ce simple jeu de contrastes, cette essentialité du réel réduite à ses plus fondamentales valeurs qu’il nous importe de repérer, de porter en nous comme des motifs de révélation intime car rien, jamais, ne se révèle mieux que dans la conciliation du clair-obscur, cette entité unifiante, révélatrice de ce qui fait écho avec l’être (lumière), de ce qui fait écho avec le néant (ombre).  C’est sur cette ligne de crête existentielle identique à celle qui partage la montagne en deux versants, l’adret solaire, l’ubac nocturne que se trouve toute signification dont notre capacité réflexive peut se doter afin que quelque chose de sensible puisse découler de cet intelligible qui toujours nous questionne mais dont, rarement, nous possédons la clé interprétative.

   Bien évidemment, tout le jeu rhétorique d’approche de l’image se déroule à bas bruit et ce n’est qu’à la mesure d’une distanciation spatiale et temporelle que ces schèmes signifiants se dévoilent en tant que les armatures qui en soutiennent la belle architecture. Tout un travail souterrain s’accomplit qui, de la pure sensation, de la relation primaire émotive se hisse insensiblement en une perception qui, déjà, substantialise le réel, puis c’est au tour du concept de tracer ses axiomes, de bâtir ses théorèmes, d’élaborer dans le secret les thèmes de son processus, puis c’est l’entendement qui, accomplissant la synthèse finale, livrera le sens dont il aura éprouvé une manière de vérité. Une « manière », certes, car chacun des regardants ne pourra expérimenter sa propre liberté qu’à ressentir de telle ou de telle façon les phénomènes qui se présentent à sa conscience. La vérité est multiple, polymorphe, chamarrée, chatoyante et c’est en ceci qu’elle est précieuse. Tel verra dans cette image la simple constatation du quotidien, tel autre une formalisation esthétique, tel autre encore un document relatif à une civilisation autre que la sienne. Toute œuvre, par définition, est polysémique. C’est à chacun de l’approprier à sa propre sensibilité. L’image est toujours en chemin, toujours dynamique, affectée d’un inévitable coefficient de temporalité. Que nous dira-t-elle demain qu’aujourd’hui nous  n’avons su y voir ? Il reste la totalité du visible à saisir. De telles photographies nous convient à la fête de la vision. Regardons, chantons, dansons puisqu’il est encore temps ! Tant de choses sont à voir qui reposent ici ou là !

 

 

 

 

 

 

 

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13 mars 2019 3 13 /03 /mars /2019 15:50
Hommes de l’eau et du ciel

                Photographie : François Jorge

 

***

 

 

   Ils sont les derniers d’une longue lignée, peut-être celle des antiques peuples lacustres, ces magnifiques pêcheurs-cueilleurs qui ne vivaient que du simple et de l’immédiat. L’heure est calme, solitaire, qui ne connaît que son flux lent, son écoulement d’éternité. Nul bruit. Nul vent qui agiterait les touffes hirsutes des tamaris. Nulle aigrette qui fendrait l’air de son vol blanc. Alors que la longue meute des filets s’éclaire du premier soleil, les hommes sont au repos qui, bientôt, rejoindront le lieu de leur tâche. A peine arrivés ils frotteront leurs mains les unes contre les autres en signe de joie. Il n’y a pas de plus grand bonheur que de regarder la lumière neuve, de voir les arcs lumineux des filets. Pas de plus grande félicité que de les poser, ces filets, dans l’embarcation, de ramer doucement en direction de l’endroit où l’on pêchera.

   Tout au fond, dans le noir des abysses, dorment les cordes noires des anguilles. Elles font leurs nœuds de suie, leurs éclats de sourd bitume. Elles sont prêtes pour la cérémonie qui les disposera au centre des mailles serrées, dernier lieu de leur séjour avant qu’elles ne découvrent le verre translucide de la surface, le souffle si léger, aérien, le fin liseré de la rive et, là-bas, au loin, sous le voile des nuages, le dôme du Canigou baigné dans une clarté de cristal. Mais qui donc sera le plus à la fête ? Les pêcheurs possédant la finalité de leur labeur ? Les anguilles tirées de leur torpeur pour connaître autre chose que les eaux lourdes et aveugles de l’étang ?

   Ils sont les derniers d’une longue tradition, les premiers à saisir les images de beauté. Le fruit de leur pêche est le remerciement qu’ils adressent à l’eau, au ciel. En eux, l’essentiel !

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3 mars 2019 7 03 /03 /mars /2019 10:08
SEUL

                   Solitaire...en Malepère !!!

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« Il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective,

si l'on veut conserver les forces de l'âme ».

 

Bossuet

 

*

 

   Il faut sortir des villes aux foules denses. Il faut s’extraire des rues où bourdonne la ruche humaine. Il faut s’éloigner autant que possible de tout ce qui fait groupe et se donne comme la mesure habituelle de notre être. Il faut partir et cheminer longuement. On traverse des banlieues aux multiples ramifications, aux ponts et aux voies souterraines, aux métros et aux tramways qui glissent sur leurs rails avec un bruit de métal. Il faut s’arracher à tous ces nœuds de béton où filent les automobiles avec des éclairs qui fusent sur les carrosseries. Il faut renoncer à se perdre parmi la foule, à s’asseoir sur les terrasses de café bavardes. Il faut se dégager de tous ces mouvements, de ces brillances qui accrochent les yeux, de ces rumeurs qui montent des trottoirs et des caves où habite le peuple des rats. On traverse de gros bourgs avec leurs lourdes églises de briques, leurs clochers-murs pareils à d’immenses frontons de pelote basque, leurs écluses où se jette l’eau glauque du canal, où se reflètent les feuilles vert-de-gris des hauts platanes. Sur les collines que visite le vent d’autan, d’aériens et blancs moulins font tourner leurs ailes, sans bruit, seulement un mouvement perpétuel qui brasse les eaux du ciel et tutoie les grands oiseaux ivres de liberté.

   Au loin sont des coteaux, des levées de terre et de roches qui se prennent pour des montagnes. Un air bleu les entoure pareil à un lac perdu dans des écharpes de brume. Une vaste plaine, le jaune des chaumes, les haies de cyprès-chandelles, on dirait les sentinelles du paysage. Un lac fait sa tache scintillante qui paraît irréelle, comme s’il s’agissait d’un mirage. Des bosquets rythment l’espace. Des rangs de vigne dessinent la géométrie exacte de ce sol si authentique. Les villes sont loin. Certes une citadelle se montre, ses hauts murs couleur d’argile, les toits d’ardoise de ses nombreuses tours, ses merlons et ses créneaux qui festonnent son architecture. Mais il s’agit d’un monde clos, presque d’une survivance du passé et les pierres se mêlent aux larges bouquets des pins parasols, s’y fondent presque selon une juste harmonie. Il est un village oublié dans les replis de l’Histoire.

   On a laissé sa voiture sur le bord d’un sentier qu’habitent trous et nids de poule, un chemin vaguement bitumé. On n’a rien emporté qui puisse distraire, seulement un appareil photographique avec son œil panoptique. Pour nous, il enregistrera toute la beauté du monde en un même lieu concentrée. On se sent un peu pèlerin. Non en quête d’une lointaine crypte où reposent d’antiques et saintes reliques, mais en chemin vers soi. Le plus court sentier mais qui ne se découvre qu’au terme d’une longue marche. Ce que l’on veut ici, ce pour quoi on martèle la terre avec la semelle de ses chaussures, c’est la rencontre de soi avec soi, la solitude pour la solitude. Comme le vent qui regarderait sa fuite, le soleil sa brûlure, la lune son pâle halo dans la nuit qui monte.

   Faire l’expérience de la solitude. Combien l’ont tentée qui, jamais n’y sont parvenus. Ou bien imparfaitement, c'est-à-dire dans l’approche, jamais dans la verticalité d’une vérité. Ermites dans le désert, moines perchés en haut de leurs météores, marcheurs de l’impossible quelque part dans l’étendue d’une savane ou bien parmi les cathédrales de glace du Grand Nord.  Terrible épreuve que celle de la solitude ! Pourtant la seule voie pour se connaître et ne nullement se dérober aux habituelles compromissions de l’âge moderne. Toujours une invitation à portée de main, une vitrine qui brille, un objet qui fascine, un rendez-vous ourlé de promesses. Seul à seul avec le paysage, lui-même solitaire. Il faut une grande force d’âme, un caractère bien trempé pour ne pas céder à la moindre convoitise, se laisser happer par la première distraction venue. Il faut s’affermir en soi, lancer un regard en direction du simple, le faire revenir jusqu’au massif de son corps et n’attendre rien d’autre que cette vision en miroir qui nous dira notre être, tout autant que celui de cette nature dont nous provenons, vers laquelle nous retournerons. Un être s’accroît de la présence d’un autre être. Méditation-contemplation, ceci constitue l’unité indépassable au terme de laquelle s’appartenir vraiment et savoir la nature en son exception. Sans doute tout ceci relève-t-il d’un idéal, d’un point inaccessible dont nous souhaitons faire notre horizon, conscient que ce dernier ne sera jamais atteint, espéré seulement. Sans doute les illusions sont-elles utiles, elles nous sauvent du désespoir.

   Vaste est le paysage qui ne saurait dire son nom. Un lieu seulement ôté au vertige du monde. Un lieu qui se suffit à lui-même quand bien même nul regard humain ne le porterait à la conscience. Il semblerait même qu’il s’agirait d’un autre univers, placé bien au-delà des soucis et préoccupations quotidiens. Le ciel vient de très haut. Il paraît n’avoir nulle origine pas plus qu’une finalité précise. Peut-être est-il cette étincelle venue de l’infini pour nous dire la taille du microcosme que nous sommes, perdus dans une immensité dont notre imaginaire, fût-il fertile, serait bien en peine de rendre compte. Il y a un genre de champignon faisant penser à quelque emballement nucléaire. Il n’en finirait de retomber, comme autrefois sur les lagons transparents du Pacifique. Alors se lève un état de sidération qui renforce notre sentiment d’abandon, de séparation d’avec cet environnement qui constitue le seul amer dont nous disposions. Vision fantastique dont l’étonnant surgissement renforce notre inquiétude. Puis la ligne d’horizon, doucement pommelée, sinueuse, rencontre de la courbe de deux collines. Puis la terre au premier plan, la terre labourée non encore porteuse de récolte mais ensemencée par le geste de l’homme. Nous devinons sa présence, de l’homme, mais atténuée, illisible, que nous renvoie l’écriture grossière des mottes, son effervescence de glaise. Au milieu de toute cette scène d’immense désolation UN SEUL ARBRE, mince, frêle, qui semble défier les lois du temps et de l’espace. Soudain, pour nous qui l’observons, il prend un caractère tragique pour la simple raison que nous projetons en lui les nervures de notre intime détresse. C’est ainsi, parfois il nous faut un élément opposé qui nous renvoie l’écho de notre propre questionnement. Or celui dont nous sommes présentement affecté, jusqu’en notre tréfonds : la solitude, sa vrille qui creuse un trou au sein de notre condition mortelle, qui ouvre le vortex par lequel tout risque de s’effondrer jusqu’à ce qu’il ne demeure plus la moindre once de sens. Car, avant tout, il s’agit de signification. Si l’artiste seul dans son atelier, le saint dans sa retraite, le pèlerin dans sa longue marche trouvent encore les ressources de leurs actions respectives, c’est au regard d’un remplissement de leur être, d’un comblement de leur conscience.

    Consentir à être seul et réunir les conditions de sa finalité, à savoir déboucher dans l’ère même ou une révélation de soi devient possible, nécessite le recours à une sorte d’abandon, le renoncement au confort du quotidien, l’énonciation, en son intérieur, d’une parole qui soit une parole assurée de ses convictions. Par la pratique de la solitude l’on peut parvenir à un dépassement de soi, donc déboucher dans le site éclairé de la vérité. Encore faut-il que cette dernière fasse partie de nos projets les plus secrets. Seul face à soi, nulle liberté de tricher sauf au risque de tomber hors de soi. Enrichi d’un tel face à face nous regagnerons la ville des hommes, rasséréné, ressourcé, empli de la conviction que le simple, l’authentique sont ce par quoi nous nous approchons au plus près de notre nature. Seule manière de connaître la vraie Nature, celle qui toujours nous attend telle notre mère. Alors solitude rime avec complétude. Il ne saurait y avoir de plus grande félicité !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 09:29
L’exacte donation des choses

Lac du Salagou

 

     Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Chère Helka, ce n’est pas à toi, la Finnoise, que j’apprendrai le langage des lacs. Chez toi, l’eau est comme une seconde nature. On ne peut guère faire deux pas dans le paysage sans que ne surgisse, au travers des hautes futaies des pins, le miroitement d’un lac, sa lumière vaguement bleutée, parfois lissée de vert. Sans doute se teinte-t-elle des reflets des aurores boréales, à moins que ce ne soit  la couleur transparente des yeux de ces Grandes Filles du Nord, tes compagnes,  qui se pose là, sur la pellicule aquatique et lui donne son vrai caractère. C’est un tel dépaysement, déjà, que d’écouter le doux bruissement de la langue décliner leurs si beaux noms : Pyhäjärvi, Inari, Lokka, Saimaa, Suontee. C’est mystérieux tout de même ce pouvoir des sons. A peine les a-t-on entendus et l’on n’est plus dans son propre en-soi mais loin, peut-être sur le sommet arrondi de ces montagnes que l’on nomme « tunturi », quelque part du côté de la Finnoscandie avec cette belle clarté lapone qui, en été, est fête infinie de la lumière. Elle semble n’avoir plus de repos, devoir durer autant que les yeux des hommes pourront en enregistrer la pure beauté.

   Vois-tu, Helka, l’essence des lacs, leur sortilège, leur étrange magnétisme s’alimente tout autant à leur pouvoir de réflexion, à leur légèreté céleste, qu’à la densité, à la profondeur de leurs eaux. C’est en son pouvoir, l’eau, que de se quintessencier, de devenir brume légère, voile à peine perceptible, presque souffle d’air impalpable. C’est pour cette raison même de sa fuite toujours possible, de sa mobilité, de sa variabilité, qu’elle nous fascine autant. L’eau n’est jamais la même. Bleue d’acier à l’aube, grise sous les coups de boutoir du soleil au zénith, pourpre dès que le crépuscule l’habille des nuances sombres du sang. Quant à moi, j’ai une préférence lorsque, dépouillée de tout ce qui peut lui donner quelque relief, quelque carnation, elle se réfugie dans cette blancheur dont ou pourrait dire qu’elle constitue son origine, avant même que quelque chose ne se décide pour lui octroyer telle ou telle tournure. Il faut aux choses cet état de repos afin que, laissées dans leur gangue primaire, elles puissent nous rencontrer avec cette touche d’innocence identique à celle dont sont parés les jeunes enfants au seuil de l’âge.

   Mais, Helka, il nous faut maintenant abandonner ces terres du septentrion pour trouver des latitudes plus méridionales. Dans cette belle région du Languedoc-Roussillon, adossé à la Montagne Noire, à quelques encablures de la Méditerranée, se situe un vaste lac du nom de Salagou, enchâssé dans un écrin de belles roches rouges. Mais ce n’est nullement de ce tableau polychrome dont je veux te parler, plutôt de son apparence se donnant sous les deux tons du blanc et du noir, lorsque, placé sous un regard essentiel, il nous délivre les premières lettres de son alphabet. C’est toujours de ceci dont il faut s’inquiéter : l’origine, le reste est de surcroît et ne fait que nous abuser sous les traits des apparences. Aussi faut-il poser la thèse suivante qui énonce que tout a eu un commencement et que, plus on s’en rapproche, plus on tutoie une vérité, plus on est dans l’orbe d’une essence qui nous fera l’offrande de son être véritable. Cependant, Belle Finnoise, que ma rigueur ne te persuade point que je hais les couleurs et que le vert émeraude, le parme de l’améthyste ou bien la braise du rubis me laissent indifférent. Je ne veux décolorer le monde qu’afin de mieux m’en saisir.

   « Salagou » n’est, pour moi, qu’un nom. Que trois syllabes qui rythment un lieu dont j’ai entendu parler mais que je n’ai jamais approché. C’est bien peu, me diras-tu, pour imaginer cette réalité si peu tangible qu’elle semble revêtir les atours du rêve : cela arrive, se mêle, cela fait ses étranges confluences et il ne demeure, dans les doigts, qu’un peu de poussière, autrement dit presque rien qui ne soit exploitable. Peut-être, cet endroit qui paraît remarquable en tous points, en feras-tu l’inventaire alors que je ne le connaitrai que par la pensée, l’écriture ou bien l’image. Eh bien regardons cette belle proposition esthétique. Elle nous dit le lac à sa manière, une représentation à la stricte économie. Blanc-noir-gris étroitement emmêlés avec lesquels nous devrons bâtir les contours d’un espace. Le décrire est déjà, en une certaine façon, s’en emparer, au moins à la hauteur du symbole. Mais, Helka, lorsque, de tes yeux, tu as vu une réalité si belle soit-elle, que reste-t-il sur l’écran de ta mémoire si ce n’est un genre d’illustration pareille à une gravure ancienne ? Il n’en sourd  que quelques traits, quelques hachures, des lignes de force, sans doute, mais qu’en a retenu ton souvenir qui serait l’exacte réplique de ce qui fut ? Tout fuit tellement vite. Tout s’efface soudain que ne remplacent que le doute et l’incertitude. L’amant le plus empressé, sa maîtresse quittée, pourrait-il préciser la couleur de ses yeux, évoquer les mille paillettes qui en traversent la belle humeur ? Peut-être même serait-il dans l’embarras de dire la palette selon laquelle se donne l’iris de celle par laquelle il vit !

   Si, Helka, tu observes bien cette photographie, tu éprouveras en toi-même la naissance d’un étrange sentiment. Tu te sentiras métamorphosée comme si ton intérieur, subitement illuminé, ta peau devenait aussi transparente que la membrane d’une baudruche. Tu seras légère comme le sont tous ceux qui font l’expérience d’un phénomène inouï. Sans doute t’interrogeras-tu sur le motif de ce changement dont tu n’avais nullement présagé la venue. Mais je te dois quelques explications. Ici, le paysage qui nous fait face est dans une telle exactitude qu’il ne peut que provoquer notre étonnement. Autant dire notre joie. Tant de choses, tout autour de nous, sont grimées qui se dissimulent sous les oripeaux du mensonge. Quotidiennement affectés par ces faux-semblants, nous finissons par nous y habituer et prenons le masque pour la personne, le reflet pour le sujet qui lui a donné forme. Ici, il faut regarder avec toute l’intensité dont notre conscience est porteuse, elle qui ne vit qu’à être le réceptacle de la sincérité, de l’authenticité.

   Nous regardons et nous voyons. Chaque chose est à sa place de chose. Nul écart, nul tremblement qui appelleraient quelque astigmatisme, quelque interprétation biaisée. Le ciel est en tant que ciel. Le nuage en tant que nuage. Et ainsi de suite jusqu’à la lumière qui est pure efflorescence de soi. Un genre d’auto-genèse si tu veux, d’auto-production, de totale autarcie. Chaque élément de la fresque est entièrement contenu dans son unique projet qui le détermine en son propre et en clôture ainsi le sens. Nul débordement. Nul appel à un principe transcendant, à l’arrière-monde d’une métaphysique qui ne voudrait dire son nom. La chose en tant que chose qui se connaît en son entièreté sans qu’il lui soit intimé l’ordre de chercher alentour une pièce qui manquerait à son accomplissement. Tu as bien remarqué, Helka, combien l’absence d’une silhouette humaine inverse les habituels rapports que nous entretenons avec le monde. Y aurait-il un homme, le plus modeste fût-il, et nous énoncerions à bas bruit, en notre langage intérieur, une assertion du genre « L’Homme est la mesure de toutes choses », rejoignant en ceci la formule fameuse de Protagoras. Et, dès lors, rien ne pourrait surseoir à l’embellie des enchaînements des causes et des conséquences. Pieux ou théocrates, nous formulerions « Dieu est la mesure de toutes choses ». Marxistes, « La Lutte des classes est la mesure de toutes choses ». Libéraux, « Le Capital est la mesure de toutes choses ». Vois-tu, la liste serait infinie des prétentions humaines à fonder « en raison » toutes les hypothèses les plus fantaisistes afin que, justifiés par rapport à leur  propre vouloir, les Existants puissent se donner des allégations d’existence et continuer leur progression sur des chemins dont ils pensent qu’ils sont les seuls qu’ils puissent emprunter.

   En réalité, ce que cette belle image nous autorise à dire, c’est ceci : « L’être est la mesure de toutes choses ». Tu auras remarqué, « l’être » je ne l’ai nullement doté d’une majuscule, ainsi : « L’Être », ce qui aurait immédiatement ouvert la porte à toutes les fantasmagories possibles quant à la possibilité d’une mystérieuse entité supérieure, suprême, démiurgique dont nous ne serions que les faibles rejetons. Non, « l’être » est la forme simplement verbale, celle dont le dictionnaire nous dit : « L'existence en général », autrement dit toi, moi, le nuage, le ciel, la colline à l’horizon, l’île avec son boqueteau d’arbres clairs, l’eau d’où sort la lumière puisque, chaque chose ramenée à son être n’est que pure lumière s’enlevant et prenant fond sur ce néant que la factualité renvoie toujours à son rien. Ici, nous sommes dans le règne de la pure immanence, c'est-à-dire de la « présence par mode d'intériorité », c'est-à-dire encore que toute chose n’est redevable que de sa propre présence, tout comme l’on dit à propos de la prérogative accordée à la conscience, la réflexion, qu’elle est « l’acte par lequel elle fait retour à soi ».

   Ici et maintenant, car le présent est le temps par excellence de cette image dépouillée, visant au plus vif du réel, le nuage ne fait retour qu’au nuage, la colline à la colline. Seule une image au plus haut de sa maturité peut prétendre à cette visée autarcique (l’absolu n’est qu’à une coudée !), à cette force monadique qui lui restitue toute sa puissance de monstration. Nul besoin d’aller chercher ailleurs les sèmes éparpillés qui pourraient contribuer à la manifestation de son sens. Tout est ici en tout et l’unicité, l’harmonie, le parfait équilibre sont les évidents prédicats dont se dote cette juste vision d’un paysage qui devient, par le mode de son traitement, une singularité, une parole essentielle, un poème. Eh bien vois-tu, Helka, que pourrais-je dire de mieux que n’aurait dit cette image ? Tout mot serait surnuméraire. Toute phrase bavardage.

   Pyhäjärvi, Inari, Lokka, Saimaa, Suontee, Salagou, de multiples noms pour une unique cause, celle  de la beauté !

 

 

 

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 15:53
Ce signe blanc à l’horizon

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

    Seras-tu assuré, tout comme moi, de bien regarder cette belle image, d’y repérer les aventures signifiantes qui s’y dessinent sous la ligne de flottaison ? Toujours, l’œil, d’un seul empan de son mouvement, scrute l’ensemble du visible sans bien  décrypter toutes les lignes de force qui en animent la présence. Ainsi, d’un paysage, ne voit-on souvent que la courbe de la colline, le bouquet d’arbres à mi-pente, les flocons des nuages qui flottent dans le ciel d’azur. Identiquement pour celui-ci qui semble ne mettre en scène que ciel, mer, sable, genre de tripartition dont il faudrait se contenter afin que notre désir de scruter le réel soit rassasié. Cependant tu auras saisi que le déploiement des divers éléments n’y joue pas à parts égales.

   La scène se présente ainsi : tout en haut, le ciel est noir, profond, pareil à une pierre d’hématite avec, plus bas, des reflets d’argent que de légers nuages teintent de blanc. Puis la ligne d’horizon, ce double sillon sombre que traversent l’éclair d’un blanc vigoureux, l’incision d’un givre sur le crêpe d’un deuil. Puis la vaste marée de sable gris avec ses convulsions, ses dépressions, ses minces lignes de crête. Vois-tu, sans doute faudrait-il se contenter de cette lecture minimale, butiner tel le papillon, ici un voile d’air, là un pli d’eau, ailleurs l’effritement d’une dune que, déjà, le vent disperse. Je crois que, de cette approche immédiate, résulterait un bonheur suffisant et que rien ne serait à chercher hors cette manifestation exacte des choses. Mais tu sais l’impatience des hommes, la braise de connaître qui les brûle de l’intérieur, le fourmillement qui se saisit de leur esprit dès qu’une énigme se propose à leur entendement. Alors il faut déplier la rose, en explorer le bouton, y chercher pistil et étamines qui en disent le secret.

   Il faut viser un signe minimal au gré duquel un monde peut se lever et faire sens. Partir d’un vocabulaire simple, d’un seul mot peut-être plein de la vérité de ce qui est à appréhender qui, toujours, se recueille en quelque endroit mystérieux. Cette ligne blanche en position médiane, ce coup de scalpel dans le derme du réel, il faut en faire autre chose que le lieu d’une apparition. Il faut en dire l’inévitable loi, en tracer la figure ouvrante du jour. La chute de la nuit que l’aube métamorphose en parole. La fuite des ténèbres que, bientôt, le soleil dissoudra. Il n’en restera que d’invisibles limbes. Cette ligne n’est là qu’à nous questionner. Non seulement dans le genre d’une esthétique - ceci est pure évidence -, mais en tant qu’indice qui traverse les apparences et les incline à dévoiler plus que le regard ne donne à voir. Interroger l’invisible, voici la grande et unique question. L’arbre qui agite ses feuilles, exhibe son tronc, projette dans l’espace ses ramures ne nous fait jamais que l’offrande de son apparition. Ce que nous voulons percer : la vérité des racines, leur blanche plongée dans l’inconscient humus, leur cheminement parmi les tapis de vers, le peuple des amibes, la pullulation des bactéries.

   Ligne blanche, tu n’es seulement caprice d’enfant qui aurait dessiné sur la plaine de la feuille ce trait horizontal bordé de noir, simple jeu gratuit où bâtir, peut-être, châteaux en Espagne. Ligne blanche tu as le visage de la nécessité. T’ôterait-on à la vue que tout, de l’image, s’effondrerait. Tu es le méridien qui, de part et d’autre de son tracé, ouvre la voie  à l’exercice du monde : sans repère il tournerait sur lui-même, semblable à un toton fou. Tu es la médiatrice du Ciel et de la Terre, le point de fusion d’Ouranos et de Gaïa, la fécondation originelle dont, tous, nous sommes redevables mais feignons d’en ignorer l’empreinte native. Mais nos courtes mémoires ne sauraient remonter si loin. Il faudrait être des saumons migrant au leur lieu de naissance, nous n’en avons ni les nageoires, ni la force, ni l’instinct fiché au centre du corps.

   Ligne blanche tu es la belle et impalpable césure autour de laquelle le vers du poème déplie  son immémorial rythme. Tu es « le vide papier que la blancheur défend », cet espace mallarméen de la création qui ne saurait jamais s’élever que du rien nocturne qui en ceint l’être. Tu es « l’heure où blanchit la campagne » hugolienne, cette mélancolique contemplation où l’âme se mire dans son propre désarroi. Hugo parle d’absence, de celle qui n’est plus là, que l’écriture tente de combler. Hugo parle de l’absence dont toute création est le lieu d’émergence. A ce blanc qui sidère, à ce vide qu’emplit silencieusement la neige, André du Bouchet accorde une résonance singulière : « L'absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige ».

   Ici, toujours, et en tant qu’origine de tout, le blanc diffuse son énergie radiante, sa puissance qui ouvre l’espace libre du poème, résout les tensions extrêmes de l’ombre et de la lumière - ces deux marges du noir qui encadrent la ligne blanche de l’horizon -, en pénètre l’indéchiffrable vacuité afin que, les lèvres du réel écartées donnent enfin accès à leur essence qui n’est, en définitive, que le miroir de la nôtre, une vision à l’infini, une perte en abyme de tout car le doute s’instille dans la moindre de nos perceptions, dans la plus infime de nos sensations. Qu’est le monde pour moi ? Qui suis-je en regard du monde ? Quelle relation entretenons-nous dont, le plus souvent, nous ne percevons que les lignes de fuite ?

   Regardant ce paysage que nous révèle la photographie, nous avons immédiatement affaire à trois climatiques du blanc : celle, céleste du nuage, cette vapeur, cette brume qui déjà s’évapore ; celle de la dalle de sable, cette terre immanente sur laquelle se pose la plante de nos pieds ; enfin celle de la ligne qui se montre comme possibilité d’actualisation des précédentes. Nos yeux sont comme aimantés, fascinés par ce trait qui ne semble tirer que de lui la mesure de son être. Devrions-nous procéder aux effacements successifs de cette représentation et ne demeureraient que ce continuum spatio-temporel, ce lieu à peine marqué, cette épiphanie délicate qui semblent n’avoir de présent qu’à être reliés à l’infini passé, au futur infini dont ils  paraissent figurer l’annonce. Pareils à un message prophétique nous disant  le ressourcement ininterrompu de ce qui, mince, inapparent, à la limite de l’inaudible, de l’invisible, porte en son sein l’entièreté des significations dont se dote le monde, auquel notre être puise comme à une mystérieuse source, la quadrature de son existence. Sans doute Vassily Kandinsky, ce chercheur d’absolu,  synthétise-t-il avec beaucoup de finesse et d’intuition ce qui se montre à nous, là au centre de l’image, qui en constitue l’essentiel rhizome :

 

« Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement. »

 

   Aussi, toute photographie en noir et blanc, - cette essentialisation de la figuration -, a-t-elle à se saisir de cette réalité-là : la ligne est l’initiale, l’esquisse, le premier geste dont doit se doter l’espace visuel afin que, déterminé, il puisse rayonner à partir de son centre. Les images les plus fortes - regardez « ce signe blanc » -, sont des images étayées à partir d’un fondement qui les restitue à leur force élémentaire, construire une géométrie ou poétique des lignes. Ainsi s’ordonne tout cosmos.

 

 

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29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 15:31
Le lieu où brille le cristal de l’être

                   Photographie : Bérénice Loyer

 

 

***

 

 

      Cette blancheur, d’où vient cette blancheur ? D’une étoile invisible tout en haut du ciel ? D’une éclipse du sombre dont il ne demeurerait que d’étiques arêtes ? D’une pureté venant soudain lisser l’horizon ? D’un immémorial silence faisant sa résurgence ? Vois-tu combien il est douloureux, pour les yeux, d’endurer cet éclat sans nom, pour l’esprit de n’en connaître la majestueuse source, pour la nostalgie de n’en happer que l’extrême floculation, cette poudre qui se dissipe au loin dans la contrée de l’inconnaissance. Cette image, il faut la connaître de l’intérieur, en éprouver la pulpe, s’immiscer là où une rumeur se lève qui nous dira le mot par lequel elle veut nous atteindre. Saisiras-tu, avec moi, l’espace de douleur que vient de constituer cet été brûlant ? Nous avons été réduits à la torpeur, nous avons « hiberné » au plein de la fureur solaire. Etrange paradoxe que ceci : l’excès de soleil, l’incessante coulée de lumière nous a condamnés au repos bien mieux que ne l’aurait fait un froid sibérien.

    Et les idées, ces gemmes, avaient tellement de mal à s’informer, à sortir de leur spirale, à proférer quoi que ce soit qui nous eût réconciliés avec le luxe d’une pensée, la beauté d’une réflexion. Tout se traînait, tout se liquéfiait et la force de sortir de soi nous manquait. Ah, vivement l’Automne et ses teintes de rouille et de glèbe, les mottes luisant au soleil, la première rosée sur les aiguilles des herbes. Tout comme moi tu sais la faveur inestimable de cette saison, la décrue des torpeurs estivales, le bourgeonnement, à nouveau, du concept, l’étoilement de la méditation lorsque tout est calme, que la nature s’assagit, que la raison se dispose à reprendre ses terres exactes, à semer ses points géodésiques partout où un signe mérite attention.

   Tu sais mon légendaire attachement au symbole, ma manie de décrypter, dans la chute de la feuille, l’image de la finitude, dans la bogue de la châtaigne la monade au sein de laquelle nous vivons, dont jamais nous ne sortons, sauf ces quelques piquants que nous lançons au monde afin qu’il nous assure de sa présence et que nous puissions signaler la nôtre, cette braise qui couve sous la cendre et, toujours, menace de s’éteindre. Tu vois, déjà la nostalgie automnale m’atteint de ses feux assourdis, déjà, à l’horizon, se profile la lame de la mélancolie en sa chute hivernale. Mais peut-on réellement concevoir, ne serait-ce qu’une rêverie un peu consistante, sans incliner à de tels états d’âme ? Je ne le crois pas. Jamais la comédie ne pose les questions essentielles, elle ne brosse qu’à grands traits quelques caractères singuliers, fait émerger des silhouettes, force le crayon et nous donne ces caricatures dont il nous appartient d’en faire autre chose que ces images d’Epinal dont, très vite, nous aurons oublié les esquisses.

   Combien, regardant cette belle photographie, la rudesse hivernale nous interpelle. Cette falaise, à l’angle extrême de l’image, s’est éloignée du domaine des hommes, déjà elle appelle un ailleurs dont, ici, nous ne savons quel est le lieu de sa destination. Et ce ciel blanc sans limite, on le croirait absent de toute chose, pareil à un geste d’amour, une promesse qui flotterait à l’infini du monde sans jamais trouver le lieu de son repos. Et cette eau océane, et cet horizon effacé et cette grève où glisse le flux du temps sans que l’on puisse en dire le début ni la fin, pas même son battement. Et cette grève de galets, sa mare brillante, qu’en tirer d’autre sinon l’énigme de son paraître ? Et cette passerelle qui avance dans la flaque lumineuse de la mer et du ciel - est-ce au moins un humain qui en occupe l’extrême pointe ? - et s’il en est ainsi, que scrute ce mystérieux personnage dans l’éblouissement du paysage, cette abstraction, ces traits d’encre parvenus à l’épuisement de leurs formes ? Sans doute cette épure est-elle le reflet le plus exact de l’essentiel, de l’unique, du rare. Autrement dit, juste quelques mots, pour dire en poème la racine du jour, l’étoffe de la nuit qui lui succèdera, la marche des hommes à la lisière du temps.

   Ici je veux dire, sans atermoiement, le rayonnement du blanc, le surgissement du silence, l’extrême attention à porter à ce combat du clair et de l’obscur, à cette saillie du questionnement dont la fragile silhouette est le point de convergence, le lieu focal, l’irréductible présence dont une signification doit être tirée, sans quoi cette vacance nous engloutira ne nous laissant plus jamais au repos. Ici, de toute évidence, au confluent d’une conscience humaine et d’une eau - l’air aussi bien  est une identique trace -, eau qui ne peut être que lustrale, s’ouvre l’espace où brille le cristal de l’être. Bien évidemment, on ne peut le dire en termes ordinaires qu’à lui ôter sa force insigne, à le réifier, à le soumettre au joug laborieux des contingences terrestres. Alors il me faut trouver des équivalents, tracer les routes d’une possible homologie, procéder par touches allusives. Jamais l’être ne se donne de soi tel le rocher qui affirme sa massive existence. Il lui faut un discours allusif, l’usage de métaphores, l’emprunt à des domaines où il se donne à voir sous les espèces de la Nature, de l’Art et de leurs riches déclinaisons. Il me faut convoquer des sites où une transcendance en fournit quelques esquisses, toujours ce mystérieux voilement-dévoilement, cette éclipse, ce clignotement où être et étant s’entr’appartiennent sans qu’il soit aucunement possible d’en démêler source et confluent puisqu’il est de leur essence conjointe de paraître - l’étant - et de disparaître - l’être -, en un même empan de leur donation.

   D’abord il me faut dire ces « lieux où souffle l’esprit », selon la belle expression de Maurice Barrès. A l’initiale, la Colline de Sion à la perspective si large, on croirait dominer le vaste monde, y voir se dessiner l’immense réseau de ses fleuves, les damiers polychromes de ses terres, les labyrinthes des villes, les porches emplis d’ombre, les ténèbres des froides venelles, le doux moutonnement des collines. Une impression si loin de cette consternante toute-puissance qui ronge au cœur, y compris « les hommes de bonne volonté », simplement un ravissement des yeux de telle sorte que, jamais, ils ne pourront parvenir à leur étiage.

   Ensuite faire venir ces hauts sommets du Gilgit-Baltistan, au nord du Pakistan, voir la pyramide parfaite du Pic Laila avec sa coiffe de neige immaculée, le gris soutenu de ses pentes, les flocons des nuages suspendus sur le bleu du ciel. Sentiment de vastitude autant que d’éternité qui porte au loin celui qui sait y voir autre chose qu’un bloc géologique, la surrection en plein azur du sublime. Comment pourrait-on qualifier ce pur prodige autrement ?

   Puis ouvrir Les Essais de Montaigne, au hasard, tout y est si exact, on ne prend le risque que de rencontrer le génie. « Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre. » (Livre II - Chapitre 10 - Des Livres). Peut-on mieux exprimer, en si peu de mots, la totalité de la vie, le plaisir, le savoir, le but de toute connaissance qui, avant celle de la science, est celle de soi ?  « Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire », disait aussi l’Humaniste bordelais. Cervin, Mont Kailash, Pic Laila, tous promontoires qui nous disent en sommets et en roches - leur naturel langage -, la nécessité de nous connaître autrement qu’à l’aune des mondanités. Il y a bien plus à connaître, dans le secret de sa librairie, afin d’être homme parmi les hommes.

   Puis feuilleter « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke et se plonger, dans l’ombre de la solitude au plein de cette prose poétique inépuisable qui fore au cœur de l’expérience et de la sensibilité humaines. Parlant de la « volupté de la chair » : « Elle n’est, pour eux (la plupart des humains) qu’un excitant, une distraction dans les moments fatigués de leur vie, et non une concentration de leur être vers les sommets ». Puis, plus loin : « En une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui en ont la grandeur et le sublime. Ceux qui se joignent au cours des nuits, qui s’enlacent, dans une volupté berceuse, accomplissent une œuvre grave. Ils amassent douceurs, gravités et puissances pour le chant de ce poète qui se lèvera et dira d’inexprimables bonheurs ». Toute œuvre artistique portée à sa plénitude est cet amour quintessencié qui prend sa source au cœur des amants, sachent-ils en percevoir l’inestimable don.

   Et puisque l’acte créatif vient d’être évoqué, je terminerai par un appel à la peinture de Mark Rothko, dont l’œuvre était classée par Robert Rosenblum, historien d’art, en tant que « Sublime abstrait », sans doute le seul artiste à figurer sous cette prestigieuse dénomination. Sa façon unique de déployer la couleur, de la rendre vibrante, douée d’une incroyable énergie, qualifiée de « peinture en champs de couleur », vise bien plus la dimension spirituelle que celle, plus modeste, d’un simple champ pictural. Les spectateurs avertis ne s’étonneront nullement que certaines de ses œuvres aient pris place dans la « Chapelle Rothko », centre d’art et de méditation, commande d’un couple de mécènes.

   Ce rapide tour d’horizon se donnait pour objectif de synthétiser, de rassembler sous une même bannière, la photographie placée à l’incipit de l’article - elle qui a donné prétexte à ces quelques réflexions -, la colline de Sion, le Pic Leila, les « promontoires » de Montaigne, les « sommets » de Rilke, le spirituel sensible de Rothko. Il ne s’agit nullement de surinterprétation pour la simple raison qu’un identique fil rouge traverse la trame de toutes ces œuvres. Toutes nous invitent à cette attitude méditative-contemplative au regard de laquelle le monde s’ordonne selon le cosmos rassurant qu’il est, dont nombre de facettes, tout comme le cristal, la lumière, reflètent la troublante présence de l’être-des-choses qui fait toujours écho aux êtres que nous sommes dont la tâche essentielle consiste à découvrir le mot de leur énigme. Le temps est ouvert qui est notre unique lieu !

  

 

 

 

 

 

 

  

  

 

 

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23 août 2018 4 23 /08 /août /2018 10:22
Ces ailes qui tournent dans le vent

                  Photographie : Bérénice Loyer

 

 

***

 

 

   Sais-tu l’immense qui déploie sa courbe sous le vaste dôme du ciel ? Sais-tu le sentiment de solitude sans bords, sans attache, cette sorte de vertige qui plante son canif au centre de la chair et le monde vacille et nous vacillons dans le monde ? Sais-tu l’avancée sur le fil du rivage, personne n’y est présent, la vacuité  est effroi qui fait reculer les hommes, ils se terrent dans leurs termitières et serrent leurs poings sur l’étoupe du vide. Voici longtemps j’étais comme eux, en partance pour un rêve aux mailles si lâches, il n’avait de cesse de se poursuivre jusqu’à l’impossible. Peut-être, tout au bout, dans la confusion et l’air de laine, le visage d’une Amante, quelques rimes, des alexandrins en leur antique beauté. Vois-tu, c’est ainsi, aux hommes il faut cet empan de gloire au gré duquel leur navigation à l’aveugle prend sens soudain, une flamme dans l’étroit corridor de l’exister. Il faut une cible à atteindre, un but à fixer au futur, une borne sur laquelle reposer le regard,  fixer sa permanente lassitude.  

   Cette marche infinie que serait-elle sans cette brume diaphane qui se lève de l’eau et fait son argile claire sur le bandeau de la conscience ? Tout en haut, le ciel est dans sa teinte d’absolu, il vogue à une impensable altitude comme pour nous signifier le peu auquel nous nous confrontons que, toujours, nous pensons être la totalité des choses, leur continu ressourcement. La ligne d’horizon est si bas, elle ploie sous la loi invincible du jour. Quelques oiseaux de mer, mouettes, goélands, sternes, signes noir et blanc dans l’heure vacante, raient le lointain, virent sur l’aile, écrivent le premier poème de l’heure. Le silence est si grand, l’espace si lisse, le cœur si ouvert à recevoir une trace, à embrasser une empreinte que la moindre chose faisant signe serait déjà hiéroglyphe déchiffré, lettre d’encre apposant sa rumeur dans l’écrin de notre désir. Toujours nous sommes en attente de l’image belle, du symbole et de son double, de l’allégorie et de l’idée à laquelle elle nous convie.

   Le sol est une immense plaine blanche couleur de neige. Quelques sillons y déposent leur chemin ordonné, leurs points de fuite dans une convergence sans nom. Ces ailes qui tournent dans le vent, voici ce dont nous cherchions la présence sans bien le savoir. Elles battent l’air avec la régularité d’un métronome. Elles parlent aux hommes le langage de la lenteur, cette patience que, depuis toujours, ils semblent avoir oubliée, ce susurrement, cette voix assourdie  qui devrait être leur demeure et qu’ils n’entendent plus. Nul bruit cependant hormis cette scansion du temps, cette circularité, ce dessin si régulier, cette esquisse dont ils devraient faire leur emblème quotidien. Eloge de la douceur, de l’instant qui se dilate, tutoie soudain l’éternité pour peu que l’on soit attentif à ce qui a lieu hors de soi, non dans sa propre enceinte où repose la tyrannie de l’ego.

   Le haut fût blanc - ce menhir de métal - ; les ailes - ces voilures si fragiles ; le mouvement - cette variation d’horloge -, tout ceci agrandit l’espace, lui confère cette majesté sans laquelle il ne serait qu’un district sans importance, une terre oubliée quelque part dans le labyrinthe du monde. Ce n’est pas une éolienne qui nous est donnée à voir, mais Eole lui-même, qui déplie la sublime Rose des Vents. Jamais on ne se lasserait d’en répéter les noms, Alizé, Grain blanc, Nordet, Noroît, Suroît, Harmattan, Ponant, Simoun, Sirocco. Ils sont comme notre souffle, ne crois-tu pas ?, ils sont inépuisables, chauds, froids, secs, incisifs, ils disent nos états d’âme, nos inclinations successives, le feu de notre passion, la pluie de nos désillusions, la neige de nos désamours. C’est pourquoi nous leur devons attention. C’est pourquoi le Grand Sablier Blanc qui fait tourner ses grains de silice, il faut le voir tel l’Ami qui vous soutient, tel le sémaphore qui agite ses grands bras pour vous hisser au-dessus des flots, tel l’amer, là-bas, sur la côte de rochers, il vous indique la voie à suivre dans le sens d’un destin lumineux.

   Les hommes sont si démunis dans leurs casemates de ciment. Ils se regroupent en amas, tels des chenilles processionnaires. Ils dorment emmêlés, pareils à de jeunes oiseaux sans plumes ne connaissant pas encore l’heure de leur envol. Que ne s’égaillent-ils au hasard du rivage, en bandes joyeuses, en agapes dionysiaques, pampres en accroche-cœurs à la falaise de leurs fronts ? Que ne dansent-ils en écho à la Grande Dame Blanche qui ne tourne que pour eux, les invitant aux noces sublimes d’Alizé et de Grain blanc, de Noroît et de Suroît, dans la pleine possession de leur essence ? Rien, dans le vaste monde, de plus urgent que cette infinie mobilité. Elle est le témoin de ce que nous sommes : des Vivants qui, ici et là, cherchons le lieu de notre condition. L’être est mouvement. Bougeons avec lui, en lui. Me suivras-tu ?

  

 

 

 

 

 

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22 août 2018 3 22 /08 /août /2018 16:30
Ceci qui SE donne à voir

                  « Un autre feu d’artifice »

 

                Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   C’est parfois comme au sortir d’un rêve. Les yeux sont des boules de porcelaine et tout glisse sur l’étrave du visage, une eau lisse, un air à la consistance de plume, un feu qui n’aurait encore atteint son point de combustion. On a beau chercher, tâtonner, rien ne se donne que nous ne connaissions déjà, rien ne fait signe dans le genre d’une amitié. Cependant nulle hostilité, seulement une libre vacance des choses, une perte dans le sable infini des confusions, une ligne à l’horizon dont les points divergent, s’évanouissent dans une sorte d’inconsistance. Alors, que nous reste-t-il à faire, sinon dilater la prunelle de nos pupilles, essayer de saisir, ici et là, un flocon d’écume, l’estompe d’une silhouette, la miette d’air que nul oiseau n’aurait saisie ? Nous sommes en désenchantement de nous-mêmes, situés à la périphérie de l’être, orphelins de ce qui aurait pu s’y inscrire : la courbure d’un sentiment, le gel d’une émotion, le sursaut d’un ravissement. Peut-être la modestie d’une fleur. Comment persister hors du sens ? Demeurer en soi, subir le coin du doute, s’assembler autour de ce vide qui fore son puits dans le silence de la chair.

   C’est toujours du pli même de l’impalpable nuit que tout se lève, s’éclaire, que tout surgit hors de l’ombre et se met à proférer le mot du Monde. Au loin, dans ce qui encore se réserve, des formes sont en gestation, des limons se plissent, des bulles d’air trouent les roches, des sables s’érigent en fins monticules, des vagues s’ourlent de la promesse de l’aube. Tout ceci à notre insu, prenant à défaut notre vision. Nous sommes des Eclaireurs de pointe mais l’ensemble du possible ne nous livre jamais que quelques écailles, le dépliement d’un bourgeon, l’ouverture de la corolle dans le soleil qui fait sa boule rouge. Nous imaginons des cathédrales de songes, nous en appelons à l’énergie de l’imaginaire, nous nous livrons au déchaînement des fantasmes mais nous sentons bien que tout ceci n’est que pure magie, illusion révoltée d’être simple diversion dans le temps qui fuit et, jamais, ne se retourne.

   Quelque part, pourtant, à l’abri des regards, au creux d’un frais vallon, tout contre la douce éminence d’une colline, le prodige a lieu. Ces beautés qui étaient en attente depuis toujours, cet ovule à la forme parfaite, ces pétales diaphanes, ces étamines nervurées, ce stigmate que courtise le pollen, tout était en voie de soi dans le plus secret silence, dans le retrait, l’attente. Et voici que, maintenant, ces fleurs existent, ni plus ni moins que nous. A égalité. Elles ont jailli du non-être, elles ont colonisé leur espace qui n’est pas le nôtre, elles se dressent fièrement tout en haut de leurs hampes, elles sont ce peuple joyeux de bleus à peine venus, mayas ou bien givrés ; ces rose-chair ou persan ; ces cœurs brou de noix, ces effusions uniques, ces présences qui, dans le rayonnement prochain du jour, seront ces feux d’artifice seulement connus d’elles-mêmes, les fleurs, en leur exception. Elles sont si vraies, là, à portée de notre conscience bien qu’un flou les nimbe d’une possible disparition. Rien ne dure qui ploie sous la férule du temps.

   Ceci qui SE donne à voir. « SE », accentué pour souligner le possessif autoréflexif. Oui, avant d’appartenir au monde, à nous les humains, ces fleurs sont en propre ce qu’elles sont sans débordement, sans élan vers quoi que ce soit, si ce n’est le simple site de leur apparition. Elles n’ont cure de ce qui n’est nullement leur être. Ne vivent que selon leurs lois. La plupart des choses qui SE donnent à voir échappent à la juridiction humaine. Les fleurs sont les fleurs. Les hommes sont les hommes. Curieuse tautologie qui s’éclaire cependant d’une exigence d’autarcie car le vivant ne connaît nul système de vase communiquant. Seulement des approches, des effleurements, des contacts, des affinités.

   Néanmoins sans les fleurs les hommes ne seraient pas. Sans les hommes les fleurs ne seraient pas. Le Monde en sa multiple effervescence exige la pluralité des êtres. Tout se joue et se reflète en miroir. La Lune dans l’eau. L’eau dans la lactescence de la Lune. Les yeux de l’Amant dans ceux de sa Maîtresse. Les yeux de la Maîtresse dans les yeux de son Amant. De la même façon chaque fleur ne fait grâce au bouquet que de sa propre réflexion. Ceci qui SE donne à voir gît toujours en sa demeure. Raison pour laquelle nos yeux sont des gouffres. Les combler serait leur ôter tout désir d’emplissement. Les laissant disponibles et fertiles nous les disposons à tout ce qui peut faire rencontre. Or l’illimité est un vaste bouquet d’impressions et de sensations. Qu’il vienne à nous pareil à l’outre vers l’Egaré dans le désert. Nos yeux ont soif. Puissent-ils ne jamais être étanchés !

  

 

 

 

 

 

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12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 16:24
Sous la levée du ciel

 

                       Route d'Aubrac -10 -

                  Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Voir, en ce temps-là, c’était dépasser la courbure de ses yeux, la porter loin de soi, à l’endroit où la beauté se donnait comme la seule mesure du temps. Le temps ne bougeait pas, feuille immobile sous la vaste portée du ciel. L’espace était là, infiniment accordé à son être. On aurait pu demeurer ainsi, dans sa posture d’homme, sans que rien ne la troublât sauf le silence qui faisait, partout, ses larges confluences. En ce temps de plénitude, le regard se portait en direction des choses avec l’exactitude nécessaire à la perception de la vérité. Le ruisseau se donnait en tant que ruisseau, la colline en tant que colline, le nuage disait sa nature de nuage. C’était si bien ce simple directement alloué à découvrir le monde selon sa justesse : l’aire souple d’une plaine, les hampes des peupliers dans le pollen d’automne, le lac à l’horizon avec son eau pareille à la lame d’un canif. Une évidence qui déroulait sa ouate à l’infini sans que rien ne vînt en troubler l’événement heureux.  

   Le jour est monté lentement dans une manière de douce mélancolie, comme s’il demeurait sur le cercle du passé, se retenant au seuil du futur. Une longue hésitation, le dépliement d’un ruban pris dans les feuillets de l’air. C’est tout juste si on l’entend bruire, plutôt un simple frémissement à l’orée de l’heure. La terre du ciel est une levée de sillons faisant alterner ses mottes grises, ses blancs calcaires. La lumière est longue, sans doute immémoriale. Elle semble venue des temps géologiques, cette infinie lenteur des choses à embrasser l’horizon de la visibilité. Ou bien est-ce une eau fossile dormant dans les failles de glaise immaculée ? Une eau de lagune avec sa belle densité, ses reflets d’étain tout contre le front soucieux des hommes ? Une eau de delta dont les ramifications se perdent dans l’illisible des flots océaniques ? La lumière glisse au ras du sol, fait ses plaques claires parmi le moutonnement souple du plateau. Elle est un chant mystérieux, une parole posée sur les choses dans le respect de tout ce qui est, ici, dans ce paysage au long cours.

   L’arbre. Un seul. Sombre ponctuation qui vient jouer, tout contre l’horizon, son destin d’abri. Des hommes y trouvent refuge. Des bêtes s’y allongent pour un peu de fraîcheur au plein de l’été. La maison. Une seule. Mais est-ce une maison ? Peut-être une étable emplie de foin où dorment les somptueux lézards. Leur gorge palpite dans la lueur bleue du temps pareille à l’infini battement des secondes, au flux de l’eau qui coule, souterraine, parmi la nuit des moraines et les blocs lumineux de calcite. La colline. Une cascade muette de plis, de souples escaliers au gré desquels se montrent les taches blanches du troupeau au contre-jour de l’herbe, ce tapis noir rehaussé des bouquets d’arbres, des lignes du terrain qui font leur marche séculaire sans que nul ne s’en rende réellement compte. C’est bien ceci, ici, qui est remarquable, qui trace son infinie avenue dans l’histoire de la terre, cette sourde poésie des reliefs karstiques. Ils disent face au ciel la trame immense des millénaires. Ils disent dans le retrait du limon le travail des forces à l’œuvre, que jamais on ne voit mais qui dessinent les arêtes du visible.

   Tutoyer ces hautes erres ne peut avoir lieu que dans cette mémoire d’un temps long au pied duquel, nous les hommes, ne sommes que d’illisibles présences. Et c’est ce dialogue qui est à poursuivre avec la conscience aiguisée au vif de la lucidité. L’ineffable est ceci qui nous effraie en même temps qu’il nous fascine parce que nous sentons, dans la latence du paysage, ces forces immenses qui sont à l’œuvre et nous déterminent bien plus que nous ne pouvons l’imaginer. Ces formes que nous voyons se lever devant nos yeux, se coucher docilement sous l’appui des nuages, sont le revers des archétypes de roc et de glaise qui habitent la nuit des cryptes et des grottes, des gouffres et des silencieux avens. Nous n’en apercevons que la face de lumière alors que leur socle même est teinté des ténèbres dont notre propre inconscient est habité auquel, jamais, nous ne pouvons donner droit. Il est un puits sans fond, un mot quelque part étouffé dans les remous de ce qui fut notre passé. Si ce beau pays d’Aubrac se livre avec l’esthétique rare du simple c’est parce que son histoire est le fruit d’une immense et douloureuse parturition dont les vagues nous parviennent seulement aujourd’hui. Pour cette raison, ce paysage est éternel car façonné identiquement à une œuvre patiemment méditée par quelque artisan aux dons multiples. Il nous est remis à la manière d’une offrande. Prenons garde à le laisser persévérer dans son être. Seule cette attention est digne de sa nature unique. Oui. Unique !

 

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