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21 février 2020 5 21 /02 /février /2020 10:06
Fugue en Noir et Blanc

À Paratge de Tudela

Cadaqués, Espagne

Hervé Baïs

 

***

 

 

   Sait-on jamais la raison pour laquelle un paysage nous plaît ? Une simple harmonie des formes ? Le souvenir d’un cadre identique perdu au loin de la mémoire ? La rencontre de cette Etrangère qui imprima en notre âme l’ineffable palme de la langueur ? Il y a tellement de motifs qui peuvent tracer en nous le chemin de la beauté ! Mais aussi tant d’autres qui ne recèlent que des manières d’égarements en lesquels nous pourrions chuter si nous n’y prenions garde. Aussi convient-il de garder en nous ceux-là et d’oublier ceux-ci. Toujours tresser autour de nos têtes les lauriers de la joie, les fleurs vénéneuses nous pouvons les oublier sans crainte, elles ne feraient qu’assombrir nos humeurs et troubler la limpidité de nos jours.

   Cette photographie d’Hervé Baïs, riche parmi tant d’autres, nous convie à la pure fête des plaisirs visuels, des emplissements esthétiques. Celle que je nomme volontiers « Cadaqués-la-Blanche », en raison du visage nacré qu’elle nous adresse, aussi bien que du thème virginal qu’elle déplie, ne saurait laisser indifférent. Voir le village perché sur son promontoire, voir son essaim de maisons serrées autour de l’Eglise Santa-Maria, voir le ruissellement de l’eau bleue, les chapelets d’ilots noirs, c’est pur émerveillement, c’est comme de regarder pour la première fois. Arriver dans les rues pavées de schiste noir, avec le brillant soleil de Catalogne, sinuer dans les ruelles étroites, découvrir ici des jarres couleur de chair, là l’étrave des barques bleues allongées sur les plages de galets, plus loin le passage à arcades du Riba Pitxot, c’est découvrir certes une partie de l’Espagne, mais aussi se découvrir tant ce lieu authentique ne saurait tolérer quelque approximation. Ou bien l’on est de plain-pied avec ce qui se donne ici avec tant de générosité et l’on demeurerait sa vie durant à contempler ou bien l’on est en porte-à-faux avec l’esprit du lieu et l’on déplace plus loin ses intérêts.

   Certes, de cette beauté que nous offre l’image, il n’y aurait rien à dire tant sa syntaxe est riche qui se suffit à elle-même. Mais c’est toujours une tentation, un divin supplice que de tâcher de tirer de ce réel qui nous questionne sa chair pulpeuse, de boire l’ambroisie du jour jusqu’à sa lie. Le ciel n’est pas le ciel, il est un vaste océan aux eaux profondes où flotte, tels de légers drapeaux de prière, la toison blanche, duveteuse des cirrus. Une éclaircie au loin de l’horizon, une lumière qui serait venue d’ailleurs, peut-être d’un autre monde qui nous convierait aux joies subtiles d’une fête céleste. Les rochers noirs ne sont nullement des rochers, ils sont d’antédiluviennes formes, des manières de concrétions animales, peut-être la mise en scène d’une étrange tératologie. A tout instant, l’on pourrait voir surgir de l’ombre quelque créature innommée tant son destin ne paraîtrait être que celui de pierres sourdes au destin du Monde. C’est toujours dans ce pli obscur que se glisse l’imaginaire, dépliant à l’envi des dentelles songeuses qui, jamais n’en finiraient, si le jour ne venait et répandait partout la semence infiniment renouvelée de la clarté. Les rochers blancs ne sont pas des rochers, ils sont un tumulte de neige, de grosses boules de coton avec lesquelles des enfants taquins feraient un abri pour leurs rêves primesautiers. Ce sont des vagues de gemmes immobiles pour l’éternité, peut-être des falaises de talc qui connaîtraient soudain le lieu de leur dernier repos.

    Tout ce blanc, c’est l’aventure des choses avant même que leur être propre ne leur soit révélé, c’est une touche virginale, la matrice par où les significations vont dire le motif de leur venue, ces milliers de signes minuscules, ces magnifiques hiéroglyphes qui nous font face et nous mettent en demeure de les interpréter. Ce blanc est la représentation de toute conscience juvénile se dressant, ouvrant la question de l’exister, voulant déployer sa marche vers l’avant avec un mince espoir rivé au cœur : tout pourrait demeurer dans cette teinte d’opaline et plus rien alors ne sombrerait dans le chaos, le doute, l’indistinction fondatrice de toute confusion, tremplin de toute douleur.  

    Cette image nous ravit au simple motif de son exactitude. Elle est ainsi et ne pouvait être autrement. Dire ceci est énoncer l’espace d’une vérité. Et pourquoi donc douter de la beauté qui nous visite dans son ineffable grandeur ? Ce lieu est lieu d’évidence, autrement dit nous nous sentons avec lui dans un tel sentiment d’affinité que nous ne pourrions nullement l’envisager -« lui donner visage » au sens strict -, autrement qu’en sa posture noire et blanche, autrement que dans le simple qui vient à notre rencontre et exige de nous une identique esquisse. Une fois encore, inlassablement, à la façon d’une mûre obsession, il faut entrer dans le vif débat qui oppose noir, blanc et leur autre, cet arc-en-ciel coloré qui touche la rétine, la féconde à tel point qu’elle en oublie cette primarité de la vision calquée sur la différence ombre/lumière, jour/nuit, surgissement/retrait.

   Comme le mouvement d’un pendule qui oscillerait des ténèbres à la clarté sans interruption aucune, ne connaissant que la valeur intermédiaire du gris, non en tant que couleur cependant, seulement au titre d’intervalle, de tenseur des motifs essentiels de la représentation. Nous sommes, éminemment, foncièrement, existentiellement, des êtres dialectiques poinçonnés au coin des oppositions fondamentales : joie/tristesse, donation/réserve, amour/haine, ouverture/fermeture, occlusion/désocclusion, santé/maladie, rayonnement/repli et, pour finir existence/finitude. Pour cette raison de constitution intime de notre être, et sans doute à notre insu, nous vivons au rythme de cette immémoriale scansion, de cette « ligne flexueuse », tantôt abreuvée de lumière, tantôt obscurcie par quelque pathos rôdant à notre entour telle une ombre maléfique. Les couleurs - ces fausses félicités -, ne sont que de surcroît comme si un facétieux démiurge les avait inventées afin de nous tromper, de métamorphoser tout pathos en son contraire, toute douleur en constant plaisir.

   Le moment semble ici venu d’appliquer un schéma dialectique au réel qui nous visite, lequel se vêt d’habits d’Arlequin, d’empiècements bariolés qu’un Pierrot blême et blafard à souhait viendrait contredire pour la simple raison que lui, l’Attristé, serait en phase avec ce qui traverse l’homme en sa plus pure effectivité, ce rythme à deux temps, noir/blanc qui est son métronome le plus fondé en justesse, en authenticité. La ligne de partage entre noir/blanc et couleur trouve sa traduction dans le concept métaphysique d’existence et d’essence. L’hypothèse qu’il convient de poser, à notre sens, est celle-ci : les couleurs fonctionnent sous le registre de l’exister, alors que le noir et blanc s’origine dans celui d’essence. Certes ces notions sont abstraites mais ne sont que l’envers des réalités concrètes. Elles s’y logent en creux, elles en déterminent la venue au grand jour. Ici une métaphore pourrait illustrer ce propos, faisant référence à une scène de théâtre sur laquelle évolueraient des acteurs grimés et poudrés, les yeux bleuis et les joues fardées de rose alors que, sous le masque des apparences, les visages ne seraient que de simples signaux noirs et blancs, modulation au plus près d’une affirmation ou bien d’une négation, affirmation du blanc, négation du noir, simple portée musicale, simple fugue puisant à deux sources, mais essentielles, mais incontournables, seulement lisibles au gré d’une « traversée du miroir ».

    Ce paysage évoqué par cette photographie aurait pu se donner en couleurs. Non seulement nul n’y aurait vu d’inconvénient mais ceci aurait consisté en la forme la plus commune des habituelles manifestations du visible. Mais nous prétendons qu’à ceci, la force de l’image, sa correspondance avec la nature profonde des choses en eût été euphémisée. A l’évidence le ciel est bleu, la mer en certaines zones turquoise ou émeraude, les rochers bistres ou bruns, tachés de vert par endroits. Donc une palette variable, sujette à caution, changeante selon l’heure du jour. Le « problème » des couleurs, et c’est ce qui les reconduit à de simples touches de l’exister, ne sont jamais assurées de leur être. Un bleu, par exemple, connaît toutes sortes d’états de la matière colorée qui se modifie en permanence. D’un marine soutenu à sarcelle à dominante verte, en passant par toute la gamme intermédiaire des Tiffany, électrique, denim. Et ainsi pour chaque couleur qui danse sur un éternel rythme chromatique sans jamais pouvoir s’arrêter sur aucun. Pour cette raison nous disons que la couleur « existe » parce qu’elle sort en permanence du néant, s’actualisant à chaque fois selon un aspect différent. Elle ne possède nullement de forme claire et définitive dont l’esprit pourrait se saisir comme d’une certitude. Non, la couleur glisse, dérape sans cesse, dissimulant son origine sous une pluralité de facettes qui déconcertent et troublent le regard. Paratge de Tudela qui, un jour, se donnera selon azur, un autre jour versera dans persan ou bien givre.

   Pour le noir et blanc la présence sera bien plus assurée. Nulle gradation dans le noir qui le présenterait sous de multiples figures. Nulle nuance dans le blanc qui ne peut être que pur éclat. Noir/Blanc, deux réalités-vérités qui profèrent leur essence et uniquement celle-ci. Noir/Blanc n’ont nulle concession à faire en direction de quoi que ce soit. Noir/Blanc sont immédiatement et définitivement situés au foyer de leur être. Ils y logent entièrement et n’éprouvent nul besoin de connaître un autre habitat, de différer de ce qu’ils sont en leur propre : des immuables assurés de le demeurer tant qu’on ne les aura nullement maculés d’une tache colorée. La grande et inépuisable force des photographies en Noir et Blanc est tout entière située dans cet élémentaire auxquelles elles sont affiliées, comme une source est reliée à la lèvre de terre qui lui donne jour et l’ensemence de pure beauté. « Pure » beauté car c’est bien de pureté dont il est question ici. Rien n’a été affecté d’un quelconque artefact. Tout est à sa place de chose et y vit telle l’idée dans son souverain empyrée. Noir est noir en son essence. Blanc est blanc en son essence. C’est semblable à un finistère, cette étrange presqu’île qui a son assise sur une terre mouvante par nature et prend son envol en direction de l’eau et du ciel à la seule puissance qui l’anime, à savoir demeurer en soi cette unité dont le nom pourrait être « juste mesure ». Ni eau, ni terre, ni ciel, empruntant à tous à la fois mais sertie au lieu même de sa propre définition, cette singularité ne saurait avoir de lieu que le sien.

   Cette photographie d’Hervé Baïs est, en soi, une manière de finistère à l’abri des métamorphoses en tous genres, peut-être même une île située au plein de son insularité, conforme à l’idée même dont elle est l’événement le plus sûr, rayonnante, sise au monde en ce qu’elle a de plus particulier et qui, pour autant, touche à l’universel. Toute beauté l’est par essence. « Cadaqués-la-Blanche » en sa virginale apparition vient de recevoir un écrin à sa mesure. Une image vraie est une image éternelle !

 

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3 décembre 2019 2 03 /12 /décembre /2019 09:57
 L’immense face à soi

 

                             Illes Formigues

                         Palafrugell, Espagne

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Avons-nous jamais une réelle sensation de l’espace ? Avons-nous conscience, en quelque endroit du corps ou de l’esprit, de l’immense, de l’étendu, de cet ailleurs qui toujours nous questionne au motif que nous n’en connaissons ni les limites, ni la substance ? Le monde est si multiple avec ses milliers de montagnes qui se perdent dans le peuple des nuages, avec ses océans aux eaux illimitées, ses hauts plateaux semés de vent, ses larges plaines où ondule la meute serrée des épis. Notre curiosité est grande qui voudrait tout saisir, notre soif de connaissance inépuisable dont nous voudrions, qu’un jour, elle fût comblée au centuple de sa longue et anxieuse attente.

   C’est une plaie vive au sein de l’âme humaine que de vivre sa possession de l’univers selon son envers, une constante privation qui nous laisse au bord des choses avec un sentiment d’infini dont, jamais, nous ne pourrons imaginer la vastitude. Nous nous vivons tels des êtres fragmentaires envoûtés par cette totalité qui toujours recule au fur et à mesure que l’on poursuit son chemin têtu d’annexion de nouveaux territoires. Aussi, nous faut-il renoncer à découvrir ces terres australes qui flottent au loin dans un brouillard blanc, ce plateau de Mongolie étoilé de yourtes rondes, ces rizières d’Asie dont les terrasses étincelantes nous font signe tels de magiques miroirs. Certes nous avons l’imaginaire, la littérature qui nous racontent le monde à leur manière et peut-être est-ce mieux ainsi, notre liberté n’en est que mieux décuplée.

   Le poème, le roman, mais aussi la photographie qui témoigne pour nous d’un univers dont nous ne pouvions soupçonner l’existence. Le dépaysement, le rêve ne se donnent nullement à l’aune du lointain, du tropical, de l’exotique qui, le plus souvent, déguisent le réel sous les atours d’une facile beauté. Toute beauté, par définition, est exigeante, toute beauté se mérite. Il suffit de s’y rendre attentif par un travail permanent de la conscience. Démêler le vrai du faux, sous l’apparence déceler ce qui ne fait que nous abuser et ne brille qu’en raison d’une supercherie. Rien n’est plus précieux que les paysages modestes, exacts, logés au sein même de leur propre nature. Une feuille balancée par le vent, le cours d’un ruisseau dans l’étroit d’une gorge, la garrigue semée d’arbres dépouillés et parcourue de l’éclat blanc des pierres, un semis d’îles près d’une côte, la pure élégance de rochers qui flottent au ras de l’eau, pareils à d’étranges animaux antédiluviens qui n’auraient plus la mémoire de leur antique provenance.

   Le ciel est haut, très haut, il est cette inépuisable symphonie qui se ressource constamment à la lisière des vents, à la courbe des nuages, aux gouttes de pluie qui le festonnent de leur lumière de cristal. Le ciel est noir, profond, attaché au vertige de la galaxie, proche cousin des trous noirs gonflés d’énergie, traversés par la lointaine clarté des étoiles. Le ciel, ce ciel, est la ramure qui couvre de sa palme le front soucieux des hommes, il est la cimaise qui accroche nos regards lorsque nous sommes amoureux ou bien désespérés. Le ciel est un baume, une onction, raison pour laquelle nous lui confions nos secrets et nos peines. Sous sa mer sombre glissent, comme dans un lent ballet, les fines crinières des nuages. Les nuages courent, ici et là, et parfois l’on entend leur galopade pressée que cernent les coups de boutoir du tonnerre, que divisent les éclairs au dard rubescent.

   Plus bas, le ciel se décolore, vire au gris, cette teinte qui n’en est pas une, ce simple passage de la nuit au jour, cette tache d’acier dans l’œil de l’Amante qui se rend désirable autant que redoutable. Désirable en ce qu’elle nous trouble, nous enivre. Redoutable car nous pourrions la perdre et il ne demeurerait dans la grotte de nos mains que la poussière des souvenirs et la cendre des regrets. L’horizon est un simple trait, une parenthèse qui ne se serait ouverte qu’à nous convoquer vers cet inconnu qui nous happe et nous tient en suspens. Qu’y a-t-il donc au-delà de notre vision que nous ne pouvons percevoir : d’autres îles groupées en essaim, des Sirènes aux longs cheveux ruisselant d’eau, des caravelles aux voiles gonflées, des Conquistadors aux vêtures chamarrées, aux cuirasses luisantes ? Ou simplement le Rien dans son absolue plénitude ?

   Au-devant du mystérieux horizon, un ilot court au ras de l’eau, suivi d’un poudroiement de rochers qui fait penser à la queue d’une comète. Ressent-il la solitude ? Ou bien est-il heureux dans cette marche solitaire au gré des flots et des courants ? Comment savoir si la matière pense, si elle n’est que pure gratuité dans le vaste événement de monde ? Sans doute est-ce nous qui projetons notre pensée, appliquons nos raisonnements, poinçonnons le réel de nos fantasmes, de nos étonnantes divagations. Peut-être est-ce mieux ainsi, témoin d’une liberté toujours en mouvement. Puis la nappe claire de l’eau, écumeuse, lumineuse. C’est comme le bourgeonnement d’une parole qui viendrait des abysses et trouverait le lieu de son déploiement, là, au centre de la belle lumière, de ses éclaboussements, ses ruades joyeuses, ses cabrioles facétieuses.

   Y aurait-il quelque chose de plus beau, de plus vrai, qu’elle, la lumière, dans sa constante et souple effusion ? Regardez la lumière. Voyez ses bondissements, ses reflets, ses milliers d’échos, ses ondes qui frissonnent et deviennent semblables à une immense plaque de métal qui contiendrait le ciel, la terre et tout ce qui fourmille dans la variable et toujours renouvelée diaprerie humaine. Voyez sa force, sa puissance, ses éclats, mais aussi son incroyable douceur, cet onguent qui coule à fleur de peau, cette source s’abreuvant à même son constant jaillissement.

   Si, au moins une fois, vous avez vu la lumière avec l’œil de l’esprit ou de l’âme, vous n’en oublierez jamais la si belle texture et serez en demande de sa réitération. Car l’avoir vue, c’est être allé au cœur même de qui vous êtes, à savoir cette unique conscience autour de laquelle tout vit en orbite, aussi bien votre propre corps, que la bannière de vos sentiments, que le satin de vos émotions ou le coutil de vos chagrins. C’est pourquoi nous ne pouvons détacher notre regard de cette plaine lisse, fascinante, porteuse de tous les destins de la terre, du ciel et, bien évidemment des siens, de cette eau qui, ici, se donne comme lustrale car, aussi bien, nous pourrions y renaître et prendre un nouvel essor. Tout en bas de l’image, sont de larges taches d’argent qui sans doute, ne sont que les reflets des nuages. Fusion accomplie des éléments en un seul et unique creuset, tels Amant et Amante qui se donnent à la manière d’un être indivisible, inaliénable. Quelques fragments de rochers émergent de cette étendue de platine et d’écume comme pour dire la persistance de l’archipel avant que de rejoindre la « Terre des hommes ». Tant de beauté en un seul lieu recueillie et nous sommes comblés d’avoir vu. Ainsi se gravent dans la chair les images que nous avons rencontrées dans la pure joie d’être. Ceci est ineffaçable.

 

 

 

 

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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 14:54
Douleur paradoxale de la beauté

                   Font-Romeu, lac des Bouillouses,

                             Pyrénées-Orientales.

                     Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

 

   A Villefranche de Conflent on a pris le « Train Jaune ». Longtemps, dans la voiture ouverte, on a sinué parmi les ravins enjambés de hauts viaducs, on a traversé mille tunnels sombres et humides, l’air frais coulait sur le visage à la façon d’un fin ruisseau, on a pris des photographies pour immortaliser les lieux, on a frissonné parfois sous la lame de la bise, on a eu des vertiges, de courtes joies, des moments de flottement venus d’un lointain passé. On est descendu à Mont-Louis puis on a pris la route pour les Bouillouses. En cet automne déjà traversé des rumeurs hivernales, le Plateau de Cerdagne avait des airs de proche Sibérie. On s’était chaudement vêtu, solides chaussures au pied, un bâton de marche frappait en cadence le sol de schiste et de granit. Dans la tête carillonnait en mesure, pareil à une litanie, une formule magique : « Lac des Bouillouses - Lac des Bouillouses », comme si cette simple incantation pouvait, à elle seule, tracer la voie d’un bonheur immédiat. On voulait voir ce lac « qui fait des bulles » selon la version occitane de son nom, on voulait voir la plaque d’eau ou bien de neige et la double découpe triangulaire, sur le ciel, des Pics Carlit et Péric.

   Le paysage, tout autour du lac, était majestueux, poudré de blanc telle une Marquise des temps anciens, quelques flocons virevoltaient dans l’air sec comme le tranchant d’une faux, le ciel était gris, étendu d’un bord à l’autre de l’horizon tel un tissu soyeux, peut-être un drapeau de prière portant aux dieux de l’Olympe les visages des hommes, parfois clairs et insouciants, parfois embrumés par quelque infinie tristesse. C’était là une sorte de non-lieu qui, par son silence originel, sa pureté, sa blancheur, les contenait tous, les autres lieux du monde, les assemblait en un microcosme qui se suffisait à lui-même, le reste du réel n’étant là que de surcroît, peut-être au gré de l’action de quelque démiurge capricieux et distrait. On aurait pu demeurer là, à ne rien faire, à voir, simplement, tout le reste de sa vie. Il est certaines visions qui sont le tremplin d’une telle félicité, que, jamais, l’on n’en voudrait différer, demeurant tout contre le ciel, la terre, l’eau en leur plus belle conjugaison.

   Mais de l’essentiel, on n’a pas encore parlé, à savoir de cette étonnante sculpture d’un arbre décharné par le vent, couché contre un gros rocher, ses bras s’élevant dans l’air pareil à des stalagmites figées pour l’éternité. Existerait-il une beauté supérieure à celle-ci, simple et réalisée en totalité, à la fois ? Un lieu commun répété à l’envi - c’est bien là son sort le plus évident -, présente la « Nature comme une grande Artiste ». C’est là outrepasser son essence puisque poser le problème de l’art nécessite le recours à une volonté qui se serait manifestée dans l’œuvre. Mais peu importe, cette remarque est adventice et ne sera jamais résolue pour la simple raison qu’en l’esprit de l’homme traîne toujours une miette de panthéisme rendant un culte divin à toute représentation paysagère dont la hauteur excède les possibilités d’en connaître l’origine.

   Là, en plein cœur du froid vertical, face à la pure beauté, on demeure fasciné. Comment ceci est-il donc seulement possible ? Cette perfection qui paraît jaillir du sol à la manière d’une eau de fontaine que le froid aurait pétrifiée ? Tout y est exact, sans fioriture qui nuirait à l’harmonie de l’ensemble, tout y est reconduit à sa valeur essentielle : paraître en-soi et pour soi en tant que cette finalité à proprement parler indépassable. A la première vision, c’est toujours la beauté qui se donne en premier, telle la belle Jeune Fille rencontrée dans la rue qui aimante les regards et se soude, d’une manière indéfectible, au roc inaltéré de la mémoire. Oui, la beauté est une telle exception qu’autour d’elle tout s’arrête et se tait, tout se focalise en un seul et unique regard et ce dernier n’en quittera le prestige qu’avec le plus vif des regrets.

   Enonçant la beauté on ne veut simplement dire l’aspect, l’apparaître en leur sublime rayonnement. Bien sûr c’est eux qui, originellement, nous retiennent au bord de l’abîme, comme en sustentation. Mais il y a plus. Cette beauté qui rougeoie et étincelle n’est possible qu’en raison d’une beauté intérieure, d’une qualité éminente forgée au plus secret de l’intime. Ici, bien entendu, se donne à entendre la visée panthéiste dont on parlait il y a peu. Comme si cet arbre mort portait encore en lui, âme et esprit, sensations internes. Il y a fort à parier que ces branches, cette souche dorment du sommeil des pierres et que rien n’en troublera le songe de gemme soudé à sa propre surdité. Cependant, si l’on veut percevoir adéquatement le propos développé dans ce texte, l’on aura présent à l’esprit, à la façon d’un écho, la présence humaine perçant sous cette belle torpeur végétale. Peut-être l’image d’une présence féminine qui s’y imprimerait en creux

   Ce que la vision de la beauté occulte à nos yeux assoiffés de perfection et de délicatesse, c’est d’une façon qui pourrait bien se donner en tant que tragique, l’idée de la douleur, de la souffrance. Car ce que l’on voit ici est bien le résultat d’une sourde épreuve qu’a subi l’arbre et ce qui nous apparaît sous cette forme esthétique, c’est sa mort ou les traits qui en sont apparents. Il y a une constante dans les choses belles ordonnées par la Nature, c’est l’idée de dénuement, de spoliation de la matière, terre, bois, fer, au terme de laquelle elle, la Nature, nous rencontre sous le sceau d’un genre de sublimité. Voyez l’aridité des déserts, leurs vagues de sable, leurs roches érodées, striées par l’action du vent. Voyez les canyons, leurs larges entailles polychromes dans une terre violentée. Voyez les salins étincelants des hauts plateaux andins. Voyez les steppes désolées de Mongolie où ne court que le peuple égaré d’une rare végétation jaunie. Voyez les roches d’Eire usées par le temps, érodées par une lumière basse agissant telle une pierre ponce. En tous ces lieux, ce qui nous émeut et nous touche profondément, c’est bien cette atteinte des choses, lesquelles dépouillées jusqu’à l’âme nous font l’offrande de leur vérité. Or il ne saurait y avoir de beauté qui se dispense de vérité.

   Nulle beauté sans souffrance donc. Nulle beauté qui ne résulte d’une usure, d’un lent polissage, d’un geste mille fois répété qui supprime, écaille après écaille, le bavardage inutile, le copeau disgracieux, la barbe de métal qui fleurit au bout du tranchant de l’outil. Le travail de l’artisan est exemplaire à plus d’un titre, lui qui rabote, lisse, décape, polit, caresse le bois, au terme de son travail, d’une touche de généreuse encaustique. Comme s’il s’agissait d’oindre d’un baume régénérateur ce qui a été offensé par le tranchant de la lame. L’objet que nous voyons et admirons, tel ce bol touareg consacré à la nourriture, porte encore en ses flancs les blessures infligées par le maniement de l’herminette d’acier, laquelle a dompté la matière, l’a façonnée à des fins de domesticité. Rien n’est plus beau que ce travail de façonnage du réel qui procède par suppressions, entailles, incisions, scarifications, creusements, échancrures, lacérations qui ne sont, en définitive et symboliquement considérées, que des plaies vives infligées à la substance afin que, parvenue à son essence ultime, elle demeure en son être qui, par sa forme, participe aux belles manifestations de l’esthétique. Remarquable dialectique Nature/Culture qui trace les sillons de la civilisation à même la stupeur d’un réel transfiguré.

   Mais, sous la plastique matérielle et utilitaire, sous le bol et la souche, on n’a nullement oublié l’épiphanie humaine qui donne sens et direction aux actes du devenir. Donc, si le bol en son creusement, l’arbre en son déracinement, dévoilent une douleur sous-jacente, nombre d’œuvres d’art portent le témoignage, les stigmates à même leur visage, de ce travail identique à celui d’un enfantement, car toute portée au jour de l’être est toujours le résultat d’un tourment, le témoin d’une affliction.

   Regardez Mona Lisa en sa pure beauté. Est-elle joyeuse, assurée de sa condition, empreinte de félicité ? Assurément non. Son visage est un bois éteint sur lequel glisse la lumière. Ses yeux sont profonds, comme enfouis dans le massif de chair, inatteignables en quelque sorte. Sa bouche esquisse un demi-sourire qui ne dit qu’une tristesse vacante, une mélancolie à fleur de peau, un vague à l’âme dont, enjambant les siècles, l’on penserait qu’il est de la nature filandreuse, cotonneuse du spleen baudelairien dont « Les Fleurs du Mal » tracent le portrait mot à mot. Mona Lisa n’est pas arrivée à son être en totalité. Quelque part quelque chose lui manque que le célèbre sfumato du Maître Toscan - cet autre nom de l’affliction -, est habile à révéler. Mona est en dette d’elle-même, elle ne parvient même pas à se connaître. Elle demeure en-deçà de qui elle est, dans une zone d’incoercible fascination. Son regard, elle le tourne vers l’en-dedans et s’y perd comme un regard se perd dans la contemplation d’une eau de fontaine ou bien au contact de la lentille brillante d’un puits immergé dans les profondeurs de la terre.

   Elle est sa propre énigme et sans doute l’avisé Œdipe ne parviendrait-il nullement à en déchiffrer le contenu. Car tout est crypté chez Mona, tout est enfoui au plus profond de sa chair. Ce qu’il y a de patent, à regarder la Florentine, ce qui se donne pour sa propre vérité, c’est qu’elle est grosse d’elle-même, c’est qu’elle est tout juste avant la parturition, c’est qu’elle n’a encore nullement consenti à retourner sa peau de manière à surgir dans le réel. Certes sa souffrance n’est nullement visible, dira-t-on, et l’on aura raison et tort tout à la fois. Elle n’est pas sans évoquer le personnage féminin illustrant le tableau de Lucas Cranach l’Ancien dans « Allégorie de la mélancolie » ou bien l’attitude profondément retirée en soi, comme perdue dans d’inaccessibles songes du Modèle qui illustre la toile « La Robe rose » chez Henri Matisse.

   C’est ainsi, toute beauté que l’on penserait hors d’atteinte, rayonnant de son propre prestige, ne fait que s’acquitter d’une dette, peut-être à l’égard de la nature, des hommes, des choses, le monde est si complexe dans ses significations polyphoniques ! Voilà, l’on était parti bien au-delà du Lac des Bouillouses, bien loin de ses congères de neige, peut-être grisé par l’altitude des deux pics qui en constituent la toile de fond. Il n’en demeure pas moins que nous n’avons fait que quelques cercles autour de cet arbre mort, de sa cathédrale de branches, des dagues hérissées de ses anciens rameaux. Oui, souvent, les choses qui signifient sont dans la distance et nos yeux ne les perçoivent nullement. Nous prenons rarement le temps de regarder, d’interroger. Nous nous ruons sur le réel avec une telle précipitation que, d’ordinaire, nous en oublions l’exacte mesure. Cette nef de bois échouée sur le rivage est clouée dans sa pure beauté. Son voyage n’est nullement terminé qui se poursuit dans notre imaginaire. Nous penserons en avoir oublié l’étonnante présence, cependant, à la manière d’une comptine il continuera à habiter notre inconscient. Parfois, regardant l’un de ses frères d’infortune couché sur le sable d’une plage, nous aurons comme une sorte d’éblouissement, d’image en écho venant se superposer à notre actuelle vision. Bien évidemment nous n’en saurons rien, notre monde d’images est un tel carrousel ! C’est ce vieux compagnon rencontré un jour sur la hauteur neigeuse du Plateau de Cerdagne qui nous fera signe depuis sa retraite infinie. Les nuits d’hiver, dans sa parure de glace, piqué de la lumière des étoiles il poursuivra son lent cheminement vers l’infini de son destin. Aura-t-il au moins le sentiment de sa douleur depuis sa conscience de bois ? Peut-être, pour le savoir faudrait-il être arbre soi-même ? Peut-être !

 

 

   

 

 

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 15:50
Esthétique de l’effleurement

                   Toutes photographies : Hervé Baïs

 

***

  

   Prémices à un voyage photographique

 

  Les trois images qui vont être commentées ci-dessous sont d’Hervé Baïs. Il faut en dire quelques mots généraux, théoriser sur cette belle et discrète matière qui file entre nos doigts dès qu’aperçue. Nous voudrions en saisir dans l’instant les mailles souples mais la photographie est déjà loin qui poursuit son voyage bien au-delà de nos corps, non à l’extérieur de nos consciences ou de nos sensibilités cependant. Elles demeurent quelque part, en un endroit secret où elles distillent leur miel, diffusent leur nectar.

   A l’origine de ces œuvres il y a une infinie délicatesse qui ne s’empare du réel faisant face qu’avec une pure et simple attention, une sûreté du regard qui n’est que la mise en scène de la vérité. Nulle affèterie qui cernerait l’image d’une poudre de riz destinée à en occulter quelque détail, quelque forme ou qui voudrait en souligner telle ou telle ligne de force. Non, le paysage tel qu’il est dans sa naturalité la plus effective, aussi près que possible de son essence. Une idéalisation du réel qui se traduit par ce que nous nommons une « esthétique de l’effleurement », telle qu’elle peut apparaître, par exemple, dans les zones intermédiaires, sans délimitation précise, ces rumeurs des faubourgs dont les romans de Modiano nous délivrent les originales métaphores. Tout y est sans doute question de lumière, de retenue, d’un désir qui sait gommer son impatience, retenir sa parole sur le bord du dire. Exacte ferveur de ce qui s’adresse à nous selon la pureté d’un être-au-monde.

   A ces œuvres, rien ne saurait être rajouté ou bien retranché, c’est dire qu’elles trouvent d’emblée leur propre accomplissement. La composition, dans ce beau format carré, repose toujours sur une trilogie dont la singularité est déjà le gage d’une belle mise à l’épreuve des choses : un ciel, une mer ou bien une plaine lissée de vent, une ligne d’horizon. Ces signes directeurs se complètent, le plus souvent, de quelques touffes végétales qui ponctuent et rythment plutôt qu’elles n’affirment, de rochers qu’on dirait diluviens, de bâtisses décharnées perdues dans le vide, de terres à la profonde personnalité géologique. Tout ceci concourt à dresser l’espace d’une poésie directe, avec laquelle une âme sensible ne peut que se sentir en profond accord. Les clartés sont toujours douces, mariant en une savante alchimie, des noirs plus ou moins affirmés, des blancs soyeux, écumeux, que médiatise la palette élégante des gris. Dire que ces images sont propices à la méditation, au recueillement, est le simple énoncé d’un truisme. A leur vision il y a une telle évidence ontologique que nous ne pouvons demeurer étrangers à leur pouvoir de fascination. Tout bavardage étant ici exclus, notre regard se focalise sur le paysage qui est autant mental, affectif que simplement naturel. Ces photographies nous visitent à la manière d’un souffle qui viendrait lisser notre peau, d’un alizé, d’une écume saturée de blancheur, d’une feuille d’automne en sa patine sereine. Elles évoquent la douceur intime d’un galet lissé de lumière. Elles font signe en direction de cette belle nature gaélique où le ciel et le vent glissent continuellement sur la vitre argentée des lacs.  Elles posent le réel à la manière d’un songe et nous invitent à traverser leur mince épiderme. Peut-être portent-elles, sur leur envers, toute la félicité que la terre prosaïque que nous rencontrons quotidiennement ne serait jamais en mesure de nous offrir, seul l’art le peut qui fréquente de hautes frondaisons.

 

   Quelques rapides commentaires d’images

 

   Celle qui figure à l’incipit de cet article - D’abord il faut partir de la nuit, de sa douceur charnelle, de sa plénitude, de sa rotondité. Oui, toute nuit est douce, enveloppante, épidermiquement matricielle. Dans la nuit on se love, on se met en boule, en boule duveteuse, consciente de sa propre forme, de sa valeur intimement narcissique. C’est de l’ordre de l’abri et de la réassurance, cela a la consistance de voiles flottant infiniment dans le dais sombre du ciel. Mais regardez donc le ciel, potentiels dormeurs, belles entités oniriques, flottant bien au-delà du possible, de l’organique étroit, de ce qui oppresse et maintient dans les murs blancs, aseptisés, d’une cellule. Jamais le ciel nocturne n’est totalement noir, occlus sur lui-même. Il est traversé des flocons du rêve, de l’invisible trajet des comètes, de la respiration claire des enfants aux yeux étincelants. Voyez cette belle unité du sombre en sa subtile réverbération. Tout en haut, les nuées sont compactes, chargées d’une lourde suie. Puis une plage plus claire au centre de laquelle s’ouvre l’œil de la Lune, cette origine d’une lactescence qui semble n’avoir nulle fin. L’horizon est un fil si discret, il semblerait avoir disparu, mêlant onctueusement ciel et terre dans de splendides noces cosmiques. Long est le sillage de la Lune qui irise les flots et trace son chemin de beauté. On pourrait rester toute une nuit, ainsi, à en regarder la ligne semblable à l’exercice d’une pure vérité. Tous les ailleurs seraient faux, inauthentiques, voués à d’éternels mensonges, à de lâches compromissions.

 

Esthétique de l’effleurement

Mais le sommeil, soit-il régénérateur, ourlé de promesses infinies, il faut un jour lui fausser compagnie et rejoindre les rivages de l’aube par où s’annonce notre futur le plus proche. Ce futur que féconde la lumière en sa plus ouverte présence. Quelques lambeaux de nuit traînent encore ici et là, semblables à un tissu de crêpe accroché à la voûte du ciel. C’est un subtil flottement, une réverbération mémorielle de ce que furent les songes qui, encore, entourent nos têtes des faveurs de voyages lointains, utopiques et beaux au seul mérite d’une liberté qui ne saurait connaître son envers, cette aliénation terrestre d’un quotidien qui, toujours, nous échappe. Tout s’annonce selon la belle légende d’un commencement, d’un début de monde étonné de sa propre venue. Tout est si calme, ici, dans ce genre de non-lieu primitif. Les hommes ne sont nullement encore venus à eux. Ils sont quelque part dans d’ombreuses conques, attendant que leur heure s’annonce. Il n’y a pas de bruit, pas de parole, seulement une belle et ample respiration pareille au rythme immémorial des choses. Il y a trois venues à l’être dans la pure faveur : un ciel intouchable, lointain ; l’immobile plaine de la mer ; un flux d’écume qui ne cesse de retomber comme immobilisé sur le seuil de sa propre parution. A cette image nous nous ressourçons comme à l’eau d’une fontaine limpide. Nous souhaiterions même que le temps s’arrête sur cette crète d’incertitude et nous ouvre le rideau qui occulte l’éternité.

Esthétique de l’effleurement

Le demi-jour s’est déplié libérant la totalité de la conscience. C’est une incomparable lucidité qui ouvre, dans le puits de notre vision, la marque d’une joie manifeste. Ici, tout contre le jour qui ruisselle, contre le blanc qui purifie tout, sous la mousse claire des nuages, tout devient si facile qui donne à nos corps la légèreté même d’une comptine pour enfants, la grâce d’une fugue, la souplesse du félin lorsqu’il glisse le long des herbes de la savane. C’est comme une lumière intérieure qui jaillit et nous dit la certitude de notre présence en ce qui est le plus rare, le plus inouï : exister sans délai près de la pure élégance, de la délicatesse immédiate, de l’harmonie, cette subite évidence qui fait surgir, sur la cimaise des visages humains, l’empreinte de la félicité. Oui, le lyrisme, l’effusion romantique sont les seules voies que la rhétorique autorise lorsque nos affinités avec le monde sont si étroites qu’une fusion deviendrait possible, un sans-distance, une unité fondamentale dont quiconque est à la recherche, faute, le plus souvent, de n’en pouvoir exprimer l’admirable contenu.

   Ces photographies sont un chant visuel, une douce incantation, une parole venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps. Aussi convient-il de faire silence, de demeurer hors champ de manière à les laisser libres d’elles dans le jour qui pullule et bourgeonne.

 

 

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11 novembre 2019 1 11 /11 /novembre /2019 15:01
Comme il pleut sur la ville

               « Il va pleuvoir sur la plage... »

 

               Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

Il pleure dans mon coeur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon coeur ?

 

Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un coeur qui s'ennuie,

Ô le chant de la pluie !

 

Il pleure sans raison

Dans ce coeur qui s'écoeure.

Quoi ! nulle trahison ?...

Ce deuil est sans raison.

 

C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon coeur a tant de peine !

 

*

 

   Comment, en cet automne qui surgit, en cette belle photographie qui en trace la pluvieuse venue, ne pas évoquer le précieux poème de Verlaine ? Ainsi, dans la poésie se donnent d’irremplaçables instants, ainsi en image se disent les états d’âme qui sont le revers brillant ou bien sombre de notre chair opaque. Car c’est toujours de ceci dont il s’agit, d’une relation du corps et de l’âme, de la justesse de l’esprit qui sonde le réel jusqu’en ses plus intimes pliures. Ce qui crée cette immarcescible mélancolie attachée à la saison c’est l’inévitable intervalle des heures et des minutes qui se glisse entre nos corps successifs : celui d’été nimbé de clarté, inondé de lumière et de joie, promis à la volupté, et celui, hivernal, déjà endeuillé dans son linceul de peau, à la glaçure de marbre qui ne semble vivant qu’à attendre le bourgeonnement du printemps. A ceci nous ne pouvons rien changer et nul voyage lointain, nulle rêverie tropicale n’effaceront en nous cette immémoriale inclination à la perte qu’incise en nous, au plus intime de notre existence, la chute lente et irrémédiable des jours. C’est comme le vol d’un grésil léger que des sautes de vent ne portent en l’air qu’à la mesure de leur souffle constant. Une faille dans le noroît et la terre est rejointe alors qu’on pensait l’aventure céleste infinie, le flottement promis à l’horizon de l’être.

   Faut-il encore le redire, nous sommes des hommes du désir et du manque et estimons notre avenir seulement tracé à l’aune de la perte. Cependant les saisons n’ont nulle psychologie, nulle pensée et c’est la nôtre qui instille en leur substance d’étranges vertus qu’aussitôt viennent gommer de possibles vices, d’inconcevables charges de néant. Nulle hiérarchie qui diviserait le temps météorologique en stances positives et négatives, qui placerait d’un côté la générosité printanière, que contrebalancerait la rigueur hivernale. Du reste, quiconque a le droit de préférer la bise et le givre aux alizés et aux terrasses ombragées habités par les Epicuriens. Mais, s’il existe une « morale », ou bien seulement une valeur du factuel, on meurt aussi bien en été qu’en hiver et il existe des gens heureux que les glaces du Pôle réjouissent, que la vue des icebergs comble. Le « devisement du monde » est toujours joyeux en soi, seule notre habituelle impéritie en obère le visage ouvert, multiple, le plus souvent chatoyant. Le problème c’est que nous nous tournons trop souvent en direction du sublime qui n’est que l’autre nom du penchant au sérieux, au dramatique. Aussi pourrions-nous hisser l’automne au sommet de nos rencontres esthétiques et émotionnelles que nul ne s’en offusquerait, à raison du reste. Ici nous en appellerons à la belle prose verlainienne : « C'est bien la pire peine/De ne savoir pourquoi/Sans amour et sans haine/Mon coeur a tant de peine ! », qui nous dit le sans-raison d’une peine aux contours si imprécis, tels les nuages qui voguent au-dessus des plaines et des mers et lissent la table ouverte des hauts plateaux.

   On a beaucoup marché par cette journée venteuse poudrée de pluie. Partout est la bruine qui cerne les yeux, limite la vision, comme si l’on était arrivé, sans bien le savoir, en quelque bout du monde, en un « finistère » qui ne connaîtrait ni la houle des hommes, ni les tracas de la terre, seulement cette envolée pour un illisible ailleurs. « Ô le chant de la pluie ! », pourrait-on déclamer en voix intérieure, la seule qui convienne à cette haute et belle solitude. Une palme de joie effacerait soudain toute idée triste et la toile bleu-marine du ciel s’ourlerait de profondeurs océanes à l’infinie richesse. Etoiles de mer flamboyantes, transparence de cristal des méduses, ballet des algues aux cheveux de fée. C’est étrange et stimulant le pouvoir imaginaire, cela traverse le corps, cela le dilate à la façon d’une outre, des vents s’y animent sous le geste millénaire d’Eole, des courants s’y métamorphosent en événements tactiles, on est touché, au sens propre, par ces vivants tentacules, ces flagelles de soie qui sont le tissu même du ravissement esthétique, de l’énergie amoureuse lorsqu’elle déplie ses luxueux pétales, ouvre la corolle de la plénitude. Il ne s’agit ni d’une joie candide, ni du sentiment exacerbé d’un rêveur distrait mais de la justesse de l’exister quand il vise la cible anthropologique et y dessine les arabesques de ce qu’être veut dire en son essence, en sa note fondamentale. Dès lors il n’y a plus que ceci qui compte, cet effleurement du jour, cette densité charnelle de la nuit, cet attouchement de l’aube en sa lumière bleue, du crépuscule en sa vêture de feu.

   La plage est belle qui est parcourue de milliers de plis, ce sont de courtes vagues de lumière, des crépitements de sel, des étincelles de sable qui indiquent la marche à suivre, oui, là-bas, vers l’horizon cerné de blancheur, vers les cubes des cabines de bain dans leur touche imperceptible, vers les maisons des hommes où vibre le chant du quotidien, où s’allume la mélopée des jours tristes et beaux dont est ouvragée toute existence humaine. Mais la marche vers soi, aussi, surtout, car toute avancée humaine est ceci qui doit porter à notre conscience l’exacte dimension des choses, à commencer par la nôtre qui, le plus souvent, se dissimule et ne profère jamais son nom qu’à voix basse, indistincte, comme s’il y avait une sorte de pudeur native à se dire, à se montrer, à dresser sa propre figure au regard du monde. On avance encore, courbé contre le vent, pris dans les remous du temps, dans le cyclone des pensées, dans le maelstrom de l’éprouver. Ce qui est difficile, dans ce genre de chaos de l’univers qui vient à nous, percevoir chaque événement du paraître telle une exception qui, jamais, ne se reproduira. Ce n’est nullement le temps atmosphérique qui nous incline à la tristesse ou à la peine. Il est la propriété de la Nature, non la nôtre. Ce qui nous affecte et pleure dans nos cœurs, c’est le temps humain, le seul qui, en réalité, nous habite de l’intérieur. Le temps nervalien, hugolien, proustien. Le temps romantique, poétique, celui du souvenir et de la réminiscence. Seul celui-ci peut faire son chemin à bas bruit et entraîner un tumulte de chair ou bien se donner à la manière d’une douce ambroisie, agir à la façon d’un baume, d’un onguent que des doigts aimants auraient confectionnés à l’aune de notre seul plaisir.

   Oui, cette photographie, avant d’être une œuvre portée à son plein accomplissement, est une figure de la temporalité dont nos cellules les plus dissimulées sont pénétrées sans que nous n’y prenions garde. Le problème du temps est son invisibilité, sa trace inapparente qui, à notre insu, dépose les stigmates de la croissance puis de la décroissance tout comme la plante pousse, se hausse au bout de sa tige et s’incline enfin pour rejoindre le lieu de sa naissance. Il n’existe nulle différence entre le destin de la graine et celui qui nous a été alloué pour une brève éternité. Tels les végétaux, vous sommes des êtres de la photosynthèse et c’est sans doute pour cette raison que nous préférons les flamboiements de l’été aux pâleurs automnales, que nous jubilons à midi et nous inclinons le soir pour rejoindre le lieu de notre couche. Se plaindre de ceci reviendrait, tout simplement, à sortir du cercle des choses naturelles. De la Nature nous tenons notre existence, nous sommes comptables de sa belle prodigalité.

   « Les Quatre Saisons » de Vivaldi disent en musique, ce que dit la poésie en mots, ce que dit la photographie en vision du réel. Mais écoutons les paroles des quatre sonnets qui accompagnent les concertos de Vivaldi et comprenons ce qu’ils nous disent, tour à tour selon la vivacité de l’allegro ou bien selon la douce complainte de l’adagio : « Voici le Printemps,/Que les oiseaux saluent d'un chant joyeux. », voici le temps de la jeunesse. « Sous la dure saison écrasée de soleil,/Homme et troupeaux se languissent, et s'embrase le pin. », voici le temps de la maturité. « Chacun délaisse chants et danses : /L'air est léger à plaisir,/Et la saison invite/Au plaisir d'un doux sommeil. », voici venu le temps des rides et des tempes chenues. « Sentir passer, à travers la porte ferrée,/Sirocco et Borée, et tous les Vents en guerre./Ainsi est l'hiver, mais, tel qu'il est, il apporte ses joies. », voici le temps de la vieillesse que tempère une note d’optimisme sous le signe d’une possible joie. Vivaldi ne nous dit nullement le temps des saisons avec les primevères au printemps, le ciel embrasé de l’été, la chute des feuilles en automne, la bise qui cingle le visage en hiver. Ceci ne serait qu’exposition de métaphores « naturelles ». Vivaldi nous dit simplement, avec le langage musical qui est le sien, le cycle de la vie, un âge qui croît, exulte, décroît, trouve enfin son étiage. Si, comme dans les fables, il devait y avoir une morale de l’histoire, avec Ronsard nous énoncerions ceci, rien que ceci :

 

A Cassandre

 

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avoit desclose

Sa robe de pourpre au Soleil,

A point perdu ceste vesprée

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vostre pareil.

 

Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir !

Ô vrayment marastre Nature,

Puis qu'une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir !

 

Donc, si vous me croyez, mignonne,

Tandis que vostre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

Comme à ceste fleur la vieillesse

Fera ternir vostre beauté.

 

*

 

   Ainsi va la vie, commencée avec Verlaine, terminée avec Ronsard, qu’éclaire la note vivaldienne, qu’illustre à merveille la photographie beauvoisienne. Il n’y a guère d’autre lieu où aller ! Le cycle des saisons est ouvert qui nous attend.

 

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2019 2 15 /10 /octobre /2019 08:29
Tectonique des plaques

             « Entre mer et désert ... Bardenas Reales »

                        Photographie : Hervé Baïs

 

***

  

   Il faut avoir vécu de longues plaines monotones, avoir parcouru les chaumes immenses de la Beauce, avoir confié son corps aux surfaces océanes où rien ne se donne que l’illimité et l’invisible horizon, avoir été dépossédé de soi dans les erres sans signification d’un « plat pays », avoir marché longtemps dans les immenses étendues ukrainiennes couchées sous la houle jaune des épis. Alors, pour donner le change à ce sentiment de dépossession, pour se retrouver en quelque sorte et disposer de repères solides et stables, il faut visiter quelque domaine où la géologie a semé ses fortes empreintes, prenant figure tel ce singulier paysage des Bardenas Reales qui, dans le vaste monde, ne saurait trouver d’équivalent. Ainsi sur terre existe-t-il des lieux au caractère bien affirmé, à la personnalité bien trempée. Les découvrir est toujours étonnement et joie logée au plus intime de soi, genre de vertige qui est parole de toute beauté lorsqu’elle vient à notre rencontre et nous enjoint de l’entendre

    Alors il faut consentir à sortir de soi, déplier ses antennes tel le prudent limaçon, hisser tout au bout de sa conscience les boules curieuses de ses yeux et s’emplir de ce qui vient à nous dans l’étrange et la douce onction, tout à la fois. Curieuse expérience que de se confronter à ce tout autre que soi, à cette verticale altérité qui nous aimante, nous fascine et nous place si près, soudain, de ce bouillonnement tectonique, de ces remous de lave, de ces collisions de moraines, de ces pliures d’argile au gré desquels l’antique et très mythologique Gaïa se manifesta comme le terrain de jeu qu’elle nous offrait dans cette glaise demeurée en son essence originelle. Si quelque chose se dit, ici, de l’exception de la Nature, c’est bien cette primarité esthétique, ce premier essai d’apparaître au monde, cette décision de demeurer là, en sa plus effective et tangible configuration. Avant eût été trop tôt, un genre de brouillon cosmique inachevé, illisible, confus. Après eût été le dépassement de soi de la roche, de la terre, du limon en une forme trop polie, poncée, perdant par là-même les prédicats de sa nature si rare, si élégante.

   Car, voyez-vous, c’est toujours dans une forme de passage, entre l’ébauche, l’esquisse et le produit fini, lisse, sans accrocs que se donne le sens en sa plus positive détermination. Les paysages de haute figure, les déserts, les hauts plateaux, les mangroves, les landes, les canyons, les falaises, les défilés, les étendues volcaniques avec leurs soufrières et leurs geysers, tout ceci est comme arrêté en plein vol, en pleine effusion, comme un oiseau de haute mer qui planerait infiniment dans sa voilure blanche, pétrifié en quelque manière, portant en lui l’ineffable trace de sa naissance, les stigmates de sa future mort et, figé dans son éternel présent, ne témoignerait de son être qu’à la hauteur de son invincible immobilité.

   Oui, c’est ainsi, les paysages de haute lutte portent en eux cette fixité temporelle si étonnante qu’on les penserait éternels. Et, en quelque sorte, ils le sont, tout comme la beauté témoigne, elle aussi, de ce temps condensé, de cette focalisation des jours en un point qui est le rassemblement des significations multiples éparpillées dans l’univers illimité. Ici, tout conflue qui dit l’esthétique authentique en son inaltérable profusion : le vent, la pluie ont buriné le sol, y ont imprimé des ravines qui sont le souci de la terre. La rudesse du climat a entaillé la marne, faisant surgir de curieux et tourmentés monolithes, faisant s’élever des orgues qui, peut-être, la nuit, lorsque personne n’est présent, chantent les immémoriales odes qui ont présidé à leur naissance. Des terrasses travaillées par une lente érosion se couchent sous le ciel gonflé de lourds nuages.

   Le sentiment d’étrangeté est renforcé par les toponymes locaux : « La Pisquerra », « El Rallon », « El Plano » et surtout, peut-être, « La Negra », « La Blanca ». « La Noire », « La Blanche », comme si ces scènes si proches de l’essentiel ne pouvaient avoir de traduction que cette dialectique si tranchée dont le gris constituerait la valeur médiane, le lien qui ferait tenir en équilibre cet édifice aussi curieux que les constructions de boue et de salive des termitières. C’est ceci le dépaysement, « action de s'en aller dans un autre pays », nous dit l’étymologie. Oui, assurément nous allons dans un autre pays, sans doute un pays de chimères et de merveilles dont nous pourrions penser qu’il est le fruit de notre imagination lorsque nous lui lâchons la bride et qu’elle s’enfuit au galop pour bien plus loin que nous n’avions pu le penser jusqu’alors.

   Un tel lieu ne peut être qu’un lieu d’immense solitude. Soi avec l’être-du-paysage sans qu’il puisse y avoir d’intermédiaires, de témoins, de commentateurs bavards et pléthoriques. C’est de cette manière que la sensation, transitant de la conscience de la Nature (fût-elle menue, discrète, effacée), à la nôtre propre, sinue en nous avec les plus belles chances d’essaimer ses spores de croissance, d’assurer la germination de ce qui a été porté à notre regard, entendu, éprouvé jusqu’en la résille disponible de notre peau. C’est un genre de métamorphose de qui on est à la mesure des affinités que l’on entretient avec le proche et le délicat, le distingué.

    Oui, car sous des auspices abrupts, des rugosités, des lacérations, des entailles, des ravines, ce qui se montre est du plus pur raffinement qui soit. C’est bien là la vertu d’un regard synthétique que de tirer du divers souvent confus et emmêlé, une manière d’harmonie, de juste mesure dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à croire notre hauteur d’hommes bien supérieure aux travaux de la Nature. Si la beauté artistique est, à l’évidence, le résultat d’une action humaine, la beauté de la Nature ne saurait lui être inférieure, différente seulement, et ô combien parfaite lorsqu’elle s’ingénie ici, dans les « Bardenas », à nous enchanter de toutes ces formes que seul un génie transcendant les habituelles contingences aurait pu porter au jour. 

    Que nous reste-t-il à faire que demeurer en silence et dévider, à l’intérieur de nos têtes, l’écheveau des sensations ? Dire le ciel arrêté en sa course, la complexité des nuages, leur lourdeur de plomb. Dire la clarté, ses golfes qui se découpent dans la chape céleste. Dire la cheminée de fée, son cône tronqué que prolonge une crête semée de neige blanche. Dire les falaises de terre aux lourds plis, ils font penser à ces rideaux de scène qui dissimulent le jeu des acteurs encore en attente de paraître. Dire ces pesantes plaques de roches semées de taches, elles font signe vers cette tectonique invisible qui porta jusqu’à nous, en des millions d’années en des milliers d’heures serrées, inaudibles, ce secret de la terre enfin devenu visible, enfin devenu palpable. Dire cette belle et envoûtante bichromie qui est le langage du sol, les noirs profèrent, alors que les blancs sont la césure entre les mots, leur souple respiration, ce qui nervure notre entendement et ouvre les portes de la raison qu’architecturent les irremplaçables piliers du concept. Mais peut-être en disons-nous trop et le cours des mots est-il dans l’indigence de dire ce que le regard décrypte en ses deux notes essentielles : un noir, un blanc, un noir, un blanc et le tintement d’un gris qui accomplit le sens.

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 15:29
Luminescence, nitescence, iridescence

 Un matin...côté sud...plage des Coussoules

 Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Comment dire la beauté des choses ?

Comment dire la diffusion de la lumière ?

Comment dire la présence immédiate d’une image ?

 

   Il faut avoir recours au lexique, la seule ressource qui nous soit octroyée depuis le seuil de notre naissance. Certes il n’y a nulle équivalence entre le mot et la représentation qu’il veut signifier, entre les sons du langage et les grains de lumière qui essaiment la photographie. Pourtant nous n’avons aucune autre alternative que de proférer intérieurement une poésie ou bien de parler à haute voix, cependant dans la retenue, fleurs sur le bord des lèvres qui déplient doucement le tulle de leur corolle. Les mots sont de sublimes effervescences qui courent d’un horizon à l’autre et s’effacent au gré de leur profération. Les images, elles, sont stables, fixes, seulement animées depuis l’effectivité médiale de leur être. Ce que l’image dit en ombres et clartés, en noirs et blancs, en clairs-obscurs, les mots l’expriment au rythme de leur mélodie, à la hauteur de leurs césures, à l’aune de leurs souples vocalisations.

   Quoique distanciées, toutes ces choses, du registre iconique ou langagier, trouvent des correspondances. Interrogeons la morphologie et rapportons-là à la scène qui nous est offerte. « Soie » fera signe en direction du lisse de l’eau, « flocon » appellera l’essaim des nuages, « argent », la ligne claire du rivage, « métal » sera le nom pour l’étendue immobile de la plaque d’eau. Aussi, nous récitant les yeux fermés quelque ode que nous aurions inventée au gré de notre imaginaire sur ce tableau, et voici que sur l’écran de notre rêverie surgiraient les éléments d’un paysage qu’aurait façonné notre esprit. Evoquer est toujours faire venir en présence. Souvenance est toujours ouvrir la scène de ce qui fut qui, durablement, s’imprima dans les feuillets toujours disponibles de notre psyché. Merveilleuse faculté du langage qui nous restitue telle vision dont nous pensions qu’elle était perdue à tout jamais, alors qu’elle n’attendait que le lieu de sa singulière résurgence.

   « Luminescence, nitescence, iridescence », voici le titre attribué à cette illusion qui nous visite et paraît si irréelle qu’elle ne serait constituée que des productions d’un rêve, serait-il éveillé ou bien pris dans les mailles des puissances nocturnes. Ici, plus que la valeur propre du suffixe « escence », lequel indique l’état, la propriété, la qualité, convient-il mieux de se laisser porter par la musicalité des sifflantes qui glissent tel un alizé portant avec lui cette intime douceur dont Pierre Loti nous disait dans son récit « Mon frère Yves » :

   « …nous naviguions encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à respirer ; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond ... »

   Oui, cette photographie est, à l’instar de la belle évocation de Loti, poésie du souffle, elle vient de loin, elle va loin emportée par sa propre cadence qui est celle de la respiration, un inspir, un expir et ainsi de suite jusqu’aux confins d’une possible éternité. Une respiration de Yogi, en quelque sorte, une mise en relation avec le monde fluide des états de conscience extralucides, avec la musique stellaire de la spiritualité, cette douce onction qui, nous arrachant aux pesanteurs terrestres, nous rend libres et fait de nos corps de simples ballons, de simples cerfs-volants dans le lac infini de l’azur. Nous pourrions même croire, un instant, n’avoir d’anatomie que les voiles des cirrus, la floculation des cirrocumulus, un genre d’ennuagement qui nous porterait hors de nous dans le domaine d’une nouvelle et étonnante autonomie.

   Comment tracer l’esquisse de ceci qui semble n’avoir d’existence que dans un univers chimérique, fabuleux, peut-être l’illustration délicate d’un album pour enfants que traverserait la sérénité d’un conte de fées ? De l’indicible, du silence, on ne peut jamais tenter qu’une approche, s’aventurer dans les coulisses et regarder la scène s’éclairer dans un jour qui miroite et ne se donne que sur le mode du mirage. Tout en haut, dans la réserve inépuisable de la sublimité, est le ciel avec sa frange de fumée grise et noire. Puis, plus bas, la teinte s’éclaircit que tutoient les nuages aux doigts si fins, si agiles, à peine une dentelle à l’orée des choses.

   Puis c’est le vif argent, domaine éblouissant dont nos yeux ne pourraient longtemps soutenir la vue. Un long cap noir traverse la presque totalité de l’image comme s’il voulait indiquer le domaine inaccessible des dieux en regard de celui, à portée de main, du peuple des humains. L’immense dalle d’eau est une infinie réverbération qui pourrait connaître aussi bien les temps futurs que les anciens, là où la belle statuaire antique brillait de tous ses éclats réunis. L’eau s’appuie sur la terre, caresse le sable d’une lame blanche cernée d’une bande grise pareille à une cendre. Enfin un triangle de clarté se pose sur la plage comme pour dire la limite de toute magie, l’inévitable clôture qu’en décide le réel. Alors nous clignons des paupières, nous défroissons nos yeux et retournons sur l’agora des hommes : là nous attend notre plus probable destin. 

 

 

 

 

 

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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 08:54
Beauté à l’angle de l’image

                           Photographie : John-Charles Arnold

 

***

 

   Comment pourrions-nous demeurer muets alors que l’été décroît, que s’annonce l’automne, bientôt, dans un dernier flamboiement de lumière ? Et ces couleurs, ces amarantes éteintes, ces capucines solaires, ces rouilles qui, déjà, anticipent les ombres glissant à ras de terre. Et ces ambres si colorés de joie, ces blonds vénitiens - avant-goût de la fête et du masque -, ces touches de Nankin, on dirait un voile issu de quelque sillon, tout juste naissant dans l’étirement du jour. C’est là le sublime de toute saison que de nous offrir un visage nouveau. Certes nous en avons déjà fait l’expérience mais nous, les hommes à la courte mémoire, ne sommes plus très sûrs d’en avoir connu la belle manifestation. Ces variations automnales, ces clartés telles des cymbales de cuivre, telles des amulettes d’argent, nous les avons sédimentées, ici à l’aune d’un amour vite épuisé, là au regard d’un voyage mêlant les images dans une manière de curieux maelstrom.

   Mais je ne te dirai plus avant le caractère versatile des hommes, leurs habitudes à regarder mille et mille choses et à n’en jamais retenir que quelques unes, comme de rares gouttes de rosée éclairant leur paume distraite. Mais, au juste, n’existe-t-il qu’une façon de contempler les âges successifs du monde qui nous entoure ? Y aurait-il une juste mesure, un subtil théorème qui nous intimeraient l’ordre de voir de telle manière et non autrement ? Non, tu le sais bien, toi qui inventories le réel avec la minutie d’une entomologiste, il y a une infinité de tournures selon lesquelles prendre acte des choses. Et ceci est tellement subjectif, lié à son propre tempérament, relevant de la cible privilégiée des affinités. Regardant tous les deux cette saison qui bascule en son contraire - l’été est une symphonie, alors que l’automne n’est qu’une fugue -, ce sont deux automnes qui se présentent à nous. Le tien peut-être plus coloré, plus joyeux, le mien, plus ténébreux, déjà pris dans les glaces de l’hiver, blanchi des neiges que pousse le blizzard. C’est si étrange de penser que ce qui se présente à nous n’a nulle consistance puisque seul le décret de notre volonté en dessine les contours, en écrit la fable. Non, le réel n’est pas un étalon fixe, invariable, que nous poserions à l’horizon de nos yeux sans que quelque phénomène ne vienne en altérer l’apparence.

   Vois-tu, ici sur mon Causse traversé de la blancheur des pierres, parcouru de brumes natives, tout se donne dans l’approximation et il est des matins où chênes et genévriers, massifs de buis se confondent en une image pareille à celle qui se révèle sur un écran de verre dépoli. Mais, sais-tu alors combien il est précieux de tout interpréter à sa guise, de dire l’arbre tel le fantôme qu’il pourrait être, le buisson comme esprit, le mur de pierres comme clôture de nos rêves ? Vois-tu, l’on peut toujours tirer quelque chose d’une forme, d’un trait, d’un profil, d’une silhouette. Toujours a lieu l’alchimie qui métamorphose un non-sens en un mot, une phrase et alors nous sommes heureux de ne point demeurer au milieu du gué.

   Ce matin, c’est une image d’un ami Canadien qui a retenu toute mon attention. Oui, sans doute son aspect lunaire, spectral, s’accorde-t-il mieux à mon être fantasque, qu’au tien, plus disposé à recevoir des gerbes de couleurs et des palettes de signes infinis. L’automne, on peut en proposer une figure minimale, un genre d’éveil se haussant à peine d’une nuit encore présente par endroits. Cette heure du lever du jour est belle. Toujours elle m’a questionné, ne serait-ce que par son immobilité, sa longue attente, le doute dont elle est la figure. C’est un peu comme si, en elle, perçait dans le retrait cet infini que notre intellect peine à saisir, sa donation est si abstraite qui fuit au devant de nous sans que nous ne puissions rien déduire de cette éternelle absence. Oui, je l’avoue, cette heure de l’aube est empreinte d’une mélancolie qui instille en notre âme l’irreprésentable dague d’une vacuité. Aussi bien pourrions-nous disparaître dans la texture de la photographie que nous n’en serions nullement conscients.

   Mais ceci, loin d’être tragique, constitue l’espace même de notre liberté. Nous pouvons aller à notre guise où bon nous semble sans que rien ne soit dérangé de l’ordonnancement du monde. En quelque manière, au contact de toute cette diaphanéité, nous nous dépouillons d’une inutile matière, nous laissons des oripeaux derrière nous, nous nous allégeons à la façon d’un cristal qui ne vivrait qu’au rythme de son diapason. Et nous sommes si proches de la consistance d’une idée que nous pourrions, sans dommage, habiter la pensée d’un oiseau de haut vol ou bien cabrioler sur le museau taquin d’un dauphin. Ou bien encore connaître cette amante tissée de rien qui glisse continûment dans l’eau souple de nos songes. Là est le lieu d’un imaginaire sans limite. Du reste, ne serait-ce son rôle éminent que de nous soustraire aux lois de la gravitation, nous autorisant alors à voguer en une altitude inconnue qui nous affranchirait de toute aliénation ?

   Alors, qu’y aurait-il à dire que cette image ne dirait pas ? Toujours il est difficile de greffer un langage sur une photographie délivrant l’essentiel de ce qui est à percevoir. Parler est au risque d’un redoublement. Certes la parole n’est pas de même nature que l’image. La parole se déroule dans le temps, suppose un avant et un après, un passé et un avenir. Dans l’image tout se donne d’emblée dans la soudaineté, la simultanéité. Tous les événements surgissent en même temps et saturent la pensée sans, qu’en aucune manière, il soit possible d’échapper à cette focalisation des injonctions. C’est ceci qui explique le tropisme fascinatoire de la forme iconique. C’est le rapt de notre conscience qui s’accomplit comme si, venant des profondeurs de l’image même nous percevions un étonnant : « Regarde et demeure en silence ». Oui, car alors toute énonciation vient troubler l’onde de la vision et introduit plus de connotations que de dénotations. En somme, ceci reviendrait à dire que l’objectivité de ce qui parait, atteinte en son for intérieur, se modifierait selon la fantaisie d’un subjectivisme faisant la part belle au Voyeur, nullement au Photographe, dont le message se trouverait altéré par cette immixtion dans le foyer même d’où part la signification.

   Eh bien, vois-tu, cette courte réflexion théorique n’altérera nullement  la photographie en son support puisqu’elle est « fixée » à jamais. Ce sont seulement nos états d’âme qui, tout autour d’elle, feront leurs révolutions coperniciennes. Oui, car tout regard est toujours subversion de ce qui vient à lui. Réalité : tout est toujours à interpréter qui nous rencontre. Aussi bien cette brume légère en état de constante apesanteur, aussi bien cette touffe de végétaux aquatiques, faisant son onde de beauté à l’angle de l’image. Tout est à porter au foyer de notre être. C’est bien lui qui vise, détermine, organise, conceptualise, n’est-ce pas ? Alors laissons-le voguer à sa guise. Se mettrait-on en opposition qu’il n’en ferait qu’à sa tête !

  

  

  

  

 

 

 

 

 

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21 août 2019 3 21 /08 /août /2019 16:10
Jean-de-l’Eau ; Jean-des-Champs

                   Dans les blés, au Blanc Nez … »

                    Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il y a, parfois, des mystères qui, jamais, ne se laissent éclaircir. Tel celui de Jean, garçon tout juste situé à la lisière de l’enfance et de l’adolescence, silhouette que les natifs d’ici aperçoivent un jour dans le bleu léger de l’aube, un jour dans le rouge-orangé du crépuscule, rarement à l’heure zénithale, ce petit aventurier pratiquant une pause méridienne et il ne conviendrait nullement de le tirer de sa naturelle léthargie. Que dire de plus de Jean, si ce n’est qu’il est un genre de sauvageon, un Gavroche contemporain livré quotidiennement aux joies d’une nature immédiate et libre dont il goûte les fruits jusqu’en leur plus intime saveur ? Nul ne l’a jamais approché et, parfois, quelque audacieux a-t-il réussi à le capturer dans le double cercle de ses jumelles. Autrement dit, sa réputation n’est plus à faire et si certains le nomment « Gavroche », d’autres lui attribuent le sobriquet de « Robinson », d’autres encore de « Vendredi ».

   Mais cette rapide biographie suffit à le cerner. Décrirait-on plus avant la goutte d’eau dans la course rapide du ruisseau ou bien le trajet de l’étoile au plein du firmament, parmi ses lumineuses compagnes ? Si Jean a une qualité, c’est bien celle de se fondre dans le paysage, de ne faire qu’un avec la colline couverte de blé ou bien le dos de la vague lorsqu’il s’ourle d’une frange d’écume. Un curieux don mimétique, une tendance spontanée à se loger dans quelque vêture métamorphique, si bien qu’une possible métempsycose l’eût facilement remis à la posture d’un caméléon, robe d’émeraude et points jaunes comme des milliers de minuscules soleils.

   Mais, plutôt que de parler d’abstractions, suivons cette jeune existence dans l’odyssée toujours renouvelée de ses journées. Manière d’immuable rituel dont il tire un bonheur exact. Tôt le matin, alors que la lumière est longue, qu’elle grésille à la pointe des rochers, glisse sur les falaises blanches encore teintées d’ombres, Jean-de-l’Eau a passé la nuit à dormir en chien de fusil tout contre une levée de sable qui lui sert à s’abriter du vent du large. Ses yeux bouffis de sommeil, il en a lustré les deux globes du revers de la main. De petites gouttes de rosée étaient en suspension dans sa tignasse et on aurait dit quelque oursin habité de pluie avant qu’il ne s’ébroue. C’est l’heure indécise ou rien ne bouge. La plage est une immense étendue gris-bleue qui fait son murmure d’outre-temps. Le petit sauvageon ouvre son regard à la beauté marine qui semblerait inépuisable, comme si le jour pouvait s’arrêter, se métamorphoser en une éternité dont il ferait son intarissable jeu.

   Longtemps il observe les grands oiseaux accomplir leur cercle parfait dans l’air tissé de soie. Parfois il aperçoit un griset émergeant des flots, son épine dorsale dressée vers le ciel, son œil rond à la pupille noire, sa mosaïque d’écailles d’argent et de platine dont il s’imagine qu’il pourrait faire une cuirasse. Parfois, c’est un hippocampe qui l’emmène en voyage par-delà les eaux grises de la Manche, peut-être en direction de cette Albion qui, par temps clair, se révèle à lui dans une manière de doux éblouissement. Parfois, ce sont les museaux des grands dauphins qui le surprennent et il cabriole avec eux jusqu’au point où ses yeux en perdent la trace. Parfois ce sont les phoques communs qui rugissent au large et appellent Jean à la fête de l’eau, sa propre fête, lui l’habitant de nulle part où rien n’arrive que de larges nappes grises venues du bout du monde.

   Puis c’est l’heure de midi, la lumière devient dure, verticale, blessante pour les yeux si Jean n’y prenait garde. C’est l’heure où, pelotonné en boule, pareil à la spire du limaçon, il s’accorde quelque repos. Il ne pense à rien, n’entend rien sauf son propre rythme accordé au rythme lent de la mer. Quand le soleil commence à décliner, que les falaises se teintent de corail, il s’étire paresseusement, fait craquer ses jeunes articulations, se dispose à quitter l’onde marine pour gagner les collines, le plateau au-dessus du Blanc-Nez, les champs qui deviennent le refuge qu’il choisira avant que la clarté ne baisse, que les grillons ne rentrent dans leur trou pour leur somme journalier. Comment donc Jean-de-l’Eau devient-il, subitement Jean-des-Champs, nul n’en a la moindre idée, peut-être lui-même ne saurait-il en expliquer la rapide mutation. Est-ce le grand doigt de granit de l’obélisque qui l’appelle ? Le ciel bleu qui l’attire à lui ? Le revers de la colline où glissent les ombres ? Le chaume solaire pareil aux tableaux lumineux de Vincent en cette terre d’Arles si éloignée, mais combien semblable dans la clameur qu’elle jette dans l’espace, un long cri faisant penser à celui d’un oiseau de proie.

   Alors tout s’inverse et le peuple de l’eau devient peuple des champs. Parfois ce sont de grandes faucilles noires qui moissonnent le ciel de leurs ailes aigües, on les voit partir au loin, se fondre dans la fente de l’horizon. Parfois ce sont des mulots, petites boules grises qui font leurs trajets rapides, syncopés, parmi les tiges du chaume. Elles piquent les pieds, les tiges, elles s’enfoncent dans les talons.  Il faut s’asseoir et retirer patiemment ces minces harpons, marcher dans les sillons, là où les herbes jaunes sont couchées, on y devine la trace ancienne des roues. Parfois, lorsque la lumière baisse, c’est une belette au long corps fluet qui se faufile dans le dédale de paille, y imprimant un trajet pareil à une flamme. Parfois c’est, museau rasant le sol, oreilles en alerte, un chemin de feu, un renard cherchant sa proie avant que le noir ne badigeonne tout et ne rende les choses invisibles. Parfois ce sont les trilles haut perchés des alouettes, leurs joyeuses vocalises, leurs infinies modulations qui frappent l’oreille comme de cristallins diapasons disant la richesse du champ, son manteau d’or qui demeure au repos après l’agitation de la moisson. Parfois ce sont des sauterelles aux ailes rouges qui percutent les jambes, milliers de minces projectiles qui bondissent et retombent sans cesse.

    « Gavroche » demeure ainsi de longues heures à contempler le bleu si intense du ciel, l’obélisque dressé pareil à l’aiguillon d’un insecte, l’épaulement de la colline s’habillant de sa teinte d’automne, puis la vaste plaine à la belle couleur. Couleur de joie, à dire vrai. Et c’est pourquoi le Jeune Observateur en emplit ses yeux jusqu’à ras bord. Il en sent les vagues de miel cascader à l’intérieur de son corps et ceci suffit à énoncer, dans son intime, un plaisir qui ne saurait trouver d’écho en quelque autre expérience que ce fût. Ce libre enfant de la Nature en est son exhalaison, sa respiration, l’harmonie dont se pare toute chose essentielle venue à l’être pour rayonner, simplement diffuser alentour quelques copeaux de ravissement, quelque bribe d’enthousiasme. Aussi, s’interroger sur son essence reviendrait à poser une question sur une question. Qu’en est-il de cette présence qui ressemble tant à la fuite du temps dans une dimension que, jamais, nous ne pourrons saisir, dont nous ne comprendrons la subtile trame ? Ce jeune garçon, ce mot lâché dans l’espace, ce signe qui retentit à même sa venue, est-il un genre d’elfe, de génie, d’esprit follet qui traverserait l’existence à la manière du vol imperceptible de la huppe ? Quelle est donc son origine, la source dont il émane ? Est-il eau avant d’être terre, ou bien est-il les deux ? Ou bien encore leur simple confluence ?

    Tous, nous aimons ces illisibles figures pour la raison simple que rôdent toujours en nous quelque conte de la petite enfance, quelque gentille antienne dont notre imaginaire brode un souci léger en un lieu inconnu de notre âme. Est-ce ce nuage qui se forme à l’horizon qui, bientôt, plongera Blanc-Nez dans une zone obscure comme le sont de profonds corridors ? Est-ce cette bulle d’eau qui gonfle à la surface et, bientôt, éclatera sans laisser plus de trace qu’un poème lu au sein du désert ? Est-ce une patte de mouche parmi le peuple affairé des insectes ? Est-ce un sylphe évoluant dans le cercle lumineux d’une clairière ? On le voit, la ronde des interrogations est infinie, laquelle finirait par nous égarer dans notre propre pays.

   Nous avons parlé, beaucoup brodé dans cette image et, sans doute, davantage autour d’elle, au-dessous de sa ligne de flottaison. Bien des choses qui se donnent à voir ne se peuvent interpréter qu’en décrivant de larges ellipses autour de leur horizon. Autrement, qu’aurions- nous donc à dire que la photographie n’aurait dit en un langage plus précis, plus économe, sans doute plus facile à appréhender ? Les yeux du corps sont toujours plus prompts à s’emparer des choses que les yeux de l’esprit. S’interroger sur le monde, c’est non seulement inventorier ses paysages, décrire ses vallées et ses montagnes, radiographier ses formes. S’interroger, c’est, tout autant, évoquer son équateur, dire ses tropiques, conter ses méridiens, tracer toutes ces belles lignes imaginaires qui en déterminent le sens, en dressent l’élégante cartographie.

   Ce que dit l’image : le ciel bleu, le doigt de l’obélisque pointé vers le ciel, l’épaule de la falaise que longe et efface une ombre, enfin le chaume parcouru des lignes régulières des andains, échos des vagues qui moutonnent et tracent l’étendue de la vaste mer à la courbe infinie. Ce que dit l’image : le réel en sa plus exacte dimension.

   Ce que dit l’écriture : la réverbération de l’image, ses prolongements dans le monde de la fiction, quelques possibles qui s’y logent en creux, d’étranges présences qui, sur terre, seraient inaccomplies mais qui trouvent, dans la fable, une façon d’exister. Ce que dit l’écriture : ce qui se dissimule à la vue mais vibre, tout contre le miroir de la conscience et s’impatiente d’y inscrire ses étonnants hiéroglyphes.

   Image, texte, perspectives complémentaires, l’une jouant avec l’autre, l’une fécondant l’autre à la manière d’un chant polyphonique, chaque voix s’accroissant de l’existence de l’autre.

    Dire l’image et il demeure un vide qui demande. Dire le texte et il reste une vivante icône qui manque.  De l’image au texte, du texte à l’image, une seule et même réalité se déclinant nécessairement sous mille autre formes. Mais qui donc entonnera le chant qui en règlera la finale partition ? Jean-de-l’Eau ; Jean-des-Champs être double en un seul, entonne donc  l’hymne qui nous portera à la plénitude. Ceci nous l’attendons depuis la nuit des temps !

  

 

 

 

 

 

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15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 16:00
LUMIERE

                          Photographie : Catherine Courbot

 

 

***

 

 

   Vois-tu, Toi-la-Maritime, combien l’heure est belle qui fait ses sombres attouchements. Le crépuscule, je l’imagine à la manière d’une belle fille qui serait couchée par-delà les flots, une sorte de Sirène des temps anciens, peut-être venue du lointain Péloponnèse, là ou naviguait l’habile et rusé Ulysse. Je l’imagine parfois sous les traits de Circé la Magicienne, celle qui compose des breuvages puissants, narcotiques, qui donnent le sommeil aux hommes, les métamorphosent en de simples tubercules que la conscience n’atteint même plus. Sais-tu, au moins, combien il est doux, pour l’imaginaire, de s’envisager sous une forme étrange, là où ne parviendrait plus ni douleur, ni souffrance, seulement une immense et heureuse léthargie pareille à un songe infini ? Et peu importe que l’épiphanie humaine ait été désertée, c’est seulement la vibration d’une troublante sensation que nous voudrions éprouver, genre d’anémone de mer aux mauves tentacules que battrait l’eau multiple et soyeuse des songes.

 

Alors l’on ne serait plus que ceci,

un flottement inaperçu du temps,

un clignotement de l’instant

perdu au large de soi.

 

   Oui, Toi-la-Maritime, dis-moi donc quel breuvage tu as préparé à mon intention qui, déjà, me conduit bien au-delà de mes habituels soucis ? Breuvage de lumière qui inonde ma peau, en fait un bronze lisse que rien, désormais, ne pourrait atteindre, que l’onde d’un éternel bonheur. Rien de plus facile que d’éprouver, en soi, dans le plein de sa chair, cette félicité après laquelle les hommes courent, s’épuisent à happer la moindre parcelle, ici dans de multiples voyages, là dans une consommation effrénée qui ne fait que davantage les aliéner, les remettre à la geôle de leur propre esprit. Souvent de leur naturelle insuffisance. Car, vois-tu, il y a un effort à produire, une volonté à bander tel un arc, un projet à porter plus haut que soi afin que, situés dans l’exigence d’une éthique, nous parvenions à nous connaître mieux que dans l’approximation. L’atteinte de soi est à ce prix dont nous devons payer l’écot, nous en coûtât-il de déserter l’ouate de notre ordinaire vacuité. 

   Sais-tu, comme moi, la beauté de la mer avant que les premières vagues de la nuit ne déferlent sur le plateau de la terre ? C’est alors un infini silence qui plane sur les choses comme si une fin heureuse du monde s’annonçait à l’horizon des êtres. Les grands oiseaux blancs, dans le ciel, seraient ivres de leur vol si gracieux, si singulier. Le phare, sur la pointe du rocher, lancerait sa lanière de clarté aux quatre horizons du monde. Des bandes de dauphins enjoués caracoleraient tout juste sous le miroir de l’eau, ressortant parfois à l’air libre dans une gerbe d’étincelles. De lumière, évidemment.

   Y aurait-il plus belle et réelle manifestation que celle-ci ? Imagine, un instant, la nuit venue recouvrant de son étole noire la totalité des choses. Comment pourrais-tu apercevoir quoi que ce fût, quand bien même les piquants des étoiles feraient leur bruit de luciole ? Tu serais laissée dans le doute de toi-même et errerais telle une âme en peine. Mais de quoi donc serais-tu en affliction ? Mais de toi, évidemment. La lumière est ta conscience, cette brillante comète qui te fait être en avant de toi et t’ouvrir à ce paysage de beauté, à cet homme aux yeux sombres dont parfois tu traces la silhouette sur l’écran de tes yeux, à cet enfant - il pourrait être le tien - qui gambade sur la plage et fait voler, haut dans l’azur, la toile de son cerf-volant, une longue traîne le suit, identique à l’exister en son sublime déploiement.

 

Il n’y a que ceci de vraiment réel, la lumière.

Elle nous féconde,

elle ruisselle et nous appelle

à la fête inouïe de l’être.

  

   Bien des rêveurs ont cherché, au terme de longues et ennuyeuses réflexions, à donner un visage à l’être, précisément. Mais le voici devant eux, largement prodigué, répandu à l’envi parmi tous les carrefours des destinées humaines.

 

L’être, la lumière,

 une seule et unique chose.

 

    Il ne saurait y avoir d’autre mystère, de chiffre secret à dévoiler, de pyramide à creuser, de cristal à décrypter. Tout est là immensément venu au prodige de la parution sans qu’aucun effort n’ait été déployé, sans qu’aucune puissance n’ait été convoquée. Tu sais ce que veut dire « apodicticité » en termes savants, cette vérité qui coule de source, ne demande nulle démonstration, se développe telle la chrysalide devenant ce bel Argus bleu fendant l’air de ses ailes de papier. Il ne fait nul bruit. Mais est-il moins présent pour autant ? Est-il moins doué de ces mouvements primesautiers qui sont les gestes mêmes de la facilité, les ornements de la sagesse ?

  

Alors comprends-tu

L’urgence à vivre

De la lumière ?

Dans la lumière ?

Pour la lumière ?

 

   Elle seule est le don multiple qu’un dieu a remis aux hommes afin qu’illuminés, ils ne puissent en oublier le prodige, le douloureux dépliement parfois car elle, La Très Estimable, doit se battre contre les mauvais instincts, les pensées creuses, les agonies ténébreuses du doute. Est-ce pour cela que ce paysage maritime, dont tu me fais l’offrande, vient à moi avec une telle harmonie ? Mais regardons donc ensemble le rare et le précieux. Tout est gris, je veux dire la lumière est grise qui parcourt la totalité de la scène. Ce gris a, à certains endroits, la valeur d’un argent sombre, une manière de chant en clair-obscur qui vient à nous au travers d’un air tissé d’à peu près rien. Tout est en attente, vois-tu, de proférer. Seule une parole silencieuse, inarticulée, lovée dans le pli de quelque vague est en mesure d’énoncer cette paix, ce calme qui se lèvent de l’image et se tiennent en sustentation, ce sont de célestes présences qui naissent d’elles-mêmes et installent un genre de Cercle de l’Eternel Retour.

   Comme si l’intervalle d’une éternité nous était remis pour la suite et la suite infinie des jours.

Là, dans la faille ouverte

de la belle lumière,

là sur les écailles qui dansent

au fil de l’eau,

là sur cette mer moirée semblable

aux saltos de l’amour,

tout enjoint au recueil,

tout fait signe en direction

d’une contemplation.

 

   La plus belle qui soit : celle qui n’a nul autre objet à viser que la vision elle-même. Les vagues courtes, hérissées, viennent de loin, là où les hommes se lèvent à peine, leurs cheveux ébouriffés d’avoir trop rêvé, peut-être trop espéré. On entend leurs bâillements, on devine leurs yeux bouffis, on croit percevoir l’étirement de leurs membres gourds de sommeil, les premiers claquements de leurs ligaments qui disent l’attente de plonger dans le lac brillant du jour. Et la retenue sur le bord du temps, car l’inconnu est manifeste qui, parfois, gèle leurs mouvements, soude leurs doigts et les met en demeure de paraître, pareils à des spectres nocturnes.

   Regarde donc ces pieux plantés dans la vase, ils sont des fragments de la lourde inconscience de la terre, ils viennent de ses racines, là où l’au est limoneuse, là où vivent les crabes aux pinces lourdes, les limaçons qui, jamais, ne connaîtront la houle blanche du soleil au zénith, ce luxe absolu qui ne peut être visé qu’au risque de la cécité, c’est à dire d’un renoncement à voir la ligne d’horizon qui se confond avec la brume, cette silhouette noire qui cherche on ne sait quoi - peut-être en ignore-t-elle elle-même le sens ? -, ces rebonds de lumière, ces cristallisations bientôt dressées contre l’écran illisible de la nuit. Sais-tu combien il serait tentant de deviser, des heures durant, sur cet étonnant sens des choses dont la lumière est l’unique révélateur ?

   Mais, bientôt, il faudra dormir, prendre la forme d’un gisant de pierre sur la dalle de notre couche, ne plus bouger. Longtemps, très longtemps,  quelques dernières clartés viendront nous visiter avant que nous ne rejoignions le royaume de Morphée. Certes, il y aura des ombres qui glisseront, des ténèbres qui poliront l’arc de notre front, du noir et du gris planant au-dessus de notre tête tels de voluptueux  milans en quête de l’objet de leur désir, cette proie qui brille dans l’obscur et appelle au sacrifice ultime.

 

Un coup de bec lacèrera le réel,

dira la mort, l’ombre,

tout contre la vie, la lumière.

 

   Il n’y a nulle autre alternative à ce tragique clignotement. Est-ce pour ceci que, en une certaine façon, nous vénérons les feux, aimons la tache claire de la bougie, sommes fascinés par la giration sans fin des phares ?  Tout ceci nous le verrons avec une précision diamantaire, avec les yeux taillés en saphir, avec les pupilles aiguisées tel d’efficaces trépans. La grande houle maritime du rêve nous enveloppera telle une taie brodée de fils d’or, de fils d’argent, de fils de platine. Ce seront les derniers éclats de la lumière, des sourires d’écume, des coursives de cristal, des corridors de verre. Au milieu d’eux nous serons pris dans le tourbillon d’étincelles  de nos premiers songes.

 

En attente du jour.

Oui, en attente du jour !

Cette LUMIERE !

 

 

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