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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 07:47
Hymne à la joie.

Photographie : Gilles Jucla

 

   Avant

   C’est peu avant l’exactitude du jour, lorsque les choses sont au repos, que les hommes sommeillent. Le temps n’a pas encore déroulé son ruban de lumière et des restes de nuit s’accrochent encore aux arbres, ourlent les toits d’une ombre couleur de zinc. On est en soi, lové au creux de sa chair et l’on sent le sang battre, pareil à une marée lointaine. Devant la bouche, juste une hésitante vapeur. Yeux embrumés, tube des doigts engourdis, jambes roides du rêve encore présent. C’est si difficile de se dégager du songe, de surgir en plein ciel dans la meute de clarté blanche ! Ici, où l’on est, mince trait dans le concert de la Terre, on ne sait pas vraiment qui l’on est, la position que l’on occupe. Levant ? Couchant ? Peu importe la localisation, le chant de l’heure, la désorientation de la boussole. Être là seulement, pour la toute première fois et en savoir le prix, en apprécier la densité, en soupeser le poids si rare, ce léger pincement qui s’immisce à la pliure de l’âme et y imprime son bruissement de fontaine. On est seul, immensément seul et l’univers n’est qu’une théorie, une maille dans la toile libre des jours, une écume flottant à la dérive, seulement occupée d’elle-même, un clapotis qui, bientôt s’effacera mais aura connu une multiple splendeur. On n’ose bouger. On n’ose même pas penser de peur que le charme ne s’efface, que le silence soudain habité de rumeurs ne plante sa dague dans la dure-mère et y ouvre les sillons carmin du doute, n’y allume les flammes vives de la peur. Car il faut demeurer en soi et ne point faire effraction vers ce dehors qui serait menaçant à seulement y figurer dans la précipitation, à y paraître dans la figure de l’égaré, de l’inconscient ou bien dans l’outrageuse présence du héros, du combattant, du guerrier.

   Pendant

   On est au pied de la dune, tout près des éboulis de sable, ces rapides lézardes qui parcourent le sol de leur infinie et belle marbrure. A droite, à gauche, à la limite des talus couleur de sanguine, la tête échevelée des oyats qu’un vent léger visite avec la grâce d’un jeune enfant. Jeu innocent du monde en train de s’éployer au-dessous de la conscience des hommes, à la lisière de leurs soucis, là où commence le souffle bleu de la Métaphysique. C’est si imperceptible une sensation, c’est si subtil une perception qui longe les blancs axones à l’aune de ses étincelles rapides et sa diffusion instantanée sur le givre étoilé du cortex ! Pure fluence, inscription invisible dans la texture du souvenir. Mais, si l’esprit oublie, le corps, lui, en est longuement marqué et cette ascension parmi les grains de poussière grise trouvera son site et son recueil en quelque endroit secret.

   Résurgence toujours possible au moment où l’on s’y attend le moins, dans la seconde mélancolique ou bien son harmonique, l’effusion lyrique, l’arche ouverte de la félicité, l’hymne à la joie qui court en sourdine dans toute rencontre amoureuse. Car, être ici, tout près du rythme clair des marches de bois poncées par une douce lumière, à contre-jour des contingences humaines, c’est, en quelque sorte, devenir soi-en-totalité et en sentir a dilatation au plein de l’événement. C’est devenir l’autre par lequel on est au monde : cette femme, ce paysage en attente de révélation, cette échelle à grimper en direction des étoiles. Mais alors, comment ne pas reconnaître là le mythe ascensionnel que comporte toute action d’élévation en direction du ciel dès l’instant où le geste paraît essentiel, poinçonné au sceau de quelque origine ? C’est ainsi, toute première fois est le lieu d’un pur mystère. Aussi bien celui de l’amante, aussi bien de la nature en son incroyable capacité de déploiement.

On est là, pieds nus, dans l’atmosphère prise de stupeur. On pose ses coussins de chair bien à plat sur les dalles de bois. Entre les boules des orteils, souvent un glissement de sable, un poudroiement d’or, une coulure d’air annonçant déjà ce que sera l’étonnement, tout là-haut, près de la courbe appuyée de l’éther. Ça crisse sous la voûte plantaire, ça fait son craquement de fibres serrées, ça invite à la progression. Dans le calme, la patience, la sérénité sans lesquelles la joie demeurerait scellée à son orbe immatériel, soudée à son socle insaisissable. C’est toujours une longue patience que celle de la rencontre qui va ouvrir un monde et le tressaillement des rémiges est encore haut qui parvient à peine à soi ou alors à la manière de signes incompréhensibles, cliquetis de morse se confondant avec la texture mobile des choses.

   Maintenant l’air fraîchit, le vent devient perceptible, dans le genre d’un tourbillon qui voudrait forer la cochlée, s’invaginer au plus profond du corps. Bientôt la dernière marche, l’ultime ressac de sable, le mince rempart au-delà duquel surgira l’inconnu, fulgurera la lumière dans un éblouissement blanc, un vertige vertical. La dune s’est métamorphosée en une large vallée glaciaire que tapisse une herbe courte au travers de laquelle, parfois, clignotent des brisures de silex, se meuvent silencieusement des troupeaux de pierres claires. Sur la droite, à l’angle extrême de l’image, une procession de rochers noirs que couronne la digue des nuages, leur ventre lourd à la consistance laineuse. Quelques nappes plus sourdes, au loin, pareilles à des ponctuations, à une encre qui rehausserait le vide pur, sa cambrure au-delà du réel. A la lisière de l’herbe et du ciel les flammes noires de cyprès violentés par la force imparable du vide. Oui, du vide car à la limite où peut porter le regard règne une indistinction que l’on croirait affiliée au néant, soudée à une angoisse primordiale. Mais ouverte, porteuse d’un accroissement de soi, non déterminée à imposer un registre de fermeture.

   L’océan à l’horizon est une plaque d’étain brillante que zèbrent des courants qu’on croirait nuées de cendre, éparpillement de radicelles d’eau dans la fuite du jour. Serait-ce là l’image de l’infini - cet irreprésentable pour toute intellection -, qui aurait trouvé le site où faire son intouchable efflorescence ? Soudain l’on est saisi au cœur de soi, l’on est la pierre et le vent, la brume diaphane et l’herbe parcourue de frissons, la torche des cyprès et le miroitement des vagues, cet alphabet qui connaît le monde au rythme de son flux, au retrait de son reflux. On est aimanté. Un vibrant magnétisme irradie le lieu comme si l’on était au centre même du Pôle, tout en haut du grand dôme de la Terre, traversé d’aurores boréales et illuminé par la lueur translucide des glaciers. On demeure là, longtemps, face à la pure poésie, au paysage fait œuvre d’art, à la matière transmuée en esprit et l’on ferme les yeux sur ce cirque enchanté et c’est la joie qui coule dans les veines, en glace la ramure, et c’est un chant intérieur qui dure longtemps, qui, jamais, ne s’effacera.

  Après

   On est redescendu sur terre. On franchit l’escalier de bois à rebours. On se sent léger, très léger comme si l’on était un flocon pris dans la résille claire du blizzard. Il y a quelque chose de nouveau, peut-être le crépitement d’une source dans la nuit d’une crypte, peut-être le flottement d’une nuée invisible en arrière du front, peut-être un grésillement qui fait l’ombilic bavard et les oreilles habitées de luxe. Oui, assurément, il y a quelque chose…

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 07:34

 

En attendant Léda.

 

 LEDA

 Photographie de Marc Lagrange.

 

                                                                    

   Image hautement troublante qui surgit dans cet espace de clarté alors que nous ne nous y attendons pas. Car comment faire surgir cette Belle Abandonnée parmi la multitude des couches qui accueillent son corps sans en être nous-mêmes affectés ?

  Cette présence est déroutante. D'abord par la forme qui nous livre une pose si inhabituelle de l'effigie féminine. Abandon, volupté, attente, subtile provocation. Le regard est là qui nous dévisage en même temps qu'il nous interroge. La doucement Livrée à quelque scène mystérieuse osera-t-elle seulement aller au bout de son apparente subversion ? Osera-t-elle enfreindre les codes de la morale, sortir des sentiers battus d'une sexualité usée jusqu'à la corde, se disposer à n'être peut-être qu'un objet de désir, une marionnette dont quelque inconnu pourrait tirer les fils ?

  Ensuite la réflexion s'approfondit mais ne trouve guère d'issue. Nous ne voyons pas nettement quelle est la nature du projet dont la Disponible, l'Offerte est saisie. S'agit-il d'une simple silhouette empreinte d'affinités esthétiques ? Existe-t-il, dans cette mise en scène, un essai de dire ce qui résulterait d'une simple valeur métaphorique de la photographie, à savoir la confrontation d'une nudité avec une vérité sur le point de se déployer ? Les zones d'ombre feraient-elles signe vers le mystère qui drape toute chose, singulièrement les sentiments, l'amour, ses cryptes, sa dimension proprement énigmatique ?

  Y aurait-il une allusion à quelque œuvre picturale, et nous pensons naturellement au célèbre tableau de Matisse : "Luxe, calme et volupté" ?  Ou bien l'apparence bourgeoise de l'appartement nous conduirait-elle vers quelque rivage littéraire, du côté de Guermantes, dans une manière de société raffinée toute disposée aux confidences, aux susurrements du bout des lèvres, aux minauderies de tous ordres dont l'aristocratie connaît les secrets ?

  Ou bien se mettrait en avant un simple érotisme, ouvert, affirmé, manière de posture impudique voulant dire le règne de la beauté, mais aussi l'urgence à lui faire emprunter une assise royale, à faire reculer les sombres gesticulations de la finitude ?

Ou bien encore la Sublime Apparition serait-elle le simple jouet de notre imaginaire, l'élaboration laborieuse d'une mince folie, la matérialité fantasmatique prenant soudain corps ?

  Mais les questions ne résolvent rien à seulement être posées. Regardons  l'image dans son évidente signification. Le thème en est, on ne saurait le nier, mythologique. C'est bien de Léda et du Cygne dont  il s'agit. Donc des amours d'une Mortelle et d' un Dieu. Car, nul ne l'ignore, sous l'écume blanche des ailes se dissimule Zeus lui-même. Et voici le tour de force du mythe, sa puissance incantatoire, son éminente disposition à porter au regard, à l'entendement, ce que la réalité, jamais n'oserait faire.

  Ici, grâce au symbole, tout se délite, depuis les conventions morales jusqu'à l'assomption libre de l'imaginaire en transitant par quantité de perceptions, de sensations, d'aventures dont l'existence, jamais, ne pourra  nous faire l'offrande. Le recours au mythe vole au secours non seulement des individus, mais aussi des foules qui l'utilisent comme grand défouloir, comme pratique moyen de catharsis, comme exutoire de tout ce qui pourrait se produire de l'ordre du fâcheux, du tragique, de l'incompréhensible.

  Représenter une telle scène équivaut à faire allonger les humains sur le divan du psychanalyste et à y faire couler toutes les sources qui sourdaient et bouillonnaient à l'intérieur faute de mots disponibles pour traduire l'indicible. Ainsi, regardant certaines œuvres, nous ne faisons que crever abcès et bubons sous la seule forme acceptable qui soit : celle du silence.

  Les Belles Endormies qui contemplent ces images sont des Léda en puissance, alors que les Beaux Amants qui les courtisent attendent, fébrilement, la condition de possibilité de l'acte. Mais, toujours, la morale est sauve qui interpose le mythe, si belle invention humaine !

Et, pour conclure, et afin de ne pas vous désespérer, que ce beau poème de Rémy de Gourmont ceigne votre front des plus belles palmes qui soient !

 

 

Léda

 

L'innocente Léda baignait ses membres nus, 
La grâce de son corps enchantait l'eau du fleuve, 
Et les roseaux, saisis de troubles inconnus, 
Chantaient une chanson aussi vieille que neuve,

Quand le cygne parut, blanche nef sur le fleuve.

Quand le cygne parut, blanche nef au front d'or, 
Léda tressaillit d'aise et demeura songeuse, 
Puis, lentement, sans bruit, elle revint au bord
Et se coucha dans l'herbe, à l'ombre d'une yeuse ;

La bête s'avançait, belle, ardente et songeuse.

La bête s'avançait, belle, ardente, et d'un air
Si royal et si mâle, que Léda fut charmée
Et qu'elle regretta, dans l'erreur de sa chair, 
De n'être pas un cygne, afin d'en être aimée

Parmi l'ombre et parmi l'herbe molle et charmée.

Parmi l'ombre et parmi l'herbe molle et les lys, 
Léda se ploie au poids de l'animal insigne, 
Tout ruisselant encore des eaux de Simoïs, 
Et son corps étonné frissonne et se résigne

A ne caresser que le plumage d'un cygne.

 

Remy de GourmontPaysages spirituels, 1898.

 

                                                                                  Source : La cave à poèmes.

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 08:00

 

Inclinés à la luxure.

 

 LUXURE3

 

 Nous penchant vers cette photographie, avons-nous la possibilité de nous en distraire, ne serait-ce qu’un instant ? De lui tourner le dos et de vaquer à nos occupations quotidiennes, l’esprit libre ? Sans qu’une écharde demeure plantée dans notre chair, faisant ses urticantes trémulations ? Ses vrilles intimes, ses banderilles d’envie ? Et le désir serait là, à notre entour, avec ses bourdonnements sourds, ses nuées d’abeilles pressées. Mais qu’y a-t-il donc dans cette image qui nous cloue à notre destin et, dès lors, nous serions privés de mouvements et notre libre arbitre, notre jugement seraient comme mis entre parenthèses, tenus dans un insoutenable suspens ? D’où tout cela vient-il ? D’une vêture désordonnée, d’une posture d’abandon, d’une libre disposition de l’Amante qui en ferait les simples objets de notre désir ?

  Mais nous nous apercevons rapidement que nous faisons fausse route, que notre questionnement est inadéquat, qu’il gire autour du problème sans que les moindres prémisses d’un possible sens puissent lui être associés. Il nous faut nous enquérir d’autre chose, remonter à plus d’origine. Car notre habituelle vision, toujours, nous condamne à demeurer dans l’immédiatement saisissable. Il en est ainsi de la curiosité humaine qu’elle privilégie le visible au détriment de ce qui s’occulte dans ses plis. Donc l’origine. Donc le Paradis Terrestre. Donc Adam et Eve. Donc la genèse. Comme une rétrocession vers ce qui signifie toujours à l’aune d’une plus grande profondeur.

 

      cranach

       Lucas Cranach (l'Ancien)

Adam et Ève au paradis, 1533.

Huile sur bois –

 Berlin, Gemäldegalerie.

 

A simplement laisser notre regard courir à la surface du tableau de Cranach l’Ancien, déjà nous devinons où le bât blesse. Car la vision purement idyllique du paradis ne doit nullement nous abuser. Sans doute les couleurs dotées d’une aimable carnation, le ciel lumineux, le nid rassurant de la végétation, la pureté des regards nous invitent-ils à célébrer l’innocence d’un premier matin du monde, à découvrir la conque virginale à partir de laquelle, soudain, tout s’ouvre à l’aventure humaine. Mais tout est-il aussi simple qu’il y paraît ? L’attitude léonine ramassée sur elle-même, dans la posture de l’assaut, le dépliement ophidien entre fruits et feuilles sur fond de ciel couleur de soufre, tout ceci prend, inévitablement, la teinte du drame sous-jacent. Tout est suspendu à ce qui va suivre et fera du cheminement anthropologique, une longue procession, un infini chemin de croix avec ses mortelles stations.

  Mais revenons au désir, à la volupté dont la première image nous a fait le présent et essayons de mettre en relation. Ce qui, dans le tableau de Cranach, joue le rôle central, à la façon d’une clé herméneutique, c’est tout simplement ce rameau végétal qui occulte la vue et dissimule à nos regards le sexe d’Adam. La position centrale de ce motif pictural fait signe avec force vers sa dimension non seulement symbolique, mais allégorique. Dès lors nous avons à comprendre, au-delà de la représentation, l’idée d’une morale dont l’homme doit se saisir afin de donner des assises à son salut. Tant que la branche de figuier n’a pas déployé son pagne devant l’anatomie d’Adam, tout demeure dans l’inaccompli, les prédicats du réel sont en réserve, l’innocence fait partout son suintement de miel, la vérité brille comme ce ciel dont la tonalité, le rayonnement spirituel, disent la nécessaire assomption vers le Transcendant et, à tout le moins, vers une transcendance dont l’homme doit faire son objet afin de poursuivre une quête de lui-même conforme à sa nature, à savoir de ne se vêtir que des voiles de l’authenticité. Et, ici, il faut citer la Genèse, laquelle nous dit dans une belle langue pure et hiératique, l’ordre des humains face à l’incommensurable. Car, bien évidemment, il ne saurait y avoir de commune mesure entre le Créateur et les CréésLa Chute se relate de cette manière :

     « 6 La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

7 Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nusils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. 8 Ils entendirent le pas de YHWH Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant YHWH Dieu parmi les arbres du jardin. »

      Le feuillage et, à sa suite, la vêture, les colifichets de toutes sortes, disent en langage imagé ce que le concept a peu de mal à déduire des premiers pas de l’humanité : se vêtir, symboliquement, c’est dissimuler le péché originel, c’est avouer l’inclination peccamineuse de l’homme, sa naturelle et confondante curiosité qui le pousse à oser se confronter à l’arbre de la connaissance du bien et du mal, du bonheur et du malheur.  Or, nul ne peut prétendre regarder ces valeurs transcendantes comme on regarderait la plume de l’oiseau dériver dans le vent. La connaissance est toujours une brûlure et la vue de sa coruscation la promesse d’une cécité. A vouloir adopter l’empan de Dieu sans s’y être préparé, Adam et Eve n’ont fait qu’ouvrir sous leur marche hésitante la trappe de la finitude et ses signes avant-coureurs, à savoir la douleur et la progression laborieuse sur le sentier existentiel.

  Donc, toute clé de compréhension adéquate doit d’abord se munir de la tension existant entre le corps nu et le corps vêtu, de la dialectique abrupte entre vérité et mensonge. Notre inclination à la luxure ne serait donc pas simplement un acte « naturel », mais une conséquence de la « culture », l’appréhension de notions aussi abstraites que celles du bien et du mal étant de cette nature. Notre supposée luxure, plutôt de la percevoir à la manière d’une force obscure et instinctive, laquelle nous précipiterait sur la première « proie » venue, sachons qu’elle s’origine d’abord dans une privation de vérité, donc de liberté, dont nos lointains ancêtres nous auraient dépossédés à l’aune d’une bien dommageable curiosité.

  Ainsi visée, l’Amante qui dévoile à nos yeux de chiots nouveau-nés des bribes de son anatomie, ne le fait qu’à la condition que nous consentions à nous ouvrir à toute vérité, cette nudité qui ne s’habille de voiles qu’afin de porter à notre regard une nécessaire lucidité. Le désir, la luxure, la volupté ne naissent que de cette faille, de cette verticalité s’instaurant entre un ditla vêtureet un non-ditla vérité. Aimant, nous ne faisons que cela, ôter des voiles. C’est la seule raison pour laquelle l’Aimée se voile afin de se mieux livrer. Offerte nue à nos regards elle n’aurait figuré qu’à titre d’évidence. Or l’amour n’est jamais de cet ordre. Il y faut toujours le pagne de l’ambiguïté dont nous souhaitons qu’il tombe en même temps que nous lui demandons de différer le moment de la connaissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      


 


 

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 08:15
Pèlerinage aux sources.

Flash back.

Œuvre : André Maynet.

Tous nous sommes des Lanzo del Vasta à la recherche de quelque Gange intérieur, de quelque source originelle qui nous aidera à nous entendre avec le monde, le proche, l’immédiat, celui qui se cache sous les voiles de notre peau et gonfle notre chair de sa sève impérieuse. Car il en va de notre existence, de notre cheminement sur cette terre intime qui, faute d’être connue, risquerait, à chaque seconde, de se dérober sous nos pas. Ceci, nous le savons, cette urgence à connaître, à pénétrer le moindre pli de la conscience, à s’immiscer dans la plus petite faille qui nous indiquerait une issue, sinon la voie royale qui nous éviterait de passer à côté de ce que nous sommes en essence, dont il nous est intimé de chercher le mystère. Oui, la route est aussi mystérieuse que peut l’être une quête mystique, l’obsession d’un artiste à trouver le médium qui dira son être et le portera à la révélation. Il faut coïncider avec soi-même, une fois seulement, afin de côtoyer une vérité et de s’y maintenir avec l’assurance de la vision d’une lumière parmi les remous d’ombre et les ornières de suie. L’existence est semée de chausse-trappes, de dérobades, de tellement de manque-à-être qu’il est nécessaire de cerner son propre intelligible, de saisir la nervure qui nous fait tenir debout, de la projeter dans l’avenir.

Mais ces propos liminaires, s’ils peuvent avoir une quelconque vertu, c’est seulement de nous éclairer dans la connaissance que nous avons de notre passé, cette sublime faculté de la mémoire qui, empruntant les voies du souvenir, les sentiers de la réminiscence, nous délivre de ce présent qui nous tend constamment le piège d’une cécité. Le carrousel des heures est trop fort, la poussée des actes trop impérieux, le dard de notre désir si incandescent que notre pouvoir même d’entendement s’émousse et que notre vie devient une manière de jungle dont n’arrivons guère à émerger. Cette Jeune Fille, à peine une nymphe, prêtons-lui le nom de Mnémosyne, cette déesse à la recherche du temps ancien, celui qui lui fut donné, au cours duquel elle créa les mots et inventa le langage. Celle qui, par son seul acte de nomination, fit sortir les choses de leur anonymat et leur conféra être et présence. Se nommer Mnémosyne veut dire abandonner son habituel horizon, faire volte-face et regarder avec l’œil de l’âme ce qui, autrefois, vint à son encontre, à commencer par sa propre identité humaine. Être cette déesse, c’est endosser le rôle d’un habile tisserand des mots, d’un Marcel Proust par exemple et s’enquérir de ce temps perdu que l’on s’ingénie à retrouver dans le moindre fragment de petite madeleine, dans les arbres lors d’une promenade, la silhouette d’un clocher, là-bas, du côté de Combray ou bien de Méséglise.

Mais ce que Mnémosyne nous apprend ce n’est pas seulement à la reconnaître elle, en tant que présence ancienne, dans la perspective des contingences successives qui l’affectèrent, dont, aujourd’hui, elle est la résultante. Certes le faisceau de la torche, cette lumière si douée de sens fait signe en direction de cette esquisse dont un crayon (celui du Destin ?) la pourvut de contours et éleva une forme afin qu’elle pût paraître. Oui, sa biographie s’écrivit dans l’acte même de sa naissance, dans quelque accident de la vie, une blessure, une joie, la réception d’un cadeau, la découverte d’un paysage, la rencontre d’une personne, le mouvement d’une feuille dans le tourbillon de l’air. L’événementiel est au cœur même de sa chair, les expériences l’ont tissée de l’intérieur, les bonnes fortunes, les mauvaises surprises, les hasards de tous ordres en ont ordonné l’architecture. Mais le factuel, l’impromptu, l’imprévisible n’expliquent pas tout. Mnémosyne est aussi, est surtout, placée au point focal de ses découvertes dans le domaine de l’art, dans celui de la culture, dans ses confluences avec des œuvres qui l’ont envahie et courent en elle selon quantité de flux. Il suffit de regarder l’image avec attention, d’y deviner la vivante symbolique et alors les choses brillent d’elles-mêmes. Ce bonnet d’aviateur, cette lampe électrique, ces chaussons de danse sont autant d’éléments centraux qui concourent à nous la livrer à la hauteur de ce qui, pour elle, joue à titre singulier.

Elle, cette inconnue qui nous offre une si étonnante vision de ce qu’elle est, tâchons d’en percevoir les lignes de force. Celles-ci tiennent entièrement dans le paysage d’une esthétique heureuse dont elle fut la destinataire en des moments privilégiés de sa saisie du monde. D’abord ce bonnet d’aviateur dans sa délicieuse forme anachronique, désuète mais si prégnante, émouvante. Ce bonnet qu’elle découvrit sur la tête pleine d’imaginaire de Saint-Exupéry, ce bonnet dont son héros de papier du Petit Prince était censé être affublé, lorsque, se posant avec son avion dans le désert, il fait la rencontre de cet étrange petit personnage venu de bien plus loin que tous les songes les plus féconds. Se remémorant ceci, Mnémosyne voyage loin, très loin, dans ces contrées si troublantes, si fascinantes des fictions universelles. Alors, en elle, surgissent, à la façon de ruisselets d’eau claire les paroles fondatrices d’un mythe, celui d’une petite divinité tombant d’un astéroïde pour dire aux hommes l’essentiel de leur présence sur Terre, à savoir ce bel humanisme par lequel connaître la poésie, révéler l’amour, découvrir l’inaltérable amitié, l’inestimable valeur de la tolérance. Et voici que les phrases magiques se mettent à scander l’hymne du bonheur, à proférer le simple dont naît la félicité au seul empan d’une juste contemplation :

Et j’étais fier de lui apprendre que je volais. Alors il s’écria :

- Comment ! tu es tombé du ciel ?

- Oui, fis-je modestement.

- Ah ! ça c’est drôle…

Et le petit prince eut un très joli éclat de rire qui m’irrita beaucoup. Je désire que l’on prenne mes malheurs au sérieux. Puis il ajouta :

- Alors, toi aussi tu viens du ciel ! De quelle planète es-tu ?

J’entrevis aussitôt une lueur, dans le mystère de sa présence, et j’interrogeai brusquement :

- Tu viens donc d’une autre planète ?

Mais il ne me répondit pas. Il hochait la tête doucement tout en regardant mon avion :

- C’est vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de bien loin…

Ensuite cette lampe électrique qui fait retour vers le passé, cette mince clarté qui brillait également dans l’obscurité du ventre de l’éléphant maçonné que Gavroche habitait tout près de la Bastille, en compagnie de ses hôtes d’un soir. C’est ainsi toute lumière contient une lumière, toute ombre une ombre, toute pensée actuelle une pensée de jadis. Cette minuscule lampe était donc, au travers des ans, le reflet, l’écho de ce fragment des Misérables que Mnémosyne lisait, tard le soir dans la clandestinité de sa chambre :

Une clarté subite leur fit cligner les yeux ; Gavroche venait d’allumer un de ces bouts de ficelle trempés dans de la résine qu’on appelait rats de cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu’il n’éclairait, rendait confusément visible le dedans de l’éléphant…

Le plus petit se rencogna contre son frère et dit à mi-voix :

- C’est noir…

- Bêta, s’écria Gavroche en accentuant l’injure d’une nuance caressante, c’est dehors que c’est noir. Dehors, il pleut, ici, il ne pleut pas ; dehors il fait froid, ici, il n’y a pas une miette de vent ; dehors, il y a des tas de monde, ici, il n’y a personne ; dehors, il n’y a même pas la lune, ici, il y a ma chandelle.

Enfin, ces chaussons de danse, cette manière de rêve qu’elle avait longtemps entretenu lorsque petite fille encore, elle ne se lassait pas de regarder dans le livre de peinture de ses parents, les toiles de Degas représentant Deux danseuses entrant en scène. C’était alors, comme si elle, Mnémosyne, s’était vêtue de ces tutus floconneux, aériens, à peine un brouillard dans un matin d’automne, taille serrée dans un écrin de roses, bras en forme de lyre au-dessus de la tête et surtout cette suprême élégance des jambes gainées de soie pâle, cette si belle position des pieds, soit dans une posture d’opposition, soit dans le mouvement d’une subtile harmonie, pointe effleurant le sol de sa délicatesse comme si s’en fût suivi un possible envol, une libération des pesanteurs terrestres.

Et ce qui nous reste à voir, maintenant, c’est ceci, cette esquisse au crayon qui représente Mnémosyne, cette si oublieuse mémoire qu’elle pourrait, à tout moment s’absenter et nous laisser dans la douleur, tout comme elle pourrait déposséder notre Visiteuse de son éphémère apparition. Car, si nous sommes des êtres de corps, des citadelles de muscles et de chair, nous sommes surtout ces dentelles mémorielles dont les liens, les attaches, réalisent notre synthèse et nous assurent d’avoir été alors que nous ne sommes occupés qu’à être dans ce présent concret, cette réalité palpable que nous édifions à chaque respiration, que nous construisons de nos mains laborieuses afin qu’un avenir nous soit offert et une suite promise. Nous sommes des explorateurs de terres vierges, des découvreurs d’impossible et oublions souvent la source qui nous porta là où nous sommes aujourd’hui, qui jamais ne tarit. Faute de ceci nous serions aux portes mêmes de notre propre inconnaissance. Or nous voulons connaître en lisant, écrivant, aimant, nous souvenant de nos premières émotions. Il ne tient qu’à nous de nous y employer. Avec un incomparable bonheur !

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 08:42
Infinie solitude de l’être.

Car tel est mon royaume...No 15.

" J'ai rendez vous avec moi-même ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Un matin de février. La météo est glaciale.

Les rafales doivent atteindre les 100 km/h.

C'est un terrible vent du Nord.

Je ne suis pas assez chaudement couvert,

il y a du sable partout,

j'ai peur pour mon appareil,

j'avance difficilement jusqu'à la mer.

J'avance, j'avance car j'ai rendez vous

avec moi même... »

Impression de haute solitude, sensation d’infini dont cette image est révélatrice jusqu’à nous interroger sur notre propre présence au monde. C’est toujours face aux paysages grandioses, à la verticale beauté que nous prenons conscience de notre fragilité. Nous regardons la vastitude et la vacuité nous habite alors que la Nature se déploie devant nos yeux en majesté. Plus la perspective s’affirme, plus l’horizon se déplie, plus la montagne s’élève ou bien l’océan s’ouvre, plus nous sentons combien notre existence est relative, notre « être-là » inscrit dans une inexorable temporalité, notre paraître dans une singularité qui nous place, toujours, aux confins de ce qui n’est pas nous et nous remet à notre propre cartographie, terre isolée parmi la multitude. Présence du monde en contrepoint duquel joue notre territoire corporel qui, souvent, en paraît la figure inversée. Alors voici la façon dont la galaxie humaine se livre à nous : réalité archipélagique, cercles fermés sur eux-mêmes dont la monade leibnizienne pourrait être l’emblème le plus significatif, univers sans portes ni fenêtres vivant du-dedans son rapport à l’altérité. Et, à ceci, l’instinct grégaire ne changera rien. Jamais l’homme ne se sent plus abandonné qu’au sein de la foule aux mille visages. Exilé des autres, il est en même temps exilé de lui-même, ce dont le sentiment de déréliction est la mise en perspective. Simple virgule dans le texte de l’exister, le Passant est remis à lui-même dans une sorte de geste d’absence à laquelle s’abreuve la bouche noire de l’angoisse.

Impression de haute solitude disions-nous en préambule. Celle que nous ressentons à nous confronter avec la Vallée Blanche dans la Passe de Tifoujar en Mauritanie où les vagues de sable semblent une mer sans limite dont, jamais, nous ne parviendrons à circonscrire la totalité signifiante, comme si nous en étions une simple parcelle, une émergence disparaissant à même son surgissement. Même saisissement à découvrir l’univers minéral de roches brunes, sa sublime érosion dans la Montagne Hindu Raj en Afghanistan. Même insularité humaine du Regardant saisi d’étonnement face au Vatnajökull, calotte glaciaire d’Islande entaillée de profondes veines bleues, hérissée d’arêtes éblouissantes. Jamais perception de l’isolement, n’aura été plus incisive, comme si une proche disparition pouvait survenir à tout instant, ramenant la condition de l’être que nous sommes à un simple balbutiement de l’Histoire, un minuscule événement parmi l’aventure des destins croisés, interchangeables à volonté, les plus « grands » se mesurant à l’aune de l’incommensurable, c'est-à-dire à l’infini. C'est-à-dire rien !

Infinie solitude de l’être.

Vue de la surface du Vatnajökull.

Source : Wikipédia.

Mais revenons à des horizons plus familiers, du côté du Calaisis, aux Hemmes de Marck et d’Oye. La plage est immense qui court d’un horizon à l’autre sous les rafales de vent. Rien, ici, pour arrêter la furie des éléments. Pays libre de l’eau, de ses flux et reflux. De l’air, de ses volutes, de ses lames abrasives comme la pierre ponce. Du feu sous l’espèce de la lumière solaire qui blesse les yeux et les contraint à une manière de cécité. De la terre, cette fine poudre de sable qui vole en une infinité de paillettes de mica, percussions sur la peau tendue du visage, continuel picotement disant l’âpreté du lieu, son exigence, le peu de jeu qu’elle accorde au Découvreur. Ici, il faut faire corps avec le paysage, s’y fondre, en devenir une simple digression, une fuite de silice, un écoulement d’eau parmi le ruissellement du monde. Disant ceci, nous ne parlons que de solitude. Avançant, il faut constamment lutter contre le vent, s’incliner avec humilité, se faire à la taille du ciron, consentir à n’être que ce laborieux insecte poussant devant lui la boule nécessaire à sa survie.

Ce matin le paysage est affuté comme la lame du rasoir et il faut assurer l’assise de sa marche en plantant la semelle de ses chaussures sur la dalle de sable durcie par l’ombre de la nuit. Le sol est une tôle ondulée où se devinent encore les traces des dernières vagues, leur empreinte comme si une mémoire voulait s’imprimer dans la poussière, y poser le sceau immémorial du temps long, du temps de l’origine dont l’écho affaibli résonne encore dans la forme, le plissement, le rythme pareil à une incantation. Le ciel est un lac immense avec ses théories de nuages gonflés de bleu, si semblables à l’énigme des glaciers, à leur inaccessible profondeur. Parfois des rehauts de moraines, une déchirure, l’apparition d’une eau plus claire, lac souterrain brillant dans la calcite des parois. Loin, très loin, presque à perte de regard, un liseré plus sombre, soutenu, ligne d’encre dont on ne sait plus très bien si elle est trait d’union de la terre et du ciel, leur constante opposition ou bien leur cheminement siamois afin que la beauté dispose d’un lieu où se dire et témoigner de l’instant rare de la rencontre. Jamais ligne d’horizon ne nous interroge plus que depuis son statut de presque invisibilité. Trop nette elle n’a plus rien à nous apprendre. Alors, dans le blizzard qui érode et contraint à n’être plus qu’un étrange menhir de pierre levé dans l’indescriptible, on scrute l’absence de l’oiseau, on fixe l’arche immense du silence, on écoute le vide faire ses confluences dans l’avenue étroite du corps, dans les sarments des bras, les piquets roides des jambes, les bois soudés des pieds. On est cette étrange concrétion à la limite du minéral et du végétal, ce pieu planté dans la glaise dense de la question. L’état de sidération est tel, la glaciation mentale si avancée que, soudain, nous pensons avoir tout inventé. Si ce paysage n’était que l’image en trois dimensions de notre dimension humaine, le reflet de notre exaspération à ne jamais saisir que des voiles de brume ? Les Hemmes, peut être les avons-nous disposées devant nous afin que nous-mêmes puissions paraître et faire écho avec les choses de l’existence. Quittant le paysage, tournant le dos à sa sublime grandeur, nous retournons à terre la tête basse, engoncée dans le lourd massif des épaules. Une idée fichée en tête qui fait son vrombissement de guêpe obstinée : ne serions-nous pas SEUL au monde ? SEUL ? Alors que nous rentrons au pays des hommes après une longue errance, serons-nous au moins cet Ulysse qu’une prévenante Pénélope attendra afin que sa présence signifie à la manière d’une certitude ? Ceci nous en portons l’espoir chevillé au corps. Dans la conque de nos oreilles résonne une seule phrase :

« J'avance, j'avance car j'ai rendez vous avec moi même... ».

Est-ce cela vivre ?

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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 08:14

 

Une esthétique du questionnement.

 

 

ss1-copie-1.JPG

 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

  Nous Contemplons cette photographie et, d'emblée, nous nous questionnons. Nous sommes comme au bord de l'étrange, amenés en des lieux que nous ne connaissons pas : "terra incognita" qui, faisant apparaître, disparaît à nos yeux dans l'espacement d'une vision floue. Comme si une brume s'était interposée entre le monde et le regard que nous portons sur lui. Cette manière d'astigmatisme rend le sujet aussi peu visible que la voilure de l'oiseau dans l'aube grise. Elle procède d'un parti pris esthétique qui joue dans une manière de séduction. L'image est "fardée""grimée", tentant de nous échapper alors que notre hâte de nous en saisir se décuple à l'aune de cette indécision native. Tout ceci induit un patient travail d'approche pareil à celui de l'Amant en direction de l'Aimée. Car nous ne serons délivrés de notre désir qu'à ôter cette pellicule qui subtilise à notre vue l'essence même dont nous voudrions la révélation. Mais, en réalité, ne s'agit-il que de cela, dépouiller la photographie de la gélatine qui la dissimule partiellement à notre curiosité d'Observateurs ? Autrement dit, souhaitons-nous en modifier la nature et la rendre visible, l'extraire du doute premier ? Ou bien préférons-nous demeurer dans ces marges d'incertitude qui assurent à notre imaginaire la possibilité d'un voyage, la remontée vers quelque réminiscence ?

  Car cette image, avant de nous parler du monde, avant de nous remettre à l'Autre dans son unicité, nous renvoie simplement à nous-mêmes. Elle agit comme un miroir pour notre conscience. Butant sur l'illisibilité première de la représentation, c'est du-dedans  de notre intériorité que nous cherchons à éclairer ce qui vient à notre encontre. Ainsi, livrés à notre seul jugement, remis à une appréciation totalement subjective - les indices de réalité étant si rares -, nous glissons d'une vision à l'autre, nous faisons surgir quantité d'esquisses sans nous soucier de quelque jugement, de quelque règle qui viendrait établir ses fondements perceptifs. La courbure de notre œil contre la courbure de l'image. Liberté contre liberté. Rien ne nous incline à nous décider pour telle ou telle perspective à laquelle nous convierait la photographie. C'est donc une pure affinité avec ce qui souhaiterait s'illustrer, dont notre fantaisie cherche à s'emparer.

  À défaut de pouvoir élaborer une thèse précise et étayée du sujet de l'image, nous en sommes réduits aux hypothèses, aux conjectures. Nous percevons des formes humaines, dont certaines paraissent appartenir à des hommes, de haute taille, vraisemblablement des Africains à la peau couleur de nuit, levés sur une aire de terre battue, dans le rayonnement d'une lumière matinale. La figure, au premier plan, semble avoir revêtu quelque habit traditionnel, ce qui fait signe vers une possible cérémonie, à moins qu'il ne s'agisse d'une danse, ou bien d'un rassemblement auquel nous pouvons donner de multiples orientations.  Puis, nous butons vite sur la limite des interprétations à nous assurer de la justesse de nos vues. Cependant, la photographie ne nous laisse pas là, sur ce sol de poussière claire, démunis, ne sachant plus que proférer à son sujet. La graine du doute nous a envahis et, en arrière de nos fronts soucieux, s'animeront quantité d'images convoquées à combler le "vide" de la représentation, ses zones de silence, ses aires blanches par lesquelles elle nous questionne plutôt que de nous résoudre à nous taire.

  Alors, peut-être à notre insu, ou bien avec la clarté des évidences, les choses cachées se présenteront à nous, déroulant les scènes d'une fiction. Ce qui veut dire que la photographie continuera à animer, en nous, un travail souterrain afin qu'une énigme puisse trouver à se résoudre. Se constitueront de nombreuses scènes ayant trait à des notions de spatialité, de temporalité, de modalité selon lesquelles le théâtre de l'existence qui nous est proposé peut trouver à s'actualiser dont, peut-être, aucune ne sera exacte. Mais peu importe, c'est bien de NOTRE perception du monde dont il aura été question, non d'une vision extérieure qui nous en aurait été imposée.

  Or, si nous approfondissons les diverses déclinaisons auxquelles notre entendement se sera exercé au sujet de ce qui apparaît, nous nous rendons rapidement compte que, loin d'avoir été de simples fantaisies, elles nous auront permis d'enrichir le contenu sémantique de la photographie. Nous y aurons découvert un monde que seul le flou de l'image a rendu possible. Car, maintenant, si nous imaginons cette représentation avec clarté, précision, nous aurons éventuellement, devant nous, une rencontre de diverses personnes d'un clan déterminé, disons par exemple, une danse rituelle précédant une cérémonie de mariage. Étant assurés de ceci, notre aire d'appréciation sera circonscrite à cet empan étroit de la réalité avec lequel nous nous arrangerons afin qu'il puisse trouver place dans la catégorie de notre entendement disposée à le recevoir. "La cause aura été entendue" et, la connaissance du contenu ayant été assurée, il n'y aura guère d'autre processus à mobiliser afin de nous emparer de son langage, de sa vérité. Le tout de l'image aura été dit dans l'espace du cadre représentatif et nous passerons à la prochaine figuration en occultant aussitôt ce qu'il nous a été donné de voir.

  Et maintenant, si nous nous posons le problème de savoir comment l'essence de la photographie aura été le mieux révélée, de l'image floue ou bien de son équivalent net, nous dirons simplement qu'il s'agit de deux démarches complémentaires, chacune ayant son vocabulaire propre. C'est, bien évidemment au Photographe de choisir la voie selon laquelle il veut nous proposer sa vision d'une séquence du réel. Ce que nous pouvons dire et qui ne saurait être de l'ordre du paradoxe, c'est la chose suivante : peut-être faut-il faire l'hypothèse que cette photographie-ci, dans son caractère voulu d'indistinction, nous rapproche singulièrement de l'objet qui nous est proposé, de son contenu réel mais aussi bien latent. C'est bien parce que cette proposition picturale était peu "évidente" qu'elle nous a entraînés à nous questionner à son sujet. Ce que n'aurait pas fait la même scène dans le cadre d'une vision précise. Ce qui nous paraît éloigné en raison de son traitement particulier, se rapproche de nous par le simple fait que nous souhaitons en percer l'opercule. Comme on le ferait de la bogue de l'oursin afin d'en savourer le corail. Ainsi l'éloignement appelle-t-il la proximité !

 

 

 

  

 

 

 

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 09:14
Là où l’homme est de surcroît.

" Car tel est mon royaume 1 ".

Les Hemmes de Marck vus de la plage.

Photographie : Alain Beauvois.

« Conditions très difficiles de prise de vue, en pleine tempête, il a fallu bien protéger l'appareil et le photographe décidément " dans le vent "...J'aime aussi beaucoup cette photo, car, avec le vent, le sable et certaines lumières, la plage se mue… en mer ... »

A.B.

JOUR - La mer s’est retirée au fond de quelque abysse. Il n’en reste plus que des flaques brillant au soleil, une odeur d’iode et de varech, le souvenir de sa rumeur. C’est l’heure des hommes. C’est l’heure des « travaux et des jours ». La ruche des Existants s’est ouverte aux rayons de lumière. Partout vole son pollen, coule son miel en longs rayons de cire. Partout sont les trajets multiples, les langages polyphoniques, les déplacements polychromes. Un genre de vertige qui s’empare du sable, le disperse en tourbillons, en spires claires montant le long de l’étoffe du ciel. Partout on est livré à cette démesure, à ce bonheur immédiat qui consiste à proférer avec emphase ce qui s’empare de vous, à le faire connaître à la communauté. Incessant ballet des chars à voile, triangles aux vives couleurs s’imprimant sur l’azur, ornières des roues mordant le sable, silhouettes des hommes pareilles à des insectes collés au sein de leur toile. Et le rythme de la course des chevaux, le martèlement du sol, cette percussion régulière qui frappe jusqu’au socle de la terre, entendez donc son battement de gong, on dirait les tambours de bois de Polynésie et leurs échos infinis, pareils à une incantation. Mais où sont les esprits qui leur répondront ? Existent-ils au moins autrement que dans notre imaginaire ? Les promeneurs, aussi, sont nombreux sur « L’Ansérienne », traversant dunes et pinèdes, se gavant d’images qu’ils enfouissent dans les plis de la mémoire. Partout est le mécanisme qui fait tourner ses rouages, minuscules pièces d’horlogerie s’emboîtant avec une précision toute logique, comme si un grand géomètre avait réglé la cérémonie avec la justesse de la raison. Sur l’immense plateau de sable, on fouille et on gratte. On s’agenouille, genoux plantés dans la vase. Ici surgissent les coques avec leur drôle d’infimes geysers. Là, frétillent dans une mare, les crevettes que l’on saisira du bout des doigts, crevettes surprises qui se débattront en cambrant vigoureusement leurs queues d’écaille. Là encore l’armée des « verrotiers », ces dénicheurs de minuscules vers dont leur ligne sera ornée, en attente du poisson d’argent jetant ses feux dans les rayons du crépuscule. Là est la grande marée humaine succédant à celle de la mer. Là est l’agitation, le tremblement, la fièvre alors que, retirée au fond de son silence, l’eau paraît dormir, comme prise d’un sommeil éternel.

CREPUSCULE - AUBE - Les hommes sont partis ou ne sont pas encore présents. Ils dorment sans doute, serrant leurs poings indociles sur des rêves d’enfants. Images qui traversent les cerneaux de matière grise, y essaimant des filaments de joie, y imprimant quantité de vivants palimpsestes. Glissement des dentelles oniriques, confluence des réseaux complexes des songes, fuyantes esquisses vivant de leur propre fuite. Sur l’écran blanc de leur sclérotique, pareil au dôme d’un planétarium, se percutent mille sèmes venant dire la nécessité du repos, du ressourcement de la nature alors que les hommes sont rentrés au logis. Peu à peu se dissolvent les fables diurnes, s’étiole le bourgeonnement pléthorique des activités, les longues digressions, les rhétoriques bavardes. Voici qu’apparaissent, tels des contes pour jeunes enfants, des gravures apaisées telle qu’on peut les retrouver dans de vieux manuels enfouis dans le silence d’un coffre. La raison raisonnante a cédé la place à l’intuition. L’envie rubescente au luxe du phénomène simple, originel. Tout est soudain apaisé qui lisse la conscience de sa palme sereine. La meute anthropologique a disparu pour céder la place au régime naturel, à son harmonie immémoriale, à sa respiration de vent, à son écoulement d’eau, à sa destinée de temps long que mesurent flux et reflux comme reflet de l’infini. Car ici, sous le ciel privé d’attaches, tout contre le monde aquatique en sa liberté, c’est de cela dont on est affectés jusqu’au tréfonds de l’âme, on est pris d’un sentiment de vastitude alors que la fourmi humaine n’est que cette brindille inaperçue flottant au monde du sein de sa propre vacuité. Rêves, amplitude libre, plus vraie parfois que le réel lui-même. Si beau carrousel d’icônes de la beauté. Hissés tout en haut de leurs longues pattes, ces sarments si minces qu’ils pourraient se rompre à tout instant comme une tige de verre, les limicoles fouillent inlassablement la vase de leurs becs gentiment inquisiteurs. Bécasseaux variables aux plumes teinte de feuilles mortes, avec le poitrail moucheté de cendre grise, ventre se perdant dans la nuit assourdie d’un noir que l’eau reflète. Marche hésitante des sanderlings à la robe modeste si proche de l’aspect de la châtaigne. Glissements furtifs des pluviers argentés au dos parcourus d’écailles brunes et blanches, au poitrail tel du bitume, ils sont si discrets qu’on croirait à une légende qui dirait le paysage en mode silencieux. Il y aurait tant à dire sur ce peuple des marais et des plages, sur l’à peine parution du Bruant des neiges, l’élégance de l’alouette hausse-col, sa blancheur se confondant si bien avec la neige, la délicatesse de ses ailes semblables à un fin corail, la tache foncée faisant un masque autour du bec, tout près de la prunelle des yeux. Et comment ne pas habiller ses rêves de la présence si rassurante, tout empreinte de quiétude, des phoques ayant choisi comme site le Phare de Walde, cet autre grand échassier regardant la mer du haut de sa résille de fer ?

Voici ce que la nuit, le crépuscule, l’aube disent aux hommes : la nécessité du ressourcement, la rencontre des eaux originelles, les longues épousailles du ciel et de la terre. Sans doute les activités des hommes ne sont-elles pas condamnables, elles sont le contrepoint culturel à la donation permanente de la Nature, à la générosité du paysage, à l’accueil en son sein de ce qui croît et se projette dans l’avenir. Ce qui doit avoir lieu, cependant, c’est l’écoute du monde, le rythme des énergies primordiales, la connaissance des puissances fondatrices. Un peu partout, dans tous les pays, se développent les « Conservatoires du littoral » afin que soient protégés des lieux d’exception, que perdurent des populations animales en danger de disparition, que se régénère une flore rare. Nécessité que ces initiatives qui sanctuarisent des espaces et les mettent à l’abri des dégradations. Et si de tels lieux deviennent des « sanctuaires », alors qu’ils le soient à l’aune de leur signification étymologique : « lieu le plus saint d'un temple, d'une église ». C’est bien au sacré que se rapporte cette définition. Elle met en exergue cette disposition de l’humain qui le situe en tant qu’existant et le place en dette face à ce qui l’abrite et le met en sûreté, cette terre, cette mer, ce ciel, sans lesquels nous ne serions rien qu’une diversion passagère du vivant et comme un hoquet de l’Histoire. Sans doute notre destin est-il de plus haute valeur. L’homme n’est « de surcroît » que s’il a failli à sa mission originelle de fondateur d’un lieu. Sans doute n’est-il en quête que de cela. Du moins voulons-nous le croire !

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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 08:43
Oiseaux migrateurs.

" Un passage dans la dune "

Photographie Alain Beauvois

***

  « Début mai 2015, à ma plus grande joie, je viens d'apprendre que cette photo a été sélectionnée par le jury des " Festives d' Ascain " (Pays Basque). C'est un festival photo " à ciel ouvert " dans un magnifique village basque. Le thème cette année était " le passage ". Les photos, agrandies, sont disposées, dehors, à différents endroits du village et cela tout l'été. Je remercie l'association Zilargia qui organise cette manifestation, dans un esprit de partage, de convivialité, d'amour de la photographie loin de toutes idées de concours et de compétitivité. Ma photo sera aux côtés d'oeuvres de grands artistes français et étrangers... cela me fait grand plaisir... j'essaierai d'aller là bas en juillet, j'y suis déjà allé et j'avais adoré et le lieu et ses " festives "...

Quelques précisions sur cette photo :

  Cette photo '' un passage dans la dune " où l'on voit partir vers l'Angleterre, un ferry, comme dans un col, est tout un symbole. Elle a été prise à Calais, haut lieu de passage, à l'endroit exact où s'entassent désormais, dans des dunes et dans des conditions déplorables, semblables à des bidonvilles, des milliers de migrants, qui rêvent de trouver "un passage " vers l'Angleterre, leur eldorado, et qui regardent, impuissants, les ferries partir sans eux...le rêve d'un passage vers une autre vie...cette photo fonctionne donc comme une allégorie...»

***

  Sous le ciel blanchi du proche hiver résonnent les cris des bernaches, se dessinent les courbes qui, bientôt, se dissoudront dans l’air froid, la brume indistincte. Les oies, on ne les verra plus, on entendra seulement leurs cris, leurs bavardages incessants. Partout, sur le Bassin, depuis les Prés salés tout près d’Arcachon, jusqu’à la pointe du cap Ferret, en passant par l’Île de Malprat, les plaines du Teich, partout seront les compagnies fouillant l’estran, se gavant d’ulves, ces laitues de mer dont les oiseaux raffolent. D’octobre à Mars, on cacarde, on fouille le végétal, on fait des réserves. Puis, un jour de mai, le vol se formera, en V, avec son éclaireur de pointe et ce sera le retour vers la Sibérie originelle, là où la reproduction aura lieu, la généalogie assurée. Constante oscillation entre la terre fondatrice d’un lieu et l’accueil dans un territoire assurant la survie de l’espèce, ces herbes lacustres qui nourrissent et sont promesse d’avenir. Orbe migratoire liant en un seul mouvement le sol primitif à celui qui régénère et permet la poursuite du cycle. Toujours l’oie au plumage couleur de terre, au long cou noir, retourne sur le territoire qui l’a vue naître, immémorial ressourcement qui semble n’avoir jamais de fin. Ainsi vivent des milliers de populations, grues cendrées, cigognes, milans noirs dans un ballet incessant, genre d’éternel retour du même, constant battement existentiel, passage de l’aire de nidification à celle du nourrissage. Pays natal, pays d’accueil, pays natal comme pour dire la nécessité d’un lieu où s’enraciner, se reconnaître, assumer le déploiement de son essence.

  Le ciel est plombé, à la limite d’une huile lourde, d’un bitume qui coulerait au-dessus de la dune. Sur le sable, des traces de roues se perdant près d’une touffe d’oyats comme si cette dernière était l’ultime amer d’un improbable voyage. Une empreinte, puis une disparition dans la trame d’un illisible destin. Lieu de perdition, lieu désert sans qu’il soit aucunement possible de repérer une oasis, la touffe de fraîcheur de ses palmiers se balançant au-dessus d’une ligne d’eau claire. Tout est scellé dans une confondante mutité. C’est comme si la terre avait été dessaisie de ses mots, le ciel de son chant, les nuages de leur possibilité de se métamorphoser en pluie, cette puissance qui féconde et libère, donne aux hommes la joie d’une libation. Tout est tellement scellé dans l’irrémédiable, tout est tellement hors langage. Si dérisoire d’être là, sous la meute grise, d’en sentir le mouvement continuel de râpe, de pierre ponce et de demeurer dans une manière de catatonie comme si on allait prendre racine, ici, et s’engloutir dans la touffeur des sables mouvants.

  On se nomme « Aman » ou bien « Janice » ou encore « Nahoum ». On vient d’Erythrée, du Soudan, de Syrie. On fuit la tyrannie, la guerre civile, les exactions, l’aporie d’un monde en décomposition. On se souvient encore, dans son corps même, dans ses membres tendus par la peur, du refuge dans le bois Dormoy, à Paris, fuyant l’œil inquisiteur des caméras. Serait-on reconnu au Pays et c’est sa propre famille qui en subirait les conséquences, questionnaires, peut-être prison ou bien torture. Le raffinement des tortionnaires est sans fin, sans pitié. Il faut contraindre, convertir à des idées, faire passer sous les fourches caudines jusqu’à ce que la conscience en peau de chagrin accepte toutes les compromissions, signe toutes les allégeances. Honte de l’humanité lorsqu’elle oublie l’humus sur lequel elle s’est édifiée, lequel sortait d’une longue période d’ombre, de barbarie. Raison de plus pour la reconduire, l’ombre, à un plus lumineux chemin.

  On est allongés sur la plage, pareils à des chiots nouveau-nés qui chercheraient, les yeux fermés, les mamelles salvatrices. On est sans mère, sans pôle auquel se rattacher, on est seul parmi la confluence des autres, on souffre de n’être rien que ce fétu de paille flottant sur l’indifférence des riches et des nantis. On se serre les coudes, on se tient contre son frère d’infortune. En survêtements troués, sous des capuches crasseuses, les chaussures en loques, les pieds poudrés d’une poussière qui ne veut pas de nous, de notre irritante présence. On est tout en haut de la dune. Sable dans les yeux. Rafales de vent, air salé qui tire des larmes. On est là dans un ailleurs qui n’existe pas, on est là et on ne le sait même pas. C’est une telle douleur que d’être privé d’une Terre, de n’y pouvoir enfouir l’orgueil légitime de ses racines. On fixe son regard sur la ligne d’horizon. Mirage blanc qui oscille sur la mer. On voudrait y être, même dans la cale ombreuse où les machines font leur bruit assourdissant. Être n’importe quoi, cette bielle au mouvement épileptique, ce grincement, cette odeur de gas-oil flottant au ras du sol. Être. Le ferry glisse lentement sur l’aire lisse comme l’huile. Avec facilité. Comme si être-au-monde était cette progression calme, assurée d’elle-même, cette certitude assistant à son propre avènement avec un sentiment naturel, allant de soi. Mais est-ce donc si difficile de vivre, de marquer son empreinte sur la dalle des choses, d’être reconnu homme parmi les hommes ?

  Le ferry est au loin, maintenant, simple ponctuation blanche sur les eaux noires. Simple espoir que le vent emporte avec lui, dissout dans la craie d’Albion, ce paradis qui, jamais ne sera atteint. Nous ici, peuple du sable, errants parmi l’immense solitude du monde, nous comptons pour si peu. Brume à l’horizon, risée de vent que bientôt le silence effacera. Il nous restera notre regard, nos mains tendues vers l’impossible, nos ongles pareils à des serres où s’accrochent les bribes du néant. Longtemps nous demeurons ainsi côte à côte, les yeux rougis d’avoir trop espéré. Parfois quelques somnolences traversées de fulgurances, de dialectes locaux, de déflagrations ; des hommes en armes, des pleurs, les murmures éteints de nos proches, des odeurs de terre brûlée par le soleil. Rêves d’oiseaux migrateurs, rêves d’oies bernaches faisant leur criaillerie joyeuse dans le ciel du Bassin d’Arcachon, autour des côtes de l’Île de Ré, dans le golfe du Morbihan. La troupe est excitée, la troupe est fébrile. Il est si émouvant de regagner sa terre natale après qu’on a été accueilli, logé, nourri et que l’on retourne sur son lieu de ponte, celui qui vous a vu naître et vous a porté sur les rives de l’exister ! Alors il ne nous reste plus que le rêve au fond du sommeil on bien à l’état de veille avec le dessin des côtes de la Sibérie. Longtemps nous planons au-dessus des paysages désolés de la toundra. Longtemps nous décrivons nos cercles de cris sur l’océan blanc des bouleaux. Longtemps nous dérivons avant de rejoindre le lieu fondateur. Longtemps !

  Nous sommes en sustentation au-dessus de notre argile natale, nous décrivons de grands cercles, nous voyons le sol aride, fissuré, nous voyons le peuple soumis, en loques, miséreux, nous voyons la douleur faire ses fumées de solfatare, ses taches de soufre incandescent. Nous voyons les eaux bleues du golfe d’Aden, nous voyons Massawa, le chapelet des îles Dahlak, nous voyons Port-Soudan, la montagne de pierres nues qui la cerne, les acacias épineux qui font leur tache vert-amande au fond des vallées désertes. Nous sommes comme l’aigle à l’œil perçant qui vole haut, dans sa forteresse de plumes, et aperçoit, tout en bas, le globe bleu agité de soubresauts, le globe en fusion sous la folie des hommes. Loin, là-bas, au-delà de l’horizon, dans le pays aux piscines de pierres et d’eau, aux maisons victoriennes, aux greens semés de trous, tout près des mirages des tours de verre de la City sont les hommes qui marchent, regard en bas, jamais ne lèvent les yeux au ciel. Ils ne veulent pas voir. Ils ne veulent pas enfoncer dans leur esprit indolent le coin du doute, dans leur âme le poison qui les détruirait. Mais nous sommes le peuple des « Damnés de la Terre ». Un jour nous lèverons, oui, en masse. Notre migration sera une immense déferlante et le ciel se couvrira de taches brunes et noires. Oui, nous serons les bernaches conquérantes, les oies en quête de nourriture, les oiseaux de la désolation. Car, là où se posera notre vol, il ne restera plus rien que ruines et cendres. Puis nous retournerons au pays de nos ancêtres, Erythrée, Soudan, cette Sibérie orientale que nous libèrerons du joug des oppresseurs. Des armes nous ferons un autodafé, des idéologies un naufrage, des compromissions une aire de liberté. Nous en dresserons les arbres aux carrefours, sur le bord des mers, en haut des collines de pierres. Notre migration aura eu lieu, nous nous reconnaîtrons dans notre sol comme nous le ferions dans le reflet du miroir. Alors nous n’aurons plus de rêve d’au-delà, de grands bassins où flottent les forêts d’ulves, où les crabes, pinces en l’air, se déplacement si drôlement dans leur marche de guingois. Nous revêtirons nos habits traditionnels, les voiles blancs drapant les corps, nous abandonnerons nos plumes d’oies. Notre seul exode sera celui, sédentaire, par lequel connaître notre sol, les lois hospitalières de notre peuple et vivre en paix avec nos frères. Dans le ciel nous dessinerons un grand V, à la manière de deux bras ouverts sur l’espace, en attente de sa bénédiction, cette pluie bienfaisante qui régénère la terre et fait, sur le front des hommes et des femmes ses mille gouttelettes de cristal. Oui, c’est cela que nous ferons et nous dormirons sous les étoiles en attendant le jour.

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 08:44

 

Dune-Océan.

 

DUNE [1024x768] 

                                                                                        Photographie : Thierry Chiès.

 

  Il faut partir dès la chute du jour, marcher le long des sentiers de poussière, passer sous la vague verte des pins. L'instant est si calme alors que la Dune, privée de ses Passagers, se dispose à la nuit. Le sable, encore chaud, fait entendre ses craquements, ses grésillements de mica. A l'abri des monticules, derrière les cheveux hirsutes des oyats, les lézards font palpiter leurs goitres. La tache couleur de terre des lucanes se confond avec les premières ombres. Cheminements des fourmis pareils à une caravane de signes discrets, ponctuations bientôt illisibles. Quelques sternes glissent encore sous les nuages. Les boules blanches des goélands flottent au-dessus de l'eau. Puis le regard libre jusqu'au gonflement sans fin de l'horizon.

  C'est l'heure pleine, celle où les hommes fourbus rentrent au logis, où la Ville meurt dans ses dernières rumeurs. Celle qui convoque le corps à la longue dérive, dispose au grand large. L'Océan est une bulle d'encre infiniment dilatée, tendue sous le fil de l'horizon. Les vagues, un moutonnement qui s'éparpille là-bas, au loin, dans une brume de vapeur. On dirait le bout du monde, vision infinie au-delà de laquelle serait la pure poésie, le chant des sirènes, l'envoûtement distrayant de l'ennui. Liberté infinie, sans frontières, sans mots qui partagent les hommes, sans parchemin où s'écrivent les lois. Pure offrande de ce que le paysage étendu tient toujours en réserve. Les yeux la savent cette vérité d'une nature infinie, ce tremplin pour l'imaginaire, cet essor longtemps contenu qui ne demande qu'à s'éployer. Regarder avec l'œil de la conscience, approfondir avec celui de l'esprit, forer au loin avec l'âme du Peintre, tracer les cartes de l'utopie avec la main du Géographe.

  Bientôt, au-dessus du grand dôme liquide, les cataractes lourdes des nuages. Ventres dilatés à la densité du plomb. Mais rien de menaçant. Juste une parenthèse du jour afin que s'annonce la nuit. Maintenant, la Dune a confié son corps de baleine blanche au balancement du rivage. Flux, reflux, comme pour dire le grand mystère du nycthémère, la belle dialectique temporelle et le gris pour unir, médiatiser. Et la neige de sable sous la lumière assourdie des étoiles. Une pure félicité. La Ville est si loin avec ses maisons blanches coiffées d'ardoise, ses quartiers d'hiver, ses tonnelles où, au printemps, s'accrochent les grappes des glycines. Et les jupes en corolles aux terrasses parfumées d'iode, parcourues d'embruns éphémères. Seule la ligne des réverbères, la promenade de planches au-dessus de la lagune, les feux du port pareils à des photophores.

  Alors on s'allonge auprès d'un arbre écaillé, la tête appuyée sur le grand os blanc, face à l'immensité. Le Banc d'Arguin flotte parmi l'écume claire, entouré par les courants qui franchissent le goulet, gagnent les eaux plates  de la lagune. De hautes cabanes de planches, montées sur pilotis, pieux identiques aux bouchots, oscillent doucement dans le vent. Juste une brise marine chargée de sel, de guano, de varech. Le ciel fait girer ses constellations avec minutie. Le bruissement des astres est perceptible : un murmure de fond répercutant en écho les clameurs de la Ville, maintenant assoupies. Un faisceau balaie la côte de sa longue rainure couleur d'opale. Sans doute le feu de Cordouan ou bien, alors, quelque bateau fantôme faisant sa course imaginaire dans le sillage des étoiles. Le calme est alors si profond, étalé sur l'immense voile de la terre. La nuit avance avec son empreinte bleu-marine, des rêves accrochés à sa toile piquetée d'ombres légères. Le chant du monde est là, comme rassemblé dans une conque, on peut le toucher, en éprouver la soie, le battement subtil.

   Ainsi, confié à la Dune-Océan, on n'a plus d'attaches, on dérive longuement parmi les caps et les golfes, au milieu des cordons de sable, tout près des lacs matinaux où commencent à s'imprimer  les lueurs du jour. On étire son corps de salamandre, on essaie de se réchauffer à la première clarté, on longe la crête de la colline de sable. Les Passagers ne sont pas encore arrivés. Ils dérivent dans la brume dense du sommeil. La Ville fait tout juste entendre ses premiers craquements. Bientôt seront les bruits qui creuseront leurs  galeries dans  les lames d'air. Il sera temps, alors, de rentrer dans la chambre tiède des songes. L'Océan reprendra possession de la DuneEt l'homme de lui-même.  Jusqu'au prochain voyage. 

                                                                               

 

 

 

 

    

 

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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 08:44
Sous le feu de la lampe.

" Côté sombre, côté lumière : le Phare de Calais ".

Photographie : Alain Beauvois.


« Au lever du soleil
quand le phare s'éteint et se repose
quand se lève le photographe... »

A.B.

Nuit. La ville dort drapée dans ses étoiles de lumière. Dans la brume qui monte, les lampadaires sont des yeux de Cyclope qui font leurs boules blanches. Dans la tête des hommes sont de multiples clignotements qui disent la mise en veilleuse de la conscience, sa remise aux déflagrations des archétypes, aux illuminations du rêve. Monde nouveau, Terre émergeant de quelque Atlantide. Volées d’escaliers à double révolution, neige de balustres blancs, toits d’étain flottant dans la perdition de l’heure. Châteaux en Espagne. Île d’Utopie du bon Thomas More. Mystérieuses catacombes où courent les lueurs ossuaires, où les réseaux de nerfs dessinent l’architecture grise du vivant. Longs couloirs du métropolitain parcourus par l’échine noire des rats. Réseau d’égouts habillés d’une clarté pareille à celle des abysses, lueurs vertes fouettées par les cheveux d’algues. Nuit.

Nuit. Les sillons de glaise sont parcourus de filaments clairs et la Lune gibbeuse sourit dans l’air passé au tamis. Si calme la nature. Si étrange la chouette, « l’oiseau de Minerve » veillant sur le sommeil des hommes, initiant le cycle d’une nouvelle philosophie. Dans les chaumières les poitrines se soulèvent au rythme du vent. Rapide parfois, puis long à s’éteindre, à mourir, comme si l’exister tenait à un fil d’Ariane disparaissant dans le secret d’un labyrinthe. Les hommes sont pliés en boule. On dirait des duvets d’oiseaux, des cocons légers flottant au gré de la volonté d’un démiurge. Des troncs échoués sur le rivage en attente d’être repris par la marée avant de cingler vers le large, là où vivent les dauphins au bec facétieux. Joie sans pareille de la rencontre avec ce qui s’annonce dans la simplicité et ne demande rien en échange. Longue nuit qui conduit les Errants parmi les mailles serrées de l’univers onirique. Longue nuit, dérive sans fin alors que les soucis abolis se terrent dans une confondante bogue d’ennui. Et plus rien alors ne paraît que cette marche allongée des corps somnambules oublieux d’eux-mêmes, de leurs souffrances, des cals qui recouvrent leurs mains laborieuses, perdues, ne griffant le plus souvent que des lames d’effroi et le souffle glacé de la mort. Nuit.

Nuit. Immense d’un horizon à l’autre. Nuit-aile recouvrant la nasse liquide de la mer. Nuit-étoupe engloutissant les bruits, les dissimulant au creux souple de ses aisselles. Nuit-mère dont les seins allaitent les poètes, les astronomes, les buveurs d’étoiles. Nuit souveraine. Sur le dôme glacé de la mer sont les bateaux, les ferries avec leurs grappes humaines, les porte-containers et leurs milliers de cubes multicolores, les tankers au ventre lourd d’huiles grasses, les chalutiers traînant leurs filets pareils à des queues de comètes. Partout, sur les ponts des navires, dans les cales à l’odeur de graisse, dans les soutes emplies d’écailles d’argent, dans les salles de jeux où brille l’envie des Possédants, partout s’agite une sourde angoisse, partout s’allume l’envie d’assurer son corps de la quadrature exacte où enfin se reconnaître. Ballotés par les flots, perdus au milieu du lac de bitume, l’on ne sait plus bien qui l’on est, où l’on va. Alors les yeux s’ouvrent en mydriase, les pupilles forent leurs puits, sur les sclérotiques s’allume l’envie de posséder un point de repère, de découvrir l’amer terrestre disant sa qualité d’homme, le luxe de la conscience, la souveraineté du regard lorsqu’il rencontre du familier, un lieu, l’émergence d’une polarité, lorsqu’il se fixe à l’aiguille bleue de la boussole, s’éclaire de la lueur de Vénus, la « Belle Etoile », celle du Berger, celle qui fixe un repère, décide d’un habiter sur Terre.

Alors les hommes de la mer quittent les soutes enfumées, les salles au tapis vert, les bars où brillent les cocktails multicolores, les cabines étroites à la lumière avaricieuse. Les hommes, les femmes, les enfants envahissent les ponts, ils se pressent en grappes compactes, tout contre le pavois d’avant, ils jouent des hanches, des bassins, ils veulent voir, ils veulent croire qu’ils existent encore sur l’immense flaque prise de soubresauts avec la brume flottant au ras de l’eau. Alors les hommes de la terre sortent de leurs couettes endolories de sommeil, envahissent les balcons aux glycines, se coulent dans l’exacte rainure des rues, vont sur les larges places entourées de platanes. Tous, les Terriens et les Maritimes se livrent à une étrange cérémonie, à un rituel aussi vieux que l’humanité. Ils mettent leurs mains en conque au-dessus de leurs fronts, étirent leurs nuques, raidissent les cordes de leurs cous et, soudain, la merveille se produit. Une grande lame blanche balaie le ciel de son mouvement régulier, éclats lumineux qui font leurs oscillations avec la précision d’un métronome, cataracte de lumière inondant le ciel que suit le bleu-marine profond entre deux rotations. Le phare est là, dressé tout en haut de son fût blanc tatoué d’une étoile, celle qui dit la route aux marins, grave l’empreinte de leurs destins parmi les milliers de trajets hasardeux, les milliers de doutes et de dangers guettant l’aventure humaine. Alors les poitrines se soulèvent d’aise, le rythme des cœurs s’alanguit, la tension diminue et c’est comme une étoile qui s’imprime sur le front des hommes, comme un tilak, cette braise de la spiritualité indienne qui dessine l’hymne des retrouvailles de l’homme et de ce qui l’abrite de la désespérance : un lieu où habiter dans la certitude d’être et de s’y maintenir aussi longtemps que durera le voyage. C’est cela que nous dit le phare en langage lumineux. C’est cela que, chaque nuit, nous attendons et redoutons de perdre, cette si belle lumière disant la marque insigne de l’homme, son empreinte sur l’aire libre des choses.


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