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11 août 2018 6 11 /08 /août /2018 09:14
 Rue des mirages

            " Un soir de mars à Audresselles..."

               Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

   Rue des mirages

 

   On marche sur le rivage. On écoute le bleu du ciel, cette poésie longue en fuite d’elle-même. On regarde le moindre bruit sortant de l’eau, parfois une bulle qui gonfle et gagne la trame souple de l’air. Sur sa peau on devine le frisson de la nuit qui, bientôt, viendra. On surveille ce qui ne peut l’être, un dialogue d’amour au creux des demeures, le murmure d’un serment, le pli d’une mélancolie dans la venue du soir. Rien ne semble vrai que cette fragilité de l’instant dont on suppute, à chaque pas, qu’il pourrait disparaître, simple grésillement à la face des choses puis plus rien qu’une soie déroulant le vide de son silence. Les maisons sont immobiles dans leur étrave de ciment, on dirait d’antiques barques que la mer aurait abandonnées là, un jour de grande lassitude. On ne sait si quelqu’un, vraiment, en occupe le lieu ou bien si ce ne sont que mémoires témoignant du passé des hommes. Ses yeux, on les laisse aller au ras de l’onde, tels de curieux flotteurs qui voudraient connaître le mystère du monde. Mais tout vibre de soi et la surface  de l’eau est cet immense miroir où se reflète la figure du mirage, cet illisible qui efface tout dans les couloirs d’ombre.

 

   Rue des vertiges

 

   On avance prudemment comme si, dans le moment qui vient, un pur prodige pouvait s’allumer devant le globe ébloui des yeux : un vent habité de présences secrètes, un nuage poudré d’or, la faucille de la Lune moissonnant les gerbes d’étoiles. Mais regarder le ciel est toujours le risque de s’y engloutir dans la fosse abyssale de l’imaginaire. Alors on s’arrime au tapis de sable, alors on y cherche quelque point de fixation où assurer la topologie de son être. Seulement la lumière baisse, seulement le doute croît. Est-on seulement vivant en cette heure entre chien et loup où tout se confond en une identique silhouette ? C’est tout juste si on sent encore ses propres limites et déjà des éclisses de nuit entrent par les pores de la peau, glissent dans le bulbe de chair qui se dilate, se réverbèrent sur la neige des os. C’est, soudain, comme si le corps s’était retourné à la manière d’un gant, livrant sa pulpe aux yeux de la terre et du ciel. Nous qui regardions, de toute l’intensité de notre conscience, nous voici regardés, livrés à la curiosité de la vague, scrutés par la patiente écume, sondés par les milliers de gouttes du brouillard. Malgré l’étrange tout ceci est infiniment plaisant. On ondoie au large de soi, on largue les amarres, on navigue en pleine solitude où sont les bras de corail des étoiles de mer, où les flagelles des méduses paraissent de fins cristaux,  où les oursins lancent leurs piquants mauves, on dirait des joies subites se libérant du poids d’une énigme. On est au-dessus des profondes fosses marines et un délicieux vertige s’empare de notre présence qui devient si éthérée, si aérienne qu’on pourrait, tout aussi bien, se déployer en plein azur parmi la traversée blanche des grands oiseaux.

  

   Rue des rêves

 

   On est haut maintenant et le firmament bleu-nuit est piqué des yeux infinis des étoiles. On plane et s’assure de faire des courbes gracieuses, de beaux cercles pareils aux anneaux brillants des planètes. En bas, sur le champ des hommes, tout est calme. Encore un reste de jour, une clarté à ras du sol, une touche de réalité accrochée au rivage.  Les maisons font leurs boîtes multicolores, elles ressemblent maintenant à des jouets d’enfant disposés face à la lumière. Quelques feux que réverbèrent des vitres. Des couleurs atténuées, douces, qui effleurent et rassurent au seuil du grand voyage nocturne. Les Dormeurs dérivent sur leurs lits de bois, cloués à leurs rêves, ancrés à ce qui fuit et toujours ne profère son nom que dans un étrange murmure. Les Songeurs ne sont plus en eux mais en-dehors, loin des soucis multiples et des projets nébuleux. Sur de grands oriflammes se manifeste l’inaccessible dont ils ont halluciné le peuple souvent étroit de leurs destins : un amour, une ténébreuse pensée, une vertu dont, jamais auparavant, ils n’avaient eu le pressentiment.

   Ils sont en quête d’eux-mêmes, du temps qui passe, de l’espace qui s’éclipse à l’horizon, de la compagne qu’ils auraient pu avoir mais dont la rencontre a toujours été différée. Ils sont à la recherche de ce qui prend, le plus souvent, la teinte indescriptible de l’absolu : ce passé jauni aux si faibles résurgences, ce présent qui croule sous la hâte de l’instant, ce futur ouvert à la manière d’un grand livre sur lequel ils voudraient écrire le poème d’une joie simple, immédiate, tracer les orbes d’une ineffable félicité. Longue est la nuit qui demain s’effacera. Que demeurera-t-il de tout ceci : mirage, vertige, rêve ? Nul ne peut savoir, les prescriptions du monde sont si mystérieuses !

  

 

 

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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 08:48
Jamais la même eau

 

                            Fluid Water...

                 Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

« ON NE SE BAIGNE JAMAIS DEUX FOIS DANS LE MÊME FLEUVE. »

 

 

***

 

 

   Cette sentence d’Héraclite qui énonce l’existence changeante du monde, l’impermanence de toute chose, la fuite en avant du temps, sonne à la manière d’un irrépressible destin ourlé de tristesse et de mélancolie. L’instant est toujours précédé ou suivi d’un autre instant, ce qui en constitue l’essentielle trame insaisissable. Nous sommes en notre mortelle condition ourdis de ces fibres soumises à la corruption qui font la grandeur de tout homme en même temps que sa fragilité. Le temps est sans doute le talon d’Achille dont nous sentons l’étrange et constante présence à la manière d’un vertige dont, toujours, nous tutoyons la verticale vérité. En quelque manière « perdre son temps » revient à « perdre sa vie » mais aussi, mais surtout, à laisser s’échapper cette beauté qui plante dans notre chair l’aiguillon du manque, la lame outrageuse d’un deuil que nous avons à consentir à la vue du rocher, de la faille de terre, de l’étendue marine, de la plage immense du ciel traversé du souffle des nuages. Nous les voyons mais, déjà, ils sont en partance pour ne plus revenir.

  

   Jamais deux fois la même eau.

 

   Quelque part, à l’abri des regards, dans le doute incertain du jour, dans la fraîcheur neuve du passage, un ruisseau fait son cours léger, son ébruitement de fontaine dans la joie pure d’un clair-obscur. Cet événement aussi simple que singulier a son infinie réserve de surprise, son inestimable qualité d’étonnement. C’est la première fois que nous lui prêtons attention, alors tout est plénitude qui fait son chant immaculé. Le sentir est posé là, telle la libellule sur le mince rameau, dans l’attente de la parution à venir. Or qu’est-ce qui hésite au seuil de la donation, si ce n’est le dépliement de la beauté ? Temps et beauté sont coalescents, leurs êtres inséparables, leur devenir chemine dans la gémellité. Si, soudain, nos yeux éblouis archivent la pierre noire tapissée de lumière, les filets d’eau semblables à des lianes d’argent, le bonheur immédiat de la pénombre, c’est en raison de cet instant non reproductible qui s’efface à mesure de sa révélation. S’il n’y avait de temps, il n’y aurait de beauté. Sans doute rétorquera-t-on, avec esprit de logique, que son absence coïnciderait identiquement avec l’extinction de la douleur, l’abolition de la tristesse. Certes. Mais la joie ineffable dont la beauté nous fait l’offrande resplendit à l’infini sur la margelle de la mémoire, ce dont la douleur est incapable puisque remise, sitôt éprouvée, dans quelque oubliette qui en gommera l’insupportable épreuve.

  

   Jamais deux fois la même eau. Jamais deux fois la même beauté.

 

   Nulle beauté n’est reproductible puisqu’elle ne fait jamais qu’actualiser une essence unique, singulière. Un visage cerné de grâce aperçu dans un éclair sur un quai de gare ou dans l’ombre d’un musée pourquoi en conservons-nous le souvenir à la manière d’une gemme brillant au creux même de notre chair ? Le visage était précieux, l’instant qui le portait et le fécondait était le tremplin majestueux de son effectuation. En lexique de tissage et de métaphore cette fraction insigne du temps était la navette qui donnait lieu aux fils de trame et de chaîne au terme desquels quelque chose comme une soie éblouissante trouvait le lieu de son être. Le lieu n’est nullement un endroit, seulement un existential qui arrache au néant sa charge d’entière négation, de perdition à jamais. C’est ceci la beauté, un sens infiniment accompli qui éclaire l’âme et incline à l’entière dispensation du monde. La ressource est magique pour peu que l’on se dispose à en chercher les voies sans doute secrètes, profondes. Les eaux souterraines sont un cristal, celles de surface s’éteignent parfois dans la brûlure d’une trop vive lumière.

  

   Jamais deux fois la même eau. Jamais deux fois la même beauté. Jamais deux fois la même surprise.

 

    En effet, c’est à être surpris, à être « ravis » au sens étymologique de se trouver en « extase » que se donneront cette tresse d’eau blanche, le flanc poli du rocher, la branche usée qui flotte au-dessus de l’onde. Plus que d’un simple événement, il s’agira d’un avènement, autrement dit d’une « royauté » qui nous sera allouée le temps d’une ivresse. Evénement/avènement. Sublime valeur sémantique de la paronymie qui affecte à deux sosies le même coefficient de signification. Tout est si ontologiquement présent dans la plurielle richesse de la langue, ce miroir sans égal de toute esthétique, de toute réalité. Pour cette raison les poètes ont toujours été des demi-dieux. Leurs épopées nous émeuvent tout comme ce modeste microcosme de la nature au gré duquel nous pouvons goûter aux joies simples d’un regard authentique. Ceci énonce la vérité dont toute beauté est dépositaire, que le temps porte à son dénouement. Toujours nous souhaitons être les observateurs privilégiés de cette triple nervure, beauté, vérité, temps. Elle ne fait que nous dire le site à occuper. Sans doute y sommes-nous déjà lorsque l’œuvre décide de nous sans pour autant nous ôter notre liberté. Le pur rayonnement est à ce prix. Nous l’arrimons à notre être. Il fait signe à la manière d’un absolu.

 

 

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6 août 2018 1 06 /08 /août /2018 08:26
Image : hors du monde

                   Photographie : François Jorge

 

 

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   Nous regardons l’image, l’image vraie et, soudain, nous sommes hors du monde. Nous sommes en-nous-hors-de-nous. Nous nous exilons de notre être et pourtant nous en sentons la densité, la rutilance de mercure, la plénitude brillant telle une étoile dans la nuit. Mais comment peut-on, tout à la fois, être ici dans sa tunique de chair - cette geôle -, et sentir l’aérienne présence de l’esprit - cette sublime libération ? L’image vraie a ceci de surprenant - contrairement à celle d’Epinal -, qu’elle nous arrache à la pesanteur du monde et nous dote d’aptitudes cosmiques : la vitesse, la lumière, la profondeur inouïe des galaxies.

   Nous regardons le ciel, sa nappe corail, son absolue diaphanéité et nous sommes ce ciel avec l’infini voyage des comètes, leur sillage de feu dans le noir absolu de l’espace.

   Nous regardons l’oiseau, son signe d’encre, son empreinte si discrète et l’on vole à de hautes altitudes parmi les confluences de l’air, les poussées de l’harmattan, les colères du simoun, le souffle sec du Sirocco. Nulles contraintes cependant. Arabesques de félicité seulement.

   Nous regardons la ligne brisée des montagnes et nous sommes ces rochers qui disent la durée éternelle du temps, la lente érosion de l’âge, la beauté des pics lorsqu’ils toisent le domaine des hommes, cette minuscule fourmilière traversée du désordre des agitations mondaines.

   Nous regardons la nappe d’eau au loin, ses lignes de métal sombre, ses mouvances dans le genre d’un coup de fouet, ses pliures bleues, sa lame d’argent immobile au centre, ce secret, puis la longue réverbération du ciel comme pour signifier l’intangible continuité des choses lorsque la vision est adéquate à son objet.

   Nous regardons longuement, apaisés, rassurés de notre présence parmi ce monde si généreux, nous avions failli ne plus en lire le poème, en entendre la symphonie, en goûter la goutte de miel. Il faut dire nos yeux sont trop abreuvés d’images violentes, artificielles, fabriquées au seul risque de nous fasciner. Oui, la fascination est la pire des aliénations dont notre société sécrète la poix à longueur de journée, si bien que le poison fait son effet sans même que nous en percevions le vénéneux chemin. Ses flèches nous traversent pareilles à une eau de ruissellement. Nous nous y habituons. Puis nous en ressentons le manque, bientôt la douloureuse privation.

   Les images crépitent sur le globe des yeux, s’invaginent dans la complexité du chiasma, allument leurs feux dans la densité grise, font leurs éclairs cérébelleux, leurs lances ignées qui se plantent dans l’aire occipitale, dans la réserve à phosphènes, dans le grand barnum où s’agitent les esquilles de rêves, les phosphorescences des fantasmes, où tourne l’inconséquent barillet du désir. Oui, nous sommes au centre de la grande farandole et nous n’échapperons à nos tortionnaires. Ils sont les Géants, les Dissimulés, les Grands Ordonnateurs de la curée mondiale, ils veulent nettoyer jusqu’à l’os notre prétention à paraître, nous métamorphoser à la seule mesure de leur pouvoir de domination. Oui, Nietzsche avait raison, l’humain n’a qu’une seule chose en tête : la Volonté de Puissance. Ce qui, en termes de simple logique, veut dire qu’il y a des perdants, en masse, des gagnants si peu, mais ô combien assurés de leur domination, de leur gloire !

   Le jour a été une seule et unique ligne blanche, de longues effusions secouant la toile violentée du ciel, des balafres soufrées clouant choses et êtres au plus intime de leur chair. Il fallait se faire tout petits, se rouler en boule tels de jeunes chiots, respirer à peine, mouiller sa truffe de bulles de salive, se coller au sol de ciment, se disposer à la minceur. Les rues étaient désertes et la chaleur faisait entendre ses craquements, ses boursouflures, l’élongation de ses membranes de carton. Des oiseaux, parfois, cloués en plein vol, s’abattaient telle une grêle noire. Les feuilles assoiffées étaient de simples feux-follets, de rapides fumées se dissolvant dans une manière d’averse drue, d’air seulement. On ne connaissait plus la caresse de la pluie, l’onction souple de la brume, l’étincelle fraîche de la goutte de rosée. Tout était en suspens de soi. Tout était alloué au silence. Tout était muré dans un étrange labyrinthe et les respirations faisaient leur drôle de bruit de râpe, de soufflet de forge. On se jetait sur le tapis de braise du lit, on vouait son corps aux gémonies, on gigotait tel l’antique nouveau-né plié dans la tunique étroite de ses langes. On était des momies et le sarcophage serrait ses parois de bois, faisait grincer ses chevilles, tenait le corps au plus près de sa mutité. On était dans le plein inviolable de la condition humaine. On était mortel, infiniment mortels, le constatant au plus près d’une vérité.

   Matin. Aurore. Ou bien soir, Crépuscule. Peu importe le nom de l’Evénement. Il fait si beau après le cauchemar nocturne. Les bandelettes, on les a enlevées. Son corps, on l’a lavé à la lumière neuve ou bien décroissante, c’est indifférent. Aurore ou Crépuscule, heures de la bienfaisante palme qui oint l’épiderme de son baume lénifiant. Re-naissance, nouvelle origine, départ pour un chemin qui ouvre le futur, fait briller le destin à l’aune de l’espoir. La chaleur, la chape de plomb, l’étuve collée à la barbacane de peau, voici qu’elles se délitent, renoncent enfin à paraître. La chaleur n’était que l’image de la fausseté, l’image brouillée de nos cerveaux embrumés. Cette lumière est si belle qui tapisse l’air de ses étoiles vermeil. Le grand Goethe disait que le rouge était la couleur idéale. Peu importe sa teinte, pourpre, alizarine, carmin. Elle est là, devant nous, nous en nimbons nos fronts, nous en habillons nos mains, nous en ceignons nos chevilles, ce sont les pampres de la joie. Nous regardons l’image, l’image vraie et, soudain, nous sommes hors du monde. Oui, HORS DU MONDE !

 

 

 

 

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2 août 2018 4 02 /08 /août /2018 15:29
Ceci qui ouvre la nuit

                        Route d'Aubrac -06-

                   Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Le jour est levé quelque part sur la Terre. Il fait ses éblouissement, ses étoiles de givre, ses vrilles de cristal qui cinglent le dôme du ciel, creusent leur puits de lumière jusqu’à l’encre des abysses. Le jour est inépuisable. Il s’alimente bien au-delà du réel, il vient du plus loin du temps, il ne connaît nulle limite. Il allume dans les yeux des hommes les paillettes brillantes de l’espoir, dans ceux des femmes les phosphorescences d’une confiance infinie dans le destin du Monde. Le jour, dès qu’on l’a vu, on ne peut l’oublier. Il a planté ses vivantes banderilles au plein de la chair, il court sous la batiste de la peau, il fuse dans l’ouate blanche des os, il s’étoile dans la résille des nerfs, cette arborescence parcourue des éclairs de la vie. Le jour est beauté. Pour cette raison il ne peut se détacher de nous, perdre la profondeur de son éclat. Sinon, c’est l’existence même en sa glaise fondatrice qui serait atteinte, modelée selon les mains d’un artisan dément, une pliure qui n’aurait plus de nom, un nom qui n’aurait plus de sens, un sens épuisé au seuil du paraître. Clarté est plain-chant du vivace et du toujours renouvelé. En venir à bout, l’épuiser, est décret mortel qui connaîtrait le tissu serré de l’absurde, le corridor étroit du néant.

   Très haut, le ciel est bistre, boucané, comme s’il sortait d’une étuve. Il est menace qu’un heureux miroitement dissout sous une douce insistance, une bienveillante pression pareille à la main amie qui rassure et donne l’impulsion déployant le futur. Il est telle la respiration en son oscillation : un dépliement qui dit le rayonnement, un retrait qui porte au bord de la syncope. Heureusement son essor est infini, on n’en voit nullement les frontières, seulement les caravanes de nuages qui en parcourent la vaste étendue. Il est habité des mérites de l’illimité, paré des grâces de l’absolu. Nul homme à l’horizon qui pourrait en toiser la vastitude. Comme s’il y avait danger à se mesurer à lui, à oser tutoyer sa puissance.

   Plus bas, à l’horizon des Eveillés, seule la boule infime de l’arbre, seule la modeste maison osent cet affrontement. Combat singulier. David contre Goliath. L’infiniment grand contre l’infiniment petit. Une ligne blanche court au ras du sol, semblable à une portée musicale avec les boules noires de ses croches. Une petite musique de jour que la nuit effacera, diluera dans ses coursives d’ombre, plongera dans ses golfes ténébreux, Ceci ne voudra nullement signifier que toute beauté sera abolie, seulement remise au jour de demain, veillée par les yeux des étoiles, ces fées mutiques mettant en sûreté le précieux, l’ineffable essence de toute chose. Le plus souvent nous en oublions le don inépuisable, la capacité perpétuelle d’émerveillement. Nous ne sommes que des hommes.

   Le haut plateau est parcouru de souples ocelles. Ils sont le regard du Soleil, de la Lune, des elfes qui sans doute peuplent les larges avenues de l’espace. Un langage si clair que nous devrions en percevoir les harmoniques au sein même de notre corps, dans la déchirure de notre conscience. Mais nous sommes des êtres de l’immédiat et le cosmos est trop lent, trop loin, trop énigmatique. Alors nous fixons notre regard  sur ce tapis d’herbe rase, sur ces rives avec les avancées de ses isthmes, les retraits de ses baies, sur cette plaque d’eau brillant à la manière d’une lame, sur ce rocher qui émerge de terre, nous disant sa vérité, la profondeur de sa nature. Ciel, herbe, nuages, plateau, éclats de lumière, autant de mises en acte de cette beauté que toujours nous cherchons au loin, dans le complexe et l’artificiel alors qu’elle est en nous d’abord, auprès de nous ensuite dans le simple, le discret, l’immémoriale libéralité de la Nature. Tout est corne d’abondance, surpuissance, pluralité de signification. Il suffit d’aiguiser ses pupilles, de tendre les paumes de ses mains, de fouler ce sol qui nous est familier et porte notre empreinte comme l’azur fait naître l’oiseau.  Une simple continuité, une évidence, l’éclosion d’une source dans le tapis de mousse.

   Jusqu’à présent nous n’avons rien dévoilé de ce lieu pareil à une terre originelle. Nous disons simplement Aubrac et la pureté surgit là-devant, comme par magie. Ceci ouvre la nuit de l’inconnaissance. Voici le jour. A nous d’en saisir les singuliers reflets !

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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21 juin 2018 4 21 /06 /juin /2018 15:16
Une vision impressionniste du monde

                                                                 Patrick Geffroy Yorffeg

                                                           " La lune noire de la mélancolie"

                                                                       (Technique mixte)

 

 

***

 

 

 

 

                                                                                                         Le 20 Juin 2018

 

 

 

                            A toi dont le regard porte au loin

 

 

   Solveig, me voici de retour après une assez longue absence. Sans doute suis-je identique à ces animaux qui hibernent et ne montrent le bout de leur nez que les beaux jours venus. Demain le premier signe de l’été et je me doute de la joie qui doit envahir ta nordique contrée, le froid est si vif qui vous cloitre dans vos demeures de bois, tout près de l’âtre ou bien dans la vapeur du sauna. Ici, les orages s’estompent et le beau fixe semble vouloir remplacer la monotonie pluvieuse d’il y a peu. Mais nous reparlerons bientôt du temps. Il est un sujet inépuisable et un commode passe-partout pour éviter les discussions sérieuses. Il est bien des préoccupations, bien des soucis qu’atténue une pluie, que dissout une vague de chaleur.

   Tu sais mon penchant pour les questions douées d’inquiétude et tu ne t’étonneras point que j’aborde ici une des plus vives interrogations de notre temps : la marche à pas forcés du progrès, le dénuement partout présent, la gloire des nantis, le cruel déséquilibre qui affecte les Existants selon qu’ils se situent du côté de l’ombre ou bien de la lumière. Saisis-tu, comme moi, au travers de ces rapides et innombrables mutations ce qui s’y dessine en creux, à savoir l’étonnant et prodigieux phénomène de la métamorphose ? Tout passe de plus en plus vite de la larve à l’imago sans même que le stade intermédiaire de la chrysalide soit en aucun moment appréhendé. Tout surgit sans crier gare et une invention n’a de cesse d’annoncer la suivante qui, déjà, n’est plus qu’un souvenir à l’horizon des choses. Si nous n’apercevons nullement les passages, les changements, les états successifs de la matière sociale c’est que nous devons être affectés d’un trouble de la vision qui occulte une partie du réel. Nous naviguons à vue, c’est le cas de le dire et, le plus souvent, nous perdons le cap.

   Et ce qui vaut pour le progrès n’est-il nullement applicable à notre vision générale du monde ? Souvent, je me plais à penser que le trajet existentiel de l’homme se calque, en quelque manière, sur ces fameuses époques de l’art. Ainsi, à certaines périodes de notre vie, serions-nous pointillistes, modern style et parfois cubistes. Mais je dois te parler de mon propre ressenti. Sans doute est-il tissé de pure subjectivité, mais le tangible n’est-il l’ensemble de ces perceptions éparses qui sillonnent la Terre et lui donnent son curieux métissage ?

   Mon attention à l’art, laquelle précéda de peu mon arrivée à l’adolescence, se déroula sous les fastes de la statuaire antique, notamment la grecque dont l’Apollon du Belvédère (certes une copie, mais quelle maîtrise tout de même !), sans doute, en son exactitude, sa pureté, sa grâce, son élégance, tenaient à ma vue éblouie le discours de la beauté.

  Mon adolescence fut l’occasion d’un grand bond effectué dans les stations esthétiques, me déposant dans l’aire du Symbolisme tout près des figurations bibliques d’un Puvis de Chavannes (« Le pauvre pêcheur », par exemple) dont les thèmes chrétiens (j’étais un croyant occasionnel et opportuniste !), les postures humbles, les teintes si proches d’une aménité exacte, non feinte, empreinte d’une évidente empathie, ces à peine couleurs, donc, donnaient aux personnages cette inclination de douce langueur dont tout prétendant à l’existence traverse nécessairement les flots au cours des modifications propres à l’âge, à ses indécisions, ses fluctuations.  

   Puis, jeune adulte, ce fut au  tour du Cubisme de chambouler ma vue du monde. Comment en effet demeurer hermétique à cette révolution picturale qui fut non seulement un nouveau degré dans l’évolution de l’art, mais aussi une manière, pour toute subjectivité, de se projeter dans l’assuré  en y imprimant la singularité de son propre sceau ? Maintenant il était permis d’avoir une conception toute particulière des modalités de l’expression plastique, d’élaborer ses propres équations de la vie, d’acquérir une liberté que nous avaient ôtée l’art classique et les perspectives logiques de la Renaissance.

   Je me souviens avoir observé longuement « Guitare, verre, bouteille de vieux marc » de Picasso, accordant sans doute plus de place aux « remarques marginales », papier peint, développement des formes dans l’espace, palette de teintes sourdes, rusticité des matériaux, qu’au sujet lui-même qui devenait, à mes yeux, simple prétexte à exercer une virtuosité dans le champ du maniement esthétique. Ce qui me plaisait surtout, je crois, c’était la juridiction que le mental, le concept, appliquaient aux phénomènes en les réaménageant selon une architectonique qui ne soit seulement la conformité aux choses vues. Mais, Sol, tu connais l’irrésistible attrait que le Cubisme a forgé en moi qui, jamais, ne s’effacera. Pour chacun il est des points limites indépassables. Il suffit de savoir les reconnaître.

   L’Impressionnisme et son cortège d’artistes prodigieux fut le point d’orgue de mon âge mûr. Y a-t-il coalescence entre une forme particulière de l’art et l’époque à laquelle on en ressent les effets ? Ce qui voudrait affirmer la prégnance d’une réceptivité accrue due au seul bénéfice d’une attention plus ouverte à tel âge qu’à tel autre. Ensuite viendraient des moments d’irréflexion ou  bien de moindre intérêt, peut-être de déclin (il faut bien nommer les choses parfois) où une vigilance moins soutenue aux productions de l’art en pervertirait la saisie plurielle. Mais peu importe cette digression. Venons-en à Monet, Degas, Renoir, Sisley, Caillebotte, Cézanne, enfin à ceux qui, à une époque de leur vie, adhérèrent à ce mouvement fécond.

  

Une vision impressionniste du monde

Les Nymphéas

Claude Monet

Source : Wikipédia

 

 

    As-tu, toi aussi, ma contemporaine, été saisie au plus vif par le cycle des « Nymphéas » de Monet ? Un bouleversement de la vision comme jamais et, corrélativement, la survenue de nouvelles sensations. Si le Cubisme faisait signe en direction de la raison, ici, c’est de sensualisme au sens plein dont il faut parler, de forces internes qui se laissent amener au bord du vertige. Impression (le terme bien nommé), de saisissement, de collusion des formes, d’entrelacement des éléments naturels dans une sorte de figure illusionniste  qui les dépasse et les transcende. Chaque fleur des Nymphéas ouvre un monde qui communie avec celui qui lui est contigu. Ce qui, d’ordinaire, vit séparé, l’eau, les arbres, les reflets du ciel, tout ici trouve le lieu de sa totale manifestation. Tout s’accomplit et dévoile la profondeur de son être dans une manière de voilement-dévoilement, caractère qui est, précisément ce qui s’annonce dans toute donation d’invisibilité. Or, de l’être des choses, rien ne paraît si ce n’est le déploiement de leur étant qui toujours s’abreuve à une source qui ne nous est humainement accessible. Peut-être aux elfes et aux sylphes qui habitent le mystérieux domaine de la poésie ou bien les forêts profondes de chez toi : il y a tant de choses inconnues, de territoires indéchiffrés !  Les « Nymphéas » nous fascinent, tout comme le feu qui brûle dans l’âtre dont l’essence s’évanouit à mesure de son ignition. Nous en ressentons la chaleur, nous nous aveuglons de ses flammes, nous brûlons d’en connaître la troublante énergie mais, bientôt, ne resteront que des cendres témoignant d’une puissance disparue à jamais.

   Impressionniste, également, cette photographie qui épanouit son sujet telle une corolle posée sur la vibration de l’eau. Ce qui est magique, c’est ce trouble de la vision si proche d’un astigmatisme, comme si la réalité dédoublée s’offrait plus à notre imaginaire qu’à notre perception pure. Combien alors le conventionnel « Réalisme » nous paraît à cent lieues de nos préoccupations de saisie immédiate de ceci qui fait face. Nous sommes ravis, en même temps que désemparés et immensément libres de donner cours à toutes interprétations qui viendraient à surgir sur l’écran de notre fantaisie. Aussi bien y apercevrions-nous un groupe de personnages affairés à deviser, l’élan de corolles hors de leur vase, un objet non identifié dans un rayon de lumière, en tous les cas de multiples hypothèses dont toutes, peut-être, manqueraient leur cible. Mais est-il inscrit quelque part, gravée dans le bronze, une loi inflexible qui nous intimerait l’ordre d’une unique et inaltérable perception des figures qui nous posent énigme ?  Bonheur que d’errer le long des rives en clair-obscur de la poésie, que de douter du sens d’une nouvelle fantastique (merveilles des contes d’Edgar Poe !), de flotter dans les feuillets complexes d’une peinture surréaliste.

   Du monde matériel trop engoncé dans d’inutiles rets il convient de se libérer afin que soit atteinte cette belle « extase matérielle » suggérée par Le Clézio, où il ne s’agit nullement de se confronter aux choses mais de s’immerger en elles, d’accéder à « ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière ». Oui, alors la fusion opère l’impossible auquel, par nature, nous sommes condamnés, à savoir demeurer dans l’enceinte de notre corps à la façon d’un sépulcre étroit qui n’aurait accès qu’à sa propre dimension, n’entendrait que sa rumeur singulière, se fermerait à tout appel qui ne viendrait de son étroite citadelle. La fusion nous prend en notre propre lieu et nous dépose en tous autres espaces matériels avec lesquels nous avons affaire, la fleur, l’animal qui fuit, la gorge dans la montagne, la douce épaule d’une Belle au loin devinée.

   A parler juste il serait urgent d’abandonner cette vision autiste au champ si restreint qu’elle se confondrait avec les faibles signaux émis par la cécité. Le regard doit s’ouvrir jusqu’à l’intensité de la mydriase (tu auras reconnu ce thème rémanent de ma rhétorique perceptive), autrement dit atteindre le beau rougeoiement d’une neuve lucidité. Envisager l’impressionnisme, au sens de « lui donner visage », de manière approfondie, c’est accepter de se plonger sans retenue dans la sphère inouïe des Chants de Maldoror, (ce monde étrange de l’impression portée à son incandescence), entrer en folie en une certaine manière, larguer les amarres des contingences ordinaires, plonger dans cette eau abyssale du rêve éveillé, se livrer aux bizarreries des états hypnagogiques dont Flaubert disait dans sa « Correpondance » : « L'intuition artistique ressemble en effet aux hallucinations hypnagogiques - par son caractère de fugacité, - ça vous passe devant les yeux, - c'est alors qu'il faut se jeter dessus, avidement. » Oui, avec avidité car sans cette spontanéité gestuelle autant qu’intellectuelle rien ne saurait se montrer que de banal, de conventionnel, de non parvenu à son propre rayonnement

   L’on ne peut demeurer sur le bord de l’étang, regarder les « Nymphéas » avec des yeux atones, s’exonérer des phénomènes internes et subtils qui s’y jouent, qui nous appellent, qui nous invitent à en rejoindre le trouble, le désordre, tel l’amoureux ; la fougue, telle la passion. Hors ce saut en avant de soi, l’œuvre reste muette, son message illisible, son chant étouffé, condamné aux limbes. L’on ne peut demeurer au bord de cette photographie sans éprouver un frisson, faire se lever un doute qui ne sera que le signe de notre égarement face à l’inconnu.

   «  La lune noire de la mélancolie », nous dit le titre donné par l’Auteur. Certes, la lune nous en apercevons la tache noire en haut de l’image. Mais la mélancolie, « tristesse douce et vague » nous précise La Fontaine dans la « Préface » de ses œuvres, cette langueur, ce vague à l’âme, cette brume comment en témoigner afin de ne nullement tomber dans l’anecdote si ce n’est en lui accordant le bénéfice d’un tremblement, l’auréole de l’indécision, la vacillation de la flamme, l’irisation de l’eau sous les reflets du ciel ?

   Et rien ne sert de chercher une vérité, une exactitude qui détruiraient précisément cette tentative de peindre l’irreprésentable, à savoir la floculation interne d’un individu en proie à ses démons, confronté à un obstacle qui le déracine, anéantit son être au point même où cela souffre et se rebelle. Ici, le langage devient aphasique, la parole disséminée en rhizomes, les gestes fébriles de ne point trouver d’exutoire à une impalpable douleur. Ineffable pour la raison que les phénomènes au plus près de l’âme ne sont qu’effusions, évanescentes marbrures, ocelles se diluant dans la nuit de l’être. L’abattement ne repose que sur de l’indicible, le chagrin vrai ne fait fond que sur des ombres fantasmatiques qui en profèrent l’impossibilité descriptive, l’imprécision sémantique puisque toute signification abolie ne saurait trouver la voie de quelque acquiescement. La mélancolie se conjugue sur le mode du non, flétrit sur les rives explicatives de la raison. Comment donner forme à ce qui, précisément, refuse toute mise en scène qui objectiverait l’inobjectivable ? Toute mélancolie est passion qui a retourné sa peau, espérance qui a muté en son envers, joie métabolisée par un inconscient qui la rend méconnaissable.

   Dans la densité rhétorique de la pluralité mondaine, comment porter à l’être ce qui s’absente de toute représentation, ce qui se mine de l’intérieur, ce qui sape les bases mêmes qui s’ingénieraient à trouver un début d’explication ? Comment faire l’esquisse d’une « humeur noire » autrement qu’à en dissoudre l’image à l’instant même où on la pose comme possibilité, hypothèse ? Sans doute l’impressionnisme, par son côté inachevé, par le fourmillement de ses touches, l’imbrication complexe de son lexique semble la forme la plus exacte pour déterminer l’indéterminable. Le classicisme antique serait trop précis, trop inséré dans le principe d’imitation du réel. Le symbolisme confit de pureté idéale ne pourrait rendre compte de ce marais dans lequel se débat celui affecté de neurasthénie. Le cubisme pêcherait par excès de conceptualisation. L’expressionnisme serait une proposition trop exogène d’un sentiment par définition demandant l’ombre abritante. L’esthétique postmoderne s’interrogeant sur la possibilité d’une éthique humaine après la Shoah, trop universelle alors que la condition mélancolique en est l’exact opposé : la claustration, l’enfermement dans une citadelle sans portes ni fenêtres, seule parution nocturne que confond la lumière voilée d’une lune noire.

 

   Voilà, Sol, le degré de mes méditations bien grises pour un été qui s’annonce. La saison est belle qui amène l’éblouissement des tenues, la légèreté des allées et venues, les terrasses de café volubiles, les peaux saturées de soleil, l’amour à fleur de peau et me voici dans ma demeure de pierres, écrivant tout le long du jour alors, qu’au loin, bruissent les cigales sur les pierres chauffées à blanc du Causse.

 

Sois heureuse sous la lune blanche.

Mon souvenir est marqué de ton étoile.

Que sainte Lucie en sa fête de lumière te soit bénéfique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 09:07
Terre d’infini

                                                                    Ireland

                                                  Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

 

                        

                               Le 19 Mars 2018

 

 

 

                 A toi des terres du Nord.

 

 

   Que je te dise, ici, le temps si morne, si gris et cet hiver qui traîne en longueur. On croirait les autres saisons perdues en quelque coin du ciel, peut-être du côté de chez toi où le jour est si long à venir qui peine à s’extraire de l’ombre. Mais je ne vais longuement épiloguer sur la pluie, le gel, autant de manières d’être dont tu connais jusqu’à l’intime essence. Merci en tout cas de m’avoir soumis cette belle photographie que tu as saisie sur ton écran. A peu de choses près elle aurait pu être prise dans tes belles contrées, tellement tout ce qui est septentrional s’abreuve aux mêmes sources.

   Oui, l’Irlande, ce si beau pays que j’ai déjà longuement décliné dans plus d’un de mes écrits. Mais se lasse-t-on jamais de la beauté ? Il y a dans ces paysages géologiques une si profonde vérité que seul le silence pourrait l’exprimer. Mais nous sommes des êtres de langage et nous avons des mots pour témoigner. Alors il faut parler. Alors il faut écrire. Ou bien créer des images. Ou bien encore rêver, peut-être la meilleure façon de nous approprier le réel. 

   Le ciel est bas, parcouru de cet étrange gris-blanc qui paraît être la marque, l’emblème du lieu. Cette teinte est à la fois neige et vent, écume et vapeur comme si l’on se trouvait au bord d’un conte fantastique d’où pourraient surgir d’étonnantes présences telle celle des Alfes lumineux qu’on disait « plus beaux que le soleil ». Mais, Sol, comment pourrait-il donc y avoir quelque chose de plus beau que l’étoile blanche qui nous fait le don de ses rayons ? Bien évidemment, nombre d’énonciations ne sont que des métaphores, c'est-à-dire des figures sensées abuser nos sens et nous transporter dans un ailleurs dont, toujours, nous sommes en quête. Le nuage est si immobile, fixé à la roche noire qu’on le croirait distillé par celle-ci, simple émanation, peut-être érosion qui disperserait aux quatre vents l’esprit même du sable, l’éclat du mica, la fragmentation du quartz dont la lumière jouerait à la façon dont un enfant fait voler ses bulles de savon irisé à contre-jour du ciel. Ce qui est franchement envoûtant, c’est ce mélange des matières, cette indistinction de la roche et du brouillard d’eau. De ceci se dégage une grande unité en même temps que se déplie un sentiment de paix, se dévoile la richesse de ces espaces solitaires.

   Toujours il y a confluence du rare, du simple, de l’originaire, de l’insulaire. C’est comme s’il fallait aller au bout de soi, à la pointe extrême d’un ressenti pour pouvoir en apprécier la dimension donatrice de sens. Vois-tu, une expérience identique naît de la rencontre avec l’œuvre belle dans le cadre d’un musée. Il est nécessaire de s’abstraire de la foule des visiteurs, de ménager un face à face avec la toile, la sculpture, la photographie. Ainsi s’installe un dialogue à mi-voix dont rien ne se perd. Ma voix intérieure rencontre celle du sujet qui me fascine et me métamorphose, m’invite à aller au-delà de moi, à transcender la matière sourde et obtuse pour déboucher dans la clairière lumineuse d’une pureté, autrement dit d’une dimension qui accroît mon être à la mesure d’une joie immédiate. Mais je te sais sensible à ce genre d’expérience. Ce n’était qu’une remarque en passant.

   A mi-pente, sur un lit de gravier noir, l’éclat assourdi - seul l’oxymore peut en répondre -, de deux lacs dont on ne sait plus très bien s’ils naissent de la terre qui les accueille ou sont un simple ruissellement du ciel dont ils tirent leur provenance. Belle allégorie qui semblerait vouloir indiquer : « vanité des vanités, tout est vanité », selon la formule de L’Ecclésiaste, inanité humaine se confrontant en permanence à la souveraine loi de l’absurde. Nous sommes tellement insignifiants mesurés à la haute montagne, à l’aire du ciel, à la durée éternelle de cette Nature qui nous accueille en son sein, tel ce grain de poussière qui connaît sa propre mort à seulement toiser l’infini.

    Tout est sous le sceau de l’infinité dans ce pays austère : aussi bien la branche nue faisant son triste sémaphore dans l’air coupant, aussi bien les murs de granit qui courent le long de la lande ou les  grèves de galets, l’écume bouillonnante où vient rebondir la lumière. Et encore je ne parle pas des hommes, de leur visage de pierre, des rides qui labourent leurs fronts, de leurs accordéons plaintifs dans la fumée épaisse des pubs, de cet air, parfois, d’égarement, on les dirait déjà partis pour cet absolu dont ils ne rejoindront jamais que l’inconstante silhouette, dont ils ne happeront que quelques images opalescentes pareilles à de la cendre.

   Tu vois, toi qui connais bien mes complaintes, c’est toujours d’insaisissable dont il s’agit, de fuite, de dissolution des idées dans la vaste lagune des connaissances. On est déjà tellement en peine de savoir quelque chose au sujet de son être ! Le monde est là qui oscille en permanence, fonce à toute vitesse dans le vide cosmique, forant son chemin au milieu des trous noirs et des nuages des galaxies. Autant dire de mystères. Nous sommes des fourmis accrochées à une vaste sphère dont nous ne ferons jamais l’inventaire qu’à en apercevoir quelques lignes emmêlées, quelque pelote dont nous ne pourrons tirer nul fil nous disant les choses en leur juste mesure.

   Nous nous accommodons d’approximations, nous lançons en l’air des ballons captifs. Depuis notre nacelle d’osier nous regardons ici un calvaire dressé contre le ciel que fauche un grand oiseau gris, là des pierres tombales se reflétant dans le miroir d’un lac, là encore des maisons à l’enduit blanc contre lesquelles des moutons à la laine hirsute, chahutée par le vent, tâchent de trouver un abri. Et, là-dessus, la chape de plomb de l’air qui déploie sa sourde lueur, allume ses faibles reflets alors qu’à l’horizon rien ne bouge qu’une immense et pénétrante solitude. Les Irlandais sont hommes de lande et de pierre, d’alcools forts pour terrasser cet immarcescible ennui, ce pieu fiché dans les têtes, cette dague qui creuse profond son sillon de mélancolie. Des chevaux à la crinière folle frappent de leurs lourds sabots le tapis de pavés. Ce bruit résonne longtemps sous la voûte d’airain des nuages. Vite sera la nuit, telle cette toile de suie du bas de l’image dont nous ne pouvons nullement deviner l’endroit de sa destination, la nature de sa fuite hors de notre champ de vision.

   « Vanité des vanités », nous voudrions saisir dans un large empan de nos yeux bien plus qu’ils ne pourraient contenir. Sortis du cadre de l’œuvre en noir et blanc - mais quelles autres teintes employer pour dire Eire ? -, il ne nous reste plus qu’à divaguer au gré de nos humeurs, à débusquer des mottes de tourbe rectangulaires, à parcourir d’immenses dalles fracturées par le temps, interroger la douleur des ruines qui veillent au bord d’un loch aux eaux muettes. Ainsi se décline ce pays de mégalithes où se dressent dolmens et menhirs à la hauteur de leur secret. Notre attachement à cette terre provient, sans doute, de cette obscurité. Là il y a matière à méditer. A l’infini !

 

          Ciel gris sur le Causse. Je crois bien qu’il va neiger. Une manière comme une autre de te rejoindre.  A te retrouver bientôt.

 

  

 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 09:35
NOIR et BLANC

                                                                 Le N & B

                                                      Création : Michel Belisle

 

 

 

                                                                       Le 15 Mars 2018

 

 

 

 

                   Toi qui es ombre et lumière.

 

 

   Sais-tu, Solveig, tout le bonheur contenu dans l’événement de la rencontre ? Tu sors un matin de chez toi, encore dans les brumes du songe, sans motif bien précis que celui, peut-être, de humer l’air, de défroisser la toile de tes idées. Dans le matin gris, ce sera tantôt une fuyante silhouette, humaine ou bien animale, l’envol d’une feuille que le vent aura prise, un objet sur le trottoir faisant son ombre d’énigme. Il n’en faudra pas plus à ton esprit pour imaginer mille scenarii plus fantaisistes les uns que les autres. C’est là pure liberté faisant flotter sa voile dans l’indécision du monde. Oui, Sol, « l’indécision du monde ». Car, tu le sais bien, le monde ne veut rien, ne dit rien, c’est NOUS qui voulons à sa place, c’est nous qui orientons toutes choses, leur attribuons un destin. Tel arbre qui aurait pu demeurer sur le bord d’une discrétion, nous le métamorphosons en emblème de vie, nous accrochons à ses branches montantes la métaphore de la flamme. Et c’est comme si, à la seule force de notre volonté, nous le dotions d’un feu dont, plus jamais, il ne pourrait se départir. C’est incroyable, tout de même, cette puissance qui nous est octroyée d’animer tout un théâtre, d’y placer des acteurs, d’en décider les destins à la mesure de notre regard. Seul l’homme est capable de ceci, s’emparer d’une forme, la modeler à sa guise, en faire un genre de marionnette avec laquelle il jouera le temps d’un caprice, puis l’abandonnera au profit d’une autre figure à laquelle il attribuera d’autres prédicats.

   Mais combien ma prose doit te sembler abstraite qui ne parle que de généralités. Que je te dise ce qui a motivé mon propos. Ce matin, sur mon écran, parmi un fouillis d’images, une retient mon attention. Non grâce à son esthétique ou bien à l’attrait de son sujet. Simplement parce qu’elle m’interroge. C’est troublant une image qui, d’emblée, ne semble rien dire d’autre que le contour de sa propre présence. Un peu comme si elle proférait « Je suis parce que je suis ». Et ceci me fait penser à : « La rose est sans pourquoi » d’Angelus Silesius. Pour quelle raison nous attachons-nous toujours à donner une signification aux choses, les ramenant à une cause qui les justifierait ? Peut-être existe-t-il des générations spontanées d’objets qui ne viennent à notre rencontre qu’à troubler l’aire de nos certitudes.

   Comprends-tu, la plupart du temps, apercevant une silhouette indéterminée, nous la reportons à une analogie dont le réel nous fait le don. Telle ligne sera chemin. Telle tache l’image d’un lac. Tel rhizome de traits, taillis sur le rivage. Alors, pourvus d’exactes coordonnées, nous nous serons reliés à du connu, nous évoluerons en terre d’accueil. Sans doute, t’es-tu souvent prêtée au jeu des identifications ? Chaque forme trouvant son sens d’une projection, tel le Rorschach dont les  papillons, personnages mythiques et autres bestiaires étranges se dotent vite de figurations familières dont nous faisons l’agent de notre salut. Tel est rassuré qui voit dans l’éclaboussure qui, à tout instant, pourrait se muer en menace, une manière d’effigie bienveillante, globalement humaine, avec ses deux yeux en boules, son amusant couvre-chef, ses épaules anguleuses, ses bras écartés en signe d’accueil. L’installation d’une parodie qui nous exonère de bien des égarements, de bien des faux-pas qui nous eussent versés dans la fosse sans compromission du tragique.

NOIR et BLANC

Planche de Rorschach

Source : Le Figaro

 

 

   Maintenant nous aurons affaire à la photographie dont une copie a été jointe à ma lettre. Certes il serait tentant d’y déchiffrer, sans délai, les signes d’une réassurance dont notre être est toujours en quête. Nul doute que nous y verrions des tiges de feuilles avec leur vrille terminale, puis l’ombre chinoise d’un découpage imitant une carrosserie d’automobile, puis le plateau arrondi d’une table ou bien le sol sur lequel glisserait cette représentation fantomatique. Le réel en sa densité nous aurait tendu la perche de sa vraisemblance. Pour autant, aurions-nous accompli quelque progrès dans notre découverte de cet étrange vis-à-vis ? Nous n’aurions tracé que le cadre d’un possible avec, en tout état de cause, d’invraisemblables hypothèses. Comment bâtir l’architecture d’une vérité avec si peu d’éléments ? Alors il faut se libérer des simples apparences, inventer de toute pièce la rumeur d’une fable. Tu en seras d’accord, toujours nous sommes limités par la mesure d’une objectivité, l’étroitesse de règles, le carcan d’une convention. La plupart du temps nous cherchons un code, un alphabet, selon lesquels ordonner nos existences, leur donner des racines, établir un fondement. Mais la marge de manœuvre est si étroite que nous en sentons vite l’énergie aliénante, le poids d’une fatalité dont nous sentons bien qu’elle est étrangère à l’exploration d’une joie. Nous voulons sortir des sentiers battus, humer l’odeur du vent, happer ici une odeur de résine, là éprouver un frisson à l’approche d’un ravin, plus loin encore longer cette faille d’ombre où gît une aventure qui tremble de n’être point déchiffrée.

   Le soleil est haut levé, couronne blanche qui incendie le ciel. Au large de l’astre un poudroiement pareil à une dalle de sable. Des signes s’y devinent qui pourraient être de terre ou bien tracés par un peuple invisible. C’est toujours si troublant l’éparpillement de la vision au terme duquel le regard est livré à la pure contrée des mirages, à leur pouvoir de fascination. Serais-je atteint d’un début d’ivresse, ma vue se brouillerait-elle, elle qui ne distingue plus que le tronc d’un palmier levé dans l’air qui vibre ? Bien des lames ont chuté que le plateau du désert recueille à la manière de solitudes égarées. Ici l’impression est celle d’une vastitude que la chaleur amplifierait à l’aune de son insupportable blessure. C’est toujours dans la démesure, n’est-ce pas Sol, que l’âme s’ouvre à ses plus hautes valeurs ? Les ermites n’ont-ils pas choisi l’illimité des zones arides, sauvages, pures de toute empreinte afin que se révèle à eux les vertus transcendantes que ne leur offrait nullement un  quotidien tressé d’indigence ?

   Aperçois-tu, comme moi, cette levée de sable noir, cette dune qui se réverbère en écho sur l’épaule d’une dune voisine, seuls de sombres sillons en délimitent l’austère  forme, à peine un envol sous le ciel qui appuie de toute la force de son aveuglante clarté ?  C’est bien cette impression de dénuement face à l’insoutenable qui fait de cette photographie sa beauté en même temps que le lieu d’une inquiétude. Combien nous sommes éloignés des gentilles affabulations du Rorschach, combien vibre en nous, d’un identique diapason, la rencontre d’une pureté et la possibilité de tout effacement. Sans peine, au-delà de ce qui se montre, nous devinons des vagues de sable à l’infini, les anses d’ombre bleues des barkhanes que coiffent des croissants de vive lumière. Peut-être y a-t-il, au sein de leurs vagues, des dalles de calcaire creusées d’habitats troglodytiques, avec leurs cours parcourues de fraîcheur, leurs façades blanches, leurs jarres emplies de dattes et de figues sèches ?

   Tu vois ce saut à partir de l’image primitive, celle qui désignait quelques objets du quotidien, les imposait comme seule réalité possible. Là est notre lieu, celui qui détache nos liens et nous met en rapport avec une manière d’infini. Nous pourrions broder à perte de vue, rajouter à notre scène l’ample respiration d’une épopée, la doter de héros capables de hauts faits, porter l’imaginaire à ses limites. L’essence de la vision est ceci qui s’affranchit de l’immédiat préhensible pour gagner des espaces où les choses se donnent avec toute l’amplitude de leur être. Nous sommes si souvent pris au dépourvu, emmêlés aux divers événements, cloués sur la planche à la manière d’insectes dont on veut percer la fragile cuirasse. S’extraire de cette domination des choses est plus qu’un devoir, une nécessité. Nous serons toujours suffisamment assurés de l’affiche qui fait son éclat de couleurs à l’angle de la rue, de l’échoppe qui déplie son auvent de toile, de l’autobus qui, pour la millième fois, marque son arrêt à la station. Ceci devient si évident que nous n’en sommes pas plus alertés que de la course de l’aiguille sur le cadran de l’horloge, mouvement infiniment circulaire qui ne nous dit plus rien que sa manifestation récurrente, s’usant dans sa répétition. De là vient le mortel ennui que nous tâchons de réduire en ayant recours au jeu, au divertissement, à quelque ambroisie qui nous réconforterait. 

   Te livres-tu, toi aussi, à ce jeu de la surprise qui, chaque jour, peut amener son lot de bonheur ? Car c’est une telle ouverture que de tirer du simple, de l’inapparent, ceci même que l’on n’y attendait pas, une faille au large de laquelle l’esprit peut prendre son envol. Certes nous sommes des êtres du terrestre, de la glaise, du sillon. Pour cette raison nous avançons, tête basse, épaules courbes, et nos yeux, la plupart du temps, ne sont rivés qu’au sol de poussière. Sans doute pensons-nous y trouver, à défaut d’une vérité, une ligne qui se donne en tant que chemin possible pour l’humain. Parfois, vois-tu, je m’amuse à suivre d’une brindille la trace du scarabée déposée dans l’humus. Je pense à cette vie du peu, du modeste, de l’immanence. Elle ne s’élève que pour mieux retomber, de motte en motte, ignorante du monde qui, au-dessus de sa tête, devrait l’interpeller mais demeure constamment, définitivement muet. Décrit de cette manière, ce modeste coléoptère reste soudé à son statut d’insecte invisible que bien peu de nos contemporains remarquent.

   Et pourtant, il suffit d’un léger décalage du regard pour le métamorphoser et accroître son essence. Ce que firent les Anciens Egyptiens, lesquels attribuèrent au bousier valeur sacrée : la pelote sphérique qu’il poussait devant lui, confondue avec la course du soleil, devenait objet purement cosmique. Dieu Khépri vénéré comme l’étaient tous les dieux de l’Antiquité. Passage de la réalité immédiate d’animal infinitésimal à cette autre réalité transcendée qui s’annonce en tant que figure de la déité. Voie qui s’ouvre depuis la terre afin de gagner un destin céleste, une réalité médiate que porte la puissance du symbole. Les choses, n’ont jamais que les attributs dont on les dote. Ainsi l’image dont il est question peut demeurer simple anecdote : silhouette d’une voiture qui avance au milieu d’une route semée de graminées. Sans doute est-ce le premier signal visuel qu’elle nous adresse et dont, le plus souvent, nous nous satisfaisons. Et ne va pas croire, Solveig, qu’un travail d’interprétation plus approfondi réponde au simple souci de développer quelque habileté. Ceci serait bien vain. Chercher dans la chose une autre perspective que celle qu’elle nous offre en première main, c’est seulement l’agrandir à la mesure de ses significations infinies que jamais n’épuisent nos projections, fussent-elles habiles. Non, le donné est doté par nature d’une telle richesse que, toujours nous pouvons ajouter une perle au collier, pour autant il n’en sera jamais terminé.

   Alors la fiction du désert, des dunes, des possibles habitats troglodytes constitue-t-elle un acte gratuit ? Non, seulement la visée de mes singulières affinités. J’éprouve un tel attrait pour les paysages désertiques, les savanes d’herbe, les hauts-plateaux battus par le vent, les landes de bruyère, les galets gris des grèves septentrionales, les miroirs des lagunes, les salines que parcourent les étincelles de lumière, les steppes boréales, les mesas de calcaire suspendues au-dessus du vide et, bien sûr, cet admirable Causse qui déroule à l’horizon de mes fenêtres la houle de ses chênes étiques, élève ses cairns de pierre blanche, attise les piquants de ses genévriers, agite les minces feuilles des buis. Ceci est mon quotidien. Je ne m’en lasse jamais. Peut-être est-ce dans le but d’en indiquer l’exception que, parfois, en imagination, je m’en éloigne ? Mais je n’ai de cesse d’y revenir, tout comme toi à tes forêts et à tes beaux lacs de Scandinavie. On n’échappe pas si facilement à ses racines. Ne crois-tu pas ?

 

        Mon seul souhait : que cette image te fasse voyager. Tu me raconteras. Demain est si proche ! 

  

(PS : Je ne sais si dans la « Belle Province », la création est de là-bas, on rêve de la même manière. J’y fus un temps mais mes songes d’alors ne sont plus que brume dans le lointain du temps.)

 

 

 

 

 

 

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10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 09:49
Blanc-Gris,  mesure du suspens

" Dans le silence des vignes le temps est suspendu,

un autre royaume semble sortir

de la terre blanche..."

 

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

*

 

 

 

                                         Le 9 Mars 2018

 

 

 

 

               Ma Muse des lointains.

 

 

   Tu sais combien je suis intimement accordé à ces teintes du temps, à ce gris profond qui est déclin de la nuit, juste parution du jour. A ce blanc qui en est le contrepoint, pareil à un ruissellement qui appellerait le refuge d’une ombre. As-tu aperçu cette justesse, cet équilibre, ce genre de mélodie que rien ne saurait interrompre sauf à faire de cette vision l’espace clos d’une polémique, au sens de « combat » ? Or, ici, c’est la douceur d’une clarté qui s’annonce, c’est une fuite arrêtée, c’est l’instant en son diapason d’éternité. Dire la vertu du silence ceci pourrait-il avoir lieu en dehors de cette confluence de la paix et d’une lumière à peine levée ? Sais-tu, cette longue harmonie me fait inévitablement penser à l’origine d’un monde, à une possible ouverture, à une désocclusion du néant mais en attente d’un dire, à l’orée d’une parole qui chercherait les volutes de son énonciation, lisserait la gamme de ses sons, serait attentive à ne défroisser l’être des choses qu’à la juste mesure d’un événement espéré, d’une œuvre commettant sa possible floraison.

   As-tu perçu combien mon expression est circonspecte, presque voilée, avançant à pas comptés ? C’est si fragile une naissance, si empreint d’une grâce en même temps que marqué du sceau d’une gravité. Qu’en sera-t-il de ce qui va paraître ? En quoi consistera son destin ? En son sein se dissimulera-t-il la voie d’une conscience nouvelle, se dépliera-t-il la corolle d’un langage inconnu, se montrera-t-il l’invention d’une civilisation que le monde attendait ? On est toujours sur le qui-vive, c’est la commune aventure des hommes que de se porter à l’extrême pointe de la question, là où, par hasard, pourrait surgir, sinon une réponse, tout au moins le début d’une nouvelle fiction. Nous en sommes les acteurs attentifs et, depuis la scène qui accueille notre jeu, nous espérons une formule magique dont le souffleur, au profond de son trou, aurait été immémorialement investi, communiquant à notre marche hasardeuse la juste cadence qui affermirait nos pas.

   Vois-tu nous sommes des êtres de la déshérence et, le plus souvent, le cruel nihilisme nous atteint en pleine gorge et nos mots sont des objets souvent usés qui échouent à dire le réel. Le nôtre, celui des choses que nous côtoyons, celui du vaste univers où nous ne figurons qu’en tant que  ces laborieuses fourmis aux vies entrecroisées, hâtives, perdues à même la complexité du jeu qui les étreint et les conduit vers l’abîme. Mais tu me sais coutumier de ces oraisons intimes dont je suis le seul à percevoir le murmure, tellement disserter sur la courbure du monde est une activité à l’illisible finalité. Tout fuit dans un même désastre à l’horizon et nous ne sommes qu’au nadir, parés de sombre, alors que le zénith dont nous ne connaîtrons jamais l’étoilement file au-dessus de nos têtes à la vitesse des grains de lumière.

   Mais, discourant de ceci, avais-je perdu le fil de notre propos ? Il semble bien qu’il en soit ainsi, à première vue du moins. Cependant, ce paysage qui se livre à nous dans cette rigueur hivernale, pointe à l’évidence dans une direction éminemment mortelle. Certes, il paraît curieux d’utiliser tel vocable de « mortel » pour évoquer ces vignes prises de neige. Communément ce mot est destiné aux hommes que nous sommes, nous les uniques qui savons le chemin de notre finitude. Comment la nature pourrait-elle en être alertée, sauf à la douer d’une âme, à la projeter dans l’orbe d’un panthéisme ? Puisque nous sommes le prolongement de cette neige, de ce sarment, de cette terre, il doit bien y avoir, par la vertu de quelque corollaire, degré de parenté, partage de biens communs, esprit identique qui lèverait sa flamme aussi bien en nous qu’en elle, la nature en sa généreuse profusion. Une logique de la continuité en quelque sorte, une généalogie commune. Pourquoi, en vérité, serions-nous l’exception sans pareille, cette principauté sise au milieu du vivant sans commune mesure avec ce qui nous accueille et participe à notre présence ?

Blanc-Gris,  mesure du suspens

Chasseurs dans la neige

Pieter Brueghel l’Ancien

Source : Wikipédia

*

 

   Cette image ne fonctionne nullement seule. Rares sont les choses autonomes. Toujours un lien avec un lieu, un espace, un événement. A l’époque de ma vie estudiantine, logé dans une chambre d’un vieil immeuble où le chauffage parcimonieux parvenait à défroisser à peine le grain serré de l’air, j’avais placé en vis-à-vis de ma table de travail une reproduction  de Brueghel, « Chasseurs dans la neige », pensant sans doute être mieux loti que  ces infortunés braconniers dont je doutais fort qu’ils ne trouvent autre chose que la froidure et la désolation d’une neige sale, d’un ciel vert-de-gris pareil à une infinie tristesse. Les « Tournesols » de Van Gogh, toutefois,  eussent été déplacés. On ne mélange l’eau et le feu qu’au risque de les annuler l’une par l’autre.

   Maintenant, si l’on rapporte une image, celle du photographe, à l’autre, celle du peintre, les différences s’annoncent d’elles-mêmes, sans qu’il soit utile d’en solliciter le langage. Dans la première, le paysage est privé de ses habitants, comme si l’ensemble de la contrée n’était livré qu’à lui-même dans le tréfonds d’une indépassable solitude. Rien n’y fait signe, rien ne s’y annonce comme trace de vie et le ciel est ce plomb fondu qui évacue de son site toute trace de présence. Nul vol d’oiseau qui en déchirerait la trame, nul animal en maraude qui témoignerait d’un cœur battant, d’un sang peut-être figé mais empreinte d’une vie en son immobile léthargie. Possible renaissance en tout cas à laquelle la scène semblait avoir renoncé de toute éternité. De la peinture de Brueghel, selon toute vraisemblance, un mince espoir peut se détacher. Les chasseurs, immobiles, n’en sont pas moins des individus en quête de leur nourriture. Des chiens sont présents, des oiseaux inscrivent leur trajet noir sur le fond de neige, des patineurs sillonnent la plaque de glace.

   Certes l’atmosphère est celle des abysses, l’air une dague de froid s’incrustant dans la vallée des omoplates, ligaturant le bassin, faisant des jambes deux piliers roides dont on ne sait si ce sont des cariatides soutenant un destin en perdition ou bien des vecteurs de locomotion perdus à jamais dans un lourd gisant. Théâtre d’une vie rude, acte d’un désespoir qui, jamais, ne sembleraient parvenir à leur terme qu’à être continués avec l’obstination d’un déshérité, d’un apatride dont le sol se dérobe sous ses pieds. La grande force du tableau du Hollandais c’est, précisément, d’introduire de la vie, du mouvement, des jeux, des activités humaines et d’en arrêter le cours dans cette représentation d’abîme, de trappe, de vortex par où le tout du monde, le tout des hommes pourraient, d’un instant à l’autre, trouver le lieu de leur disparition. Tout est donné d’une main que l’autre pourrait toujours reprendre en raison de quelque caprice.

   Mais, sans doute, Sol, as-tu perçu combien ces deux œuvres sont convergentes. Sinon par leur forme, du moins par la verticalité de leur fond. Ces images sont, à l’évidence, sans échappatoire. Ces images condamnent d’emblée toute entreprise qui s’essaierait à se soustraire à leur force de fascination. Dans un cas comme dans l’autre, l’observateur est « fasciné » au sens de : « enchantement, charme », ce qui revient à dire que l’on ne peut échapper à leur pouvoir de séduction. Etat de catatonie par lequel correspondre au  suspens du temps qui nous affecte en notre propre. Nous sommes dépossédés, privés de liberté, placés sous la volonté des dieux qui n’en feront qu’à leur tête. C’est têtu, sais-tu, les hôtes de l’Olympe, ça se joue des hommes, parfois cela consent à naviguer de conserve, parfois à s’éloigner brusquement, à ne plus reconnaître en l’espèce humaine que de vagues sujets cloués de vices et destinés à ne savoir que l’impéritie, la divagation, la navigation à l’estime sur des flots contraires.

   Je crois que c’est exactement cela. A trop nous accorder à ces manifestations hivernales - qui ne sont, en tout état de cause, que le miroir de notre désarroi -, nous finissons par y engloutir le sens même de notre quête, à n’y découvrir que tempêtes, vents contraires, flux et reflux sur lesquels, constamment ballottés, nous perdons notre orient. Et ce qui, probablement, est le plus étonnant, c’est le fait que nous nous attachions à ces môles de granit que l’usure du temps a déjà compromis. Bientôt ils ne seront que gravats et poussière. Peut-être est-ce pour cette raison d’une possible disparition que nous nous attachons à les regarder avant qu’ils ne s’éclipsent. Tu le sais bien, Solveig, rien n’attire plus que l’impermanence des choses, qu’un état de fragilité ou bien une basse lumière, un trait de gris à l’horizon de notre regard que biffe une trace blanche alors que le firmament est cette lame de plomb où ne brillera nulle étoile avant longtemps. L’espoir ne naît que du doute ; l’avenir que d’un passé qui, déjà, a replié ses membranes ; le bonheur d’une mélancolie ayant amorcé son subit dégel. Nous sommes des êtres du suspens. De la nuit au jour, d’une saison à l’autre, d’une heure à la seconde qui la suit.  Ecrivant ceci depuis ma rotonde envahie des premières ombres, je ne sais plus très bien ce qui s’arrime au réel, ce qui ressort à la divagation de l’imaginaire. Ici, temps de giboulées. Lourdes congères de nuages anthracite qui font au ciel leurs inquiétantes boules. Parfois une averse. Parfois la course du vent parmi les chênes du Causse. Passant ma main par la fenêtre je pourrais presque en saisir les feuilles encore rouillées. Tu sais, ici le feuillage résiste jusqu’à ce que le prochain le pousse au bout de ses vrilles vertes. Suspens du temps que le temps presse. Tout est toujours à recommencer sous les volutes du ciel. Oui, tout à recommencer.

                           Que tes journées soient belles en cette renaissance du jour.  

  

 

 

 

 

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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 09:33
Du sein même de la plénitude

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Ce qui est à faire, ceci : partir de l’angle le plus obscur de l’être, d’une retraite élue par exemple, en éprouver l’irrémissible destin, en sentir l’arête de glace fichée au mitan de la chair. Le jour est triste, la cellule déserte. Deux fenêtres seulement avec leurs cadres de bois. Lumière blanche qui ricoche sur le sol de pierre, l’abrase, le conduit à la plus entière nudité. Un homme est là dans son aube de craie (mais est-ce vraiment un homme, son absence est si grande dans la venue du jour ?), un moine en prière sans doute, aux confins du monde, dans la plus grande solitude qui se puisse imaginer. Est-il seulement à lui ? Ou bien est-il en son Dieu, ayant renoncé à paraître en quelque façon que ce soit ? Rien, dans l’étroite pièce ne fait signe en direction d’un autre lieu, d’un autre temps que celui, condensé, serré, de la contemplation. Le monde est si loin avec ses joyeux carrousels, ses manigances, ses esquives, ses continuelles confluences. Rien n’arrive ici qui troublerait, arrimerait le silence à quelque divertissement. Tout espace destiné à recevoir l’empreinte du sacré est, par essence, hors d’atteinte.

   Table de travail en chêne poli. Chaise aux quatre pieds étiques. Un poêle de fonte et son tuyau noir. Un lit aussi étroit que le corps auquel il est destiné. Cela seulement qui participe à l’isolement, hors ceci tout est à biffer. Ne rien entendre, ne rien voir qui écarterait de la mission salvatrice, du ressourcement de l’âme à même le sentiment de son immense vacuité. Oui, vacuité car il n’y a nul contour qui en fixerait les frontières, en cernerait le territoire. Ce qui est gagné un jour (une certitude, une mince joie, l’amorce d’une plénitude), ceci est remis à neuf dans l’instant qui suit car l’illimité de la félicité intérieure est cet inatteignable qui, précisément, en assure l’inestimable valeur.

   Maintenant, dans le jour qui point, cette à peine vibration du visible, cette émergence du néant qui grésille, voici un Quidam posté sur la rive du lac. Tout est dans une approche si floue, la ligne d’horizon, la présence impressionniste des nuages, la couleur non encore affirmée du ciel, l’immobile pellicule d’eau et c’est comme si l’on ne sentait plus ses propres assises, si l’on cherchait, au-dedans de soi, la partie manquante. Ce à quoi se destine le Moine en sa retraite, Quidam en éprouve l’inévitable tension dans la lame levée de son corps, dans la posture attentive de son esprit. Mais, en cette heure native, que viendrait donc faire Quidam en ce lieu isolé, sinon se mettre en quête de son propre accomplissement ? Au milieu de la foule des hommes, sur les bruyantes places des villes, derrière les vitrines des magasins, au spectacle, comment dans ces sites de réjouissance parvenir à combler son être de ce qui, toujours, demande à l’être, à savoir obtenir, fût-ce l’étincelle d’un instant, l’impression apaisante de la complétude ?

   Tous nous rêvons de totalité. Enclore en nous l’autre, le paysage, la connaissance, l’art en sa généreuse monstration. Toujours manque un maillon et la chaîne meurt de n’être point ce cercle parfait auquel, depuis une éternité, elle destinait sa propre existence. C’est une si grande perte que de ne nullement étancher sa soif alors que, face à nous, se dresse continuellement l’enivrante ambroisie du monde. Nous en sentons le goût de miel sur la margelle de nos lèvres, nous en déglutissons le doux nectar dans le tube de notre gorge. Comment demeurer insensible à tout ce rayonnement ? Comment ne pas éprouver de vertige sous le signe de l’ouvert ? Certes nous pourrions nous contenter d’explorer l’aire restreinte de notre corps, lui annexer quelques ilots de plaisir, une rencontre ici, un objet convoité là et ne rien demander que cette possession immédiate des choses. Mais se restreindre à cette attitude disponible au seul proximal constituerait un évident déni de l’aventure humaine. Tous nous sommes des explorateurs en puissance, des chercheurs d’or, des alchimistes sur le sentier de l’absolu. Tous nous voulons la cellule monastique, l’aire à peine posée du jour, la rive calme du lac afin de connaître, en soi, hors de soi, tout ce qu’il y a à appréhender dont nous supputons l’invisible trace : le Dieu insaisissable, la Nature en sa pleine profusion.

   Déjà, se livrer aux inventaires des phénomènes est sortir de son fortin, gagner le proche qui contient le lointain. Peut-être le rayon de la sublime poésie, le chant discret d’une présence, le souffle du vent, loin là-bas qui nous appelle à franchir ce que notre conscience retient et garde en sa possession. Toujours un plateau d’herbe que prolonge la vaste plaine qui se poursuit en longues vallées dont le cours ne s’arrête jamais, file tout droit vers l’océan au dôme de mercure et l’infini fait son immense courbe dont notre âme ne fait l’inventaire qu’à allumer la flamme de l’imaginaire.

   Le village, ce moutonnement de maisons claires, brille faiblement au jour de la première heure. Son reflet dans l’eau de l’étang, le clocher de l’église dressé dans l’ouate de son étrange silence. Quidam, depuis son poste d’observation, voit les dormeurs aux poings serrés, les femmes allongées dans leurs voiles blancs. Quelque chat en maraude dont il perçoit la fuite noire, parfois la plainte d’un chien au loin, pareille à un feulement. Puis tout retombe et se tait comme si ce moment était celui d’un long recueillement avant que la vie ne déchire les lourds filets du songe. La maigre végétation de la garrigue vient mourir au pied de l’eau sur un promontoire longé d’un liseré plus clair. L’empreinte d’un chemin qui monte vers les hauts. Puis, dans le flou de la vision,  les nacelles blanches des flamants, les tiges roses des pattes, les empennages frangés de noir, tout ceci encore ne se donne qu’avec parcimonie, bientôt l’arrivée de la lumière sera un envol coloré, une joyeuse agitation se détachant de l’anse gris-bleu du ciel.

    Il aura fallu ceci, cette distance, cette faille instaurée entre le réel et soi de manière à amener à soi précisément ce qui s’y refusait selon la simple loi de la Nature. « La  nature aime à se cacher » disait Héraclite. Dieu jamais ne dévoile sa face, constatation du religieux en sa profonde piété. 

   Rare Nature, Deus absconditus, toutes choses qui vivent dans l’éloignement de nous et nous questionnent d’autant plus que jamais nous n’en voyons les subtiles et pleines réalisations. Cette barque posée sur l’immatérielle surface d’eau, en chemin pour quelle Terre qu’elle n’aurait jamais abordée ? Poser la question est déjà être en voyage. En direction de l’île que nous sommes, vers ces espaces infinis dont Pascal traçait les lignes dans son  énigmatique remarque : «  Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». Sans doute notre effroi est-il à la mesure de cet abîme qui, de toutes parts, nous environne, que nous redoutons tout en cherchant la voie qui y conduit. Oui, nous sommes, Quidam, Moine, Vous,  Moi des êtres de l’abîme. Pour cette seule raison nous cherchons la lumière. Elle va venir, oui elle va venir ! Le jour finira par naître, la clarté gonflera, le zénith brûlera. Est-ce cela la plénitude, l’heure de midi, alors qu’en nous, encore, bruissent les vagues nocturnes ? Est-ce cela ?

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:31
A peine dans la levée du jour

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

  

   A peine dans la levée du jour. Tu me disais toujours ton souci premier dans la lumière levante, cet enchantement de l’heure, cette douce présence à l’orée des consciences. Parfois, au milieu de la nuit, dans le lac sombre sans attache, tu quittais le voile léger de ta natte et, telle une déesse, tu gagnais les feuillées d’ombre là où tu savais que nul ne t’attendait. Il te fallait ce silence, l’accueil d’une clarté encore dans les limbes, le lourd sommeil alentour. Depuis le rivage de ma couche je regardais ta grise silhouette se découper sur le rien de la fenêtre, seulement une souple incantation se levant aux dernières étoiles. Souvent tu m’avais parlé de ta Bohème natale mais en paroles de soie, en brumes ineffables qui effaçaient l’inconsistance du monde. Il me suffisait de fermer les yeux, de lire, sur l’envers de tes paupières - qui n’étaient que les miennes -,  les signes de la pure émergence. Oui, car tout naissait de ta parole, tout se déployait dans l’aire libre de ta fantaisie.

 

   A peine dans la levée du jour. Ce que j’apercevais alors, un ciel lavé au-dessus de l’horizon, un ciel libre de nuages, intraversé par le vol des oiseaux, non encore biffé par l’acier des avions, non atteint par les cris sulfureux des hommes. Tout reposait en soi, eau calme d’une source entre les cailloux sertis de mousse, étoiles vertes que les Etranges ne connaissaient pas encore. Leur sommeil était lourd, traversé des comètes de l’envie, des traînées sidérales du désir. Tout flamboyait en eux, tout rutilait et ils ne pouvaient posséder le savoir de la chose en sa native présence.

   Puis, sous le ciel, une ligne qu’atténuait dans la douceur, le simple épaulement de quelques collines. L’arc sombre de la forêt, un peuple de mélèzes levés dans la confidence. Y avait-il, dissimulés en son mystère, la grue cendrée, le cingle plongeur à la gorge blanche, l’outarde au plumage tacheté de noir ? Qui donc aurait pu les apercevoir en cette aube qui confondait tout dans un même lexique, pas un mot plus haut que l’autre, seulement des points de suspension, des espaces entre les signes, une manière de typographie en noir et blanc avec des touches de gris, cette cendre en suspension dans l’air. Puis l’ovale d’un lac bleu de nuit, bleu d’abysse, on y cherche la trace d’un passage, seul le reflet de la Lune, parfois, avec sa faible lactescence, ce murmure si peu appuyé qu’il prend l’habit d’une complainte fluviale, une longue fuite dans la steppe des jours.

 

      A peine dans la levée du jour. Au-delà de la fenêtre, au-delà de ton corps de libellule, cela commençait à poindre et le silence, une à une, dépliait ses ailes. Cela faisait le bruit de la chrysalide avant que ne s’en libère le gracieux papillon, ce sublime individu à la vie si éphémère. Sur le globe de tes yeux - ces inimitables planètes -, je surveillais l’arrivée du monde. Dans le retrait, dans la marge afin de ne nullement te troubler, dans les coulisses d’où, aussi bien, j’aurais pu remplir le rôle du souffleur. Oh, alors, combien j’aurais aimé te susurrer le chant des étoiles, le dialogue inaperçu d’Andromède et de Cassiopée, la parade d’amour de Poissons et Bélier ! Un bestiaire de joie et d’harmonie à l’usage des hommes.

   Le fond de tes pupilles s’illuminait d’une douce insistance. J’y devinais la trace clair-obscur des ramures se détachant sur la taie unie du ciel. C’était comme un ballet, mais immobile, infiniment voué à l’égarement des Endormis. Combien ces Distraits s’exonéraient d’un des plus beaux des spectacles qui soit. Celui du surgissement du discret qui n’est jamais que la manière dont se vêt l’être des choses pour se dire dans la confidence. Une trop vive clarté le réduirait à néant, le reconduirait aux abîmes d’où il provient. Tout est encore dans le corridor des songes et le noir fait alentour son cercle de ténèbres. C’est au centre que cela commence à s’animer, à se montrer. C’est pareil aux facéties d’un enfant espiègle qui se retiendrait sur la pointe des pieds avant que de fondre dans la pièce où, déjà, somnolent les invités. Quelle joie alors de paraître, d’être la révélation d’un secret, de se trouver dans l’aire blanche du jeu, au point focal du spectacle.

  

   A peine dans la levée du jour. La Nature aurait-elle une prescience de ce type d’événement, qu’elle se retiendrait toujours et toujours plus, ne souhaitant rien tant que l’effet de surprise, le sursaut de l’étonnement ? La nuit, en Bohème, ton Pays, les Fées se lèvent-elles dans quelque clairière, allumant bientôt, de leurs baguettes magiques, le pur scintillement de ce qui vient à nous depuis l’origine des temps ? Oui, depuis l’immémorial car toute chose en réserve provient du plus profond de son fondement. Cela a mis des millénaires avant de se produire mais, maintenant, c’est là devant nos yeux qui ont bien du mal à contenir tout ce luxe de réalité plénière. Partout cela déborde, partout cela rayonne, partout cela s’ouvre et notre tête est bien trop exiguë pour en contenir les flux et les reflux. Et ces tiges si semblables à une calcite de grotte, ces efflorescences végétales, ces dentelles habilement armoriées, qui donc les eût imaginées avant qu’elles ne fassent leur immobile ballet dans ce demi-jour qui est leur parure, cette opaline à peine visible qui, bientôt, s’évanouira sous les coups de boutoir d’une trop vive lumière ? Il en est ainsi, les choses précieuses ne se donnent que dans la retenue, dans l’instant, autrement dit dans la fugacité du temps qui est la mesure humaine.

 

   A peine dans la levée du jour. Ô Fille de Bohème, pourquoi donc as-tu croisé ma route, toi qui y as semé les graines de beauté, mais aussi les graines de l’inquiétude ? Comment pourrais-je trouver un repos maintenant, tout en haleine constante devant ce qui pourra s’annoncer ? La Nature est si riche, si prodigue en toutes sortes d’émerveillements ! Attends encore, ne referme pas la croisée. Les yeux ont soif qui veulent se désaltérer à la source profonde des phénomènes. La soif est la plus terrible des malédictions. Oui, buvons l’eau du jour. Si pure est la destinée de celui qui sait trouver la fontaine. Si pure !

 

 

 

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