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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 09:16
Donné du dedans.

                       « Passage »

                    Etang de Bages
             Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

 

   Une étole de nuit.     

 

   D’abord c’est comme s’il n’y avait rien. D’abord c’est un doute qui pose sur les yeux son étole de nuit. Nuit - Nuit - Nuit -, triplement proférée comme pour dire son royaume, l’illimité de son ombre, la densité d’où rien ne sortira avant qu’elle ne l’ait ordonné. Car la décision appartient à la nuit et à elle seule. Le jour naîtra à partir d’elle, simple émanation d’une brume d’aube que le ciel fera sienne dans la clarté de l’heure. Matrice nocturne toujours disponible. Depuis ses replis de ténèbres, ses tapis de suie, ses enduits de bitume tout s’annonce dans la réserve, le retrait, l’informulé.

 

   Sans ligne de faille.

 

   Les Existants ne vivent pas encore et leur poitrine s’ourle de si faibles mouvements. On dirait d’étranges animaux, peut-être des êtres cavernicoles, des rhinolophes suspendus par les pattes à la voûte de la grotte. A peine de petits cris parfois, de minces sifflements tout droit sortis du labyrinthe du rêve. On est si bien dans le matelas douillet de l’inconscient. Il n’y a plus de temps, plus d’espace, plus de contrainte, plus de morale et la liberté s’annonce de bizarres et somptueuses façons : on est Maîtres du Monde ; on est à la fois, d’un seul et même mouvement du corps, Soi et l’Autre ; on est Ici et Là, au bord de la Mer, en haut de la Montagne ; on est l’Amant et l’Aimée, on est l’Amour sans partage, sans ligne de faille, sans douleur d’une césure.

  

   Boule de platine.

 

   On s’appartient en totalité, son anatomie est un cercle ou plutôt une sphère, une boule de platine sur laquelle s’abîment tous les reflets du dehors. Tout est donné du dedans. On est regard se regardant regarder. On est dans le bain délicieux d’une complétude sans limites. On vogue immensément d’un bord à l’autre de l’horizon et le cosmos nous appartient de prime abord sans même qu’il soit utile de l’imaginer, d’en halluciner les formes parfaites. C’est pour cette unique raison que les Hommes s’agrippent à la nuit, saisissent sa traîne obscure, la retiennent de toute la force de leur âme. Comment, en effet, ressusciter au jour après qu’une telle félicité a été atteinte, que la joie a allumé sur les fronts les étincelles d’une révélation, que la liberté a été éprouvée jusqu’à l’ivresse ? Comment ?

 

   Une ramure aérienne.

 

   Au loin la garrigue dort égarée parmi ses meutes de cailloux, ses plaques de rochers, ses langues de terre aride, ses massifs de buissons griffés par l’immémoriale dague du temps.  Il n’y a pas encore de réelle présence, sauf en veille, discrète, à peine une vibration au cœur des frondaisons, un simple trajet blanc le long des racines dans la lourdeur anonyme du sol. Les genévriers ont replié leurs piquants, les oliviers ont oublié leur vert cendré, ce poudroiement qui fait la nature belle et dit le rare des endroits austères où la vérité libère son subtil arôme sous la poussée du vent. Le busard cendré niche quelque part, on ne sait où, dans quelque pli de silence d’une ramure aérienne ou bien dissimulé dans les touffes d’euphorbe. Le lézard ocellé à la couleur d’émeraude a viré au vert si sombre qu’il se confond avec les étoiles enténébrées des garances.

 

   Pleins et déliés.

 

   En bas, tout en bas, à l’étiage du sommeil des hommes, l’étang fait sa plaque fuligineuse qui ne se distingue guère des hautes collines, des bouquets de pins encore invisibles, du ciel où ne s’éclairent faiblement que des nuages pris d’une inquiétante immobilité. Tout est à venir qui se maintient encore dans l’oubli, dans les cernes indistincts d’une mémoire sans contour. Au fond de la mare liquide au ventre immensément lourd, ce ne sont que glissements sinueux d’anguilles, avancées inapparentes de muges, dissimulations de daurades sous la vitre de l’eau. Tout est donné du dedans. Rien ne paraît encore qui dirait le lieu, son emplacement, tracerait les courbes, les pleins et déliés de sa belle géographie.

  

   Sera toujours temps.

 

   Tout est donné du dedans. C’est pour ceci que les Hommes sont tenus en haleine, qu’ils retardent l’heure de leur réveil. Il sera toujours temps de s’affronter aux incisions de la lumière, de décliner le nom de chaque rue, « Des pêcheurs », « Du Cadran », « Du Castel », de s’inscrire dans le mouvement de la durée, de faire s’écouler les grains de sable du destin. Il sera toujours temps. Cette heure native, si oublieuse des tracas du monde, est si précieuse qu’il faut en ralentir le cours, en atténuer la venue, en déguster l’ambroisie unique, en estimer la forme non reproductible, en palper la douceur de soie.

 

   Le Passage.

 

   Ainsi s’annonce « Le Passage », cette heure initiatique qui ouvre le jour et plonge les hommes dans « le bruit et la fureur ».Oui, car le mouvement est irréversible qui attire les Egarés encore occupés de songes, dans la grande mare de l’exister, souvent ce marigot dont ils devront s’extirper à la force de leur volonté. Il y a tant de pièges tendus, tant de nasses ouvertes qui attendent les Vivants et ne souhaitent rien tant que de les contraindre à éprouver le poids résolu des fourches caudines, cette aliénation sans fin dont l’issue, jamais, ne se dit. Sauf cet éternel voyage sans raison, sans but, sans finalité autre que sa propre errance. Plus d’un alors renoncerait à paraître pour demeurer dans le refuge onirique, la nacelle de paix, le gîte fondateur que ne visite aucun projet, que ne perturbe aucune intention mauvaise. Seulement une libre avenue dans le territoire du sommeil, une constante disposition de soi dans l’aire illimitée d’une utopie heureuse. Un vol plané qui n’aurait nulle fin. Une navigation sur des hauts fonds dont on ne connaîtrait l’abîme. Seulement une longue ligne sans brisure.

 

      Ce qui se pose devant soi.

 

   Alors on n’a guère d’autre alternative que de dire ce qui se pose devant soi dans la pureté d’une évidence. Une manière d’origine, un commencement du monde avant que les Hommes ne fassent tourner la grande roue des commotions, des dissimulations, des faux-semblants.

  * Le ciel est encore teinté de nuit. Il semble venir de si loin, peut-être d’un univers que les hommes ne pourront jamais connaître. L’étendue est si vaste, le mystère si profond, le questionnement illimité. Le langage, fût-il riche, échouerait à en donner une image approximative, à en cerner l’incomparable réalité.

   * Une bannière de nuages flotte entre ciel et terre, immense caravane dont on ne suivra nullement le périple, seulement le luxe d’une vision puis, peut-être, l’éther subitement lavé et nul ne se souviendra plus de ces cumulus emportés par le flux du devenir.

   * Une ligne de rochers noirs à l’horizon, médiateurs entre l’air et l’eau, ces éléments si présents aux yeux des Distraits qu’ils finissent par n’en plus percevoir l’ineffable présence. Puis cet éparpillement de multiples ilots, cette mosaïque aquatique où l’herbe rejoint l’eau, cette symphonie si naturelle qu’on pourrait bien l’ignorer  sans délai avec l’âme en repos et l’esprit disponible.   

   * Mais comment ne pas voir le hérissement vert-clair des salicornes, les fers de lance des plantains, les touffes légères des tamaris que traverse la brume du vent marin ? Bien sûr encore le peuple des étangs - aigrettes, hérons, flamants, gravelots -, ne se montre pas mais on le devine partout dissimulé derrière ces touffes marines, sur ces langues de terres maigres gorgées de sel. C’est un vrai bonheur que de simplement les imaginer, de tracer leur dessin en arrière de la cimaise du front, d’en suivre l’envol, d’en entendre les cris que le vent disperse, d’en suivre la hasardeuse route. Mais, eux, savent-ils au moins le lieu de leur destination, le motif qui anime leur migration, le choix de ces îles, de ces rivages, de ces herbiers qui sont la forme aboutie de toute beauté ?

  

   Chemin sinueux.

 

   Puis l’immense et illimité chemin sinueux - du moins en donne-t-elle l’impression -, de la passerelle qui semble fuir vers un indéchiffrable horizon. Allégorie sublime de l’exister dont nous ne pouvons jamais saisir que les premières notes, repérer le ton fondamental. Les harmoniques sont trop nombreux qui nous échappent et ce coude qui se perd dans la courbe de l’image que nous dit-il de nous, de notre harassante route ? Que nous réserve-t-il dans sa fuite que nous ne saurions formuler ? Pourtant nier cette beauté serait un acte de mauvaise foi. Pourquoi les choses belles sont-elles tragiques, hors de portée, telle l’Amante dont nous rêvions qui s’efface sur ce quai de gare dans la mise en mouvement de notre train ? En sens inverse ! Oui, voici la texture de toute aporie : l’impossibilité de faire se rejoindre les opposés sauf à les réduire à ce qu’ils ne seront jamais, une unité illusoire, une magie opérante, un rêve parsemé de mirages.

  

   Tension de son être.

  

   Peut-être le mirage est-il simplement notre propre présence ici, devant ce merveilleux paysage sans pouvoir le toucher, sans possibilité aucune d’en sentir la rumeur marine proche, les effluves de sel, d’en éprouver le goût iodé, de nous laisser traverser par cet air si fluide, impalpable, d’être auprès de la sauvage garrigue, de ses senteurs musquées, de deviner les baies rouges des pistachiers, d’apercevoir l’agitation légère des hampes mauves des limodores ?  Bien sûr le réel toujours nous manque, son fourmillement subtil, sa parole de vérité, la tension de son être, les mots qu’il murmure afin de se faire mieux saisir, le sol qu’il pose sous nos pieds, le soleil qui nous éblouit, le souffle continu de l’air qui nous invite au vertige.

 

   Sentiment de présence.

 

   Mais il y a une autre manière d’éprouver ce sentiment de présence. A savoir se laisser habiter par une œuvre d’art, une belle peinture, les détails d’une gravure, le symbolisme d’une photographie réduite à l’expression du simple, autrement dit du juste : un noir, un blanc qui posent les fondamentaux, un gris qui médiatise et unit ce qui aurait pu être séparé, divisé, morcelé. Grande beauté que cette image qui dit en un lexique aussi net qu’esthétique la nécessité de se relier à ce subtil savoir de la Nature qui s’exprime en ces quelques nuances aussi rares que précises.

  

   Ceci tient du poème.

 

   Un acte de création réussi est celui qui profère avec exactitude le tableau qu’il veut mettre en scène. Tout y est énoncé dans une économie à laquelle nous ne saurions retrancher ou ajouter quoi que ce soit qui viendrait en offusquer la mélodieuse parole. Ceci tient du poème. Jamais, à un alexandrin, l’on ne saurait substituer un vers tronqué qui compterait onze ou treize pieds. Car si l’alexandrin a besoin de son nombre exact de pieds pour avancer dans l’ordre littéraire, la photographie elle aussi, dans l’ordre iconique, nécessite quelques règles d’harmonie. Ici tout concourt à un merveilleux équilibre : les corde de nuages plaquées sur le ciel noir, le rivage qui décompose les plans de vision, les touffes aquatiques qui rythment l’apaisement de l’eau, ponctuent ses plaques de brillance, la touffe de tamaris bordant l’image sur sa gauche, enfin cette sublime levée de planches semée des ponctuations des poteaux de bois, cette sublime « ligne flexueuse » qui nous invite à rêver tout en questionnant les bords intimes et inquiets de notre être. Il ne saurait y avoir de plus belle évocation.

   En nous, immédiatement, nous avons la feuille irisée du vent, l’hésitation du flamant avant l’envol, l’air chargé de sel et d’embruns qui cingle notre visage, mais aussi l’élévation de terre brune, la belle rigueur de la garrigue avec ses touffes de plantes odorantes, une évasion au plein d’une liberté. Oui, nous avons tout cela. Immensément !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 09:05
Du clair à l’obscur

                     Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

“Dans le clair-obscur, le silence est encore le meilleur interprète des âmes.”

 

Paul Javor / « Sa raison de vivre »

 

*

 

   C’est étonnant cette persistance des choses à ne vouloir se manifester que sous leur être plein et entier ! C’est toujours trop ou toujours pas assez. Voyez le jour, l’intensité de sa lumière, les crêtes des montagnes qui se découpent sur la dalle blanche du ciel, la luminescence des glaciers sur le dôme brillant des pôles. A l’inverse, voyez la nuit, ses lames d’ombre, ses corridors de suie, ses encoignures où rien ne se distingue de rien. Voyez le mystère ténébreux des combes, le pli taciturne des gorges, la figure sépulcrale des cryptes. Partout, jour, nuit, glaciers, combes, l’on est dans l’outre-mesure, dans l’extrême, l’on est dans un langage soit qui flamboie trop, soit dans une mutité celée sur elle-même. Ce que nous souhaiterions, c’est le juste milieu, l’équilibre, l’exacte mesure à nous adressée. Toujours nous la cherchons sans bien le savoir, mais l’exacte mesure sait, pour nous, qui sommes égarés dans le monde aux multiples facettes.

   C’est encore l’hiver, c’est déjà l’été et le printemps ne sait plus trop à quel orient se destiner. La nature est comme perdue, elle qui croyait pouvoir prétendre à un peu de repos, la voici sollicitée, tirée à hue et à dia, écartelée, elle aussi, entre la radiance du jour et la somnolence nocturne. Ce qu’elle aurait souhaité : cette manière de repos à mi-pente entre la saison froide, la chaude, afin qu’un équilibre enfin atteint l’eût maintenue dans la posture d’une contemplation. Une réalité correspond à ce souhait, celle du clair-obscur qui, tout à la fois emprunte à la lumière, mais aussi à l’ombre, ceci donnant vie à une espèce du troisième genre qui participe des deux sans aucune vassalité. Le clair-obscur se suffit à lui-même et son étrange beauté vient en droite ligne de cette autonomie, de cette auto-donation d’une inimitable figure. Pour cette raison de « visage du milieu » ayant trouvé la place à lui assignée de toute éternité, il nous fascine, il nous appelle de manière à ce que nous puissions lui correspondre. En quelque sorte une sérénité jouant en écho avec une autre.

   C’est l’heure saisie entre ce qu’elle était et ce qu’elle sera. C’est l’heure médiane du présent, elle qui flotte entre deux eaux, celle du passé qui clapote au loin, celle de l’avenir qui fulgure là-bas, tout au bout de l’horizon des hommes. On ne bouge pas, on est immobile, identique à la tache de grésil qui hésite dans l’air froid et suspend son vol dans l’instant qui pétille. Tout là-haut, le ciel est une plaine livide que cernent de fins nuages, ils l’entourent à la façon dont une eau ferme les terres d’une île. Le ciel est immense qui fait sa muette clameur. Il est cet éther si infini que l’on n’en perçoit que l’illimitée solitude. Il est absent du monde, retiré en son étrange empyrée et nul, depuis longtemps, ne questionne plus sa présence. Il est là, nous sommes là et il n’y a guère d’autre mystère. Là où le ciel rejoint la terre, il y a comme une densité accrue de sa nature, un genre de matérialité qui s’emparerait de lui dans l’intention de le rendre plus visible, préhensible en quelque sorte.

   Ce qui est beau, infiniment, c’est cette ligne noire de l’horizon, ce trait de graphite qui traverse le secret des choses, dit le partage des éléments entre eux. Ce mince fil tient à la fois de l’aérien et du terrestre, médiateur discret de ce qui est en haut, de ce qui est en bas, et nous au milieu qui errons, pareils à des âmes indécises, en quête d’une intime ressource. Nous sommes placés en cette césure, nous sommes la césure qui tient le monde en suspens puisque, sans notre conscience humaine, rien ne ferait signe, ni ciel, ni terre, ni les autres au gré desquels nous existons et par lesquels nous venons à nous. La feuille d’eau est claire, miroitante, avec des reflets, des bonds sur place, de minces transitions dont nous ne saisissons nul mouvement. Tout est si figé dans cet instantané du temps photographique qui convoque la plus juste présence qui soit. Cette lumière, ce ciel, cette eau, cet horizon, jamais ne se reproduiront. Ils nous sont donnés, ici et maintenant, en leur essence même. Nulle variation qui en atténuerait l’éclat, nul écart qui les soustrairait à notre regard. Une manière d’évidence absolue qui nous ôterait jusqu’aux mots qui constituent le plus propre de notre condition. Etre là, sur le bord de la scène, l’iconique ou bien la réelle, en ce point du temps condensé, ce n’est rien moins que de faire s’ajointer deux êtres, celui du lieu unique, celui du nôtre, singulier, en cette osmose qui les unifie et les rapporte l’un à l’autre tels les deux fragments d’un symbole, deux signifiants s’assemblant pour prodiguer un seul et unique signifié. Ceci se dit également sous le terme de « vérité », ce si fragile lexique qu’il pourrait bien se briser sous le premier vent d’une intention mauvaise.

   Donc l’eau miroite, fait ses remous immobiles et ses confluences cendrées, tout ceci dans la belle économie de teintes qui n’en sont pas vraiment, qui sont seulement les mots simples au gré desquels quelque chose comme un poème pourra voir le jour de son éclosion. De minces bâtons émergent de l’eau, trouent le silence, remontent jusqu’à l’inaperçue présence des hommes. Les hommes sont là, en filigrane, en touches mouchetées, en souffleurs sertis dans leur boîte de scène. Nul ne les voit, mais chacun en sent l’étrange nécessité. Une embarcation est posée sur la nappe liquide, on dirait en sustentation, tellement le contact est léger qui fait se rejoindre deux impératifs réciproques, l’onde et la barque qui y confie sa frêle silhouette. Ici, on pourrait dire que tout est nécessaire, confluence de simplicités qui parlent bien mieux que ne saurait jamais le faire quelque sophistication, quelque supercherie. C’est comme d’être aux confins du monde, dans la certitude d’un savoir précieux, celui de la donation immédiate de ce qui a pour règle d’exister selon le plus proche de son être. Pour cette seule raison, toujours nous sommes affectés de quitter un tel lieu, qu’il s’agisse du naturel ou bien du photographique.

   “Dans le clair-obscur, le silence est encore le meilleur interprète des âmes”, disait le poète Paul Javor dans son recueil « Sa raison de vivre ». Clair, obscur, silence, âmes, peut-être y a-t-il là, en ces simples mots, plus de compréhension qu’en de bien longs discours. Les méditer est déjà être au plein des choses. Il y a peu d’espace de l’écorce à l’âme du bois.  Peu de jeu et c’est à nous, les distraits, d’y accorder notre être !

 

 

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 09:30
Goutte immobile du temps.

Le chemin qui mène vers la lune

11 Mars 2017

Photographie : Gines Belmonte

***

 La Lune vue par le Photographe

 Le temps est une goutte immobile, un cristal silencieux, une libre advenue, là, entre le passé qui flotte à l’horizon, le présent qui doute, le futur qui encore ne paraît que dans l’irrésolution de son être. Nul personnage qui dirait l’humain en son incontournable présence. Ici nulle médiation qui nous installerait dans une vision selon les Existants. Comme si la Terre avait été désertée par ses habitants, reconduite à une pure vision originelle. Alors la vie se laisse imaginer seulement, non déduire à l’aune d’un cheminement existentiel, d’un projet, d’une mémoire, d’un ici et maintenant qui fonderaient le socle d’une possible fiction. Tout ramené au jeu immédiat de la Nature. Plus de tentation anthropologique qui décrirait le réel grâce au filtre d’une subjectivité. Choses du monde contre choses du monde. Vérité indépassable puisque rien ne saurait altérer la relation des éléments entre eux. Comme si tout devait reposer dans ce cadre rassurant d’une immuabilité, d’une fixité qui ne sauraient encore dire leur nom. Pure innocence, eau dépourvue de bulles et d’écume, bouton floral en attente de sa germination. Espace immergé dans sa juste mesure, en instance de son déploiement.

 Eléments

 L’air est un glacis teinté de bleu transparent que souligne la fuite de nuages cendrés de gris. Le feu solaire n’est pas encore installé. Juste une esquisse plaquée contre le fond, à la limite d’un territoire nébuleux à peine distingué du sol dont il semble provenir. Les arbres dressés contre le ciel en dessinent l’inaltérable emblème : complémentarité du surgissement au monde du végétal qui féconde l’immensité du ciel en s’y fondant, en le révélant, en même temps qu’il s’y découpe en son apparaître. L’eau est présente en son invisibilité. Dispersée dans la fine texture de l’air, dissimulée dans le crin des herbes, scintillant dans la discrétion à la pointe des rameaux, coulant sous la tunique douce des écorces. La terre, l’humus discret font leur double ascension dans le chemin qui se dresse vers la Lune.

Ombre - Lumière

 Et puis l’ombre. Et puis la lumière. Car rien ne serait visible sans le jeu subtil qui les unit comme signes disant l’alphabet de la multitude. Ombre verte, dense, pareille à un roc, silhouette du taillis qui révèle la distance, installe la profondeur. Nul besoin d’une profération humaine, de l’éclat d’un verbe pour en faire voir l’unique beauté. Le dais immense de l’éther ne s’illumine que de cette opposition, que de ce contraste qui installe la scène du visible et donne lieu à toute chose. Lumière qui bourgeonne depuis l’infini et se révèle en tant que cette grâce de l’être qui ne saurait trouver de mots, seulement une apparition, seulement une épiphanie.

Lune - Statut ontologique

 Lumière de la Lune, ce mystère suspendu au centre d’un songe, qui s’y maintient par magie, qui irradie tel l’œil d’une lointaine créature dont rien ne saurait cerner l’étrange apparition. Le milieu de l’image est ce silence qui en assure la mise en forme, la maintient devant nous en la question qu’elle nous pose qui, jamais, ne saurait trouver son achèvement. Comme si elle était constituée d’une myriade de vues s’emboîtant en abyme jusqu’au centre incandescent de la conscience. En attente d’être décryptées. En attente seulement. Lune simplement positionnelle, dessinant dans l’espace le cercle d’une plénitude cosmique. Ni regardée en tant qu’objet (personne n’est là pour la viser), ni regardant en tant que sujet puisqu’elle apparaît comme ce luminaire suspendu dans l’éther dépourvu de conscience, privée de volonté. Un simple flottement, un être vide, une présence immémoriale remise à son contour, à son gonflement de matière inaccessible.

Lune-mot

 Lune-mot. Ici, dans le cadre de cette photographie les choses sont simples. Chaque chose jouant sa propre partition à l’insu des autres. Suspens, rhétorique du silence, dialogisme non encore installé. Chaque élément inclus dans son pour-soi, dans son immarcescible bogue remise à la certitude de l’éternité. Ciel, arbres, Lune, chemin, herbe, autant de présences immobiles isolées dans leur superbe autarcie. Nul langage qui relierait les éléments entre eux, nulle parole qui féconderait la rencontre. Liberté contre liberté dans une déconcertante dispersion ontologique. Il n’y a pas d’histoire. Il n’y a pas d’aventure. Le vocabulaire est figé à même sa propre beauté sans qu’il soit nécessaire de poser un commentaire comme propédeutique au connaître. Genre de savoir immédiat identique à celui d’un Quidam découvrant dans le secret des ombres bleues le chant pur de la source.

La Lune vue par le Peintre

Goutte immobile du temps.

Homme et femme contemplant la Lune

Caspar David Friedrich

Source Wikipédia

*

 Bien évidemment, ici, la représentation change de point de vue. Surgissement de la présence humaine qui métamorphose la sémantique de l’image. La Nature passe soudain d’un statut neutre (de la photographie) à celui d’une scène habitée, d’un spectacle contemplé. Le regard de la Nature qui était abstrait, désincarné, désubstantialisé, voici qu’il se trouve remplacé par la vision de personnages qui constitue non seulement un nouveau schème perceptif mais se donne en tant que changement radical de paradigme de la connaissance. Nouvelle interprétation que chacun peut mener à sa guise dans sa prise de possession de ce qui lui fait face.

 Lune - Statut ontologique

 La Lune devient un objet. Mais un objet quintessencié. Nullement une chose quelconque qui serait considérée en tant que pure contingence, hasard apparitionnel. La Lune est en effet « contemplée », ce qui veut dire que son être s’accroît de cette dimension que lui confère la dignité humaine, à savoir en faire le lieu d’une visée esthétique, peut-être lui conférer une place dans le site exigeant des choses artistiques. Car la Lune n’apparaît nullement comme un motif décoratif mais devient la figure essentielle de l’œuvre, le centre d’irradiation du sens. Tout y converge : aussi bien l’attitude hiératique des personnages qui semblent fascinés, aussi bien l’aire dessinée par les racines, le tronc incliné, la branche horizontale, la cape de l’homme qui en referme la belle circularité. La Lune est au foyer de ce qui est à dire. A elle seule elle tient en suspens tout ce qui s’y ramène de la même façon qu’un tellurisme n’est que l’écho d’un phénomène originel qui en assure la propagation.

Lune - Phrase

 En termes de linguistique, on est passé du mot immobile, solitaire à l’émission de la phrase. Car ici, dans l’œuvre de Caspar David Friedrich, il ne s’agit plus d’un pré-langage qui attendait une profération (la photographie dans sa position stationnaire) mais du début d’une fiction qui joue sur le vecteur d’un symbolisme religieux (un espace sacré est créé), sur la catégorie infiniment prolixe d’un tragique existentiel. Se dévoile la scène d’une inclination romantique dont chaque élément du tableau constitue un personnage émettant un discours. Le sol sombre et indistinct est annonce de l’inévitable finitude. Les racines sortant de terre, tels des membres humains dotés de doigts qui s’annoncent à la façon d’une allégorie, d’une délibération métaphysique faisant signe en direction des dangers qui guettent les hommes, sous les espèces du Destin. La teinte claire du ciel, son aspect de rumeur céleste s’annonce comme l’infini dont le fini terrestre est le confondant correspondant, le locuteur sans voix opposé à la fable illimitée de la transcendance.

La Lune vue par l’Ecrivain

 « Le silence protège les rêves de l'amour; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit ».

Etienne Pivert de Senancour.

Obermann (1804).

*

Lune - Statut ontologique

 Si, de la photographie à la peinture il y avait accroissement d’être, avec la description dans Oberman la Lune parvient au sommet de sa signification. Elle n’est plus un être immobile, silencieux ou bien simplement « contemplé », elle est devenue cette amplitude au gré de laquelle tout s’expliquera et resplendira à l’aune de la diffusion de sa lumière. «… quand la lune embellira la nuit…» : comment formuler de manière plus précise le coefficient illuminateur dont l’astre de la nuit est investi, statut à proprement parler démiurgique, instance de révélation des choses placées sous le régime sublunaire ? Il semblerait que Senancour, dans son lyrisme cosmique, ait attribué à la Lune une essence, un rayonnement dont les êtres subalternes soumis à son influence recevraient le don sans même pouvoir en apprécier la juste mesure. Nous retrouvons cette même idée dans l’assertion de Jean Potocki dans Manuscrit trouvé à Saragosse : « Il semblait un esprit pur, qui aurait revêtu une forme humaine seulement pour être perceptible aux sens grossiers des êtres sublunaires ».

   Est-ce à dire que les hommes, dans leur dérive inattentive, ne seraient que ces êtres grossiers dont les sens approximatifs ne jaugeraient les effluves célestes que d’une façon prosaïque, demeurant enclos dans une nature primitive, archaïque ? Mais sans doute ici ne convient-il nullement de prendre les mots au pied de la lettre mais d’en deviner seulement la force symbolique. Créer une différence entre l’esprit pur et sa chute dans la forme matérielle, dense, souvent illisible. S’il est donné comme pouvoir à la Lune d’embellir la nuit, c’est bien qu’en plus de sa force créatrice elle possèderait une réelle puissance esthétique capable de métamorphoser le réel en autre chose que ce qu’il est, à savoir une beauté enfin accessible aux yeux décillés, ouverts aux mystères des choses.

Lune - Texte

 Ce qui, jusqu’ici, était silence (la photographie) ou bien début de profération (la peinture) se met à briller tel un texte (Oberman) qui entraîne un récit à sa suite. Mais les esprits rationnels argumenteront, et ils auront raison, qu’il y a différence de nature entre l’image et le langage. Ceci est une évidence et notre démonstration souhaiterait se situer simplement en termes de valeurs symboliques, comme si des sèmes représentatifs traversaient aussi bien les lumières et les ombres de l’image, les aires contrastées du tableau, les métaphores s’illustrant au travers de la fable pour user d’un terme générique.

   Mais demeurons sur les rives tracées par Senancour. Et référons-nous à ce qui a été dit au sujet de l’aspect linguistique qui court au travers des images précédemment évoquées.

   La Lune-mot était le domaine du silence, l’avant-profération ou l’apparition du mot isolé avant que n’intervienne la parole.

   La Lune-phrase reprenait et amplifiait ces prémices pour déboucher sur un assemblage de mots qui se livraient sous la forme essentielle de l’image, du symbole, de l’allégorie.

   Enfin la Lune-Texte clôt les essais antérieurs en les amenant à la fluence d’une histoire qui possède un avant et un après, un passé et un avenir, dont le présent de la donation ouvre les rives d’une temporalité, laquelle est la condition de possibilité d’une inscription dans le registre existentiel, dans le récit qui fait de nous des êtres habillés d’une réalité. Si l’énoncé de Senancour débute par l’évocation du silence (qui) protège les rêves de l’amour, combien, à la suite, son discours devient prolixe, combien le cours simple de la vie devient mouvementé, agité, furie des vagues et efforts orageux, tension des plaisirs, irisation de la volupté, genre d’amplification progressive de l’être jusqu’en son vertige le plus palpable.

   De la photographie à l’extrait d’Oberman en passant par la toile de Caspar David Friedrich, nous aurons été sous la fascination de la Lune qui n’est sans doute que le reflet de notre désir d’être un mot qui devient phrase, qui devient texte. L’homme est langage ou bien il n’est pas ! Peut-être est-ce là la leçon à tirer de cette mise en image qui ne saurait demeurer dans un éternel silence ! Nous voulons être Parole !

 

 

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 11:45
Oursine en son exil.

« Sous une belle lumière rasante,

Je voguais sur la longue digue

Je regardais s’éloigner les ferries

J’oubliais les tempêtes de ce monde

Mon âme mettait les voiles

J’explorais mes mers intérieures

Et l’océan de mes souvenirs

Et, sous une tendre bise

J’avais du vague à l’âme

J'avais envie de m’offrir

Une belle carte postale

De Calais… »

 

CALAIS

Très tôt le matin

il y a quelques jours

Sous une lumière rasante.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

   Grand est le silence.

 

   « Oursine », quel nom étrange tout de même pour une jeune fille d’à peine quinze ans, si discrète qu’elle aurait pu se confondre avec le souffle d’une brise marine. Oursine donc, depuis son plus jeune âge, - peut-être aux environs de neuf, dix ans -, avait institué un genre de rituel auquel jamais elle ne dérogeait. Levée à la première heure, alors que la lumière n’était encore qu’une hypothèse dissimulée derrière la boule de la Terre, elle sortait de son lit, posait ses pieds nus sur le froid du carrelage, faisait une rapide toilette, grignotait une pomme, des figues sèches ou bien quelques dattes sucrées et franchissait le seuil de la maison alors que ses parents et son jeune frère dormaient, livrés au monde lointain du songe. Quel bonheur de glisser sur les dalles lisses des pavés, de remonter la rue aux volets clos derrière lesquels sont les hommes aux yeux soudés, aux corps pliés en chien de fusil. Grand est le silence, droites les pensées qui connaissent le but de leur méditation. Loin, à l’horizon de la ville, des fumées égrènent dans le ciel leur supplique muette. Parfois l’aboiement d’un chien à la Lune qui s’éteint à l’ouest. Parfois un cri, sans doute celui d’un oiseau surpris dans sa retraite sylvestre.

 

   Présente à soi.

 

   Ce matin la lumière est une rosée qui sème ses gouttes à l’horizon. La plage, encore dans l’ombre, est pareille à une présence inquiète, avec ses ilots plus sombres, ses creux où reposent les lézards, ses dépressions où stagne une eau teintée de nuit. A portée des yeux, une frange d’écume qui se soulève à peine. Quelques clapotis, quelques vagues remous dans l’heure qui sommeille. La nappe d’eau si peu visible, parcourue seulement de quelques murmures, de quelques irisations où se reflète le ciel. Longtemps, la Jeune Contemplative demeure debout, pieds enfoncés dans le sable humide, abandonnée à ce qui, bientôt, sera l’éveil du monde. Elle aime intensément ceci : sentir la longue vibration du sol venue des mystérieuses profondeurs, en discerner la progression dans le pieu des jambes, pareille au fourmillement d’un courant électrique, à une aimantation qui ferait son bourgeonnement dans la sève intérieure. C’est comme une conque qui s’ouvre on ne sait où, une baie qui palpite, un golfe qui vit de sa propre plénitude. Pas de joie plus accomplie que celle d’être là, infiniment présente à soi, aux choses immobiles, au monde.

 

   Comme un essaim d’abeilles.

 

 Ce qui est le plus enivrant, c’est de se disposer à recevoir le luxe de la lumière, ses premières palpitations, ses curieux ondoiements. C’est d’abord sur la peau comme un essaim d’abeilles avec sa couleur de miel et son onctuosité, sa lente progression. Maintenant le soleil est levé, mince lunule qui dépasse à peine du royaume de l’eau. On en sent la présence dans le globe des yeux. Les paupières sont de minces fentes par où s’insinue la clarté. Bientôt c’est l’entièreté de la tête qui est visitée de l’intérieur. Ses corridors s’allument, ses coursives gonflent sous la poussée, ses bastingages flottent pareils à des postes avancés qui voudraient connaître l’entièreté de l’univers, son intime fourmillement, ses labyrinthes, ses dédales à l’infini où s’abîme la réflexion de l’homme, où les rêves échouent à conduire plus avant leur ténébreuse investigation. Puis le grain de l’ombilic devient le centre d’un rayonnement, comme si tout partait de lui, si tout naissait là, dans le secret d’un pôle fondateur, d’une germination destinée à unir le Soi à ce qui s’oppose à lui mais en réalise en même temps l’étonnante complétude. Cosmos inaperçu qui s’essaierait à dialoguer avec la profondeur des choses visibles, mais aussi avec leur envers - le rien, le néant, l’absolu -, et alors tout ferait déclosion et l’on serait celui, celle qui dépassent l’énigme de l’exister et tout s’ouvrirait à la compréhension à la manière du dépliement du subtil lotus, cette habile métaphore de la floraison de l’être en sa pureté. Oui, c’est bien cela, comprendre n’est que réaliser les conditions d’une affinité, d’une porosité : soi et le monde dans une relation dialogique qui dépasse la traditionnelle opposition des contraires. Être un Je en même temps qu’un Tu. Être fusion. C’est cette certitude qu’Oursine venait chercher dans la naïveté des choses dont l’aube était l’offrande permanente, le médiateur le plus sûr pour atteindre le versant inaperçu de ce qui, habituellement, fait obstacle et se métamorphose en transparence - cette évidence, cette vérité-, qui décille les yeux du corps et multiplie ceux de l’âme.

 

   Les acteurs sont invisibles.

 

   Assise sur une butte de sable, Attentive est dans l’enclin du jour, à la lisière de l’imaginaire et du réel. La scène est sous le feu des projecteurs. Elle est la Spectatrice dans sa loge. Depuis la discrétion de sa boîte le Souffleur - est-il un démiurge qui procède à une mise en ordre du monde ? -, distribue les rôles. Le rideau de scène est levé. L’avant-scène est ce plancher de sable jaune bordé par les feux de la rampe, cette limite d’écume au-delà de laquelle s’instituent les jeux de rôle. Les acteurs sont invisibles. Seul un navire dérive au loin. Sa blancheur se perd dans l’exacte fente de l’horizon. Serait-ce là la représentation d’une allégorie venue nous dire le voyage, l’éternelle fuite de soi, la recherche de « paradis artificiels » ? Vers quelles perspectives voguent ses hôtes ? Une connaissance de leur propre essence ? Un effacement des soucis que réaliserait l’éloignement ? Un rêve à instaurer dont l’inquiétude serait évincée ?

 

   Cette singulière coquille.

 

   Ce qu’est Oursine dans l’instant où le théâtre déploie ses apparences (souvent trompeuses, comme tout simulacre), c’est tout simplement ce vers quoi son nom fait signe : identique à l’oursin, son intérieur est une nacre qu’emplit la douceur d’un corail éclatant. Sans doute le symbole d’une jeune existence dans la passion de l’âge. Car, parmi ceux, celles qui l’ont rencontrée, nul doute que sous la cendre couve la braise, que sous les roches noires s’écoulent les filaments pourpres de la lave. Et que dire de ses piquants, ces minces aiguilles de verre qu’elle plante dans le sol afin que son assise assurée, elle pût bénéficier d’une position stable afin de regarder le monde avec une vue assurée d’elle-même ? Oursine, depuis le feu de sa conscience, veut éprouver ce qui vient à elle dans la justesse, dans la certitude qu’exister n’est nullement une pantomime, un miroir aux alouettes mais l’ouverture d’une signification insigne. En réalité elle venait au monde avec le même désir de le posséder dans son entièreté que mettait le jeune narrateur du roman de Thomas Mayne Reid, dans « A fond de cale », à se procurer le précieux échinidé :

   « Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où j’apercevais des coquillages, c’était le désir de me procurer un oursin. J’avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette singulière coquille; je n’avais jamais pu m’en procurer une seule ».

 

   Les Vivants sur Terre.

 

   De son promontoire, sur la plaque marine, ce qu’elle voyait et retenait surtout c’était cette énigmatique coque blanche flottant entre eau et ciel qui, bientôt, serait l’invisible que l’horizon aurait effacé. Par la pensée elle se mêlait aux voyageurs des cabines, aux curieux de l’entrepont, aux erratiques des coursives, aux scrutateurs du pont avant. L’exil d’Oursine, c’était cela : demeurer dans ses frontières de chair, ici sur ce littoral semé de vent et d’embruns et, d’un seul empan de la vision imaginative, être auprès de … Auprès des Voyageurs Multicolores - Jaunes, Rouges, Blancs, Noirs, indigènes de l’Insulinde ou bien des Tropiques, aussi bien des natifs du septentrion que des terres australes -, auprès de tout ce peuple fraternel qui ornait de sa beauté singulière toutes les péninsules, les continents, les hauts plateaux, les lagunes disséminées au hasard des paysages, des villes aussi où confluaient selon mille trajets hasardeux les Vivants sur Terre.

 

   Une chance pour l’humanité.

 

   Ce qu’elle aimait, c’était ce beau métissage qui faisait des peuples pluriels le lieu d’une affinité, l’espace d’une rencontre, ouvrait le layon d’une amitié. Il n’y avait nullement à s’enclore dans des frontières, à dresser des fortins, à planter des pieux comme à Alésia afin de se protéger de l’autre. L’Autre, l’Etranger, le Migrant, l’Exilé étaient une chance pour l’humanité, non une calamité dont on aurait eu à endurer la difficile présence. Peuple arc-en-ciel, peuple uni, peuple bigarré qu’aucune diaspora n’éparpillerait aux quatre coins de la Terre. De ceci elle était convaincue comme de la nécessité pour l’homme de respirer, de se sustenter afin que son chemin pût trouver une issue. Il y avait urgence à dilater la pupille de son jugement, à dresser haut le pavillon de sa raison, à faire claquer l’emblème de la liberté pour le simple motif homme égalait un homme, tout comme une pomme valait une autre pomme. Et abstraction faite de sa couleur, de sa texture, de son goût. Seule la nature des choses comptait, à savoir l’exception d’être, fût-on végétal, animal ou humain. Enoncer ceci était de l’ordre de l’apodicticité des philosophes, cette vérité d’évidence qui ne convoque nul raisonnement en vue d’établir sa justification. Existence à elle-même son propre motif.

 

   Tant de beauté disponible.

 

   Demande-ton à une rose d’énoncer ses conditions de possibilité ? « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit », disait le poète mystique Angelus Silesius au XVII° siècle, indiquant par cette sentence que cette belle fleur, pas plus qu’une autre, n’avait à rendre raison d’elle-même, à adosser sa présence à un quelconque principe qui en aurait constitué le fondement. Ce que pensait Oursine en son for intérieur c’est que les choses allaient de soi, que le vent était le vent, le nuage le nuage, l’homme l’homme et que nul n’était comptable de sa propre condition. Aussi éprouvait-elle une naturelle inclination, une réelle sympathie pour tout ce qui croissait, rampait, marchait sur les allées mondaines. En elle, dans le corail même qui se dissimulait sous l’apparente arrogance des piquants, c’était comme un fluide qui coulait, une onde qui faisait ses cercles harmonieux, une musique sans doute semblable à ce que pouvait être celle des Sphères de l’univers si, cependant, une conscience était assez aiguisée pour s’en saisir. Il y avait tant de beauté disponible, tant de générosité amassée dans la pupille d’un œil, le pli d’un sourire, le raphé d’une graine, l’étoilement d’une diatomée, la transparence d’un cristal. N’en pas apercevoir ce prodige était soit le résultat d’une coupable inconscience, soit la pente d’un sombre fatalisme, ou bien le renoncement à sa mission simplement humaine.

 

   Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

   C’était tout ceci qui traversait la tête d’Oursine à la façon d’un orage de grêle et il n’était pas rare que des larmes ne vinssent se mêler à la brume de mer lorsque le soleil basculait à l’horizon et que la Jeune Pensive parcourait à rebours le chemin qui la ramenait vers les faubourgs où vivaient les hommes ensommeillés. Parfois, longeant quelque porte, elle devinait leur lourde lassitude comme s’ils avaient été les Passagers d’un navire en partance pour l’au-delà de l’horizon, peut-être des oublieux d’eux-mêmes et de leur fond d’humanité. Peut-être n’étaient-ils que d’étranges passagers clandestins de leur propre traversée existentielle ? Comment savoir ? Le soleil est si bas maintenant qui n’éclaire plus le ciel ni le logis des hommes. Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 15:10
Arbre originaire

 

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Cet arbre est unique. Cet arbre est essentiel. Cet arbre est un arbre du commencement. Mais que veut dire ici « commencer » si ce n’est tracer la ligne d’une histoire qui n’en finira jamais, toujours se renouvellera, dont la flamme ne s’éteindra nullement ? C’est un peu comme un tour de magie. Dans le chapeau il n’y avait rien que le vide et l’inaccompli et voici qu’une colombe en sort, toute ruisselante de clarté, ivre de sa propre venue au jour. L’on peut marcher des jours et des jours, s’inscrire dans ce paysage que nous propose cette photographie, voir le moutonnement des collines à l’horizon, voir les grandes entailles blanches du Causse, voir cette cabane de pierres où le paysan remise ses outils, voir le rectangle de vigne avec son quadrillage régulier et ne nullement apercevoir cet arbre situé sur son éminence d’herbe rase qui toise le ciel et parle au nuages son beau langage d’immobilité, qui chante aux oiseaux l’étendue de ses ramures, dispose à la pluie les grappes légères de ses frondaisons. En effet, l’on peut passer à côté des choses, fussent-elles remarquables à plus d’un titre, avancer dans une manière de distraction brumeuse et ne retenir du réel foisonnant qu’une ligne de terrain ici, une élévation de pierres là, le bleu du ciel dans une déchirure de nuages. La plupart du temps, nous nous comportons tels des voyageurs d’un visible que nous avons élu par hasard, au seul caprice de nos yeux, à la seule fantaisie de nos intimes errements.

    Cet arbre est là, dressé sur sa colline, il ne demande rien, n’attend rien, il n’est rien d’autre que sa propre croissance s’ouvrant au domaine ouranien, que sa propre patience s’enfouissant dans les lourdeurs de la terre. Pourtant, il suffit qu’un jour, au hasard de nos divagations, de nos pérégrinations sans but apparent que de se distraire de soi, l’on fasse une rencontre décisive que n’oubliera ni notre mémoire, ni la dimension de notre être en quête de beauté. Il se fait alors un genre de déclic, de mince tellurisme comme si dans la sphère de notre tête enfin lézardée, pût s’inscrire, en nos grises circonvolutions, autre chose que la fuite du vent sur la butte de la colline, loin à l’horizon de notre vue. Mais au fait, une interrogation ne manquera de surgir : avions-nous au moins, une seule fois dans notre existence, vu un arbre en sa foncière constitution, autrement dit en son essence ? Sans doute, non. Nous avions vu des châtaigniers aux troncs fissurés au plein de la forêt, de vieux tilleuls pleurant leurs feuilles dans des cours d’école, d’antiques chênes promis à une prochaine coupe en vue d’un travail d’ébéniste. En réalité, nous n’avions aperçu que des prédicats, des mesures, prélevé quelque qualité qui suffisait à notre discrète investigation. Certes, tout ceci s’était fait dans la facilité, dans la possible marge d’erreur, dans l’approximation qui est le berceau de notre propre incurie à percevoir le monde en sa belle et admirable singularité. Voir l’âme d’une chose, interroger son esprit, sonder ses propriétés uniques requiert bien plus que ce regard amorphe que nous laissons traîner hors de nous, qui ne fait que faseyer et ne trouve que rarement le foyer d’une récolte féconde. Oui, l’arbre il faut le récolter de la même façon que l’on défriche un sol, le débarrasse de ses scories, le nettoie de ses impuretés, le fait se dresser dans sa candeur comme l’événement toujours remarquable qu’il est.

   Nous disions, à l’incipit de cet article, que cet arbre que vise l’image est l’arbre d’un commencement. Mais en quoi est-il ceci ? En quoi se différencie-t-il du peuple des autres arbres qui, soudain, paraissent s’abîmer dans un pesant anonymat ? Tous les arbres sont des événements, de divines surprises mais l’étroitesse de notre vue humaine ne peut en embrasser la présence que d’une façon successive, nullement simultanée. Pour l’instant c’est cet arbre-ci qui compte et mobilise l’entièreté de notre conscience. Son essence nous n’en connaissons nullement la nature et ceci est précieux afin que, déporté de sa particularité, il puisse de facto recevoir ce signe universel, le seul possible si l’on cherche à frayer un chemin en direction des significations essentielles qui s’y abritent.

    Le ciel est parcouru de fins nuages blancs que ponctuent quelques zones plus sombres. La colline est de calcaire, semée, çà et là de cailloux qui ressemblent à des ossements, usés par la pluie, poncés par le vent. Une herbe rare, clairsemée, laisse voir les plaques de terre. L’horizon est lointain que rien ne perturbe. Les habitations sont rares en ce lieu de pur dénuement. Un village de maisons serrées les unes contre les autres en contrebas. Une route qui se perd quelque part dans l’innommé, le silencieux, tout ceci qui pourrait être en vacance de soi, peut-être simplement un paysage de l’aube des temps, un paysage du commencement. L’arbre, ici, au sein de cette immense respiration ressemble à une jeune vie en train de s’éployer, à une vie qui ne connaîtrait ni ses limites, ni la perspective de son devenir, la dimension de l’aventure qui sera la sienne.

    Ces paysages qui méritent le titre de « primitif », de « constitutif », à savoir de cette nature plénière qui écrit sa propre fiction sur la page virginale, infiniment dilatée de l’apparaître, sont des entités remarquables au seul motif qu’elles nous reconduisent au seuil de notre vie, à notre propre naissance, aux fondements qui nous ont constitué tel cet homme-ci, cet homme-là cheminant parmi les hasards de l’être-au-monde. Voir cet arbre en sa plus exacte vérité, dépouillé de tous les artifices qui pourraient en assombrir, en ternir la silhouette, c’est voir le début d’une histoire, c’est se reporter, en un seul empan du souvenir, à ces instants fondateurs de notre propre identité, aux moments qui ont modelé notre psyché au point que cette dernière se confond avec les événements qui l’ont façonnée. Nous avançons dans la vie, nous proclamons nos actes libres, nos mouvements doués d’autonomie. Certes il en est sans doute ainsi mais, à l’évidence, jamais nous ne pouvons faire l’économie de ce qui nous a traversé et a sculpté en nous les motivations au gré desquelles nous progressons.

   Cet arbre ouvre une histoire, veut simplement dire ceci : il nous invite à cheminer de concert avec lui, il s’installe au plein de nos affects, il appelle nos réminiscences, tel autre arbre connu pendant l’enfance dont nous fîmes notre première cabane, ce puissant archétype de l’habiter sur terre, afin d’y construire une éthique, d’y déceler la parole chatoyante d’une esthétique. Désormais, si la rencontre a été décisive, nous aurons partie liée avec lui, il sera en nous comme nous serons en lui. Son écorce sera notre peau et corrélativement, notre peau sera son écorce. Bien évidemment la pierre de touche d’une telle affirmation s’abreuve au symbolique, non au réel  radicalement réifié, pris dans les mailles indépassables de sa propre concrétude. Mais nous sommes autant des êtres symboliques, le langage en témoigne, que des êtres de chair, la douleur mais aussi le plaisir en tracent, parfois, l’inévitable voie.  

    Cet arbre agit en nous à la façon dont d’autres choses ont agi en résonance avec notre être profond. En lui, au travers de sa beauté partout présente, c’est cette source de la petite enfance qui fait entendre son doux bruit de cristal. C’est notre premier et spontané élan pour les bras ouverts de la mère, la justesse de la direction choisie par le père, la tendresse d’un sourire dans les yeux des aïeuls, les premières amours pareilles à des lames de fond, les amitiés adolescentes fortes et inentamables comme des forteresses, la naissance d’un enfant, les émotions au bord de cette jeune vie, le luxe, la puissance de l’âge mûr, la joie d’être à son tour devenu cet homme, cette femme entamant le dernier chemin dans le rayon d’un crépuscule d’automne.

   Le commencement qui nous échoit dans le genre d’une surprise à toujours renouveler, d’un constant étonnement à manifester, ce sont aussi nos confluences les plus heureuses avec telle page admirable de Proust dans « La Recherche », telle autre intime et bouleversante du Rousseau des « Confessions », telle autre encore répercutée à l’infini de Senancour, de Chateaubriand ou de Hugo. Le commencement, c’est encore les éblouissements de l’art, les tableaux de la Renaissance Italienne, les subtilités des Léonard, la plénitude heureuse des  Botticelli, les clairs-obscurs pleins de profondeur du Caravage. Et, bien évidemment, la liste pourrait être infinie de nos émois littéraires, picturaux, musicaux que notre mémoire a archivés dans les rayons de notre « musée imaginaire ». Toute découverte vraie est commencement, c'est-à-dire qu’elle mobilise la totalité de notre être et en sollicite les multiples facettes afin que ces dernières se mettent en devoir de tracer de nouvelles esquisses, d’ouvrir de nouveaux chemins. Nous ne sommes réellement vivants qu’à la mesure de ces généreux croisements qui portent en eux bien plus que leur modestie pourrait nous le faire supposer.

    Avait-on jamais imaginé de telles ressources auprès de cet arbre levé dans sa propre solitude, exposé aux caprices du vent, menacé par la hache ou la scie ? C’est bien parce que l’arbre, cet arbre, avoue sa fragilité, qu’il nous touche au plus secret de nos sentiments. Désormais, l’ayant vu avec justesse, nous ne pourrons plus faire comme s’il n’avait jamais existé. C’est son être qu’il nous a donné en partage, sous ce ciel de lourds nuages, sur cette colline semée de vent, devant cet horizon illimité. C’est notre être qui vibre en écho avec sa présence, lui correspond au titre d’une existence parmi les existences, ni plus riche, ni plus pauvre que les autres. Une existence seulement qui ne s’accroît que de la proximité des autres, qui ne peut faire phénomène qu’à contre-jour des autres. L’arbre est entré en nous, nous avons fait saillie en lui.

 

 

 

 

 

 

 

  

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:25
Du côté du clair-obscur.

" Le ciel pleure sur les Hemmes..."

« Il pleut, il pleut

et le ciel verse encore des larmes

sur la plage des Hemmes

et, malgré tous nos nuages,

toujours toujours

je t'aime et je t'aime ».

Les Hemmes de Marck

Par Alain Beauvois.

On est quelque part, dans une chambre obscure, on ne sait trop où et l’on sent, loin, là-bas, le monde dériver. C’est au fond du corps que tout se passe, que tout s’amasse en pelotes confuses. La crypte du ventre est lourde que cloue le grain de l’ombilic. Le massif de la tête, sous le flux du songe fait ses grises circonvolutions et c’est comme un vertige qui imprime son bruit de laine. Le jour est si bas, la clarté si étouffée dans l’antre du cortex. Dans la spirale de la cochlée ricochent tous les bruits de la Terre avec leurs signes pliés tels ceux des hiéroglyphes. L’incompréhension est grande et le tumulte partout présent. Le tronc des jambes s’éteint sous l’écorce abrasive de la peau. La peau, ce parchemin sur lequel inscrire le chiffre des heures, graver les joies et les peines, tracer les vergetures du désir. La voilà orpheline du monde, égarée parmi la mutité dense de la chair, empêtrée dans les fleuves de sang, absorbée par les humeurs vitreuses. C’est un tel égarement que d’être là au centre de soi et de ne pouvoir émerger dans la clarté, de connaître le rythme joyeux de l’heure, la rutilance des secondes comme scansion de l’être ! Si confondant et l’on sent, dans l’isthme de sa gorge, la meute pressée des larmes, le hululement long des sanglots. Les pieds sont révulsés qui disent l’absence de la marche, l’infernal fourmillement du surplace, la lame gélive du jour faisant sa schize, coupant la presqu’île de l’exister en deux parties égales. Ligne de partage autour d’un raphé médian. De part et d’autre, l’immémorial affrontement de l’ombre et de la lumière, du mobile et de l’immobile, de l’amour et de la mort. Les mains cernent le vide. Dans leur creux de silence, des copeaux de souvenirs, des éclisses d’étreintes, et la sciure compacte de l’ennui partout répandu. On est comme exilé de soi, les yeux lancent des éclairs, les pupilles clignotent avec l’impatience d’un sémaphore, les sclérotiques font leurs feux de porcelaine. Où sont les mots ? Où sont les phrases ? Où l’incantation dont le poème est le beau recueil, où la contemplation qui fait la conscience brillante et l’âme éclairée ?

Quelque chose a bougé. Quelque chose a tressailli. A la manière d’un dépliement, du surgissement d’une eau claire dans la faille de la nuit. On sait que cela va avoir lieu, qu’il y aura des hommes aux longues silhouettes, des femmes aux yeux emplis de beauté, des enfants aux cimaises desquels brilleront des feux de comète. On le sait depuis le profond de sa chair, depuis le battement de son souffle, la cadence souple de son cœur. C’est comme un flux qui aurait traversé les océans, comme une houle venant faire son écume blanche sur le rivage de nos corps. C’est une aube qui nous sculpte de l’intérieur, qui gonfle nos viscères, inonde notre territoire et nous dépose bien au-delà de ce que nous sommes dans l’orbe d’un pur ravissement. C’est cela naître à soi et en éprouver l’incroyable mystère. Plus rien alors n’est caché. Plus rien ne se dissimule derrière des voiles d’obscurité. Tout rayonne et se déploie jusqu’à l’horizon agrandi. C’est là, tout près, c’est une infime musique, un craquement de cristal, un crépitement de fils sur la toile immensément libre du ciel. La langue d’eau est là. Luxe d’or et de platine pareille à un lac immobile en attente d’éternité. L’espace s’est arrêté. Le temps est suspendu. Le grand sablier de la durée a interrompu la chute des grains de silice. Alors on peut s’approcher de soi. Alors on peut se connaître. La plage de gravier et de moraines est une souple étendue dans laquelle lire son avenir. Pierre après pierre. Goutte après goutte. Car, maintenant, tout est uni par la lumière, façonné en signes dont nous reconnaissons le visage familier.

Certes, de loin en loin, encore, des taches d’incertitude, des amas de questions irrésolues, des points de suspension, des failles à combler. D’amour, de jeux, de rencontres, de hasards. On est si bien là, sous ce ciel de cuivre, tout contre la suie des nuages, sous la chute diagonale de la clarté, en attente d’être. Oui, en attente car toute existence est suspens, hésitation, marche syncopée sur les chemins de fortune ou bien d’infortune. Nous n’avons jamais qu’à avancer sur ce filin d’irrésolution, tels des funambules entre deux lignes de crête lumineuses alors que, sous nos pieds, s’étend l’immensité sourde des choses non encore advenues. Nous souhaitons demeurer. Nous souhaitons figer les rouages du mécanisme d’horlogerie. Le temps d’une attente. Le temps d’une respiration. Juste au point d’acmé, entre diastole et systole et notre cœur s’arrêtant un instant nous serons maîtres de notre passé, de notre avenir et nous ferons longuement halte dans ce présent que nous souhaitons éternel alors qu’il n’est que cette basse lumière à ras du sol que, bientôt, une autre lumière effacera.

Mais où sont donc les ardoises magiques de notre petite enfance, ces manières de petites madeleines proustiennes dont, à notre gré, nous jouions à nous inventer un futur, griffonnant et griffonnant encore puis effaçant les stigmates du temps, reconduisant le passé dans les limbes et inventant de nouveaux présents, de nouveaux dessins, nos propres effigies dans l’ornière impalpable des jours ? Où sont les ardoises ? Où est le gris, cette teinte du passage de l’ombre à la lumière ? Où sommes-nous, nous qui toujours disparaissons alors que nous nous efforçons d’apparaître, qu’une pluie, parfois, suffit à reconduire au tremblement du néant ? Où ?

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:08
Au plus près de soi

« Rivage atlantique »

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « L'atmosphère, ici, était d'une qualité équivalente (...). Jusqu'à cette moiteur de l'air, cette pureté du silence qu'il est impossible de trouver ailleurs que dans un couvent. »

 

                                      Georges Simenon - « Les vacances de Maigret »

 

*

 

   « Rivage atlantique », peut-être faut-il l’aborder au travers de cette citation de Simenon, l’accentuant, la lestant du poids si léger de la pureté. Puis redoubler cette manière d’apesanteur du luxe inouï du silence. Comme si l’une, la pureté, ne pouvait appeler que le silence, comme si l’autre, le silence devait s’envisager, uniquement, sous la figure de la pureté. Osmose des choses entre elles, fusion du beau en un seul et même endroit du monde afin de dire ce qui, ici, dans cette stance illisible de l’instant, devient l’essentiel, l’incontournable, le sens à l’infini réverbéré par le miroir de sa propre conscience. Dans cette expérience d’un minimalisme qui tutoie l’illimité, l’on devient transparent, invisible pour tout regard qui se mettrait en quête de notre propre silhouette, on perd jusqu’à son épaisseur, on est simple ligne confondue avec le fil de l’horizon, on est pâle rayon de soleil noyé dans sa mer de nuages, on est inapparence à la face de la terre, souffle d’un vent encore innommé, aube à peine levée dont nul pas ne pourrait tracer l’avancée sur la courbure inépuisable du réel.

   Alors, on s’est tellement allégé des soucis ordinaires, tellement abstrait de la sourde cantilène des villes, tellement éloigné des venelles agitées de mouvements multiples, que l’on vit dans une manière de délicieux vertige, on plie son corps dans la souple étoffe du songe, on s’enrubanne des flocons d’eau venus de l’océan, ces fines gouttelettes qui poudrent notre peau d’un baume si onctueux, on se croirait plongé dans un bain de jouvence au subtil parfum d’éternité. Voyez-vous, cette impression d’allègement me fait soudain penser à ces étonnants météores (Simenon ne parle-t-il de « couvent », dans sa belle évocation ?), donc ces météores de Thessalie, abritant tout en haut de leurs stalagmites de galets et de sable, ces « monastères suspendus au ciel », ces concrétions spirituelles dont on se demande si ce n’est notre faculté imaginaire qui en a tracé les contours.

   Et, par une immédiate association d’idée, je ne suis guère éloigné du Mont Olympe, de son sommet enneigé qui se découpe sur le bleu (la pureté ?) du ciel. Pur attirant le pur, silence appelant le silence. Genre de retraite ascétique où plus rien n’existe que la proximité de soi, où plus rien ne se dit que le corps du monde que rejoindrait le nôtre dans un geste d’ultime donation. Les dieux ne sont guère éloignés que rejoindrait notre propre mythologie personnelle. Les grands espaces océaniques, les étendues d’eau illimitées, lissées de vent, les hautes altitudes où glissent les longues caravanes d’air sont les portes au gré desquelles se connaître sans détour jusqu’en son fond le plus exact. Il n’y a plus de place pour la fuite, l’on est livré à l’entièreté de son être, conscience qui se regarde en tant que conscience.

    Mais, si l’on est devenu cet illisible signe, cette empreinte légère dans la trame d’un antique palimpseste, il ne faut nullement renoncer à décrire le réel, à le faire venir à l’horizon de nos yeux, le convoquer tout contre la conque de nos oreilles, le sentir frissonner sur la dalle attentive de notre peau. Réalité tout contre réalité. Du monde, la nôtre. Entre les deux, même pas la place d’un cheveu, le glissement d’une feuille d’eau, l’immatérielle présence d’un fin sentiment. Le ciel est infiniment levé dans sa parure d’ombre. Rien ne s’y dévoile que la mystérieuse vibration des ténèbres, faille à l’infini où se logent nos rêves. Une longue presqu’île de nuages cendrés flotte à mi-hauteur, médiatrice entre les hommes aux modestes destinées et les dieux immortels dont, parfois, l’éclair est la lumière, le tonnerre la sourde voix, la grêle la parole adressée aux Hésitants qui courbent l’échine sous le faix d’une existence devenue trop lourde, trop lente à se mouvoir, genre de toile percée en son centre de l’abîme d’une palpable tristesse.

   Une longue bande grise sous les nuages, elle est vision des hommes au sortir de leur torpeur nocturne, elle est espoir que la lumière vienne féconder leurs yeux, apporter l’amour, délivrer cette joie qui les fait tenir debout, parfois, en des manières d’étranges incantations, leurs mains se dressent vers l’azur pour en saisir quelques fragments dont ils pensent qu’ils sont habités d’esprit, traversés des ondes pulsatiles du bonheur. Inénarrable condition humaine qui confond, en un seul et même geste, symboles et réalités qui les portent, leur donnent essor !

   Pourtant les félicités terrestres sont si nombreuses que semblent dire, ici, cette belle et brillante dague de lumière, cette merveilleuse lame polie de clarté qui vient féconder le sable du rivage à la hauteur de son intelligence, de sa lucidité. Oui, la lumière est intelligente, lucide, elle qui fait briller nos yeux, elle qui nous révèle la profondeur du cosmos, la crête enneigée des montagnes, la grande bannière bleue de la mer, la hanche de l’Aimée à contre-jour de notre rubescent amour. Oui, belle est la lumière, elle est la vie en son plus beau déploiement. Et cette langue de sable ridée des attouchements subtils des flux et des reflux, ne nous dit-elle, en modulations graphiques, l’immémoriale geste humaine avec ses avancées et ses retraits, ses pleins et ses vides, ses célestes ascensions et ses terrestres chutes ? Notre vie même est cette constante dialectique, ce passage du noir au blanc, du blanc au noir qui se nomme ordinairement « actes du monde » dont nous tissons, jour après jour, le minutieux coutil. Il est la structure de notre être, il tend ses fils tout autour de nous à la façon d’un subtil cocon dont, habitude aidant, nous ne percevons même plus le luxe inouï de sa présence.

   Et cette première amorce de la dune - la dune ce joyau des rivages battus des vents, poncés d’eau -, cette plateforme si claire et si discrète à la fois, cette modestie qui pourtant part du socle de la terre et monte au plus haut du ciel, parfois sa douce forme féminine se confond, se fond dans la vaste matrice océanique de l’illimité. Etonnante unité du visible lorsqu’il s’ingénie à troubler notre vue, à jouer avec la plasticité de notre corps. A tel point que, parfois, pris de vertige sur l’épaule d’une dune, nous ne savons plus qui nous sommes vraiment, homme contemplant un paysage, paysage soi-même, chair de sable, d’air et d’eau dont la vastitude, pour un instant, nous donne cette étrange illusion de liberté, d’éternité. Et ces touffes de fins oyats, ils sont les antennes par où la matière respire et rejoint le dôme infini de l’espace. Ils bougent à peine sous la caresse du vent. Leurs multiples rhizomes connaissent tous les secrets des dunes, leurs galeries à l’infini où court le peuple du sable, les nœuds de la terre qui sont ses bourgeons, la lumière noire du sable plongé dans sa longue nuit, qui la métamorphose à petits pas, matière qui, bientôt pulvérulente, habillera les vents de cette belle teinte d’ivoire, de ce talc venu du ciel telle une énigme.

   Tout, ici, est de l’ordre de la confluence, tissé d’une souple et rassurante unité. Rien ne se disperse de soi. Rien ne fait fugue. Rien ne cherche l’en-dehors afin de rassurer l’en-dedans. Pour la simple raison qu’il n’y a ni dehors, ni dedans, comme l’on opposerait le sujet à un objet, l’esprit à la matière, le fini à l’infini, tout est en tout d’une seule pensée sans partage, sans distraction. Pour cette raison nous éprouvons un grand calme à être les Observateurs attentifs de ce qui a lieu devant nous. Avoir lieu veut dire trouver les assises les plus exactes de son être. Être en soi plus que soi. Être dans l’ultime qui rassemble et ôte toutes les fissures et les failles du monde. Plus de factualité ni de contingence puisque l’immobile, le donné pour sûr, la disposition immédiate des choses pour qui regarde, n’ont plus de justification à apporter, de légitimation à fournir. L’Amant, l’Amante que l’Amour unit en une seule forme indissociable ont-ils à chercher à l’entour d’eux-mêmes des raisons qui les expliqueraient, qui se poseraient comme d’indispensables déterminations à partir desquelles les rendre vraisemblables ? Non, dans cette heureuse dyade, tout se ressource à sa propre venue en présence, tout fait sens à l’intime même de l’événement.  Il y a un unique mot qui est central, tout le reste, tout le périphérique n’est que pur bavardage, fiction pour des regards non encore parvenus à maturité.

   La climatique romantique disait l’être du paysage aussi bien que celui de la passion sous l’égide du sublime. Certes, mais le sublime, par son illimitation, son immensité, écrase, broie ce qu’il porte en lui à la manière d’une mortelle ciguë qui appellerait le tragique bien plutôt que la joie naturellement attachée, par essence, à toute beauté. L’homme, en dernière instance, est victime du sublime, il n’en est nullement l’élu aux mains emplies de lumière. Il s’effondre sous la charge trop lourde. Il disparaît à même sa mortelle contemplation. A l’opposé, le paysage doux, unitaire, sans faille apparente, est doté de vertus balsamiques, émollientes, astringentes pour employer la rhétorique de la pharmacopée réparatrice. Peut-être ne sommes-nous que de fragiles plantes qui nécessitent des soins constants ? Il nous faut d’attentifs jardiniers penchés sur notre croissance, afin qu’isolés des atteintes du mal, qui ont pour nom « indifférence », « désaffection », « oubli », « nonchaloir », nous puissions connaître cette magique efflorescence au seul gré de laquelle quelque chose comme un cheminement ouvert sera possible. Oui, OUVERT ! Une Clairière ! « Cette pureté du silence » est à ce prix. Simplicité, bienveillance, sérénité ne veulent nullement dire abandon, désaffection de soi au prix d’un renoncement. Tout menhir n’est qu’un dolmen qui s’est redressé. Oui, redressé.

  

  

 

 

 

 

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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:44
Géométrie et finesse

                     Photographie : Catherine Courbot

 

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   Comment apprécie-t-on un paysage, quels sont les critères qui en déterminent la beauté, par quelle méthode parvient-on à sa vérité intrinsèque ? Telles sont les questions qui surgissent à l’esprit dès que l’on tâche de comprendre les relations de l’homme à la nature. Rarement analysons-nous les processus symboliques, intellectuels, psychologiques au terme desquels nous distinguons telle chose comme émouvante, signifiante, alors que telle autre ne retiendra guère que notre attention distraite bien vite effacée par les événements du jour. En réalité nous nous attachons peu aux causes, privilégions les conséquences. Tel rivage maritime nous plaît, peut-être nous bouleverse et, intérieurement, nous n’attachons d’importance qu’à cette sensation que nous enregistrons à fleur de peau, peu nous chaut que l’origine en soit purement rationnelle ou bien simplement sensible. C’est un peu comme si, devant le schéma grandiose des Pôles, nous nous résolvions à ne percevoir que la partie émergée de l’iceberg, dédaignant de porter notre regard sur l’immense montagne de glace qui, sous les eaux, en constitue l’essentiel.

   Pour l’instant, nous allons nous contenter de décrire, c'est-à-dire de dire le réel tel qu’il nous apparaît spontanément dans son être. Peut-être, plus tard, pourrons-nous en tirer quelque enseignement. Le ciel est haut, uniment lisse, étendu dans sa belle étole grise. Il a la fluidité d’un vent du Nord que rien n’arrêterait. Il a la couleur subtile du galet poncé, de l’acier que visite la lumière rare d’un clair-obscur. Ren ne le divise, rien n’en distrait le cheminement souple, onctueux. Alors nous pensons à ces faïences gris-bleues, à ces vases en céladon réservés au rituel bouddhiste. Alors nous pensons à la pure soie des gestes qui relie les Amants dans leur naturelle félicité que rien ne saurait troubler. La ligne d’horizon est blanche, telle une barrière de sel, elle court d’un bord de l’image à l’autre comme si sa principale fonction était de séparer les deux principes opposés du céleste et du terrestre. Alors nous pensons à un invisible lien qui unirait les hommes de l’Orient, là où le jour se lève en sa pure nudité, en sa plus effective authenticité et les Hommes de l’Occident là où la lumière faiblit, où le sombre appelle le doute, parfois le faux-fuyant, l’errance quelquefois.

   Le centre de la représentation est le théâtre d’une dramaturgie où le clair, l’affirmé, le disputent au voilé, au sombre qui, déjà, annoncent le royaume de la nuit.  Ce dernier est dissimulé au profond des abysses et noiera bientôt les hommes dans un seul et unique songe, draperie de l’inconscient dans laquelle ils se débattront longuement, livrés peut-être à des cauchemars qui leur diront l’exténuation de l’humain lorsque plus aucun sens n’est apparent, seulement une ombre sans fin recouvrant le globe de leurs yeux. Puis une zone médiane, sans doute la plus visible au gré de son étendue. Elle est identique à un linceul qui serait affligé de teintes sourdes allant de l’ardoise à l’inconnaissance de l’anthracite en passant par la lourdeur du bitume. Cette ombre longue, dense, est fascinante. Elle agit sur notre conscience à la manière dont le ferait une crypte ou bien un labyrinthe dont nous voudrions percer le secret. Elle nous endeuille en quelque sorte, non cependant de manière tragique, seulement en raison du fait qu’elle nous a soustrait la lumière, cette belle manifestation de l’intelligence, et que nous brûlons d’en retrouver le souple chatoiement.

   Puis, tout au nadir de l’image, sous le feston que dessine la crête d’une vague, le grand déferlement blanc, l’écume flamboyante, le poudroiement de neige que traverse un rapide sentier de graviers. Nous avions disparu corps et âme dans l’épreuve précédente et voici venu le moment de notre libération. Certes nous avons quitté le grand dôme céleste, celui où se meuvent âme et esprit et nous retrouvons cette « extase matérielle », cette « multiple splendeur » terrestre dont nos pieds foulent le sol avec la certitude des marcheurs qui connaissent le but de leur cheminement.

   Voici, nous avons décrit, certes dans la subjectivité, dans l’inclination singulière d’une conscience visant le réel et en rendant compte d’une façon totalement parcellaire, genre de fragment, de tesson de poterie parmi les mille écueils du vaste monde. C’est notre façon à nous, intimement particulière, de rendre compte du monde, d’en estimer la valeur, d’en soupeser l’incroyable densité, le constant pullulement, le fourmillement à jamais. Au début de ce texte nous posions la question des fondements selon lesquels cette image se donnait à nous avec toute sa charge sémantique. Ce que nous pouvons dire, c’est que notre attention a été retenue selon les deux principes opposés de la Géométrie et de Finesse dont Pascal s’est fait le génial découvreur dans ses « Pensées ». Mais, ici, l’ambition n’est nullement pascalienne et il nous suffira de distinguer les deux modes d’approche du réel que sous-tendent des regards à l’évidence différents dont il faut souhaiter qu’ils convergent afin de réaliser cette plénitude du réel, la seule capable d’en donner une vue, sinon totale, du moins d’en réaliser une approche suffisante.

   Cette belle photographie s’inspire des deux principes à la fois et, en quelque manière, les synthétise. Autrement dit, ici est assurée la conjonction de la Géométrie et de la Finesse. Bien que le procédé de l’énumération successive de ces deux plans de la pensée ne puisse se donner que de façon purement arbitraire, le réel mêlant constamment les formes, nous pouvons cependant tenter une catégorisation des phénomènes.

   D’abord la Géométrie : Les plans sont étagés d’une manière si architecturée, les gris sont si profondément exacts, la composition si rigoureuse que tout ceci ne peut résulter que d’une activité de la raison, laquelle divise et hiérarchise ls choses afin que, rendues clairement visibles, elles puissent s’adresser en priorité à notre faculté conceptuelle, intellective. Procédant par des assemblages d’abstraction, elle se détache d’un visible qui pourrait être anarchique, chaotique, pour déboucher sur cette clarté de l’intelligible qui nous comble et nous rassure tout à la fois.

   Ensuite la Finesse : si la visée précédente cherchait à s’adosser à la solidité de la raison, la Finesse, quant à elle, privilégiant l’aspect sensible de l’étant, trouve sa source dans les étonnantes capacités créatives de l’intuition. Ce qui apparaissait, sous l’éclairage de la raison, sous la loi du nombre, se convertit ici en regard attentif au motif de la lettre, à ses subtils assemblages en mots. La réalité orthogonale, angulaire, strictement mathématique dans ses relations internes, tel plan se déduisant de tel autre, en appelant encore un autre, voici que tout ceci s’abreuve  bien davantage, dans le rôle de la Finesse, à une source poétique et langagière qui pointe les nuances, les émotions, les critères esthétiques, les affinités du divers finissant par se coaguler dans un seul et unique instant. Ce que la Géométrie quantifiait, la Finesse le qualifie en s’attachant à ses prédicats essentiels, le beau, le soyeux, le souple, l’harmonie, le goût, le sentiment, le déploiement de la sensation.

   Bien évidemment, l’erreur consisterait à ne privilégier qu’un mode d’approche du réel, Géométrie ou bien Finesse au prétexte de ses propres inclinations. Jamais le réel ne se rencontre d’une façon unique qui ne montrerait que ses arêtes vives, ses angles quantitativement déterminés, ses coordonnées spatiales. Si l’espace ressortit essentiellement à une activité de type topologique et le temps à une perception basée sur le sentiment, il n’en reste pas moins que le sensible vient à nous sous ces deux formes et qu’il ne nous est nullement loisible de décréter l’une prioritaire par rapport à l’autre. Le sens s’inscrivant toujours dans une dialectique, un mode de passage d’un phénomène à l’autre, ce qui est constitutif de notre présence au monde, c’est bien sa pluralité, sa mosaïque, son effervescence plénière. Cette image joue de ces relations multiples, croisées, de ces subtiles rencontres qui tressent le bonheur d’un regard.

 

 

 

     

 

 

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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 10:41

 

Le paon ocellé.

 

LE CHERCHEUR D'OR

                                                                                         Photographie : Thierry Chiès.

 

Petite incise mythologique : 

 

  "Argos avait reçu l'épithète de Panoptès (Πανόπτης / Panóptês« celui qui voit tout »car il avait cent yeux, répartis sur toute la tête, ou même sur tout le corps selon certains auteurs. Il y en a en permanence cinquante qui dorment et cinquante qui veillent, de sorte qu'il est impossible de tromper sa vigilance."   (Source : Wikipédia) -

 

 

  Longtemps Argos avait marché dans le dédale des rues, un peu au hasard, dans un genre d'ivresse. La ville, il ne la connaissait pas, il la découvrait comme un naufragé fait l'inventaire de son île : en aveugle, à tâtons, conduisant son corps parmi les débris, les failles, les excroissances du sol. Tout, ici, semblait avoir été affecté d'une étrange aptitude à se développer irrationnellement, bizarrerie à la limite de quelque folie. Les rues s'emboîtaient avec fureur, les trottoirs suivaient de curieuses lignes  déclives, saillies de ciment aux angles vifs, manières de diaclases menaçant, à chaque pas, de l'engloutir. Il sautait de bloc en bloc, évitant les failles du bitume, les longues lézardes parcourant l'échine de saurien de ces faubourgs aux teintes plombées, granitiques, pareilles aux convulsions d'une géologie primaire. Partout la lave fusait en longues giclures, les solfatares faisaient leurs bruits de bondes suceuses, les lapilli parcouraient l'air de leurs éjections  noires.

  Constamment, il fallait être aux aguets, anticiper la chute, le surgissement, le tranchant de la guillotine. Sauter, éviter, esquiver, être hors de soi, là était la seule manière de progresser, de ne pas succomber aux atteintes mortifères. Et les bruits, comment les éviter, alors que les mains soudées aux tympans vibraient à l'unisson de ce mortel sabbat ? Et les regards, pouvait-on seulement les faire ricocher à l'extérieur de sa chair l'espace d'une seconde ? C'était cela le pire, l'insistance des yeux à forer votre peau, à se frayer la voie parmi le réseau carmin de votre sang, à se souder à votre lymphe, à s'immiscer dans le plus menu cartilage de vos os malmenés, menaçant, à chaque instant, de les faire voler en éclats. Argos savait cette exigence d'une vigilance sans faille, cette nécessité d'une conscience aiguisée comme le pieu afin de ne pas périr sous les bombes urticantes de la démesure mondaine. Mais qu'avait-il donc fait qu'on veuille le crucifier, ainsi, dans le tumulte du jour ?  De quoi s'était-il rendu coupable qui justifiât une telle exclusion de tout ce qui, d'ordinaire, ne s'illustrait qu'à l'aune d'une heureuse logique, du cours harmonieux du temps ?

  Aucune question ne suffisait à combler l'abîme dans lequel Argos, à mesure de sa progression chaotique, semblait s'enliser, sa proche disparition n'étant qu'affaire de durée infime, celle d'un battement de cils, de la chute d'une goutte d'eau. Les regards : c'étaient les choses mêmes. Les vitres le regardaient de leurs dards aigus, les portes battant dans le vent ouvraient grand leurs orbites d'ombre, les plaques d'égouts se soulevaient et leurs yeux coulaient le long des caniveaux avec leur consistance de tentacules, les heurtoirs accrochés aux pans de bois s'agitaient en cadence, comme pris d'un violent strabisme, les balustres de pierre marchaient en rangs serrés, gonflant leurs flancs de leurs sourdes mydriases, les serrures, vrilles profondes, faisaient luire le grain acéré de leurs pupilles de jais.

  Nulle part il n'y avait de refuge possible. Les regards sourdaient à l'improviste, se laissant glisser des rambardes, se hissant aux soupiraux, descendant du fût de zinc des cheminées, surgissant des ferrures des volets. Les regards, tels des poulpes, s'enroulaient autour des chevilles, lançaient leurs langues visqueuses à l'assaut des mollets, dépliaient leurs lianes mauves qui enserraient le bassin, oppressaient le torse, prenaient la gorge en étau, s'invaginaient dans l'antre de la bouche, ressortaient par l'étroit boyau des narines et finissaient leur course diabolique, quelque part, loin au-dessus des soucis d'Argos, manière de démesure ourlée de totale incompréhension.

  Multiples visions accrochées à son anatomie stupéfaite, déliquescente, Argos dépassa les terrains vagues d'une friche industrielle. Des bâtisses à demi détruites dressaient dans le ciel d'étoupe leurs piètres moellons de pierres moisies. On arrivait comme au bord ultime du monde, dans un genre de non-lieu où l'effigie humaine n'avait plus cours, seulement une symphonie faisant vibrer sa mince désolation, racines émergeant du sol gangréné comme elles l'auraient fait au-dessus des eaux d'une mangrove crépusculaire. Puis un chemin s'élevait lentement au milieu d'un paysage volcanique, long cône couvert de cendres et de scories. Il n'y avait plus maintenant ni maisons, ni végétations, ni objets, seulement une immense désolation lançant vers le ciel sa plainte de pierre ponce, son cri de métal usé.

  C'était étrange, soudain, cette sensation de liberté, d'allègement, de flottement de graminées sous des poussées alizées. Tout paraissait se dissoudre dans l'eau lissée du ciel, sous l'écume légère des nuages. La courbure de l'éther était immense, la clarté habitait toute chose et c'était comme la levée d'une aube nouvelle. Autour du corps d'Argos, subitement, les mailles serrées se défirent, les liens glissèrent, les chaînes de l'aliénation perdirent leur lourdeur d'airain, leurs sombres glaçures de cryptes. C'était un chant qui gagnait l'espace, un bruissement d'étoiles, une translation de toute chose vers un but qui paraissait infini. Les regards urticants avaient replié leurs rayons aigus, et, maintenant il ne restait plus que ce souvenir de cette vision inquisitrice, invasive qui avait fait ses remous mauvais.

  Bientôt Argos arriva au sommet du volcan. Les flux de lave et de cendre allaient et venaient le long de la crête assouplie. Du haut de la colline grise la vue était immense, le regard portait au loin, bien au-delà de ce que toute conscience pouvait contenir de significations latentes. C'était simplement beau. Argos était habité d'une étrange plénitude. Sa vision se fragmentait en milliers de perspectives qui ricochaient sur la scène du monde. Il voyait la caravane des vagues bleues ourlées d'écume, il voyait le chapelet des îles couleur d'obsidienne plonger sous la ligne de brume, les voiles de poussière rouge poussés par l'harmattan, le moutonnement des dunes avec le balancement des palmiers aux têtes échevelées, les huttes de terre brune près des oueds aux pierres blanches; il voyait les caravanes de sel, loin, du côté de Taoudénit, les théières bleues d'où coulait, en un mince filet, le thé pareil au safran, les mains des femmes décorées au henné, les acacias dressés dans le ciel brûlant, il voyait l'eau claire bruisser  le long des acéquias remplis de bulles, les puits à balancier avec leur outre de cuir bouilli ruisselant de gouttes; il voyait tout, jusqu'à la courbure des étoiles, jusqu'à l'immense floraison humaine qui, partout, faisait son hymne à ce qui se montrait, dévoilait ses nervures, arborait ses coutures, délivrait le plus mince de ses sillons. Comme une gravure creusée dans le cuivre laisse deviner l'acide qui l'a longuement travaillée avant que ne surgisse l'œuvre, l'effusion de l'invisible sur la peau granuleuse du visible.  

  Peu à peu, le corps d'Argos, pareil aux ailes du Paon de jour, se couvrait de milliers d'ocelles brillants, de centaines d'yeux où se diffractaient, à l'infini, les facettes vives du déploiement, la polysémie aux ressources toujours renouvelées  de tout ce qui s'offrait avec prodigalité, partout où une conscience était là pour accueillir, faire sens, porter à l'incandescence ce qui pouvait l'être.  Tout ruisselait, tout se disposait à ouvrir une trappe par laquelle se dévoilait le ciel du monde, son scintillement de constellations, sa trace brillante de comète. Longtemps Argos demeura en haut du cercle fécondé par la nuit alors qu'en bas, dans la ville, les regards s'éteignaient petit à petit pour renaître, bientôt, dans la lumière du jour. Jusqu'à présent, Argos avait été regardé par le monde. Désormais, c'était lui, Argos, qui regarderait le monde !

 

 

 

 

                                                                                                 

 

 

 

 

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29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 14:57
Où, la beauté ?

                               « En Malepère »

                        Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Longtemps les hommes avaient tourné à l’entour d’eux-mêmes. Longtemps ils avaient voyagé sur des ferries immenses comme des immeubles. Les cheminées fumaient, haut dans le ciel, deux cordes fuligineuses qui cinglaient l’écume des nuages. Longtemps ils avaient longé les longues coursives blanches, passant d’une cabine à une autre, d’un salon chargé de stucs multicolores à une salle de jeux où, sous la lumière d’aquarium des vertes opalines, de méticuleux croupiers faisaient glisser, au bout de leurs rateaux, des piles de jetons marqués du chiffre aigu de la convoitise. Les hommes étaient descendus à Dubrovnik ou bien à Venise, ces « Perles de l’Adriatique », ils avaient visité tout ce qu’il y avait à visiter, les cafés, les musées, les restaurants, les magasins chargés de souvenirs. Ils avaient vu les gondoles en plastique avec leurs proues levées, les Ponts des Soupirs en plâtre peint, les églises baroques et les palais en bois polychrome. Ils avaient vu « la beauté » sur les catalogues aux pages glacées des voyagistes, ils avaient vu, en réalité, son envers, sa face brillante qui lustrait les yeux mais ne pénétrait nullement les âmes. Ils pensaient avoir vu mais demeuraient logés au cœur même de leur nuit. Ils n’étaient nullement sortis de leurs propres et étroites enceintes.

   Le jour n’est pas complètement le jour, la nuit n’a encore renoncé à étendre la toile noire de son prestige. C’est un étrange mélange des deux principes, du clair et de l’obscur, un sortilège subtil, une rencontre qui se fait dans la manière d’une osmose. En ses plis de suie, la nuit porte encore la mémoire du temps qui vient tout juste de bourgeonner. En ses écharpes boréales teintées de gris, le jour annonce le temps futur, celui qui nous surprendra, nous les hommes, nous les femmes, à peine issus du monde des songes, projetant déjà mille menus projets qui ourdiront les mailles d’un bonheur grésillant dans le lointain, nous en sentons déjà la moisson dans la conque docile de nos corps. C’est si heureux d’être là, parmi l’esseulement du monde. Rien ne saurait nous distraire de la tâche de voir. Oui, de « la tâche » car il y a exigence à porter sur les choses le regard qu’elles sollicitent afin qu’exactement connues, elles puissent nous parler ce langage de la vérité qui est immanent à la Nature juste et belle, cette exception que trop peu perçoivent, leurs yeux perclus d’objets de pacotille qui les attirent, les fascinent et les clouent à demeure, dans l’étroit réduit des envies d’usage et de maîtrise, ces liens qui enserrent les esprits et les maintiennent « dans les fers ». Nul ne peut être libre dont la condition est de dépendre de ceci ou bien cela qui ne se donne jamais qu’en « monnaie de singe ». Désirez intensément cette babiole qui vous aguiche et vous n’aurez alors plus grande certitude que de contribuer à votre inévitable aliénation.

   Ici, en Malepère, ce haut pays qui fait tellement penser au paysage buriné de Hurlevent, à sa dense austérité, à ses vastes étendues de lande, à ses herbes folles couchées sous le vent, à ses caravanes de nuages rôdant au ras du sol, ici donc, est le domaine de la pure liberté, de la vérité si elle possède un lieu et, conséquemment, de la beauté inaltérée de ceci même qui a été préservé de toute souillure, de toute invasion, dont le silence et l’âpreté de la géographie sont les tensions essentielles qui animent son constant voyage vers l’illimité, le ressourcement immédiat, peut-être l’infini, cet horizon si bas qu’il semble en peine de proférer son propre nom.

   Il en est ainsi des perspectives simples, elles viennent à nous avec tant de naïveté, de spontanéité que notre peau en est touchée sans même que nous en éprouvions le délicat glissement, quelques cercles posés dans le frémissement de l’air. Nous, les adultes, dont les yeux ont été usés par tant d’images virtuelles, dont les oreilles ont été envahies par des nuées de percussions diverses, peut-être sommes-nous les derniers à pouvoir nous ouvrir à cette sensation purement minérale, géologique, primaire en quelque sorte. Seuls de jeunes enfants doués d’une saisie instantanée des phénomènes pourraient en témoigner. Ils sont purs, inaltérés, et leur naturelle innocence constitue le réceptacle même au gré duquel ce voile de nuages, cette mer noire du ciel, cette pente à peine proférée du sol, cet arbre perdu dans la vastitude de l’espace, ce pli de terrain pareil au cerne qui délimite une figure, cette herbe rase qui se perd dans le proche illisible, apparaissent avec toute la profondeur dont ils sont investis. Peut-être est-ce le peuple doué de candeur et d’ingénuité, l’enfance aux mains vierges, qui pourrait être à même d’en mieux décrypter le sens ?

   Nous, les adultes, devant ce pur prodige de l’être-Nature en sa plus fraîche donation, sans doute serions-nous tentés de rajouter, à cette beauté, des cortèges de mots dont nous penserions qu’ils pourraient se donner en tant que commentaires mélioratifs de cette réalité-là, posée devant nous dans sa plus grande sobriété, dont nous souhaiterions exhausser le caractère singulier. Usant du langage à la façon d’un simple cosmétique. Mais combien ceci est erroné, combien ceci est lié à une perception exacerbée des vertus anthropologiques. Ne dire mot, tel l’enfant dans sa première découverte du monde, voici la seule attitude qui vaille. La seule qui ouvre la matière sourde, qui fasse sa constellation d’esprit, qui métamorphose le réel en cette troublante cosmopoétique qui atteint les rêveurs d’idéal, les alchimistes du sens, les magiciens des rimes et les jongleurs de prose.

   Les lieux où se donne la beauté sont entièrement autonomes. Nul besoin d’une hétéronomie - une parole, un dessin, une esquisse -, qui serait commise à en majorer la présence. C’est du centre même de leur être que tout rayonne. Nous n’accroissons nullement les prédicats du ciel, de l’arbre, de l’herbe au simple motif que nous en constatons l’émergence. Nous n’apportons rien de plus que ce qui, déjà, s’y trouvait, inscrit en creux, logé au plein de sa propre manifestation. Nul besoin d’un bavardage supplémentaire. Peut-être suffirait-il de créer des espaces intouchés, libres de toute atteinte, en quelque sorte de dresser des conservatoires où la beauté se regarderait comme dans un miroir. Nullement narcissique, cependant, l’ego n’est qu’une détermination de l’être humain dont il use avec la prodigalité qu’on lui connaît. Nous questionnons ainsi : les territoires vierges de toute incursion, ne seraient-ils ceux qui, en toute sérénité, diffusent le plus grand éclat, l’essence la plus  accomplie ? Nous interrogeons.

 

 

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