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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:05
Illisible souvenir

 

       « Souvenir illisible »

      Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

Souvenir illisible disait-on de vous

Si bien que ma mémoire

N’en avait gardé nulle trace

Sauf cette vue paradoxale

D’un dos en partance

Pour je ne sais où

Etait-il au moins vrai

Je veux dire saisissable

Autrement que

Dans le voile du rêve

Avait-il une tenue

Une adresse

Un lieu où se montrer

Une peau qu’on eût dite

De pêche ou bien de nacre

 

*

 

J’inclinais pour la nacre

Son air de nuage

Sa consistance de brume

Ce genre de perdition

Que connaissent les amants

Du haut de leur vertige

Les poètes

Du fond de leur absinthe

 

*

 

Il est vrai j’étais un peu naïf

Sans doute attardé

Dans mes habits d’adolescent

Croyant à la force des mots

Aux pouvoirs des rêves

Aux séductions de l’esprit

Pour moi simplement

Prononcer votre nom

Vous n’en aviez pas

N’en auriez jamais

C’était convoquer le silence

Or je parais le silence

Des plus hautes vertus

Qui pouvaient échoir

A un gamin de mon âge

Faire surgir l’impossible

Guérir les lépreux

Mettre fin aux guerres

Multiplier les pains

Réduire la misère

Porter une femme

Plus haut que moi

Dans la beauté

Dans l’esprit

Dans le luxe

D’aimer

 

*

 

Voici j’ai bien vieilli

Mes tempes sont chenues

Des rides apparaissent

Ma marche est plus lente

Mon destin bien avancé

Et pourtant

En un recoin de mon âme

Ce mystère

Cet insondable

S’animent toujours

Les ondes qui parlent

De vous

Me ferez-vous face un jour

Enfin

Que je connaisse

Votre beau visage

Il ne peut être que celui

De la pure grâce

Comment pourrait-il

En être autrement

On n’a si joli dos

Qu’à fonder une énigme

L’ouvrir un jour

Aux chercheurs de beauté

Vous ne pouvez exister

À seulement offrir

Votre envers

Ce mutisme

Qui met à la torture

Vos voyeurs

Les mieux intentionnés

Ils meurent de vous connaître

Ne les laissez donc au supplice

Moi en premier dont la vie

N’a été que suspens

Longue parenthèse

Attente infinie

 

*

 

Mais peut-être est-il mieux ainsi

Demeurer

Sur le bord d’une joie

Inentamée elle peut encore

Fleurir

Epanouie elle est déjà

Un souvenir illisible

Ne croyez-vous pas à ceci

Jamais l’eau de la source

N’est meilleure

Qu’à être longuement attendue

Demeurant dans l’ombre

De la terre

 

*

 

Nous sommes déjà

Dans sa juvénile présence

Nubile elle se prépare

Aux noces qui feront

De deux chemins

Un unique sentier

Oui je me destine encore

 À vous

Dans la pliure pensive du jour

Cette pliure comme titre

D’un ancien texte

Avant même

Que je ne vous connaisse

Je vous l’offre du fond même

De qui je suis

Qui attend la lumière

L’instant de sa révélation

Oui les destins s’ouvrent

À qui sait attendre

 

*

 

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:44
In-présence du temps

 

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

Le seuil est immobile

Vois-tu

Qui ne profère plus rien

De TOI

Il énonce son langage

De pierre

Une longue mémoire

Qui s’use aux carrefours

Des vents

 

L’horizon est libre

Il file là-bas

Vers les brumes bleues

Du causse

Où es-tu que je puisse

Deviner ton corps 

Où ton esprit

Que je l’emplisse

De joie 

Où ton âme 

Vibre-t-elle tel le diapason 

A-t-elle des ailes

Et part-elle pour des cieux

Que jamais je ne connaîtrai 

 

Le seuil est immobile

Je l’ai habillé

Du souvenir de TOI

J’y ai posé quelques larmes

En guise d’obole

J’y ai deviné l’empreinte

De tes pas

Une onde si fragile

Elle tremble

De ne plus être

 

Le seuil est immobile

Pareil à un temps

Sans racine

Le jour s’y englue

Tel l’insecte

Dans la toile

 

Dis-moi l’éclatante nécessité

De vivre

Dis-moi la feuillure de l’heure

Son indéfectible attente

Dis-moi encore et toujours

Les contours de ton être

 

Le seuil est immobile

En deuil de TOI

Comment pourrait-il

En être autrement 

Le grain serré de la pierre

Se désespère

De ne plus être frôlé

Tes sandales si légères 

S’y posaient

Dans la méditation du jour

 

La chambre est vide

Qui fait son curieux gonflement

Qui appelle et puis se tait

Tout s’y dissout

Et plus rien n’y paraît

Que le vide

 

Partout où tu as posé

Tes doigts

Je les ai posés

Partout où tu as imprimé

Tes lèvres

J’ai imprimé les miennes

Partout où ton regard

S’est porté

J’ai laissé errer le mien

Il était un lieu sans amarre

Un lieu de pure perdition

 

Sur la route

Qui glissait au loin

Je t’ai accompagnée

L’ajointement soudain

De nos mains

Était-il le scellement

De nos âmes 

Ou bien un étrange rituel

Que nous savions

Le dernier 

Où bien était-il

L’antépénultième

 

Ta voiture blanche

Au long capot

L’éclat de ses chromes

Les points rouges de ses feux

Ont longtemps vibré en moi

Ils ont creusé un puits

D’innombrable attente

Aussi le fil des heures

S’égrène-t-il lentement

Il fait son bruit

De gouttes claires

Dans la nuit d’une crypte

 

Partout où tu viendras

 Je viendrai

Sur la courbe bleue

Des planètes

Dans les yeux révulsés

Des étoiles

An sein même

De mes rêves lapidaires

Dans la gemme

De mon cœur

Où se fige la braise éteinte

De mon sang

 

Vois-tu n’aies nul regret

Ma souffrance est

Un plus grand don

Que ne l’était ma joie

Car à trop m’inonder

Elle te rendait invisible

Du sein de ma douleur  

Tu bourgeonnes et éclos

Semblable au bouton de rose

Qui se dépliant

Apporte l’être au monde

Qu’il visite

 

 

Partout où tu seras

Je serai

Aurais-je d’autre raison

De vivre

Que celle-ci 

 

Toujours les gouttes

S’assemblent

Qui font les ruisseaux

Ils coulent sous des berceaux d’ombre

Rejoignent d’autres tresses d’eau

Se jettent dans l’estuaire

 

Quel est donc celui

Qui t’accueille

Seras-tu au gré des jours

Qui viennent et vacillent

Différente de cette buée

Pliée aux choses

Et qui leur donnent

La gloire de vivre

Autre chose

 

Ne réponds pas surtout

Seul le silence sera

Le reposoir

Des amours qui furent

Et qui désespèrent de visiter

Le lieu de leur native rencontre

 

Le seuil est immobile vois-tu

Il est la parole retenue

Qui n’attend

Que de parler

Oui de parler

De TOI

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 09:29
Ton nom de Pierres Blanches

                      Photographie : JP Blanc-Seing

 

***

 

 

Ton nom de Pierres Blanches,

NIKITA,

Trois simples syllabes

Qui claquaient

Dans l’air pervenche.

 Comme ceci NI,

Comme le refuge de l’oiseau,

KI, comme le pli du souffle,

TA, comme le possessif.

 

Mais qui donc, Nikita,

 Toi la Fille du Vent,

Pourrait donc se targuer

 De te posséder,

Toi la libre qui n’as

Ni lieu, ni temps,

Ta seule vérité

Cette empreinte

Sur la colline de pisé,

Cette énigme à jamais

 Dont même le Sphinx

N’eût pu décrypter

Le message codé ?

 

Ignores-tu combien,

Dans ce matin

D’un premier soleil,

Mon trouble était avivé

De la trace par toi laissée ?

C’est terrible, Nikita,

De découvrir un luxe soudain

Et de ne jamais pouvoir l’enserrer

Au creux de ses mains.

 

Ton nom de Pierres Blanches,

Nikita,

Etait-il l’écho de ta hanche

Que je présumais troublante,

Saisie de mille picots

Disant la délivrance

D’un subtil écot ?

Sur ce coin de la terre,

Nikita,

En ce réduit du monde,

En cette invisible faille du jour,

Deux nous étions

Sous la voûte du ciel :

Toi que je ne connaissais pas,

Moi qui devenais,

De plus en plus,

A moi-même,

Ma propre inconnue.

 

Ne pas te savoir mienne,

Toi l’irrésistible,

Tutoyait l’indicible

Et mes yeux voguaient

Au loin embrumés

D’une infinie tristesse.

Comment étais-tu

Dans le réel

Qui flamboyait ?

Portais-tu des tresses ?

 Etais-tu rousse

 Avec des yeux verts ?

On dit ces Filles

Au tempérament de feu

Qui dévorent,

Telles les mantes,

L’objet de leur amour.

 

Ô combien, en un sens,

J’eus préféré m’immoler en toi

 Juste après la rencontre des corps.

 Ô crois-le bien

Sans aucun remords.

Certes, je n’aurais saisi de toi

Que la violence de ta loi,

Que l’étreinte mortifère

Mais peut-on survivre au feu

 Qui vous a brûlé

A cinglé votre âme

 Jusqu’en son principe premier,

Ce haut vol qui, jamais,

Ne devrait retomber ?

 

Ton nom de Pierres Blanches,

Nikita,

Abusé par mes sens,

Taraudé par mes fantasmes,

 Ne s’était-il donc mystérieusement

Métamorphosé

En LOLITA,

Même nom à un iota près.

Mêmes syllabes libres et claires.

Trois notes de clavecin

Tout contre la promesse

D’un fastueux festin.

 

Alors, Nikita,

 Je te voyais

Dans la douceur de l’âge,

Certes pas très sage,

Sans doute un peu volage,

Mais c’est ta primeur

Qui parlait à mon cœur,

C’est ta troublante naïveté

Qui m’ourlait de félicité.

 

 Oserais-je te dire

Telle que je t’imaginais,

Tes pieds mignons chaussés

 D’escarpins armoriés,

Tes mi-bas qui dévoilaient

Ton teint de rose,

Ta jupe si courte,

Elle incitait au voyage

Dont nul ne revient,

Même le plus ascète

Des patriciens.

Ton corsage enserrant

Deux fruits pommelés,

On eût dit des nuages

Dans le ciel apprêté.

 

Et ton visage,

 Cette nuée de bonheur

 Au milieu de tant de candeur.

Et ton sourire

 A peine esquissé,

Un rayon de soleil

Au cœur de l’été.

Et l’éclair de tes yeux,

 L’écho de ta chair

Dans le jour joyeux.

Ô Nikita-Lolita,

Puis-je encore demeurer

Dans l’essaim de tes bras ?

Te dire l’amour inaliénable

Que je te porte, ici,

Dans l’inenvisageable rime

Que trace ma vie

A mesure que mon regard

Te porte au centre même

De l’abîme ?

 

Un instant seulement,

Je t’aurais crue perverse,

Peut-être liée à quelque démon

Et mon chemin de hasard

Ne se fût tracé que dans

Un illisible limon.

Et pourtant,

Aimée hallucinée,

Es-tu autre chose qu’une fumée

S’élevant dans le ciel de mes idées ?

Fantasques, je dois bien l’avouer,

Moi l’éternel rêveur distillant

Mes pensées

Au hasard des nuées.

 

 

 

 

 

 

 

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17 mars 2020 2 17 /03 /mars /2020 16:31
Ce chemin inemprunté

            Patrik Geffroy Yorffeg " Vallée d'Aoste "

                        (Technique mixte ) (2)

 

 

***

 

   Vois-tu, Sol, ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ?, il faudrait faire se lever une voie inempruntée. Une « voie royale » en quelque sorte. Une voie singulière qui porterait nos paroles au loin, bien au-delà de nous vers cette contrée illisible dont sont tissés nos rêves. As-tu, comme moi, cette exigence multiple de te connaître et de connaître le monde jusqu’en sa plus fuyante perspective ? Oui, je sais, les gens me disent fou de courir après de telles billevesées. Mais doit-on attendre le signal du départ dont d’autres seraient les ordonnateurs ? Doit-on aliéner le peu de liberté de notre aire au consentement de ceux qui ne savent de nous que notre frontière de peau, les faibles exhalaisons de nos poitrines, la couleur noire de notre sang dès qu’il s’échappe de notre enceinte maudite ? Il y a tant de mort présente dès que l’on se rive à soi, naufragé accroché à la branche qui, inévitablement, verra le bout de son destin. Les eaux ne sont infinies, elles aboutissent quelque part, dans un delta, à l’ombre d’une mangrove où les crabes aux pinces levées guettent dans les plis du clair-obscur.         

   Oui, demeurer en soi est une réelle épreuve. Soi face à soi, il ne saurait y avoir de plus redoutable confrontation. Image dans le miroir ricochant vers cette autre image, ce visage qui toujours se dérobe, jamais ne se montre que sous les traits fuyants d’une apparence. Piège des pièges : se regarder dans le tain d’argent et croire se posséder tout comme l’on s’assure d’une pièce de monnaie, d’un arpent de terre ou bien  d’un air du temps dont on fait son entêtante ritournelle.

   Il faut être inconscient ou bien amoureux ou bien poète. Peut-être même les trois. L’inconscient vise une bulle qui éclate sans qu’il le sache. L’amoureux court après celle qu’il adule alors que seul son narcissisme est en question, jamais la forme de l’autre, fût-elle approchée. Le poète tresse ses mots qu’il adresse au monde et ce dernier demeure sourd à ses imprécations, n’admettant de vers que ceux qui concourent à sa propre gloire.

  

   Vois-tu, Sol,  ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ? Il le faudrait aérien, peut-être doté d’ailes à la manière des anges, peut-être disert tel l’habile Mistral, furieux comme l’Harmattan au-dessus du désert, ce fiancé des sables, ce courtisan des mirages. Je crois bien, Sol, que des deux, Mistral et Harmattan je tiens mon tempérament si instable, si impétueux. Je me lève dans l’inquiétude d’être. Je monte au zénith dès la moindre création, une feuille de papier pliée en origami, un vers chantant telle la sonnaille accrochée au cou de la brebis. Le premier déclin de la lumière me trouve en possession d’une incommunicable nostalgie que les éphémères brumes nocturnes portent à la vibration cristalline du diapason. L’insoutenable autrement dit.

   Es-tu sujette, toi aussi ma Muse du Nord, à ces sautes d’humeur qui s’éveillent dans l’émerveillement de l’aube, rutilent dans l’azur du plein midi, meurent tels des phalènes dans la touche mauve du crépuscule, cette heure où sonne le cor afin que les âmes tout juste éveillées, elles puissent se libérer des lourdes chaînes terrestres et voguer dans l’éther infini qui scintille tout en haut, là où les yeux s’abreuvent de silence.

   Je sais la cruauté de tout lyrisme. Plus il fait tinter ses notes cuivrées, plus lourde sera la chute, cette ténébreuse floculation qui ourdit le pavillon des oreilles de blanches dentelles, tresse autour de la porcelaine des yeux ces vrilles de verre où viennent s’écarteler toutes les images du monde. On reste cois, à la limite de la catalepsie, on entend des meutes de bruit qui se cognent à la vitre de la cochlée, on sent, sur le tapis de sa peau les milliers d’épingles qui disent l’assaut de la multitude.

  

   Vois-tu, Sol, ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ?  De ses mains il faudrait le semer des lueurs blanches de l’espoir. Poser ici le bourgeonnement d’un premier mot. Bien sûr il serait adamique, encore empreint des effluves du songe paradisiaque. Ô licornes blanches à la corne tressée ! Ô cortèges léonins emplis d’une réelle sollicitude ! Ô bœufs à la robe fauve, paons au plumage multicolore, bouquets de fleurs, femmes-lotus flottant sur l’ovale d’un lac translucide ! Et l’air, cet effeuillement du jour, ce poudroiement sans fin, cette rumeur à peine posée sur le globe des yeux ! Cette soie qui lisse la source des afflictions, ce baume qui oint les têtes et les porte à leur étincellement.

   Certes, Sol, combien ces images d’un lieu céleste qui n’existe que dans des têtes embrumées paraît naïf, pareil à ces bluettes que de romantiques enfants enlacés déplient autour de leurs têtes angéliques avec leurs yeux bleu-myosotis, leurs boucles blondes, leurs visages joufflus, on dirait des saints Jean-Baptiste de la Renaissance occupés à déployer des perspectives dont, jamais, ils ne pourront avoir la jouissance. Seulement des manies de songe-creux, des lubies d’enfants de chœur attendant que l’acte de la confirmation vienne les délivrer d’une mortelle niaiserie. Tu sais, comme moi, la douleur d’enfanter ces trompe-l’œil qui ne sont jamais que nos propres insuffisances jouant en écho avec celles des autres. La meute humaine est si douée qu’elle invente toujours le poison dont, plus tard, elle s’abreuvera ! Ainsi des guirlandes surannées entourent-elles le monde de leur confondant sophisme. L’erreur s’alimentant à sa propre source.

  

   Vois-tu, Sol, ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ?  Il nous faudrait y inscrire la trace double de nos pas, ignorer le peuple d’herbe, ne prêter à la cendre des arbres qu’une vue distraite, gommer les collines vêtues de noir, dissoudre la ligne d’horizon, faire des blancs nuages de simples distractions de l’esprit, boire la nuée du ciel jusqu’à la lie et demeurer DEUX-EN-UN, enfin rassemblés, juste l’espace propice à notre intime connaissance. Se déplierait alors la pure félicité dans la bannière heureuse des jours. Inépuisable ressourcement, ultime touche originaire par la grâce de laquelle nous serions remis l’un à l’autre comme à l’aube d’un nouveau commencement. Puisse ceci avoir lieu, Sol ! C’est du dedans de nos corps mutilés que tout ceci se dit, du dedans de nos cœurs semant au vent leurs éclats de grenade. Ils saignent longuement et les fleuves sont pourpres qui s’écoulent vers l’aval du temps ! Pourpres, passionnément pourpres.

 

 

  

 

 

 

 

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 16:49
Vers où ?  (1° Partie)

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Vers où le vol de cet oiseau

dans le ciel de cendre ?

Vers quel inconnu dont jamais

nous ne déplierons la mutique bogue ?

Vers où le passage du temps,

cette semence si légère

qui poudre nos doigts

du délicieux vertige d’être ?

Vers où ce chemineau,

son visage est buriné de fatigue,

son chien le suit comme son ombre ?

Vers où la mince silhouette

 de cette femme entrevue

à la terrasse d’un café,

la blanche corolle de sa jupe,

le filet de fumée montant

de sa longue cigarette ?

 

Vers où tout ceci

qui ne profère son nom

qu’à mi-voix,

glissement d’air

 sous l’aile des nuages ?

Vers où l’éternelle fuite de la galaxie,

vers où ses milliers d’étoiles,

vers où ses luxuriantes planètes,

vers où les mystérieuses comètes,

leurs cheveux les suivent

pareilles à des nuées de feu

dans la nuit qui s’ouvre

et accueille en son sein

les Pauvres, les Egarés,

 les Amoureux aussi ?

Vers où la coulée du ruisseau,

son chant de mousse et d’écume,

vers où toute cette eau

qui est le chant du monde ?

Vers où ?

 

Mille fois il faut poser

cette question,

mille fois la savourer

car la poser est vivre,

 car la poser est exister.

Nous, les Questionnants,

 nous les hommes occupés de notre Destin,

nous les chercheurs d’or et de pépites,

 combien nous serions en peine de nous

 si toute interrogation cessait

qui nous laisserait sur les rivages

inhospitaliers de l’ennui !

Vers où notre langage ?

Tout au long des heures

nous parlons, devisons, nous étonnons.

Les mots, sur notre langue,

font leurs beaux emmêlements,

ils sont des sortes de dons

 que nous faisons aux autres,

à commencer par nous,

à seulement faire entendre notre voix,

ses inflexions, ses atermoiements,

ses soubresauts, ses brusques voltes-faces.

 

Vers où le massif compact de notre chair ?

Nous la sentons tressaillir

à l’approche de l’Aimée,

se lever face aux bourrasques de vent,

s’amenuiser dans l’air froid de la grotte,

se hérisser de fins picots

 sous l’amicale rencontre des œuvres d’art,

se plier sous les assauts de la douleur.

Vers où tout ce tumulte

en nous,

en dehors de nous ?

 La vie est mobile,

infiniment mobile,

elle est ici et déjà là

alors que nous n’avons

 nullement pu suivre

 son cours si rapide,

si diablement inventif.

 

Nous posons la question du « vers où ? »,

mais n’en faisons curieusement pas

 le site d’une exploration de l’espace.

Pourtant « vers » indique bien une direction.

Pourtant « où » indique bien un lieu.

Pourtant nous sommes des êtres qui s’espacient

à la mesure de nos propres corps,

de nos voyages, de nos sourdes pérégrinations

tout autour de la boule de la Terre.

Oui, mais l’étrange « vers où ? »

est bien davantage l’expression

d’une saisie du temps en son essence fluide,

 en sa nature qui jamais n’a de cesse

de déployer son être

en avant de soi, toujours au-delà

de cette ligne d’horizon,

bien au-delà de ce projet,

bien au-delà de toute saisie imaginaire.

Et c’est pour sa charge de mystère

que le temps nous fascine

et nous oblige à questionner sans fin.

Le temps est en nous,

nous sommes en lui,

notre chemin ne résulte que

 de cette communauté,

 de cette osmose.

 

Le temps en nous

et nous sommes vivants,

le temps hors de nous

et nous sommes morts.

Et plus rien ne fait signe

que la voix de silence du néant.

Vers où porter notre vue

qui ne soit ni un désert, ni une aire glacée,

ni la débâcle de quelque fleuve nordique

charriant tout le poids des choses

depuis longtemps décidées ?

Vers où regarder afin d’apercevoir

la table fixe d’un dolmen,

l’index d’un menhir pointé

vers les promesses du ciel,

l’arête sûre et fixe de la montagne,

vers où, à quoi amarrer notre vue

 de façon que ce sable fin

arrête enfin de glisser sous nos pieds,

nous déportant de nous,

nous ôtant jusqu’à notre propre forme,

vers où ?

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:27
Silhouette

                 Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. L’air à peine défroissé faisait son murmure d’avant le monde. C’est curieux cette impression d’une origine alors même que la terre se craquèle, qu’apparaissent, sur sa peau, les flétrissures du temps. On douterait même qu’elle ait eu un commencement, la terre, que de toute éternité elle était cette grande fatigue commise à sa perte, fût-elle lointaine, insondable en quelque sorte.

   Les rues s’éveillaient à peine de la pesanteur nocturne. Les murs tâchés d’ombre se réfugiaient dans un étrange anonymat. Auraient-ils été doués de langage qu’on n’en aurait perçu que le lent étirement pareil à celui d’un fauve exerçant ses membres engourdis dans la venue de l’aube. C’est toujours un mystère que ce passage du refuge de la nuit à la déchirure du jour.

   Vois-tu, toi, Silhouette (quel autre nom pourrais-je donner à une forme fuyant dans le corridor de la lumière ?) tu es cette onde à jamais, ce temps irréversible, cette feuille d’espace qui, un jour s’altérera car au printemps succède la saison et l’hiver souffle déjà sa froide haleine qui, de bise, deviendra simplement mortelle. Simplement parce qu’il en est ainsi du devenir, il ne s’adresse à nous depuis son site inaperçu qu’à nous immoler dans l’instant qui brille des derniers feux de la présence.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Dans le sillon qui ne menait nulle part nous étions deux. Deux solitudes en font-elles jamais une seule ? Ou bien chacune, solitude pour solitude, incluse dans son germe, soudée en la mince tunique de sa chrysalide ? Serions-nous un jour papillons, Uranie ou bien Sphinx,  voletant dans l’air poudré de pollen, deux existences insoucieuses de quoi que ce soit, dans l’unique du vol comme fin de nos êtres en leur singulier destin ? Peut-être le lieu d’une brève rencontre, le temps d’une accolade puis le souvenir poudré d’un bonheur diffus se perdant à même sa généreuse profusion. La fleur ne vit qu’à perdre ses pétales. Son subtil rayonnement n’est que le signe avant-coureur de cette chute.

   Vois-tu, Silhouette, toi dont je suis la trace, pareil à l’esseulé réalisant son rêve, qu’adviendra-t-il de moi dans la décroissance du jour, ombre parmi les ombres. Qu’adviendra-t-il de toi ne sachant que ton fanal était le point lumineux dont un inconnu avait décidé de faire la parole la plus apaisante qui fût ? Combien de solitaires croisons-nous que nous aimons jusqu’à la déraison, eux, elles, qui n’en sauront rien ? En sont-ils alertés au plein de leur sommeil, dans ce fruit écarlate, cette grenade éclatée aux mille pépins ? On n’en cueille que quelque suc vite bu et l’on demeure sur sa soif et l’écorce de l’heure en son retrait ne saurait nous consoler de cette perte. Oui, voir et ne nullement saisir est ce deuil inaccompli qui se loge au plus secret de qui nous sommes, des voyageurs en déshérence qui ne connaissent plus l’objet de leur peine. Ils marchent à côté d’eux, de leur propre corps,  sans même s’apercevoir qu’ils en ont un. Toute souffrance trop durement endurée efface jusqu’au réceptacle qui en est le point ultime.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Pourtant déjà il n’a plus que la consistance d’un miroitement à l’orée de la mémoire. Pourquoi faut-il donc que les choses les plus douces, que les plus grands espoirs chutent dans l’oubli, tels de grands oiseaux ivres de vents qui se perdent dans l’acte même de leur vol ? Une fatalité est-elle inscrite dans le parcours d’exister avec l’urgence d’une vérité à paraître ? Serions-nous perdus d’avance, condamnés à une cruelle cécité, sidérés d’une surdité qui gommerait tous les bruits du monde ? Pourtant nous voulons voir. Pourtant nous voulons entendre. Partout s’ouvrent les fleurs, partout jaillissent de blanches corolles. En elles nous voulons nous perdre. Seulement en elles !

 

 

 

 

 

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19 janvier 2020 7 19 /01 /janvier /2020 09:35
Elle chevauche le vent (1° partie)

Fille Egon

Barbara Kroll

 

***

 

 

Fille Rouge,

fille de désir et de braise,

combien j’aime ta posture,

effigie dressée

 à la face du monde !

Bien des fâcheux

se désespèrent

de ta farouche liberté.

Combien ils ont tort,

eux qui ne vivent

que de menus faits

et débitent leurs patenôtres

à l’abri des regards,

dans de bien tristes églises !

 

Ta liberté, Fille de Vent,

 est ton étendard,

l’oriflamme que tu déploies

à l’encontre

des Sinistres et des Bien-pensants.

Te dire comment je te vois

c’est écrire des lettres de feu

aux fronts des Libertaires

et des Libres Penseurs.

 Eux te reconnaissent,

eux ne vivent qu’à t’envisager

dans leur propre horizon

qui est celui ouvert, mobile,

arrimé à l’immédiate

beauté des choses.

 

Nul ne peut voir ton visage

sculpté de volupté,

la blessure serait trop grande

par où s’épancherait leur âme,

par où se dissoudrait leur esprit.

Nul ne pourrait soutenir

ton masque de plaisir,

ces yeux profonds

 ouverts sur le mystère

des choses,

ces lèvres rubescentes

qui sont l’abîme

 où ils se jetteraient

afin de ne plus soutenir

cette vision

qui les rendrait fous.

 

Oui, Fille de Vent,

tu as ce pouvoir immense

de réduire à la démence,

 à la fois ceux qui sont

dans la distance,

à la fois ceux qui sont,

une fois, tes Amants

 et ne reviennent jamais

du voyage nuptial

dont tu leur as fait l’offrande.

Certains prétendent que tu n’es

qu’une Mante Religieuse

 qui aurait troqué sa robe verte

 pour cette vêture de chair rouge,

que tes lèvres ne seraient

que les mandibules au gré desquelles,

après le geste d’amour,

tu te repaîtrais

de tes innocentes victimes.

 

Mais que le monde est donc sot,

que les gens sont légers

 de soutenir pareilles billevesées !

Quiconque t’approcherait voudrait,

sitôt le baiser d’Amour,

recevoir, de toi,

 le baisser de la Mort.

Bien sûr nulle logique à ceci,

seulement la volonté,

après avoir connu le Ciel,

de connaître la Terre,

immense reposoir

pour les Amants fourbus.

 

 Oui, Terre après Ciel,

repos après l’infinie jouissance

dont tu es le temple,

 la Grande Prêtresse,

 l’ordonnatrice à tout jamais.

Sais-tu que moi,

qui écris à ton sujet,

suis depuis longtemps

 ton affable Serviteur

et, parfois,

oserais-je le dire,

ton Esclave ?

Ô ne va nullement croire

que le dévoilement de ce secret

ait quelque intention cachée,

par exemple de te séduire.

Certes te séduire me plairait

et rien ne me satisferait tant

que de succomber entre tes bras

de t’avoir trop aimée.

Bien au contraire,

ma mort justifierait

cet excès de toi

dont je suis atteint,

que seule ma disparition

pourrait effacer,

comme l’on gomme

d’une feuille blanche

un signe noir

que l’on trouve

trop insistant.

 

Vois-tu, parfois je ne peux

surseoir à mes phantasmes,

ils brûlent ma peau,

ils mettent ma chair au supplice

et ma libido écarlate te visite

telle la Reine que tu es.

Longtemps je me plais

 à butiner

 la falaise de ton cou,

à plonger mes cheveux

dans les tiens,

cette rivière d’ébène et d’acajou,

à en mêler les sombres confluences

afin qu’une fusion en naisse

et alors je pourrais te connaître

 de l’intérieur,

parcourir la tunique de ton cœur,

écouter ses pulsations carminées,

 me fondre dans la vasque de ton ventre,

m’immoler dans la forêt pluviale

de ton sexe.

 

Combien il me plairait alors

de devenir cet Ara macao

au plumage de feu,

au bec recourbé

qui prélèverait dans ton antre

les mousses et les lichens

de la pure passion.

Mais peux-tu au moins

connaître la fièvre

qui nous parcourt,

nous les hommes,

 à la seule idée de nous réfugier

au creux de ton intimité,

d’en humer l’odeur de rose,

d’en sentir la fraîcheur pluviale,

d’en éprouver la pliure

de soie et d’organdi ?

Sais-tu, au moins,

que nombre

de mes semblables,

après avoir absorbé

quelque élixir vénéneux,

cannabis, morphine ou héroïne,

 n’y trouvant guère leur compte

et désespérant de jamais

 pouvoir être les hôtes

de ton paradis naturel

se sont donné la mort

et que leurs âmes en perdition

volent,

pareilles à ces feux de Saint-Elme

qui brillent à la cimaise des caravelles ?

 

C’est ceci ton pouvoir :

 donner la Vie

et, pareillement,

 donner la Mort.

Pourrait-il y avoir

plus grande puissance

sur Terre ?

Nombre de mes semblables,

parlant de tes coreligionnaires,

usent de qualificatifs erronés

qui vont

de « fragile » à « menu »

 en passant par « frêle »,

comme s’il s’agissait

de jeunes rameaux

que le vent martyriserait.

Mais combien ils se trompent,

mais combien ils croient,

tels de naïfs enfants,

au privilège de leur sexe,

combien ils estiment

leur condition

au-dessus de tout.

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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 10:05

On ne reste nullement

à sa fenêtre

aussi longtemps,

pensive,

absorbée,

hors de soi

sans quelque motif

d’inquiétude.

Je regardais

tes longs cils bleus

lissés de khôl,

je les croyais enduits

du givre d’un hiver proche.

Mais l’hiver

n’était-il simplement

en toi,

avec son gel,

sa froidure,

sans même que ta conscience

pût s’enquérir

du ténébreux motif

qui l’installait

en cette basse saison ?

 

Etais-tu parvenue

à une sorte d’étiage

qui t’abandonnait là,

au seuil d’un illisible futur ?

Ainsi sont les frêles esquifs

qui flottent indéfiniment

sur les eaux grises

 des lagunes,

que personne ne voit,

ils sont trop seuls

et leur solitude

ne projette nulle ombre

 sur le monde,

 juste un balancement

pareil au souci logé

au cœur de l’indicible.

 

Tes lèvres,

le beau motif

de tes lèvres,

j’en devinais le dessin,

 ces deux éminences souples

que fardait,

dans la discrétion,

un rouge assagi,

une teinte rose-thé

qui semblait si bien convenir

à ta venue en présence,

le vol à peine marqué

d’un argus

dans l’indécision de l’aube.

 

Et ce cou, si long,

 il me paraissait infini

comme le sont les voluptés

longuement attendues.

Il jouait avec les ombres,

se teintait tantôt de corail,

tantôt de bleuet

ou de pervenche.

 Indiquait-il la variation

de ton humeur,

un rai de plaisir

que voilait, aussitôt,

l’ombre portée

d’un chagrin ?

 Et ce collier de perles

du plus vif éclat,

un rubis illuminant

son écrin,

était-il le signe

d’une élégance réservée,

 d’un désir couvant

sous la cendre ?

 

Combien,

 depuis mon refuge,

ces arbres,

ces touffes de tamaris,

ces lotus qui dépliaient

leurs corolles blanches,

combien je savourais

 la délicieuse vision

 que tu m’offrais,

certes à ton insu,

mais ma gratitude

n’en était nullement réduite.

 

Attentive

 à la douceur

des choses,

 

voici le modeste poème

que j’ai écrit

 au titre de ce qui fut,

qui, jamais,

ne s’est reproduit.

Tous les jours

 je visite ta rue,

 interroge tes volets

sagement repliés,

 le voile de tes rideaux

qui, parfois,

flottent au vent

dans l’air semé

d’effluves printaniers.

 

Jamais je n’ai eu le loisir

de contempler à nouveau

ton si beau profil.

Il se perd aujourd’hui

parmi les caprices

de ma mémoire.

Je te sais là, cependant,

dans cette maison

au crépi jaune,

à la haute façade,

au simple balcon de bois.

Tu es la scansion

de mon temps,

 l’intervalle

qui n’en cesse

de finir,

suspendu entre

chaque seconde,

 ourlant les heures

de mystérieuses arabesques.

 

De réalité,

 tu n’auras plus

que celle

de ces quelques mots

griffonnés à la hâte

sur mes feuilles blanches.

Tu seras mot toi-même,

tu sais ce mot

indéfinissable,

unique,

dont rêve tout poète,

ce mot qui, à lui seul,

résumerait

le tout du monde

et il n’y aurait

plus rien à dire.

 Non,

plus

rien

à

dire !

 

 

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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 10:00
Attentive à la douceur des choses (1° partie)

« Le collier de perles »

Kees Van Dongen

Source : Pinterest

 

***

 

Ce matin-là, sais-tu,

le ciel était d’ivoire

et de vermeil,

ces teintes

qui devaient dire

à ton oreille

la douceur du monde.

J’aurais pu marcher

jusqu’au bord

de l’horizon,

je sais que je t’y aurais

rencontrée.

Te confondant avec

 la simple dragée

d’un nuage,

glissant entre

 deux pellicules d’air.

 

Les rues étaient désertes

et l’ou aurait cru

à une sorte

de renaissance.

C’est un sentiment de plénitude

que de coïncider avec la nature,

de marcher tout au bord du rivage

des êtres et des choses

sans faire plus de trace

qu’un flocon virevoltant

au creux de sa venue.

 

Cela coule infiniment,

cela n’a nul repos,

cela vient de soi

et s’éloigne

dans la juste mesure

du temps.

C’est si étonnant

cette chorégraphie

 si furtive,

ce chant proféré

par des lèvres muettes.

Comme une symphonie

intérieure

qui dilaterait la peau,

ferait se lever

l’écume de la chair.

 

Vois-tu, nous sommes toujours

ces marcheurs d’impossible,

ces minces aventuriers

qui ne vivent

que de sensations

et d’amours promises.

Nous les souhaitons

fructueuses,

emplies de ce nectar

qui façonne nos âmes

du plaisir du doute.

 

J’existe, vois-tu,

 mais tu ne le sais pas.

Tous les jours

je passe dans ta rue.

Une seule fois,

ce matin-là,

 j’ai pu t’apercevoir

accoudée à ta fenêtre,

faisant, dans l’air

qui frissonnait,

des volutes bleues

 

La vision a été courte

mais d’autant plus belle.

Oserais-je seulement

te décrire,

 toi qui n’as guère

que la consistance

d’une vapeur ?

Tes cheveux noirs,

mi courts,

qu’une bande de tissu bleu

retenait,

pareil au flux

d’une vague marine.

Ton regard était

comme perdu

dans l’espace,

deux lentilles sombres

que le jour lissait

de son calme infini.

J’aurais pu demeurer

des heures ainsi,

immobile,

n’ayant plus

ni passé, ni futur,

figé dans ce présent

dont il me plaisait

qu’il se donnât selon

le mode de l’éternité.

 

Comprends-tu,

toi mon Esseulée,

ce curieux état

de fascination

qui s’est emparé

de ma chair

clouée à demeure,

de mon esprit

qui n’avait

guère plus d’agilité

qu’un lointain souvenir

un peu écaillé

 par l’usure du passé ?

Je ne sais combien

de temps

je suis resté

à l’ombre de moi-même,

en cette lisière

du parc crépusculaire

qui cachait à tes yeux

ma peu avouable

curiosité.

 

Certes, j’étais Voyeur,

 mais comment lutter

contre cet irrépressible

sentiment d’exil

qu’aurait été mon retrait ?

Plus même, une fuite,

une désertion de qui j’étais.

La belle clarté s’épanouissait

sur la plaine de tes joues,

y dessinant les broderies

du bonheur.

Mais à quoi donc pensais-tu,

toi l’Immobile,

 toi la Secrète

 qui semblais ne vivre

 qu’au rythme

d’une bien sombre joie ?

Car je ne pouvais douter

qu’elle ne t’habitait

qu’à te conduire au bord

de quelque abîme

dont ton existence

me paraissait être tissée.

 

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 17:25
L’ombre, que me disait-elle de toi ?

                      Photographie : JP Blanc-Seing

 

***

 

 C’était un matin hésitant, à peine sorti des lèvres de la nuit. Juste une lumière qui effleurait les arbres, soulignait leur contour. Ils étaient des manières d’oriflammes discrètes dont nul vent, encore, n’agitait les frondaisons. Tout était dans l’immobile. Tout était dans le recueil. Dans l’attente souple de soi. Tôt levé, je savais que cette heure matinale serait belle, qu’elle viendrait à moi avec l’élégance de ce qui est originel, ne s’ouvre que lentement afin qu’une grâce soit présente qui dise la nature en sa plus exacte venue. C’est une joie sans pareille d’être seul au monde, ou bien d’en éprouver le sentiment, de se destiner à cette nature si disponible aux yeux de ceux qui, avec elle, sont en affinité, ne demandent que la rencontre, le frémissement de la peau à la pointe de l’heure.

   Mais est-on jamais vraiment seul, me questionnais-je ? Il y a le ciel et ses quadrillages d’oiseaux. Il y a la terre et les plis infinis de ses mottes d’argile. Il y a les mers, les ourlets de ses vagues qui n’en finissent de retomber dans des gerbes d’écume. Il y a le soleil, sa boule mauve ou bien blanche, ou bien rouge, la chaleur qui glisse sur la peau. Il y a TOI, surtout l’Inconnue que j’évoque au plein de mes rêves. TOI qui les portes à leur plénitude, ils sont d’immenses cerfs-volants dont la queue flotte de l’orient à l’Hespérie, leurs oscillations sont le rythme auquel mon cœur vibre en écho. Non, ne te moques nullement de mon romantisme, il et ma seule défense contre les morsures de la vie. Et elles sont légion, tu le sais bien, TOI ma chimère, TOI qui n’es qu’une ombre portée à l’épreuve du jour.

   Vois-tu, il n’y a guère de plus grande félicité que de te placer au centre de mon imaginaire. Là, au moins, tu es en sûreté et nul ne viendra t’ôter à l’exercice minutieux de mon regard. Intérieur, bien sûr, le seul qui soit vrai. L’extérieur est trop sujet à caution, trop embarqué dans le lot infini des contingences. Toujours quelqu’un pour l’amputer de sa réalité, le métamorphoser en un cruel strabisme qui dédouble la vérité, l’enjoint de n’être que fausseté, duplicité, tromperie, décor de stuc identique à la vacuité d’un songe-creux.

 

Être en soi, au creux de soi,

dans l’intime vérité de son être,

c’est ce qui nous échoit en propre

 

   Différer de ceci est s’exiler de sa propre personne et prendre l’envers d’une pièce pour son effigie. TOI la Précieuse, veux-tu que je te dise qui tu es vraiment ? A mes yeux, évidemment. Nullement au travers de ceux des autres qui sont de curieux glaçons suspendus à la voûte de l’indicible éther. Parfois, se demande-t-on s’ils existent ces yeux, si ce ne sont des cristaux que notre pensée a taillés pour nous donner le change, pour nous aliéner en quelque sorte, pris dans le double faisceau de leur inépuisable curiosité. Car les yeux sont curieux qu’aiguise le scalpel de la conscience. Car les yeux forent tels des trépans et il se pourrait que de nous, ne subsistent que quelques copeaux que le noroît emporterait vers d’autres cieux, à nous inaccessibles. Mais que j’en vienne à TOI, seulement à TOI. J’entends bien les manœuvres de diversion que les Autres fomentent à notre insu. Ils sont jaloux de notre passion tressée de dentelles et de trous autour desquels courent les fils de notre songe commun. Nous sommes bien dans notre empyrée onirique, nous sommes de simples échos, de mutuelles réverbérations qui tirons notre substance de ce dialogue de silence.

   Auras-tu seulement identifié l’origine de ma vision ? Dans ce matin clair de septembre, dans les lumières longues, avant-courrières de l’hiver, voici que tu m’es apparue, ma Fée de Clarté, telle cette ombre épandue sur la chair pulpeuse de la roche. Comme si tu en étais une simple émanation, un esprit minéral connaissant soudain sa pure essence, ce flottement au large de toi qui ne te déporterait nullement de qui tu es mais t’y reconduirait à l’aune d’une ellipse, d’une envolée de l’espace qui ne serait que ta propre effervescence au monde. Comprendras-tu mon trouble à te voir vibrer du cœur de l’ombre ? Des nuées de phosphènes gagnent la toile de ma peau, s’y logent mille étoiles qui sont tes murmures, les mots au travers desquels tu te signifies et te multiplies dans ce présent qui t’accueille comme le prodige de ta venue parmi le chant souple de l’être. Non, tu ne dis rien et n’as rien à dire. C’est la grâce du phénomène lorsqu’il se déploie pareil à l’eau qui chute du glacier, dit sa chanson bleue, profère l’intervalle entre les mots, ces sublimes médiateurs sans lesquels le langage n’existerait pas, serait pure énigme dans l’insoutenable rumeur de l’univers.

    Pourtant, tu le sais bien, TOI l’Attentive, rien ne sort de notre fantaisie que le réel que nous y avons logé, que nous avons métamorphosé au gré de notre caprice afin que, disposé selon nos inclinations, il se soumette à notre convenance et ne fasse, avec nous, aucune différence. Tu vois, comme la chair et l’ongle, la larme et l’œil, les lèvres et le baiser qui s’y dessine. Ainsi, tu n’es que le rayon que mon regard a rencontré un matin de douce insistance sur ces pierres millénaires alors que le jour consentait tout juste à se lever. J’imaginais des dormeurs et des dormeuses dérivant sur leurs couches, tels des nuages au ciel. J’imaginais des idées captatrices qui, soudain, t’auraient subtilisée à ma vue, TOI ma douce apparition. Alors il n’y aurait plus eu, sur cette étroite portion de la Terre, que ce face à face d’une erratique figure avec ce rocher, cet effacement subit de l’Ombre, TOI en ta vêture de rien. Ma solitude, alors, n’ayant plus de répondant, se fût accentuée et muée en un mutisme éternel. Ombre, parle donc encore une fois de façon à ce que mon existence ait encore un SENS ! Parle-donc !

 

 

 

 

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