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17 mars 2020 2 17 /03 /mars /2020 16:31
Ce chemin inemprunté

            Patrik Geffroy Yorffeg " Vallée d'Aoste "

                        (Technique mixte ) (2)

 

 

***

 

   Vois-tu, Sol, ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ?, il faudrait faire se lever une voie inempruntée. Une « voie royale » en quelque sorte. Une voie singulière qui porterait nos paroles au loin, bien au-delà de nous vers cette contrée illisible dont sont tissés nos rêves. As-tu, comme moi, cette exigence multiple de te connaître et de connaître le monde jusqu’en sa plus fuyante perspective ? Oui, je sais, les gens me disent fou de courir après de telles billevesées. Mais doit-on attendre le signal du départ dont d’autres seraient les ordonnateurs ? Doit-on aliéner le peu de liberté de notre aire au consentement de ceux qui ne savent de nous que notre frontière de peau, les faibles exhalaisons de nos poitrines, la couleur noire de notre sang dès qu’il s’échappe de notre enceinte maudite ? Il y a tant de mort présente dès que l’on se rive à soi, naufragé accroché à la branche qui, inévitablement, verra le bout de son destin. Les eaux ne sont infinies, elles aboutissent quelque part, dans un delta, à l’ombre d’une mangrove où les crabes aux pinces levées guettent dans les plis du clair-obscur.         

   Oui, demeurer en soi est une réelle épreuve. Soi face à soi, il ne saurait y avoir de plus redoutable confrontation. Image dans le miroir ricochant vers cette autre image, ce visage qui toujours se dérobe, jamais ne se montre que sous les traits fuyants d’une apparence. Piège des pièges : se regarder dans le tain d’argent et croire se posséder tout comme l’on s’assure d’une pièce de monnaie, d’un arpent de terre ou bien  d’un air du temps dont on fait son entêtante ritournelle.

   Il faut être inconscient ou bien amoureux ou bien poète. Peut-être même les trois. L’inconscient vise une bulle qui éclate sans qu’il le sache. L’amoureux court après celle qu’il adule alors que seul son narcissisme est en question, jamais la forme de l’autre, fût-elle approchée. Le poète tresse ses mots qu’il adresse au monde et ce dernier demeure sourd à ses imprécations, n’admettant de vers que ceux qui concourent à sa propre gloire.

  

   Vois-tu, Sol,  ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ? Il le faudrait aérien, peut-être doté d’ailes à la manière des anges, peut-être disert tel l’habile Mistral, furieux comme l’Harmattan au-dessus du désert, ce fiancé des sables, ce courtisan des mirages. Je crois bien, Sol, que des deux, Mistral et Harmattan je tiens mon tempérament si instable, si impétueux. Je me lève dans l’inquiétude d’être. Je monte au zénith dès la moindre création, une feuille de papier pliée en origami, un vers chantant telle la sonnaille accrochée au cou de la brebis. Le premier déclin de la lumière me trouve en possession d’une incommunicable nostalgie que les éphémères brumes nocturnes portent à la vibration cristalline du diapason. L’insoutenable autrement dit.

   Es-tu sujette, toi aussi ma Muse du Nord, à ces sautes d’humeur qui s’éveillent dans l’émerveillement de l’aube, rutilent dans l’azur du plein midi, meurent tels des phalènes dans la touche mauve du crépuscule, cette heure où sonne le cor afin que les âmes tout juste éveillées, elles puissent se libérer des lourdes chaînes terrestres et voguer dans l’éther infini qui scintille tout en haut, là où les yeux s’abreuvent de silence.

   Je sais la cruauté de tout lyrisme. Plus il fait tinter ses notes cuivrées, plus lourde sera la chute, cette ténébreuse floculation qui ourdit le pavillon des oreilles de blanches dentelles, tresse autour de la porcelaine des yeux ces vrilles de verre où viennent s’écarteler toutes les images du monde. On reste cois, à la limite de la catalepsie, on entend des meutes de bruit qui se cognent à la vitre de la cochlée, on sent, sur le tapis de sa peau les milliers d’épingles qui disent l’assaut de la multitude.

  

   Vois-tu, Sol, ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ?  De ses mains il faudrait le semer des lueurs blanches de l’espoir. Poser ici le bourgeonnement d’un premier mot. Bien sûr il serait adamique, encore empreint des effluves du songe paradisiaque. Ô licornes blanches à la corne tressée ! Ô cortèges léonins emplis d’une réelle sollicitude ! Ô bœufs à la robe fauve, paons au plumage multicolore, bouquets de fleurs, femmes-lotus flottant sur l’ovale d’un lac translucide ! Et l’air, cet effeuillement du jour, ce poudroiement sans fin, cette rumeur à peine posée sur le globe des yeux ! Cette soie qui lisse la source des afflictions, ce baume qui oint les têtes et les porte à leur étincellement.

   Certes, Sol, combien ces images d’un lieu céleste qui n’existe que dans des têtes embrumées paraît naïf, pareil à ces bluettes que de romantiques enfants enlacés déplient autour de leurs têtes angéliques avec leurs yeux bleu-myosotis, leurs boucles blondes, leurs visages joufflus, on dirait des saints Jean-Baptiste de la Renaissance occupés à déployer des perspectives dont, jamais, ils ne pourront avoir la jouissance. Seulement des manies de songe-creux, des lubies d’enfants de chœur attendant que l’acte de la confirmation vienne les délivrer d’une mortelle niaiserie. Tu sais, comme moi, la douleur d’enfanter ces trompe-l’œil qui ne sont jamais que nos propres insuffisances jouant en écho avec celles des autres. La meute humaine est si douée qu’elle invente toujours le poison dont, plus tard, elle s’abreuvera ! Ainsi des guirlandes surannées entourent-elles le monde de leur confondant sophisme. L’erreur s’alimentant à sa propre source.

  

   Vois-tu, Sol, ce chemin qui fuit vers l’horizon, mais quel horizon ?  Il nous faudrait y inscrire la trace double de nos pas, ignorer le peuple d’herbe, ne prêter à la cendre des arbres qu’une vue distraite, gommer les collines vêtues de noir, dissoudre la ligne d’horizon, faire des blancs nuages de simples distractions de l’esprit, boire la nuée du ciel jusqu’à la lie et demeurer DEUX-EN-UN, enfin rassemblés, juste l’espace propice à notre intime connaissance. Se déplierait alors la pure félicité dans la bannière heureuse des jours. Inépuisable ressourcement, ultime touche originaire par la grâce de laquelle nous serions remis l’un à l’autre comme à l’aube d’un nouveau commencement. Puisse ceci avoir lieu, Sol ! C’est du dedans de nos corps mutilés que tout ceci se dit, du dedans de nos cœurs semant au vent leurs éclats de grenade. Ils saignent longuement et les fleuves sont pourpres qui s’écoulent vers l’aval du temps ! Pourpres, passionnément pourpres.

 

 

  

 

 

 

 

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 16:49
Vers où ?  (1° Partie)

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Vers où le vol de cet oiseau

dans le ciel de cendre ?

Vers quel inconnu dont jamais

nous ne déplierons la mutique bogue ?

Vers où le passage du temps,

cette semence si légère

qui poudre nos doigts

du délicieux vertige d’être ?

Vers où ce chemineau,

son visage est buriné de fatigue,

son chien le suit comme son ombre ?

Vers où la mince silhouette

 de cette femme entrevue

à la terrasse d’un café,

la blanche corolle de sa jupe,

le filet de fumée montant

de sa longue cigarette ?

 

Vers où tout ceci

qui ne profère son nom

qu’à mi-voix,

glissement d’air

 sous l’aile des nuages ?

Vers où l’éternelle fuite de la galaxie,

vers où ses milliers d’étoiles,

vers où ses luxuriantes planètes,

vers où les mystérieuses comètes,

leurs cheveux les suivent

pareilles à des nuées de feu

dans la nuit qui s’ouvre

et accueille en son sein

les Pauvres, les Egarés,

 les Amoureux aussi ?

Vers où la coulée du ruisseau,

son chant de mousse et d’écume,

vers où toute cette eau

qui est le chant du monde ?

Vers où ?

 

Mille fois il faut poser

cette question,

mille fois la savourer

car la poser est vivre,

 car la poser est exister.

Nous, les Questionnants,

 nous les hommes occupés de notre Destin,

nous les chercheurs d’or et de pépites,

 combien nous serions en peine de nous

 si toute interrogation cessait

qui nous laisserait sur les rivages

inhospitaliers de l’ennui !

Vers où notre langage ?

Tout au long des heures

nous parlons, devisons, nous étonnons.

Les mots, sur notre langue,

font leurs beaux emmêlements,

ils sont des sortes de dons

 que nous faisons aux autres,

à commencer par nous,

à seulement faire entendre notre voix,

ses inflexions, ses atermoiements,

ses soubresauts, ses brusques voltes-faces.

 

Vers où le massif compact de notre chair ?

Nous la sentons tressaillir

à l’approche de l’Aimée,

se lever face aux bourrasques de vent,

s’amenuiser dans l’air froid de la grotte,

se hérisser de fins picots

 sous l’amicale rencontre des œuvres d’art,

se plier sous les assauts de la douleur.

Vers où tout ce tumulte

en nous,

en dehors de nous ?

 La vie est mobile,

infiniment mobile,

elle est ici et déjà là

alors que nous n’avons

 nullement pu suivre

 son cours si rapide,

si diablement inventif.

 

Nous posons la question du « vers où ? »,

mais n’en faisons curieusement pas

 le site d’une exploration de l’espace.

Pourtant « vers » indique bien une direction.

Pourtant « où » indique bien un lieu.

Pourtant nous sommes des êtres qui s’espacient

à la mesure de nos propres corps,

de nos voyages, de nos sourdes pérégrinations

tout autour de la boule de la Terre.

Oui, mais l’étrange « vers où ? »

est bien davantage l’expression

d’une saisie du temps en son essence fluide,

 en sa nature qui jamais n’a de cesse

de déployer son être

en avant de soi, toujours au-delà

de cette ligne d’horizon,

bien au-delà de ce projet,

bien au-delà de toute saisie imaginaire.

Et c’est pour sa charge de mystère

que le temps nous fascine

et nous oblige à questionner sans fin.

Le temps est en nous,

nous sommes en lui,

notre chemin ne résulte que

 de cette communauté,

 de cette osmose.

 

Le temps en nous

et nous sommes vivants,

le temps hors de nous

et nous sommes morts.

Et plus rien ne fait signe

que la voix de silence du néant.

Vers où porter notre vue

qui ne soit ni un désert, ni une aire glacée,

ni la débâcle de quelque fleuve nordique

charriant tout le poids des choses

depuis longtemps décidées ?

Vers où regarder afin d’apercevoir

la table fixe d’un dolmen,

l’index d’un menhir pointé

vers les promesses du ciel,

l’arête sûre et fixe de la montagne,

vers où, à quoi amarrer notre vue

 de façon que ce sable fin

arrête enfin de glisser sous nos pieds,

nous déportant de nous,

nous ôtant jusqu’à notre propre forme,

vers où ?

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:27
Silhouette

                 Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. L’air à peine défroissé faisait son murmure d’avant le monde. C’est curieux cette impression d’une origine alors même que la terre se craquèle, qu’apparaissent, sur sa peau, les flétrissures du temps. On douterait même qu’elle ait eu un commencement, la terre, que de toute éternité elle était cette grande fatigue commise à sa perte, fût-elle lointaine, insondable en quelque sorte.

   Les rues s’éveillaient à peine de la pesanteur nocturne. Les murs tâchés d’ombre se réfugiaient dans un étrange anonymat. Auraient-ils été doués de langage qu’on n’en aurait perçu que le lent étirement pareil à celui d’un fauve exerçant ses membres engourdis dans la venue de l’aube. C’est toujours un mystère que ce passage du refuge de la nuit à la déchirure du jour.

   Vois-tu, toi, Silhouette (quel autre nom pourrais-je donner à une forme fuyant dans le corridor de la lumière ?) tu es cette onde à jamais, ce temps irréversible, cette feuille d’espace qui, un jour s’altérera car au printemps succède la saison et l’hiver souffle déjà sa froide haleine qui, de bise, deviendra simplement mortelle. Simplement parce qu’il en est ainsi du devenir, il ne s’adresse à nous depuis son site inaperçu qu’à nous immoler dans l’instant qui brille des derniers feux de la présence.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Dans le sillon qui ne menait nulle part nous étions deux. Deux solitudes en font-elles jamais une seule ? Ou bien chacune, solitude pour solitude, incluse dans son germe, soudée en la mince tunique de sa chrysalide ? Serions-nous un jour papillons, Uranie ou bien Sphinx,  voletant dans l’air poudré de pollen, deux existences insoucieuses de quoi que ce soit, dans l’unique du vol comme fin de nos êtres en leur singulier destin ? Peut-être le lieu d’une brève rencontre, le temps d’une accolade puis le souvenir poudré d’un bonheur diffus se perdant à même sa généreuse profusion. La fleur ne vit qu’à perdre ses pétales. Son subtil rayonnement n’est que le signe avant-coureur de cette chute.

   Vois-tu, Silhouette, toi dont je suis la trace, pareil à l’esseulé réalisant son rêve, qu’adviendra-t-il de moi dans la décroissance du jour, ombre parmi les ombres. Qu’adviendra-t-il de toi ne sachant que ton fanal était le point lumineux dont un inconnu avait décidé de faire la parole la plus apaisante qui fût ? Combien de solitaires croisons-nous que nous aimons jusqu’à la déraison, eux, elles, qui n’en sauront rien ? En sont-ils alertés au plein de leur sommeil, dans ce fruit écarlate, cette grenade éclatée aux mille pépins ? On n’en cueille que quelque suc vite bu et l’on demeure sur sa soif et l’écorce de l’heure en son retrait ne saurait nous consoler de cette perte. Oui, voir et ne nullement saisir est ce deuil inaccompli qui se loge au plus secret de qui nous sommes, des voyageurs en déshérence qui ne connaissent plus l’objet de leur peine. Ils marchent à côté d’eux, de leur propre corps,  sans même s’apercevoir qu’ils en ont un. Toute souffrance trop durement endurée efface jusqu’au réceptacle qui en est le point ultime.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Pourtant déjà il n’a plus que la consistance d’un miroitement à l’orée de la mémoire. Pourquoi faut-il donc que les choses les plus douces, que les plus grands espoirs chutent dans l’oubli, tels de grands oiseaux ivres de vents qui se perdent dans l’acte même de leur vol ? Une fatalité est-elle inscrite dans le parcours d’exister avec l’urgence d’une vérité à paraître ? Serions-nous perdus d’avance, condamnés à une cruelle cécité, sidérés d’une surdité qui gommerait tous les bruits du monde ? Pourtant nous voulons voir. Pourtant nous voulons entendre. Partout s’ouvrent les fleurs, partout jaillissent de blanches corolles. En elles nous voulons nous perdre. Seulement en elles !

 

 

 

 

 

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29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 15:01
J’ai écrit ton nom

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

J’ai écrit ton nom

sur de hautes falaises,

là où le ciel n’avait

 plus d’appui.

J’ai écrit ton nom

aux cimaises du jour,

à l’heure levante

où dorment les hommes.

J’ai écrit ton nom

dans le sable des dunes,

sur les sentiers semés d’herbe,

au creux des blanches dolines.

 

J’ai écrit ton nom

aux margelles des fontaines,

là où l’ombre devient blanche,

où parle le silence.

Ton nom je l’ai gravé

 dans le marbre doux de la glaise,

sur les clartés étoilées du bronze,

dans les coulures d’encre.

Ton nom je l’ai chanté

parmi le conciliabule

des mouches,

au plein

des fêtes dionysiaques,

 au revers des feuilles.

Ton nom j’en ai fait

de subtiles vrilles

pareilles à ces lianes

qui épousent les rameaux.

 

Ton nom, oui,

 l’Imprononçable,

celui toujours en fuite de soi,

 je l’ai murmuré au sein

 des conques marines,

dans la pulpe verte des oasis,

sur les hauts plateaux

où glisse la lumière.

 

Toi à qui je destinais

mes gestes,

ma voix,

 le lac gris de mes yeux,

 pouvais-tu, au moins,

en saisir la fugue,

en goûter la singulière fragrance ?

Ton nom je l’ai vu surgir

 au bout de mon stylet,

creuser la feuille de cuivre,

mordre le métal,

 puis fondre au loin

dans une brume légère.

 

Toi, l’Impalpable,

 sais-tu au moins

qu’à chaque instant

qui passe,

des milliers de lèvres

prononcent

les contours de ton être,

que des milliers de gorges

se serrent à seulement

évoquer qui tu es,

que des milliers de larmes

sont chaque jour versées

pour insuffisamment

 t’amener à la présence ?

 

 Ton nom de vent,

nul ne peut s’en dire

possesseur.

Ton nom de feu,

bien des quidams

 s’y sont brûlés.

Ton nom de glace

se consume telle l’étoile

 au fond de la galaxie.

Ton nom de rien,

pourtant,

 emplit le vide

qui devient

 pure offrande de soi.

Ton nom,

chaque heure qui passe,

trouve son écho

tout en haut d’un parchemin,

connaît son rayonnement

dans l’espace

entre deux âmes,

brûle dans le rougeoiement

du désir.

 

Qui n’a jamais prononcé

ton nom

vit un enfer sur Terre.

Qui n’a jamais entendu

ton nom

est comme le paralytique

soudé à son immobile lieu.

Qui n’a jamais rêvé

ton nom

est pareil au mendiant

aux mains nues.

 

J’ai écrit ton nom

sur les pages de mes livres,

sur mes cahiers d’enfant,

je l’ai inscrit

sur mes plumiers d’écolier.

Encore il résonne

dans le vestibule

de ma mémoire,

 il fait ses belles

confluences,

il fait bourgeonner

ses somptueuses

réminiscences.

 

J’ai écrit ton nom

au fronton des musées,

 sur le marbre luisant

des péristyles,

sur le tranchant

des silex,

dans l’hélice de gemme

des fossiles,

sur les cailloux bleus

des moraines,

sur les bâtons percés

de nos ancêtres.

Je l’ai écrit sur le seuil

des jardins,

sur la pierre

des portiques,

j’en ai fait

de brefs aphorismes,

des formules lapidaires

 presqu’effacées

sur quelque évanouissante Babel.

 

Je l’ai fait résonner

dans les boyaux des grottes,

sur les draperies de calcite,

sur les colonnes de cristal

où repose le vaste pied du monde.

Vois-tu, Toi qui fuis

à l’horizon des choses,

as-tu bien conscience de ta valeur,

connais-tu l’amplitude

de ta puissance,

as-tu seulement

l’idée du royaume

dont tu es le héraut ?

 

Ou bien es-tu si Illisible

que tu ne parviens nullement

 à ton propre déchiffrement,

hiéroglyphe flottant

dans l’immense nacelle

 de l’univers ?

Mais pourquoi donc,

lorsque les hommes s’essaient

à écrire ton nom,

leur main tremble-t-elle ?

Mais pourquoi donc,

lorsque les femmes

t’inscrivent dans leur voix,

se lève un bruit

pareil à un sanglot ?

 Pourquoi, lorsqu’un enfant

 balbutie ton nom,

ce dernier devient

 si évanescent,

 tout juste un ris de vent

à la face d’un lac ?

 

Aujourd’hui, vois-tu,

 au seuil de l’année nouvelle,

 j’ai décidé de t’écrire

 un court poème,

un genre de rituel,

peut-être de vœu intime

qui m’accompagnera

et, je l’espère,

me comblera.

 

Au seuil de l’An Neuf

Magique Présence

Oseras-tu encore m’ignorer ?

Un seul geste de toi, pourtant,

Rimerait avec bonheur.

 

Oui, avec BONHEUR

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19 janvier 2020 7 19 /01 /janvier /2020 09:35
Elle chevauche le vent (1° partie)

Fille Egon

Barbara Kroll

 

***

 

 

Fille Rouge,

fille de désir et de braise,

combien j’aime ta posture,

effigie dressée

 à la face du monde !

Bien des fâcheux

se désespèrent

de ta farouche liberté.

Combien ils ont tort,

eux qui ne vivent

que de menus faits

et débitent leurs patenôtres

à l’abri des regards,

dans de bien tristes églises !

 

Ta liberté, Fille de Vent,

 est ton étendard,

l’oriflamme que tu déploies

à l’encontre

des Sinistres et des Bien-pensants.

Te dire comment je te vois

c’est écrire des lettres de feu

aux fronts des Libertaires

et des Libres Penseurs.

 Eux te reconnaissent,

eux ne vivent qu’à t’envisager

dans leur propre horizon

qui est celui ouvert, mobile,

arrimé à l’immédiate

beauté des choses.

 

Nul ne peut voir ton visage

sculpté de volupté,

la blessure serait trop grande

par où s’épancherait leur âme,

par où se dissoudrait leur esprit.

Nul ne pourrait soutenir

ton masque de plaisir,

ces yeux profonds

 ouverts sur le mystère

des choses,

ces lèvres rubescentes

qui sont l’abîme

 où ils se jetteraient

afin de ne plus soutenir

cette vision

qui les rendrait fous.

 

Oui, Fille de Vent,

tu as ce pouvoir immense

de réduire à la démence,

 à la fois ceux qui sont

dans la distance,

à la fois ceux qui sont,

une fois, tes Amants

 et ne reviennent jamais

du voyage nuptial

dont tu leur as fait l’offrande.

Certains prétendent que tu n’es

qu’une Mante Religieuse

 qui aurait troqué sa robe verte

 pour cette vêture de chair rouge,

que tes lèvres ne seraient

que les mandibules au gré desquelles,

après le geste d’amour,

tu te repaîtrais

de tes innocentes victimes.

 

Mais que le monde est donc sot,

que les gens sont légers

 de soutenir pareilles billevesées !

Quiconque t’approcherait voudrait,

sitôt le baiser d’Amour,

recevoir, de toi,

 le baisser de la Mort.

Bien sûr nulle logique à ceci,

seulement la volonté,

après avoir connu le Ciel,

de connaître la Terre,

immense reposoir

pour les Amants fourbus.

 

 Oui, Terre après Ciel,

repos après l’infinie jouissance

dont tu es le temple,

 la Grande Prêtresse,

 l’ordonnatrice à tout jamais.

Sais-tu que moi,

qui écris à ton sujet,

suis depuis longtemps

 ton affable Serviteur

et, parfois,

oserais-je le dire,

ton Esclave ?

Ô ne va nullement croire

que le dévoilement de ce secret

ait quelque intention cachée,

par exemple de te séduire.

Certes te séduire me plairait

et rien ne me satisferait tant

que de succomber entre tes bras

de t’avoir trop aimée.

Bien au contraire,

ma mort justifierait

cet excès de toi

dont je suis atteint,

que seule ma disparition

pourrait effacer,

comme l’on gomme

d’une feuille blanche

un signe noir

que l’on trouve

trop insistant.

 

Vois-tu, parfois je ne peux

surseoir à mes phantasmes,

ils brûlent ma peau,

ils mettent ma chair au supplice

et ma libido écarlate te visite

telle la Reine que tu es.

Longtemps je me plais

 à butiner

 la falaise de ton cou,

à plonger mes cheveux

dans les tiens,

cette rivière d’ébène et d’acajou,

à en mêler les sombres confluences

afin qu’une fusion en naisse

et alors je pourrais te connaître

 de l’intérieur,

parcourir la tunique de ton cœur,

écouter ses pulsations carminées,

 me fondre dans la vasque de ton ventre,

m’immoler dans la forêt pluviale

de ton sexe.

 

Combien il me plairait alors

de devenir cet Ara macao

au plumage de feu,

au bec recourbé

qui prélèverait dans ton antre

les mousses et les lichens

de la pure passion.

Mais peux-tu au moins

connaître la fièvre

qui nous parcourt,

nous les hommes,

 à la seule idée de nous réfugier

au creux de ton intimité,

d’en humer l’odeur de rose,

d’en sentir la fraîcheur pluviale,

d’en éprouver la pliure

de soie et d’organdi ?

Sais-tu, au moins,

que nombre

de mes semblables,

après avoir absorbé

quelque élixir vénéneux,

cannabis, morphine ou héroïne,

 n’y trouvant guère leur compte

et désespérant de jamais

 pouvoir être les hôtes

de ton paradis naturel

se sont donné la mort

et que leurs âmes en perdition

volent,

pareilles à ces feux de Saint-Elme

qui brillent à la cimaise des caravelles ?

 

C’est ceci ton pouvoir :

 donner la Vie

et, pareillement,

 donner la Mort.

Pourrait-il y avoir

plus grande puissance

sur Terre ?

Nombre de mes semblables,

parlant de tes coreligionnaires,

usent de qualificatifs erronés

qui vont

de « fragile » à « menu »

 en passant par « frêle »,

comme s’il s’agissait

de jeunes rameaux

que le vent martyriserait.

Mais combien ils se trompent,

mais combien ils croient,

tels de naïfs enfants,

au privilège de leur sexe,

combien ils estiment

leur condition

au-dessus de tout.

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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 10:05

On ne reste nullement

à sa fenêtre

aussi longtemps,

pensive,

absorbée,

hors de soi

sans quelque motif

d’inquiétude.

Je regardais

tes longs cils bleus

lissés de khôl,

je les croyais enduits

du givre d’un hiver proche.

Mais l’hiver

n’était-il simplement

en toi,

avec son gel,

sa froidure,

sans même que ta conscience

pût s’enquérir

du ténébreux motif

qui l’installait

en cette basse saison ?

 

Etais-tu parvenue

à une sorte d’étiage

qui t’abandonnait là,

au seuil d’un illisible futur ?

Ainsi sont les frêles esquifs

qui flottent indéfiniment

sur les eaux grises

 des lagunes,

que personne ne voit,

ils sont trop seuls

et leur solitude

ne projette nulle ombre

 sur le monde,

 juste un balancement

pareil au souci logé

au cœur de l’indicible.

 

Tes lèvres,

le beau motif

de tes lèvres,

j’en devinais le dessin,

 ces deux éminences souples

que fardait,

dans la discrétion,

un rouge assagi,

une teinte rose-thé

qui semblait si bien convenir

à ta venue en présence,

le vol à peine marqué

d’un argus

dans l’indécision de l’aube.

 

Et ce cou, si long,

 il me paraissait infini

comme le sont les voluptés

longuement attendues.

Il jouait avec les ombres,

se teintait tantôt de corail,

tantôt de bleuet

ou de pervenche.

 Indiquait-il la variation

de ton humeur,

un rai de plaisir

que voilait, aussitôt,

l’ombre portée

d’un chagrin ?

 Et ce collier de perles

du plus vif éclat,

un rubis illuminant

son écrin,

était-il le signe

d’une élégance réservée,

 d’un désir couvant

sous la cendre ?

 

Combien,

 depuis mon refuge,

ces arbres,

ces touffes de tamaris,

ces lotus qui dépliaient

leurs corolles blanches,

combien je savourais

 la délicieuse vision

 que tu m’offrais,

certes à ton insu,

mais ma gratitude

n’en était nullement réduite.

 

Attentive

 à la douceur

des choses,

 

voici le modeste poème

que j’ai écrit

 au titre de ce qui fut,

qui, jamais,

ne s’est reproduit.

Tous les jours

 je visite ta rue,

 interroge tes volets

sagement repliés,

 le voile de tes rideaux

qui, parfois,

flottent au vent

dans l’air semé

d’effluves printaniers.

 

Jamais je n’ai eu le loisir

de contempler à nouveau

ton si beau profil.

Il se perd aujourd’hui

parmi les caprices

de ma mémoire.

Je te sais là, cependant,

dans cette maison

au crépi jaune,

à la haute façade,

au simple balcon de bois.

Tu es la scansion

de mon temps,

 l’intervalle

qui n’en cesse

de finir,

suspendu entre

chaque seconde,

 ourlant les heures

de mystérieuses arabesques.

 

De réalité,

 tu n’auras plus

que celle

de ces quelques mots

griffonnés à la hâte

sur mes feuilles blanches.

Tu seras mot toi-même,

tu sais ce mot

indéfinissable,

unique,

dont rêve tout poète,

ce mot qui, à lui seul,

résumerait

le tout du monde

et il n’y aurait

plus rien à dire.

 Non,

plus

rien

à

dire !

 

 

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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 10:00
Attentive à la douceur des choses (1° partie)

« Le collier de perles »

Kees Van Dongen

Source : Pinterest

 

***

 

Ce matin-là, sais-tu,

le ciel était d’ivoire

et de vermeil,

ces teintes

qui devaient dire

à ton oreille

la douceur du monde.

J’aurais pu marcher

jusqu’au bord

de l’horizon,

je sais que je t’y aurais

rencontrée.

Te confondant avec

 la simple dragée

d’un nuage,

glissant entre

 deux pellicules d’air.

 

Les rues étaient désertes

et l’ou aurait cru

à une sorte

de renaissance.

C’est un sentiment de plénitude

que de coïncider avec la nature,

de marcher tout au bord du rivage

des êtres et des choses

sans faire plus de trace

qu’un flocon virevoltant

au creux de sa venue.

 

Cela coule infiniment,

cela n’a nul repos,

cela vient de soi

et s’éloigne

dans la juste mesure

du temps.

C’est si étonnant

cette chorégraphie

 si furtive,

ce chant proféré

par des lèvres muettes.

Comme une symphonie

intérieure

qui dilaterait la peau,

ferait se lever

l’écume de la chair.

 

Vois-tu, nous sommes toujours

ces marcheurs d’impossible,

ces minces aventuriers

qui ne vivent

que de sensations

et d’amours promises.

Nous les souhaitons

fructueuses,

emplies de ce nectar

qui façonne nos âmes

du plaisir du doute.

 

J’existe, vois-tu,

 mais tu ne le sais pas.

Tous les jours

je passe dans ta rue.

Une seule fois,

ce matin-là,

 j’ai pu t’apercevoir

accoudée à ta fenêtre,

faisant, dans l’air

qui frissonnait,

des volutes bleues

 

La vision a été courte

mais d’autant plus belle.

Oserais-je seulement

te décrire,

 toi qui n’as guère

que la consistance

d’une vapeur ?

Tes cheveux noirs,

mi courts,

qu’une bande de tissu bleu

retenait,

pareil au flux

d’une vague marine.

Ton regard était

comme perdu

dans l’espace,

deux lentilles sombres

que le jour lissait

de son calme infini.

J’aurais pu demeurer

des heures ainsi,

immobile,

n’ayant plus

ni passé, ni futur,

figé dans ce présent

dont il me plaisait

qu’il se donnât selon

le mode de l’éternité.

 

Comprends-tu,

toi mon Esseulée,

ce curieux état

de fascination

qui s’est emparé

de ma chair

clouée à demeure,

de mon esprit

qui n’avait

guère plus d’agilité

qu’un lointain souvenir

un peu écaillé

 par l’usure du passé ?

Je ne sais combien

de temps

je suis resté

à l’ombre de moi-même,

en cette lisière

du parc crépusculaire

qui cachait à tes yeux

ma peu avouable

curiosité.

 

Certes, j’étais Voyeur,

 mais comment lutter

contre cet irrépressible

sentiment d’exil

qu’aurait été mon retrait ?

Plus même, une fuite,

une désertion de qui j’étais.

La belle clarté s’épanouissait

sur la plaine de tes joues,

y dessinant les broderies

du bonheur.

Mais à quoi donc pensais-tu,

toi l’Immobile,

 toi la Secrète

 qui semblais ne vivre

 qu’au rythme

d’une bien sombre joie ?

Car je ne pouvais douter

qu’elle ne t’habitait

qu’à te conduire au bord

de quelque abîme

dont ton existence

me paraissait être tissée.

 

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 17:25
L’ombre, que me disait-elle de toi ?

                      Photographie : JP Blanc-Seing

 

***

 

 C’était un matin hésitant, à peine sorti des lèvres de la nuit. Juste une lumière qui effleurait les arbres, soulignait leur contour. Ils étaient des manières d’oriflammes discrètes dont nul vent, encore, n’agitait les frondaisons. Tout était dans l’immobile. Tout était dans le recueil. Dans l’attente souple de soi. Tôt levé, je savais que cette heure matinale serait belle, qu’elle viendrait à moi avec l’élégance de ce qui est originel, ne s’ouvre que lentement afin qu’une grâce soit présente qui dise la nature en sa plus exacte venue. C’est une joie sans pareille d’être seul au monde, ou bien d’en éprouver le sentiment, de se destiner à cette nature si disponible aux yeux de ceux qui, avec elle, sont en affinité, ne demandent que la rencontre, le frémissement de la peau à la pointe de l’heure.

   Mais est-on jamais vraiment seul, me questionnais-je ? Il y a le ciel et ses quadrillages d’oiseaux. Il y a la terre et les plis infinis de ses mottes d’argile. Il y a les mers, les ourlets de ses vagues qui n’en finissent de retomber dans des gerbes d’écume. Il y a le soleil, sa boule mauve ou bien blanche, ou bien rouge, la chaleur qui glisse sur la peau. Il y a TOI, surtout l’Inconnue que j’évoque au plein de mes rêves. TOI qui les portes à leur plénitude, ils sont d’immenses cerfs-volants dont la queue flotte de l’orient à l’Hespérie, leurs oscillations sont le rythme auquel mon cœur vibre en écho. Non, ne te moques nullement de mon romantisme, il et ma seule défense contre les morsures de la vie. Et elles sont légion, tu le sais bien, TOI ma chimère, TOI qui n’es qu’une ombre portée à l’épreuve du jour.

   Vois-tu, il n’y a guère de plus grande félicité que de te placer au centre de mon imaginaire. Là, au moins, tu es en sûreté et nul ne viendra t’ôter à l’exercice minutieux de mon regard. Intérieur, bien sûr, le seul qui soit vrai. L’extérieur est trop sujet à caution, trop embarqué dans le lot infini des contingences. Toujours quelqu’un pour l’amputer de sa réalité, le métamorphoser en un cruel strabisme qui dédouble la vérité, l’enjoint de n’être que fausseté, duplicité, tromperie, décor de stuc identique à la vacuité d’un songe-creux.

 

Être en soi, au creux de soi,

dans l’intime vérité de son être,

c’est ce qui nous échoit en propre

 

   Différer de ceci est s’exiler de sa propre personne et prendre l’envers d’une pièce pour son effigie. TOI la Précieuse, veux-tu que je te dise qui tu es vraiment ? A mes yeux, évidemment. Nullement au travers de ceux des autres qui sont de curieux glaçons suspendus à la voûte de l’indicible éther. Parfois, se demande-t-on s’ils existent ces yeux, si ce ne sont des cristaux que notre pensée a taillés pour nous donner le change, pour nous aliéner en quelque sorte, pris dans le double faisceau de leur inépuisable curiosité. Car les yeux sont curieux qu’aiguise le scalpel de la conscience. Car les yeux forent tels des trépans et il se pourrait que de nous, ne subsistent que quelques copeaux que le noroît emporterait vers d’autres cieux, à nous inaccessibles. Mais que j’en vienne à TOI, seulement à TOI. J’entends bien les manœuvres de diversion que les Autres fomentent à notre insu. Ils sont jaloux de notre passion tressée de dentelles et de trous autour desquels courent les fils de notre songe commun. Nous sommes bien dans notre empyrée onirique, nous sommes de simples échos, de mutuelles réverbérations qui tirons notre substance de ce dialogue de silence.

   Auras-tu seulement identifié l’origine de ma vision ? Dans ce matin clair de septembre, dans les lumières longues, avant-courrières de l’hiver, voici que tu m’es apparue, ma Fée de Clarté, telle cette ombre épandue sur la chair pulpeuse de la roche. Comme si tu en étais une simple émanation, un esprit minéral connaissant soudain sa pure essence, ce flottement au large de toi qui ne te déporterait nullement de qui tu es mais t’y reconduirait à l’aune d’une ellipse, d’une envolée de l’espace qui ne serait que ta propre effervescence au monde. Comprendras-tu mon trouble à te voir vibrer du cœur de l’ombre ? Des nuées de phosphènes gagnent la toile de ma peau, s’y logent mille étoiles qui sont tes murmures, les mots au travers desquels tu te signifies et te multiplies dans ce présent qui t’accueille comme le prodige de ta venue parmi le chant souple de l’être. Non, tu ne dis rien et n’as rien à dire. C’est la grâce du phénomène lorsqu’il se déploie pareil à l’eau qui chute du glacier, dit sa chanson bleue, profère l’intervalle entre les mots, ces sublimes médiateurs sans lesquels le langage n’existerait pas, serait pure énigme dans l’insoutenable rumeur de l’univers.

    Pourtant, tu le sais bien, TOI l’Attentive, rien ne sort de notre fantaisie que le réel que nous y avons logé, que nous avons métamorphosé au gré de notre caprice afin que, disposé selon nos inclinations, il se soumette à notre convenance et ne fasse, avec nous, aucune différence. Tu vois, comme la chair et l’ongle, la larme et l’œil, les lèvres et le baiser qui s’y dessine. Ainsi, tu n’es que le rayon que mon regard a rencontré un matin de douce insistance sur ces pierres millénaires alors que le jour consentait tout juste à se lever. J’imaginais des dormeurs et des dormeuses dérivant sur leurs couches, tels des nuages au ciel. J’imaginais des idées captatrices qui, soudain, t’auraient subtilisée à ma vue, TOI ma douce apparition. Alors il n’y aurait plus eu, sur cette étroite portion de la Terre, que ce face à face d’une erratique figure avec ce rocher, cet effacement subit de l’Ombre, TOI en ta vêture de rien. Ma solitude, alors, n’ayant plus de répondant, se fût accentuée et muée en un mutisme éternel. Ombre, parle donc encore une fois de façon à ce que mon existence ait encore un SENS ! Parle-donc !

 

 

 

 

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12 juillet 2019 5 12 /07 /juillet /2019 09:45
Douce empreinte de la lumière

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Ô, toi, l’Eloignée de mes yeux,

as-tu, en ta boréale contrée

déjà rencontré

la douce empreinte

de la lumière ?

Je veux dire ce baume

qui n’en finit de couler

et donne à la peau

la sourde clarté

d’un matin d’été

tôt levé.

 

Ici, sur mon causse,

dans mon pays de pierre

 et de vent,

jamais la clarté

ne s’arrête.

Toujours elle vient du Nord,

du côté de chez toi,

et file en direction du Sud

en faisant ses étranges

clignotements,

ses sauts de carpe,

ses capricieux saltos.

 

Pensant la voir ici,

sur le front arrondi

d’une gariotte

ou bien sur les murs

de pierres sèches

qui bordent les enclos,

et déjà elle est là-bas,

plus loin que l’horizon

et je pense à

ces étranges populations

d’au-delà les montagnes,

à ces peuples de pêcheurs

et de rudes cultivateurs

qui doivent en recevoir

 la verticale offrande.

 

Car, vois-tu,

toujours nous sommes

en dette,

ou devrions l’être,

de ce sublime accroissement

de l’être

qu’est toute venue à nous

de cette splendeur

qui nous remet

le don de voir.

 

Que serions-nous si,

soudain,

la lumière s’absentant

de notre habituel paysage,

nous ne pussions,

désormais,

qu’avancer à tâtons

dans la nuit lourde,

que serions-nous

à défaut d’être,

par elle, fécondés ?

 

Oui, tout vient d’elle,

tout part d’elle

et tout y retourne.

Mais quels seraient donc

ces hommes inconscients

qui pourraient

se soustraire d’elle,

oublier de lui vouer

quelque culte ?

Tu connais mon radical athéisme.

Mais pourquoi donc l’homme

éprouva-t-il, un jour,

le besoin d’inventer Dieu ?

La femme, sa compagne,

ne lui suffisait-elle donc pas ?

 

Et, comprends-tu,

si j’éprouvais,

par impossible,

 le besoin

d’avoir une religion,

ce serait celle,

solaire,

des anciens Incas

ou bien celle

d’un Zarathoustra

s’adressant ainsi

à l’immensité

de l’éther où ruisselle

la lumière blanche

de l’astre du jour :

 

« Je préfère me cacher

dans le tonneau

sans voir le ciel

ou m’enfouir

dans l’abîme,

que de te voir toi,

 ciel de lumière,

terni par les nuages

qui passent ! »

 

Certes, belles 

sont les dentelles des nuages,

ces respirations stellaires,

les flocons légers des cumulus,

les fines nappes des cirrus.

Mais combien le ciel

est plus souverain,

plus exact lorsque,

en son centre,

roule la boule

qui lui indique son cap

et lui fixe sa destination.

Et quelle est donc celle-ci,

sinon les améthystes profondes

des yeux, les tiens,

ceux de tes compagnes,

 si ce n’est la blanche porcelaine

des sclérotiques des hommes,

leur regard d’amour  

qui te tire hors de toi

et t’emporte

 en une aventure

dont tu ne connais

nullement le motif,

seulement l’émotion

qui l’anime ?

 

Ecrivant ceci,

c’est juste au retour

de ma tâche quotidienne

qui consiste,

dès le matin,

dans la réserve bleue

de l’aube,

 à herboriser.

Mais tu sais toute

ma gratitude

pour Jean-Jacques

et pour les herbiers

qu’il confectionnait

afin de peupler

son éternelle solitude.

 

Donc, ce matin,

j’ai cueilli ce rameau

d’un simple

dont je ne connais le nom

mais peu m’importe

de pouvoir le nommer

de telle ou de telle manière.

De lui, ce que j’attends,

c’est qu’il m’indique le trajet

de la belle lumière.

 

D’elle, la lumière,

 j’attends qu’elle me révèle

à moi-même

puisque, tu le sais,

 nous ne sommes jamais

qu’à la recherche

de ce continent invisible

que nous sommes tous,

que nous rêvons de connaître

 afin que notre avancée dans l’heure

soit diurne et non remisée

aux ombres nocturnes,

à ce coefficient d’effroi

qui se loge toujours

dans la faille ouverte

qui boit le sens des choses,

dont nous ressortons,

le plus souvent, épuisés,

sans plus aucune ressource

qui nous dirait le lieu exact

de notre marche.

 

Donc ce simple est beau,

lui qui est sculpté

par la lumière.

D’elle il tient toute son énergie.

D’elle il tient sa forme.

D’elle résulte son langage,

son élan,

les courbes qu’il nous offre,

 l’esthétique qu’il nous remet

comme son pouvoir

le plus secret.

 

Ce rameau se dit

en lumière

que féconde la lumière

de nos yeux.

Mais voici que,

 cette nuit dernière,

je t’ai créée en songe

(c’est bien nous qui fabriquons

ces images,

c’est de nous

que vient la clarté,

de notre conscience

qui a archivé dans ses arcanes

les milliers de photons

qui s’assemblent

afin qu’un paysage onirique

se puisse constituer ?),

donc tu étais sur une grève

 inondée

d’un miroitement gris,

tu te levais à peine

de ce ruissellement discret,

 tu étais, tout à la fois,

ce sable qui courait

au ras de l’eau,

cette plaque brillante

d’une onde qui se jetait,

là-bas, vers l’horizon,

dans la mer infinie.

 

De courtes vagues

venaient s’échouer

à tes pieds

avec lesquelles tu jouais,

comme tu l’aurais fait,

éprouvant de la paume

de la main

 la peau lustrée

et glissante d’un dauphin.

Au large de la vue,

deux barres noires

de rochers

fermaient presque totalement

 la baie.

En bas,

toute une joyeuse cohorte

de nuages blancs.

Plus haut,

le tissage plus serré

de cirrus

qui viraient

dans des teintes d’ombre.

 

Depuis ce lointain

où ma mémoire t’a reléguée,

peux-tu au moins voir

ce superbe chatoiement

pareil à la lueur

d’une pierre ponce

ou bien au reflet

 que le galet renvoie au ciel

depuis sa courbe

à peine venue au monde ?

 

Vois-tu, dans l’immédiate

avancée du temps

 - cet impalpable, cette écume -, 

ces algues noires

qui dessinent sur la toile

de la plage

le chiffre de qui tu es,

celui-là même

que je ne perçois

qu’au travers d’un rideau

de brume ?

 

Serais-tu l’incarnation

de Diane,

dont le nom te désigne

comme celle qui correspond

au ciel diurne,

celle qui soutient

la lumière du jour ?

 La sœur d’Apollon-le-lumineux,

le plus bel éphèbe

qui jamais se donna

aux yeux émerveillés

des voyageurs sur terre.  

 

Demeure ainsi

en ta puissance originelle

 et fais de ta réputation

de chasseresse

celle qui chasse les ombres,

écarte les ténèbres,

envoie la lumière

et, surtout, jamais

ne deviens Hécate,

cette déesse vouée

aux  maléfices,

celle qui hante les nuits

où la Lune renonce

à paraître au ciel.

 

Mais que serait donc l’existence

 sur une terre seulement parcourue

de sillons nocturnes,

une terre qui ne parviendrait

même plus

à dire son nom

puisque personne,

sur ses lèvres de nuit,

ne pourrait en reconnaître

le lumineux prestige.

Ô, toi, la loin venue

des aurores boréales,

des ciels où se déplient

ces belles écharpes d’émeraude,

fais-nous la faveur

de nous visiter

de tes doigts

où étincellent les étoiles.

Où repose notre

possible bonheur.

Lumière est en nous

Qui faseye et attend.

 

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7 juillet 2019 7 07 /07 /juillet /2019 13:45
De quel secret es-tu le nom ?

               Photographie : André Maynet

 

***

 

 

Qui es-tu donc,

toi l’invisible présence ?

 

   Je m’abîme à te connaître mais, jamais, n’y parviens. Tu es semblable aux rêves, ces menus oiseaux qui y figurent, que j’essaie de saisir mais déjà ils sont loin de moi, seule leur étrange vibration parle à mon corps de solitude. Cela fait si longtemps que je suis

 

un chercheur d’or

aux mains vides

 

  et le soleil ruisselle sur ma peau comme le seul don qui, jamais, pourrait m’échoir. Depuis toujours, sans doute, j’ai essayé de biffer ta silhouette, de l’amenuiser à la taille du minuscule, d’en faire un genre de feuille qui tremblerait sous la passée du jour. T’annulant, en quelque manière, je ne songeais qu’à me rendre libre mais ne me situais que dans une étroite geôle privée de clarté. Mais rien n’arrive qui se présente à mes yeux tel le refuge dont j’hallucine la réalité. Seules quelques gouttes pareilles à la rosée matinale demeurent suspendues à la cimaise d’un espoir qui, chaque jour, devient ce qu’il a été de tout temps,

 

une fuite longue

qu’éteint le crépuscule.

  

   J’ai joué, alors, au jeu infini des nominations car nommer aurait été t’amener dans la présence mais rien ne s’y fixait que de vagues patronymes qui fondaient comme neige au soleil. Je t’en cite quelques uns, juste pour le plaisir de rouler tes hypothétiques syllabes au creux de mon palais. La seule friandise que, sans doute, tu m’offriras puisque je ne suis guère sûr que tu puisses exister ailleurs que sur le papier glacé d’une photographie. Comme ta condition semblait t’allouer à ne vivre que dans le secret, c’est sur ce même secret que j’ai réalisé quelques variations. Une sorte de fugue langagière qui hésitait à se donner tant la lumière du jour aurait pu en atténuer la charge de mystère. Comment donc se disait « secret » en d’autres langues ? Ce que ma langue maternelle me refusait, peut-être d’autres me l’accorderaient telle une faveur dont je devrais tirer un plaisir si longtemps différé.

 

« Geheimnis » me disait l’allemand.

 

   Certes j’aimais cette clarté toute germanique, ses trois syllabes détachées, le juste et généreux élan que donnait la seconde, ce « heim » qui sonnait tel un appel.

 

   J’appréciais tout autant

le « Tajemstvi » tchèque,

 

   ses suites consonantiques complexes, sa finale qui faisait penser à un coup de fouet.

 

   L’italien m’offrait

 

« Segreto »,

 

   ce mot si proche du français que l’espéranto

 

« Sekreta »

 

   reprenait en quelque sorte en écho.

 

   Mais il n’y avait pas assez de distance avec le réel, mais ces vocables, s’ils étaient beaux, ne portaient nullement en eux cette charge d’obscur, de ténébreux, de sibyllin que j’en attendais. Je voulais un mot qui fût égal à ta réserve, qui s’ourlât de ta discrétion, qui parlât sur le mode du chuchotement et du retrait, de la disposition dans la faille d’ombre, le revers illisible des choses, la partie cachée du monde.

   Vois-tu, alors que ma fiévreuse quête était sur le point de toucher sa fin, venu du plus loin de la nuit, un nom brillait à la façon d’une étrange source sourdant des lèvres de la terre. Un nom-talisman, en quelque sorte, un nom-magie tels ceux qui figurent dans le domaine silencieux des « Mille et Une Nuits ». Un nom-miroir qui portait en lui les destins énigmatiques de l’Orient. Et voici que surgissait, venu de l’ancestral tamoul, l’une des plus anciennes langues, cette sorte d’enchaînement de syllabes courtes, glissant les unes dans les autres, tel un fluide coulant dans des veines cachées, un air léger se frayant un chemin parmi les belles et hautes frondaisons des palmiers, leurs têtes échevelées.

 

« Irakaciya »,

 

   tel était cet enchantement qui me visitait et ne parlait que de toi. Il y avait réel plaisir à prononcer, entre les lèvres, ce vocable si simple, si menu qu’il semblait tissé de fils aériens. Sans doute seule une voix dans la fraîcheur de l’âge pouvait en tracer le bel horizon. Et puis la complexité de son graphisme

 

ces lettres entrelacées,

ces spirales,

ces boucles

 

   devaient témoigner d’une fragilité en même temps que d’une discrète élégance. Ce dessin, ces hiéroglyphes, j’en traçais l’envoûtante forme au sein même de ma chair qui n’était qu’attente, pure vacance :

 

இரகசிய

 

   Une inscription pareille à ces formules lapidaires qui ornaient les frontons des temples et disait le rare de leur essence. Avant tout, bien entendu, je pensais à la devise d’Epicure :

 

« Cache ta vie ».

 

   Il me semblait que tu avais faite tienne cette sentence, qu’elle était même le lieu de ta propre vérité. Je ne sais si, comme les épicuriens, tu t’entourais d’une pléiade d’amis te protégeant des atteintes du monde extérieur ou si ton propre corps te suffisait en tant qu’enceinte érigée contre les vents mauvais. Mais voici telle que tu m’es apparue en rêve, peu de temps avant que l’aube ne commence à annoncer le jour.

   Tu es juchée sur une manière de meuble bas dont l’on ne perçoit que le plateau teinté de gris. Derrière toi, un fond d’ombre et de lumière sur lequel tu te détaches à peine, comme si, faisant partie de ton être, il pouvait à tout instant  te reprendre en lui et t’ôter du visage du monde. Tes jambes sont claires, lisses, à peine voilées de bas de soie dont le haut se termine par un genre d’écume blanche. Le haut de ton corps est dans sa nuit, un bustier noir en dissimule la troublante présence. Sans doute faut-il que ton apparence demande au voile le retrait, l’intime discrétion dont tu entoures ta furtive venue parmi les mouvements et les remous qui essaiment, ici et là, les spores du « bruit et de la fureur ». Oui, je pense à Faulkner subitement, à cette catégorie du « monologue intérieur » dont ses romans font l’apologie, comme si l’existence ne se résumait qu’à ceci, ne destiner ses confidences qu’à sa propre conscience, le dehors serait trop dangereux qui dissoudrait tout dans les mailles d’un incontrôlable maelstrom.

   Le bandeau derrière lequel tes yeux se dissimulent n’est-il la mise en image de cette sensation de vide, de vertige du monde auquel tu veux te soustraire, conservant en toi ces secrets qui sont la source vive à laquelle tu étanches ta soif de vivre en toute liberté ? Oui, la société est aliénation, la société est rapt de ceci même que tu as de plus précieux, à savoir cette geste poétique qui t’habite dont tu veux entendre les mots résonner à l’intérieur même de ta belle et unique sensibilité. Comment les prononces-tu ? En allemand ? En italien ? En tchèque ? En espéranto ?

 

« Geheimnis » ?

« Segreto » ?

« Tajemstvi » ?

« Sekreta » ?,

 

   les langues sont si belles qui nomment les choses en leur être ! Ou bien n’es-tu que cette pure germination, cette avancée qui se nommerait

 

« Irakaciya »,

 

   ces cinq syllabes qui semblent la « quinte essence » d’un être toujours en quête de soi ? Non, je sais, tu ne me donneras nulle réponse. Comment le pourrais-tu,

 

Toi l’Imaginaire ?

Toi l’Onirique

 

en ton retrait essentiel ? Il me suffira de voir ton corps de lettres, ainsi : 

 

இரகசிய

 

   Oui, tu es une arabesque au confluent des choses. Seulement ceci : une fuite à jamais. Demeure cette volute, cette spirale dans la pénombre du jour. Demeure, tu n’as d’autre voie à poursuivre que celle-ci !

 

 

 

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