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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 16:51
Se levant au jour de l’être

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

Cette lumière, me disais-tu,

cette lumière à peine venue,

ce mince liseré qui habille les choses.

Jamais, affirmais-tu,

l’on ne connaît l’autre,

juste ce contour

qui grésille à l’horizon,

meurt de n’être point arrivé

à ce degré d’ouverture

qui nous l’eût livré

tel celui que l’on attendait,

dont on n’osait espérer

qu’une rapide parution,

peut-être un simple mot,

puis la gueuse de silence

se refermant sur l’impénétrable

mystère des choses.

 

Longtemps nous errions

en nous-mêmes,

tels des navigateurs

au sextant pris de folie.

Nous ne voulions

nous enquérir de l’heure

qu’à ne nullement

y succomber.

Nous étions au bord du vivre

et souhaitions y demeurer

le plus longtemps possible.

Non pour briller.

Non pour nous donner en spectacle

sur l’illisible scène du monde.

Non, un destin d’éphémère

tout contre la vitre muette

de la lampe,

voici ce à quoi nous aspirions,

que nos présences si discrètes autorisaient.

Il nous fallait être, simplement,

l’un à l’autre face au doute

qui suintait du ciel.

Ne se savoir, chacun,

qu’en son anonyme contrée,

s’y abîmer dans la closure des yeux

 et voir, de l’intérieur,

la réverbération de ceci qui se refermait

à mesure que nous en demandions

l’impossible désocclusion.

  

Dans la courbe que faisait la lagune,

dans le bleu qui nappait tout

de son infinie et douce glaçure,

nos mains s’étaient rejointes

en une muette supplication.

Eût-il fallu que nous fussions

fous ou bien inconscients

pour ne pas happer

cet instant de bonheur,

l’enclore dans l’écrin

de ce qui se donnait

dans l’immédiateté,

en faire le sujet, plus tard,

d’une heureuse réminiscence.

Jamais l’on ne cerne

avec suffisamment d’exactitude

la plénitude d’un moment,

 le rare d’un lieu avec lequel

nous devrions jouer en écho

et que, pourtant, nous ignorons

pour la simple raison

que nous n’en apercevons

même pas la tremblante clarté.

  

La nuit venait tout juste

de quitter le socle de la terre.

Encore quelques haillons d’ombre

accrochés aux ramures des arbres,

ici et là.

Nulle autre présence

que la nôtre

et le langage de l’eau

dans son minuscule clapotis.

Ce flux, ce reflux de l’onde,

tu en sentais en toi

l’intime pulsation,

tu en devinais

 le vénéneux trajet

 dans l’étoilement carmin

de tes veines.

Tu me disais,

ce mouvement lent de l’exister,

cette si belle oscillation,

ce battement imperceptible,

ils sont la muse du poète,

le prétexte au rêve des aquarellistes,

ils sont aussi ce poison instillé

au plein de notre chair,

celui qui ruine notre devenir,

 tache l’espoir que nous avions

de pouvoir prospérer,

de connaître, peut-être,

un bref instant d’éternité.

 

Mais qu’était donc

ton corps auroral

se levant au jour de l’être ?

Une hallucination que tu m’offrais ?

Un sabbat de sorcière

dont je ne pouvais traduire le chiffre ?

Le rêve de l’inatteignable compagne

 dont je traçais la fuyante image

sur la toile perfide de mes nuits ?

Mais qu’était donc toute

cette immobile agitation

sinon le régime le plus contradictoire

qui se fût imaginé ?

Il y avait là,

à portée de mes doigts,

cette glaise souple,

tes bras dociles que l’air butinait,

tes longues jambes,

ces filaments soyeux

qui te reliaient à la sombre rumeur

de la terre.

Mais, ô combien tout ceci,

 cette lecture d’une vivante éphéméride

 qui s’effeuillait

dans la pellicule du temps

 était le spectacle le plus beau,

le plus inouï qui se fût jamais présenté

aux yeux des passants

et des chercheurs de sens !

 

Tout était donné

dans le pli attentif de l’heure

mais l’on n’en était toujours alerté

 qu’après que les choses

étaient passées,

que les événements

étaient retournés

au lieu de leur origine.

Alors que restait-il à faire,

sinon vivre à l’aplomb de soi,

ne faire qu’une ombre étroite,

coïncider un instant seulement

avec sa propre vérité

 - celle de l’autre était si loin ! -,

la déguster comme on le fait

d’un mets précieux ?

 

Mais, oserais-je l’avouer,

dans la verticale du jour,

alors que la lumière

bourgeonnait au zénith  

l’heure était passée

hors notre propre tumulte

- toute cette blancheur ! -,

nous nous sommes aimés

sur la rive soudain clouée

de chaleur.

Un instant,

un instant seulement,

 j’ai cru te connaître,

être allé au-delà de moi,

avoir franchi ma barrière de peau

pour enfin connaître

le revers de la tienne.

Mille illusions que ceci,

c’était la réflexion

de ma propre image

que je cherchais à saisir

dans le miroir profus

de ton corps.

Des étincelles s’y allumèrent

 qui, encore,

brûlent ma pensée

 aux moments de détresse.

Sais-tu,

toi la passante d’un jour,

combien de fois,

jusqu’à la cruelle obsession,

 j’ai rejoué cette scène

qui, aujourd’hui,

est si irréelle

qu’elle prend l’allure de brume

de la lagune qui nous accueillit

ce jour du passé

et ne parvient à mourir,

brasille au loin,

pareille à l’étoile perdue

au fond du firmament ?

Se levant au jour de l’être,

toi, l’inconnue,

m’avais crucifié

et je ne le savais point.

Seuls les stigmates

en forme d’éternelle brûlure.

 Le miroir m’en dit,

chaque jour,

 la tragique et ineffaçable

épiphanie.

 D’être ainsi cloué,

manière de chimère sacrificielle,

au mitan de mon destin

ne me désole nullement.

Ce que je voudrais, surtout,

mais ceci est hors de ma portée,

presser une fois encore

la pulpe de ton corps glorieux

dans celle, immensément vacante,

de mes doigts

et mourir.

Oui, mourir.

La seule liberté.

La seule délivrance !

M’y rejoindrais-tu ?,

mon unique

et éternelle consolation !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 10:02
Cette goutte d’eau

     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Cette goutte d’eau,

vois-tu, ce gonflement

du rien

sur le lisse de la feuille,

j’en éprouve la grise griffure

au sein même

de qui je suis.

Pourquoi, parfois,

les choses sont-elles muettes ?

Soudain le silence est grand,

l’espace infini et l’on a du mal

à cerner ses propres limites.

Car, alors, l’on ne s’appartient plus

et tout devient indistinct

et tout flotte dans un vide sidéral.

La saison est triste

qui vire du noir au blanc

et se fige dans le gris.

 

Tu sais, pourtant, mon amour

de cette teinte médiatrice,

de ce moyen terme

entre joie et douleur,

du merveilleux intervalle

entre deux mots,

de la douce tension

qui tient les amants

sur deux versants si proches,

leurs lèvres butinent l’effroi

de se perdre mais disent

l’instant béni

de leur rapprochement.

 

Comment te dire le jour

qui vient dans son floconneux,

son ténébreux couloir,

à peine un souffle

dans la gorge étroite du jour ?

 La lumière est une tremblante

goutte de suif

qui hésite

entre le retrait dans l’ombre

et le surgissement au-dessus

de la lourde fatigue

des hommes.

 

Hommes éreintés

qui ne savent plus le chemin

de leur futur,

hommes dont le destin

 les crucifie, ici,

en ce lieu de la terre

qui est comme

leur dernier reposoir.

Non, ne ris pas à mon lyrisme

teinté de mélancolie,

il est le seul amer

dont je dispose de manière

à ne point sombrer.

Chaque jour qui passe, ici,

sur cette illisible lande,

je lis, ou plutôt je feuillette

ces penseurs tragiques

qui m’ont toujours inspiré

la plus heureuse des félicités.

 

Je tutoie la métaphysique plénière

d’un Cioran,

je rêve et je doute de moi-même

en compagnie

du Senancour d’Oberman,

je médite sombrement

sur les rives enchantées

du lac de Bienne

avec Rousseau.

C’est ceci l’inclination des affinités,

la reconnaissance de l’état d’âme ami,

 la recherche de soi dans une dimension

qui ne l’effraie point,

la reconnaissance de l’altérité

 dans le miroir qui, en réalité,

ne reflète qu’une image,

la mienne,

puisque le monde n’est monde

qu’à reconnaître l’unicité

de ma présence.

 

Toi, à qui j’écris

ces lignes insensées,

ton existence n’a lieu

qu’à me servir

d’accusé de réception,

mais imaginaire,

mais si éloigné

que tu te confonds

avec le lointain cosmos,

tu n’en es qu’une vibration,

une sourde effervescence qui,

bientôt, s’éteindra.

Auras-tu vécu

en dehors de ma conscience ?

Tu ne me réponds pas.

Comment, du reste,

le pourrais-tu ?

Comment les autres hommes

le pourraient-ils,

ces buées,

ces rêves de brume

dans l’heure qui fuit ?

 

Jamais un mystère

n’a prononcé

le moindre mot.

Jamais un secret

ne s’est révélé

sauf à perdre l’essence même

de son être.

 

Je regarde cette image

en noir et blanc

punaisée aux solives

de ma soupente.

Derrière elle,

nul photographe

qui eût voulu immortaliser

une scène.

Devant elle, nul spectateur

soucieux d’en percer l’énigme

en clair-obscur.

Car, sais-tu,

toi l’invisible,

je n’existe qu’à même

ma parole.

A peine un mot s’évanouissant

et je n’ai plus

d’attache terrestre,

plus de corps où river

une probable amante

et mes nutriments ne sont

que des mirages

qui me traversent

et ressortent indemnes

de leur voyage

car ils n’ont rencontré

qu’une pensée

vide de sens.

 

La missive que je te destine

est pareille à une tresse

de gouttes claires

où rien ne s’imprimerait

que l’envers des choses,

leur coefficient

de nulle réalité,

leur brillance

sur l’arche vibratile

du temps.

Comme moi, vois-tu

les feuilles noires

où courent les questions

circulaires

de la rosée,

cette suspension,

ce passage entre la nuit du néant

et le jour de la présence ?

 

Ou bien suis-je le SEUL

à en éprouver la stridulation

dans ce gris qui meurt

et se désespère

de jamais connaître

l’ouverture, la clairière

par où initier le début

d’un événement,

 fût-il mince,

discret telle l’écume

à la crête de la vague ?

Pourquoi donc

cette sotte persistance

 à être ?

 Comprends-tu,

je devrais être doté

du seul courage

qui soit humainement possible,

m’abreuver à la ciguë socratique,

échapper ainsi à la vindicte

des sophistes

et connaître la seule chose

qui vaille :

LA VERITE.

 

Non, ne me réponds pas

puisque tu n’es

que la réverbération

de ma propre parole.

Si un pouvoir t’est accordé,

qu’il soit celui de saisir

cette coupe d’airain,

d’y verser quelques feuilles

létales,

d’en broyer la chair

nourricière,

de la mêler d’eau pure,

virginale, lustrale, 

de maintenir ma nuque

le temps d’un doux breuvage.

Après ceci,

après ce geste fondateur

de ma propre mortalité,

de ton soudain effacement,

nous pourrons dormir en paix

car ces feuilles

emplies de rosée

seront notre infini repos.

Oui,

INFINI !

 

 

 

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4 juin 2019 2 04 /06 /juin /2019 15:00
Désir-de-soi

          Œuvre : André Maynet

 

***

« Le désir des autres, posé sur elle, la souille,

et leur inattention la blesse. »

 

« Deux angoisses » - Jean Rostand

 

*

 

   Pouvait-on la voir, dans la lumière levante, autrement qu’elle était dans son intime nature ? Une fleur délicate que le jour effarouchait, une luciole luisant faiblement sur le bord de la nuit, une étoile qui faisait sa cendre dans le bleuissement du ciel. On n’avait guère à faire d’effort. Il suffisait de disposer ses paupières en meurtrières et de regarder au travers de ses illisibles fentes la venue à soi de la beauté, l’éclosion de la grâce en sa délicate fraîcheur, le grésillement de la présence lorsqu’elle se donne comme essentielle. Il y avait une évidence face à une autre évidence. C’est toujours ainsi, il faut déplier sa conscience avec confiance à cela même qui se dit à la manière du pur poème. Elle, Désir-de-soi, n’était là, dans l’accomplissement de son existence, qu’à paraître en tant que distraction de l’heure, palpitement de la seconde, brasillement de l’instant qui intime l’ordre d’un ici et maintenant exact, non reconductible, effusion d’une joie qui est le privilège du rare.

   Mais regardons, contemplons cette silhouette si pure, on dirait la clarté glissant, effleurant la bogue de cuir du scarabée, rebondissant en une pluie de claires gouttelettes. La lumière est de neige qui floconne tout autour, essaime ses milliers de gemmes irisées, ses perles de suif suspendues dans le miracle de l’air. Les cheveux sont une vague couleur de feuille morte que lissent le calme et la remise à soi du temps en son éternel suspens. Oui, le temps s’est ralenti et l’on entend encore, venant à nous, sa lointaine vibration, son écoulement dans la cannelure de verre d’une clepsydre. Si bien qu’il pourrait ne plus exister qu’au titre d’une curieuse éternité. Les yeux, ces grains qui ouvrent le monde, se sont dissimulés derrière un voile teinté de corail, il ressemble à la teinte aurorale, à ce devenir qui hésite, ne sait le lieu de sa venue, nuit, jour, jour, nuit, comme le jeu d’une balle enfantine frappant le mur du néant, ressortant victorieux dans l’arabesque étoilée d’une clairière.

   Et ce corps, cette argile claire que viennent poinçonner notre insatiable, notre irréductible impatience de connaître, notre doute le plus pulvérulent, notre désir qui fait la roue, notre solitude qui veut se parer des étincelles de la rencontre, ce corps, qui est-il, lui qui se dresse au-dessus de la savane de nos yeux et demeure en son fortin de chair sans qu’en aucune manière nous puissions en dire le premier mot, en dresser la plus orinigaire cartographie ? Ce corps qui fait sa voile blanche et ne cingle que vers son propre horizon, qui est-il pour agiter son inaccessible sémaphore ? Et ces bras, ce tissage si fin à contre-jour de l’âme, et les boutons des seins, cette friandise, cette menue collation dont nous voudrions qu’elle nous métamorphosât en enfants éblouis, que ne sont-ils le simple prolongement de nos doigts infertiles ? Que ne le sont-ils ?

   Et cette étrange vêture, ce genre de marbre avec ses plis si exacts, ce bouillonnement figé, cette stalagmite à l’assaut d’une chrysalide, que ne pouvons-nous en disposer, l’ôter et la remettre dans une sorte de flux et de reflux qui ne serait que le jeu que nous installerions tout au bord de notre volupté captive ? C’est si beau le ballet stupéfiant de l’apparition-disparition. L’effet de réel qui appelle le néant, puis le néant qui appelle l’effet de réel. Eternelle et inépuisable dialectique qui se situe à la jointure existentielle dont notre être est l’unique et singulière palpitation. Nous observons une icône dans son globe translucide et c’est l’image d’un cruel dessaisissement qui vient biffer la moindre de nos certitudes et nous reconduire en cette étrange contrée  où le désir vidé de son sens n’est qu’un drapeau de prière flottant au carrefour perdu des ciels.

   « Le désir des autres, posé sur elle, la souille », nous dit le savant en sa connaissance plurielle du monde. Combien il a raison. Désir-de-soi, nous ne pourrions ni l’effleurer, ni la déflorer qu’au risque de la perdre et de nous perdre nous-mêmes. On ne touche nullement à l’élégance lorsque, sûre de soi, elle avance telle une reine dans un palais des glaces, mille images s’irradiant de sa subtile présence.  « …et leur inattention la blesse », poursuit avec sagacité l’homme de science. Car, pour être étrangère, Désir-de-soi n’en attend pas moins qu’un regard la touche dont elle fera le site d’une intime reconnaissance. Nous, les regardeurs, elle la regardée, ne trouvons l’aire où habiter qu’à l’aune d’un éternel jeu de miroirs.

   Elle, notre reflet, nous qui la reflétons, ne sommes au plein de nos propres histoires qu’à demeurer sur cette illisible frontière qui partage et unit à la fois deux possibles égarements aux confins de l’univers. Elle l’indistincte, elle l’intouchable, elle le mirage vibrant dans les dunes du désert ne s’abreuve qu’à son propre désir car, toujours, c’est le soi qui demande son emplissement avant même que l’autre n’apparaisse et ne dise le nom qui le porte au-devant de lui. Toujours nous sommes incomplets, à la recherche de ce fragment qui nous éblouit au loin, pareil au diamant dans son écrin. Qu’il nous fascine, cependant, suffit à notre bonheur. C’est parce qu’il y a « loin de la coupe aux lèvres » que les lèvres articulent le son de l’amour. La distance est toujours la condition de son effectuation. N’existerait-elle que nous ne saurions ni l’amour, ni le désir qui en arcboute l’architecture ! Et nous serions remis au pire nomadisme qui soit, une errance sans fin ni commencement. Une solitude faisant écho avec sa propre solitude.

 

 

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22 avril 2019 1 22 /04 /avril /2019 09:06
Nous perdons nos vies

                « Nous perdons nos vies

        avec la hantise de ne jamais connaître

           ce que nous voulions posséder »

 

                   Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Elle, la Nymphe au corps attentif,

elle née de l’aube

à peine posée sur le jour,

comment pourrions-nous la connaître

alors que les choses sont si fugitives,

alors que tendre les mains devant soi

ne retient jamais

que des lambeaux de nuit,

quelques copeaux de mince vérité ?

 

D’elle nous aurions souhaité

la caresse inventive,

même le seul effleurement

eût été une onde

de rapide bonheur.

Mais voilà, notre destin

est toujours en arrière de nous,

en avant de nous

et rarement coïncidons-nous

avec notre être.

 

Cet être, cet insensible,

cet impalpable

nous lui demandons

de se manifester

mais il est fuyant

tel l’éclair  du ruisseau

et notre visage bruisse

de fines gouttelettes.

Que pouvons-nous faire

de ces pointes de diamant

qui brillent au bout de nos doigts,

sinon les regarder dans l’instant

qu’elles nous visitent,

et renoncer sitôt à leur éclat ?

 

Bientôt elles ne seront plus,

dans la brume de notre mémoire,

que choses ayant brièvement existé,

que mirages se perdant

dans les sables de notre propre désert.

C’est bien ceci, notre problème,

l’infinie solitude

et, tout autour,

la présence sidérante

du vide.

 

Nous tâchons de penser

le monde habité

et ce ne sont partout

que ruines fumantes

et colonnes antiques

vaincues par la dague

du temps.

Existons-nous vraiment ?

Telle est la question

qui gire sans cesse

dans le labyrinthe

de notre corps.

 

Serions-nous lézardés au point que

nous nous confondrions

avec l’amas de pierres

de la masure,

avec la dalle de ciment

qu’un lierre traverse

et reconduit à néant ?

 

Toujours nous rêvons

de pays lointains,

de contrées magiques,

de paradis ornés de fruits,

peuplés d’animaux gracieux,

abritant en leur sein

de merveilleuses chairs

dont nous pourrions user à satiété.

Mais les chairs palpitent au loin

telles des anémones de mer

et le peu de suc qui glace nos palais

dit la folle illusion dont,

le plus souvent,

nous sommes les victimes.

 

Nos yeux se dévoilent,

nos yeux se déplient

que nous lustrons

du bout de nos doigts

incrédules.

Une forme blanche,

toute de rigueur

et de silence assemblés.

Une Nymphe, disais-je,

 au seuil de l’ombre nocturne.

Elle vit dans l’oubli

d’elle-même,

ramassée autour d’un corps

qui paraît si mince, si fragile.

 

On dirait une Tombée du ciel

dans sa parure de nuages,

dans son éblouissement simple

d’écume.

Elle est recueillie

et se montre identique à la chrysalide

avant qu’elle ne connaisse le jour.

Son visage est porcelaine ancienne.

Ses longs doigts, pattes d’insectes.

Ses jambes sans fin, attente de l’heure

qui se retient sur le bord de son souffle.

 

Une gerbe de fleurs s’épanouit

sur la plaine de son dos.

Des linges transparents

voilent et dévoilent

une instinctive pudeur.

Elle doit être sans désir autre

que de s’appartenir

en sa plus réelle éclosion.

Elle se tient tout contre

la paroi du monde,

là où son rideau de scène

bat contre les vents du ciel.

 

Elle est apaisée

comme peut l’être

le jeune enfant

dans la primeur de l’âge.

Elle, l’Eloignée ;

elle, la Chose qui fascine nos regards

et façonne nos désirs ;

 lui, l’Objet  de notre unique attention

qui nous fait signe

comme notre « part manquante » ;

eux, les Sentiments que nous portons

à notre propre conscience d’exister ;

elles, les Passions

qui nous brûlent de l’intérieur

et réduisent notre pensée en cendres,

labourent le massif de notre chair,

comment répondre

à leur silencieuse injonction,

comment concevoir l’exister

autrement que dans la lame abrasive

du pur désespoir ?

 

Toujours une flamme vacillante

à l’horizon

que mouche, soudain,

le surgissement du vent.

Toujours un feu de la Saint-Jean

que cinglent les dagues de pluie.

Toujours une eau de source contrariée

qui se perd

dans l’abîme

épuisé

du sol.

 

 

« Nous perdons nos vies

avec la hantise de ne jamais connaître

ce que nous voulions posséder »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2019 7 20 /01 /janvier /2019 16:18
Sous le signe du feu

        Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Sous le signe du feu

C’était là je crois

La juste mesure

De ton être

Nous marchions

Sur la grève

Ne disions rien

Le silence était

Entre nous

Aigu tel un houx

Peut-on jamais changer

Le cours des événements

Faire renaître l’amour

Là où il n’a plus cours

 

Des oiseaux blancs

Traversaient le ciel

Que nous n’apercevions plus

Le vent de mer escaladait les rochers

Nous aurions pu nous y abriter

Préférions ce courant

Du Grand Large

Le chemin qu’il traçait en nous

Dont les volutes se perdaient

Quelque part

Dans la trame usée

De notre passé

 

Tu aimais ce granit

En feu

Que teintait le crépuscule

Tu en faisais la pierre

De ton désir

Tu le crucifiais au creux

De  ta passion

Tu le voulais arrimé

A ta pure volonté

À ta toute puissance

Et pourtant quel était

Ce chiffre inquiétant

Gravé au plein de tes errances

Ce regard qui plongeait

En lui

Dans un nul aujourd’hui

 

Sous le signe du feu

Tel paraissait ton destin

Dont la route filait à l’horizon

Au défi de ta raison

Oui car tu aurais voulu

Que rien ne t’échappât

Que ta singularité

Marquât son sceau

Sur la proue blanche

Des bateaux

Au loin

Sur le front des hommes

Dont tu rêvais

Sur l’étrave des sexes

Qui toujours

Imprimaient en toi

L’étincelle

Du désarroi

 

Vois-tu le buisson noir

De tes cheveux

La liane rouge

De ton corps

Elle oscille

De pourpre à alizarine

Elle est simple trait

De sanguine

Elle s’enroule tel le lierre

A l’hélice érodée

De mes prières

Et mes mains jointives

N’y pourront rien

Tu seras toujours

Cette manière

De courant marin

Cette empreinte au loin

Qui brasille

Cette vrille

Ce FEU

 

 

 

 

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16 juillet 2018 1 16 /07 /juillet /2018 14:53
Quel feu nous parle ici

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Quel feu nous parle ici

 

Me disais-tu

C’est tout juste si nous l’apercevions

Caché là-bas dans le creux du vallon

Il faisait sa sourde présence

Son chant si discret

Sa parole de nuit

 

*

 

Je te disais

Prends garde à lui

Il pourrait devenir cendre

A seulement en ignorer la présence

A l’oublier dans le tumulte

D’une fuyante existence

 

*

 

Nous avancions d’un pas si discret

Le vent eût pu l’annuler

Il était heureux à cette heure native

Que rien n’advienne

Qu’aube et silence

Nos vies frôlaient le temps

Sans même que nous en sentions

Le ténébreux événement

Nous avancions seulement

Nous avancions

Hors de nous

Hors du temps

 

*

 

Quel feu nous parle ici

 

Telle était ton antienne

Ton intime rumeur

De toi elle débordait

Dans le mot retenu

A peine si tu chuchotais

Dans le jour qui sourdait

 

*

 

A ta question je répondais

Par une autre question

Que nous importe ce feu

S’il n’est résurgence

De notre passion

S’il n’est ouverture

De cette dimension

Par nous oubliée

De nos destinées

Qu’un rien a soudées

Qu’un feu éteindrait

 

*

 

En bas dans la vallée

Des hommes

L’heure faisait

Son étrange bourdonnement

Les troupeaux allaient aux champs

Les enfants faisaient voler

Leurs cerfs-volants

Les collines dans la brume

Se hâtaient lentement

Les ruisseaux sous les feuilles

Distillaient leur écume

 

*

 

Quel feu nous parle ici

 

En réalité rien ne parlait

Que nous ne sachions

Dans la claie

De nos cœurs endeuillés

C’était la fin de l’été

Bientôt viendraient les jours

De moindre lumière

Bientôt surgiraient

Les premières bannières

Qui signeraient l’heure de partir

De quitter cet ici

Où nous n’avions rien appris

Que ce vertical sursis

Il n’était que notre heure alanguie

Le glaive de notre souci

 

*

 

Quel feu nous parle ici

 

Nous errions sur les chemins

De grande lassitude

Nous rivions

A nos folles habitudes

Le bleu se perdait là-bas

Dans le ciel

Deux silhouettes disparaissaient

A l’horizon

A n’en pas douter

Nous n’avions nulle destination

Aucune raison d’espérer

Au-delà de notre narration

Ainsi coulent les eaux

Au lieu de leur perdition

Jamais elles ne voient

Leur résurgence

Seulement l’abîme ouvert

De leur béance

 

*

 

 

 

 

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8 juillet 2018 7 08 /07 /juillet /2018 08:57
Ce dos dans la cendre du jour

 

                       Chemin de poussière

                       Œuvre : Dongni Hou

 

 

*

 

 

Ce dos dans la cendre du jour

Cette fuite à rebours

 

T’appartenaient-ils au moins

Ou bien étaient-ils ce départ au loin

Cette inconnaissance de toi

Jamais on n’enclot sa loi

La tutoie seulement

Dans l’à-peine présent

Et les choses disparaissent

Dans la fondrière traîtresse

 

*

 

Tu avais beau implorer

Tu avais beau interroger

Tout fondait dans le gris

Des espaces meurtris

Rien ne se donnait vraiment

T’en coûtât-il d’en sonder

Le terrible dénuement

Le reflux là-bas émondé

Des souvenirs

Pareils à des soupirs

Exhalés du vide

Ils y sont apatrides

 

*

 

Ce dos dans la cendre du jour

Cette fuite à rebours

 

Dont tu ne voyais

Que reflets de miroir

Ils étaient ton passé

Celui qui se perdait

Dans ce fond si noir

Ce dos  était un au-delà

Une terra incognita

Une partie au large de toi

Le clignotement d’une voix

Un archipel perdu

Au mitan des flux

Un isthme si étroit

Ton âme y poudroie

Dans le sombre réduit

D’un réel sans d’appui

 

*

 

Que territoires existassent

A ton corps défendant

Ceci était insigne menace

A l’horizon des ans

Tu en sentais la lame d’exil

Le vertical péril

Tu aurais voulu

Dans ta geôle exiguë

 Te détourner de toi

Saisir un fin grésil

Il n’en demeurait qu’un fil

Une lanière de soie

Le ressac d’une joie

Bien mince était le ru

Qui égouttait tes yeux

Il disait la venue

D’un destin ténébreux

Ton affliction était visible

Esprit sensible

Ton émotion intacte

Vérité la plus exacte

 

*

 

Bien des vivants

Bien des errants

Ne savaient de toi la discrète

Qu’épiphanie soustraite

Vision distraite

Ce langage de sourd-muet

Ton corps en était le reflet

La blancheur de ta peau

L’insoutenable écho

Ô combien nous aurions voulu

Te retournant face à nous

Au-delà de ton gracile cou

Deviner ton noble statut

Surprendre ton visage d’ange

Chanter à l’infini tes louanges

Nous voguions dans l’étrange

Et voulions nous rassurer

Car il y avait danger

A plus longtemps t’ignorer

Inconscients nous étions

De ton bel abandon

 

*

 

Ce dos dans la cendre du jour

Cette fuite à rebours

 

Au croisement de la vêture

Comme pour dire la biffure

Et cette rouille des cheveux

Et ce rose passé des nœuds

Et cette chair

Au motif si clair

Et ce deuil du corps

Cet infini trésor

Jamais nous n’en serons

Les possibles diapasons

Puisqu’en chemin

Tu nous laisses orphelins

Nous n’avons pour destin

Que d’embrasser

La poussière

Nulle prière

N’en souhaitât jamais

L’invisible frontière

Jamais

 

*

 

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 14:19
Les anges existent

             Œuvre : André Maynet (Détail)

 

 

***

 

Les anges existent

 

Souvent la nuit

Dans le pli des ténèbres

Me réveillant en sursaut

Je croyais saisir

Ces êtres ineffables

Qui tressaient à mes rêves

Les délices d’une fable

Le plus souvent

De cette apparition

Ne demeuraient que

Quelques hallucinations

Quelques illusions

Que le jour vite dissipait

Quelle douleur alors

Que ma solitude

Qui n’étreignait

Que des voiles d’hébétude

Quelle errance

À l’approche du jour

Je demeurais en silence

Au bord du possible

J’en priais la venue

Comme un enfant sensible

Attend son Noël

 

*

 

Les mains battaient le vide

Les bras n’étreignaient rien

Les hanches étaient orphelines

L’ombilic à peine une ombre

Le sexe à cent lieues de sa gloire

Les pieds joints comme

Pour une crucifixion

 

*

 

Que t’arrive-t-il

Qui te confine ainsi en toi

Me demandaient mes amis

En plein désarroi

Tu n’es plus qu’une braise

Que le jour éteint

Qu’un signe usé

Aux cimaises d’un musée

Aussi je divaguais

La journée durant

Souhaitant qu’enfin

En une nuit élue

Le mystère s’accomplît

De la discrète venue

De cette brume de chair

De ce songe aérien

Qui faisaient au ciel

De ma chambre

Ce baldaquin de beauté

Dont j’attendais

Pure félicité

 

*

 

Imagine-t-on plus belle vision

Que celle dont un dieu

Vous fait le don

Cet ovale du visage si peu tenu

Il pourrait s’effacer à tout instant

Ces yeux profonds en amande

Ces sourcils parenthèses d’amour

Ce nez si fuyant

On dirait un musc

Qui va et vient

Jamais ne se pose

Ce cou d’amphore

Ces attaches de soie

Ces épaules fragiles

Les boutons des seins

Qu’éclaire un rouge éteint

Le nombril en sa mince vasque

Les mains comme des insectes

La douce entaille du sexe

Le mont de Vénus étonné

 

*

 

Et puis ces ailes de tulle

Ces effleurements de joie

Ce luxe du vol annoncé

Ne serait-ce là ce qui

À moi destiné

Parfois me rend fou

Parfois me désespère

Mais comment faire

Pour saisir là toujours

Ce qui fuit

La feuille dans le vent

Le vol de l’oiseau

La couleur état d’âme

Le rythme d’une poésie

L’éclosion d’une larme

L’éclair d’une intuition

 

*

 

Depuis que je l’ai vue

L’Ange avait un sexe

C’était une jeune fille

Avant qu’elle fût nubile

C’était une voix

 Qui faisait sa lumière

Immobile

C’était une parole si ténue

Un bruit cristallin

Comme en font les séraphins

Ses cousins

 

*

 

Depuis que je l’ai vue

Mes amis

Ne me reconnaissent plus

Je suis paraît-il si éphémère

On me prendrait

Pour un rameau de lierre

A la recherche de son lieu

Ils sont naïfs je vous le dis

Mes amis

Les anges n’ont pas de lieu

Pourquoi en aurais-je un

Ma chambre est en plein azur

Parmi une pluie de colombes

Leurs plumes si blanches

Tout contre mes hanches

Peut-on rêver mieux

Que d’être un ange

Je vous le dis

Précieux amis

Peut-on rêver mieux

Que ce rouge rubis

Le désir est un feu

Qui brûle à jamais

Au plus haut des cieux

 

*

 

 

 

 

 

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4 juillet 2018 3 04 /07 /juillet /2018 17:34
Il nous fallait ce feu

                 Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Il nous fallait ce feu

 

Il nous fallait cette ligne

Qui vibrait à l’horizon

Il nous fallait ce signe

Qui signait notre unisson

 

*

 

Nous partions dès avant l’aube

Les hommes dormaient

Dans leurs lits de bois

Les moutons

Dans leurs lits de laine

L’air dans la vallée

Etait cette invisible haleine

Cette voix à peine levée

Ce doux frisson semé

Parmi la brume

Parfois un reste de lune

Gonflait le lac immobile

Du ciel

 

*

 

Nous parlions peu

Avares de nos voix

Généreux de nos corps

Sur leur attentive margelle

Se devinait la divine impatience

Celle qui les unissait

Dans la neuve pliure du jour

Les aurions-nous ignorés

Ils auraient rugi tels des fauves

Que la faim terrassait

Leurs crinières faisaient

Leur halo insolent

 

*

 

Nous étions au centre

Du drame

Pareils à des enfants

Surpris en plein rêve

Qui demeurent hagards

Dans la flamme du jour

Leurs paumes ouvertes

De n’avoir connu

Qu’une partie

D’eux-mêmes

Ce suspens à jamais

Qui était adversité

 

*

 

Il nous fallait cette ligne

Qui vibrait à l’horizon

Il nous fallait ce signe

Qui signait notre unisson

 

Il nous fallait ce feu

Condition de notre passion

Eviter de trop nous connaître

Telle eût été notre perdition

 

*

 

En bas sur le seuil ombreux

Des maisons

Les hommes se levaient

Ivres de nuit

Les femmes titubaient

Privées de jour

Longue avait été la traversée

Rares les amours

Leurs chairs se tutoyaient

Mais se perdaient

Dans le tumulte du temps

Ce marais dont jamais

On ne saisit les rives

Ce fleuve étincelant

Qui vogue à l’infini

Cette gemme de l’instant

Qui nous éblouit

 

*

 

Il nous fallait ce feu

 

Nos étreintes étaient

Brèves et fiévreuses

Chargées du poids insigne

De la Mort

Témoins le bosquet

Au frais feuillage

Le geai des chênes

Dans sa fuite bleue

La mésange charbonnière

Le casque noir de sa tête

Le jais brillant de son œil

Son vol léger partout

Où l’air la cueillait

Se doutait-elle

De notre urgence

À être

Ici sous la lourde férule

Du ciel

 

*

 

La boule blanche du soleil

Trouait les nues

Les collines s’allumaient

De sinistres lueurs

L’aurore s’était abreuvée

 Du sang  des vivants

Elle disait au loin

La rude épreuve de vivre

Le sombre devoir

De clouer bientôt

Sa dépouille

Aux portes usées

Des demeures

C’était la coutume

Dans ce pays sans nom

 

*

 

Le sursis était pendu

Telle une boule de cristal

Qui crépitait de mille vérités

Hommes sur terre

Seul le signe d’AMOUR

Porté à son incandescence

Pouvait encore nous sauver

D’une dérive

Depuis longtemps

 Commencée

 

*

 

Le soir après avoir épuisé

Les ressources des buissons

Et des haies

Les chants du vent

Et le cours de la mer au loin

Nous redescendions

Parmi les hommes

Nous avions été

Dieu et déesse

L’espace de nos corps

Crucifiés

Il nous fallait redevenir

 Mortels

Infiniment mortels

Telle était la dure loi

Des étreintes qui cessent

Et parfois des pleurs saignaient

À nos yeux martyrisés

 

*

 

Il nous fallait ce feu

 

Il nous fallait cette ligne

Qui vibrait à l’horizon

Il nous fallait ce signe

Qui signait notre unisson

 

*

 

 

 

 

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1 juillet 2018 7 01 /07 /juillet /2018 11:56
Comment aimer sous le ciel gris ?

" Solitude des latitudes..."

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

***

 

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

Comment arriver à l’Autre

Alors qu’on est en peine de soi

La lumière est si basse

Qui cloître les yeux

En leur énigme de verre

Le jour est si peureux

Qu’à peine un oiseau effleure

 

*

 

Vois-tu parfois le courage d’être

Nous manque et nous proférons

L’esquive

Plutôt que donner lieu

À la rencontre

Nous demeurons sous la ligne

De roches noires

En notre essentiel mutisme

Mais peut-être n’avons-nous

D’autre issue

 

*

 

Là-bas dans l’inaperçu

Sont les mouvements du monde

Leur lente palpitation

Leur syncope parfois

Le rythme de l’amour

En son éternel recommencement

Un flux reflux qui n’a de cesse

Un balancement de nycthémère

Nous disant l’immédiate fusion

Du temps

 

*

 

Au plein des terrasses

Sont les cercles blancs des jupes

Les chemises ouvertes des hommes

Les grappes mauves des glycines

Les promesses que l’on fait

Sous l’œil complice des passants

Le rose monte aux joues

Le cœur s’emballe doucement

La vie émonde ses soucis

La passion furtivement rougeoie

 

*

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

En cette latitude

Il est si peu de présence

Solitude nous est remise

Comme seul mot

Que nous aurons à prononcer

Dans le concert inabouti

Des choses

Tout ici dans l’impalpable

La soie est douce

Son effleurement presque un péché

Il est trop tôt ou bien trop tard

Pour ne s’accroître que de soi

Les noces sont multiples

Elles nous appellent au rivage

De la belle inconnaissance

 

*

 

Tout demeure à apprendre

Du fond même

De sa propre conscience

Du nuage où glisse le ciel

De la mare où croit la mousse

Dans sa parure d’ombre

De la mer au loin qui bat les varechs

Odeur iodée posée

Sur le revers de l’âme

 

*

 

Sais-tu toi l’Inconnue

Attablée au seuil d’une vision

Combien je suis à toi

Ne te connaissant nullement

T’espérant seulement

Quand le vent apaisé

Porte avec lui la senteur

D’une chose rare

Un cyclamen un lotus

Le dépliement d’un camélia

Précieuse tu l’es

En ta distance

En ton éloignement

Ce prodige de l’espace

Nous unit bien mieux

Que ne saurait le faire

La liaison de nos corps

Assemblés

Car alors grande serait

La tentation

De nous déchirer

Rien de plus urgent

Que la coupure

 

*

 

Les hommes n’aiment rien tant

Que l’imperceptible brume

La voile derrière l’horizon

L’anémone de mer

Que recouvre la semence de l’eau

L’écume de neige à pic du ciel

Une absence naissant d’une présence 

 

*

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

Toi que je devine si attentive

Que me conseilles-tu

Sauf de me taire

De faire silence

De clouer mes lèvres

Sur la gemme d’un secret

J’aurais tant aimé un signe

Peut-être une pluie de papillons

Le chant d’une cigale

Dans la touffeur de la garrigue

N’importe

Une roupie de sansonnet

Eût fait l’affaire

Le bleu d’un sentiment

Le rose d’une affliction

Le noir d’un deuil

L’éblouissant arc-en-ciel

D’une pensée

À seule condition

Qu’elle fût sincère

Libre de toute affèterie

 

*

 

Depuis le rocher où ma vie se tient

Sous la courbure grise du ciel

Je ne suis peut-être

Que ce roitelet déchu

Attendant le don d’une couronne

Viens donc belle Illusion

Avant que la nuit ne m’étreigne

Il fera si froid ici

Parmi le désordre du vent

Et les premiers frimas

Grande est la gelure

Quand l’espoir tarit

Grand le silence

Quand se taisent

Les étoiles

 

*

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