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17 septembre 2026 4 17 /09 /septembre /2026 07:13
Esquisse d’une peine

Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

Toi l’Esseulée

Comment pouvait-on te rejoindre

Tu semblais si enclose en toi

Plongée dans une méditation

Qui sans doute te dépassait

Où étais-tu donc

Qui ne pouvait se dire

Dans quel lieu d’étrangeté

Dans quel temps tissé de rien

Et ce cruel silence autour

Et cette meute de bruits dedans

Qui devait forer

En ton corps

L’incision d’un deuil

 

*

 

Vois-tu te regardant

Je me reculais insensiblement

De manière à te saisir

En ton entièreté

Mais était-ce au moins

Possible

Aperçoit-on jamais quelqu’un

Avec son passé

Son présent

Son futur

Le temps est cette idée

 En fuite d’elle-même

On cherche l’instant

Et l’on ne trouve

Qu’un peu de poussière

Le gris d’une fumée

Se perdant

Dans le corridor

Des nuages

 

*

 

Te sais-tu au moins

Nommée

Par mes soins

Entourée

 Des plus exactes attentions

Placée dans l’écrin

Qui s’essaie

Au verbe du monde

Il est si étrange

De ne rencontrer

Que la fugue des choses

Un massif de cheveux

Dans le noir

Des épaules d’albâtre

Leur chute dans le jour rare

L’angle des bras

Tel une tristesse

Les mains crochetées

Aux genoux

Suppliantes

Révulsées

Atteintes d’hébétude

Le fût des jambes planté

Dans l’indifférence du sol

Comment aborder tout ceci

Hors les mots de la déréliction

 

*

 

Autour de toi je vois ceci

Qui je suppose te rend

Invisible

A toi-même

Aux autres

Le ciel en coulée sombre

Est-ce un bronze

Un vert-de-gris

Sa nuance est si austère

Son air si dense

Jaune l’horizon

Où ne se découpent

Que des étrangetés

Un temple est posé là-devant

Avec son fronton si régulier

Une horloge y a suspendu

Son heure

Sans doute destinale

Sans doute d’effroi

Puis le noir des arcades

Mystère gonflé d’ombre

Une galerie teintée de cendre

Aux colonnes démesurées

Hautaines

Sidérées

Engluées

Dans leur propre matière

Ombres longues décidées

À entailler

À dépecer

À tuer

Le sang est déjà présent

Le long des coursives de pierre

 

*

 

Deux hommes en discussion

Mais s’agit-il de figures humaines

Leur rigidité est telle

On dirait les Marionnettes

De la Mort

Ne disent rien d’autre

Que leur absence

Des causeries des gens ordinaires

Leur funeste préoccupation

T’attendent-ils

Toi L’Insurgée

Pour te conduire à trépas

Ton immobilité est si grande

La démesure d’un marbre

La fermeture de la statue

A autre chose que son secret

Un triangle

Un rectangle d’ombre

La découpe blanche

 D’une fontaine

Une eau noire y brille

D’un inquiétant éclat

Autour la terre est un tapis

De haute laine

Qui ne laisse passer

Nul son qui viendrait

De l’abîme

En réalité il est

En toi

Vacant

Librement ouvert à ta venue

Il est l’écart qui te sépare

De ta propre présence

Es-tu autre qu’une esquisse

Sur une toile

Nous n’attendons qu’un signe

Pour venir t’y rejoindre

Sais-tu le peu de réel

Qui nous habite

Nous aussi sommes

Des songes

Des scansions que le temps

Aurait dispersées

Au hasard des routes

Longuement

Nous errons

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 septembre 2026 3 16 /09 /septembre /2026 07:15
J’ai écrit ton nom

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

J’ai écrit ton nom

sur de hautes falaises,

là où le ciel n’avait

 plus d’appui.

J’ai écrit ton nom

aux cimaises du jour,

à l’heure levante

où dorment les hommes.

J’ai écrit ton nom

dans le sable des dunes,

sur les sentiers semés d’herbe,

au creux des blanches dolines.

 

J’ai écrit ton nom

aux margelles des fontaines,

là où l’ombre devient blanche,

où parle le silence.

Ton nom je l’ai gravé

 dans le marbre doux de la glaise,

sur les clartés étoilées du bronze,

dans les coulures d’encre.

Ton nom je l’ai chanté

parmi le conciliabule

des mouches,

au plein

des fêtes dionysiaques,

 au revers des feuilles.

Ton nom j’en ai fait

de subtiles vrilles

pareilles à ces lianes

qui épousent les rameaux.

 

Ton nom, oui,

 l’Imprononçable,

celui toujours en fuite de soi,

 je l’ai murmuré au sein

 des conques marines,

dans la pulpe verte des oasis,

sur les hauts plateaux

où glisse la lumière.

 

Toi à qui je destinais

mes gestes,

ma voix,

 le lac gris de mes yeux,

 pouvais-tu, au moins,

en saisir la fugue,

en goûter la singulière fragrance ?

Ton nom je l’ai vu surgir

 au bout de mon stylet,

creuser la feuille de cuivre,

mordre le métal,

 puis fondre au loin

dans une brume légère.

 

Toi, l’Impalpable,

 sais-tu au moins

qu’à chaque instant

qui passe,

des milliers de lèvres

prononcent

les contours de ton être,

que des milliers de gorges

se serrent à seulement

évoquer qui tu es,

que des milliers de larmes

sont chaque jour versées

pour insuffisamment

 t’amener à la présence ?

 

 Ton nom de vent,

nul ne peut s’en dire

possesseur.

Ton nom de feu,

bien des quidams

 s’y sont brûlés.

Ton nom de glace

se consume telle l’étoile

 au fond de la galaxie.

Ton nom de rien,

pourtant,

 emplit le vide

qui devient

 pure offrande de soi.

Ton nom,

chaque heure qui passe,

trouve son écho

tout en haut d’un parchemin,

connaît son rayonnement

dans l’espace

entre deux âmes,

brûle dans le rougeoiement

du désir.

 

Qui n’a jamais prononcé

ton nom

vit un enfer sur Terre.

Qui n’a jamais entendu

ton nom

est comme le paralytique

soudé à son immobile lieu.

Qui n’a jamais rêvé

ton nom

est pareil au mendiant

aux mains nues.

 

J’ai écrit ton nom

sur les pages de mes livres,

sur mes cahiers d’enfant,

je l’ai inscrit

sur mes plumiers d’écolier.

Encore il résonne

dans le vestibule

de ma mémoire,

 il fait ses belles

confluences,

il fait bourgeonner

ses somptueuses

réminiscences.

 

J’ai écrit ton nom

au fronton des musées,

 sur le marbre luisant

des péristyles,

sur le tranchant

des silex,

dans l’hélice de gemme

des fossiles,

sur les cailloux bleus

des moraines,

sur les bâtons percés

de nos ancêtres.

Je l’ai écrit sur le seuil

des jardins,

sur la pierre

des portiques,

j’en ai fait

de brefs aphorismes,

des formules lapidaires

 presqu’effacées

sur quelque évanouissante Babel.

 

Je l’ai fait résonner

dans les boyaux des grottes,

sur les draperies de calcite,

sur les colonnes de cristal

où repose le vaste pied du monde.

Vois-tu, Toi qui fuis

à l’horizon des choses,

as-tu bien conscience de ta valeur,

connais-tu l’amplitude

de ta puissance,

as-tu seulement

l’idée du royaume

dont tu es le héraut ?

 

Ou bien es-tu si Illisible

que tu ne parviens nullement

 à ton propre déchiffrement,

hiéroglyphe flottant

dans l’immense nacelle

 de l’univers ?

Mais pourquoi donc,

lorsque les hommes s’essaient

à écrire ton nom,

leur main tremble-t-elle ?

Mais pourquoi donc,

lorsque les femmes

t’inscrivent dans leur voix,

se lève un bruit

pareil à un sanglot ?

 Pourquoi, lorsqu’un enfant

 balbutie ton nom,

ce dernier devient

 si évanescent,

 tout juste un ris de vent

à la face d’un lac ?

 

Aujourd’hui, vois-tu,

 au seuil de l’année nouvelle,

 j’ai décidé de t’écrire

 un court poème,

un genre de rituel,

peut-être de vœu intime

qui m’accompagnera

et, je l’espère,

me comblera.

 

Au seuil de l’An Neuf

Magique Présence

Oseras-tu encore m’ignorer ?

Un seul geste de toi, pourtant,

Rimerait avec bonheur.

 

Oui, avec BONHEUR

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7 septembre 2026 1 07 /09 /septembre /2026 07:20
Cette assise bleue dans le ciel

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

 

Cette assise bleue dans le ciel

 

Elle était si vacante

Dans la brûlure de l’été

La foule était bigarrée

Les mouvements multiples

La houle au loin

Faisait ses blancs embruns

Les mouettes au ras de l’eau

Tressaient le poème du rien

Les nuages étaient légers

On eut dit des flocons de papier

Des mots voguant

Au plus loin d’eux-mêmes

 

*

 

Il y avait longtemps

Au creux de juillet

Sur ce reposoir d’azur

Ta forme s’était posée

Pareille à la brume

Qui tapisse les eaux

Aux confins de l’aube

Tu lisais je crois

Quelques vers

De Rainer Maria Rilke

J’en ai encore à l’oreille

Le rythme inépuisé

 

En mon visage un univers pénètre

Peut-être inhabité comme l’est une étoile

 

Ceci intranquille

J’en avais surpris les signes d’encre

Au-dessus de ton épaule

Cette dune indolente

Cette douceur d’amphore

Cette invitation au péché

Mais pourquoi donc

Cet alanguissement

Au plein du jour

Pourquoi cette solitude

Alors que l’heure était à son acmé

Les enfants joyeux

Jouaient au cerf-volant

Leurs queues de soie

Fouettant l’azur

Les couples jouaient

Au jeu de l’amour

Dans les chambres muettes

Que la lumière brunissait

 

*

 

Auprès de toi

Ma présence était si discrète

A peine un soupir

Que le vent du large aurait chassé

Nous n’avons dit mot

Le concert de nos solitudes

S’abîmait au loin

Dans d’étranges vertiges

Dont nous étions exclus

Il fallait être dans l’unique

N’en point sortir

Au risque de sombrer

Dans la mondaine vanité

 

*

 

Nous étions des êtres du silence

Des clavecins désaccordés

De métalliques destins

Que ne frappait plus

De marteau en quête

De quelque son

Le vide était notre lieu

Le peu nous sustentait

L’infime déposait en nous

La trace inapparente du temps

 

*

 

Qu’aurions-nous pu proférer

Qui n’eût altéré ce bonheur insu

Quel geste aurions-nous accompli

Qui nous eût remis au monde

Dans l’ennui sans issue

Dont sa matière est tissée

Mieux valait être soi

Dans l’enfermement du paraître

Mieux valait cette insularité

Qu’un inutile bavardage

Mieux valait ce mutisme

Il était garant de notre vérité

 

*

 

Cette assise bleue dans le ciel

 

J’en reprends possession à l’instant

Bien des années après

Sais-tu ton empreinte

Y est presque visible

Ton odeur iodée présente

La grâce de ton cou

Aussi réelle que la touffe de varech

Sur la nuée de roches noires

 

*

 

Es-tu seulement une décision

De ma mémoire

L’image inachevée

Trouvant aujourd’hui

Le lieu de sa fenaison

Parfois il faut un long temps

Avant que les choses ne s’ouvrent

Et parlent avec clarté

Le sublime est ceci

Qui se retient toujours

Dans la nervure du secret

 

*

 

Mais comment se fait-il

Ces feuillets que tu lisais

Les voici sur ce banc

Où s’éploie

La lointaine rumeur

De la mer

Ils viennent de si loin

Cependant ils sont si près

En aperçois-tu

Où que tu sois

Ce message hauturier

On dirait le ventre d’une goélette

Que borde la verte écume

On dirait le pieu du phare

Planté en plein ciel

Cette exclamation à jamais

Qui ne trouvera nulle réponse

 

Comme un qui voyagea sur des mers inconnues

J’erre parmi les sédentaires éternels

 

Oui le poète des poètes est là

Qui nous sauve du risque de périr

Sans même avoir entendu la beauté

Or ceci seulement est le glaive

De notre accomplissement

Ensuite nous pourrons mourir

Outre cet éternel voyage d’exil

Que demeure-t-il

Qui vaudrait la peine d’être vécu

Je te le demande muette présence

Cette assise bleue dans le ciel

Vide de toute dette à quoi que ce soit

Sera le mot ultime

Qui sera proféré

Le temps déjà  n’est plus

Qui s’enfuit à l’horizon

Loin l’horizon qui s’écarte

Des êtres de chair

Et nous ne connaissons même plus

Les frontières qui nous bordent

Tout est si flou

Qui plonge les yeux

Dans l’ombre

Une assise

Avons-nous une assise

 Au moins

 

*

 

 

 

 

 

 

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4 septembre 2026 5 04 /09 /septembre /2026 06:59
De la pierre à l’eau

                                                        Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’était un homme qui errait

Immensément

Au bord de soi

Dans l’immédiate distraction

De tout ce qui venait à lui

 

Ici sur le dur rocher

Là dans cette faille d’eau

Ici dans la fermeté de l’être

Là dans la dissolution des formes

 

Traçait sa voie

 Hors des sentiers battus

Chantait le matin

Face au vent

Se couchait la nuit

Sous le frisson

Des étoiles

 

Qu’avait-il à dire

À la face du monde

Qui soit autre

Qu’une plainte

De l’âme

 

Car l’âme est toujours

En dette de soi

Car l’âme cherche

Son propre contour

Et jamais ne le trouve

 

Chemineau il était

Qui longeait

La douce mélancolie

Des marcheurs

De-ci de-là

Les êtres les autres

Il en devinait la présence

Mais assourdie

Mais lointaine

 

Des voix qui se perdaient

Dans l’ombre des collines

Et des frais vallons

Tout en haut

De la canopée

Du ciel

 

Parfois mettant ses mains

En cornet

Il poussait un long cri

Silencieux

Le cri ricochait

Sur la pierre

Le cri chutait

Dans l’eau

 

Chemineau Chemineau

Répétait l’écho

De sa voix de roche

De son friselis de pluie

Et rien ne venait

Et solitude frappait

La peau de ses tympans

Enclume marteau disant

La désespérance du son

Dont nulle paroi

Ne relevait

Le dire

 

Un jour de grand vent

Un jour de grand froid

Dans l’heure neigeuse

Chemineau s’est allongé

Tout contre l’eau

Tout contre la pierre

Qu’il essayait de réchauffer

Du souffle de son corps

 

La pierre a tressailli

S’est levée tel le menhir

L’eau s’est dilatée tel le lac

S’est agrandie

De milliers de gouttes

Tous la pierre l’eau

Plus vivants que la ruche

 

Chemineau s’est étréci

À la taille de la modestie

Qui le vêtait de son étole

Depuis si longtemps

Qu’elle était

Une seconde peau

 

Nul n’a été alerté

De cette vie

En sa mortelle blessure

Nul ne connaissait

Chemineau

Seule la Mort s’est invitée

Au festin

Ici sur le bord

De la pierre

Là près du reflet

De l’eau

 

Chemineau

Chemineau

Répétait l’écho

Nul autre que l’écho

N’en percevait

L’ultime cantilène

 

Seule Dame à la Faux

Moissonna la tête de l’absent

Qui arrivé sur la pointe des pieds

Repartait sans laisser de trace aucune

Sauf dans l’escarcelle de la Mort

L’escarcelle

De la

Mort

 

En bas dans la vallée

Au sein des villes

Les hommes dormaient

Serrant leurs poings

Sur des rêves tout chauds

Rêvaient aux pierres

Rêvaient à l’eu

Nullement à Chemineau

Comment l’auraient-ils pu

Puisqu’il n’existait plus

 

 

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2 septembre 2026 3 02 /09 /septembre /2026 06:52
De pierre et de chair

   « Gradiva »

 André Masson

  Source : Wiki Home

 

***

 

 

Ô toi que j’ai cherchée

Parmi la pierre des musées

As-tu au moins deviné

L’étrange mélopée

Qui depuis mon obscurité

M’a longuement habité

 

*

 

Guère de jour

Sans que ton ombre

Ne rôde autour de moi

Comme ces nuées de mouches

Qui le soir

Dans l’or du couchant

Vibrionnent au plein

De leur funèbre chant

 

*

 

Tu es si belle

Toi que la pourpre envahit

Meute de sang qui fait ton siège

Tu sauras bien y résister

Ton sourire si altier

Y posera le sceau

De sa royauté

*

 

Sais-tu que tu hantes

Ma mémoire

Que mes heures

Sont longues à mourir

Que de toi je ne puis faire

Le deuil

Comment renoncer à te saisir

Sans trahir

Mon orgueil

Sans faire de mon corps

Un sombre tombeau

Sans faire de ma peau

Un livide linceul

 

*

 

Seul oui je suis seul

Et le demeurerai

Tant que mon tumulte de chair

N’aura rejoint le seuil

De ton antique cité

J’ai pensant à toi

 Âge de pierre

J’ai pensant à toi

Fatigue de Mathusalem

Croulant sous le poids

De vils anathèmes

 

 

*

 

Puisses-tu un jour

Sortir de ton sépulcre de pierre

Donner à mon incestueux amour

Les armes de la guerre

Toi que Mars désigne

Comme son double insigne

Tu es tout à la fois

Ma Mère

Ma Fille

Celle par qui j’erre

Au hasard des chemins

Celle qui guide les pas

De mon amer destin

 

*

 

Quel mystère portes-tu

En toi Gradiva

Quel est donc ton secret

Cette marche en avant

Qui n’aurait de durée

Que le temps

D’une question

Sans doute

Du plus faible intérêt

Je ne suis qu’un affligé

Archéologue

Qu’un illuminé privé

De sa drogue

 

*

 

Tu n’auras pas le cœur

Moi qui viens à Pompéi

Au péril de ma vie

De m’abandonner

À cette fureur

De ne point te connaître

Seulement ton sosie

Qui au hasard des rues

Ouvre la fenêtre

D’une possible ardeur

Mais déjà entachée

D’oubli

 

*

 

N’auras-tu été

L’espace d’une visite

Que cette blancheur

De calcite

Que ce bas-relief

Inscrit au fronton

De ma sombre nef

Que ce bourdon

Sonnant à la cimaise

De mon front

Il est de braise

Comme un affront

Qui jamais ne sera lavé

 

*

 

Parle au moins parle Gradiva

Que le son de ta voix

Soit le suaire

Qui fera de moi

Ton scapulaire

Car à ton cou

Il ne saurait y avoir

D’autre camée

Que ce souci

Antiquaire

Que cette affliction

Reliquaire

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 07:52
Toi dont les yeux noirs

Esquisse

Barbara Kroll

 

***

 

[NB : Ce texte en forme de poétiser

Doit être lu à la manière d’un signe

dénonçant la guerre

et toute barbarie

dont l’homme

se rend coupable

le sachant ou à son insu.]

 

*

 

Toi dont les yeux noirs

reflètent l’ombre du Néant.

Qui es-tu donc pour être

si absente à toi-même ?

Nul ne pourrait percer

le feu de ton regard

qu’à se perdre lui-même

 en des continents innommés,

en des sites d’effroi.

Que vois-tu du vaste monde

sinon la mesure

 de ton propre tragique ?

As-tu au moins traversé

ton vertigineux abîme

pour surgir au lieu qui,

de toute éternité, t’attend ?

Je crois que tu vis

en arrière de toi,

au plein même

de ton esquisse,

cette dure chrysalide,

cette tunique fibreuse

qui te retient bien

en-deçà du réel,

dans d’innombrables coursives.

Elles sont la stricte mesure

de la Mort,

le territoire avant-coureur

de ta terrible naissance.

As-tu conclu un pacte

avec le Diable ?

Es-tu la forme prisonnière

de quelque Artiste fou ?

Sais-tu la dague

que ton étrangeté projette

au-devant des Existants ?

Je ne peux guère fixer

le puits de tes yeux

plus longtemps,

il me réduirait à sa merci.

Il bifferait ma présence.

Il détruirait le limbe

de mes mots.

 

Toi dont le visage

est ovale,

ciré de blanc.

Quel crime as-tu commis

pour porter ce spectre de mime,

cette lunaire empreinte

de Pierrot triste ?

N’est-ce pas toi

que tu as condamné à demeurer

 dans un linge d’invisibilité,

dans l’épreuve d’une froidure définitive ?

Je sais, tu ne prononceras nulle parole.

Jamais les fantômes ne parlent,

agitent simplement le grelot

de leur linge livide,

pareil au pestiféré

 qui sème devant lui

les germes de la peur.

Certes, je trace de toi

un portrait

en creux,

en abysse,

en déraison.

Mais me donnes-tu le choix

de me distraire de toi,

de fixer le soleil

 et de chanter

 l’Hymne de la Joie ?

 

Quelqu’un a-t-il déjà

porté la main sur toi ?

Quelqu’un a-t-il

frissonné d’angoisse

à la seule idée

de t’approcher ?

Non, tu le sais,

ta levée n’aura lieu

qu’à appeler ta chute,

ta tentative d’exister

qu’à gésir dans la nasse

de ta vacuité,

ton désir de paraître

qu’à s’ourler de finitude.

Tu es un être sans être,

même pas l’intervalle

entre deux mots,

même pas le souffle

qui animerait ta poitrine,

plutôt un sanglot pas plus haut

qu’un simple dénuement.

 

Toi dont la bouche

est un fruit éteint.

 Mais qui donc consentirait

à approcher ses lèvres

des tiennes ?

Elles sont le signe

d’un retrait de toute chose,

elles ne sont gardiennes

de nul secret,

 c’est précieux un secret,

elles sont la geôle de l’in-dit,

du non manifesté,

de l’effacé en soi

qui jamais ne franchit

l’orbe de sa native flétrissure.

T’accablé-je d’être ainsi

si peux disposé à la mansuétude ?

Mais peut-on témoigner

de quelque sentiment

envers ce qui se donne

pour le corridor même

d’une nulle abstraction,

 pour le piège dans lequel

se garder de tomber ?

Car, si tu n'es le Mal

en sa plus effective parution,

tu en es, sans doute,

le plus empressé vassal,

l’image qui nous crucifie,

prenant acte

de ton étrange présence.

 J’aurais dû dire « effrayante »,

mais il me faut mettre

quelques prédicats en réserve.

 

Toi dont le corps

est pure hallucination.

Es-tu seulement une chair ?

Du sang coule-t-il

en tes veines ?

Ton souffle n’est-il cerné

du froid de mortelles scories ?

Que dissimule

ton gilet bleu délavé ?

 Une étique poitrine

que nul allaitement

ne viendra visiter ?

 Des humeurs perverses ?

Ton cœur n’est-il limité

à ce linge blanc

 que tes mains osseuses

emprisonnent à l’envi ?

Et que vient faire

ce maigre bouquet

 de fleurs fanées,

dissimuler le vide

autour duquel

ton affliction s’est bâtie ?

Ou bien cette fin de tige

qui se dirige vers ton sexe

n’est-elle condamnation

de tout désir,

refus d’enfanter,

de donner à l’autre

le plaisir qu’il requiert ?

 

Ne serais-tu, par hasard,

la représentation

de la misère humaine,

l’allégorie pointant

en direction

des conflits,

des guerres,

des génocides,

de l’extermination

de l’homme par l’homme ?

 

 Il y a tant de malheurs,

d’afflictions,

de chagrins

qui ceignent la terre,

 l’enserrent

dans un étui mortel

dont nous doutons

qu’un jour enfin,

il puisse relâcher

son étreinte

et porter dans les yeux

des Vivants

la flamme d’un espoir !

Il y a tant à faire

qui tarde à venir.

Tant de malheur

 partout semé

et parfois,

d’être hommes,

nous sommes honteux.

 

Oui, honteux.

 

 

 

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9 juin 2026 2 09 /06 /juin /2026 06:46
Biffure des Mots

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

*

 

Sommes-nous

au moins

assez éveillés

pour percevoir

le bruit de fond

du Monde ?

Ne demeurons-nous

 trop en nous,

dans l’enclin

 de-qui-nous-sommes

et alors plus rien n’existe

 que le foyer menu

 et son égoïque étincelle ?

Le Monde,

il nous faut le viser

en sa totalité,

c’est-à-dire en  sa Vérité.

 Ne laisser aucun coin

dans l’ombre,

désocculter les failles,

débusquer ce qui s’y dissimule,

en un mot être inquiets

 de la feuille,

 du vent,

 du sable

 qui glisse depuis

 l’arrondi de la dune.

 Le Monde a perdu la Raison.

Mais l’a-t-il jamais éprouvée

telle une réalité ?

De nos yeux il faut ôter

 la lourde cataracte,

de nos oreilles

 retirer la cire,

de notre conscience

 lever le voile,

de notre esprit

désembuer la vitre,

notre âme la rendre

transparente.

 Et nos mains ?

Et nos doigts ?

C’est d’eux en premier

dont il faut parler.

Nos mains sont inertes,

nos doigts sont gourds

et quiconque nous observerait

avec attention

nous croirait paralytiques,

 affectés de quelque apraxie,

 et quiconque nous jugerait,

 dirait notre native incapacité

 à mobiliser quoi que ce soit.

Geste cloué sur place.

 Catatonie.

Léthargie.

Ainsi le Monde

irait à la vitesse

des comètes

et nous à celle

des gastéropodes.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Nos mains,

il faut parler

de nos mains,

en faire l’inventaire

et les promettre

 à un radieux avenir.

Du moins est-ce notre espoir

 dont il faut croire cependant

qu’il est bien fol.

 Il en va de notre destin,

 il en va du destin du Monde.

La main est blanche, livide,

 pareille à des rameaux

de porcelaine,

 à des bourgeons de kaolin.

 Blanche est sa blancheur

qui frôle le Néant.

La Blanche Main

est le Néant

en son ultime forme venue.

 Blanc est le silence

de la Main.

Main nullement

 attentive à Soi,

main en tant que Main transie

mais cependant nullement neutre,

transie seulement en apparence.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Main, en quelque manière,

 destructrice du Monde.

Main destinalement orientée

 vers la perte de l’Homme.

Main qui ne sait

plus reconnaître

le chemin de sa tâche :

recevoir, accueillir,

 frôler, caresser,

 faire fleurir

 le geste d’oblativité,

se donner

 comme réceptacle

 de l’Amour.

La Main s’est refermée

 sur sa propre incompréhension.

 Les Doigts, ses attributs,

sont de simples sarments

qui semblent promis

aux confins

d’un proche abîme.

 Les Doigts sont

une blanche sidération,

 les concrétions de la peur,

 les linéaments

d’une blanche angoisse.

 Ils sont des tiges de givre.

Mais nullement plongées

en leur hivernale froidure.

Les apparences

sont trompeuses.

Eux, les doigts,

 qu’on croirait

endormis, atones,

 voici qu’ils sont doués

d’un dangereux pouvoir :

celui de ramener l’Homme

à sa primitive

et pierreuse condition.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Blancs sont les doigts,

blanche la cruelle Vérité,

 blanc le masque mortuaire

 du Monde que figure

cette blanche épiphanie.

Là-bas, dans les lointains

du Temps et de l’Espace,

 l’Origine est ce blanc

 et beau linceul,

cette neige étincelante

 qui n’a encore connu

 nulle souillure.

Puis le Monde

a découvert

 son venir-sur-soi,

l’engrenage fatal

des heures et des secondes.

 De ceci, la marche du Temps,

 en est résulté la levée

d’une grise nuée,

se sont obombrés les jours,

 s’est déplié le Mal

qui rôdait tel un voleur

dans d’inquiétantes lisières.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Le Monde a pris Visage

 d’un Masque Antique

habité de tragique.

 Depuis les coulisses,

 depuis le proscénium,

la voix du Choryphée

s’est fait entendre avec,

dans la déclamation,

d’étranges

et tonnantes

 inflexions.

 D’autres bruits

s’échappaient

 des cintres,

des herses,

un bizarre feulement,

un étrange bourdon

dont, bien vite,

l’on s’apercevait

 qu’il était

la Folie Guerrière

du Monde,

le chant lugubre

des Génocides,

le roulement

des pas exténués

de l’Exil.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Ce que la Blanche Main,

oublieuse

des Paroles de l’Origine,

a accompli sans peut-être

bien le savoir,

donner lieu au meurtre

 de l’Essence Humaine,

à savoir plaquer

sa lourde congère sur

Ces Lèvres Noires,

charbonneuses,

 bitumeuses,

un goudron invasif

dont nul Langage

ne sortirait plus,

ni la moindre plainte,

 ni le plus mince murmure.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Le Langage,

 cette Transcendance

princeps

 dont découle

toute autre

Transcendance,

Art,

 Religion,

Philosophie,

 le Langage a reflué

au plus profond

de mystérieux abysses

 et avec son effacement,

c’est l’Humain

qui s’est perdu,

c’est le Monde

qui a basculé

 dans l’aporie plénière

dont, jamais,

 il ne se relèvera.

. Partout la Terre

se lézarde.

Partout les flots

tournent au Déluge.

 Partout les polémiques

deviennent conflits.

Partout la Culture connaît

sa peau de chagrin.

Partout l’Amour

se donne

dans le vénal.

Partout la Poésie

 est clouée au pilori.

Partout la Blanche Main

a frappé,

 elle qui n’a plus souci

ni d’elle-même,

ni du Passé,

ni du Présent,

 ni du Futur

qui devient illisible

sous le fuligineux

horizon du Monde.

Ou bien ce qu’il en reste.

Pas même une Blancheur.

 Pas UN SEUL

ET UNIQUE MOT

 

Le Néant en sa

 « multiple splendeur ».

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

 

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8 mai 2026 5 08 /05 /mai /2026 07:03
De quelle vision Aurore ?

"Aurore cet après-midi..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

 est-elle atteinte ?

Que voit-elle, hormis

 sa propre empreinte ?

 

Son nom est natif.

Son nom est de pure virginité.

Son nom d’Aurore lui va si bien.

Puisque Aurore est qui elle est,

elle se lève dès avant le soleil.

Son premier geste est

d’amour pour la Nature.

Elle descend le frais

vallon empli de brumes,

elle confie son corps

aux fils de la Vierge,

elle le prête à l’eau

cendrée du lac.

L’eau fait, sur sa

mince anatomie,

une pellicule d’argent.

L’eau est son Amie

et lui veut du bien.

L’eau est la première

 lustration

 avant que le jour

ne déplie ses membranes,

ne prenne son essor,

ne vibre pour monter au zénith.

Toujours une déchirure, le jour,

toujours une douleur,

sortir de Soi et s’exposer

au fer du Monde.

Et aller au rythme

qui vous dépasse,

vous sépare de vous,

vous dispose à être

 cet Autre, cette Énigme

 dont vous ne pouvez

même pas connaître l’existence,

c’est si opaque un mystère,

si voilé qui, toujours, se retire

à la mesure de votre regard.

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

 est-elle atteinte ?

Que voit-elle, hormis

son singulier horizon ?

 

Le rituel de l’ablution terminé,

Aurore regagne sa colline,

s’alimente d’une pomme,

de deux noix, d’un rien

et cette quête du peu

est à son image,

une douceur infinie,

une marche de ballerine,

le glissement d’un flocon

dans l’air printanier.

Aurore, jamais, ne peut

se confondre avec

une tâche ordinaire

 que la Nature aurait

déposée en elle,

au hasard de ses semaisons.

 Aurore est, tout à la fois,

une Jeune Femme bien réelle,

une Existante sur Terre

et, tout à la fois,

une manière d’Elfe

flottant au plus haut du ciel,

un oiseau ivre de sa liberté.

Ses occupations ?

Mais le terme est

si mal choisi,

tellement fardé de roture

et de sourde nécessité.

Aurore, tâchons de la dire

 en quelques mots légers.

Visage de blanche porcelaine

qu’entoure la dentelle

des cheveux,

Le nez est droit,

les lèvres légèrement

pulpeuses

que souligne un rose-thé,

une pure délicatesse.

Le cou est discrètement ombré,

 les clavicules minces,

les épaules si diaphanes,

elles se confondent avec la

trace neuve de la lumière.

La poitrine chuchote,

le nombril se noie

 dans une onde invisible,

 les bras s’effacent

 dans la modestie.

Le sexe se dissimule,

les jambes sont évoquées,

le bas du corps nous est ôté

car le sol lui-même,

n’aurait rien à nous dire

qui nous instruirait.

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

est-elle atteinte ?

Que voit-elle qui,

nullement,

ne se signale ?

 

Car nous n’avons

pas parlé des yeux,

ces opales qui disent

 le tout d’Aurore,

le pli de sa conscience,

la faille ouverte de son être.

Ou, du moins, devraient le dire

mais échouent à y parvenir.

Ce-qui-la-regarde est trop vaste,

trop haut, trop loin d’une pensée

 qui prétendrait en atteindre

les rives escarpées.

Les yeux sont si clairs,

au risque de nous y perdre,

 de n’en jamais revenir.

Le regard est oblique,

 transparent,

perdu au fond de quelque

longue méditation.

Que voit Aurore que,

Voyeurs distraits,

nous n’approcherions

qu’à la mesure de

 notre propre vertige ?

« Aurore cet après-midi »,

 mais l’heure, le moment

ont-ils encore

 une importance ?

Aurore ne voit rien

qui pourrait se décliner

sous le nom d’une

chose du Monde.

Ce que voit Aurore ?

 Son écho, sa réverbération,

sa limpidité, le translucide

de qui-elle-est,

une fuite parmi

 le désordre de l’Univers,

 une fugue parmi

les folies de tous ordres,

une évasion, une sortie

de tout ce qui blesse

et porte le destin des Hommes

tout au bord de l’abîme.

Pour cette raison son

regard est insaisissable,

flou, en-elle-au-delà-d’elle

dans un cosmos qui toujours fuit

et ne dit nullement son nom.

En l’existence, se donnent

des distances infranchissables,

des abysses se creusent

emplies des eaux

bleu-marine du doute,

des ravines s’ouvrent

par où s’enfuit le sens,

par où notre peine est infinie

de trouver une voie

qui nous accomplirait en totalité.

Nous regardons dans le miroir

et c’est la fragmentation

qui nous revient

et c’est Aurore

au regard inquiet.

De quelle vision, Aurore ?

Qui donc pourrait le dire

 qui serait encore vivant ?

En quel endroit de la Terre ?

En quelle langue inouïe

qu’une étrange Babel

dissimulerait

dans la complexité

de son édifice ?

Quelle vision ?

 

 

 

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 08:45

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Une illumination a eu lieu

et mon âme s’est embrasée

qui comburera à jamais.

Voyez-vous,

il y a d’étranges aubes,

des échardes blanches de clarté,

une nébulosité nichée

au plus haut des fins bouleaux.

Rien ne semble exister

qu’à l’aune

de la légèreté,

de la fragilité.

C’est heureux que ce

mince fil d’Ariane

se soit tendu entre Vous

qui n’êtes pas encore,

 Moi qui viens à vous avec l’espoir

de vous connaître enfin.

Et d’avoir accès à qui je suis.  

Mais connait-on jamais l’Autre,

ce mystérieux continent,

cette ombre que nul soleil ne profère,

cette pluie que nul nuage ne libère,

cette feuille que nul vent n’envole

vers le clair horizon ?

Serez-vous enfin alertée de ma persistance

(sans doute penserez-vous à quelque entêtement,

peut-être à une obsession congénitale ?),

de mon obstination à vous connaître,

Vous l’Inconnaissable par essence.

Å me connaître ou à tâcher de le faire,

j’ai usé l’amadou

 de mon esprit,

j’ai réduit mes mains

au spectre de moignons,

j’ai fait de mes jambes

des tubercules hémiplégiques.

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Sachez qu’à s’inventorier,

l’on ne procède qu’à sa propre destruction.

Ce que l’on prenait pour une découverte

(sonder les raisons pour lesquelles la Beauté

nous étreint si fort, si douloureusement),

n’est rien de moins que cette illusion

qui tremble, vacille tel le feu-follet,

il est bientôt disparu et l’on demeure

sur le bord du marigot, assoiffé d’eau

qui, de toute manière, eût procédé

à notre propre extinction.

Oui, toujours j’ai été atteint

de la flamme glacée du Tragique

 et Phèdre, la divine Phèdre,

est la Compagne de mes nuits,

la Conseillère de mes soucis

les plus féconds,

les plus fertiles,

ceux sur lesquels croissent

 les lianes de mon Angoisse,

sans elle je ne serais

que cette inconsistance livrée

à la première giboulée,

à la neuve bourrasque d’automne,

au vent fou qui balaie la terre

de ses lianes mobiles.

Car il faut ce lien direct

de la Vie à la Mort

 pour que toutes choses

prennent sens

sur cette Planète,

qu’elles ne demeurent

de simples

 tours de passe-passe.

  

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

La photographie

que j’ai de vous,

le feu de vos cheveux,

la noire auréole dans laquelle

 s’inscrit votre jolie tête,

les deux traits sûrs de vos sourcils,

vos yeux que je crois noirs, profonds,

la sobre élégance d’un nez discret,

la pulpe à peine visible de vos lèvres

et ces lunules de clarté qui dessinent

sur votre visage des ovales plus clairs,

on dirait des pièces de monnaie

ou de fins bijoux, tout ceci,

ce nimbe d’étrange lumière

concourt à vous rendre

encore plus sibylline,

plus lointaine.

Le demi-sourire

que vous esquissez

 n’est-il la simple

réverbération

de votre bonheur à vous

rendre indéchiffrable

en quelque manière,

hors de portée, tel un

précieux incunable

protégé par sa

paroi de verre ?

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Vous étonnerais-je au rythme

soutenu de mes questions ?

Ou bien est-ce Moi

qui m’inquièterais de vivre,

de ressentir, de humer

ici telle fragrance,

d’éprouver là un frisson

douloureux sur ma peau,

d’entendre quelque voix de miel

que seul mon esprit aurait portée

 au-devant de Moi afin que, de ceci,

mon existence pût s’en déduire,

mes jours trouver un pôle

sur lequel, enfin, diriger

la boussole de mes désirs

les plus enfouis,

les plus capricieux ?

Pouvez-vous a

u moins sonder

 le vertige continuel

de mes interrogations,

le voir métaphoriquement

telle la lentille d’eau

qui réverbère le jour

au fond du puits sans

possibilité aucune

de n’en jamais connaître

la belle texture,

les copeaux de lumière qui dansent

aux fronts des Insoucieux,

des Libres de Soi dans

un temps affranchi

de contraintes,

doué des virtualités

les plus estimables :

 aller là où ne règne que

le luxe de la clarté,

là où ne se donne que

le nectar des Choses Belles ?

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Vous étonnerais-je, vous avouant

que je vous préfère ainsi,

dans cette marge

d’invisibilité, d’incertitude,

cette absence fouettant mon sang bien mieux

que ne l’aurait fait votre libre venue jusqu’à moi,

une sorte d’évidence si vous préférez.

Sans doute, notre seule union possible, sera-t-elle

ce regard que je porte sur votre image,

ce non-retour que suppose votre représentation

 sur une feuille de papier puisque, aussi bien,

vous ne me connaissez pas,

moi qui cherche à percer votre secret,

à habiter votre propre dimension.

Un Étranger s’inquiète

du sort d’une Insondable.

Une Mystérieuse s’enveloppe

dans les plis insus d’une âme inquiète.

Il y aurait là matière à tracer la voie

d’une aventure romantique,

à faire se dresser la « Fleur Bleue » d’un Novalis,

à suivre Lord Byron sur les chemins d’Orient

avec cette indéfinissable mélancolie désenchantée

qui est la marque de ses Héros,

à se trouver, dans l’instant,

dans le corps et l’esprit mêmes

du « Voyageur contemplant une mer de nuages »

du très précieux Caspar David Friedrich

et de n’en jamais ressortir,

car ressortir serait mourir.

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Pouvez-vous, dans un effort

de tension en ma direction,

 estimer la dimension d’Univers

qu’ouvre à mon regard,

que propose à mon imaginaire,

 qu’offre à mon insondable curiosité

la seule vision que j’ai de Vous,

qui irrigue la totalité de mon être

si bien que, pensant fortement

à qui vous êtes,

je ne m’appartiens plus guère,

que mes contours deviennent flous,

que ma sensation d’être sur

cette Terre semée d’argile,

devient si éthérée que je pourrais

aussi bien y disparaître,

y trouver mon dernier repos

sans que quoi que ce fût

 ait alerté ma conscience.

S’immoler à Soi

dans la présence de l’Autre,

 ne serait-ce ici l’un des

plus beaux thèmes d’un

Romantisme fou,

mais il ne s’agit que

d’un innocent pléonasme,

toute Passion est Folie

en son essence.

Alors, voyez-vous, je crois

 que je n’aurai d’autre alternative

que de m’annuler moi-même

en quelque façon,

que de vous offrir la dague

 rubescente de ma Folie,

elle est ma Compagne habituelle,

celle par qui je vois le Monde,

celle par qui je vous vois

et vous désire tel le Petit Enfant

fasciné par le sein

gorgé de lait de sa Mère,

il est tout à la fois

le Lait,

la Nourrice,

le Désir.

Il n’est que par cette

source trinitaire au gré de laquelle

 il Meurt et Vit tout à la fois.

Acceptez au moins, que

par le geste d’une

pensée désespérée,

le drap dramatique

qui est mon linceul,

je suis sa Momie,

consente un instant

à déplier ses

bandelettes de tissu,

 que je devienne

dans l’éclair

de qui vous êtes

l’Enfant Chéri,

tel Romulus,

qui connaîtra

l’ivresse

de votre Sein.

Oui, l’ivresse.

Oui, de votre Sein.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 08:04
Voilement, dévoilement

Image : Léa Ciari

 

***

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Å peine aperçue et déjà vous êtes

Pliée dans ces linges blancs

Ils disent envers vous ma dette

Ils disent la morsure du-dedans

Ils disent la pureté, l’irréalité

Que vous offrez à l’Étranger

Ils disent votre Ombre

Elle s’efface dans la forêt

Pour ne reparaître jamais

Pareille au jour qui s’obombre

 

Y aurait-il plus grande douleur

Face à ce qui vient à l’apparaître

Que de n’en jamais connaître

Que l’obscure et lente lueur

De demeurer à la lisière d’une révélation

Le corps en proie à une juste affliction

De l’angle fuligineux où mon âme végète

C’est à peine si votre fuyante silhouette

Y imprime sa trace, plutôt un haut vol

Pareil à celui des Aigles,

Seigneurs des hauts cols

Ils ont une unique règle

Rejoindre le souffle d’Éole

C’est terrible, savez-vous d’offrir

Ses yeux aux nappes du désir

Y glisse la clarté, simple feuille d’Amour

Que le silence éteint de ses doigts gourds

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Avez-vous éprouvé

Une fois dans votre vie

Cette lame éternelle du souci

Il est comme un objet

Auquel vous teniez

Il a rejoint l’abîme du passé

Votre peau en porte le stigmate

Votre mémoire la touche délicate

Que rien ne visite, une pluie est passée

Elle a la consistance de la rosée

 

Si la joie m’était donnée

De peindre de vous un portrait

Il serait l’unique vision d’une aquarelle

Un trait léger sur le bord d’une margelle

Un ruissellement dans la gorge d’un puits

Une sublime prière ne faisant nul bruit

Une indicible clairière dans l’œil de la Nuit

 

Il est naturel chez ces êtres issus du rêve

De frôler vos sentiments pour les mieux exacerber

L’on se réveille au matin la tête emplie de nuées

Peu certain d’avoir jamais existé

Tout se montre avec la fureur d’une fièvre

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Votre portrait, n’est-il seulement un rêve d’enfant

Venu du plus loin, qui rejoint le présent

Il brille telle une icône enchâssée dans son or

Que puis-je faire pour qu’elle éclaire encor

 

Votre image, je l’eus souhaitée immobile

Sur le rivage d’un lac tranquille

Pouvant vous observer à ma guise

Comme on le fait d’une antique frise

Mais vous êtes si aérienne

Si bien que je suis à la peine

Et ma chair s’alourdit de pierre

Comme enserrée dans les mailles d’un lierre

 

J’ai tenté de m’immiscer près de vous

De vous surprendre au revers de vous

De m’inscrire au creux du tourbillon

Auquel vous vous donnez avec passion

Mais votre envol est celui du papillon

Å peine vos ballerines touchent-elles le sol

Et de vous ne subsiste que l’esprit d’un alcool

La part du Ciel

La passée d’un miel

Une pure et durable fragrance

Pareille à quelque pas de danse

Vous rejoindre ne se pourrait

Qu’à l’aune du songe, de l’imaginé

 

Å toujours vous questionner

Vous la brume d’un Musée

Ne serais-je jamais

Que la chimère de votre pensée

Ou bien cette chorégraphie

Dont vous n’avez joué

Qu’à me précipiter

Dans le cruel fossé

De ma propre folie

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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