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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 08:22
De qui cette empreinte

       Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

De qui cette empreinte

Dans le gris du sable

De qui dans le jour qui s’éreinte

Cette illisible fable

 

De trop se tendre

La lumière est harassée

De trop attendre

Les hommes sont exténués

 

Que vienne donc le vent

Dans sa dernière morsure

Que vienne l’amante

Et son ultime blessure

 

Que soient consommées

Les noces du blanc et du noir

Que soit bu le vin du désespoir

Que soient les choses immolées

 

De qui cette empreinte

Dans la ramure du temps

De qui cette plainte

Dans la pliure du tourment

 

Est-ce une feuille

Qui cache ses nervures

Est-ce un deuil

Qui sème sa biffure

L’air est si animal

Qui a semé sa trace

L’heure est si fatale

Qui  seule nous terrasse

 

Où sommes-nous donc

Esquisses du peu

Modestes feux

Dépourvus de dons

 

En notre âme altière

Nous eussions séjourné

Nos humeurs dernières

Nous en ont détournés

 

Nous errons ici et là

Pareils à des oiseaux fous

Et sommes las

D’être si peu en nous

 

De quoi la trace

Est-elle la parole

Elle qui s’efface

A même notre obole

 

Certes nous aurions voulu

Sur ce désert de l’être

Graver comme sur un écu

Notre vie géomètre

 

Las nous n’avons vécu

Que des secondes d’argile

Las nous n’avons voulu

Que des lignes fragiles

 

Telles des girouettes

En mal de zéphyr

Nous semons nos têtes

Au démon du jouir

 

Rien cependant

Ne s’y imprime

Que le néant

De vides rimes

 

Esseulés nous sommes

En notre contrée

Telles des bêtes de somme

A leur errance livrées

 

Jamais nul chiffre du sol

Ne nous dira

L’instant de notre envol

Voile que l’air affalera

 

Si jamais un signe

Devait hâter nos certitudes

Qu’il en soit la figure insigne

Courant au-devant de notre finitude

 

Êtres aux abois

Nous n’avançons courbés

Qu’à plonger

An cœur plein de l’effroi

 

Ainsi est notre cruel destin

Cette tache dans le sable

Cet inatteignable festin

Il est vide immuable

 

Que pourrions-nous attendre

Les yeux rivés au ciel

Qu’un fatum de cendre

Un avenir sacrificiel

 

*

 

 

 

 

 

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 07:59
D’où cela vient-il ?

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

En hommage à Beckett-Lautréamont

 

***

 

[On se trouvera bien de lire la petite comptine

Qui suit dans la travée

Bien qu’insuffisante

Des ci-devant nommés]

 

***

  

D’où cela vient-il 

Douleur que de ne rien savoir

D’errer parmi la multitude des signes

Et de n’en posséder que le vent

N’en saisir que l’absence

Les mains se tendent vers l’avant

En crochets

 En ventouses

En langues de sangsues

Poix du vide

Qui laisse égoutter

Ses fibrilles de cristal

Les doigts flagellent

Ce qui passe à portée

Une idée

Un songe

Une brindille folle

Dans l’air chargé

 De lourdes humeurs

 

*

 

Parfois une veuve noire

Saigne ombilicalement

Dévide son cordon d’acier

À mieux me ligoter

Me pousser tête la première

Dans le labyrinthe avec ses murs

De verre éblouissants

Ô robe blanche du Minotaure

Ô corps de plâtre

Qui n’est que le mien

Et ma tête

Oui ma tête de taureau

Où bat le sirop rubescent

 De la fougue

Du désir

 

*

 

Oui posséder toutes les Vierges

De la Terre

Créer une généalogie

À mon image

Avec naseaux fumants

 Sabots étincelants

Fureur logée au mitan des cornes

Ce Soleil qui incendiera

Le monde

Et nul ne vivra plus

Que sous le signe

De la puissance

De la surhumanité

 

*

 

Assez de cloportes

Qui ne laissent derrière eux

Que les traces abortives

Du renoncement à être

Les dards de l’hébétude

Fichée au plein du cœur

 Les stupeurs de l’impéritie

Faisant ses marigots insolents

À l’ombre des mangroves

 

*

 

Je me suis levé un jour

Et j’ai dit le destin de l’Homme

 Ecrit sur toutes les murailles

De Jéricho les traits

D’ocre et de sanguine

Avant que tout ne s’écroule

Dans des meutes de poussière

La ville sera maudite

 Et nul ne pourra la rebâtir

Qu’au péril de sa vie

 

*

Ô toi qui me lis

(Me lis-tu vraiment ou bien es-tu simplement

 En train de te repaître de ma substance carminée

Vampire qui dissimules

Les yatagans de tes canines

 Le long de tes dérobades)

Ô toi qui lis ou bien dé-lis

Délie-moi donc d’un sort cruel

 Je ne sais plus

Ni le lieu de ma naissance

 Ni la première goutte de lait maternel

Qui humecta de miel

La pliure de mes lèvres

 

*

 

Mes lèvres saignent

De ne plus se souvenir

Mes lèvres se retournent

Pour manduquer

Mon intérieur

Il y a tellement de matières

Qui méritent le détour

Qui s’impatientent d’être connues

 À la juste valeur

De leur longue macération

C’est un métabolisme

Si secret que nul

 N’en pourrait approcher le réel

 D’un iota

 C’est une ambroisie

Qui vit au rythme de son autogenèse

Qui bouillonne et rugit de ne point parler

À la pointe du jour

 

*

 

Ô toi l’inconnu sois mon messager

Que les hommes de bonne volonté

Allument le feu de mon inévitable autodafé

Je ne suis empli que de vermine

Et de scorpions à la queue levée

Je me piquerai si nul ne le fait

Je pratiquerai ma morsure létale

Mes dents ont connu

Le mortel poison

De l’ennui

Elles sauront bien

Me donner la mort

Nous sommes enlacés

Tous les deux

Comme le lierre au tronc

Je ne vis que pour la mort

La mort ne vit que de ma vie

Mon corps de carton

Se dessèche et mes cartilages

Sonnent le cor

Comme Roland à Roncevaux

Ronces de vos regards

Qui lacèrent la dure-mère

De ma conscience

Biffent la pendeloque

De mon sexe

Annulent jusqu’à l’éclair

De mon être

 

*

 

Être un éclair

Ceci que j’ai souhaité

Depuis le berceau

Voici que cela prend corps

Sous les ors du foudroiement

Je suis entré dans la chapelle romane

Aux fresques usées

Qu’y ai-je vu

Que vous ne sauriez voir

Compagnons de brume

Qui n’existez qu’à me précipiter

Dans le premier cul-de-basse-fosse venu

Je sais vos intentions mauvaises

Pulsatiles et hémiplégiques

Vous ne valez guère plus que moi

Mais ne le savez pas

Moi je sais ce que vous ne savez pas

 

*

Vous n’êtes que des morts

 En sursis

 Et jetez un voile

Sur tous les miroirs

Qui vous renvoient à trépas

Vous ne supportez guère

Que les surfaces

Qui réfléchissent et polissent

 Votre ego

Fût-il poli il n’est guère reluisant

 

*

 

Moi qui vous parle

J’ai imprimé dans l’argile

Les premiers chiffres

De l’humain

Ces pictogrammes qui voulaient enfoncer

Un coin dans la chair du réel

Seulement l’engeance des existants

 En a perverti l’usage

En a gommé les signes sacrés

 

*

 

De Charybde en Scylla

Je vous le dis

Et le pire est à venir

L’humain en sa plus haute acception

Est langage

Je parle donc je suis

 Le Cogito est langagier ou bien

N’est qu’une simagrée

Allez donc tous vous rhabiller

Vous les mégoteurs

Avec vos Cogitos de pacotille 

 Je baise donc je suis

 Je mange donc je suis

 Je parais donc je suis

Je brille donc je suis

Miroir aux alouettes

Et messages à la chienlit

Tout ceci palabres et remugles de l’enfer

Pestilences

Où meurent les consciences

Sous les coups de boutoir

De la malédiction

 

*

 

Car oui le genre humain est en péril

Et j’en sens dans mon ventre révulsé

Les premières contractions

Bientôt seront les forceps

 Au travers desquels ma tête oblongue

Aux fontanelles claires insoudées

 Pointera le bout de son museau

Oui de son museau chafouin

Pareil à celui de l’animalité

En ses premiers soubresauts

Juste du limbique collé à la voûte occipitale

Où crépitent les images du vertige de vivre

 Juste du reptilien dans le lobe pariétal

Avec ses ravines de Rolando de Sylvius

Ses cratères ses couleuvrines ses boursouflures

Et l’espace s’y abîme en de pathétiques contorsions

 

*

 

« Nœud de vipères » avait écrit l’autre

Ne pensant pas si bien dire

L’eût-on cru on l’eût brûlé en Place de Grève 

 Combien sont dérangeants

Ces empêcheurs de tourner en rond

Ces philosophes ces hommes de robe

Ces Importants

Qui distillent

À l’envi

De cruelles prophéties

Ils appellent ça

Des Vérités

Avec une Majuscule

Et disant ceci leur goitre

S’enfle de vanité

Ils sont pareils à des crapauds

Dont la suffisance les conduit

À fumer la cigarette qui les portera

À l’éclat d’eux-mêmes

Le Vrai celui qui sonnera

La « Fin de la partie »

 

*

 

Tu vois assidu lecteur

Complice lectrice

 Je convoque à mon chevet

Beckett ce cher Samuel

Qui bien mieux que moi

Saura  tricoter

Une maille à l’endroit

D’absurde

Une maille à l’envers

D’absurde

Tailler à ma juste mesure

Cette vêture

De bure

Avec laquelle j’attendrai

Que Malone meure

Que Godot arrive

Que l’Innommable

Fasse son apparition

 

*

 

Il est plus que temps

Pour moi

D’effacer tous les signes

 La chapelle bientôt

Fermera ses portes

 On n’y verra plus goutte

Je n’aurai existé

Qu’à la mesure de l’instant

Quelque part

Sur la margelle d’une tombe

 Ou bien dans le boyau

Qui descend vers Tartare

 En convulsant

Maldoror m’attend

Rien ne le contrarierait plus

Qu’un faux bond

Il risquerait de m’envoyer

 Par le fond du Vieil Océan

 

*

 

Or je ne sais pas nager

Quelle main secourable m’enverra

 La bouée qui me sauvera 

Toi fidèle lecteur

Toi empressée lectrice

Déjà je tends mon bras

Déjà je déploie ma main

Déjà je déplie

Les tentacules

De mes doigts

Venimeux

Qui donc

 Osera

Les prendre 

Qui donc

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 08:00
L’arc iridescent de la folie

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ne cillez pas

Ne battez pas des paupières

Ne vous abritez pas

Derrière le rempart

De vos bras

Supportez la lumière

Regardez la clarté

De diamant

De la Vérité

Ce trépan qui forera vos yeux

Nettoiera vos orbites

Ce seront deux trous noirs

Deux excavations

Où grouilleront peut-être

Une armée de cloportes

Le petit peuple des bousiers

Poussant devant lui

Le Soleil de votre gloire

Passée

 

*

 

Ici sont les dernières corolles

Du monde

Les ultimes déchirures

Où se jouent

Sur l’arc iridescent

De la folie

 Les trajets lumineux

Des existants

Mais aussi leur désarroi

D’être parmi les tumultes

Les rumeurs

 Les stridences des voix

Qui déchirent l’azur

 

*

 

 Oui car vivre est

Cette constante tension

Qui ne se résout

Que par la maladie

Ou bien la mort

Ne vous révulsez pas

Cela vous condamnerait

Deux fois

Une fois pour déni de réalité

Une fois pour cause d’impiété

Nul n’est censé renier

Le feu de la lucidité

 

*

 

Prévenus de ceci

Depuis l’intime de votre être

Vous  

Passagers hagards

De la Terre

Qui Sillonnez

Routes et chemins

Plongez dans les sombres remous

Des grottes éthyliques

  Perdez-vous  dans des voyages

Au long cours

Murez-vous dans les casinos

Aux vertes lueurs

Fréquentez les rues vénéneuses

Où l’amour délivre

Sa funeste ambroisie

Pareille aux enchantements

De la noire idole

Aux déhanchements

Des filles folles

 

*

 

Mais pour autant

Avez-vous avancé

D’un pouce

Quant à la connaissance

 De vous-mêmes 

Acquis la certitude

Que votre destinée

Sera éternelle

Que les gestes

Que vous  prodiguez

À l’envi

Ne seront les ultimes simagrées

Avant que la mortelle

Biffure en croix

Ne réduise à néant

Votre plaintif désir

De rayonner 

 

*

 

Vous êtes  tels de noirs insectes

Parcourant les sentes d’ennui

Accumulant brindilles d’angoisse

Régurgitant la pelote d’un temps

Dont vous ne saisissez

Que les arcanes de suie

 

*

 

Vos pas sont ceux

Des peuples égarés

On penserait vous deviner courir

Mais vous ne faites que piétiner

Longer des venelles sombres

A l’odeur d’urine et de moisi

Les volets battent dans l’air raidi

Les hauts murs lancés dans le vide

Les surplombent

De leurs maléfiques ombres

Vous vous y confondez

Ombres vous-mêmes devenus

 

*

 

Au-delà des enceintes du jour

Plus loin que les fortifications

Vous  quittez la Ville

Aux pléthoriques

Et iniques décisions

Vous êtes les adeptes

Diasporiques

D’un seul corps ravagé

Aux membres disloqués

Vous êtes les paralytiques

D’une destinée amputée

Vous n’avez plus ni noms

Ni lieux où vous assembler

Pour construire

Une descendance

De qui serait-elle la suite

Elle la révoquée

Avant même de paraître

 

*

A vous-mêmes perdus

Vous allez jusqu’au bout

De la terre

De la terre de poussière

Qui sera votre ultime cimetière

Je vous y rejoindrai

Les mains emplies de prières

 

*

 

Sur le sol de misère

Vous vous coucherez

Vos anatomies parcheminées

Se confondant  avec la peau

Craquelée

Harassée

Emiettée

Usée

Du sol qui sera

Votre dernier

 Projet

 

*

 

Voyez-vous cette argile

Martyrisée

N’est point le jeu

De quelque billevesée

Un rideau de scène

Un avatar dessinant

Le cadre de quelque

Aimable parodie

C’est Vous

C’est Moi

Tels qu’en nous-mêmes

L’Eternité nous aime

 

*

 

Nous ne vivons

Qu’à penser cela

Comme nous songeons

Sans relâche

Aux enlacements

Prodigieux de l’amour

Ils sont l’antidote

Provisoire

Dont nous feuilletons

L’antique grimoire

Qui nous tient lieu

D’unique mémoire

 

*

Toute magie

N’est qu’illusoire

Désespoir

De ne rien voir

Que le miroir

Sans tain

D’une terre livrée

Au supplice d’être

Plus rien

N’est là

Qui fuit

Toujours

 

T
O
U
J
O
U
R
S

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 08:55
Nulle part vois-tu

 

        Œuvre : Dongni Hou

 

 

*

 

 

Nulle part vois-tu

Tel visage n’ai vu

Nulle autre candeur

Au rivage de l’heure

 

Puisses-tu en toi

Demeurer en ta loi

Nul ne pourrait

Venir t’y troubler

 

Parfois rôdent les démons

Ils ne sont que tristes histrions

Qui jamais n’atteindront

Le luxe levé de ta raison

 

Mais qu’ont-ils donc

Tous ces vains bouffons

A faire ton siège

Aliénés en leurs pièges

 

N’ont-ils donc perçu

Le bleu de ton regard

Ce que tu as reçu

Comme une forme d’art

Tournant autour de toi

C’est leur aporie qu’ils voient

Cette fosse commune

S’habillant des suies de la brune

 

Leurs yeux sont perclus de cécité

Leurs âmes en ont-ils une

 Versées aux divagations nocturnes

Aux versets lactescents de la lune

 

D’eux ils n’ont guère conscience

Pas plus qu’ils n’honorent la science

Ils sont de pauvres hères

Que ne féconde nulle prière

 

N’ont-ils donc nullement compris

Que ta beauté est hors de prix

Hors de portée de leurs mains négatives

Ils s’effacent à même l’heure native

 

C’est un tel bonheur

De seulement saisir cette fleur

Que tu tends au monde

Tel un enfant faisant sa ronde

 

Nulle autre paix à obtenir

Sauf celle de se laisser éblouir

Par celle que tu es

Une manière de fée

 

Feraient-ils silence

Alors la quintessence

De toute poésie

Serait leur ambroisie

 

Leur signe de vie

Tel l’arbre levé

En sa branche de gui

Serait leur armoirie

 

Mais ils n’ont cure de conseils

Se pensent des sans-pareils

Honte leur est étrangère

Fatuité leur est familière

 

Il n’est point de vile inclination

Qui n’essaime son impéritie

Point d’envie

Qui ne distille son affliction

 

Heureux ils l’eussent été

A simplement te regarder

Mais contempler la beauté

Est don de la déité

 

Demeurons en paix

Nulle part de plus grande émotion

Que d’être par toi regardés

En ferons le lieu de notre dilection

 

Nulle part plus qu’en vous

Le site d’une gloire

A ceci nous voulons croire

Au rose de vos joues

Demeure-t-il en notre mémoire

Aussi longtemps que nous

 

De tu au vous

L’espace d’une révérence

Par mégarde le vous

L’avions occulté

Au profit du tu

Quelle licence

Toujours beauté

Est éloignée

Beauté de vous

Nulle part voyez-vous

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 07:54
La diagonale du jour

                     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Cela avait commencé avec le jour sourdant à peine de terre, avec les herbes bleues couronnées d’étincelles, la lumière si peu levée, la chute de l’eau dans une gorge de pierre. Tu aimais cette juste émergence des choses, sa marche à pas de velours, la discrétion de l’onde qu’effleurait le vol de verre des libellules. Alors tu devenais visible à toi-même, tu percevais ta naissance tout contre le voile de ta chair. C’était pur bonheur que de te voir ainsi confondue avec ton ombre, différant à peine du luxe de ta peau. Tu prenais de longues gorgées d’air. Il y avait une buée secrète sortant de ton corps, pareille à un secret dont tu n’aurais voulu dévoiler que l’initiale, gardant pour toi le précieux, l’encore inaccompli. Tu me disais : « Ici est la diagonale du jour, cette heure si longue que jamais on n’en connaît la fin ».

   Cela avait continué avec de grandes flammes blanches allumant dans le ciel un genre de lointain incendie. Avec des hallebardes de chaleur qui cinglaient ton  corps subitement alourdi. Avec des criblements d’épingles dans la colline des yeux. Parfois tu mettais tes mains en visière ne laissant plus apercevoir de ton visage qu’un croissant de lune.  Roux, piqué par endroits du chiffre du silence. Etaient-ce des larmes qui perlaient aux angles, traversaient les franges de tes cils, traçaient le double sillon d’une illisible peine ? Je m’évertuais à en deviner le motif. L’accablement de la chaleur ? Une triste réminiscence ? Un vœu ayant échoué au rivage de sa parution ? C’est si étrange cette confluence des émotions, si peu déchiffrable. Mais où donc était ce « ton fondamental » qui était le tien, l’empreinte singulière que tu posais dans l’argile souple de la vie ? Je craignais de te perdre dans ce dédale où le fil d’Ariane se confondait dans la nasse poisseuse des ombres. Tu me disais : « Ici est l’heure zénithale, l’heure de la crucifixion. Les bras sont levés haut qui se perdent dans l’azur ». Je dois avouer, je ne comprenais qu’à moitié cette allusion christique. Y avait-il une mystique qui t’appelait au sacrifice ? Une dette que tu devais à la pratique d’une obscure religion ? Ou bien était-ce simple attrait pour le tragique ?

   C’était, maintenant, le temps des longues lumières, des brouillards matinaux. Ils t’entouraient de la joie sublime de ceux qui connaissent la vérité, s’y plongent comme dans un bain de jouvence. Tes cheveux doucement mordorés avaient la couleur de la châtaigne et de la feuille morte. Ils étaient l’aura dont tu cernais ton visage poli à la façon d’un étain. Le monde s’y reflétait. Parfois, un oiseau distrait venait y cogner comme il l’aurait fait contre une vitre. Ce n’était point douleur, seulement visitation d’un être ailé, peut-être un ange, peut-être une colombe annonciatrice de paix. De regarder tes yeux emplis de douce mélancolie je ne pouvais me lasser. Ils étaient des lacs où s’abattaient des volées de feux presque éteints. Ils battaient en silence sous la douce pulsation des secondes. Y aurait-il eu plus beau miracle que celui-ci ? Je veux dire d’une saison qui t’habillait entièrement de la vêture avant-courrière de l’hiver. Tu étais, en quelque sorte, l’avant-frimas, le frisson du temps en sa languissante complainte. Pareille à un vallon, à une plaine parcourue de la beauté inimitable d’une clarté qui, jamais, ne se reproduira. Si fugace l’existence dans son habit de soie. Longtemps elle faseye dans le vent qui naît, puis chute au-delà de l’horizon, là où s’abîment les rêves. Ils sont des chansons d’enfants se perdant dans le vertige de l’âge. Tu me disais : « Ici est à nouveau la diagonale du jour. Bientôt sera l’heure du nadir. Ses courtes incisions telle l’archet du violon dans le soir qui vient ».

   Souvent, dans l’hiver qui souffle son haleine blanche je passe devant ce banc qui soutenait ton ombre. Tu es, dans la diagonale du jour, cette heure médiatrice qui convenait à ton âme romanesque - ne dit-on ce lieu commun de tes compagnes ? -, tu es si visible que je croirais sentir ta meute de chair tout contre la pulpe de mes doigts. C’est bien toi, là, dans ce pli cendré du souvenir, dans cette posture qui fait penser à quelque souci anticipateur de froidure ? Si loin déjà cet instant qui balançait entre félicité immédiate et tristesse infinie. Ce qu’il reste d’une rencontre, le plus souvent, une fumée grise que le ciel capture, quelques gouttes de pluie bues par la terre, un ris de vent dont on n’entend même plus la parole légère. Oui, tu es bien Celle dans la diagonale du jour. Cette heure qui flotte entre deux eaux et jamais ne s’arrête.

 

 

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1 août 2020 6 01 /08 /août /2020 08:09
Seulement le pli d’une ligne

          Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

C’était seulement

le pli d’une ligne

 

En savais-tu le prix

L’obole à verser

Au versant de l’Autre

Nullement une dette

Un signe de reconnaissance

Un geste d’abandon

 

*

 

Le jour était curieux

Teinté d’opale

Les bords de la mer

Invisibles

La brume dense

Ton visage éloigné

De la mesure du jour

Le ciel si haut

On l’aurait cru absent

La terre si basse

Que nos pieds foulaient

La poussière blonde

Elle s’enfuyait au loin

Là-bas où nous n’étions pas

Où nous aurions rêvé d’être

Dans le luxe immémorial

De notre chair

Dans le feu

De notre conscience

 

*

 

Etions-nous au moins

Auprès d’une chose connue

Un livre familier

La couleur d’une encre

Le mauve de tes yeux

La perte de mon regard

Pour le large horizon 

Et le temps qu’était-il

Sinon cette fuligineuse perte

Ce vertige des corps

Cette lutte à jamais

Ce vide

Cette brèche

Qui sans doute

Jamais ne se refermeraient

 

*

 

Et l’espace où était-il

Non le vaste cosmos

La distance de toi à moi

La braise d’un sentiment

Peut-être juste une cendre

Dans le jour qui mourrait

Bientôt

 

*

 

Une mouette soudain

A volé si bas

Son ventre effleurait l’eau

Le Destin m’as-tu dit

Et ta voix a tremblé

Une voile perdue

Faisait son blanc sémaphore

Ce triangle cette pointe

Etaient-ce le danger

En nous

Entre nous

Hors de nous

Comment aurions-nous pu

Le savoir

Nous qui existions à peine

 

*

 

Bientôt la lagune a refermé

Son dais de cendre

Les campaniles se sont inclinés

Pour la nuit

Le bruit des yoles

Glissait infiniment

L’écho des cœurs

Était à son comble

Des étoiles disaient le firmament

En touches

À peine visibles

 

*

 

Remonte le col de ton manteau

Ai-je dit

Le froid est là qui bientôt

Sonnera l’heure du retour

Quel retour as-tu repris

Il n’y a de retour qu’à soi

Ta voix planait à l’encan

D’une encre lourde

Ta si belle voix voilée

Où se devinait la rumeur

De tes heures

Tu étais si mystérieuse

Inconnue de Passage

Et mes doigts trop usés

De tristesse

Pour pouvoir te retenir

 

*

 

Bientôt sur la lagune

Glacée de Lune

 Tu ne fus plus

Qu’une vague parole

Enlacée de rien

Je demeurai sur la grève

Interdit

T’avais-je rêvée

Belle Ophélie

Toi qui flottais

Sur l’eau des nuées

Toi qui scindais ma tête

En deux

Une partie emplie de silence

Une autre versée au doute

 

*

 

Le jour est pâle

À peine levé au-dessus

De la houle des toits

Ma croisée est ouverte

Sur l’immense

Où rien ne se dit

Que le vaste chemin du monde

Il faut avancer

Oui avancer

Demain peut-être

Te fera renaître

Ceci est l’étincelle inscrite

Au plein de mon être

Je ne vis qu’à l’entretenir

Dis-moi ton nom

Fût-il de songe

Je veux être homme debout

Plus loin que ces eaux grises

Plus loin que moi

Puisque le désert m’habite

Où rien n’est présent

Que les vagues de sable

 À l’infini

 

Seulement le pli d’une ligne

Ce qui demeure

 

*

 

 

 

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19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 09:30

 

Je ne sais plus où je vous ai aperçue.

La mémoire a parfois des avens

dans lesquels elle se noie.

Peut-être dans la salle en demi-teinte d’un musée

 ou bien dans l’atmosphère apaisée d’une bibliothèque.

 Peut-être encore dans un boudoir,

dans un cabinet de lecture.

Peut-être seulement

dans la clairière de ma tête.

Parfois y naissent des images

sans réelle consistance,

elles glissent infiniment, clignotent,

font leurs étoilements et ne demeure,

le plus souvent,

qu’une palme indistincte agitée par le vent.

 

Mais, voyez-vous,

peu importent le lieu et le temps

de votre rencontre.

L’essentiel est votre présence

pareille au premier frimas

se posant sur l’étonnement des choses.

 Il m’arrive de me réveiller au cœur de la nuit,

l’esprit en déroute,

l’âme bousculée par la crainte de vous perdre.

C’est si léger les images du songe,

c’est si fragile,

c’est un cristal qui vibre

et menace de ne plus être.

Alors on tend les mains

dans la suie nocturne,

elles happent des taies de silence

 et on les replie en signe de deuil

ou de prière.

 

On est devenu autre que soi,

on ne reconnaîtrait même plus

la proue de son propre visage.

Le miroir ne renverrait

qu’une poudrée de cendre

et une immense solitude

serait le prix à payer.

Mais nul désespoir

ne saurait me sauver

de l’affliction de vous perdre.

 Pas plus qu’une soudaine joie

ne viendrait atténuer ma peine.

Et, d’ailleurs,

il me faut éprouver quelque chagrin,

 c’est le sol sur lequel

vous rendre désirée.

Non, le sourire ne convient nullement

à votre attente.

Une longue méditation plutôt,

une pensée faisant ses courbes

et ses élans dans la simplicité.

Vous en êtes le foyer

où nul ne songerait vous rejoindre.

Car il faut que vous m’apparteniez

en propre, sans partage.

 

La beauté ne se divise pas,

elle ne peut être que pleine et entière,

identique à un fruit mûr

dont on ne saurait violer la pulpe

mais regarder avec précaution

l’enveloppe charnelle,

 la tunique de pourpre

où bourgeonne le plaisir du jour.

Vous êtes une exception,

ceci vous le savez ?

Et, du reste,

pourquoi en dissimuleriez-vous

la juste effusion ?

Il n’y a nulle honte à avouer le rare

qui vous habite.

Sans doute avez-vous été élue des dieux ?

 Sans doute ont-ils tressé sur votre front

la palme d’une heureuse venue au monde ?

Bien qu’issue d’un rêve,

 je le crois et le redoute à la fois,

il me plaît de vous décrire.

Savez-vous, les mots

ont ce pouvoir magique

de vous poser ici, près de moi,

vivante effigie

que je pourrais toucher

du bout des doigts

si l’audace me prenait

d’oser quelque geste

en votre direction.

 

Mais la retenue est

ce qui vous convient le mieux,

 mais le silence est votre auréole,

mais la douce évocation

est l’empreinte qui sied

à votre naturelle pudeur.

Vos cheveux émergent à peine

du fond nocturne qui vient à moi.

Ils sont une à peine insistance,

comme une naissance

sur le bord du monde.

D’où viennent-ils donc ?

 De quelle source inaperçue

sont-ils le nom ?

Combien il est troublant

de vous relier à quelque mystère,

 de vous dire la Surgie d’un lointain

 et inconnaissable univers.

D’être mystérieuse,

vous entretenez le feu

qui m’anime,

 le ravivez et il crépite

dans le ventre de la nuit

pareil à une nuée d’étoiles.

Et ce front de marbre blanc,

ce front si lisse

que nulle veine n’y apparaît

qui dirait la douleur,

la servitude,

le désarroi de vivre.

 Il est une neige immaculée

 sur laquelle il me plairait

d’inscrire les traces

de ma propre quête de vous.

 

Mais jamais on n’offusque

qui l’on vénère.

Le devoir est de se tenir en retrait.

Quelques mèches éparses

(elles sont parfois

 la marque de la coquette !)

descendent sur vos tempes

à la façon d’une liane.

Vos sourcils,

 deux traits d’un pinceau délicat

 comme sur une toile de Fragonard,

cette exquise douceur retenue

à fleur de peau.

 

Vos paupières sont chastement mi-closes,

elles reposent sur les perles claires de vos yeux,

une lueur s’y anime,

sans doute venue de l’intérieur,

aussi n’en connaîtrais-je

que ce reflet,

cet éclair,

 cet instant

qui est instant de l’âme.

Pourrais-je vous dire soucieuse,

concentrée sur quelque pensée,

 oublieuse des êtres,

rêveuse ?

Voyez-vous combien

 j’ai de peine à cerner

ce qui vous anime en propre.

Mais c’est, je crois,

l’empreinte d’une grâce,

le sillage d’une félicité intérieure

qui ne laissent filtrer d’elles

qu’un mince filet,

je pense à ces résurgences

 d’une eau souterraine glissant

parmi les fins cheveux

des herbes aquatiques.

Le galbe de votre nez est parfait,

ni trop accentué,

ni trop linéaire.

 

Vos joues brillent

 d’une mince rumeur rose,

 vous savez ces délicieuses roses-thé,

on dirait la levée d’une aube

 traversée de brume.

Et vos lèvres tout juste entr’ouvertes,

 se disposent-elles à émettre un souffle,

 à prononcer le premier mot d’un poème,

 à faire s’élever les notes d’une chanson ?

Et votre menton,

cette blanche presqu’île

 baignée de lumière,

et la perte de votre cou dans le gris,

dans l’échancrure d’une chemise brodée,

et votre robe au rouge sombre de Falun,

ne termine-telle avec harmonie

 la délicatesse de votre portrait ?

Mais il me reste encore

à dire la double obole claire de vos mains,

elles illuminent du dedans de leur forme,

elles portent à l’éclat du paraître

cette étrange pomme

qui semble flotter dans les airs

 et vous fasciner

au-delà de toute expression.

 L’ai-je imaginée,

cette pomme,

afin d’introduire la notion

de tentation, de péché

et gommer d’une main

ce que l’autre avait donné

au titre d’une méditative splendeur ?

Non, mon Rêve au féminin,

soyez assurée de ma fidélité.

 Je ne pourrais renoncer à vous

qu’en renonçant à moi.

Il n’est pas si facile de mourir,

ne croyez-vous pas ?

 

 

 

 

 

 

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18 juillet 2020 6 18 /07 /juillet /2020 08:16

Cependant nous avons vécu

et les saisons ont passé.

 

Le Printemps était

cette touche virginale,

cette douce empreinte,

cette à-peine venue

dans le champ de l’heure.

Tous les jours

nous allions à la fontaine

 puiser une eau nouvelle.

Elle nous affermissait

dans la conscience

que nous avions

de nous-mêmes.

Elle ouvrait à notre jeunesse

le chemin sur lequel avancer.

 

Radieux !

 

L’Été arrivait sans crier gare.

Tout s’épanouissait à l’excès.

Tout s’élevait de soi

dans une manière de gloire.

Les filles étaient court vêtues.

 La lumière bondissait

sur les écailles brillantes

 des feuilles.

Les glycines chutaient

dans des cascades parme.

 On riait aux terrasses.

L’Amour bourdonnait

 telle une ruche ardente.

 

Admirable !

 

L’Automne glissait

 parmi les jours

dans ses belles teintes

de rouille et d’argile.

Les vignes flamboyaient

dans leurs vêtures pourpre.

Les guêpes faisaient

 leurs trajets incessants

 au milieu des pampres

et des vrilles.

On chantait autour des tables

dans le mauve du crépuscule.

On buvait le vin nouveau

dans de grands éclats de rire. 

 

Bucolique !

 

L’Hiver s’annonçait froid.

Les premiers frimas

poudraient les visages.

 On coupait du bois en forêt,

on faisait du feu

des petites branches.

 Lors des longues nuits,

autour de l’âtre rougeoyant,

on mangeait des châtaignes,

on buvait du vin nouveau.

On remontait le col

de sa pelisse.

La bise était acide

qui venait du Nord.

 

Rigueur !

 

Cependant nous avons vécu

et les ans ont passé.

 

Enfants,

nous demeurions

dans notre domaine originel.

Une maison aux volets rouges.

Un marronnier dans le jardin.

Des marrons avec lesquels

nous jouions.

La voiture du Père,

son long capot noir,

le bruit de son moteur pareil

 à la chute d’un torrent.

Le visage de la Mère, souriant,

sous ses boucles châtain.

L’amorce des jours,

 une promesse.

Une félicité à l’horizon.

Un ciel sans nuages.

 

Adolescents,

 nous agrandissions

le cercle.

Myriade de copains,

vol erratique d’étourneaux.

Premières passions.

Des livres, des échanges,

des filles.

Une ambroisie au coin

de chaque rue.

Un espoir au bout

de chaque sentier.

Premiers enivrements

 qui en supposent d’autres,

en appellent d’autres.

 

Adultes,

 tout faisait sens

 jusqu’à la démesure.

Le soleil brûlait au zénith.

Les cerfs-volants planaient

haut dans le ciel.

Les enfants riaient.

La table était joyeuse,

les discours prolixes,

les réussites allaient de soi

qui consonaient avec bonheur.

 

Âgés,

inclinés à la dette

de la mémoire.

Qui devient partielle,

parfois capricieuse.

Le Passé, loin là-bas,

faisant sa tremblante auréole,

un chatoiement qui semble

se suffire à lui-même.

La maison comme

port d’attache.

Le soleil est au nadir,

couché sur l’horizon,

flaque vermeil qui allume

 ses derniers feux.

Une bûche dans la cheminée.

Un trouble dans les yeux.

Les souvenirs qui planent

tel un vol de phalènes.

 Il faut baisser la lampe,

 la lumière est trop vive.

 

Cependant nous avons vécu

et la vie est passée

 

Où est-il l’encrier de l’école

dans lequel nous trempions

nos plumes Sergent-Major ?

Où sont les boucles,

les pleins et les déliés

que nous tracions

sur nos feuilles blanches ?

Où sont les feuilles du tilleul,

elles faisaient dans la cour

leurs traînées vives de papillons ?

Où les premiers émois amoureux,

les promenades et les mains

qui se scellaient,

dans la fenaison du jour ?

Où les marronniers,

nous nous amusions

de la chute de leurs fruits

sur le sol de pierre blanche ?

Où le lavoir animé

de conversations

et l’eau claire qui chutait

depuis le mystérieux trou

dans la roche claire ?

Où les longues aventures

dans les bosquets de chênes,

nous y élevions nos cabanes,

un refuge où nous retrouver

et dire le lieu de notre être ?

 Où tout ceci qui a eu lieu,

que le temps a repris

dans les intervalles serrés

de ses heures

de ses secondes ?

Où ?

Mais qui donc

 pourrait nous répondre ?

Un malin génie,

une bonne fée,

un être mystérieux

venu du fond des âges ?

 

Cependant nous avons vécu

et les saisons ont passé.

Cependant nous avons vécu

et les ans ont passé.

Cependant nous avons vécu

et la vie est passée.

 

*

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 08:19

Longtemps j’ai attendu

qu’un miracle survienne.

Tu sais à la manière

de la magie

de la petite enfance.

On se hisse

sur la pointe des pieds,

on fixe sans ciller

l’objet convoité

et déjà on en sent

le trouble délicieux

 aux paumes de la main.

J’ai regardé, oui, regardé

de toute la force de mes yeux.

Je croyais qu’apparaîtrait

 l’une de ces villes de cristal

des Mille et Une Nuits

avec ses coupoles bleues

comme à Samarkand.

Seul le bleu était là

et le ciel était vide.

 

Longtemps j’ai attendu

qu’un désir s’allume,

que rougeoie une braise

dans quelque nuit féconde.

Tu sais ce rubis rouge

qui brûle au sein des églises

pour nous rappeler

la passion du Christ.

J’en ai fixé la lente pulsation

mais ma passion n’a trouvé

que la lueur éteinte

des cryptes,

la blancheur ossuaire

des cierges,

des fumées d’encens,

des dalles sous mes pieds

où glissait la clarté.

Seul j’étais

et nulle prière

 n’aurait pu

 me sauver de moi.

 

Longtemps j’ai attendu

qu’une espérance se lève.

Tu sais, à la façon

de ces légères montgolfières

qui parcourent la plaine d’air

dans le genre d’un papillon coloré.

Oui, j’étais à bord, simplement,

comme un Jules Vernes curieux de tout,

le paysage était une étendue vide

 que ne tutoyait nul oiseau.

Dans la libre venue

 de cette aube naissante,

 j’étais perdu aux autres

perdu à moi-même.

Où aurais-je pu jeter l’ancre ?

Le vide m’aveuglait

de sa rumeur insolente.

 

Longtemps j’ai attendu

 qu’une rencontre

se dessine,

qu’une esquisse

se détache du monde,

 portant avec elle une argile

dont une Ève eût pu naître

comme la troublante Vénus

sort des eaux

dans le tableau de Botticelli.

Mais de Vénus, je n’apercevais

ni le fleuve roux de sa chevelure,

ni le coquillage qui la portait

sur la plaine émeraude de l’eau

 

Rien

 

Les villes étaient loin,

leurs bruits une sombre mélopée

qui mourait au hasard des rues.

 

Rien

 

Les hommes étaient vaincus,

 leurs corps calcinés,

allongés dans des citadelles

 désertes.

 

Rien

 

Les femmes étaient

d’illisibles images,

des mots se levant à peine

d’une imaginaire fable.

 

Rien

 

L’amour était

une fulguration

de comète,

un sillage oublié,

 une nuée chutant

dans la nuit.

 

Je ne pouvais demeurer longtemps

sur l’arête de cette mesa aride

qu’au risque de ne plus être.

Il me fallait sortir

de la dague étroite

de mon corps,

donner des ailes

à mon esprit,

convoquer mon âme

à de plus amples libations.

 

Alors j’ai eu une vision.

Venait-elle de ma propre conscience ?

S’était-elle créée de toutes pièces ?

Peu m’importait son origine.

 L’essentiel était qu’elle fût

et pût persévérer dans son être.

Voici, Fille des Songes

 telle que je t’ai aperçue

dans le couloir livide de ma tête.

Je m’adresse à toi en ces termes

et peu me chaut

que tu sois une chimère.

Peut-être est-elle supérieure

à la réalité ?

Je te vois de dos,

comme si, anonyme,

 tu voulais te réfugier

au sein de ta personne

et y demeurer,

dissimulée,

inatteignable.

Tu es coiffée

d’un haut chignon

couleur de nuit

qui porte encore en lui

l’empreinte du takamakura,

ce reposoir qui donne

à ta nuque

ce port altier,

cette si fine élégance.

Une épingle kanzashi,

sans doute en ivoire,

 traverse le doux maquis

de tes cheveux.

Un kimono de soie

orné de formes chamois,

dont je ne sais si elles sont

oiseaux ou bien feuilles,

descend lentement

sur le galbe de ton épaule.

 

Ton visage poudré

de riz blanc

se dessine dans l’ovale

d’un miroir.

Mais que réfléchit

donc sa surface ?

La trace d’un possible miracle ?

La flamme assourdie

d’un désir caché ?

La bannière

d’une espérance ?

L’attente

d’une rencontre

dont la nuit te fera l’offrande

dans une okiya

aux murs de papier huilé ?

 

Parlant de toi,

évoquant ton image

de parchemin ancien,

 je m’aperçois,

 maintenant que le jour se lève,

que je n’ai fait que feuilleter

ce livre d’estampes

d’Utamaro Kitagawa,

m’arrêtant sur

‘Femme se poudrant le cou’,

cette si belle illustration

de la touche japonaise

de l'ukiyo-e,

ce monde flottant

qui se nourrit d’illusions

et faseye longuement

avant qu’un miracle ne survienne.

Vois-tu, tout est toujours

signe du temps

qui, jamais,

ne s’arrête.

Demeure,

je demeurerai !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 juillet 2020 4 16 /07 /juillet /2020 07:44

T’ayant un jour aperçue

dans cette ombre si longue,

elle n’avait nulle fin,

je pensais t’avoir perdue

avant même de te connaître.

 C’était étrange de t’apercevoir

au travers de ce rideau de brume,

 loin des yeux des hommes,

tout contre cette sauvage

Mer du Nord

dont tu paraissais être

 un étrange prolongement,

la poudre d’une dune,

le flottement d’un oyat

 dans le vent,

le vol d’un oiseau

sur le jour de porcelaine.

 

Ce qui m’était précieux,

 qui me rivait au lieu de ton corps,

c’était cette tremblante incertitude

que tu m’offrais comme si,

en un instant,

tu avais pu te distraire de moi,

retourner dans ta pliure native.

Souvent je méditais

sur la vanité des choses,

leur peu de réalité,

les songes des hommes qui,

au réveil,

se déchiraient

et les laissaient hébétés

 dans la blanche cellule

du silence.

 

Il y avait si peu à saisir.

Il y avait tant à donner

aux mains complexes

de la nuit.

Parfois, errant au hasard

d’heures bien creuses,

foulant le sable

que le flux avait durci,

méditant sur le rien

de l’heure à venir,

 je m’interrogeais

sur ma propre présence

au monde.

 Que signifiait-elle ?

Quel hasard m’avait déposé

en ce lieu de la terre

dont le futur serait

mon dernier abîme ?

Avais-je jamais

rencontré quelqu’un ?

Je veux dire,

 nullement dans sa chair,

dans son tumulte de peau,

 dans son apparence,

dans ses affèteries,

mais dans son être même,

dans son essence irréductible

 à quoi que ce soit,

dans sa solitude

si tu entends le message

 de mon âme tourmentée.

 

Mais, sans doute le sais-tu,

Toi dont l’évanescente silhouette

dirait plutôt ta disparition,

que ta venue en présence,

à peine sommes-nous

venus à nous,

tellement il est difficile

de vivre

sous la pesée du ciel,

le regard lourd de la terre,

l’eau qui, parfois,

tombe du Ciel

 et nous convoque au Déluge.

 Autrement dit à la fête du Néant.

 

Mais que je te dise plutôt

le site de mon errance.

Le sable est bosselé,

 parcouru de tapis

d’herbe verte,

jaune par endroits,

grise dans les creux,

 irisée de vent

en haut des dunes.

Des grappes de nuages

flottent à mi-ciel.

L’immense est une perte bleue

avec des déchirures de lumière.

 

 Un étang en forme de croissant

ou bien de parenthèse

(serait-ce un signe

d’une mise à l’écart

du monde ?),

 lisse ses eaux étales

 semblables à un métal poli,

à un étain antique.

A l’horizon,

 une barre de sable habitée

d’une végétation sombre.

Elle regarde la mer,

son immense plateau

 parcouru de sillons,

de tremblements,

 de reflets qui se perdent

dans la clarté poncée et inutile,

que bientôt n’éclaireront plus

que les yeux immobiles des étoiles. 

 

Oui, vois-tu, toujours sombre le jour

 en d’abyssales fosses,

toujours l’heure étrécit

 pour ne plus paraître,

toujours les choses agonisent

sur le bord de leur indigence

et ne nous laissent,

tout au plus,

que quelques signes

dont notre esprit ne prend

nulle possession,

l’exister est ceci

qui toujours fuit devant,

 fait signe et se dilue

comme appelé

par une étrange faille,

jamais nous n’en connaissons

 ni la destination,

ni la raison de sa présence.

 

Mais, dis-moi,

ne serions-nous,

tous les deux,

des mots égarés

que nul ne pourrait prononcer ?

On ne prononce nullement

l’arcature du Vide.

L’écho de deux Vides

a-t-il jamais constitué

un Plein ?

Deux absences pourraient-elles

tresser l’effigie d’une présence ?

 

Certes, il me faut le reconnaître,

tu es le Sujet d’une peinture

 aperçue dans le mystère

d’un musée.

 Désincarnée si l’on veut,

mais tellement inscrite en moi,

je pourrais décrire une à une

les parties aussi bien visibles,

qu’invisibles de ton corps.

 

Je pourrais dire le frêle

de tes membres,

ta robe blanche

de communiante,

les deux tiges droites

de tes jambes,

le feu éteint

de tes cheveux,

la sagesse de tes mains

couleur d’argile,

elles semblent vierges

de tout toucher.

Dans l’immense du tableau,

tu viens dans la douceur,

dans l’esquive de toi,

dans la discrétion,

et c’est presque un miracle

 de t’apercevoir.

Tu es pareille à une flamme

dans sa cage de verre,

 une manière de grésillement

que ton souffle juvénile,

à peine, entretient.

 

C’est heureux que tu sois ainsi,

située dans une marge inquiète,

dans une pensée

en naissance de soi.

Un genre de méditation,

celle que connaissent

 les sages et les esthètes,

celle que connaissent les amants

dans le tremblement

avant-coureur

de la rencontre,

dans le rougeoiement

inaperçu de la passion.

Ou bien es-tu braise

que l’âtre dissimule

dans sa colline de cendres ?

Non, je ne te laisserai pas mourir,

sur toi je soufflerai

afin de ranimer ton âme.

‘Rien, jamais, ne mourra’

 qui, un jour,

aura été éprouvé

 dans le cristal

d’une indicible joie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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