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29 mars 2022 2 29 /03 /mars /2022 10:10
Du non-sens à l’évidence

 

Printemps en Corbières…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

 [Incise - Ce qui va suivre, sous forme de poème, d’ode, d’hymne en leur plus commune modestie, n’a de sens qu’à s’inscrire dans la trajectoire qui, partant du non-sens constitué par la non-reconnaissance de la Nature, s’élève progressivement pour se découvrir à la manière d’une Evidence dont nos yeux, tachés d’une habituelle cécité, n’ont aperçu que l’écume de surface à défaut d’en surprendre l’étonnante et foisonnante profondeur. Oui, chacun le sait, la Nature est notre fondement humain, elle est l’Être par excellence et sans doute le Seul à qui nous puissions élever quelque temple, gravant sur son péristyle cette belle formule d’Héraclite l’Obscur :

 

"Nature aime à se cacher"

   

   Or rien de ce qui est grossier, fruste, vulgaire ne cherche à se dissimuler pour le simple motif que le prosaïque est la seule raison d’être de l’insuffisance, du manque-à-être, de l’incomplétude. Seuls le beau, l’aimable, le gracieux ont besoin d’une obscurité native de manière à ménager, en eux, ce qui paraîtra sous les auspices d’une joie simple, donatrice de sens. C’est à nous, les Hommes, de dévoiler l’agrément dont toute chose porteuse d’évidence est tissée avec la plus belle réserve qui soit. Réserve est distinction, réserve est élégance. Si la Nature se donne parfois sous des paysages grandioses, sous des parutions sublimes, elle n’est pas moins estimable lorsqu’elle prend le visage du Simple, du Modeste, de l’Inaperçu. Ce thème de la Simplicité traverse mes écrits à la manière d’un leitmotiv, leitmotiv que vient redoubler, avec un pur bonheur, l’œuvre exigeante d’Hervé Baïs, belles photographies en Noir et Blanc qui m’ont souvent servi de prétexte pour broder quelque propos d’essence sans doute obsessionnelle.

   Mais, par nature, sans jeu de mots, la Nature est elle-même obsessionnelle puisqu’elle persiste et signe dans on être malgré les atteintes mortelles que, chaque jour qui passe, nous commettons à son encontre. Certes méditer ne suffit pas. Agir est nécessaire. La photographie est le premier pas, l’écriture le motif qui vient en second, une manière de greffe sur la tige du réel. Nous avons à être les Jardiniers attentifs de cette floraison qui nous a portés au jour, que nous devons servir en retour avec amour. C’est bien le moins que nous puissions faire en direction de la Naturante dont nous ne sommes que les naturés, autrement dit les obligés. Merci à vous d’avoir lu jusqu’ici.]

 

*

 

« Nature aime à se cacher »

 

Toi, la Naturante,

 la Grande,

l’Immense Naturante,

combien ta prodigalité

est sans limite.

Certes tu nous offres

beaucoup

 et nous, les Hommes,

 ne voyons rien.

Et pourtant nos yeux

devraient être comblés

à seulement voir

le plumage bariolé de l’Ara,

 les teintes chatoyantes

du Grand Canyon,

les ramures écarlates

des Flamboyants

et pourtant nous devrions

être à satiété,

laisser emplir notre corps

de la lumière étincelante des Rizières,

des cristaux de sel du Salar d’Uyuni,

des herbes couleur de soufre

des vastes Steppes.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Toi-la-Naturante

dont les faveurs

sont immenses,

toi qui jamais ne taris,

 toi qui chantes

la beauté du Monde

selon d’infinis harmoniques.

Nous ne sommes que

Les-Rejetons-naturés

de qui tu es,

Toi-la-Naturante.

Mais nous les Hommes

de faible destinée,

nous sommes imaginés

pouvoir nous hisser

à ta Hauteur,

te servir au seul motif

de notre intelligence,

te dépasser même  

tellement nous jugions

notre génie sublime.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Toi-la-Naturante,

 nous t’avons dérobé

tout ce que tu possédais,

nous avons creusé ton ventre

 pour en extraire

 tes merveilleuses gemmes,

nous avons fouillé tes entrailles,

exhumé tes métaux précieux,

 prélevé tes sucs millénaires,

nous les Hommes

sommes venus à la curée

 et n’avons eu de cesse

de manduquer jusqu’au plus

infime de tes nutriments.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Nous les Hommes

de faible constitution

sommes capables

de grandes choses :

élever de hauts monuments

au fronton de l’Histoire,

servir la Science

et lui faire accomplir

des prodiges,

écrire les Poèmes

les plus hauts,

dresser les belles

 cimaises de l’Art,

y accrocher des œuvres

impérissables.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Mais nous les Distraits,

nous les Inconscients,

nous les Somnambules

 avançons au sein

de notre ombre,

 sans souci aucun

d’y trouver quelque clarté,

 quelque raison d’espérer.

Nous-les-naturés

issus de ton sein,

nous sommes devenus

au fil du temps

les dénaturés

qui ne savent plus reconnaître

la trace de leur chemin.

Désormais,

il nous faut apprendre

à nouveau à être Hommes

jusqu’au plein de notre conscience,

dissiper les brumes de nos erreurs,

 écarter les voiles de l’inconnaissance

et avancer sur le sentier de l’exister

avec le regard clair,

les mains blanches,

l’allure de ceux

qui cherchent

le Bien et le Beau.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Long est le périple,

difficile la tâche,

mais exaltante la course

au terme de laquelle

 nous nous retrouverons

Hommes en tant qu’Hommes

et rien au-delà

qui pourrait altérer

les pages d’une

vierge condition.

Toi-la-Grande-Naturante,

 La-Pourvoyeuse-de-toutes-choses,

 nous faisons le serment

de te reconnaître

au plein de ta puissance,

 de te fêter dignement,

de nous incliner

sur ton passage.

De toi, la-Naturante,

nous regarderons tout

avec ferveur et respect,

aussi bien le faste de

tes Immenses Glaciers,

les crètes immaculées

de tes Montagnes,

le dôme de mercure

 de tes Océans.

Mais, aussi bien,

nous veillerons

au Menu,

au Modeste,

au Simple.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Aussi regarderons nous

 avec attention

ce ciel clair tissé d’argent

que traverse la laine

grise des nuages.

Aussi regarderons-nous

cette lueur du Ciel

partout répandue,

une Vérité venue à nous

dans la discrétion,

ce Poème retenu.

Aussi regarderons-nous

la courbe alanguie des Collines,

leur simple trait de charbon

qui unit la Terre et le Ciel,

image parfaite

de l’Alliance,

du Partage,

 du recueil des Affinités.

Aussi regarderons-nous

avec l’émerveillement

 qui convient aux enfants,

la ramure blanche de l’arbre,

son miroitement

sur la batiste légère du ciel,

sa parole à peine venue,

elle est pour nous,

elle est pour les Choses,

elle est pour Elle

en sa neuve clarté.

« Nature aime à se cacher »

 

Toi-la-Naturante,

combien il t’a fallu

de savoirs accumulés,

 d’habiletés pour

faire se hisser

de la sourde glaise,

ce tronc aux écailles célestes,

ces branches entrelacées

qui nous disent

la beauté du Jour.

Combien de patience,

 combien de générosité,

combien de mérites

auxquels nous sommes

restés aveugles,

sourds et muets !

Nous n’aurons trop

de notre vie entière

pour combler nos errances,

calmer nos douleurs,

 poser un baume

 sur nos manques,

tisser au plein de notre être

cette Ode que nous

aurions dû t’dresser,

cet Hymne que nous aurions

dû chanter à ta gloire.

 

« Nature aime à se cacher »

 

Oui, toi-l’Abondante,

Toi-la-Bienveillante,

Toi-l’Attentive

 nous te remercions

de nous avoir adressé

ce paysage d’herbe grise

qu’effleure la lumière,

ce clair chemin qui ondule

parmi la solitude de l’heure,

nous dit la seule voie possible

pour un Destin humain :

être Soi jusqu’au

 plus loin de Soi,

être Soi

pour le ciel,

 pour le Nuage,

 pour la Colline,

 pour l’Arbre,

pour toute cette

multiple affluence

qui trace les limites

de notre humanité.

Merci infiniment,

 Toi-la-Naturante

qui es notre

 Mère à tous.

Sans toi,

ni le Ciel,

ni la Terre,

 ni la Lumière,

ni les Mots pour te dire.

Nous-les-Rejetons-naturés

 devons nous incliner

jusqu’au sol,

chanter pour Toi,

prier pou Toi,

aimer pour Toi.

Toi-la-Naturante.

 

« Nature aime à se cacher »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 10:07
Ensam à la fleur rouge

« Enfin seule ! »

 

Image : André Maynet

 

***

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Le monde, partout,

était traversé

de longues fulgurances.

 Partout étaient

les déflagrations.

Sur les champs de guerre,

sur les places des villes,

dans les chambres d’amour.

Partout étaient les plaintes,

les sanglots longs,

les cris de la déchirure.

Partout les chairs

étaient entaillées à vif.

Plus un seul point

de la Terre

qui ne fût épargné.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Des Hautes montagnes

chutait un brouillard triste.

Les océans étaient parcourus

de longs frissons.

Les profondes vallées

s’emplissaient d’ombres.

Les rues étaient des couloirs

commis aux meurtres.

Des vitrines fusaient

des éclairs blafards.

Des bouches

ne sortaient plus

que de vagues

 imprécations.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Quelque part,

dans une chambre

claire sur fond blanc,

vivait une Jeune Existence

qui faisait tache sur le monde.

Qui faisait tache en son retrait.

Qui faisait tache en son recueil.

Qui faisait tache en son silence.

Quiconque l’eût aperçue

en rêve en fût,

 dans l’instant,

tombé amoureux.

Tout comme l’on est

en amour d’un nuage

dans le ciel,

de l’eau claire

d’un ruisseau,

du cristal d’une herbe

sur le vert du pré.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Savez-vous le prix,

vous les Distraits,

 d’une Virginale Présence ?

 La pureté devient si rare

en ces temps d’allégeance

à tout ce qui brille,

à tout ce qui bruit,

à tout ce qui file

à la vitesse du vent.

Plus rien, aujourd’hui,

ne se donne sous le signe

de l’immédiate présence,

 sous celui de la générosité,

sous celui de la gratuité.

Aujourd’hui,

seul le négoce,

seul le voyage,

seul le masque

qui dissimule les traits,

efface les vices,

se donne pour vrai

alors qu’il n’est qu’illusion,

 qu’il n’est que parade,

qu’il n’est que façade.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Ensam, regardez-là

comme vous regarderiez

une haie de buissons blancs,

le vol de l’oiseau

dans l’air limpide,

le chant du ruisseau

dans le frais vallon.

Tout se dit et murmure,

tout s’écrit sous le caractère

discret du hiéroglyphe.

Seulement le retrait,

seulement le recueil,

seulement la discrétion

 font se lever la certitude

que quelque chose existe

qui ne soit nullement affecté,

qui rayonne de soi,

gagne l’espace d’une liberté.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Ensam est de la race

des Nymphes, des Elfes,

des Êtres des Sources

et des Bois.

 Ensam, parfois,

sur les murs blancs

de sa chambre,

une cellule monastique,

Esam écrit,

à la craie blanche,

quelque formule

qui lui sert d’emblème.

 

Solitude est Joie. 

Solitude est Vérité.

Solitude est ouverture

 du Monde.

 Solitude est aller

devant soi dans la plus

neuve des grâces.

 

Dire Ensam, la décrire

selon des mots simples

est la faire apparaître

en son essence

la plus déterminée.

Gris-blanc sont les cheveux,

poudrés d’une touche de Ciel.

Les yeux sont deux perles claires

que l’on devine au travers

d’une fine voilette.

 Le visage est

 un ovale régulier,

il dit la justesse,

il dit la perfection.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Les lèvres sont

à peine dessinées,

un trait rose pâle

 où s’enclot le silence.

Le corps, en son entier

est une porcelaine,

une clarté d’albâtre,

la netteté d’une épure.

Les épaules si minces,

le buste si plat,

si retiré en lui-même,

deux boutons y figurent,

deux aréoles faisant écho

 à l’humilité des lèvres.

Les avant-bras

sont gantés de noir,

ils évoquent un toucher

des choses ténu,

à peine un effleurement.

Le bassin est étroit,

pareil à une amphore

aux flancs resserrés.

Les jambes sont joliment croisées.

Le sexe est un illisible triangle,

le retrait dans une nubilité

non encore venue à elle.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

 Seule en sa Solitude,

Ensam la partage avec

une simple fleur rouge.

Pavot ? Amarante ? Œillet ?

Peu importe la fleur,

c’est la teinte

qui profère le mieux

ce lent désir caché

 sous le fin linon de la peau.

Qui montre peut-être

la matière de la passion.

Ou bien qui fait signe

vers le plaisir.

Ou bien encore se donne

comme le rougeoiement

d’une révolte.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Fleur contre Fleur.

Ensam est une Fleur

que le Monde vient cueillir

dans la fraîcheur de l’aube

pour en faire le don aux Distraits,

 afin qu’une fois Éveillés,

jamais ils ne puissent retourner

dans leur sommeil,

sombrer dans leur inconscient,

 s’abîmer dans la profondeur

de leurs rêves.

Car les Hommes

ont les yeux clos,

la mémoire étroite,

ils cheminent à leur péril

sur une ligne de crête

qui menace, à chaque instant,

de les précipiter

dans l’orbe du Néant.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Ils seront les Distraits

et le demeureront tout le temps

 qu’ils n’auront pris conscience

de la beauté des choses,

de la beauté d’Ensam

en son esquisse retenue.

Vous, les Distraits,

saisissez une craie et tracez

 sur les parois du Monde

 les signes de la Vérité.

Écrivez ceci dans l’allégresse,

 dans la certitude de dire l’Essentiel,

de ne rien laisser dans l’ombre.

Écrivez de vos mains tremblantes

pareilles à des sarments, écrivez :

 

Soleil est vie

Ouvrir le Monde

Libre comme l’air

Illusion d’exister

Ténébreux les Hommes

Unir le Rien et le Néant

Dire la faveur de ce qui est

Ensam en sa venue

 

Lisez ceci, les Distraits.

Méditez ce qui se trouve

à l’Initiale.

Sondez votre conscience,

dépliez votre âme

et écrivez encore ceci :

 

Enivrement du jour

Nudité native

Seul le chemin

Amour devant

Moirure du corps

 

Ainsi, les Distraits,

aurez-vous dit

 la seule chose

qu’il y avait à dire,

ainsi aurez-vous

relié ENSAM

 à la seule valeur

qui la pose ici,

devant vous :

 

SOLITUDE.

 

Vous les Solitaires,

plongez en vous jusqu’à

atteindre vos racines,

 

SEULES,

elles sont

SEULES.

 

Et vous êtes au Monde

 

ESSEULÉS,

 

à votre insu

et vous êtes au Monde

et ne la savez pas !

 

 

 

 

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 09:58
Ce pays dont j’ai rêvé

Lac de la Ganguise

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Ce pays, longtemps

je l’ai habité

à la lisière de mes songes,

à la clairière de mon être.

Ce pays était celui de ma nuit

traversée

de fulgurances blanches.

Ce pays était pareil

à un conte d’enfants,

empli de fils de soie,

tissé d’aérienne splendeur.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Ce pays,

c’était moi hors de moi,

c’était moi en moi.

C’était un pays

plus réel que le réel,

c’était l’œil de l’imaginaire,

la langue souple de la poésie,

une révélation pareille

au surgissement

de l’amour.

Souvent, au cours de

mon voyage nocturne,

je m’éveillais,

avec la certitude que donne

toute joie accomplie,

avoir, au creux

de mes mains,

ce que je cherchais

en vain depuis toujours.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Mais l’abattement

succédait à l’illusion

et une rivière de larmes

creusait ses cruelles ravines

sur la plaine aride

de mes joues.

Pourquoi faut-il

que le songe meure

à la frange du jour ?

Pourquoi, ce qui était

pure félicité,

s’abîme-t-il en

de tristes abysses ?

Existe-t-il, en quelque

endroit du monde,

une Arcadie où vivre

jusqu’au bout de soi,

ne rien regretter d’Hier,

ne rien projeter pour Demain,

demeurer dans le plein

du Présent

et y creuser sa niche

avec le désir

de n’en jamais sortir ?

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Voyez-vous,

c’est une peine sans égale

que d’abandonner ses rêves

que le jour dissout,

d’avancer sur un chemin

 bordé d’épines,

 de ne rien attendre d’autre

que la prochaine nuit,

son lac ténébreux,

 là où s’ouvrent

les plus belles images,

 là où de verts météores

tracent leur sillage,

 là où des chants silencieux

venus d’ailleurs

vous accordent à votre être.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Alors, entre le monde et soi,

entre le bonheur et soi,

entre le désir

et ce qui le fait se lever,

plus rien n’existe

qu’une belle unité,

plus rien ne s’écrit

que sur le vierge

d’une page blanche.

 Et voici qu’à l’instant

où tout se retirait de moi,

qu’à l’heure d’un

possible renoncement,

s’annonçait ce que

mon intuition

faisait naître dans le pli

de ma conscience,

une pure beauté

qui m’était destinée,

dont j’assurais le recel,

dont je prolongeais le recueil

aussi longtemps qu’une éternité

m’en octroierait le subtil bonheur.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

C’était une pluie d’étoiles

parmi l’encre de minuit,

un fuseau de brillante

lumière,

des lignes de clarté

qui traçaient la voie

de mon Destin.

La lumière,

je la suivais,

ou bien elle me

précédait de peu,

ou bien la lumière

était entrée en moi,

était moi jusqu’au cœur

le plus vif de ma chair.

Mon esprit,

détaché de mon corps,

le voyait, mon corps,

semblable à ces

poissons lumineux

des grands fonds,

 un genre de poisson-lune

dilaté aux confins de l’univers.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Tout était matière éthérée,

énergie céleste,

 traversée de l’espace

avec le prodigieux

sentiment de l’infini.

Le Ciel, mais j’étais le Ciel,

était une immense bulle,

un dôme étincelant  attaché

 aux quatre horizons du monde.

Le Ciel était gris que floconnait

 le glissement de fins Nuages.

Les Nuages,

mais j’étais les Nuages,

regardaient la Terre

de leurs yeux invisibles.

Le Ciel descendait

 vers les Collines

en se décolorant,

le gris de plomb et d’étain

le cédait au gris perle,

une douce incantation proférée

par une Parole inaudible.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Les Collines,

mais j’étais les Collines,

 étaient un clair liseré

liant l’Occident à l’Orient,

un seul mot qui disait

 le lieu de la Pure Présence,

l’avènement en soi

de ce qui attend

 et se décèle

afin d’être connu,

afin d’être fêté.

Nulle joie plus grande

que la Naissance de l’Aube,

nulle cérémonie plus belle

que le dépli des volutes

 encore soudées de l’ombre.

Et le Lac, et l’Eau,

mais j’étais les deux

en un même mouvement réunis,

et le Lac de blanche écume,

et l’Eau de neuve parution

et les Choses de réelle donation.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Pouvait-il y avoir,

en ce lieu,

en cette heure

singulière entre toutes

de plus grande émotion

que de se trouver

à la confluence des Choses,

au sein de leur mystère,

au luxe inouï de leur jointure ?

 Et ces Épis noirs des branches,

mais j’étais les Épis,

naissaient de la blancheur,

montaient telles

de fuligineuses notes,

tels les pleins et les déliés

d’une Écriture

jusqu’ici indéchiffrée.

Mais j’étais cette Écriture,

j’étais ce balbutiant Alphabet,

 mais j’étais Espace

entre les signes,

j’étais le Silence

 avant la Parole,

j’étais l’Invisible

avant le Visible.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

J’étais ce qui venait

au Monde

et ne savait point

 ni le lieu,

ni le temps,

 ni la raison

de sa venue.

Cependant un nom résonnait

sous la voûte des Cieux,

cependant trois syllabes

frappaient les trois coups

 sur la grande scène du Monde :

 

 « GAN-GUI-SE ».

Mais j’étais

GAN-GUI-SE 

 mais ne savais

les contours

de mon être.

J’étais Ciel, Nuages,

Collines, Lac, Eau,

Branches,

j’étais tout ceci

et le demeurerai jusqu’à

la pointe du Jour.

Oui, à la Pointe du Jour.

 Il n’y a guère

de plus réelle Vérité.

 Je suis un Monde

que le Monde attend.

Le Monde est Monde

qui m’attend.

Plus loin que la césure

Plus loin que le partage

Au milieu inouï du SENS

Toujours est la Confluence

qui fait les Choses

en tant que Choses,

le Monde

en tant que Monde,

ma propre Présence

en tant que Présence.

Hors ceci,

seul le Silence.

 

SEUL.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

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17 mars 2022 4 17 /03 /mars /2022 10:34
Hilde et la volupté

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Hilde,

tel était son prénom,

il voulait dire

« lutte », « combat ».

Mais lutte contre qui ?

Mais combat contre quoi ?

 Hilde ne savait nullement

pourquoi elle était Hilde,

 le sens de ce duel

qu’elle entretenait

avec le Monde.

Depuis toute petite déjà,

elle avait su

cette irrépressible inclination

à se dresser contre les choses

plutôt que de chercher

à les amadouer,

à les faire siennes,

 à réaliser une unité.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Cependant Hilde

n’était nullement révoltée,

seulement arc-boutée

sur son destin,

bandée telle la corde de l’arc.

Son avancée dans l’âge n’avait été

 que confirmation de tout ceci.

 L’âge adolescent

l’avait trouvée rebelle

mais non insensible

aux charmes des petits Amis

qu’elle croisait, ici et là,

au hasard des chemins.

Bien vite elle s’était aperçue

 que sa beauté

 ne les laissait

 nullement indifférents,

qu’ils cherchaient

sa compagnie,

 qu’ils lui envoyaient

des signes, des sourires,

autant d’invitations

 à les rejoindre.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Au début,

dans un pur souci

de coquetterie,

elle avait feint

de ne pas les voir,

 ne pas les entendre,

de poursuivre

en quelque manière

le sentier innocent

de l’enfance.

Seulement,

tout juste adolescente,

 Hilde possédait

tous les atouts

d’une femme mûre :

élégance discrète,

confiance en soi,

formes généreuses,

on eût pensé

à des fruits mûrs,

pommes luisantes,

pêches veloutées

 et odorantes.

Si bien que Hilde

s’tait prise

à son propre jeu,

selon la pente

de quelque ingénuité,

elle était séduite

par sa propre image.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Elle passait de longues heures

 devant le tain de son miroir

qu’elle interrogeait.

L’écho qui en revenait

était de « luxe »

et de « calme »,

il ne manquait

 que la « volupté ».

A son corps défendant,

elle était une figure matissienne,

un genre de Modèle

dont l’académie eût séduit

le grand Peintre.

Elle était consciente

qu’elle devait

faire naître en elle

cette « volupté »

 qui n’était encore

que bourgeon plié

dans sa tunique d’écailles.

Volupté elle voulait,

Voluptueuse elle serait.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Or elle s’aperçut vite

que Volupté

consonait avec Désir,

consonait avec Jouissance.

Donc Hilde devint,

à son corps consentant

Volupté-Désir-Jouissance,

comme ceci, d’un seul trait,

d’une seule et même figure

de-qui-elle-était.

Dès lors on s’intéressa

beaucoup à elle.

A son corps,

 à ses formes,

bien plutôt qu’on ne

flattait son esprit,

qu’on ne louait son âme.

Hilde, en une

première réception

s’était contentée

de ce regard posé sur elle

comme on le poserait

sur une friandise,

une Bêtise de Cambrai

ou bien un berlingot

ou bien une barre de nougat.

Comme on peut s’y attendre,

ses conquêtes furent vives,

son corps le lieu de mille feux,

de mille éblouissements.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Cependant la joie

tardait à venir,

cependant le bonheur flottait

 à d’inaccessibles altitudes.

Hilde comprit que cette vie

d’immédiate abondance

était vide de sens, stérile,

que rien n’en sortait

que le cycle infernal

du manque et du désir

et elle passait

de longues heures

 d’abattement,

 demi-nue,

seulement vêtue

de ses colifichets

dont elle avait attendu

 qu’ils la rendissent radieuse,

 mais ils n’étaient

que des miroirs aux alouettes,

d’étranges signaux

dans lesquels,

tels des phalènes,

ses Amants de passage

venaient un instant

 brûler leurs ailes

et prenaient leur envol

dépossédés du souvenir même

de ce corps qui les avait accueillis

puis déposés dans une manière

de territoire flou, sans attaches.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Hilde n’avait été

qu’un simple

divertissement,

 un trompe-l’œil,

un dérivatif de l’ennui.

Brusque fut sa métamorphose,

soudaine sa prise décision.

Elle ne changea rien

à son apparence extérieure,

à la touche craminée de son fard,

 au khôl bleu de ses paupières,

 à ses vêtures osées,

 à ses hauts escarpins,

 à sa marche pareille

 à celle des Mannequins.

 Ce qu’elle voulait désormais,

du fond le plus vibrant

de son cœur, desceller

de leur piédestal existentiel

Volupté-Désir-Jouissance,

les ramener à plus de Vérité,

les regarder en leur Essence.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Volupté en tant que Volupté.

Désir en tant que Désir.

Jouissance en tant

que Jouissance.

Pareille au joaillier

qui taille avec ardeur

 les faces de son cristal,

pareille à l’Astronome

qui cherche l’Étoile unique

au fond de la lointaine galaxie,

 pareille au Fauconnier

qui s’oriente

sur la perfection

du vol de son oiseau,

Hilde n’accordait plus de place

qu’à la perfection de sa Volupté,

à la rubescence de son Désir,

à la pure splendeur de sa Jouissance.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Tout se donnait

en soi, pour soi

et le monde alentour

 ressemblait

 à un manège de brume,

 à la diaphanéité d’un songe,

à une vapeur montant du sol.

En vérité,

Volupté-Désir-Jouissance

 étaient leur début et leur fin,

 le centre et la périphérie,

 le fragment et le tout.

Ce triptyque

était devenu si subtil

qu’il n’avait plus besoin

 de nul objet pour trouver

 le site de son sens.

Il était le SENS

 parvenu au faîte

 de son être,

à la pointe extrême

 de sa manifestation.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Il y avait maintenant

une manière

de quadrité indissociable,

d’étoilement

au Centre duquel

se trouvait Hilde

avec ses trois branches :

 Volupté

 Désir

Jouissance.

 Chacune appelait l’autre.

Chacune n’existait

que par l’autre.

Nommait-on « Volupté »

  et surgissaient « Désir »

 et « Jouissance ».

Nommait-on « Désir »

et se déployaient

« Jouissance »

et « Volupté ».

Nommait-on

« Jouissance »

 et s’épanouissaient

« Volupté »

et « Désir »

. Nommait-on

« Hilde »

et l’on avait

les Quatre à la fois.

Lutte et combat qui étaient

 les significations fondatrices

du prénom « Hilde »

 avaient enfin trouvé le lieu

de leur apaisement

et de leur unité.

Rien que ceci signifiait

au-delà de toute question.

 Le dispersé,

l’épars,

 le divers

 étaient au foyer.

 

Hilde était Hilde

telle qu’en son essence.

 

HILDE.

 

 

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15 mars 2022 2 15 /03 /mars /2022 10:50
Sur l’illisible lisière de l’Être

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

   [En guise d’entrée dans ce poème. Ce dernier, nul ne le comprendra (j’ai souvent défendu la thèse selon laquelle comprendre un poème revenait à le détruire, alors détruisons, de cette manière nous nous rapprocherons de l’abîme), on ne le saisira donc qu’à ouvrir le préalable suivant. Les mots ici posés, l’ont été à partir de cette Esquisse telle que proposée par Barbara Kroll. Le jeu de langage s’est calqué au plus près des signes qui paraissent au travers de l’œuvre naissante. La parole du poème est adressée par le Narrateur au Sujet de la toile. Mais il faut percevoir, sous cette signification formelle de surface, une autre signification plus profonde qui interroge l’humain jusqu’en ses plus ultimes fondements. Ainsi, décrire les biffures, faire apparaître le néant, en appeler à un vide constitutif de l’œuvre en sa genèse, c’est, de facto, procéder à sa propre genèse apparitionnelle.

    Aujourd’hui, enfin venus à nous dans la forme approximative que nous connaissons, notre épiphanie actuelle ne porte plus trace des phases constitutives de notre être-au-monde. Mais si nous présentons, ici et maintenant, un visage acceptable, c’est au simple motif que nos manque-à-être, nos balbutiements existentiels, nos failles les plus patentes, un lent travail du temps en a gommé la trop sévère réalité. Cependant disparition n’est nullement synonyme de total effacement.

   Si, par un rapide exercice de l’imagination, nous retournons notre peau, nous y trouverons sans délai, coutures, scarifications, plaies, cicatrices, morsures et autres lésions qui ont émaillé, souvent, à l’aune de quelque ressentiment, les étapes de notre cheminement. Nos afflictions d’aujourd’hui, du moins j’en fais l’hypothèse, ne sont que des réactualisions de ces actes du passé, lesquels, en termes psychanalytiques se nomment « lapsus ». Tout comme une œuvre venant à sa forme accomplie, nous ne sommes qu’une série d’actes manqués que notre ego dissimule à sa façon sous maints fards. Tout exister se construit sur des décors en trompe-l’œil. Savoir ceci est déjà participer à son propre sauvetage.]

*

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’écrirai ton nom

 

Te tutoyer,

 t’amener auprès de moi,

n’est-ce pas déjà

un geste inopportun ?

Jamais de familiarité

avec l’Étranger,

 qui aussi bien pourrait

se dire l’Étrange.

Toujours une distance

s’établit de Toi à Moi

car nous n’habitons

nullement

le même territoire.

Vois-tu, malgré les essais

d’alliance,

de rapprochement,

 d’amour peut-être,

la distance entre les Vivants

est immense

qui, le plus souvent,

se donne tel

un vertigineux abîme.

 Je te sais exister en toi.

Tu sais ma propre posture

 en qui-je-suis

Nous savons

la profondeur

de la douve

qui nous sépare

 dont rien ni personne

ne comblera la faille.

Vérité infrangible

de notre mortelle condition.

Mortelle, oui,

nous en sommes assurés

car, en nous,

 autant de mort

que de vie,

en nous

 autant de blanc

que de noir,

en nous

 autant de joie

que de tragique.

 

 Sur l’illisible lisière de l’Être

Je graverai tes signes

 

Autant m’avouer que

 jamais je ne te connaîtrai.

Autant te persuader

que je demeurerai,

 pour toi,

 une lointaine terra incognita.

Nous sommes des îles éparses

que nul archipel ne réunit.

Nous sommes des créatures

 des vastes océans,

peut-être ces habitants

des grands fonds

 aux yeux aveugles

qui chantent silencieusement

au creux de noirs abysses.

Ceci, chacun le sait depuis

le clair cristal de sa conscience

mais nul ne l’avouerait

 qu’au risque de se perdre.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’avancerai les yeux ouverts

   

Parfois est-il préférable

de mettre sa lucidité

sous le boisseau.

Ne le ferions-nous

 et l’haleine glaciale

de l’aporie

 figerait notre dos,

ferait naître en nos reins

de minuscules

mais dangereux icebergs.

Pouvons-nous,

sur cette Terre,

connaître une autre mesure

que celle de l’absurde,

une autre réalité

que celle de l’insensé,

éprouver un autre sentiment

que celui d’une folie racinaire

qui ne rêve que

de nous faire rejoindre

cette glaise originelle,

nous y inscrire

pour l’éternité ?

Certes, tu trouveras

 mon propos

 bien fuligineux,

mes paroles pessimistes,

mes idées stériles.

 Mais, en ton fond,

tu sentiras,

comme l’on éprouve

un frisson

 sous l’impulsion

d’un vent soudain,

ce tourment qui ne sera

que confirmation de mes dires,

fussent-ils funestes,

eussentt-ils dessiné

la forme étique

d’un non-sens.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’inventerai la forme

de ton bonheur

 

Hors ce préambule,

force m’est destinée

de te dire selon Celle-que-tu-es.

Ta Forme, mais sans doute

le qualificatif est-il excessif,

ton Esquisse plutôt est celle

de-qui-vient-au-Monde

dans l’incertitude de soi,

dans l’incomplétude,

dans une manière

de gris désarroi.

La mélancolie

est le ton

qui te définit

le mieux.

C’est à peine

si tu te détaches

d’un fond blanc

maculé de taches.

 Confirme mon impression,

ce blanc,

c’est bien le Néant

en personne,

ces taches ce sont bien

des tentatives d’exister

qui s’annulent à même

 leur illusoire prétention ?

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

Je donnerai acte à ta joie

 

En vérité,

 tu es un Être

 traversé de néant,

griffé de nullité,

comme retenu,

sinon aspiré par le Vide

d’où tu proviens.

 Sais-tu qu’à prétendre vivre,

est attachée

une incroyable audace ?

 Il faut une force inouïe

 pour s’extraire du Néant,

pour refuser,

chaque jour qui passe,

ses attraits,

ses aimantations.

Saurait-on,

à l’orée de sa naissance,

le violent combat qu’est la vie

et nous retournerions sans délai

dans le non-lieu,

le non-temps

qui nous abritaient.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

Je poserai les contours

De ton épiphanie

 

Tes cheveux ?  

Une sorte de vague résille,

 un aria d’épines,

une jonglerie de rien.

Ta tête ?

Rouge, entre Alizarine

et Ponceau,

simple giclure de sang.

Ta tête ?

Un visage à la Basquiat

avec ses orbites vides,

la herse visible des dents,

 les joues mangées

par quelque lèpre,

une apparition-occultation,

 une avancée-retrait

dans l’illisible du siècle.  

Tes bras ?

Deux angles vifs,

ils enserrent ta tête

dans un étau.

Ton corps,

 ton corps de haute lassitude,

ton corps d’invisible présence,

 qu’est-il que je ne saurais saisir ?

Corps-canopée

en son inatteignable figure ?

Corps-lagune

livré aux vents mauvais ?

Corps-mangrove

déchiqueté par les pinces

des crabes ?

 Corps-brume

sans réelle consistance ?

Corps-diaphane,

on pourrait le franchir

sans même s’en apercevoir.

 Ou bien déroutant

Corps-astral,

 traversé de forces mystérieuses,

Corps de Lotus et de Chakras,

Corps-quintessencié

 qui n’aurait plus,

pour paraître

que le motif

de sa propre lisière ?

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’appliquerai le calque

De ton Corps

 

Rien de ce qui fait sens

 pour moi n’est présent.

Nulle poitrine.

Nul bourgeon

mimant des aréoles.

 Nul ombilic

en sa mince doline.

Nulle clairière du sexe

avec son lumineux appel.

 Et tes jambes,

Disséminées,

 de-ci, de-là,

on penserait

 à des pattes d’insectes,

elles disent

dans cette bizarre posture

 ton à peine appartenance

 à l’espèce humaine.

Oui, je sais, tu n’es

qu’une Esquisse

sur un subjectile,

un ensemble

de traits tâtonnants,

de reprises et de biffures,

d’affirmations et d’effacements,

 d’avancées et de retraits.

Tu es à l’image de tout exister,

 à l’image de la Femme que tu es,

je suis à l’image

de l’Homme que je suis.

Aujourd’hui, parvenus

au plein de nos êtres,

ou y tendant,

 nous avons oublié

 les prémisses

de notre venue sur Terre.

Nous ne vivons jamais

 qu’à être amnésiques.

A peine notre mémoire naissait,

 projetait dans le temps et l’espace

 ses milliers de boucles et d’arabesques

 et, déjà, il ne demeurait de nous

que ce Vide sidéral,

que cette nullité

 que nous nommions

« Vie »,

qui n’était

qu’effacement,

 perdition,

dépassement

de la lisière

 en direction

du Vaste Inconnu.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’écrirai ton Poème,

 le Poème de Qui-tu-es

en ton Énigme

 

ÊTRE

 

 

 

 

 

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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 11:13
Chair de plénitude

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Chair de plénitude,

tu nous interroges si fort

sur Nous

sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

En ce temps

où la guerre fait rage,

en ce temps où les hommes

semblent avoir perdu

leurs repères,

leur raison,

comment pourrais-je

me détourner de Toi ?

Certes, tu n’es qu’Esquisse

sur une toile

mais Esquisse présente

bien au-delà

de ta forme,

de ta teinte,

de ta posture.

Une Esquisse en Soi

qui réhausse le sentiment

que je peux avoir de moi.

C’est étrange et rassurant

cette vertu de l’art

de métamorphoser

Celui Celle

 qui s’y adonnent avec ardeur,

de les ôter à eux-mêmes,

de les déposer au lieu

où ils pourront éprouver

une heureuse complétude.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Te pensant,

 t’imaginant,

 te nommant,

toujours je trouve

le sublime mot de

PLÉNITUDE

Telle Celle que tu es,

tu es une manière d’orient

qui m’indique le chemin

vers Modigliani,

vers « Nu couché ».

Même carnation,

même corps souple

offert à la vue,

même confiance

en la vie,

même liberté

à l’intérieur de Toi.

Certes tu es plus pudique

que « Nu couché »,

mais ceci n’est-il peut-être

qu’une réserve provisoire.

Si la forme diffère,

le fond consone.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

C’est une véritable

Ode à la Joie

qui se lève de vos deux figures.

Eloignées dans le temps,

 unies dans l’identique du dire.

Mais c’est Toi que je vais

regarder maintenant.

Toi et le Monde

qui paraît si près

de sa fin.

 La vague souple

de tes cheveux

n’est-elle le signe

de ce généreux abandon

qui semble te combler

et te porter hors de toi

vers qui voudra bien

t’apercevoir

selon ta propre vérité.

Tes yeux clos ne le sont-ils

qu’à biffer le Monde

en quelque sorte,

à l’abandonner

à sa propre finitude ?

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Ta peau soyeuse,

que tend une chair pulpeuse,

se pare de si heureuses touches !

En Toi, une lumineuse palette

qui dit l’intensité de la vie,

l’urgence de te donner

au bonheur sans réserve.

Uniquement des couleurs

de félicité :

Coquille d’œuf

qui dit sa discrétion,

l’atténuation de la lumière ;

Chair qui affirme sa densité ;

Saumon et déjà tu remontes

 à ta source ;

 Dragée et tu rejoins

les rives radieuses

de ton enfance.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Et ce linge rouge

qui t’entoure,

ce Rosso Corsa

plus vif que la Pourpre,

est-il large fauteuil,

tenture ou fond

d’où tu proviens,

un genre d’incendie

dont nul ne connaît la raison,

 que nul ne pourrait éteindre ?

n’est-il tout uniment l’épiphanie

d’une félicité intérieure

qui traverse ton corps

 et bourgeonne à la façon

de l’éclosion d’une fleur,

singulièrement d’une rose ?

 Nullement le bouton

 replié sur lui-même,

mais plutôt

le déploiement

des pétales,

le luxe ouvert

de la fragrance,

la tête vous tourne

à son contact mais

le vertige est délicieux,

il est réminiscence

des temps anciens,

il est floraison

des souvenirs éteints.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

L’un de tes bras suit

la diagonale de ton corps

dans un geste de protection.

 De quoi est-il le signe :

d’une pudeur native ?

 D’une retenue

 en ton intime ?

 D’une crainte vis-à-vis

 des syncopes du Monde ?

 L’autre bras est

une longue liane

qui épouse ton flanc,

semble le flatter.

Une jambe est relevée et pliée

sur laquelle ta tête prend appui.

L’amande de ton sexe

est visible,

 à la manière de celle

d’une Jeune Fille nubile

 qui, encore, n’aurait connu

le signe de la défloration.

Et, en quelque sorte,

tu serais en-toi-hors-de-toi,

en voyage pour

une nuptiale cérémonie.

 Certes, tu souhaiterais devenir,

en un seul et unique

trait de ta volonté,

devenir l’Épousée

du Monde,

mais l’Épousée

d’un Monde heureux,

débarrassé de ses scories,

dispensé de ses maux,

exhumé de ses biffures,

 un Monde sans hébétude

ni servitude,

un Monde

sans négritude

ni solitude,

mais surtout

un Monde

de quiétude,

de plénitude,

car seulement à ce prix

 la vie vaut d’être vécue,

 d’être éprouvée en sa pulpe

douce comme la pêche,

souple comme la pluie,

veloutée comme

la joue du nouveau-né.

Oui, nous avons

un réel besoin

de renaître

 à nous-même,

aux Autres,

de même que le Monde

a besoin de retrouver

les traces de son origine,

une blancheur,

une page vierge

où rien ne figure

que la pure

possibilité d’être,

de devenir.

 Un sourire

 à l’orée du Vivant,

 un regard empli

de la lumière

des choses.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 09:15
Jour : événement et saisie

 

Fin d’après-midi au bord du lac…vers Bram #05

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

    [Remarque liminaire - Cette photographie ne nous déporte de nous qu’à mieux nous faire retourner au sein même de qui-nous-sommes. Ce qui indique qu’elle a la qualité d’une œuvre accomplie. Une œuvre accomplie est ceci qui s’adresse à notre être, le dépose dans le site plénier du monde et le reconduit dans ce pli intime du Soi, afin que du monde adverse il puisse faire un tremplin à destination de sa propre conscience. Car rien n’est reconnu beau en notre for intérieur qu’à la mesure d’une esthétique qui nous est singulière, éprouvée mille fois, rangée dans le creuset des souvenirs. C’est bien au motif que nous avons déjà une expérience sensorielle des choses qu’un sens peut s’animer, celui de la vue essentiellement et faire sens puisque, aussi bien, les homophonies sont signifiantes. Le sens en tant que signification n’est le sens qu’il est qu’à rencontrer les sens en tant que perception, le sens total consiste à réaliser la synthèse percept/concept, autrement dit à nous situer dans le monde à la place exacte d’où nous pouvons voir ce qui nous est autre, ce qui nous est familier et nous-mêmes puisque c’est bien nous qui visons ce qui est devant nous et en prenons possession.]

 

*

 

 

Toujours il nous faut regarder

et dire le monde en sa plus

évidente simplicité.

 Le ciel, oui le ciel,

la demeure des Divins,

la haute voûte céleste,

 l’arche ouverte de l’imaginaire,

 le lieu des sublimes pensées,

 l’espace où s’éploient

les efflorescences de l’Idéal,

le ciel monte très haut,

jusque dans l’illisible noir.

Le ciel se perd

dans sa propre rumeur.

Le ciel s’absente

 à qui il est,

il demeure libre

pour la méditation

 des hommes.

Il est vacance,

disponibilité pour ceux

qui savent voir

et monter jusqu’à lui.

 

 Le ciel est si beau

dans sa vêture de gris.

Le gris est pure élégance,

lui qui médiatise

le Jour et la Nuit,

lui qui se glisse entre

conscient et inconscient,

 lui qui est le milieu des choses.

Le ciel connaît son allégie

 dans son mouvement

de descente vers la Terre.

 Il pâlit, se décolore,

regarde les Hommes

et demeure en silence.

Le ciel est connaissance,

mais connaissance intime,

toujours réfugiée

au loin des regards,

 à l’abri des curiosités.

   

Des nuages si légers

que l’on hésite à les nommer,

ils sont de simples nuées,

 le tissage d’un espoir,

la fin d’un rêve,

 la chute, peut-être,

d’un amour.

Les nuages

nous les aimons

pour leur douceur,

pour leur écume,

comme nous aimons

 la peau de l’Aimée

pour sa soie,

pour son accueil

dans la chute toujours

 mortelle du jour.

 

Au loin sont des collines

ou bien de basses montagnes,

nous ne pouvons

réellement savoir,

tellement leur image

est nimbée de brume,

tissée de souple venue à nous.

Des hommes y vivent-ils ?

Des femmes y aiment-elles ?

Des enfants y jouent-ils ?

Ce relief est précieux dans

son inconsistance même,

 dans sa fuite,

il nous demande

de le comprendre.

Parfois il nous met

au supplice,

lui qui n’est présent

qu’à être ailleurs.

 

Le milieu de l’image,

il est milieu du jour,

donne naissance à l’argile

 où vivent les Mortels.

S’il y a tant de beauté à voir ici,

que ne la perçoit-on

au titre de la Mort ?

 C’est parce que

notre temps est fini

que nous voulons les choses

dans leur plénitude.

Nous ne goûtons le suc des fruits

qu’à le savoir fragile, précaire,

déjà notre palais en a oublié la saveur

qu’une autre saveur fait s’évanouir.

  

Un bosquet de minces arbres

dissimule les montagnes.

Comme s’il y avait

un secret à préserver,

Comme si trop savoir

était une indécence.

Devant le poudroiement

des montagnes,

une large et haute demeure

avec les deux fûts noirs

 de ses cheminées.

Des ouvertures

se laissent deviner,

 d’uniques rectangles d’ombre.

Quelqu’un, à l’intérieur, s’abîme-t-il

 dans la lecture d’un ancien roman ?

Quelqu’un y trace-t-il

des arabesques

sur le blanc d’un Vergé ?

 Quelqu’un y meurt-il

de n’avoir nullement

été aimé ?

 

Oui, Terre est bien

le lieu des mystères,

 le lieu que les Mortels ont choisi

pour y fixer l’étoile de leur destin.

L’image ne nous dit rien de la vie

puisque tout y est immobile,

 tout y est réfugié pour l’éternité.

Tout y est fixité

et c’est à nous, Voyeurs,

d’y placer une histoire,

d’y faire fleurir un chant,

 d’y élever une plainte.

L’espace de notre liberté

est celui-ci, « se faire Voyant »

et garder nos visions

dans le creux le plus secret

de notre être.

Chacun qui regarde

est un monde en soi,

si bien que réalité, vérité,

 ne sont que par nous,

pour nous,

et que les partager

serait les réduire à rien,

les disperser au vent

du cruel ennui.

 

Puis le voyage,

le voyage immobile de ce train

 qui ne semble en partance

que pour lui-même.

 Est-il image fixe du Présent ?

De quel Passé vient-il ?

Vers quel avenir

feint-il de se diriger ?

Tout voyage n’est-il le site,

sur place même,

que d’une aventure

jamais commencée,

 toujours à venir ?

La mesure du temps nous est

 tellement consubstantielle

que nous ne parvenons nullement

 à différer de lui,

à le dire de telle ou de telle manière,

 à tracer une esquisse de son portrait.

Dans ce paysage si paisible,

dans ce paysage

 comme figé dans une glu,

comment le mouvement

pourrait-il trouver à s’inscrire,

comment les choses pourraient-elles

se précipiter ailleurs qu’où elles sont ?

 

Il y a une évidente et grande sagesse

à habiter sur le sol natal,

à lui témoigner fidélité,

à se fondre dans ses racines.

Beaucoup cherchent au loin

ce qui est infiniment près,

infiniment disponible.

Je vous dis, il y a

un infini bonheur

à rester à demeure,

à sentir monter en soi

la pâleur de l’aube,

à sentir se retirer

les ombres du crépuscule,

 à s’ouvrir à la

grande paix nocturne.

 

L’eau du lac est claire,

jusqu’à la limite

d’une transparence.

L’eau reflète le ciel, sa clarté,

l’eau reflète les nuages,

la résille grise des arbres.

L’eau reflète la dimension

 de qui-nous-sommes,

de fragiles constitutions

en instance de devenir autres,

 de s’absenter, d’appeler le Néant

 comme le seul miroir qui, un jour,

pourrait tracer la courbe de notre être.

 

Oui, de notre être.

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5 mars 2022 6 05 /03 /mars /2022 10:06
Ce qui a pur surgi

Fin d’après-midi au bord du lac…04

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   [En guise de préambule, comme si rien n’existait, comme si nous avions à partir d’une manière de nullité, comme si nous apercevions le premier bourgeonnement des choses, par exemple deux ou trois tiges de roseaux émergeant du lisse des eaux et d’en tirer quelques enseignement sur notre trajet existentiel. Parfois, et le plus souvent, avons-nous besoin de ces signes légers, à peine une buée sur le contour du monde afin de ne nullement désespérer ou tâcher qu’il n’en soit ainsi.

 

   Tout est en attente. Rien n’est encore venu à soi. Nul homme présent. Consciences éteintes. Désir d’être mais désir exténué, pareil à un bourgeon qui ne saurait trouver le lieu de son dépliement. Noir de la nuit. Noir de bitume. Noir mutique, sans parole. Eau, seulement brume. A peine une rosée sur la feuille immobile du monde. Air tendu, on dirait la lame du couteau. Air serré, grains tissés. La toile faseye dans l’oubli. Air se déchirerait à tellement être sur le fil du rasoir. Feu pas encore né. Soleil éteint. Boule fuligineuse qui incendie le ciel de son impuissance à être, à éclairer le chemin des futurs Existants, à allumer sur le plateau des mers des milliers d’étincelles. Les mers sont sourdes, recroquevillées au sein des noirs abysses.

   Terre, juste une poussière, le souffle d’une haleine, le bruissement d’un vent sur la longue plaine déserte qui s’étend bien au-delà du globe des yeux. Yeux : des points gris, de faibles percées dans ce qui sera regard, puis vision, puis lucidité, puis conscience ouverte sur la plénitude des choses. Nul ne le savait puisque nul n’existait autrement qu’en théorie, qu’en imagination, mais l’envie était grande de se savoir Vivant, de marcher au hasard des chemins, de tracer dans la poussière les marques fragiles du destin. Car vivre est le projet le plus cher de l’homme. Car vivre est déjà en soi pur miracle. « Pourquoi y a-t-il de l’étant et non pas plutôt rien » disait le Philosophe Leibniz depuis la tanière où il méditait, précédant le grand souffle de la Philosophie. Nous sommes de continuels Égarés à la recherche d’une boussole qui nous dirait la place de l’Étant que nous sommes, de l’Être que nous cherchons sans jamais pouvoir le trouver vraiment. Donc il nous faut des repères, donc il nous faut des balises, des fanaux, des lumières qui déterminent le chemin à emprunter. Ici, un chemin nous est donné. Suivons-le !]

 

*

 

Ce qui a pur surgi,

voici la merveille.

 

Cela attendait

depuis bien avant

la mémoire des hommes.

Cela infusait en silence.

 Cela se disposait à être.

Cela se percevait

à la manière

d’une certitude.

En soi, cela avait

son propre savoir.

 C’était à la façon

du vol libre de l’oiseau.

C’était dans le genre

de la clairière s’ouvrant

 dans la sombre forêt.

C’était semblable

à l’éclosion

de la corolle.

Cela venait de loin,

à même la naissance

du jour.

A même la chute souple

de l’heure.

Cela avait une pâleur

d’argent,

une veine claire

dans un sillon de terre.

C’était un mot au début

d’une phrase.

C’était un vers

avant la césure.

C’était une patience

 sur le bord du monde.

 C’était une venue

dans l’illisible secret

 des choses.

  

Ce qui a pur surgi,

voici la merveille.

 

Les hommes,

 depuis la meute sourde

 de leur destin,

s’étaient un jour éveillés

 à la soudaine beauté.

Elle faisait son chant de cigale,

son murmure de source,

la plainte d’une flûte

 dans le soir qui venait.

 Elle appelait,

elle voulait se donner,

elle voulait parler de soi

comme la brume parle,

l’écume parle,

le fil de la Vierge parle.

C’est si épuisant

 de se contenir en soi,

de retenir son souffle,

 de mettre sa parole

sous le boisseau,

de disparaître

sous le sanglot

d’une mutité.

 

Car les choses belles

veulent se placer

devant les yeux,

 bourgeonner à l’entour

des paupières,

creuser dans les pupilles

la douce nécessité de leur être.

C’est lorsque la beauté s’absente

que naissent les conflits,

que pullulent les crimes,

que se diffusent les guerres.

Beauté est Amour,

c’est pourquoi

il faut aimer la Beauté,

lui édifier des temples,

y accomplir le sacrifice de Soi.

 S’agenouiller devant la Beauté,

voici le geste essentiel.

Se disposer à la Beauté,

voici la seule manière

qu’a l’homme

de devenir grand,

de sortir du taillis

où se dissimulent les pièges,

où guettent les pires ennemis

du genre humain.

A notre conduite,

 nulle autre mesure que celle-ci,

se porter au-devant de la Beauté

 et lui demander, simplement,

de paraître, de rayonner,

de nous déposer

dans le cercle illimité

de la Joie.

 

Ce qui a pur surgi,

voici la merveille.

 

La toile de l’eau est grise.

Infiniment. Uniment.

 Une brume légère

flotte au ras de l’eau.

Elle est l’humilité même.

Elle est à la lisière du retrait.

Toujours les choses rares

s’entourent de profondeur.

Toujours elles demeurent

 dans le pli qui les recouvre.

 Les hommes venus de loin

sont devenus attentifs.

Ils ont compris

que ce long silence

avait du sens,

une épaisseur de présence.

 D’abord, ils n’ont vu

que le gris,

l’indistinction,

des genres de lettres brouillées

comme sur un cahier d’écolier.

Puis il y a eu une éclaircie,

une vitre embuée

qu’on essuie au chiffon.

 Au début, les hommes ne savaient

 ce qu’ils voyaient :

 plante, animal,

énigmatique hiéroglyphe,

forme abstraite.

 

Mais ce qui était sûr,

qu’ils voyaient et que leurs yeux

ne pouvaient se détourner

du lieu de leur vision.

Et puis, quelle importance

avait le contenu de ceci

qui venait à eux

dans la pure merveille ?

Le simple fait de voir

était déjà prodige.

Quelques tiges pareilles

 à des lames de métal

s’élevaient de l’eau

en une manière

de subtile harmonie.

Un alphabet primitif,

les signes d’une langue ancienne,

peut-être les premières traces de l’homme

qui signaient son passage sur terre,

 ici, tout au bord du lac,

 en une heure improbable,

en un site perdu

quelque part

 hors de toute présence.

 

Beauté pour Beauté,

telle paraissait être

la clé de l’énigme.

Alors il n’y avait plus

rien d’autre à dire.

Fermer les yeux

et porter en soi,

pour une brève éternité,

 cet éclair de vie.

Tout geste au-delà

eût été sacrilège.

Oui, sacrilège !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 08:45
Existez-vous vraiment ?

Edward Hopper, Cape Cod Morning, 1950

La Gazette Drouot

 

***

Existez-vous vraiment ?

Cette question était la seule

qui me venait lorsque,

vous regardant,

 mon esprit flottait

 à l’entour de vous

sans trouver de réel repos.

J’étais dans l’ombre

de votre maison,

aussi vous était-il

impossible

de me voir.

 C’est si rassurant

cette posture de Guetteur

pour quelqu’un qui,

sans doute,

 n’existe guère plus que vous

ou souhaite qu’il en soit ainsi.

Voyez-vous,

il y a un grand bonheur

à se sentir à l’écart du monde,

genre de Robinson sur son île,

cette Speranza qui,

 tel que son nom

ne l’indique nullement,

n’espère rien de moins

 que son propre effacement

de l’univers des choses.

 

Cela fait plusieurs jours,

qu’ainsi dissimulé

à votre vigilance,

je vous suis comme si j’étais

 une manière d’écho

ou bien d’aura dont votre corps

serait l’émetteur à votre insu. 

Observée par un Etranger,

vous ne pouvez en souffrir

puisque, aussi bien,

 je n’ai nulle réalité,

ce qui nous place

dans une identique

 mesure de biffure,

de dissimulation,

 de perte de soi.

Nous ne sommes à nous

que par notre propre regard.

Si ma lucidité vient à vous,

 la vôtre est en sommeil.

Qu’en serait-il si, soudain,

je surgissais dans l’orbe

de votre vision ?

Que serait alors votre vécu :

 surprise, stupeur, colère ?

La gamme des sentiments

humains est si étendue,

le mode de leur manifestation

 si étrange, si imprévisible !

Jamais l’on n’est sûr

du ton fondamental

de l’Autre,

jamais l’on n’est sûr

de l’endroit

où il se trouve,

du bonheur subit

ou de l’infinie tristesse

qui teintent le pli de son âme.

   

Je crois bien que j’aurais pu

demeurer des années durant

dans cette étrange posture

d’Inquisiteur,

à ne vivre que

de votre silhouette,

à respirer le même air,

à me sustenter à l’aune

de vos paroles muettes.

 

Existez-vous vraiment ?

 

   Ce mince motif revenait à la manière d’une antienne, d’une douce comptine habitant la tête d’un enfant, y tressant les figures d’une continuelle ronde, d’une ritournelle s’abreuvant à ses propres paroles. Il y avait une telle félicité qui s’emparait de moi à seulement différer de vous, mais dans la minceur d’un fil. Auriez-vous pu imaginer, un instant, que, suspendu à votre souffle, à la mince élévation de votre poitrine, un Étranger scrutait le moindre de vos mouvements, cherchant à capter le sens qui s’en pouvait détacher ? N’existant pas pour moi, je vous croyais une manière de mannequin de couture abandonné à la sagesse de sa forme, un genre de personnage d’osier à la De Chirico, un être de papier en quelque sorte qui n’était même pas alerté du danger d’être, de vivre dangereusement sur le bord d’un abîme.

 

Car, le savez-vous,

vous l’Inconnue,

il y a un genre d’absurdité

à exister, à persévérer

dans sa cuirasse de chair,

à en attendre bien

plus qu’elle ne peut nous offrir.

Certes, existant vraiment,

devinant mes paroles de laine,

vous eussiez pu vous insurger

 contre mes pensées,

affirmer la beauté de la vie,

dire la sombre élégance du jour,

la pureté de l’aube,

l’exactitude de l’heure de midi,

le repos d’amour

 lors de la pause méridienne,

 le réconfort à l’heure du thé,

l’attente délicieuse de la nuit,

cette pourvoyeuse de songes

les plus étranges

mais aussi les plus beaux.

 

  Certes, tout ceci vous eussiez pu le proférer avec la belle certitude attachée aux évidences et, de mon côté, il m’eût été loisible de me livrer à la démonstration contraire, engager la polémique, vous reprocher votre manque de clairvoyance, pointer votre excès d’optimisme, mettre en cause une vue des choses bien trop superficielle. Alors, lequel de nous deux aurait eu raison ? Mais personne, évidemment, puisque nos existences respectives ne disposent de nul miroir nous renvoyant notre propre image. Je vous vois mais vous pense irréelle. Vous ne me voyez nullement et suis donc, pour vous, moins que le tremblement d’une feuille sur le sol rouillé de l’automne. Nous sommes deux êtres en fugue l’un de l’autre, deux aimants que leurs pôles identiques séparent, deux terres que désunit un abîme sans fond.

   Maintenant, je dois vous décrire avant que vous ne disparaissiez définitivement du champ de ma conscience. A-t-on d’autre issue, afin de saisir le réel, que de tâcher d’en dresser l’approximative scène, d’en imaginer les Acteurs, d’autre moyen que de se tasser sur son fauteuil de moleskine et de voir se dérouler, devant soi, la Grande Pantomime Mondaine en attendant que le rideau se referme ?

 

Le ciel est bleu pastel,

une légèreté qu’ourlent de fins nuages.

Une forêt de sapins sombres,

certains sont tissés de lumière,

longe le côté de votre maison.

 A leur pied, un genre de savane

dans des teintes de beige et de paille.

Votre demeure,

une superposition

de lames de bois

qui fait penser à un store.

Tout dans le bleu à peine affirmé

avec quelques rehauts d’outremer

et des bandes vert-amande

tout en haut des fenêtres.

Un large bow-wiudow

avance dans l’espace,

figure de proue dont vous êtes

la seule Présence,

 vous me faites inévitablement penser

à une cariatide de chair,

à Atlas portant sur ses épaules

 tout le poids de la voûte céleste.

Ou plutôt à un Sisyphe

courbé sous le faix

de sa pesante pierre,

image de l’absurde

en un mythe révélé.

 

   Oui, j’ai bien conscience de vous installer dans une fâcheuse posture. Mais il y a, parfois, des impressions subites, des images qui s’insèrent dans le massif des yeux, et il est bien difficile d’en différer la venue, d’en métamorphoser le message. Croyez bien, chère Énigmatique, que je vous eusse installée en d’autres profils plus féconds, mais il n’est guère facile de contrevenir au surgissement de ce qui se donne pour une vérité. M’auriez-vous aperçu, et je ne doute guère que votre jugement à mon égard eût été des plus sommaires, qualifier l’Étranger, le Nouveau Venu est toujours tâche ardue !

  

Existez-vous

vraiment ?

Vous êtes vêtue

d’une sage robe

 de couleur rose-thé.

La lumière y dessine

 des ilots plus clairs.

Votre visage est pâle,

presque celui d’un Mime

 faisant fond sur un décor vide.

Votre poitrine est menue.

Vous êtes légèrement

 arc-boutée vers l’avant,

comme attentive

à ce qui va se passer,

à ce qui ne saurait

manquer d’arriver.

 Attendez-vous

quelqu’un ?

Un Ami ?

Un précieux courrier ?

Une Compagne

à qui confier

vos derniers secrets ?

Êtes-vous simplement attentive

 au temps qui passe ?

Å la première ride

qui barre votre front ?

Au souci qui en badigeonne

l’habituelle candeur ?

 Ou bien êtes-vous

l’innocence personnifiée

qui veillerait simplement

sur son propre bonheur ?

 

   Oui, je consens, il m’est facile d’être votre Procureur alors que vous-même ne pouvez vous emparer de mon absence. Ce qui est bien, je crois, que nous soyons installés dans cette distance. Ainsi, depuis mon abri, je ne saurais guère vous troubler. Ainsi, depuis le fuligineux, l’enténébré, l’hermétique où, en quelque sorte, je vous ai reléguée, vous ne serez jamais pour moi qu’un genre de continent invisible. De manière identique je le serai pour vous.

 

Existez-vous au moins ?

Existé-je au moins ?

 Existons-nous au-delà

du sentiment interne

 qui nous anime ?

Et ce fameux

sentiment interne

n’est-il pure affabulation ?

Mais quel est donc le cogito

qui nous ôterait toute incertitude,

qui nous dirait notre juste place

sur la Terre,

 ici, et non ailleurs,

dans la plus pure

des radicalités ?

Nos cogitations ont-elles

 un extérieur,

 des fondements,

des assises ?

Ou bien notre cogito

est-il fin en soi,

une lumière aveuglée

par son propre reflet ?

Qui donc pourrait me le dire ?

Vous ?

Les Autres ?

 Ce pli d’air qui lisse mon visage

et déjà fuit dans le lointain ?

 Qui ?

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 10:54
JAUNE - BLEU - NOIR

 

UKRAINE

 

***

 

Il y avait le Jaune,

son éclatante ardeur solaire.

Il y avait le Jaune,

son empreinte légère

sur les fronts rieurs.

Il y avait le Jaune de la joie

dans le cœur des enfants.

Il y avait le Jaune de l’or

 partout répandu.

Sur les arbres

des hauts plateaux,

sur les épis

des champs de blé,

dans les chaumières

lorsque l’âtre s’éclairait.

Le Jaune comme immédiat bonheur

à épingler au sein de sa conscience.

Le Jaune traversé de belle lumière,

le Jaune pareil à un écu,

la seule richesse

que l’on possédait,

la LIBERTÉ

en tant que sublime offrande.

Le Jaune d’un visage

que l’air avait hâlé.

Le Jaune de la mie

odorante,

le Jaune de la vie.

Il y avait le Jaune

en tant que Jaune,

cet élan de Soi vers Soi

qui était l’empreinte

 des Hommes

et des Femmes

que nulle entrave

ne retenait,

dont nul Maître

n’aurait pu disposer

à son gré.

 

Il y avait le Bleu,

le Bleu immense du ciel.

Le Bleu des lacs,

Le Bleu du Danube,

celui du Dniepr.

Il y avait le Bleu

des yeux

des Jeunes Filles,

le Bleu si frais de l’air,

le Bleu de la vérité,

celui de la sagesse.

Le Bleu de la pudeur

du Peuple,

le Bleu de l’espoir

traversant

 la herse des frontières,

 le Bleu libre de soi,

le Bleu identique

au vol de l’oiseau

au plus haut

de son ivresse.

Le Bleu des rencontres,

le Bleu des projets,

le Bleu du rêve,

le Bleu de la méditation.

Il y avait le Bleu

en tant que Bleu

et ceci suffisait à rendre

 les gens heureux,

 à les porter tout au bout

de leur propre effigie.

 

Puis, soudain,

sous l’effet

d’une terrible volonté,

 le Jaune avait connu sa chute,

le Bleu s’était ourlé d’ombres.

Tout avait été biffé de Noir.

Un Noir dense,

 un Noir de bitume

 qui avait envahi les yeux,

les avait réduits à la cécité.

Le Noir était le Mal.

Le Noir était la Peur.

 Le Noir était la Mort.

Alors, il n’y avait plus

que cela,

une immense coulure

de Noir

qui avait badigeonné

les corolles des nuages,

plongé les arbres

dans la glu,

envahi les villes

jusqu’en leurs

plus étroites ruelles.

Le Noir avait

des dents de sabre,

des griffes crochues,

des shurikens,

des lames

qui tournoyaient

à la recherche

des têtes,

des bras,

des jambes.

 Le Noir

sifflait,

éructait,

grondait

 à la manière

d’un terrifiant tonnerre.

Depuis d’obscures casemates,

le Noir était guidé

avec l’assurance

d’un projet humanitaire :

IL FALLAIT TUER,

telle était la parole nouvelle

qui se fomentait en de tristes

et sépulcrales forteresses.

Certes le Noir avait

un corps,

un visage,

des mains,

 mais il ne fallait

nullement

les nommer,

c’eût été faire

 trop d’honneur

que d’attribuer au Noir

d’autre prédicat

que celui du Mal.

Le Mal n’avait

d’autre raison d’être

que le Mal en soi,

le Noir n’avait

d’autre lieu

 que la folie hauturière

qui, partout,

déchaînait le torrent

de sa furie.

Le Peuple ennemi,

 il allait lui faire

plier l’échine,

lui imprimer

sa toute-puissance,

 lui dicter

son impitoyable loi,

l’exténuer,

le réduire à sa merci.

 Car le Mal personnifié

n’eût jamais accepté

quelque concurrence,

n’eût toléré

la moindre critique,

la plus mince requête.

 Le Noir avait sorti

ses boulets,

ses balistes,

ses trébuchets,

ses chars à faux.

Partout suintait

 la pituite

de la terreur,

s’écoulaient

 les ruisseaux

de la folie.

On était revenus

aux confins

du Moyen-âge,

avec encore moins

de bienveillance,

avec encore moins

de mansuétude.

Si le Peuple souffrait,

 c’est qu’il avait failli

à sa mission :

reconnaître,

hors de lui,

le Maître Absolu,

le Noir

qui effaçait le Soleil,

le Noir

qui obombrait le jour,

le Noir

qui détruisait la lumière.

Le Noir avait gagné.

Le Jaune n’était plus

qu’un lointain souvenir

sur le calice trouble

de la mémoire.

Le Bleu n’était plus

que cette vacillation

à l’horizon,

cette fuite à jamais.

 

LE NOIR !

 

 

 

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