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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 11:13
Chair de plénitude

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Chair de plénitude,

tu nous interroges si fort

sur Nous

sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

En ce temps

où la guerre fait rage,

en ce temps où les hommes

semblent avoir perdu

leurs repères,

leur raison,

comment pourrais-je

me détourner de Toi ?

Certes, tu n’es qu’Esquisse

sur une toile

mais Esquisse présente

bien au-delà

de ta forme,

de ta teinte,

de ta posture.

Une Esquisse en Soi

qui réhausse le sentiment

que je peux avoir de moi.

C’est étrange et rassurant

cette vertu de l’art

de métamorphoser

Celui Celle

 qui s’y adonnent avec ardeur,

de les ôter à eux-mêmes,

de les déposer au lieu

où ils pourront éprouver

une heureuse complétude.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Te pensant,

 t’imaginant,

 te nommant,

toujours je trouve

le sublime mot de

PLÉNITUDE

Telle Celle que tu es,

tu es une manière d’orient

qui m’indique le chemin

vers Modigliani,

vers « Nu couché ».

Même carnation,

même corps souple

offert à la vue,

même confiance

en la vie,

même liberté

à l’intérieur de Toi.

Certes tu es plus pudique

que « Nu couché »,

mais ceci n’est-il peut-être

qu’une réserve provisoire.

Si la forme diffère,

le fond consone.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

C’est une véritable

Ode à la Joie

qui se lève de vos deux figures.

Eloignées dans le temps,

 unies dans l’identique du dire.

Mais c’est Toi que je vais

regarder maintenant.

Toi et le Monde

qui paraît si près

de sa fin.

 La vague souple

de tes cheveux

n’est-elle le signe

de ce généreux abandon

qui semble te combler

et te porter hors de toi

vers qui voudra bien

t’apercevoir

selon ta propre vérité.

Tes yeux clos ne le sont-ils

qu’à biffer le Monde

en quelque sorte,

à l’abandonner

à sa propre finitude ?

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Ta peau soyeuse,

que tend une chair pulpeuse,

se pare de si heureuses touches !

En Toi, une lumineuse palette

qui dit l’intensité de la vie,

l’urgence de te donner

au bonheur sans réserve.

Uniquement des couleurs

de félicité :

Coquille d’œuf

qui dit sa discrétion,

l’atténuation de la lumière ;

Chair qui affirme sa densité ;

Saumon et déjà tu remontes

 à ta source ;

 Dragée et tu rejoins

les rives radieuses

de ton enfance.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Et ce linge rouge

qui t’entoure,

ce Rosso Corsa

plus vif que la Pourpre,

est-il large fauteuil,

tenture ou fond

d’où tu proviens,

un genre d’incendie

dont nul ne connaît la raison,

 que nul ne pourrait éteindre ?

n’est-il tout uniment l’épiphanie

d’une félicité intérieure

qui traverse ton corps

 et bourgeonne à la façon

de l’éclosion d’une fleur,

singulièrement d’une rose ?

 Nullement le bouton

 replié sur lui-même,

mais plutôt

le déploiement

des pétales,

le luxe ouvert

de la fragrance,

la tête vous tourne

à son contact mais

le vertige est délicieux,

il est réminiscence

des temps anciens,

il est floraison

des souvenirs éteints.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

L’un de tes bras suit

la diagonale de ton corps

dans un geste de protection.

 De quoi est-il le signe :

d’une pudeur native ?

 D’une retenue

 en ton intime ?

 D’une crainte vis-à-vis

 des syncopes du Monde ?

 L’autre bras est

une longue liane

qui épouse ton flanc,

semble le flatter.

Une jambe est relevée et pliée

sur laquelle ta tête prend appui.

L’amande de ton sexe

est visible,

 à la manière de celle

d’une Jeune Fille nubile

 qui, encore, n’aurait connu

le signe de la défloration.

Et, en quelque sorte,

tu serais en-toi-hors-de-toi,

en voyage pour

une nuptiale cérémonie.

 Certes, tu souhaiterais devenir,

en un seul et unique

trait de ta volonté,

devenir l’Épousée

du Monde,

mais l’Épousée

d’un Monde heureux,

débarrassé de ses scories,

dispensé de ses maux,

exhumé de ses biffures,

 un Monde sans hébétude

ni servitude,

un Monde

sans négritude

ni solitude,

mais surtout

un Monde

de quiétude,

de plénitude,

car seulement à ce prix

 la vie vaut d’être vécue,

 d’être éprouvée en sa pulpe

douce comme la pêche,

souple comme la pluie,

veloutée comme

la joue du nouveau-né.

Oui, nous avons

un réel besoin

de renaître

 à nous-même,

aux Autres,

de même que le Monde

a besoin de retrouver

les traces de son origine,

une blancheur,

une page vierge

où rien ne figure

que la pure

possibilité d’être,

de devenir.

 Un sourire

 à l’orée du Vivant,

 un regard empli

de la lumière

des choses.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 09:15
Jour : événement et saisie

 

Fin d’après-midi au bord du lac…vers Bram #05

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

    [Remarque liminaire - Cette photographie ne nous déporte de nous qu’à mieux nous faire retourner au sein même de qui-nous-sommes. Ce qui indique qu’elle a la qualité d’une œuvre accomplie. Une œuvre accomplie est ceci qui s’adresse à notre être, le dépose dans le site plénier du monde et le reconduit dans ce pli intime du Soi, afin que du monde adverse il puisse faire un tremplin à destination de sa propre conscience. Car rien n’est reconnu beau en notre for intérieur qu’à la mesure d’une esthétique qui nous est singulière, éprouvée mille fois, rangée dans le creuset des souvenirs. C’est bien au motif que nous avons déjà une expérience sensorielle des choses qu’un sens peut s’animer, celui de la vue essentiellement et faire sens puisque, aussi bien, les homophonies sont signifiantes. Le sens en tant que signification n’est le sens qu’il est qu’à rencontrer les sens en tant que perception, le sens total consiste à réaliser la synthèse percept/concept, autrement dit à nous situer dans le monde à la place exacte d’où nous pouvons voir ce qui nous est autre, ce qui nous est familier et nous-mêmes puisque c’est bien nous qui visons ce qui est devant nous et en prenons possession.]

 

*

 

 

Toujours il nous faut regarder

et dire le monde en sa plus

évidente simplicité.

 Le ciel, oui le ciel,

la demeure des Divins,

la haute voûte céleste,

 l’arche ouverte de l’imaginaire,

 le lieu des sublimes pensées,

 l’espace où s’éploient

les efflorescences de l’Idéal,

le ciel monte très haut,

jusque dans l’illisible noir.

Le ciel se perd

dans sa propre rumeur.

Le ciel s’absente

 à qui il est,

il demeure libre

pour la méditation

 des hommes.

Il est vacance,

disponibilité pour ceux

qui savent voir

et monter jusqu’à lui.

 

 Le ciel est si beau

dans sa vêture de gris.

Le gris est pure élégance,

lui qui médiatise

le Jour et la Nuit,

lui qui se glisse entre

conscient et inconscient,

 lui qui est le milieu des choses.

Le ciel connaît son allégie

 dans son mouvement

de descente vers la Terre.

 Il pâlit, se décolore,

regarde les Hommes

et demeure en silence.

Le ciel est connaissance,

mais connaissance intime,

toujours réfugiée

au loin des regards,

 à l’abri des curiosités.

   

Des nuages si légers

que l’on hésite à les nommer,

ils sont de simples nuées,

 le tissage d’un espoir,

la fin d’un rêve,

 la chute, peut-être,

d’un amour.

Les nuages

nous les aimons

pour leur douceur,

pour leur écume,

comme nous aimons

 la peau de l’Aimée

pour sa soie,

pour son accueil

dans la chute toujours

 mortelle du jour.

 

Au loin sont des collines

ou bien de basses montagnes,

nous ne pouvons

réellement savoir,

tellement leur image

est nimbée de brume,

tissée de souple venue à nous.

Des hommes y vivent-ils ?

Des femmes y aiment-elles ?

Des enfants y jouent-ils ?

Ce relief est précieux dans

son inconsistance même,

 dans sa fuite,

il nous demande

de le comprendre.

Parfois il nous met

au supplice,

lui qui n’est présent

qu’à être ailleurs.

 

Le milieu de l’image,

il est milieu du jour,

donne naissance à l’argile

 où vivent les Mortels.

S’il y a tant de beauté à voir ici,

que ne la perçoit-on

au titre de la Mort ?

 C’est parce que

notre temps est fini

que nous voulons les choses

dans leur plénitude.

Nous ne goûtons le suc des fruits

qu’à le savoir fragile, précaire,

déjà notre palais en a oublié la saveur

qu’une autre saveur fait s’évanouir.

  

Un bosquet de minces arbres

dissimule les montagnes.

Comme s’il y avait

un secret à préserver,

Comme si trop savoir

était une indécence.

Devant le poudroiement

des montagnes,

une large et haute demeure

avec les deux fûts noirs

 de ses cheminées.

Des ouvertures

se laissent deviner,

 d’uniques rectangles d’ombre.

Quelqu’un, à l’intérieur, s’abîme-t-il

 dans la lecture d’un ancien roman ?

Quelqu’un y trace-t-il

des arabesques

sur le blanc d’un Vergé ?

 Quelqu’un y meurt-il

de n’avoir nullement

été aimé ?

 

Oui, Terre est bien

le lieu des mystères,

 le lieu que les Mortels ont choisi

pour y fixer l’étoile de leur destin.

L’image ne nous dit rien de la vie

puisque tout y est immobile,

 tout y est réfugié pour l’éternité.

Tout y est fixité

et c’est à nous, Voyeurs,

d’y placer une histoire,

d’y faire fleurir un chant,

 d’y élever une plainte.

L’espace de notre liberté

est celui-ci, « se faire Voyant »

et garder nos visions

dans le creux le plus secret

de notre être.

Chacun qui regarde

est un monde en soi,

si bien que réalité, vérité,

 ne sont que par nous,

pour nous,

et que les partager

serait les réduire à rien,

les disperser au vent

du cruel ennui.

 

Puis le voyage,

le voyage immobile de ce train

 qui ne semble en partance

que pour lui-même.

 Est-il image fixe du Présent ?

De quel Passé vient-il ?

Vers quel avenir

feint-il de se diriger ?

Tout voyage n’est-il le site,

sur place même,

que d’une aventure

jamais commencée,

 toujours à venir ?

La mesure du temps nous est

 tellement consubstantielle

que nous ne parvenons nullement

 à différer de lui,

à le dire de telle ou de telle manière,

 à tracer une esquisse de son portrait.

Dans ce paysage si paisible,

dans ce paysage

 comme figé dans une glu,

comment le mouvement

pourrait-il trouver à s’inscrire,

comment les choses pourraient-elles

se précipiter ailleurs qu’où elles sont ?

 

Il y a une évidente et grande sagesse

à habiter sur le sol natal,

à lui témoigner fidélité,

à se fondre dans ses racines.

Beaucoup cherchent au loin

ce qui est infiniment près,

infiniment disponible.

Je vous dis, il y a

un infini bonheur

à rester à demeure,

à sentir monter en soi

la pâleur de l’aube,

à sentir se retirer

les ombres du crépuscule,

 à s’ouvrir à la

grande paix nocturne.

 

L’eau du lac est claire,

jusqu’à la limite

d’une transparence.

L’eau reflète le ciel, sa clarté,

l’eau reflète les nuages,

la résille grise des arbres.

L’eau reflète la dimension

 de qui-nous-sommes,

de fragiles constitutions

en instance de devenir autres,

 de s’absenter, d’appeler le Néant

 comme le seul miroir qui, un jour,

pourrait tracer la courbe de notre être.

 

Oui, de notre être.

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5 mars 2022 6 05 /03 /mars /2022 10:06
Ce qui a pur surgi

Fin d’après-midi au bord du lac…04

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   [En guise de préambule, comme si rien n’existait, comme si nous avions à partir d’une manière de nullité, comme si nous apercevions le premier bourgeonnement des choses, par exemple deux ou trois tiges de roseaux émergeant du lisse des eaux et d’en tirer quelques enseignement sur notre trajet existentiel. Parfois, et le plus souvent, avons-nous besoin de ces signes légers, à peine une buée sur le contour du monde afin de ne nullement désespérer ou tâcher qu’il n’en soit ainsi.

 

   Tout est en attente. Rien n’est encore venu à soi. Nul homme présent. Consciences éteintes. Désir d’être mais désir exténué, pareil à un bourgeon qui ne saurait trouver le lieu de son dépliement. Noir de la nuit. Noir de bitume. Noir mutique, sans parole. Eau, seulement brume. A peine une rosée sur la feuille immobile du monde. Air tendu, on dirait la lame du couteau. Air serré, grains tissés. La toile faseye dans l’oubli. Air se déchirerait à tellement être sur le fil du rasoir. Feu pas encore né. Soleil éteint. Boule fuligineuse qui incendie le ciel de son impuissance à être, à éclairer le chemin des futurs Existants, à allumer sur le plateau des mers des milliers d’étincelles. Les mers sont sourdes, recroquevillées au sein des noirs abysses.

   Terre, juste une poussière, le souffle d’une haleine, le bruissement d’un vent sur la longue plaine déserte qui s’étend bien au-delà du globe des yeux. Yeux : des points gris, de faibles percées dans ce qui sera regard, puis vision, puis lucidité, puis conscience ouverte sur la plénitude des choses. Nul ne le savait puisque nul n’existait autrement qu’en théorie, qu’en imagination, mais l’envie était grande de se savoir Vivant, de marcher au hasard des chemins, de tracer dans la poussière les marques fragiles du destin. Car vivre est le projet le plus cher de l’homme. Car vivre est déjà en soi pur miracle. « Pourquoi y a-t-il de l’étant et non pas plutôt rien » disait le Philosophe Leibniz depuis la tanière où il méditait, précédant le grand souffle de la Philosophie. Nous sommes de continuels Égarés à la recherche d’une boussole qui nous dirait la place de l’Étant que nous sommes, de l’Être que nous cherchons sans jamais pouvoir le trouver vraiment. Donc il nous faut des repères, donc il nous faut des balises, des fanaux, des lumières qui déterminent le chemin à emprunter. Ici, un chemin nous est donné. Suivons-le !]

 

*

 

Ce qui a pur surgi,

voici la merveille.

 

Cela attendait

depuis bien avant

la mémoire des hommes.

Cela infusait en silence.

 Cela se disposait à être.

Cela se percevait

à la manière

d’une certitude.

En soi, cela avait

son propre savoir.

 C’était à la façon

du vol libre de l’oiseau.

C’était dans le genre

de la clairière s’ouvrant

 dans la sombre forêt.

C’était semblable

à l’éclosion

de la corolle.

Cela venait de loin,

à même la naissance

du jour.

A même la chute souple

de l’heure.

Cela avait une pâleur

d’argent,

une veine claire

dans un sillon de terre.

C’était un mot au début

d’une phrase.

C’était un vers

avant la césure.

C’était une patience

 sur le bord du monde.

 C’était une venue

dans l’illisible secret

 des choses.

  

Ce qui a pur surgi,

voici la merveille.

 

Les hommes,

 depuis la meute sourde

 de leur destin,

s’étaient un jour éveillés

 à la soudaine beauté.

Elle faisait son chant de cigale,

son murmure de source,

la plainte d’une flûte

 dans le soir qui venait.

 Elle appelait,

elle voulait se donner,

elle voulait parler de soi

comme la brume parle,

l’écume parle,

le fil de la Vierge parle.

C’est si épuisant

 de se contenir en soi,

de retenir son souffle,

 de mettre sa parole

sous le boisseau,

de disparaître

sous le sanglot

d’une mutité.

 

Car les choses belles

veulent se placer

devant les yeux,

 bourgeonner à l’entour

des paupières,

creuser dans les pupilles

la douce nécessité de leur être.

C’est lorsque la beauté s’absente

que naissent les conflits,

que pullulent les crimes,

que se diffusent les guerres.

Beauté est Amour,

c’est pourquoi

il faut aimer la Beauté,

lui édifier des temples,

y accomplir le sacrifice de Soi.

 S’agenouiller devant la Beauté,

voici le geste essentiel.

Se disposer à la Beauté,

voici la seule manière

qu’a l’homme

de devenir grand,

de sortir du taillis

où se dissimulent les pièges,

où guettent les pires ennemis

du genre humain.

A notre conduite,

 nulle autre mesure que celle-ci,

se porter au-devant de la Beauté

 et lui demander, simplement,

de paraître, de rayonner,

de nous déposer

dans le cercle illimité

de la Joie.

 

Ce qui a pur surgi,

voici la merveille.

 

La toile de l’eau est grise.

Infiniment. Uniment.

 Une brume légère

flotte au ras de l’eau.

Elle est l’humilité même.

Elle est à la lisière du retrait.

Toujours les choses rares

s’entourent de profondeur.

Toujours elles demeurent

 dans le pli qui les recouvre.

 Les hommes venus de loin

sont devenus attentifs.

Ils ont compris

que ce long silence

avait du sens,

une épaisseur de présence.

 D’abord, ils n’ont vu

que le gris,

l’indistinction,

des genres de lettres brouillées

comme sur un cahier d’écolier.

Puis il y a eu une éclaircie,

une vitre embuée

qu’on essuie au chiffon.

 Au début, les hommes ne savaient

 ce qu’ils voyaient :

 plante, animal,

énigmatique hiéroglyphe,

forme abstraite.

 

Mais ce qui était sûr,

qu’ils voyaient et que leurs yeux

ne pouvaient se détourner

du lieu de leur vision.

Et puis, quelle importance

avait le contenu de ceci

qui venait à eux

dans la pure merveille ?

Le simple fait de voir

était déjà prodige.

Quelques tiges pareilles

 à des lames de métal

s’élevaient de l’eau

en une manière

de subtile harmonie.

Un alphabet primitif,

les signes d’une langue ancienne,

peut-être les premières traces de l’homme

qui signaient son passage sur terre,

 ici, tout au bord du lac,

 en une heure improbable,

en un site perdu

quelque part

 hors de toute présence.

 

Beauté pour Beauté,

telle paraissait être

la clé de l’énigme.

Alors il n’y avait plus

rien d’autre à dire.

Fermer les yeux

et porter en soi,

pour une brève éternité,

 cet éclair de vie.

Tout geste au-delà

eût été sacrilège.

Oui, sacrilège !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 08:45
Existez-vous vraiment ?

Edward Hopper, Cape Cod Morning, 1950

La Gazette Drouot

 

***

Existez-vous vraiment ?

Cette question était la seule

qui me venait lorsque,

vous regardant,

 mon esprit flottait

 à l’entour de vous

sans trouver de réel repos.

J’étais dans l’ombre

de votre maison,

aussi vous était-il

impossible

de me voir.

 C’est si rassurant

cette posture de Guetteur

pour quelqu’un qui,

sans doute,

 n’existe guère plus que vous

ou souhaite qu’il en soit ainsi.

Voyez-vous,

il y a un grand bonheur

à se sentir à l’écart du monde,

genre de Robinson sur son île,

cette Speranza qui,

 tel que son nom

ne l’indique nullement,

n’espère rien de moins

 que son propre effacement

de l’univers des choses.

 

Cela fait plusieurs jours,

qu’ainsi dissimulé

à votre vigilance,

je vous suis comme si j’étais

 une manière d’écho

ou bien d’aura dont votre corps

serait l’émetteur à votre insu. 

Observée par un Etranger,

vous ne pouvez en souffrir

puisque, aussi bien,

 je n’ai nulle réalité,

ce qui nous place

dans une identique

 mesure de biffure,

de dissimulation,

 de perte de soi.

Nous ne sommes à nous

que par notre propre regard.

Si ma lucidité vient à vous,

 la vôtre est en sommeil.

Qu’en serait-il si, soudain,

je surgissais dans l’orbe

de votre vision ?

Que serait alors votre vécu :

 surprise, stupeur, colère ?

La gamme des sentiments

humains est si étendue,

le mode de leur manifestation

 si étrange, si imprévisible !

Jamais l’on n’est sûr

du ton fondamental

de l’Autre,

jamais l’on n’est sûr

de l’endroit

où il se trouve,

du bonheur subit

ou de l’infinie tristesse

qui teintent le pli de son âme.

   

Je crois bien que j’aurais pu

demeurer des années durant

dans cette étrange posture

d’Inquisiteur,

à ne vivre que

de votre silhouette,

à respirer le même air,

à me sustenter à l’aune

de vos paroles muettes.

 

Existez-vous vraiment ?

 

   Ce mince motif revenait à la manière d’une antienne, d’une douce comptine habitant la tête d’un enfant, y tressant les figures d’une continuelle ronde, d’une ritournelle s’abreuvant à ses propres paroles. Il y avait une telle félicité qui s’emparait de moi à seulement différer de vous, mais dans la minceur d’un fil. Auriez-vous pu imaginer, un instant, que, suspendu à votre souffle, à la mince élévation de votre poitrine, un Étranger scrutait le moindre de vos mouvements, cherchant à capter le sens qui s’en pouvait détacher ? N’existant pas pour moi, je vous croyais une manière de mannequin de couture abandonné à la sagesse de sa forme, un genre de personnage d’osier à la De Chirico, un être de papier en quelque sorte qui n’était même pas alerté du danger d’être, de vivre dangereusement sur le bord d’un abîme.

 

Car, le savez-vous,

vous l’Inconnue,

il y a un genre d’absurdité

à exister, à persévérer

dans sa cuirasse de chair,

à en attendre bien

plus qu’elle ne peut nous offrir.

Certes, existant vraiment,

devinant mes paroles de laine,

vous eussiez pu vous insurger

 contre mes pensées,

affirmer la beauté de la vie,

dire la sombre élégance du jour,

la pureté de l’aube,

l’exactitude de l’heure de midi,

le repos d’amour

 lors de la pause méridienne,

 le réconfort à l’heure du thé,

l’attente délicieuse de la nuit,

cette pourvoyeuse de songes

les plus étranges

mais aussi les plus beaux.

 

  Certes, tout ceci vous eussiez pu le proférer avec la belle certitude attachée aux évidences et, de mon côté, il m’eût été loisible de me livrer à la démonstration contraire, engager la polémique, vous reprocher votre manque de clairvoyance, pointer votre excès d’optimisme, mettre en cause une vue des choses bien trop superficielle. Alors, lequel de nous deux aurait eu raison ? Mais personne, évidemment, puisque nos existences respectives ne disposent de nul miroir nous renvoyant notre propre image. Je vous vois mais vous pense irréelle. Vous ne me voyez nullement et suis donc, pour vous, moins que le tremblement d’une feuille sur le sol rouillé de l’automne. Nous sommes deux êtres en fugue l’un de l’autre, deux aimants que leurs pôles identiques séparent, deux terres que désunit un abîme sans fond.

   Maintenant, je dois vous décrire avant que vous ne disparaissiez définitivement du champ de ma conscience. A-t-on d’autre issue, afin de saisir le réel, que de tâcher d’en dresser l’approximative scène, d’en imaginer les Acteurs, d’autre moyen que de se tasser sur son fauteuil de moleskine et de voir se dérouler, devant soi, la Grande Pantomime Mondaine en attendant que le rideau se referme ?

 

Le ciel est bleu pastel,

une légèreté qu’ourlent de fins nuages.

Une forêt de sapins sombres,

certains sont tissés de lumière,

longe le côté de votre maison.

 A leur pied, un genre de savane

dans des teintes de beige et de paille.

Votre demeure,

une superposition

de lames de bois

qui fait penser à un store.

Tout dans le bleu à peine affirmé

avec quelques rehauts d’outremer

et des bandes vert-amande

tout en haut des fenêtres.

Un large bow-wiudow

avance dans l’espace,

figure de proue dont vous êtes

la seule Présence,

 vous me faites inévitablement penser

à une cariatide de chair,

à Atlas portant sur ses épaules

 tout le poids de la voûte céleste.

Ou plutôt à un Sisyphe

courbé sous le faix

de sa pesante pierre,

image de l’absurde

en un mythe révélé.

 

   Oui, j’ai bien conscience de vous installer dans une fâcheuse posture. Mais il y a, parfois, des impressions subites, des images qui s’insèrent dans le massif des yeux, et il est bien difficile d’en différer la venue, d’en métamorphoser le message. Croyez bien, chère Énigmatique, que je vous eusse installée en d’autres profils plus féconds, mais il n’est guère facile de contrevenir au surgissement de ce qui se donne pour une vérité. M’auriez-vous aperçu, et je ne doute guère que votre jugement à mon égard eût été des plus sommaires, qualifier l’Étranger, le Nouveau Venu est toujours tâche ardue !

  

Existez-vous

vraiment ?

Vous êtes vêtue

d’une sage robe

 de couleur rose-thé.

La lumière y dessine

 des ilots plus clairs.

Votre visage est pâle,

presque celui d’un Mime

 faisant fond sur un décor vide.

Votre poitrine est menue.

Vous êtes légèrement

 arc-boutée vers l’avant,

comme attentive

à ce qui va se passer,

à ce qui ne saurait

manquer d’arriver.

 Attendez-vous

quelqu’un ?

Un Ami ?

Un précieux courrier ?

Une Compagne

à qui confier

vos derniers secrets ?

Êtes-vous simplement attentive

 au temps qui passe ?

Å la première ride

qui barre votre front ?

Au souci qui en badigeonne

l’habituelle candeur ?

 Ou bien êtes-vous

l’innocence personnifiée

qui veillerait simplement

sur son propre bonheur ?

 

   Oui, je consens, il m’est facile d’être votre Procureur alors que vous-même ne pouvez vous emparer de mon absence. Ce qui est bien, je crois, que nous soyons installés dans cette distance. Ainsi, depuis mon abri, je ne saurais guère vous troubler. Ainsi, depuis le fuligineux, l’enténébré, l’hermétique où, en quelque sorte, je vous ai reléguée, vous ne serez jamais pour moi qu’un genre de continent invisible. De manière identique je le serai pour vous.

 

Existez-vous au moins ?

Existé-je au moins ?

 Existons-nous au-delà

du sentiment interne

 qui nous anime ?

Et ce fameux

sentiment interne

n’est-il pure affabulation ?

Mais quel est donc le cogito

qui nous ôterait toute incertitude,

qui nous dirait notre juste place

sur la Terre,

 ici, et non ailleurs,

dans la plus pure

des radicalités ?

Nos cogitations ont-elles

 un extérieur,

 des fondements,

des assises ?

Ou bien notre cogito

est-il fin en soi,

une lumière aveuglée

par son propre reflet ?

Qui donc pourrait me le dire ?

Vous ?

Les Autres ?

 Ce pli d’air qui lisse mon visage

et déjà fuit dans le lointain ?

 Qui ?

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 10:54
JAUNE - BLEU - NOIR

 

UKRAINE

 

***

 

Il y avait le Jaune,

son éclatante ardeur solaire.

Il y avait le Jaune,

son empreinte légère

sur les fronts rieurs.

Il y avait le Jaune de la joie

dans le cœur des enfants.

Il y avait le Jaune de l’or

 partout répandu.

Sur les arbres

des hauts plateaux,

sur les épis

des champs de blé,

dans les chaumières

lorsque l’âtre s’éclairait.

Le Jaune comme immédiat bonheur

à épingler au sein de sa conscience.

Le Jaune traversé de belle lumière,

le Jaune pareil à un écu,

la seule richesse

que l’on possédait,

la LIBERTÉ

en tant que sublime offrande.

Le Jaune d’un visage

que l’air avait hâlé.

Le Jaune de la mie

odorante,

le Jaune de la vie.

Il y avait le Jaune

en tant que Jaune,

cet élan de Soi vers Soi

qui était l’empreinte

 des Hommes

et des Femmes

que nulle entrave

ne retenait,

dont nul Maître

n’aurait pu disposer

à son gré.

 

Il y avait le Bleu,

le Bleu immense du ciel.

Le Bleu des lacs,

Le Bleu du Danube,

celui du Dniepr.

Il y avait le Bleu

des yeux

des Jeunes Filles,

le Bleu si frais de l’air,

le Bleu de la vérité,

celui de la sagesse.

Le Bleu de la pudeur

du Peuple,

le Bleu de l’espoir

traversant

 la herse des frontières,

 le Bleu libre de soi,

le Bleu identique

au vol de l’oiseau

au plus haut

de son ivresse.

Le Bleu des rencontres,

le Bleu des projets,

le Bleu du rêve,

le Bleu de la méditation.

Il y avait le Bleu

en tant que Bleu

et ceci suffisait à rendre

 les gens heureux,

 à les porter tout au bout

de leur propre effigie.

 

Puis, soudain,

sous l’effet

d’une terrible volonté,

 le Jaune avait connu sa chute,

le Bleu s’était ourlé d’ombres.

Tout avait été biffé de Noir.

Un Noir dense,

 un Noir de bitume

 qui avait envahi les yeux,

les avait réduits à la cécité.

Le Noir était le Mal.

Le Noir était la Peur.

 Le Noir était la Mort.

Alors, il n’y avait plus

que cela,

une immense coulure

de Noir

qui avait badigeonné

les corolles des nuages,

plongé les arbres

dans la glu,

envahi les villes

jusqu’en leurs

plus étroites ruelles.

Le Noir avait

des dents de sabre,

des griffes crochues,

des shurikens,

des lames

qui tournoyaient

à la recherche

des têtes,

des bras,

des jambes.

 Le Noir

sifflait,

éructait,

grondait

 à la manière

d’un terrifiant tonnerre.

Depuis d’obscures casemates,

le Noir était guidé

avec l’assurance

d’un projet humanitaire :

IL FALLAIT TUER,

telle était la parole nouvelle

qui se fomentait en de tristes

et sépulcrales forteresses.

Certes le Noir avait

un corps,

un visage,

des mains,

 mais il ne fallait

nullement

les nommer,

c’eût été faire

 trop d’honneur

que d’attribuer au Noir

d’autre prédicat

que celui du Mal.

Le Mal n’avait

d’autre raison d’être

que le Mal en soi,

le Noir n’avait

d’autre lieu

 que la folie hauturière

qui, partout,

déchaînait le torrent

de sa furie.

Le Peuple ennemi,

 il allait lui faire

plier l’échine,

lui imprimer

sa toute-puissance,

 lui dicter

son impitoyable loi,

l’exténuer,

le réduire à sa merci.

 Car le Mal personnifié

n’eût jamais accepté

quelque concurrence,

n’eût toléré

la moindre critique,

la plus mince requête.

 Le Noir avait sorti

ses boulets,

ses balistes,

ses trébuchets,

ses chars à faux.

Partout suintait

 la pituite

de la terreur,

s’écoulaient

 les ruisseaux

de la folie.

On était revenus

aux confins

du Moyen-âge,

avec encore moins

de bienveillance,

avec encore moins

de mansuétude.

Si le Peuple souffrait,

 c’est qu’il avait failli

à sa mission :

reconnaître,

hors de lui,

le Maître Absolu,

le Noir

qui effaçait le Soleil,

le Noir

qui obombrait le jour,

le Noir

qui détruisait la lumière.

Le Noir avait gagné.

Le Jaune n’était plus

qu’un lointain souvenir

sur le calice trouble

de la mémoire.

Le Bleu n’était plus

que cette vacillation

à l’horizon,

cette fuite à jamais.

 

LE NOIR !

 

 

 

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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 10:29
Celle lumière blanche

Edward Hopper, Rooms by the sea, 1951

Kazoart Blog

 

***

 

Cette lumière blanche,

cette blancheur

qui vient de si loin !

Aujourd’hui : il n’y a plus

d’aujourd’hui,

le temps s’est absenté.

Absenté de lui-même.

Moins d’épaisseur qu’un trait,

moins de présence

que le point sur la page.

Le point final qui clôture tout

et renvoie chaque chose au néant.

D’où vient-elle cette lumière ?

Du ciel ?

De la terre ?

De l’eau au loin

qui bat dans le bleu ?

Du-dedans de qui-je-suis,

pourtant il y a tant de noir,

tant d’obscur en arrière

 de la barbacane du front

Un vaste chaudron noir

habité de la suie du non-sens.

 Le dehors est le dehors,

je suis le dedans,

je suis le néant qu’habite

une parole vide.

Monacale est ma cellule.

Verticale ma solitude.

Cependant je ne souhaite

nulle agora parcourue

de l’aquilon des mots.

Ils percutent, ils entaillent,

 ils rebondissent

de bouche en bouche

 et regagnent leur tanière,

tachés de la malédiction

du monde.

 

Dehors la chambre,

l’eau bat doucement,

 reflet des abysses,

dans ses plis les entailles

et l’insignifiance de l’heure,

le jour est long à se traîner,

il tient, en ses étiques mains,

la lourde affliction des Vivants.

Des Vivants qui longent l’abîme,

ne le savent pas,

le redoutent seulement

et c’est leur foncière errance

qui les destine

aux pires maux qui soient.

Ce rectangle de lumière.

Ce surgissement de la vérité

tout contre le globe vitreux

de mes yeux.

La vérité ils ne la savent pas,

la devinent,

ici dans la belle toile,

là dans la forme accomplie de l’art.

Dans la haute esquisse humaine,

 parfois, rarement,

ils la croisent,

en longent l’abrupt parapet.

Vérité est comme Nature,

aime à se cacher.

 Héraclite a raison et nul ne l’écoute.

Mais pourquoi écouter un Sage ?

Il y a tant de jouissance immédiate

dans le vice

et la vertu est si abstraite,

tellement loin de soi

 

Le ciel est partagé

en deux parties égales.

Le haut est clair,

presque translucide,

il attire, magnétise

mais rejette en même temps.

Il exige tellement d’attention,

il veut à l’excès

de hautes pensées.

 La moitié inverse

est le ciel de la mer.

Des flots pareils à des mots

de beauté et de béatitude.

 L’eau est mystère,

elle m’attire

et me repousse,

 Mère bienveillante

en même temps

que refermée

sur sa sourde densité.

Fenêtre, battants ouverts

 par où pénètre la jonglerie

assourdie du monde.

Des cris au loin.

De plaisir.

De jouissance.

De douleur.

Des cris langage du corps,

lexique de l’âme.

Des cris, ils disent

l’immense souffrance

des hommes.

Ils disent l’aporie

de la guerre.

Ils disent la dague urticante

de la laideur.

 Partout est la révolte

d’être homme.

En soi, dans le pli de sa peau.

Hors de soi dans la sombre

éructation du réel.

 

La lumière a posé

sa boîte oblongue

sur le parquet ciré.

Catafalque de clarté qui mêle,

 en une seule et même image,

le désir de vivre,

l’attente de mourir.

 Seule La Mort nous sauve

de la Mort.

Elle nous ôte nos chaînes,

elle nous pousse, tête devant,

dans la gueule ouverte

et bienfaisante du néant.

Ô joie immense

du retour aux sources.

Ô sublime satisfaction

de rejoindre

la margelle primitive,

de libérer l’eau de sa fontanelle,

de la mêler aux eaux primordiales,

de devenir simple fluide

parmi l’écoulement infini

de l’univers.

 

Au-dessus de la lumière

le mur est gris.

Gris-bleu qui reflète

la mer du ciel ;

le ciel de la mer.

Qui reflète l’eau de mes yeux

où roulent les larmes

de l’humaine condition.

 Pourquoi cette folie des hommes,

cette folie arbustive qui croît

à la mesure de sa propre déraison ?

Ecoutez le bruit de la tyrannie.

Ecoutez le bruit de la mitraille,

 il dit la démence depuis

longtemps accumulée,

elle déborde de soi,

elle fait ses hoquets,

ses convulsions,

elle lance en toutes directions

les boulets de la haine.

Criez de toutes vos forces

depuis la soie de vos fenêtres,

 hurlez depuis le confort douillet

de vos chambres

 et que le monde s’apaise enfin

 à la hauteur de votre sédition

Jamais le monde n’est en paix.

Toujours un Tyran se lève

à l’Est, à l’Ouest

qui veut humilier

l’être humain,

 le plier sous le fer

de ses bottes de cuir.

Milices, factions, phalanges,

images du délire, de la frénésie,

 de la passion qui se retourne

contre elle-même

et décime tout ce qui passe

là-devant qui voudrait exister

selon son propre bonheur.

 

La lumière est blanche qui jaunit,

qui dit la haute présence du soleil,

sa brûlure bientôt

sur la plaine fragile

des épidermes.

 Déjà la vérité décroît

dans le jour qui monte.

Déjà le mensonge habille

les lèvres,

 les ourle de mauve,

cette couleur des abysses.

Les yeux ont du mal

 à soutenir l’épreuve du feu.

Ils cillent, ils clignotent,

la porcelaine de la sclérotique se fend,

des résilles sourdes tombent

du double mystère des yeux.

 

Deux pièces en enfilade.

Une première avec

 le rectangle de clarté.

Une seconde en abyme

 avec un angle de clarté

plus étroit.

Un tableau au mur,

 on ne voit que son angle gauche.

Qu’a-t-il à dissimuler ?

Une guerre, un viol,

une exaction, un pogrom,

une Shoah ?

Un sofa rouge

couleur de sang éteint.

Le flanc d’une commode

de bois foncé.

Rien dans la pièce

que ces meubles

qui dialoguent

en silence.

 Métaphore,

faucille du temps

qui moissonne tout.

Où sont-ils les humains ?

Habitent-ils quelque part ?

Ou bien la Terre est-elle déserte,

envahie de hautes herbes

et des touffes vert-de-gris

des lichens ?

Cette lumière blanche.

Elle meurt en moi.

Je meurs en elle.

Cette lumière !

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25 février 2022 5 25 /02 /février /2022 08:51
Le peu et le presque rien

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Le peu et le presque rien,

il faut les dire en murmures,

 juste du bout des lèvres.

Il faut se retirer de soi

 jusqu’à l’absence.

Il ne faut sentir

ni son corps,

ni son âme.

Il faut rester

tout au bord

d’une vision.

La lumière n’est encore

nullement venue.

Elle est un bourgeonnement,

une poudre,

un nectar.

Elle est une question.

 Elle est une énigme.

 

 Le peu et le presque rien,

toujours nous en cherchons

la trace

mais ne le savons pas.

Cela fait son bruit

de douce crécelle,

quelque part

sur la faïence du jour,

Cela vient sur

des « pas de colombe »

dans le rameau de l’heure.

Soi, le Soi si glorieux

 est en sommeil.

On est juste sa peau,

 une toile tendue

sur l’immense mystère du monde.

C’est comme si l’on n’était plus

que vibration intime,

étincelle sous la cendre,

faîtière de plomb

dans la suie vacante du ciel.

 

Nulle clarté et les choses

n’ont de forme

que leur propre silence.

On est seul

sous la chute immobile

des secondes.

On est seul au désert,

 dans la vastitude des dunes.

On pourrait être aussi bien

statue de sel,

rose des sables,

 pointe de flèche

parmi la mémoire éteinte

des hommes.

 

On diffère si peu de soi,

léger hiéroglyphe

 perdu dans la mare chiffrée

d’un palimpseste.

Le peu, cet horizon sans horizon.

 Le peu, la fuite de l’Aimée,

un sillage qui meurt,

un texte qui se clôt.

Le peu c’est la brume

que sème toute mélancolie.

Le peu, un signe d’encre

sur le blanc de la page.

Le peu, le trait noir

d’une hirondelle.

 Le rien, une note

sur le journal intime.

 Le rien, une ligne de fusain

se perd

dans la trame du papier.

 Le rien, un souvenir s’évanouit

dans le passé.

 

Le temps est arrêté

qui nous précède

et nous attend.

Nous sommes en retard

 sur notre propre effigie.

Une manière d’exil nous saisit

qui nous prive soudain du natal.

Nous sommes sans racine

et nous cherchons

le fin et précieux rhizome,

 il nous rattachera

à l’invisible des choses,

 à leur langage muet.

 

Devant nous,

l’espace se creuse,

il demande

 sa propre fécondation.

Ce réel, là-devant,

tellement teinté d’onirisme,

est-ce nous qui l’hallucinons ?

Est-ce lui qui se manifeste

dans la pure évidence ?

Il y a tant de prétextes

à s’égarer soi-même,

 à ne plus saisir

ses propres limites,

à peut-être disparaître

dans le premier abysse venu.

 A la fois, nous voulons

 le tout du paraître,

l’événement et le peu,

cette fuite à jamais,

 et le rien, ce néant qui s’ourle

des franges de la pure beauté.

Car il y a une sorte d’ivresse

à frôler le néant,

à se draper dans son vaste

suaire blanc.

 

 Épiphanie du soi

à même sa biffure.

Oui, combien il serait heureux

d’être et de n’être point,

de jouer avec les mailles

de l’existence,

 d’en détisser les fils,

d’en connaître le secret.

Bientôt le jour se lèvera.

Les hommes dans la stupeur,

le monde dans sa torpeur.

Nul poème ne sera

encore proféré.

Le rien de la nuit

offrira le peu du jour.

 Du rien du rêve

se lèveront

les premières étreintes,

l’amour fera son bruit de râpe

 sur la margelle vive des secondes.

L’irréversible du temps scandera,

sur la grande horloge existentielle,

 les irrévocables décisions

 du Destin.

Avant que le jour ne bascule

dans l’irrémissible,

dans l’aporétique gel

du quotidien,

dans le non-sens

 d’hasardeuses allées et venues

 – bien plutôt des égarements,

des pertes –

il faudra se résoudre

 à vivre dans le phénomène inapparent

qui est don plutôt que privation.

 

 

Voir le gris de l’eau grise.

Et demeurer le long

de ce fragile témoignage.

Voir le rameau à peine levé,

nervure de lumière,

chant discret de l’oiseau.

 Et demeurer sur cette nervure,

 elle est écho de notre ligne de vie,

elle est douceur de céladon,

une trop vive clarté

pourrait le briser.

Voir ces branches

de peu et de presque rien,

 leur sourde présence,

 leur appel à venir à nous,

 à nous émouvoir,

à nous situer

au plein de notre être.

Le peu et le presque rien,

il faut les laisser

à leur pauvreté native,

à leur manifeste indigence,

 à leur complet dénuement.

C’est bien parce que

le peu est peu,

le rien est rien

qu’ils nous atteignent si fort

dans notre enceinte de chair.

C’est du peu et du rien

que surgissent

 les premiers mots.

C’est du peu et du rien

que s’avivent

les feux de la joie.

C’est du peu et du rien

que nous venons,

que nous disparaissons

à chaque souffle,

à chaque battement

de sang,

 à chaque oscillation

de l’amour.

 

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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 08:59
Tu me disais

back to black…

L’Alzeau…Montagne Noire…Occitanie…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Tu me disais l’approche, déjà, de l’hiver.

Tu me disais la forêt de bouleaux,

la Forêt Blanche.

Je te disais les lueurs basses de l’automne.

Je te disais la forêt de sapins,

la Forêt Noire.

Tu me disais les eaux grises du Lac Roxen.

Tu me disais le froissement de l’eau

sous le Vent du Nord.

Je te disais l’eau claire de l’Alzeau

Je te disais la pliure de l’onde

sous le Vent du Sud.

 

Tous deux nous disions l’automne

en sa plus longue mélancolie.

Tous deux nous disions

la perte de la lumière,

sa fuite bien au-delà des yeux.

 

Tu me disais tes journées

à faire le tour du lac,

cueillant ici une feuille morte,

là une résille de bois flottant

dans l’air de givre.

Je te disais mes heures

à longer le ruisseau,

 me baissant ici

pour saisir une mince brindille,

 là la bogue épineuse d’une châtaigne.

 

Nous disions en écho

la belle rumeur de l’existence,

son genre de feu-follet

sur les rives de la basse saison.

Nous disions toute la beauté

qu’il y avait à vivre,

mais aussi tout le tragique

d’être alors que, des yeux,

se retirait la clarté,

que s’obombrait l’âme

en d’indéfinissables teintes.

 

Mais dis-moi ton pays,

cette dentelle blanche du Septentrion.

Dis-moi le vol des oies grises

au-dessus du souci des hommes.

Dis-moi la hauteur irrévélée du ciel,

sa cimaise semée d’efflorescences vives,

sa route si longue que le regard

ne saurait suivre.

 Le ciel est si haut, si loin.

 

Mais je te dis mon pays,

ses frises aux couleurs de suie.

Je te dis le cri des palombes

 sous la taie légère de l’air,

 bien au-dessus du désir des femmes.

Je te dis le verre du ciel

que trouent les cimes des hauts sapins.

Le ciel est si doux, si léger.

 

Nous disions la toute beauté du monde.

Nous disions les derniers feux

avant que ne s’éteigne

la flamme inquiète de la saison.

Nous disions le monde,

 mais ne disions que nous,

notre cheminement si étrange

parmi la courbure du réel.

Nous disions l’endroit des choses,

leur vérité et, en même temps,

nous disions leur envers,

le tissu hérissé des mensonges.

 

Mais dis-moi encore

les égarements de ton âme,

tes longs cheminements

tout autour de toi,

 tes incessantes recherches,

parfois le feu discret d’une joie

que tu n’attendais pas,

qui te surprenait,

te ravissait aux êtres

et aux événements.

 

Mais je te dis la fuite

de mon esprit

hors de mon corps,

ses errances folles

parmi le lacis des collines,

elles sont si vallonnées,

on dirait la belle Toscane.

Parfois un subtil bonheur éclot

 au beau milieu d’une méditation

et alors plus rien ne me touche

que cette attention au fragile

qui m’habite et,

 souvent, me désespère.

  

   Mais laisse-moi te raconter un peu de ces rivages d’Occitanie que nul ne peut connaître qu’à s’égarer volontairement parmi la discrétion du paysage. Vois-tu, ce matin le ciel a revêtu sa parure hivernale, un genre de brume indéfinissable qui flotte au plus haut. Toussaint vient de passer. Serait-ce le signe, cet air si diaphane, des Disparus, cette empreinte qui déploierait son invisible effigie, nous n’en apercevrions que cette délicate touche, l’aile d’un oiseau sous l’aile du nuage ? Deux ailes, en une, intimement assemblées. Deux vols ne sachant le lieu de leur essor. Voler pour voler et ne rien savoir du monde, ici-bas, cette illusion qui talque les yeux des hommes.

   Tout autour de l’Alzeau, les arbres s’inclinent, se courbent gracieusement, leurs feuilles claires luisent dans la pénombre. Sais-tu combien ceci est précieux, cette douce et infinie présence des choses à soi. C’est parce qu’elles connaissent leur essence que, les regardant, nous pouvons connaître la nôtre ou tâcher d’en être les voyeurs les plus intimes. Au fond, tout au fond d’où vient l’eau, la lumière est si assagie, domptée en quelque sorte, qu’elle est presque noire, un genre d’aile de corbeau posée au-dessus du cours limpide de ce qui a la modestie d’un simple fossé. Les roches qui en parsèment le cours sont sombres elles aussi, pareilles à des plaques de fonte que l’âtre a patiemment, longuement, recouvertes de suie, cette matière si mystérieuse, elle contient encore en elle un feu qui couve et jamais ne semble vouloir s’éteindre.

   L’eau elle aussi mêle son étrange substance à cette teinte presque muette, juste quelques mots chuchotés qui meurent sur le bord des lèvres. C’est comme un secret qui se retiendrait sur le rivage du dire, ne voulant faire effraction que dans quelque pli de silence. A peine éloignée de nous, dans la retenue de soi, une minuscule plage de graviers qu’on dirait de plomb et de schiste, une langue qui avance vers l’inconnu. Sais-tu, comme moi, le singulier de cet instant ? Il est une pliure originelle d’un temps à venir dont nous ne connaissons rien, seulement un possible qui vibre au-dessus de nos fronts soucieux et appelle nos êtres à ne nullement se dérober, à être infiniment présents, comme si le paysage tout entier était un miroir tendu à notre narcissique émoi. Tout, ici, sous l’abri de la Forêt Noire est digne de beauté, depuis la lisière de la feuille détourée de clarté jusqu’à cette vibration inaperçue de l’eau, elle est un sanglot étouffé du paysage, une ode intérieure qui nous gagne et nous dépose en nous au plus loin de nous, une félicité rayonne depuis son centre qui est osmose, qui est affinité.

 

Être soi plus que soi,

être paysage,

voici le grand secret des choses

enfin à nous révélé.

 

Tu me disais l’approche, déjà, de l’hiver.

Je te disais les lueurs basses de l’automne.

 

 

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29 août 2021 7 29 /08 /août /2021 14:24
PASSAGES
Il faut trouver l’Unité
dans la Jonction des Deux,
il faut le Rassemblement
à partir de la Différence,
il faut l’Amour
à partir du Combat,
il faut à l’Ombre la Lumière,
à la Lumière l’Ombre.
Ici on a la Terre.
Ici on a le Ciel.
La Terre n’est rien sans le Ciel.
Le Ciel n’est rien sans la Terre.
Chacun en sa propre clôture.
Chacun en son propre secret.
Ce qu’il faut, c’est l’ajointent des Deux.
Ce qu’il faut, c’est Terre-Ciel,
Ciel-Terre.
C’est le trait d’union
qui est leur rassemblement,
c’est leur alliance
qui est Chant du Monde,
c’est leur voisinage
qui dit la mesure
de tout exister.
La Génitrice,
La Matrice originelle
se dispose à la puissance ouranienne.
Elle est ensemencée
et portée
à sa dimension germinatrice
Ce qu’il faut dire :
La Terre & le Ciel,
Le Ciel & la Terre.
C’est le &
Qui est l’opérateur
Du SENS
C’est le &
Qui accorde
Et
Assemble
C’est le & qui médiatise
et rapproche les principes
en le creuset des Affinités
Le & signifie
parce qu’il fait communiquer
les deux êtres
de la Terre
Et
du ciel,
Les versant l’un en l’autre,
en une manière d’Offrande.
La Terre est donatrice pour le Ciel.
Le Ciel est oblativité pour la Terre.
Jamais la Terre ne peut être sans le Ciel.
Jamais le Ciel ne peut être sans la Terre.
Entre Ciel et Terre,
une Parole.
Entre Terre et Ciel,
un Souffle unique.
Il est la prière des Mortels
en direction des Dieux
Les Mortels ne sont
que par le Passage,
Les Dieux ne sont
que par le Passage.
Passage est le chemin
par lequel tout se donne
eu égard à l’Entièreté
de Tout ce qui Est.

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20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 08:33
PASSAGES

Le pont japonais sur le bassin aux nymphéas à Giverny

Claude Monet

Source : Wikipédia

 

***

 

PASSAGES

Il faut trouver l’Unité

dans la Jonction des Deux,

il faut le Rassemblement

à partir de la Différence,

il faut l’Amour

à partir du Combat,

il faut à l’Ombre la Lumière,

à la Lumière l’Ombre.

 

Ici on a la Terre.

Ici on a le Ciel.

La Terre n’est rien sans le Ciel.

Le Ciel n’est rien sans la Terre.

Chacun en sa propre clôture.

Chacun en son propre secret.

 

Ce qu’il faut, c’est l’ajointent des Deux.

Ce qu’il faut, c’est Terre-Ciel,

Ciel-Terre.

C’est le trait d’union

qui est leur rassemblement,

c’est leur alliance

qui est Chant du Monde,

c’est leur voisinage

qui dit la mesure

de tout exister.

La Génitrice,

La Matrice originelle

se dispose à la puissance ouranienne.

Elle est ensemencée

et portée

à sa dimension germinatrice

 

Ce qu’il faut dire :

La Terre & le Ciel,

Le Ciel & la Terre.

C’est le &

Qui est l’opérateur

Du SENS

C’est le &

Qui accorde

Et

Assemble

 

C’est le & qui médiatise

et rapproche les principes

en le creuset des Affinités

 

Le & signifie

parce qu’il fait communiquer

les deux êtres

de la Terre

Et

du ciel,

Les versant l’un en l’autre,

en une manière d’Offrande.

 

La Terre est donatrice pour le Ciel.

Le Ciel est oblativité pour la Terre.

 

Jamais la Terre ne peut être sans le Ciel.

Jamais le Ciel ne peut être sans la Terre.

Entre Ciel et Terre,

une Parole.

Entre Terre et Ciel,

un Souffle unique.

Il est la prière des Mortels

en direction des Dieux

 

Les Mortels ne sont

que par le Passage,

Les Dieux ne sont

que par le Passage.

 

Passage est le chemin

par lequel tout se donne

eu égard à l’Entièreté

de Tout ce qui Est.

 

Passage est la Voie

d’un Mot à l’Autre,

d’une Présence à l’Autre,

d’une Forme à l’Autre

 

N’y aurait-il

le Passage

et le Monde serait vide,

et les Choses demeureraient

en leur bogue

sans possibilité aucune

d’en sortir.

 

Passage se dit en mode multiple.

Il faut s’en approcher.

 

PASSAGES

 des villes,

ils font communiquer

un Espace et un Autre,

un Temps et un Autre.

Il y a un avant du Passage

et un après du Passage.

La force du Passage

est d’accomplir l’Être

qui s’y engage

jusqu’à le sublimer.

L’être-après prend conscience

de ne plus être l’être-avant,

et ceci est particulier au Passage,

à sa forme propre qui est symbolique

du partage des Mondes.

Monde d’hier, en arrière de soi.

Monde de demain, en avant de soi.

Monde du présent qu’égrènent,

A la manière d’un sablier,

les dalles Noires

et

Blanches

du sol.

Le Sol est un damier

sur lequel se joue

le Destin des Hommes

 

PASSAGES,

Passages fabuleux.

Ils nous disent la faveur

extrême de notre temporalité.

Nous ne sommes ce que nous sommes

qu’à l’aune de cette Ouverture :

Avoir-été, être, devenir.

 

Ceci, nous n’en saisissons

nullement la fuyante texture,

nous en éprouvons seulement

l’irrépressible fuite.

Mais comment se rendre

le Temps perceptible ?

Il est si près-si-loin-de-nous,

en nous et ailleurs qui avance

et jamais ne fait halte

 

Le jour est le Jour.

La Nuit est la Nuit.

Comment sortir de cette aporie ?

Toute tautologie est renoncement,

ou bien alors signification ultime.

Mais nous sommes les Tard-Venus

et ne parvenons encore

qu’à l’aurore du sens

 

Le Jour n’est pas sans la Nuit.

La Nuit n’est pas sans le Jour.

La Nuit est immobile.

Le Jour est immobile.

Seuls sont mobiles

donc signifiants

leur entre-deux :

L’Aube divine

avant le grand déchirement

de la Lumière,

Le Crépuscule magique

avant le grand envahissement

du pli d’Ombre

 

Le Clair est toujours ce qui nous attire.

L’Obscur toujours ce qui nous repousse.

Cependant le Clair ne peut s’absenter de l’Obscur,

l’Obscur ne peut s’absenter du Clair

 

La chair du Clair

demande

la chair de l’Obscur.

Le Clair ne serait nullement le Clair

s’il ne naissait de l’Obscur.

L’Obscur ne serait nullement l’Obscur

s’il ne faisait saillie sur le Clair.

 

C’est pourquoi le Clair-Obscur

se donne en tant que nécessité.

Il est la sémantique qui se lève

de la fraternelle opposition des deux,

de leur joute amoureuse.

Il y a entrelacement du Clair et de L’Obscur.

L’Amour ne peut vivre sans l’Amour.

Chaque Amour a son nom :

Clair pour l’un,

Obscur pour l’autre

Mais les deux noms mis à part

ne peuvent parvenir au bout de leur être.

Il leur faut la puissance de la Copule

Le Clair EST l’Obscur,

L’Obscur EST le Clair.

Donation de l’Un en l’Autre,

Réception de l’Autre en l’Un.

 

PASSAGES

Seuil de la Maison

qui délimite,

qui dit hors de lui l’Etranger,

qui dit en lui le Familier.

Seuil qui abrite et se réserve.

Seuil qui appelle l’Ami,

le met en sécurité

près du Foyer.

Là, dans la demeure hestiologique

où tout rayonne à partir du Feu,

où la chaleur de l’intime

s’oppose

à la froidure du non-connu,

aux hiéroglyphes de l’Invisible.

Seuil, d’un côté le Jour.

Seuil, de l’autre l’Ombre

propice, accueillante,

l’Ombre qui ménage une place

pour l’habitat serein.

 

PASSAGES

Des deux côtés sont les rives,

au milieu est le Fleuve

de haute destinée.

D’un côté : un Peuple.

De l’autre côté : un autre Peuple.

Les langues diffèrent,

les dialectes partagent,

les us et coutumes séparent.

Les cultures, ici et là

sont pareilles à des champs semés

de graines singulières,

non miscibles.

Le Pont

unit, assemble

en un lieu identique

ce qui, par nature,

 s’éloigne l’un de l’autre.

Le Pont est l’Amitié.

Le Pont est le recueil en soi

du Proche et du Distant.

Le Pont est ce par quoi

les Peuples fraternisent,

les Langues s’unissent,

les Corps se rejoignent

bien au-delà des distinctions,

des lignes de faille,

des césures

 

PASSAGES

en la sublime Métamorphose.

Le Temps, le merveilleux Temps

s’y inscrit à même

son étonnant principe.

Je suis Moi qui deviens Autre,

et encore Autre,

et ainsi de suite

jusqu’à épuisement

des Formes.

En moi, le chant premier de la Larve.

En moi, le chant second de la Chrysalide.

En moi, le chant troisième de l’Imago.

En moi, du-dedans même de ma conscience

éprouvée telle une Chair,

se déploie la symphonie de la Vie.

Réalité polymorphe.

Réalité polyphonique.

Réalité poly-sensorielle.

Tout se dit en mode

de croissance.

Tout se dit en mode

d’effectuation de soi.

Temps à l’œuvre,

lequel me façonne.

Moi à l’œuvre,

en lequel le Temps

a semé le vent

de l’accord et du discord.

Chaque jour qui passe,

je m’accrois de ce qui vient.

Chaque jour qui passe,

je me déleste de ce qui chute

et fait son murmure

de fugue depuis les lointains.

Ainsi se dit l’étonnement

qui nous saisit à la jointure exacte

de la pluralité des mondes.

J’étais illisible

dans le germe initial,

à peine apparaissant

dans le motif second,

jaillissement soudain

dans la robe arc-en-ciel,

ailes éployées de Belle-Dame

ou de Robert-le-Diable.

Ainsi s’énonce,

dans l’infinie mobilité,

la façon d’être sur la Terre.

 

 

PASSAGES

D’abord il n’y a rien

que le Vide et le Néant.

D’abord je ne suis pas même

une étincelle

au fin fond de la galaxie.

Puis l’Eclair,

Le Tonnant,

L’Archétype Paternel

pareil à un Dieu

qui dicte sa Loi

et assure son Règne.

Et le recueil en la Féminine beauté,

en la Déesse sans qui rien ne serait

que perte et dévastation.

Assentiment au devoir de créer,

de poursuivre l’œuvre

de la Sublime Nature.

Je suis celui-qui-commence-à-être.

Je suis au tout début du Temps,

à l’orée de l’Espace.

Mon premier monde est doux,

chaud, liquide, enveloppant.

Puis l’Eclair, à nouveau.

Les cataractes

de lumière blanche.

Les nuées de sons

qui percutent la cochlée.

Les pluies de frissons

qui se lèvent sur la peau.

Les premiers mots font

leur bruissement si doux,

tellement signifiants.

Puis je reçois un Nom

qui m’installe parmi

le Peuple des Hommes.

Etant nommé, j’existe

en tant que singulier.

Etant nommé,

je nommerai à mon tour.

J’entrerai par la porte fastueuse

de l’immense Babel,

et ceci sera ma plus grande joie :

que le langage soit !

Passage d’un mot à l’autre,

d’une Pensée à l’autre,

d’une Méditation à l’autre,

d’une Prose à l’autre,

d’un Poème à l’autre.

 

Ainsi s’écrit,

sous la haute bannière

du Verbe déployé

d’un horizon à l’autre,

le lieu du terrestre passage.

Ainsi se trace,

dans la belle glaise humaine,

les Signes de notre Essence

 

PASSAGES

PASSAGES

PASSAGES

 

 

 

 

 

 

 

 

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