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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:16

 

Cependant un Passager ne leur était pas indifférent. Vous aurez deviné que la personne de Youri Nevidimyj correspondait assez parfaitement à une préoccupation de la sorte. Non que ce dernier se trahît par quelque dialogue. Il n'en tenait pas. Non qu'il témoignât envers quiconque haine ou animosité. Il ne les remarquait pas. Non qu'il exhibât un comportement pouvant s'interpréter en tant que velléité anti humaniste. Sa conduite était la neutralité même. Non qu'il affectât à l'endroit de ses pairs une insupportable morgue ou bien une piteuse condescendance. Plutôt un désintérêt qui confinait à l'épaisseur du vide. Non, le mal était plus simple. Nevidimyj agaçait, titillait les consciences, communiquait le prurit de l'impatience et l'urticaire de l'intolérance en raison même de sa constante candidature à l'invisibilité. Non seulement il se confondait avec le paysage de l'urbanité roulante, tassé qu'il était contre la paroi de skaï qui délimitait l'aire dévolue au Machiniste, non seulement il demeurait figé pareillement à un insecte pris depuis des millénaires dans un bloc de résine, mais il ne regardait jamais ses Covéhiculés, jamais ne leur adressait le moindre signe qui se fût interprété comme un geste de reconnaissance à leur égard. Ce qui incommodait au plus au point les autres Roulants, c'était cette montagne d'indifférence dont ils se sentaient exclus comme s'ils avaient été quelque rat de caniveau en décomposition, museau et queue identiquement dispersés aux quatre écoulements aquatiques du peuple des égouts. Certes, ils n'auraient pas demandé que l'Inconnu du 27 leur tînt de longs discours sur les sciences et les arts, pas plus que sur les talents multiples d'Averroès en matière de mathématique, de médecine et de philosophie. Ils ne lui auraient même pas demandé de raconter par le menu ses faits et gestes quotidiens, d'avouer ses petites manies classificatoires pas plus que des confidences sur son penchant sexuel.

  Ils auraient simplement souhaité un regard, fût-il furtif, éphémère, aussi vite disséminé qu'apparu. Or, de regard, il n'y avait point, le Mansardeux laissant flotter sur le monde des sclérotiques de porcelaine sur laquelle ricochait la clarté du jour et les images inversées et hautement abstraites des silhouettes qui, par aventure, croisaient son destin. Quant à ses pupilles, noires comme le jais, dures comme le diamant, profondes comme la nuit souveraine, elles n'offraient aucune issue par laquelle l'âme du Russe pût être atteinte. Mais combien il était désolant pour les Curieux de la Ligne 27 de se heurter à ce bloc de granit sourd, combien il était frustrant de n'apercevoir qu'une nuque aux deux cordes symétriques, manières d'étroites colonnes doriques supportant le chapiteau altier de la tête avec ses brunes frondaisons ! La désespérance des Convoyés, - dont on se souviendra qu'elle était amplifiée par autant de consciences  meurtries qu'il y avait de Passagers dont aucun ne pouvait se targuer d'être clandestin, à savoir dans le but de se faire oublier et de descendre à la première station avec un statut d'absolue invisibilité - , donc la désespérance des Laissés-pour-compte était abyssale, à proprement parler, indescriptible.  Ô combien ils auraient été comblés, au contraire, d'apparaître en pleine lumière, nimbés de l'éclat de la mandorle rayonnante des Saints et ceci dans un seul souhait : que Youri Nevidimyj leur accordât la faveur d'une simple et fugace attention. Il s'agissait là, on l'aura compris, d'un rêve pieux, d'un pur onirisme coupé du réel, d'une simple et inconcevable fantasmagorie. L'en-partie-moujik, en-partie-boyard, se scindait volontiers selon cette ligne de partage sociale, selon cette incompatibilité des mœurs afin de mieux s'enliser dans un statut hautement atypique, lequel n'offrait au regard des quidams qu'une grille de lecture brouillée, brumeuse, pareille aux tracés ténébreux qu'offraient  les ardoises magiques d'autrefois.

 

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:04

 

La preuve de l'amour par l'absurde.

 

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A propos de "Ils marchent le regard fier".

Marc Villemain.

Les Editions du Sonneur.

 

 

 

  Argument de l'Editeur.

 

  "Et si la colère venait non pas des jeunes, mais des vieux ? Et si les vieux décidaient un beau jour d’en finir avec un monde qui les marginalise et attend qu’ils s’éteignent en ruminant le passé devant leur poste de télévision ? Et si les vieux se levaient et entreprenaient tout à coup de chambarder l’ordre du monde ? Marie et Donatien — lui qu’on appelle « le Débris » —, sont de ces vieux qui vont mener la charge. Deux amants sages, las, pacifiques, n’éprouvant rien de l’antique peur de mourir mais bien désireux de partir la tête haute et de laisser derrière eux un monde pas trop ingrat. Julien, leur fils, a choisi son camp, celui d’une jeunesse en rupture d’histoire, pour entonner la rengaine de l’avenir. Entre eux, le fossé de la révolte. Le narrateur, ami d’enfance de Donatien, raconte, avec ses mots arrachés à la terre, les minutes de cette improbable insurrection, de cette force tranquille que Donatien aura tenté de ragaillardir jusqu’à l’impensable — et jusqu’au drame."

 

     L'amour. Qu'il conviendrait, du reste, d'écrire avec une Majuscule. Que n'a-t-on dit de l'amour depuis les romans courtois jusqu'à notre époque contemporaine en passant par Roméo et Juliette; Tristan et Yseut ? Combien de déclinaisons tantôt romantiques, lyriques, épiques ou bien simplement versant dans le prosaïque le plus déconcertant. Quant à l'amour filial célébré par Madame de Sévigné dans ses Lettres, rien ne pourrait en égaler  l'écriture hantée par un "être en fuite" dont elle n'aperçoit guère que les contours de l'absence. L'amour, cet absolu que, toujours l'on relativise, afin de le rendre mieux visible. Sans doute, eu égard à la teneur des sentiments qu'il est censé mettre en exergue, s'attend-on à une prose des plus sages, à des thèmes épurés, à des considérations émollientes. Sans doute !

  Et pourtant l'on peut, comme Donatien et ses acolytes porter la narration sur d'autres fonts baptismaux. Certes plus verticaux, certes plus arides mais non moins utiles à une compréhension du-dedans de ce qui se joue entre les êtres, dans le labyrinthe de leur naturelle complexité. L'amour, on peut l'écrire en gris, ou bien lui préférer le blanc ou le noir. Question d'inclination aux couleurs, de pente personnelle, de façon dont on s'y prend afin d'avoir une explication avec les choses. Ce que semble avoir retenu Marc Villemain, avec un certain bonheur et une promesse d'efficacité, c'est l'ajointement des deux tonalités, leur urticante ligne de fracture. Car, si l'on peut dire dans une gamme monochrome, l'on peut aussi bien l'exprimer par l'exercice du contraste. De la dialectique. Nous suggérions, en titre, le recours à l'absurde comme moyen de démonstration. Certes, préférer les coups et blessures aux caresses paraît, de prime abord, relever d'un genre d'inconvenance ou peut-être même, d'irrespect du lecteur.  Cependant, parfois, les choses n'apparaissent qu'à être chamboulées, les sentiments à être mis au pied du mur, les effusions du cœur à être soumises à une saignée comme les pratiquaient les médecins selon Molière.

    Si Marie et Donatien paraissent ne plus être en phase avec les us et coutumes de la jeunesse, s'ils semblent désespérer de la capacité de l'homme à s'amender, à faire preuve de générosité, d'altruisme, de don de soi, ceci s'inscrit en eux comme un moindre mal, une simple tendance du siècle à s'enliser dans la première immanence venue. Non, ce qui les taraude jusqu'au tréfonds de l'âme, c'est qu'ils estiment avoir perdu l'amour de leur fils Julien, porte-parole malgré lui d'une bien piètre idéologie en fonction de laquelle le reniement des "Anciens" semble être la seule voie de salut s'offrant à une génération perdue dans ses contradictions. Le constat est sans appel. Certes il eût été plus facile de renoncer. Mais lorsqu'on s'appelle Marie, Donatien, on ne capitule pas, on assume. Sans doute jusqu'à la désespérance ou à la survenue d'une si terrible désillusion qu'on n'en reviendra jamais. Les stigmates d'un amour blessé, jamais on ne les rend invisibles. Ça reste planté dans la chair comme un dard, dans l'esprit à la manière d'un souffle éteint, dans l'âme ou bien de ce qu'il en reste avec l'abrupt du naufrage.

  Noir - Blanc. Dans la faille entre les deux, la révolte, la révolution qui se fomente entre amis, le néant qui fait ses boucles dangereuses.

  Noire est la haine qui déroule son haleine fétide au-dessus des têtes chenues. Noir est le ressentiment des Aînés laissés pour solde de tous comptes. Noire la vengeance qui, partout, rampe à bas bruit, affûtant ses crocs de vampire. Noires les vilénies de tous ordres qui baignent dans l'odeur nauséabonde des caniveaux. Noire la Mort qui aiguise sa faux dans le dos des pauvres hères pensant détenir une once de vérité alors qu'ils sombrent à vau-l'eau. Noirs les sentiments qui ont retourné leurs gants et ne rêvent plus que de flageller l'autre, de le restituer au néant dont il vient et où il retournera avant même d'avoir compris de quoi il retourne entre les hommes de bonne volonté.

  Blanche la mémoire où la triade Donatien-Marie-Julien est portée en haut d'une concrétion de calcite dans la clarté d'une grotte. Blancs les sentiments qui lient la grande communauté des apprentis-révolutionnaires. Blanches les seules cannes qu'ils connaissaient, qui étaient destinées aux hommes cernés de nuit afin qu'ils se repèrent et ne perdent pas pied, soient reconnus par les autres. Blanches sont les armes des cannes-épées qui, du fond de leur fourreau d'ébène, aiguisent leurs envies de meurtres. Blanc l'horizon où le projet des hommes se dissout dans un avenir des plus brumeux. Blanche la peur qui serre le ventre des Aînés, aussi bien ceux des Marmots qui auraient encore les lèvres dégoulinantes de lait si on les pressait entre ses doigts.

  Noir - Blanc . L'insoutenable clignotement du sens, la perte des valeurs dans la gueule d'un puits sans fond.

  Noir - Blanc . Le décret de ne plus considérer l'autre qu'a minima, de le reconduire à la condition du nul et non avenu, du contingent qui aurait pu paraître mais aussi bien ne jamais faire phénomène sur le praticable du monde.

  Mais alors, se rendaient-ils même compte combien leurs considérations étaient grises, terreuses, ombrées de cendres vénéneuses ? Mais comment donc, Eux-les-promis-à-un-brillant-avenir l'auraient-ils pu, alors même qu'ils s'exonéraient de leur dette filiale ? Une paternité sans attribut, sans prédicat auquel s'attacher. Avait-on jamais vu pareille absurdité faire ses stupides entrechats à la face de la Terre ? Fallait-il que l'incompréhension fût partout régnante pour aboutir à de telles apories ! Mais comment les agoras modernes pouvaient-elles donner lieu à de tels discours vides de sens, pareils à de piètres guenilles intellectuelles ? Comment ?

  "Comment", "Comment", "Comment ?"  C'est sans doute cette sorte de rumination quasiment aphasique dont Donatien devait être atteint, plusieurs années après sa Révolution avortée, là sur le banc "retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin…", des bouts de miche absurdes comme savent en jeter les désemparés du haut des voies ferrées, avant que le train ne passe et que l'ultime saut soit accompli.

  Blanches - Noires - BlanchesNoires - Blanches - Noires les traverses qu'on ne voit déjà plus alors que les couloirs du monde s'emplissent de rumeurs assourdissantes.

  Marc Villemain, nous avons une déclaration à vous faire, ainsi qu'à Donatien, Marie et à vos autres acolytes : "Nous vous aimons en noir et blanc. La couleur dans laquelle s'écrivent les plus belles gammes !".

  Quant aux lecteurs, qu'ils s'empressent de lire "Ils marchent le regard fier". Ils n'en ressortiront pas indemnes, mais c'est le rôle de toute bonne lecture que de participer à votre métamorphose. Qu'ils "marchent donc le regard fier", tous les hommes, toutes les femmes à la conscience droite et ouverte. Nous avons infiniment besoin d'eux pour continuer à avancer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:01

 

L'aventure mémorielle.

 

 

Quelques notes sur le livre d'Emmanuel RUBEN

 

"Kaddish pour un orphelin célèbre

et un matelot inconnu."

 

Les Editions du Sonneur.

 

 

[ Petite incise afin de lire adéquatement cet article. Ici, il ne s'agit nullement de la critique de l'œuvre, laquelle analyserait le contenu avec rigueur. Il s'agit plutôt de l'élaboration d'une courte thèse souhaitant dialoguer avec l'Auteur et proposer aux Lecteurs un abord spécifique de l'ouvrage à portée générale, qui pourrait s'énoncer de cette manière : "Comment peut-on restituer le passé d'un disparu ? Comment témoigner de la vie de l'Autre en sa vérité ?" ]

 

 

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  Préambule de l'Editeur.

 

     "Deux hommes, une nuit de l'été 1957, en pleine guerre d'Algérie. Ils ont le même âge, sont nés dans la même région. Le premier, orphelin de père, vit loin de la géhenne coloniale. Il sait manier les mots : ses phrases sont comme des coups de poing. Le second, ancien matelot, est un homme plongé dans la misère et la violence du temps. Le premier s'appelle Albert Camus. Le second est le grand-père du narrateur. Ils sont "frères de bled et de tourment". Emmanuel Ruben, né en 1980, déploie dans ce deuxième roman une interrogation profonde, souvent poignante, sur les liens entre la France et l'Algérie, et montre ce qui, des morts, demeure infiniment vivant en nous."

 

  L'extrait.

 

  "Comment ? C'est ainsi que tu es trop tôt parti ! Pan, à bout portant. D'un seul coup de feu. Qui ne m'aura pas laissé le temps de te connaître. Mais qui résonne encore - pan, à bout portant - dans la nuit. J'ignore s'il m'est permis de te tutoyer; je pourrais ne pas m'adresser directement à toi, ne dire ni tu ni vous, les laisser parler, eux, les aînés, ceux et celles qui t'ont vu de leurs yeux vu. Seulement, eux se taisent, elles se taisent, et c'est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler. Je sais que mieux vaudrait me taire à mon tour, respecter des morts au moins le silence, la boucler pour de bon, te rejoindre en tes ténèbres. Comme chacun de nous je présume, j'en ai l'ivresse les nuits d'insomnie, les nuits sans oubli, les nuits où l'on voudrait que le monde s'arrête, qu'un séisme ouvre la terre, que les murs tuent. Seulement, tu m'as visité en songe trop souvent ces nuits-là, nous avons guetté trop d'aubes côte à côte, je me suis senti trop de fois envahi par ton regard noir, vieillissant sous tes rides, pour qu'il me soit permis de continuer à t'ignorer ainsi, l'air idiot, sans souffler mot."

 

 

  Commentaires.

 

 

  Comment dire l'Autre, celui par lequel vous êtes et qui n'est plus ? Douleur, toujours, à évoquer les proches, surtout lorsqu'ils ne sont qu'une longue ligne de fuite à l'horizon. Comment parler du Grand-père disparu qu'on ne connaît que par quelques récits de sa Veuve, simple souvenir dans le lointain du temps ? Comment parler sans se fourvoyer, sans tomber dans la narration sentimentale ou bien les excès d'une facile nostalgie ? Car il y a toujours danger à faire sourdre du passé ce qui s'y est occulté depuis un temps devenu cicatriciel. Temps de plaies et de contusions. Temps d'affrontements et de polémiques. Temps suicidaire, temps circulaire dans lequel l'humanité, toujours, fait ses infinies et souvent confondantes ellipses. Ce temps long,  historique,  jamais facile à appréhender, transcendant l'instant individuel humain, synthèse des singularités pour parvenir à une manière d'universalité signifiante.

  Comment relater sans s'y perdre ? Faire œuvre d'historien et alors la longue quête documentaire dissout la silhouette de celui qui se situe à son épicentre. Faire œuvre de romancier et alors la perspective événementielle s'efface au profit de la seule fiction. Donc une gageure, donc une inévitable quadrature du cercle. Pourtant il existe une voie médiane qui laisse apparaître les nervures des deux temporalités, l'individuelle, la collective, sans qu'aucune n'ait à souffrir de ce qui paraîtrait une simple hypostase de la réalité. C'est par les personnages qui en constituent la trame que le récit va pouvoir s'articuler sur les deux plans et les porter à leur incandescence.

  Dès lors, deux protagonistes vont jouer en écho deux partitions sans doute éloignées mais ô combien complémentaires. Albert Camus illustrera par sa haute stature, à la fois historique, littéraire, philosophique, l'empan du temps long, ample, se déployant selon la grande esquisse anthropologique, alors que l'aïeul en restituera la force crue, la vibration intime à son échelle plus modeste mais non moins pourvue de compréhension existentielle, de vécu intériorisé, comme autant d'échardes plantées au vif de la chair. Car toute guerre porte en elle les remous de l'aporie, diffuse les remugles de l'absurde, disperse les courants délétères d'une humanité courant à sa perte. Et, de tout cela nous devons témoigner, c'est inscrit dans notre devoir d'homme à la manière dont les stigmates du corps, se font toujours l'écho de douleurs disparues mais dont le cri ne s'éteindra jamais.

  Témoigner devant la Grande Histoire, devant la "petite", c'est toujours témoigner de l'homme, de sa conscience, de son libre-arbitre, de ses décisions, de sa responsabilité, de l'aventure qu'il trace devant lui à coups de génie, à coups d'irrésolutions, à coups de hasard, un peu comme à la roulette, à coups de destin. Témoigner parce qu'en nous la finitude trace constamment ses sillons, mais aussi ravive la finitude tragique de Celui qu'on aurait voulu connaître, tragique comme ce bruit infiniment réitéré, ce bruit de sourde explosion qui signe la fin du jeu pour un homme qui n'a pas pu, voulu ou peut-être su regarder la guerre en son horreur définitive, lui préférant le refuge éternel dans la nuit, la perdition sans limites des ténèbres. Témoigner car, pour le "survivant", l'Auteur qui, en raison des  hasards de la naissance a échappé au grand "holocauste" - toute guerre est une manifestation de cet ordre -,  l'écriture est une tâche urgente. Identiquement à une question de vie ou de mort. Une question métaphysique comme s'il s'était agi de dire, en direction de la mémoire du Disparu :  "Ma vie, je ne peux l'assumer qu'après que j'aurai révélé la tienne au plein de ma conscience et que j'en aurai perçu la révolte en sa dimension ultime, ce geste irrémédiable par lequel tu mets fin à tes jours, en même temps que disparaît le phénomène de l'absurdité, pour toi. Pour moi, pour nous, il demeure à la façon d'une vive blessure."

  Et c'est là que Camus bat ses cartes et assène ses coups. Camus est là pour nous forcer à nous questionner sur cette absurdité, cette  révolte qui n'existent qu'à être totales, sinon ce ne sont qu'esquives, entrechats, pas de deux de lâcheté. La révolte qui se décline en révolte métaphysique, historique, esthétique, éthique. A défaut d'une telle amplitude le nihilisme s'annoncera sous les eaux tièdes d'une rébellion, or nous savons bien que le sort de telles rodomontades est d'être maté.

 Donc, le premier temps qui donne espace et temps au livre, c'est bien cette immanquable dette mémorielle dont il faut venir à bout d'une manière ou d'une autre. Mais, ici, aucune archéologie du souvenir ne pourra avoir lieu. Ceux qui auraient pu témoigner en regard des événements, à charge ou à décharge, ont disparu. Quant aux vivants, sans doute préfèrent-ils poser sur le passé, sur la "grande" et la "petite" histoire une "chape de plomb" dont l'Auteur nous affirme qu'il veut "l'entailler". Certes il faut faire sauter cette croûte par laquelle s'écoulera le cycle des jours anciens, rouvrir des plaies, ménager des érosions, élever quelque concrétion signifiante. Seulement les choses ne sont jamais simples dès qu'il s'agit de retrouver des fondements existentiels, de les exhumer de leur naturelle pesanteur, de chercher à s'y retrouver avec l'Autre, celui-ci fût-il une des origines de votre lignée.

  Raconter l'Autre, le situer dans le monde alors qu'il s'en est volontairement absenté, est-ce seulement possible ? Est-ce seulement souhaitable ? C'est si fragile une conscience car, par-delà "l'outre-deuil"; "l'outre-noir" - (merveilleux clin d'œil d'Emmanuel Ruben à la peinture de Soulages dont les toiles noires animées de cette lumière étrange venue d'on ne sait où, nous rappelle à une nécessaire invisibilité toujours en retrait derrière tout visible ) -, toute conscience est ici et là, fût-elle "disparue", car notre mémoire aussi bien que la mémoire collective en portent la trace. Aucune conscience ne saurait s'occulter. La présence du corps n'est que la trace mnésique de cette ouverture, son absence jouant à titre de réverbération, d'écho. La vie s'efface, l'existence jamais.

  Et c'est peut-être en raison de cette présence à bas bruit, de cette inclination à surgir à tout moment de l'ombre, à solliciter notre entendement, à remuer nos affects, à voiler nos certitudes que Ceux-qui-s'absentent possèdent une puissance redoutable. Comme des figures tutélaires projetant sur nos effigies l'ombre d'une vérité déjà accomplie mais dont nous n'avons pas la clé. Nous les craignons. Nous sommes suspendus à leur jugement. Nous sommes continuellement en quête, le sachant ou à notre insu, du langage silencieux qu'ils entretiennent et qu'ils nous intiment de révéler. Faute de quoi l' Histoire, laquelle n'est qu'un assemblage, une accumulation de destins individuels, et la "petite histoire" finiraient par claudiquer éternellement. Saint-Louis ne saurait se passer de ses sujets !

  Si nous redoutons tellement de nous mesurer à ces vies d'outre-temps, c'est que nous leur accordons quelque pouvoir ontologique. Notre être consonne nécessairement avec ceux, présents ou bien passés qui constituent la grande arche de l'exister et dont nous ne saurions nous abstraire en quelque manière que ce soit. "Quadrature du cercle", disions-nous plus haut. Quadrature dont l'Auteur nous fait l'offrande à sa manière :"De quoi un homme saurait-il mieux témoigner que de sa propre vie ?". Interrogation fondamentale s'il en est, laquelle semble nous intimer l'ordre d'en rester au simple constat de nous-mêmes. Si, déjà, nous y voyons clair en ce domaine, ceci apparaît comme ressortissant de la gageure. Mais l'Autre, cette énigme, comment l'envisager autrement que sous les traits d'une possible épiphanie, c'est-à-dire d'un face-à-face dont nous ferions l'expérience, sans plus ? Comme l'observation de deux monades leibniziennes, sans portes ni fenêtres, seulement reliées par un Principe supérieur, Dieu dans le système du Philosophe.

    Et pourtant l'Autre, fût-il disparu, est le sujet de prédilection de bien des œuvres littéraires, picturales, de biographies, de récits. Sans doute. Mais les empreintes qu'ils ont laissées sont parfois encore visibles, les documents relatifs à leur existence des réalités tangibles ou même des écrits continuent à témoigner de ce qu'ils furent. Alors il ne reste plus que la médiation de la contemplation, de la méditation, du recueillement, de la prière, du kaddish de la liturgie juive afin que les endeuillés - dont l'Auteur au premier chef, bien évidemment - puissent, faisant leur deuil, honorer le Mort, en même temps qu'ils concourent à leur propre assomption.

  Mais écrire est, en soi, une manière de deuil par lequel on dépasse une réalité en la revêtant d'objets symboliques, à savoir de mots. Car ici, bien entendu, il ne s'agit plus du même registre existentiel. Nous sommes passés de ce-qui-est-posé-devant-soi à ce-qui-en-tient-lieu, soit une translation du signifiant au signifié. Glissement sémantique s'il en est ! Ce Grand-père, dont Emmanuel Ruben entreprend de recomposer la vie, n'existe plus qu'à titre d'hypothèse, à la manière d'une pluralité de sens projetés sur une figure disparue afin qu'elle puisse, en-dehors de toute expérience existentielle présente, faire à nouveau phénomène, se rendre compréhensible, puisse soutenir les nervures d'une fiction. Or, tout ceci ne peut tenir qu'à l'aune d'une vérité. Faute de cela l'ébauche s'écroulera d'elle-même, pareillement à la statuette d'argile qu'un feu parcimonieux aurait maintenue dans la glaise primitive. Car, jamais, l'œuvre ne sera l'Existant, celui par qui le livre, un jour, advient. Seulement une réverbération, un fac-similé, un habit d'Arlequin patiemment reconstitué avec les fragments retrouvés ici et là, une photographie, une écriture, la relation d'un événement passé.

  Si la vérité de Celui qui fut peut se loger tout entière dans une manière d'esthétique - les formes existentielles, les faits et gestes, les productions diverses, les actes -, la vérité de l'œuvre doit ultimement convoquer une éthique - une conformité avec ce que l'on a ressenti, écrivant, de ce que l'Absent a été, authentiquement, sa vie durant. Sans doute pourra-t-on objecter que l'écriture s'abreuve le plus souvent à l'imaginaire. Et quand bien même ! Y aurait-il une précellence du réel qui en ferait une manière de Principe, de cause première dont tout le reste découlerait à titre d'anecdote. Evidemment, non. Penser ceci est tout simplement accorder une prééminence de la vision sur tout ce qui s'y occulte en creux. Car, l'Absent, de son vivant, était aussi bien réel, qu'imaginaire, que rêve, projet, questionnement. Or rien de ceci n'est repérable dans l'ordre de la visibilité. Ecrire revient à réaliser une esquisse. Parfois aquarellée, légère, lavis effleurant à peine les événements. Parfois, c'est la pâte lourde, l'huile qui prennent le dessus, le poinçon ou le burin à graver, l'acide attaquant le zinc. Tout est identiquement confondu dans une même unité : celle de l'être appelé à témoigner dans une parenthèse de lieu, de temps.  Quand la partie est terminée, que les dés ont fini de rouler, d'Autres prennent la relève qui dessinent le destin interrompu à leur manière, mais c'est toujours la même histoire qui est continuée, laquelle s'écrit peut-être en prose alors qu'il s'agissait d'un poème, ou bien l'inverse. Peu importe l'ordre des propositions, c'est toujours de langage dont il est question, donc de l'essence de l'homme.

  Ecrivant authentiquement - ceci est bien évidemment une anaphore -, rien n'est extérieur à Celui qui écrit, extérieur à Celui qui est écrit, extérieur au langage. C'est d'une commune confluence dont l'œuvre est nourrie, de l'Ecrivain, du Protagoniste, du Langage. Tout est relation et circularité. Tout est cyclique, à la manière d'un éternel retour du même. Le livre est cette résultante, cette triple relation d'intériorité qui, partant de l'en-dedans de soi de l'Ecrivain, sinue dans l'en-dedans du langage pour aboutir à l'en-dedans de l'événement d'être de Celui dont l'histoire est relatée, laquelle s'inscrit, toujours, dans les mailles serrées de la grande Histoire. Il n'y a pas d'autre événement que celui-ci. Y en aurait-il et l'œuvre tomberait d'elle-même. La littérature est cette exigence d'un regard exact. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que bavardage. Toute œuvre aboutie est silencieuse, seulement parcourue de rythmes internes assurant sa cohérence. C'est à nous, Lecteurs, de savoir les reconnaître ! Ici, dans ce magnifique kaddish, les conditions sont réunies qui font une œuvre accomplie. Peu peuvent y prétendre. Aussi cette écriture serrée, argumentée, inspirée, profonde est-elle précieuse. Il n'est que de s'y confier avec exactitude. Le Lecteur constituant, bien évidemment, l'en-dedans d'une compréhension à l'œuvre. Ainsi, cette dernière, l'œuvre, peut-elle trouver son point d'orgue. Au-delà est le silence propice au recueillement.

 

 L'extrait choisi.

 

  "J'aimerais être peintre; j'aimerais procéder d'après modèle. J'aimerais prendre une grande toile de lin blanc montée sur châssis d'if ou de cyprès, la coucher sur le parquet bousillé et puis tourbillonner avec de grands traits noirs tout autour de ton visage, comme la mouette ou plutôt le corbeau que je suis, creuser, creuser, creuser, autour de tes yeux, creuser les sillons que j'ai vus cerner ton regard sur du papier glacé, te modeler ce nez qui est aussi le mien, avec toutes sortes d'onguents, et pour liant de la cire d'abeille, de l'eau de mer, du blanc d'œuf et de la chair de mollusque, avec un peu de plâtre aussi, et ne pas oublier, là, le halo tremblant qui réfléchirait la croisée d'en face. Mieux : j'aimerais pratiquer de petits collages, découper des colonnes de journaux qui porteraient ton nom, collectionner des grains de sable venus de ton pays un jour de sirocco, et coller tout ça, faire se chevaucher tout ça sur du papier kraft adressé au royaume des morts, enfer, paradis, purgatoire, premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième cercle. Ou sur du papier kraft adressé rats, taupes, vermisseaux, asticots, harpies. Ou plier un petit avion bariolé que je jetterais dans les airs, destination Eretz Israël, ou encore mâcher tout ce papier, le fourrer dans une bouteille de rhum et la faire voguer sur le Rhône, priant là-haut l'invisible Yahvé pour que le voyage se fasse sans encombre jusqu'à ta Méditerranée. Mais voilà : pas de papier kraft, pas de papier Japon, pas de cire d'abeille, pas de blanc d'œuf sous la main, par de bois de cyprès non plus, pas de toile de lin. Pas de podium, pas d'éclairage, pas de chevalet, pas de tréteaux. Quoi alors, se faire voyant ?

  Non, je ne crois pas non plus à ce genre de bobards. Que reste-t-il à la fin ? Qu'ai-je devant moi ? Le nu du visage fait un mirage, le nu de quelques mots. Je me contenterai de ces nus-là. Je n'irai pas chercher les défroques dont les autres ont revêtu ces spectres. Non, c'est à toi, à toi seulement, à l'effigie que tu es pour moi, dans le souvenir de la solitude et de la nudité de nos nuits partagées, que s'adresse cette prière. "

 

                                                                            "Kaddish pour un orphelin célèbre

 

                                                                             et un matelot inconnu." p 9 - 10 - 11.

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 19:29

 

Les yeux au bord du monde.

 

 

(Sur une citation  et une image de

Pierre-Henry Sander).

 

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Source : Pierre-henry Sander.  

 

 

 

«Tous les hommes ont naturellement le désir de savoir. Ce qui le témoigne, c’est le plaisir que nous causent les perceptions de nos sens. Elles nous plaisent par elles-mêmes, indépendamment de leur utilité, surtout celles de la vue. En effet, non seulement lorsque nous sommes dans l’intention d’agir, mais alors même que nous ne nous proposons aucun but pratique, nous préférons, pour ainsi dire, la connaissance visible à toutes les connaissances que nous donnent les autres sens. C’est qu’elle nous fait, mieux que toutes les autres, connaître les objets, et nous découvre un grand nombre de différences.»

 


ARISTOTE, "Métaphysique" Livre I.

 

 

 

   C'était cela qu'aimait faire Djamel : se lever à la pointe du jour, glisser ses pieds dans ses sandales de cuir, lisser son visage d'eau fraîche, sentir sous ses talons l'étoupe de terre battue, glisser comme un lézard hors du cube de terre blanche alors que l'encre de la nuit cédait sous les premières lueurs. Ses parents, enveloppés dans des linges clairs, n'étaient guère qu'un faible soulèvement, une à peine respiration au-dessus de la natte de sisal. Tout reposait dans l'ombre des incertitudes, tout demeurait encore dans une indistinction première. Comme si le monde naissait de son propre silence, juste une buée à la pointe des choses.  

  Dans la ruelle déserte, les dalles de schiste luisaient faiblement dans des teintes gris-bleu, assourdies. Les porches s'enlevaient sur le jour naissant avec des notes plus légères, laissant inaperçues leurs failles nocturnes. Il y avait tellement de mystère dans ce qui, encore, restait dissimulé. Djamel sentait la fraîcheur se répandre dans ses talons, genre de source claire s'immisçant sous sa peau tendue. Des odeurs flottaient au ras du sol, effluves de serpolet, de romarin, senteurs vertes des euphorbes. Djamel mâchait quelques baies, sentait leur trajet le long de sa gorge, savourant longuement l'écume acide ou, parfois, suçait une herbe au goût anisé. Il montait maintenant parmi les terrasses où poussaient les ceps torturés des vignes, dans le silence des ardoises, de faibles bruits, grésillements, minces éclatements lui parvenant du village en contrebas. Une rosée légère mouillait son dos. Il sentait la fraîcheur qui montait lentement de la mer, genre de brouillard incolore se déposant sur les aiguilles des genévriers.

  Mais ce que Djamel aimait par-dessus tout : arriver dans la Clairière du Jour, - c'était le nom qu'il avait choisi - là, au milieu des arbres centenaires, dans le cercle de lumière entouré des feuillaisons aux teintes pareilles à celle des cruches anciennes, cette sorte de glacis vert, couleur d'aube, ou bien peut-être, de rêve. C'est cela qu'il aimait, cette halte à mi-pente du ciel, sous la dérive courbe des nuages, tout près des chênes-lièges aux troncs poudrés de sang, à califourchon sur les ramures tortueuses du vieil olivier, REGARDANT de toute la force de ses yeux, de toute l'ouverture de son âme, l'infinie beauté du monde, la merveilleuse Nature donatrice de sens, le dôme du ciel comme une vitre où faire refléter sa propre image, l'immense plateau liquide de la mer parcouru de longs frissons, de milliers de scintillements,  d'écailles de lumière, de gerbes d'étincelles, de feux, de clignotements, de minces oculus par où connaître le lourd secret des abysses.

  C'est cela qui était fascinant : se laisser envahir par cette myriade de miroirs étincelants, en sentir les lunules tremblantes sur sa peau, en suivre le trajet jusqu'à l'intérieur de son globe de chair. Car, soudain, tout basculait, tout s'inversait. Le monde entrait par tous les pores, lançait ses filaments dans le réseau des nerfs, s'étoilait dans la conque d'os, le chiasma s'illuminait, le palais s'inondait de clarté, la gorge était abîme, gouffre, les bras ramures projetées dans l'éther, l'ombilic germait sous la poussée des ruisselets de phosphènes, les jambes étaient des troncs plongeant dans l'obscur de la glaise, les pieds des ventouses aspirant les lacs de lave, les fumeroles, se dressant tout en haut des concrétions de calcite.

  On n'était plus séparé, on était uni avec tout ce qui vivait, faisait phénomène sur l'ensemble de la terre. On était microcosme, cirque ouvert au battements, aux pulsations du macrocosme, aux longues dérives de l'univers. Alors on pouvait fermer les yeux, souder sa langue, clouer ses mains, tout venait là, facilement, tout parlait, tout s'animait. La peau n'était plus une frontière mais l'opérateur de l'éternelle fusion que les hommes cherchaient depuis toujours sans bien être conscients des gestes à accomplir pour s'en saisir. Il n'y avait nul effort à faire, seulement se laisser aller au rythme immémorial du nycthémère, aux flux et reflux du monde, au langage subtil des choses.  Pure condition d'un émerveillement sans limites.

  Le devisement de l'univers, la grande fable de l'exister étaient, ici et maintenant, toujours disponibles, déployés tout contre nos lianes distraites, on les faisait alors siennes comme cela, immédiatement, dans une manière d'offrande dont les choses, de toute éternité, étaient dépositaires à notre endroit, mais nous ne le savions pas, occupés que nous étions à entretenir les barbacanes de nos forteresses, à dresser des herses contre le ciel, à ériger de bien dérisoires défenses. Nous étions au monde comme le monde était à nous et la supposée pellicule qui nous en séparait n'était, en réalité, qu'une ruse de la raison, une habileté de l'esprit, un subterfuge afin de nous soustraire au surgissement dans la plénitude du vivant, dans la grande beauté partout disponible. 

  C'est cela que Djamel venait chercher là, au sommet du monde, en plein ciel, ses yeux distendus jusqu'à la sublime mydriase, alors qu'en bas, tout près des criques aux eaux bleues, se faisaient et se défaisaient les mouvements de la vie, ses battements, ses confluences, ses irisations infinies. Oui, il le savait depuis toujours, le REGARD était cette sublime offrande de l'exister, cette libre disposition des choses à l'endroit des hommes, cette merveilleuse fenêtre par laquelle connaître, sentir, éprouver. Les autres sens, jamais il ne les négligeait, s'absorbant à écouter le frémissement des étoiles, à fouler sous la voûte des pieds le rugueux des pierres ponces ou le souple de l'écume, à goûter le suc d'une baie cascadant dans sa gorge, à frôler la peau froide et ocellée du lézard ou bien à piquer ses doigts des épingles des figues. Oui, tout était indissolublement lié depuis la nuit des temps, arche immense se balançant au rythme des jours, eaux aux flux et reflux immémoriaux, courants alizés, pliures et sédiments de la terre, océans sombres des forêts, boules des nuages sous le tumulte du ciel. Tout cela était si évident, transparent, hautement lisible. Le soir, redescendant en direction des essaims d'îlots couleur de nuit, vers les maisons blanches couvertes de bougainvillées, les terrasses où coulaient les liqueurs dans des verres oblongs, alors que les goélands décrivaient dans l'azur leurs cercles blancs, Djamel portait en arrière de son front ces images de l'infini dont il savait qu'elles habitaient la longue mémoire des hommes et dessinaient sur leurs arcades d'albâtre la couleur des rêves. Mais, cela, il ne le disait à personne, car jamais les secrets ne doivent s'ébruiter, ce sont eux qui font tourner la terre et donnent aux femmes, aux hommes, leur air de mystère ceignant  leurs fronts de la lumière du crépuscule !  Une pure félicité !  

 

 

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 08:17

 

Corps.

 

 

Faites de votre corps le lieu d'un culte, il en restera toujours quelques cendres.

 

Plus réel que notre corps, l'intellect. Moins soumis à la corruption.

 

Corps meurtris : paroles des peuples martyrs.

 

Sans nourriture de l'âme, l'attention au corps n'est rien.

 

Faites de votre corps l'objet de toutes vos attentions. Vous ne le percevrez bientôt plus :

 

naufrage de l'esprit.

 

Corps : enveloppe visible de l'esprit.

 

La peau n'est qu'accessoirement une barrière. En réalité tremplin dialogique avec le monde.

 

Le corps est livré à la corruption, la raison à l'expansion.

 

 

Couleurs.

 

 

Noir : insigne de la volupté livrée à Thanatos.

 

Blanc, fallacieuse innocence qui ne s'abreuve que du meurtre des couleurs.

 

Noir et blanc : vérité du dépouillement.

 

Gris : teinte diagonale, opérateur du passage du non-dit au dit.

 

 

 

 

 

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 08:05

 

flaubert

 

    (Source : BNF).

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 07:55

 

 

 

Si un jour j'écrivais…

 

ia 

 

(Ecriture à quatre mains

à partir d'un texte

d'Isabelle Alentour).

 



 

  "Si un jour j’écrivais, je serais la nuit, et la lune, et la nuit dans la lune, et le reflet de la lune dans le puits, et la lune dans le miroir, et le miroir dans le miroir. Je serais le rêve de midi.

Si un jour j’écrivais j’apprivoiserais les langues corrompues pour les distordre jusqu’à la beauté, je désagrégerais les mots des bourreaux pour les rendre à la poésie. Quelques lettres - pas plus - suffiraient pour raccrocher une fleur aux horizons perdus, arracher un soupir à l’oubli, retirer une peur à la vie, et bander à nouveau l’arc qui envoie valdinguer les douleurs. 

Si un jour j’écrivais, j’écrirais sans chercher à comprendre, j’accompagnerais simplement le mouvement, ses allants et ses reprises, son ressac et ses fugues, j’écrirais non pas en décrivant, mais en épousant le rythme.

Si un jour j’écrivais, j’écrirais avec mon ventre, avec mes cuisses, bras tendus en avant et en frappant le sol de la plante des pieds, comme dans une danse africaine. J’écrirais avec ma chair, avec ma faim, avec ma voix avec mes reins, pour que résonne ce qui est communié avec la terre. 

Si un jour j’écrivais, je puiserais dans les archives du monde pour nager à contre-courant vers l’amont de l’enfance. Je serais à la fois la maison, et la chaleur de la maison, et la fenêtre, et le regard rêveur jeté par la fenêtre, et le jardin, et le chat dans le jardin, et le chat qui d’un bond regagne la maison en passant par la fenêtre.

Si un jour j’écrivais, j’écrirais en caressant du plat de la main la quotidienneté de la vie et en prêtant attention à la moindre petite chose, anodine ou familière. 

Si un jour j’écrivais je redécouvrirais comment deux personnes se disent bonjour, comment Monsieur retire son chapeau, et comment le parfum de Madame s’évapore de son cou pour venir troubler le galant. 

Si un jour j’écrivais, je prendrais soin du désir, l’été serait précoce et on entendrait les cigales chanter dans notre chambre en plein hiver.

Si un jour j’écrivais, je ferais de l’écriture un geste d’amoureuse."

 

 POUR ESSAYER DE CONSONER AVEC LE DIRE POETIQUE DANS SA CONFIGURATION ÉTOILÉE :

 

  Et un jour j'ai écrit, comme cela, sans penser, la main posée sur les mots, les mots libres d'eux, libres de dire la joie, de dire toutes choses d'ici et là-bas, là où la voix porte au loin, où le ciel est une juste hypothèse, la mer un ressac amoureux, rythme de ton bassin à toi, la Poétesse qui féconde le cercle alangui des syllabes, puise le sens à même la chair, cette intime pulsation, cela vrille les reins, cela fore le sexe, cela hurle dans le vent des indifférents, oh, oui, saisir les mots par la croupe, les enfourcher, les endiguer, leur faire rendre leur suc, qu'ils disent la gemme dont ils sont faits, dire la courbure du galet, la meute grise des nuages, le rempart brun des tourbières, le ciel comme une étoupe, dire ta langue si belle, celle qui habite la braise de ta bouche, qui vrille ton corps sous leur meute blanche, car les mots sont du pur silence, une exacte émanation de qui ne saurait se livrer à une effraction qu'au risque d'une perte et pourtant ta mutité serait la pire chose et nous serions des enfants égarés griffant le vide de nos mains négatives et nous rentrerions dans la conque primitive avec des cris menus, des hurlements retournés, des plaintes spéculaires, ô souffle puissant de la langue par laquelle nous sommes au monde, ô déraison majuscule qui nous inclinerait à la perte de ces pierreries mentales, de ces efflorescences cutanées, car les mots sont une peau qui recouvre le monde, car les mots sont des doigts effleurant nos corps livrés à l'effroi des concrétions grises, des tumultes cendrés qui parcourent la terre et nous absentent de notre présence aux choses, de leur densité, de leur volubile érection, car les mots sont jouissance, arcature du désir, arche flamboyante, cela nous le savons du fond de notre détresse, c'est pour cette raison que nous sommes hommes à la langue arbustive, femmes à la gorge ployée sous la meute possessive du langage, ô Poétesse ne nous laisse pas orphelins des mots, ceci serait notre occlusion, notre perte à jamais dans les dédales sombres du néant, ô Poétesse enlace-nous des pampres vives de tes mains festives, nous sommes toute attente ! 

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2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 09:00

La solitude de l'écrivain

  (Sur une citation de Sylvie besson).

  3-copie-1

Gaston Bachelard

***

" Un homme solitaire, dans la gloire d'être seul, croit pouvoir dire ce qu'est la solitude. Mais à chacun sa solitude. Et le rêveur de solitude ne peut nous donner que quelques pages de cet album du clair obscur des solitudes. Pour moi, tout à la communion avec les images qui me sont offertes par les poètes, tout à la communion de la solitude des autres, je me fais seul avec les solitudes des autres.
Je me sens seul, profondément seul, avec la solitude d'un autre" ...

 

Gaston Bachelard

 " La flamme d'une chandelle"

*

 Ce thème de la solitude de l'écrivain est un des thèmes récurrents des essais consacrés à la littérature, de même qu'il constitue la trame réflexive de nombreux auteurs. Mais le problème qui se pose d'emblée est celui de savoir s'il existe une singularité de la solitude de l'écrivain ou bien si cette dernière n'est qu'une des déclinaisons particulières de cet état  commun qui étreint souvent les êtres au cours de leurs vies.

  Christian Bobin - ce magnifique écrivain contemporain à l'œuvre si originale -, déclarait lors d'une interview à "Psychologies.com", en Juillet 2009 :

  "Curieusement, ce sont quelques personnes, quelques rencontres, qui m’ont donné la solitude. C’est un don, qui m’a été fait. […] Vivre dans la solitude est un luxe, vivre dans le silence est un luxe. Je suis relié d’une façon qui serait difficile à exprimer. Une façon d’où viennent sans doute les livres, l’écriture. Oui… là, il y a sans doute un état paradoxal de la solitude telle que je peux l’éprouver."  - (C'est nous qui soulignons).

  Certes, la réponse contient sa charge d'étonnement, tellement nous nous attendions à une constatation dolente, à l'exposé d'un lourd et inévitable pathos dans lequel l'écrivain se fût réfugié afin de nous délivrer l'image conforme à sa supposée condition : celle d'une constante dramaturgie à laquelle faire face, genre de tribut à payer relativement à tout acte de création. "Don"; "luxe" par deux fois énoncé. Nous sommes invités à tutoyer "Luxe, calme et volupté" de Matisse alors que nous nous étions déjà disposés à entendre les sombres complaintes d'un Lautréamont ou bien à regarder les toiles cernées de finitude d'un Vincent sous le ciel d'Arles, par exemple "L'Autoportrait à l'oreille bandée", alors que la folie est déjà installée comme la dague d'une solitudeplantée dans une épiphanie dramatiquement atteinte.

  La position de Bobin : "Ma solitude est plus une grâce qu'une malédiction", ne signe pas cependant d'une manière radicale la légèreté de la solitude mais bien plutôt la pose comme une des conditions de possibilité de toute création. Comment, en effet, une œuvre pourrait-elle naître dans "le bruit et la fureur", au milieu des agitations mondaines, cernée des confluences étroites des habituelles contingences ? Certes l'on pourra argumenter que Sartre et Simone de Beauvoir affectionnaient le Café de Flore, lequel devenait le lieu de leur écriture :

 " Nous nous y installâmes complètement : de neuf heures du matin à midi, nous y travaillions, nous allions déjeuner, à deux heures nous y revenions et nous causions alors avec des amis que nous rencontrions jusqu'à huit heures. Après dîner, nous recevions les gens à qui nous avions donné rendez-vous. Cela peut vous sembler bizarre, mais nous étions au Flore chez nous. " - JP Sartre.

 Ce qu'il faut retenir de la dernière phrase de Sartre, c'est bien le : "nous étions au Flore chez nous", ce qui rend au célèbre Café, sa dimension hestiologique d'accueil, de foyer à partir duquel pouvoir faire naître une écriture. Car le tandem Jean-Paul/Simoneassumait sa solitude, faisant abstraction de l'environnement immédiat, sans doute à l'aune de cet admirable existentialisme portant à la révélation tout ce qui pouvait ressortir comme une des façons d'assumer sa propre liberté.

 Mais laissons Bachelard à sa solitude poétique seulement le temps  de comprendre de quoi elle est tissée. Souvenons-nous, simplement, que cet étonnant  prosateur aussi habile à traiter de l'imagination que du symbole ou de l'alchimie, était tout autant Philosophe que Poète. Et, soudain, nous nous sommes dotés d'une clé de compréhension insigne.

 "Nous ne savons rien de l'entretien du poète et du penseur qui habitent proches sur des monts éloignés…"   (Heidegger).

 Ici, c'est moins la proximité des deux disciplines, poétique et philosophique, que nous retiendrons que celle de la position commune sur des "monts éloignés". Cette belle métaphore nous incline à une soudaine verticalité. Nous sommes sur des "monts". Nous pensons à Montaigne : "Penser, c'est être à la recherche d'un promontoire" ; nous pensons à René Daumal et à son "Mont analogue",  à ce lieu éminemment symbolique inaccessible aux mortels, - seulement aux Poètes - nous pensons à ce redoublement de toutes les anciennes montagnes mythiques, Sinaï, Mont Meru, Olympe, alors que l'ineffable est en vue.  Mais comment pourrait-on être dans le voisinage des dieux, ces nervures de la pure transcendance, sans en partager l'étrange et immense solitude célestielle ? Car l'empyrée est cette démesure par laquelle l'homme tutoyant l'éther devient l'équivalent de la parole portée à son acmé, à savoir le dire poétique dans son essentialité.

  "Le poète est « l'entre-deux », celui dont le destin est de se tenir « entre les hommes et les dieux», et alors nous saisissons intuitivement ce que signifie ce délicat statut ontologique des "poètes […] (ces) demi-dieux destinaux, participant au mot divin, à la vérité originaire, et à l'être des mortels." 

  (Franck Darwiche - Le divin dans la philosophie de Martin Heidegger - L'art et la langue).

  Or, ici, nous saisissons bien l'essence de cet espace poétique, pur surgissement du verbe, langage porté à son flamboiement, profusion du dire dans le silence du monde, éclatement des mots dans les sphères de l'art. Ici est le lieu d'une immense solitude. Ici, plus d'agora où se rassembler en présence des autres Athéniens pour s'exercer aux vertus de la dialectique, plus de foule, plus de confluence humaine, seulement la place d'Hermès aux sandales ailées, le messager, le médiateur portant au regard du commun des mortels le chant poétique, la parole de l'origine, le breuvage auquel se ressourcer, la magique ambroisie. Tout acte essentiel, fût-il sacrifice, offrande aux dieux, acte liturgique, prière, méditation, contemplation s'abreuve à une même eau, à savoir celle d'un rapport sans détour, immédiat, au sacré, donc d'une relation dépouillée de ses artifices, des contacts avec le monde qui en altèreraient la pureté, autant dire l'exercice d'une voie solitaire. Identiquement à l'ermite, lequel, du haut de son météore s'adresse directement à son idole.

   C'est la condition même de Poète qui l'institue dans cette difficile position, qui l'exile au milieu des autres Existants, le pousse hors de sa patrie, selon la belle formule heideggérienne :

  "Le poète fait un voyage loin de sa patrie, ce même voyage de Hölderlin dans la pensée grecque, et revient, mais il ne rentre pas tout de suite chez lui."

(Franck Darwiche)

  Or tout voyage en direction de la patrie du langage est nécessairement solitaire. On n'entre pas dans l'espace de l'art comme on vient en compagnie de ses amis écouter un concert ou bien voir un spectacle. Le poèmeest toujours cette langue subtile, cette adresse sublime dont le Poète est le SEUL dépositaire. Les mots, il les confiera aux "pages de cet album du clair obscur des solitudes", se sentant seul "avec la solitude d'un autre", car pour le Poète, il y aura égale impossibilité à se relier aux dieux retirés dans leur ténébreuse réserve, aussi bien aux lecteurs, fragiles et tremblantes silhouettes que n'éclaire guère que " la flamme d'une chandelle", la poésieétant précisément cette lueur crépusculaire, cette teinte grise diagonale, ce passage d'un non-dit à un dit dans la majesté de la parole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 08:56

 

Victor-Hugo---Dolor.-1.JPG

 

Dolor-2.JPG

 

dolor 3

 

                                   (Source : BNF).

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2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 08:24

 

CONSCIENCE

 

On triche avec beaucoup de choses, jamais avec sa conscience.  

La conscience, jamais une abstraction, toujours immergée dans le réel.

Dans le corps mou de la vie, enfoncez le dard aigu de la conscience.

Opposer à la vacuité de l'inconscient collectif les lumières d'une conscience universelle.  

Pareil à une mine de graphite : le nécessaire aiguisement de la conscience.

"L'Inconnu sur la terre" de JMG Le Clézio :  Beautés secrètes du monde. Seulement visibles à

la lumière de la conscience.

L'invisible est le visible métamorphosé par la conscience.

 

CONSIDERATIONS INTEMPESTIVES

 

Les Autres n'existent pas. Hallucinations seulement.

Les bruits du monde ne sont que l'écho de tes pensées intimes.

 Cogito. Qui donc te prouve que tu existes vraiment ? 

 

 

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