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21 septembre 2013 6 21 /09 /septembre /2013 08:42

 

AFFINITES.

 

 

*Toute affinité a une origine matricielle.

*L'affinité n'est que la projection de la conque originelle.

*Nid - Conque - Creux : trois habitats où se focalise l'affinité.

*Temps de l'affinité : le Présent.

*Attaches terrestres : lieux où enraciner tes affectivités.

*L'affinité ne se dit pas, se VIT seulement.

*Tes affinités : un espace où loger ton propre jeu avec le monde.

*De toi à l'autre : l'espace de jeu des affinités.

*L'essence de l'affinité est d'être "une machine désirante" - désirée.

*Amitié, fusion des affinités.

*Affinités : plus dans le limbique et le reptilien que dans le néocortex. Pur jaillissement.

*Intuition : tremplin des affinités.

 

 

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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 10:21

 

AFFINITES.

 

 

*Nul jugement dans l'affinité. Pente de l'intuition.

*Affinités avec le TOUT du monde, l'arbre, la pierre, l'animal, l'homme.

*L'affinité n'est jamais sans les éléments. Eau - Air - Terre - Feu.

*Affinités. Non un propre de l'homme, mais de tout le vivant : plante, animal, minéral.

*Affinités naturelles. La mousse, l'eau, l'ombre.

*Jamais affinité ne se laisse appréhender par la sécheresse du concept.

*Ne cherche pas tes affinités, elles sont coalescentes à ton être.

*Tes affinités te définissent tout autant que tes empreintes génétiques. Peut-être mieux.

*Nulle affinité n'est gratuite. Projection d'une essence.

*Cherche en celui qui te fait face l'espace de tes affinités.

*La non-affinité est répulsive. Pôles identiques de deux aimants.

*Les fantasmes ne sont qu'affinités virtuelles. Espace du vide.

 

 

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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 08:47

 

AFFINITES.

 

*Jamais le Principe de Raison n'approchera d'un iota l'essence de l'affinité.

*Tout jeune enfant. Toucher, Regard, véhicules insignes de l'affinité.

*Déploiement de l'affinité. Ce qui me manque et que l'Autre m'apporte.

*Affinité : subtile alchimie du Même et de l'Autre.

*L'affinité ne se dit pas; elle s'éprouve. En cela elle est semblable à un acte de foi. Pur élan.

*Toute médiation a pour tâche de renouer les fils rompus de l'affinité.

*La folie ordinaire est l'enroulement sur soi d'une affinité sans fin et sans but. Errance.

*L'affinité est le fil d'Ariane existentiel qui nous délivre du labyrinthe.

*Affinité, jamais une équation. Du vécu à l'état pur.

*Dionysiaque ou apollinienne, peu importe la coloration. Seule compte l'affinité.

*Affinité. Mode d'approche phénoménologique. Jamais logique.

*Affinités intemporelles. Modes éphémères.

 

 

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 08:36

 

AFFINITES

 

 

*Comme Adam et Eve, mettez vous à nu. Parcourez les sillons de votre corps; sentez-y les picots, les élévations, les minuscules éminences : ce sont vos affinités corporelles, vos points de contact avec le monde.

*Toute affinité véritable est empreinte d'un style.

*L'affinité ne se révèle jamais mieux qu'au plein du silence.

*Affinité : alphabet de la relation humaine.

*L'affinité attache les signifiants entre eux afin qu'ils signifient.

*Toute affinité profonde apparaît comme révélation du monde.

*L'affinité portée à l'exigence, voie d'accès à la sagesse.

*L'affinité. Jamais sédentaire. Toujours nomade.

*Affinités entre deux êtres : toujours un chemin à double sens. Topologique. Sémantique.

*Affinité relative : euphémisation du sens.

*Non-affinité absolue : guerre - tyrannie - xénophobie.

*Polysémie de l'affinité. Langage du corps, des sens, des percepts, des affects.

 

 

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:00

 

La nuit indigo.

 

bi-copie-1.jpg

 

Source : voirlemonde.com/algerie.

 

  Rien ne bouge sur les vagues de sable et le ciel est une voile tendue aux confins de la nuit. La brume du jour est réfugiée dans l'anse des barkhanes. Sur son tapis de laine le corps de Yuba a posé son empreinte parmi le froid de l'aube. Il est immobile, attentif au silence, à la reptation muette des racines dans les veines de la terre. C'est comme un murmure venu des profondeurs, une voix secrète lui disant l'instant unique de son âge nubile. Alors il repense aux paroles du vieux Wajir dans l'ombre claire de la tente, à ces paroles rapides qui recouvraient sa peau d'une nuée d'abeilles.      

Il repense à ces mots qui écrivent son destin de jeune Touareg, lui disent sa vie future placée sous l'emblème du troupeau, sa respiration accordée au sable et à la lumière, sa peau lissée de vent et de soleil.

  Yuba se lève, sort de sa tente. Sous la ligne blanche du ciel il distingue à peine les abris de drap au milieu de l'agitation légère des oyats, l'étendue de sable couleur d'argile, l'enclos des bêtes encore assoupies. Il fait quelques pas sur le sol durci, étire ses membres. Peu à peu la vie du désert entre en lui. Il sent sur sa peau le souffle tendu de l'harmattan, dans ses talons durcis l'incision des épines d'acacia, dans ses reins le chant multiple des eaux souterraines.

  Yuba est vivant. Infiniment vivant sous la tension de l'aube, tout près des tentes où dorment ses semblables, pareils à des ombres fragiles. Le jeune berger pousse la porte de branches, pénètre dans l'enclos. A peine quelques remuements, quelques soupirs étouffés sous les toisons épaisses. Robes grises des ânes mêlées à la laine des chèvres, aux tissus élimés des dromadaires. Seule, Nyala, la chamelle blanche, a les yeux ouverts sur le ciel qui s'éclaire. Yuba retire les entraves de ses pattes, glisse ses doigts dans la fourrure douce comme l'écume. Sur sa bosse en forme de dune, il pose la selle de cuir au dossier élevé, teinté de noir.

  Nyala sort de l'enclos. Yuba lui donne un bouchon d'herbe pour calmer sa faim. Le silence est tendu et dans le camp nomade l'on n'entend que le long craquement des fissures de terre. Bientôt l'air est pris de soudaines vibrations alors que le soleil commence sa lente ascension. Il est l'heure, pour Yuba, d'empiler ses ustensiles dans une toile, d'y ranger quelques provisions, de se vêtir. Il s'habille de l'ample daara aux plis multiples, entoure son visage du taguelmoust blanc qui le protègera du sable, du vent, du souffle chaud du désert. La jeune chamelle est accroupie dans l'ombre de la tente.

  Yuba arrime sur ses flancs les sacs de toile, les outres remplies d'eau. Juché en haut de la nacelle de cuir, Yuba domine maintenant le campement, les cercles des enclos, les buttes de sable qui se décolorent sous la lumière. Devant lui, vers le sud, l'unique piste qu'empruntent les caravanes : long trait brun parmi les touffes d'euphorbes et les damiers parsemés de cailloux. Yuba oscille sur son vaisseau blanc, pied posé sur l'encolure et la vie autour de lui est semblable à une île aux contours incertains. Plus rien n'est réellement visible et le disque du soleil se confond avec la courbe des dunes, leurs lunules d'ombre, le poudroiement doré du sable. Parfois des mirages comme si des hommes invisibles et secrets glissaient derrière le fil de l'horizon, minces lignes bleues émergeant à peine de la mémoire.

  Yuba sait cela, cette sorte de magie tout au fond de son corps, sur l'envers de sa peau. Il sait ces choses impalpables et silencieuses qu'aucun langage ne pourra jamais dire, aucune parole proférer. Il sait que, dans quelques heures, lorsque le jour aura basculé, se couvrant d'ombres longues, il se retrouvera, lui aussi, de l'autre côté du monde, immergé dans la grande vague bleue, dans les profondeurs marines des peuples solitaires. C'est sans doute ce qui le fait avancer, ce qui donne à Nyala son rythme lent et séculaire comme si, elle-même, du fond de son instinct, percevait la nécessité du chemin à accomplir.

  Alors que le soleil est au zénith, tout entouré d'étincelles, le dos de Yuba est pareil à une plaine aride parcourue de minces filets d'eau. Lèvres durcies par le vent chaud, il boit de longs traits d'eau, puis asperge le mufle de la chamelle. L'air est de plus en plus sec, dressé comme une enceinte et l'horizon est un cercle qui se referme sans cesse. Il n'y a plus alors, sur ce coin de terre calcinée, que cette volonté tendue, cette progression aveugle vers la nuit promise. Parfois, au loin, dans la brume brûlante et les tourbillons de poussière, Yuba devine les silhouettes tremblantes de cases de boue et de branches, les bras aigus des acacias qui griffent le ciel.

  Le puits Bozum n'est plus très loin maintenant. Yuba le connaît pour y avoir fait s'abreuver les troupeaux à la saison sèche mais ses yeux voilés par la sueur sont deux minuscules fentes où se perdent les images. Bientôt émerge de la plaine de cailloux, un amoncellement de pierres que surmontent des branches torturées, mêlées à d'anciennes cordes et, à côté, des bassins de lave posés sur une terre aride, fissurée. L'eau est là, à quelques dizaines de mètres sous la croûte gercée, qui attend les hommes égarés.

  Yuba met pied à terre, attache la corde du puits à la selle de cuir, encourage Nyala qui avance lentement sur le sol couvert d'empreintes de sabots. Alors que la chamelle s'éloigne sur le sentier de travail, la poulie grince sur son axe de bois et l'on entend le récipient de tôle racler les bords de terre cuite. Lorsque le bidon surgit à la lumière, Yuba le saisit d'un geste vif, le fait basculer et l'acequia se remplit d'une eau gonflée de bulles et de limon qu'il se met à boire longuement alors que Nyala aspire avidement le liquide, ses flancs bientôt gonflés comme une jarre. A l'ombre d'une toile tendue, Yuba, assis sur la margelle, mâchonne quelques morceaux de tadjella qu'il mélange à des dattes sucrées. Parfois, entre deux bouchées d'herbe, Nyala réclame la part qui lui revient. Puis arrive l'heure du repos alors que le soleil commence à peine sa descente oblique. Yuba, peu à peu, s'enfonce dans un rêve cotonneux, au creux d'une immense blancheur .                                                                                                          

   Des flammes dansent sur la neige, alternant avec des tons bleus pareils aux fentes des banquises. Au milieu de la chute des flocons, parmi les dents aiguës des glaciers, c'est le vieux Wajir qu'il entend chanter, psalmodiant les signes de son peuple : la cohorte infinie des dunes, l'éclat du sel sur les lagunes, le vertige de l'eau dans la nuit dense des puits, le visage magique des enfants et leurs reflets de cuivre; la beauté des femmes aux cheveux tressés, le large cercle des créoles à leurs oreilles, les tatouages de leur peau pareils aux ailes des scarabées, leur regard sombre hanté de désir. La voix du vieux Wajir n'est plus bientôt qu'un écho lointain, une plainte semblable à celle de l'archet sur la corde de l'imzad.

 

  Sa soif étanchée, la chamelle a repris son rythme. Yuba accompagne le balancement de gestes souples, le pied toujours posé sur l'encolure. L'air est encore compact mais sa trame se relâche insensiblement. L'immense plateau de pierres et de sable vire au sépia, au rouge assourdi comme si les prémices de la nuit naissaient du sol lui-même en de longues éclaboussures. Tout au sud, à la limite de l'horizon, les roches du Tassili sont déjà perceptibles. Elles habitent le ciel de leur haute mémoire et Yuba éprouve un frisson en les apercevant. Il n'a plus besoin de la mélopée du vieux Wajir pour sentir en lui de lentes harmonies, une musique intérieure venue de très loin, qui fait de son corps le lieu d'une rencontre. Rencontre réelle, charnelle, palpable comme si l'arche du temps était abolie, son peuple à portée de main.

  Maintenant le chaos de roches sombres est devant lui. Entassement de blocs géants parcourus de sinueuses failles. Blocs de basalte diluviens. Ponts de pierre ouverts sur le ciel. La lumière est basse et elle grandit tout. L'ombre de Yuba projetée sur les grandes plaques minérales ressemble à la figure simple de son destin. Tout peut s'y lire, s'y déchiffrer. Plus rien n'est hiéroglyphe, pas même les caractères tifinagh inscrits sur les dalles polies. Tout signifie soudain, tout devient lumineux et le mystérieux alphabet se met à dévoiler ses formes : le cercle avec son point au milieu, le signe pareil à l'éclair, celui imitant l'arbre, celui de l'homme aux bras arqués vers le ciel. Ces signes et lui, ces pierres et lui, c'est pareil, c'est fait de la même matière, c'est tissé de la même histoire, c'est un espace commun, un temps condensé, une seule et unique conscience.

  Yuba parcourt les pierres à la façon des nuages qui glissent sous le ciel. Il veut tout toucher, tout voir, sentir son corps grandir, affluer jusqu'aux rives du passé, aux confins de l'espace. Yuba entre dans la grotte magique, le lieu sacré où sont gravées les empreintes de la vie. Et soudain, devant lui, ce sont ses ancêtres qui lui parlent depuis leurs images inscrites dans la roche. Ce sont les hommes et leurs dromadaires, les hommes et leurs bœufs, leurs flèches et leurs peintures corporelles; ce sont les femmes richement vêtues, aux si belles parures.

  Yuba est saisi d'un vertige, d'une ivresse. Du bout de ses doigts enduits d'argile, il dépose sur un mur de grès vierge, sa propre effigie, celle de Nyala la chamelle blanche, celle du vieux Chef; il peint les mélodies de la langue tamasheq, la selle touareg surmontée de la croix du sud, les images des zébus bororooji aux cornes immenses, la croix de Tahoua avec les quatre coins du monde; une multitude de points et de traits, de lignes droites et de courbes, de spirales dont il est le centre et l'ondoiement. Toute une mélodie de rouge, semblable au sang qui coule dans ses veines.

  Lorsque Yuba sort de la grotte, le jour a baissé. Le ciel s'est assombri, couleur de céladon et la terre est semblable à une vieille écorce ternie par le temps. A ces signes où la nuit se devine déjà, Yuba sait qu'il doit faire halte, reposer son corps, le disposer au long voyage qui, bientôt, l'habitera. Il entrave les pattes de la chamelle, lui jette une botte d'oyats, vide l'eau d'une outre dans un bidon de tôle émaillée. Il s'allonge sur une dalle de basalte, entouré de sa daara blanche, immobile.

  Puis tout s'inverse, la terre s'éclaire alors que le ciel se teinte d'une encre profonde, dense. La lune, à l'orient, n'est qu'un mince croissant, une parenthèse portant l'infime trace du jour. Peu à peu les étoiles s'allument : le triangle de la Girafe, la ligne brisée de Persée avec le clignotement d'Algol, plus  à l'ouest l'éclair de Cassiopée, Pégase et Markab, le long pointillé de la Baleine; puis, au sud, le lacet fermé du Poisson Austral avec, à sa proue, le phare de Fomalhaut.

  Yuba est fasciné par cette lumière lente venue des confins de l'espace, des limites du temps. Et soudain c'est un brouillard qui voile ses yeux, une douce pluie qui éteint une à une les constellations lointaines, les fait se dissoudre dans la cendre noire de la voie lactée. La nuit s'est déployée, d'un bout à l'autre de l'horizon, une nuit entière, lourde, enveloppante à la façon d'une immense toile. Il n'y a plus maintenant qu'une large nappe indigo qui confond tout, les roches anciennes du Tassili, les mines de sel de Taoudéni, la sourde ondulation des dunes, le balancement léger des oyats, les campements au loin, où dorment les Touaregs sur les peaux de chèvre, les acacias levés dans le marécage sombre du ciel.

   Yuba sait que son peuple est là, tapi dans les buissons d'épines, près des cailloux du désert, dans les failles qui creusent le sol jusqu'au socle de la terre, sous la voûte immense du ciel et peut être même dans la bosse de Nyala doucement phosphorescente dans l'air chargé de bitume.

  Yuba le sait maintenant, dans toutes les fibres de son corps, le sent dans les minuscules vibrations de sa chair, le battement de son sang. La nuit indigo est en lui et trace son chemin, palpite et s'étoile, se ramifie, coule à la façon des filets d'eau dans la gorge étroite du puits Bozum. Infinité de ruisselets qui glissent sur la peau du visage, le font resplendir dans des teintes de briques solaires, mouillent le fin duvet qui habite sa lèvre et le collier de barbe ornant ses joues est pareil au croissant de la lune. Infinité de linéaments tatoués sur son torse d'éphèbe, infinité de signes qui gravent sa peau, des hanches souples à l'ombilic creusé d'ombre, du bassin doucement incurvé aux longues jambes se perdant dans la nuit d'ébène.

  La nuit indigo est un vent qui le parcourt de l'intérieur, une lumineuse respiration gonflant ses alvéoles, un long fluide inondant les rhizomes de ses vaisseaux. La nuit indigo est une onde portant dans ses membranes le peuple des femmes nomades qui tissent la laine, le peuple des Atbara, des Kassala, des Raga; le peuple des bergers, les Wau, les Kutum, les Bousso, les Muglad ; c'est aussi un rassemblement de murmures très anciens émergeant des limbes, celui du soufflet rauque d'Arzal le forgeron; celui des gouttes pressées d'Anzar, le dieu de la pluie.

  Yuba n'a plus besoin de rien maintenant. Il lui suffit de sentir se répandre en lui la longue lignée des Imohaghen, les hommes libres du désert, alors que la dalle de basalte engourdit ses membres et que le sommeil le gagne, en de longues vagues successives, là où palpite la lumière imperceptible du rêve.

 Au milieu des collines de sable et de blocs de rochers, miroite une eau verte à la clarté irréelle, entourée des plumets des oyats, des têtes légères des palmiers. Une oasis emplie de silence avec, tout en haut de l'horizon, les silhouettes éphémères d'une citadelle de terre. Nyala s'est débarrassée de ses entraves et s'abreuve longuement à une source claire. Yuba se lève, glisse jusqu'au lac où le jour n'est encore qu'une vapeur incertaine. Il s'allonge sur le sol, rampe à la façon des lézards. La rive est fraîche, légèrement humide, encore cernée par les ombres de la nuit.

  Le jeune berger s'approche, se penche pour se désaltérer. Les linges qui l'enveloppent flottent autour de lui, assourdis de teintes profondes semblables à la gorge palpitante de l'iguane, aux ocelles métalliques du paon. Son visage est beau, sombre, avec de longues coulures d'indigo que soulignent le mince filet de ses moustaches, le collier de barbe en forme de faucille.

  Yuba en est sûr, maintenant, il a franchi l'âge nubile, il est de l'autre côté de lui-même, avec les Hommes Bleus si mystérieux qu'ils se confondent avec le vent, le soleil, le moutonnement des sables, le lainage des troupeaux. Yuba flotte dans l'air chargé de poussière et son ample daara est un sombre miroir où se reflètent les images du monde. Le pouvoir est en lui, maintenant. Celui de faire naître, d'un simple clignement d'yeux, dans l'arc étréci de ses paupières, le peuple du désert. La vision de Yuba est immense et rien ne lui échappe. Elle est multiple, habitée par les milliers d'yeux, les milliers de consciences de sa tribu. Ses oreilles sont des conques où se rassemblent des nuées d'échos.

  Alors il joue à emplir son corps de toutes ces merveilles qui habitent l'espace et que personne ne remarque : les déplacements infimes des colonnes de fourmis, la lente élévation des cônes des termites, le vol lourd des criquets, celui, léger, du petit guêpier, les notes blanches et noires du traquet moula moula, la course rapide du sirli des sables.

  Mais ce qui l'attire le plus, ce sont tous les endroits où vivent les hommes,  la terre fouillée par les houes, les enclos d'épines où paissent les bêtes, le travail des femmes qui pétrissent la pâte de la tadjella dans une auge de pierre, puis la cuisson odorante de la galette dans la cendre, sous le sable chaud. Il aime aussi entendre le cognement régulier du pilon dans les lourds mortiers de bois, voir voler la farine, couleur de paille, regarder le thé brûlant versé dans les verres ciselés d'où s'élève une mousse aérienne, écouter la navette faire son bruit d'insecte entre les fils de trame, deviner le choc sourd de l'outre au contact de l'eau dans la gorge perdue des puits.

  Il voit l'étroite mare de boue dans laquelle piétinent les troupeaux de buffles bororooji, leurs robes de goudron, l'arc de leurs cornes découpées sur le ciel, les bergers aux corps étroits tenant de longues branches, le cercle des chèvres blanches et, plus loin, les dunes hérissées de maigres touffes vertes .

   Il voit les villages de terre, les cases brûlées de soleil qui ressemblent si fort au cuir des vieux reptiles, les huttes couvertes de boue et de nattes tressées, les barrières de branches dénudées, les vaches errantes à la peau tapissée de mouches plates, les enfants nus jouant avec des bâtons, les femmes élancées, vêtues de bleu, une jarre d'eau sur la tête.

  Il voit tout, l'enclos de Nyala, là-bas, très loin dans la brume de sable qui se teinte de mauve, les barrières de branches levées contre le vent, le toit de toile de sa tente, celle où est Meshra qui, depuis toujours, l'attend pour devenir sa compagne, traire les chèvres, élever les chamelles, rouler la pâte des galettes, poursuivre le lignage des Hommes Bleus.

Le village est encore loin et la lumière est de plus en plus basse sur l'horizon. Bientôt il n'y aura plus dans le ciel que le scintillement des étoiles et le chemin blanc de la Voie lactée. Alors, pour Meshra, pour son peuple aussi, pourra commencer la longue et belle nuit de l'indigo.

 

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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 20:18

 

Elui : l'empreinte siamoise.

 

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Photographie : Miloslav Stibor. 

 


"Il y avait certes des limites physiques, il fallait séparer nos souffles, s'écarter, s'espacer, se lever, se dédoubler, et c'est toujours autant de perdu. Quand on a deux corps, il vient des moments où l'on est à moitié."

(Romain Gary - Clair de femme)

 

 

Sur une page de : "Le cœur en dehors".

 

 

 

  C'est ainsi, certains mots, il faut les utiliser avec précaution, les prononcer du bout des lèvres, les chuchoter comme s'il s'agissait d'un secret. Le mot "amour" est l'un de ces mots. Souvent galvaudé, déformé, employé à tort et à travers, suspect d'hypocrisie, de calculs, de projets, parfois troubles, illisibles. Peut-être s'agirait-il de le penser, de le formuler à l'aune d'une voix intérieure et puis garder le silence. Peut-être. A moins d'user d'un stratagème, d'une astuce lexicale. Le langage a des ressources infinies.

  Mais que voyons-nous sur cette image ?  Dans le grain floconneux de la photographie, comme pour rendre l'atmosphère plus mystérieuse, impalpable, indicible, se révèlent deux corps, celui d'un homme, celui d'une femme, du moins pouvons-nous le supposer. Deux corps alanguis, possiblement après l'amour, chacun ayant regagné son antre de chair, la conque de ses pensées, le lieu de son hypothétique poème. Image silencieuse, reconduite à sa matrice originelle, comme pour dire la rareté de l'instant, la méditation, la contemplation. Rien ne bouge, rien ne dissipe et contraint à autre chose qu'à soi, juste appuyé contre la présence de l'autre. Symbiose, osmose par lesquelles les êtres communiquent du-dedans de leur conscience vers un genre de ligne de crête commune et alors se réalise une fusion qui, habituellement, se  nomme "amour". Certes, mais ce mot est abstrait, imprécis, débordant de ses propres limites, sublimant les sentiments humains, ou bien s'adonnant à tout ce qui fait phénomène, pêle-mêle, aussi bien l'amour des animaux, que d'une voiture ou bien d'un vin, d'un mets. Il est de bon ton d'aimer tout, indifféremment, d'un même envol du corps, de l'esprit, de l'âme. Aussi bien du sexe, fût-il vert comme un fruit non parvenu à maturité.

  Mais il faut prendre du recul et passer par d'autres images, avoir recours au texte, donc au langage. Il faut vivre sur le mode de "Terra amata" de Le Clézio, avec Mina et Chancelade"en restant trois jours et trois nuits enfermé dans une chambre d'hôtel" et éprouver ce qu'est l'amour, physiquement, matériellement jusqu'au tréfonds de son corps, mais aussi existentiellement, ce genre d'aventure non reproductible, extraordinaire au sens strict, inévitablement liée à l'idée de finitude et sentir toute la haine du monde accumulée, dressée contre les murs de la pièce, menaçant de tout envahir et de détruire cet amour que l'homme, toujours, construit à grand peine :

 

  "Dans la chambre aux rideaux tirés, on sentait qu'il y avait encore beaucoup de lumière, beaucoup de lumière blanche et dure qui voulait entrer de force dans la pièce … […] …Le monde autour de la chambre appuyant de tout son poids, en quête d'une fissure par où il pourrait déverser les flots du bruit et de la chaleur."      (Terra amata. pp 97 - 106).

 

  Alors maintenant l'on comprend mieux l'image dont nous essayons de tirer du sens, l'on perçoit pourquoi l'Amant et l'Aimée sont dans cette position quasi-fœtale, collés l'un à l'autre, attitude siamoise, écho gémellaire dont son propre corps éprouve le besoin afin de ne pas succomber à ce qui pourrait advenir. Car l'amour est un danger. Celui de se perdre soi-même; celui de perdre l'Autre par lequel nous nous situons deux coudées au-dessus du Néant. Car aimer, c'est cela, en définitive, se soustraire au fâcheux, à l'innommable, à la noyade au milieu des "flots du bruit et de la chaleur". C'est une exigence de notre lucidité que d'apercevoir, toujours, sous les orbes signifiants et gracieux de l'amour, le visage grimaçant de Thanatos, lequel veille le moindre de nos faux-pas.

  Le sachant ou à notre insu, l'amour nous le réfugions dans la lumière grise de la chambre, rideaux tirés, dans le silence cotonneux des sentiments alors qu'au-dehors, en pleine lumière se décline la confondante dramaturgie humaine. L'amour a besoin du gris, de l'ambiguïté, de la demi-mesure, du passage d'une clarté à une autre clarté. Le blanc est une offense, lorsque le soleil est au zénith et qu'il brûle en un seule longue flamme incandescente, une verticalité qui détruit, aveugle, blesse. Le noir  de la nuit est identique, quand tout sombre dans une manière d'incompréhension, de régime refermé sur lui-même, laissant les Amants soumis à une horizontalité compacte, dense, mortifère. Plus rien n'est alors visible. Seule une clarté diagonale est possible, aubecrépuscule. Les teintes y sont atténuées, adoucies, semblables à la cendre, la lave, la pierre ponce.

  Aubecrépuscule, pour la seule raison qu'il y a homologie de passage, de relation, de médiation entre la qualité de la lumière et le flux, le fluide, les sentiments transitant d'une âme vers l'autre, d'un corps l'autre, d'une dérive l'autre. Tout est contenu dans cette fuite diagonale du jour qui est chemin diagonal de l'amour. Cette chambre envahie de lumière grise, nous pourrions la comparer à cette merveilleuse invention platonicienne de la chôra, cet espace de médiation compris entre l'Intelligible et le sensible, cette matrice invisible, inexistante à proprement parler mais sans laquelle jamais le lien ne pourrait s'établir entre ce qui est inapparent  (l'amour, pour notre sujet) et ce qui prend corps dans les Amants, à savoir précisément le phénomène de cet amour sensible avec ses quantités de déclinaisons, ses tumultes, ses revirements, ses exhaussements.

  Car, tout ce qui est directement accessible à l'âme (toujours selon le concept platonicien), pour devenir réalité a besoin de cet espace forcément obscur, difficile à imaginer même avec le secours de l'intellection et dont, pourtant, nous devons bien faire l'hypothèse si nous voulons comprendre quelque chose à ce qui, constamment, nous fait face. Seule la "fulguration du rêve" (selon la belle expression du philosophe Jacques Garelli) est à même de révéler cette région sans doute aux confins de l'imaginaire, de la poésie aussi, lieu de circulation et de transhumance, de transition alors que son action même, véritable convertisseur d'énergie des images, nous délivre dans un identique mouvement de compréhension, aussi bien l'idée de l'amour que son apparition terrestre, incarnée, hypostasiée.

  Et pour traduire cela, ce sentiment par lequel nous prenons acte de L'Amour, de l'Amant, de l'Aimée, en dehors du rêve, nous disposons du langagedes mots, de leur apparence formelle, de leurs signes symboliques, dont parfois, certains, malgré leur modestie, nous disent dans une rhétorique réduite à leur plus simple expression, la dimension du sublime dont l'hommela femme sont toujours les figures destinales.

 

Ainsi le simple trait d'union :

tui

entre ELLE et LUI :

ELLE - LUI

indique-t-il, à titre de symbole

ce que la chôra

en langage onto-cosmo-métaphysique

laissait se manifester

à notre entendement

et qu'un artifice typographique

pourrait remplacer

dans la simplicité,

l'Amour

unissant

 les Amants

en une

seule

et

même

entité :

 

ELLE-LUI

ELLELUI

ELEUI

ELUI

 

ou

la fusion

des Contraires.

Un

nouveau

nom

pour

 

l'AMOUR.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 19:50

       

cl

Source : Mardecortésbaja.com.

 

 

COMICS

 

*Comme les moines : vivre de prières et de Grande Chartreuse.

*N'acceptez jamais de vous faire piquer par la mouche du "coach", vous y perdriez votre âme.

*Belles pulpeuses, vous risquerez-vous jusqu'à la Silicon Valley ?  

*Belles pulpeuses-siliconées, riez donc tant que Ronsard vous célèbre. La fin est pour bientôt.

*Eves siliconées : un corps CEINT dans un esprit SEINS. Piège des homophonies.

*"Touille-Cerveau" - "Remue-méninges" - Une aimable plaisanterie qui ne trompe guère que les neurones abusés par la mode. Vivre d'abord !

*Mon Grand-Oncle François ne lisait que "Manufrance", ça ne l'a pas empêché de vieillir.

*Le "coach" est au sportif ce que les morpions sont aux parties : des PARASITES.

*En matière d'écologie, c'est comme à la bataille de Fontenoy : "Messieurs les Anglais, tirez les premiers !"

*Le corps n'est jamais la condition de la pensée. Un cul-de-jatte pense autant que vous. Peut-être plus !

*On panse le corps. Rarement le pense-t-on.

*Don Juan : dessous féminins. Chacals : dessous de tables.

*Anorexiques : planches habillées. Chacals : planches à billets.

*Les testicules du "chacal"  (autre nom pour le Riche) se nomment les bourses. Son lieu préféré : la Bourse.

*Esthéticienne : masser le corps pour atteindre l'âme. Parfois ?

*Ne dites pas "Je t'aime", mais "Je m'aime en toi".

*La vérité sort de la bouche des enfants. Les hommes politiques ne sont jamais des enfants.

*Comme la dilution homéopathique, la vérité est infinitésimale. 

*La plus profonde vérité est semblable à l'oignon des hivers rigoureux : elle s'habille de plusieurs peaux.

*Vérité compassionnelle : "Mon pôôôvre Mari", disait-elle et le "pôôôvre" en question était un bienheureux qui reposait en paix.

* Mieux vaut être Agrégé de Lettres que Désagrégé de l'Être !

* Ma seule consolation en matière de finitude : passer l'arme à GAUCHE !

 

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 10:40

 

ba

 

Boule d’argile inscrite en chypro-minoen 1, d’Enkomi, 16e-11e s. av. J.-C. Paris,

Musée du Louvre, AM 2335.
Source: http://commons.wikimedia.org. 

 

 

 Esprit de géométrie, esprit de finesse.

 

Labesse. - Ce sera sans doute la fin de Robinson, pour la simple raison que "solitude" rime, philosophiquement parlant avec "finitude", n'est-ce pas Aristote ?

Aristote. - Ton raisonnement n'est pas faux mais il est tout simplement entaché d'un excès de raison. Tu as donc eu recours en priorité à ton "esprit de géométrie" qui s'est porté sur la sphère et ses contours, alors que ton "esprit de finesse", s'il s'était exercé, aurait traversé la sphère et serait parvenu dans l'intimité de la matière qui, chacun le sait, est parfaitement divisible.                                                                                                                           

"L'esprit de géométrie" procède d'une vision extérieure qui calcule et envisage la matière sous la forme de la sommation, c'est à dire qu'à un objet déterminé et visible elle ajoute un autre objet déterminé et visible et ainsi elle tend vers l'infiniment grand, l'infiniment palpable, l'infiniment matériel.  "L'esprit de finesse", lui, s'insère au travers des choses, fissure les parois, divise la matière en molécules, atomes, protons, quarks et ainsi jusqu'à l'infiniment petit, l'infiniment perceptible, l'infiniment immatériel, et crée donc toujours, par l'effet d'une division, un élément semblable à l'élément d'origine, qui en possède les facultés, les virtualités, les possibles.  ...Or, Julesl'Alchimiste pour doué qu'il est, n'est pas magicien et ne peut donc multiplier la boule d'argile à l'infini, à la façon dont le Christ avait multiplié les pains pour les offrir à ses disciples, alors qu'il lui est possible de la diviser cette boule, par exemple en deux parties égales. Ce qui revient à dire que notre boule d'argile en forme de Robinson - que nous observons pour l'instant en tant que métaphore de la solitude et à laquelle notre entendement cherche à trouver une issue -, ne peut s'offrir à nous que sous l'espèce de la division et non de l'addition. Ce qui veut dire que l'Alchimiste, plus que d'un athanor rougeoyant, aura besoin d'une simple lame qu'il appuiera au centre de la sphère pour en tirer deux demi-sphères, égales et esthétiques, dont la simple vue ravira ses yeux contemplatifs. De cette manière simple et déterminée, il aura permis à Robinson de disposer d'un vis-à-vis et la solitude ne sera plus, dès lors, qu'une simple virtualité.

Labesse. - Mais, Aristote, il y a une chose qui me chagrine dans ta vision de l'altérité, car elle s'exerce à partir du MÊME qui se divise pour, en quelque sorte, s'offrir à lui-même en miroir. Il ne s'agit là que d'une vision autocentrée qui ne met en jeu que de l'identique face à de l'identique !

Aristote -  A vrai dire, j'attendais ta réaction et je dois avouer qu'elle est quasiment logique, à défaut d'être naturelle. La Nature, elle, n'a que faire du souverain "principe de raison" qui ne se présente aux hommes, le plus souvent, que comme un facile et rassurant "miroir aux alouettes".

                                                                               

 

La Raison et la Re-Présentation.

 

... Lorsque la raison s'applique à observer un objet du genre de la boule d'argile, elle ne met en jeu qu'un processus de "re-présentation", lequel s'imprime sur la "rétine de notre entendement". Or je dis bien, Jules, il ne s'agit là que d'une "re-présentation", c'est à dire d'une chose qui se présente à notre intellect sous forme d'image, après que sa saisie correcte en a été réalisée à partir de la perception de nos sens. Lorsque tu parles de la seconde demi-sphère d'argile et que tu la qualifies "d'identique", tu plaques, sur sa propre réalité de demi-sphère, ton schéma représentatif, autrement dit, tu introduis de l'homme, de l'anthropologique, du subjectif au sein de la matière, de la nature. Donc tu ne "juges" pas, tu n'évalues pas la chose qui te fait face dans sa "réalité de chose", mais tu y apportes - toujours la tentation de la sommation -, ton propre "grain de sel", si je puis dire, le grain en question pouvant se mesurer à l'aune de tes expériences, de tes goûts, de tes sentiments, de tes états d'âme et, ce faisant, tu auras transformé la chose en autre chose qu'elle-même, tu auras altéré son "essence" en y introduisant, en toute bonne foi, une bonne dose "d'existence". Tu auras compris que cette façon d'ajouter des prédicats totalement subjectifs à la chose "naturelle", est contraire à son esprit même et que la chose, dans cette optique-là, ne peut que varier au gré des observateurs qui, s'appliquant à la décrire, modifient toujours son aspect premier, son "eidos", sa forme initiale. La chose alors n'est plus fixe, mais constamment changeante, mouvante, insaisissable et c'est pour cette raison, Jules, que je parlais, il y a peu, du "miroir aux alouettes de la Raison".

 

 

 

 

 

 

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 16:13

 

220px-Alchimia.gif

 

Allégorie de l'Alchimie.

Source : Wikipédia.

 

 

 L'immersion dans Speranza.

 

... Donc, Jules, nous arrivons ici au terme de la démonstration et je ne doute guère que ton esprit critique en ait conclu que, pour Robinson, l'issue ne pouvait être que celle de l'immersion dans la grotte symbolique de Speranza, seule capable d'aménager un séjour et une assise à une condition humaine que la nature hostile de l'île avait mise à rude épreuve.

 

   La chaleur s'atténuait lentement et le soleil avait commencé sa course descendante. Des taches d'ombre et de lumière dessinaient plein de lunules et posaient des faisceaux mouvants sur les robes des élégantes Ouchiennes dont les cercles s'ouvraient comme la soie des corolles. Simonet, qui venait de rejoindre le groupe, butinait comme un papillon autour de Calestrel, Garcin et les autres. La joyeuse troupe se rapprochait dangereusement de notre cénacle, ce qui avait pour effet d'agacer Aristote, de faire gonfler son goitre couleur de bronze et de corail et de le faire roucouler de bizarre manière, à la façon de Démosthène qui aurait avalé, un à un, ses cailloux.

  Aussi le Philosophe m'enjoignait-il de l'écouter attentivement car il voulait conclure avant que la troupe de moineaux ne débouche sur les bancs peints en vert. Nous reprîmes donc l'exposé où nous l'avions laissé, feignant de ne pas voir les membres de la Confrérie, à cause du soleil qui les nimbait de mystère à la façon des mandorles des Saints et c'est un peu comme s'ils avaient déserté la terre et étaient montés au Paradis pour raconter à Saint Pierre les dernières nouvelles d'Ouche et des environs.

  Aristote, à nouveau pressé d'en découdre avec la Philosophie, chercha à m'inculquer, aussi vite que le lui permettait son élocution colombine, quelques vérités dont il espérait que je les recevrais comme des arguments irréfutables.

Aristote. - Jules, il faut que je t'explique, brièvement, le genre de métabolisme interne, sinon le processus magique qui a fait passer Robinson de son état "larvaire", à celui de chrysalide, enfin à celui de papillon heureux de pouvoir voleter innocemment, au-dessus de la terre de Speranza qui, pour lui, est maintenant devenue "terre de félicité".

 

 

L'Alchimiste.

 

... C'est donc comme si quelque alchimiste avait saisi la gangue de plomb que représentait Robinson et, la soumettant au feu de son athanor, l'avait transformé en un brillant lingot d'or, ou si tu veux, qu'il avait tiré de sa nature brute et inexpressive, la merveilleuse pierre philosophale, passage de la simple matière à celle d'entité vivante, douée de connaissance, spirituelle.

 

 

La boule d'argile.

 

... Eh bien cette manipulation, pour étonnante qu'elle soit, est obtenue par une opération qui consiste en une division de la matière. Imagine, Jules, que Robinson, descendu dans les profondeurs de la roche, se retrouve sous la forme élémentaire d'une boule d'argile. Tu la vois bien cette boule, ronde, presque parfaite, brillante, lisse, sombre à souhait, sans faille aucune, une forme rassurante pour l'esprit, aussi bien de "finesse que de géométrie" ?

Labesse. - Oui, je la vois bien et c'est une des vertus de l'imaginaire que de recréer une chose à partir de rien.

Aristote. - Oui, c'est à peu près ça. Encore qu'à partir de "Rien", ça demanderait une approche moins intuitive, moins floue, plus conceptuelle en un sens. Mais ne nous égarons pas. A ton avis, Jules, comment cette boule de terre que nous appelons provisoirement "Robinson", peut ressentir son sentiment de solitude ?

Labesse. - Mais parce qu'au fond de son trou Robinson est seul, tragiquement seul, qu'il est entouré de roche lisse et que rien qui lui ressemble ne lui apparaît dans son horizon étroit et limité.

Aristote. - Certes, et selon toi, comment l'Alchimiste peut-il le sortir de ce mauvais pas ?

Labesse. - En pétrissant de ses mains une seconde boule de terre qu'il offrira à Robinson, et ainsi, Robinson aura trouvé un compagnon et il ne souffrira plus de solitude.

Aristote. - Mais, Jules, si la grotte est dépourvue d'argile, étant simplement constituée d'un long boyau de roche lisse, l'Alchimiste  ne peut pétrir une pâte semblable à la figure de Robinson !

 

 

 

 

 

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 09:12

 

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Source : La Fille d'Aujourd'hui.

 

 

 Seul.

 

... Il savait qu'il était seul, abandonné de tous et que même son visage, si familier, ne reflétait plus ni l'apparence ni le souvenir d'une hypothétique altérité. En même temps que sa propre image, celle de l'Autre avait disparu, celle du monde aussi, donc de tout ce qui était différent de son destin en forme de sombre finitude. Mais, je laisse à l'Auteur, le soin de conclure sur des paroles d'un pessimisme qui creuse l'abîme jusqu'en ses plus inconcevables dimensions :

 

"Il avait l'impression maintenant d'avoir une figure en bois, un masque immobile, figé ... [ le temps semble s'être arrêté ] ... dans une expression maussade. A force de réfléchir, il finit par comprendre ce qui lui arrivait. C'était parce qu'il était seul. Depuis trop longtemps ... [ Encore l'usure et la contrainte temporelle ] ... il n'avait personne à qui sourire, et il ne savait plus; quand il voulait sourire ses muscles ne lui obéissaient pas ... [ Comme si son corps était séparé de sa volonté et retrouvait le morcellement initial de la petite enfance, avant que le "stade du miroir" n'assemble les fragments en une synthèse douée de sens ] ... Et il continuait à se regarder d'un air dur et sévère ...             [ jugement moral ] ... dans la glace, et son cœur se serrait de tristesse. Ainsi il avait tout ce qu'il lui fallait sur cette île ... [ impression d'apparente complétude ] ..., de quoi boire et manger ...  [ besoins élémentaires d'un métabolisme basal ] ..., une maison, un lit pour dormir ... [ l'habitat en tant que grotte et abri primitif ] ... mais pour sourire ... [ ce fait éminemment humain ] ...personne ... [ ce qui referme à jamais la possibilité de toute expression, de toute communication, en ramenant le visage à une simple icône de glace, à l'immobilité du règne minéral ].

 

... La constatation finale de l'Auteur donne, à proprement parler, des frissons, ceux-là même que l'homme de l'âge de pierre devait éprouver dans un climat hostile. L'épiphanie humaine s'est tout simplement hypostasiée dans une posture bestiale, primitive, le prochain stade ne pouvant être que de l'ordre d'une matière si peu douée de raison qu'elle confinerait aux premiers balbutiements du monde, au chaos originel où toute chose est en attente de forme et de mouvement, semblable en cela à la "Chôra" dont nous nous sommes entretenus un instant. Mais, avant de conclure, il faut faire une incise pour évoquer la dimension simplement stupéfiante de la perte du sourire. D'après le psychanalyste américain René Spitz, le sourire est l'un des principaux organisateurs du psychisme humain qui intervient, chez l'enfant, d'une façon précoce, vers le troisième mois de la vie. Il constitue la réponse à la présence du visage humain, notamment celui de la mère, et marque un tournant décisif dans la façon d'être de l'enfant en le socialisant et en lui apprenant les premières marques distinctives de l'aire relationnelle. Or le sourire n'appartenant en propre qu'à l'être humain, sa perte est synonyme d'un retrait de la dimension anthropologique et entraîne donc une régression à l'état de nature, à la stricte condition sauvage et primitive qui, sans doute, ne peut guère mieux se symboliser que par l'enracinement dans la matrice primordiale maternelle, laquelle n'est autre, au terme d'une ultime genèse, que la "Terra Mater", la grotte, la conque où se dissimule la première virtualité, l'ébauche de ce qui, un jour, constituera les assises de l'homme.

... Donc, mon cher Jules, si tu as été bien attentif aux différentes étapes qui, successivement, ont affecté Robinson, tu y auras reconnu, en filigrane, le schéma global de l'altérité à différentes étapes de son évolution, ou, plutôt, en suivant chronologiquement le récit de Tournier, la régression du Naufragé qui s'accomplit progressivement vers une forme de plus en plus primitive, jusqu'à sa totale disparition. Pour résumer, "bouclage de l'espace", "régression dans l'Elément-Terre", "contrainte temporelle", tout aura joué pour Robinson à la façon d'emboîtements successifs, de tonneaux gigognes aux parois multiples que la lumière de la raison traverse de moins en moins, expériences au termes desquelles se posera la question même de sa survie. Après avoir franchi à rebours les étapes qui l'ont conduit du registre humain au registre végétal de la racine, en passant par la condition animale, Robinson ne peut plus être confronté qu'à un choix inévitablement binaire : ou celui de se perdre dans la nature ombreuse et chtonienne de la terre, ou celui de s'y régénérer et d'y renaître après y avoir reconnu et accepté la dimension matricielle et féconde de la "Chôra" maternelle, qui, alors, jouera pleinement son rôle de tremplin ontologique.

 

 

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